La contre-offensive bolivarienne et la course contre la montre de la droite au Venezuela

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par Franco Vielma

Une vue d’ensemble d’abord : pour les droites vénézuélienne et transnationale, la stabilité politique est un vrai problème car elle permet au gouvernement élu (Maduro) de travailler et d’approfondir cette étape de la révolution. D’où la nécessité d’accélérer l’offensive de la pénurie économique, la confrontation politique, la construction du récit de “l’explosion sociale”, la confrontation des pouvoirs institués, la violation des normes du Centre National Électoral pour que celui renonce aux délais légaux et organise de manière très rapide le référendum révocatoire, la propagation de la campagne internationale sur une “crise humanitaire” et les appels à une intervention extérieure.

Sur le plan économique, la contre-offensive du camp bolivarien amène des nouveautés qui, même si elles ne sont pas dûment visibilisées (par l’ensemble de la classe politique) préparent une nouvelle donne à moyen terme.

C’est dans l’économique que se trouve le noyau du malaise, au bout de trois ans d’une guerre économique dure aggravée par la chute mondiale des cours du pétrole. C’est donc en 2016 que les acteurs du putschisme espèrent enfin mener à bien leur coup d’État sur la base politique du mécontentement et de la fatigue.

De nouvelles perspectives d’amélioration de la situation économique apparaissent cependant, qui trouvent leur origine principale dans les actions du gouvernement Maduro. La droite comprend le risque de voir ces actions produire leurs effets. Voyons:

  1. Le prix du pétrole: après les mois catastrophiques de février et de mars 2016, les cours du pétrole connaissent une remontée qui pourrait atteindre un niveau d’équilibre autour des 50 dollars par baril suivant les indicateurs Brent et WTI.

Bien que ce prix reste très bas, il marque une rupture avec le niveau de 10 ou 20 dollars auquel aurait pu stagner le baril cette année, ce qui aurait mis en faillite toute l’économie des hydrocarbures. Même dans les conditions instables du marché, c’est une bonne nouvelle pour le Venezuela.

Si ce niveau se maintient, l’impact de ce prix encore modeste se fera sentir au cours du second semestre lors de l’entrée des revenus générés par ce nouveau prix.

  1. La gestion de la dette en devises: Le président Maduro a expliqué que dans les 20 derniers mois le Venezuela a honoré ses paiements de dette, pour plus de 35 mille millions de dollars. Malgré ce respect strict des engagements, les agences de notation internationales continuent à élever de manière démesurée le “risque pays”, provoquant et générant de fait un blocus financier. Cependant le ministre Miguel Pérez Abad a déclaré à Reuters que le Venezuela a convenu de meilleures conditions de paiement et a signé de nouveaux contrats financiers avec la Chine.

Le Ministère des relations Extérieures chinois a annoncé le mardi passé qu’il est parvenu à un accord avec le Venezuela pour renforcer sa coopération financière. Sur cette alliance avec la Chine, Abad a précisé qu’elle est adaptée « aux nouvelles conditions, ce qui va insuffler au pays un oxygène très important pour avancer ». Le réaménagement de la dette n’est pas une situation totalement nouvelle : quand il était à la tête de la Banque Centrale du Venezuela Nelson Merentes avait déjà évoqué la possibilité de mettre en place des swaps en or ou tout autre instrument. C’est le cas avec les titulaires de bons émis par la compagnie pétrolière publique PDVSA. La recherche de nouvelles sources pour le paiement des engagements allègera la pression sur les liquidités très affaiblies cette année.

  1. Certification et monétisation des réserves de l’Arc Minier: dans quelques mois seront rendues publics les résultats de l’évaluation des réserves de l’Arc Minier. Une fois certifiées, ces réserves pourront être monétisées, avec pour résultat immédiat l’attraction de nouvelles devises à travers les investissements étrangers.

Mais la Nation peut aussi mettre en œuvre l’émission de bons payables à terme en or (ou en autres minéraux), ce qui implique une entrée rapide de devises qui peuvent contribuer en grande partie à atténuer la chute des revenus en dollars suite à la chute du pétrole. Pour notre économie hautement dépendante d’importations de biens et de matières premières, la mise en route rapide de ces sources alternatives est une bonne nouvelle.

  1. Investissements focalisés sur des leviers de la production nationale: Un des aspects favorables de la conjoncture est la conjugaison d’une politique pertinente et cohérente de substitution des importations et de la diversification des exportations, en partant de la capacité installée dans le pays. L’investissement « par acuponcture financière » vise à recapitaliser des secteurs comme l’alimentation et la santé, ce qui limite la pression sur les devises pour les importations (une variable de l’extraction de devises, de la spéculation et de la fraude dans le cadre de la guerre économique) et favorise la rotation de produits nationaux.

L’effort en faveur de la production nationale transversalise l’économie. L’usage des ressources financières se met en place de manière planifiée, de manière pragmatique, sur la base d’une méthodologie plus efficace, avec des accords directs entre l’État et certains acteurs économiques à toutes les échelles, des grandes entreprises privées jusqu’aux entreprises d’État ainsi que des entreprises du tissu communal.

On construit une administration de ressources sur la base de résultats. Le rôle de l’État étant de superviser et d’inspecter rigoureusement les secteurs concernés pour qu’ils remplissent les objectifs prévus de productivité. En plus de préserver des devises, la production nationale fait du bien en profondeur sur l’approvisionnement du marché avec beaucoup d’autres articles.

  1. Contention de la tempête du dollar parallèle: Une partie des accords passés au sein du Conseil de l’Économie Productive est le rejet par certains acteurs économiques (pas les importateurs) de matières premières qui se basent sur le taux du DolarToday, ce qui limite la tendance à  la hausse, clairement spéculative, que ce taux a généré. Bien qu’il reste un marqueur important de la spéculation et des prix commerciaux et qu’il continue à affecter le pouvoir d’achat des vénézuéliens, le DolarToday stagne à 1000 bolivars pour un dollar et perd de sa force après avoir occasionné des dommages brutaux aux acteurs économiques.
  2. Avec l’arrivée des pluies, viendront les grandes récoltes: La complexité de la conjoncture vénézuélienne provient également de deux années de grande sécheresse et de faibles pluies. Son impact le plus médiatisé sont les coupures d’électricité et les réductions d’horaire dans l’administration publique en vue d’économiser l’énergie générée par des barrages victime du faible étiage. Cette mesure sera levée dans quelques semaines et les pluies sont d’une énorme importance dans la production d’aliments stratégiques sur le plan national.

De nombreux produits au Venezuela sont soumis aux conditions d’irrigation, des céréales telles que le riz et le maïs dépendent des cycles hydriques et les grandes récoltes dépendent des pluies. Les pluies de cette année auront donc un impact positif sur ces productions dont la circulation se fera sentir dans la seconde moitié de l’année.

  1. Nouveau système de prix: c’est un thème polémique et sujet à de longs débats. Il y a beaucoup de facteurs en jeu. Pour commencer admettons que l’actuelle conjoncture économique vénézuélienne met fin à une période de plus de dix ans de prix artificiellement bas maintenus grâce aux différentes subventions directes et indirectes de l’État. Beaucoup de produits sujets à de fortes baisses d’inventaire sont dérivés de matières premières importées au dollar préférentiel. Ce qui explique les prix de produits comme le fameux Pantène à 37 bolivars, ou le dentifrice Colgate à 40 Bolivars, ou le paquet de couches-culottes Huggies à 100 bolivars.

Pendant des années nous avons été nombreux à ne pas reconnaitre l’effort de l’État pour protéger la population avec ces subventions. La situation a changé. Nous ne disposons pas d’une réserve énorme de devises pour effectuer des achats massifs de matières premières et pour produire à grande échelle ces produits à des prix artificiellement bas, ce qui en a fait la proie d’aspects sanglants de la guerre économique tels que la contrebande, le méga-accaparement, le méga-détournement et la méga-revente liés à l’induction de la micro-revente, des files d’attente et des asymétries dans la distribution.

La « mise à niveau » réaliste des prix de nombreux produits (précisément ceux qui subissent le plus de pénurie organisée) implique que les nouveaux prix stimulent la production et la circulation de nombreux produits. Certains resteront subventionnés, leur prix sera plus élevé qu’avant, mais ils se verront favorisés dans leur circulation. Pérez Abad a dit que « le  second semestre de 2016 sera meilleur que le premier, tant en ce qui concerne les niveaux d’approvisionnement que de perception économique ».

  1. Le nouveau modèle d’approvisionnement populaire: pour les acteurs de terrain du sabotage économique, la transformation de la nature du modèle de distribution est plus qu’une menace. Le renforcement des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) dans les secteurs populaires, à travers les conseils communaux, l’introduction de plus de produits et la régularisation de nouvelles formes de distribution vont s’accélérer et s’approfondir dans les prochains mois. Chaque semaine des milliers de tonnes supplémentaires de produits sont distribuées par les CLAP à seulement trois mois de leur naissance. Cette modalité a l’avantage de protéger la population face aux asymétries et aux irrégularités de la distribution, et limite la spéculation qui affecte des produits essentiels.

Dans la lutte contre trois ans de guerre économique, les CLAP ne sont pas la solution définitive et totale mais constituent un facteur d’un poids énorme comme réponse au chaos. Leur importance vient de qu’ils ont un impact au-delà de leur objectif économique. Ils relancent l’économie solidaire au service des gens, revitalise le tissu politique chaviste, surmonte la logique de l’économie cannibale de guerre, impose la gouvernance d’État en faveur de mécanismes participatifs pour la distribution et confère au peuple un rôle vital dans la contre-offensive.

Source: http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/acelerar-el-conflicto-y-propiciar-el-golpe-antes-que-la-economia-mejore

Traduction: Thierry Deronne

URL de cet article: http://wp.me/p2ahp2-2cd

repenser notre démocratie

par Franco VielmaCWSFA5OWsAEtRhcAvec les élites économiques contre eux, les médias contre eux, les institutions contre eux et même l’Église (encore très puissante) contre eux, les gouvernements de la gauche latino-américaine vont aux élections et participent à l’exercice institutionnel de la démocratie, ceci au moment où celle-ci est prise d’assaut et utilisée comme recours par ceux qui ne sont pas parvenus pendant des années à s’imposer ni par des coups de force ni par le vote. Paradoxes de notre temps.

Pour parler du Venezuela, il suffit de dire qu’avant Chavez la gauche était une minorité électorale repliée sur elle-même, réduite et décimée. Atomisée, pendant des années elle a participé à des élections en ayant contre elle les pouvoirs économiques, les institutions et les médias, livrant une bataille tellement inégale qu’elle en était aberrante contre l’establishment social-démocrate. Il a suffi du leadership de Chavez et de l’épuisement du modèle néolibéral miné par sa propre opulence pour que cela rende possible une victoire de forces sociales de type alternatif.

Après, l’affaire s’est compliquée. D’inspiration profondément démocratique, le chavisme n’est pas parvenu à remettre en question dans son ensemble le concept de démocratie. Nous ne l’avons pas remise en cause. Nous l’avons aménagée avec des formules nécessaires sur la participation et le protagonisme politique mais c’est tout. Nous n’avons pas consolidé des formes qui la « blinderaient » pour générer une démocratie qui ait sa propre vitalité, avec des assises institutionnelles d’un autre genre qui ne soient pas aussi malléables par ceux qui ont toujours voulu détruire notre processus.

Nous n’avons pas remis en cause l’idée « politiquement correcte » que l’élite économique ait les mains libres pour sponsoriser, financer et promouvoir son pouvoir politique électoral, sans considérer la possibilité qu’elle puisse gagner des élections. Nous n’avons pas assez mûri, nous ne nous sommes pas organisés suffisamment, nous n’avons pas créé assez d’instances nouvelles ni d’institutions nouvelles, populaires, cohérentes avec le modèle du pouvoir citoyen.

Nous n’avons pas eu le temps ? Nous n’avons pas voulu ? Nous n’avons pas pu ? Chacun choisira sa réponse. Le fait est que nous avons lutté pendant des années en nous sentant à l’aise dans un parlement classique qui est maintenant entre leurs mains.

Il faut repenser la démocratie pour repenser notre société

Nous avons participé aux élections du 6 décembre 2015 en nous inscrivant dans la logique électoraliste, comme si l’Alpha et l’Omega du chavisme était de participer aux élections et non pas de faire la révolution. Et nous avons perdu.  Et le fait est que si aujourd’hui le Tribunal Suprême de Justice n’avait pas la consistance constitutionnelle qu’il a, il serait difficile de parler du destin de Maduro et de la révolution dans son ensemble.

Nous dépendons tellement de vieilles formes démocratiques que nous continuons de dépendre d’une vieille instance juridique pour assumer le fait que nous sommes toujours en révolution. Les subterfuges, les formalismes institutionnels, l’imposition pratiquement sacrosainte des « règles du jeu démocratique », n’ont pas été remis en cause.

Nous devons comprendre que « la démocratie » est une pacotille vendue au plus offrant si ses mécanismes servent à imposer une élite qui n’est pas autre chose que le gouvernement des riches. Si les institutions et les votes finissent par être au service de l’élite, la démocratie perd son sens. Aucune force de droite en Amérique latine n’a d’autre but que de tout soumettre à l’emprise d’un pouvoir économique et telle sera la destinée de tout gouvernement progressiste qui se ferait démanteler dans le cadre actuel.

Utiliser la démocratie pour imposer le gouvernement de l’élite est l’une des choses les plus absurdes qui se produisent en démocratie et en son nom. L’oligarchie financière est la forme de gouvernement qui correspond le moins aux personnes et ce n’est pas l’expression du  « gouvernement du peuple ». Or, c’est ce qui est en train de se produire.

Leçons depuis le Brésil

Voyons l’exemple du Brésil. Le coup d’état institutionnel a lieu dans ce pays dans le contexte d’une furieuse contre-offensive de la droite transnationale sur tout le continent avec comme objectif de démonter les aspirations populaires et les prémisses d’une nouvelle carte régionale qui avait permis que quelques pays assument une position différente quant à l’ordre hégémonique mondial. Après les coups d’état parlementaires au Honduras et au Paraguay, l’avancée électorale de la droite s’est produite en Argentine, en Bolivie et au Venezuela.

Nous sommes dans une situation dans laquelle les acteurs de ces raccourcis que sont les coups d’état emploient à présent les « règles du jeu démocratique » : ils participent aux élections et utilisent les institutions. Au nom de la démocratie (et même en utilisant quelques-uns de ses mécanismes) ils imposent l’expression qui lui est la plus opposée. Le coup d’état au Brésil illustre ce principe de façon emblématique.

Au Brésil, l’élite s’est à nouveau imposée de façon ouverte bien que les gouvernements de Dilma et de Lula aient développé des relations de « coexistence » avec eux. L’élite ne se contente pas d’avoir la moitié du pouvoir, elle le veut tout entier et c’est pourquoi elle s’en empare par toutes sortes de manœuvres. Elle a opéré par des mécanismes viciés, mais légaux. C’est-à-dire qu’ils ont trouvé les mécanismes institutionnels, les ont violentés et 55 sénateurs ont destitué Dilma, ceci contre le suffrage de 54 millions de brésiliens aux élections présidentielles.

Plus de la moitié des sénateurs qui ont « jugé » Dilma se trouvent sous le coup de procès pour corruption et sont couverts par leur immunité, fait étrange dans une démocratie. Que des règles « légales » permettent d’assassiner l’aspiration populaire, au nom du peuple, représente une monumentale incongruité.

« Si la tyrannie devient loi, la rébellion est un droit » a dit Pancho Villa

Bien que présentant des vices de nullité, le procès contre Dilma est « légal » et rien ni personne ne remet en cause la sacrosainte institution démocratique, ni ses méthodes, ni ses formes, ni ses formalités. Dilma livre le pouvoir, Michel Temer assume, tel est le processus, le contraire de cela « serait le chaos total » et tout ceci se produit dans le calme.

Les pouvoirs de facto se félicitent et s’imposent, l’élite fait un coup d’État et reprend le pouvoir de ses propres mains, pour faire ce que bon lui semble. En démocratie « c’est bien », car « c’est légal » même si, à présent, le peuple doit réclamer justice, démocratie et s’il doit lutter pour reprendre ce qu’on lui a arraché.

Tout comme le christianisme, cette vieille institution idéologique, la démocratie peut devenir un dogme rarement critiqué. Peut-être que repenser la démocratie est l’un des défis essentiels dans le besoin que nous avons de repenser notre société, car s’il est quelque chose que doit faire une révolution, c’est aller au fond des choses et transformer le fait social en remettant tout en cause, en refaisant tout. Et la forme de la démocratie ne peut échapper à ce nécessaire débat.

Si l’idée est de construire des formes sociales, des consensus et des modalités de gestion sociopolitiques plus proches des personnes, tout doit être soumis à la révision la plus profonde, tout doit être repensé, tout doit être remis en question. Si l’idée est de renforcer la démocratie (ou les formes de gouvernement du peuple) il faut repenser les règles, sans sourciller et sans soigner les formes et les apparences.

Pour commencer, ce qui est important c’est de dépasser l’idée fausse de la démocratie telle que nous la connaissons aujourd’hui, et plus encore si elle sert à donner le vernis légal à l’anti-démocratie de minorités privilégiées. Pancho Villa l’a dit un jour « Si la tyrannie devient loi, la rébellion est un droit ». Commençons par la rébellion des idées.

Source: http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/superar-el-dogma-de-la-democracia

Traduction: Sylvie Carrasco

URL de cet article: http://wp.me/p2ahp2-2c7

Venezuela, pierre de folie

Extraction_of_the_Stone_Hieronymus_BoschIl y a quelques années dans un cours magistral diffusé par la Sept/Arte, l’historien Marc Ferro comparait les actualités cinématographiques de la deuxième guerre mondiale. En observant les visages de ceux qui agitent des fleurs au passage de Hitler ou de Pétain, l’envie vous prenait d’arracher ce “nous autrefois” à son inconscience.

Caracas, mai 2016. Comme la Constitution le lui permet, la coordination de la droite (MUD) a remis au Centre National Électoral (CNE) les signatures nécessaires pour que celui-ci organise un référendum révocatoire contre le président Maduro. Garant de processus électoraux validés depuis 17 ans par les organisations internationales (UE, OEA, UNASUR..), le CNE est en train de vérifier l’authenticité de ces listes (1). La présence d’identités usurpées ou de personnes décédées fait croire à certains que la droite a autosaboté sa collecte pour mieux crier à la dictature en cas de rejet : une grande puissance y trouverait le prétexte à une intervention. Quoi qu’il en soit, si le nombre requis de signature est validé et si l’on compte les délais de chaque phase du processus, le référendum pourra être organisé au début de 2017, après les élections des gouverneurs.

Le 14 mai. l’ex-président colombien Alvaro Uribe, dont on attend encore la comparution devant la Justice pour crimes contre l’humanité, a déclaré depuis Miami que l’opposition vénézuélienne devrait avoir “une armée pour la défendre” et qu’il fallait répliquer contre Maduro la technique utilisée contre Dilma Roussef (2). Le 18 mai, ses apprentis paramilitaires, regroupés au sein de l’Aube Dorée vénézuélienne, partent à l’assaut du Centre national Électoral, déjà victime de plusieurs agressions, pour exiger la « tenue immédiate » du référendum, blessant gravement plusieurs fonctionnaires de police, s’acharnant sur une femme policière (3).

Que dit France 2 de tout cela? Que “le gouvernement rejette le référendum” et que ”la police réprime des manifestants”.

Voilà ce que la grande majorité des téléspectateurs voit, entend et croit, jour après jour, année après année. Images fabriquées sur commande durant quelques minutes sur quelques mètres carrés de la capitale, destinées à alimenter le storytelling des médias. L’objectif est de provoquer la violence pour dénoncer devant les organisations internationales les soi-disant violations des droits de l’homme. Alors que le hors-champ réel montrerait la population indifférente ou lassée des provocations, une voix off de journaliste le substitue, loin du Vénézuéla, pour évoquer une « guerre civile ». Mais qui le devinera ? Retour à la case départ, aux visages des archives de Marc Ferro. Au bout de 17 ans de révolution, le mot “Venezuela” active automatiquement dans notre cortex l’image “répression”. Plus de contre-champ, plus de hors-champ, plus de temps, plus de suivi. La quantité devient qualité. Dire le réel devient impossible. A moins d’être pris pour un fou et de perdre ses amis.

Le cas de Podemos (Espagne) est exemplaire, qui a dû se forger un programme consensuel et rompre ses liens avec la révolution bolivarienne. Son dirigeant Pablo Iglesias a souhaité la libération de Leopoldo Lopez (leader d’extrême-droite condamné pour sa responsabilité directe dans les violences et la mort de 43 personnes en 2014) et déclaré que le “pays est au bord de la guerre civile” (6). Il sait que c’est faux car il connaît la réalité. Mais pourquoi ne pas sacrifier un réel lointain si cela permet d’améliorer son image dans les médias et de gagner des voix?

Ce besoin de protéger l’image de marque s’exprime en général dans la position « sciences-po » : une critique « d’intellectuel vigilant » avec pour argument « attention, restons prudents, il y a des expériences dans le passé qui ont mal fini ». Il y a pourtant une alternative: écouter les mouvements sociaux vénézuéliens, la critique faite de l’intérieur et en connaissance de cause par les acteurs d’un processus aussi difficile que la construction d’un pouvoir citoyen, parfois frustrés, souvent impatients face aux lenteurs de l’Etat, déterminés à construire une démocratie participative.

En 17 ans de révolution bolivarienne, j’ai observé mille fois la réaction des visiteurs qui prenaient la peine de sortir de l’hôtel, sidérés par l’abîme entre l’image créée par les médias et la réalité qu’ils découvraient. Tel Jon Jeter, chef du Bureau Amérique du Sud du Washington Post s’exclamant en 2004 : « mais je ne comprends pas ! Ce n’est pas une dictature ! » ou les enquêteurs du prestigieux institut chilien Latinobarometro concluant en 2013 que « le Venezuela est le pays où on observe la plus grande différence entre ce que pensent ses citoyens de leur démocratie et l’image qui circule dans la communauté internationale”. Ironie de l’Histoire, c’est un… socialiste espagnol (et non un membre de Podemos), l’ex-premier ministre Rodriguez Zapatero, observateur officiel d’élections législatives remportées par la droite en décembre 2015, qui «partage des impressions très positives sur le déroulement du processus électoral, contrairement à l’image que donnent les médias internationaux».

Comment oublier l’expérience du Nicaragua, ou j’ai vécu dans les années 80: le même bombardement médiatique cherchait à rendre “totalitaire” la révolution sandiniste qui avait mis fin aux 50 ans de la dictature des Somoza. Affaiblis par l’étau économique et militaire des Etats-Unis reaganiens, les sandinistes perdirent les élections de 1990. Ils reconnurent aussitôt leur défaite. En 2006 les urnes les ramenèrent au pouvoir, après 16 ans de néolibéralisme et de paupérisation massive. Leurs politiques sociales recueillent aujourd’hui, selon les instituts privés de sondage, une forte popularité.

La majorité ne peut voyager, prisonnière de la Caverne de Platon. Sur l’international, les réseaux “sociaux” sont l’ombre portée des médias dominants. Des coups d’Etat menés par une droite majoritaire médiatiquement (Paraguay, Brésil, Venezuela…) sont justifiés par des journalistes « de gauche » (4). Lorsqu’en 2009 le président du très pauvre Honduras, Mel Zelaya, fut victime d’un coup d’État notamment parce qu’il avait cherché auprès de l’ALBA l’appui économique refusé par les Etats-Unis, Gérard Thomas de Libération lui reprocha d’avoir “joué avec le feu” (5). Le pays bat depuis lors les records en nombre de journalistes et de militants sociaux assassinés mais Mr. Thomas semble l’avoir oublié.

En laissant la propriété des médias se concentrer aux mains des transnationales, en poussant le service public à imiter le privé au lieu de renforcer sa spécificité et de former ses journalistes comme historiens du présent, en méprisant la création de médias associatifs ou d’autres modes de production de l’information, la gauche occidentale s’est coupée du monde, de ses alliés potentiels. Elle s’est livrée elle-même à l’excision de la pierre de folie par les “journalistes” de la pensée unique.

Thierry Deronne, Caracas, mai 2016

Notes :                                                                                                   

(1) Lire sur le site du CNE : http://www.cne.gob.ve/web/sala_prensa/noticia_detallada.php?id=3451 Fait curieux, pour organiser ce référendum, la droite a demandé l’appui du Conseil National Électoral alors qu’à chacune de ses défaites, elle accuse ce dernier de “fraude”. Le Venezuela bolivarien a organisé un nombre record de scrutins (une vingtaine) en 17 ans, reconnus comme transparents par les observateurs de l’Union Européenne, de l’Organisation des États Américains ou de l’Association des Juristes Latino-américains. Selon l’ex-président du Brésil Lula da Silva, il s’agit d’un “excès de démocratie”. Pour Jimmy Carter qui a observé 98 élections dans le monde, le Venezuela possède le meilleur système électoral du monde. En mai 2011 le rapport de la canadienne Fondation pour l’Avancée de la Démocratie (FDA) a placé le système électoral du Venezuela à la première place mondiale pour le respect des normes fondamentales de démocratie. L’ONG chilienne LatinoBarometro a établi dans son rapport 2013 que le Venezuela bat les records de confiance citoyenne dans la démocratie en Amérique Latine (87 %) suivi de l’Équateur (62 %) et du Mexique (21 %).

(2) http://globovision.com/article/uribe-fuerzas-armadas-deben-ser-puestas-al-servicio-de-oposicion-venezolana

(3) http://www.telesurtv.net/news/Manifestantes-de-oposicion-atacan-a-policias-en-Venezuela-20160518-0058.html Dans ces manifestations, les étudiants – de droite- sont minoritaires. Voir « Brévissime leçon de journalisme pour qui ceux croient encore ça l’information » : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/22/brevissime-cours-de-journalisme-pour-ceux-qui-croient-encore-a-linformation/

(4) Maurice Lemoine, « A la « gauche » française et européenne…” , http://www.medelu.org/A-la-gauche-francaise-et

(5) http://www.acrimed.org/Sous-information-et-desinformation-loin-du-Honduras

(6) Pour tout savoir sur Leopoldo Lopez et les « opposants réprimés par le gouvernement Maduro», rien de tel qu’une galerie photographique :

Leopoldo

Avec la crème de l'extrême droite et du patronat, lors du coup d'État contre le président Chávez en avril 2002

Ci-dessus: Leopoldo Lopez, « prisonnier d’opinion » selon les médias ocidentaux, organisateur de violences et d’assassinats commis par les militants de son parti d’extrême droite. Antécédents : posant avec la crème de l’extrême droite et du patronat, lors du coup d’État appuyé par les télévisions privées contre le président Chávez en avril 2002

Le leader de la droite vénézuélienne Leopoldo Lopez et son principal soutien régional : l’ex-président colombien Alvaro Uribe. Bogota, décembre 2011.

Avec son principal soutien régional : l’ex-président colombien Alvaro Uribe, lié aux mafias du narcotrafic, organisateur du paramilitarisme et responsable de multiples crimes contre l’humanité . Bogota, décembre 2011

Il y a quelques jours, dans la zone haute de la Comuna 13, ont comencé les exhumations de la décharge transformée en cimetière clandestin en 2002, après que l’armée, sur ordre du président Álvaro Uribe, a déclenché l’Opération Orión, pour « pacifier » la zone et en a confié le contrôle aux paramilitaires du « Bloque Cacique Nutibara »

C’est en août 2015, dans la décharge d’immondices de la Comuna 13, qu’ont commencé les exhumations d’une des nombreux cimetières clandestins de l’ère Uribe. Cette fosse commune qui s’étend sur quinze hectares date de 2002, après que l’armée, sur ordre du président Álvaro Uribe, déclencha l’Opération Orión, pour « pacifier » la zone, et en confia le contrôle aux paramilitaires. Un nouvel espoir de traduire enfin en justice l’ex-président colombien ?

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Maria Corina Machado, Leopoldo López avec José Pérez Venta (cerclé), militant de la droite étudiante formé par les paramilitaires colombiens et qui organisa pour les médias occidentaux la “révolte populaire contre le gouvernement” en 2014.  Perez Venta, formé par les paramilitaires colombiens,  a été arrêté le 11 août 2015 pour avoir violé, torturé et dépecé Lilian Hergueta, sur ordre d’un dirigeant  dénoncé par celle-ci dans le cadre d’une escroquerie aux dollars  (Voir: http://www.ultimasnoticias.com.ve/noticias/actualidad/sucesos/detenidos-sospechosos-de-crimen-de-liana-hergueta.aspx#ixzz3ijsRXYk0)

Leopoldo López et Pérez Venta

Leopoldo López et Pérez Venta

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Le paramilitaire dépeceur en compagnie d’autres leaders de droite/extrême droite (Henrique Capriles Radonski, María Corina Machado, Antonio Ledezma, etc..)

Leopoldo López en compagnie d'un autre étudiant d'extrême droite Lorent Saleh, présenté par les médias comme comme un “leader étudiant de la lutte pour la démocratie”. Celui-ci a été expulsé de Colombie le 4 septembre 2014 par le gouvernement Santos, alors qu’il y perfectionnait sa formation paramilitaire. Plusieurs vidéos le montrent durant ces cours se réjouir de l’appui des médias internationaux à “l’Opération Liberté” et de rentrer bientôt au Venezuela muni d’un arsenal renforcé et appuyé par un personnel plus nombreux et mieux formé : “nous allons commencer par descendre vingt macchabées en 48 heures à Caracas, pour neutraliser les collectifs”.

Leopoldo López en compagnie d’un autre étudiant d’extrême droite Lorent Saleh, présenté par les médias comme comme un “leader étudiant de la lutte pour la démocratie”. Celui-ci a été expulsé de Colombie le 4 septembre 2014 par le gouvernement Santos, alors qu’il y perfectionnait sa formation paramilitaire. Plusieurs vidéos le montrent durant ces cours se réjouir de l’appui des médias internationaux à “l’Opération Liberté” et de rentrer bientôt au Venezuela muni d’un arsenal renforcé et appuyé par un personnel plus nombreux et mieux formé : “nous allons commencer par descendre vingt macchabées en 48 heures à Caracas, pour neutraliser les collectifs”. Voir: https://www.youtube.com/watch?v=mssSTguxtm4

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Lorent Saleh avec son mentor Alvaro Uribe.. et, ci-dessous,  à l’entraînement

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Autre leader de la droite vénézuélienne et actuel gouverneur de l'État de Miranda, Henrique Capriles Radonski (à gauche) réuni avec l'ex-secrétaire de gouvernement de Pinochet (à droite) Jovino Novoa, à Santiago le 19 juillet 2013. Radonski est impliqué lui aussi dans la violence et les assassinats de militants bolivariens le 15 avril 2013 et dans le coup d’État meurtrier contre le président Chavez en avril 2002.

Actuel gouverneur de l’État de Miranda,  ex-candidat á la présidentielle, le leader de la droite Henrique Capriles Radonski (à gauche) s’est réuni avec l’ex-secrétaire de gouvernement de Pinochet (à droite) Jovino Novoa, à Santiago le 19 juillet 2013. Radonski est impliqué lui aussi dans la violence et les assassinats de militants bolivariens le 15 avril 2013 et dans le coup d’État meurtrier contre le président Chavez en avril 2002. Ci-dessous dans les bras d’Alvaro Uribe.

Le même Capriles Radonski dans les bras d'Uribe...

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Le tournage de « nous vivrons » commence…

relancement de la télévision populaire Teletambores en présence d'Ignacio Ramonet (avril 2016)

Relancement de la télévision populaire Teletambores et de l’École Populaire et Latino-amércaine de Cinéma, Télévision et Théâtre « Berta Cáceres » en présence d’Ignacio Ramonet (avril 2016)

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Ces derniers mois nous avons consacré pas mal d’énergie au nouveau départ de la télévision communautaire Teletambores – un émetteur puis puissant atteindra sous peu les écrans de près de 800.000 habitants, et à l’installation d’un nouveau siège pour l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre, rebaptisée Berta Cáceres, militante sociale assassinée au Honduras.

Ces projets motivèrent mon départ au Venezuela il y a vingt-deux ans…

ITW sur mon livre "Commune, temps et télévision" par Géraldine Colotti, Monde Diplomatique Italie, mars 2016

Enrtetien sur mon livre « Comuna, tiempo y televisión » par Géraldine Colotti, Monde Diplomatique Italie, mars 2016

Pendant toute l’année 2015, j’ai parcouru le pays pour mener une enquête participative sur nos 35 télévisions communautaires, tirer le bilan de 15 ans d’expérience afin d’éviter aux futures télévisions de vivre les erreurs des pionnières et, aussi, de faire des propositions pour rendre plus cohérent le modèle de communication avec la démocratie participative.

Ces travaux ont retardé de quelques mois le début du tournage de mon documentaire « Nous vivrons » mais nous y sommes enfin. Comment ne pas remercier tous ceux qui m’ont aidé dès le départ, comme Bernard T., Sonia B., Julien J., Ismaël M., Philippe H., Nicolas B., Jean D., Fabienne H. et quelques autres. On peut soutenir le film ici : http://wp.me/p2ahp2-1Ev. Le DVD du film sous-titré en français sortira à la fin de 2016.

Pour préparer le tournage j’ai emménagé en janvier dans un quartier populaire de l’Etat d’Aragua, comme on pose l’oreille sur un corps pour se laisser envahir par sa pulsation. Dans ce barrio, un conseil communal composé presque uniquement de femmes qui n’ont pas oublié le volontarisme féministe de Chavez, bataille pied à pied contre la guerre des monopoles privés en réorganisant avec l’appui du gouvernement Maduro le système de distribution d’aliments. Tous les jours le ciel nord-américain descend dans les têtes par mille machines inventées par le capitalisme : la jeunesse vit en majorité dans une sorte de terrain vague comme ceux de l’Italie de Pasolini, errant parmi les jeux vidéo de guerre, Facebook, Discovery Channel, le trafic de drogue. Les chefs paramilitaires lui semblent avoir plus de pouvoir que l’État. Cette jeunesse n’est plus dans la politique mais ailleurs, et c’est ce terrain vague qui déterminera le futur immédiat de la révolution bolivarienne.barrio 18barrio1P1270483Sous l’influence de la télévision, le documentaire se heurte au problème de capturer un objet pour le vendre. Ici, il s’agit d’un nous-documentaire. Nous avons besoin de comprendre le réel et la guerre pour continuer à avancer, c’est en quoi le cinéma peut être un outil d’organisation. Et si la transformation du Venezuela devait cesser un temps, celui d’une bataille politique perdue, ce film, sera, un texte pour le futur: préparer l’après-demain, commence aujourd’hui.

Comment l’œil de la caméra peut-il le dire ?

En filmant les deux contradictions principales: l’extérieure – nous et la guerre des grands groupes économiques, médiatiques subie depuis trois ans – et l’intérieure, notre difficulté à nous organiser, à exercer notre pouvoir citoyen et en même temps, la musique, l’excès de foi qui débordent le quotidien : l’équation de l’être vénézuélien.

En filmant la relation des êtres avec les choses, et la relation des êtres avec les êtres.

Le montage mettra face à face le présent et le futur, juchés sur la flèche du temps qui va des désirs de chacun a la nécessité profonde, collective, au fil des questions intimes que se posent les personnages-clefs. Tout sujet est une forme ineffable et infinie qu’on ne peut connaitre qu’à travers ses effets. D’où des moments de « fiction » pour cheminer plus loin avec les personnages du réel. D’où les images successives de ces personnages, séparées dans le temps, qui révèleront plus que l’apparence de réalité que donnerait une continuité quotidienne. C’est aussi pourquoi nous reviendrons d’année en année tourner de nouveaux épisodes avec eux. Chaque scène, autant que la structure d’ensemble, doit permettre au spectateur d’osciller entre les deux temps, de plus en plus intensément, jusqu’à faire surgir l’émotion d’une connaissance : le lit du fleuve et ses différents cours possibles.

T.D., Aragua, mai 2016

PS : voir mon documentaire précédent « Carlos l’aube n’est plus une tentation » : https://www.youtube.com/watch?v=7uCxTYdteLM

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“Une cité communale brise toute limite établie”

17 avril 2016, Reportage de Katherine Castrillo pour Cultura Nuestra

IMG_20160330_222121-744x558Qu’est-ce qu’une cité communale ?

“C’est l’espace dans lequel nous dépassons les bornes géographiques. Ici, nous les habitants nous unifions les problèmes, les besoins, les pratiques, les forces, les identités.” Une définition de vie claire pour Alexander Molina, responsable de communication de la Commune Manuelita Sáenz. C’est sur ce chemin qu’avancent peu à peu les 14 mille habitants de la Cité Communale Florencio Ramírez.

Nous sommes dans l’État de Mérida mais en entrant dans cette cité communale nous entrons aussi dans l’état du Zulia où se trouve une des communes qui appartiennent à ce « système d’agrégation ».

Au Venezuela, ces formes d’organisation qui se répandent hors des concepts traditionnels de frontière, sont de plus en plus courants. Pour comprendre la dimension de ce qu’ont réussi ces quarante conseils communaux organisés en cinq communes réparties sur deux états, il faut revenir aux concepts de la Loi Organique des Communes (LOC) : un « système d’agrégation » est une figure qui permet à plusieurs systèmes communaux de s’articuler pour résoudre collectivement des problèmes territoriaux, politiques, économiques, sociaux, culturels, écologiques, de sécurité, et de défense de la souveraineté. Bien. Ce qui permet de fortifier leur autogouvernement, faire des plans d’investissement sur leur territoire, impulser leur système économique, effectuer des inspections citoyennes sur les plans et projets qu’exécutent les pouvoirs citoyens et pouvoirs publics. En d’autres termes leur niveau d’autonomie croît avec leur degré d’organisation.

Ces systèmes d’agrégation se développent à d’autres niveaux, à commencer par le conseil communal, puis l’articulation de plusieurs communautés avec leurs conseils communaux qui génèrent la commune. Au troisième niveau on trouve la cité communale: plusieurs communes s’organisent dans un territoire déterminé. Ici, dans la commune Florencio Ramírez, atteindre ce troisième niveau a pris trois ans.

“En 2013 nous commençâmes á nous organiser, à étudier comment nous pourrions former des communes. Les compagnons du courant révolutionnaire Bolívar y Zamora (CRBZ) nous ont beaucoup aidés. Ensuite nous sommes allés visiter tous les conseils communaux, pour les informer. Nous voulions passer à la deuxième étape, celle de la commune. Au début de 2014 nous étions déjà organisés en communes mais nous nous sommes arrêtés, nous avons lu, nous nous sommes formés avec notre école de pouvoir populaire et d’autogouvernement, et nous avons décidé de marcher vers la troisième étape, l’organisation en « cité communale” raconte  Alexander.

Pour initier leur organisation ils ont mis en commun ce dont chacun disposait pour pouvoir fortifier ce qui manquerait aux autres : “nous travaillons dans différents projets socio-productifs qui ne sont pas répétitifs, par exemple la Commune Manuelita Sáenz travaille dans un usine de traitement de la farine de banane à cuire et de manioc; la commune Simón Bolívar travaille dans la pisciculture et dans l’agriculture; la commune Juan Evangelista González dispose d’une unité d’empaquetage et de traitement de matières pour l’engrais organique; la commune Bolívar Bicentenaire travaille dans un centre de stockage de cacao; et la commune Luis Mora travaille dans la volaille et le café. Globalement, nous devons définir nos politiques de production et de travail, ce qui entraîne pas mal de difficultés, certes, mais nous le faisons toujours en débattant”.

Ismaël Reyes, parlementaire du conseil communal Delicias Altas, qui fait partie d’une des communes qui forment la cité communale, raconte qu’au début ils n’étaient qu’un groupe de voisins : “Ensuite, avec notre président Chavez, nous avons démarré les conseils communaux et petit à petit cette nouvelle politique a fait son sillon. Aujourd’hui je suis parlementaire, j’ai beaucoup lutté pour obtenir ce que nous avons”.IMG_20160331_042937-744x411

“Ici nous unifions la force de nos communes”

Dans l’état de Mérida existent deux cités communales. Celle-ci est à 90 % agricole. De son travail paysan bénéficient non seulement ses 14 mille habitants mais aussi plusieurs villes du pays. Ils cultivent du café, du manioc, de l’ananas, de la banane à cuire, du cacao, des citrons, de l’avocat et plusieurs types d’élevage.

Ils racontent que leurs conseils communaux ne perdent pas l’autonomie, mais échelonnent le travail, l’organisation, les projets, par étapes: si le projet est petit il est mené par le conseil communal, si le projet est important, il est porté par la commune, s’il est d’une envergure majeure, il sera traité par la cité communale. Comment ? A travers les porte-paroles de chaque conseil communal, plus les parlementaires que ces conseils communaux désignent pour la commune. Ceux qui légifèrent et discutent des projets sont les parlementaires de la commune. A part cette organisation, la cité communale est formée par onze comités choisis comme porte-paroles lors des élections du bloc de l’état de Mérida, formé de quatre-vingt-deux communes.

Les difficultés ne manquent pas. Bien qu’ils n’ont pas cessé de travailler un seul jour, ils subissent l’état précaire des routes, le manque d’intrants agricoles pour pouvoir travailler la terre, et en particulier la mafia des intermédiaires: “Ce que nous voulons, c’est vendre directement à qui va manger, c’est très triste de travailler et investir autant pour devoir vendre le kilo de banane à cuire à 90 bolivars et pour que celui qui va le manger le paye à 1000 bolivars” explique Lourdes Camacho, autre communarde. Ils veulent établir un système de distribution pour garantir que leur travail ne soit pas précarisé et pouvoir contribuer ainsi pouvoir contribuer à l’offensive économique.

Celui qui parcourt cette cité communale se rend compte que la majeure partie des terres productives sont travaillées par les conseils paysans alors que les terrains abandonnés sont aux mains des grands propriétaires. Hé oui…. Dans une cité communale peuvent persister des incohérences qui ne furent pas résolues à temps par l’appareil d’État et qui se maintiennent par la “grâce” de certains tribunaux agraires…

Face à ces contradictions ce qui soutient les processus sociaux et communaux nouveaux est le haut degré de conscience politique: “Ici nous ne sommes pas pour le bénéfice du logement ou des crédits, ce dont il est question c’est du transfert de pouvoirs, c’est le véritable pouvoir du peuple. Nous ne sommes pas ici pour une bourse ou pour une place, ce que nous voulons c’est de décider sur nos processus, sur notre économie. Le soi-disant “progrès” a fait que nous perdions les habitudes de produire, de générer nos propres processus, cela a fait de nous des parasites, la crise nous fait revenir à l’autogestion, au bénéfice de nos communautés et des voisines” dit Lourdes.IMG_20160331_044720-744x482

A suivre….

Ils veulent continuer à grandir et ils en sont capables. Selon la LOC ils peuvent avancer vers la création d’une Fédération Communale, mais cela dépend de la création d’autres cités communales qui peuvent s’articuler. Y de là, passer à la Confédération Communale, où se réunissent plusieurs fédérations. Le but ultime est la création d’un État communal complet, où le pouvoir “est exercé directement par le peuple, à travers les autogouvernements communaux, avec un modèle économique de propriété sociale et de développement endogène et soutenable”. Même si ce chemin est le plus long, le plus escarpé et le plus épineux, surtout au milieu de cette guerre économique, il y a des gens qui ont commencé à le parcourir et qui savent comme Jenifer Villafañe, que cette organisation se traduit en forces: “La force que nous avons maintenant est celle d’un peuple organisé, et à l’heure de défendre ceci nous allons tous nous mobiliser. Nous avons brisé des barrières, comme disait Chávez, brisé les limites géographiques établies”.

Alexander s’interroge : “quelle est notre légitimité comme cité communale? Celle de répondre à toutes sortes de problèmes d’organisation, de communication, de fraternité. De comment ressentir ce que vivent d’autres là-bas, à quatre heures de route, et eux de même envers nous. Assurer la continuité du travail territorial que nous a laissé Chávez et que poursuit Maduro. Nous sommes cinq communes qui se sont imbriquées l’une après l’autre, qui vivons la même chose. Cela nous permet de nous voir avec une même identité pour travailler. C’est une des expériences les plus fortes, parce qu’elle nous fait sentir que nous faisons partie d’u espace et d’un projet plus grand, où nous travaillons pour que les figures anciennes (mairies, gouvernements régionaux) disparaissent. Pour renforcer l’organisation populaire”.

La chose semble possible, construire depuis un seul corps, avec des identités communes, alors, à quand la suite ?

Source: http://laculturanuestra.com/una-ciudad-comunal-rompe-cualquier-limite-establecido/

Texte et photographies: Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Traduction: Thierry Deronne

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« Dans notre combat, nous ne ferons de cadeau à personne ». Chronique paysanne au bord du fleuve Chama

7 avril 2016, par Katherine Castrillo. Reportage pour Cultura Nuestra

122-2-1200x776L’histoire remonte au bassin supérieur du fleuve. Sur ses rives peuplées de langues indigènes, aujourd’hui fragilisées et éteintes, il y a eu des enterrements primitifs et des mains qui fabriquaient des objets en céramique. Plus bas, dans les vallées latérales où poussent les bananiers – l’or vert- le fleuve Chama poursuit son cours.

A hauteur des villages de La Fortuna, Paraiso, Francisco Javier Pulgar et le Chivo, seul son cours sépare ses habitants des terres fertiles qui se trouvent de l’autre côté du fleuve. Faire le tour depuis ces endroits habités jusqu’aux champs, c’est encore aujourd’hui quelque chose d’impensable à cause de la distance. Le chemin direct, c’est le fleuve.

Ils n’avaient pas de maison, ils n’avaient pas de terres à travailler. Ils ont entendu parler de quelque chose sur cet autre côté,  de bonnes terres inexploitées pleines de brousssailes de tubercules d’ocumo, de cèdre et de chêne. Ils ont décidé de traverser les eaux pour aller voir. C’était en décembre 2013.

« Le premier jour, nous sommes passés à six. Ceux qui surveillaient cette zone nous ont lancé des bombes lacrymogènes. « Vous vous en allez d’ici, ces terres sont à nous », ils étaient masqués. Le lendemain, nous avons réuni un groupe de personnes de la communauté pour savoir quels étaient ceux qui comptaient les cas les plus graves en terme de pauvreté et de logement et qui seraient d’accord pour venir travailler les terres, prendre la décision de passer de l’autre côté et d’y établir des campements. Nous avons formé des groupes de 50, 80 et 100, nous dormions sur le mur de contention du fleuve. Nous étendions des plastiques et nous dormions par terre, attentifs aux serpents, à trouver de l’eau, à monter la garde par tours de cinq ou six personnes. On nous détruisait les campements et nous les remontions. Ce fut un dur travail que nous avons fait peu à peu jusqu’au jour où nous avons décidé de venir à bout de cette montagne à la force des machettes et des haches. Nous avons demandé une autorisation à la Garde Nationale pour pouvoir faire quelques brûlis alors que nous nous organisions », c’est ainsi que Juan Castillo commence cette histoire.

Le cas de l’hacienda Bicentenaire, au Sud du lac, état de Zulia, est encore aujourd’hui l’un des plus emblématiques de la lutte paysanne pour récupérer et travailler des terres quand la grande propriété et la « récupération » par l’état ne se sont pas avérées des alternatives pour le peuple.20-2-744x443

Roberto Gonzalez était le grand propriétaire qui possédait les 776 hectares de l’hacienda. Il s’est fait passer pour un petit producteur et sollicitait des prêts à l’état qu’il ne remboursait jamais. « Nous avons des copies des chèques qui correspondent à ces prêts. Lorsqu’on a commencé à vérifier, on a découvert qu’il avait, rien que dans cette zone, plus de mil hectares et d’autres terres dans l’état de Zulia. Il embauchait des sans papiers pour leur donner un salaire de misère, il ne payait pas de prestations sociales ; si les travailleurs tombaient malades, il ne les laissait pas aller à l’hôpital, il leur donnait un médicament quelconque sur place », raconte Lili, l’une des porte-parole des paysans.

Une fois que l’état a exproprié la propriété, il la considérait comme « modèle » à cause de sa capacité de production, elle est devenue l’usine de transformation de bananes « Argelia Laya ». Elle est restée approximativement quatre ans sous administration de l’état, jusqu’en décembre 2013 lorsque les paysans et paysannes ont décidé de commencer le processus de récupération de cet espace qui, racontent-ils, se trouvait pratiquement à l’abandon. « Nous avons fait un radeau et tous les jours nous traversions le fleuve. Nous sommes arrivés avec l’idée de parler aux autorités de l’usine Argelia Laya. Nous leur disions que ce dont nous avions besoin c’était d’un morceau de terre en friche pour la travailler. Alors, nous avons cherché conseil dans notre communauté auprès de personnes qui étaient au courant des lois. Elles nous ont dit que nous devions nous constituer en coopératives, pour parler directement avec la direction de la fabrique. La direction nous a fait signer un papier comme quoi ils ne nous chercheraient pas querelle et qu’ils nous permettraient de rester sur le mur de contention jusqu’à ce que nous puissions entrer, mais après cet accord ils nous ont envoyé la Garde Nationale et la police », rappelle Marbella Urdaneta.142-2-744x496

L’occupation

Vitalia Ramirez, on l’appelle « La grand-mère ». Elle est la première à se lever, presque à l’aube, pour faire le café. Elle parle un dialecte de Zulia authentique et rapide. Elle n’a pas encore dit le moindre mot qu’ils rigolent tous. Elle a les cheveux raides et blancs et elle serre ses mains fortes, elle raconte : « Pour moi, ça a été très dur. Je pleurais en traversant le fleuve. On nous faisait courir. Une fois, on nous a même tiré dessus et avec la peur, je ne sais même pas à quoi je me suis agrippée, mais je me disais « je dois rester en vie ». Alors, je me suis retrouvée seule pour franchir le fleuve qui était en crue, je ne savais pas quoi faire, et un camarade est arrivé et il m’a dit « que faites-vous grand-mère, n’ayez pas peur, vous n’allez pas vous noyer, où vas-tu ? lui dis-je, je vais aux champs, je ne fais pas marche arrière, ça ne fait rien, s’ils doivent nous tuer, qu’ils nous tuent tous ». Alors, cinq autres camarades sont apparus et ils m’ont donné du courage, nous avons couru et je me suis même hissée sur un gros morceau de guayacan (arbre tropical). Lorsque nous sommes arrivés nous avons retrouvé d’autres camarades, ils nous ont dit que les hommes masqués se trouvaient dans les parages. Nous savions donc que devions rester groupés. J’ai pris deux camarades par le bras et nous avons marché. Nous sommes tombés sur la Garde et la police. Ils nous ont dit qu’on ne pouvait pas rester là. Je me suis plantée devant eux et leur ai dit :  « Je suis un paquet de nerfs mais on m’a élevée pour me confronter à quoique ce soit ». C’est le jour où ils ont fait l’occupation définitive. C’était en avril 2014.

Ils étaient déjà 300 familles. Quand ils sont enfin entrés, ils ont dormi pendant trois mois dans des hangars entourés de forêt. Ils n’avaient pas de lumière, pas d’eau, ils dormaient dans des hamacs, beaucoup d’entre eux exposés aux intempéries. Ils organisaient de nouvelles rondes de garde. Lili avait un panier où l’on met les bananes qu’elle utilisait en guise de placard. Elle y mettait le linge, un mixer pour préparer à manger à sa petite fille d’à peine un an, celle-ci était purulente à force d’être piquée par les insectes durant les nuits au bord du fleuve. Et même si ce n’était guère confortable, vivre ici, au milieu de tout cela, c’était moins triste et ça donnait plus de cet « espoir vert » dont parle José Maria Arguedas, cette victoire comme un lac profond où respirent les terres qui attendent d’être récoltées.

Cent personnes par garde. Les individus masqués arrivaient, ils couraient et revenaient à leur garde. Ils ont commencé à monter trois coopératives et un front paysan. Enfin, trois mois après l’occupation les actes constitutifs étaient prêts, ils ont cherché un géomètre pour qu’il mesure et définisse les limites  et pour commencer à diviser équitablement les terres entre toutes les familles. Ils ont commencé à s’installer et à travailler pour  faire produire ces terres. Les employés de la Argelia ont commencé à s’en aller bien qu’ils les aient invités à rester. « Ils n’ont pas voulu se joindre à notre lutte, ils voulaient vivre en coupant des bananes, un point c’est tout. Nous leur avons dit « ou vous travaillez ou vous partez » et ils sont partis. Après, ils ont réalisé et ils ont commencé à s’organiser sur d’autres terres près d’ici ».110-2-744x450

Juillet 2015 est arrivé. On appelle l’une de ses nuits « le désastre ». Lorsque les employés sont partis, les machines et les tracteurs de l’entreprise Pedro Camejo sont restés. Une nuit, après la journée de travail, lorsqu’ils étaient réunis en dehors de chez eux, pour discuter, un camion est arrivé avec une douzaine d’hommes armés. Ils les ont frappés et enfermés. Tout cela a duré quatre heures. Ils les ont visé et mis « tête en bas ». De peur, ils ont uriné sur eux et vomis. Ils leur disaient qu’ils allaient les tuer. Tout ça pour quoi ? Ils sont allés voler un tracteur qui était crevé.

« Mais nous continuons à aller de l’avant. Nous avons dû tout faire en partant de zéro. Tout ce que tu vois ici, c’est le résultat de notre travail. Nous avons vendu des galettes de maïs, des fromages, nous avons semé sur des portions de terre pour la faire produire peu à peu. Nous nous sommes rendus dans les bureaux des différentes institutions pour demander de l’aide afin d’obtenir les intrants agricoles les meilleurs marché, car avec l’actuelle guerre économique un produit qui vaut 340 bolivars est vendu 30 000. Mais nous ne sommes pas soutenus. De quoi avons-nous besoin ? Qu’on nous donne le titre qui régularise notre situation sur ces terres, tant que nous n’aurons pas les papiers officiels on continuera de nous répondre qu’on ne peut pas nous aider car nous figurons comme des récupérateurs de terres ou des occupants illégaux. Il faut que nous soyons régularisés, nous voulons travailler. »

Croisée de chemins et horizons

On leur a dit que quelques groupes de la Garde Nationale veulent prendre ces terres. Pour Johana Urdaneta la raison est simple, le manque de proximité avec les expériences vivantes du peuple ont fait que l’on ignore, y compris dans certains secteurs de hauts dirigeants politiques, que de nombreuses luttes paysannes désignées comme des récupérations sont le résultat d’un processus d’organisation accumulée, d’une prise de conscience collective. « Nombreux sont ceux qui croient que nous avons été mis ici sans rien avant, que nous coupons les bananiers et que nous vivons comme des rois, mais personne ne sait tout ce que nous avons enduré et combien nous avons lutté. Si nous avions cinq galettes de maïs, nous mangions tous avec ça, un petit morceau pour chacun, si on apportait du riz, la même chose, nous faisions de grandes marmites de soupe pour que cela profite bien, nous faisions du café avec l’eau du fleuve, nous cuisinions le manioc sans eau, directement jeté sur le feu. »

Et ce n’est pas seulement le fait de la Garde Nationale ou du grand propriétaire, un ex maire d’El Chivo a menacé l’une des porte-parole ; à une autre, il a offert une maison pour qu’elle renonce avec sa famille. « Ils nous ont offert de l’argent pour que nous remettions tous les papiers obtenus lors de nos démarches, les actes constitutifs de nos coopératives, les registres d’information fiscale, les papiers que nous obtenus dans l’affaire avec l’usine Argelia Laya. Mais non, car grâce à toute cette information que nous avons recueillie, nous avons obtenu que le Tribunal Suprême Agricole tranche en notre faveur pour une attribution de terres. Que voulaient-ils ? Que nous leur remettions tout, que nous jetions l’éponge, que nous nous vendions, que nous soyons déloyaux à la lutte de toutes ces familles », dit la professeure Lianela Chourio.

Devant tant de harcèlement, ils ne cessent de faire des projets. Leur objectif est d’obtenir une banane 100% qualité pour l’exporter. Plusieurs entreprises, mixtes ou privées, sont déjà parvenues à offrir quelque chose de semblable, mais ils sont clairs, elles ne participeraient à aucune prise de décisions : « Nous voulons arrêter de travailler avec des intermédiaires qui sont ceux qui augmentent les prix du produit au consommateur et qui sont ceux qui gagnent le plus alors qu’ils ne font pratiquement rien. Ils sont venus ici en pensant qu’ils allaient bien obtenir quelque chose de ces ignorants. Eux, ils vendront une autre partie de leur production aux communautés des environs et la banane de type C, ils les donneront aux institutions qui en auront le besoin.

Il y a 776 hectares, divisées de telle sorte que chaque famille travaille chacune son morceau. Ceci garantit le fait que si vous avez ce morceau, c’est vous qui devez l’entretenir, ainsi chaque famille doit-elle se montrer à la hauteur de sa terre face au collectif, et celle qui ne le fera pas doit céder son morceau à une nouvelle famille qui en a besoin et qui voudra la travailler. Ils disent que ceci ne signifie pas qu’ils ne s’aident pas les uns les autres ; si une famille a besoin d’un coup de main ou d’un outil, de graines ou d’intrants, de bombe pour fumiger, ou de machettes, d’autres familles sont là pour les leur apporter.

« Les personnes qui doutent de tout cela, qu’ils viennent voir et prennent connaissance de notre travail. A l’Assemblée Nationale  l’opposition est là à enquiquiner, ils disent qu’ici nous ne produisons pas une seule banane. Avant de nous juger, qu’ils viennent ». Nous, nous l’avons vu. Les camions sortent chargés. Ils emportent 60 tonnes de bananes par jour, en pleine sécheresse, alors qu’ils n’ont pas un accès facile aux intrants, ni pratiquement aucune aide autre que celle de leurs mains pour travailler. « Et, que dit l’opposition ? Qu’on ne produit pas la moindre banane. Jusque dans le sable et en été nous semons du manioc et du maïs pour notre consommation familiale, des petites bananes, des « parchitas » et du potiron. Nous nous suffisons à nous-mêmes, mais assurons la subsistance des personnes des communautés voisines qui viennent travailler.118-2

Il y a 220 enfants, plus d’une trentaine d’entre eux avec différentes formes de handicap, quatre-vingt personnes âgées. Plus de 60% de ces paysans et paysannes n’ont rien d’autre que le fruit de cette lutte. Ils savent que tout le pays connaît une situation économique difficile : « Et néanmoins, ici nous pouvons dire que nous avons à manger, bien qu’il y ait de nombreux obstacles, nous sommes là paysans et paysannes et nous allons continuer à lutter, nous n’allons pas renoncer ni faire de cadeau à personne. Ici, celui qui viendra va devoir affronter plus de six cents personnes, ici ils vont trouver des gens avec lesquels il faudra combattre pour les expulser ».

Vers la fin de cette conversation, dans la nuit bien avancée et chaude, nous leur avons demandé comment ces expériences ont transformé leur quotidien. D’abord, ils nous ont demandé si nous aimerions manger une galette de maïs avec de l’iguane au petit déjeuner et puis, ils nous ont répondu, toujours les femmes en premier :

« Toute cette expérience nous a apporté un changement dans notre vie et notre attitude. Nous avons appris que l’important n’est pas de travailler pour travailler, mais de nous soutenir collectivement, de sortir de l’isolement.- A toi de parler.

-Bon, je n’avais pas de toit. Rien. Avec tout ce que nous avons fait petit à petit, nous sommes passés de vivre dans un sac dans un hangar à construire notre petite maison. Nous avons deux hectares où semer, et garantir ainsi que nos enfants iront étudier.

Johana dit : « Nous y sommes arrivés parce que le fleuve nous a toujours favorisé la tâche »

Texte: Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Photos: Luis Miguel Hernández / Contact: @FotodgraficoLM

Traduction: Sylvie Carrasco

Source: http://laculturanuestra.com/no-vamos-a-darle-pelea-facil-a-nadie-cronica-campesina-junto-al-rio-chama/

URL de cet article: http://bit.ly/1qZylS3

Gouvernements populaires en Amérique latine : « fin de cycle » ou nouvelle étape politique ?

Isabel Rauber

L’auteure: Isabel Rauber, Docteur en philosophie, enseignante universitaire et formatrice populaire, militante sociale (Argentine). Spécialiste des mouvements sociaux latino-américains engagés dans des processus participatifs de construction d’un pouvoir populaire. Blog : http://isabelrauber.blogspot.com/ Twitter : @IsabelRauber

Quelques intellectuels qui se définissent comme étant de gauche ou de centre gauche, ont affirmé récemment que nous vivons une fin de cycle des gouvernements progressistes, caractérisée par l’épuisement de leurs programmes néo-développementistes – qui incluent l’extractivisme – et leur « inefficace » capacité de gestion. Selon eux, nous devons donc nous attendre à une avancée de la droite dans la région, situation qui dessinerait une nouvelle carte politique en Amérique latine. Avec ce discours « visionnaire », basé sur la connaissance des projets géopolitiques de l’empire pour la région, ces intellectuels ont contribué à installer et à « rendre naturel » dans l’opinion publique l’avènement de la fin des gouvernements populaires et leur remplacement « inévitable » par des gouvernements de droite, en les présentant même comme une « salutaire alternance ». Il convient donc de partager quelques réflexions au sujet de ce diagnostic et de ce jugement.

Le retour critique sur les événements politiques de ces dernières années révèle que les propositions politiques qui ont caractérisé l’action des gouvernements populaires dans la phase post-néolibérale, ont été accomplies. Ceci annonce l’ouverture d’une nouvelle époque, supposant des problématiques et des tâches nouvelles ainsi que de nouveaux sujets et défis. Mais au-delà des tâches et de la programmation des agendas, les premières années des gouvernements populaires ont permis aux peuples d’évoluer à travers toutes sortes  d’apprentissages.

Il est devenu clair –dans les faits- que « gouvernement » et « pouvoir » ne sont pas synonymes, qu’il n’est pas possible de les affronter en même temps ni de la même façon. Les révolutions démocratiques ne sont pas synonymes de la « voie pacifique » d’autrefois. Elles supposent l’approfondissement de conflits politiques comme véhicules de la lutte des classes,  ceux-ci étant fortement liés à une profonde bataille d’idées, tant politique que culturelle.

Il est devenu clair qu’il ne suffit plus de placer « de bons gouvernements » à des postes institutionnels qui répondent au système que l’on cherche à changer.

  • La croissance économique est importante, mais insuffisante. L’éducation politique, la bataille idéologique est centrale. Et elle est liée à la participation politique, à la prise de pouvoir. Personne ne peut autonomiser autrui et moins encore par le haut. L’autonomisation germe dans la participation consciente et active des sujets lors des processus qui transforment la société.
  • La conception de la politique par le haut et discrétionnaire du XXème siècle est épuisée; la niaiserie, le romantisme fade au sujet de la démocratie, la sous-estimation de la politique, et les vieilles modalités de la représentation politique qui supplantent la participation populaire et séparent le politique du social.
  • Fin du maximalisme théorique et du minimalisme pratique de l’extrême-gauche.
  • Fin de l’avant-gardisme, de la pensée libérale de gauche et des pratiques qui en sont issues, et qui isolent les militants de gauche des processus concrets que vivent les peuples, leurs acteurs et leurs dynamiques, en les situant hors des espaces concrets où ont lieu les combats politiques.

DÉFIS FONDAMENTAUX DE CETTE NOUVELLE ÉPOQUE POLITIQUE

Les peuples, les mouvements sociaux et politiques, ainsi que les gouvernements populaires, révolutionnaires et progressistes ont besoin de faire une pause, de rendre compte des réussites, des limites et des nouvelles missions. Il s’agit de cela : retourner aux questions initiales, reconsidérer les réponses qui ont guidé les pas de l’action politique, économique, sociale et culturelle durant plus d’une décennie, tout en se préparant à affronter de nouveaux défis. Parmi eux, je soulignerais les suivants :

Conserver les acquis implique renforcer le processus de changement   

Le retour en force d’oppositions politiques de type néolibéral a mis certains gouvernements sur la défensive. Conserver les acquis est devenu une priorité de l’action politique. Mais ce qui n’a pas été – n’est pas – clarifié c’est que, pour conserver ce qui a été conquis et pour maintenir les processus de changements, il est nécessaire de les renforcer, de les approfondir. Ce n’est pas par des accords entre groupes de pouvoir, ni en cherchant des alliances avec des secteurs opposés aux changements qu’on y parvient; l’exemple du Brésil est plus qu’éloquent à cet égard.

La clé réside dans le fait d’ancrer les processus dans la participation active des citoyens. Une nouvelle époque sociale, politique et culturelle s’est bâtie : ce qui suppose de nouvelles missions dont la réalisation doit se marier avec l’action populaire. Cela implique également de renforcer les processus de conscientisation et d’organisation collective pour revigorer la détermination des peuples à maintenir les acquis et à entraîner le processus vers de plus grandes transformations. Cela ne peut pas être spontané ; si l’on livre les événements à la « spontanéité », ne nous étonnons pas face à l’avènement de substitutions politiques de droite.

L’actuelle conjoncture politique du continent place les gouvernements populaires, les forces progressistes et révolutionnaires face au choix de renforcer les transformations ou de succomber face à elles, s’ils choisissent de les défendre exclusivement « par le haut ».

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Argentine, décembre 2015: première manifestation en défense de la loi démocratisant la répartition des ondes radio et tv (1/3 publiques, 1/3 privées, 1/3 associatives) que le président néo-libéral Macri vient de déroger par décret.

Argentine, janvier 2016: répression de travailleurs par le gouvernement Macri

Argentine, janvier 2016: répression de travailleurs licenciés.

La participation active des citoyens est stratégique pour que les gouvernements populaires deviennent aussi une manière de construire ce pouvoir populaire.

Le renforcement de la démocratie requiert d’assumer l’impératif politique décisif du rôle actif du peuple : les transformations relient simultanément les lignes politiques des gouvernements populaires aux différents processus de construction et de consolidation du pouvoir par le bas. C’est ce qui constitue le fondement de l’approfondissement des processus de transformation sociale en cours. Le penser comme un simple aggiornamento de l’agenda public laisse les gouvernements populaires à la merci de la voracité politique des opposants.

Les réalités objectives et subjectives ont changé ; les subjectivités politiques des acteurs qui prennent part aux processus de changement se sont approfondies, il y a une exigence de rôles nouveaux, plus importants. Cette action a besoin aujourd’hui de se réorganiser et de se réarticuler pour constituer de nouvelles convergences dans les actions militantes sociales et politiques, à l’intérieur et à l’extérieur de ce qui est institutionnel, et en actualisant l’horizon stratégique des changements.

Parier sur la construction du rôle collectif des peuples pour qu’ils se constituent en force politico-sociale de libération est le facteur essentiel qui marquera le cap et les dynamiques politiques du présent et du futur immédiat. C’est lui aussi qui conduira à la construction de l’unité des peuples.

Reconnaître la participation populaire organique comme un facteur clé pour la consolidation et l’approfondissement des processus de changement en cours, ne s’oppose pas à la reconnaissance du rôle des leaderships individuels. Mais cela ne signifie pas accepter que la continuité des leaders à la tête des gouvernements populaires soit le facteur qui donne de la stabilité et de la solidité aux processus. Au contraire, lorsque des leaders se substituent au rôle politique des peuples, en réalité, loin d’en garantir la continuité, ils entraînent le processus dans le court terme.

Des peuples sans autonomie et sans conviction propre agiront peu pour renforcer et/ou approfondir des processus s’ils ne les perçoivent pas réellement come les leurs. La distance s’installera silencieusement dans les rangs populaires et ouvrira la voie à de prévisibles défaites. Ce n’est pas une situation en « noir ou blanc » ; il faut beaucoup nuancer. On a souvent vu des organisations populaires faire preuve de davantage de maturité et de responsabilité que leurs dirigeants et, même quand ils ne parviennent pas à éviter des dénouements négatifs, leur présence active dans la rue, les réduisent de façon non négligeable. Les leaders sont importants et dans certains cas, décisifs. Jamais pour remplacer la participation active des peuples, plutôt pour la déclencher et la faire progresser.

Hugo Chavez, exemple de leader charismatique et grand architecte du processus révolutionnaire bolivarien au Venezuela, n’a pas centré ce processus sur sa personne. Pour lui, il était clair que le peuple auto-constitué en tant que sujet révolutionnaire est le véritable créateur, constructeur et support d’un nouveau type de pouvoir en gestation dans les conseils communaux et les communes. C’est avec ces derniers que  la révolution bolivarienne avance vers une nouvelle civilisation, en s’orientant- avec  des citoyens assumant de plus en plus de pouvoirs – vers la construction d’un État communal. C’était si clair pour Chavez que son slogan a été (et restera) « la commune ou rien ».

Ciné-club dans une commune du Venezuela (novembre 2015)

Ciné-club dans une commune du Venezuela (novembre 2015)

Projets d'agriculture urbaine et jardins dans les écoles primaires (Venezuela, janvier 2016)

Projets d’agriculture urbaine et jardins dans les écoles primaires (Venezuela, janvier 2016)

Construire un nouveau mode de production et de reproduction (société-nature)

L’une des plus grandes limitations de ce que l’on pourrait définir, sans trop de peine, comme « modèle économique néo-développementiste » c’est qu’il s’ajuste aux cadres du modèle de production capitaliste, et entretient ainsi le cycle de la mort. Ceci contribue à fixer pour cette nouvelle époque une tâche importante : créer et articuler des processus productifs alternatifs existants et promouvoir la recherche de nouvelles bases économiques qui rendent possible la cohérence sociale entre ce cycle de production et la reproduction.

Il s’agit d’élaborer un système productif responsable socialement du cycle reproductif qu’il génère. C’est-á-dire contribuer à la création d’un nouveau mode de production-reproduction sociales respectant une logique circulaire. Ce qui ouvrirait la voie à une nouvelle économie, qui, en plus de répondre avec succès à la question de la lutte contre la faim, la pauvreté, l’analphabétisme et les maladies, constituerait le socle d’un nouveau mode de vie et une nouvelle forme de civilisation, celle du bien vivre et du vivre ensemble.

Sortir de l’étau idéologique, politique, culturel et médiatique du pouvoir hégémonique

  • Déployer la bataille politique culturelle sur tous les terrains et dans toutes les dimensions, en particulier les réseaux sociaux.
  • Veiller au développement de la subjectivité et de la spiritualité des peuples en favorisant l’expression de leur identité, de leurs cultures et cosmovisions…
  • Développer durablement des processus interactifs de formation politique.
  • Ouvrir la voie d’une nouvelle pensée critique latino-américaine, décolonisée, interculturelle, embrassant de nombreuses cosmovisions, s’exprimant dans de multiples voix, et ancrée dans les pratiques des peuples.
  • Promouvoir des processus articulés de décolonisation, d’interculturalité et de rupture avec le cadre patriarcal visant la construction du pouvoir populaire par le bas.
  • Développer un nouveau type d’intellectuel organique, qui découvre, met e lumière et renforce la pensée des peuples dans toute sa diversité, son ampleur et sa richesse.

Travailler au renforcement et au développement de l’articulation régionale, continentale des mouvements et organisations sociales populaires, et, en particulier agrandir et renforcer l’espace des mouvements sociaux dans l’ALBA. Mais également, impulser la création d’espaces de rencontre, d’échange et de coordination des organisations sociales et politiques continentales, régionales et existantes au sein de chaque pays.

Parier sur la création et la construction d’une nouvelle gauche politique, sociale et culturelle

Il est vital de comprendre les nouvelles dimensions du politique, de l’action et de l’organisation politique; vital de souligner l’existence de nouvelles réalités et de nouveaux sujets : les déplacé(e)s de diverses origines, les populations précarisées de manière permanente, les mouvements indigènes, les femmes, les jeunes filles et jeunes hommes, les enfants, les adultes plus âgés, les LGTB…, de consacrer un espace aux identités, cosmovisions, savoirs, sagesses et courants de pensée : les connaissances écologiques, la biopolitique, la bioéthique, le féminisme politique et la rupture avec le patriarcat pour réaliser ainsi une critique radicale du pouvoir du capital…

Construire l’offensive stratégique populaire révolutionnaire

L’une des résultantes les plus récurrentes de la division du camp populaire, et particulièrement parmi la gauche latino-américaine, c’est que les manifestations et les luttes sociales finissent par exister en fonction des intérêts des puissants. Le camp populaire étant marqué par des querelles internes de « pouvoir », par des divisions multicolores de tout type entre les forces politiques et leurs corrélats dans les mouvements sociaux populaires, les conflits sociaux finissent par se subordonner aux stricts intérêts du pouvoir, en le renforçant comme « alternative politique » au lieu de parvenir –collectivement- à subordonner les puissants aux intérêts des citoyens et de passer à l’offensive en proposant un agenda politique des objectifs populaires. Le cas de l’Argentine nous en fournit en exemple très clair, visible tant dans les événements les plus récents que dans la trajectoire historique des gauches.

A cette grande faiblesse politique et culturelle, ajoutons la démagogie d’une pensée binaire (« ceci ou cela », « blanc ou noir »…), le développement de la guerre médiatique qui vise à conquérir et à anesthésier les esprits du « grand public » sans que les organisations politiques et sociales – occupées par leurs querelles internes – n’assument le travail de la bataille d’idées comme querelle fondamentale des luttes politiques de notre temps.

Le manque de convergence et d’unité des divers acteurs sociaux et politiques, ajoutée au peu de formation politique, à la sectorisation et au corporatisme… met les organisations sociales et politiques des peuples en situation de subordination aux intérêts des puissants. Ceux-ci peuvent les manipuler pour atteindre leurs objectifs, en affaiblissant et en brisant la base sociale des gouvernements populaires pour se regrouper en tant que bloc de pouvoir d’opposition, capable de récupérer son hégémonie. Cette récupération témoigne d’une adaptation des puissants qui, ayant analysé la nouvelle donne politique liée aux gouvernements populaires, chercheront une fois au gouvernement à détruire les bases démocratiques des sociétés pour empêcher tout retour de gouvernements progressistes, populaires ou révolutionnaires sur le continent. Ils ne sont pas seuls pour ce faire; ils comptent sur l’appui impérial, les institutions du pouvoir globalisé du capital et de ses « canonnières » médiatiques locales et globales.

L’arrivée de gouvernements de droite dans la région n’est pas un simple «retour au passé », pas plus qu’il ne répond à une « alternance enrichissante » de gouvernements et de gouvernants. Il s’agit d’une nouvelle phase, d’un virage radical pour articuler les processus locaux aux besoins hégémoniques et logiques du pouvoir global du capital : pillage, domination et mort… Il est important de ne pas le sous-estimer, et de préparer de nouvelles résistances ancrées dans la coordination, l’unité, la participation des secteurs populaires dans toute leur diversité. C’est cela que doit viser le renforcement de la formation sociopolitique et des processus organiques de convergence collective. Avec des objectifs communs s’inscrivant dans la création et la construction collectives d’un nouvel horizon de civilisation.

Visite de l'ex-président Lula à l'école de formation sociopolitique intégrale du Mouvement des Travailleurs Sans Terre et autres mouvements sociaux, Brasil janvier 2015.

Visite de l’ex-président Lula à l’école de formation sociopolitique intégrale du Mouvement des Travailleurs Sans Terre et autres mouvements sociaux, Brésil janvier 2015.

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Source : http://www.alainet.org/es/articulo/174409

Traduction : Sylvie Carrasco

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Au Venezuela, la République participative gagne du terrain

A partir du 5 janvier 2016 le parlement vénézuélien accueillera une majorité de députés de droite. Face à leur intention annoncée de revenir sur les mécanismes de la démocratie participative et sur les acquis sociaux, le président Nicolas Maduro a promulgué ce 29 décembre l’interdiction de licenciement jusqu’à la fin de 2018 : « c’est le fondement même de la doctrine constitutionnelle de la révolution bolivarienne: protéger celui qui est juridiquement le plus faible, la travailleuse ou le travailleur, face au capitalisme. ». Cette décision a aussitôt été dénoncée comme « démagogique » par le secrétaire général de la MUD (plate-forme de la droite), Chuo Torrealba, pour qui « la seule manière de garantir l’emploi est le libre marché ».

Autre loi signée par le président, la Loi des Semences (1) que viennent d’approuver les députés chavistes : « Nous entrons dans un profond processus de transformation pour remplacer notre modèle agricole actuel par un modèle agroécologique, écosocialiste, pour produire nos propres semences et cesser d’importer des OGMs à des prix astronomiques » a précisé Maduro.CXj44c-U0AEPOECLe mandataire a également signé la loi des « Conseils citoyens de rang présidentiel » qui ont pour tâche de nourrir l’agenda gouvernemental. Ces conseils existent déjà, formés par les mouvements sociaux les plus divers : peuples indigènes, travailleur(se)s de la culture, mouvements féministes, travailleur(se)s, pêcheurs, paysans, personnes souffrant d’un handicap, étudiants et jeunesse, communes (2). Ils voient à présent leur existence et leurs fonctions protégées et garanties par la loi. « Ils pourront ainsi fonctionner au rythme des besoins du pays et faire des propositions concrètes » a expliqué le président vénézuélien pour qui « cette instance de pouvoir doit être de plus en plus dynamique, et avoir plus de pouvoir encore que le conseil des ministres ».

« Le peuple doit être président à cent pour cent.  Nous ne pouvons nous laisser gouverner par aucune élite, aucune oligarchie. Et pour que cela ne reste pas théorique, je vais instituer un organe supplémentaire » a poursuivi Maduro en créant le « Conseil populaire d’État », instance inédite dans l’histoire politique du pays: « nous attendons de ce conseil un haut niveau critique vis-à-vis de la gestion gouvernementale. »

Un « parlement communal »

Aux lois promulguées par le président bolivarien s’ajoute la création par l’Assemblée Nationale, le 15 décembre, d’une autre instance tout aussi neuve au Venezuela : le Parlement Communal National.

Dénoncée par les députés de droite comme « inconstitutionnelle » ou comme « coup d’État du régime chaviste pour refuser le verdict des urnes », la nouvelle assemblée ne prétend pourtant pas concurrencer celle des député(e)s. Elle est plutôt la conséquence logique de quinze ans de construction de démocratie participative.

Ce parlement communal puise son origine dans la Constitution Bolivarienne (3) approuvée au suffrage universel en 1999 et qui instaure la démocratie participative et « protagonique » : « Tous les citoyens et les citoyennes ont le droit de participer librement dans les affaires publiques, directement ou par l’intermédiaire de leurs représentant(e)s élu(e)s. La participation du peuple dans la formation, l’exécution et le contrôle de la gestion des affaires publiques est un moyen nécessaire pour atteindre le processus qui garantisse un complet développement, tant individuel que collectif. C’est une obligation de l’Etat et un devoir de la société de faciliter l’émergence des conditions les plus favorables pour sa pratique.» (Art. 62). L’article 70 évoque le droit de participation directe des citoyens dans la sphère législative, avec la possibilité de formuler des lois d’initiative populaire – comme la Loi des semences, récemment approuvée grâce à une forte mobilisation sociale (1).

Le Parlement Communal est également prévu dans la plus récente Loi Organique des Communes (Articles 21 au 31) qui le définit comme “l’instance majeure d’auto-gouvernement de la commune” qui peut s’agréger pour former une instance plus vaste.

Session inaugurale du parlement communal national, Caracas, 15 décembre 2015

Session inaugurale du parlement communal national, Caracas, 15 décembre 2015

Il ne s’agit pas donc pas de supplanter les compétences de l’Assemblée Nationale mais de faire en sorte que les parlements de chaque commune (4) élisent des délégué(e)s pour former un auto-gouvernement national. Celui-ci se réunira chaque mois et disposera d’un pouvoir législatif – se faire l’écho d’initiatives recueillies dans les assemblées populaires, proposer des lois d’initiative citoyenne, voter des normes de décentralisation, de déconcentration, de planification budgétaire en matière d’éducation, de santé, de logement à l’échelon communal. Il aura également une fonction de suivi – appuyer les nouvelles communes en approuvant leurs projets territoriaux, en leur transférant des compétences, des financements, pour qu’elles puissent superviser et orienter les politiques publiques sur leurs territoires.

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Pari tenu : un million de logements

Ce 30 décembre 2015, dans la chaleur moite du quartier populaire Caña de Azucar de la municipalité de Maracay, Nicolas Maduro a remis à une famille les clefs du millionième logement public construit par la révolution.  « Plus besoin de rasoir » a-t-il plaisanté, rappelant qu’il s’était engagé à se tondre la moustache si l’objectif n’était pas atteint à la fin de l’année. Avant de rappeler que le secteur privé n’avait pratiquement rien investi cette année dans la construction de logements, que la population a participé à 60% dans la main d’œuvre qui a édifié tous ces immeubles, et que le gouvernement bolivarien respectera sa promesse de construire 3 millions de logements publics en 2019.

Alors que les gouvernements de Russie ou d’Arabie Saoudite annoncent des mesures d’austérité pour pallier la chute de 60% des cours du pétrole, Maduro a confirmé que le Venezuela fait le choix inverse depuis deux ans : maintenir et développer les politiques sociales.

En vue d’augmenter les ressources publiques, le président a annoncé de nouvelles lois sur le développement des activités pétrochimiques ou sur l’exploitation directe par l’État des gisements d’or et d’autres métaux précieux,  pour « éliminer les exploitations illégales des garimpeiros, tout en protégeant les populations indigènes et l’environnement ».

A partir d’aujourd’hui, a-t-il expliqué par ailleurs, “les grands capitaux devront payer un impôt de 0,75% pour chacune de leurs transactions financières – ce qui permettra de capter de nouvelles ressources pour nos politiques sociales. Près de 3000 sociétés privées concentrent une masse gigantesque de capital, elles ont même, au cours de la guerre économique, augmenté leur capital de 300 à 400%. Ils font payer la population en gonflant leurs prix alors qu’ils payent le moins d’impôts possible en usant de toutes sortes d’artifices. Nous, comme Robin des Bois, nous allons imposer ces grosses fortunes. Nous décidons aujourd’hui d’élever l’assiette imposable jusqu’à 40%, au juste niveau, pour le restituer aux citoyens en travail, en alimentation, en logements. »

Thierry Deronne, Caracas, le 31 décembre 2015

Notes :
(1)  « Rude coup pour l’agrobusiness au Venezuela : les députés chavistes votent la loi des semences», http://wp.me/p2ahp2-29x
(2)  Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%c2%a8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%c2%a8/ / “Nicolas Maduro refonde l’État pour “donner plus de pouvoir au peuple”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/06/nicolas-maduro-refonde-letat-pour-donner-plus-de-pouvoir-au-peuple/
(3)  Texte intégral de la Constitution Bolivarienne (approuvée au suffrage universel en 1999): http://mjp.univ-perp.fr/constit/ve1999.pdf
(4)  « La commune, co-présidente du Venezuela», http://wp.me/p2ahp2-1EV

 

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Rude coup pour l’agrobusiness au Venezuela : les députés chavistes votent la loi des Semences

CW4v2l5UkAAQYhVAprès deux ans d’un débat marqué par  la forte participation des mouvements sociaux, le parlement vénézuélien, qui dispose jusqu’au 5 janvier 2016 d’une majorité chaviste, a approuvé le projet de la Loi des Semences (nous avons rendu compte sur ce blog de la longue marche de cette loi d’initiative populaire, NdT) (1)

Les organisations qui ont défendu cette loi la définissent comme « fruit d’un consensus anti-OGM et anti-brevet ». Depuis plusieurs jours les citoyen(ne)s avaient manifesté leur appui sur les réseaux sociaux ou depuis les balcons de  l’hémicycle aux député(e)s qui discutaient et votaient les articles de ce texte.

Son élaboration a commencé en octobre 2013 sous l’impulsion de mouvements paysans, d’organisations écologistes, de mouvements politiques et sociaux qui appuient le processus révolutionnaire. L’objectif du texte est de promouvoir la production d’aliments sur la base d’une conception agro-écologique, d’interdire les OGM, et de retirer aux grands groupes privés un négoce potentiel qui brasse des milliards de dollars dans le monde entier.

L’approbation de la loi repose sur les articles 127 et 305 de la Constitution Bolivarienne. L’article 127 stipule que “l’État protègera l’environnement, la diversité biologique, les ressources génétiques, les écosystèmes, les parcs nationaux et le patrimoine naturel, ainsi que toute zone qui revêt un intérêt écologique particulier. Le génome des êtres vivants ne peut faire l’objet de brevet commercial et la loi sur la bioéthique régulera cette matière. C’est l’obligation fondamentale de l’État de garantir que la population puisse vivre dans un milieu libre de pollution, où l’air, l’eau, les sols, les côtes, le climat, la couche d’ozone, les espèces vivantes seront protégées spécialement, conformément à la loi”.

Pour sa part l’article 305 prévoit : “l’État encouragera l’agriculture soutenable comme base stratégique du développement rural intégral afin de garantir la sécurité alimentaire de la population, comprise comme la disponibilité suffisante et stable d’aliments dans le cadre national et l’accès opportun et permanente à ceux-ci par les consommateurs”.

En fait la loi applique le mandat constitutionnel sur des thèmes sensibles comme l’interdiction de breveter le vivant. Son objet est de « préserver, protéger, garantir la production, la multiplication, la conservation, la libre circulation et l’usage des semences autochtones; ainsi que la promotion, la recherche, l’innovation, la distribution et l’échange de celles-ci, à partir d’une vision agro-écologique socialiste, en privilégiant la production nationale de semences”.CWSFA5OWsAEtRhcCWTTK52WwAMJoiL

Réactions de l’entreprise privée

Cette politique va en sens inverse de celles impulsées depuis une dizaine d’années, y compris dans des pays considérés comme progressistes – le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, par rapport à des pays néo-libéraux comme le Mexique, la Colombie, le Pérou, le Chili. Alors que tout le continent reste dominé par le modèle des transnationales qui contrôlent le marché des semences dans le monde: Monsanto, Syngenta, DuPont, Dow, Bayer, BASF-, au Venezuela la Révolution Bolivarienne a choisi la voie d’un modèle écosocialiste, tracé dans la plate-forme électoral de Chavez puis de Maduro : le Plan de la Patrie 2013 – 2019. (2)

La nouvelle norme a fait l’objet des critiques de l’opposition de droite, qui a refusé de voter en sa faveur. Après la séance, le député Ivan Colmenares, de l’État de Portuguesa, a déclaré que “cette loi de semences n’est pas viable vu sa nature trop idéologique, son caractère anti-OGM et son caractère anticonstitutionnel”. Colmenares la considère comme “discriminatoire envers le secteur privé et envers la population qui n’est pas alignée sur le processus de changement. Elle est également très contradictoire puisqu’elle défend les semences originaires des ethnies et des paysans sans propositions tangibles pour leur production ”.

Cette position exprime directement la position de la principale Chambre de l’agro-business, Fedeagro, dont le président Antonio Pestana, dès le lendemain des élections législatives du 6 décembre qui ont vu la nette victoire de la droite, demandait que «soit donné en priorité un coup d’arrêt à la Loi des Semences ”.

Pour le représentant patronal, cette loi serait approuvée par des personnes qui « de manière irrationnelle, font passer leur idéologie avant tout autre chose ”. Il a rapidement révélé la sienne : “Il y a un autre thème qui est celui de la Commission Nationale de Biosécurité. Nous devons permettre à nos chercheurs de parler d’OGMs; si ceux-ci sont mauvais pour la santé des vénézuéliens alors il faut empêcher leur entrée dans le pays, mais s’ils disent qu’ils ne nuisent ni à l’environnement ni aux consommateurs, nous devons permettre que les agriculteurs vénézuéliens puissent opter pour cette technologie qui a donné de bons résultats dans d’autres pays ”.

En outre Fedeagro a exigé que soit éliminée la Loi des Terres de 2001 – une des “causes” qui poussèrent le patronat vénézuélien à organiser le coup d’État contre le président Chavez en avril 2002 – et que les terres soient rendues aux grands propriétaires.

Pour les mouvements sociaux il s’agit d’un pas important dans un travail collectif d’organisation qui a pris des années. Il se concrétise dans une bataille plus générale entre deux projets parvenus au plus haut degré d’antagonisme. Si la droite tente d’éliminer la Loi des Terres et la Loi des Semences elle aura face à elle, c’est prévisible, une population décidée à les défendre.

Fernando Vicente Prieto – @FVicentePrieto

Notes:

(1)        Lire notamment « Au Venezuela, le peuple légifère contre Monsanto »https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/12/20/comment-faire-une-loi-au-venezuela/ et « Le Venezuela lutte contre les transnationales en produisant ses semences autochtones”, http://wp.me/p2ahp2-1vp
(2)        Lire « Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019 » https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

 

Source : http://notas.org.ar/2015/12/24/asamblea-nacional-venezuela-aprueba-ley-semillas/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-29x

Notes pour une lecture dédramatisée des élections du 6 décembre

L'auteur: l'économiste Luis Salas Rodríguez

L’auteur: l’économiste Luis Salas Rodríguez

En politique toutes les erreurs sont toujours des erreurs d’estimation, que ce soit par le haut ou par le bas. Parfois, nous sous-estimons nos forces ou celles de nos opposants. Parfois, c’est le contraire qui se produit : nous les surestimons. Il en va de même pour les conjonctures. C’est comme ça ;  au sujet de ce qui s’est passé dimanche dernier, ce que nous pouvons faire de mieux et de plus militant c’est d’en avoir une juste estimation. Nous ne pouvons pas prétendre qu’il ne s’est rien passé pas plus qu’il ne se passera rien. Mais nous ne pouvons pas non plus être catastrophistes et penser que tout est fini.

Commençons par ce qu’il y a de plus froid : les chiffres. Selon les derniers calculs que j’ai vus- et s’il y en a de plus récents, ils ne varieront pas énormément- en ce qui concerne les votes nationaux de dimanche dernier, le chavisme a eu 5 600 000 votes favorables ce qui correspond approximativement à 1 990 000 de moins que pour les élections d’avril 2013, celles qui menèrent le président Maduro à la tête de l’Etat. En ce qui concerne les élections d’octobre 2012, celles qui furent remportées par le président Chavez, cela correspond à 2 600 000 voix de moins. En pourcentage, ceci représente une perte d’environ 26% et 46%  de votes chavistes.

En revanche, l’opposition lors des élections de dimanche dernier a obtenu 7 708 000 voix. En 2013, elle en avait obtenues 7 364 000, alors qu’en 2012 elle en avait recueillies 6 592 000. Ceci suppose donc une augmentation d’un peu plus de 300 000 voix par rapport à 2013 et 1 116 000 par rapport à 2012. En pourcentage cela donne une augmentation de 5% et 20% respectivement.

La baisse du vote chaviste en 2007, lors de l’échec au référendum constitutionnel, par rapport à 2006, lorsque Chavez a infligé un échec cuisant à Rosales, a été de 39%. Alors qu’au référendum constitutionnel le plus fort vote chaviste (dans le bloc B) a été de 4 335 200 et lors de l’échec de Rosales de 7 309 000 approximativement ; c’est-à-dire qu’en moins d’un an on a perdu 3 000 000 de votes. Mais 5 ans plus tard on est passé de ces mêmes 4 000 000 et quelques à 8 192 000, c’est-à-dire que l’on a doublé le nombre de votes.

D’autre part, il y a un élément intéressant. Dimanche dernier, le chavisme a eu 44% des votes et la MUD 56%. Néanmoins, cette différence de 12 points seulement se traduit par plus du double de députés. Il faut considérer comme il se doit la question des circuits et de la représentativité.

C’est comme ça ; à titre préliminaire, on peut tirer quatre remarques de ce qui précède. Tout d’abord, nous ne sommes pas face à une situation inédite ni finale. Nous avons déjà traversé des situations semblables et nous les avons surmontées. Deuxièmement, le vote chaviste oscille plus que celui de l’opposition, fondamentalement parce qu’il est plus critique, réfléchi et « électeur » dans le sens rationnel et littéral du terme ( ce qui est une force plus qu’une faiblesse). Quant à l’opposant, il est plus canalisé et moins électeur (les opposants votent pour n’importe quoi et pour n’importe qui pourvu qu’ils votent contre le chavisme). Troisièmement, ce n’est pas l’augmentation du vote de l’opposition qui doit nous préoccuper mais la diminution du vote chaviste. Et quatrièmement, au vu de ce qui précède, nous ne pouvons pas agir ni nous assumer comme minorité.

En ce qui concerne le futur, il convient également de considérer les choses froidement. Il est clair que la marge de manœuvre de l’opposition est à présent beaucoup plus large qu’avant, mais cela ne signifie pas que maintenant l’Assemblée nationale va devenir un pouvoir qui va écraser tous les autres. La logique pranique de la droite les conduit à réfléchir et il est certain qu’ils agiront d’une autre manière (ils l’ont déjà annoncé) ; mais pour cela il existe des contrepoids et des procédés institutionnels qui, qu’ils le veuillent ou non, doivent continuer d’exister et il en va de notre responsabilité de les obliger à faire qu’il en soit ainsi (comme nous l’avons toujours fait pour le reste). En effet, nous sommes dans une démocratie républicaine, face à un Etat social de droit et de justice et non pas dans une jungle ou une épicerie administrée par FEDECAMARAS. Sans doute assisterons-nous à l’affrontement des pouvoirs avec tout ce que cela implique, mais pas à la soumission de pouvoirs qui ont la même légitimité (particulièrement l’exécutif qui, de même que les députés de l’Assemblée Nationale, est issu du vote populaire direct). L’heure est venue pour l’opposition de démontrer qu’elle croit vraiment en la pluralité et en l’indépendance des pouvoirs (toujours relative, car elle est soumise à ce que dictera la Constitution, comme l’a dit très clairement le Défenseur du peuple).

A ce sujet, il faut également prendre en compte le fait que, le plus souvent, il en est ainsi dans toutes les démocraties. L’argentin Macri, par exemple, qui est une petite brute de droite comme les nôtres, aura contre lui le Congrès. Le FPV – parti que est aujourd’hui dans l’opposition à l’exécutif mais majoritaire au congrès et dans les gouvernorats – a fait preuve d’un geste démocratique de gouvernabilité lorsqu’il a fait en sorte que le président du congrès soit du parti du gouvernement. Mais cela ne signifie pas que Macri a carte blanche. A un moment donné ils s’affronteront, c’est normal dans une démocratie.

Enfin, et pour conclure, il est un grand avantage que nous ne prenons pas en compte, c’est que maintenant nous pouvons livrer bataille sur le vif et en direct au sujet des modèles. En effet, on a toujours reproché au chavisme de parler au passé, de la Quatrième république d’avant la révolution, etc… Et pour le reste, parmi les propositions de l’opposition, se trouve principalement celle de l’amélioration et de progresser etc… ce qui signifie non seulement ne pas faire de queue mais aussi que les gens aient des emplois stables, des salaires dignes, qu’il y ait des prix accessibles et que les gens puissent exercer leurs droits sociaux et économiques, etc…

Toutefois, ce qui est sûr c’est que tout cela est incompatible avec des points tels que l’élimination des garanties pour le travailleur et la travailleuse, garanties qui figurent dans la loi du travail qu’ils veulent supprimer. Ceci est incompatible avec l’élimination des prix justes et j’en passe. De sorte que, comme cela vient de se passer avec le conflit droite/bolivariens autour de l’interdiction de licenciement, nous ferons en temps réel le débat sur les modèles économiques et de société ; les gens devront choisir entre ceux qui garantissent leurs emplois, leurs salaires dignes et leurs droits et ceux qui prétendent qu’il faut les supprimer ; nous n’avons plus un affrontement qui porte sur le passé mais sur le présent et le futur. A présent, la droite doit nous expliquer comment elle va nous servir son « changement ».

Source : https://surversion.wordpress.com/2015/12/09/apuntes-para-una-lectura-desdramatizada-del-6-d/

Traduction : Sylvie Carrasco

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