Nouveau « coup pourri » de l’OEA en Bolivie ? par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Le 18 octobre auront lieu en Bolivie des élections générales afin d’élire le président, le vice-président et de renouveler les 130 députés et 36 sénateurs du Parlement. Peut-on parler d’une « grande fête démocratique », selon l’expression consacrée ?
Pour mémoire : suite aux élections d’octobre 2019, le pays a connu une rupture constitutionnelle débouchant sur une prise de pouvoir (le 12 novembre) de la sénatrice d’opposition Jeanine Añez, dont le parti conservateur Unité démocratique (UD) venait d’obtenir un spectaculaire… 4,24 % des voix. Elle devint néanmoins miraculeusement « présidente » grâce à l’appui des Forces armées, de la police, des partis de droite et des factions d’extrême droite, de transfuges de la société dite « civile » – les Eglises catholique et évangéliques apportant leur bénédiction. En quelques heures, les Etats-Unis (de Donald Trump), le Brésil (de Jair Bolsonaro) et l’Union européenne (par la voix de son représentant León de la Torre) adoubèrent l’enfant adultérin de cette union et le baptisèrent « gouvernement de transition ».
 
Dans tout événement, il y a les faits et il y a leur interprétation. Concernant l’épisode précité, les classiques « la démission du président Evo Morales, le 10 novembre 2019 » ou « le départ d’Evo Morales (…) à propos duquel on débat encore [1] » peuvent faire illusion au sein du club de la « pensée conforme » (qu’elle soit de droite ou prétendument de gauche), mais constituent en réalité une pure illusion [2]. En effet…
Secret de polichinelle : le 20 octobre 2019, le président sortant Evo Morales, qui se représentait au nom du Mouvement vers le socialisme (MAS), a gagné le premier tour du scrutin présidentiel avec 47,08 % des suffrages et plus de dix points d’avance sur le deuxième, Carlos Mesa (Communauté citoyenne [CC], 35,51 %) [3]. Il était donc élu. Il n’a pas été poussé à la démission en raison de « fraudes » ayant entaché sa victoire ; alors qu’explosait une vague de violence destinée à terroriser ses ministres et législateurs, ses proches, ses militants et électeurs, il a été victime d’un Coup d’Etat [4].
Autre fait établi : à travers le rapport de ses observateurs, c’est l’Organisation des Etats américains (OEA), dirigée depuis 2015 par un comparse de l’administration Trump, l’uruguayen Luis Almagro, qui a légitimé devant l’ « opinion internationale » la thèse de la fraude, qu’agitait la propagande de l’opposition depuis des mois. Ultérieurement, plusieurs organismes et experts indépendants étrangers – dont plusieurs étatsuniens de renom – ont clairement établi le caractère fallacieux des conclusions de ce rapport [5]. Ils ont ainsi confirmé la victoire d’ « Evo ».

Première conséquence de la rupture démocratique : une situation de grande violence, de répression et de violations des droits humains. Deuxième prolongement : alors que le gouvernement de facto était censé convoquer de nouvelles élections dans un délai de 90 jours, il exerce toujours le pouvoir quasiment un an après le début de l’usurpation.
 
Initialement prévues pour le 22 janvier 2020 (fin officielle du mandat de Morales), puis le 3 mai, le scrutin a été repoussé au 6 septembre et enfin au 18 octobre. A chaque fois, pour retarder l’échéance, il fut mis en avant les « conséquences et dommages sur la santé » qui pourraient survenir à cause de l’organisation de la consultation en pleine pandémie. A cet argument, que l’on peut estimer raisonnable, s’ajoute néanmoins un point beaucoup plus important : au long de tous ces mois, et malgré les multiples mesures de coercition, le MAS et son candidat à la présidence Luis Arce – Evo Morales, réfugié en Argentine, étant interdit de séjour et de participation électorale – demeurent en tête de tous les sondages dans la perspective de prochaines élections générales. Jugés inopportunes, dès lors, par le pouvoir de facto. Qui les repousse, et les repousse, et les repousserait bien à l’infini.
La pression sociale, de fortes manifestations provoquant en août un quasi blocage du pays et la résistance du pouvoir législatif que domine toujours le MAS ont rendu impossible un tel scénario. La date du 18 octobre a finalement été homologuée par une loi. Que la « présidente autoproclamée » Añez a dû signer la mort dans l’âme, après avoir beaucoup résisté.

Washington, 29 septembre. C’est là que se mènent la veillée d’armes, le branle-bas de combat. Ministre bolivien de l’Intérieur, l’extrémiste Arturo Murillo Prijic, vient de débarquer pour une visite « officielle » aux Etats-Unis. Murillo, c’est l’homme fort du régime putschiste. Surnommé « Trompo » (Toupie) lorsqu’il était pilote de course, il a fait de sa carrière politique un instrument pour réussir en affaires (et vice-versa). Riche patron du secteur, il a fondé l’Association des hôteliers du Tropique de Cochabamba. Dans sa trajectoire, rien n’est vraiment pur. Le 3 mai 2016, alors qu’il était sénateur pour le compte de l’Unité démocratique (le parti de Janine Añez), il a été condamné à deux ans de prison pour avoir falsifié son livret militaire afin de pouvoir se présenter à la députation (et être élu pour la période 2006-2011) ainsi que pour postuler à la mairie de Cochabamba. Il n’a jamais été emprisonné et, fort opportunément, le coup d’Etat a interrompu la procédure qui se poursuivait contre lui.

A moins de trois semaines de l’élection, voici donc Murillo à Washington. Pour ce faire, il s’est substitué à son homologue des Affaires étrangères, Karen Longaric, sans autre forme de procès. Mais, depuis le « golpe » [6], Murillo fait la pluie et le sale temps en Bolivie. Même ses acolytes finissent par en subir les conséquences. Démissionné de force le 28 septembre pour avoir exprimé son désaccord avec la privatisation à la hussarde de la Compagnie de lumière et d’énergie électrique de Cochabamba (ELFEC), le ministre de l’Economie Óscar Ortíz a laissé libre cours à sa frustration :« La présidente Añez a remis l’avenir du gouvernement et du pays au ministre Murillo, une personne qui n’a pas la capacité, qui n’a pas la sérénité nécessaire pour pouvoir résoudre les problèmes comme ils devraient l’être, c’est-à-dire en recherchant des solutions dans le cadre de la Constitution et des lois. »
Venant d’un ministre nommé par une présidente illégitime cette invocation de la légalité peut paraître osée, mais l’accusation mérite d’être prise en considération. Sans toutefois en exagérer l’importance…

Dans le cœur battant de « Trumpland », Murillo est reçu par de hauts fonctionnaires de la Maison-Blanche, insensibles par nature à ce genre de considérations. A chacun, il prend par ailleurs soin de dire ce qu’il souhaite entendre. Il rencontre également le tout nouveau président de la Banque interaméricaine de développement (BID), Mauricio Claver-Carone, imposé au forceps par Washington, le 12 septembre, contre tous les usages, aux partenaires latino-américains et européens de l’organisme multilatéral. Les deux hommes se connaissent et s’apprécient. En décembre 2019, en pleine phase de consolidation du coup d’Etat, ils se sont déjà réunis : Claver-Carone était alors Directeur principal pour les Affaires de l’hémisphère occidental (l’Amérique latine) au Conseil de Sécurité Nationale (CSN) des Etats-Unis. Le cénacle au sein duquel l’Empire peaufine ses stratégies. Aujourd’hui comme hier, ils se comprennent parfaitement.
Dernière visite et non des plus anodines : Murillo retrouve celui qui a offert sur un plateau d’argent la Bolivie aux putschistes, le secrétaire général de l’OEA Luis Almagro. En août dernier encore, celui-ci qualifiait de « bassesse » les virulentes manifestations « du MAS » (en réalité beaucoup plus larges que réduites à ce seul parti) déclenchées en réaction à un nouveau report des élections. 
Les deux individus abordent manifestement quelques sujets brûlants. Pour ne pas dire préoccupants. Le lendemain de la réunion Almagro avertit par Tweet : « Hier, j’ai rencontré le « MindeGovernment of #Bolivia@ArturoMurilloS ». Il m’a fait part de son inquiétude quant à la possibilité de nouvelles fraudes dans le cadre des élections générales2020. Nous nous sommes engagés à déployer un maximum d’efforts pour renforcer la mission électorale de l’OEA en Bolivie et pour garantir la volonté du peuple. »https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1311425548619575296&lang=fr&origin=http%3A%2F%2Fwww.medelu.org%2FNouveau-coup-pourri-de-l-OEA-en-Bolivie&siteScreenName=memoireluttes&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Des fraudes électorales le 18 octobre… Mais qui diable pourrait les organiser ? Murillo a pratiquement les pleins pouvoirs et il s’en sert. Première mesure prise dès le « golpe » réussi : les membres du Tribunal suprême électoral (TSE), dont la présidente María Eugenia Choque (60 ans), ont été arrêtés et emprisonnés. Nommé par le pouvoir au sein de l’organisme qui gèrera les prochains scrutins, Salvador Romero en est devenu le président. Un parfait chien de garde, qui n’a rien d’un inconnu.
Une vieille amitié lie Romero à Carlos Mesa, actuel candidat à la magistrature suprême, battu l’an dernier par Evo Morales – mais aussi vice-président devenu chef de l’Etat en octobre 2003 après la fuite aux Etats-Unis de l’ultralibéral Gonzalo Sánchez de Lozada. Romero fut alors propulsé par Mesa au TSE, dont il deviendra une première fois président, de 2004 à 2008. Si l’on en croit un câble du 8 janvier 2007 révélé par Wikileaks, il alimente à cette époque en « informations » l’ambassadeur américain Philip S. Goldberg. Celui-ci – actuel représentant des Etats-Unis en Colombie – sera expulsé de Bolivie en 2008 par Evo Morales pour son rôle actif dans la première des tentatives à caractère fascisant destinées à le renverser. Organisée depuis le fief de l’opposition de Santa Cruz, celle-ci échouera finalement grâce à l’intervention de l’Union des Nations sud-américaines (Unasur) récemment créée sous l’impulsion d’Hugo Chávez et Luiz Inácio « Lula » da Silva pour réduire les tensions régionales et faire contrepoids à l’OEA.

En 2011, et jusqu’à 2014, on retrouve Romero au Honduras où, le 28 juin 2009, un coup d’Etat contre le président réformateur Manuel Zelaya a lui été couronné de succès. Washington sachant se montrer reconnaissant, Romero y a été nommé directeur de l’Institut national démocrate (NDI). Créé en 1983 dans le cadre du programme « Soutien international à la démocratie » du Congrès étatsunien, le NDI est financé par l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), organisme hautement humanitaire agissant lui-même sous la supervision du président, du Département d’Etat et du Conseil de sécurité nationale (CSN) américains. Après qu’il eut participé à la « normalisation » du Honduras post-coup d’Etat, essentiellement marquée par… des fraudes électorales [7], l’USAID financera plusieurs des conférences données par Romero pour dénoncer la gestion d’Evo Morales.

A Washington, on a le sens de la famille : l’ambassade des Etats-Unis à La Paz a donc annoncé que… l’USAID assistera le… TSE dirigé par… Romero pour l’organisation des élections générales du 18 octobre prochain. Quant à la mission des observateurs de l’OEA – dont la présence a été sans succès refusée par le MAS –, elle sera dirigée par l’ancien ministre des Affaires étrangères (2014-2018) du Costa Rica, Manuel González, celui-là même qui, en 2019, avec son rapport préliminaire, a inventé la thèse de la fraude au lendemain des élections.
Qu’une telle Sainte Alliance organise une manipulation du verdict des urnes favorisant le MAS paraîtra sans doute assez baroque à tout être doué de raison. Qui donc, alors, du côté gauche de l’échiquier politique, pourrait se livrer à un sabotage des résultats du scrutin ? Et comment ?

En décembre 2019, Murillo a sollicité l’aide d’Israël pour lutter contre le « terrorisme » [8]. Il a créé une nouvelle force de police, « antiterroriste » (forcément !), pour « démanteler les groupes étrangers menaçant le pays » (pour qui ne saurait pas lire entre les lignes : derrière chaque cocotier ou chaque sommet de la « Pachamama » se cachent des hordes d’agents cubains et vénézuéliens). En quelques mois, le gouvernement de facto va importer pour 5 millions de dollars d’armements. Préalablement, Murillo a averti qu’il dispose de « réseaux de renseignements » personnels et a annoncé une « chasse à l’homme » ciblant les dirigeants du MAS rebaptisés « animaux ».

Présidente du Sénat, la « masiste » Adriana Salvatierra aurait dû exercer le pouvoir en l’absence d’Evo Morales et du vice-président Álvaro García Linera poussés sur les chemins de l’exil. Elle doit démissionner de son poste après avoir reçu de multiples menaces de mort dirigées contre des membres de sa famille, ce dont profite Añez (seconde vice-présidente du Sénat) pour s’installer avec ses cliques, ses claques, sa Bible et ses « fachos ». Trente-quatre manifestants tués et 115 blessés suivent, lors des soulèvements du secteur de Senkata (à El Alto, périphérie de La Paz) et de la commune rurale de Sacaba (département de Cochabamba). Parallèlement et dans la durée, le pouvoir s’attache à neutraliser ce qu’il considère être la force de frappe politique de ceux qu’il vient de renverser. Réfugiés dans l’ambassade du Mexique, d’où ils ne peuvent sortir, ne serait-ce que pour partir à l’étranger, quelques-uns des collaborateurs les plus expérimentés et politisés d’Evo Morales – Hugo Moldiz (ex-ministre de l’Intérieur), Juan Ramón Quintana (ministre de la Présidence), Javier Zavaleta (Défense), Héctor Arce Zaconeta (Justice), Wilma Alanoca Mamani (Culture), Víctor Hugo Vásquez (gouverneur du département d’Oruro), Nicolás Laguna (directeur de l’Agence des technologies et de l’information [Agetic]) – sont de ce fait hors-circuit [9].

Plusieurs centaines d’autres dirigeants du MAS et d’organisations sociales sont poursuivis par la justice. Pour avoir fait l’éloge d’Evo Morales sur WhatsApp, comme Mauricio Jara à Santa Cruz, n’importe quel militant peut se retrouver embastillé, accusé de sédition, d’instigation publique à la violence et – merci la Covid-19 ! – d’attentat contre la santé publique. Même un allié d’hier, et non des moindres, l’ex-commandant en chef des Forces armées Williams Kaliman – le général qui a « suggéré » à Morales de démissionner – n’échappe pas à l’ire des Torquemada. Assigné à résidence, il est jugé pour avoir tardé à appuyer la police dans la répression des foules indigènes descendues dans la rue en appui au chef de l’Etat renversé.

Dans un tel contexte, c’est tout naturellement que, dès le 18 décembre 2019, a été lancé un mandat d’arrêt contre Evo Morales, encore constitutionnellement chef de l’Etat, pour « sédition, terrorisme et financement du terrorisme ». « Il y a un espoir que justice soit faite, se réjouira ultérieurement Murillo sur son compte Twitter, à la fois procureur, juge et bourreau. Nous espérons qu’il aura le courage de revenir et de purger 30 ans de prison, ce qui est le moins qu’il mérite, en terroriste qui a avoué (sic !)  ». Le 4 septembre 2020, le pouvoir ira plus loin en annonçant le dépôt d’une plainte devant la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité (plainte qui n’a bien entendu aucune chance d’être retenue, mais fait le « buzz » et travaille l’opinion). Dans cette optique, quelques « preuves » seraient particulièrement bienvenues. Incarcérée sans jugement, l’ex-cheffe de cabinet de Morales, Patricia Hermosa Gutiérrez, a révélé que le ministère public lui a proposé un « jugement accéléré » et un emprisonnement « à domicile » si elle dénonçait les « actions terroristes » de l’ex-chef de l’Etat [10].
Mis dans l’impossibilité de rentrer dans son pays pour se représenter, Morales, de l’Argentine où il réside et en chef de campagne du MAS, a fortement influencé le choix du binôme représentant le parti pour la présidence (l’ex-ministre de l’Economie Luis Arce) et la vice-présidence (l’ex-ministre des Affaires étrangères David Choquehuanca). Toutefois, cet objectif urgent et prioritaire ayant été atteint, il n’a pas renoncé à participer directement à la vie politique. Raison pour laquelle il a annoncé en février sa candidature à un poste de sénateur dans son Département d’origine, Cochabamba.
Depuis la chaude Santa Cruz, le Comité civique, force de choc fascisante du « golpisme », s’est immédiatement mis en branle en rugissant, hurlant et glapissant. « C’est définitif, la grève illimitée et les barrages qui seront mis en place dans tout le département si le TSE accepte la candidature d’Evo Morales ont déjà été décrétés », a fait savoir le président du Comité, Rómulo Calvo, le 14 février. Il n’a fallu qu’une semaine au TSE pour calmer le jeu en trouvant, pour rejeter la candidature, un argument pour le moins… amusant : outre qu’il se trouve à l’étranger (bien contre son gré), l’ancien président ne respecte pas l’exigence d’avoir une « résidence permanente » de deux ans dans le département qu’il entend représenter. Difficile en effet pour un chef d’Etat résidant à La Paz depuis 2006 de se dédoubler pour rentrer le soir ou les week-end à Cochabamba, à 387 kilomètres de là [11].
Le même argument surréaliste sera utilisé pour invalider la candidature d’un autre poids lourd, Diego Parry, à Potosi : après avoir résidé pendant un an aux Etats-Unis en tant qu’ambassadeur auprès de l’OEA, il a passé une autre année à La Paz en qualité de ministre des Affaires étrangères. De quel droit entend-il représenter Potosi ?

Exit Morales, exit Parry, exit bien d’autres… Mais le MAS continue à caracoler en tête des sondages.
Pourquoi ?
C’est une bonne question.

Plus qu’un parti traditionnel s’appuyant sur une idéologie clairement définie, le MAS rassemble des forces sociales et associatives, des syndicats et mouvements paysans, des organisations de quartiers, des secteurs de la classe moyenne – un arc-en-ciel de tendances allant de l’indianisme au nationalisme, de la lutte de classe à la social-démocratie. Le grand mérite d’Evo Morales, et sa grande force, est d’avoir su les rassembler à travers cet « instrument politique » pour mettre un terme au néolibéralisme le plus caricatural imposé au pays à partir de la décennie 1980. Il le fit au sein du parti même puis, en 2002, à travers le Pacte d’unité (PU), une alliance du MAS et du mouvement social.
Dans la durée, tant le MAS que le PU ont subi une bureaucratisation progressive. Les instances dirigeantes ont pris le pas sur la base sociale, érodant la force collective.
Par ailleurs, et dans une dynamique très spécifique à la Bolivie, chacun de ces groupes ou organisations sociales, estimant ses intérêts prioritaires, entend avoir la primauté au sein du « processus de changement ». Entre eux, ou entre certains d’entre eux et le pouvoir, les relations changent sans cesse en fonction des rapports de forces, des prises de décisions et des événements : ABC contre D, puis BCD contre A, ou bien AB contre CD, ou AD contre CB… Toutes les combinaisons possibles y passent. Pour certain jusqu’à la rupture, à l’image de la Fédération nationale des coopératives minières (Fencomin) [12], du Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyo (Conamaq), de la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (Cidob), des paysans producteurs de coca de la région des Yungas [13].

Dès avant le « golpe », des transfuges ont quitté le navire, tel Nelson Condori, le dirigeant indigène de la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans (CSUTCB), le plus important syndicat du secteur – qui l’a immédiatement désavoué et a réclamé sa démission. Au plus fort de la crise, le secrétaire exécutif de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), Juan Carlos Huarachi, lui aussi conspué par une partie de ses troupes, s’allie à l’ennemi de classe pour demander le départ du chef de l’Etat [14].
« Evo tombe ». Trahisons, divisions et hésitations neutralisent toute résistance collective digne de ce nom. Le MAS lui-même se craquelle, divisé entre « radicaux » (comme le jeune et charismatique Andrónico Rodriguez, dirigeant des producteurs de coca du Chapare) et « pragmatiques » (à l’image de la nouvelle présidente du Sénat, Eva Copa). Comme elle, certains prennent leurs distances avec celui qu’hier ils encensaient. « Dans la vie démocratique interne [du MAS], je pense qu’Evo Morales et certains dirigeants doivent comprendre que nous ne sommes pas dans la ligne de confrontation [avec le pouvoir de facto] », précise le sénateur « masiste » Omar Aguilar.
Privé de son leader, figé comme un lapin dans la lumière des phares, le MAS va mourir président déjà certains…

Pari perdu. La base se réorganise, les organisations rurales et indiennes réinvestissent le Pacte d’unité (PU). Contre vents et marées, elles entendent restaurer l’unité des mouvements sociaux, nomment et confirment « Evo » chef de campagne. Au cours d’une réunion en Argentine entre cadres du MAS et représentants du PU, présidée par l’ex-chef de l’Etat, le duo Luis Arce – David Choquehuanca s’impose. Il y a eu fort débat. D’aucuns souhaitaient Choquehuanca candidat à la présidence (parce qu’originaire d’une communauté indigène) et Andrónico Rodriguez (représentant le radicalisme et la jeunesse) en second. Appuyé par « Evo », le pragmatisme l’a emporté. Considéré comme le père du « miracle économique », Arce est susceptible de récupérer une partie des classes moyennes citadines auxquelles il appartient. Choquehuanca assure la continuité en milieux autochtone et populaire dont il est issu. Dépassant ses divisions, le MAS retrouve sa discipline de parti et un rôle d’acteur stratégique.

Les actions arbitraires du gouvernement font le reste. Les « neutres », « lâcheurs », « aveugles » ou « opportunistes » d’hier se mobilisent. Et ils le font aux côtés du MAS. Fédération des conseils de voisinage d’El Alto (FEJUVE), CSUTCB, COB et autres organisations de masse alimentent la rébellion populaire. En août, les provinces de La Paz, Cochabamba, Santa Cruz, Oruro et Potosí, départements névralgiques pour la vie économique du pays, sont complètement ou partiellement bloquées par les branches syndicales locales et les mouvements sociaux. Depuis le pouvoir législatif, qu’il domine toujours aux deux-tiers, le MAS diligente des enquêtes sur la corruption du pouvoir. Et, sans ambigüité aucune, chacun peut désormais établir la différence entre ceux qui ont fait dégringoler le taux de pauvreté de 60,6 % à 34,6 % et permis l’accès à l’électricité de 92 % de la population (quand 68,3 % seulement en bénéficiaient une décennie auparavant) et le retour à la tyrannie. Car c’est bien d’une tyrannie dans la pire des traditions latino-américaines qu’il s’agit…

Là où le chef d’Etat gouverne selon la Constitution, le (ou la !) despote impose, sans règle ni loi. Maladie exotique de Républiques bananières et autres extravagants pays andins ? On peut en douter. Car, somme toute, Janine Añez est bien entourée. Son secrétaire privé et plus proche collaborateur s’appelle Erick Foronda. Journaliste, il a été l’attaché de presse de l’Ambassade des Etats-Unis à La Paz de 1995 à 2008. Lorsque Philip Goldberg a été expulsé en septembre 2018 et que les relations diplomatiques ont été rompues, Foronda a suivi son patron à Washington. Il y est resté douze ans, a pris la nationalité américaine et a adhéré au Parti républicain. Il n’est rentré que tout récemment, pour aider Añez à « pacifier » le pays.

Attention : « pacifier » ne signifie pas « administrer pour le bien du plus grand nombre ». Rien de plus caractéristique à cet égard que les premières mesures néolibérales prises par le pouvoir de facto  : dès janvier 2020, le ministre de l’Economie et des finances, José Luis Parada, a décrété la libération des exportations de produits agro-industriels, régulées sous Morales pour garantir la souveraineté alimentaire et approvisionner le marché interne à des prix contrôlés. Dans un autre registre, les prêts accordés à l’Etat bolivien pour supposément « affronter la crise sanitaire », dont 327 millions de dollars du Fonds monétaire international (FMI), ont été négociés sans l’aval ni le contrôle du Parlement (constitutionnellement concerné).
Très mal gérée, cette crise sanitaire accentue, au fil des mois, le désastre économique et social. D’alléchantes « affaires philanthropiques » débouchent en permanence sur des scandales de corruption. L’achat pour les hôpitaux de respirateurs surtaxés et inutilisables a conduit à l’arrestation du ministre de la Santé (remplacé illico par un général n’ayant strictement aucune compétence en la matière). D’autres affaires concernent l’acquisition « à prix fort » (il s’agit là d’un euphémisme), par le ministère de la Défense, de 150 000 grenades lacrymogènes destinées à la police [15] ou, au sein de la Direction générale de l’aéronautique civile (DGAC), un clonage d’immatriculation d’avions, dont les premiers bénéficiaires pourraient assez logiquement être des narcotrafiquants.

Puisqu’on parle de gangsters, on notera au passage que la crise ayant entraîné le 28 septembre la « démission » de trois ministres, et non des moindres, soudainement opposés au satrape Murillo – Oscar Ortíz (Economie), Oscar Mercado (Travail) et Abel Martínez (Développement productif) – a permis de faire accéder Branko Marinkovic à la tête du ministère de l’Economie. Fasciste d’origine croate, entrepreneur millionnaire (tendance « paradis fiscaux ») de Santa Cruz, ex-président de son Comité civique, Marinkovic a dirigé en 2008 le mouvement quasi sécessionniste et ouvertement raciste destiné à renverser Evo Morales. Il a également été accusé de financer en 2009 un groupe mercenaire chargé de l’assassiner [16]. En cavale au Brésil depuis cette époque, il a fait son retour en Bolivie en janvier dernier. Lors de sa prise de fonction, la « présidente intérimaire » lui a demandé de travailler avec transparence pour les emplois, la santé et – sans doute un trait d’humour – « pour prendre soin de la démocratie ».

Parce qu’il enquêtait sur trois dossiers impliquant le gouvernement, le procureur général de la Nation, José María Cabrera, dont la fonction, constitutionnellement établie, est d’exercer la défense juridique de l’Etat, a été destitué de façon expéditive le 18 juillet. « Sans aucun doute, a-t-il déclaré, celui qui a demandé et exigé avec véhémence cette révocation est le ministre de l’Intérieur Arturo Murillo, en raison de la remise en cause de la privatisation de l’ENDE [Entreprise nationale d’électrification] à travers un décret suprême qui a été annoncé, mais qu’aucun ministre n’ose signer jusqu’à présent, car il est illégal et causera de graves dommages économiques à l’Etat [17].  » Sans compter que l’enquête diligentée par Cabrera sur l’achat surfacturé des gaz lacrymogènes venait d’entraîner une convocation du ministre de l’Intérieur par la commission mixte de l’Assemblée législative. On prendrait le mors aux dents pour moins que cela. Dès lors, pour faire bonne mesure et deux précautions valant mieux qu’une, Anez destitue également le chef de l’Unité de transparence de la « Procuraduría » (bureau du procureur) Omar Durán.

Le remplacement de Cabrera ne tarde pas, en la personne d’un certain Alberto Morales. Avec lui, aucun risque de mauvaise surprise. L’homme a été employé par l’USAID et a été l’avocat défenseur de Leopoldo Fernández. Ex-gouverneur du Pando, celui-ci est considéré comme l’instigateur du « Massacre de Pando » (assassinat de seize paysans fidèles au chef de l’Etat, le 11 septembre 2008, dans la localité de Porvenir), lors de la tentative de renversement d’Evo Morales.
Malheureusement (pour eux), Alberto Morales et son mentor Murillo avaient négligé deux détails insignifiants : l’existence d’une législation et de députés et sénateurs du MAS décidés à la faire respecter. L’article 12 de la Loi sur le procureur général de la Nation indique comme condition pour occuper cette fonction : « Ne pas avoir eu ni parrainé de procédures et d’actions judiciaires contre l’Etat au cours des cinq années précédant sa nomination. » Ce n’est pas le cas d’Alberto Morales qui a participé, sur ce laps de temps, à au moins cinq procès contre l’Etat bolivien. La mort dans l’âme, il doit démissionner immédiatement.

Durant les quelques heures qui ont séparé son arrivée de son départ, l’éphémère procureur général de la Nation a juste eu le temps, le 8 octobre, d’entamer une action marquée du sceau « priorité absolue » : il a exigé du Ministère public qu’il incorpore les dirigeants du MAS – dont le candidat à la présidence Arce – dans l’investigation menée sur la « fraude électorale » de 2019, et ce sur la base du « rapport de l’OEA ». Autre douche froide ! L’un des membres de la Commission des procureurs qui enquêtent sur cette affaire, Luis Fernando Atanasio, a répondu publiquement : « Le rapport de l’OEA est un rapport. Qu’est-ce que cela implique ? Qu’ils ont simplement recueilli des informations, des données qui leur ont permis d’identifier certaines irrégularités. Mais qu’un rapport suffise pour que nous puissions attribuer des responsabilités à quelqu’un apparaît très précipité. »
Le très démocrate Carlos Mesa s’insurge : non seulement le MAS contrôle encore le Parlement, mais il tire aussi « les fils du pouvoir judiciaire ».

Ambiance délétère, dérive politique et sociale. Mais aussi bourbier dans lequel les luttes d’influence sont vives, les haines inexpiables, les ambitions démesurées. Dès décembre 2019, Áñez a évoqué la convocation d’un sommet des dirigeants politiques destiné à examiner la possibilité d’un front unique de l’opposition. Lors d’un entretien accordé à Televisión Universitaria, elle a précisé : « Nous ne voulons pas une dispersion des votes, nous ne voulons pas qu’il arrive ce qui est arrivé le 20 octobre » (tiens donc… suggérait-elle par là fort imprudemment qu’Evo Morales avait remporté le scrutin ?).

Tenu le 30 décembre à La Paz, à l’initiative du Comité civique pro-Santa Cruz (CCPSC), pilier « ultra » de la lutte anti-Morales et anti-MAS, ce sommet réunit notamment les ex-candidats battus Carlos Mesa (Communauté citoyenne) et, avec un score ridicule, Jorge « Tuto » Quiroga (Libre 21), lui aussi ex-président (2001-2002) et jusqu’à peu porte-parole d’Añez pour convaincre la communauté internationale qu’il n’y a pas eu de coup d’Etat. La réunion n’aboutit à rien. Les candidats restent aussi nombreux. L’alliance Creemos (Nous croyons) présente Luis Fernando Camacho, ex-président du Comité civique de Santa Cruz, dit « le Bolsonaro bolivien », acteur principal du renversement d’ « Evo ». Derrière ces poids lourds, ajoutant à une future dispersion des voix, quelques comparses complètent le tableau – Chi Hyun Chung (Front pour la victoire ; FPV), María Bayá (Action démocratique nationaliste ; ADN), Feliciano Mamani (Parti action nationale bolivien (PAN-BOL).
Désespérée par cette multiplication des candidatures, qui immanquablement mènera à la victoire du MAS, Añez annonce que, en représentation de Démocrates, elle… se présentera elle aussi à sa succession. Elle s’était engagée à n’en rien faire lorsqu’elle a pris la tête de la « transition -pacification ». Désarticulant définitivement la coalition qui a réussi le « golpe » et la divisant désormais en quatre, la décision fait scandale. Mesa « le centriste » accuse Añez d’ « abus de pouvoir » parce qu’elle « n’a aucune chance de gagner l’élection en raison de sa gestion corrompue ». D’un avis quelque peu différent, l’ Añez en question multiplie les efforts pour prendre la tête de la droite, sans y parvenir. Le cœur de l’électorat de son parti se trouve à Santa Cruz, où il est né, mais, du fait de ses hauts faits d’armes pour renverser l’ « Indien », Camacho l’y domine largement. Elle demeure donc quatrième, au niveau national, dans les enquêtes d’opinion, derrière Arce, Mesa et Camacho, avec un misérable 10 % des estimations.
De son côté, tout en le qualifiant de « grand héros », d’ « homme important pour le futur de la Bolivie », le chef de campagne de Camacho, Ronald MacLean, abandonne son champion en rase campagne : « Luis Fernando a adopté une stratégie qui le place davantage à l’Est, à Santa Cruz et dans le Beni [départements d’opposition radicale], ce qui, d’après moi, l’empêchera d’arriver à la présidence parce qu’on ne peut pas gagner une élection nationale sans une forte présence dans l’Ouest [zones de l’altiplano paysan et indigène historiquement favorable à « Evo »].  »

Panique à bord du Titanic de la réaction. L’ambassade des Etats-Unis, où la chargée d’affaires Charisse Phillips (en l’absence d’ambassadeur) n’a rien d’une fonctionnaire de troisième ordre, s’est vue contrainte de hausser le ton. Le 17 septembre, Añez doit déposer les armes. « Ce n’est pas un sacrifice, c’est un honneur, lâche-t-elle, avec un sourire crispé, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. Je le fais devant le risque que le vote démocratique ne se divise entre plusieurs candidats avec pour conséquence que le MAS ne finisse par gagner. »
Nul ne peut assurer que toutes les voix d’Añez se reporteront sur Mesa, le « vote utile », malgré un appel en ce sens de son colistier, candidat à la vice-présidence, le riche entrepreneur Samuel Doria Medina, et du ministre de l’Intérieur Murillo. Six candidats demeurent en lice contre Arce et Choquehauanca, encore et toujours donnés favoris. De quoi troubler les méditations de l’archevêque de Sucre et président de la Conférence épiscopale bolivienne, Monseigneur Ricardo Centellas. Le 28 septembre, il appelle la population « à ne pas disperser son vote » pour assurer « la consolidation de la démocratie [18]. »

Comme une sorte de rage sans espoir… La persécution du MAS s’est amplifiée au fil des mois. Fin juin, une plainte pénale a été déposée devant le Ministère public contre Luis Arce pour un prétendu « dommage économique » causé à l’Etat lors de la mise en place en place de l’Administration publique pour la gestion des cotisations sociales des travailleurs. En juillet, l’alliance politique Creemos, de Camacho, a déposé une demande formelle d’interdiction du MAS devant le TSE. Un autre recours de la sénatrice Carmen Eva Gonzáles (Unité Démocratique ; UD), demande également l’élimination du MAS, accusant Luis Arce d’un crime atroce : il aurait commenté des sondages hors des périodes autorisées (ce qui par ailleurs n’a rien d’avéré).

Dans une telle situation, il faut tuer les symboles. « Le » symbole. Pouvoir et médias font courir les bruits les plus infamants sur Evo Morales au sujet d’une liaison amoureuse avec une jeune femme de 19 ans, qu’il connaîtrait – et donc aurait « abusé » – depuis de longues années. Le 15 septembre, le bureau du procureur général a annoncé prolonger de 60 jours l’enquête sur une plainte pénale déposée pour « détournement de mineure » et « traite d’êtres humains », afin de déterminer le lieu où se trouve une supposée autre mineure, dont personne ne connaît l’identité, avec lequel l’ex-président est présumé avoir eu une relation. Sachant par ailleurs que cette pauvresse a été laissée « en état de grossesse », à la suite de cet « abus présumé ». Soixante jours… Le temps de polluer toute la fin de campagne électorale et les semaines postérieures au scrutin, le temps de travailler les classes moyennes nationale et internationale sur un thème sensible dans cette période post-« Me Too ».

Une redite, entre parenthèses, du « Zapatagate », cette « fake news » de premier ordre qui, en 2016, sur fond de corruption, de femme fatale et de stupre, a fait perdre à Morales un référendum vital pour permettre sa réélection [19]. Aux féministes – cibles prioritaires de l’opération – qui tomberaient dans le panneau, on rappellera que le 29 juillet est apparue sur les réseaux sociaux une vidéo intime d’Eva Copa, la présidente « masiste » du Sénat, en pleine relation sexuelle avec un supposé compagnon. Grand succès d’audience, haut fait démocratique, passionnants débats. Jusqu’à ce qu’une jeune femme se manifeste et révèle être celle qui figure sur l’œuvre d’art porno, enregistrée à son insu par son ex-fiancé Roly, avant de supplier : « S’il vous plaît, ne diffusez plus cette vidéo, elle ruine ma vie, je suis mère, j’ai peur de rester sans travail [20].  » Pour être complet sur ces méthodes de « guerre sale » on mentionnera que, en novembre 2019, Janine Añez a été victime du même procédé.

Dernière ligne droite. Après un rapport rédigé par le Stanford Internet Observatory, un groupe de recherche sur la désinformation, Facebook informe qu’il vient d’éliminer un réseau pratiquant ce genre d’exercice – 55 comptes Facebook, 42 pages et 36 comptes sur sa filiale Instagram – opérant depuis les Etats-Unis et dont le contenu incluait « des publications d’appui à l’opposition politique au Venezuela et au gouvernement intérimaire de Bolivie, de même que des critiques au parti politique du président mexicain [Andrés Manuel López Obrador, centre gauche].  » Cinq cent neuf mille « followers » suivaient ces pages sur Facebook, 43 000 l’une ou l’autre des pages Instagram. Aux commandes de l’opération, CLS Strategies, firme étatsunienne de relations publiques. Pressé de questions, le cabinet de Jeanine Añez confirmera avoir sollicité et payé les services de CLS Strategies, mais uniquement, et fort modestement, pour des opérations de lobbying à Washington « en soutien à la démocratie bolivienne ». Qui fait feu de tout bois…
Le 9 octobre, à neuf jours du scrutin, le vice-ministre de la Transparence, Guido Melgar, porte plainte contre Arce, accusé d’ « enrichissement illicite ». Là encore c’est l’opinion qui est visée, aucune procédure ne pouvant être menée à bien par le Ministère public dans le court délai précédant l’élection.
Dans un autre ordre d’idée, l’avenir dira si le retrait de dernière heure de la candidature de « Tuto » Quiroga, le 11 octobre, a été dû, comme il se murmure, à des menaces directes d’Arturo Murillo. « J’ai dans l’âme une profonde douleur et une énorme angoisse, a distillé Quiroga sur les réseaux sociaux. J’ai des différences avec les autres candidats, mais j’espère qu’ils pourront agir pour battre le MAS. »

L’enjeu est clair. Nul n’en ignore, Arce arrivera en tête du premier tour – seul le score demeure incertain. Un second tour est indispensable pour que la droite puisse, en se rassemblant, espérer éventuellement l’emporter. Si le MAS triomphait au premier tour ou, éventuellement gagne au second, le caïd de l’OEA, Luis Almagro, en a déjà indiqué la cause : Murillo lui a fait part « de son inquiétude quant à la possibilité de nouvelles fraudes ». Le 7 octobre, Añez a prévenu : « Tant que nous sommes au gouvernement, les populistes autoritaires n’ont aucune possibilité de revenir dans notre pays. Nous les avons déjà avertis et nous allons continuer ; ils continuent à menacer, mais nous, ici, nous allons les affronter. » A son retour de Washington, Murillo a renchéri : « La police est armée » et « la démocratie sera respectée, quel qu’en soit le prix. »
Depuis quelques jours, les groupuscules fascistoïdes de la Résistance jeune Cochala (Cochabamba), des Comités civiques pro-Santa Cruz et de la Résistance Chuquisaqueña (Chuquisaca) multiplient les agressions contre les militants du MAS, les locaux du parti et même le siège du Ministère public, à Sucre (capitale administrative du pays), sa plus haute autorité, le procureur Juan Lanchipa, nommé par l’Assemblée en 2O18, n’ayant pas inculpé les dirigeants du MAS et « protégeant » Morales.

Les instruments du coup d’Etat – l’armée et la police –, qui en 2019 n’ont pas levé le petit doigt pour protéger les tribunaux électoraux départementaux (TED) quand des hordes sont venus les incendier, et avec eux les procès verbaux des bureaux votes, sont ceux qui, le 18, sont chargés d’assurer leur protection. Le TSE, à ce jour, comme l’a dénoncé Marianela Paco, porte-parole du MAS, alertant la « communauté internationale », n’a donné aucune information sur le nouveau système de « comptage rapide ». Les observateurs de l’OEA sont les mêmes que ceux de l’an dernier. L’Union européenne, qui envoie également une mission, a déroulé le tapis rouge, le 1er octobre, quand la ministre des Affaires étrangères Karen Longaric est venue s’exprimer à Bruxelles, comme en meeting, devant la Commission des affaires étrangères du Parlement européen. « C’est un plaisir de vous avoir ici, s’est extasié le président de séance, Witold Jan Waszczykowski, ex-premier ministre ultraconservateur polonais, en la recevant, le beau temps vous illumine et illumine la Bolivie [21]. »

Dans un tel contexte, quel genre de fraude craignez-vous donc, M. Almagro ?

Illustration : La Paz, Bolivie – Tobias Jelskov / Unsplash


[1] Respectivement sous la plume de Amanda Chaparro et Pablo Stefanoni, in Le Monde daté4-5 octobre 2020.

[2] Lire « Bolivie, chronique d’un fiasco médiatique », Le Monde diplomatique, Paris, octobre 2020.

[3] La loi octroie la victoire au premier tour au candidat obtenant 50 % ou plus de 40 % avec une différence de dix points sur le deuxième. Si ces conditions ne sont pas réunies, un second tour est organisé. En troisième position est arrivé le pasteur évangélique d’origine coréenne Chi Hyung Chung (8,81 % des suffrages) suivi d’Óscar Ortiz, l’homme de la riche Santa Cruz (4,24 %).

[4] Lire : http://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

[5] Lire (entre autres) « Bolivia dismissed its October elections as fraudulent. Our research found no reason to suspect fraud », The Washington Post, 27 février 2020 ; « A Bitter Election. Accusations of Fraud. And Now Second Thoughts », The New York Time, 7 juin 2020 ; « Silence reigns on the US-backed coup against Evo Morales in Bolivia », The Guardian (Londres), 18 septembre 2020.

[6] Coup d’Etat.

[7] Lire (entre autres) : http://www.medelu.org/Honduras-un-observateur-electoral (2013) ; http://www.medelu.org/Au-Honduras-le-coup-d-Etat et http://www.medelu.org/Au-Honduras-le-coup-d-Etat (2017) ; http://www.medelu.org/Au-Honduras-tout-est-mal-qui-finit (2018).

[8] Le gouvernement d’Añez venait de rétablir les relations diplomatiques avec Tel Aviv après une interruption de dix ans sous Evo Morales.

[9http://www.medelu.org/Otages-des-putschistes-boliviens

[10https://www.primeralinea.info/me-ofrecieron-detencion-domiciliaria-si-denunciaba-a-evo/

[11] La décision du TSE sera confirmée le 7 septembre 2020 par le juge Alfredo Jaimes Terrazas de la troisième chambre constitutionnelle de la ville d’El Alto.

[12] Des mesures de régulation du secteur ont provoqué des émeutes en août 2016 et se sont soldées, après la mort de deux manifestants, par le lynchage et l’assassinat du vice-ministre de l’Intérieur, Rodolfo Illanes, venu négocier.

[13]  Lire Denis Rogatyuk in Le Vent se lève  :https://lvsl.fr/bolivie-anatomie-du-coup-detat/

[14] En 2005, la COB n’a pas appuyé la première élection d’Evo Morales.

[15http://estrategia.la/2020/06/03/bolivia-golpistas-lucran-con-toda-compra-desde-gases-lacrimogenos-a-respiradores/

[16] La groupe a été neutralisé par la police le 16 avril 2009 dans un hôtel de Santa Cruz lors d’une opération durant laquelle quatre de ses participants ont été tués – Eduardo Rózsa Flores (croato-bolivien), Michael Dwyer (irlandais) et Arpad Magyarosi (roumano-hongrois).

[17https://eldeber.com.bo/pais/destituyen-al-procurador-general-del-estado-jose-maria-cabrera_200981

[18] « Usted Elige », Radio FM 90.1, Chuquisaca.

[19http://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

[20https://correodelsur.com/sociedad/20200731_aparece-mujer-que-dice-ser-quien-se-ve-en-el-video-intimo-ruega-que-no-se-difunda-mas.html

[21] Quelques eurodéputés Verts et membres du groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) ont néanmoins sauvé l’honneur en récusant les propos aussi caricaturaux qu’obscènes de la ministre de facto.

URL de cet article : http://www.medelu.org/Nouveau-coup-pourri-de-l-OEA-en-Bolivie

Les « biens communs » coloniaux et la décolonisation de la gauche

Les chercheurs universitaires Daniel Montañez et Juan Vicente Iborra (UNAM, Mexique) dénudent les contradictions d’une certaine gauche « communaliste » occidentale. Tracer trop vite une « internationale des biens communs » dissout le rapport prépondérant du colonialisme. Le « ni-nisme » sur le Venezuela, si utile à l’Empire, n’en est qu’une des conséquences politiques.

Des vendeurs informels protestent sur la Plaça Catalunya de Barcelone contre la persécution raciste qu’ils affirment subir de la part des médias et des institutions. Photo : Sandro Gordo

Le paradigme du « commun » s’est installé dans la politique contemporaine à différentes échelles depuis des décennies. D’une assemblée de quartier à une ville collectivisée, en passant par les centres culturels, les musées et même les environnements institutionnels tels que les mairies, les municipalités et les partis politiques, cette idée rassemble diverses expériences d’organisation sociale qui renouvellent de manière créative divers horizons politiques. S’inscrivant dans le cadre universitaire, la proposition rassemblerait des intellectuels et des militants de toutes sortes, auparavant encadrés dans des traditions très diverses allant du marxisme et de la social-démocratie à l’anarchisme, l’autonomie, le municipalisme ou le mouvement des squatters. En bref, il semble s’agir d’une sorte de renouveau de la gauche qui est parfaitement exprimé par le jeu de mots proposé par la philosophe Marina Garcés dans le titre d’une de ses publications : « Commun (sans isme) ».

Mais qu’entend-on par « commun » ? Un nombre infini de livres ont été écrits sur le sujet au cours des dernières décennies, et une synthèse risque de caricaturer la proposition. Mais nous allons essayer. Au fond, ils semblent faire appel au fait que dans la civilisation capitaliste, le monde a été divisé de manière dichotomique entre les sphères publique et privée, faisant disparaître tout vestige de relation communautaire. L’individu apparaît ainsi comme un sujet éclaté qui affronte dans la solitude le monde des entreprises et de l’État, qui définissent le cadre de son existence. Il s’agit alors de retrouver les liens communautaires dans toutes les dimensions de la vie, des relations entre les voisins d’une ville ou d’un quartier à celles des ouvriers d’une usine ou de toute entreprise. Cela révolutionnerait la politique et le sens même de la vie en redonnant aux individus leur rôle actif dans le monde et leur essence d’êtres sociaux, récupérant ainsi les rênes de leur existence dans la collectivité.

Dans cette grande idée, il y a fondamentalement deux positions, l’une libérale et l’autre critique. La première proposerait que le commun puisse communaliser et humaniser le capitalisme, en proposant qu’à la propriété privée et publique s’ajoute la défense d’une propriété commune de ressources et de moyens de production. Le défenseur le plus connu de cette ligne était la politologue Elinor Ostrom, qui a étudié diverses expériences de gestion communale des ressources dans le monde entier et a montré qu’il s’agissait des moyens les plus efficaces et humains de produire des biens. D’autre part, la perspective critique de la proposition verrait l’expansion du commun comme un moyen d’affronter et de transformer le capitalisme en un nouveau système civilisateur, où la gestion collective des ressources et des moyens de production viserait non seulement à gérer collectivement la production de biens de manière efficace mais aussi à mettre fin au système d’exploitation au niveau mondial. Cette ligne a été développée par de nombreux intellectuels dans l’orbite du marxisme hétérodoxe, mettant en avant des auteurs comme Silvia Federici ou Raquel Gutiérrez et des auteurs comme David Harvey, Antonio Negri, Peter Linebaugh ou Raúl Zibechi.

Cette proposition étant née en Europe se base sur une généalogie historique centrée sur les luttes contre la dépossession des biens communs au Moyen Âge européen, surtout l’enclosure des terres. Cela n’a pas empêché la proposition d’être reçue et développée à sa manière dans d’autres contextes comme l’Amérique latine, où l’accent est mis sur le fait que les modes de vie communautaires des peuples indigènes et leurs luttes contre le colonialisme sont également une part importante de cet horizon global de lutte pour le commun. En fait, une tendance importante de la théorie des biens communs consiste à décentraliser les réflexions de l’expérience européenne, en essayant de montrer comment les biens communs des différents territoires et cultures se sont articulés contre le système mondial capitaliste. Des œuvres telles que « L’hydre de la révolution : marins, esclaves et paysans dans l’histoire cachée de l’Atlantique » de Peter Linebaugh et Marcus Rediker ou « Caliban et la sorcière » de Silvia Federici montrent une sorte d' »unité » dans les luttes des différents groupes à travers le monde contre le capitalisme au cours des siècles de son expansion mondiale et de la transition entre les modes de production féodaux et capitalistes. Les pirates, les esclavisé.e.s d’origine africaine, les peuples indigènes et les paysan.ne.s d’Europe organisés à partir de leurs propres formes et institutions, au-delà des sphères de l’État public et du commerce bourgeois, sont montrés dans ces œuvres comme une « première internationale communale » hétérogène contre le capitalisme.

Nous ne nions pas que ces liens et articulations soient intéressants et séduisants, mais c’est précisément à partir de ce type d’extrapolations qu’une série de contradictions ont commencé à apparaître, qui ont conduit certains intellectuels indigènes à proposer l’existence de « biens communs coloniaux« . Comme nous le savons, la gauche n’a pas été exempte de colonialisme dans son parcours historique, étant généralement fidèle à l’idéal occidental moderne qui postule un linéarisme téléologique historique où les peuples occidentaux sont présentés comme les plus « avancés » du monde. Le concept des « biens communs coloniaux » met en lumière que la nouvelle gauche communale porte encore en elle le vieux problème de l’ancienne gauche. Nous souhaitons montrer deux façons dont les biens communs reproduisent le colonialisme :

1. L’EUROCENTRISME ET LE COLONIALISME THÉORIQUE DES BIENS COMMUNS

Le débat sur l’eurocentrisme de l’approche commune a récemment eu lieu dans le contexte latino-américain. En 2015, Raquel Gutiérrez et son cercle de recherche sur les « réseaux communautaires » à l’Université de Puebla ont convoqué le « Congrès international de la communalité » au Mexique, en essayant de mettre en dialogue diverses traditions de pensée et d’activisme qui ont pour horizon le commun. Cependant, au moment du dialogue, il est devenu évident que le terme « communalité« , inventé par les intellectuels indigènes de Oaxaca pour penser aux « modes de vie des peuples indiens« , avait peu à voir avec les biens communs dont parlaient la plupart des invités à l’événement, et plus à voir avec la trajectoire critique des biens communs inventés en Europe, comme l’a particulièrement souligné l’intellectuel zapotèque Carlos Manzo. Des auteurs tels que Raquel Gutiérrez, Raúl Zibechi, Mina Navarro et Lucía Linsalata avaient réussi à « latino-américaniser » la tradition européenne des biens communs en intégrant des études de cas de la région et en l’articulant avec les travaux théoriques d’intellectuels tels que le critique marxiste équatorien Bolívar Echeverría, mais ils avaient encore un cadre épistémologique eurocentrique ancré dans l’expérience historique européenne de la dépossession des biens communs.

Travailler avec une idée eurocentrique des biens communs efface effectivement de profondes différences. Ce n’est pas la même chose d’être dépossédé en tant que paysan européen par un processus de transformation des relations sociales de production au sein de votre propre civilisation, que d’être dépossédé en tant que paysan indigène, africain ou tout autre paysan non occidental par une civilisation qui vous est étrangère. Dans ce dernier cas, la dépossession comprend la destruction non seulement du mode de production et du mode de vie, mais aussi de la culture elle-même, qui comporte des dimensions spirituelles, religieuses et existentielles de la plus haute importance en plus des dimensions sociales et économiques. L’indistinction de la signification même du communal dans chaque contexte montre à quel point cette approche peut être problématique. Rappelons qu’en Europe, au cours de ces siècles, la politique de clôture des biens communs et la chasse aux sorcières – comme l’a excellemment raconté Federici – avaient pour but de détruire les relations communales afin d’établir la solitude de l’individu contraint de vendre sa force de travail au capital. Dans le cas des Amériques, les communautés indigènes ont souvent été re-fonctionnalisées et encouragées de manière contrôlée afin qu’en plus de payer les taxes sur les épices qui en résultent à la Couronne, elles restent des usines de main-d’œuvre bon marché pour les mines et les armées de réserve dans les guerres d’invasion du continent contre les autres peuples indigènes.

D’autre part, et ce n’est pas moins important, cette approche occulte le colonialisme historique donné au sein des expériences de « commun » en Occident. La confirmation de ce phénomène a été soulignée avec insistance par des auteurs comme Allan Green, qui fait référence à l’existence de « biens communs coloniaux » historiques, en faisant allusion dans son cas aux traditions communales des colons d’Amérique du Nord, qui ont privé les indigènes de leurs terres pour les utiliser parmi eux en commun. L’auteur confronte ainsi les visions quelque peu idéalistes d’auteurs-rices tels que Kēhaulani Kauanui, qui soutiennent que la rébellion de Nathaniel Bacon en 1675 a présenté un scénario à partir duquel on peut imaginer des croisements et des intersections entre les classes ouvrières blanche, noire et indienne. Alors que l’alliance entre la classe ouvrière blanche et l’élite coloniale renforcerait la domination raciale avec la promulgation des codes noirs de Virginie, qui peuvent être interprétés comme une genèse du suprématisme blanc qui prévaut dans les sociétés modernes, qu’elles soient communautaires ou non.

Ce « racisme communautaire » peut être relié à d’autres expériences communautaires historiques revendiquées par les communautés contemporaines. Par exemple, les expériences communautaires de la péninsule ibérique n’étaient pas exemptes de racisme à l’égard des groupes gitans, juifs et musulmans. Le caractère anti-mauresque de la révolte des Germanías à Valence et à Majorque et leurs attaques continues contre les Morerías font partie de l’implantation coloniale hispanique dans le territoire, s’accordant sur la question coloniale avec l’autoritarisme impérial auquel ils ont eux-mêmes été confrontés. En bref, il s’agissait de racistes et d’exclusifs communs, une question qui n’est pas débattue dans d’importants ouvrages récents tels que « Las vecindades vitorianas : una experiencia histórica de comunidad popular embodied in the future » (Ayllu Egin, 2014) ou « El comú català : la història dels que no surten a la història » (David Segarra, 2015), qui sont venus présenter dans le contexte péninsulaire des expériences d’auto-organisation et de travail collectif à partir desquelles on peut imaginer les processus de reproduction communautaire de nos jours. Cependant, cet exercice reste incomplet s’il n’est pas accompagné d’une réflexion sur la manière dont les enclosures et les processus d’accumulation primitive délimitaient, à travers la division raciale du travail, les formes d’organisation actuelle du travail, les privilèges de la citoyenneté par les politiques migratoires et les noyaux de concentration et d’accumulation des richesses.

En bref, l’eurocentrisme de l’approche affecterait au moins deux questions dans la vision des biens communs : d’une part la notion même de ce qui est communal, où aucune différence n’est faite entre l’économie politique du communal au sein des sociétés du « centre » et de la « périphérie », et d’autre part l’occultation du racisme au sein des expériences historiques des biens communs occidentaux.

2. L’IMPÉRIALISME ET LE COLONIALISME POLITIQUE DES « BIENS COMMUNS »

Étant donné l’eurocentrisme et le colonialisme théoriques des biens communs, il est plus facile de comprendre les dérives politiques coloniales qu’ils prennent actuellement. Nous en avons identifié au moins trois :

Tout d’abord, le problème de la cooptation. Cette question a été soulignée par des intellectuels indigènes d’Amérique du Nord, qui ont mis en garde contre l’existence de « biens communs coloniaux » qui viennent essayer d’inclure leurs luttes dans un horizon qui leur est étranger. Des auteurs comme Glen Sean Coulthard (Déné Yellowknives) ou J. Kēhaulani Kauanui (Kanaka maoli ou Hawaïen natif) pointent dans ce sens vers une cooptation des mouvements indigènes du paradigme des biens communs. Cette question est historiquement liée à la longue tradition d’intégration coloniale des sociétés communales non occidentales au sein de l’impérialisme, bien que dans ce cas elle se réfère plus directement à l’expérience de l’intégration des luttes indigènes dans les horizons de la gauche occidentale. Pendant longtemps, les mouvements indigènes ont été contraints de s’inscrire dans des catégories de classe et des luttes politiques, et se sentent aujourd’hui dans une situation similaire face aux exigences du bien commun.

Deuxièmement, le problème de la répression. Ce débat a été intense en Europe en ce qui concerne les peuples racialisés et migrants qui s’y sont établis. Par exemple, le gouvernement des « communs » dirigé par Ada Colau à Barcelone a eu d’intenses conflits avec le syndicat des vendeurs de rue de la ville, une organisation de migrants racialisés qui les accuse de promouvoir des politiques racistes contre leurs formes sociales de survie. Ces actions sont historiquement liées au racisme des gens du commun donné dans le passé dans la péninsule ibérique. On assiste ainsi à l’exclusion des biens communs et à la répression des stratégies de survie vitales des groupes de migrants entraînés sur le territoire par l’impérialisme mondial, en accord avec la logique raciste du passé et en toute harmonie avec les logiques racistes du discours citoyen.

TROISIEMEMENT, L E PROBLEME DE L’ALLIANCE AVEC L’IMPERIALISME. Cette question est clairement d’actualité face à la situation politique au Venezuela. De nombreux intellectuels de gauche du monde entier ont promu un manifeste « de et pour le peuple vénézuélien pour arrêter la guerre et l’impérialisme« , parmi lesquels se trouvaient de grandes figures de la nouvelle gauche mondiale des biens communs, tant européen-ne-s que latino-américain-ne-s. Suivant la logique « communale », ils proposent de ne s’aligner ni sur l’impérialisme dirigé par les États-Unis ni sur le gouvernement autoritaire du président vénézuélien Nicolas Maduro, mais sur le peuple lui-même, qui devrait décider de sa propre voie au-delà des logiques partisanes et impérialistes, qu’il soit de gauche ou de droite. Certains ont même rencontré le chef de l’opposition Juan Guaidó, récemment autoproclamé président du pays avec le soutien des États-Unis et des puissances occidentales. Bien que la proposition d’aller au-delà des parties et de résoudre le conflit à partir des pouvoirs communs du peuple lui-même puisse sembler intéressante, cette prétendue « voie médiane » dans la crise politique actuelle ne fait que soutenir le coup d’État de l’opposition au Venezuela et l’entrée de l’impérialisme et du néocolonialisme occidental dans le pays. Cet exemple montre malheureusement comment fonctionne cette logique du bien commun colonial, où le pari sur le bien commun continue de participer à la logique du colonialisme. Cet exemple est historiquement lié aux alliances établies entre les classes ouvrières blanches organisées en commun et les élites impériales, comme nous l’avons vu dans le cas de l’Amérique du Nord.

Il semblerait que la nouvelle gauche communale maintienne un vieux problème non résolu de l’ancienne gauche : le problème du colonialisme. Le paradigme du commun contient des contributions très intéressantes à la politique contemporaine et cette remarque doit être considérée comme une critique constructive. L’analyse de cette face obscure coloniale de la théorie, de la généalogie et de la pratique politique des biens communs pourrait contribuer à la tâche importante d’une véritable décolonisation de la gauche et à la construction d’un paradigme non colonial des biens communs des deux côtés de l’Atlantique, puisque, comme nous l’avons vu : le « communal » ne chasse pas forcément le « colonial ».

D.M.
J.V.I.

Les auteurs (photographiés avec la veuve de Haywood Harry, Gwendolyn Midlo Hall, qui a théorisé avec son mari la Nation Noire comme « colonie interne ») :

Daniel Montañez Pico a étudié l’anthropologie sociale et culturelle à l’Université de Grenade et a obtenu une maîtrise et un doctorat en études latino-américaines à l’Université nationale autonome du Mexique. Il enseigne à l’Universidad Nacional Autónoma de México et écrit régulièrement pour le supplément Ojarasca sur les affaires indigènes de La Jornada et pour Gara. Auteur de Marxisme noir, pensée décolonisatrice dans les Caraibes anglophones.

Juan Vicente Iborra Mallent est diplômé en sciences politiques et en administration (Université de Valence), en histoire (Université de Valence), spécialiste des conflits (Université d’Utrecht) et titulaire d’un master en études latino-américaines (Université nationale autonome du Mexique). Il a récemment effectué un séjour de recherche à l’Université de New York (NYU) et un travail ethnographique de terrain au Honduras et à New York (USA). Il a également collaboré avec diverses revues scientifiques, éditeurs, médias numériques et avec des universités interculturelles telles que l’Universidad de los Pueblos del Sur (UNISUR). En outre, il a participé à diverses conférences et activités universitaires. Sa dernière publication est Black Lives Matter à travers la série télévisée américaine (2018, North America, Revista Académica del CISAN-UNAM).

Source : https://www.elsaltodiario.com/1492/los-comunes-coloniales-y-la-descolonizacion-de-la-izquierda

Traduction : Julie Jaroszewski pour Venezuelainfos

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/10/13/les-biens-communs-coloniaux-et-la-decolonisation-de-la-gauche/

Classe 4 de l’Ecole de communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chavez » : le son paysan

Comment écouter le paysan et transmettre sa pensée politique, sans que le discours sonore écrase l’image ? Comment laisser parler la nature elle-même, et entendre le travail ? Comment le vent de l’état de Falcon, au Venezuela, peut-il devenir un axe sonore pour écrire l’histoire collective ? Le professeur et réalisateur Victor Hugo Rivera donne une classe magistrale sur la construction de la bande sonore de son documentaire « Il vente », pour les étudiant(e)s de l’Ecole de Communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chavez ». Vous pouvez lui poser vos questions à escuelaterratv@gmail.com

Le 3 octobre 2020, à la demande de la Coordination latino-américaine des organisations rurales – Vía Campesina, notre Ecole de Communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chavez » a participé comme formatrice à la Vème Ecole de Communication de la CLOC-VC . Le cours avait pour thème la « langue et l’intégration du sujet populaire dans le cinéma latino-américain » et a été donné par le réalisateur et formateur Jesús Reyes. Coordination et photos: ALBA TV

Une des réalisations de notre école populaire de cinéma qui raconte un an de l’expérience de la Commune Socialiste « Altos de Lidice » (Caracas, Venezuela) continue à faire parler d’elle ! Les photos montrent la discussion sur le documentaire vénézuélien « Temps de Lutte » de Jesus Reyes Yisus Reyes et Victor Hugo Rivera Víctor H Rivera présenté au Festival international « Cinéma et droits des travailleurs » Séoul 2020, Corée du Sud

Vous pouvez vous joindre aux 125 ami(e)s solidaires qui aident à créer cette école, l’objectif est très proche : https://www.helloasso.com/associations/primitivi/collectes/pour-la-creation-de-l-ecole-de-communication-integrale-a-caracas-venezuela/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/10/10/classe-4-de-lecole-de-communication-des-mouvements-sociaux-hugo-chavez-le-son-paysan/

Pompeo et la CIA contre les élections législatives au Venezuela, par Katu Arkonada (La Jornada, Mexique)

L’auteur : Katu Arkonada est titulaire d’un diplôme en Politiques Publiques. Ancien conseiller du vice-Ministère de la planification stratégique, de l’unité juridique spécialisée dans le développement constitutionnel et du Ministère bolivien des Affaires Etrangères. Il a coordonné les publications « Transitions vers le bien-vivre » et « Un Etat, beaucoup de peuples, la construction de la plurinaltionalité en Bolivie et en Equateur ». Membre du Réseau des Intellectuels en Défense de l’Humanité.

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La semaine même où un rapport dénonçant le gouvernement vénézuélien pour « crimes contre l’humanité » a été rendu public par une « mission internationale indépendante » payée comme sous-traitante d’une Commission de l’ONU, mais qui n’a jamais mis les pieds dans le pays et qui s’est appuyée sur des témoignages.. de l’opposition de droite et des réseaux sociaux, le secrétaire d’État Mike Pompeo était au Brésil et en Colombie pour continuer à alimenter la rhétorique contre la révolution bolivarienne pendant la campagne présidentielle états-unienne, mais aussi en pleine campagne électorale pour les élections législatives qui se tiendront le 6 décembre au Venezuela.

Au Brésil, Pompeo a traité Nicolas Maduro de trafiquant de drogue et a déclaré que Washington continuerait à travailler pour atteindre son objectif basé sur la crise déclenchée par son blocus et ses sanctions imposées à l’économie vénézuélienne. En Colombie, son principal partenaire dans la région, il a accusé le gouvernement vénézuélien de collaborer avec le terrorisme et d’héberger des membres de l’ELN et des dissidents des FARC.

Le terrorisme et le trafic de drogue, non pas ceux de la Colombie – principal fournisseur de la cocaïne consommée aux États-Unis, mais… vénézuéliens, malgré le fait qu’au Venezuela il n’y a pas de feuille de coca, contrairement au pays voisin, qui en cultive plus de 200.000 hectares, soit 10 fois plus que, par exemple, les hectares de feuille de coca cultivés en Bolivie.

Mais il faut s’arrêter à la visite de Pompeo, dont il ne faut pas oublier qu’il a été le directeur de la CIA, en Colombie. Son principal objectif était de promouvoir un changement de stratégie pour renverser le gouvernement de Nicolás Maduro, à commencer par l’impact sur les résultats des élections législatives de décembre.

La délégation états-unienne a finalisé les détails de l’arrivée des 300 soldats qui seront installés dans une nouvelle base militaire dans la ville frontalière de Cúcuta, plus précisément à Cerro del Tasajero, un endroit clé au niveau géopolitique car de là, on peut voir une bonne partie de la frontière colombo-vénézuélienne et le lac pétrolier de Maracaibo.

En plus de demander à Ivan Duque son soutien pour promouvoir le vote républicain au sein de la communauté colombienne du Texas, du New Jersey et du sud de la Floride, Pompeo a demandé à la Colombie ses réflexions sur la nouvelle stratégie opérationnelle et médiatique conçue contre le Venezuela, qui irait d’une action militaire dans le cadre d’une coalition tripartite (UE-Colombie-Brésil), à la déclaration de fraude et d’ignorance des résultats à la manière de la Bolivie, en passant par des infiltrations paramilitaires depuis le sol colombien, des violences terroristes sous forme de « guarimbas » (violences d’extrême droite transformées par les médias en « révoltes populaires réprimées par le régime ») et même une tentative d’assassinat contre Maduro.

Pompeo a mentionné à Duque que pendant son séjour au Brésil, il a convenu avec Bolsonaro du soutien de l’armée brésilienne pour une éventuelle intervention militaire sur le territoire vénézuélien. La création de faux positifs justifiant une intervention armée de la coalition est envisagée, qui pourrait prendre la forme d’une attaque contre une ambassade à Caracas d’un pays allié des États-Unis, ainsi que d’agressions contre des diplomates et des dirigeants de haut rang de l’opposition pour que les médias internationaux puissent l’imputer à Nicolas Maduro. À cette fin, un groupe paramilitaire, formé à Inirida par des déserteurs vénézuéliens encadrés par des mercenaires américains et israéliens, s’est déjà installé en territoire vénézuélien.

Pompeo a également demandé à Iván Duque de mener des opérations « anti-drogue » au cours du mois d’octobre, notamment dans les zones frontalières des départements de l’Arauca, du Norte de Santander et de la Guajira, afin qu’elles servent de prétexte à l’arrivée et au déploiement de militaires qui pourraient être utilisés dans des actions déstabilisatrices à l’approche des élections du 6 décembre.

Un autre élément qui justifierait une éventuelle agression militaire serait la dénonciation préparée d’un prétendu achat « d’armes iraniennes à moyenne et longue portée, avec lesquelles le Venezuela tenterait prétendument d’attaquer la Colombie. »

Comme nous l’avons déjà dénoncé dans la rubrique « Sabotage électoral du G4 », de graves altérations de l’ordre public au Venezuela (pillages et attaques contre les institutions publiques) devraient avoir lieu vers le 6 décembre, jour des élections législatives, dans le but de promouvoir la thèse d’un État failli, ce qui permettrait d’augmenter encore la pression internationale sur le Venezuela.

Pompeo a également fait comprendre à Duque que Guaidó n’est plus un acteur majeur dans sa stratégie d’ingérence, et qu’il vaut mieux ne plus appuyer le projet initial de former un gouvernement parallèle en exil de l’extrême droite guaidiste, ce qui pourrait finir par favoriser le chavisme sur le plan électoral. Le pari états-unien se déplace maintenant vers Capriles, qui malgré les doutes qui pèsent sur lui après sa sortie de prison, leur est utile pour promouvoir la campagne de discrédit des élections, aux côtés d’Almagro, de l’OEA et d’autres voix de la droite internationale.

La Colombie a joué un rôle clé dans l’appui à la proposition du Département d’État, de nommer Mauricio Claver Carone au lieu d’un latino-américian à la présidence de la Banque interaméricaine de développement (BID), et il semble qu’elle pourrait une fois de plus jouer un rôle décisif tant dans la justification internationale de nouvelles sanctions économiques contre le secteur minier et pétrolier, et se convertir en plate-forme d’une nouvelle agression paramilitaire dans le but de déstabiliser les élections législatives vénézuéliennes.

Un mois plus tôt aura lieu la dispute présidentielle entre Trump et Biden, dont l’issue se décidera en grande partie dans l’état-clef de Floride, et malheureusement, les votes aux États-Unis peuvent se traduire par des morts au Venezuela.

Katu Arkonada

Source : La Jornada (Mexique) https://www.jornada.com.mx/2020/10/10/opinion/013a1pol

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/10/10/pompeo-et-la-cia-a-la-manoeuvre-contre-les-elections-legislatives-au-venezuela-par-katu-arkonada-la-jornada-mexique/

La vision stratégique de la grande mission AgroVenezuela

Par Clara Sanchez

Des chercheurs, universitaires et familles andines travaillent sur des stratégies pour réorienter les choix alimentaires vers la production paysanne. Photo : Ministère du Pouvoir Populaire pour la Science et la Technologie 

“…Sur la question agricole, qui revêt un grand intérêt national, nous menons une dure bataille depuis le tout début de la Révolution”  

Hugo Chavez, lors de la présentation du Rapport et Compte-Rendu à l’Assemblée Nationale 

La Grande Mission Agro Venezuela a vu le jour le 25 janvier 2011 à l’initiative du Président Hugo Chavez et a été lancée depuis l’Unité de Propriété Sociale Agricole “La Productora, dans la Municipalité d’OSPINO, Etat Portuguesa dans le but d’assurer la sécurité et la souveraineté alimentaire du pays. 

Une mission hautement mobilisatrice 

Depuis sa création, cette Grande Mission est devenue une organisation hautement mobilisatrice, prenant une “nouvelle impulsion, un nouvel élan, les 3 R de la Révolution Bolivarienne » (1) ; elle a commencé par “l’enregistrement de tous et toutes les Vénézuélien(ne)s ayant la possibilité de produire des aliments et affiche, entre autres, “347 points tricolores” sur tout le territoire national.  

A son premier anniversaire, la Mission comptait déjà avec 682.125 inscriptions (2) (586 789 agriculteurs vénézuéliens inscrits lors de la première phase –mai, juin, juillet, août 2011- et 95 336 lors de la deuxième phase –septembre, octobre, novembre et décembre 2011- dont 4028 sont devenus délégués et parmi ces derniers, 1 007 ont été élus dans 1 030 assemblées qui s’étaient déjà tenues quand le Président a annoncé le démarrage de la deuxième année de la Grande Mission Agro Venezuela au début de 2012 (3) ; il a déclaré :  “nous nous engageons à accroître la production agricole, l’élevage, la production agropastorale (…), piliers de notre nouveau modèle de développement, l’économie productive, l’économie sociale”, afin “ de faire un grand saut qualitatif et quantitatif dans la production agricole” (4) ; pour cela, il a créé l’Organe Supérieur qui devait permettre une meilleure coordination entre toutes les entités étatiques pour sa conceptualisation, ses objectifs et ses tâches. 

Des résultats modestes 

Auparavant, le 13 janvier 2012, dans son Rapport et Compte-Rendu présenté à l’Assemblée Nationale, le Président Hugo Chavez a déclaré : “Sur la question agricole, qui revêt un grand intérêt national, nous menons une dure bataille depuis le tout début de la Révolution, (…) cet effort et ces modestes résultats, nous devons les utiliser comme base pour exiger un engagement national et pour cela, nous prenons plus d’initiatives chaque jour, nous travaillons plus efficacement pour continuer à augmenter a production nationale”. (5)

Au sujet des modestes résultats obtenus, il a annoncé que sur 47 produits agricoles, 39 avaient vu s’accroître leur superficie de culture et leur production par rapport à 2010 : la production de riz a augmenté de 6%, celle des haricots de 17%, celle du coton de 21,9%, celle du café de 2%, celle du cacao de 9%, celle du tournesol de 23%, celle du lait de 7%, celle du poulet de 8%, celle du porc de 26%, celle des œufs de 26% et celle de viande bovine de 6%, ces chiffres prouvant les progrès réalisés ;  dans la production de maïs, une diminution de 17% a été constatée bien que la superficie ensemencée ait augmenté de 397ù en raison de pluies abondantes qui ont gravement affecté les récoltes. 

Parmi d’autres résultats, on peut noter la création du programme d’agriculture urbaine, dont le nom initial, Agro Ciudad, a ensuite cédé la place à l’actuel “Pouvoir Populaire pour l’Agriculture Urbaine”. 

Une mission hautement stratégique 

Depuis notre espace, Nourriture et Pouvoir”nous avons donc mis l’accent sur le fait qu’au Venezuela le système agroalimentaire doit être considéré comme hautement stratégique et nous saluons la proposition de constitutionnalisation de la Grande Mission Agro Venezuela ; mais que signifie concrètement “hautement stratégique” ? 

En 2012, le Président Chavez a fait la lumière sur ce qu’il avait compris lui, en tant que chef d’état : “ c’est une secteur-clé pour la souveraineté alimentaire, pour l’Indépendance nationale”. (6)

La stratégie déployée consiste à garantir les besoins vitaux de la nation, ce qui, pour le Venezuela, signifie “atteindre la souveraineté alimentaire pour assurer le droit sacré du peuple à l’alimentation” (7) tel que décrit dans le Plan de la Patrie 2019-2025, dont le premier Grand Objectif Historique est l’Indépendance nationale.

En 2011, le Président Hugo Chavez lance la Grande Mission Agro Venezuela. Photo d’archive 

C’est donc pour sa propre sauvegarde que le pays s’engage dans ces actions, en essayant d’annuler ou de réduire les conséquences négatives découlant de desseins hostiles (la chute du prix du pétrole ou de sa production, mais surtout du blocus et des mesures coercitives unilatérales imposées par les Etats-Unis et ses alliés), en prenant les initiatives nécessaires pour canaliser le développement et la construction du pouvoir national, qui pour la Révolution Bolivarienne doit être un modèle alternatif de développement socialiste garantissant le “bien vivre” à sa population. 

Ceci en tenant compte du fait qu’à partir de 2014, lorsque le conflit ouvert avec les Etats-Unis a été dévoilé, conflit qui augmente ou baisse d’intensité à différents niveaux depuis qu’il a été déclenché, il a fallu introduire des mesures énergiques et durables dans le système agroalimentaire national, c’est-à-dire exploiter tout son potentiel en temps de paix –en admettant que cette situation de siège, de guerre non conventionnelle puisse s’appeler paix-, afin de préciser une politique nationale permettant d’anticiper ou d’affronter les périodes de crise, voire de guerre, qui avant ce jour n’étaient pas considérée par la société comme quelque chose qui pouvait vraiment arriver au Venezuela. 

Je veux parler du blocus contre la nation et de la menace constante d’intervention militaire de la part de la première puissance mondiale, dans lequel la nourriture devient un enjeu national vital car la survie même de la nation dépend de sa garantie ; la population étant le facteur de puissance d’une nation le plus important à protéger. 

Par conséquent, le Plan de la Patrie fait partie d’une planification générale et la Grande Mission Agro Venezuela est l’instrument de mise en œuvre qui permettra d’atteindre l’objectif 1.4 de ce Plan. 

C’est en partant de là que toutes les forces doivent se coordonner pour une politique de défense permettant de résoudre un problème d’importance stratégique : la vulnérabilité de la Révolution Bolivarienne devant la nécessité de nourrir de manière autonome ou au moins en quantité suffisante la population ; bien que de gros efforts aient été faits dans ce sens de 2000 à 2014 et malgré le fait que certains secteurs nient que les meilleurs résultats de la hausse des indicateurs nutritionnels de la population et de de la production nationale à des niveaux historiques aient été obtenus au cours de cette période, la réalité concrète est que cette hausse s’est produite dans un contexte totalement différent de celui d’aujourd’hui, avec un effondrement évident au cours de l’année 2014 qui, je le répète, était dû à la chute brutale du prix du pétrole, fait don certains analystes ne tiennent pas compte. 

Objectif : protéger la population 

Au sujet de l’annonce faite par le Président Nicolas Maduro sur la relance de la Grande Mission Agro Venezuela (8) avec la mise en œuvre d’un processus contribuant à l’élaboration collective de son redémarrage, nous considérons, depuis notre espace, que la participation de l’ensemble du système agroalimentaire est indispensable. 

Pour le dire plus clairement, “tous les facteurs ou éléments tangibles et intangibles qui impliquent le peuple et le gouvernement, ainsi que le public et le privé” (9) ; ou, pour paraphraser Chavez, “le communal ou le direct, l’Etat ou l’indirect, ou le mixte Etat-Privé, mais aussi l’Etat-Pouvoir Communal doivent œuvrer en vue de la formation d’un pouvoir national dont le but ultime n’est pas juste de renforcer la production alimentaire nationale, mais de préserver le facteur population, en particulier celui qui est touché au quotidien par la pénurie alimentaire en plein milieu du blocus et de la pandémie COVID-19. 

Car le blocus et les mesures unilatérales ont non seulement rendu difficile l’obtention de la quantité d’engrais nécessaire pour les semailles, mais sont aussi utilisés comme instrument de spoliation des Monomères Colombo-Vénézuéliens ou de diminution de la production de Pequiven (10) , au grand préjudice de la population vénézuélienne que l’on veut faire mourir de faim, même si cela entraîne des souffrances plus grandes encore pendant des mois et des années, tous ces moyens étant utilisés par les Etats-Unis pour parvenir au changement de régime qu’ils veulent obtenir. 

A l’heure actuelle, l’insuffisance alimentaire atteint 31,4% de la population du Venezuela (11), son augmentation étant proportionnelle au nombre de mesures coercitives unilatérales ou des actions menées par les Etats-Unis et leurs alliés, dont le blocus imposé à la nation, contre ses actifs, ses biens, ses ressources, ses habitants, ce afin d’atteindre leur objectif, la nourriture leur servant d’arme de guerre. 

C’est pour cette raison que certains ont affirmé qu’il était inutile d’augmenter la production nationale dans une perspective purement économique si l’objectif transversal n’est pas de nourrir en priorité l’ensemble de la population vénézuélienne, ce qui équivaudrait à réduire sa vulnérabilité et à obtenir une plus grande liberté d’action en parallèle du développement des forces de production susceptibles de réduire les attaques constantes contre la nation depuis l’étranger. 

Le Président Nicolas Maduro a relancé la Grande Mission Agro Venezuela dans le contexte du blocus américain contre le Venezuela. Photo : archives 

D’une part, on veut “faire mourir la population de faim” ce qui déclencherait une flambée de violence contre le gouvernement national, d’autre part on accuse constamment la révolution bolivarienne au niveau international comme seule responsable de l’augmentation de la pénurie d’aliments tout en empêchant l’accès du pays au commerce mondial pour acquérir des denrées alimentaires, des intrants ou des matières premières au moyen du blocus et d’autres mesures. 

Prenons l’exemple de l’Argentine qui “produit de la nourriture pour 400 millions de personne” d’où son surnom de “grenier du monde” ou plus récemment de “supermarché du monde” alors que sa population souffre de restrictions à l‘accès à cette nourriture en raison du manque de ressources économiques qui a augmenté de manière exponentielle ces dernières années, touchant actuellement 35,8% de la population ou –ce qui revient au même- environ 15,8 millions de personnes souffrant d’insécurité alimentaire modérée à sévère, 11 millions de personnes mangeant, en ces temps de pandémie, dans des cantines ou des soupes populaires ; 3,5 millions d’entre elles sont des enfants (12) ; pourtant ce pays ne connait ni sanctions, ni blocus, ni siège. Mais juste un système agroalimentaire principalement contrôlé par de grandes transnationales de l’alimentation et de l’agro-industrie pour lesquelles la nourriture n’est qu’une marchandise à laquelle seuls ceux qui peuvent la payer ont accès ; système qui ne peut ni ne doit tolérer la viabilité d’un nouveau modèle de production comme celui du Socialisme Bolivarien. 

Par conséquent, tous les acteurs et circuits du système agroalimentaire vénézuélien doivent être inclus dans la Grande Mission Agro Venezuela à tous les niveaux d’articulation, de contrôle et de responsabilité tout en donnant de l’importance aux comportements alimentaires comme moyen d’élargir ce système à un niveau supérieur, comme l’a fait la Grande Mission Venezuela à ses débuts en 2011. 

Dernières réflexions 

En résumé, étant donné que le système alimentaire est une composante du pouvoir national, que c’est par ce biais que l’autosuffisance agroalimentaire peut être atteinte, autosuffisance qui représente pour la Révolution Bolivarienne la souveraineté alimentaire, augmenter la production signifie en accroître la disponibilité, mais aussi l’engagement des politiques nécessaires pour assurer à la population un accès opportun et permanent aux aliments ; en particulier à celle qui dans l’immédiat est le plus affectée par la pénurie alimentaire et, pour cela, il faut prendre des mesures fermes avec la Grande Mission Agro Venezuela, susceptibles de briser le statu quo d’une configuration de relation de dépendance depuis une position périphérique de subordination du système agroalimentaire vénézuélien au restant du monde, aux transnationales et d’une condition fortement oligopolisée, tout en évitant de se laisser happer par un cycle de privatisation, de dénationalisation, d’oligopolisation et de transnationalisation dans lesquels peut tomber l’exploitation des terres cultivables elle-même. 

Par conséquent, l’utilisation rationnelle des ressources naturelles (terre, eau, pétrole, gaz et biodiversité) doit être prise en compte en toute connaissance de cause du scénario actuel et de la concurrence internationale pour accaparer ces ressources dont le Venezuela est un réservoir très attrayant pour les grandes multinationales. C’est une question primordiale, en lien avec d’autre facteurs déjà considérés comme la science et la technologie, avec tous les circuits et à tous les niveaux, pas seulement dans le domaine de la génétique, mais aussi dans le domaine de l’innovation, des usines et des pièces détachées, des machines et des instruments agricoles, des modèles alimentaires nationaux ou des engrais, grâce à l’expérience et aux connaissances ancestrales et au savoir-faire populaire ; sans oublier la géographie, les caractéristiques du territoire, l’armée et, facteur essentiel, la population qui a une importance stratégique dans la géopolitique. 

Car c’est elle qui en termes de quantité comme de qualité, en plus de son caractère et du niveau de son moral, a les capacités humaines nécessaires pour continuer à se battre, à vivre et à se reproduire pour le travail, le développement de son intelligence qui lui permettront de dépasser les niveaux élevés d’enseignements requis par la science et la technologie et qui mèneront à la réalisation des objectifs de la Révolution Bolivarienne, du Socialisme Bolivarien, de l’Indépendance Nationale, de la Souveraineté Agroalimentaire, dans la cadre d’un nouveau modèle de développement alternatif. 

Clara Sanchez est chercheuse, ingénieure agronome, Master en Stratégie et Politique. Elle publie des articles de recherche et d’anayse dans le domaine de l’alimentation et tout ce qui en dérive, sur son site ”Nourriture et Pouvoir”.  

Notes :

[1] (Instituto de Altos Estudios del Pensamiento del Comandante Supero Hugo Rafael Chávez Frías, 2011) Intervención del Comandante Presidente Hugo Chávez en Consejo de Ministros. Recuperado el 04 de 09 de 2020, de http://www.todochavez.gob.ve/todochavez/277-intervencion-del-comandante-presidente-hugo-chavez-en-consejo-de-ministros

[2] 586.789 Agrovenezolanos registrados en la primera fase (mayo, junio, julio, agosto de 2011) y 95.336 en la segunda fase (septiembre, octubre, noviembre y diciembre de 2011).

[3] En febrero del año 2012. Lanzamiento de la Gran Misión AgroVenezuela 2012. Recuperado el 04 de 09 de 2020, de https://www.youtube.com/watch?v=10Xz24kqj8c

[4] (MinAgricultutaVe, 2012) Lanzamiento de la Gran Misión AgroVenezuela 2012. Recuperado el 04 de 09 de 2020, de https://www.youtube.com/watch?v=10Xz24kqj8c

[5] (andresoasis, 2012)13 Ene 2012 Hugo Chávez: mensaje anual de Memoria y Cuenta ante la AN. Recuperado el 22 de 08 de 2019, de https://www.youtube.com/watch?v=3Q7EdMV4jvo

[6] (andresoasis, 2012)13 Ene 2012 Hugo Chávez: mensaje anual de Memoria y Cuenta ante la AN. Recuperado el 22 de 08 de 2019, de https://www.youtube.com/watch?v=3Q7EdMV4jvo

[7] (Ministerio del Poder Popular para la planificaión, 2019) Plan de la Patria 2019 – 2025. El futuro es hoy. Recuperado el 10 de 08 de 2020, de http://www.mppp.gob.ve/wp-content/uploads/2019/04/Plan-Patria-2019-2025.pdf

[8] (Nicolás Maduro, 2020) Miércoles Productivo. Recuperado el 02 de 08 de 2020, de https://www.youtube.com/watch?v=4u2ASVmBbVI

[9] (Sánchez, Sistema agroalimentario venezolano, componente del poder nacional, 2016) Sistema agroalimentario venezolano, componente del poder nacional. Buenos Aires, Argentina: Instituto de Enseñanza Superior del Ejército.

[10] (Gobierno Bolivariano de Venezuela, 2020) Gran Misión AgroVenezuela. Resumen ejecutivo. Caracas.

[11] (FAO, FIDA, UNICEF, PMA y OMS, 2020)The state food security and nutrition in the world. Recuperado el 01 de 08 de 2020, de TRANSFORMING FOOD SYSTEMS FOR AFFORDABLE HEALTHY DIETS: http://www.fao.org/3/ca9692en/CA9692EN.pdf

[12] (El Economista, 2020) Arroyo aseguró que más de 11 millones de personas están recibiendo asistencia alimentaria. Recuperado el 01 de 08 de 2020, de https://eleconomista.com.ar/2020-04-arroyo-aseguro-que-mas-de-11-millones-de-personas-estan-recibiendo-asistencia-alimentaria/

Source originale: https://alimentosypoder.com/2020/09/11/lo-estrategico-de-la-gran-mision-agrovenezuela/

Traduction : Frédérique Buhl pour Venezuelainfos

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/10/09/la-vision-strategique-de-la-grande-mission-agrovenezuela/

Le vaccin russe Spoutnik V au Venezuela

Le Venezuela accueillera la troisième série d’essais cliniques pour le vaccin russe Spoutnik V. L’annonce a été faite par la vice-présidente Delcy Rodriguez le 2 octobre, le jour même où l’avion de la Fédération de Russie transportant les composants du vaccin est arrivé dans le pays.

Entre autres détails, le gouvernement national a expliqué que 2000 Vénézuéliens se sont portés volontaires pour participer à la phase 3 de la recherche sur le vaccin, mais en outre, des travaux sont en cours pour fabriquer le médicament sur notre territoire. Une fois que le protocole d’évaluation aura été mené à bien, les institutions scientifiques nationales pourront distribuer gratuitement la vaccination à la population.

Le président vénézuélien Nicolas Maduro a annoncé que son fils, Nicolas Maduro Guerra, et sa sœur aînée, l’anesthésiste Maria Teresa Maduro, ont décidé de se porter volontaires pour l’essai du vaccin. Il a également déclaré que les premiers vaccins seront administrés au personnel médical, aux enseignants et aux personnes âgées.

Cette nouvelle est d’une grande importance géopolitique à l’heure actuelle. La coopération entre la Fédération de Russie et la République bolivarienne du Venezuela, qui s’est solidement maintenue malgré le scénario d’hostilités que l’Occident a construit autour d’elle pour l’éroder, a permis à notre pays d’être le premier en Amérique latine à recevoir ce lot de vaccins.

Jusqu’à présent, une vingtaine de pays de toutes les régions ont exprimé le désir d’acquérir le vaccin russe.

D’autre part, le Fonds russe d’investissement direct a indiqué que des accords ont été conclus avec des partenaires au Mexique pour la fourniture de 32 millions de doses, au Brésil, pour 50 millions de doses, en Inde, pour 100 millions de doses, en Ouzbékistan, pour 35 millions de doses et au Népal, pour 25 millions de doses.

SUR LES PROGRÈS DE SPOUTNIK V

Rappelons quelques données importantes sur le chemin parcouru par le Centre national de recherche en épidémiologie et en microbiologie Gamalei pour développer Spoutnik V.

Le 11 août, le président Vladimir Poutine a annoncé que le ministère russe de la santé avait délivré un certificat d’enregistrement du vaccin de l’Institut Gamalei, ce qui en fait le premier vaccin Covid-19 enregistré dans le monde.

Il a été expliqué que le vaccin avait positivement passé les deux premières phases des essais cliniques.

La rapidité et l’efficacité avec lesquelles Moscou a progressé sont principalement dues à la culture historique de la vaccination dans ce pays depuis le 18e siècle, lorsque l’impératrice Catherine II a été vaccinée contre la variole. Plus tard, avec l’émergence de l’Union soviétique, les politiques de santé publique ont été consolidées et ont permis la conception d’un programme de vaccinations massives et gratuites pour la population.

Avant que la maladie Covid-19 ne se propage dans le monde entier pour devenir une pandémie, les chercheurs russes travaillaient à la création d’un vaccin contre l’infection par le MERS-CoV, un autre virus de la famille des coronavirus, et avaient terminé les essais de phase 4 d’un vaccin Ebola sans résultat négatif.

Ces recherches antérieures ont servi de base aux études visant à développer le vaccin Spoutnik V, qui n’a jusqu’à présent rapporté aucun symptôme chez les patients qui empêcherait la poursuite de son développement.

COMMENT L’INDUSTRIE PHARMACEUTIQUE PRIVÉE SE SITUE-T-ELLE DANS LA COURSE AU VACCIN ?

Alors que la Russie se positionne comme l’acteur géopolitique et la puissance d’Etat capable d’offrir une solution sérieuse à la pandémie, grâce à des accords équitables avec le reste des pays, les options offertes par les transnationales pharmaceutiques ancrées à l’Ouest semblent avoir péché par optimisme.

C’est le cas de la société pharmaceutique Astrazeneca et de l’université d’Oxford, qui ont annoncé début septembre la suspension des essais cliniques de leur vaccin contre les coronavirus en raison de l’apparition présumée d’effets indésirables chez un patient au Royaume-Uni.

La fuite d’un rapport de sécurité de l’entreprise britannique a révélé qu' »une femme de 37 ans, auparavant en bonne santé, a fait une « myélite transverse confirmée » après avoir reçu sa deuxième dose du vaccin et a été hospitalisée le 5 septembre.

La myélite transverse est un trouble neurologique affectant la moelle épinière. Elle est liée à des maladies virales et à d’autres maladies de la myéline.

Bien qu’Astrazeneca a suspendu les essais après cette affaire, certains membres de la communauté scientifique estiment que l’entreprise n’a pas fait preuve de transparence dans le traitement des informations sur les résultats négatifs enregistrés.

Le recul du vaccin d’Astrazeneca/Oxford pourrait être un coup dur pour l’Amérique latine, car les gouvernements d’Argentine et du Mexique, confiants dans les rapports de sécurité fournis par ces institutions, ont décidé en juillet de s’entendre sur la production et la distribution de ce vaccin dans la région.

Au Royaume-Uni, la Medicine Health Regulatory Authority (MHRA) a donné l’autorisation à Astrazeneca/Oxford pour reprendre les essais quelques jours après la diffusion de l’alerte.

Le Japon a également repris la fourniture du vaccin le 2 octobre, tandis que la Food and Drug Administration (FDA) n’a pas autorisé la poursuite des études aux États-Unis.

LE VENEZUELA PARIE SUR LA COOPÉRATION ET LE MULTILATÉRALISME

La participation du Venezuela aux essais de vaccins russes est un acte consécutif à l’intégration du Venezuela dans le monde multipolaire en plein développement, axé sur la Chine et la Russie.

Le président Nicolás Maduro a, dès le début, rendu public l’intérêt d’adopter les modèles scientifiques étatiques proposés par l’axe eurasiatique pour trouver une réponse efficace au Covid-19.

De nombreuses autres livraisons de médicaments, de fournitures et d’équipements médicaux reçues dans le cadre des relations de coopération avec d’autres pays, permettent d’atténuer les conséquences que les sanctions pénales du gouvernement des États-Unis ont produites sur la santé publique vénézuélienne et de pouvoir contenir l’avancée des cas de Covid-19 dans le pays, pendant qu’un vaccin est en cours de développement et peut être fourni à la population.

Un des points que le président vénézuélien a souligné dans son discours à la 75e Assemblée des Nations unies était son soutien à la proposition de Vladimir Poutine de tenir une conférence internationale en ligne de haut niveau, où le seul point à discuter était le développement d’un vaccin contre Covid-19.

La réunion devrait aboutir à l’établissement d’un programme commun permettant un accès équitable au vaccin pour toutes les nations. Cela peut sembler redondant dans la logique du multilatéralisme, mais il est bon de le rappeler dans le contexte de blocus, sanctions et harcèlement occidentaux contre les pays émergents.

Le Venezuela penche pour des options qui garantissent une réponse fiable à la pandémie et qui respectent sa souveraineté dans le processus. Le bilan des sociétés pharmaceutiques commerciales montre qu’il est très difficile de respecter ces garanties dans cette voie.

Source : https://www.misionverdad.com/la-vacuna-rusa-sputnik-v-en-venezuela

Traduction ; Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/10/07/le-vaccin-russe-spoutnik-v-au-venezuela/

Le Venezuela, seul en Amérique du Sud à créer un programme de rapatriement en pleine pandémie

Les vols humanitaires sont effectués par la compagnie vénézuélienne d’État Conviasa, qui a été sanctionnée par les États-Unis.

Malgré la proximité de la Colombie et du Brésil dont les régimes néo-libéraux abandonnent la population pauvre au Covid, le Venezuela, en ce début d’octobre, a pu guérir 68088 patients sur un total de 77646 cas depuis le début de la pandémie, soit un taux de 88%. On y compte 643 décès (un des taux de létalité les plus bas du monde) alors que la Colombie voisine en compte 26397 (chiffres de l’OMS). Cette politique de santé est d’autant plus remarquable que les voisins sud-américains ne subissent pas, eux, de blocus états-unien ni les sanctions financières occidentales qui limitent fortement l’accès du gouvernement bolivarien aux médicaments. Grâce à sa diplomatie multipolaire, le Venezuela est devenu le 2 octobre, le premier pays de l’hémisphère occidental à recevoir un premier chargement du vaccin russe Sputnik. « Cette aide médicale revêt une importance particulière face aux sanctions illégales, motivées politiquement, des USA, qui limitent l’accès du Venezuela aux médicaments » explique le Ministère Russe des Affaires Extérieures. Après sa troisième phase d’essai sur 2000 volontaires, ce bouclier sera ensuite produit sur place et distribué gratuitement à la population. Ce mois d’octobre arrivera également un chargement du vaccin chinois, qui suivra le même processus.

Ce n’est pas tout.

Plus de 92000 citoyens sont déjà rentrés dans le pays, à leur demande, par des vols affrétés par le gouvernement dans le cadre du programme «Vuelta a la Patria» (Retour à la Patrie) ou grâce aux couloirs humanitaires mis en place par le Ministère de la Santé. Créé en 2019, le programme « Vuelta a la Patria » garantit le transport des Vénézuéliens qui ont émigré et qui souhaitent rentrer au pays, mais qui n’en ont pas les moyens économiques.

En utilisant des avions, des bus et des couloirs humanitaires, 92.000 Vénézuéliens sont rentrés au pays pendant la pandémie depuis des pays comme la Colombie, le Brésil, le Pérou, le Chili. Sur ce total, 9 mille qui étaient infectés par le nouveau coronavirus et ont été traités par le système de santé publique du pays.

Jeudi dernier (1), 800 Vénézuéliens sont revenus d’Espagne et de République dominicaine. La semaine précédente, 600 autres étaient déjà revenus du Mexique, de l’Uruguay et du Panama.


L’État offre des transports gratuits, par voie terrestre et aérienne, ainsi que l’hébergement, la nourriture, les médicaments et les soins médicaux. En effet, selon les règles établies par le gouvernement bolivarien, toute personne qui entre dans le pays doit subir les tests de diagnostic du covid-19 et passer deux semaines en isolement social. Les vols de « Vuelta a la Patria » ont été réactivés en septembre, à la suite de nouveaux accords conclus par l’État vénézuélien avec d’autres nations.

200 Vénézuéliens sont revenus de la République dominicaine jeudi dernier (1) sur le troisième vol humanitaire « Vuelta a la Patria »

Ramses Fuenmayor Arocha, ingénieur système et professeur à l’Université centrale du Venezuela (UCV), s’était rendu au Mexique le 7 mars pour offrir un cours de 10 jours et n’a réussi à revenir que le 9 septembre, sur un vol qui est parti de la ville de Toluca. Les frontières vénézuéliennes étant fermées le 15 mars, son vol a été annulé. Arocha dit avoir envoyé plusieurs lettres à l’ambassade du Venezuela à Mexico jusqu’à ce qu’il soit inclus dans la liste des rapatriés.

«Je dois dire que le personnel de l’ambassade a été très gentil. Tout était très organisé. Le jour même de mon arrivée, ils avaient déjà préparé du matériel pour effectuer un test PCR, le résultat négatif est sorti en trois jours, à ma sortie de la quarantaine » explique ce professeur de l’UCV.

Une autre rapatriée, Ana Karine Rivas, une jeune vénézuélienne qui vivait à Lima, au Pérou depuis deux ans, avait été victime d’un accident en tentant de rentrer dans son pays. Au chômage en raison de la pandémie, Ana a été expulsée de la maison où elle vivait, et a décidé de retourner au Venezuela à pied, avec son compagnon et un autre groupe de 10 Vénézuéliens. La traversée a commencé le 30 avril, et à l’aube du lendemain, les Vénézuéliens ont été heurtés par un camion-citerne alors qu’ils dormaient sur les rives de l’Avenida Panamericana Norte, dans la province de Barranca, au nord de la capitale péruvienne. Dans l’accident, trois personnes sont mortes et neuf ont été blessées.

«Nous avons demandé de l’aide et personne ne voulait s’arrêter, jusqu’à que, quelques minutes plus tard, un homme nous aide en appelant la police. Après nous avoir emmenés à l’hôpital, l’ambassade nous a aidés avec tout, nourriture, soins, médicaments et quand nous nous portions mieux, ils nous ont fait embarquer sur un vol avec du personnel diplomatique pour rentrer dans notre pays » raconte Rivas.

« Nous exprimons notre douleur et nos condoléances pour l’accident survenu sur la route panaméricaine, à Barranca, au Pérou: un camion-citerne a écrasé plusieurs compatriotes à son retour à pied au Venezuela. Notre personnel consulaire est en contact avec les blessés et les autorités pour les soigner« . – Jorge Arreaza M (@jaarreaza) 1 mai 2020

Ana Karina a subi trois chirurgies aux jambes et marche toujours à l’aide de béquilles. Elle a pris le vol de « Vuelta a la Patria » le 21 juillet à Lima et est rentrée chez elle le 13 août, après avoir accompli la période de quarantaine obligatoire.


« Nous exprimons notre douleur et nos condoléances pour l’accident survenu sur la route panaméricaine, à Barranca, au Pérou: un camion-citerne a écrasé plusieurs compatriotes à leur retour à pied au Venezuela. Notre personnel consulaire est en contact avec les blessés et les autorités pour les soigner
« . – Jorge Arreaza M (@jaarreaza), Ministre des Affaires Etrangères de la République Bolivarienne du Venezuela 1 mai 2020

Deux poids, deux mesures

Bien qu’il soit un pays économiquement soumis à un blocus impérial, le Venezuela recherche des ressources pour suivre les directives des organisations multilatérales.

En mai, l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) avait lancé l’alerte sur la nécessité de créer des ponts pour garantir le retour des immigrés dans leurs foyers, soulignant que l’Amérique latine et l’Afrique de l’Est sont les régions avec la plus grande mobilité humaine au monde. Les derniers jours confirment ces prédictions. Jeudi dernier (1), environ 1000 Honduriens ont lancé une nouvelle caravane d’immigrants à destination des États-Unis.

Une caravane avec un millier de Honduriens est déjà arrivée au Guatemala, après avoir traversé la frontière à travers la ville de Corinthe / Gilda Silvestrucci / Telesur

Le gouvernement de Donald Trump refuse à nouveau d’accueillir cette population en situation de vulnérabilité sociale, conservant la même position qu’il exprimait en 2019, avec les autres caravanes qui ont quitté le Salvador, le Guatemala et le Honduras. En plus de maintenir les portes fermées à l’immigration, Trump a également procédé à quelque 10000 expulsions pendant la pandémie. Les gouvernements qui ont accueilli des citoyens expulsés des États-Unis ont dénoncé le fait que beaucoup sont revenus avec la maladie.
Depuis plus de six mois, les États-Unis sont restés le pays le plus touché par le virus, accumulant 7,3 millions de patients et 208 000 décédés, selon l’Université Johns Hopkins.
Le président Trump a également refusé d’autoriser un vol de la compagnie aérienne vénézuélienne Conviasa à atterrir sur le territoire américain pour rapatrier 524 citoyens qui avaient demandé de l’aide. La chancellerie vénézuélienne a reçu pour instruction que ces personnes se rendent au Mexique afin de pouvoir rentrer ensuite dans leur pays.

D’autre part, la Maison Blanche a annoncé une aide de 128 millions de dollars américains au député vénézuélien Juan Guaidó, officiellement pour aider à combattre la pandémie de covid-19 dans le pays et soutenir les migrants. Cependant, des députés et des personnalités politiques opposées au gouvernement Maduro dénoncent que cet argent n’a jamais été investi dans des actions concrètes. Ce 5 octobre, la Banque d’Angleterre a finalement annulé la remise de l’or vénézuélien à Guaido, dont les implications dans des cas de corruption sont notoires, aux USA notamment.

par Michèle de Mello
Brasil de Fato | Caracas (Venezuela)
03 octobre 2020

Édition: Lucas Weber

Source : https://www.brasildefato.com.br/2020/10/03/venezuela-e-o-unico-pais-do-continente-com-programa-de-repatriacao-durante-pandemia

Traduction : Monica Passos

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/10/05/le-venezuela-seul-en-amerique-latine-a-creer-un-programme-de-rapatriement-en-pleine-pandemie/

Nicolas Maduro résiste aux pressions de l’UE et des USA et défend le droit au suffrage universel des vénézuélien(ne)s

L’Union européenne (UE) a finalement ratifié sa position initiale : elle ne comptera pas parmi les observateurs internationaux des élections législatives du 6 décembre au Venezuela. Cette annonce s’est faite dans un contexte de fortes pressions diplomatiques et même militaires, comme la présence jeudi, dénoncée par le ministère des affaires étrangères vénézuélien, d’un destroyer de missiles guidés du Commandement Sud des Etats-Unis (US) à 16,1 miles nautiques des côtes.

« Les conditions ne sont pas réunies pour qu’un processus électoral, équitable et démocratique ait lieu », a déclaré le communiqué de presse du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) publié après la visite de deux membres du SEAE à Caracas, où ils ont rencontré Juan Guaidó, « toutes les forces d’opposition », la Conférence épiscopale, « la société civile et le secteur privé », selon ses informations.

La possibilité pour l’UE de reconnaître les élections législatives était paradoxalement liée… au report du scrutin : « sans un report et une amélioration des conditions démocratiques et électorales, l’UE ne peut envisager d’envoyer une mission d’observation électorale« .

Ces derniers jours, les sénateurs américains Marco Rubio et Benjamin Cardin ont envoyé une lettre au « chancelier européen« , Josep Borrell, pour lui demander de ne pas reconnaître le suffrage. Au même moment, un groupe de dirigeants et de partis de la droite européenne a envoyé une lettre au président du Conseil européen Charle Michel, pour dénoncer Borrell et ses « incongruités et ses conséquences désastreuses (…) pour ses initiatives politiques promues en collaboration avec le gouvernement espagnol« .

Lettre signée par des secteurs ouvertement pro-coup d’État au Venezuela, tels que María Corina Machado, Enrique Aristeguieta, Humberto Calderón Berti, et un arc de forces de droite avec des acteurs d’extrême droite tels qu’Álvaro Uribe, le PAN du Mexique, le PRO d’Argentine, ainsi que le Parti Populaire, Ciudadanos et VOX d’Espagne. L’initiative visait à la fois à discréditer Borrell, et à faire pression pour une non-reconnaissance du scrutin du 6 décembre, et enfin à attaquer le gouvernement espagnol : le Venezuela est à la fois un dispositif de politique internationale et intérieure.

La décision de l’UE a eu des conséquences prévisibles. L’une d’entre elles est la décision d’un des leaders de la droite, membre de l’oligarchie économique vénézuélienne, Capriles Radonski, de ne pas se présenter aux élections. Il avait déjà prévu qu’il ne participerait pas au cas où l’observation internationale européenne ne serait pas présente. « Cette élection doit être reportée. Nous demandons qu’elle soit reportée« , a-t-il déclaré mercredi soir. Son annonce était accompagnée de celle de Stalin Gonzalez, un autre leader de l’opposition, qui avait décidé de s’écarter de la feuille de route du Guaidó.

La carte électorale nationale et internationale ressemble maintenant à la situation du mois d’août : sans nouvelle reconnaissance internationale, et avec les mêmes acteurs politiques nationaux qui y participeront. Maduro a ratifié que les élections auront lieu le 6 décembre, pour lesquelles 107 organisations politiques et plus de 14.000 candidats se sont inscrits dans tout le pays, leur liste étant disponible sur le site du le Conseil National Electoral.

Plusieurs des chefs de l’opposition non putschiste et indépendante des USA et de l’UE, qui se présenteront aux élections ont été sanctionnés par les États-Unis, qui ont pris ces dernières semaines de nombreuses mesures pour empêcher la participation des forces politiques de croître à l’approche du vote du 6 décembre. La politique actuelle de Washington est d’empêcher que la dispute politique puisse être médiée démocratiquement, via les résultats électoraux, tant que le président Maduro poursuivra son mandat.

Cela signifie trois choses. D’une part, cinq nouvelles récompenses d’un million de dollars du gouvernement états-unien, la plus élevée étant de 10 millions de dollars. Différents acteurs qui font partie de tentatives d’incursion armée parlent publiquement d’extraditions de dirigeants chavistes. Ces menaces se sont accompagnées d’une nouvelle manœuvre d’un navire de guerre états-unien près des côtes vénézuéliennes.

Dans le même temps, le gouvernement Trump a confirmé qu’il continuera à soutenir le président fantoche Juan Guaidó jusqu’à ce que la « liberté » soit acquise. Dans le but de fabriquer une légitimité à sa permanence sans Assemblée nationale élue, l’opposition partisane d’une stratégie de « non-participation électorale« , a annoncé qu’elle mènera une « consultation Populaire » pour « rejeter la fraude » du 6 décembre, et autoriser « toutes les actions nationales et internationales« …

Enfin, les sanctions économiques menacent d’affecter davantage le commerce effectué par certaines grandes compagnies pétrolières étrangères dans le pays, en affectant par exemple l’importation de diesel. L’impact du blocus a affecté les revenus de l’Etat : Maduro a rapporté qu’au 28 septembre, seuls 477 millions de dollars ont été perçus par la Banque centrale du Venezuela en provenance d’entités publiques, et a annoncé une loi anti-blocus en cours de discussion à l’Assemblée nationale constituante.

Dans ce contexte, diverses protestations ont eu lieu dans différentes parties du pays, marquées par le besoin de services tels que le gaz, l’électricité, l’eau, l’essence et le problème des bas salaires. L’opposition appelle à la mobilisation et cherche à prendre la tête de ce qui pourrait être un conflit plus large, bien que, pour le moment, elle ait échoué dans ces plans en raison de sa crise de leadership et, plus généralement, d’une érosion générale de la politique dans de larges pans de la population.

Le dernier trimestre de l’année annonce donc de fortes pressions contre les élections et d’éventuels affrontements politiques. Le scrutin du 6 décembre pourrait être un tournant décisif, non seulement en raison de la date elle-même, mais aussi de ce qui le suivra.

Marco Teruggi

Source : https://www.pagina12.com.ar/296163-nicolas-maduro-resiste-a-las-presiones-y-convoca-a-votar

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/10/02/nicolas-maduro-resiste-aux-pressions-de-lue-et-des-usa-et-defend-le-droit-au-suffrage-universel-des-venezueliennes/

Venezuela : Contes et mécomptes de curieux « défenseurs des droits humains », par Maurice Lemoine

Venezuela : l’enquête de l’ONU accuse les forces de sécurité de 5 094 meurtres depuis 2014 » (France 24, 17 septembre 2020). A compter du 15 septembre, pas un média qui ne titre sur l’information. Légitimement d’ailleurs, car c’en est une, et particulièrement choquante. Bien qu’assez récurrente, si l’on y regarde d’un peu plus près. La mise en cause de la République bolivarienne et de son président Nicolás Maduro sur le thème des « droits humains » ne réapparaît-elle pas en force tous les trois ou six mois ? La source de cette dernière mouture paraît toutefois incontestable : un trio d’« enquêteurs » mandatés par le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies (ONUCDH) qui viennent de publier un rapport – « Les auteurs de crimes contre l’humanité doivent rendre des comptes » – contenant des preuves d’atrocités couvertes et même ordonnées par le président Maduro ainsi que des hauts responsables de son gouvernement.

C’est le 27 septembre 2019, après un rapport déjà particulièrement sévère présenté (le 5 juillet) par la Haute-Commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU, la chilienne Michelle Bachelet, que le Conseil qu’elle dirige a décidé de créer en urgence une « Mission internationale indépendante » chargée d’un complément d’enquête sur les plus graves des violations des droits humains commises depuis 2014 au Venezuela [1]. Proposée par des pays du Groupe de Lima notoirement inféodés à Washington – Argentine (de l’ex-président Mauricio Macri), Brésil, Chili, Colombie, Guatemala, Honduras, Paraguay, Pérou, Canada –, soutenue par l’Union européenne, la résolution 42/25 ne fut néanmoins adoptée que grâce à une « majorité » des plus relatives : 19 voix pour, sept contre et 21 absentions. La Mission, est-il alors précisé, devra présenter un rapport sur les résultats de ses travaux au cours de la 45e session du Conseil, « en septembre 2020 ». Nous y voilà… Cette présentation aura lieu finalement dans le cadre d’un dialogue interactif, le mercredi 23. Mais, c’est une semaine auparavant que le résumé du Rapport [2], et moins souvent le Rapport lui-même (443 pages) [3] ont été communiqués aux médias. Dans le même temps, une visioconférence permettait à la cheffe des « enquêteurs », la portugaise Marta Valiñas, d’adresser son message aux « envoyés plus ou moins spéciaux ».

L’auteur: Maurice Lemoine, ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique, couvre l’Amérique Latine depuis 35 ans.

De ce document rédigé par « une équipe d’investigation qui a réalisé un travail titanesque » (d’après le quotidien espagnol El País), et des déclarations de Mme Valiñas, il ressort essentiellement que  : « Les autorités et les forces de sécurité vénézuéliennes ont, depuis 2014, planifié et exécuté de graves violations des droits de l’homme, dont certaines – y compris les exécutions arbitraires et le recours systématique à la torture – constituent des crimes contre l’humanité »  ; le Président Maduro et les ministres de l’Intérieur et de la Défense avaient connaissance de ces atrocités : « Ils ont donné des ordres, coordonné des activités et fourni des ressources pour faire avancer les plans et les politiques dans le cadre desquels les crimes ont été commis »  ; « d’autres juridictions, conformément à leurs lois nationales, ainsi que la Cour pénale internationale (CPI), devraient envisager des actions en justice contre les individus responsables des crimes identifiés par la Mission ».

« Un rapport onusien accuse Maduro de crimes contre l’humanité » titre en conséquence Le Monde, le 19 septembre 2020. Ecrit depuis Bogotá (capitale du Venezuela du président autoproclamé Juan Guaido), l’article détaille par le menu le rapport accablant : « Assassinats, disparitions forcées, torture, viols, violences sexuelles, traitements inhumains ». Le lecteur un tant soit peu attentif bute toutefois sur un détail intrigant : contrairement à tous ses confrères, qui mentionnent les « 5094 victimes des forces de sécurité » évoquées dans le Rapport, le quotidien du soir ne le fait pas. Question : pourquoi ce chiffre phare des « enquêteurs de l’ONU » n’apparaît-il pas ? « Elémentaire, mon cher Nixon ! », nous permettrons-nous de persifler…

Le 5 octobre 2019, sous le titre « Massacre au goutte à goutte au Venezuela », le même Le Monde dénonçait spectaculairement sur une pleine page : « La force publique a tué environ 18 000 personnes depuis 2016, des exécutions extrajudiciaires pour la plupart. » Comment dès lors faire avaler au lecteur non amnésique que le quotidien dit de « référence » et chasseur de « fake news » passe en un an de « 18 000 victimes de Maduro depuis 2016 » à « 5 094 depuis 2014 » ? Les respectables journaleux se sont pris eux-mêmes au piège qu’ils tendent en permanence au Venezuela. Il ne leur reste qu’un recours pour dissimuler leur prouesse : escamoter la « vérité du moment ».
Moins précautionneux (ou plus « couillons » !), les 90 % de leurs confrères, qui eux aussi, il y a une douzaine de mois, ont fait leurs choux gras des « 18 000 exécutions », se font prendre la main dans le pot de confiture en passant totalement à côté de la contradiction.

Autre « star » de la manipulation permanente et, dans le cadre de cet épisode, de la récupération éhontée : Erika Guevara-Rosas, directrice du programme « Amériques » à Amnesty International. A travers un communiqué de l’organisation, elle se félicite : « Le rapport de la mission d’établissement des faits se fait l’écho des actes dénoncés ces dernières années par des organisations vénézuéliennes et internationales de défense des droits humains, et expose des informations détaillées sur ces actes [4] » Bizarre, vous avez dit Bizarre ? Le14 mai 2019, Amnesty dénonçait « au moins 8 000 exécutions extrajudiciaires – « dont huit ont fait l’objet d’un examen approfondi », précisait l’ONG – commises par les forces de sécurité vénézuéliennes entre 2015 et 2017 ». Si les informations de l’ONUCDH sont fiables, puisque « détaillées », il serait bon qu’Amnesty explique, ne serait-ce qu’aux militants qui la financent, des gens très majoritairement honnêtes, sincères et dévoués, d’où viennent les 3 000 morts supplémentaires qu’elle a attribué au gouvernement bolivarien sur une durée par ailleurs inférieure de trois années.

«  Les victimes du gouvernement Maduro n’ont jamais été aussi proches de voir leurs tortionnaires devoir rendre des comptes », se félicite pour sa part José Miguel Vivanco, directeur « Amérique » de Human Rights Watch (HRW). C’est de cette institution financée entre autres par l’Open Society Foundations du banquier philanthrope (et véreux) George Soros [5] – qui lui a publiquement fait cadeau de 100 millions de dollars depuis 2010 – que sont sorties, le 18 septembre 2019, les fameuses « 18 000 exécutions extrajudiciaires » qui, par l’intermédiaire des médias, ont secoué l’opinion [6].
Ce n’est pas notre sujet et c’est d’ailleurs enfoncer une porte ouverte que de rappeler l’alignement systématique de cette organisation « paragouvernementale » sur les visées de la politique extérieure des Etats-Unis. Le 17 novembre 2019, son directeur Kenneth Roth légitimait l’action de la droite néolibérale et de l’extrême droite raciste boliviennes en saluant ainsi leur coup d’Etat réussi : « Evo Morales a été la victime d’une contre-révolution destinée à défendre la démocratie contre une fraude électorale et sa propre candidature illégale. L’armée lui a retiré son appui parce qu’elle n’était pas prête à tirer sur le peuple pour le maintenir au pouvoir. » Une fois l’objectif atteint, avec ses conséquences criminelles, il ne reste à HRW qu’à brouiller les pistes pour se dédouaner et restaurer sa crédibilité en « s’insurgeant », quelques mois plus tard, contre la peine « excessive » de vingt ans de prison dont le gouvernement de facto menace Evo Morales, le chef d’Etat renversé, accusé de « terrorisme et sédition » [7].

S’agissant du Venezuela, le plus extravagant reste néanmoins à venir. Dans sa présentation du 5 juillet 2019 devant l’Organisation qu’elle dirige, la Haute-commissaire Bachelet dénonçait 5 287 morts imputables aux Forces de sécurité « pour la seule année 2018 » [8]. Une différence abyssale (et plutôt favorable à Caracas, pourrait-on s’amuser) avec les 5 094 meurtres depuis… 2014 » dernièrement annoncés. Deux chiffres absolument incompatibles, émanant du même prestigieux organisme : le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies.
Contacté par nos soins sur l’incohérence de ces chiffres, l’ONUCDH nous a répondu en la personne de M. Fortune Conor, conseiller média de la Mission, en explicitant les seules données produites par cette dernière : « Selon les critères imposés par son mandat », celle-ci « n’a pu inclure que les chiffres relatifs aux cas sur lesquels elle a enquêté ou qu’elle a analysés directement – soit 54 cas d’exécutions extrajudiciaires (53 dans le cadre d’opérations de sécurité/contrôle social et un dans le cadre de manifestations). Mais ces cas illustrent des schémas plus larges – la Mission a également examiné 2 552 incidents supplémentaires impliquant 5 094 décès par les forces de sécurité, même si tous n’étaient pas nécessairement arbitraires. Dans les deux cas, cela ne veut pas dire qu’il s’agit du nombre total et exhaustif – c’est le nombre que la Mission a pu vérifier parmi les cas examinés. »
Du très approximatif, non ? Et qui – premier point sur lequel on pourrait s’arrêter – n’éclaire en rien le bilan exorbitant avancé par le précédent rapport de Mme Bachelet. Laquelle serait la bienvenue si elle s’en expliquait.

Un tel désordre devrait attirer l’attention. Il n’en est rien. Du Washington Post au Parisien, de CNN à Europe 1, du colombien El Tiempo à l’œcuménique La Croix, de Valeurs actuelles à France Inter etde Fox News à France Culture ou Libération, la logique de l’émotion et l’hostilité systématique à l’égard de la « révolution bolivarienne » prévalent sur le travail de vérification ou même la simple réflexion. Qu’on leur balance 18 000, 8 000, 5 000 morts (sur une période d’une ou six années), à quelques mois d’intervalle, ou pourquoi pas au même moment, peu importe aux petits soldats de la grande presse, écrite parlée et télévisée : ils diffusent. Ils ont leur content de morts et d’atrocités. Ils peuvent également se prévaloir de la quintessence de l’incurie.

Dans son rapport de l’an dernier sur la « répression de la dissidence pacifique » et ses fameuses 5 287 victimes en 2018, Mme Bachelet précisait : « L’information analysée par l’ONUCDH indique que beaucoup de ces morts violentes pourraient constituer des exécutions extrajudiciaires ».
Perdu au milieu du rapport de Human Right Watch qui a ameuté la planète sur les 18 000 martyres assassinés par les sbires de Maduro, on pouvait découvrir cette perle : « Personne n’a encore compilé des informations détaillées permettant de savoir si ces éliminations commises par les forces de sécurité ont été des exécutions extrajudiciaires, mais… (…) »
Même procédé dans le Rapport produit ces derniers jours par la Mission onusienne, comme on l’a vu précédemment dans la réponse que nous a fait M. Fortune Conor. « (…) La Mission a (…) également examiné plus de 2500 incidents supplémentaires impliquant plus de 5000 meurtres par les forces de sécurité, bien que tous n’aient pas nécessairement été arbitraires. »

Le vocabulaire n’a rien d’innocent (pas plus que le nombre des cas censément « analysés » et non simplement « examinés »). Un dangereux délinquant abattu dans des conditions « pas nécessairement arbitraires » n’est pas victime d’un « meurtre » mais sans doute ou peut-être du funeste résultat d’un violent affrontement. Ce que l’on peut pour le moins subodorer, à titre d’exemple, en lisant ces passages ($ 1061 et 1063) perdus au milieu des plus de 400 pages reprenant de A à Z le discours des franges les plus radicales de l’opposition vénézuélienne : « Début 2015, les gangs criminels opérant à El Cementerio, El Valle et Cota 905 auraient fusionné (…) En 2016, le gang comptait entre 70 et 120 membres, utilisant la Cota 905 comme base d’extorsion, d’enlèvement, de vol de véhicules et de trafic de drogue. Le gang disposait d’un arsenal important comprenant des grenades, des fusils et des armes légères. (…) Avant l’arrivée de l’OLP [Opérations pour la libération du peuple [9]] à La Cota 905 en juillet 2015, il y avait eu une série d’attaques contre la police de Caracas et une contre un membre du gouvernement. Le 5 juin 2015, cinq officiers de police ont été blessés par un groupe d’individus lourdement armés. Ce même mois, le 20 juin 2015, le véhicule blindé transportant le ministre des sports Pedro Infante a été attaqué à l’aide d’armes à feu, bien que personne n’ait été blessé. Le lendemain, 21 juin 2015, deux agents de la PNB [Police nationale bolivarienne] ont été blessés dans le secteur de Los Laureles. » Contexte qui permet à Mme Valiñas d’affirmer en conférence de presse que les « meurtres » (attribués à la « répression ») ont lieu « sous le couvert du combat contre la criminalité ». Sachant qu’elle n’a manifestement jamais entendu parler de la situation chaotique des Etats jouxtant la frontière colombienne, infestés de groupes paramilitaires infiltrés [10].

En tout état de cause, qu’on lise le document à l’endroit, à l’envers, en commençant par le haut ou par le bas, rien ne confirme le terrible bilan attribué aux forces de sécurité. Les affirmations péremptoires n’y sont justifiées que par une litanie de conditionnels : « Il existe des motifs raisonnables de croire que Maduro et ses ministres de l’Intérieur et de la Défense ont ordonné ou contribué… »  ; « La mission a trouvé des motifs raisonnables de croire que les autorités et les forces de sécurité vénézuéliennes… »  ; « La Mission trouve des motifs raisonnables de croire que des détentions arbitraires ont été utilisées pour attaquer des personnes en raison de leur affiliation politique, de leur participation, de leurs opinions, ou expressions pendant la période considérée. »
En ce qui nous concerne, nous avons des motifs raisonnables de croire qu’aucun jury d’Assises ne condamnerait un prévenu sur des bases aussi vaporeuses. Ce que confirment d’ailleurs les auteurs du Rapport lorsque, après avoir osé un extravagant « la Mission considère que les faits sont établis s’il existe des motifs raisonnables de les affirmer » (§ 1977)ils se doivent de concéder : « Les conclusions de la Mission n’équivalent pas à une condamnation pénale et les informations présentées ici sont, à bien des égards, inférieures à ce qui serait nécessaire pour obtenir une condamnation pénale. » On osait à peine le suggérer…

Par la voix de son ministre des Affaires étrangères Jorge Arreaza, Caracas a dénoncé un document « truffé de contrevérités, élaboré à distance, sans rigueur méthodologique par une mission fantôme dirigée contre le Venezuela et contrôlée par des gouvernements inféodés à Washington ». Un grand classique : qu’il soit de droite (Colombie, Bolivie) ou de gauche (Venezuela, Nicaragua, Equateur du temps de Rafael Correa), tout gouvernement rue dans les brancards quand il est pareillement mis en cause par l’ONUCDH ou, plus spécifiquement s’agissant de cette partie du monde, par la Cour interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH), qui dépend d’une succursale de Washington, l’Organisation des Etats américains (OEA). Pour autant, et pour en rester au cas qui nous intéresse, rien ne permet d’affirmer que Caracas a tort par définition.

Trois « experts » ont mené cette « enquête ». Deux, Marta Valiñas (Portugal) et Paul Seils (Royaume-Uni), ont fait leur carrière sein de ce qui – la « défense des droits humains » – est devenu une vaste bureaucratie. Y « faire du chiffre » (comme, dans un autre registre, la police française du temps de Nicolas Sarkozy) et enchaîner les dénonciations globalement alignées sur la doxa géostratégique dite « occidentale » permettent de s’y assurer une trajectoire professionnelle réussie. Compte tenu des luttes d’influence et des rapports de force au sein de l’ONU et de son Conseil des droits de l’Homme, une investigation par trop en décalage avec les « attentes » des commanditairesrendrait hautement aléatoire la perspective d’un nouveau poste ou d’une autre Mission (assez confortablement rémunérés).
Marta Valiñas, donc, est passée de diverses ONG à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) [11] et à la Cour pénale internationale (CPI). Paul Seils a pour sa part travaillé pour l’ONUCDH, la CPI et l’Institut européen de la paix (IEP), dont il est l’actuel vice-président. Créé en 2014 par neuf ministres européens des Affaires étrangères [12], l’IEP s’inspire des modèles de l’US Institute of Peace, outil du gouvernement américain, et de Swisspeace, son équivalent helvétique. La « société civile » n’a pas grande implication là-dedans.

Dernier pilier du trio de limiers « indépendants », le chilien Francisco Cox Vial a lui été employé au sein du « Programme de justice internationale » de… Human Right Watch ainsi que par la CIDH (sur le cas des 43 étudiants mexicains disparus à Ayotzinapa) ; en tant qu’avocat pénal, il a défendu dans son pays nombre de notables de la droite dure et patronale parmi lesquels, en 2019, la ministre de l’Education du gouvernement de Sebastián Piñera, Marcela Cubillos. Fille du premier ministre des Affaires étrangères de la dictature du général Pinochet, celle-ci était sous le coup d’une « accusation constitutionnelle » présentée par le Parti socialiste à la Chambre des députés [13]. Finalement blanchie (par 77 voix contre 73), la « pinochettiste » assumée a démissionné le 28 février 2020 et a rejoint depuis la campagne menée par la droite dure contre un changement de Constitution.
Le 25 octobre 2019, alors qu’une répression policière féroce éborgnait, mutilait et tuait au cœur des foules chiliennes défilant et manifestant, Cox Vial s’est distingué dans un entretien accordé au quotidien La Tercera en niant contre toute évidence le viol systématique des droits humains, en affirmant « les institutions et l’Etat ont fonctionné » et en défendant le gouvernement Piñera [14].

C’est à distance, sans jamais pénétrer sur le territoire vénézuélien, et en contexte de pandémie limitant les déplacements et les rencontres depuis de longs mois, que les limiers de la Mission ont enregistré les 274 témoignages de victimes directes, de leurs proches, de témoins, d’ex-fonctionnaires de l’Etat bolivarien, d’avocats, de représentants d’ONG, de rapports, de « documents confidentiels », sans parler des « sources ouvertes » (lire : les médias d’opposition).
Interrogé par la chaîne télévisée EVTV, de Miami, sur la manière dont la Mission a établi le contact avec ces accusateurs, Cox Vial a révélé : « Nous avons lancé un appel public pour que l’information nous soit communiquée. Il y avait des intermédiaires, des personnes qui se sont connectées par le biais du site web ; c’est de nombreuses manières différentes que ces sources nous sont parvenues (…) Tous, pour des raisons de sécurité, ont parlé de manière anonyme [15]. » Sans vouloir se montrer trop tatillon, on se permettra de noter que, côté rigueur scientifique et objectivité des sources, ce type de procédure engendre davantage de problèmes qu’il n’en résout.

Dans le même entretien, Cox Vial a refusé de révéler le nombre de fonctionnaires actifs ayant collaboré pour dénoncer le « chavisme » et ses crimes contre l’Humanité. Pourtant, le rapport allègue de leur participation avec une particulière insistance. De même qu’il laisse une place de choix, pour ne pas dire qu’il élève au rang de « star », un ex-responsable éminent du « régime », l’ancien directeur du Service national de renseignement bolivarien (SEBIN), le général Christopher Figuera. Evoquant avoir découvert une « culture de la torture » à son arrivée dans l’institution, celui-ci « a déclaré à la Mission que le président Maduro décidait qui devait être torturé, qui devait rester en détention et qui pouvait être libéré. » Du « très lourd », comme on dit.

Pour la petite (ou la Grande) histoire, et s’agissant de cet ex-général, on précisera ici quelques détails pas forcément secondaires. Aide de camp d’Hugo Chávez pendant douze ans, Figuera est devenu directeur de la Direction générale du contre-espionnage militaire (DGCIM) en 2017, puis du SEBIN le 30 octobre 2018 (après que son prédécesseur, le général Gustavo González López, ait été déplacé de la fonction suite au décès de Fernando Albán, conseiller municipal du parti d’opposition Primero Justicia, mort en tombant de la fenêtre du dixième étage d’un immeuble du SEBIN où il était détenu ; le gouvernement affirma qu’il s’agissait d’un suicide, l’opposition dénonça un assassinat).
Dès le 15 février 2019, Figuera tombe sous le coup de sanctions étatsuniennes (Executive Order n° 13692) pour son rôle de chef d’une institution réprimant « ceux qui veulent un changement démocratique au Venezuela ». Confronté à ce type de menace, chacun se retrouve face à sa conscience et se soumet ou pas. Figuera choisit de basculer. Le 30 avril 2019, il participe à l’ « Opération Liberté », une tentative de coup d’Etat menée par Juan Guaido qu’accompagne un groupuscule de militaires. Une escouade des fonctionnaires du SEBIN libère l’un des chefs emblématiques de l’opposition, Leopoldo López, assigné à résidence en vertu de l’assouplissement d’une condamnation à 13 ans et 6 mois de prison pour son rôle dans le déclenchement des « guarimbas » (violence insurrectionnelle) de 2014 (43 morts, dont neuf policiers, et plus de 800 blessés). Toutefois, le « pronunciamiento » échoue. Tandis que López se réfugie dans l’ambassade d’Espagne, Figuera disparaît. Quelques jours plus tard, il rejoint sa famille préalablement mise à l’abri à Miami, où il est accueilli à bras ouverts par ceux qui la veille le traitaient d’assassin.

La défection du général est confirmée le 7 mai par le vice-président américain Mike Pence en personne, qui annonce la levée « immédiate » des sanctions le concernant. Depuis Bogotá (plus que jamais capitale du Venezuela de Guaido), l’ambassade des Etats-Unis communique : « La mesure adoptée aujourd’hui en accord avec le Département d’Etat démontre que les sanctions américaines ne sont pas nécessairement permanentes et ont comme objectif de favoriser un changement positif de conduite [16]. » Washington confirme, à l’intention des membres des Forces armées nationales bolivariennes (FANB) : « Il s’agit là d’un exemple à suivre ». Dès lors, Figuera remplit à la perfection le contrat de « collaborateur » qui lui garantit un séjour serein plutôt qu’un cul-de-basse-fosse au Pays de la Liberté. Multipliant les accusations spectaculaires contre Maduro et son entourage, il va jusqu’à « révéler » que le groupe « terroriste » libanais du Hezbollah opère à Caracas, à Maracay et dans la région insulaire de Nueva Esparta, avec la bénédiction du gouvernement.

S’agit-il là d’un témoin hautement crédible ? Peut-être bien que oui, mais sûrement que non. N’importe qui en conviendrait. Même nos aventuriers des droits de l’Homme perdus. « La Mission est consciente de son rôle reconnu dans la tentative de coup d’Etat d’avril 2019 et de son intention exprimée d’impliquer le président Maduro dans la commission de crimes graves », note-t-elle en préambule (§ 15). Néanmoins, « la Mission s’est appuyée sur certaines des informations fournies par M. Figuera, citées tout au long de ce rapport, en appliquant le critère de la preuve raisonnable. Ce faisant, la Mission note que d’autres informations reçues, y compris d’autres initiés – anonymes, témoins oculaires, sources vérifiables et vérifiées, repentis, délateurs récompensés ? –, corroborent certaines parties des déclarations fournies par M. Figuera et que les informations fournies par le général Figuera étaient, à première vue, cohérentes et plausibles sur le plan interne.  » D’autant que (c’était couru d’avance, ça ne pouvait pas se terminer autrement) : « La Mission n’a pas eu connaissance de plaintes de torture pendant la période où il était directeur.  »

Dans sa logique a géométrie très variable, la Mission évacue le fait que Figuera a également dirigé la Direction générale du contre-espionnage militaire (DGCIM), qu’elle met autant en cause que le SEBIN tout au long de son document, et en particulier dans le passage suivant : « Les commandants, y compris les autorités de haut niveau au sein du SEBIN et de la DGCIM, avaient pleinement connaissance de ce type de crimes, qui se produisaient souvent dans les bâtiments mêmes où ils travaillaient. »
Autre détail amusant : le 6 mai 2019, alors qu’il est toujours attaqué par certaines ONG pour son rôle passé au sein de l’appareil bolivarien, Figuera répond au quotidien de droite espagnol ABC : « Elles le font pour justifier les fonds que leur assigne l’USAID » (une agence officielle étatsunienne liée au Département d’Etat) [17].

Egalement victimes de la répression (§ 257) : les militaires et leurs associés. Dans son intention de blanchir les actions criminelles auxquelles le pouvoir a dû répondre, la Mission n’a pas peur de se ridiculiser. Qu’on en juge : « Depuis 2017, il y a eu un certain nombre d’arrestations d’officiers militaires en exercice et retraités, qui auraient été impliqués dans des tentatives de coup d’Etat visant à renverser le gouvernement du président Maduro. Le nombre de conspirations présumées a augmenté, de même que le nombre d’actes d’opérations de contre-espionnage à leur encontre [18]  ». Une réaction manifestement excessive ! Pourquoi le pouvoir, après s’être laissé déstabiliser, ne se contente-t-il pas de capituler ?

A ajouter au passif : « Des civils ont également été tués, à la suite d’opérations militaires, comme celle menée dans la sous-région de Barlovento, dans l’Etat de Miranda, à la mi-octobre 2016, peut-on lire dans le résumé du Rapport, l’élément le plus communément survolé par les médias. Celle-ci s’est terminée par un massacre après que des soldats aient arbitrairement détenu 35 hommes, dont certains ont disparu et ont été torturés. Douze victimes, toutes âgées de 30 ans ou moins, ont été exécutées extrajudiciairement et enterrées dans des fosses communes. Deux d’entre elles avaient des balles qui leur avaient transpercé le crâne et dix autres avaient probablement des blessures à la machette à la poitrine, au cou et à la tête. »
Un détail manque (brièvement mentionné dans le Rapport complet) à ce récit terrifiant : dès que les faits ont été dénoncés par des proches des victimes, une enquête a été diligentée. C’est l’unité d’investigations scientifiques, pénales et criminelles (CICPC) qui, le 25 novembre 2016, a découvert les fosses communes. Depuis février 2017, douze soldats appartenant au Bataillon 323 de la Caraïbe sont incarcérés. Deux d’entre eux ont été condamnes à vingt-deux ans et neuf mois de prison (le Ministère public a fait appel et en réclame vingt-six). Les procès des autres militaires, dont le lieutenant-colonel Rojas Córdova, sont toujours en cours. Vous avez dit « impunité » systématique ?

D’après le procureur général William Saab, 565 fonctionnaires des corps de sécurité de l’Etat ont été inculpés depuis août 2017, parmi lesquels 31 civils, 143 membres du CICPC et 138 de la Police nationale bolivarienne (PNB), pour homicide, torture, traitement cruel et inhumain, privation de liberté ; 127 agents de la sécurité de l’Etat et 13 civils ont été condamnés, dont 36 de la PNB et 26 de la Garde nationale bolivarienne (GNB).
Nul n’est tenu de croire Saab à 100 %. Toutefois, on ne voit pas en quoi seraient davantage crédibles un certain nombre des ONG vénézuéliennes qui ont alimenté le Rapport de leurs témoignages « accablants » : le Comité des familles des victimes du Caracazo (COFAVIC, financé par la Fondation Konrad Adenauer et l’USAID) ; le Centre de Justice et paix (CEPAZ, tributaire de fonds de l’Union européenne) ; l’Association civile contrôle citoyen (liée au Département d’Etat américain) ; le Forum pénal (dépendant financièrement de Freedom House) ; Espace public (l’USAID et Freedom House à nouveau) ; etc…

Et, au fait… Quid l’ex-procureure générale Luisa Ortega, titulaire de la fonction durant dix années avant d’être destituée le 5 août 2017 et de faire défection ? Elle a été haïe pour son action « répressive » pendant les « guarimbas » de 2014 qu’elle jugeait alors (à juste titre, de notre point de vue) « violentes, agressives, mettant en danger la liberté de ceux qui n’y participent pas » et « financées par les Etats-Unis », avant de faire emprisonner et condamner Leopoldo López, le héros des opposantsS’étant démarquée du pouvoir, accusée conjointement avec son époux Germán Ferrer (député du Parti socialiste unifié du Venezuela ; PSUV) de corruption et extorsion à la tête du Ministère public, elle s’est enfuie en Colombie. Elle y siège désormais en tant que « procureure générale en exil » au sein du Tribunal suprême de justice (TSJ) fantoche, dépourvu de tout pouvoir, mis en place par Guaido dans l’enceinte du Parlement du pays voisin. Ortega est donc désormais une amie. A ce titre, elle est citée à plusieurs reprises dans le Rapport qu’elle a nourri de ses accusations, mais pas pour son rôle dans l’ « atroce » répression des « guarimbas (sur laquelle elle ne s’exprime pas, laissant à d’autres le soin de les dénoncer).

L’un des principaux arguments développé par la Mission a été d’expliquer que, si elle n’a pu enquêter sur le terrain – ce que lui reproche vivement Caracas –, c’est précisément parce que le gouvernement vénézuélien ne l’a pas autorisée à entrer dans le pays. Ce qui est vrai. Dès avant le vote entérinant la création de cette Mission, l’ambassadeur vénézuélien auprès de l’ONU, Jorge Valero, avait averti que son pays n’entendait pas coopérer avec les enquêteurs, soulignant que Caracas avait mis sur pied une « coopération technique » avec la Haute-Commissaire aux droits humains Michelle Bachelet. Ce qui est vrai aussi ! « L’imposition de mécanismes de surveillance supplémentaires ne comptera jamais sur le consentement de mon pays », ajouta donc Valero.
Là n’est pas le moindre paradoxe d’une période marquée, quoi qu’on en pense, par une incontestable décrispation. Le 31 août, fruit des négociations menées avec la faction grandissante de la droite qui, lasse des extravagances « Trumpo-Guaidoliennes », entend participer aux élections législatives prévues le 6 décembre prochain, le président Maduro a gracié cent dix opposants, élus, activistes et militants poursuivis ou condamnés pour délits à caractère politique. Le 14 septembre, alors que n’avait pas encore explosé la bombe de la « Mission des enquêteurs indépendants », Mme Bachelet se félicitait de cet élargissement et annonçait que le pacte signé un an auparavant entre son Bureau et le gouvernement bolivarien allait être renouvelé d’un commun accord pour une année afin d’accentuer la coopération engagée, grâce à un déploiement renforcé de six fonctionnaires de l’ONU dans le pays. Au cours de la semaine précédente, précisa Mme Bachelet, ses fonctionnaires (présents sur place, eux) avaient visité les sièges du SEBIN et de la DGCIM, s’y entretenant avec trente-neuf personnes emprisonnées pour raisons politiques. Elle souligna qu’au cours des douze derniers mois, ont été réalisées quatorze visites de prisons. « Ces visites ont constitué un saut qualitatif remarquable. J’espère que cette pratique constructive se poursuivra et servira à améliorer la condition des détenus et que d’autres centres emblématiques pourront être visités prochainement. »
Le rôle ambigu de Mme Bachelet à l’égard du Venezuela ne doit pas empêcher de souligner cette avancée [19]. On peut d’ailleurs subodorer que la substance ravageuse du Rapport, fruit d’une initiative du Groupe de Lima, a entre autres objectifs de torpiller ces relations de dialogue entamées avec le gouvernement Maduro. Certes, si elles se poursuivent, ces relations permettront une amélioration de la protection des droits humains. Mais, en réalité, il s’agit là de la dernière des préoccupations de Washington et du camp Guaido (Donald Trump ne menace-t-il pas pas de sanctions les magistrats de la CPI qui oseraient s’en prendre aux Etats-Unis ?). Tous n’ont qu’un objectif : faire « tomber » Maduro et, à travers lui, le « chavisme ». Ce Rapport dit « de l’ONU » sert à merveille leurs desseins. Quarante-cinq fonctionnaires de l’administration vénézuélienne y sont nommément accusés – les plus mentionnés s’appelant Nicolás Maduro (cité 335 fois) et le président de l’Assemblée nationale constituante Diosdado Cabello (mis en cause 66 fois).

Un tel éclairage concernant un chef d’Etat en exercice est sans précédent dans la région. « En Amérique latine, plusieurs ont été signalés par différentes organisations, d’anciens gouvernements au Guatemala, au Pérou, au Honduras, au Chili, en Argentine, dans d’autres pays, a confié Valiñas en conférence de presse, manifestement très satisfaite de son rôle dans cette opération. Mais si nous parlons d’être identifiés par une Mission de détermination des faits de l’ONU, non, ça n’était jamais arrivé. » Dans quelques jours, Guaido reprendra l’argument avec délectation.
En ce sens, les réactions engendrées par la publication du Rapport seront sans surprise. Lors d’un point téléphonique avec des journalistes, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo l’a qualifié d’ « extraordinaire », prouvant, s’il était encore nécessaire, qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Le 20 juin, Pompeo accusait d’hypocrisie le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU – dont les Etats-Unis se sont retirés en 2018 –suite au vote d’une résolution condamnant le racisme et les violences ayant suivi la mort de George Floyd. Maduro a « anéanti son propre peuple » et « doit partir », a ajouté Pompeo le 18 septembre depuis le Guyana, lors d’une tournée de quatre jours en Amérique du Sud, qui l’a également amené au Suriname ainsi qu’au Brésil et en Colombie des très droitiers présidents Jair Bolsonaro et Iván Duque. Sur quatre pays, trois frontaliers du Venezuela, qui constitua le centre des conversations.
Lors de sa dernière étape, à Bogotá, Pompeo se tenait tout sourires aux côtés de Duque quand celui-ci, au cours d’une conférence de presse surréaliste dans un pays où les dirigeants sociaux et populaires « se font tirer comme des lapins », a appelé la communauté internationale à agir contre son homologue vénézuélien en raison de ses « crimes contre l’humanité ».

Dans cette perspective désormais agitée en permanence, l’impérialisme et les extrémistes vénézuéliens peuvent s’appuyer sur la caution de leurs chiens de garde qui, depuis des lustres, préparent les opinions publiques du monde entier.
Dans un Tweet, le directeur « Amériques » de Human Right Watch (HRW), José Miguel Vivanco, a considéré comme « découverte la plus notable » de cette enquête le fait que Maduro en personne et ses ministres de l’Intérieur (Néstor Reverol) et de la Défense (Vladimir Padrino López) soient désignés comme les instigateurs de « crimes aberrants ».
Comme HRW, Amnesty International bénéficie d’un statut consultatif spécial aux Nations unies. Le 20 mai 2019, appuyant elle aussi le Groupe de Lima, elle a recommandé la création de la fameuse commission d’enquête par le Conseil des droits de l’homme et « l’activation de la compétence universelle ». Cette procédure du droit international estime que n’importe quel Etat est compétent pour la poursuite et le jugement d’un crime, même si celui-ci n’a pas été commis sur son territoire, ou a été commis par une personne étrangère à l’encontre d’une victime étrangère, sans que cet Etat lui-même soit la victime de l’infraction. A court ou moyen terme, une arme de plus dans l’obscène « chasse au Maduro » – dont la tête a déjà été mise à prix quand l’administration Trump, en mars dernier, a offert 15 millions de dollars (12,6 millions d’euros) pour toute information pouvant conduire à sa capture !
« Disons que si Maduro se rend la semaine prochaine dans un pays qui accepte le principe de la compétence universelle, commente Marco Roscini, professeur de droit international de l’Université de Westminster, il pourrait théoriquement être arrêté dès son arrivée, si un tribunal ou un procureur en décide ainsi. Le problème est que Maduro est un président en exercice, il bénéficie donc de l’immunité présidentielle (…) Toutefois, après avoir quitté ses fonctions, s’il le fait un jour, il pourrait être poursuivi dans un autre pays du monde par un tribunal national pour les crimes contre l’humanité qu’il a commis lorsqu’il était président [20] »

A travers une conférence de presse informelle donnée sur l’application Zoom, depuis sa luxueuse chambre d’hôtel, à Washington, en marge de la 75e Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (au sein de laquelle s’est officiellement exprimé le président légitime de la République bolivarienne du Venezuela, Nicolás Maduro), Guaido en a appelé à la mise en œuvre de la « Responsabilité de protéger » (« Responsibility To Protect » ou R2P), les mécanismes qu’il a qualifié de « diplomatie préventive » étant « épuisés ». Sans préciser s’il envisageait des conséquences aussi globalement positives pour la population que celles constatées dans un autre pays récemment « protégé », la Libye, le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), Luis Almagro, a vigoureusement appuyé l’idée : « Dans le domaine des droits de l’homme, la rapidité d’action des organes impliqués dans leur défense est urgente. C’est littéralement une question de vie ou de mort », a-t-il déclaré.
Prévu à l’origine pour être révélé le 23 septembre, ce Rapport « dévastateur », on l’a vu, a été précipitamment porté à la connaissance des médias et du public dès le 14. Une course de vitesse était en effet engagée. Pompeo avait besoin de ces « révélations » spectaculaires pour donner du relief aux objectifs de sa tournée sud-américaine et re-légitimer ses peu reluisants alliés d’extrême droite, Duque et Bolsonaro.
Par ailleurs, et surtout, il s’agit désormais d’exercer une forte pression sur l’Union européenne. Jusque-là inconditionnellement alignée sur Washington, celle-ci laisse apparaître des signes de distanciation. Comme il l’a fait avec l’ONU, le pouvoir vénézuélien lui a demandé d’envoyer des observateurs lors des élections législatives de décembre prochain. Jusque-là sans résultat. « Les conditions pour des élections transparentes ne sont pas réunies, a répondu en substance le chef de la diplomatie européenne Josep Borell et, bien que cette échéance conforme à la Constitution ait été annoncée par Caracas depuis plusieurs mois, « les délais sont trop courts pour organiser une mission d’observation d’ici le 6 décembre prochain ». Une déclaration audacieuse : s’agissant du scrutin présidentiel bolivien du… 18 octobre, sous la coupe d’un gouvernement de facto issu d’un coup d’Etat, ce problème de « délais » ne s’est jamais posé !

Toutefois, estimant encourageantes les mesures de libération d’opposants annoncée par Maduro, la ministre des Affaires étrangères espagnole Arancha González Laya vient de déclarer que son pays « pourrait appuyer le processus électoral ». Même Paris, on le sait de source sûre, se pose des questions : on y estime à présent que l’« aventure Guaido » a piteusement échoué et que, en voulant la perpétrer, les Etats-Unis se fourvoient. On jouerait volontiers, au Quai d’Orsay, voire à l’Elysée, la carte Henrique Capriles. Dirigeant historique de l’opposition, candidat de la droite à la présidence en 2012 et 2013, contre Chávez puis Maduro, celui-ci, le 2 septembre, s’est prononcé pour une participation massive aux législatives, que prétendent boycotter le président autoproclamé et les siens.
Même la Conférence épiscopale vénézuélienne, l’un des secteurs traditionnellement les plus anti-chavistes du pays, semble avoir abandonné ses rêveries purificatrices en publiant un communiqué dans lequel elle demande à l’opposition de prendre ses responsabilités et de rejeter l’abstention. La voie interventionniste et insurrectionnelle semble prendre l’eau.
Or, pour en revenir aux préoccupations de la Maison-Blanche, le 17 septembre, doit débuter une réunion par vidéoconférence du Groupe international de contact (GIC) sur le Venezuela – lequel rassemble des pays européens (dont le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie) et latino-américains [21].
Fort opportunément tombe du ciel le Maduro marqué du signe de « la Bête » qui doit permettre à Washington de garder la maîtrise du jeu.

Au nom de l’Espagne, González Laya qualifie de « préoccupant » le Rapport de la Mission. Fort des révélations qu’il contient, le porte-parole du groupe parlementaire CDU/CSU pour la politique étrangère au Bundestag, l’allemand Jürgen Hardt, intime à Maduro de « rendre le pouvoir au président légitime, Juan Guaido »  ; « une réponse convaincante de l’Union européenne et de ses alliés est nécessaire », intime-t-il aussitôt. Objectif atteint : dès le 17, malgré les réticences de l’Argentine, les membres du GIC expriment leur soutien au travail du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme et de la Mission d’enquête indépendante, expriment leur profonde inquiétude quant aux violations des droits humains au Venezuela, avant de trancher : « Pour l’instant, les conditions pour un processus électoral transparent, inclusif, libre et juste ne sont pas réunies »

Depuis, Borrell a fait savoir que, une « fenêtre d’opportunité » existant, il a « reçu des appuis » pour la poursuite de conversations destinées à obtenir de Caracas une nouvelle date de scrutin. Une mission diplomatique et « technique » de l’UE s’est envolée à cet effet le 24 septembre pour le Venezuela.
Par la voix de Manfred Weber, son président de groupe au Parlement européen, le très conservateur Parti populaire européen (PPE) a exprimé sa préoccupation et demandé des explications à Borrell en invoquant le désormais célèbre rapport de l’ONU et une possible saisine de la CPI : « Légitimer le dictateur Maduro et lui offrir une quelconque perspective de normalité internationale serait inacceptable. » Pour le Département d’Etat, la sous-secrétaire adjointe du Bureau de l’Hémisphère occidental (l’Amérique latine), Carrie Filipetti, a manifesté une réprobation plus menaçante que diplomatique : « Nous espérons que ce message est vraiment clair pour nos partenaires internationaux, et en particulier pour le Haut Représentant Borrell, qui doit comprendre que ce ne sont pas des gens qui vont tenir des élections libres et équitables. Ce sont des meurtriers, des tyrans et des terroristes. Nous ne devrions pas être en train de négocier avec eux. »
N’écartant pour sa part aucune éventualité, Elliott Abrams, l’homme qui dirige l’intensification de l’étranglement économique du Venezuela, a prévenu l’UE : « Des élections frauduleuses ne sont pas moins frauduleuses si elles ont lieu dans quelques mois. » 

Pour faire bonne mesure (et en attendant « mieux ») Washington a annoncé le 22 septembre que cinq premiers dirigeants de l’opposition décidée à jouer « la démocratie » tombent sous le coup de ses sanctions « pour leur complicité dans les tentatives de Maduro de déposséder le peuple du Venezuela de son droit de choisir ses dirigeants lors d’élections libres et équitables (…) En agissant de la sorte, ces individus concourent aux tentatives grossières d’un dictateur désespéré et illégitime pour s’emparer du pouvoir de facto et de le conserver », sachant que, « le 16 septembre, une mission d’enquête indépendante de l’ONU mise en place par le Conseil des droits de l’homme a fait état d’horribles violations des droits de l’homme sous le régime illégitime [22]  ».
Tout sauf le vote ! Tout sauf une Assemblée nationale renouvelée, légitime et en état de fonctionner ! A travers l’instrumentalisation des « droits de l’Homme », tel est le jeu des rouages qui font aller le Venezuela comme il va.

M.L.


[1Organe intergouvernemental, le Conseil des droits de l’Homme est composé de 47 Etats élus au scrutin secret, pour un mandat de trois ans, par l’Assemblée générale des Nations Unies.

[3« Conclusiones detalladas de la Misión internacional independiente de determinación de los hechos sobre la República Bolivariana de Venezuela », Consejo de Derechos Humanos, A/HRC/45/33CRP.11, 15 de septiembre de 2020 (document disponible uniquement en espagnol et en anglais).

[4« Venezuela. Un rapport choc de l’ONU vient étayer les accusations de crimes contre l’humanité et désigne les auteurs présumés », Amnesty International, 16 septembre 2020.

[5Le 16 septembre 1992, à la tête de son fond spéculatif Quantum, établi dans un paradis fiscal des Antilles néerlandaises, Soros a lancé un raid éclair sur la Banque d’Angleterre (la banque centrale du Royaume-Uni), la pillant de 1,1 milliard de livres en une seule journée.

[8Lire « Venezuela : Aux sources de la désinformation » – http://www.medelu.org/Venezuela-aux-sources-de-la-desinformation

[9Opérations policières mises en place pour lutter contre la criminalité.

[10A l’heure où nous rédigeons cet article, un affrontement avec un groupe de dissidents des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ou de paramilitaires aurait, dans l’Etat d’Apure, fait 15 victimes parmi ces derniers et 4 au sein des Forces de sécurité.

[11Organisation issue en 1995 de l’ensemble des négociations tenues à partir de 1973 sous l’appellation de CSCE [Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe]) entre les Etats européens, le Canada et les Etats-Unis, afin d’établir un système de sécurité et de coopération en Europe. La CSCE avait elle-même adopté l’Acte final du Sommet d’Helsinki (1975) précisant les principes régissant les relations entre les Etats signataires, dont l’URSS et ses alliés (notamment l’inviolabilité des frontières et le respect des droits de l’homme).

[12Belgique, Finlande, Italie, Hongrie, Luxembourg, Pologne, Espagne, Suède, Confédération helvétique.

[13Dans le système chilien, l’ « accusation constitutionnelle » est un processus de nature juridique et politique, semblable au processus de destitution.

[18 « Le nombre d’opérations ou de coups d’Etat allégués par de hauts fonctionnaires du gouvernement, note le rapport, est passé de 3 entre 2014 et 2016 à au moins 16 entre 2017 et 2020. Cela s’ajoute à d’autres cas de conspirations militaires présumées en dehors du cadre d’une opération spécifique. »

[20 BBC News, Londres, 17 septembre 2020.

[21Côté « latino », le Costa Rica, l’Equateur et le Panamá font partie de ce GIC créé le 7 février 2019 à l’initiative du Mexique et de l’Uruguay ; l’Argentine (de centre gauche) vient de le rejoindre, tandis que la Bolivie (d’extrême droite) l’a quitté.