“Réfléchir avec les latino-américains” : entretien avec Maurice Lemoine pour la sortie de son livre “Les enfants cachés du général Pinochet”

Journaliste et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, Maurice Lemoine (ici au Paraguay) couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez  Presidente 1”,  « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains á Miami” et “Les enfatns cachés du général Pinochet”

Journaliste et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, Maurice Lemoine (ici au Paraguay) couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains á Miami” et “Les enfants cachés du général Pinochet

Depuis l’uniformisation des médias dans les années 80, l’Amérique Latine n’apparaît plus que lorsqu’un pic de désinformation épouse un programme de déstabilisation ou comme objet victimaire, humanitaire (indigènes, écologie…). Les 99 % du temps et de l’espace d’un sujet historique restent hors de portée de l’occidental.
Le nouveau livre de Maurice Lemoine que publient les Editions Don Quichotte jette un pont. Les 716 pages des Enfants cachés du général Pinochet ont la force du cinéma de Francesco Rosi. Le thriller populaire fait avancer l’enquête à grand renfort de détails “vécus” sans renoncer aux surimpressions de cartes et de listes, et finit par nous arracher à notre fauteuil comme dans l’Affaire Mattei. En plus, ici, les peuples font l’Histoire (ce qui rappelle l’épique Salvatore Giuliano). Il faut vivre les histoires avant de les raconter, et vivre l’Amérique Latine tend à rendre meilleur : ce qui nous donne un style aux antipodes de la morgue du journalisme franco-français.

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Thierry Deronne - Cours d’Histoire ou sirène d’alarme ? 

Maurice Lemoine - En Europe en général et en France en particulier, bien peu comprennent réellement ce qui se passe en Amérique latine depuis la fin des années 1990. Et bien peu soutiendraient que, depuis cette fin de XXe siècle, une série de coups d’Etat et de tentatives de déstabilisation ont secoué la région. Ce constat est à l’origine du projet : expliquer dans quelles conditions on renverse, aujourd’hui, un Président démocratiquement élu.

Mais très vite, un impératif a surgi : pour expliquer ce qu’est un « coup d’Etat moderne », encore faut-il en comparer les modalités à celles du passé. Double objectif : rappeler à tout le monde (et en particulier aux jeunes  générations, pour qui tout cela est bien lointain) que la notion de coup d’Etat ne se résume pas à un nom : Pinochet. Mettre en évidence les différences entre passé et présent, mais aussi les points communs (beaucoup plus nombreux qu’on imagine). D’où le résultat inattendu (y compris pour l’auteur !) : d’un projet modeste – les « golpes light » d’aujourd’hui – on a débouché sur une histoire plus ambitieuse de l’Amérique latine à travers les coups d’Etat – depuis le début de la Guerre froide, car le XIXe siècle mériterait 700 pages à lui tout seul (mais l’éditrice aurait craqué !).

Photo prise par Juan Pérez Terrero lors de l’invasion de la République Dominicaine par 42.000 marines en 1965. L'étudiant Jacobo Ricón résiste au soldat états-unien qui lui ordonne de ramasser des ordures.

Photo prise par Juan Pérez Terrero lors de l’invasion de la République Dominicaine par 42.000 marines en 1965. L’étudiant Jacobo Ricón résiste au soldat états-unien qui lui ordonne de ramasser des ordures.

T.D. - Si l’Amérique Latine d’aujourd’hui reste menacée par les “enfants de Pinochet”, son unité et ses relations multipolaires ne l’éloignent-elles pas de ce passé ?

M.L. – Quand, le 9 mars 2015, Barack Obama signe un « Executive Order » décrétant une « urgence nationale » en réponse à « la menace inhabituelle et extraordinaire » que représente le Venezuela  « pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis » (!!!) et que, dès le 14 mars, les Etats membres de l’Unasur manifestent leur rejet unanime de ce décret et réclament son abrogation, on peut effectivement être amené à considérer que la nouvelle configuration de l’intégration latino-américaine (Alba, Unasur, Celac), en modifiant profondément les rapports de force et de sujétion, rend improbable l’imposition de sa politique au sous-continent par Washington.

Mais force est de constater que, malgré cette situation nouvelle, sur les cinq pays ciblés depuis 2002 (Venezuela, Haïti, Bolivie, Equateur, Paraguay), deux ont vu un coup d’Etat réussir : le Honduras et le Paraguay. Que l’offensive se poursuit, contre le Venezuela et, à un degré moindre, contre l’Argentine. Et que le travail de sape effectué dans la durée par Washington et les oppositions internes, via les médias, a globalement réussi à neutraliser une analyse rationnelle et une potentielle réaction de l’« opinion internationale » en cas de coup de force, violent ou insidieux, dans ces pays.

T.D. - La droite latino-américaine, minoritaire dans les urnes, est majoritaire médiatiquement. En déguisant ses campagnes contre le choix des électeurs en «révoltes populaires» contre Maduro, Fernandez, Roussef ou Correa, n’est-ce pas d’abord contre les citoyens européens que sévissent les Paulo Paranagua (« Le Monde ») ? La coupure des occidentaux avec le monde ne risque-t-elle pas de se retourner contre eux ?

M.L. – Réponse dans ce titre (parmi la pléthore relevée quotidiennement) du quotidien Le Monde du 19 mars 2015 : « Alexis Tsipras fait l’unanimité contre lui à Bruxelles » (sous-entendu : et chez les citoyens civilisés). La guerre de propagande déclenchée contre les gouvernements progressistes d’Amérique latine par l’infernal trio « économico-politico-médiatique » a pour objet, implicite et explicite, la disqualification de quiconque remet en cause le dogme des dirigeants euro-états-uniens : « TINA » (« There is no alternative »). Il faut à tout prix qu’échouent les expériences diverses menées outre-Atlantique pour que la contagion ne s’étende pas. Et si, du fait de peuples « irresponsables », ces expériences, vote après vote, se voient confirmées au pouvoir, il convient de les affaiblir, à travers un tissu d’omissions, de distorsions et de contre-vérités. Avant, si possible, de les éliminer.

Comment procéder (et on entre là dans le phénomène de la « déstabilisation moderne ») ? A la manière dont, dans l’arène, le picador (journaliste ou assimilé), monté sur un cheval protégé par un caparaçon (la « liberté d’expression »), enfonce la pique pour couper les muscles du cou du taureau, avant que ce dernier, déjà très diminué, ne soit lacéré par les banderilles des peones (éditorialistes), qui le rendent « toréable », et qu’enfin le matador (le tueur), dans son habit de lumière (le néolibéralisme), ne le mette à mort, se faisant passer sans trop de risques pour un héros (de la démocratie). Bien entendu, on a vu parfois certains matadores se faire encorner – tels les célèbres vénézuéliens Pedro Carmona, Carlos Ortega, Leopoldo López ou Antonio Ledezma, pour ne citer qu’eux – , mais cette issue contre-nature provoque et la vertueuse indignation des organisateurs et bénéficiaires financiers de la corrida, et les éditoriaux vengeurs de leurs soutiens médiatiques (alors que, faut-il le rappeler, le taureau, ce superbe animal présenté comme dangereux, est un herbivore et non un carnassier). Pour revenir aux fondamentaux, on n’inventera rien ici en rappelant la célèbre affirmation de Noam Chomsky : « Les medias sont à la démocratie ce que la propagande est à la dictature. »

T.D.On cherchera en vain un programme de parti progressiste occidental proposant de démocratiser la propriété des médias, de sevrer le service public de l’imitation suicidaire du privé, de libérer la formation journalistique de l’ « actu », bref de retrouver ce “peuple qui discute avec le peuple” selon Sartre cité dans ton livre…

couv-lemoine_2M.L. – Le malaise est profond, tant chez nombre de citoyens, de moins en moins dupes de la mainmise des groupes de pouvoir financiers sur la nature de l’information (voire le discrédit de plus en plus grand des médias), qu’au sein de la profession – où, pour les journalistes consciencieux (et il n’en manque pas), la survie passe par la soumission au « ce qu’il faut dire » et au renoncement à l’originalité.

En ce sens, en Europe, et en particulier en France, tout reste à faire. Même les plus ardents défenseurs du service public s’arrachent les cheveux : concernant l’Amérique latine (mais aussi la gauche dite « de gauche » autochtone, mise sur le même plan que le Front national pour la discréditer), et en matière de « désinformation », ses « commissaires politiques » à micros et caméras incorporés réussissent la performance de faire aussi « bien » (comprendre aussi mal) que ceux du privé. Pour tous, les lieux communs hostiles valent toujours mieux qu’une enquête en bonne et due forme. Quant aux partis progressistes (nous ne parlons pas là de l’actuelle gauche de gouvernement), ils n’ont jamais réellement mis la « dictature médiatique » en débat – soumis au chantage permanent de la « liberté d’expression ». Confondue avec « la pensée dominante », laquelle refuse au citoyen le droit d’être informé.

Veuve et orphelins d'un des paysans en lutte pour la terre et victime du "massacre de Curugaty" (Paraguay, 2012) , photo de Maurice Lemoine http://bit.ly/1DnvQgL

Veuve et orphelins d’un des paysans en lutte pour la terre et victime du « massacre de Curugaty » au Paraguay, en juin 2012. Photo : Maurice Lemoine. Lire http://bit.ly/1DnvQgL

T.D. – Tu évoques « les gamines qui vendent du chewing-gum, des brosses à dents d’occasion ou n’importe quelle camelote dans les rues » et le cycle décrit par Josué de Castro dans Géographie de la faim : “Des crabes naissent dans ces bourbiers. L’homme les pêche et les mange. Puis ses propres déchets alimentent les crabes. Et le cycle recommence jusqu’à la fin des temps”.  C’est face à cette absence d’État que tu fais revivre un Francisco Caamaño “calme, déterminé, en uniforme kaki, la mitraillette au poing (..) Ce que d’aucuns appelleraient avec ironie le côté volontiers romantique des latinos. Ce que d’autres qualifieraient de dignité d’hommes libres défendant leur patrie” Ou ce “grand gaillard barbu” de Maurice Bishop, le “jacobin noir” assassiné juste avant l’invasion de sa Grenade par les États-Unis et qui préfigure la Lettre à l’Afrique de Hugo Chávez. Il y a aussi Arosemena l’équatorien, Jesús Martinez, alias « Chuchu » le panaméen… En ces plus de quarante ans de vécu d’un continent, quelle rencontre t’a-t-elle le plus marqué, ou changé ta vie ?

Sucre Amer de Maurice LemoineM.L. – La première, en 1973, de ces gamines que, du Honduras britannique (aujourd’hui le Belize) jusqu’au Venezuela et à la Colombie, j’ai vu vendre n’importe quelle camelote dans les rues. Puis, en France, celle des exilés politiques chiliens. Puis les Veines ouvertes d’Eduardo Galeano et les Roulements de tambour pour Rancas de l’écrivain péruvien Manuel Scorza.  Puis les « esclaves modernes » haïtiens, dans l’enfer de la canne à sucre, en République dominicaine, en 1980.ACH001250332.1389946672.580x580
Puis Lucía, jeune étudiante salvadorienne passée à la guérilla en pensant que la victoire « surviendrait en trois semaines » (alors que la guerre et ses souffrances durerait des années), qui m’a accompagné pendant vingt jours sur les fronts du FMLN, dans les montagnes du Chalatenango. Puis les « cachorros » paysans du Nicaragua, en lutte contre la contra. Puis les Indiens des Communautés de population en résistance, en 1996, au Guatemala. 51VB5MZXR0LPuis le carnaval de Río, la cachaça, la musique, la joie de vivre, la vitalité des Brésiliens ! Et, en même temps, tous ces compañeros, travailleurs, paysans, déshérités, syndicalistes, lutteurs, mères, femmes , épouses, curés de gauche, journalistes honnêtes et souvent menacés, militants, militantes anonymes du quotidien, qui n’ont jamais baissé les bras pendant la longue nuit dictatoriale, puis néolibérale. Enfin, un certain Hugo Rafael Chávez Frías qui, à lui seul, avec ses qualités et ses défauts, sa gouaille, son rire, la force de ses convictions, sa capacité d’entraînement, les symbolise tous, et a contribué à refaire de l’Amérique latine une région libre, fière et indépendante.

T.D. - Si les Lumières ont inspiré Simon Bolivar, ton livre raconte comment ce rêve s’est dissipé : de la formation de tortionnaires argentins par des militaires français rodés en Indochine et en Algérie, à un Hollande qui interdit sur injonction de la CIA au président Evo Morales de survoler l’Hexagone. Sans oublier le rôle, dans un tout autre registre, de quelqu’un qui aime parler de souveraineté – Régis Debray – s’envolant pour Haïti en plein rapprochement de Paris avec Washington pour « conseiller fortement » au président Jean-Bertrand Aristide d’abandonner son mandat – en toutes illégalité et inconstitutionnalité. Malgré la lueur de la reconnaissance franco-mexicaine de la guérilla salvadorienne en 1981, tu rappelles ce que disait en 1989 François Mitterrand à son homologue vénézuélien Carlos Andrés Perez qui avait ordonné quelques mois auparavant le massacre de 3000 révoltés contre la faim : « Se retrouver dans ce pays, c’est une façon de célébrer la démocratie en Amérique latine car le Venezuela a su maintenir une tradition et des institutions qui ont su traverser les crises et échapper aux contagions ». Tu pointes enfin l’insignifiance de la présence  française aux récentes prises de fonction des présidents latino-américains… Pourquoi Paris a-t-il dérivé si loin de ce qui aurait pu être un allié stratégique ?

M.L. – La question est très vaste, et impossible à traiter (à moins de repartir pour 700 pages !) : elle a a trait à l’évolution des gauches française, européennes et même latino-américaines – certaines des unes et des autres étant d’ailleurs étroitement liées dans un fourbi (déclinant) appelé Internationale Socialiste, certaines des autres ayant sombré avec l’explosion en vol du socialisme dit  « réel ». L’échec des deux ayant ouvert un formidable espace aux secteurs conservateurs, qui n’attendaient que cela.

Puisque je viens d’utiliser la métaphore « explosion en vol », rien ne permet mieux de comprendre l’actuelle distance entre Paris et Caracas, La Paz ou Quito (pour ne citer que ces capitales) que la tragédie à laquelle nous venons d’assister. Je rappelle : dans un appareil d’une compagnie low-cost, PS Airlines, le co-pilote, un certain Manuel Valls, s’enferme dans la cabine. Tandis que le pilote, Lagauche, tambourine sur la porte blindée en hurlant désespérément, avec les passagers, « ouvre cette putain de porte ! », Valls entraîne l’appareil, Lagauche et passagers dans son suicide. On découvrira lors de l’enquête que Valls avait été jugé impropre à piloter lors de l’examen psychologique des primaires du PS où il était arrivé bon dernier avec 6 % des voix des spécialistes l’ayant examiné. Désespérant ? A la fin des années 1990, l’Amérique latine en était là. Mais, surgie des catacombes, une autre gauche est née !  Depuis son arrivée au pouvoir, cinquante-six millions de latinos sont sortis de la pauvreté. De quoi reprendre espoir, non ?

arton28186-6a5c2-ace14Les enfants cachés du Général Pinochet de Maurice  Lemoine, Éditions Don Quichotte, 716 pages, prix : 25 euros. En librairie le 2 avril 2015. Présentation du livre et dédicaces par l’auteur le 1er avril à 18H., á l’ambassade du Venezuela, 11 rue Copernic, 75016 Paris et le jeudi 02 avril – à 19H au siège du PCF, 2 place du Colonel Fabien, 75019 Paris / Métro Colonel-Fabien. http://www.donquichotte-editions.com/donquichotte-editions/Argu.php?ID=98

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interventions états-uniennes en Amérique LatineUnité de l'Amérique Latine en 2015
Source des infographies : http://www.ciudadccs.info/

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(Photos) Mille tambours contre les médias

Au Brésil un militant du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre parmi des milliers à manifester leur solidarité avec la révolution bolivarienne face au décret Obama

Au Brésil un militant du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre parmi des milliers à manifester leur solidarité.

Rarement un président états-unien a fait une telle unanimité contre lui. Après l’UNASUR soit les douze gouvernements sud-américains, la CELAC qui regroupe les 33 états d’Amérique Latine et des Caraïbes, l’ALBA, PetroCaribe, les 134 pays membres du G-77 + la Chine… bref, tout le sud de la planète a rejeté le décret Obama parce qu’”il viole le droit international, la souveraineté et l’indépendance politique du Venezuela”.

En Équateur, le président Correa s'est joint á la campagne

En Équateur, le président Correa s’est joint à la campagne

Signataires de l'appel au Nicaragua

Signataires de l’appel au Nicaragua

Partout dans le monde, des mouvements sociaux soutiennent cet appel qui, au Venezuela, a déjà recueilli 5 millions de signatures. On peut le signer ici : http://bit.ly/1OyOoNz

Parallèlement à cette mobilisation nationale, il semble que le travail de fond entrepris par le gouvernement Maduro pour contrer la guerre économique commence à porter ses fruits. Une étude de la firme privée Hinterlaces (réalisée du 14 au 18 mars sur base de 1200 interviews dans tout le pays) et portant sur le moral de la population montre que 65 % se disent “optimistes”, soit quatre points de plus qu’en janvier 2015. 34 % se disent “pessimistes” contre 38% en janvier.

On fêtait le 24 mars le 161ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage décidée par le président José Gregorio Monagas dans la foulée des décrets de Simon Bolivar. Une politique qui valut à ce dernier d’être traité par les journaux des grands planteurs esclavagistes du sud des États-Unis et des oligarchies latino-américaines de “César assoiffé de pouvoir”. Aujourd’hui, c’est en organisant une “marche des mille tambours” que le mouvement afrodescendant a exprimé son rejet des campagnes médiatiques et du décret du Président Obama déclarant le Venezuela “menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité et la politique extérieure des États-Unis”. David Abello, du Conseil pour le Développement de la Communauté Afrodescendante, a déclaré: “En cette heure de l’Histoire, alors que nous sommes libres, nous ne permettrons pas qu’une quelconque ingérence cherche à nous recoloniser”.

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img_52841427211539-533x800Avec CiudadCCS et AVN / Photos: AVN (Juan Carlos La Cruz) http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/03/con-cientos-de-tambores-el-pueblo-afrodescendiente-rechazo-la-injerencia-fotos/

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Loin des médias, Caracas est si proche

baptême du livreUn livre baptisé avec des semences de pois « quinchoncho » et de «mañoco » plutôt qu’avec des pétales de fleurs, présenté par trois femmes et un homme. Terre, Femmes et Hommes Libres, paru à la maison d’édition La Estrella Roja, traite des relations de genre à l’intérieur d’un mouvement social, le Front National Paysan Ezequiel Zamora (FNCEZ).

Au fil des pages, Liz Guaramato raconte la lutte contre un système qui les opprime doublement : comme paysannes et comme femmes. Orión Hernández, éditeur du livre, souligne que cette publication inaugure la série « Sororités » de la collection Construire les Communes, dont l’objectif est de rendre visible l’organisation des femmes dans la lutte contre le capitalisme et le patriarcat. « Ils nous voulaient à la maison, en train de repriser, obéissante, accouchant dans la douleur/ Attendant la dernière heure, et disant : oui, père ; oui, mari ; oui, Dieu » énonce une partie du poème  qu’Aura Bastidas a récité samedi à la Librairie du Sud, dans le cadre de la Foire Internationale du Livre du Venezuela 2015. publicUn accouchement. Ainsi l’a défini une des protagonistes de cette histoire lors de la présentation du livre à une assemblée attentive. Un livre qui parle des inégalités de genre à l’intérieur d’un collectif en lutte, où le machisme reste une pratique commune aux hommes et aux femmes. Ainsi parle Aura Bastidas, paysanne et militante du FNCEZ : « ce livre est un accouchement tout droit sorti de nos entrailles à nous, les femmes qui militons dans la lutte paysanne. Les femmes paysanne vivent enfermées par ce système, sans possibilité et avec peu de portes ouvertes pour dire ce qu’elles vivent, comme femmes, comme militantes et comme communardes ».

A partir d’une épistémologie féministe latino-américaine, et de l’ethnographie comme méthode de travail, Liz Guaramato a décidé de se centrer sur le travail quotidien des femmes qui donnent vie à la Commission Nationale de Genre du FNCEZ. « C’est un débat urgent, et pas seulement des grandes organisations, comme le Front Paysan, mais aussi à l’intérieur des communes que nous sommes en train de construire et pour ceux et celles qui croient au projet de ce pays, un projet libérateur impulsé par le premier président qui s’est déclaré féministe, comme le fut Chavez et l’est aujourd’hui Maduro » conclut l’auteure.

« Il n’existe pas d’autre livre, pas d’autre écrit qui transmette ce qu’est la réalité des femmes qui militent à l’intérieur d’un mouvement mixte et qui prétend lutter pour la construction de ce féminisme populaire socialiste. C’est le seul » déclare Bastidas applaudie par les participants . « Nous voici, les ovaires pleins comme des grenades/ comme des banderoles et des munitions à la place de scapulaires et chapelets/ Ou avec tout à la fois, mais dignes, et déjà nous ne sommes plus muettes, nous marchons », poursuit le poème écouté attentivement à la Librairie du Sud.public 2 Le livre me reflète pas ce que disent les intellectuels, – « je m’excuse auprès des intellectuels, si j’en offense certains » déclare la paysanne-, mais ce que les femmes vivent, construisent, font. Des expériences qui se compliquent pour celles qui vivent à la campagne et affrontent le « machisme face à face », ajoute-t-elle. «Nous avons relaté les conflits internes qui ont généré la pratique libératrice de la Commission Nationale de Genre du mouvement social paysan. La lutte n’a pas pour seul objectif de parvenir à la libération des femmes mais de parvenir également à la libération des hommes  parce que «  ce système utilise les hommes que nous aimons pour nous opprimer » assume Bastidas.

« Ils nous voulaient muettes, et à présent nous chantons/ Ils nous voulaient sillonnées de larmes et à présent nous sommes des rivières/ Ils nous voulaient soumises et à présent nous résistons, nous avançons et nous menons le combat » poursuit le poème.

Autre voix présente dans le livre, celle de Yolanda Saldarriaga qui explique – émue – que l’œuvre est le produit d’une longue lutte mais qu’il est aussi aussi une production inachevée, juste une étape. « Nous devons utiliser ce livre comme outil pour la critique, pour la compréhension d’autres réalités, pour l’autocritique de ceux qui militent dans des organisations mixtes. Comment les hommes et les femmes nous reproduisons le patriarcat et le machisme » explique-t-elle. Elle fait un appel à l’unité de tous et toutes : « Le chavisme est un chavisme indigène, un chavisme féministe, un chavisime afro-descendant, un chavisme ouvrier, tout cela est le chavisme, et nous sommes frères et sœurs de lutte ». C’est à dire, ce livre a pour objectif de renforcer le collectif, pas de dénigrer quelque compagnon que ce soit. «  Si nous réunissions les gouttes nous serons capables de donner l’averse dont nous avons besoin », dit – avec la voix entrecoupée de brefs silences Saldarriaga. Derniers vers de ce poème récité en 2009 et repris aujourd’hui pour la Foire Internationale du Livre : «  Ils nous voulaient comme une brise silencieuse, à présent nous sommes le vent » (1) compagnes présentant le livre

Vivre pour écrire et lire. Le Venezuela, avec la moitié de la population aux études, est devenu le troisième pays d’Amérique Latine en nombre de lecteurs de livres. Le réseau public des Librairies du Sud met la littérature à portée de tous pour un prix modique – une politique menée par le gouvernement Allende au Chili et par le sandiniste au Nicaragua. Chaque Foire Internationale du Livre est une école populaire où des intellectuels, des créateurs, des mouvements sociaux organisent des débats, des ateliers, des concerts… img_24511426553206-632x421CAWfD4GW8AAcBslIci, sous la pluie de semences d’un arbre très vieux, un petit amphithéâtre de ciment accueille une réunion d’information et de mobilisation autour des 43 étudiants disparus du village mexicain d’Ayotzinapa. Le comité vénézuélien qui vient de naître a réuni un public encore peu nombreux mais assez passionné pour entendre et transmettre la voix des absents. CAZPz7sU0AErMYi

A gauche, T.D., auteur de ce Blog avec Juan Plaza, un vieil ami du Mouvement Bolivarien rencontré en 1995.

A gauche, T.D., auteur de ce Blog, avec Juan Plaza, un vieil ami du Mouvement Bolivarien MBR 200 rencontré en 1995.

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Le président Lázaro Cárdenas

Au début de la réunion, une compañera mexicaine donne la clef essentielle omise par les médias : l’école normale rurale où étudiaient les disparus est une création historique de la révolution mexicaine. Le général et président Lázaro Cárdenas, qui nationalisa le pétrole dans les années trente et défendit son pays face aux menaces des États-Unis, y vit la clef de l’irréversibilité de la révolution. Une formation intégrale basée sur cinq axes – politique, académique, culturel, productif et sportif – vise à former des enseignants critiques, analytiques, réflexifs, informés de ce qui se passe dans leur pays et dans leur communauté rurale, capables de développer les capacités de dialogue et d’organisation de leurs élèves.

Dès les années 30, des réseaux paramilitaires attaquèrent ces écoles et firent disparaitre plusieurs des pédagogues “socialistes”. Peu à peu, le modèle fut abandonné par l’État. Dans le Mexique de Peña-Nieto, très généreusement fourni en armes par les États-Unis et qui vient de reprivatiser l’exploitation des hydrocarbures, il reste 16 Écoles Normales Rurales qui résistent en s’auto-finançant et sont les cibles de la destruction programmée du mouvement social. Les derniers contacts avec les 43 disparus d’Ayotzinapa indiquent qu’ils étaient retenus par l’armée. Les familles ont contesté les aveux forcés de quelques narcotrafiquants, destinés à occulter la responsabilité directe de l’État mexicain.

43 : c’est – triste coïncidence – le même nombre de victimes qu’ont laissées l’an dernier au Venezuela les « guarimbas », ces violences de l’extrême droite aidée par les paramilitaires colombiens. La majorité de ces victimes appartient au camp bolivarien, une porte-parole du comité des victimes est venue pour témoigner (2). Notons que les quelques policiers et gardes nationaux qui ont fait fi des instructions et ont utilisé leurs armes durant ces affrontements, faisant plusieurs victimes, sont aujourd’hui en prison.

Brésil, mars 2015. "Dilma dehors !", "Assez de corruption !", "Nous réclamons une intervention militaire d'urgence face aux trois pouvoirs pourris !". "Assez d'endoctrinement marxiste", "Assez de Paulo Freire" (créateur de la célèbre "Pédagogie de l'opprimé", NdT), "US Navy et Air Force, sauvez-nous á nouveau!", des effigies de Lula et Dilma pendues á un pont : comme au Mexique ou au Venezuela, des élites et des classes moyennes, soutenues par l'hégémonie des médias privés, retrouvent les accents des Pinochet contre la possibilité d'une éducation populaire critique... et ne seraient pas fâchés de  remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les "toxines marxistes"

Brésil, mars 2015. « Dilma dehors ! », « Assez de corruption ! », « Nous réclamons une intervention militaire d’urgence face aux trois pouvoirs pourris ! ». « Assez d’endoctrinement marxiste », « Assez de Paulo Freire » (créateur de la célèbre « Pédagogie de l’opprimé », NdT), « US Navy et Air Force, sauvez-nous á nouveau du communisme ! », sans oublier des effigies de Lula et Dilma pendues á un pont : comme au Mexique ou au Venezuela, des élites et des classes moyennes, soutenues par l’hégémonie des médias privés, retrouvent les accents des Pinochet contre la possibilité d’une éducation populaire critique… et ne seraient pas fâchés de remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les « toxines marxistes ».

Des médias occidentaux comme « Le Monde” avaient déguisé ces violences en “révolte populaire”. Tout comme ils parlent aujourd’hui du “raz-de-marée brésilien” sans dire que le million et demi de personnes qui a défilé au Brésil pour exiger le départ d’une présidente élue, représente 1 % de la population et que ce 1 %, gonflé par les médias, n’hésite pas à demander le retour de la dictature militaire. L’ex-président Lula ou le théologien Leonardo Boff ont responsabilisé le monopole privé des médias brésiliens de cette stratégie du chaos : le journal O Globo, la Télévision Globo, le journal Folha de Sao Paulo, l’État de Sao Paulo et la revue Veja. Des médias capables de prendre en otages les partis et les institutions républicaines et dont selon Lula, il est temps de démocratiser la propriété.

Au terme de la réunion  j’ai interviewé l’organisatrice du comité, Mariana Yépez, l’étudiante en cinéma de 21 ans qui a collé au mur les visages des frères mexicains.

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Mariana Yépez

T. Deronne – Mariana, en quoi consiste le travail du collectif  “Nous sommes tous Ayotzinapa, chapitre Venezuela” ?

Mariana Yépez – Le collectif est jeune, il est né en janvier 2015, à partir d’une concentration face à l’ambassade du Mexique. Les 43 étudiants sont notre référence mais nous voulons travailler pour toutes les victimes des peuples latino-américains. Nous voulons élever la voix : de même que le peuple vénézuélien a construit une solidarité avec le peuple palestinien, je crois qu’il est temps que nous organisions la solidarité avec le peuple mexicain. Un peuple qui est en train de vivre ce que notre peuple a dû vivre sous les régimes d’avant 1998, d’avant la révolution. Au Venezuela, aujourd’hui encore, on ignore où se trouvent les restes d’un grand nombre de ces disparus des années 60 à 90, paysans pour la plupart. Dans le Mexique du narco-État présidé par Peña Nieto, le massacre est quotidien. Quand on pense que le seul fait de rechercher les 43 disparus a fait apparaître les restes d’autres victimes anonymes, on imagine ce qu’est la réalité.

T. D. – Une des invitées rappelait que la majorité des mexicains ne sait rien de ce qui se passe dans le reste de l’Amérique Latine, ne savent pas qu’il existe des mouvements de solidarité. Pour toi qui étudies le cinéma, que peut-on faire face à cette dictature des médias privés qu’on voit agir aujourd’hui non seulement au Mexique mais en Équateur, en Argentine, au Brésil, ou chez nous au Venezuela ?

M.Y. – Je crois qu’il est urgent d’élever le niveau d’action des télévisions communautaires et que la population y ait une participation réelle. Ici, après 15 ans de révolution nous ne pouvons continuer à voir VTV (la chaîne gouvernementale, NdT) comme notre seule référence dans ce jeu de ping-pong avec les médias privés de la droite comme Globovision. Il y a suffisamment de propositions, même si beaucoup restent dans les tiroirs, de créer des télévisions communautaires. C’est le peuple qui doit participer, qui doit critiquer, dire ce qui se passe réellement dans tous les coins du pays, rompre avec cet élitisme audiovisuel du reporter et ses interviewés, le peuple doit être l’acteur du média, ici et en Amérique Latine, et partout ailleurs.

T.D. – Tu es née en 94, on pourrait dire avec la révolution. Un des problèmes de toute révolution est la transmission de l’Histoire à la nouvelle génération qui jouit des droits nouveaux sans avoir lutté directement pour eux. Qu’en penses-tu ?

M.Y. – C’est une de nos faiblesses, de nos manques dans la jeunesse, cette connexion avec nos lutteurs du passé. Notre jeune député Robert Serra, assassiné par les paramilitaires, avait cette obsession de nous rappeler qui nous sommes, d’où nous venons (3). L’autre travail est de nous unifier comme jeunesse. Malheureusement nous vivons souvent, en tant que jeunes, de manière individualiste, chacun pour soi. La lutte collective peut commencer par retrouver des racines. Que chacun assume sa tâche mais en s’articulant autour d’un centre, d’un corps de propositions pour les universités, pour les ministères. La droite en majorité recrute parmi les jeunes des classes supérieures, des universités privées, et même si leur vision est proche de celle de l’Empire, il faut reconnaître qu’ils savent s’unifier autour d’elle.

T.D. – La presse occidentale présente le Venezuela comme un pays dictatorial. Quelle image voudrais-tu transmettre par-delà cette muraille ?

M.Y. – (Rires) Je suis de Caracas et comme dit la chanson Caracas est folle. Que tu regardes d’un côté ou de l’autre, il y a toujours quelque chose à faire, quelque chose à dire.. Comme image je prendrais le centre de la ville, c’est un espace qui a été sauvé, je parle de toutes les activités culturelles qui s’y déroulent, la place Bolivar, la place Diego Ibarra et ses concerts permanents, les quinze théâtres reconstruits, cet espace de transformation, public, gratuit, voilà ce que fait notre “dictateur”, notre “régime castro-communiste”, ici on ne ferme la porte à personne, alors que dans l’Est de Caracas, dans les quartiers riches on ne trouve pas toute cette respiration, cette ouverture, il y reste beaucoup de la mentalité coloniale d’il y a cinq siècles.mariana yepez 2CAZPzsQUkAA4D_l Notes :

(1) Source : http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/03/en-fotos-bautizaron-libro-tierra-hombres-y-mujeres-libres-de-editorial-la-estrella-roja/ Texte : Laura Farina. Photos : Milángela Galea.  Article traduit par Julie Jarozsewski.

(2) Lire le compte-rendu de la rencontre à Genève avec le comité des victimes des « guarimbas », le 13 mars 2015 :  http://a.louest-le.soleil.seleve.over-blog.org/2015/03/geneve-rencontre-solidaire-avec-les-familles-des-victimes-de-l-opposition-putschiste-au-venezuela.html

(3) Lire « Les clefs de la mort d’un jeune député bolivarien et de sa compagne »,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/10/03/les-clefs-de-la-mort-dun-jeune-depute-bolivarien-et-de-sa-compagne/

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Cinq théologiens et activistes des droits humains écrivent à Obama sur le Vénézuéla

Cinq théologiens et activistes écrivent à Obama sur le VenezuelaCher président Obama,

Nous te saluons comme un frère, disciple de Jésus, avec tout l’amour et le respect que nous devons, conformément à notre voeu, même à ceux qui se sont comportés avec nous en ennemis.

Qu’est-ce qui t’est arrivé, cher frère ? Qu’est-il advenu de cet intrépide et lumineux Obama qui, en 2008 et à travers sa campagne présidentielle, a parlé de changement, d’un VRAI changement qui emporterait l’adhésion du peuple? Tu as redonné l’espoir à des millions de personnes, non seulement aux Etats-Unis mais partout dans le monde, à nous y compris.

Nous nous rappelons des sondages d’opinion recensant un nombre étrangement significatif d’afroaméricains qui n’étaient pas favorables à ton élection, non pas parce que ils ne t’aimaient pas, ou qu’ils n’étaient pas d’accord avec les valeurs que tu défendais. Ils t’aimaient trop. Ils craignaient ton assassinat par le complexe industriel-militaire et financier, qui serait certainement passé à l’acte si tu avais eu le courage de l’affronter avec ta vision et ta promesse que les Etats-Unis fassent à nouveau partie de la communauté humaine.

Tu es bien placé pour savoir que les Etats-Unis ont toujours été le pays le plus haï dans l’histoire du monde pour son arrogance et son obsession nationaliste, diabolique, de domination planétaire. Contrairement à des leaders comme Ronald Reagan et Georges W. Bush, qui ne se sont pas distingués par leur intelligence, tu es sans nul doute une personne douée d’intelligence. De plus, tu as manifesté un attachement à des valeurs morales et éthiques profondément ancrées, et une adhésion aux valeurs prônées par Jésus, et de fait, par tous les grands leaders spirituels du monde, quelle que soit leur religion.

Ce qui nous presse, cher frère, de t’écrire cette lettre, c’est le décret exécutif extrêmement honteux d’urgence nationale que tu as pris le 9 mars 2015 en déclarant que « la situation au Venezuela représente une menace inhabituelle et et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des Etats-Unis ». Ce qui n’est pas sans nous rappeler la décision ordonnée par Reagan, il y a plus de trente ans, de déclencher la guerre des Contras contre le Nicaragua dans les années 80. Cette décision, que nous considérons comme honteuse et extrêmement hypocrite est en plus une violation flagrante du droit international: Il s’agit bien d’une menace d’user de la force contre le Venezuela, et en même temps une incitation pour tes valets vénézuéliens de poursuivre leurs efforts pour déstabiliser le pays.

Tu devrais savoir, cher frère, qu’en Amérique Latine, il existe un sentiment croissant d’unité et de solidarité, dans toute cette région Latino-américaine et afro-antillaise que le peuple considère comme la terre de ses ancêtres.

En même temps que nous rejetons ton ordre exécutif arrogant et interventionniste, nous t’adjurons de te tourner vers Jésus, la fraternité et la solidarité, et de rejeter une fois pour toutes, les démons de la cupidité, de la guerre et de la domination planétaire.

Nous continuerons de prier pour toi et tes proches. Ton pays est notre monde.

Sois assuré de la grâce infinie de Dieu, si toutefois tu ne lui tournes pas le dos.

Amour et bénédiction,

Miguel d’Escoto Brockmann, Prêtre Maryknoll, Nicaragua

Pedro Casaldáliga, Évêque, Brésil

Ramsey Clark, États-Unis

Leonardo Boff, Brésil

Thomas Gumbleton, Evêque, États-Unis

Copie : Pape François

Sources (anglais) : https://fromcentralamerica.wordpress.com/2015/03/13/letter-to-obama/

(espagnol) : http://www.cubadebate.cu/noticias/2015/03/13/importantes-teologos-y-activistas-envian-carta-a-obama-denunciando-injerencia-de-eeuu-en-venezuela/

Traduction : Philippe Tasquin

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Défaite d’Obama : la totalité des gouvernements sud-américains lui demande de retirer son décret contre le Venezuela

unasur-oficx1x.jpg_1718483346 Cinglante défaite pour Barack Obama et nouveau pas dans l’unité et la souveraineté latino-américaines : tous les Etats membres de l’Union des Nations Sud-Américaines (Unasur), à savoir l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, la Colombie, l’Équateur, le Guyana, le Paraguay, le Pérou, le Surinam, l’Uruguay et le Venezuela se sont réunis en session extraordinaire à Quito ce samedi 14 mars 2015 pour manifester leur rejet unanime du décret pris par Washington contre le Vénézuéla le 9 mars 2015 parce qu’”il constitue une menace d’ingérence et de violation de la souveraineté et du principe de non-intervention dans les affaires intérieures d’autres États”.

Chargé de lire la déclaration finale, le chancelier de l’Uruguay a expliqué que les douze gouvernements ont réaffirmé leur engagement “avec la pleine actualité du droit international, la solution pacifique des controverses et le principe de non-intervention” et, dans une claire allusion à la possibilité d’un blocus économique ou d’une invasion militaire, ont appelé tout gouvernement “à s’abstenir de mesures coercitives unilatérales qui violent le droit international”. Les participants à la réunion de Quito ont demandé instamment aux États-Unis d’évaluer et de mettre en pratique “des alternatives de dialogue avec le Gouvernement du Venezuela basée sur les príncipes de souveraineté des peuples« .

En outre, le porte-parole a rappelé que l’UNASUR poursuivra sa mission d’accompagnement du “plus large dialogue politique avec toutes les forces démocratiques vénézuéliennes, dans le plein respect de l’ordre constitutionnel, des droits humains et de l’État de droit”. La semaine passée la délégation de l’UNASUR s’était rendue à Caracas pour enquêter sur la tentative de coup d’État du 12 février contre le gouvernement de Nicolas Maduro, avait invité les diverses forces politiques à un réunion et s’était entretenue avec les autorités du Centre National Électoral. Au terme de ces travaux, le président de l’UNASUR, l’ex–président colombien Ernesto Samper, avait rejeté l’ ingérence extérieure et recommandé à l’opposition de jouer le jeu électoral et de renoncer à la violence.

Une position réaffirmée ce samedi par le chancelier uruguayen : “L’Unasur considère que la situation intérieure du Venezuela doit être résolue par les mécanismes prévus dans la Constitution vénézuélienne” et offre son plein appui dans le cadre de l’observation des prochaines élections législatives prévues cette année au Venezuela,  “convaincue de l’importance de maintenir l’ordre constitutionnel, la démocratie et la plus totale permanence des droits humains fondamentaux de l’Unasur”.

Pour rappel, le lundi 9 mars 2015, le gouvernement des États-Unis avait franchi un nouveau seuil dans les menaces vis-à-vis du Venezuela lorsque le président Barack Obama avait signé un ordre exécutif décrétant “l’urgence nationale aux États-Unis vu la menace extraordinaire et inhabituelle que représente le Venezuela pour notre sécurité nationale et notre politique extérieure” (sic). Ce document avait, en peu de jours, suscité une solidarité active avec le Venezuela de la part des mouvements sociaux latino-américains et de collectifs du monde entier qui ont défilé à Buenos Aires, à Brasilia, à La Paz, à Managua, à La Havane, etc.. jusqu’à Madrid : collectifs citoyens, mouvements étudiants, syndicats de travailleurs, mouvements paysans comme les Travailleurs Sans Terre du Brésil CAB6QwnWUAElRHT

Marche de soutien au Venezuela á Buenos Aires

Marche de soutien à Buenos Aires

Marche de soutien au Vénézuéla á Brasilia

Marche de soutien à Brasilia

Le président équatorien Rafael Correa a déclaré : “Comment ne pas rejeter avec indignation cette barbarie ! A l’époque des dictatures des années 70, c’était quelque chose de commun mais aujourd’hui, en plein XXIème siècle ! Le droit international existe ! Que l’on soit ou non d’accord avec le gouvernement de Nicolas Maduro, la plus élémentaire des dignités nous oblige, en tant que latino-américains, à rejeter tant d’arrogance, tant d’unilatéralisme, tant d’impérialisme. Nous en avons assez ! Quelle honte !”. Pour l’ex-Président Mujica, dire que « le Venezuela est une menace est une folie, nous en avons assez de l’intromission permanemte des États-Unis ! » et  le président bolivien Evo Morales a exigé au président Obama de présenter ses excuses à l’Amérique Latine.

Des théologiens brésiliens de la Libération comme le père franciscain Leonardo Boff et l’évêque Pedro Casaldáliga, le Père nicaraguayen Miguel d’Escoto, ex-Président de l’Assemblée des Nations-Unies, ainsi que l’évêque Thomas Gumbleton et l’ex-Procureur Général des États-Unis Ramsey Clark, ont  écrit au président Obama pour lui demander de retirer son décret. “Nous qualifions d’honteux et de profondément hypocrite votre décret. Il constitue également une violation flagrante du droit international en tant que menace d’usage de la force contre le Venezuela et en tant qu’encouragement à vos agents vénézuéliens pour qu’ils continuent à déstabiliser le pays”. (1)

T.D., Caracas, 14 mars 2015.

Note: (1) Lire Cinq théologiens et activistes des droits humains écrivent à Obama sur le Vénézuéla, http://wp.me/p2ahp2-1NG

Message envoyé à la Maison Blanche par la population de l'État de Falcon (Venezuela), depuis le Parc National Médanos de Coro, le 12 mars 2015.

Message personnel envoyé à la Maison Blanche par la population de l’État de Falcon (Venezuela), depuis le Parc National Médanos de Coro, le 12 mars 2015.

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Le Venezuela, An II après Chavez

L'auteur : Alejandro Fierro est un journaliste espagnol résidant au Venezuela. Membre de la Fondation d'Études Politiques et Sociales CEPS

L’auteur : Alejandro Fierro est un journaliste espagnol résidant au Venezuela. Membre de la Fondation d’Études Politiques et Sociales CEPS (Espagne).

Deux ans après la disparition de Hugo Chavez survenue le 5 mars 2013, il est encore bien difficile de procéder à une analyse sereine du Venezuela, tant le traitement médiatique de cette question – placée sous le signe de la partialité et de la manipulation des informations – relève de luttes politiques, idéologiques et économiques camouflées en « journalisme » (1). Le simple fait que la presse mette en permanence l’accent sur ce pays de la zone caraïbe, trahit une intention qui excède les motivations journalistiques proprement dites.

La loupe ne se pose pas sur le Mexique, un pays où toutes les 90 minutes, une personne disparaît. Ni sur le Honduras, où depuis le coup d’État survenu en 2009, l’assassinat d’opposants politiques, de syndicalistes et de journalistes, est monnaie courante. Ni sur le Paraguay, devenu après le renversement du président élu Fernando Lugo, la nation la plus pauvre d’Amérique du sud, supplantant ainsi la très misérable Bolivie dont le niveau de vie a considérablement augmenté ces dernières années. Dans cette liste comparée de l’indifférence médiatique on pourrait encore mentionner des États faillis – Guatemala, Salvador, Belize ou encore Colombie.

Le thème du « Venezuela au bord de l’abîme » est à usage externe. Le vénézuélien moyen, par-delà sa sensibilité politique, et sans nier l’existence de problèmes, ne se reconnaît pas dans cette approche caricaturale. Il ne perçoit pas son pays sous les traits d’une dictature féroce réprimant toute velléité de dissidence politique; et où de soi-disant majorités appauvries erreraient à la recherche d’aliments, harcelées par la police, l’armée et les paramilitaires chavistes. Ce scénario le ramène au contraire au passé : à ce Venezuela des 3000 disparus et des 5000 assassinés de l’explosion populaire de 1989 contre la faim et l’exclusion. Un pays dont 85% de la population vivait dans la pauvreté et dont les médias ne parlaient pas.

L’opposition vénézuelienne n’arrive toujours pas à formuler une grille de lecture correcte de son propre pays, d’où ses défaites électorales à répétition. Elle agite la bannière d’une « lutte contre la dictature » que ses sympathisants eux-mêmes ne suivent plus. Ses derniers appels à descendre dans la rue ont été des échecs (2). Alors que le Grand Caracas compte 6 millions d’habitants, quelques centaines de personnes seulement ont répondu à l’appel pour le premier anniversaire de la mise en détention du leader d’extrême droite Leopoldo Lopez, accusé dans le cadre de l’organisation de violences meurtrières. Même indifférence en ce qui concerne l’arrestation du maire de Caracas Antonio Ledezma pour les mêmes motifs. La société vénézuelienne semble approuver le fait que l’État dispose de mécanismes légaux pour faire face à ceux qui cherchent à renverser l’ordre constitutionnel légitimement établi, comme c’est le cas dans tous les systèmes démocratiques de par le monde. L’Espagne et les États-Unis, fers de lance des attaques médiatiques contre le Venezuela, usent à profusion de cette figure légale pour justifier l’emprisonnement de personnes appartenant aux mouvances de gauche – particulièrement en ces temps de Guerre Froide – ou appartenant aux sphères islamiste ou indépendantiste.

L’opposition échoue à comprendre que le message qui peut marcher pour une opinion publique internationale ignorant la réalité vénézuelienne et dans l’impossibilité d’en juger sur le terrain, est inefficace à l’intérieur des frontières du pays. Après tout, ce sont les vénézueliens qui votent, pas les étrangers.

Aujourd’hui, les préoccupations du peuple vénézuelien se centrent sur l’économie. Selon le baromètre de février 2015 réalisé par la http://www.gisxxi.org/, 45% des personnes interrogées considèrent que les pénuries et l’inflation représentent les principaux problèmes, bien loin devant d’autres questions telles que l’insécurité, le chômage ou la corruption (3).GIS XXI graphique 1

Face à cette situation, l’opposition de droite n’a avancé aucune proposition, au-delà de l’exercice futile de signaler l’existence de ces problèmes. Or, une part non négligeable de la population considère que ce silence dissimule la volonté d’appliquer un programme néo-libéral en cas de retour au pouvoir (4). Le capitalisme extrême ne découvre jamais ses cartes avant d’accéder au pouvoir. Le non respect systématique des promesses qui ont permis à Mariano Rajoy de remporter les élections en Espagne en est un bon exemple.

Mais la pire des nouvelles pour l’opposition est peut-être le fait que l’opinion publique ne considère pas Nicolas Maduro et son gouvernement comme les seuls responsables. L’étude de GIS XXI révèle que la responsabilité est également attribuée aux grandes entreprises et aux réseaux de distribution commerciale en connivence avec l’opposition, les milieux de la spéculation financière et les organisations politiques internes et externes qui opèrent en vue de la destitution du président de la République par des voies non électorales. 55% des personnes interrogées considèrent qu’il existe bien une stratégie de déstabilisation économique à des fins politiques, contre 34% qui ne partagent pas ce point de vue. Le fait que des agences internationales de notation qualifient la dette vénézuelienne de pire que celle d’une Ukraine brisée et en pleine guerre civile, est une de ces absurdités qui alimentent la conviction d’une guerre économique contre le Venezuela.Gis XXI graphique 2

Toutes ces raisons expliquent pourquoi les opinions favorables à l’opposition ont chuté à un niveau historiquement bas (10%). A contrario, selon les sondages émanant de diverses firmes privées telles que Datanalisis, Hinterlaces ou l’étude la Fondation GIS XXI, Maduro est le dirigeant politique national le mieux perçu. Les personnes interrogées reconnaissent que les mesures prises pour relancer l’économie partent exclusivement du président et de son équipe gouvernementale, au-delà du fait qu’elles soient efficaces ou non.

Ces données ne sont jamais diffusées à l’extérieur du Venezuela. Il faut cependant en tenir compte dans l’hypothèse d’une victoire chaviste lors des prochaines élections législatives. L’opinion publique internationale – à qui ces informations ne sont pas communiquées – se demandera comment cette victoire a été possible alors que le pays est au bord du gouffre. Les terminaux médiatiques de la droite sèmeront sur ce terreau fertile le doute sur la validité de ces élections. Et la roue médiatique de la manipulation recommencera à tourner, infatigable, bien que la réalité s’entête à la démentir.

Alejandro Fierro

Source : Tercera Información, http://www.tercerainformacion.es/spip.php?article82647

Traduction : Jean-Marc del Percio

Notes :

  1. Lire « Thomas Cluzel : interdit d’informer sur France-Culture », http://wp.me/p2ahp2-1M7 et « Courrier International, le média off-shore du « Monde », http://wp.me/p2ahp2-1JS

  2. Lire « Qui a gagné la rue ? », https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/05/qui-a-perdu-la-rue/

  3. Site de la Fondation GISXXI : http://www.gisxxi.org/

  4. Lire « L’«accord de transition » Machado-Ledezma-Lopez : ce que révèle et ce qu’occulte le programme de la droite vénézuélienne en cas de succès d’un coup d’Etat« , http://wp.me/p2ahp2-1Kc

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Thomas Cluzel ou l’interdiction d’informer sur France Culture

Tariq Ali, l'écrivain et historien pakistanais/britannique, coscénarsite du documetaire "South of the border", le réalisateur Oliver Stone et le président Hugo Chavez arrivant  au Festival de la Mostra de Venise, le 7 septembre 2009.

Tariq Ali, l’écrivain et historien pakistanais/britannique, co-scénariste du documentaire « South of the border« , le réalisateur Oliver Stone et le président Hugo Chavez arrivant au Festival de la Mostra de Venise, le 7 septembre 2009.

Septembre 2009. Le cinéaste Oliver Stone présente à la Mostra de Venise son documentaire South of the border (1). Les premières secondes offrent un bêtisier des JTs étasuniens sur le « dictateur Chavez » : Le réalisateur enchaîne en off : « Nuit et jour, sur toutes les chaînes, voici ce que voient les états-uniens. Le croient-ils ? J’espère que non. Mais même les plus sérieux des médias écrits aux Etats-Unis ou en Europe suivent la même ligne». Lors de sa conférence de presse, Stone précise : “Le manque de liberté d’expression que dénoncent les médias et l´opposition de droite vénézuélienne est un mensonge. Celui qui va au Venezuela se rend compte que 80, 90 % des médias sont contre Chavez. Ils disent des choses très dures sur lui et il le tolère. Il ne punit pas ces personnes, elles sont toujours en place. Aux États- Unis cela ne se passerait pas ainsi.”

Ces propos suscitent aussitôt une « réponse appropriée » de David Pujadas au 20 heures de France 2 (service public) : « Image de la Mostra de Venise, une fois n’est pas coutume, ce n’est pas un acteur ou une actrice qui tient la vedette de ce très célèbre festival mais le président vénézuélien Hugo Chavez. Le réalisateur américain Oliver Stone lui consacre en effet un documentaire admiratif et il a été ovationné par le public. Ironie du sort, il faut tout de même savoir qu’au même moment Hugo Chavez s’apprête à interdire dans son pays 29 radios suscitant de vives critiques de la part des défenseurs de la liberté de la presse

Sur quoi Pujadas se base-t-il pour affirmer que 29 radios vont être interdites au Venezuela ?

En 2000, la patiente lutte des collectifs de communication populaire vénézuéliens a débouché sur la légalisation des médias associatifs et l’octroi à ceux-ci de fréquences gratuites de radio ou télévision locales (2). Des stations commerciales ou évangélistes se sont alors déguisées en médias « associatifs » pour obtenir des fréquences légales à bon compte… D’où la mobilisation des collectifs citoyens qui ont demandé à la CONATEL (le CSA local) de récupérer ces fréquences pour les leur rendre. « L’interdiction de 29 radios » selon Pujadas était donc… la restitution de 29 fréquences détournées par des intêrêts commerciaux ou religieux, pour permettre la création de médias citoyens ! Selon la loi, c’est d’ailleurs le même travail que devrait effectuer le CSA en France (3).

Pas de rectificatif, ni de droit de suite de la part de D. Pujadas. Pourquoi se gêner ? Il y a longtemps déjà que les JTs des télévisions publiques mimétisent ceux des médias privés et recyclent les mêmes campagnes que les groupes comme Clarin ou Prisa ont lancées contre l’Argentine ou l’Equateur. Dès que des lois y ont démocratisé  la répartition des ondes monopolisées par les grands groupes privés, Cristina Fernandez ou Rafael Correa ont été traités d’“ennemis de la liberté d’expression”. L’idéologie qui sous-tend ces campagnes est que la liberté d’expression est, et doit rester, la liberté d’entreprise. L’État ne peut être qu’un obstacle à cette « liberté » puisqu’il fait obstacle à la globalisation marchande de l’information.

Le 3 février 2015, c’est au tour de Thomas Cluzel (Radio France-Culture) d’enfoncer un peu plus le service public dans Disneyworld et de nous convaincre, au cas où nous l’aurions oublié, qu’ “il est interdit d’informer au Venezuela(4). Pour sa revue de presse, Cluzel a usé de sources particulièrement pluralistes: SLATE (États-Unis), Miami Herald (États-Unis), THE WASHINGTON POST (États-Unis), THE NEW YORK TIMES (États-Unis), FOREIGN POLICY (États-Unis), BBC (Royaume-Uni), El Universal et Tal Cual (deux journaux de la droite vénézuélienne), Reporters sans Frontières (5) sans oublier Courrier International, le produit off-shore du groupe Le Monde qui puise ses articles dans l’apparente diversité qu’offrent les grands groupes privés internationaux (6). Thomas Cluzel n’a pas eu le temps de demander l’opinion de médias alternatifs, citoyens, publics et encore moins celle du gouvernement du Venezuela. Nous pourrions donc nous arrêter ici. Mais s’agissant du service public financé par les impôts des citoyens, le cas Cluzel a valeur d’exemple et mérite une attention toute particulière.

Pour la première moitié de son billet, Cluzel a choisi de recopier une anecdote amusée du Miami Herald (7). Ce journal, qui exprime bien la politique de Washington en Amérique Latine, y ridiculise la télévision latino-américaine de service public Telesur et les autorités du Venezuela à propos du contrôle d’identité d’un journaliste états-unien à la frontière avec la Colombie.

Tout en concédant que la story du Miami Herald pourrait n’être qu’anecdotique, Cluzel en tire que la liberté d’expression est menacée au Venezuela. Or il vient d’être l’idiot utile d’une préparation. La veine comique du Miami Herald tenait moins du hasard que de l’anticipation. Dix jours plus tard, le 12 février 2015, le siège de la télévision publique Telesur où travaillent 800 personnes devait être bombardé lors d’une tentative de coup d’État (8). En outre, le président Maduro a révélé: « nous avons détecté et capturé des étatsuniens engagés dans des activités secrètes, notamment d’espionnage, essayant de recruter des gens dans les villages frontaliers avec la Colombie et sous influence paramilitaire. Ainsi, dans l’État du Táchira nous avons capturé un pilote d’avion étasunien d’origine latino-américaine, avec toute sorte de documents. Il est en train de faire des révélations(9).

"Je suis Telesur". Parmi les révélations sur le coup d'Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder cette chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

« Je suis Telesur« . Parmi les révélations sur le coup d’Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder cette chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

Ignacio Ramonet: “Malgré toutes les preuves et tous les détails fournis par les plus hautes autorités de l’Etat vénézuélien, les médias internationaux (même en Amérique latine) ont accordé peu de crédibilité à cette tentative de coup d’Etat. Une telle « incrédulité » fait partie – depuis quinze ans – de la stratégie des grands médias dominants dans leur guerre contre la révolution bolivarienne, afin de discréditer les autorités bolivariennes(10).

Cluzel poursuit : “Le pays s’apprête d’ailleurs à vivre un ultime épisode, pour le moins emblématique, de la pression exercée quasi quotidiennement par le gouvernement vénézuélien sur la presse nationale cette fois-ci. Le journal indépendant TAL CUAL vient en effet d’annoncer qu’il cessera de paraître d’ici quelques jours, le 27 février prochain très exactement.”

C’est faux. A l’origine hebdomadaire, Tal Cual avait tenté le pari de devenir quotidien mais n’a pas rencontré le lectorat espéré, d’où sa décision de revenir à sa formule originale. Le journal sort donc en kiosque tous les week-ends et maintient sa version quotidienne en ligne : http://www.talcualdigital.com/

Loin d’être “le dernier journal social-démocrate qui disparaît au Venezuela” comme l’affirme aussitôt le très zélé Pablo Paranagua du Monde (11), Tal Cual est un journal économiquement libéral… et raciste. On comprend qu’une société métissée à 95 % et votant plutôt à gauche depuis seize ans, n’achète pas massivement un journal qui lui ressemble si peu. Le Venezuela a bien changé depuis que le directeur de Tal Cual, Teodoro Petkoff, ministre du président démocrate-chrétien Rafael Caldera (1996-1999), intervenait dans des clips télévisés pour convaincre la population pauvre à 80 %, refoulée dans les cerros de Caracas, des bienfaits des privatisations sous contrôle du FMI.

Dire que Tal Cual « ferme » sous la pression du gouvernement vénézuélien est donc aussi sérieux que d’attribuer le fait que “Les ventes de tous les journaux quotidiens nationaux français ont reculé en 2014”à des pressions du gouvernement français (12). Les arguments du “manque de papier” ou du “manque de publicité” par lesquels Petkoff tente de camoufler son échec commercial ne tiennent pas quand on sait que l’économie vénézuélienne est à 80 % aux mains du secteur privé (c’est ce secteur qui importe le papier journal qui n‘est pas produit sur place) et que les kiosques débordent de journaux critiques à tous les coins de rue. Un secteur privé florissant, qui a appris à spéculer grâce aux dollars préférentiels que lui accorde l’État pour ses importations et a largement profité des investissements en infrastructure du gouvernement bolivarien. Au dernier semestre de 2014, les télécoms ont connu un boom en engrangeant des bénéfices qui frôlent les 100 milliards de bolivars. On retrouve pas mal de ces entrepreneurs sur la liste “Venezuela” de Falciani/HSBC. En mars 2015 le magazine Forbes rappelle que le vénézuélien le plus riche, Gustavo Cisneros, propriétaire du groupe médias du même nom et ami de George Bush, a vu sa fortune grimper à 3,6 milliards de dollars.

L’argument des “tracasseries judiciaires” ne tient pas davantage : les victimes de diffamation ont le droit d’agir en justice comme elles le font dans n’importe quel État de droit. Sauf que Tal Cual ne se contente pas de photos volées comme Closer ou Paris-Match mais traite fréquemment, sans avancer de preuves, des fonctionnaires ou politiques bolivariens d’assassins, de corrompus ou de narcotrafiquants. Sans oublier le racisme contre les mouvements sociaux. Le 16 mars 2012 Tal Cual publiait une caricature accusant le gouvernement bolivarien de distribuer de l’eau sale aux usagers.

Dessin de Weil publié par le journal Tal Cual, Venezuela.

Dessin de Weil publié par le journal Tal Cual, Venezuela.

Le dessin montre un homme coiffé d’un béret comme Hugo Chavez accompagné d’enfants et regardant l’eau jaillir d’un robinet sur lequel s’est posée une mouche. L’homme dit: “Assez de suprématie blanche, maintenant nous avons des eaux afrodescendantes”. On peut voir les autres caricatures que publie Weil dans Tal Cual sur son site :   http://www.weil.com.ve/(13)

En montant le show de sa “fermeture”, le directeur de Tal Cual jouait gagnant d’avance. Depuis seize ans les médias internationaux ont positionné l’idée selon laquelle “le gouvernement bolivarien exerce une pression quasi quotidienne sur la presse”. Reproduit à l’infini par les grands groupes privés de médias, le mensonge est devenu vérité, selon l’adage goebbelsien.

En mai 2007, lorsque la concession hertzienne de la chaîne privée RCTV ne fut pas renouvelée pour être octroyée à une nouvelle chaîne de service public, une campagne mondiale affirma aussitôt qu’il s’agissait d’une “fermeture”. Le site ACRIMED démonta dans le détail ce concert de désinformation qui vit les médias français, soutenus par les maîtres-penseurs du microcosme médiatique et par RSF, reprendre en choeur le même refrain, résumé à merveille par le titre de l’éditorial du Monde : « Censure à la Chávez » (28 mai 2007) (14)

Répondant aux critiques d’un lecteur en mai 2009, Jean-Pierre Langellier du Monde, disait sa crainte de voir Chavez fermer la chaîne privée Globovision… qui n’a jamais été fermée. Ce désir de “fermer” à tout prix des médias au Venezuela est d’autant plus intéressant que les deux seuls médias réellement fermés l’ont été… par l’opposition. VTV, la chaîne publique, considérée comme “une ordure” par le gouverneur pustchiste Enrique Mendoza fut fermée lors du coup d’État manqué d’avril 2002 contre Hugo Chavez (15). En 2003 la télévision communautaire Catia Tve fut fermée par le maire de droite de Caracas Alfredo Peña (16).

Le procédé de Thomas Cluzel à propos de Tal Cual nous ramène aux campagnes contre Salvador Allende. RSF n’existait pas encore quand Armand Mattelard, analysant l’alliance des grands médias et de la SIP (groupe de propriétaires de médias) dans les préparatifs du coup d’État au Chili, expliquait : « L’enquête judiciaire sur l’administration du journal El Mercurio, accusé d’irrégularités fiscales, a servi de prétexte pour dénoncer de soi-disant mesures coercitives contre la « presse libre ». (…) Le message émis par la presse de la bourgeoisie chilienne revient à sa source, renforcé par l’autorité que lui confère le fait d’avoir été reproduit à l’étranger. (…) Nous sommes en présence d’une SIP tautologique. Sa campagne n’est qu’un immense serpent qui se mord la queue. »

Thomas Cluzel sort l’artillerie lourde : “Dans un tel contexte, les propriétaires d’El Universal, le plus vieux quotidien du pays sont, eux, soulagés sans doute d’avoir été rachetés l’an dernier par un groupe espagnol. A cette nuance près, toutefois, que le dit groupe était de mèche en réalité avec le gouvernement. En clair, le quotidien a certes été sauvé de la ruine financière mais au prix de sa liberté d’expression. Le même modus operandi se répète d’ailleurs depuis plusieurs années déjà : l’étranglement financier des médias jusqu’à ce que les propriétaires soient contraints de vendre à un proche du pouvoir.

Un simple clic vers les principaux titres de la presse écrite vénézuélienne des 9 et 10 mars 2015 prouve qu’il s’agit d’un parfait mensonge. El Universal écrit que “La SIP déclare que le Venezuela est le pays qui restreint le plus la liberté de presse” avant d’expliquer dans la “route vers la victoire (de la droite)” que “Le gouvernement invente un coup d’État pour détourner l’attention de la crise économique”; El Nacional insiste : ”la SIP déclare que les gouvernements du Venezuela, de l’Équateur et de l’Argentine persécutent le journalisme, le harcèlent, le restreignent à travers la législation et établissent la censure ou obligent à l’autocensure parce qu’il n‘est plus posible de l’exercer » avant de faire la psychanalyse de Nicolas Maduro en tant que violateur des droits de l’homme, prolongeant l’éditorial du New York Times sur “Maduro et ses délires de conspiration” et de révéler que “Selon l’opposition, la vraie menace ce sont les politiques de Maduro”. Le Correo del Caroni rappelle que “La SIP dénonce la persécution de l’opposition”, que “Nicolas Maduro use du prétexte du décret Obama pour obtenir des pouvoirs spéciaux” et que “Les députés de l’opposition comptent sur l’église catholique comme médiatrice dans le cas des prisonniers politiques”; Tal Cual évoque les menaces états-uniennes : “C’est Obama qui offre les pouvoirs spéciaux à Maduro” et “selon l’opposition, le but de Maduro est de cacher la crise”; El Carabobeño titre “Reuters: les sanctions des États-Unis pourraient être la bénédiction que cherchait Maduro”. Ultimas Noticias (centre-droit) nous rassure : “selon la BBC c’est pour protéger le système financier états-unien qu’a été prise la décision d’Obama” Etc… (17)

Revenons un instant sur l’affirmation de Cluzel selon laquelle le rachat de El Universal par un groupe espagnol “qui était de mèche en réalité avec le gouvernement” s’est faite “au prix de sa liberté d’expression. Non seulement ce groupe n’est pas lié au gouvernement bolivarien (18) mais une étude réalisée du 2 au 8 août 2014 (19), après ce rachat, montre la proportion écrasante de termes négatifs (87 %) par rapport aux termes positifs (13%) dans le traitement des politiques du gouvernement Maduro :

El Universal, août 2014. Traitement des politiques gouvernementales : 87 % de termes négatifs, 17 % de termes positifs.

El Universal, août 2014. Traitement des politiques gouvernementales : 87 % de termes négatifs, 13 % de termes positifs.

Le journaliste et historien des médias Eleazar Díaz Rangel a dirigé la Faculté de communications sociales de l’Université Centrale du Venezuela de 1983 à 1986. Prix National de Journalisme, président de l’Association Vénézuélienne des Journalistes et chef de rédaction du journal de centre-droit Últimas Noticias depuis 2001, il n’a pas oublié la répression qu’exerçaient contre son métier les régimes d’avant Chavez : « les journaux actuels font leur travail sans la moindre pression alors que ces pressions étaient fréquentes par le passé. Je ne crois pas qu’il y ait de pressions sur tous ces médias privés qui ne publient que des informations contre le gouvernement et rien en sa faveur, comme beaucoup le font depuis des années sans changement. La majorité des journaux de l’intérieur du pays, entre 70 et 80 journaux, suivent la même ligne éditoriale » (entrevue de février 2015 (20).

Une étude réalisée en juin 2014 sur les messages des chaînes de télévision les plus regardées au Venezuela (Venevision, Televen et Globovision) montre une réalité semblable (21) :

Venevisión, Televen et Globovisión n’ont consacré que 33 minutes de couverture à Nicolás Maduro et ont employé 97% de termes négatifs contre lui.

Venevisión, Televen et Globovisión n’ont consacré que 33 minutes de couverture à Nicolás Maduro et ont employé 97% de termes négatifs contre lui.

Audience comparée des médias radio et TV au Venezuela (2014). Ce graphique ne rend pas compte des sites internet, médias internationaux (satellite) et presse écrite locale qui sont eux aussi en majorité opposés aux mesures  de la révolution bolivarienne.

Audience comparée des médias radio et TV au Venezuela (2014). Ce graphique ne rend pas compte des sites internet, médias internationaux (satellite) et presse écrite locale qui sont eux aussi en majorité opposés aux mesures de la révolution bolivarienne.

Une hégémonie attestée dans le temps par les études des parts de marché télévisuel (22).

Même paysage en ce qui concerne la radio, essentiellement aux mains de grands circuits privés comme Union Radio : “Les sanctions contre le gouvernement de Maduro ne visent qu’à changer sa conduite, explique l’administration Obama(23).

Si nous élargissons le cercle, rappelons qu’en avril 2014 trois grands groupes privés latino-américains se sont mis d’accord pour écrire une page quotidienne contre le Venezuela dans chacun de leurs 82 journaux affiliés. Il s’agit du GDA (Groupe Diarios de las Américas), de ANDIARIOS (Asociación de Editores de Diarios y Medios Informativos) et de PAL (Groupe Periódicos Asociados Latinoamericanos) (24).

A l’échelle mondiale, il suffit de taper les mots-clefs “Maduro” ou “Venezuela” sur Google pour voir déferler une avalanche de centaines de pages parlant de “répression”, “dictature”… avant de voir apparaître la moindre dissidence.

Il est donc vrai qu’il n’y a pas de liberté d’expression au Venezuela : l’hégémonie des grands groupes privés, agences (AFP, AP, Reuters) et médias privés nationaux, régionaux, locaux (radio, presse écrite, télévision, pages Web et réseaux sociaux) qui font quotidiennement campagne contre le socialisme bolivarien empêche tout équilibre démocratique par rapport à l’audience trop faible des médias publics et associatifs.

L’écrivain et universitaire Luis Britto Garcia s’interroge : “La censure existe-t-elle au Venezuela ? Oui, en effet. Celle d’une grande partie des médias nationaux et internationaux qui occultent ce qui en réalité se passe dans le pays et font l’impasse absolue sur tout ce qui a trait aux avancée sociales, au développement de la démocratie participative ; privant ainsi de son droit à l’information l’immense majorité silencieuse dans le monde entier. Une dictature règne-t-elle au Venezuela ? Oui, en effet. Une dictature médiatique qui prétend imposer des tyrans du style de Carmona Estanga (chef du patronat putschiste qui avec l’appui de militaires de droite déposa Chavez brièvement en 2002)” (25).

Scène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne : la dirigeante d'extrême droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d'État depuis 2002, explique aux médias "baillonnés" qu'il n'y a pas de liberté au Venezuela et que plutôt que d'attendre des élections, il faut relancer les confrontations "non-dialogantes" (sic) pour forcer le président élu à partir.

Scène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne : la dirigeante d’extrême droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d’État depuis 2002, explique aux médias « baillonnés » qu’il n’y a pas de liberté au Venezuela et que plutôt que d’attendre des élections, il faut relancer les confrontations « non-dialogantes » (sic) pour forcer le président Maduro à partir.

Il aura suffi, en janvier 2015, d’une rumeur propagée par les partis de droite via leurs médias et les réseaux sociaux (26) évoquant l’imminence d’une grève nationale – qui n’eut jamais lieu – pour que 18 millions de Vénézuéliens achètent fébrilement en quatre jours l’équivalent de ce qu’ils auraient consommé en un mois et demi. En cas de réussite du coup d’État du 12 février 2015, le communiqué des militaires putschistes allait être diffusé simultanément par CNN et par la télévision privée vénézuélienne Televen (27).

Thomas Cluzel arrive au bout de ses cinq minutes. Laissons-le conclure son billet : “Au total, depuis 2009, ce ne sont pas moins de 300 chaînes de radio qui ont également été fermées. “

C’est faux. Même si au Venezuela, en France (28) et partout ailleurs, les intérêts des groupes privés déterminent constamment l’ouverture et la fermeture d’entreprises de presse, le nombre de médias privés vénézuéliens a augmenté en seize ans de révolution. Luis Britto Garcia : « En 2014, pas moins de 2896 médias opèrent au Venezuela. 2332 d’entre eux sont des entreprises privées, soit 80%; 16,5 % dépendent du secteur communautaire mais restent confinés à une transmission locale; à peine 3,22% de l’ensemble ressortissent au service public. Dans le domaine de la radio-diffusion, 1598 émetteurs appartiennent au secteur privé, 654 dépendent du secteur communautaire et à peine 80 d’entre eux relèvent du service public. Quant aux chaînes de télévision, 55 appartiennent aux groupes privés, 25 au secteur communautaire (avec une diffusion locale seulement) et 8 d’entre elles seulement sont publiques… La quasi totalité des médias privés se situent dans l’opposition. Par conséquent, prétendre que l’Etat en serait à exercer son hégémonie dans le domaine de la communication, en s’appuyant sur les faibles moyens dont il dispose, est une affirmation infondée qui suffit à disqualifier celui qui la propage. » (29)

Guerre des grands médias contre la démocratie… et contre le service public.

Le 14 mai 2013 Noam Chomsky, Greg Grandin, Michael Moore, Oliver Stone et une douzaine d’experts états-uniens écrivaient à Margaret Sullivan, « Public Editor » au New York Times, pour lui demander pourquoi ce journal présentait Chavez comme un “dictateur” alors que le président du Honduras avait droit à un lexique neutre ou positif :  “Dans les seize dernières années le Venezuela a organisé 19 élections ou référendums qualifiés de libres et équitables par les principaux observateurs internationaux (UE, OEA, Centre Carter, etc..). Jimmy Carter a fait l’éloge des élections au Venezuela, parmi les 92 scrutins observés par le Carter Center, comme un “système de vote vraiment extraordinaire.” Il a conclu que “le processus électoral au Venezuela est le meilleur du monde.” (30)

Mais le trait principal de ce pays enfin sorti de l’apartheid social et racial est sa démocratie participative : communes, conseils communaux, mouvements sociaux écrivent chaque jour l’histoire invisibilisée par les médias d’une économie et d’une politique cogérées par les citoyen(ne)s.

Par le biais de la propagande quotidienne, les grands médias ont réussi ce tour de force inouï : transformer une démocratie en “dictature” ! Dans leur réalité virtuelle, ils ont plongé des millions de citoyen(ne)s du monde, privé(e)s de la possibilité d’aller sur place ou d’accéder à une information alternative.

Ces médias ignorent les décisions des électeurs vénézuéliens qui optent pour les politiques de transformation sociale. De ce fait, ils encouragent ceux qui refusent de se soumettre aux urnes. Si les émules vénézuéliens d’Aube Dorée organisent des violences avec l’aide matérielle des paramilitaires colombiens, laissent des dizaines de cadavres à chaque appel à “laisser sortir toute notre rage dans la rue”, si des leaders d’extrême droite sont arrêtés non pas pour leurs opinions mais parce qu’ils sont en train d’organiser un coup d’État, ils deviennent automatiquement des “prisonniers politiques”.

La récente mission à Caracas de l’UNASUR, organisme qui regroupe tous les gouvernements d’Amérique du Sud, a conclu ses travaux en rejetant l’ingérence extérieure. Elle a recommandé à l’opposition de jouer le jeu électoral et de renoncer à la violence.

Chuo Torrealba, secrétaire général de la MUD

Chuo Torrealba, secrétaire général de la MUD

Chuo Torrealba, secrétaire général de la coalition des partis de droite “MUD” (photo) lui a répondu à travers les médias : Samper (ex-président colombien et président de l’UNASUR, NdT) est venu provoquer l’opposition, c’est un piège”. (31)

Qu’y puis-je ? répondent les Thomas Cluzel du monde entier, aller à contre-courant, faire preuve d’indépendance d’esprit ? Et pourquoi moi ? Bien au chaud sous le parapluie de la vulgate mondiale, il vaut mieux passer pour un “défenseur de la liberté d’expression au Venezuela”.

Il ne reste au président Obama qu’à habiller du vernis de “la répression des opposants et de la fermeture de médias au Venezuela” son décret présidentiel du 9 mars 2015 qui proclame “l’état d’urgence aux États-Unis face à la menace inhabituelle et extraordinaire pour notre sécurité nationale et notre politique extérieure, qu’est le Venezuela” (sic). Les médias se chargeront du service après-vente en présentant Maduro comme le provocateur et Obama comme celui qui offre des cadeaux aux enfants à Noël avant de retourner bosser consciencieusement dans son bureau ovale.

Rafael Correa rappelait le 1er mars 2015 depuis Montevideo que cette ingérence « ne débouchera pas forcément sur ce qui est arrivé à Allende. Il n’en demeure pas moins que nous sommes confrontés chaque jour aux tentatives de déstabilisation de gouvernements démocratiques et progressistes d’Amérique latine, par la guerre économique, et à la manipulation mondiale en matière d’information ». (32)

Ce jeudi 12 mars, Radio-France (dont Thomas Cluzel est un des salariés) se met en grève pour vingt-quatre heures avec pour slogan “Défendons nos emplois”. Les syndicats CFDT, SNJ et UNSA s’inquiétent de « la menace d’une réduction drastique des effectifs » de l’entreprise publique, qui a annoncé en janvier un « plan de retour à l’équilibre ». Les syndicats disent « redouter des arbitrages dramatiques pour leurs missions et leurs conditions de travail » (33).

Comment ne pas voir que si la globalisation marchande signifie la mort du journaliste public comme historien du présent (Lacouture) avec son travail d’enquête, son temps passé sur le terrain, sa culture historique et sa mise en perspective de sources contradictoires, les gouvernements progressistes latino-américains représentent, au contraire de ce que martèle Thomas Cluzel, une alternative ? En diversifiant un champ médiatique asphyxié et discrédité par les logiques du monopole privé, en créant des universités publiques et gratuites pour redémocratiser l’enseignement des communications sociales, en créant ou en renforçant des services publics comme la chaîne latino-américaine Telesur ?

Renoncer à faire vivre l’identité du service public comme résistance à la doxa, n’est-ce pas contribuer à sa destruction ? Ne dit-on pas dans les écoles de commerce que “le client préfère toujours l’original à la copie” ?

Thierry Deronne, Caracas, le 12 mars 2015

Notes :

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L’Amérique Latine défend le Venezuela face au décret du président Obama. Rapprochement de Caracas avec Athènes.

EVO-Y-CORREA

Après la décision du président Barack Obama, le 9 mars 2015, de décréter « l’urgence nationale aux États-Unis » face à la « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et notre politique extérieure qu’est le Venezuela » (sic), le président de Bolivie Evo Morales a demandé une réunion d’urgence de l’UNASUR (organisme regroupant la totalité des nations sud-américaines) et de la CELAC (Communauté élargie des États Latino-américains et des Caraïbes) « pour nous déclarer en état d’urgence et défendre le Venezuela face à l’agression de Barack Obama. Nous allons défendre le Venezuela » Il a souligné l’importance de l’unité des peuples face à l’Empire qui tentent de « nous diviser, pour nous dominer politiquement et nous spolier sur le plan économique ».

Le président Correa, à travers son chancelier, a exprimé son « rejet le plus ferme de la décision illégale et extra-territoriale contre le Venezuela, qui représente une attaque inacceptable pour sa souveraineté ». Il a rappelé le signal négatif que constitue la signature de ce décret par Obama 48 heures après la visite de travail de l’UNASUR à Caracas. Cette délégation a enquêté sur la récente tentative de coup d’État contre le président Nicolas Maduro, élu en avril 2013, a rejeté l’ingérence extérieure, demandant aux secteurs violents de l’opposition de revenir à la voie électorale.

« Comment le Venezuela menace-t-il les Etats-Unis? A des milliers de kilomètres de distance, sans armes stratégiques et sans employer de ressources ni de fonctionnaires pour conspirer contre l’ordre constitutionnel étasunien ? Une telle déclaration faite dans une année d’élections législatives au Venezuela révèle la volonté d’ingérence de la politique extérieure étasunienne. » a déclaré pour sa part le gouvernement cubain.

movimientos_sociales_bolivia

Les mouvements sociaux latino-américains se sont mobilisés en défense de la démocratie vénézuélienne. Pour Joao Pedro Stédile, de la direction nationale du Mouvement des Sans Terre du Brésil : « Au Brésil il y a un peuple qui est avec vous, nous serons toujours solidaires et nous ne laisserons pas l’Empire envahir le Venezuela pour récupérer ses gisements de pétrole ». Le mouvement social bolivien a également manifesté sa solidarité. Rodolfo Machaca, dirigeant de la Confédération syndicale des travailleurs agricoles, a condamné l’ingérence des États-Unis dans les affaires intérieures vénézueliennes, et leur complicité avec les violences organisées par la droite. Selon Machaca : « La situation au Venezuela nous préoccupe, c’est pourquoi nous proclamons notre solidarité avec ce pays, mais aussi avec le président Maduro. Nous condamnons l’ingérence nord-américaine, et toutes les tentatives de coup d’État ou autres manœuvres visant à la déstabilisation du Venezuela. ».

Rafael Correa dénonce les manipulations médiatiques contre le Venezuela.

Le 1er mars, depuis Montevideo, où il assistait à l’investiture du président uruguayen Tabaré Vasquez, le président Correa a déclaré : «Le Venezuela est confronté à une guerre économique et médiatique, et se retrouve dans la situation d’autres gouvernements progressistes d’Amérique latine, avant lui. Cette situation, on l’a déjà vécu en Amérique latine. Souvenons-nous de ce qui est arrivé à (Salvador) Allende : la même guerre économique, le même type d’ingérence, les mêmes attaques médiatiques. De grâce, tirons les leçons de l’Histoire ». Selon Correa, cette ingérence « ne débouchera pas forcément sur ce qui est arrivé à Allende. Il n’en demeure pas moins que nous sommes confrontés chaque jour aux tentatives de déstabilisation de gouvernements démocratiques et progressistes d’Amérique latine, par la guerre économique, et à la manipulation mondiale en matière d’information ».

Au sujet de l’arrestation du maire d’opposition de Caracas, Antonio Ledezma, accusé d’implication dans un complot visant à déstabiliser le gouvernement de Nicolas Maduro, le président Correa a déclaré qu’il était « réducteur de commenter cet événement sans connaître les détails de l’affaire, en outre la souveraineté et les institutions de chaque pays doivent être respectées ».

Le Venezuela et la Grèce renforcent leurs relations bilatérales.

En visite officielle en Grèce le 6 mars, la ministre des Affaires étrangère Delcy Rodriguez a félicité le nouveau gouvernement du premier ministre Alexis Tsipras, au nom du Gouvernement Bolivarien et du peuple vénézuelien. Dès la victoire de Syriza, Maduro avait salué la décision des électeurs malgré « la campagne médiatique qui tentait de leur faire peur en présentant notamment Alexis Tsipras comme l’agent d’une dictature vénézuélienne »

La Chancelière vénézuélienne a été reçue par Alexis Tsipras qui a manifesté son intention d’accueillir prochainement en Grèce le président Nicolas Maduro, assurant de son soutien le Venezuela et son peuple et insistant sur l’affection qu’il lui porte.

Delcy-Rodríguez-junto-a-Nikos-Kotzias

Accompagnée de l’ambassadeur du Venezuela en Grèce – Farid Fernandez – Mme Rodriguez a eu aussi l’occasion de rencontrer son homologue grec Nikos Kotzias (photo). La réunion a porté sur la possibilité de renforcer les relations bilatérales entre les deux pays dans le domaine économique et commercial. Nikos Kotzias a reçu des informations sur la situation actuelle au Venezuela et a souligné l’importance de nouer des relations solides dans les domaines de la technologie, de l’économie, du commerce et du tourisme.

Un désir commun s’est exprimé : qu’Athènes devienne l’un des principaux partenaires de Caracas.

Cette visite officielle en Grèce répond à la volonté de Caracas de renforcer l’émergence d’un monde multipolaire, au sein duquel prévaudront le respect mutuel, la compréhension, la coopération, mais aussi le droit pour les peuples à l’autodétermination, à la liberté et à la souveraineté.

Traduction : Jean-Marc del Percio

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La tentative de coup d’Etat contre le Venezuela, par Ignacio Ramonet

super-tucano-1Sympathique spécimen de la faune amazonienne, le toucan est un oiseau bien connu pour son bec spectaculaire aux couleurs chatoyantes. C’est aussi le nom d’un agressif « oiseau d’acier »fabriqué par l’entreprise brésilienne Embraer, dont la dénomination militaire est EMB 312, et dont les deux modèles les plus vendus sont le T-27, version d’entrainement, et le AT-27, armé pour des attaques à terre. Et c’est précisément un de ces Tucanos militaires, armé pour l’attaque, qui devait bombarder le palais présidentiel de Miraflores, à Caracas, le 12 février dernier. Et tuer le président Nicolas Maduro. L’aéronef avait également pour mission d’attaquer le ministère de la Défense et de détruire, parmi d’autres cibles, le siège de la chaîne de télévision internationale TeleSur, en semant le chaos et la confusion.

Selon les informations révélées par le président Maduro lui-même, la tentative de coup d’Etat a été déjouée grâce aux services de renseignement. Ils ont permis l’arrestation d’un groupe d’officiers d’aviation et de civils. « Il s’agit – a déclaré le chef de l’Etat – d’une tentative de sédition contre la démocratie et la stabilité de notre patrie ; c’est une séquelle du « putsch bleu » [1de février-mars 2014, il y a un an ».

Nicolas Maduro a indiqué que l’un des officiers arrêtés était lié, depuis l’année dernière, à des groupes de l’extrême-droite vénézuélienne qui cherchent à provoquer des troubles violents dans le pays. Le président a révélé que, selon l’enquête, les autorités militaires loyales avaient exigé l’an dernier la démission de cet officier. « Mais il y a quelques semaines – a raconté le chef de l’Etat – plusieurs opposants ont repris contact avec lui, lui ont remis une importante somme d’argent et lui ont confié plusieurs missions. En même temps, l’ambassade des Etats-Unis lui délivrait un visa le 3 février, en l’assurant ainsi qu’en cas d’échec, il disposait d’une autorisation d’entrée aux Etats-Unis par n’importe quelle frontière ».

« Dès ce moment – a poursuivi Nicolas Maduro –, cet officier a pris contact avec quatre autres gradés pour exécuter les missions « désignées par Washington » ». Une de ces missions consistait à faire une vidéo, en enregistrant les déclarations du général d’aviation Oswaldo Hernández Sánchez depuis la prison où il est incarcéré pour avoir participé, en 2014, à une précédente tentative de coup d’Etat.

« L’ordre était d’enregistrer une vidéo de ce général, qu’on surnomme « l’Ours », et, le 12 février, pendant le défilé de la Victoire [2], de faire décoller un avionTucano et attaquer le palais présidentiel de Miraflores et d’autres « cibles tactiques » comme le ministère de la défense, le Conseil national électoral (CNE) et le siège de la chaîne de télévision TeleSur. L’ordre était de déclencher le putsch au moment de la publication par un journal d’opposition de ce qu’ils appellent le « Programme du gouvernement de transition » » [3].

De leur côté, Diosdado Cabello, président de l’Assemblée nationale vénézuélienne, et Jorge Rodríguez, maire du district Libertador de la capitale, ont apporté, le 13 février dernier, à Caracas, plus de détails sur la tentative putschiste. Les deux dirigeants chavistes ont confirmé que les officiers arrêtés avaient reconnu que la publication d’un « Manifeste » était l’un des signes convenus pour déclencher le putsch dont le nom de code était « Opération Jéricho » [4].

Ils ont également révélé que, selon les déclarations des détenus, les putschistes avaient l’intention de « liquider » dès le premier moment, en plus du président Nicolas Maduro, Diosdado Cabello et Jorge Rodríguez, ainsi que d’autres personnalités bolivariennes : Tibisay Lucena, présidente du CNE, et Tareck El Aissami, ancien ministre de l’intérieur et actuel gouverneur de l’Etat d’Aragua.

Ils ont aussi identifié, en plus du général Oswaldo Hernández, d’autres chefs présumés de la conspiration. Parmi eux le capitaine Héctor José Noguera Figueroa ; le colonel José Suárez Rómulo ; le premier lieutenant Ricardo Antich Zapata (chargé des contacts avec l’ambassade des Etats-Unis) et le premier lieutenant Luís Hernando Lugo Calderón [5].

Ils ont montré une partie de l’arsenal saisi, en particulier des armes de gros calibre : des fusils semi-automatiques AR-15, des mitrailleuses et des grenades. Ils ont également révélé que des plans de la ville de Caracas avaient été trouvés, sur lesquels plusieurs « cibles tactiques » étaient effectivement signalées avec une grande précision : le palais présidentiel de Miraflores, les ministères de la défense, de l’intérieur et de la justice, le Conseil national électoral, la Direction du contre-espionnage militaire et, comme nous l’avons déjà dit, le siège de la chaîne de télévision TeleSur.

Cabello et Rodríguez ont désigné comme « auteurs intellectuels » de la tentative putschiste et du projet de magnicide deux personnalités de l’opposition : Antonio Ledezma, maire de Caracas (arrêté le 19 février dernier) et Julio Borges, député de l’opposition. Ils ont également affirmé détenir les preuves de la participation de fonctionnaires de l’ambassade des Etats Unis :« Une fonctionnaire de l’ambassade appelait les épouses des généraux vénézuéliens et leur disait que le nom de leur mari figurait sur la liste des personnes sanctionnées par le Congrès des Etats-Unis. Et que les visas d’entrée aux Etats Unis de leurs familles avaient été invalidés. Ainsi voulait-on susciter l’angoisse dans les familles des officiers », expliqua Jorge Rodríguez.

Pour sa part, le président Maduro a dit avoir en sa possession le « projet de gouvernement » élaboré par les putschistes. Selon ce plan, les pouvoirs publics seraient éliminés et les Cubains (médecins, instituteurs et sportifs) des Missions de service social (santé, éducation et sport) menacés. « Ils parlent aussi – dit le président Maduro – de privatiser la compagnie pétrolière nationale PDVSA [Petróleos de Venezuela Sociedad Anónima], de suspendre les garanties constitutionnelles, de libéraliser le système des changes et de redonner les dollars à l’oligarchie ». Le président a ajouté que dans ce « Projet de gouvernement » les putschistes « menacent ce qu’ils appellent les « collectifs »  qui sont, nous le savons, le peuple vénézuélien – et annoncent que, dès qu’ils seront au pouvoir, ils déploieront contre eux toute la force militaire. Aux Cubains des Missions, ils donnent 24 heures pour se présenter devant les bureaux du nouveau gouvernement de facto ou ils supporteront les conséquences… ».

Malgré toutes les preuves et tous les détails fournis par les plus hautes autorités de l’Etat vénézuélien, les médias internationaux (même en Amérique latine) ont accordé peu de crédibilité à cette tentative de coup d’Etat. Une telle « incrédulité » fait partie – depuis quinze ans – de la stratégie des grands médias dominants dans leur guerre contre la révolution bolivarienne, afin de discréditer les autorités bolivariennes. Indifférent à cette attitude hostile, le président Nicolás Maduro continue à expliquer, avec une persévérance pédagogique et en présentant toutes sortes de preuves, comment, depuis la mort d’Hugo Chávez (il y a juste deux ans) et depuis son élection (le 14 avril 2014), un « coup d’Etat lent » est en marche pour le renverser.

Cette fois le putsch devait se réaliser en quatre étapes [6].

La première a commencé début janvier 2015, lorsque le président Maduro se trouvait en déplacement à l’étranger (Chine, Iran, Qatar, Arabie Saoudite, Algérie et Russie). Au cours de cette première étape, des entreprises privées ont mené des campagnes d’accaparement d’aliments et de produits de première nécessité dans le but de créer des pénuries et du mécontentement, préparant ainsi les conditions pour que les citoyens protestent et saccagent les supermarchés. Ce qui ne s’est pas produit.

Dans la deuxième phase, les grands médias internationaux ont intensifié la diffusion de reportages, de nouvelles et d’articles qui donnaient une image déformée de la réalité vénézuélienne, faisant croire que dans le pays du « socialisme du XXI siècle »sévissait une véritable « crise humanitaire ». A cette occasion le président Maduro a dénoncé le rôle détestable joué, au cours de cette phase de l’ « Opération Jéricho », par plusieurs quotidiens espagnols (El PaísABC), …

La troisième étape devait avoir pour protagoniste un« traître » qui ferait un appel solennel à la rébellion à la télévision et dans les grands médias. Le président n’a pas donné le nom de ce« traître », mais il a mis en garde les Vénézuéliens : « Je ne veux alarmer personne, mais je dois dire toutes les vérités (…) Ils sont en train de chercher un traître, et je demande au peuple de rester vigilant ».

La quatrième étape du coup d’Etat – celle qui a été déjouée le 12 février dernier – prévoyait la participation d’un groupe d’officiers putschistes de l’armée de l’air, financés depuis l’étranger. Alors serait annoncé le « Programme de gouvernement de transition ». Et l’on enterrerait la révolution de Chávez.

Mais, même en quatre étapes, le coup d’Etat a échoué. Et la révolution bolivarienne demeure debout.

Ignacio Ramonet  |  5 mars 2015

Notes :

[1] L’aile la plus à droite de l’opposition vénézuélienne, – dirigée par des personnalités ultraconservatrices comme Leopoldo López (arrêté le 20 février 2014), Antonio Ledesma (arrêté le 19 février 2015) et Maria Corina Machado (ancienne députée) – a lancé le mouvement « La Sortie », qui appelait à une sorte de« coup d’Etat soft » ou de « coup d’Etat bleu » dans le but de renverser le Président Nicolás Maduro par le financement de manifestations violentes (les« guarimbas ») qui ont fait 43 morts, 878 blessés et d’innombrables dégâts.

[2] Le 12 février, au Venezuela, c’est le Jour de la Jeunesse, qui commémore la Bataille de la Victoire, pendant la guerre d’Indépendance, dans laquelle un millier d’étudiants venus de Caracas ont affronté les troupes espagnoles et les ont vaincues.

[3] Le manifeste a été publié le 11 février dernier, dans un journal d’opposition, El Nacional, en page 5, sous le titre de « Appel aux vénézuéliens pour un accord national pour la transition ».

[4] Par référence à La Bible et plus précisément au Livre de Josué, qui raconte que quand Josué, à la tête des israélites, arriva au pied des imposants remparts de la ville de Jéricho, Dieu lui dit d’ordonner aux prêtres de sonner les trompettes :« Quand vous entendrez le son de la trompette, tout le peuple poussera de grands cris. Alors le rempart de la ville s’écroulera, et le peuple montera, sans obstacle ».

[5] Les autres officiers putschistes seraient : la Capitaine Laideth Salazar de Zerpa, dite « Manuelita » ; les capitaines Andrés Ramón Thompson Martínez, Nerio Alfonso Cordova Moreno ; Carlos Manuel Osuna Saraco dit « Guillermo » ; le major Cesar Pérez Carrero ; premier lieutenant Wilfredo Amado Castillo Colmenares ; premier lieutenant Javier Salazar Moncada ; premier lieutenant Miguel Ángel Salazar Molina ; premier lieutenant Carlos Esqueda Martínez ; et premier lieutenant Jofre de Jesús Pineda Trejo.

[6] Voir site web de TeleSur, Caracas, le 12 février 2014.www.telesurtv.net/Gobierno-venezolano-desmantela-atentado-golpista

Source : http://www.medelu.org/La-tentative-de-coup-d-Etat-contre

Qui a perdu la rue ?

maduromarcha

Caracas, le 28 février 2015.

Un sondage récent d’ICS (International Consulting Services) portant sur les élections législatives de 2015 indique que 43.6% des électeurs voteraient pour le Parti Socialiste Unifié (PSUV) de Nicolas Maduro, l’opposition de droite recueillant près de 32% des intentions de vote (1). Selon des experts comme Oscar Schemel de la firme de sondages Hinterlaces, tout dépendra cependant de l’attitude des «ni-ni» dans le contexte de la guerre économique et des problèmes internes de la politique révolutionnaire. C’est dans ce cadre que Franco Vielma analyse la rue comme espace politique.

Par Franco Vielma

Le débat politique national se focalise sur le facteur «rue», parce qu’il reflète la capacité de rassemblement et de mobilisation des forces politiques en présence. C’est de ce thème que sont issus les commentaires de bien des acteurs ou spécialistes de la vie politique, d’Oscar Schémel (président de l’institut de sondages Hinterlaces) à Chuo Torrealba (secrétaire général de la MUD/opposition).

Profitant de la visite d’un quartier de Caracas, ou lors d’événements publics auxquels il participait, Maduro en a également parlé. D’autres encore, en rendront compte, certains l’invoqueront, considérant qu’elle est le passage obligé de tous ceux qui veulent faire la démonstration de leur dynamisme politique, sans oublier la dimension symbolique qu’elle revêt.

Chaussant les souliers confortables d’un élitisme qu’historiquement elle entend incarner, la droite a perdu la «rue» vénézuélienne depuis longtemps. Bien qu’autrefois les «adecos» (adhérents d’Action Démocratique, parti qui a longtemps régné sur le Venezuela) s’en soient proclamés les maîtres, Chavez a forcé la droite à sortir dans la rue, à se confronter au peuple, alors que nombre de ses membres cantonnaient leur action aux médias et aux réseaux sociaux comme unique forme de faire de la politique. Tel était leur unique mode d’engagement politique. Outre la dimension purement électorale, et comme force politique et sociale, le chavisme aura été à tous points de vue, un vecteur de mobilisation permanente. En période révolutionnaire, le chavisme, c’est également l’expression de la mobilisation des foules.

En fait, il est indispensable de prendre en compte la «rue», si l’on souhaite comprendre quelque chose à la politique vénézuelienne, parce qu’elle s’en est emparée, pour ne plus la quitter. Alors, à qui appartient la rue ? est une réflexion qui s’impose à nous, alors que depuis deux ans , les appels à «la sortie» ( = à la démission forcée de Maduro) se sont succédés, deux ans au cours desquels on a cherché à provoquer l’explosion sociale, une sorte de rébellion des classes moyennes (minorité sociologique), par une sorte de stratégie continue de coup d’État.

Ils l’ont perdue et personne ne la leur rendra

La droite vénézuélienne, forte de toutes ses ressources, et de son pouvoir médiatique d’appels à marcher, a eu ses hauts et ses bas de présence dans la rue. Il fut un temps où elle organisait des manifestations éblouissantes qui occupaient tout l’espace autour de l’échangeur routier Altamira, dans l’Est cossu de de Caracas. Elle a également connu -comme en ce moment- le spectre de la démobilisation, dont les déprimantes marches des «casseroles vides» (ou des « esprits vides ») ou les marches des « chemises blanches », ont été les meilleures expressions. Le nombre de dirigeants regroupés sur les estrades était supérieur aux manifestants d’en bas, malgré un thème apparemment « sensibilisateur et mobilisateur » comme l’arrestation de Leopoldo López pour l’organisation de violences mortelles en 2014, et que la droite présente comme « prisonnier politique ».

Durant la période la plus récente, la droite a vu diminuer sa capacité de mobilisation. Chuo Torrealba et Capriles, nouveau et ancien leader de la droite, avaient dit qu’ils annonceraient une série « d’actions de rue pacifiques », des actes politiques qui n’ont pas eu lieu, n’ont pas été annoncés, et les deux seules activités n’ont pas mobilisé.

Qu’est devenu l’appui à la droite dans les rues ? Quels sont les facteurs de démobilisation ? Pourquoi, alors qu’elle représente une force électorale considérable, ses dirigeants n’en sont-ils pas suivis par les gens dans leurs appels à manifester ?

Les égoïsmes et les divisions interdisent à ses dirigeants de se retrouver sur un appel unitaire à manifester. A quoi s’ajoute que dans sa « culture politique », la droite ne voit la rue que comme un facteur conjoncturel, limité au cadre électoral. Hors de ce cadre, l’organisation d’une manifestation perd de son sens. Il y a également le fait que de nombreux manifestants de droite, descendent dans la rue par conviction anti-chaviste mais n’aiment pas les shows personnels, ni ne s’identifient à la démagogie des dirigeants qu’ils associent plutôt à l’erreur et à l’incapacité.

L’opposant moyen est quelqu’un qui exprime son mécontentement, ses rejets, stigmatise son adversaire, se plaint mais rien de plus. Comme la majorité des opposants n’éprouvent pas un grand intérêt pour leur militantisme, leur formation idéologique et l’organisation, il est logique qu’ils n’accordent pas à la «rue», sa valeur réelle, et la considèrent comme une perte de temps. Ils ne l’associent pas non plus aux leaders de la droite, ils ne les voient jamais, ils ne leur attribuent pas le profil de figures poches qui ont les pieds dans la réalité de tous les jours.

Quand la droite appellent à des rassemblements pacifiques, elle n’est pas crédible. Ses partisans savent bien que ces appels débouchent sur des émeutes violentes. L’occupation violente de la rue les ont isolés des autres habitants de la ville, les ont confinés dans une impasse symbolisée par l’appel à la «sortie» à tout prix. Les dirigeants ont tenté de créer un climat de peur parmi leurs propres troupes dans le contexte d’un coup d’État en pointillé, d’un soulèvement militaire avorté, et ce qu’ils ont obtenu fut que la base opposante s’est enfermée chez elle, pas peur de ses propres voisins violents.

Ils ont parlé sans cesse de se retrancher sous la forme d’organes d’«auto-défense» dans les beaux quartiers, pour attendre l’arrivée de «collectifs chavistes sanglants» qui ne sont jamais venus. Ils ont soumis leur propre base a une violence aveugle, bafouant leurs propres droits, et ont ensuite affirmé que les gardes nationaux et les policiers chargés de démonter les barricades- étaient l’ennemi. Dans ces conditions c’était impossible que les habitants des beaux quartiers ne comprennent pas qui étaient les vrais violents. (2)

Une nouvelle relation s’est donc instaurée, entre l’opposition de droite et la « rue », comme réalité subjective. Ceux qui des années durant descendirent dans la rue dans la perspective d’un coup d’État, se confinèrent ensuite à des rassemblements purement politiques. Mais la situation a empiré à tel point que pour nombre d’entre eux, la rue est désormais synonyme d’apathie, d’indifférence. On se méfie d’elle. La majorité des opposants ne croient tout bonnement plus à la violence comme alternative politique.

En fait, la relation symbolique que la droite a nouée avec la rue -qui est d’une nature opposée à celle que le chavisme a impulsée- a connu un tel bouleversement, que la capacité de mobilisation initiale, s’est inversée en démobilisation. La « rue » pour la droite, est un lieu de frustration. Elle a fini par assumer son échec : quinze ans de marches sans jamais atteindre les objectifs qu’elle s’était assignés. Pour elle la rue n’est pas une célébration mais une suite de défaites. Pendant cette même période, le recours intermittent à la violence guarimbera a exprimé l’impuissance de ceux qui croient pouvoir obtenir par la violence ce qu’ils ne peuvent obtenir des urnes ou des rassemblements politiques en tant que tels.

Les dirigeants de l’opposition ont perdu de leur visibilité et se sont désarticulés en appelant à battre le pavé. C’est ce qui est arrivé à Capriles quand il a exhorté à « faire sortir toute la rage » ; à Maria Corina Machado ou à Leopoldo Lopez. Ils ont créé une relation subjective à la « rue » d’un genre particulier qui flirte dangereusement avec le fascisme. Le centre de gravité de la politique de la droite se déplace vers le putschisme, se condamne à l’ostracisme en abandonnant et en démobilisant la majorité de ses troupes, fidèle à la voie électorale.

Le chavisme

Quant au chavisme, il s’est emparé de l’idée collective de la « rue » comme expression d’une identité politique. Il y a un imaginaire particulier qui lui correspond et le le chavisme l’a propulsé avant même de s’appeler chavisme. Le potentiel destructeur de février 1989 (NdT : le « Caracazo », ensemble d’émeutes de la faim réprimées par la social-démocratie soumise au FMI, qui se solda par l’assassinat de 2000 à 3000 personnes), s’est métamorphosé en tension créatrice, en capacité de lutte, de conscience. Le chavisme s’est habitué à marcher loin du cadre électoral, en toutes circonstances, le peuple vénézuelien a eu des luttes à mener et des héritages à défendre.

Le chavisme s’est mobilisé en défense de la révolution et a protesté contre le fonctionnaire corrompu et incapable même s’il se proclamait « chaviste », pour créer des communes, pour des causes ponctuelles, pour s’assumer comme sujet politique collectif vibrant d’une capacité transformatrice.

«Ceux qui sont descendus dans la rue ne s’en iront plus jamais» a dit un jour Chavez au milieu d’une marée humaine. La « rue », c’est le travail, c’est l’effort, c’est le quartier, c’est le village, c’est la communauté, c’est la commune. Ce sont les tâches quotidiennes à accomplir, jour après jour, sans relâche, pour bâtir de nouvelles réalités sociales en période révolutionnaire.

Le 28 février dernier, le président Maduro s’est présenté face à un déferlement rouge dans les rues de Caracas. Tel est l’un de ces paradoxes auquel nous nous accoutumons en période révolutionnaire alors que c’est l’extraordinaire devenant réalité, comme disait le Che. 26 ans après le « Caracazo », les artères de la capitale ont viré au rouge. Mais cette fois-ci, dans un sens totalement différent. Ces rues-là et ces rues-ci, teintées de rouge, sont les mêmes rues : l’héroïsme de ceux-là est le même que l’héroïsme de ceux-ci car ce sont les mêmes qui marchent.

Le chavisme se mobilise, se retrouve, se concentre dans des circonstances difficiles -celles de l’intervention externe, de la guerre économique et du putschisme de l’extrême droite. C’est dans ces moments que nous démontrons de quel bois nous sommes faits. La guerre contre le peuple vise son découragement, à ce qu’il se perde dans les chemins de l’inconscience, de l’amnésie, à nous faire adhérer à la défaite. Mais la sagesse d’un peuple délivre un autre message : nous sommes dans la rue et continuons à défendre la révolution.

Pour savoir qui a perdu la rue, il est nécessaire de savoir qui l’a gagnée. Il faut savoir qui l’a accumulée comme espace constant de lutte. La rue appartient à ceux qui ont dû sortir historiquement pour l’occuper. Les invisibles devenus visibles en la fertilisant de leur propre sueur, de leurs larmes et de leur sang. Celles et ceux qui sous la pluie et le soleil construisons l’élan collectif de la transformation. La rue est notre marque distinctive en politique.

Notes : 

(1) Lire « Venezuela Continues to be Chavista, According to New Poll« , http://venezuelanalysis.com/news/11242

(2) La grande majorité des habitants du Venezuela, qui habitent les quartiers populaires, ont rejeté ces violences et ont continué à vaquer à leurs occupations. Sur ce thème voir (entre autres) « Les barrios ne descendent pas » par Eleazar Diaz Rangel http://wp.me/p2ahp2-1mf , « Le Venezuela montre que les révoltes peuvent aussi être une défense des privilèges » par Seumas Milne http://wp.me/p2ahp2-1mf, « La vérité sur le Venezuela : une révolte des classes aisées, pas une « campagne de terreur » (The Guardian, Mark Weisbrot) http://wp.me/p2ahp2-1lk , « Quand tombe le masque de Guy Fawkes de l’opposition vénézuélienne » par Roberto Lovato http://wp.me/p2ahp2-1js, « Coup d’éclairage sur les zones d’ombre médiatiques » par Romain Migushttp://wp.me/p2ahp2-1ec, ou « Brévissime leçon de journalisme pour ceux qui croient encore á l’information » http://wp.me/p2ahp2-1fA . A noter que même dans les quartiers riches, foyers de ces troubles, la majorité des habitants s’opposa à la violence, aux destructions et aux incendies de transports et bâtiments publics , comme en témoigne par exemple le sondage d’Hinterlaces : http://www.hinterlaces.com/graficos/73-de-los-habitantes-en-chacao-rechazan-protestas-violentas. Ramon Muchacho, maire (de droite) d’un de ces quartiers – Chacao -,  s’insurgea publiquement contre le vandalisme. : http://www.noticiasdiarias.informe25.com/2014/05/alcalde-chacao-ramon-muchacho-las.html

Source : http://misionverdad.com/columnistas/quien-perdio-la-calle

Traduction : Jean-Marc del Percio

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