Exxon Mobil veut déclencher une guerre en Amérique latine, par Vijay Prashad

Photo: Le président du Venezuela, Nicolás Maduro (à droite) lors de la fête populaire à Caracas après le référendum consultatif sur El Esequibo. EFE/ Miguel Gutiérrez

Défaite cuisante des grands médias, d’Exxon Mobil et du Pentagone à la manœuvre pour s’emparer d’un territoire riche en pétrole appartenant au Venezuela (1). Le 3 décembre 2023, la population vénézuélienne a participé massivement à un référendum consultatif, et a répondu par l’affirmative aux cinq questions posées. Ces questions demandaient aux votant(e)s s’ils ou elles reconnaissaient la souveraineté de leur pays sur l’Esequibo. Une très forte majorité (droite et gauche confondues) a voté pour le respect de l’intégrité territoriale.

Loin de l’image construite par les médias, le Venezuela est non seulement la démocratie participative la plus avancée du monde, mais il bat tous les records en nombre de scrutins: 30 en 24 ans de révolution, validés par la majorité des observateurs internationaux. (2)

« Les campagnes médiatiques internationales ne pourront jamais le cacher. Le référendum consultatif a été un succès pour le peuple vénézuélien. Et nous devons respecter la décision de celles et ceux qui se sont exprimés dans les urnes », a expliqué le président Maduro, avant de proposer à l’Assemblée Nationale d’approuver une loi spéciale décrétant des zones de protection environnementale et de nouveaux parcs nationaux dans l’Esequibo, ou d’établir une règle interdisant la conclusion de contrats avec des entreprises comme Exxon Mobil qui exploitent les concessions unilatérales accordées par le Guyana dans la mer à délimiter. Maduro a également autorisé le lancement du plan d’assistance sociale pour la population de l’Esequibo, ainsi que la réalisation d’un recensement pour les aides sociales et la délivrance de cartes d’identité à ses habitants. » « Aujourd’hui, a conclu le président vénézuélien Nicolas Maduro, il n’y a ni gagnant ni perdant. Le gagnant est la souveraineté du Venezuela. » Le principal perdant, selon M. Maduro, est la compagnie extractiviste états-unienne ExxonMobil.

De quoi Exxon Mobil est le nom

En 2022, Exxon Mobil a réalisé un bénéfice de 55,7 milliards de dollars, ce qui en fait l’une des compagnies pétrolières les plus riches et les plus puissantes du monde. Les entreprises telles qu’Exxon Mobil exercent un pouvoir démesuré sur l’économie mondiale et sur les pays qui possèdent des réserves de pétrole. Elles ont des tentacules dans le monde entier, de la Malaisie à l’Argentine. Dans son ouvrage Private Empire : ExxonMobil and American Power (2012), Steve Coll décrit comment l’entreprise est devenue un « État corporatif au sein de l’État états-unien« . Les dirigeants d’Exxon Mobil ont toujours entretenu des relations étroites avec le gouvernement états-unien : Lee « Iron Ass » Raymond (directeur général de 1993 à 2005) était un ami personnel proche du vice-président états-unien Dick Cheney et a contribué à façonner la politique du gouvernement états-unien en matière de changement climatique ; Rex Tillerson (successeur de Raymond en 2006) a quitté l’entreprise en 2017 pour devenir le secrétaire d’État états-unien sous la présidence de Donald Trump. Coll décrit comment Exxon Mobil utilise le pouvoir de l’État états-unien pour trouver de plus en plus de réserves de pétrole et s’assurer qu’Exxon Mobil devient le bénéficiaire de ces découvertes.

En se promenant dans les différents centres de vote de Caracas le jour du référendum, il était clair que les personnes savaient exactement pour quoi elles votaient : nullement contre le peuple du Guyana, un pays avec une population d’un peu plus de 800 000 habitants, mais pour la souveraineté vénézuélienne, contre des entreprises telles qu’Exxon Mobil. L’atmosphère de ce vote – empreinte de patriotisme – était marquée sur le désir de supprimer l’influence des multinationales et de permettre aux peuples d’Amérique du Sud de résoudre leurs différends et de partager leurs richesses entre eux.

Quand le Venezuela a éjecté Exxon Mobil

Lorsque Hugo Chávez a remporté l’élection à la présidence du Venezuela en 1998, il a déclaré presque immédiatement que les ressources du pays – principalement le pétrole – devaient être entre les mains du peuple et servir dorénavant à financer le développement social du pays, et non les dividendes des compagnies pétrolières telles qu’Exxon Mobil. « El petroleo es nuestro » (le pétrole est à nous) était le slogan du jour. À partir de 2006, le gouvernement de Chávez a entamé un cycle de nationalisations, avec le pétrole au centre (le pétrole avait été nationalisé dans les années 1970, puis privatisé à nouveau deux décennies plus tard). La plupart des multinationales pétrolières ont accepté les nouvelles lois de régulation de l’industrie pétrolière, mais deux ont refusé : ConocoPhillips et Exxon Mobil. Les deux sociétés ont exigé des dizaines de milliards de dollars de compensation, bien que le Centre International pour le Règlement des Différends relatifs aux Investissements (CIRDI) ait estimé en 2014 que le Venezuela ne devait payer à Exxon Mobil que 1,6 milliard de dollars.

Rex Tillerson était furieux, selon des personnes qui travaillaient chez Exxon Mobil à l’époque. En 2017, le Washington Post a publié un article qui traduisait le sentiment de Tillerson : « Rex Tillerson s’est fait griller au Venezuela. Puis il s’est vengé. » Exxon Mobil a signé un accord avec le Guyana pour explorer le pétrole offshore en 1999, mais n’a commencé à explorer le littoral qu’en mars 2015, après le verdict négatif du CIRDI. Exxon Mobil a utilisé toute la force de la campagne de pression maximale des États-Unis contre le Venezuela à la fois pour consolider ses projets dans le territoire contesté et pour saper la revendication du Venezuela sur la région de l’Esequibo. C’était la revanche de Tillerson.

La mauvaise affaire d’Exxon Mobil pour le Guyana

En 2015, Exxon Mobil a annoncé qu’elle avait trouvé 295 pieds de « réservoirs de grès pétrolifères de haute qualité » ; il s’agit de l’une des plus grandes découvertes de pétrole de ces dernières années. Le géant pétrolier a entamé des consultations régulières avec le gouvernement guyanais, s’engageant notamment à financer tous les coûts initiaux de l’exploration pétrolière. La fuite de l’accord de partage de la production conclu entre le gouvernement guyanais et ExxonMobil a révélé la piètre position du Guyana dans les négociations. ExxonMobil s’est vu attribuer 75 % des recettes pétrolières pour le recouvrement des coûts, le reste étant partagé à parts égales avec le Guyana ; la compagnie pétrolière, quant à elle, est exonérée de tout impôt. L’article 32 (« Stabilité de l’accord ») stipule que le gouvernement « ne peut amender, modifier, annuler, résilier, déclarer invalide ou inapplicable, exiger une renégociation, imposer un remplacement ou une substitution, ou chercher à éviter, altérer ou limiter le présent accord » sans le consentement d’Exxon Mobil. Cet accord piège tous les futurs gouvernements guyanais dans un très mauvais accord.

Pire encore pour le Guyana, l’accord est conclu dans des eaux disputées avec le Venezuela depuis le 19ème siècle. L’incurie des Britanniques, puis des États-Unis, a créé les conditions d’un différend frontalier dans cette région qui ne connaissait que des problèmes limités avant la découverte du pétrole. Au cours des années 2000, le Guyana a entretenu des liens fraternels étroits avec le gouvernement vénézuélien. En 2009, dans le cadre du programme PetroCaribe, le Guyana a acheté du pétrole à prix réduit au Venezuela en échange de riz, une aubaine pour l’industrie rizicole guyanaise.Le programme « pétrole contre riz » a pris fin en novembre 2015, en partie en raison de la baisse des prix mondiaux du pétrole.Pour les observateurs de Georgetown et de Caracas, il est clair que le programme a souffert des tensions croissantes entre les pays au sujet de la région contestée de l’Esequibo.

ExxonMobil divise pour mieux régner

Le référendum du 3 décembre au Venezuela et la manifestation des « cercles d’unité » au Guyana suggèrent un durcissement de la position des deux pays. En marge de la COP-28, le président du Guyana, Irfaan Ali, a rencontré le président cubain Miguel Díaz-Canel et le premier ministre de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Ralph Gonsalves, pour discuter de la situation. M. Ali a demandé à M. Díaz-Canel d’exhorter le Venezuela à maintenir une « zone de paix ».

La guerre ne semble pas se profiler à l’horizon. Les États-Unis ont levé une partie de leur blocus sur l’industrie pétrolière vénézuélienne, permettant à Chevron de redémarrer plusieurs projets pétroliers dans la ceinture de l’Orénoque et dans le lac de Maracaibo. Washington n’a pas envie d’aggraver son conflit avec le Venezuela. Mais Exxon Mobil, si. Ni le peuple vénézuélien ni le peuple guyanais ne bénéficieront de l’intervention politique d’ExxonMobil dans la région. C’est pourquoi tant de Vénézuéliens venus voter le 3 décembre ont considéré qu’il s’agissait moins d’un conflit entre le Venezuela et le Guyana que d’un conflit entre ExxonMobil et les peuples de ces deux pays d’Amérique du Sud.

Vijay Prashad

Traduction et adaptation : Thierry Deronne

Source : https://peoplesdispatch.org/2023/12/05/exxonmobil-wants-to-start-a-war-in-latin-america/

Notes :

(1) Lire : « Venezuela : l’accaparement d’un territoire par Exxon Mobil et le Pentagone. » https://venezuelainfos.wordpress.com/2023/12/03/venezuela-laccaparement-dun-territoire-par-exxon-mobil-et-le-pentagone/

(2) Lire « Venezuela: les observateurs internationaux saluent la transparence du scrutin. » https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/11/23/venezuela-alors-que-les-observateurs-internationaux-saluent-la-haute-transparence-du-scrutin-des-leaders-de-la-droite-appellent-a-tourner-la-page-du-putschisme-de-guaido/

L’auteur : Vijay Prashad est un historien, éditeur et journaliste indien. Il est chargé d’écriture et correspondant en chef de Globetrotter.Il est éditeur de LeftWord Books et directeur du Tricontinental Institute for Social Research.

Auteur de plus de 20 livres dont The Darker Nations et The Poorer Nations. Ses derniers ouvrages parus sont Struggle Makes Us Human : from Movements for Socialism et (avec Noam Chomsky) The Withdrawal : Iraq, Libya, Afghanistan, and the Fragility of U.S. Power.

Cet article a été produit par Globetrotter.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2023/12/06/exxon-mobil-veut-declencher-une-guerre-en-amerique-latine-par-vijay-prashad/

Venezuela : l’accaparement d’un territoire par Exxon Mobil et le Pentagone.

Photo : ExxonMobil extrait du pétrole au large du Guyana (Photo : Keith Wood).

« Le-Venezuela-veut-envahir-le-Guyana !». L’internationale médiatique inverse (une fois de plus) les rôles pour occulter une énième stratégie états-unienne contre le Venezuela. Exxon Mobil et le Pentagone, après avoir acheté le gouvernement du Guyana, déploient un plan médiatico-militaire pour tenter de s’emparer de l’Esequibo – zone riche en pétrole, qui fait historiquement partie du Venezuela. Le Guyana affirme que ce territoire lui appartient, et a officiellement exprimé son intention d’y établir des « bases militaires états-uniennes ». « Nous devons protéger nos intérêts nationaux », a déclaré le vice-président du Guyana, Bharrat Jagdeo, « nous travaillons avec nos alliés pour mettre au point un plan pour toutes les éventualités et nous aurons la visite de deux équipes du ministère états-uniens de la défense la semaine prochaine, puis plusieurs visites en décembre et une représentation de haut niveau. » Les grands médias inversent les rôles, mais qu’attendre d’autre de leur part ? N’ont-ils pas relooké les violences d’extrême droite de ces dernières années en « manifestations-populaires-réprimées-par-Maduro » ? N’ont-ils pas occulté le blocus pétrolier et les sanctions de l’Occident pour imputer l’exode de population à « l’échec-du-socialisme-bolivarien » ? Ou sacré le putschiste d’extrême droite Juan Guaido « président du Venezuela » ?

Explications de María Páez Victor, sociologue et Docteure en philosophie d’origine vénézuélienne vivant au Canada.

Les attaques des États-Unis et de leurs alliés contre le Venezuela comprennent 930 sanctions illégales qui excluent le pays des financements internationaux et l’empêchent d’acheter des médicaments, de la nourriture, de produire ou de vendre son pétrole. Il y a également eu un soutien direct et indirect à des tentatives de coup d’État, des violences de rue entraînant des meurtres et des blessures, des cyberattaques sur le réseau électrique, le sabotage du pétrole et des infrastructures, le financement de bandes criminelles, la corruption de fonctionnaires, des tentatives d’assassinat contre le président et son cabinet. Mais aussi la mise en place d’une fausse présidence, l’appropriation de la compagnie pétrolière CITGO et de milliards d’actifs vénézuéliens dans les banques, l’impossibilité pour le pays d’obtenir des vaccins Covid-19 en cas de pandémie, ainsi qu’une attaque brutale contre la monnaie. On estime qu’au moins 100.000 Vénézuéliens ont perdu la vie à cause des sanctions illégales [1]. Il semble que cela n’ait pas suffi. Les États-Unis, par l’intermédiaire de leur créature Exxon Mobil, et main dans la main avec leur allié impérial, la Grande-Bretagne, s’apprêtent à réaliser le plus grand accaparement de terres depuis que les États-Unis se sont emparés d’un quart du Mexique, au moyen d’un tour de passe-passe judiciaire.

Des problèmes de longue date : la terre et l’or

Toutes les anciennes cartes du Venezuela, depuis l’époque où il a été cartographié pour la première fois sous la domination espagnole, montrent que sa frontière orientale est le fleuve Esequibo (en rouge sur la carte ci-dessous, le Rio Esequibo limitrophe avec le Guyana).

De l’autre côté du fleuve se trouvait un territoire revendiqué plus tard par l’Angleterre et qui est devenu la Guyane britannique. C’est un endroit que les explorateurs assoiffés d’or ont envahi à la recherche du mythe de l’El Dorado, qu’ils n’ont pas trouvé, mais ils ont trouvé de l’or et l’or sucré de la canne à sucre. Grâce à une campagne de désinformation délibérée, impliquant la cartographie bidon de R. Schomburgk, dès 1835, l’Empire britannique a pénétré sur le territoire vénézuélien. Après que la Grande-Bretagne a donné son indépendance à la Guyane britannique, qui est devenue le Guyana, ces incursions n’ont pas cessé. Le territoire à l’ouest du fleuve ainsi revendiqué par le Guyana et qui fait l’objet du litige, mesure 159 542 km², soit un territoire plus grand que le Portugal et les Pays-Bas réunis.

La controverse de longue date a atteint son paroxysme lorsqu’en 1899, un tribunal arbitral a été convoqué à Paris pour régler la question – sans la présence d’un seul Vénézuélien ! Les juges étaient britanniques, américains et russes. Les États-Unis, invoquant une quelconque raison d’être présents en raison de leur propre doctrine Monroe, ont présumé représenter le Venezuela. La sentence, à la surprise générale, a profité à la Grande-Bretagne.

Le Venezuela a continué à lutter contre ce vol judiciaire étonnant de la terre qui avait toujours fait partie du Venezuela, et après de longues luttes diplomatiques, l’accord de Genève de 1966 a été accepté par les deux parties. Il déclarait catégoriquement nulles et non avenues les actions du Tribunal de Paris de 1899 et stipulait que les deux parties – le Venezuela et le Guyana – étaient obligées de négocier à l’amiable et de bonne foi pour résoudre toutes les questions concernant l’Esequibo. En outre, compte tenu de cet accord, les deux parties ont accepté en 1980 le mécanisme de bons offices des Nations unies, selon lequel une personne nommée conjointement aiderait à mettre en œuvre les négociations.

Le sujet du jour :  L’or noir

En 2014/15, la société pétrolière la plus sinistre et la plus prédatrice du monde, Exxon Mobil, ennemie déclarée du Venezuela, a découvert du pétrole sur terre et en mer dans le territoire contesté. Cela a mis fin à toutes les négociations à l’amiable en cours entre le Venezuela et le Guyana, car la prospérité d’Exxon Mobil a pris le dessus sur le gouvernement du Guyana. L’actuel premier ministre, par exemple, a reçu 18 millions de dollars en échange de son refus de poursuivre les négociations, de sa dénonciation de l’accord de Genève de 1966 et de sa demande d’application de la décision du tribunal de Paris de 1899 par l’intermédiaire d’une nouvelle équipe de juges partiaux de la Cour internationale de justice, qui n’a en fait d’autre compétence que son propre mandat élargi. En juin dernier, la journaliste Amy Westervelt, du site états-unien The Intercept, a rédigé un rapport intitulé « How Exxon Captured a Country Without Firing a Shot » (Comment Exxon s’est emparé d’un pays sans tirer un coup de feu), faisant allusion au Guyana, et alertant par ailleurs sur le grave risque environnemental que représente le refus de la Exxon Mobil de laisser contrôler ses activités extractivistes.

Mais le plus dangereux, c’est que la société pétrolière exhorte le Guyana à provoquer agressivement le Venezuela pour qu’elle puisse se présenter au monde comme une « victime » du Venezuela. L’objectif est de provoquer une guerre frontalière afin que la flotte navale du commandement sud des États-Unis – désormais commodément postée dans les mers adjacentes – puisse ensuite intervenir militairement et envahir le Venezuela. Depuis 2015, le Guyana effectue des manœuvres militaires avec le Southern Command des USA, avec le Venezuela comme cible.

Il n’y a rien que les États-Unis souhaitent davantage qu’une « cause », réelle ou non, pour envahir le Venezuela et mettre la main sur le pétrole, le gaz et les minerais précieux qui y abondent. Comme ils ne peuvent plus compter sur les gouvernements de droite de la Colombie et du Brésil, ils manipulent maintenant le Guyana pour qu’elle devienne leur suppléant dans la guerre. La flotte du commandement sud des États-Unis est déjà stationnée dans les eaux au large de l’Esequibo et, en fait, les États-Unis ont une présence militaire au Guyana même.

Cependant, le Venezuela comprend clairement cette ruse. Il a rappelé n’être jamais entré en guerre pour envahir un autre pays comme le montre l’histoire de la république du Venezuela, enracinée dans l’épopée de Simon Bolivar. Si l’armée vénézuélienne a bataillé au 19ème siècle en Colombie, au Pérou, en Bolivie et en Équateur, ce fut toujours pour les libérer de l’empire espagnol. Le Venezuela recherche une issue pacifique.

Les habitants de l’Esequibo

Le Guyana est l’un des pays les plus inégaux et les plus pauvres de la région. Ses entreprises d’extraction sont aux mains de sociétés étrangères, et les revenus qu’elles procurent au pays n’ont pas eu l’impact correspondant sur les indicateurs de santé et de bien-être de la population. La première tentative de mesure de la pauvreté a eu lieu en 1992-93, puis en 2006. Un universitaire a conclu : « L’histoire économique du Guyana est celle de l’esclavage, de l’indignation, du colonialisme et d’une stratification sociale basée sur la couleur de la peau » [2] Les premières élections libres ont eu lieu en juin 1953, mais elles ont été suivies en octobre de la même année par une invasion britannique avec des troupes et des navires, soutenue par les États-Unis, qui a renversé le gouvernement populiste élu de Cheddi Jagan et de Forbes Burnham.

La société guyanaise souffre d’accusations de corruption, d’inefficacité et de brutalité policière. Elle compte environ 78.500 autochtones, soit 10 % de la population, qui ont été malheureusement et historiquement négligés par le gouvernement guyanais, mais qui défendent aujourd’hui leurs droits par le biais de leurs propres mouvements, car depuis 1990, l’exploitation multinationale des ressources s’est accrue et a mis en évidence l’incapacité du gouvernement à reconnaître et à garantir les droits des autochtones [3]. [De nombreux autochtones de l’Esequibo se considèrent comme des Vénézuéliens, ou du moins comme ayant une double nationalité. Depuis le gouvernement Chávez, le Venezuela propose des projets conjoints qui profiteraient aux deux pays, en particulier à la population de l’Esequibo, tout comme il exploite efficacement et à l’amiable le gaz avec Trinité-et-Tobago sur les mers partagées.

Le référendum : plus de dix millions de votant(e)s le 3 décembre.

La position du Venezuela sur l’Esequibo est fondée sur les frontières qu’il a toujours eues depuis qu’il était une capitainerie générale de l’empire espagnol, comme l’indique clairement l’article 10 de la constitution vénézuélienne. Par conséquent, le 6 décembre 2023, le peuple vénézuélien sera invité à répondre par « oui » ou par « non » à un référendum de cinq questions : s’il rejette l’arbitrage de Paris de 1899, s’il approuve l’accord de Genève de 1966 comme seul mécanisme contraignant pour résoudre le problème, s’il accepte de ne pas reconnaître la compétence de la Cour internationale de justice, s’il s’oppose à l’appropriation unilatérale des eaux territoriales de l’Esequibo par le Guyana. La cinquième question clé demande aux électeurs s’ils acceptent la création d’un nouvel État, appelé Guayana Esequiba, sur le territoire contesté, l’octroi de la citoyenneté vénézuélienne à ses habitants et la mise en œuvre de programmes sociaux accélérés.

Cette dernière question est d’une importance politique cruciale car elle offre aux habitants d’Esequibo tous les avantages, les droits, l’égalité, les services et la prospérité que le gouvernement et les institutions vénézuéliens peuvent aujourd’hui offrir à leurs citoyens. Cette question est si cruciale que le Guyana et Exxon Mobil ont immédiatement demandé à la Cour internationale de justice d’intervenir dans le litige pour faire quelque chose d’impossible : interdire à la nation vénézuélienne d’organiser un référendum pour ses propres citoyens ! Autrement dit, intervenir directement dans les affaires intérieures d’un pays souverain et violer sa Constitution. Telle est la crainte qu’ils éprouvent à l’égard de la voix du peuple.

La CIJ n’est pas compétente sur cette question, parce que toute demande de cette nature doit être formulée par les deux parties, et que le Venezuela n’a pas accepté l’implication ou la compétence de cette cour. La CIJ a des problèmes de partialité : un de ses juges a reconnu Juan Guaido, le putschiste d’extrême droite intrônisé par Donald Trump comme président du Venezuela sans la moindre élection, et c’est… Exxon Mobil qui a payé les frais de justice considérables du Guyana devant ce tribunal… Le 1 décembre, la CIJ n’a pas donné de suite concrète à la demande du Guyana d’empêcher les électeurs vénézuéliens de s’exprimer via le référendum.

Photo: mobilisation populaire des vénézuélien(ne)s pour défendre l’appartenance de l’Esequibo au territoire du Venezuela.

Le processus électoral vénézuélien – considéré par l’ancien président américain Jimmy Carter comme le meilleur au monde – procède toujours à un vote d’essai afin de s’assurer que tout fonctionne correctement. Ce vote d’essai du 19 novembre avait eu un résultat surprenant : la participation a été trois fois plus importante que lors de tout autre vote d’essai, plus de 3 millions d’électeurs s’étant déplacés ! C’est une indication claire du grand intérêt que les Vénézuéliens portent à l’Esequibo. En fait, l’Esequibo est la question unificatrice la plus importante au Venezuela aujourd’hui. Gouvernement, artistes, oppositions, ONG, syndicats, secteur privé, éducateurs, etc., il semble que le pays tout entier se lève pour défendre l’Esequibo. Les résultats de ce scrutin, organisé le 3 décembre, ont confirmé la reconnaissance très majoritaire de la population, tous signes politiques confondus, à l’appartenance historique de l’Esequibo au Venezuela : https://twitter.com/teleSURtv/status/1731498911263494506 (9). Le « oui » l’a emporté sur les cinq questions à plus de 95 %, avec une participation de plus de 10,5 millions d’électeurs, un chiffre plus élevé que lors des deux élections précédentes. Pour le journaliste argentin Marco Teruggi : « Ce qui est atypique dans ce concours, ce n’est pas seulement l’objet du vote, mais aussi la participation de la majorité des dirigeants de la droite aux élections. Ainsi, dimanche, les anciens candidats à la présidence Henrique Capriles Radonski et Javier Bertucci, le leader Henry Ramos Allup du parti Acción Democrática, le prochain candidat à la présidence au profil d’outsider Benjamin Rausseo, des maires et des gouverneurs de l’opposition ont voté. « Nous nous conformons au mandat de la Plate-forme unitaire, qui a accepté et recommandé que les Vénézuéliens analysent les questions, donnent leur avis et votent lors de ce référendum qui nous permet, après avoir examiné et réfléchi à chaque question, de donner notre avis pour défendre un morceau de terre », a déclaré Manuel Rosales, gouverneur de l’État de Zulia, du parti Un Nuevo Tiempo. « Je suis un opposant à ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui (…) mais il est important que nous défendions la souveraineté nationale, nous devons savoir séparer le bon grain de l’ivraie », a déclaré Luis Florido, autre dirigeant de l’opposition, après avoir voté. » (10)

Mais il y a un facteur, en dehors des cartes, du droit judiciaire et du référendum, qui aura un impact sur cette question : il s’agit d’Exxon Mobil et des millions qu’elle distribue aux politiciens, aux avocats et aux médias pour obtenir cet accaparement de terres.

Exxon Mobil est peut-être la compagnie pétrolière la plus criminelle au monde. Pendant des décennies, ses ingénieurs connaissaient parfaitement les effets des combustibles fossiles sur le climat, mais non seulement ils ont étouffé cette information, mais ils ont payé des écrivains, des scientifiques et des médias pour qu’ils nient l’existence du changement climatique [4]. Elle a violé les droits de l’homme d’innombrables populations rurales et indigènes ; et en Indonésie, sa collaboration avec un gouvernement brutal lui a valu d’être accusée de génocide [5].

Il semble que partout où elle opère, elle commette des écocides, des crimes contre la nature. L’un de ses pires crimes a été la catastrophe écologique causée par son pétrolier, l’Exxon Valdez. En 1989, il a déversé 10,8 millions de gallons de pétrole brut en Alaska, provoquant la mort de 100 000 à 250 000 oiseaux marins, de centaines de loutres, de phoques, d’aigles, d’orques et d’innombrables poissons. Exxon Mobil a passé des années à se battre devant les tribunaux, à nier sa culpabilité et à tenter de se soustraire au paiement des dommages causés. En fin de compte, après 20 ans de litiges, elle a versé à l’État d’Alaska la somme dérisoire de 507 millions de dollars, soit un dixième du coût des dommages causés par sa marée noire [6]. [Si elle peut faire cela à l’Alaska dans son propre pays, imaginez le peu de protection environnementale que les habitants, la flore et la faune vierges de l’Esequibo obtiendraient de cette société irresponsable.

C’est ce monstre qui a acheté le Guyana et qui s’attaque aujourd’hui à la souveraineté du Venezuela. Il ne s’agit pas simplement d’un différend territorial entre deux pays, mais plus encore, ce qui est en jeu, c’est la validité du droit international, l’intégrité de l’accord de Genève de 1966, l’intégrité des bons offices des Nations Unies et l’honnêteté de la Cour internationale de justice (si elle existe). En fin de compte, il s’agit d’une lutte entre la démocratie d’une nation latino-américaine et les intérêts rapaces d’une puissante société pétrolière au service de l’empire américain.

Cependant, le Venezuela a déjà vaincu un empire…

María Páez Victor

Traduction: merci à Bernard Tornare. Source en anglais

Notes:

1 – Alfred de Zayas, “Former UN rapporteur on Human rights: US Sanctions Have Killled More Than 100,000 Venezuelans”, March 2020, https://orinocotribune.com/former-un-rapporteur-on-human-rights-us-sanctions-have-killed-more-than-100-thousand-venezuelans/ ; Centre for Economic and Policy Research, April 2019, “Report Finds US Sanctions on Venezuela are responsible for tens of thousands of Deaths”, April 2019, https://cepr.net/press-release/report-finds-us-sanctions-on-venezuela-are-responsible-for-tens-of-thousands-of-deaths/; Maria Paez Victor, “Disease as a Weapon: has the US Blocked vaccines fro Venezuela?”, COUNTERPUNCH, 18 June 2021, https://www.counterpunch.org/2021/06/18/disease-as-a-weapon-has-the-us-blocked-vaccines-for-venezuela/

2 – John Gafar, Guyana: “From State Control to Free Markets”, 2003, https://books.google.ca/books?hl=en&lr=&id=odHg0flvH5UC&oi=fnd&pg=PR19&dq=poverty+and+inequality+un+Guyana&ots=9ilo15RbpQ&sig=9ZkObVI6AvHTfiINKwuqyrECkbo#v=onepage&q=poverty%20and%20inequality%20un%20Guyana&f=false

3 – Jean La Rose,Fergus MacKay, “Our Land, Our Life, Our Cultures: The Indigenous Movement in Guyana”, 2 April 2010, Cultural Survival ; https://www.culturalsurvival.org/publications/cultural-survival-quarterly/our-land-our-life-our-culture-indigenous-movement-guyana?gclid=EAIaIQobChMItMnTuvzXggMV0i3UAR0LSQS8EAAYASAAEgI44PD_BwE

4 – Ein Beitrag von Joe McCarthy, global Citizen, 23 August 2017; https://www.globalcitizen.org/de/content/exxon-mobil-lied-about-climate-change/?gclid=EAIaIQobChMI4OWz-trYggMV9DmtBh2KYgmAEAAYASAAEgJfrvD_BwE

5 – Business & Human rights resource Centre, “Trial in US Lawsuit against ExxonMobil over alleged complicity in torture & beatings by military in Indonesia could start after 20 years”, https://www.business-humanrights.org/en/latest-news/trial-in-us-lawsuit-against-exxonmobil-over-alleged-complicity-in-torture-beatings-by-military-in-indonesia-could-start-after-20-years/

6 – WIKIPEDIA, https://en.wikipedia.org/wiki/Exxon_Valdez_oil_spill

7– Sur la longue liste d’attaques de la part d’Exxon Mobil contre le Venezuela : https://misionverdad.com/venezuela/el-extenso-historial-de-las-agresiones-de-exxonmobil-contra-venezuela, et sept articles de Mision Verdad sur ce thème : https://misionverdad.com/seis-trabajos-de-mision-verdad-en-torno-la-guayana-esequiba

8 – Pour un résumé historique très pédagogique, avec cartes à l’appui, réalisé par le journal vénézuélien Ultimas Noticias : https://twitter.com/UNoticias/status/1707920743785279541

9 – Sur cette victoire électorale : https://www.telesurtv.net/news/presidente-maduro-felicita-pueblo-referendo-consultivo-20231203-0046.html

10 – du journaliste Marco Terrugi, pour Pagina 12 : https://www.pagina12.com.ar/691624-venezuela-voto-en-referendum-por-el-reclamo-de-una-region-en. Excellente explication, aussi, de l’historien Vijay Prashad sur pourquoi « Exxon Mobil veut entrer en guerre contre le Venezuela et l’Amérique latine » https://peoplesdispatch.org/2023/12/05/exxonmobil-wants-to-start-a-war-in-latin-america/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2023/12/03/venezuela-laccaparement-dun-territoire-par-exxon-mobil-et-le-pentagone/

Le front commun des présidents de gauche Petro et Maduro.

«Importants consensus sur la protection de l’environnement, l’électricité, les investissements dans la sécurité énergétique, le gaz, le développement conjoint du pétrole, la lutte contre l’extractivisme illégal et prédateur.. Avec le Président Gustavo Petro nous réalisons un excellent travail sur le vaste programme de coopération bilatérale qui progresse sur la base de l’union et de la fraternité» : c’est en ces termes que le président vénézuélien Nicolas Maduro a résumé sa réunion avec son homologue colombien, à Caracas, le samedi 18 novembre 2023.

Depuis son élection il y a un an, Gustavo Petro s’est efforcé de reconstruire les liens économiques et politiques avec le Venezuela voisin, des liens que l’État narco-paramilitaire sur orbite états-unienne avait démantelés. La rencontre avec Maduro est la cinquième entre les deux chefs d’État. Dès 2022, le président Petro a reçu l’ambassadeur vénézuélien à Bogotá et qualifié Juan Guaido (le putschiste d’extrême droite lié aux narco-paramilitaires colombiens, nommé par Trump « président du Venezuela » sans élection) d’«aussi réel qu’une ombre dans la Caverne de Platon» (1). A Caracas, Petro a renouvelé ses critiques de cette longue politique anti-bolivarienne des gouvernements d’extrême droite colombiens: « Ce qu’ils ont fait est un véritable suicide économique et culturel. Nous ne devons plus jamais les laisser nous séparer. La Colombie et le Venezuela ont la même Histoire, le même sang. » Le 27 novembre, Petro a tweeté l’image de véhicules neufs à la frontière des deux pays : « Pour la première fois depuis des années, des véhicules assemblés en Colombie ont franchi la frontière vénézuélienne. »

Pour le mandataire colombien, le Venezuela devrait jouer un rôle important dans la reprise économique de son pays en 2024, notamment grâce à un partenariat potentiel entre Ecopetrol et PDVSA, leurs entreprises publiques respectives dans le secteur de l’énergie. Il a précisé qu’il était « très probable » qu’Ecopetrol s’associe officiellement à PDVSA pour explorer les gisements de pétrole et de gaz naturel à l’intérieur du Venezuela. Les deux chefs d’État ont également discuté de la réactivation d’un gazoduc qui s’étend du Venezuela à la Colombie.

La compagnie pétrolière publique vénézuélienne PDVSA remonte la pente du blocus décrété par les États-Unis et l’Union Européenne, à travers des accords passés avec le monde multipolaire pour augmenter sa production de brut, et à la suite de la décision de Washington d’alléger temporairement une partie de ses sanctions. Comme l’explique l’économiste et ex-président Rafael Correa, le blocus pétrolier mis en place par les occidentaux contre la révolution bolivarienne a privé le Venezuela de 95% de ses ressources d’État à partir de 2014 – ce qui a entraîné une détérioration de l’économie, des services publics, des salaires et un exode massif de population. La compagnie publique vénézuélienne PDVSA ne dispose pas encore des capitaux nécessaires pour réaliser des investissements à grande échelle, d’où ces accords avec d’autres entreprises. Le dirigeant colombien a ajouté que les efforts d’intégration énergétique pourraient aller au-delà des deux pays voisins. « Nous avons proposé un principe de véritable intégration énergétique; il peut être étendu au Panama, à l’Équateur et au Brésil. Nous voulons franchir sans hésiter les étapes d’une véritable intégration énergétique dans les deux sens ». La société brésilienne Petrobras aurait également manifesté son intérêt d’élaborer des projets énergétiques communs avec PDVSA. Outre Repsol et Eni, qui travaillent depuis un certain temps avec le Venezuela sur des projets gaziers, la société française Maurel et Prom a annoncé qu’elle reprenait ses activités au Venezuela, comme China Petroleum, Reliance et Indian Oil. Des discussions sont en cours avec Trinidad sur l’exploitation conjointe par Shell du gisement Dragon. Mitsubishi souhaite reprendre le projet pétrochimique Metor de Metanol de Oriente.

Pour le Venezuela, il ne fait aucun doute que la meilleure stratégie consiste à essayer par tous les moyens d’augmenter sa production et ses exportations pétrolières afin de profiter de prix encore favorables. C’est pour cela que l’allègement des sanctions est indispensable : à partir de la mi-2024 la production pourrait augmenter de manière significative. Dans ces conditions et sans les sanctions occidentales contre la Banque Centrale du Venezuela, le flux de devises pétrolières pourrait s’améliorer sensiblement, par l’augmentation des recettes fiscales et pourrait faire bouger une économie qui, au cours de l’année 2023, s’est ralentie par rapport à sa bonne performance de 2022. Ce serait une nouvelle opportunité pour le Venezuela d’augmenter ses revenus pétroliers et de réactiver son économie.

Les deux dirigeants ont abordé beaucoup d’autres sujets dont la coopération touristique, les efforts diplomatiques du Venezuela pour soutenir le processus de paix en cours entre le gouvernement colombien et la guérilla de l’ELN, et la migration. La Colombie a accueilli la majeure partie des migrants qui ont quitté le Venezuela à la suite du blocus occidental. Or, les prévisions de la CEPAL-ONU, confirmées par le FMI, indiquent que malgré ces sanctions, le Venezuela maintiendra en 2024 la croissance la plus forte des Amériques (4,5%) grâce à l’appui donné par le président Maduro à la production nationale (pas seulement pétrolière) et aux alliances multipolaires (2).

Tout cela permet au gouvernement bolivarien de chercher à étendre le rapatriement de ses ressortissants. Le Venezuela est ainsi le seul pays d’Amérique Latine à mettre à leur disposition des vols gratuits sur la compagnie publique Conviasa, une politique qui a permis de ramener au pays plusieurs milliers de familles (3). Dans le même sens, Petro a demandé à l’administration Biden (sans obtenir de réponse à ce jour) d’envisager le versement d’une prime de « stabilisation économique » aux migrants en Colombie, dans le cadre d’un effort visant à les aider à rentrer chez eux et à stimuler l’économie de leur pays d’origine. Le président colombien a plusieurs fois demandé aux États-Unis de lever leurs sanctions contre le Venezuela, et cette proposition récente fait suite à la réunion à Palenque, au Mexique, le 22 octobre, où en compagnie d’autres chefs d’État régionaux – dont Nicolas Maduro – il a été invité par le président mexicain Lopez Obrador pour discuter des causes profondes des migrations que subissent de nombreux pays de la région. L’ensemble des dirigeants ont rejeté la responsabilité de la crise migratoire sur les politiques coercitives des États-Unis ou ultra-libérales et ont appelé à des efforts conjoints pour s’attaquer aux causes profondes du problème (4).

Dans un premier temps, les pays ont convenu de « développer un plan d’action », qui se concentrera sur l’autosuffisance alimentaire, la protection de l’environnement, la sécurité énergétique, le commerce, l’investissement et la lutte contre la criminalité organisée. Le gouvernement mexicain a proposé de coopérer par le biais de ses programmes sociaux « Sembrando Vida » (Semer la vie), pour les agriculteurs, et « Jóvenes Construyendo el Futuro » (Les jeunes construisent l’avenir), pour le travail des jeunes, ainsi que dans le domaine du gaz et des énergies renouvelables. Les gouvernements se sont également engagés à promouvoir le commerce et à encourager la levée des sanctions et des « mesures commerciales ». La levée des sanctions et des « mesures coercitives » occidentales dans la région fait référence à Cuba et au Venezuela.

Le président colombien a prolongé son séjour à Caracas par une visite à la Foire Internationale du Livre du Venezuela 2023, où il a présenté au public son livre « Une vie, beaucoup de vies« , somme historique, écrite avant sa victoire, sur les défis de la gauche. A cette occasion il a dénoncé la destruction du Droit international par l’Occident en tant que complice du génocide des palestiniens. Dès le mois d’octobre, tant Nicolas Maduro que Gustavo Petro ont dénoncé ce génocide comme nouvelle étape d’une occupation coloniale menée depuis 75 ans par l’État d’Israël. A Caracas, le 18 novembre, Petro a dénoncé « un fou appelé Netanyahou (…) qui est en train de réaliser un génocide approuvé par ceux qui parlent de démocratie. Ils ne se rendent pas compte qu’il va jusqu’à massacrer des bébés ». Il a également critiqué le soutien des États-Unis à la guerre d’Israël contre le peuple palestinien, rappelant que « le capital israélien possède les banques états-uniennes ». Quelques jours plus tôt, aux côtés de l’Ambassadeur de Palestine au Venezuela Fadi Alzaben, le président Maduro avait dénoncé « 75 ans de racisme, de déshumanisation par les suprémacistes d’Israël qui rêvent de détruire non seulement le peuple palestinien mais aussi le reste du monde arabe. Le monde doit se lever pour mettre fin à temps au génocide. ».

Thierry Deronne, Caracas, le 26 novembre 2023, avec https://venezuelanalysis.com/news/colombias-petro-touts-deeper-cooperation-and-energy-integration-with-venezuela-during-visit/

Notes :

  1. Le phénomène Guaido est au cœur du nouveau roman de Maurice Lemoine : « Juanito la vermine, roi du Vénézuéla », Le Temps des Cerises éditeur, 2023 : https://venezuelainfos.wordpress.com/2023/10/03/juanito-la-vermine-roi-du-venezuela-le-nouveau-livre-de-maurice-lemoine-interview-de-lauteur-par-thierry-deronne/
  2. Lire à ce sujet « Pourquoi la croissance revient au Venezuela », https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/01/27/pourquoi-la-croissance-economique-revient-au-venezuela/
  3. Sur ce programme de rapatriement gratuit : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/10/05/le-venezuela-seul-en-amerique-latine-a-creer-un-programme-de-rapatriement-en-pleine-pandemie/
  4. Déclaration finale du Sommet de Palenque : https://petro.presidencia.gov.co/prensa/Paginas/CUMBRE-REGIONAL-SOBRE-MIGRACION-Encuentro-por-una-vecindad-fraterna-y-con-bienestar-PALENQUE-CHIAPAS-231022.aspx

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2023/11/26/le-front-commun-des-presidents-de-gauche-petro-et-maduro/

L’Amérique latine face au génocide du peuple palestinien

Photo: affiche appelant à une mobilisation au Mexique le 5 novembre avec la liste des organisateurs. Ce meeting a réuni environ 10 mille personnes.

Par contraste avec le silence relatif des gouvernements arabes de la région (sauf la Jordanie et l’Algérie) et en rupture totale avec la plupart des gouvernements occidentaux, l’Amérique latine – ses gouvernements et ses peuples -, font preuve d’une solidarité croissante avec le peuple palestinien face au génocide commencé par Israël en 1948 et soutenu par les États-Unis et l’Union Européenne.

Tandis que les (extrêmes) droites latino-américaines – soutenues par les groupes médiatiques liés à la vente d’armes, s’alignent sur l’extrême droite de Netanyahu et gomment 75 ans d’occupation, de colonisation et de nettoyage ethnique, les présidents du Venezuela, de Cuba, du Nicaragua, du Honduras, de Colombie ou du Brésil, entre autres, rejoignent l’avis de la Chine exprimé par l’ambassadeur Zhang Jun au Conseil de Sécurité : « Nous nous opposons au projet de créer un nouveau récit sur la question israélo-palestinienne qui occulte l’occupation du territoire palestinien depuis si longtemps ». Le 25 octobre, le président Lula a résumé l’opinion générale : « Ce n’est pas une guerre, c’est un génocide ». Une position qui lui a valu la vengeance et la pression de Tel Aviv qui, pendant plus d’un mois, a refusé d’autoriser 32 Brésilien(ne)s-Palestinien(ne)s et leurs familles à quitter Gaza. Ce n’est que le 13 novembre que le président Lula a enfin pu les accueillir à Brasilia. Revenant sur le massacre de plus de 4.600 enfants palestiniens par Israël, il a déclaré à cette occasion : « je n’aurais jamais pensé que les enfants puissent devenir les victimes privilégiées d’une guerre« . Ajoutant : « si le Hamas a commis un acte terroriste, alors Israël est un État multi-terroriste.« 

De Sao Paulo à Mexico Ciudad, les mouvements sociaux se mobilisent et font pression pour que les gouvernements rompent avec Israël et prennent des mesures pour stopper le génocide. Non sans succès. Le 31 octobre, le gouvernement bolivien de Lucho Arce a rompu ses relations diplomatiques avec Israël après que l’ex-président bolivien Evo Morales et les militant(e)s de base du MAS le lui ont demandé, ainsi que de déclarer Israël État terroriste. C’est le premier pays d’Amérique latine à rompre ses liens avec Tel Aviv depuis le 7 octobre. Le Venezuela l’avait déjà fait en 2009, lors d’un énième génocide du peuple palestinien. « Quel terrible massacre vient encore de commettre Israël ! Où est l’ONU ? Où est la Cour pénale internationale ? Où est le monde ? » s’était exclamé Hugo Chávez qui déclarait un an plus tard : « Si le monde avait un peu de dignité, les présidents d’Israël ainsi que des USA seraient depuis longtemps traduits devant la Cour pénale internationale. »

Photo : Mars 2013. Des citoyens palestiniens déploient un portrait de Hugo Chávez face à l’occupant israélien.

Autre mouvement social d’envergure, et qui ne se contente pas de mots, le Mouvement des Sans Terre du Brésil (MST) a envoyé le 30 octobre deux tonnes de nourriture de sa production aux habitant(e)s de Gaza. La cargaison de riz, de farine de maïs et de lait en poudre a été transportée par un avion de l’armée de l’air brésilienne. Le Mouvement a envoyé au total 100 tonnes de nourriture, avec le soutien du gouvernement Lula. La dirigeante nationale des Sans Terre Cassia Bechara souligne l’importance de la solidarité avec le peuple palestinien : « Les personnes qui ne meurent pas des bombardements risquent fort de mourir de faim, de manque d’eau potable, de manque de nourriture, ce qui explique l’urgence de cette action. Depuis le 21 octobre, l’aide humanitaire arrive par la frontière égyptienne, mais l’ONU et les organisations travaillant à Gaza font savoir que le volume est devenu nettement insuffisant, ne passe plus qu’au compte-goutte. C’est pourquoi nous devons exiger un cessez-le-feu et garantir les moyens de la solidarité avec le peuple de Gaza. ». Le 3 novembre un autre mouvement social, le Mouvement de Travailleurs de l’économie informelle de Buenos Aires, a collecté 10 tonnes de nourriture pour les envoyer au peuple de Gaza avec l’appui du Ministère des Affaires Étrangères argentin et du Croissant Rouge Égyptien.

Photos : le Mouvement des sans Terre organise la solidarité avec la Palestine, où il a envoyé plusieurs brigades de coopération ces dernières années.

Depuis le Venezuela bolivarien, le président Nicolas Maduro (1) a très vite fait expédier 30 tonnes d’aide d’urgence alimentaire après avoir conversé avec l’Autorité Palestinienne. « Nous montrons une fois de plus au monde que le Venezuela et la Palestine sont des peuples frères, qu’ils cherchent l’inspiration d’un monde nouveau, sans domination et sans empire » a déclaré l’ambassadeur de Palestine au Venezuela, Fadi Alzaben, lors de la mobilisation populaire organisée le 26 octobre dans les rues de Caracas par le #PSUV, principal parti chaviste, pour dénoncer le génocide commis par l’État d’Israël avec la complicité directe de l’Occident. Le 31 octobre, le Venezuela a dénoncé catégoriquement « le génocide perpétré par l’État d’Israël contre le peuple palestinien et le bombardement du camp de réfugiés de Jabalya » et a réitéré son exigence de l’application des résolutions de l’ONU et du Droit International constamment ignorés par Israël. Le 6 novembre, aux côtés de Fadi Alzaben, le président Maduro a dénoncé « 75 ans de racisme, de déshumanisation par les suprémacistes d’Israël. Le monde doit se lever pour mettre fin à temps au génocide du peuple palestinien« .

De son côté, dans son communiqué, le gouvernement nicaraguayen a ajouté sa voix à la dénonciation du génocide. « Nous condamnons fermement, comme toujours, la tragédie qui ne cesse de s’aggraver, face à l’arrogance, à l’aveuglement, à l’incompréhension et à l’inaction de la communauté internationale et en particulier de l’ONU« .

Bien que proche de Washington en politique étrangère, Gabriel Boric, président du Chili – où vit une communauté palestinienne nombreuse-, a rappelé le 31 octobre son ambassadeur à Tel Aviv, sans rompre toutefois les relations diplomatiques. Dans son communiqué, Boric dénonce « les plus de 8000 palestinien(ne)s tués lors d’un châtiment collectif qui viole de manière flagrante le droit international ». Le président colombien Gustavo Petro (qui n’avait pas rompu ses relations avec Israël comme certains l’ont cru) a rappelé, lui aussi, son ambassadrice à Tel Aviv : « si Israël ne cesse pas de massacrer les Palestiniens, nous ne pouvons rester là-bas. » Le mandataire colombien a publié sur son compte Twitter la photo d’un des massacres commis par l’État d’Israël : « C’est ce qu’on appelle un génocide. Ils le font pour faire sortir le peuple palestinien de Gaza et s’en emparer. Le chef d’État qui commet ce génocide est un criminel contre l’humanité. Ses alliés ne peuvent pas parler de démocratie. »

Israël l’a aussitôt accusé « d’appuyer le Hamas » (sic), à quoi Petro a répondu : « La Colombie n’appuie pas les génocides. » Le lendemain, lorsque Israël a bombardé un autre camp de réfugié(e)s, celui d’Al-Bureij, il a réagi: « La bombe que vous voyez dans la vidéo est composée de phosphore blanc. Ce produit chimique colle à la peau et pénètre jusqu’à l’os. Elle tue en provoquant une douleur intense. Elle a été larguée par l’État d’Israël. Le lieu où la bombe est larguée appartient aux Nations Unies, là où ces enfants sont en train de jouer. Le droit international qualifie cela comme crime de guerre. Le droit international ne doit pas être utilisé contre des rivaux, par commodité ; il lie toutes les nations de la terre, tous les peuples du monde. Le criminel de guerre, quelle que soit sa religion, son idéologie ou sa nation, doit être jugé et emprisonné. » (2)

Le 2 novembre 2023, alors que le Ministère de la Santé de Palestine informait que plus de 9000 personnes ont été tuées et 32000 blessées, Cuba a pris la parole à l’Assemblée Générale de l’ONU – où il venait de recevoir pour la 31ème fois un appui quasi unanime pour exiger la levée du blocus cruel des États-Unis. Le délégué cubain a dénoncé la complicité de Washington « avec le crime massif contre l’Humanité commis par Israël à Gaza« .

Le 3 novembre à Caracas, le Ministère des Affaires Étrangères du Venezuela, l’Ambassade de Palestine et l’Institut Simon Bolivar pour la Paix et la Solidarité entre les Peuples ont organisé la conférence pour le droit d’exister de la Palestine, pour le cessez-le-feu, et dénoncé le génocide commis par Israël (photos ci-dessous). Le même jour, le Honduras présidé par Xiomara Castro est devenu le troisième pays d’Amérique latine à rappeler son ambassadeur en Israël pour protester contre le nettoyage ethnique à Gaza. Le 14 novembre le Belize a suivi en rappelant ses diplomates à Tel Aviv et en supprimant l’accord de recevoir un ambassadeur israélien dans son pays (voir déclaration officielle ci-dessous).

Photo: 29 novembre 2023. L’Amérique Latine se mobilise contre le génocide.

Thierry Deronne, Caracas, le 1 novembre 2023.

Notes :

(1) Lire « le premier acte de politique étrangère du gouvernement Maduro : défendre les droits du peuple palestinien » (2013) https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/18/premier-acte-de-politique-etrangere-du-gouvernement-maduro-defendre-les-droits-du-peuple-palestinien/

(2) Tweet du président Gustavo Petro avec la vidéo du bombardement au phosphore d’un camp de réfugié(e)s par Israël le 2 novembre 2023 : https://twitter.com/petrogustavo/status/1720060619032809874

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Photos :

Photo 1 et 2. La #Nakba ou l’exode forcé des Palestiniens en 1948, lors de la création de l’État d’Israël. Comprendre comment la Nakba de 1948 a été planifiée en détail et exécutée, et comment le monde n’a pas réagi, permet de comprendre la Nakba actuelle. A l’époque déjà, Israël disait que le nettoyage ethnique de la Palestine compensait l’Holocauste et des siècles d’antisémitisme en Europe.
Le «oui-mais-condamnez-vous-le-Hamas?» est une injonction médiatique qui vise à culpabiliser, sidérer l’interlocuteur pour l’empêcher de s’exprimer et d’agir. Comme l’explique l’historien israélien Ilan Pappe dans son nouveau texte : « La déhistoricisation aide Israël à poursuivre ses politiques génocidaires à Gaza. »
Photo 3 : la dernière photo de Gaza prise par Roshdi Sarraj, un des journalistes palestiniens assassinés par dizaines lors de ce septième génocide commis par l’État d’Israël depuis 2008.
Photo 4 : Fadia, sa femme Nour et leur bébé Fayrouz, trois rires que l’État d’Israël a fait taire à jamais.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2023/11/01/lamerique-latine-face-au-genocide-du-peuple-palestinien/

« Pas de socialisme sans féminisme ». Le président Maduro renforce les politiques du gouvernement en faveur des femmes.

C’est en présence de milliers de femmes issues de mouvements féministes de tous les secteurs de la société vénézuélienne que le président bolivarien Nicolás Maduro a officialisé ce 25 octobre 2023 le lancement de la « Grande Mission Mujer Venezuela » (« Grande Mission sociale « Femme Venezuela« ). En rappelant d’abord que « 24 ans se sont écoulés depuis la création de l’Institut National de la femme par le président Chávez : pour la première fois l’État disposait d’une institution chargée de défendre, de protéger les femmes. En 170 ans de République, aucun gouvernement, président ou courant politique ne s’était préoccupé d’orienter une politique globale envers ce secteur, ce fut Chávez qui surmonta les schémas machistes qui nous étaient imposés dans l’éducation (..) Il fit un pas gigantesque lorsqu’il déclara en 2011 : « je suis féministe parce qu’il ne peut y avoir de vrai socialisme sans féminisme » (..) « Aujourd’hui, les femmes ont été les premières victimes des sanctions et du blocus occidental, elles ont été en première ligne de la résistance, chez elles, dans la rue, elles ont été de toutes les luttes. Aujourd’hui, le féminisme populaire est le bastion central de la révolution« .

L’idée de base de cette nouvelle mission sociale est de coordonner tous les programmes publics de prise en charge globale des femmes, afin d’en accroître l’efficacité et la portée. La « Gran Misión Venezuela Mujer » repose sur cinq piliers :

Protection de la santé et de la vie des femmes à tous les stades de leur vie.
L’éducation pour l’autonomisation des vénézuéliennes.
Les femmes en tant que sujets économiques indépendants.
L’éradication de la violence à l’égard des femmes et la justice en matière de genre.
Organisations de base des femmes.

Santé des femmes

Concrètement, cette Grande Mission englobera des programmes tels que le Programme National de l’accouchement humanisé – qu’il a appelé à renforcer dans tout le pays -, le Programme National d’allaitement maternel, la création et le renforcement du CLAP Maternel (volet maternel du Comité Local d’Alimentation et de Production subventionné par l’État pour contrer les effets du blocus occidental), destiné aux femmes en période de post-accouchement et aux salles d’allaitement ; le soutien aux mécanismes de « maternité-paternité partagée » dans l’industrie. Le président Maduro a annoncé la création du Programme spécial de fertilité qui offrira des soins et des thérapies aux femmes et aux hommes qui rencontrent des difficultés dans ce domaine. La Ministre du pouvoir populaire pour la Santé, Magaly Gutiérrez, a expliqué que les traitements de fertilité dans les centres privés peuvent coûter jusqu’à 12.000 dollars, alors que le gouvernement bolivarien les offrira gratuitement aux vénézuéliennes et aux vénézuéliens. « Grâce à des méthodes de diagnostic avec nos spécialistes en gynécologie et en obstétrique, nous avons réfléchi à comment résoudre les cas qui se présentent. En outre, le programme spécial climatère et ménopause a été créé dans le but de fournir aux femmes les conseils, les traitements, les hormones, les vitamines et les examens spéciaux nécessaires. La mission garantira des soins de santé aux femmes de tous âges.« 

Le président Maduro a annoncé la livraison des 10 premières unités mobiles pour les consultations préventives du cancer du col de l’utérus. La directrice générale de l’Institut National de la Femme, Gabriela Gutiérrez a expliqué qu' »avec l’acquisition de ces 10 unités mobiles, nous pourrons développer ou prendre en charge plus de 9.600 femmes pendant le reste de l’année et, avec l’acquisition de 10 autres unités, nous dépasserons les 18.000 femmes prises en charge » (photo ci-dessous).

« Au total, l’objectif de ce volet santé de la Gran Misión Venezuela Mujer est de prendre en charge 2 millions 500 mille femmes vénézuéliennes« , a expliqué Maduro.

Aider les femmes, surtout les mères célibataires, à se former.

Le deuxième volet concerne la création par le gouvernement bolivarien de la plateforme en ligne Edúcate, où tous les programmes éducatifs approuvés par les ministères de l’éducation et de l’enseignement universitaire seront transmis de manière virtuelle. Les études préalables au lancement de la mission sociale « Femme Venezuela » ont montré en effet que 80% des femmes consacrent une très grande partie de leur temps aux soins à la maison et à la famille. « La plateforme Edúcate Mujer (« Femme, éduque-toi »), a expliqué Maduro, en plus d’avoir des programmes de formation et d’auto-formation productive, comprend les missions Robinson, Ribas et Sucre (missions de rattrapage scolaire, alphabétisation, secondaire et universitaire), ces dernières étant accréditées dans 33 universités du pays. Il s’agit d’intégrer numériquement toutes les femmes vénézuéliennes à l’intérieur et à l’extérieur du pays dans des processus d’autonomisation éducative, culturelle, professionnelle, technique et commerciale« .

La ministre du Pouvoir populaire pour l’éducation universitaire, Sandra Oblitas (photo ci-dessus) , a souligné « la possibilité pour les femmes d’être formées dans leurs domaines d’intérêt et d’être reliées à n’importe laquelle de nos universités (..) Il s’agit également de répondre aux processus de formation qui n’ont pas connu une grande présence des femmes parce que, traditionnellement, ils n’ont pas été liés ou offerts pour leur formation ».

Son champ d’action inclut également les femmes vénézuéliennes qui se trouvent à l’extérieur du Venezuela. À cet égard, le chef de l’État a expliqué que « où qu’elles se trouvent, que ce soit au Chili, au Pérou, en Équateur, en Colombie, en Espagne ou aux États-Unis, elles auront la possibilité d’étudier, d’obtenir leur diplôme de fin d’études secondaires ou universitaires et d’obtenir leur diplôme respectif afin d’être diplômées et, un jour, pas si tard, de rentrer dans leur patrie en tant que professionnelles« . La modalité d’apprentissage à distance trouve son origine dans l’expérience de l’Institut National de Formation et d’Education Socialiste (Inces), qui gère – en tant que projet pilote – le programme de baccalauréat productif en Équateur. « Il s’agit d’une expérience pilote que nous allons mettre en œuvre dans les missions diplomatiques du monde entier« . Le gouvernement bolivarien vise à atteindre l’objectif de 750.000 femmes achevant leur éducation de base, secondaire et diversifiée en l’espace d’un an. Enfin, parallèlement à la plateforme Edúcate Mujer, le programme Inces Mujer, dédié exclusivement « à la formation artistique et artisanale » pour les femmes, sera activé.

Les femmes, sujets économiques indépendants

Troisième volet : le président bolivarien a approuvé par décret « le plan économique et financier pour le soutien des femmes » (CrediMujer) obligeant les banques du pays (privées et publiques) à allouer 15 % de leur portefeuille de crédits au financement de projets d’entreprenariat féminin (photo ci-dessous). Le chef de l’État a fixé comme objectif de créer 300.000 nouvelles entreprises dirigées par des femmes.

Pour la Ministre du pouvoir populaire pour l’Économie et les Finance « il s’agit d’un grand pas en avant parce qu’il s’agit d’allouer un pourcentage significatif du portefeuille productif unique qui a des conditions spéciales différentes du portefeuille de crédit commercial, avec de meilleures conditions, de meilleurs avantages (..) L’appel est lancé aux femmes productives, aux entrepreneuses, aux communardes, aux paysannes, aux commerçantes et aux fabricantes pour qu’elles se saisissent de ce mécanisme de financement« , a ajouté Delcy Rodriguez. D’autre part, cet axe des « femmes comme sujets économiques indépendants » prévoit l’articulation des réseaux de pêcheuses et de paysannes, pour faciliter la délivrance de titres de propriété et le développement de mécanismes de production et de traitement.

Lutte contre la violence subie par les femmes

Pour ce quatrième volet, le Parquet Général, dirigé par le Procureur Général de la République Tarek William Saab, met en place le Registre Unique d’Alertes et de Plaintes contre la Violence à l’égard des Femmes. « Avec l’ouverture de ce Registre unique, je crois que nous ferons un pas de géant pour protéger les femmes de la violence et qu’elle soient enfin respectées » a expliqué Maduro pour qui « la réduction progressive de la criminalité au Venezuela, des cas les plus atroces aux moins graves, se produit lorsqu’il y a une punition, lorsque la justice agit de manière décisive. Nous allons poursuivre partout le féminicide, l’agresseur potentiel« , a-t-il ajouté. Une table ronde technique sera organisée ce jeudi entre l’équipe du Ministère du Pouvoir populaire de la Femme et de l’égalité de Genre et la direction de la protection de la famille, de l’enfance et de la femme du Parquet général, afin que l’axe de l’éradication de la violence à l’égard des femmes et de la justice de genre devienne « un exemple pour le pays« .

Un plan national d’éducation et de communication pour la paix dans la famille et la non-violence à l’égard des femmes sera appliqué dans tous les centres éducatifs du pays. « Ce n’est que par l’éducation précoce, à temps, que l’on peut forger des valeurs pour mettre fin à ces phénomènes négatifs« , a précisé le chef de l’État. La Ministre du pouvoir populaire pour les Sciences et la Technologie, Gabriela Jiménez, sera responsable de ce Plan. Elle rappelle que « l’approfondissement de la paix passe par la promotion du dialogue dans la tolérance, l’amour, l’empathie et la solidarité (..) La promotion de la culture de la paix commence à la maison, mais aussi dans les salles de classe et sur les lieux de travail (…) C’est une invitation à rejeter la promotion des armes et de la guerre qui écrasent l’identité des peuples, au profit du respect et de l’amour pour l’Autre. Nous allons approfondir la paix comme un acte d’amour, mais aussi de défense de la patrie bolivarienne« , a-t-elle souligné.

En outre, la vice-présidente exécutive Delcy Rodríguez présidera la Commission nationale pour la Justice de Genre, dont l’objectif est de garantir par le biais d’une articulation interinstitutionnelle le droit des femmes vénézuéliennes à une vie libre de violence : « De nombreuses femmes qui commencent à être violées, menacées, n’ont pas toujours d’assistance opportune et professionnelle pour gérer à temps une situation qui, dans certains cas, conduit au pire (…) Depuis la Commission Nationale de Justice de Genre, nous activerons un mécanisme d’alerte précoce avec deux outils technologiques : premièrement, une fenêtre d’alerte dans l’application en ligne VenApp uniquement pour les femmes, pour une action et une attention immédiates ; et deuxièmement, une application spéciale dans le Système Patria« .

Organisations de base des femmes.

Cinquième volet : l’organisation territoriale. « Pour mener à bien cette nouvelle mission sociale, comme toutes les autres, il est nécessaire de s’organiser sur le territoire, à la base. J’invite chacune à s’inscrire – par le biais du Système Patria – au registre de la « Gran Misión Venezuela Mujer ». Chaque femme qui veut participer, où qu’elle soit, où qu’elle m’écoute, peut organiser les Comités de base des femmes au Venezuela (de 5 à 10 membres), pour arriver à des milliers de Comités de base avec des millions de femmes« , a poursuivi le président. Par ailleurs sera déployé le « mouvement « Je suis femme », qui incorporera – dans un premier temps – 50.000 femmes volontaires dans des visites de maison en maison, de communauté en communauté, pour promouvoir la mise en œuvre des cinq pierres angulaires de cette Grande mission sociale « Femme Venezuela. »

Thierry Deronne, Caracas, 26 octobre 2023.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2023/10/26/pas-de-socialisme-sans-feminisme-le-president-maduro-renforce-les-politiques-du-gouvernement-en-faveur-des-femmes/

Le Venezuela donne un coup d’accélérateur aux autogouvernements populaires.

La révolution bolivarienne est une machine à démocratiser en profondeur le champ politique, notamment par la mise en place de différents types d’autogouvernements populaires, la plupart du temps sous la forme de communes mais aussi sous d’autres formes d’organisation. Ce mouvement puise ses racines dans l’histoire populaire de résistance au colonialisme et notamment dans la création de cumbes afro-descendants par des ex-esclavisé(e)s fugitif(ve)s, ancêtres d’une grande partie des communes actuelles. Il faut y ajouter les racines du « bien commun » indigène et, bien sûr, la révolution bolivarienne initiée par Hugo Chávez qui a synthétisé ces racines avec le marxisme et la pensée du « gouvernement territorial » (« toparquia« ) de Simon Rodríguez, le tuteur de Simón Bolívar.

Il y a dans ce mouvement une forte vitalité. Cependant ce n’est encore qu’une minorité de la population qui vit dans ces territoires organisés. Il faut beaucoup travailler pour transformer « l’esprit de la commune » (Hugo Chávez) en « sens commun » dans un pays où l’économie privée et les médias commerciaux occupent encore une place dominante : « Il ne faut pas continuer à ouvrir des usines qui sont comme une île entourée par la mer du capitalisme, car la mer les engloutit. Il faut  » implanter l’esprit socialiste tout au long de la chaîne, depuis le travail de la terre jusqu’au système de distribution et de consommation. » (Hugo Chavez, 2012). C’est pourquoi, ces dernières années, les communes les plus avancées ont envoyé des brigades de l’Union Communarde (« Union Comunera« ) dans tout le pays pour rencontrer d’autres groupes en train de s’organiser, encourager les initiatives naissantes et les sortir de leur isolement. Cette aventure démocratique est racontée dans notre documentaire « Nostalgiques du futur » (1). Un des objectifs est de dépasser le capitalisme en créant des circuits économiques intégraux, du producteur au consommateur, autour de produits tels que le café, le cacao, le poisson, etc… Des « routes communales » pour garantir un commerce équitable et direct, sans intermédiaires.

Photo : réunion de travail dans la commune populaire « Cinco Fortalezas » (Cumanacoa, état de Sucre). « Dans le temps et l’espace communal, la part la plus atomisée de l’être humain se brise et commence le moment de l’unité. Ce passage du moi individuel au moi collectif est atteint à partir de toutes les luttes quotidiennes que nous, communardes et communards, vivons au jour le jour pour satisfaire nos besoins. » dit Nacho, membre de la Commune Che Guevara.

Ce 20 octobre 2023 on commémorait au Venezuela les onze ans du « changement de cap », une réunion télévisée de 2012, passée à la postérité, où le président Hugo Chávez avait sévèrement critiqué ses ministres pour leur mollesse dans l’appui à la construction de cette démocratie directe parallèle à la démocratie représentative, et lancé son célèbre « la commune ou rien !« 

Onze ans plus tard donc, Nicolas Maduro et ses ministres ont rencontré les communes – autogouvernements populaires -, lors d’un vaste meeting à Caracas pour dresser la liste des avancées, des problèmes et des propositions des milliers de communard(e)s venu(e)s de tout le Venezuela.

Le président a d’abord demandé au gouvernement d’acheter la production communarde en priorité : « le Conseil des vice-présidents disposera de 72 heures pour établir un mécanisme efficace permettant d’intégrer la production des communes dans le programme national de marchés publics. Il y a des problèmes à résoudre et nous devons les résoudre sur la base des propositions qui viennent de la base, du peuple organisé » a souligné le chef de l’État, qui a par ailleurs ordonné de reprendre l’autoconstruction comme méthode pour faire avancer la Grande Mission Sociale « Logement Venezuela » (2) : « Cette mission doit être planifiée non pas depuis le ministère, mais depuis le territoire avec le peuple organisé. Le projet du pouvoir populaire est vital si nous voulons avancer dans la construction d’une nouvelle société« .

Autres mesures annoncées par le président bolivarien pour soutenir les autogouvernements populaires :

– Transfert de 15 entreprises industrielles au pouvoir populaire.

– Transfert immédiat de 48 locaux de Mercal et PDVAL (magasins d’aliments subventionnés par l’État), qui seront réactivés dans le cadre de la création de la Corporation nationale labellisée « Produit par les Communes ».

– Approbation de 348 millions 665.020 bolivars pour la promotion de 43 circuits économiques communaux (circuits économiques intégraux, du producteur au consommateur, autour de produits tels que le café, le cacao, le poisson, etc… pour garantir un commerce équitable et direct, sans intermédiaires.).

– 130 projets présentés par les communard(e)s liés à l’électricité, l’eau, la santé, l’environnement, le gaz et le logement seront financés.

« A mesure que nous récupérerons le revenu national avec la levée partielle des sanctions par les États-Unis, toute rentrée d’argent dans les caisses de l’État ira directement aux circuits économiques communaux, à ceux qui existent et à ceux que nous allons créer » a expliqué Maduro, qui a enfin demandé aux ministres qu’ils lient directement leurs agendas de travail aux besoins du pouvoir populaire : « Vos agendas de travail doivent prendre en compte prioritairement les plans des communes« . Et de conclure : « La grande contribution du président Chávez à la théorie mondiale du socialisme en tant que courant de changement pour la justice et l’égalité est le socialisme construit au plan territorial, communal, dans les quartiers populaires, dans les communautés populaires. Difficile à construire ? Oui, mais essentiel et nécessaire. Il faut un maximum de pouvoir au peuple !« 

Thierry Deronne, Caracas, le 20 octobre 2023.

Notes :

(1) on peut voir ce documentaire en ligne : https://venezuelainfos.wordpress.com/2023/06/08/nostalgiques-du-futur-en-ligne-les-mutins-de-pangee/

(2) Ce vaste programme gouvernemental créé par Hugo Chávez en 2012 vise pour 2025 l’objectif de 5 millions de logements bon marché remis au familles populaires.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2023/10/21/le-venezuela-donne-un-coup-daccelerateur-aux-autogouvernements-populaires/

« Juanito la vermine, Roi du Venezuela », le nouveau livre de Maurice Lemoine. Interview de l’auteur par Thierry Deronne

L’action se déroule dans un pays imaginaire, la République bolivarienne du Venezuela. Il y a là du pétrole. Beaucoup de pétrole. Et un président qui dérange, Nicolás Moro. A l’initiative du locataire de la Maison-Blanche, le Grand Fuck You, un député vénézuélien d’opposition, Juanito, s’autoproclame « président ». Commence une bataille infernale. Washington multiplie les sanctions pour asphyxier le Venezuela ; à Caracas, Juanito et les siens peaufinent un coup d’Etat ; en Colombie, l’ex-béret vert US Jordy Goureau et ses mercenaires préparent une invasion. Tous embarqués dans cette sombre histoire de pétrole, de billets verts, d’intrigues et de trahisons, feront-ils tomber Moro ?
Fiction, sûrement… Mais jamais la « crise vénézuélienne » (la vraie) n’a été racontée de façon aussi détaillée, au plus près des événements et… à contre-courant.

***

Thierry Deronne – Ce roman se déroule dans un pays prétendument imaginaire, la République bolivarienne du Venezuela ; cependant, si j’en crois la « 4 de couverture », il raconterait la crise vénézuélienne,  « la vraie », de façon très fouillée. Si tel est l’objectif, pourquoi une fiction ?

Maurice Lemoine – Parce que, s’agissant du Venezuela, c’est devenu la règle ! Lorsque je lis ou écoute la grande majorité de mes confrères et consœurs journalistes, les commentateurs, éditorialistes et supposés spécialistes qui prétendent rendre compte de la situation vénézuélienne, j’ai avec effarement l’impression de lire ou d’entendre de la fiction. D’ailleurs, je ne suis pas le seul. Récemment, lors d’un Sommet des pays d’Amérique du Sud, le président brésilien « Lula » lui-même a parlé de « construction narrative » pour analyser le traitement médiatique auquel ce pays a été soumis. Du coup, et comme le judoka retournant contre celui-ci la force de son adversaire, j’ai décidé d’employer la même technique pour tenter de rétablir quelques parcelles de vérité ! En d’autres termes : on dit souvent que la réalité dépasse la fiction ; dans mon cas, la fiction a pour objectif de rattraper la réalité. C’est du moins ce que je prétends.

T.D.C’est là la seule raison ?

M.L. – Non, il y en a plusieurs autres. Je ne devrais pas le dire, mais un roman est plus agréable à lire – et à écrire ! –  qu’un savant essai. Attention : je ne sous-estime pas l’importance des essais. J’en ai entre autres publié un – Venezuela. Chronique d’une déstabilisation (Le Temps des Cerises) – pour analyser la période 2013-2019, de la mort d’Hugo Chávez aux deux élections de Nicolás Maduro et à l’apparition d’un certain Juan Guaido. En envisageant d’écrire la suite, j’ai décidé, pour varier les plaisirs (ce qui est une façon de parler, s’agissant de l’agression dont est victime la Révolution bolivarienne), de le faire dans un registre différent. En fait, en passionné d’Amérique latine, mais aussi de « littérature populaire », j’écris les romans que j’aimerais lire et que je ne trouve pas en librairie ! Des trucs qui te passionnent (enfin, j’espère, s’agissant des miens !), mais que tu sais ancré dans la réalité – comme mes précédents Chávez, Presidente (Flammarion) ou Cinq Cubains à Miami (Don Quichotte). Ce que, dans mon jargon, j’appelle des « docu-romans ».

T.D.Ce qui signifie, concrètement ?

M.L. – Que le spécialiste reconnaît tous les personnages, même sous leur nom d’emprunt ; que le béotien, sans forcément mettre un visage connu sur les protagonistes de l’histoire, saisit la logique des événements racontés. Ce qui est l’essentiel, de mon point de vue, compte tenu du niveau de méconnaissance et d’incompréhension de la réalité vénézuélienne, qui sert de cadre à ce récit.

T.D.J’en déduis donc que « Juanito la vermine » c’est le député d’opposition Juan Guaido qui, en 2019, s’est autoproclamé président du Venezuela !

M.L. – Hou, là, doucement… Même sous la torture, je n’en démordrai pas :  toute ressemblance avec des événements ou des personnes existantes ou ayant existé relève d’une pure coïncidence pour laquelle je décline toute responsabilité. Vu la sale manie américaine d’imposer des sanctions extraterritoriales à tort et à travers, et à n’importe qui, on n’est jamais trop prudent ! Après, bien entendu,  si d’aucuns croient reconnaître dans le Grand Fuck You, Mike Napolitano, Yván Dulce, Jair Bolso, Luis Mugro, Léo Poldo, Enrique Caprisky ou Maricori Laloca les silhouettes de Donald Trump, Mike Pompeo, Iván Duque, Jair Bolsonaro, du secrétaire général de l’OEA Luis Almagro et des dirigeants de l’opposition vénézuélienne Leopoldo López,  Enrique Capriles ou Maria Corina Machado, pour ne prendre que ces quelques exemples, franchement, je n’y peux rien ! Pour ma part, j’hésite vraiment à croire que le président français Emmanuel Macron puisse avoir quelque chose à voir avec celui qui, dans le roman, s’appelle Manu Micron.

A chacun de se faire son idée – et de se débrouiller avec Washington, le cas échéant.

T.D.Combien de temps as-tu consacré à la rédaction de ce roman ?

M.L. – Un peu plus d’un an et demi. Ce qui me déprime quand je constate que, en quelques jours, on peut l’avoir lu entièrement !

T.D.Quelle a été ta méthode, comment l’as-tu construit ?

M.L. – Je l’ai bâti en m’appuyant, quasiment jour par jour, sur les péripéties de la vie politique vénézuélienne, qu’elles se déroulent à Caracas, Washington, Brasilia ou à Bogotá et Cúcuta (en Colombie). On pourrait presque parler d’un « journal », dans le sens « relation quotidienne des évènements ».

T.D.Ça ne risque pas d’être fastidieux pour le lecteur ?

M.L. – Fastidieux ? Mais la vie politique vénézuélienne est en soi un vrai roman ! Qu’on en juge : un président imaginaire disputant le pouvoir au chef de l’État légitime. Une aide humanitaire bidon censée entrer de force dans le pays. Le gentil protégé de Washington fricotant avec les paramilitaires colombiens. Une bataille homérique sur la frontière. Les pitreries de Donald Trump dans le Bureau ovale. La menace permanente d’une intervention militaire US. Une panne d’électricité géante. Un coup d’État raté. Mille manœuvres tordues pour déstabiliser économiquement le pays. Un grenouillage de déserteurs et de mercenaires. L’organisation d’une invasion depuis le pays voisin. Un contrat de type mafieux sur la tête du président Nicolás Maduro. De sombres et tortueuses affaires de corruption. La guerre sournoise que se livrent les différentes factions de l’opposition. L’incroyable résistance des chavistes, unis derrière leur président…

En termes de rebondissements, on peut difficilement faire mieux, non ?

T.D.Quelles ont été tes sources ?

M.L. – Toutes les options ont été sur la table ! Ma connaissance du Venezuela (ainsi que de la Colombie et des pays voisins), où je vais régulièrement en reportage, mes interviews de certains protagonistes, le suivi des réseaux sociaux, la lecture quotidienne des médias nationaux et internationaux dans leur traitement de la « crise vénézuélienne ». C’est fou le nombre de déclarations que font en permanence les dirigeants ! Il suffit de les collecter et de les replacer dans la bouche des personnages imaginaires d’un roman pour avoir un récit qui ressemble sacrément à la réalité. En fait, seuls les personnages secondaires tiennent des propos et se livrent à des agissements relevant à proprement parler de ma très pauvre imagination.

T.D.En parlant de personnages secondaires, tu mets en scène un ambassadeur de France appuyant ouvertement la déstabilisation…

M.L. – Ah, oui, je l’ai appelé Romain Laval. Mais, ça, pour le coup, c’est une pure invention. Qui pourrait imaginer le représentant du pays des droits de l’Homme transformé en garde du corps d’un putschiste ?

T.D.N’empêche que la récente mutation en Argentine de l’ambassadeur Romain Nadal a suscité une avalanche de réactions désespérées de la droite et de l’extrême droite vénézuéliennes !

M.L. – Oh ! Vraiment ? Alors, là, les bras m’en tombent, je suis stupéfait… (rires)

Photo : Romain Nadal, ambassadeur de France, avec le putschiste Juan Guaido à Caracas.

T.D.En tant qu’analyste politique, et non plus en tant qu’écrivain, à moins que les deux n’agissent en pure symbiose, quel est ton point de vue sur l’irruption d’un Guaido  ? Avait-il une pensée propre, à part réclamer des sanctions et empocher des sommes astronomiques comme l’ont dénoncé finalement plusieurs de ses proches alliés ?

M.L. – Guaido a été et demeure une marionnette – tout comme le trio de femmes inconnues de tous (sauf de Washington), qui l’ont remplacé à la tête de son Assemblée nationale imaginaire (car l’imposture continue). Nous avons d’ailleurs tous commis l’erreur de qualifier trop souvent Guaido de « président autoproclamé ». Si Donald Trump et son gang ne lui avaient pas ordonné d’usurper la fonction de chef de l’État, jamais ce petit député élu avec 90 000 voix ne se serait lancé dans une telle opération. Il ne s’est pas autoproclamé, il a été désigné, adoubé, imposé par la Maison-Blanche, le Pentagone et le Département d’État. Leurs instructions l’ont poussé à passer à l’action. Leur soutien constituait sa police d’assurance. Et, a-t-il cru, une garantie de réussite. Ce en quoi il s’est trompé, comme tous ceux qui l’ont implicitement et explicitement appuyé.

T.D.Son implosion finale ne montre-t-elle pas que l’Empire a sous-estimé l’intelligence d’un peuple et la capacité politique du président Maduro ?

M.L. – S’il n’y avait que l’Empire, dont on connait les antécédents dans ce qu’il considère comme son arrière-cour, il n’y aurait pas lieu d’être vraiment surpris. Même si l’on demeure atterré de voir que les outrances d’un Trump ne diffèrent guère des attitudes en apparence plus policées d’un Barack Obama et d’un Joe Biden. Mais que dire des supplétifs de l’Union européenne ? Qu’on se souvienne d’Emmanuel Macron et de l’espagnol Pedro Sánchez posant en janvier 2019 un ultimatum au Venezuela en donnant à Maduro une semaine pour organiser de nouvelles élections ! Oui, grosse surprise – sauf pour ceux qui respectent les latinos. Une telle arrogance néocoloniale a trouvé à qui parler.

T.D.La presse occidentale a relooké à l’unisson ce putschiste d’extrême droite en « président-démocrate-et-sympa », mais la presse US a au moins a publié le contrat signé par Guaido avec des mercenaires pour envahir le Venezuela et assassiner Maduro, évoqué ses liens avec les paramilitaires colombiens ou révélé ses relations avec Rudy Giuliani (le très mafieux avocat de Trump) aujourd’hui mis en examen par la justice états-unienne. La presse française a été beaucoup plus servile  – à l’image de l’hagiographie de Guaido par Laurence Debray pour Paris-Match

M.L. – Je ne me prononcerai pas sur cette pauvre Laurence Debray (ce n’est pas le moment de me fâcher avec Paris-Match, dont j’espère la publication d’un article élogieux sur mon roman). Pour le reste, que pourrais-je ajouter ? Il existe encore des journalistes aux États-Unis – même si, bien souvent, leurs révélations, généralement tardives, ont eu essentiellement pour objet, en montrant les turpitudes et les échecs de sa politique, d’empoisonner la vie d’un Trump devenu indésirable au fil du temps. Mais, en tout état de cause, ils ont de temps en temps, preuves à l’appui, rendu compte des méthodes mafieuses et criminelles de l’extrême droite vénézuélienne. En Europe, en France, dans la presse dite classique et même sur le service public, silence total – n’y sont autorisés que le dénigrement du chavisme et la condamnation de Maduro. On y compte désormais plus d’influenceurs que de professionnels de l’information. D’où, dans l’opinion publique, une méconnaissance totale de ce qui se passe réellement au Venezuela. Même au sein d’une gauche et d’une extrême gauche qui, s’agissant de l’« international », sont de plus en plus domestiquées.  

T.D.Pourtant, ces gauches viennent de commémorer comme il se doit le cinquantième anniversaire du coup d’Etat du général Augusto Pinochet et le sacrifice de Salvador Allende…

M.L. – C’est vrai, et l’analyse de l’épisode se révèle particulièrement intéressante. Outre les journalistes et les politiciens, la camarilla d’universitaires, maîtres de conférence, docteurs en science politique et autres professeurs d’histoire contemporaine qui ont monopolisé les colonnes et les ondes sur le sujet, se sont fort ostensiblement rangés derrière le « gentil Allende » contre le « méchant Pinochet » – ce que personne ne leur reprochera. Quasiment tous ont rappelé les rouages du « golpe », le rôle des États-Unis, de la CIA, et la féroce déstabilisation économique qui a préparé et précipité le funeste dénouement. Toutefois, aucun ou quasiment aucun de ces notables ne s’est risqué à comparer cette déstabilisation économique à celle qui, sous leurs yeux, depuis 2015, a détruit le Venezuela pour faire tomber cette fois le chavisme et Nicolás Maduro. Il est vrai que, sur le Chili, il n’y a plus aucun risque à se prononcer, l’Histoire a tranché. S’agissant du Venezuela, le « light », le décent, un politiquement correct permettant de mener une carrière tranquille en évitant de déplaire à la meute, impliquent de détourner les yeux, ou même d’évoquer un « régime vénézuélien autoritaire » n’ayant « rien à voir » avec le socialisme démocratique fort respectable du Chili d’autrefois.

En réalité, la déstabilisation du Venezuela par les États-Unis et leurs complices est exactement similaire à celle qui a préparé le terrain au coup d’État de Pinochet. Les mécanismes sont les mêmes. Demandez aux Chiliens comment, entre 1970 et 1973, ont été organisées les pénuries. Entre les deux pays et les deux époques, il n’existe qu’une différence : dans le Chili des années 1970, Washington et l’oligarchie locale ont trouvé une poignée de militaires félons pour renverser le président démocratiquement élu ; au Venezuela, l’impérialisme et ses alliés ont échoué – et avec eux Guaido, dont c’était le rôle – à fracturer les forces armées. Ne pas relever ces similitudes et occulter cette évidence relève d’une absolue… inconséquence – pour ne pas employer de mots trop méchants.

T.D.Si tu devais assurer la promotion de ton bouquin, quels arguments emploierais-tu ?

M.L. – Question délicate, pour ne pas dire inconfortable – tout auteur parlant de son « bébé » manque par définition d’objectivité –, mais je vais essayer de jouer le jeu (avec un sourire en coin). Ce roman apporte un éclairage concret, vivant, plein de bruit et de fureur et de couleurs, sur tout ce dont nous venons de parler. Par ailleurs, après une plage de pause médiatique – due au fait que… la situation s’y est améliorée ! –, le Venezuela va revenir au premier plan de l’actualité. Une élection présidentielle y aura lieu en 2024 ; dans quelques semaines se dérouleront (sauf imprévu) des primaires de l’opposition. Je m’avance peut-être, et ce n’est finalement pas à moi d’en juger, mais une plongée dans Juanito la vermine devrait permettre de comprendre le comportement des acteurs des prochains événements, car ils se démènent tous, sous une forme ou sous une autre, dans les 800 pages de péripéties du roman.

Bref, si les lecteurs et les lectrices désireux de s’informer peuvent joindre l’utile à l’agréable, j’en serai ravi (et mon éditeur aussi !).

Maurice Lemoine, Juanito la vermine, roi du Venezuela, Le Temps des Cerises, Montreuil, 801 pages, 28 euros.

En librairie à partir du 6 octobre. On peut aussi le commander en ligne : https://www.fnac.com/a18268273/Maurice-Lemoine-Juanito-la-vermine

« Juanito la vermine » est déjà disponible au Venezuela. Photo: Victor Hugo Rivera.
Juan Guaido et son royaume imaginaire, vu par les vénézuéliens...

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2023/10/03/juanito-la-vermine-roi-du-venezuela-le-nouveau-livre-de-maurice-lemoine-interview-de-lauteur-par-thierry-deronne/

Les relations sino-vénézuéliennes à un niveau historique

La cinquième visite d’État du Président Nicolas Maduro en République Populaire de Chine marque un tournant historique. Lors des retrouvailles avec son homologue vénézuélien, le président Xi Jinping a annoncé que la Chine et le Venezuela élèvent leur relation au partenariat stratégique « de tous temps et à toute épreuve » – un statut réservé aux « happy few ». « Nous continuerons à soutenir fermement les efforts du Venezuela pour défendre la souveraineté nationale, la dignité nationale et la stabilité sociale. Nous le soutenons résolument contre l’ingérence extérieure » a ajouté le président chinois.

Xi a évoqué la réforme et l’ouverture de la Chine, en particulier le développement des zones économiques spéciales, et a indiqué que ces outils ont permis à la Chine de progresser à pas pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui. « L’établissement du partenariat stratégique tous temps Chine-Venezuela répond aux attentes communes des deux peuples et correspond à la tendance générale du développement historique« , a-t-il ajouté, exhortant les deux parties à « faire avancer une coopération stratégique plus fructueuse, à apporter de plus grands bénéfices aux deux peuples et à injecter davantage d’énergie positive dans la paix et le développement mondiaux. »

Un peu d’histoire…

L’histoire des relations diplomatiques entre la Chine et le Venezuela a commencé en 1974, lorsque des relations diplomatiques formelles ont été établies et que l’existence d’une seule Chine a été reconnue par Caracas face aux tentatives séparatistes soutenues par l’Occident de certains secteurs politiques et économiques de Hong Kong et de Taïwan. Pour Nicolas Maduro, le passage des relations formelles nouées en 1974 au niveau actuel a commencé avec la visite du Président Hugo Chávez en Chine en octobre 1999, porteur de la vision d’« équilibre du monde » de Simon Bolivar, et n’a cessé de se renforcer ensuite, notamment avec la visite du Président Xi Jinping à Caracas en juillet 2014. Cette coopération a été freinée en 2018, lorsque les sanctions et le blocus occidentaux ont torpillé la fluidité de la coopération entre les deux pays. Dans cette étape, « douloureuse et difficiled’une économie de guerre » – plus de 900 mesures coercitives unilatérales, tout un système étanche de blocus financier, bancaire, pétrolier par lesquels les États-Unis et l’Union Européenne ont fait perdre à l’État vénézuélien 99% de ses revenus -, « le Venezuela a pu compter sur l’aide de la Chine. Quand, par exemple, l’UE et les USA ont bloqué l’accès du Venezuela aux médicaments et aux vaccins pendant la pandémie, la Chine a envoyé son vaccin VeroCell qui a permis de protéger le peuple vénézuélien ». Et quand l’Occident a empêché le Venezuela d’exporter son pétrole, c’est encore la Chine qui a ouvert son marché au brut vénézuélien.

Aujourd’hui, les travaux de la septième Commission Mixte de Haut Niveau Chine-Venezuela ont permis aux deux pays de signer 31 accords de coopération scientifique, technologique, industrielle, environnementale, éducative, de santé publique, ainsi que commerciale dans le cadre l’initiative « Route de la Soie« . Pour le président bolivarien, « cette nouvelle étape qui s’ouvre à un niveau plus élevé, historique, est cohérente avec les défis du XXIe siècle. Cette relation va s’accélérer. Sa base concrète est dans les documents. Ni protocole, ni bureaucratie : chacun doit obtenir des résultats à court, moyen et long terme. (..) Ces documents, a expliqué Nicolas Maduro, incarnent l’engagement à travailler bilatéralement dans les domaines de l’énergie – « l’épine dorsale » des accords, a-t-il souligné -, des finances et de la monnaie, en renforçant la capacité du yuan, de l’économie, du commerce et de l’industrie, ainsi que dans le domaine de l’éducation commerciale pour la phase d’exportation de notre production » : la Chine va augmenter ses importations du Venezuela, notamment des produits de la pêche en mer Caraïbe.

Autre point développé par Maduro : « Nous allons progresser dans le domaine minier ; le potentiel industriel du Venezuela dans ce domaine est important si l’on tient compte des grandes réserves certifiées non seulement de pétrole et de gaz naturel mais aussi de cobalt, d’or, de diamants, de nickel, de bauxite, de fer, parmi d’autres matériaux fondamentaux dans les chaînes de production mondiales, et d’un intérêt particulier pour les industries chinoises et le développement scientifique. (..) Une zone économique spéciale de 9 millions d’hectares sera décrétée dans la partie orientale du Venezuela qui dispose d’un potentiel agricole », où la vocation d’exporter des produits agroalimentaires vers la Chine sera également développée.

L’objectif essentiel des zones économiques spéciales, selon la législation vénézuélienne en vigueur, est de développer des mécanismes d’investissement public et privé, national et étranger, d’intérêt stratégique pour l’État vénézuélien. Leur centre d’activité consisterait à stimuler les développements antérieurs et à promouvoir de nouvelles activités dans des domaines tels que l’industrie, la science et la technologie, le tourisme et le commerce de biens et de services. Plusieurs documents sont en cours de signature pour poursuivre et approfondir la coopération aérospatiale – la Chine a largement contribué à doter le Venezuela de satellites d’observation dans les dernières années – dont « l’intégration au projet de station lunaire », ainsi que dans le domaine du tourisme aérien. « Conviasa, la compagnie publique aérienne du Venezuela, est prête à assurer un vol direct Chine-Venezuela« .

Sans oublier les échanges en matière de formation politique et de travail social, entre le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV, le parti chaviste) et le Parti Communiste Chinois (PCC). Car on aurait tort de croire que ces accords ne concernent que le volet économique. Durant cette visite qui s’est déroulée du 8 au 14 septembre, le Président Maduro s’est entretenu avec plusieurs responsables régionaux du Parti Communiste ainsi qu’avec le directeur général du Centre international de réduction de la pauvreté de Chine, Liu Junwen (photo ci-dessous) pour signer d’autres accords de coopération. Fondé en 2005, le Centre international de réduction de la pauvreté est non seulement un canal stratégique pour le développement de la coopération Sud-Sud, mais aussi une plateforme de recherche, de formation, d’échange et de coopération pour contribuer à la cause de l’éradication de la pauvreté dans le monde.

La République Populaire de Chine a réussi à sortir 800 millions de personnes de la pauvreté, dont 100 millions sous l’administration du président Xi Jinping. Dans les zones rurales, le taux de pauvreté est passé de 10,2 % en 2012 à 0,6 % en 2019, tandis que la population à faible revenu a diminué de 98,99 millions en 2012 à 5,51 millions en 2019.

Le Venezuela consacre 77,1 % du budget national à l’investissement social. Il est le seul pays au monde à accorder une attention prioritaire à la population en renforçant la production, l’achat et la distribution de denrées alimentaires à un prix symbolique, (système des CLAP), ainsi que les programmes de logement (près de 5 millions de logements à bas prix depuis le lancement de ce programme par Hugo Chávez), d’éducation, de santé et de sécurité sociale.

Les deux nations vont par ailleurs renforcer leur collaboration dans le cadre de mécanismes multilatéraux tels que les BRICS, les Nations Unies, le G77+Chine, et renforcer la solidarité et la coopération avec d’autres pays émergents. Elles défendront les intérêts communs de ces derniers et encourageront la coopération entre la Chine et l’ensemble de l’Amérique latine et des Caraïbes.

Au début de son séjour en Chine, Nicolas Maduro a retrouvé une vieille amie : l’ex-présidente du Brésil Dilma Rousseff, actuelle présidente de la Banque de Développement des BRICS (installée à Shanghai), pour plancher ensemble sur une architecture financière libérée des sanctions occidentales et des chantages politiques du dollar. Il lui a exprimé l’intention du Venezuela d’adhérer en tant que membre à part entière aux BRICS et d’ici là « de demander notre incorporation à leur Nouvelle Banque de Développement« .

« Sous la direction du président Xi Jinping, la Chine est devenue un grand pays engagé en faveur de la paix, du développement et du bien-être de toute l’humanité, ainsi qu’un moteur important pour la promotion d’un monde multipolaire. Entre la Chine et le Venezuela existe un type de relation qui peut être considéré comme un modèle pour les relations entre les pays du Sud. Un modèle de ce que doit être la relation entre une superpuissance comme la Chine, la grande superpuissance du 21e siècle, et un pays émergent, héroïque, révolutionnaire et socialiste comme le Venezuela » a expliqué Nicolas Maduro qui, après sa longue visite en Chine, s’est réuni en Algérie avec le premier ministre Aiman Benabderrahmane puis a rejoint Cuba pour le sommet du G77 + la Chine, vaste alliance de 134 pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine où il a retrouvé des interlocuteurs aussi divers que le Secrétaire Général de l’ONU Antonio Guterres, le Président Diaz-Canel de Cuba, le Président João Lourenço d’Angola, la Ministre des Affaires Étrangères du Mexique Alicia Bárcena, le Ministre des Affaires Étrangères de Saint-Kitts-et-Nevis Denzil Douglas, la présidente du honduras Xiomara Castro, etc… Il a invité le G77 + la Chine à travailler en commun à mettre fin aux blocus et sanctions occidentaux, et proposé au Sud Global de construire une souveraineté communicationnelle et numérique.

Carte: les pays du G77 + la Chine. Ci-dessous : leur sommet à La Havane, Cuba, 15 septembre 2023.

Thierry Deronne, Caracas, 13 septembre 2023, avec Xinhua et Mision Verdad

Déclaration finale conjointe de la République Populaire de Chine et de la République Bolivarienne du Venezuela en espagnol : https://mppre.gob.ve/2023/09/13/declaracion-conjunta-republica-popular-china-republica-bolivariana-venezuela-establecimiento-asociacion-estrategica-prueba-y-todo-tiempo/ et en anglais : https://mppre.gob.ve/2023/09/13/joint-statement-between-peoples-republic-china-bolivarian-republic-venezuela-establishment-all-weather-strategic-partnership/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2023/09/13/les-relations-sino-venezueliennes-a-un-niveau-historique/

Version à l’italien de cet article : https://contropiano.org/news/internazionale-news/2023/09/17/maduro-a-pechino-le-relazioni-tra-cina-e-venezuela-ai-massimi-storici-0164197

Salvador Allende, « presente » ! par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Photo: A Caracas, le hall du Ministère des Affaires Étrangères du gouvernement bolivarien accueille depuis quelques années une sculpture géante de Carlos Altamirano : les lunettes du Président Salvador Allende telles qu’elles ont été retrouvées après le coup d’État piloté par les États-Unis en 1973 pour mettre Pinochet au pouvoir.

Un véritable délire ! Ce soir du 4 septembre 1964, à Santiago du Chili, les gens s’embrassent dans la rue. Les clameurs montent : « Vive le président Frei ! Vive la Démocratie chrétienne ! » Eduardo Frei ? La revue américaine Look l’a récemment salué comme l’homme « le plus important d’Amérique latine ». C’est pour cette raison sans doute que le « monde libre » a suivi avec anxiété l’élection à la présidence de la République qui vient de s’achever. Dans ce pays foncièrement démocratique, « si le candidat du Front socialo-communiste Salvador Allende, ami intime de Fidel Castro, était sorti vainqueur, le Chili serait peut-être devenu un second Cuba et, par osmose, toute l’Amérique latine risquait d’être influencée [1].  » Le « monde libre » respire donc. La bourgeoisie chilienne aussi. Washington encore plus. Sans parler de la CIA, qui a investi trois millions de dollars pour influencer le cours de l’élection en faveur de Frei [2]. Il y a du bon Samaritain chez ces gens-là.

Pour qui aurait oublié ce détail, on rappellera que, le 29 novembre 1961, John Fitzgerald Kennedy (JFK) a brutalement limogé Allen Dulles, le chef de la CIA, à la suite du désastre de la Baie des Cochons, à Cuba. En lieu et place, il a nommé John McCome. En avril 1965, ce dernier a quitté à son tour l’« Agence » pour devenir administrateur d’une autre multinationale états-unienne : la International Telephone and Telegraph Corporation (ITT). Le plus important investissement américain au Chili après ceux concernant le cuivre.

On rappellera aussi que, du début de l’Alliance pour le progrès, lancée en 1961 par JFK, jusqu’à 1973, l’« Agence » sera autorisée à dépenser plus de 12 millions de dollars pour soutenir la démocratie chrétienne contre la coalition de gauche historiquement emmenée par le socialiste Salvador Allende. Au passage, en 1970, flairant le danger, la ITT a offert 1 million de dollars à cette même CIA pour qu’elle empêche Allende de devenir président. Comme elle est tout sauf avare lorsque ses intérêts sont en jeu, ITT avait préalablement versé quelque 400 000 dollars pour financer la campagne du républicain Richard Nixon, élu le 5 novembre 1968.

On rappellera enfin que, le 27 juin 1970, lors d’une réunion du Conseil national de sécurité, un certain Henry Kissinger a déclaré : « Je ne vois pas pourquoi nous devrions rester tranquilles quand un pays devient communiste à cause de l’irresponsabilité de son propre peuple. »

Il n’empêche… Le 4 septembre 1970, l’hiver austral touche à sa fin, dans tous les sens du mot. Au cours d’une élection triangulaire (sans deuxième tour), et avec 36 % des suffrages, Allende a été élu à la tête d’un ensemble de partis rassemblés au sein de l’Unité populaire (UP) [3]. Il n’a rien d’un boute feu. Certes ambitieux, son programme de « transitions vers le socialisme » a été préparé par des groupes d’experts internationalement reconnus, venant souvent de la Commission économique pour l’Amérique latine (Cepal) de l’Organisation des Nations unies.

Le 24 octobre, Allende occupe son bureau dans l’imposante construction de style néoclassique, le palais présidentiel de La Moneda. Portés haut par un Chili populaire en liesse, pancartes et calicots se balancent joyeusement. « J’étais le compañero Allende, je serai le compañero presidente », lance depuis le balcon de la Fédération des étudiants celui qui a été un sénateur forgé dans les luttes quotidiennes et particulièrement apprécié à gauche pendant vingt-quatre ans.

Faisant triompher le rêve de la mesquine réalité, Allende met en œuvre un programme à la fois anti-impérialiste, anti-oligarchique et anticapitaliste – le tout dans le cadre de la démocratie. La théorie selon laquelle seule la violence révolutionnaire ouvrirait la voie au socialisme lui a toujours paru dangereuse. Cela ne l’empêche pas, en novembre 1971, de rétablir les relations diplomatiques avec La Havane et de recevoir pendant vingt jours le proscrit continental Fidel Castro. Lequel, démontrant son souverain mépris du qu’en dira-t-on, lui offre une superbe kalachnikov AK-47 apportée de Cuba. Le cadeau ne plait pas à tout le monde, mais Fidel est comme ça. Ce qui n’a d’ailleurs qu’une importance relative : ces illusions romantiques n’étant plus de son âge, Allende range l’arme dans un coin. Manifestement pas ou mal informées, et avant que Fidel ne reparte dans « son île pourrie », les dames de la bourgeoisie, accompagnées de leurs filles (pas spécialement faméliques) et de leurs domestiques (en tablier blanc), défilent devant La Moneda en tapant sur des casseroles et en criant, alors qu’elles ne manquent pas de brioche, « nous voulons du pain ». Quelques décennies plus tard, dans des pays comme le Venezuela, le Nicaragua ou autres nations administrées par des gouvernements progressistes, on rebaptisera « société civile » ce genre de conglomérat levé contre des pouvoirs légitimement élus.

Quand, le 28 septembre de cette même année 1971, Allende annonce la nationalisation du cuivre – « le salaire du Chili », 80 % de ses exportations [4] –, il provoque une explosion de joie. Les murs se couvrent de slogans qui en disent long sur le sentiment de fierté retrouvée : « Désormais, le Chili porte des pantalons longs ». Au rythme de la nationalisation d’autres secteurs – charbon, nitrates, fer, banques, grande industrie –, d’une réforme de la Constitution, de l’activation de la réforme agraire (près de 2,5 millions d’hectares redistribués), de l’augmentation des salaires, du lancement de travaux publics à grande échelle, d‘un élargissement permanent de l’aire de « propriété sociale », le socialiste fait tout sauf trahir ses promesses de campagne. Certes, par nature faillibles, les systèmes conçus par des organisations ou des êtres humains ne sauraient être parfaits. A un moment ou à un autre, les problèmes ne manquent pas : ralentissement de la croissance, explosion des importations du fait de l’élévation du niveau de vie des secteurs populaires, déficit de la balance des paiements, inflation, acharnement des radicaux de l’UP à se montrer aussi avant-gardistes que possible… Mais, en 1971 et 1972, sur la base d’un fort soutien à la demande interne, liée à une redistribution des revenus et à un accroissement de l’intervention de l’Etat, la production industrielle augmente de plus de 10 % chaque année.

En ce temps-là, c’est-à-dire avant l’arrivée d’Allende au pouvoir, les entreprises étrangères, en particulier étasuniennes, tiraient du Chili d’énormes profits. Exploitant la majeure partie des gigantesques mines de cuivre, la Kennecott et l’Anaconda Copper Company (canadienne) y réalisaient respectivement 34,8 % et 20,2 % de leurs bénéfices annuels. Pour en revenir à elle, l’ITT Corporation, outre deux hôtels Sheraton, possédait 70 % de la Chitelco, la compagnie de téléphone chilienne, qui lui rapportait, en 1970, 153 millions de dollars par an [5].

La notion de démocratie n’est sans doute pas la même dans toutes les cultures. Dès le 5 septembre 1970, le lendemain du scrutin, l’ambassadeur des Etats-Unis au Chili, Edward Korry, câblait à Washington, très alarmé : «  Mon pessimisme électoral de la nuit dernière s’est renforcé. Ni les politiques ni les forces armées ne se sont opposées à l’élection d’Allende ; nous n’avons plus la moindre parcelle d’espoir. Les Etats-Unis doivent commencer à prendre en compte la réalité d’un régime Allende. Nous ne pouvons compter pour l’instant sur les forces armées, chacun espérant qu’un autre prenne l’initiative et aucun n’étant prêt à assumer la responsabilité historique de faire couler le sang et de déclencher une guerre civile. » Convoqué à la Maison-Blanche, Korry saute dans un avion, atterrit à Washington, s’engouffre dans une limousine et gagne le 1600 Pennsylvania Avenue. Dans son bureau ovale, Nixon roule des billes hargneuses au possible. Son secrétaire d’Etat Henry Kissinger l’a déjà soigneusement briffé : « Allende est une menace parce qu’il a été élu démocratiquement ! Son gouvernement de changement, pacifique et utilisant des structures démocratiques, pourrait s’étendre à d’autres régions d’Amérique latine et d’Europe. »

De Santiago, arrivent en hâte d’autres émissaires. A commencer par Agustín Edwards Eastman, propriétaire du plus grand conglomérat économique chilien de l’époque, le groupe Edwards, et surtout du quotidien El Mercurio. Fort de ses 130 000 exemplaires, il s’agit de l’organe de presse le plus puissant du pays. Edwards déboule à Washington le 14 septembre 1970. Pas surpris le moins du monde, Kissinger organise séance tenante et par téléphone une réunion « au sommet ». Dès le 15 à 9 heures 15, Edwards se retrouve dans le Bureau ovale en compagnie du célèbre duo Nixon-Kissinger, du directeur de la CIA Richard Helms et… de Donald Kendall, « general manager » de Pepsi-Cola. Contrairement aux apparences, il ne s’agit nullement d’évoquer les mérites comparés des boissons sucrées gazeuses et du vin chilien. Edwards sollicite une action militaire empêchant Allende de prendre ses fonctions. Il complète par quelques informations confidentielles sur les officiers chiliens disposés à participer à la conspiration.

Trois jours plus tard, le 18, lors d’une autre rencontre avec les dirigeants de la CIA, Edwards avertit : « Il est peu probable que les chefs des Forces armées agissent sans un certain nombre d’assurances claires et précises, principalement de la part des Etats-Unis, parce qu’ils craignent qu’eux-mêmes et leurs familles paient un prix élevé s’ils agissent et ne reçoivent pas une aide immédiate, décisive et substantielle [6]. »

Il est à peine besoin de préciser que, quelle que soit votre motivation de départ, être payé est toujours intéressant. Au cours de quelques conciliabules discrets, auprès de la CIA, bien sûr, mais aussi d’Henry Kissinger, toujours conseiller à la Sécurité nationale, futur secrétaire d’Etat aux affaires étrangères [7], à tu et à toi avec le président, l’ITT a promis une « somme à sept chiffres » – genre un million de dollars, pour les béotiens – destinée aux caisses noires du Parti républicain, en échange d’une « mise hors d’état de nuire » du nouveau président socialiste. Difficile pour Nixon d’ignorer un tel altruisme. D’autant que, sous son mandat, l’application de la doctrine de sécurité nationale atteint son apogée. Pour lui comme pour Kissinger, Allende est l’ennemi principal, plus dangereux encore que Fidel Castro. En respectant le pluralisme, sa « révolution empanadas et vin rouge » [8] sort le socialisme du statut infâmant dans lequel le prétexte de la guerre froide l’a plongé. Que le Chili reste entre les mains de l’Unité populaire, et le Mexique, le Panamá, le Pérou, l’Argentine risquent d’ébaucher autour de lui un « front anti-impérialiste ». Et qui sait même si des pays comme la France ou l’Italie ne pourraient s’en inspirer…

Une première fois, une moue vicieuse a tordu la bouche de Nixon, quand, frappant son bureau du poing, il a crié plus qu’il n’a dit : « Il faut à tout prix écraser ce son of a bitch  » – oui, « ce fils de pute », il parlait d’Allende, vous avez bien compris.

Il a re-convoqué le directeur de la CIA dans son antre : «  Il y a peut-être une chance sur dix de réussir, mais il faut sauver le Chili ! Aucune importance en ce qui concerne les sommes dépensées. Dix millions de dollars sont disponibles, plus si nécessaire ! Prenez à plein temps vos meilleurs hommes. Règle du jeu : le minimum de bruit et quarante-huit heures pour présenter un plan d’action ! » A l’exception d’une opération de type République dominicaine où, en avril 1965, une intervention de « marines » a parachevé le coup d’Etat contre le libéral de gauche Juan Bosch, un peu trop connotée, tout ce qui peut être utile à une déstabilisation doit être considéré comme bon. A Langley, dans le dos du Département d’Etat et sous la supervision directe de Thomas Karamessines, le chef de ses opérations clandestines, la CIA entre en action.

Première victime : le général René Schneider. Commandant en chef des Forces armées au moment des élections, il a défini que la mission de l’armée consistait à faire respecter la Constitution. Le 22 octobre 1970 – deux jours avant la proclamation officielle de la victoire d’Allende par le Congrès –, il est mortellement blessé, alors qu’il se rend à son bureau du ministère de la Défense, lors d’une tentative d’enlèvement organisée par le groupe d’extrême droite Patrie et Liberté.

A chacun son job. Le numéro deux de l’ambassade des Etats-Unis à Santiago, Harry Shlaudeman, qui a participé à l’invasion de la République dominicaine en 1965, est chargé de la coordination entre la CIA et les militaires chiliens, qu’il convient de mettre face à leurs responsabilités. Les multinationales, elles, ne relâchent à aucun moment la pression. Dans un courrier de l’ITT adressé au ministre du Commerce américain Peter G. Peterson en septembre 1971, soit juste après qu’elle ait été nationalisée, on peut lire : « Il faut tout mettre en œuvre, sans éclat, mais par les moyens les plus efficaces, pour veiller à ce que Allende n’aille pas au-delà des six prochains mois, qui seront cruciaux ». En compagnie de la Kennecott, elle aussi nationalisée, l’ITT publiera bientôt un « Livre blanc » et, poussant au blocus, amorcera une campagne internationale contre Santiago.

A ce stade du récit, on observera une très courte pause pour un conseil pressant : hormis le dénouement hyper-violent du « golpe » ici décrit et sa composante militaire, qui appartiennent indiscutablement au XXe siècle, ce qui va suivre doit être soigneusement conservé en mémoire. On en retrouvera une décalque presque parfaite au XXIe siècle lorsque sera déstabilisée la République bolivarienne du Venezuela.

« Make the economy scream ! » Affinant sa pensée, Nixon a donné des instructions directes à la CIA pour faire « crier l’économie » chilienne. Les mesures de rétorsion se multiplient : blocage des biens et avoirs chiliens aux Etats-Unis, refus des machines et pièces de rechange pour les mines, manœuvres à l’international pour empêcher la consolidation de la dette de Santiago, pressions sur le cours du cuivre, saisie-arrêt des exportations de ce métal vers l’Europe… Le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM), organisme neutre dirigée depuis 1968 par Robert McNamara, l’artisan de l’escalade militaire contre le Vietnam, refusent tout prêt à Santiago.

Au passage, s’agissant de ces années 1970-1980 : qu’il s’appelle Jorge Videla (Argentine), Hugo Banzer (Bolivie) ou Augusto Pinochet, un dictateur n’a rien d’un malade mental qui, se levant un matin de mauvaise humeur, décide face à son miroir, en se rasant  : « Tiens, aujourd’hui, je ferais bien un coup d’Etat ! » Celui qui, à la force des baïonnettes, va s’emparer du pouvoir, n’a rien d’un loup solitaire. Qu’il soit politicien en costume gris, chemise blanche et cravate, affairiste bourré aux as, chevalier d’industrie, patron de multinationale ou banquier, l’armée se tient en général au côté de celui qui lui accroche des médailles au cou. Les premiers étant conscients de leur côté que, sans l’appui des forces armées, un renversement du régime qui, pour une raison ou pour une autre, leur donne des boutons, ne peut se concrétiser. Sachant par ailleurs que ni Lénine ni Marx n’ont véritablement défini le rôle de la classe moyenne ou de certaines de ses factions dans une société capitaliste avancée. Et que ce ventre mou de la société qui, mal à l’aise avec les contestataires incorrectement habillés, fait sagement la queue en attendant de recevoir ses miettes du gâteau, oscille à droite, à gauche, en fonction de ses intérêts du moment. Bref, derrière les hommes en uniforme – les seuls dont souvent l’Histoire se souvient – se tiennent une multiplicité d’acteurs. Nul besoin que tout le monde obtempère, il suffit qu’à chaque fois un nombre suffisant de personnes réagisse « positivement ». Ainsi, donc…

Trois années d’une hostilité implacable. Dès l’installation d’Allende à La Moneda, des organisations d’extrême droite comme Patrie et liberté ou Ne livrons pas le Chili ont fait leur apparition. Des bombes explosent un peu partout. Préoccupés par les frais généraux, les salaires à payer, les impôts, « toutes ces merdes socialistes », les hommes influents se hâtent vers les banques pour retirer leur argent. Ouvertement organisée à grande échelle, la fuite des capitaux saigne le pays. Dans leur rôle de gardiens du temple, le Parti démocrate-chrétien (PDC) et le Parti national (PN) forment une Confédération démocratique du Chili ou CODE (quel que soit le sigle, ne jamais oublier d’y faire figurer le mot « démocratique »). El Mercurio se déchaîne contre l’Unité populaire. Mettez-vous à sa place : quand une officine de Washington dont les initiales commencent par un C et finissent par un A vous offre discrètement un million 665 000 dollars en deux ans (1971 et 1972), vous ne lésinez pas pour lui donner satisfaction. Donc le quotidien répand les rumeurs les plus alarmistes, chauffe l’opposition à blanc : « Des groupes armés envahissent le Chili »  ; « Des milliers de Cubains préparent un auto coup d’Etat » !

En 1972, du fait des mesures sociales et de l’augmentation du pouvoir d’achat, la consommation populaire augmente considérablement. Suspendant la mise en vente de leurs stocks, retenant leurs marchandises, les entreprises privées provoquent des problèmes de ravitaillement. Des files d’attente interminables se forment à l’entrée des magasins. Elles permettent de faire de jolies photos. L’indispensable papier hygiénique vient à manquer (on se croirait au Venezuela dans quatre décennies). La majorité des biens de première nécessité ne se trouvent plus qu’au marché noir. El Mercurio se délecte : « Le socialisme c’est la pénurie ». Les chefs d’entreprises se mettent en grève pour défendre leurs acquis sociaux. Casseroles vides à la main, des milliers d’opposants parfumés et bien chaussés se rassemblent dans les rues.

Le 25 juillet 1973, c’est à son tour la puissante fédération des camionneurs qui déclare une grève illimitée. Des files interminables de bahuts se rangent sur le bord des routes. Dans un pays de 150 kilomètres de large, mais de 4 300 kilomètres de long, au pied des hautes montagnes et des pics déchiquetés surgis d’une brume bleue, c’est l’asphyxie. Pas pour tout le monde, n’exagérons rien. Chaque patron reçoit entre 40 et 160 dollars par camion et par jour d’immobilisation. Merci Langley [9] ! L’ennui, avec un certain type de guerre, c’est qu’elle détruit tout sens moral chez certains individus : les bahuts des non grévistes explosent mystérieusement. Des voies ferrées, des oléoducs, des pylônes à haute tension et des ponts également.

Créés par la base syndicale, les cordons industriels organisent des tours de garde pour prévenir les sabotages. La droite les dénonce comme tout autant de « milices ». Aidée par les deux Chambres du Congrès, la Cour suprême, les associations financières, industrielles et commerciales ainsi que par la majorité des médias, l’opposition réussit à mobiliser de vastes pans de la société – chefs des petites et moyennes entreprises, diplômés du supérieur, étudiants, femmes de la bourgeoisie – effrayés par l’instauration du « régime totalitaire sous tutelle soviéto-cubaine » annoncé. Le 22 août, la Démocratie chrétienne approuve une déclaration qui qualifie le gouvernement d’« illégitime », l’accuse de vouloir implanter « une dictature marxiste » et, de façon subliminale, en appelle à l’armée.

Les militaires ? Voilà au moins un motif de satisfaction. Certes, 55 % des officiers chiliens ont effectué des stages aux Etats-Unis et 18 % ont fréquenté l’Ecole des Amériques, centre de formation et d’endoctrinement US situé au Panamá. Mais on les cite en exemple dans toute l’Amérique latine. Ils continuent d’appliquer la « doctrine Schneider ». Après l’assassinat du général, son successeur Carlos Prats, symbole du légalisme, a maintenu le cap.

Alors, bien sûr, il y a eu le «  tancazo » du 29 juin 1973 : un soulèvement du régiment blindé n° 2. Fausse alerte. Le « cuartelazo » a été réprimé par le chef de la place de Santiago, un officier inentamable, lisse, loyal, solide comme de l’acier, le général Augusto Pinochet.

Tandis que les uns défilent, chapelet au poing, les partisans de l’UP s’organisent dans les villes et les campagnes : on parle d’autodéfense, on réclame « la mano dura » – « une poigne de fer » contre la sédition. Le cadre de la « démocratie bourgeoise » s’y prête peu. En revanche, dans le camp d’en face, genre « toutes les options sont sur la table », les péremptoires appels à une intervention militaire se multiplient. Après une manifestation de femmes et de filles d’officiers supérieurs devant son domicile, le général Prats démissionne, le 23 août 1973, « afin de ne pas briser l’unité de l’armée » [10].Comment savoir ce qu’il faut faire dans ces cas-là ? Allende le remplace par le général Pinochet.

En solidarité avec les malheureux camionneurs, la Démocratie chrétienne a appelé à la grève générale le 29 août. Quelques jours plus tard, dans les rues de Santiago, un million de poitrines clament leur soutien au président : « Allende, amigo, el pueblo está contigo [11]  !  » C’est compter sans les bourgeoises qui, projetant un petit nuage de leur parfum personnel, manifestent à nouveau devant l’Université catholique. Dans des défilés de la haine, des étudiants d’extrême droite, armés, donnent le ton. Le 10 septembre, la DC propose la dissolution du Parlement et la démission du Président. Depuis les balcons où les opposants de la « société civile » tapent en rythme sur leurs casseroles à une heure convenue, les « cacerolazos » animent les soirées.

Le 11 septembre 1973 à l’aube, l’infanterie de marine se soulève dans le port de Valparaiso. A Santiago, des unités blindées prennent position autour de La Moneda. Allende organise immédiatement la résistance et distribue des armes à ses collaborateurs, une quarantaine de fidèles qui décident de rester à ses côtés. A 8 h 30, une première proclamation de la junte militaire exige sa reddition. Serein, déterminé, le chef de l’Etat oblige tous ceux qui ne sont pas utiles à la défense, dont sa fille Isabel, à quitter le palais. Beaucoup rechignent. Le fameux dilemme « combattre ou fuir afin d’assurer la survie ». Allende hausse le ton. Il a le sens du commandement. On lui obéit. Il était temps. Des unités d’infanterie attaquent, concentrant leurs tirs en direction du bureau présidentiel. Fidèles parmi les fidèles, des francs-tireurs se postent aux fenêtres et dans les immeubles voisins pour freiner l’avancée des mutins. Dans un grondement de chenilles, les tanks font leur apparition. Plusieurs sont mis hors de combat à coups de bazooka. En costume cravate, coiffé d’un casque militaire, le fusil d’assaut offert par Castro à la main, le « compañero presidente » fait une ultime apparition.

La phrase est attribuée au général Gustavo Leigh, l’impitoyable commandant en chef de l’armée de l’air chilienne qui, ce 11-Septembre, fait bombarder le Palais de la Moneda avant de devenir membre de la junte que présidera Pinochet : « Mieux vaut trente mille morts en trois jours qu’un million en trois ans, comme en Espagne ! » Ciel dégagé, vrombissements. Deux chasseurs bombardiers Hawker Hunter effectuent une passe de vérification, virent rapidement, basculent au-dessus du siège de la magistrature suprême, lâchent des roquettes. Criblé de balles, le palais présidentiel brûle, des colonnes de fumée s’élèvent du bâtiment. Sur la radio gouvernementale, solennel, digne, maître de lui, Allende s’adresse une dernière fois à la nation : « Je ne quitterai La Moneda qu’à la fin du mandat que m’a donné le peuple, je défendrai cette révolution chilienne et je défendrai le gouvernement car c’est le mandat que le peuple m’a confié. » Au-dessus de sa tête, les avions rugissent, en vol rasant. Impassible, de sa voix rocailleuse, Allende poursuit : « Face à ces événements, je peux dire aux travailleurs : je ne renoncerai pas. Impliqué dans cette étape historique, je paierai de ma vie ma loyauté envers le peuple. Je leur dis que j’ai la certitude que la graine que nous sèmerons dans la conscience et la dignité de milliers de Chiliens ne pourra germer dans l’obscurantisme. Ils ont la force, ils pourront nous asservir, mais nul ne retient les avancées sociales par le crime et la force. L’Histoire est à nous, c’est le peuple qui la construit. »

C’est la fin. Masqués de foulards à cause des grenades de gaz CS qu’ils ont lancés autour de La Moneda, les soldats prennent position. Un peloton se rue à l’assaut de la porte d’entrée. En alerte, prêts à tirer, ses hommes pénètrent dans la cour centrale. Encerclé, épuisé jusqu’au tréfonds des os, le dernier carré des fidèles descend par le grand escalier. Les officiers aboient leurs ordres. Couchés sur le sol, des civils, dont pas un ne survivra, attendent d’être embarqués.
Un coup de feu claque. Dans le salon d’apparat, celui qui avait incarné l’espoir de la gauche de tout un continent se suicide plutôt que de se rendre aux félons, qu’il éclabousse de son sang.

Le lendemain, dans un document signé entre autres par son président, le sénateur Patricio Aylwin – premier chef de l’Etat « respectable » élu après la dictature militaire –, le Parti démocrate chrétien publie un communiqué appelant « à la patriotique coopération de tous les secteurs avec la junte ».
Le 18 septembre, à l’occasion de la fête nationale, les cloches sonnent sur Santiago. Les quatre membres de la junte en question, les généraux Gustavo Leigh (aviation), Augusto Pinochet (armée de terre), José Torribio Merino (marine), César Mendoza (carabiniers) se retrouvent pour le traditionnel Te Deum en la Basilique de la Reconnaissance nationale. Parmi les fidèles élégants, les dames chapeautées, les officiers en uniforme de gala qui, entre deux signes de croix et trois génuflexions, bruissent dans les travées, on reconnaît sans peine les anciens présidents de la République Gabriel González [12], Jorge Alessandri et Eduardo Frei. Dans le stade de Santiago transformé en camp de concentration, des milliers de militants de l’UP attendent la torture et pour beaucoup la mort. Caractérisées par leur radicalisme et leur brutalité, les conséquences de ce qui restera comme le prototype du coup d’Etat latino-américain ne font que commencer [13].

Sept jours après le 11 septembre, El Mercurio titre sur huit colonnes : « L’ex-gouvernement marxiste préparait un auto-coup d’Etat ». Une information terrifiante ! L’administration de Salvador Allende aurait fomenté un plan d’assassinat massif de militaires, de dirigeants politiques et de journalistes d’opposition, sans oublier les membres de leurs familles. Nom de code : « Plan Z ». Faux, évidemment. Mais qui permettra, durant les premières années de la dictature, de répondre invariablement à ceux qui osent manifester un certain désaccord avec les brutalités du régime : le plan Z aurait été pire ! D’après l’historien Jorge Magasich, « la portée du plan Z va au-delà d’un montage pour justifier le putsch. Il a constitué une pièce essentielle dans le conditionnement des militaires lancés contre l’“ennemi intérieur”. Pour que les soldats répriment sans pitié, il fallait qu’ils perçoivent les persécutés non comme des citoyens, éventuellement aux idées différentes, mais comme des assassins qui projetaient de les éliminer, eux et leurs familles. Déshumanisant l’adversaire, le plan Z inculqua aux militaires la haine indispensable pour torturer et assassiner [14].  » Plus sobrement, The Economist analysera, dans son éditorial du 15 septembre 1973 : « Le gouvernement technocratique qui est apparemment en train de prendre forme tentera de reconstruire le tissu social que le gouvernement Allende a détruit. Cela signifiera la mort provisoire de la démocratie au Chili, ce qui sera déplorable, mais il ne faut pas oublier qui a rendu cela inévitable »

Quelques derniers « détails de l’Histoire » …

Le 16 octobre 1973, à Stockholm, toujours à la recherche d’une brillante nouveauté, une poignée de têtes d’œufs vides de toute pensée attribueront le prix Nobel de la paix au criminel Henry Kissinger pour son rôle dans la négociation des Accords de paix ayant mis fin, à Paris, à la guerre du Vietnam. Il en fut pourtant l’un des principaux responsables, avec un bilan de l’ordre de quatre millions de morts, d’après les chiffres les plus communément admis [15]. Quant au Chili…

Patron d’El Mercurio, Agustín Edwards est mort paisiblement en avril 2017, à 89 ans. Mais son exemple n’a pas été oublié. Lors des déstabilisations et coups d’Etat qui agiteront l’Amérique latine en début de XXIe siècle (Venezuela, Honduras, Bolivie, Brésil, Equateur, etc.), les médias nationaux joueront le même rôle que le quotidien chilien en son temps. Au Nicaragua, l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), la Nouvelle fondation pour la démocratie (NED) – créée en 1983 par Ronald Reagan pour se substituer à la CIA dans l’organisation et le financement des oppositions « amies » –, l’Institut national démocrate (NDI) et l’Institut républicain international (IRI), dépendants du Congrès américain, arroseront de la somme faramineuse de 76,4 millions de dollars les Organisations non gouvernementales (ONG), fondations, médias (La Prensa, Confidencial, Vos TV, Radio Corporación, Radio Show, Café con Voz), ainsi que les plateformes digitales (100 % Noticias, Artículo 66, Nicaragua Investiga, Nicaragua Actual, BacanalNica, Despacho 505) impliqués dans la déstabilisation du sandinisme et la tentative de renversement de Daniel Ortega en 2018.
Pour faire tomber Cuba et le Venezuela, les administrations étatsuniennes (Barack Obama, Donald Trump, Joe Bident) ont repris à leur compte la fameuse formule « faire crier l’économie ». Tandis que Trump imposait 190 nouvelles « sanctions » à La Havane en quatre ans, ce sont 927 mesures coercitives unilatérales qui, de 2015 à 2023, ont mis l’économie de Caracas à genoux.

Le 28 août 2023, après un demi-siècle d’impunité,la deuxième chambre pénale de la Cour suprême a condamné à de lourdes peines sept militaires à la retraite pour leur responsabilité dans les crimes d’enlèvement et d’homicide aggravés du chanteur-compositeur populaire Víctor Jara, icône musicale de l’UP, et d’Abraham Quiroga Carvajal, exemplaire avocat et directeur de l’administration pénitentiaire sous Allende. Après avoir été cruellement torturés, tous deux furent vilement assassinés.
Quelques jours auparavant, le 22 août, la même Cour suprême avait déjà condamné six ex-membres de la DINA, la police secrète de Pinochet, à des peines allant de 10 à 15 ans de prison pour le meurtre en juillet 1976 du diplomate espagnol Carmelo Soria, réfugié à l’époque au Chili.
Le 30 août enfin, dans le cadre des célébrations de ce funeste anniversaire, le président Gabriel Boric a annoncé le lancement d’un « Plan national de recherche de la vérité et de la justice » destiné à élucider les circonstances des disparitions et/ou des décès des victimes de la dictature.
Sauf accident, on n’a donc pas fini d’entendre parler des méfaits de l’ère Pinochet. Quant à Salvador Allende, le « compañero présidente », il demeure à jamais une référence pour tous les rebelles et gouvernements anti-impérialistes latino-américains et caribéens.

Ce texte reprend partiellement les chapitres « Guerre froide » et « Terrorisme d’Etat » de l’ouvrage Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d’Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation (Maurice Lemoine, éditions Don Quichotte, Paris, 2015).

L’auteur : Maurice Lemoine, ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique, journaliste et écrivain, spécialiste de l’Amérique latine et de la Caraïbe – d’Haïti à l’Amérique centrale, de la Colombie au Venezuela – a couvert la plupart des conflits de la région. Il est l’auteur, entre autres, de Les companeros (1982), Chavez Presidente (2005), Le Venezuela de Chávez (2006), Cinq Cubains à Miami (2010), Sur les eaux noires du fleuve (2013), Les enfants cachés du général Pinochet (2015) ou encore Venezuela chronique d’une déstabilisation (2019). Il présentera son nouvel opus « Juanito la vermine, roi du Venezuela » (Le Temps des Cerises, 2023) à la Fête de l’Huma, le 17 septembre à 15 heures, au Village du Livre.


Notes de cet article :

[1] Jean Toulat, Espérance en Amérique du Sud, Desclée de Brouwer, Paris, 1968.

[2] D’après les investigations du Comité spécial du Sénat des Etats-Unis sur les Activités de renseignement, présidé par le sénateur Frank Church, dévoilées en 1975.

[3] Communistes, socialistes, radicaux, Mouvement d’action populaire unitaire (MAPU), sociaux-démocrates et Action populaire indépendante.

[4] Les réserves du Chili sont alors les plus importantes connues dans le monde avec 82 millions de tonnes de cuivre fin.

[5] En 1967, ITT avait obtenu 27 millions de dollars du gouvernement américain au titre des dommages subis par ses usines fonctionnant en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale, y compris 5 millions de dollars pour les dommages causés aux usines FockeWulf, sous prétexte qu’elles constituaient des « propriétés américaines en partie détruites par des bombardiers alliés ».

[6] Sur ces réunions et le rôle d’Augustin Edwards, on lira avec profit le récent ouvrage de Peter Kornbluh, Pinochet desclasificado. Los archivos secretos de Estados Unidos sobre Chile, Editorial Catalonia, Santiago de Chile, 2023.

[7] Il prendra cette fonction le 22 septembre 1973.

[8Empanada  : sorte de chausson, farci de mille et une façons (viande, poulet, fromage, etc.).

[9] Cité dortoir située à proximité de Washington, Langley héberge le siège de la CIA.S

[10] Exilé à Buenos Aires, Prats y mourra avec son épouse, le 29 septembre 1974, dans l’explosion de sa voiture, due à une bombe posée par un agent des services secrets chiliens – la Direction nationale du renseignement (DINA).

[11] « Allende, ami, le peuple est avec toi. »

[12] Ancien chef du parti radical, qui faisait partie de l’Unité populaire.

[13] En fin de dictature, le bilan sera estimé à 3 225 morts et disparus, 37 000 cas de torture et de détentions illégales, et de l’ordre de 250 000 exilés.

[14] Jorge Magasich, « Ce plan Z qui a épouvanté le Chili », Le Monde diplomatique, décembre 2009.

[15] Aux morts vietnamiens on ajoutera 58 217 soldats états-uniens tués et 303 635 blessés. Le Duc Tho, qui présida la Délégation vietnamienne à Paris pour la Conférence de la paix, eut lui la décence de refuser ce prix Nobel.

URL de cet article : https://www.medelu.org/Salvador-Allende-presente

Éliminer les « toiles d’araignée de la bureaucratie » : comment travaille le gouvernement Maduro en temps de blocus.

Photo : Le président Nicolás Maduro a proposé d'"éliminer les toiles d'araignée de la bureaucratie" par le biais de programmes tels que le "1x10 de la bonne gouvernance" (plate-forme en ligne pour recueillir les plaintes des citoyen(nes) et les équipes d'unité civico-militaires
Photo : Le président Nicolás Maduro a proposé d' »éliminer les toiles d’araignée de la bureaucratie » par le biais de programmes tels que le « 1×10 de la bonne gouvernance » (plate-forme en ligne pour recueillir les plaintes des citoyen(nes) et les équipes d’unité civico-militaires

Depuis une dizaine d’années, le gouvernement bolivarien de Nicolas Maduro affronte les agressions des États-Unis, de l’Union européenne et d’autres pays satellites. La réponse consiste à mettre en œuvre des politiques publiques éprouvées par des essais/erreurs, dans un contexte marqué par les faiblesses de la structure socio-économique pétro-rentière, combinées et aggravées par l’impact des 927 « sanctions », mesures coercitives unilatérales, des États-Unis et de l’Union Européenne.

L’économie

Comme l’a rappelé Rafael Correa, cette guerre économique a fait perdre à l’État vénézuélien 99% de ses ressources, provoquant un exode de population. La stratégie de blocus contre le Venezuela a consisté à fermer les sources de financement de l’économie pour empêcher l’entrée de ressources extérieures, et donc à bloquer la dette souveraine en dollars américains. Cela a détérioré la valeur de cette dernière, empêché sa négociation et augmenté le risque pays, ce qui a fini par faire fuir les capitaux étrangers.

En outre, un processus de sabotage de la production pétrolière a été mis en place, de sorte que la réception de dollars a chuté de 39 milliards en 2014 à 743 millions en 2020. Selon la publication « Les chiffres du blocus (2014-2023). Récit statistique d’une agression » de l’Observatoire vénézuélien anti-blocus, en sept ans, le Venezuela a perdu 99 dollars sur 100 qu’il a reçus. Et bien qu’il y ait eu une légère reprise depuis 2021, les revenus de 2022 n’ont représenté que 10% de ceux reçus l’année où la mise en œuvre des mesures coercitives unilatérales a commencé (2015).

Avec ces 927 mesures prises à son encontre, le pays se situe entre le cinquième et le sixième rang des États les plus sanctionnés au monde. La production de 3,995 milliards de barils a été empêchée et des revenus estimés à 232 milliards de dollars ont été perdus dans le seul secteur pétrolier. C’est ce qu’a indiqué le président Nicolás Maduro lors de la présentation de son rapport et de ses comptes annuels 2023.
En ce qui concerne les activités non pétrolières, qui impliquent des investissements en capital et l’achat de matières premières, les pertes ont atteint 642 milliards de dollars, soit une moyenne de 411 millions de dollars chaque jour. Après avoir peaufiné les stratégies de redressement de l’économie, le Venezuela a réussi à obtenir quelques avancées :

  • Selon un rapport publié par l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), le Venezuela a atteint en mai dernier la production de pétrole brut la plus élevée jusqu’à présent en 2023 : 819 000 barils de pétrole brut par jour. Ce chiffre est supérieur aux moyennes de production obtenues en 2021 et 2022.
  • Cette année, la croissance économique au Venezuela dépassera les 5,5 %, selon les estimations de la CEPAL (ONU).
  • Le secteur touristique du pays a augmenté de 25 % au cours de l’année 2023.
  • Selon Global Scope, C.A., les actifs financiers et les bénéfices des banques vénézuéliennes ont augmenté de 31,24% à la fin du mois de mai 2023.
  • Le total des actifs du système bancaire s’élevait à 209,40 milliards de bolivars, soit environ 8 millions de dollars, avec une croissance de 5,27% en glissement annuel.
  • La directrice exécutive de la Chambre vénézuélienne des centres commerciaux (Cavececo), Claudia Itriago, a fait état d’une reprise des ventes de 40% au cours du premier semestre 2023 par rapport au premier semestre 2022.
  • Les exportations vers l’ensemble de l’Amérique latine et des Caraïbes ont augmenté de 63%.

Santé et protection sociale

Le Venezuela a signé des accords avec l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS) et l’Alliance du vaccin (GAVI) pour introduire des vaccins contre le papillomavirus humain (HPV), les bactéries pneumococciques et le rotavirus. Ces vaccins faisaient auparavant partie du programme national de vaccination, mais ils ont été exclus au cours du dernier mandat de six ans en raison des « sanctions » internationales imposées au pays. Le papillomavirus est la principale cause du cancer de l’utérus et l’une des maladies les plus fréquentes dans le pays.

Photo : Privés d’accès aux vaccins pour cause de non-paiement à l’OPS, les belligérants ont tenté de ramener le Venezuela à la situation sanitaire de 1930 (Photo : Archive).

Dans le cadre de la première conférence vénézuélienne sur la pensée critique en matière de santé et de souveraineté sanitaire, la vice-présidente sectorielle pour la science, la technologie, la santé et l’éducation, Gabriela Jiménez Ramírez, a expliqué comment, en raison du manque d’accès aux vaccins et du blocage des paiements à l’OPS, on a tenté de ramener le Venezuela à la situation sanitaire critique de 1930.

« Le Venezuela a été considéré comme un pays à risque, ils ont commencé à imposer des conditions à d’autres pays de la région, après avoir pillé nos ressources et nous avoir refusé l’accès au Fonds panaméricain pour les vaccins », a dénoncé M. Jiménez.

  • Autres avancées :
  • Le Plan national de chirurgie a permis de réaliser 107 68 interventions chirurgicales en renforçant le système national de santé publique et en réhabilitant et inaugurant des centres de santé.
  • Le plan d’accouchement humanisé encourage la création d’une banque de lait maternel : il s’agit d’un plan de protection des mères par le biais de cercles de soutien gestationnel et d’une prime mensuelle pendant toute la durée de la grossesse et de l’allaitement.
  • Selon la Chambre de l’industrie pharmaceutique, le marché pharmaceutique national a augmenté de 9,8 % au cours des cinq premiers mois de l’année par rapport à la même période en 2022.
  • 1,1 million de doses d’insulines sont arrivées au Venezuela en provenance de Russie, dans le cadre de l’accord entre l’entreprise russe Geropharm et l’entreprise vénézuélienne Espromed Bio.

Sécurité et souveraineté alimentaire

La publication de l’Observatoire vénézuélien anti-blocus indique que, depuis janvier 2017, plusieurs institutions financières internationales ont refusé de traiter une série d’opérations de paiement ordonnées par le gouvernement vénézuélien, dont certaines visaient le Plan national de semences, ce qui a affecté la production alimentaire. D’autres actions ont affecté l’acquisition d’aliments subventionnés par le programme des Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP) cette année-là et l’année suivante, avec la collaboration du gouvernement paramilitaire colombien de l’époque. Une route d’échange de brut contre des aliments a même fait l’objet d’une « sanction » à l’encontre d’un groupe d’hommes d’affaires mexicains en 2020.

Le rapport présenté par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) intitulé « Sécurité alimentaire et nutrition dans le monde », révèle qu’environ 2 millions de personnes sont sorties de la sous-alimentation. En effet, le taux de prévalence de la sous-alimentation (SPI) est passé de 24,9 % en 2019 à 22,9 % en 2022.

Autres progrès : Les foires de Campo Soberano ont clôturé le mois de juillet avec plus de 15 000 tonnes distribuées, un chiffre qui dépasse l’objectif fixé par la Mission alimentaire.

Le Venezuela a semé 360 000 hectares de céréales, ce qui équivaut à 47,99 % de la production, soit une augmentation de 47,9 % par rapport à la même période en 2022.

Progrès dans la production nationale de semences pour garantir la plantation d’ici 2024.

Les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP ), organisations populaires de distribution d’aliments offerts par le gouvernement, desservent 7 millions 500 mille familles au moins une fois par mois et leurs produits dépassent à présent 95 % de production nationale.

Sécurité nationale et défense

Les Mesures coercitives unilatérales occidentales ont cherché à déconfigurer l’État vénézuélien, en particulier l’intégrité de son territoire. Un projet d’agression lente a ainsi été développé, dont l’axe principal était la présence de ce que l’on appelle les groupes terroristes armés colombiens de narcotrafiquants (Tancol), des structures criminelles armées qui opéraient dans les zones frontalières ainsi que dans les centres urbains.

L’Occident cherché à affaiblir la défense nationale par des tentatives d’assassinat, des coups d’État et des invasions avec des mercenaires, ainsi qu’à consolider les routes aériennes, terrestres et maritimes du trafic de stupéfiants au Venezuela. L’exploitation minière illégale a été stimulée par la demande internationale des marchés de minéraux précieux tels que l’or et les diamants, ce qui a porté préjudice aux zones naturelles de l’Amazonie vénézuélienne.

Photo : les Forces Armées Nationales Bolivariennes désactivent des pistes d’atterrissage clandestines dans l’État de Zulia pour empêcher leur utilisation par les trafiquants de drogue (Photo : Archive)

Grâce à l’action des Forces armées nationales bolivariennes (FANB) et à l’opération Autana, 7 613 mineurs illégaux ont été évacués du parc national de Yapacana, dans l’État d’Amazonas, en juillet dernier.

En outre, 24 tonnes de drogues ont été saisies jusqu’à présent en 2023 et 8 931 personnes ont été arrêtées dans le cadre de la lutte contre ces substances illicites. Les FANB a neutralisé 35 avions associés au trafic de drogue depuis le début de l’année.

Le ministère public a annoncé que depuis 2017, les autorités vénézuéliennes ont saisi 214,5 tonnes de stupéfiants, privé 8 160 personnes de leur liberté et obtenu 12 030 condamnations dans le cadre de la lutte contre la drogue.
Les vols de véhicules dans le pays ont diminué de 22,5% et 92 personnes liées à ce crime ont été arrêtées. Les enlèvements ont également diminué de plus de 50 % dans le pays.

Infrastructures, services et télécommunication

Compte tenu de l’impact des mesures coercitives unilatérales sur le système éducatif et l’infrastructure nationale, le président Nicolás Maduro a annoncé en juin 2022 la création des équipes d’union civico-militaire pour l’éducation et la santé (Bricomiles) dans le but de fournir des services de base tels que l’éducation, l’eau et la santé pour aider à la récupération de l’infrastructure dans les centres éducatifs et de soins de santé sur le territoire national.

Depuis 2021, la rapporteuse spéciale des Nations Unies, Alena Douhan, a réitéré son appel à la levée des « sanctions » contre le Venezuela par le biais d’un rapport dans lequel, entre autres impacts, elle dénonce la façon dont les ressources financières limitées du gouvernement pour acheter et réparer les infrastructures nécessaires ont conduit à une réduction de la couverture Internet, avec seulement 10 % du territoire ayant accès au service ; avant les mesures coercitives, la fourchette était de 50 % à 90 %.
Parmi les réalisations, on peut citer :

Un total de 27.000 centres éducatifs ont été réhabilités par ces Bricomiles sur l’ensemble du territoire national depuis sa mise en œuvre en juin 2022 ; rien qu’à Caracas, plus de 76 % des campus de la ville ont été récupérés. En mai dernier, les Bricomiles s’étaient attaqués à 789 espaces de santé pour leur récupération, notamment : les centres de diagnostic intégral (CDI), les cliniques populaires (CP), les pharmacies communautaires, les centres spécialisés de haute technologie (CAT), les centres de réadaptation, les cliniques ambulatoires et les services hospitaliers.

Photo : Les Bricomiles ont réhabilité plus de 789 espaces de santé (Photo : Últimas Noticias)

– Cantv (la compagnie publique de téléphonie) étend ses services Internet grâce à la technologie Gigabit Passive Optical Network (GPON), une plateforme d’accès aux télécommunications qui utilise la fibre optique pour atteindre l’utilisateur final avec 60 mégaoctets, et bientôt avec 100, 200 et 300 mégaoctets.
– Le sauvetage et la conservation du lac Maracaibo ont été définis à l’aide de 10 lignes d’action.

Gouvernance et État de droit

Parallèlement à la mise en œuvre des mesures coercitives unilatérales, le « projet Guaidó », qui consistait à établir un para-État fondé sur le refus de l’Assemblée nationale à majorité de droite élue en 2015 (AN-2015) de reconnaître les autres pouvoirs constitués, a fonctionné en synergie. Avec la menace permanente du chaos social, dont le paroxysme a été atteint lors des violences de rue de l’extrême droite (relookées en « révoltes populaires » par les médias internationaux) de 2017, l’incapacité de l’AN-2015 à remplir ses fonctions et la faiblesse financière de l’État ont rendu difficile l’action de plusieurs pouvoirs, les uns par manque de ressources, les autres parce que certains de leurs membres se sont joints à des actions conspiratrices. La réinstitutionnalisation s’est établie par le biais du processus électoral à travers la convocation par le président Maduro d’une Assemblée nationale constituante (2017) et d’une élection présidentielle (2018). Ensuite, par l’élection de l’Assemblée Nationale (2020), ainsi que les processus municipaux et régionaux (2021).
Quelques réalisations :

Le pouvoir législatif vénézuélien a produit 11 lois jusqu’à présent en 2023, et de 2021 à ce jour, il a produit 70 organes juridiques. Le parlement a également entrepris d’enquêter sur les conséquences des déclarations de Donald Trump concernant le véritable ciblage du Venezuela par les États-Unis, en particulier ceux qui ont obéi à ses ordres et à ceux d’autres représentants de gouvernements étrangers.

Depuis 2018, la députée a déposé 1 208 accusations de féminicide et 340 mandats d’arrêt ont été demandés. Aussi, 10 430 personnes ont été inculpées pour des crimes d’abus sexuels sur des enfants et des adolescents, 10 325 ont été inculpés et 3 721 ont été condamnés. Dans 566 cas d’intimidation, 207 adolescents ont été inculpés et 37 condamnés.

Contre la bureaucratie : 1×10 de la bonne gouvernance

Depuis son lancement et jusqu’à la fin de l’année 2022, plus de 87 % des plaintes déposées dans le cadre du système « 1×10 » de bonne gouvernance (plate-forme en ligne pour recueillir les plaintes des citoyen(nes) ont été traitées. En mai dernier, près d’un an après la mise en place de ce système de gestion des besoins sociaux, le président Maduro a déclaré :

« En un an, nous avons réussi à éliminer les toiles d’araignée de la bureaucratie, nous avons réussi à créer une nouvelle dynamique d’écoute, d’attention et de résolution des problèmes des gens, des communautés, des problèmes de notre peuple ».

Il a ajouté que le succès d’une telle méthodologie, dont les priorités sont les services tels que le gaz, l’électricité et les télécommunications, est dû à la gestion directe avec les communautés : « Il s’agit de convertir nos citoyens, de manière directe, en protagonistes de la construction de solutions aux problèmes vitaux que rencontrent les communautés ».

Bref, face à tous les défis qui se posent, le gouvernement bolivarien cherche à affronter le blocus avec différentes stratégies qui stabilisent la gouvernabilité et une certaine stabilité qui permet la croissance économique et garantit les droits fondamentaux de la population – politiques, économiques, sociaux, etc.

Source : https://www.misionverdad.com/venezuela/gobernando-en-tiempos-de-bloqueo

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2023/08/12/eliminer-les-toiles-daraignee-de-la-bureaucratie-comment-travaille-le-gouvernement-maduro-en-temps-de-blocus/