Autoritarisme au Vénézuela ? Réponse à Gabriel Hetland

par Lucas Koerner, de Venezuelanalysis

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Le 21 mai, dans l’état d’Apure, une assemblée de communard(e)s se réunit pour faire des propositions en vue de l’Assemblée Constituante. Scène invisible pour les médias occidentaux. Photo: Marco Teruggi

Le Venezuela domine une fois de plus l’actualité internationale alors que les manifestations violentes visant à renverser le gouvernement élu de Maduro entrent dans leur septième semaine. Les manifestations ont coûté la vie à cette date à au moins 54 personnes depuis le 4 avril, dépassant la précédente vague de manifestations violentes anti-gouvernementales de 2014, connue comme « la Sortie ». Toutefois, cette fois-ci les troubles coïncident avec une grave récession économique et un paysage géopolitique transformé, marqué par le retour de la droite au Brésil et en Argentine, ainsi que par un régime encore plus belliqueux à Washington.

En attendant, l’indignation internationale face à ce dernier effort violent pour évincer le gouvernement chaviste a été bien plus feutrée que la dernière fois.

A l’exception notable d’une lettre ouverte des membres de LASA (Latin American Studies association), d’une déclaration conjointe UNAC/BAP (United National Antiwar Coalition et Black Alliance for Peace), et d’autres actions de protestation moindres, la gauche aux Etats-Unis est restée pour l’essentiel aussi passive face à l’intervention de plus en plus ouverte de l’administration Trump contre le Vénézuela, qu’à l’égard de la censure systématique des médias, préférant le silence à la solidarité active avec le chavisme.

Dans cet environnement, certains universitaires ont publiquement rompu avec le gouvernement Maduro à cause de sa réponse à la crise économique et politique actuelle du pays.

Dans un récent article pour NACLA, le professeur adjoint de l’Université d’Albany, Gabriel Hetland, se désolidarise du gouvernement bolivarien, évoquant des préoccupations au sujet de la dérive « autoritaire » de Maduro.

« Cependant, si bien les allégations précédentes d’autoritarisme de la part du Vénézuela avaient eu peu de fondement, ce n’est plus le cas aujourd’hui », écrit-il.

Tout en respectant profondément les contributions critiques du professeur Hetland au débat sur le Vénézuela, à Venezuelanalysis –un collectif de journalistes et de militants qui ont à un moment ou à un autre vécu, étudié et/ou travaillé au Vénézuela-, nous rejetons fermement cette accusation d’autoritarisme pour des raisons aussi bien analytiques que politiques.

Remettre les pendules à l’heure

Hetland cite un certain nombre d’actions récentes du gouvernement vénézuélien pour étayer ses allégations, notamment la soi-disant « dissolution » de l’Assemblée Nationale, tenue par l’opposition, par la Cour Suprême, l’ « annulation » du référendum révocatoire, le report des « élections municipales et régionales qui auraient dû avoir lieu en 2016 » et le blocage de l’activité législative de l’Assemblée Nationale par la Cour Suprême en 2016.

Ce récit pose bien entendu un certain nombre de problèmes.

Pour commencer, plusieurs éléments sont présentés de telle sorte qu’ils induisent en erreur, voire sont totalement inexacts.

Tout d’abord, comme l’a signalé Venezuelanalysis à l’époque, les décisions du 29 mars de la Cour Suprême (TSJ) n’ont pas « dissous » l’Assemblée Nationale, contrairement à ce qui a été rapporté de manière quasiment uniforme par la presse dominante. Les décisions visaient plutôt à autoriser temporairement le pouvoir judiciaire à exercer les fonctions législatives pertinentes, ce qui dans ce cas signifiait l’adoption d’un accord pressant pour une entreprise mixte entre l’entreprise pétrolière de l’état vénézuélien PDVSA et son homologue de la Russie, Rosneft, était décisif pour la solvabilité de PDVSA. La décision, basée sur l’article 336.7 de la constitution vénézuélienne, a provoqué une division au sein du chavisme, l’ancien et l’actuelle Procureur Général ralliant les camps opposés de ce clivage constitutionnel. On peut certes critiquer la décision, maintenant annulée, sur la base de motifs constitutionnels et politiques, mais la présenter comme une « dissolution » du parlement est de mauvaise foi.

Ceci nous conduit à la question du blocage par la Cour Suprême de la législature à majorité d’opposition de 2016. Il est indéniable que la TSJ a en fait annulé trois des quatre lois que l’AN avait réussi à adopter l’année dernière. Toutefois, c’est un jeu qui se joue à deux et Hetland minimise gravement le rôle joué par l’opposition dans cette longue impasse institutionnelle. Il est important de noter que l’AN n’a « abusé de ses compétences » que « dans certains cas », comme le décrit Hetland.

Dès son investiture en janvier 2016, l’AN a déclaré la guerre à l’ordre institutionnel bolivarien conçu par le chavisme, le président de l’AN, Henry Ramos Allup promettant d’évincer Maduro «en six mois », une menace ouvertement inconstitutionnelle à l’encontre d’un président en exercice. Un échantillon de la législation souhaitée par l’Assemblée Nationale en 2016 inclut une loi pour privatiser le programme de logements publics du Venezuela, une loi pour restituer les terres et les entreprises expropriées à leurs anciens propriétaires, une loi forçant l’exécutif à accepter l’aide humanitaire dans le pays, l’infâme loi d’amnistie ainsi qu’un amendement à la Constitution qui réduirait rétroactivement de deux ans le mandat présidentiel. On peut ajouter à cette liste la tentative de coup d’état parlementaire de l’opposition, lorsque celle-ci déclara que Maduro « avait abandonné son poste » en octobre d’abord, puis encore une fois en janvier dernier, chose que Hetland omet de reconnaître. Il ne dit pas non plus la raison du statut actuel de la législature, déclaré « nul », c’est-à-dire le refus de l’opposition de révoquer trois de ses députés de l’état d’Amazonas actuellement mis en examen pour achat de voix, en violation flagrante de la haute cour. On a donc le droit de critiquer le blocage de l’AN par la TSJ, mais minimiser l’effort systématique du parlement fait pour renverser par tous les moyens le gouvernement bolivarien induit franchement en erreur.

De la même manière, Hetland omet le rôle joué par l’opposition dans la suspension du processus de référendum révocatoire (RR). Comme nous l’avons indiqué, le parlement dominé par l’opposition a pris ses fonctions avec pour objectif de renverser Maduro « en six mois », objectif bien évidemment incompatible avec le référendum révocatoire, qui prend un minimum de huit mois. En effet, le RR n’était qu’une des quatre stratégies pour évincer Maduro que l’opposition avait prévues dans son plan dévoilé en mars 2016, qui incluait également l’amendement constitutionnel cité précédemment, une assemblée constituante pour réécrire la constitution (l’opposition est maintenant contre), et exciter la rue pour contraindre Maduro à démissionner. Étant donné ses propres divisions intestines, l’opposition a pris du retard dans le démarrage du référendum révocatoire et a fait de graves erreurs procédurales, comme la collecte de 53658 signatures frauduleuses, qui a fourni un prétexte au gouvernement pour paralyser indéfiniment la procédure devant les tribunaux. Nul doute que le gouvernement Maduro a trainé des pieds lors du processus de referendum révocatoire, sachant parfaitement qu’il risquait de le perdre, mais ce n’était pas du tout le scénario partial que présente Hetland.

Enfin, le Conseil National Électoral (CNE) a effectivement reporté les élections régionales prévues pour l’année dernière, invoquant des conflits logistiques par rapport au processus de RR, argument difficile à défendre sur le plan constitutionnel et politique. Il vaut cependant la peine de signaler qu’il existe un précédent de ce type de retard : les élections locales de décembre 2004 ont fini par être reportées à août 2005 pour cause de référendum révocatoire contre le Président Chavez l’année précédente. Dans sa hâte pour discréditer le caractère démocratique du Vénézuela, Hetland fait l’impasse sur cet important détail.

En outre, si bien il est parfaitement légitime de critiquer le gouvernement bolivarien parce qu’il retarde la course des gouverneurs, pour les élections municipales c’est une toute autre histoire. Les élections locales sont prévues en 2017, ce qui signifie qu’elles peuvent avoir lieu à tout moment avant la fin de l’année. En suggérant que le gouvernement a reporté les élections locales, Hetland commet une autre erreur factuelle qui lui permet de consolider sa démonstration essentiellement idéologique d’un « autoritarisme rampant » du gouvernement Maduro, comme on le verra plus loin.

Fétichisation de la démocratie libérale

Au-delà de ces inexactitudes et de ces déformations, le principal problème de l’article de Hetland est sa notion implicite d’ « autoritarisme », qu’il ne prend jamais la peine de définir.

Sans s’étendre sur l’origine du terme, force est de rappeler que l’autoritarisme est loin d’être un concept politiquement neutre.

Comme Hetland le fait remarquer à juste titre, le chef d’accusation d’autoritarisme a été lancé de manière contestable contre le gouvernement Chavez et d’autres gouvernements de la « vague rose » qui étaient dénoncés par les commentateurs et politologues occidentaux pour avoir osé contester l’hégémonie de la démocratie représentative capitaliste et (néo)libérale.

En effet, pendant toute la dernière décennie, les politologues sous la conduite de l’ancien ministre des affaires du Mexique Jorge Casteñeda ont fait la distinction entre une gauche « bonne »,  réformiste, libérale, représentée par celle de Lula Da Silva au Brésil, qui est prête à composer avec Washington et le capital transnational et une « mauvaise » gauche, radicale, populiste, incarnée par Hugo Chávez, qui a ouvert les vannes libérales et représentatives pour conduire la participation de masse dans la gouvernance démocratique.

Comme le souligne Sara Motta, c’est une distinction binaire de nature profondément coloniale : la « bonne gauche » occidentalisée et « mûre » a appris des soi-disant échecs du marxisme révolutionnaire et épousé le réformisme, alors que la « mauvaise gauche » reste engluée dans le clientélisme et l’autoritarisme tribal du passé « prémoderne », qui la rendent hostile à la démocratie libérale.

Cette dichotomie « bonne/mauvaise gauche » n’a bien entendu rien de nouveau, c’est la sempiternelle distinction entre gauche « révolutionnaire » et gauche « démocratique » appliquée à la gauche latino-américaine depuis la Révolution cubaine, qui à son tour remonte à l’opposition classique de la « civilisation » contre la « barbarie ».

Hetland, au lieu de remettre en question le critère idéologique libéral sur lequel elle repose , perpétue cette distinction binaire coloniale, lorsqu’il annonce que le gouvernement Maduro a basculé dans le sombre règne de l’autoritarisme :

En annulant le référendum révocatoire, en suspendant les élections et en empêchant les dirigeants de l’opposition de se porter candidats, le gouvernement vénézuélien entrave la faculté du peuple vénézuélien de s’exprimer par la voie électorale. On voit mal ce que cela peut être d’autre, sinon de l’autoritarisme rampant.

En d’autres termes, ce qui semble pour Hetland constituer de « l’autoritarisme », c’est que l’on invalide des normes formelles de la démocratie libérale, notamment la séparation des pouvoirs, menaçant les droits politiques de l’opposition de droite du pays.

Ce qui ressort de cette approche formaliste est une sorte de liste à cocher à la Freedom House, où les points forts et les points faibles des régimes du Sud (liberté d’expression, de la presse, etc.) sont soupesés statistiquement avant que la sentence morale irrévocable ne tombe concernant la « qualité démocratique ». Le Venezuela n’est pas encore un « régime autoritaire total », nous dit Hetland, « étant donné l’accès significatif qu’a l’opposition aux médias traditionnels et sociaux et l’importante capacité de celle-ci de participer à la contestation antigouvernementale ». Sur ce point, la conclusion de Hetland est pratiquement identique à celle du courant dominant les centres d’études de l’Amérique Latine, qui a depuis longtemps inventé des formules alambiquées telles que « autoritarisme compétitif participatif » pour caractériser le gouvernement bolivarien.

Le problème de ce point de vue est qu’il finit par réifier ces pratiques soi-disant autoritaires, et par en faire la cause – associée aux efforts de l’opposition pour renverser le régime- de la crise actuelle du Venezuela plutôt que le symptôme du rapport de forces sous-jacent.

Le piétinement supposé de certaines normes démocratiques libérales –notamment le report des élections régionales- par le gouvernement de Maduro est sans conteste très préoccupant, précisément parce qu’il met en évidence l’impasse catastrophique dans le processus révolutionnaire bolivarien.

Venezuelananalysis a depuis longtemps critiqué les manœuvres institutionnelles imposées par le gouvernement bolivarien pour endiguer les efforts de l’opposition pour évincer Maduro, que nous considérons comme une tentative conservatrice de maintien du statu quo au lieu de mobiliser les masses du peuple d’en bas pour sortir de la paralysie actuelle et trouver une sortir de la crise dans des conditions révolutionnaires.

Dans la même veine, nous avons critiqué les tendances au sein de l’état qui selon nous consolident le pouvoir de fractions de la classe « boli-bourgeoise » corrompue et réformiste dans la bureaucratie et l’armée, notamment le contrôle direct des importations par de l’armée, la libéralisation de facto des prix, la réduction des dépenses sociales associée à un service de la dette draconien, l’Arc minier de l’Orénoque, une procédure discutable mais maintenant modifiée d’enregistrement des partis et un tournant conservateur dans la politique de lutte contre la criminalité.

Or, Hetland reste étrangement silencieux au sujet de ces reculs et de ces régressions des quatre dernières années, qui à toutes fins pratiques sont bien plus graves que nombreux des abus « autoritaires » qu’il décrit.

C’est précisément là que l’accusation « d’autoritarisme » trahit son parti-pris idéologique libéral : en donnant la priorité aux violations procédurales qui frappent l’opposition bourgeoise de droite, Hetland rend invisible la dynamique sous-jacente de l’affrontement de classe qui a un impact brutal sur les classes populaires.

Par conséquent, et contrairement à ce qu’affirme Hetland, le problème n’est pas en soi que les normes démocratiques libérales ont été affaiblies, mais plutôt que la construction révolutionnaire des institutions alternatives de la démocratie radicale participative –« l’état communal » selon Chávez- est confrontée à des obstacles structurels décisifs.

Sur ce point il faut être sans ambigüité : la démocratie libérale n’est ni absolue ni universelle, et sa relation aux processus révolutionnaires est toujours fonction du contexte. Imposer ces normes à la Révolution cubaine, par exemple, dans son contexte de siège impérial génocidaire est le comble de l’absurdité et de l’irresponsabilité politique. Dans ces circonstances, le modèle cubain de démocratie révolutionnaire, malgré ses défauts et ses limites, n’est pas moins légitime que d’autres projets socialistes démocratiques qui ont utilisé stratégiquement certains éléments de la démocratie libérale, comme le Chili et le Nicaragua dans les années 70 et 80 ou le Vénézuela et la Bolivie aujourd’hui.

Le processus bolivarien est cependant fondamentalement différent, dans la mesure où il repose sur la voie électorale vers le socialisme qui aborde l’ordre démocratique et bourgeois existant comme un espace stratégique de lutte contre l’hégémonie. Dans ce contexte, la suspension de certains droits libéraux tels que les élections ou certaines libertés pour l’opposition ne seraient acceptables que dans des circonstances exceptionnelles, si le gouvernement bolivarien était en train de prendre des mesures révolutionnaires pour régler la crise actuelle et exigeait une légitimité sans conteste à ses bases sociales.

Malgré l’indéniable spirale de violence politique et économique provoquée par l’opposition, le Vénézuela ne traverse malheureusement pas l’équivalent d’une « période spéciale », dans la mesure ou la direction du parti et de l’état a échoué à s’attaquer à la corruption endémique et à mener l’offensive contre l’ennemi capitaliste local et transnational, comme ce fut le cas lors de tournants révolutionnaires cruciaux en Russie, en Chine et à Cuba.

Compte tenu de cette réalité, le message qui émane de certains secteurs du chavisme selon lequel il ne saurait y avoir d’élections dans des conditions de combat – un argument légitime dans d’autres contextes, notamment dans la Grande-Bretagne assiégée par les Nazis- est pour le moins contestable. Néanmoins, cet argument est utile dans la mesure où il démontre que la démocratie libérale est un critère d’évaluation totalement inadapté aux processus révolutionnaires, qui obscurcit bien plus qu’il n’éclaire la situation, comme dans le cas de la critique de Hetland de « l’autoritarisme » au Vénézuéla.

Qu’ils s’en aillent tous ?

Dans ce diagnostic des causes de la crise actuelle, notre position coïncide avec celle de la grande majorité des mouvements de gauche vénézuéliens dont la principale doléance est loin d’être la litanie des pratiques « autoritaires » contre l’opposition de droite qu’énumère Hetland, mais bien au contraire les mesures réformistes et parfois franchement contre-révolutionnaires du gouvernement Maduro.

La même chose vaut pour les classes populaires du Vénézuéla – la base sociale du chavisme- qui se moque bien de ce que la Cour Suprême a bloqué l’Assemblée Nationale et de ce que le président ait gouverné par décret d’urgence économique depuis février 2016. Selon l’institut de sondages indépendant Hinterlaces, près de 70 % des vénézuéliens ont une opinion défavorable du parlement contrôlé par l’opposition, tandis que 61% ont peu d’espoir qu’un gouvernement futur de l’opposition règle les problèmes économiques profonds du pays. La majorité des vénézuéliens souhaite plutôt que le gouvernement Maduro reste au pouvoir et trouve une solution à la crise économique actuelle. Leur mécontentement ne vient pas du recours de Maduro aux pouvoirs d’urgence, contrairement à ce que racontent les medias, mais plutôt de ce qu’il échoue à s’en servir pour prendre des mesures décisives de consolidation de la révolution, au lieu de faire davantage de concessions au capital.

Malgré les revers, reculs et trahisons qui ont caractérisé les quatre dernières années depuis le décès de Chávez, l’humeur parmi les masses vénézuéliennes n’est pas celle d’un rejet uniforme de tout l’establishment politique du Vénézuela, comme le suggère Hetland dans une généralisation simplificatrice.

S’il y a un slogan qui reflète bien l’humeur des classes populaires vivant en ce moment dans les barrios et villages du Vénézuela, ce serait sans doute : Que se vayan todos. Qu’ils s’en aillent tous.

Si bien le chavisme a perdu une partie importante de ses soutiens au cours des cinq dernières années et si les rangs des indépendants, ou des ni-ni, ont grossi pour atteindre plus de 40% de la population, le PSUV demeure remarquablement le parti le plus populaire du pays, ses soutiens passant de 27 à 35% de la population depuis janvier. De même, Maduro compte sur l’approbation de près de 24% des vénézuéliens, ce qui en fait un président plus populaire que ceux du Brésil, du Mexique et du Chili – fait systématiquement omis par les médias internationaux non indépendants. Ces sondages demeurent assez incroyables compte tenu de la gravité de la crise économique qui ravage actuellement le pays, et témoignent de l’efficacité partielle de certaines mesures du gouvernent, telles que les CLAPs (Comités locaux d’approvisionnement et de production), ainsi l’absence de programme alternatif proposé par l’opposition.

De même, malgré la désillusion croissante à l’égard du gouvernement et les indices d’une éventuelle rupture, le fait est que la majorité écrasante des mouvements sociaux du Venezuela et des partis politiques de gauche continue de soutenir Maduro.

Qui plus est, cette unité de la gauche en soutien au gouvernement bolivarien n’a fait que se durcir face à l’offensive de l’opposition en cours et en vue de l’Assemblée Nationale Constituante qui doit se tenir dans les prochains mois.

Aussi déconcertante qu’elle soit, cette défense farouche du gouvernement Maduro est parfaitement logique pour au moins deux raisons.

La première, comme peut en témoigner tout chaviste qui a vécu les six dernières semaines de terreur de droite, le choix entre la continuité du chavisme au pouvoir et un régime d’opposition n’est pas une simple question de préférence idéologique, c’est une question de survie, nul ne peut prévoir le degré de violence politique et structurelle que débriderait l’opposition si elle parvenait à prendre Miraflores. Cela ne revient en aucun cas à nier ni à minimiser les répercussions de la crise économique actuelle, pour laquelle le gouvernement porte une grande part de responsabilité, mais il n’y a aucun doute qu’un gouvernement d’opposition porterait cette guerre économique contre les pauvres à un nouveau niveau de sauvagerie néolibérale.

La deuxième est que l’existence du gouvernement bolivarien incarne la persistante possibilité d’une transformation du petro-état bourgeois hérité, dans le cadre de la transition vers le socialisme du 21ème siècle. S’il est vrai qu’il a de raisons d’être sceptique quant aux possibilités réelles de faire avancer la démocratisation et la décolonisation de l’état vénézuélien dans cette conjoncture, il y a eu un déferlement de soutien populaire à l’Assemblée Nationale Constituante qui pourrait servir de vecteur à une reprise de l’offensive révolutionnaire et institutionnaliser les revendications radicales venant d’en bas.

Ce vaste consensus de soutien décisif au gouvernement apporté par la gauche du Vénézuela contraste nettement avec l’approche de Hetland de « la malédiction sur vos deux maisons », qui, selon Ellner, aboutit à « mettre dans le même sac les leaders de l’opposition et les chavistes », comme deux alternatives également indésirables.

S’il y une énorme colère et frustration à l’égard du gouvernement, qui pourrait se traduire par une terrible défaite électorale du chavisme lors des prochaines élections, le sentiment qui prévaut toutefois dans une grande partie des classes populaires du Vénézuela face à la terreur que fait régner en ce moment l’opposition demeure est « no volverán » (ils ne reviendront pas).

Le rôle de la solidarité

Tout ceci nous conduit à la position des militants de la solidarité internationale avec le Vénézuéla.

Nous sommes absolument d’accord avec Hetland pour dire que c’est du devoir de chaque personne de gauche et de chaque progressiste qui se respecte de « rejeter tout appel à l’intervention impérialiste visant à « sauver » le Vénézuéla ».

Néanmoins, alors que l’anti-interventionnisme est une nécessité urgente, la question se pose de savoir avec qui nous sommes censés être solidaires.

Hetland nous appelle à être aux côtés de « la majorité des Vénézuéliens qui souffrent aux mains d’une opposition revancharde et inconsciente, et d’un gouvernement incompétent et irresponsable. »

Le résultat d’une approche de ce type, de la « malédiction sur vos deux maisons » est un refus de prendre parti dans ce combat, en un mot, la neutralité. Cette position découle naturellement du cadre libéral de Hetland de l’autoritarisme, qui place nécessairement l’intellectuel occidental dans le rôle de l’arbitre désincarné, adoptant le point de vue cartésien de « l’œil de Dieu », selon les termes d’Enrique Dussel, seul capable de pondérer objectivement les vertus et les déficits démocratiques des régimes du Tiers Monde.

A contrario, Venezuelanalysis prend inconditionnellement position pour le mouvement socialiste bolivarien du Vénézuela, qui dans cette conjoncture continue de soutenir de manière critique le gouvernement de Maduro.

Nous adoptons cette position non par aveuglément à l’égard des nombreux défauts et trahisons du gouvernement bolivarien, mais parce que (et en particulier nos journalistes sur le terrain) nous savons que pour un très grand nombre de chavistes, le choix entre la radicalisation de la révolution et la restauration de droite est littéralement, une question de vie ou de mort.

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Réunion de mouvements sociaux de tout le continent à Buenos Aires, Argentine, du 15 au 17 mai 2017, pour manifester leur soutien à la révolution vénézuélienne face aux tentatives de déstabilisation par la violence.

Source : https://venezuelanalysis.com/analysis/13136

Traduction : Paula Raonefa

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Comment « Le Monde » invente la « répression » au Venezuela

Mettons-nous dans la peau d’un habitant de la planète qui n’aurait que les médias pour s’informer sur le Venezuela et à qui jour après jour, on parlerait de « manifestants » et de « répression ». Comment ne pas comprendre que cette personne croie que la population est dans la rue et que le gouvernement la réprime ?

Mais il n’y a pas de révolte populaire au Venezuela. Malgré la guerre économique la grande majorité de la population vaque à ses occupations, travaille, étudie, survit. C’est pourquoi la droite organise ses marches au départ des quartiers riches. C’est pourquoi elle recourt à la violence et au terrorisme, dont les foyers sont localisés dans les municipalités de droite. ll y a 90 pour cent de quartiers populaires au Venezuela. On comprend l’énorme hiatus : les médias transforment les îles sociologiques des couches aisées (quelques % du territoire) en « Venezuela ». Et 2% de la population en « population ». (1)

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Caracas en mai

Le 12 mai l’ex-présidente argentine Cristina Fernández, après Evo Morales, a dénoncé « la violence utilisée au Venezuela comme méthodologie pour arriver au pouvoir, pour renverser un gouvernement » (2). Depuis l’Équateur, l’ex-président Rafael Correa a rappelé que « le Venezuela est une démocratie. C’est par le dialogue, avec les élections, que doivent se régler les divergences. De nombreux cas de violences viennent clairement des partis d’opposition » (3). C’est aussi la position du Caricom, qui regroupe les pays des Caraïbes (4). Le Pape François a dû pousser les évêques du Venezuela qui comme dans le Chili de 1973 traînaient les pieds face au dialogue national proposé par le président Maduro (5). Ce dernier a par ailleurs lancé le processus participatif de l’Assemblée Constituante, avec vote à la clef, et confirmé la tenue du scrutin présidentiel légalement prévu en 2018.

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Assemblée populaire et d’enseignants pour faire des propositions dans le cadre de l’Assemblée Nationale Constituante, dans l’état d’Apure le 20 mai 2017. Ce processus doit être ouvert et participatif. Une image qu’on ne risque pas de voir dans les médias… Photo de Marco Teruggi

Depuis la disparition d’Hugo Chavez en 2013, le Venezuela est victime d’une guerre économique qui vise à priver la population des biens essentiels, principalement les aliments et les médicaments. La droite locale renoue avec certains éléments de la stratégie mise en place jadis au Chili par le tandem Nixon-Pinochet, en clair provoquer l’exaspération des secteurs populaires jusqu’au débordement de rage et légitimer la violence. Selon le rapport budgétaire 2017 mis en ligne sur le site du Département d’Etat (6), 5,5 millions de dollars ont été versés aux “sociétés civiles” du Venezuela. Le journaliste vénézuélien Eleazar Diaz Rangel, directeur du quotidien Ultimas Noticias (centre-droit) a révélé des extraits du rapport que l’amiral Kurt Tidd, chef du Southern Command, a envoyé au Sénat US : « avec les facteurs politiques de la MUD (coalition vénézuélienne de l’opposition) nous avons mis au point un agenda commun qui comprend un scénario abrupt combinant des actions de rue et l’emploi dosifié de la violence armée sous l’angle de l’encerclement et de l’asphyxie« . (7)

La phase insurrectionnelle implique d’attaquer des services publics, des écoles, des maternités (El Valle, El Carrizal) et des établissements de santé, barrer les rues et les principales artères routières pour bloquer la distribution des aliments et paralyser l’économie. A travers les médias privés, majoritaires au Venezuela, la droite appelle ouvertement les militaires a mener un coup d’État contre le président élu (8). Plus récemment les bandes paramilitaires colombiennes passent du rôle de formatrices a un rôle plus actif : le corps sans vie de Pedro Josué Carrillo, militant chaviste, vient d’être retrouvé dans l’État de Lara, portant les marques de torture typiques au pays d’Uribe (9).

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tachiraparas_0Malgré les mortiers, armes à feu, grenades ou cocktails Molotov utilisés par les manifestants « pacifiques » (sans oublier les mannequins de chavistes pendus aux ponts, signature du paramilitarisme colombien), la loi interdit à la Police ou la Garde Nationale d’user de leurs armes à feu. Les manifestants de droite en profitent pour pousser leur avantage, déverser leur racisme sur les gardes ou policiers, les provoquer à coups de jets d’urine, d’excréments et de tirs à balles réelles, guettant la réaction pour les caméras de CNN. Les fonctionnaires des forces de l’ordre qui ont désobéi et qui se sont rendus coupables de blessures ou de morts de manifestants ont été arrêtés et poursuivis en justice (10). Le fait est que la grande majorité des victimes sont des travailleurs qui allaient au boulot ou en revenaient, des militants chavistes ou des membres des forces de l’ordre (11). C’est pourquoi le « Monde » parle de morts en général  – pour que l’on croie qu’il s’agit de « morts du régime ». Allonger la liste des « morts » sert à augmenter l’appui planétaire a la déstabilisation : il y a dans ces meurtres, il est terrible de le constater, un effet de commande médiatique.

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Après avoir vendu cette image à son réseau international, l’agence Reuters s’est « excusée » d’avoir fait passer pour une arrestation arbitraire visant à étouffer la liberté d’expression ce qui était en réalité l’aide apportée par un garde national à un caméraman blessé…

Tout manifestant qui tue, détruit, agresse, torture, sabote sait qu’il sera sanctifié par les médias internationaux. Ceux-ci sont devenus un encouragement à poursuivre le terrorisme. Toute mort, tout sabotage économique seront attribués au « régime » y compris à l’intérieur du Venezuela où les médias, comme l’économie elle-même, sont majoritairement privés. Que la démocratie participative qu’est le Venezuela tente de se défendre comme doit le faire tout État de Droit, et elle sera aussitôt dénoncée comme « répressive ». Qu’elle ose punir un terroriste, et celui-ci deviendra ipso facto un « prisonnier politique ». Pour le journaliste et sociologue argentin Marco Teruggi « pour une intervention au Venezuela, le Gouvernement des États-Unis a des conditions plus favorables que celle qu’il avait pour bombarder la Libye si on tient compte du fait que l’Union Africaine avait condamné cette intervention presque à l’unanimité. (..) Tout dépend de la capacité de la droite à soutenir longtemps un bras de fer dans la rue en tant qu’espace politique. D’où l’importance de maintenir la caisse de résonance médiatique internationale» (12).

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Exemple sordide de cette alliance : le 5 mai 2017, à l’aide d’une photo digne d’un ralenti hollywoodien (mais qui n’est pas celle de la victime) « Le Monde » dénonce « la mort d’un leader étudiant tué lors des protestations contre le projet du président Maduro de convoquer une assemblée constituante ». Or la victime, Juan (et non José comme l’écrit « le Monde ») Bautista Lopez Manjarres est un jeune dirigeant étudiant révolutionnaire assassiné par un commando de droite alors qu’il participait a une réunion de soutien au processus d’assemblée constituante.

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Le dernier tweet de Juan Bautista Lopez Manjarres : la conférence de presse où il annonçait le soutien du secteur étudiant au processus de l’assemblée constituante

« Le Monde » mentionne aussi la réaction du chef d’orchestre Gustavo Dudamel, en tournée à l’étranger, qui demande que « cesse la répression » à la suite de la mort du jeune joueur de violon alto Armando Cañizales. Or ce musicien n’a pas été victime de la répression mais, lui aussi, d’un projectile tiré des rangs de la droite.

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Le journal espagnol La Vanguardia, bien que virulent opposant a la révolution bolivarienne, l’admet exceptionnellement sous la plume de son envoyé spécial Andy Robinson : « De même qu’à d’autres moments de cette crise, le storytelling d’une jeunesse héroïque massacrée par la dictature bolivarienne ne colle pas dans le cas d’Armando Cañizales. (..) Il est pratiquement sûr que le projectile n’a pas été tiré par la police mais par les manifestants eux-mêmes. Il est notoire que certains d’entre eux ont fabriqué des armes artisanales pour les affrontements quotidiens avec la police» (13).

La réaction rapide de Mr. Dudamel est représentative des personnalités artistiques – nombreuses, on peut mentionner Ruben Blades ou René du groupe Calle 13 – subissant la forte pression du dispositif médiatique de leurs pays, contraintes de faire des déclarations pour satisfaire l’opinion publique convaincue à 99 % par les médias qu’il faut dénoncer la « répression au Venezuela ».

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Le 16 mai, « Le Monde » dénonce « la mort d’un jeune de 17 ans, blessé par balle lors d’un rassemblement contre le président Maduro » (article ci-dessus). C’est faux. L’enquête montre que Yeison Natanael Mora Castillo a été tué par un projectile identique à celui utilisé pour assassiner le jouer de violon alto Cañizales. Il ne participait pas davantage à un rassemblement anti-Maduro. Ses parents sont membres d’une coopérative en lutte pour récupérer un latifundio de sept mille hectares, subissant depuis longtemps les attaques du grand propriétaire. Ils ont porté plainte contre les organisateurs de la marche de l’opposition et dans une interview au journal local Ciudad Barinas ont dénoncé la manipulation internationale de l’assassinat de leur fils, imputé faussement au gouvernement Maduro. (14)

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Yeison Natanael Mora Castillo

Imputer systématiquement au gouvernement bolivarien les assassinats commis par la droite, c’est tout le « journalisme » de Paulo Paranagua. Le 21 avril déjà, il impute aux collectifs chavistes la mort d’un étudiant de 17 ans, Carlos Moreno, tué d’une balle dans la tête, tout comme celle de Paola Ramirez Gomez, 23 ans. Double mensonge. Selon la famille de Carlos Moreno, l’adolescent ne participait à aucune manifestation et se rendait a un tournoi sportif. Son assassin vient d’être arrêté : il s’agit d’un membre de la police d’Oscar Oscariz, maire de droite de la municipalité de Sucre. Le journal d’opposition Tal Cual en a rendu compte (15). Quant à la deuxième victime mentionnée par Paranagua, Paola Rodríguez, son assassin a été arrêté également par les autorités : il s’agit d’Iván Aleisis Pernía, un militant de droite.

Certes le « quotidien vespéral des marchés » n’est pas seul à mentir de manière aussi sordide dans ce « combat pour la liberté ». La Libre Belgique, le New York Times, France-Culture, El Pais, Le Figaro ou même Mediapart sont autant de robots de la vulgate mondiale. Cette invention de « la répression » est d’autant plus facile que l’image archétypale du manifestant matraqué par un garde national est gagnante d’avance lorsqu’on est privé d’accès au hors-champ de l’image. Loin du Venezuela, seuls les happy few flaireront la mise en scène où des jeunes sont entraînés, armés, payés pour provoquer les forces de l’ordre et produire « l’image » nécessaire. La concentration planétaire des médias et la convergence croissante des réseaux sociaux avec les médias dominants fait le reste, fixant l’imaginaire de la gauche comme de la droite. On voit ainsi des « insoumis » politiquement se soumettre médiatiquement et ajouter sans le savoir leur petite pierre à la campagne mondiale :

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Et ci-dessous le retweeteur de cette belle affiche n’imagine sans doute pas la supercherie qui se cache derrière l’Anonymous vénézuélien. Cette capacité de l’extrême droite d’emprunter au mouvement alternatif mondial certains de ses symboles pour capitaliser un appui est décryptée ici : « Quand tombe le masque de Guy Fawkes de l’opposition vénézuélienne » (16)

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Bref, comme si l’histoire de la propagande et des guerres ne nous avait rien appris, nous retombons sans cesse dans la nasse. Malcolm X avait prévenu : « si vous n’y prenez garde, les médias vous feront prendre les victimes pour les bourreaux et les bourreaux pour les victimes ». En transformant les violences de l’extrême droite en « révolte populaire », en rhabillant en « combattants de la liberté » des assassins nostalgiques de l’apartheid des années 90, c’est d’abord contre les citoyens européens que l’uniformisation médiatique sévit : la majorité des auditeurs, lecteurs et téléspectateurs appuient sans le savoir une agression visant à renverser un gouvernement démocratiquement élu. Sans démocratisation en profondeur de la propriété des médias, la prophétie orwellienne se fait timide. Le Venezuela est assez fort pour empêcher un coup d’État comme celui qui mit fin à l’Unité Populaire de Salvador Allende mais la coupure croissante de la population occidentale avec le monde se retournera contre elle-même.

Micro-manuel d’auto-défense face à la déferlante médiatique.

« Le Venezuela est un « régime dictatorial». Faux. Depuis 1999, le Venezuela bolivarien a organisé un nombre record de scrutins (25), reconnus comme transparents par les observateurs internationaux. Selon l’ex-président du Brésil Lula da Silva, il s’agit d’un “excès de démocratie”. Pour Jimmy Carter qui a observé 98 élections dans le monde, le Venezuela possède le meilleur système électoral du monde. En mai 2011 le rapport de la canadienne Fondation pour l’Avancée de la Démocratie (FDA) a placé le système électoral du Venezuela à la première place mondiale pour le respect des normes fondamentales de démocratie. L’ONG chilienne LatinoBarometro a établi dans son rapport 2013 que le Venezuela bat les records de confiance citoyenne dans la démocratie en Amérique Latine (87 %) suivi de l’Équateur (62 %) et du Mexique (21 %). Le président Nicolás Maduro vient de lancer un processus constituant participatif qui permet à tous les secteurs sociaux de faire leurs propositions, ce qui donnera un nouveau scrutin, et a réaffirmé que des élections présidentielles auront lieu en 2018 comme le stipule la loi.

« Il n’y pas de liberté d’expression au Venezuela ». Faux. Sur les plus de 1000 stations de radio et chaînes de télévision auxquelles l’État a accordé l’autorisation d’émettre, 67% sont privées (la grande majorité opposées à la révolution bolivarienne), 28% sont aux mains des communautés mais ne transmettant que sur une échelle strictement locale et 5% sont propriété de l’État. Sur les 108 journaux qui existent, 97 sont privés et 11 publics. 67% de la population vénézuélienne a accès à internet. Cette plate-forme dominante des médias privés renforcée par le réseau des transnationales joue un rôle crucial dans la désinformation au service de la déstabilisation. Pour un dossier détaillé et chiffré de ce paysage médiatique, voir « François Cluzel ou l’interdiction d’informer sur France-Culture » (17)

« Il y a des prisonniers politiques au Venezuela ». Faux. A moins de considérer comme « prisonniers politiques » les assassins du parti d’extrême droite Aube Dorée emprisonnés en Grèce. Dans un État de Droit, qu’il s’appelle France ou Venezuela, être de droite ne signifie pas être au-dessus des lois ni pouvoir commettre impunément des délits tels qu’assassinats, attentats à la bombe ou corruption. Ce n’est pas pour leurs opinions politiques mais pour ce type de délits que des personnes ont été jugées et emprisonnées (18). Dans la pratique on observe d’ailleurs un certain laxisme de la justice. Selon la firme privée de sondages Hinterlaces, 61 % des vénézuéliens considèrent que les promoteurs des violences et des actes de terrorisme devraient répondre de leurs actes devant un tribunal (19).

Rappelons que les leaders actuels de la droite n’ont jamais respecté les institutions démocratiques : ce sont les mêmes qui en avril 2002 avaient mené un coup d’État sanglant contre le président Chavez, avec l’aide du MEDEF local et de militaires formés à la School of Americas. Ce sont les mêmes qui ont organisé les violences de 2013 à 2016. Notons l’identité d’un de leurs mentors : Alvaro Uribe, un des plus grands criminels contre l’humanité de l’Amérique Latine, ex-président d’un pays gouverné par le paramilitarisme et les cartels de la drogue, qui possède les plus grandes fosses communes du monde, qui compte 9500 prisonniers politiques, 60.630 personnes disparues au cours des 45 dernières années et qui depuis la signature des accords de paix a repris une politique sélective d’assassinat de leaders sociaux et de défenseurs des droits de l’homme. Pour une information complète et en photos sur ces liens des héros du « Monde » avec le paramilitarisme colombien, lire « Venezuela : la presse française lâchée par sa source ? », https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/08/04/venezuela-la-presse-francaise-lachee-par-sa-source/

Thierry Deronne, Venezuela, 20 mai 2017.

Notes

  1. Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/22/brevissime-cours-de-journalisme-pour-ceux-qui-croient-encore-a-linformation/
  2. Entretien intégral de Cristina Kirschner avec Jorge Gestoso https://www.youtube.com/watch?v=-WM6nD6hPu0
  3. http://ambito.com/883274-tras-reunirse-con-michetti-correa-defendio-a-venezuela . Voir aussi http://www.telesurtv.net/news/Long-rechaza-injerencia-de-EE.UU.-en-asuntos-internos-de-Venezuela-20170518-0039.html
  4. http://correodelorinoco.gob.ve/cancilleres-de-caricom-resaltan-solucion-pacifica-para-situacion-de-violencia-en-venezuela
  5. http://www.ultimasnoticias.com.ve/noticias/politica/papa-francisco-dialogo-venezuela-afectado-la-division-la-oposicion/
  6. https://www.state.gov/documents/organization/252179.pdf (voir page 96)
  7. http://www.southcom.mil/Portals/7/Documents/Posture%20Statements/SOUTHCOM_2017_posture_statement_FINAL.pdf?ver=2017-04-06-105819-923
  8. Comme le reconnaît Julio Borges, leader du parti d’extrême droite Primero Justicia et actuel président de l’Assemblée Nationale, dans l’interview non complaisante que lui fait le journaliste de la BBC Stephen Sackur, le 19 mai 2017 : http://bbc.co.uk/programmes/p052nsxd
  9. http://tatuytv.org/index.php/noticias/duelo/3680-terrorismo-hallan-sin-vida-y-con-signos-de-tortura-a-militante-del-psuv-secuestrado-en-zona-opositora
  10. Détails de plusieurs cas sur le site du Parquet : http://bit.ly/2ro4iXE ; http://bit.ly/2qE9MNb ; http://bit.ly/2q5RsbU ; http://bit.ly/2rnNT5s
  11. http://albaciudad.org/2017/05/lista-fallecidos-protestas-venezuela-abril-2017/
  12. http://hastaelnocau.wordpress.com/2017/05/09/radiografia-de-la-violencia
  13. http://www.lavanguardia.com/internacional/20170507/422343873153/violinista-muerto-venezuela-manifestaciones.html
  14. http://www.desdelaplaza.com/poder/yeison-lo-mataron-manifestantes-la-mud-destacado/
  15. http://www.talcualdigital.com/Nota/142708/detenido-polisucre-por-asesinato-de-estudiante-de-la-ucv-carlos-jose-moreno
  16. https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/03/15/fauxccupy-sous-les-masques-de-guy-fawkes-de-lopposition-venezuelienne
  17. https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/12/thomas-cluzel-ou-linterdiction-dinformer-sur-france-culture
  18. https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/08/04/venezuela-la-presse-francaise-lachee-par-sa-source/
  19. http://hinterlaces.com/61-afirma-que-responsables-de-manifestaciones-violentas-deberian-ir-presos/

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2zk

Les bolivariens reprennent l’initiative et lancent le scrutin pour élire l’Assemblée Nationale Constituante

par Marco Teruggi 

Mobilisation bolivarienne à Caracas, image éclipsée par les médias au profit des manifestations de la droite

Le chavisme a repris l’initiative après un mois dans les cordes : on mettra en marche un processus constituant citoyen pour convoquer une Assemblée Nationale Constituante (ANC). C’est ce qu’a annoncé le président Nicolás Maduro devant la manifestation de masse réunie le 1° mai à Caracas. Il l’avait déjà laissé entrevoir dans son émission de télévision « En contact avec Maduro », c’était l’une des hypothèses dans un scénario d’incertitude marqué par l’escalade de la violence de la droite.

Légalement, cette convocation se base sur les articles 347 et 348 de la Constitution : Article 347- Le peuple du Venezuela est le dépositaire du pouvoir constituant d’origine. Dans l’exercice de ce pouvoir, il peut convoquer une Assemblée Nationale Constituante pour transformer l’Etat, créer un nouveau ordre juridique et rédiger une nouvelle Constitution.

Article 348- L’initiative de la convocation de l’Assemblée Nationale Constituante pourra être prise par le Président ou la Présidente de la République en Conseil des Ministres, »

Politiquement, cette annonce a eu un fort impact : il en a appelé à l’origine du processus chaviste : l’Assemblée Nationale Constituante de 1999 en tant qu’élément fondateur et a mis en marche une initiative propre aussi importante que réformer la Constitution dans un moment de résistance aux attaques de coup d’Etat. Se défendre avec une réponse démocratique et participative, c’est de cela qu’il s’agit, avec une ligne pour tout le chavisme qui devra se regrouper autour de l’objectif commun et surtout convoquer la majorité de la société à la constituer. Ce processus, a souligné Maduro, sera celui des citoyens et des citoyennes, pas celui des partis politiques.

L’élection des députés de la Constituante, qui seront 500, se fera directement et secrètement. Ils seront à la tête de l’Assemblée Nationale Constituante qui, a signalé Maduro au Conseil des Ministres de dimanche soir, devra débattre, entre autres sujets, de la paix, de la construction d’un système économique d’après-pétrole, de l’intégration dans la Constitution des missions sociales, de al sécurité, de la justice et de la protection du peuple, des nouvelles formes de al démocratie participative et agissante, de al défense de la souveraineté nationale, de l’identité culturelle, des droits sociaux, culturels, des droits du travail et technologiques de la jeunesse et du changement climatique. Comme le stipule la Constitution, le président ne pourra faire d’objections aux modifications qui seront faites à la Grande Charte.

La droite

Julio Borges l’avait déjà annoncé ce même dimanche : « tout pas pour convoquer une Constituante communale n’est rien d’autre que la poursuite du coup d’Etat qui est en cours au Venezuela. » Capriles Radonski a écrit après cette annonce : « Face à la fraude constitutionnelle de Constituante qu’a fini par annoncer le dictateur : Peuple, dans la rue, désobéissez à une telle folie ! »

C’était prévisible. Le plan de la droite est de provoquer une aggravation de al violence de rue pour obtenir une fracture sur le front extérieur ou intérieur. Dans le premier cas, les résultats ont été ceux qui étaient attendus jusqu’à présent : les alliances internationales ont fait des déclarations, ont exercé des pressions mais n’ont pas fait d’autre pas. De plus, le Venezuela s’est retiré de l’Organisation des Etats Américains devant la partialité évidente de cet organisme dirigé par les Etats-Unis et une réunion de la Communauté des Etats Latino-américains et Caribéens aura lieu. En ce qui concerne le Gouvernement, il a reçu le soutient de la Russie, de la Chine et indirectement du Pape François qui a dit que les dialogues n’ont pas abouti par la faute des divisions de la droite.

En ce qui concerne le front intérieur, la situation n’a pas évolué comme ils l’avaient prévu. Les quartiers populaires ne se sont pas joints à l’appel à renverser le président et les Forces Armées Nationales Bolivariennes n’ont pas donné d’écho aux appels réitérés de la droite. Julio Borges l’ à nouveau convoquée dimanche. Quant à sa capacité de mobilisation, elle a baissé. Les chiffres de l’institut de sondages Hinterlaces le confirment : 57% de ceux qui se définissent comme des opposants sont en désaccord avec les manifestations violentes ainsi que 83% des indépendants.

Cela conduit la tactique du coup d’Etat à sa pire situation, l’affaiblissement et l’isolement comme c’était arrivé en 2014 avec des actions similaires. Dans la situation actuelle, cela peut les conduire à plus de radicalisation, c’est à dire à chercher plus de morts, des actions de fort impact, des foyers paramilitaires nocturnes dans les quartiers ou dans les grandes artères de Caracas. Il y a déjà eu 29 victimes depuis le 6 avril. La dernière, Juan Pernalete, a été assassinée dans la mobilisation de la droite par un coup de pistolet boulon. Il y a une vidéo, une caméra qui a enregistré ce qu’elle ne devait pas enregistrer. La droite – malgré les images et l’autopsie – dit qu’il est mort à cause d’un impact de bombe lacrymogène et en a fait un martyre.

La suite

La droite se trouve face à l’initiative prise par le chavisme. Peut-elle refuser de la reconnaître et faire un nouveau pas dans l’escalade, sans dialogue, avec moins de gens et plus de violence ? Jusqu’où peuvent-ils aller ainsi ? Jusqu’à quel niveau la direction de la droite restera-t-elle unie ? On sait que les tensions intérieures sont grandes. La preuve en est l’enregistrement audio de la femme d’Henri Ramos Allup qui a reconnu qu’elle était inquiète à cause du « vandalisme » des mobilisations et a affirmé que si Lilian Tintori et Freddy Guevara « pouvaient brûler le Venezuela, ils le feraient. »

Le chavisme a pour sa part deux tâches qui pourraient être contenues dans l’appel de Maduro à l’Assemblée Nationale Constituante. Tout d’abord, conserver la pax, c’est à dire éviter que la guerre civile que cherche la droite se déchaîne. Cette hypothèse a été mise noir sur blanc sur la table par un analyste de droite, Luis Vicente León qui a affirmé que : « Ce scénario peut se prolonger indéfiniment, ce qui amène le pays à la formation de groupes paramilitaires et de guérilléros qui vont faire partie de la vie quotidienne du pays mais avec le Gouvernement restant au pouvoir. » A cause de cela, la résolution du conflit par une proposition de démocratie participative peut être une façon de relâcher la pression, d’obliger à canaliser le différend.

Deuxièmement, le chavisme doit revitaliser ses propres forces et reconstruire une majorité. Pour cela, une ligne politique claire est nécessaire, une ligne qui produise l’unité, qui réorganise le bloc lui-même dans un objectif large et stratégique. Dans cette direction, la convocation de Maduro peut être très importante. Mais il est aussi indispensable, en particulier pour reconstituer une majorité politique, de donner une réponse aux problèmes économiques qui tombent sur les épaules des plus humbles et des classes moyennes. L’un d’entre eux est l’augmentation des prix. Le Président a décrété le gel des prix, une mesure devenue urgente. Sans cette amélioration économique, il est difficile de penser à un changement des tendances politiques. Et le temps presse.

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

Source en espagnol :

http://www.telesurtv.net/opinion/El-chavismo-retoma-la-iniciativa-hacia-la-Asamblea-Nacional-Constituyente-20170502-0018.html

URL de cet article :

http://bolivarinfos.over-blog.com/ 2017/05/venezuela-le-chavisme-reprend-l-initiative-l-assemblee-nationale-constituante.html

José Mujica, ex-président de l’Uruguay : « Ce que fait l’OEA est un danger non seulement pour le Venezuela mais pour tout le continent »

Editorial du journal La Jornada (Mexique), 28 avril 2017.

La sortie du Venezuela de l’Organisation des États Américains (OEA) laisse ce forum international orphelin de deux pays qui, pour diverses raisons, ont eu un poids important dans l’histoire du continent. En 1962, l’organisme expulse Cuba de ses rangs en se basant sur l’argument révélateur que « l’adhésion d’un membre de l’OEA au marxisme léninisme est incompatible avec le Système Interaméricain ». Il était déjà clair que ce « système interaméricain » était sous haute influence politique et idéologique de Washington, et servait d’instrument pour arrimer les gouvernements de l’hémisphère au camp occidental pendant la guerre froide.

Rappelons que l’OEA, qui n’agit au nom de la démocratie que lorsque cela convient aux intérêts des États-Unis et des oligarchies locales latino-américaines, n’a rien fait de significatif pour, au moins, atténuer les atrocités de dictateurs tels que Rafael Léonidas Trujillo (République Dominicaine) ou Anastasio Somoza (Nicaragua), s’est tue quand un gouvernement sorti des urnes fut renversé au Guatemala par un coup d’État organisé directement par la CIA de Foster Dulles (1954), n’a pas bougé d’un pouce quand diverses démocraties sud-américaines ont été détruites dans les années 70 avec l’avènement de sanglantes dictatures militaires (Uruguay, Bolivie, Chili, Argentine…) impulsées dans de nombreux cas depuis la Maison Blanche, le Département d’État et le Pentagone. Plus récemment, l’organisme panaméricain a été incapable de faire quoi que ce soit pour empêcher un coup d’État au Honduras, les massacres quotidiens et les assassinats de journalistes, de militants sociaux et de défenseurs de droits de l’homme au Mexique et en Colombie, ou pour dénoncer les conspirations parlementaires qui ont eu comme conséquences les destitutions des présidents élus Fernando Lugo, au Paraguay (2012) et Dilma Rousseff, au Brésil (2016)…

A ce long historique, il faut ajouter aujourd’hui la suractivité de l’actuel secrétaire général de l’OEA, l’uruguayen Luis Almagro en faveur de la droite vénézuélienne. Loin de contribuer à une solution pacifique à la « crise », celui-ci a attisé le conflit, assumant ouvertement le rôle de soutien à une des parties dans le cadre du conflit politique et institutionnel en cours, convertissant l’organisme qu’il dirige en instrument de pression diplomatique contre le gouvernement bolivarien.

L’uruguayen Luis Almagro, actuel secrétaire de l’OEA, coiffant une casquette vénézuélienne lors d’un séminaire sur « marketing et gouvernance politiques en Amérique Latine » organisé récemment à Miami. A ses côtés, J.J. Rendon, spécialiste en guerre psychologique et conseiller de l’ex-président colombien Alvaro Uribe. L’ex-président uruguayen José Mujica a dénoncé son ex-chancelier Almagro : « ce qu’il fait est dangereux non seulement pour le Venezuela mais pour tout le continent« . (1) Pour sa part le président bolivien Evo Morales a déclaré « Almagro doit respecter les principes de l’OEA et le gouvernement démocratiquement élu du Venezuela. On ne comprend pas ce que fait l’OEA contre le Venezuela » (2)

Evo MoralesAvec de tels antécédents et dans de telles circonstances, il n’est pas surprenant que Caracas ait décidé d’abandonner l’organisation pour recourir, en échange, à la Communauté des États Latino-Américains et Caribéens (CELAC), un forum plus équilibré duquel sont exclus les Etats-Unis et le Canada et dans lequel, par conséquent, on pourrait attendre une action plus constructive et propice dans le but de surmonter la crise vénézuélienne à travers le dialogue et la coopération diplomatique.

L’OEA était déjà sortie affaiblie de l’expulsion de Cuba; lorsqu’en 2009 l’organisme invita l’île des Caraïbes à reprendre sa place, La Havane rejeta l’offre. Aujourd’hui, la sortie volontaire du Venezuela, appuyé par les pays de l’ALBA, accentue le discrédit d’une instance internationale qui n’a jamais su être à la hauteur de ce que ses membres latino-américains auraient pu attendre d’elle et qui, depuis sa fondation (1948) jusqu’à ce jour, n’a fait que mériter la description populaire qui en est faite : le Ministère des Colonies de Etats-Unis.

Notes

(1) http://www.lr21.com.uy/politica/1330026-mujica-almagro-oea-venzuela-libro-urrazola-frente-amplio-izquierda

(2) http://ciudadccs.info/2017/05/01/evo-morales-almagro-respetar-principios-la-oea/

Source de cet article : http://www.jornada.unam.mx/2017/04/28/edito
Traduction : Luis Alberto Reygada pour Le Grand Soir (Twitter : @la_reygada).
URL de cet article :
https://www.legrandsoir.info/oea-organisme-indefendable.html

Guerre sournoise en Equateur, guerre totale au Venezuela

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Par Maurice Lemoine  |  27 avril 2017

Equateur, 2 avril 2017 : au second tour de l’élection présidentielle, le candidat de la « révolution citoyenne » Lenín Moreno (Alliance Pays ; AP) affronte l’ex-ministre de l’économie (1999) et banquier multimillionnaire Guillermo Lasso (Créons des Opportunités ; CREO) qu’il a devancé au premier tour (39,36 % des voix contre 28,11 %). Rafael Correa qui, depuis 2007, a rendu sa stabilité au pays grâce à d’incontestables avancées sociales, ne se représentait pas [1].

Il n’est pas encore 17 heures et les bureaux de vote ne sont pas fermés quand Rafael Cuesta, ancien député social-chrétien (PSC, droite) devenu « vice-président de l’information » de la chaîne de télévision Canal Uno, annonce à l’écran, avec une évidente satisfaction : « Nous avons un président de la République et c’est Guillermo Lasso. » A 18 h 30, sur la base du même sondage « sortie des urnes » effectué par l’Institut Cedatos, étroitement lié à la Banque de Guayaquil (dont le principal actionnaire s’appelle… Guillermo Lasso), le journaliste vedette Alfredo Pinoargote salue joyeusement sur Ecuavisa celui que, depuis six mois, il a invité moult fois dans son programme « Contact direct » : « Félicitations, président ! » Autre grande chaîne commerciale, Teleamazonas déroule la même partition.

Sondages et médias étant à l’évidence plus importants que les électeurs, les urnes et les résultats officiels, encore inconnus à ce moment, Lasso gratifie les siens d’un discours de chef d’Etat et tous, dans une grande allégresse, fêtent « le retour de la liberté ». De quoi feindre tomber des nues lorsque, à 20 heures, le Conseil national électoral (CNE) annonce la victoire du socialiste Moreno avec 51,16 % des voix. Lasso, qui avait déjà hurlé à la fraude lors du premier tour, sans en apporter aucune preuve, entonne le même leitmotiv : outre Cedatos, deux « comptages rapides » – ceux des instituts Market et Informe Confidencial – l’ont placé en tête, dans une fourchette allant de 51,5 % à 53 % des suffrages. Informe Confidencial démentira bien avoir effectué un tel sondage, mais il en faudrait plus pour émouvoir la droite équatorienne et ses alliés.

Dès le lendemain, le quotidien Expreso publie une page entière dédiée au « président Lasso ». Les influents El Universo et El Comercio (pour ne citer qu’eux) semant également le doute sur la validité du résultat, les manifestations et tentatives de prise des locaux du CNE par quelques centaines de personnes se multiplient. Sans jamais atteindre le niveau « protestations de masse » espéré par leurs initiateurs, elles vont se poursuivre, Lasso exigeant, sans aucune justification juridique, un recomptage de 100 % des bulletins et déclarant le 13 avril : « Pour se battre contre une dictature, il ne faut pas seulement des votes, il faut être dans la rue ! » Pourtant, les autorités ont déjà accédé partiellement à sa demande et le réexamen de 296 340 votes contestés dans cinq provinces n’a en rien modifié les résultats. Manifestement conscients de l’inanité de leurs réclamations, les représentants de CREO ne se sont même pas déplacés pour assister au recomptage effectué dans la province de Pichincha : « Notre présence n’aurait fait que valider cet abus contre la démocratie », se sont-ils contentés de déclarer.

Lorsque, le 14 avril, « par souci de transparence et pour la tranquillité du pays » (dit autrement : pour en finir avec le « show » monté par l’opposition), le CNE annonce qu’il va effectuer le 18 avril un recomptage portant sur 1 275 450 voix, correspondant à 3 865 procès-verbaux contestés « dans les règles », en présence de délégués de toutes les organisations politiques nationales et locales, Lasso et les dirigeants de CREO annoncent… qu’ils refusent d’y assister. Quelques jours auparavant, l’ex-député « ultra » du parti Société patriotique (SP) [2] Fernando Balda avait fait un appel du pied aux militaires : « Que coûte au haut commandement de donner une conférence de presse et de demander un recomptage total des votes ? » Avant de s’indigner, n’ayant trouvé aucun putschiste en puissance : « Ils ne le font pas ! »

Au jour dit, après que le recomptage, retransmis intégralement et en direct à la télévision, ait confirmé les chiffres initialement annoncés, Lasso déclarera : « Jamais je ne reconnaîtrai la victoire du candidat déclaré président élu par le CNE (… ) Lenín Moreno sera le successeur d’un dictateur et gouvernera sans légitimité [3]. » Pour qui douterait de la stratégie mise en œuvre, les journalistes Andrés Carrión et Martín Pallares interrogés le 4 avril dans le programme « Châtiment divin » l’avaient précisée : « Ce qui peut être fait, c’est miner la légitimité de ceux qui ont été, entre parenthèses, élus. Ces gens doivent savoir que, s’ils arrivent au pouvoir, ce sera un pouvoir vicié et affaibli. Qu’ils auront des problèmes pour l’exercer. » En résumé : Lenín Moreno n’occupe pas encore sa fonction que déjà se dessine la guerre sournoise destinée à polariser la société et à le délégitimer afin de le déstabiliser plus facilement dès que les circonstances s’y prêteront.

Qui s’en souvient ? C’est ainsi qu’a commencé la très grave crise dans laquelle se débat actuellement le Venezuela. En avril 2013, Nicolás Maduro, « dauphin » du disparu Hugo Chávez, ayant battu Henrique Capriles (Table de l’unité démocratique ; MUD) avec 50,75 % des suffrages, ce résultat serré entraîna lui aussi des accusations non avérées de fraude, de très violentes mobilisations de rues (onze morts) et, ayant instillé le venin de la frustration chez les opposants, prépara la déstabilisation du pays qui, de sabotage économique en poussées de violence, atteint son climax aujourd’hui.

Les renversements de Manuel Zelaya au Honduras (2009), de Fernando Lugo au Paraguay (2012), puis de Dilma Rousseff au Brésil (2016) par des coups d’Etat dits « institutionnels », auxquels se sont ajoutés la mort de Chávez (mars 2013), ont amené les adeptes de « la fin de cycle » – un supposé recul définitif de la « vague de gauche » – à croire l’affaire bien engagée. Alors que, après douze ans de « kirchnérisme » (trois mandats successifs de Nestor puis Cristina Kirchner), l’entrepreneur multimillionnaire Mauricio Macri venait de remporter l’élection présidentielle, l’ambassadeur des Etats-Unis Noah Mamet se félicitait en mars 2016 : la décision de Barack Obama de visiter l’Argentine était « une reconnaissance à la détermination de Macri de la réinsérer dans l’économie globale [4] ». Le 7 septembre suivant, le vice-président américain Joe Biden qualifiait le renversement – rebaptisé « impeachment » – de Dilma Rousseff « d’un des meilleurs changements politiques qu’a connu la région ces derniers temps », avant, comme il se doit, d’appeler à ce qu’un référendum révocatoire soit tenu rapidement au Venezuela [5]>.

Quelques mois après la réélection de Daniel Ortega au Nicaragua, la victoire de Moreno en Equateur constitue un coup d’arrêt à cette restauration conservatrice ardemment souhaitée. D’autant que, dans les pays qu’elle affecte, les lendemains ne chantent pas particulièrement…

Au Brésil, dans le cadre des gigantesque affaires de corruption impliquant la compagnie pétrolière semi-publique Petrobras et le géant national du BTP Odebrecht [6], qui compromettent l’ensemble de la classe politique, le Tribunal suprême fédéral (TSF) a annoncé le 11 avril l’ouverture d’une enquête concernant cent huit personnalités, dont vingt-neuf sénateurs et quarante-deux députés (parmi lesquels les présidents des deux chambres du Congrès), huit ministres du président de facto Michel Temer – lequel fait lui-même face à de graves accusations. On notera que si le Parti des travailleurs (PT) a sa part de responsabilité dans ce scandale systémique, celui-ci ne peut être invoqué pour expliquer la « destitution » de Dilma Rousseff – un motif puéril d’« irrégularité budgétaire » ayant servi pour justifier ce coup d’Etat, dont les objectifs réels et les conséquences apparaissent chaque jour plus clairement. En faisant voter la proposition d’amendement constitutionnel (PEC 55) qui gèle les dépenses publiques de l’Etat pour vingt ans, en s’attaquant aux retraites des travailleurs et en éliminant une partie de l’allocation chômage, en fermant le ministère du développement agraire, en menant une offensive brutale contre les droits conquis depuis une décennie, le pouvoir illégitime, après avoir jeté plus d’un million de personnes dans les rues les 8 et 15 mars, devra affronter une grève générale le 28 avril prochain.

Dans une Argentine affectée par les licenciements massifs et les augmentations faramineuses des tarifs des services publics, les enseignants en grève se sont faits sauvagement matraquer le 9 avril alors que cinq mobilisations massives avaient déjà eu lieu entre le 8 et le 24 mars et qu’une première grève générale contre la politique de rigueur avait paralysé le pays le 6 avril. Pour tenter de juguler cette contestation montante, le parti du chef de l’Etat, Cambiemos (Changeons), a déposé le 14 avril devant la Chambre des députés un projet de loi destiné à durcir les sanctions contre les protestataires. En termes juridiques, la réforme proposée introduit dans le code pénal le concept de « manifestation publique », permettant à la police d’arrêter sans contraintes les manifestants et aux juges de leur appliquer des peines plus sévères.

Dans ce contexte, la fureur des oligarchies se retourne contre le pays, symbole de la résistance, « qu’il faut absolument faire tomber  » : le Venezuela. Depuis l’élection du président Maduro, le pays subit une guerre totale et multiforme. Début 2014, l’opération « La Salida » (la sortie), à travers ses opérations de guérilla urbaine, provoqua la mort de 43 personnes de toutes tendances politiques et fit plus de 800 blessés, mais le pouvoir résista, arrêtant et jugeant Leopoldo López, l’un des instigateurs du chaos.

Certes, l’importante diminution des prix du pétrole, la principale ressource du pays, a raréfié la rentrée des devises, rendant plus difficiles les importations de biens de consommation. Certes, la gestion du gouvernement ne brille pas toujours par son efficacité. Mais en aucun cas ces deux facteurs ne peuvent expliquer à eux seuls la très dure crise alimentaire et les incessantes pénuries qui, épuisant et désorientant de larges secteurs de la population, y compris « chavistes », ont permis la victoire de la MUD aux élections législatives de décembre 2015. N’en déplaise aux médias complices, incompétents, moutonniers, opportunistes ou fort peu courageux – la pression générale étant devenue telle que les « notables de l’info », fussent-ils « de gauche », ne veulent pas risquer leur réputation ou leur confort en semblant apparaître comme « les derniers défenseurs du Venezuela » – c’est bel et bien, similaire à celle des années 1970 au Chili, d’une déstabilisation économique qu’il s’agit.

S’apparentant à des aveux, la loi d’amnistie votée le 29 mars 2016 par la nouvelle majorité – et déclarée inconstitutionnelle par le Tribunal suprême de justice (TSJ) le 11 avril suivant – ne mentionnait-elle pas, parmi les délits et crimes (auto)-amnistiés de l’opposition, « la spéculation sur des aliments ou des boissons, des biens qualifiés comme de première nécessité » et « l’accaparement d’aliments ou de boissons, de biens qualifiés comme de première nécessité » ? Le 12 novembre 2016, dans le cadre d’un dialogue dont les secteurs radicaux de la MUD ne veulent pas et qu’ils ont depuis fait capoter, c’est l’envoyé du pape en personne, Mgr Claudio María Celli, qui lit l’accord pour un calendrier de discussion dans lequel « le gouvernement et la MUD conviennent de combattre ensemble toute forme de sabotage, de boycott ou d’agression contre l’économie ». Vous avez dit « paranoïa » ?

D’emblée, début 2016, cette nouvelle majorité législative a annoncé son unique objectif : « sortir » Maduro du pouvoir en six mois. Que ce soit légalement ou non. Avec un choix délibéré de la seconde solution. Dix-huit mois plus tard, tout un chacun peut constater qu’elle a échoué. Dans cette guerre qu’elle n’a pas méritée et dont elle ne veut pas, la « révolution bolivarienne » a encore assez de punch pour opposer une belle résistance. Quitte à tomber parfois dans le piège qui lui est tendu : face à une droite qui viole effrontément les règles du jeu démocratique, franchir à son tour la ligne jaune, dans son désir (et la nécessité) de rendre coup pour coup. Par exemple…

Dans leur obsession de renverser le chef de l’Etat, les dirigeants de la MUD ont, durant de longs mois, négligé la possibilité du référendum révocatoire, permis par la Constitution. Lorsque, ayant été mis en échec, ils s’y sont enfin résolus, ils avaient dépassé le délai permettant, en cas de victoire du « oui », l’organisation d’une élection : le vice-président « chaviste » remplacerait Maduro pour la fin du mandat si celui-ci était destitué. En outre, leur collecte de signatures a été entachée d’innombrables irrégularités. Raison juridiquement motivée – mais aussi prétexte évident, le nombre de paraphes requis étant en tout état de cause largement atteint – dont s’est emparé le pouvoir pour bloquer le processus. On peut le lui reprocher (on ne s’en prive pas). On peut aussi considérer que, compte tenu de la violence déstabilisatrice qui lui est imposée, il se trouve dans la situation d’un athlète de haut niveau à qui son adversaire brise les tibias à coups de barres de fer avant de lui intimer : « Maintenant, allons courir un cent mètres ensemble et voyons qui va l’emporter ! » S’il dispose d’arguments juridiques incontestables pour le faire, on comprendra que la victime puisse écarter ce type de « compétition ». Dont, d’ailleurs, l’opposition ne veut plus !

Dans le même ordre d’idée, la décision du TSJ, le 29 mars, d’assumer les fonctions de l’Assemblée nationale, non indéfiniment, comme il a été faussement affirmé, mais « tant que la majorité de droite continuerait à ignorer ses verdicts » – entre autres sur l’élection contestée de trois députés de l’Etat d’Amazonas qu’elle a néanmoins incorporés – ou refuserait de reconnaître les institutions et le chef de l’Etat était, quoi qu’on en dise, justifiée. Mais, intervenant au plus chaud d’une situation explosive, elle pouvait, habilement présentée par ses détracteurs, donner lieu à une accusation d’« auto-coup d’Etat ». Ce qui n’a pas manqué de se produire. La procureure générale de la République Luisa Ortega critiquant la décision et les plus hautes instances du pouvoir se rendant compte du danger de cette interprétation face à la « communauté internationale », le TSJ est revenu sur sa décision, mais le mal était fait. La planète médias jouant son rôle, l’accusation demeure, bien qu’étant, surtout après ce recul, totalement injustifiée.

De même, la Cour des comptes (Controlaría general de la República) dispose d’accusations crédibles – détournement de fonds publics – pour mettre en cause l’ex-candidat à la présidence Henrique Capriles, gouverneur de l’Etat de Miranda. Toutefois, les faits remontent à… 2013. Que n’a-t-il été jugé plus tôt ? Le verdict rendu le 7 avril dernier et le déclarant inéligible pour quinze ans paraît, compte tenu du contexte, tomber à un moment particulièrement inopportun. C’est faire à l’opposition et à ses puissants alliés extérieurs le cadeau d’un « martyr » que ceux-ci ne manquent pas d’exploiter.

Dès le 9 mars 2015, Barack Obama avait désigné par décret le Venezuela comme « une menace extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis », ouvrant le terrain juridique à une possible intervention (dont la nature reste à déterminer). Pour ce faire « l’Empire » dirigé aujourd’hui par l’irrationnel Donald Trump bénéficie de l’aide de son nouveau « cipaye » Luis Almagro, secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), objectivement redevenue le ministère des Colonies de Washington dénoncé en son temps par Fidel Castro. Une offensive féroce, obsessionnelle, tente d’isoler Caracas en la suspendant des activités de l’organisation. Néanmoins, en juin 2016, une première tentative de faire activer à son encontre la charte démocratique a échoué. Au grand dam d’Almagro, son initiateur, une majorité des nations, allergiques aux « interventions extérieures », se prononça pour une continuation du dialogue alors mené entre le gouvernement et la MUD, sous les auspices du Vatican et de l’Union des nations sud-américaines (Unasur), par les ex-présidents médiateurs José Luis Rodríguez Zapatero (Espagne), Leonel Fernández (République dominicaine) et Martín Torrijos (Panamá).

Silencieux sur le coup d’Etat au Brésil, méprisant tous les usages diplomatiques lorsqu’il traite publiquement Maduro de « traître, menteur, voleur et petit dictateur », Almagro n’a pas hésité à se faire décorer de l’ordre Rómulo Betancourt, le 13 avril 2017, à Miami, par le président de l’Organisation des Vénézuéliens persécutés politiques en exil (Veppex), l’ex-lieutenant José Colina. Ce dernier est poursuivi dans son pays pour avoir perpétué deux attentats à la bombe en février 2003, à Caracas, contre l’ambassade d’Espagne et le consulat colombien, crimes évidemment attribués dans un premier temps aux Cercles bolivariens de Chávez. En cavale, Colina a obtenu l’asile politique aux Etats-Unis après avoir été défendu par l’avocat Matthew Archambeault, celui-là même qui, en avril 2011, fit absoudre définitivement par la « justice américaine » le terroriste cubano-vénézuélien Luis Posada Carriles – auteur intellectuel de la pose de deux bombes dans un vol de la Cubana de Aviación (73 morts le 6 octobre 1976) –, lui permettant de vivre depuis en toute impunité à Miami.

Dans ce contexte où, de l’intérieur et de l’extérieur, les deux interagissant, il s’agit de prendre la « révolution bolivarienne » en tenaille, la bataille fait donc rage à l’OEA. Bien que son Conseil permanent ait tenu une nouvelle réunion d’urgence le 28 mars à Washington, celle-ci n’a pas débouché sur les résultats escomptés – la suspension de Caracas et des élections générales anticipées – par le « roitelet » de l’organisation. Non seulement aucune résolution sanctionnant les supposés égarements du gouvernement vénézuélien n’a été adoptée, mais plusieurs Etats membres, dont Haïti, El Salvador et la République dominicaine, pourtant soumis à de très fortes pressions des Etats-Unis, ont fustigé l’attitude d’Almagro, la jugeant partiale et interventionniste. « Le moment est grave et dépasse de loin la question du Venezuela, déclara alors avec une grande dignité Harvel Jean-Baptiste, ambassadeur d’un pays, Haïti, qui n’appartient pas à l’« arc progressiste », mais auquel Washington menace de retirer son aide financière s’il continue à appuyer Caracas. Les agissements du secrétaire général fragilisent notre organisation. Si nous laissons le secrétaire général, comme il le fait, s’immiscer sans réserve dans les affaires internes d’un pays, au détriment du principe du respect de la souveraineté des Etats, bientôt Haïti et d’autres pays de la région, seront eux aussi victimes de cette même dérive de l’organisation [7]. »

Un coup de force le 3 avril suivant – la Bolivie et Haïti, respectivement président et vice-président en exercice du Conseil ayant été écartés et remplacés, au mépris de toutes les règles, par le Honduras – a néanmoins permis à dix-sept des vingt-et-un pays présents d’adopter « par consensus » une résolution dénonçant « la rupture de l’ordre constitutionnel au Venezuela » tout en exigeant « des actions concrètes » de son gouvernement. Tandis que la République dominicaine, les Bahamas, le Belize et El Salvador s’abstenaient, la Bolivie, le Nicaragua et le Venezuela avaient, le jugeant illégal, abandonné ce « tribunal d’inquisition », comme le qualifia Maduro.

Echec à nouveau, au-delà des déclarations triomphales, puisque, en tout état de cause, il est nécessaire de rassembler les deux tiers de l’Assemblée générale (vingt-quatre pays) pour en exclure le Venezuela. Raison pour laquelle la campagne infernale se poursuit, dont le surréalisme échappe à nombre d’observateurs, sans doute un peu distraits : en tête de liste des onze pays de l’« Axe du bien » [8] qui, le 17 avril, au nom de la démocratie, ont appelé le gouvernement vénézuélien à « garantir le droit aux manifestations pacifiques », figurent la Colombie – plus de 130 dirigeants et militants de mouvements populaires assassinés d’octobre 2012 à la fin 2016 (23 depuis janvier 2017) – et le Mexique – 28 500 « disparitions forcées » depuis 2006 (dont les 43 étudiants d’Ayotzinapa), 11 journalistes exécutés et 23 de leurs confrères « disparus » en 2016.

Forte du soutien de ces paladins de la liberté, la MUD, qui a définitivement écarté le chemin du dialogue, multiplie depuis début avril les manifestations au cours desquelles, en marge des opposants pacifiques, des groupes de choc ultra violents multiplient agressions aux forces de l’ordre et actes de vandalisme. C’est que, pour la MUD, le temps presse. Les prix du pétrole repartant à la hausse, fût-elle modérée, le gouvernement fournissant en urgence des produits de première nécessité à plus de six millions de familles à travers treize mille Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP), réactivant l’agriculture et en appelant à la participation de certains groupes du secteur privé au redressement économique, la situation tend quelque peu à (et surtout « risque de ») s’améliorer.

Comme en 2002 lors du coup d’Etat contre Chávez ou en 2014 au cours des « guarimbas », il faut à l’extrême droite des cadavres pour émouvoir et mobiliser la communauté internationale. Le 18 avril, la veille de « la mère de toutes les manifestations », organisée par l’opposition – à laquelle répondra d’ailleurs une « marche des marches » des chavistes dans le centre de Caracas –, Mark Toner, porte-parole du Département d’Etat américain, dénonça une « répression criminelle » et la « violation des droits humains » du pouvoir bolivarien. Car déjà, comme en 2014, le décompte macabre des victimes donne lieu à une manipulation de première catégorie.

Dès le 14 avril, huit morts étaient à déplorer – par définition attribués « à la répression ». Il s’avéra rapidement que l’un d’entre eux, Brayan Principal, a été tué par un groupe d’individus cagoulés qui a criblé de balles une lotissement « chaviste », la Ciudad Socialista Alí Primera, construite par le gouvernement de Maduro à Barquisimeto. Qu’un autre, le jeune Miguel Ángel Colmenares, à Caracas, ne manifestait pas, mais est tombé dans une embuscade de sujets qui l’ont dépouillé de son argent avant de l’assassiner. Qu’un autre encore, Oliver Villa Camargo, a été exécuté d’une balle dans la tête alors qu’il venait de tenter, en auto, de franchir une barricade. Que Ricarda de Lourdes González, 87 ans, n’est pas morte asphyxiée par les gaz lacrymogènes, mais, comme l’a précisé sa fille, parce que les « guarimberos » (manifestants) « ne nous ont pas laissé sortir quand – alors qu’elle était victime d’un accident cérébro-vasculaire – on a voulu l’emmener à la clinique Las Mercedes [9] ». Il s’agit là, non d’une liste exhaustive, mais de quelques cas.

Evoquant la mort d’un étudiant de 17 ans, Carlos Moreno, tué d’une balle dans la tête, à Caracas, le 19 avril, « par des motards qui ont tiré et lancé des gaz lacrymogènes », le « dévoyé spécial » de l’ex-quotidien français d’information Le Monde, Paulo Paranagua, précise (21 avril) : « Paola Ramirez Gomez, 23 ans, est morte en province, à San Cristobal, dans des circonstances similaires ». Que ses lecteurs le sachent : Paranagua ment. Initialement attribué à des « collectifs chavistes », accusés de tous les maux, il a été prouvé après enquête que le meurtre de cette jeune femme a été commis depuis le deuxième étage d’un immeuble, par les tirs d’un individu nommé Iván Aleisis Pernía, militant d’opposition arrêté et incarcéré depuis. Il est vrai que Paranagua n’en est pas à une imposture près : n’a-t-il pas reproduit, sans aucune prise de distance ni commentaire (15 avril), cette déclaration ahurissante de Julio Borges, l’un des principaux dirigeants de l’opposition : « Les groupes paramilitaires du Venezuela menacent la paix en Colombie. » Le premier réflexe est d’en rire. Le second est de ressortir de la poubelle, où on l’avait jeté, et de retourner contre lui, le prétentieux « Décodex » du Monde [10] : « Ce média diffuse régulièrement des fausses informations ou des émissions trompeuses. Restez vigilants ou cherchez d’autres sources plus fiables. Si possible, remontez à l’origine de l’information. »

Dans ce climat de violence exacerbée, on observe des excès de tous les côtés. Un mandat d’arrêt a ainsi été lancé contre quinze gardes nationaux présumés responsables du décès de Gruseny Antonio Canelón, à Cabudare, le 12 avril. De l’autre côté des barricades, des membres des forces de l’ordre tombent également, tel le sergent de la Garde nationale Neumar José Sanclemente Barrios, assassiné par arme à feu le 19 avril à San Antonio de los Altos. Huit membres des forces de l’ordre avaient d’ailleurs déjà été tués par balles en 2014, sans trop émouvoir les « observateurs » pour qui, semblerait-il, l’assassin d’un policier, sur les Champs-Elysées, à Paris, est un « terroriste » quand l’assassin d’un policier au Venezuela est « un manifestant pacifique »…

Dans des circonstances particulièrement confuses, et après l’appel à manifestations de dirigeants anti-chavistes, la mise à sac d’une dizaine de commerces du secteur populaire d’El Valle (Caracas) par de supposées bandes d’« affamés  », la nuit du 19 avril, s’est soldée par la mort de onze personnes (trois par armes à feu, huit électrocutées par un système de protection en tentant de dévaliser une boulangerie). Dans leur furie destructrice, les mêmes hordes, qu’on suppose manipulées, n’ont pas hésité à attaquer un hôpital de soins pédiatriques – au prétexte sans doute qu’il s’appelle « Hugo Chávez » –, obligeant en catastrophe à en évacuer 54 mères, enfants et nouveaux-nés. Dans un tel chaos, la manipulation de l’information devient un jeu d’enfant : « Les manifestations ont fait 20 morts en trois semaines  », peut-on lire ou entendre à peu près partout au même moment [11]. De quoi atteindre l’objectif recherché en faisant du Venezuela un « Etat failli ». Et, au passage, en utilisant la désinformation générale affectant ce pays, pour stigmatiser par la bande un homme politique – tel, lors du premier tour de la campagne présidentielle française, le candidat de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon. A cet égard, le 6/9 de France Inter, consacré au Venezuela le matin même du scrutin aura constitué un modèle de perfidie subliminale – sans doute sévèrement critiqué s’il existait en France un Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA).

Le 22 avril, à l’appel de l’opposition, des milliers de Vénézuéliens ont participé à une marche silencieuse en mémoire des victimes des manifestations du mois d’avril. Devant le siège de la Conférence épiscopale, tandis que le député Henry Ramos Allup déclarait qu’il s’agissait d’un hommage « à tous les morts, y compris aux victimes potentielles et éventuelles qu’il y aura sûrement les jours prochains », son « collègue » Freddy Guevara précisait que les manifestations à venir avaient pour objectif de « dévoiler le véritable visage du dictateur » en générant « l’ingouvernabilité [12 ». Des messages qui ont le mérite de la clarté. Sauf, manifestement, pour les médias.

 

NOTES

[1] http://www.medelu.org/Coup-dur-pour-la-fin-de-cycle-en

[2] Parti de l’ex-président Lucio Guttiérez, renversé par un soulèvement populaire le 20 avril 2005. Candidat du parti, Patricio Zuquilanda a obtenu 0,77 % des voix lors du premier tour de la présidentielle, le 19 février. Gutiérrez n’a pas été élu lors des législatives auxquelles il se présentait.

[3]  Ecuadorinmediato, Quito, 19 avril 2017.

[4]  BBC Mundo, Londres, 23 mars 2016.

[5]  El País, Madrid, 7 septembre 2016.

[6] Petrobras (propriété d’actionnaires privés ou institutionnels à 51 %) a attribué des marchés surfacturés à des entreprises de BTP, permettant ainsi le versement de pots-de-vin destinés à financer les partis politiques ou des politiciens corrompus. Odebrecht aurait arrosé de bakchichs des fonctionnaires et hommes politiques de douze pays d’Amérique latine pour y rafler des chantiers.

[7]  Haïti Libre, Port-au-Prince, 29 mars 2017.

[8] Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Mexique, Paraguay, Pérou et Uruguay.

[9]  El Universal, Caracas, 11 avril 2017.

[10] Outil censé, sur la Toile, aider les internautes à trier les vraies des fausses informations en stigmatisant les sites « mal pensants ».

[11]  Le Monde, France Info, CNews, LCI, La Dépêche, Presse Océan, La Libre Belgique, etc., du 21 au 23 avril 2017.

[12]  Alba Ciudad, Caracas, 22 avril 2017.

 

URL de cet article : http://www.medelu.org/Guerre-sournoise-en-Equateur

 

L’addition

« Dépêché à Caracas pour cause de campagne présidentielle en France ? » s’écria le vieux Petkoff, amusé du paradoxe qui ramenait son vieil ami « le doctor Paulo » sous les lambris viscontiens du Four Seasons. Le cinéphile devenu journaliste s’efforça de rire, fermant un œil complice pour l’abrazo. Au fond de lui-même il était d’une humeur massacrante. Certes, le laptop posé sur le couvre-lit moiré l’avait rasséréné. Paris publiait in extenso son article sur les morts au Venezuela et sur la marche de la droite jusqu’à la Conférence épiscopale, la « marche du silence en mémoire des tombés », un titre qui serait aussitôt copié/collé à l’infini sur une myriade de sites et de tweets. Et le président de Voluntad Popular lui avait répété que Le Monde jouait un rôle muy, muy importante, si si hermano, dans l’offensive finale contre le régime.

Mais au-delà des abrazos effusifs, Paulo Paranagua le sentait, quelque chose n’allait pas. Au déjeuner il avait failli prétexter un appel urgent tant l’irritaient les litanies de Maria Candela, coprésidente de l’ONG des droits humains Libertad Segura. « Chaque matin je me réveille avec le même pays que la veille et un terrain de golf qui brûle mais Maduro est toujours là il voudrait démissionner mais ce sont les autres chavistes qui ne le laissent pas faire et je ne comprends pas puisque les sous-marins nord-américains sont partis il y a deux jours de Panama pourquoi rien ne bouge nous n’avons personne de sérieux dans nos rangs et figurez-vous qu’hier des jeunes d’un barrage ont stoppé ma voiture et m’ont obligée à baisser la fenêtre j’ai dû leur montrer mon masque d’anonymous je leur ai dit moi aussi je viens d’Altamira moi aussi je travaille, on est du même bord vous savez ? j’ai dû leur filer une bouteille de rhum pour qu’il me laissent passer… ces malandros (voyous)». Le soir il interrogea des amis de Primero Justicia sur ces militants d’extrême droite qui agressaient jusqu’aux médias amis comme Globovision, Venevision ou Televen (1), mais la réponse l’avait frustré : « unos loquitos » (des fous).

Le 19 avril, alors que tous lui promettaient la fin du régime avec le même fébrilité que l’an passé à Marie Delcas volant pour l’occasion de Bogota à Caracas, le froid nocturne de l’échec avait dégrisé les militants qui avaient inondé Twitter de leur rage contre le président de l’Assemblée Nationale – revenu très souriant de Washington. « Et ta promesse de faire tomber Maduro, tu l’as oubliée ?». Même la pluie avait trahi en faveur des chavistes en éteignant un à un les incendies allumés dans les villes principales du pays. Des dirigeants de la droite lui avaient avoué – off the record Paulo, off the record ! – leur lassitude face à une extrême droite qui jouait en solitaire, les remplaçait dans les réunions à l’ « ambassade » et qui le 20 avril, avait payé la pègre d’El Valle pour mettre à sac des commerces. L’affaire avait mal tourné, avec onze personnes électrocutées en pillant une boulangerie. Mais « le doctor Paulo » avait promis de s’en tenir a la règle établie : tout mort est un mort du régime. Et nul besoin de s’étendre sur l’assaut nocturne, mené trois heures durant, contre une maternité de Caracas. A ces heures aucun taxi ne se serait risqué à sortir de l’Est cossu de la capitale pour qu’il aille interviewer les mères des barrios évacuées de justesse, leurs bébés dans les bras (2). Quant à la critique de l’UNICEF sur ceux qui détruisaient des centres de santé et des écoles (3), elle restait trop générale pour qu’à l’extérieur on en saisisse la couleur.

Ce soir il se sentait un peu fatigué. Comment expliquer à Petkoff qui le relançait sur son répondeur, qu’une interview de lui dans le Monde l’obligerait a démentir un article antérieur où il annonçait la fermeture par « le régime » de son journal, le dernier titre indépendant du Venezuela ? Alors que chaque matin une édition toute fraîche de Tal Cual le narguait au kiosque du bar ?

Avant de se coucher il écouta encore à la télévision le dirigeant de la droite Henry Ramos Allup déclarer que la marche en l’honneur des morts valait aussi pour les « víctimas potenciales y eventuales » des jours prochains et son « collègue » Freddy Guevara préciser que les manifestations à venir avaient pour objectif de « dévoiler le véritable visage du dictateur » en générant « l’ingouvernabilité (4). Il avait fait ses calculs. En comptabilisant tous ces morts on arrivait au chiffre de vingt et dès lundi, les violences reprendraient. Tenir, tenir jusqu’au dimanche soir murmura-t-il en français en glissant un pourboire dans la main du serveur à la bouteille de Westland qui feignait de relire l’addition.

Thierry Deronne, Venezuela, avril 2017

 

Notes

  1. albaciudad.org/2017/04/opositores-agreden-a-periodistas-de-medios-privados-globovision-televen-y-venevision-videos
  2. http://misionverdad.com/la-guerra-en-Venezuela/ataque-a-hospital-materno-hugo-chavez-es-un-crimen-de-guerra
  3. albaciudad.org/2017/04/unicef-llama-a-venezolanos-respetar-escuelas-y-centros-de-salud-y-proteger-a-los-ninos
  4. http://albaciudad.org/2017/04/ramos-allup-predice-victimas-potenciales-y-eventuales-que-seguramente-habra-en-los-proximos-dias-video/

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2yA

Comment redescendre du lierre de Mr. Bourdin et cultiver notre propre jardin

il y a un an, Nicolas Maduro organisait déjà des « auto-coups d’Etat »… à Madrid.

De mai à juillet 2016, les médias espagnols firent de la « dictature bolivarienne » un thème central de la campagne électorale. Passé le scrutin, ils n’en ont pratiquement plus parlé (1). C’est pour la même raison que les médias français dominants, dont les mensonges sur le Venezuela rempliraient plusieurs bibliothèques, redoublent d’ardeur dans une campagne présidentielle où la plus-value de 18 ans de désinformation quotidienne revêt un intérêt très particulier…

Ainsi, le 19 avril 2017, on nous annonce « deux nouvelles victimes lors de manifestations anti-Maduro ». Le lendemain matin, un animateur de radio (Jean-Jacques Bourdin) oblige un candidat à la présidence de la République  (Jean-Luc Mélenchon) à condamner les « violences d’Etat au Venezuela comme au Bahrein, partout ». Ce qui est intéressant ici, c’est que ni Mr. Mélenchon, alors qu’il n’est encore que candidat, ni ses sympathisants, ne peuvent répondre autre chose. Est-il possible de garder un rapport serein, détaché, au réel dans un champ médiatique univoque ? Même pour le plus formé des militants, la quantité de mensonges devient vérité. En Espagne, Podemos a dû baisser la tête et prendre ses distances avec la révolution bolivarienne, par peur de perdre des voix.

En ce qui concerne le Venezuela, la réalité invite pourtant à la prudence.

Selon des membres de la famille du jeune Carlos Moreno (17 ans), frappé d’une balle à la tête par un franc-tireur à Caracas, l’adolescent ne participait à aucune manifestation et se rendait a un tournoi sportif. Quant à la deuxième victime, Paola Rodríguez (22 ans), tuée d’un coup de feu à San Cristobal, son assassin a été rapidement arrêté par les autorités : il s’agit d’un militant d’opposition (2). Notons que les médias passent sous silence l’agression de policiers ce même 19 avril à Chacaïto (Caracas) ou l’assassinat par des terroristes d’extrême droite d’un garde national qui participait au déploiement d’un cordon de sécurité a San Antonio de los Altos. (3) Ils taisent également l’arrestation rapide et la mise en examen de deux policiers pour le meurtre du militant de l’opposition Daniel Queliz (20 ans) le 10 avril dans l’État de Carabobo (4).

Pourquoi la majorité des victimes des violences de la droite organisées ces quatre dernières années appartiennent-elles aux forces de l’ordre ou à la militance bolivarienne ? Tout simplement parce qu’il ne s’agit pas, pas plus que dans le Chili de 1973, d’une « répression d’État » mais de la résistance, depuis des années, d’un gouvernement de gauche à une vaste stratégie de déstabilisation économique (création de pénuries par le secteur privé très majoritaire dans l’économie), politique (violences de la droite avec l’appui de l’OEA depuis Washington et du réseau paramilitaire colombien) et médiatique (en France, des médias comme Libération, Le Monde, Le Figaro et même des sites supposés « alternatifs » comme Mediapart ont transformé une démocratie participative en autocratie répressive).

Cette opération conjointe des forces économique, politique et médiatique avait déjà eu lieu en avril 2002 lors du coup d’État contre le président Chavez mené par le MEDEF vénézuélien, les médias privés et des militaires de droite. Fait unique dans l’histoire contemporaine, la population défit ce coup d’État en 48 heures et ramena au pouvoir le président élu. La mort de Hugo Chavez a rendu a l’Empire l’espoir d’en finir avec le fer de lance de l’unité latino-américaine et de récupérer une fois pour toutes ses immenses réserves pétrolières.

En vivant au Nicaragua dans les années 80  j’avais observé le même phénomène : les médias européens faisaient campagne non pas parce que la révolution sandiniste fût totalitaire, mais pour qu’elle le devienne et pour que cet épouvantail serve d’avertissement aux citoyens tentés de suivre la même voie dans le reste du monde (5).

Les médias, gardiens de la caverne de Platon

Imaginons une seconde qu’un candidat authentiquement de gauche remporte des élections présidentielles en France. La pression médiatique qui s’abattrait sur son gouvernement l’obligerait à consacrer une part importante de son temps et de son énergie à répondre aux accusations de totalitarisme, à louvoyer, voire à reculer. A l’extérieur de ce pays les populations informées par ces médias finiraient par croire qu’en France la démocratie est menacée parce qu’un homme fort y a « pris le pouvoir ».

La grande victoire de la désinformation quotidienne via la propriété transnationale des groupes de communication, c’est l’occultation d’expériences qui permettraient l’identification citoyenne et de nourrir d’autres processus de démocratie participative. “Le pouvoir ne souhaite pas que les gens comprennent qu’ils peuvent provoquer des changements.” (Noam Chomsky). Même les médias dits alternatifs parlent très peu des expériences communales du Venezuela et du droit a la critique populaire exercée par les médias associatifs, des difficultés à faire en sorte que les citoyens assument leur pouvoir de contrôler des budgets participatifs, de créer une économie coopérative, d’organiser la production des médias associatifs, ou d’affronter la dépolitisation de la jeunesse. De cette manière le peuple vénézuélien lui-même disparaît, remplacé par les images des manifestations de la droite ou par les marqueurs personnalistes (leader politiques). C’est pourquoi on n’ose pas associer le mot « Venezuela » au mot « démocratie ».

En jouant au court terme médiatique plutôt que de réfléchir à comment démocratiser la propriété des médias et à comment former massivement les citoyens à un nouveau paradigme de production de l’information, la gauche occidentale a fortement hypothéqué la possibilité d’appliquer son programme. Pourquoi cette cécité, depuis si longtemps, face a un enjeu aussi central, vital, stratégique ? En Argentine avant que le président néo-libéral Mauricio Macri ne la déroge, la loi équilibrait la propriété des médias (comme aujourd’hui encore en Bolivie et en Équateur) : « 33 % au secteur public, 33 % au secteur privé et 33 % au secteur associatif ». Bien sûr toute réforme de ce type sera immédiatement combattue par les grands groupes privés, comme ce fut le cas dans les trois pays mentionnés, en tant qu’« atteinte à la liberté d’expression » (6).

Mais à l’ère où la gouvernance mondiale s’exerce via ces transnationales de la communication, est-il possible de mettre en oeuvre un programme de transformation sociale sans commencer par instaurer un véritable pluralisme de la propriété des médias ? (7)

Thierry Deronne, Venezuela, 20 avril 2017

Notes :

  1. Source : http://albaciudad.org/2016/07/la-prensa-espanola-se-olvida-de-venezuela-despues-de-las-elecciones-graficos/
  2. http://www.correodelorinoco.gob.ve/autor-material-del-asesinato-de-paola-ramirez-en-tachira-es-militante-de-vente-venezuela/
  3. Sur cette même ligne d ‘imputation de victimes mortelles au « régime de Maduro », lire : « Brayan avait 14 ans : la droite lui a pris le bateau, la mer » http://wp.me/p2ahp2-2xw
  4. Lire https://venezuelanalysis.com/news/13059
  5. Battus lors des élections de 1990, rappelés par les urnes en 2006 et réélus depuis, les sandinistes poursuivent leur programme de sortie de la pauvreté. L’opération « Nicaragua totalitaire » menée par Le Monde ou Libération dans les années 80 était aussi vide que leur campagne sur la « dictature bolivarienne ».
  6. C’est, selon la loi, une des obligations du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) : la loi francaise n° 86-1067 du 30 septembre 1986 modifiée et complétée, relative à la liberté de communication dit (et qu’on aimerait voir appliquer) : ARTICLE 29 : … Le CSA veille, sur l’ensemble du territoire, à ce qu’une part suffisante des ressources en fréquences soit attribuée aux services édités par une association et accomplissant une mission de communication sociale de proximité, entendue comme le fait de favoriser les échanges entre les groupes sociaux et culturels, l’expression des différents courants socioculturels, le soutien au développement local, la protection de l’environnement ou la lutte contre l’exclusion…
  7. Sur ce thème, lire : « Thomas Cluzel, ou l’interdiction d’informer sur France-Culture« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/12/thomas-cluzel-ou-linterdiction-dinformer-sur-france-culture/

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Brayan avait 14 ans : la droite lui a pris le bateau, la mer

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Un bateau. Un grand. Il l’a collé sur le carton et a écrit à côté : “Appartenir à la marine”. A côté du bateau, un enfant joue au football. Ces deux images font partie du “Projet de vie » que Brayan s’est fixé au collège, deux ans avant que l’atteignent les balles d’un groupe d’extrême droite dans l’État de Lara.

Il voulait être dans ce bateau quand il serait grand mais aussi dans un sous-marin, car les marins disait-il « passent beaucoup de temps sous la mer, pour chercher”. Sa mère, Marbelys Giménez, le raconte et dit aussi que Brayan était très bon dessinateur : depuis le jour de son entrée au lycée il ne créait pas seulement des images mais aussi des œuvres basées sur les objets du quotidien.

Katherine Castrillo

Un reportage de Katherine Castrillo

Brayan était l’aîné de cinq enfants et avant le 11 avril 2017 ses jours se passaient de manière normale : le matin il allait étudier et l’après-midi, au retour, sortait dans la rue pour aider sa mère à vendre des chips de babane à cuire, des haricots cuits et des pois cajuns. Tous les jours jusqu’à sept heures du soir. Si son grand-père avait besoin d’aide pour mener une démarche il était toujours disposé à l’accompagner parce qu’il était solidaire et très joyeux, aux dire de ses amis. Il aidait en tout ce qu’il pouvait sans négliger les matches de football, ni les jeux avec ses trois sœurs et son frère cadet.

“Sacrebleu ! Cet enfant avait tellement d’amis” se souvient Marbelys, “il a conquis la tendresse de tout le monde, d’enfants, de personnes adultes. Il était très serviable, très beau, sympathique”. Un jour il a écrit : « j’aime aider mes parents. Je n’aime pas me quereller avec les autres et j’aime avoir beaucoup d’amis”.

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Marbelys Giménez, Mère de Brayan, et ses quatre enfants

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Brayan vivait avec sa mère et ses frères et ses sœurs dans la Ville Socialista Alí Primera, une résidence développée grâce aux politiques de logement du gouvernement bolivarien. Au début du mois d’avril 2017 quelques groupes d’opposition sont sortis dans la rue pour imiter les violences de 2014 : brûler des ordures et des pneus, monter des barricades avec des ruines, répandre de l’huile pour faire chuter les motards. Juste en face de la Ciudad Socialista Alí Primera se trouve le complexe de maisons “Hacienda Yucatán” dont les habitants sont en majorité de droite. On pense que c’est de là que la nuit du 11 avril sont sortis les agresseurs qui ont attaqué la résidence Ali Primera.

A 9 heures du soir Brayan est sorti acheter des empanadas. Dehors, depuis les premières heures de la journée,  un commando d’extrême droite voulait entrer par la force dans la communauté, incendier des bonbonnes de gaz. “Nous ne les avons pas laissés faire”, cuenta Marbelys. C’est à ce moment que depuis les immeubles de Yucatán ils ont commencé à tirer sur les habitants désarmés qui cherchaient à protéger l’entrée de leurs maisons. “Pendant qu’ils nous tiraient dessus, nous nous sommes défendus avec des pierres, jusqu’à ce que nous n’en puissions plus et nous nous sommes mis à courir vers l’intérieur” , a confié Normelys Pérez au collectif de communication populaire Voces Urgentes. Avec elle se trouvait Brayan, deux balles l’avaient atteint. “Ne me laissez-pas mourir » leur a-t-il demandé. Dehors les tirs continuaient.

***

Immédiatement les dirigeants de l’opposition commencèrent leur travail dans les réseaux sociaux. María Corina Machado assura que Bryan avait été victime du « régime » et qu’en outre il faisait partie des jeunes qui manifestaient, de ceux qui  “ont grandi en dictature et réclament la liberté”. Et sur les comptes twitters de leurs abonnés d’opposition la version fut : “Brayan Principal fut assassiné par les « collectifs chavistes”. Brayan, rien qu’un nom pour demander l’intervention étrangère.

Brayan, pour la droite, n’est rien qu’un nom, une répétition vide, à retwitter. Quasi une célébration pour justifier n’importe quelle attaque du dehors qui l’aide à mettre fin à la “dictature”.

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monde2Que savent-ils de Brayan ? Il n’avait que huit mois que son père était décédé d’un arrêt respiratoire, ce qui l’avait rapproché davantage de sa mère, il était devenu son appui principal, son ami : “Si je ne pouvais y aller moi-même, il emportait ses frères au collège. Nous allions à la rivière. Nous étions toujours ensemble les cinq”.

Que savent-ils de Brayan ? : “C’était un enfant très charismatique. Nous jouions football depuis que nous nous sommes connus. Il y a deux ans j’ai emménagé ici et ce fut un des premiers amis que j’ai eus. Ce qui va me plus le manquer de lui c’est la joie” dit son ami Yankevin Rivas. Il se tait, cherche ses mots et dit au bout d’un moment : “Il était tellement de choses : je ne sais quoi dire, je n’ai pas de mots pour l’expliquer”.

Brayan, que l’opposition veut transformer en martyr tout en responsabilisant de manière absurde les « collectifs chavistes », des personnes qui étaient sa famille, ses voisins, la communauté dans laquelle il a grandi, alors que tous savent parfaitement d’où sont venus les tirs : “L’opposition et ses leaders ne reculent pas devant le sang. Ils ne mesurent pas s’il y a des enfants, ils veulent effrayer le peuple. Pour cela je lance un appel pour la paix. Que prenne fin ce terrorisme qu’a causé l’opposition, parce que ce que cela génère sont ces blessés et des morts”, demande Marbelys, sa mère.

***

Le suspect des tirs qui ont atteint Brayan dans le dos est en fuite. Des organismes de l’État ont déployé une enquête pour le retrouver ainsi que d’autres personnes impliquées. Marbelys remercie le président Nicolás Maduro d’avoir envoyé de l’aide à toutes les victimes des violences. “Ce que je veux, c’est que cesse cette guerre. On ne me rendra pas mon fils. Tout ce que je demande est qu’on protège nos enfants parce que la droite est sans limites, ils vont contre les chavistes et rien ne leur importe”.

Brayan était, disions-nous, un excellent dessinateur : pour une exposition au collège il avait dessiné un gilet pare-balles. Quelques mois plus tard les balles l’ont atteint avant la mer, les bateaux et les sous-marins.

Texte: Katherine Castrillo / Contacto: @ktikok

Photo : Marbelys Giménez

Source : http://laculturanuestra.com/conoce-a-brayan-solo-14-anos-cuando-la-derecha-le-quito-la-vida-el-mar/

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Les communes ont-elle encore un avenir ?

Les communes ressemblent à un mythe, et se résument à une stratégie ramassée tout entière dans une consigne finalement stérile. Quand on leur reconnaît une existence, c’est toujours dans un  ailleurs: les communes des Llanos (plaines de l’Ouest), celles de la montagne de Lara ou de Portuguesa, toutes paysannes ; c’est quelque chose de loin, d’héroïque, de presque romantique, et qui n’a surtout rien à voir avec la réalité des grandes villes, en particulier Caracas. Des communes ici, dans la capitale ? Impossible, trop risqué…

Qu’est-ce qu’une commune ? Dit autrement : qu’est-ce que ça devrait être au regard du projet politique ? Avant tout c’est plus que la somme des procédures légales ; plus que des réunions de conseils communaux, plus que l’élaboration et le vote de la charte fondatrice de la commune naissante, plus que la mise en œuvre du parlement, de la banque, des conseils techniques, de l’économie et des contrepouvoirs communaux : tout ça c’est la structure formelle, indispensable certes mais insuffisante à nous révéler si, en son sein, il y a ce que Chavez appelait « l’esprit de la commune ».

Ce qui compte avant tout, c’est la participation de la communauté. Sans elle il n’y a pas de démocratie radicale soutenable, ni de processus novateur générateur de richesses. La communauté ne se résume pas à l’assemblée des citoyens délégués aux différentes tâches communales. La commune ne se réduit pas à ses porte-paroles. Elle est -ou devrait être- le gouvernement d’une communauté organisée, qui décide et exécute des politiques dans chacun des domaines de la vie locale : le sport, la santé, l’alimentation, la sécurité, la communication, l’économie, le transport, etc… . Et tout cela sous-tendu par une stratégie qui vise à tisser un réseau national communal et non pas à se développer isolément -conformément cette idée désuète des années 90 sur la construction du socialisme dans un seul endroit-

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Existe-t-il dans le pays des communes avec ces particularités ? Combien parmi les 1730 ressemblent au modèle de société souhaité ? Les deux tiers, la moitié, le tiers ? Difficile de savoir. Les indicateurs évaluent des structures , notamment pour savoir s’il existe ou non tous les organes autogestionnaires dument constitués. Mais ils ne photographient pas le niveau de participation, l’implication de la communauté, le rapport aux autres conseils communaux et au parlement communal par exemple. Car pour mieux connaître et mesurer cette réalité, il faut être immergé dans les territoires, il faut partager, démystifier, comprendre les différents moments de l’organisation populaire.

De la même façon qu’il n’existe pas de sujet idéal ou pur, il n’y a pas non plus de processus sociaux exempts de contradictions, de hauts et de bas. La même commune qui a un moment donné a pu avoir un très haut niveau de participation, peut le perdre à un autre moment et vice-versa. Les communes sont insérées dans une réalité faite de superposition de coups, de doutes, de résistances ; actuellement elles sont dans une étape marquée par la logique du repli ; comme l’explique Rodolfo Walsh : « Les masses ne se replient pas vers le vide, mais plutôt vers des terrains difficiles mais connus, vers des opinions dominantes, des pratiques routinières, en bref vers leur propre histoire, leurs propres culture et psychologie, dit autrement vers les composants essentiels de leur identité sociale et politique. »

Le repli sur soi -si l’on veut bien admettre que l’on est actuellement dans cette tendance- ne consiste pas en la construction d’ une entreprise en propriété collective, mais en un processus mercantile bassement lucratif. Les gens recherchent-ils des solutions dans le modèle socialiste en construction, ou dans le cadre de la logique du marché avec l’exemple de la rente pétrolière dans la mire? Comme prévu, le plus grand nombre de communes ont opté pour un repli du 2e type. En particulier dans les villes, beaucoup plus exposées à la culture capitaliste, à la logique spéculative, au consumérisme et à l’individualisme. Mais certains autres n’ont pas opéré de repli : elles ont opté pour une des organisations élaborées tout au long des années de processus chaviste.

Comprendre ces étapes est la clé pour analyser le processus communal, et donner des perspectives aux forces populaires. Rien ne nait du vide.

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Une autocritique : nous n’avons pas su jusqu’à maintenant imposer le thème des communes dans les discussions. On ne débat pas de ce thème, il ne figure pas à l’agenda militant ni de l’opinion publique. On peut en rejeter la faute sur la position gouvernementale qui l’a effacé du discours pour ne se concentrer que sur les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs). Il n’y a pas de hasard, et rien n’est innocent en politique. Il est cependant malhonnête d’accuser les autres sans assumer ses propres lacunes. Pourquoi n’avons-nous pas « communalisé » le débat ? Le mouvement populaire ne s’est-il pas attelé à la tâche de construction des communes, et n’a-t-il pas parié sur le moyen terme en le faisant ? Il semble qu’à Caracas ce ne soit pas le cas ; avant tout il serait bon de définir ce qu’est le mouvement populaire.

Il existe 44 communes enregistrées dans la municipalité Libertador. Il est difficile de savoir à quel niveau en est la participation citoyenne et quelle est leur capacité productive. Ce dernier point est fondamental et le constat sans appel : une commune qui ne produit pas est difficilement viable à terme. Elle doit pouvoir générer du travail et un excédent de ressources . C’est dans les zones rurales que cela apparaît avec le plus d’évidence car il y a des besoins en engrais, semences, camions, routes, centres de stockage, points de vente. Dans ces territoires le développement communal de la force productive est une réalité.

Dans les villes le panorama est plus complexe. Déjà à cause des contraintes liées à l’espace physique dans lequel doit opérer une entreprise de propriété sociale, ensuite en raisons des objectifs à définir. Il s’agit de bâtir une production sociale dans un contexte d’économie de guerre : boulangerie, textile, café, tourisme, marché, collecte des déchets ? Les débats institutionnels – « il manque tellement de projets pour l’avenir »- se résument en urgences improvisées et au final en impuissance. Il nous faut des avancées, des victoires quotidiennes qui dessinent une stratégie.

C’est difficile et il ne peut pas en être autrement. En particulier quand le processus communal se trouve confronté à un activité économique en récession d’abord, à une intensification de la politique clientéliste via les CLAP -Maduro lui-même dénonce ce travers- ensuite, et enfin à l’entrisme de militants de droite. Ce dernier aspect était prévisible. Le premier est plus complexe car il résulte de la tension interne au chavisme : « tout le pouvoir aux CLAPs » est un en soi déni du processus communal. Il en irait autrement si le PSUV pariait sur la pouvoir des communes plutôt que de les voir telle une menace à endiguer. Il aurait, à travers elles, la possibilité de récupérer la légitimité perdue, de construire des leadeurships authentiques et de recomposer les forces populaires. Je parle depuis la réalité des territoires communaux dans lesquels nous militons, depuis celle que je connais à travers le pays ou grâce aux informations qui me parviennent des autres communes.

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Une hypothèse très probable est à examiner : si le chavisme perd le pouvoir politique, à partir de quoi se fera la résistance? En tout cas, pas à partir des CLAPs, ni des ministères, ni des vice-présidences diverses, ni à partir de l’appareil logistique visant à mobiliser les gens. Il est encore temps d’accumuler de l’expérience et des victoires, et dans le domaine d’une transition au socialisme, et dans celui de l’affrontement avec un gouvernement de droite qui appliquerait frontalement des ajustements néolibéraux et une politique de répression sélective et/ou massive. Les communes portent en elle la réponse à ces 2 options.

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Lors de la construction des communes, on constate une bonne participation aux divers ateliers de travail. Malgré les reflux et désillusions, le citoyen du quartier est malgré tout bien disposé et contribue à la bonne dynamique du projet communal. Mais il est orphelin : si on met de côté l’exécution des mots d’ordre et les manifestations organisées, qu’est-ce que le chavisme a à lui proposer d’autre ? Un constat : on ne peut pas faire de la politique en dehors de la demande essentielle, celle qui réunit des centaines de personnes en quelques minutes à peine : la nourriture. Pour cela il existe les CLAP. C’est un des points cruciaux, et il faut y répondre, même s’il est compliqué de présenter un panier de victuailles comme une victoire politique, si tant est que c’en est une…

Les communes sont capables de garantir les marchés hebdomadaires de fruits, légumes, viandes et poissons. C’est vrai dans plusieurs régions du pays, et même à Caracas. C’est une réponse concrète à un besoin réel. Mais est-ce seulement la nourriture qui manque ? Est-ce que tout se résume finalement à ça ? Que demande la jeunesse dans nos territoires ? Il y a par exemple des demandes de formation politique, d’instruments concrets pour lutter au niveau des communes, des moyens de communication…

Il y a encore des possibilités de consolider ou créer de nouvelles communes. C’est encore le moment pour mobiliser des bras, les intelligences et les volontés sur cette tâche stratégique. C’est semble-t-il le lieu où doit se construire le rapport de forces au sein du chavisme, où l’engagement socialiste doit être la raison d’être du processus, où on doit tout miser sur la recomposition d’une éthique ; bref c’est le lieu où il y a encore des réseaux qui résistent au processus destructeur des liens de solidarité populaire généré par la guerre. Le citoyen de la commune veut aller plus loin. C’est quelque chose de palpable, et pas seulement dans la région des Llanos, de Lara ou de Portuguesa. Nous sommes face au défi de redonner du sens à la révolution, de réenclencher le processus qui a mis en avant le projet de société le plus avancé de ce siècle. Nous sommes obligés de gagner : dans l’hypothèse d’un retour au pouvoir de la droite, la cure d’opposition du chavisme ne lui permettra pas de résoudre ses contradictions, comme on a pu l’entendre. La politique n’est pas un jeu d’échecs car l’ennemi ne pardonne jamais.

Est-ce qu’investir le meilleur de nous-mêmes dans le processus communal permettra de redresser le cours actuel des choses ? Peut-être pas. Mais une chose est certaine : ne pas le faire ôte toute possibilité de victoire dans le présent et à l’avenir.

@Marco_Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/04/01/las-comunas-todavia-tienen-futuro/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

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Les surprises des sondages privés au Venezuela (avril 2017)

Caracas, 13 Avril 2017 – Selon un nouvelle étude publiée par l’institut privé de sondages vénézuélien Hinterlaces le soutien au Parti Socialiste Unifié (bolivarien) et à son allié de gauche le Pôle Patriotique est remonté à 35% – après avoir baissé à 27% en janvier. Cette étude indique que pour les vénézuéliens les partis chavistes restent la première option électorale malgré l’épuisement social dû à quatre ans de guerre économique.

Le soutien total aux six partis de la droite vénézuélienne atteint 29% : dont notamment 7% pour Accion Democratica (AD), 7% pour Voluntad Popular, 6% pour Primero Justicia (PJ), et 6% pour la plate-forme nationale de la droite Mesa de Unidad Democratica (MUD).

Cependant, un nombre significatif (36%) des vénézuéliens sondés déclarent ne se reconnaitre dans aucun parti, ce qui confirme la dépolitisation d’une bonne partie de la population.

Dans ses conclusions, la firme Hinterlaces explique que le PSUV “continue à être la principale force politique, sociale et culturelle du pays” alors qu’Accion Democratica et Voluntad Popular ont réussi « à se renforcer comme les principaux partis d’opposition, déplaçant Primero Justicia » (PJ).

A noter cependant que le soutien à Voluntad Popular est tombé à 8,6% en janvier, alors que celui d’Accion Democratica a augmenté d’1%.

Les analystes de Hinterlaces attribuent l’augmentation du score des deux partis d’opposition dans la MUD à la baisse de popularité du leader de Primero Justicia Henrique Capriles Radonski, à la suite de ses échecs répétés dans la stratégie suivie par l’opposition depuis 2013 (NdT : selon Hinterlaces, dès 2014, les destructions et la violence étaient majoritairement rejetées par les habitants des quartiers riches) et par sa croissante impopularité liée à sa gestion comme gouverneur de l’état de Miranda” (NdT : le Tribunal Suprême de Justice vient de rendre son verdict sur des faits de corruption qui entraînent l’inéligibilité de Capriles Radonsky pour 15 ans).

1580 personnes ont été interviewées dans le cadre de cette étude, avec une marge d’erreur de 2,5%.

Une autre étude menée par le think tank de centre-droit Datanalysis en mars 2017 indique une remontée de la popularité du président Nicolas Maduro à 24.1%, selon une information diffuséee par Torino Capital. Ce chiffre représente une augmentation de 6% par rapport à novembre 2016, et place Nicolas Maduro au-dessus d’autres présidents régionaux tels que le mexicain Enrique Peña Nieto (21%), le président brésilien de facto Michel Temer (10%), et la chilienne Michelle Bachelet (23%).

Par ailleurs, selon d’autres études récentes d’Hinterlaces, 76 % des vénézuéliens désapprouvent le principe d’une intervention externe pour faire partir le président Maduro. 87 % rejettent toute intervention militaire au Venezuela, tandis que 9 sur 10 des personnes interrogées rejettent les protestations violentes et les « guarimbas » (manifestations violentes contre le gouvernement avec blocage de routes). En outre, deux vénézuéliens sur trois ont une opinion défavorable de l’Organisation des États Américains basée à Washington (OAS).

De fait, les études de Hinterlaces révèlent que 84 % des vénézuéliens sont d’accord avec une médiation internationale qui puisse promouvoir le dialogue entre le gouvernement bolivarien et l’opposition.

83 % des vénézuéliens se prononcent en faveur du dialogue et 67 % pensent que la priorité de ce dialogue doit être la résolution des problèmes économiques.

Clairement la tendance générale des sondés s’inscrit dans l’espoir de la paix, de la stabilité et du progrès, la majorité souhaitant que s’instaure un climat de compromis, d’équilibre, et de conciliation.

Oscar Schemel président de l’Institut Hinterlaces (Venezuela)

Pour le président d’Hinterlaces Oscar Schemel, l’erreur de l’opposition est de persister à vouloir mener une politique insurrectionnelle (« la salida », « la sortie », politique visant à forcer le président Maduro à démissionner), avec appels à des organismes internationaux ou à d’autres pays à intervenir et à appliquer des sanctions contre le Venezuela, à vouloir faire pression pour que s’opère une rupture institutionnelle, à continuer à générer des violences dans la rue, à encourager un soulèvement militaire, à saboter la situation économique,  à rejeter un dialogue attendu par la population et à vouloir créer les conditions du renversement du gouvernement bolivarien.

Alors que l’ensemble de la population attend des réponses et des solutions, l’opposition ne propose d’autre projet que celui de « se débarrasser de Maduro ». Une erreur qui répète celle de l’époque de la présidence de Hugo Chavez. Il semble que pour l’extrême droite nationale et internationale la coexistence ou l’alternance politique n’entrent pas en ligne de compte, encore moins le consensus. Au contraire la stratégie privilégiée est de générer un chaos et une névrose dans la société vénézuélienne, détruire le chavisme, reconfigurer la culture nationale et populaire et imposer une désespérance. Et Schemel de conclure que l’opposition radicale échoue à comprendre que si elle peut affaiblir, éroder et délégitimer le gouvernement bolivarien dans des forums internationaux et dans les médias internationaux, elle ne pourra réussir par contre à créer les conditions nécessaires pour une (bonne) gouvernance et une stabilité.

Par Rachael Boothroyd-Rojas et Ryan Mallett-Outtrim pour Venezuelanalysis.com

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

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