Comment Trump proposa à Guaido une attaque militaire contre le Venezuela

Dans ses mémoires récemment publiées, l’ex-Secrétaire à la Défense (républicain), le lieutenant colonel Mark Esper (à gauche sur la photo) révèle les détails sur une attaque militaire envisagée contre le Venezuela et proposée par le président Trump lors d’une réunion à la Maison Blanche avec le putschiste vénézuélien d’extrême droite Juan Guaido.

Le 9 juin 2020, lors d’une réunion du Conseil National de Sécurité, Robert O’Brien, conseiller présidentiel, propose une attaque militaire contre le complexe de la raffinerie de Jose, dans l’est du Venezuela. C’est ce qu’explique Esper lui-même, qui était présent à la réunion.

L’objectif tactique était de paralyser l’économie pétrolière du Venezuela et, grâce au chaos et à la souffrance populaire, d’atteindre l’objectif stratégique : renverser le président Maduro et imposer Juan Guaidó comme président du Venezuela.

L’opération serait exécutée par une frappe aérienne sur le complexe pétrolier ou par un assaut amphibie avec des troupes spéciales de la marine des USA. Un acte de guerre conforme aux appels continus de Trump à une action militaire depuis 2017.

Le secrétaire d’État, M. Esper, le président des chefs d’état-major interarmées, M. Milley, et le directeur de la CIA, M. Haspel, ont considéré que l’attaque serait un acte de guerre contre-productif, car elle unirait le peuple pour défendre le président Maduro.

Photo : une des deux réunions de Guaido à la Maison Blanche, accompagné de ses alliés d’extrême droite Borges et Vecchio. Les vénézuéliens firent comprendre aux Etats-Uniens qu’ils serait bien que ceux-ci fassent le travail à leur place, à savoir qu’ils interviennent militairement pour éliminer Maduro.

Ce groupe n’a donc pas approuvé l’attaque militaire, préférant des attaques cybernétiques (sur les systèmes numériques de l’infrastructure économique) et des opérations clandestines soutenues par les USA mais exécutées par les forces de droite à l’intérieur du Venezuela.

Le général Milley a proposé en outre des opérations de guerre irrégulière (du type de la Contra au Nicaragua) exécutées par des mercenaires vénézuéliens formés en Colombie. Cette idée fut proposée à Guaidó plusieurs fois lors de la rencontre avec Trump à la Maison Blanche le 5 février 2020.

Ces cyberattaques/incursions eurent bien lieu (sabotages électriques, attaques depuis la Colombie, etc.). Le Washington Post publia in extenso un premier contrat signé quelques mois auparavant par le Juan Guaido avec des mercenaires états-uniens pour mener une attaque et assassiner Nicolas Maduro : https://www.washingtonpost.com/…/a86baff6-40fa-4116…/

La Colombie narco-paramilitaire est la base principale d’où partent les incursions armées contre le gouvernement du Venezuela. Plusieurs camps d’entraînement ont été créés à cette fin. La Colombie est occupée par 7 bases militaires états-uniennes. Elle est devenue en 2022 « l’Allié stratégique principal de l’OTAN » pour reprendre les termes récents de la Maison Blanche. Comme le rappelle le spécialiste de l’Amérique Latine Maurice Lemoine, c’est à Bruxelles, le 14 février 2022, et en présence du président Duque, que le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg déclare : « Nous avons échangé des points de vue sur l’approfondissement de la coopération entre la Russie et la Chine, et notamment sur leur soutien au régime répressif du Venezuela ».

A noter que la France a soutenu le putschiste Guaido (proche des paramilitaires et narcotrafiquants colombiens, aujourd’hui lâché par ses alliés d’extrême droite pour sa corruption extrême) dans ces tentatives de renverser un gouvernement élu. Photos : Juan Guaido à Paris (Macron, Le Drian) et avec l’ambassadeur Romain Nadal à Caracas.

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Souverainetés politique et alimentaire : le pari communard du Venezuela.

Ignorée par la gauche occidentale, la stratégie fondamentale de la révolution bolivarienne repose depuis 22 ans sur le retour dans le champ politique de la majorité sociale exclue par une élite coloniale. Cet objectif d’approfondir la démocratie vise à sortir d’un jeu politique faussé par l’interférence de pouvoirs non-élus (insurrections des secteurs putschistes d’extrême droite, lobbies et monopoles de l’économie privée, concentration capitaliste des médias, blocus, sanctions, sabotages, incursions paramilitaires et menaces de guerre des États-Unis et de leurs satellites européens et latino-américains, etc..). Cette volonté démocratique est palpable dans les témoignages des auto-gouvernements populaires qui se créent un peu partout sur le territoire.

Souverainetés politique et alimentaire : le pari communard du Venezuela.
Photo: Alcadio Lemus est un des parlementaires de la commune de Monte Sinaí. José Luis Pinto est enseignant et cultive des haricots et des avocats sur sa petite parcelle familiale. Il est parlementaire de Monte Sinaí. Ariaska Llovera est parlementaire de la commune. Maritza Solano est productrice de café, porte-parole du conseil communal de Peñas Blancas et parlementaire de la commune de Monte Sinaí. Luis González est communard, travaille au parc Guacamayal et s’occupe de la pépinière communale. Domingo Llovera dirige avec sa famille la chocolaterie Los Lloveras et fait partie de la commune. Llubidit Llovera est parlementaire communale et s’occupe des projets éducatifs. Luis Solórzano est producteur de fromage, porte-parole du conseil communal de Las Pichiguas et parlementaire communale. (Voces Urgentes).

Histoire et production

Les communard(e)s de la Comuna Monte Sinaí ont formé une jeune organisation qui s’efforce de développer la production communale et les relations sociales non marchandes. Le territoire de cette commune s’étend sur les États d’Anzoátegui et de Miranda, mais son épicentre se trouve dans la petite ville de Santa Bárbara, dans la vallée de Guanape. On y cultive le café, le cacao, les haricots noirs, divers tubercules et l’avocat. Comme les caféiers sont vieux et peu productifs, la commune a construit une pépinière pour faire pousser les nouveaux plants de café.

Maritza Solano : Ces terres d’altitude embrassent la commune de Rio Guanape, mais celle-ci était trop grande et s’est divisée en cinq communes plus petites. La nôtre est une commune jeune qui doit faire face à de nombreux défis. Par exemple, certaines personnes doivent marcher pendant des heures pour se rendre à la réunion hebdomadaire de Santa Bárbara, car les routes sont en mauvais état et il est difficile de se procurer de l’essence. Cependant, nos terres possèdent un énorme potentiel productif.

Alcadio Lemus : Le processus de formation de notre commune a commencé il y a environ un an. Depuis, nous avons travaillé très dur. Comme on dit, notre diamant est encore brut, mais la beauté du projet émerge. Notre parlement se réunit tous les mercredis, quoi qu’il arrive. C’est là que nous apportons nos idées, que nous débattons et que nous planifions.

Ariasca Llovera : Notre « commune mère » [la commune de Rio Guanape] était très grande, et ceux d’entre nous qui vivaient à Santa Bárbara devaient marcher des heures pour se rendre aux réunions. Ce n’était pas facile pour tout le monde. Aujourd’hui, certaines personnes peuvent faire un court trajet à pied, d’autres doivent encore marcher longtemps pour assister à une réunion.

Alcadio Lemus : Chávez a promu le pouvoir populaire. Son héritage est très important pour nous, nous travaillons dur pour organiser la commune à partir de la base. Nous sommes confrontés à de nombreux défis, mais nous avons le potentiel suffisant pour construire une commune solide. Ici, les gens travaillent dur mais la nature est généreuse. La principale culture de la région est le café. Historiquement, celui que nous cultivions était la variété régionale, mais nous sommes en train de passer au C27 [une nouvelle variété de café plus productive] avec l’aide de la CVC [la Corporation d’État Vénézuélienne du Café]. Ils nous aident à faire pousser des plants pour rénover nos petites parcelles, ce qui est très important car nos caféiers sont très vieux. Le cacao est également important ici, nous cultivons aussi l’ocumo (tubercule), l’igname, le manioc, les haricots noirs, les bananes plantains et les avocats. Il y a de petits producteurs de fromage dans la commune. Enfin, nous avons deux petites Unités de Production Familiale [UPF] : une usine de traitement du manioc et une usine de chocolat.

Lenin González : Notre commune a également un grand potentiel pour l’écotourisme. Notre principal atout est le parc Guacamayal, un parc municipal de loisirs abandonné pendant un certain temps mais qui est en train d’être récupéré grâce à une initiative conjointe du gouvernement local et de la commune.

Yuvidí Llovera : Nous pensons que notre commune va réussir, mais nous avons besoin de formation politique et technique pour progresser. Nous avons besoin d’ateliers pour mieux prendre soin de la nouvelle variété de café que la Corporation Vénézuélienne du Café introduit dans la région, et nous devons en apprendre davantage sur les processus administratifs qu’implique la construction d’une commune.

Photo : Café et cacao (Voces urgentes)

Sanctions des États-Unis : impacts sociaux et solutions locales

Luis Solórzano : En 2015, Barack Obama a publié un décret qui déclarait que le Venezuela constituait une « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité des États-Unis. » (sic). Avec les sanctions, la vie s’est détériorée très rapidement. Nous nous demandions : Qu’allons-nous faire ? Qu’allons-nous manger ? Comment allons-nous obtenir les médicaments pour notre mère ou notre tante ? Puis est venu le blocus pétrolier, qui est une politique véritablement criminelle. Pendant ces années, le CLAP [aide alimentaire mensuelle du gouvernement aux familles populaires] est devenu très important pour tout le monde, mais cet apport de nourriture n’était pas suffisant. Je connais des familles qui faisaient des repas avec de l’eau de riz et rien d’autre. Ces années ont été très dures !

José Luis Pinto : La situation est devenue très pénible vers 2018. Obtenir de l’essence était presque impossible, et nous ne pouvions plus transporter nos récoltes au marché. La santé dans la commune a commencé à se détériorer à peu près au même moment, certaines personnes sont mortes et d’autres ont quitté le pays. Ce furent des années vraiment difficiles, mais maintenant les choses vont un peu mieux.

Domingo Llovera : Pendant les années les plus difficiles du blocus, nous n’avions plus d’intrants agricoles comme l’urea, les engrais ou les pesticides.

Luis Solórzano : La production est tombée à zéro pendant un certain temps. Je vous le dis en connaissance de cause parce que je suis un enseignant, mais aussi agriculteur. Je cultive des haricots noirs, de l’igname, de l’ocumo et des avocats. Pendant ces années, je suis passé à une agriculture de subsistance. En plus, nous souffrons des impacts du changement climatique. Nous avons connu des périodes de pluies intenses suivies de longues sécheresses. Et la déforestation et l’agriculture sur brûlis assèchent de nombreuses sources d’eau. Les pauvres sont toujours les grands perdants… Mais nous avons gardé la force de nous organiser.

Maritza Solano : Depuis un certain temps, il est devenu très difficile de se procurer des pesticides et autres intrants agricoles. D’abord, il n’y en avait pas, puis les prix ont grimpé en flèche. Cela signifie que la production ici, dans les terres hautes de la Valle Guanape, est devenue essentiellement biologique. Nous avons également appris à faire du compost à partir de déchets organiques. Tout cela a des avantages – puisque nous ne sommes pas exposés aux produits agro-toxiques mais il ne faut pas romantiser. La production a chuté ces dernières années. L’agriculture biologique nécessite des connaissances, des formations et des ressources. L’État, à travers la Corporation Vénézuélienne du Café, nous a proposé des ateliers. Ils nous ont aidés à passer du café local à la variété C27, qui est meilleure, mais nous devons acquérir davantage de connaissances pour tirer le meilleur parti de nos nouveaux caféiers.

Luis Solórzano : Nous avons appris plusieurs choses pendant le blocus. Par exemple, en tant que pays, nous ne pouvons pas dépendre exclusivement de la rente pétrolière. Pour garder la tête hors de l’eau, notre seule option dans les zones rurales est de travailler collectivement. Aujourd’hui, nous faisons plus attention aux ressources : nous apprécions le soutien de la Corporation Vénézuélienne du Café, nous prenons soin de nos quelques outils et nous bénissons la commune – car s’y trouve la solution. Cependant, construire une commune dans un pays en état de siège n’est pas facile. Notre principal défi est qu’il s’agit d’une commune rurale sur un territoire très étendu. Une grande partie de la population est concentrée à Santa Bárbara, mais il y a des gens qui doivent marcher deux ou même trois heures pour se rendre à une réunion.

Photo : pépinière communale de café en haut ; pépinière de Maritza Solano en bas. (Voces Urgentes)

Pépinières de café

Lenin González : L’année dernière, nous avons obtenu le soutien de la Corporation Vénézuélienne du Café pour renouveler nos plants à Valle Guanape. Notre objectif est maintenant d’augmenter notre production, qui est très faible actuellement. Ici, dans le parc Guacamayal, nous avons une pépinière et nous avons récemment planté 32 kilos de graines de café C27. Elles sont en train de germer en ce moment.

Yosmel Díaz : Nous avons cinquante mille plantules dans la pépinière, mais notre objectif est de produire un million de plantes en 2022 pour remplir les collines de la commune. Cependant, nous ne voulons pas seulement faire pousser des plants de café ici ; nous voulons aussi faire pousser des plants de cacao.

Unités de production familiales

Lenin González : Nous avons deux UPF ici dans la commune : une usine de chocolat et une usine de gaufres de casabe. Toutes deux ont un grand potentiel. Les UPF font partie du système économique communal de Chávez. Elles intègrent le travail des familles qui possèdent leurs propres parcelles ou des moyens de production dans le projet communal.

William Flores : Nous plantons le manioc amer dans notre conuco [lopin traditionnel de culture intensive] et, dix mois plus tard, nous récoltons. Chaque jour, très tôt, nous transportons la récolte à l’usine de manioc amer, à dos d’âne. D’abord, nous pelons le manioc, puis nous le lavons et en extrayons le poison, nous le traitons [c’est le seul procédé mécanique] et nous le mettons à sécher au soleil. Pendant ce temps, ma femme ramasse du bois pour allumer le feu et préparer les galettes de manioc sur le budare [feuille de métal placée sur un feu ouvert]. Toute ma famille travaille à l’UPF : mon père, mon oncle et ma femme. Des enfants nous aident aussi à charger le manioc, à l’éplucher et à apporter de l’eau à l’usine. Nous nous levons tous à 3 heures du matin et nous travaillons jusqu’au coucher du soleil. C’est un travail difficile.

Domingo Llovera : Nous cultivons un bon cacao ici, il est évident que nous devrions produire du chocolat. En l’état actuel des choses, nous produisons des barres de chocolat et du cacao en poudre à petite échelle, mais nous espérons augmenter notre production. Il est important de dépasser la logique d’exporter nos matières premières et de générer des revenus pour la communauté avec des usines de transformation. Même une petite usine de chocolat fait la différence. Imaginez ce que ce serait si nous avions plusieurs usines ! C’est l’un de nos objectifs.

Troc communal

José Luis Pinto : Dans la montagne, entre producteurs, il y a une longue tradition de troc. Cette tradition a été ravivée pendant la crise : si j’ai du fromage et que j’ai besoin de manioc ou de café, je vais faire du troc avec mon voisin. Cela présente un avantage évident : nous échangeons en dehors des lois du marché. Nous pensons qu’en tant que commune, nous devons promouvoir le troc, notamment avec d’autres communes.

José Luis Pinto : Quand les choses sont devenues vraiment difficiles ici, notre production est tombée à presque rien : les gens produisaient juste pour leur subsistance et pour un troc à petite échelle. Cela nous a aussi obligés à diversifier notre production : maintenant nous produisons des bananes plantains et nous cultivons la canne à sucre pour faire du guarapo [jus de canne à sucre] avec lequel nous sucrons notre café. Les choses s’améliorent un peu, mais une partie importante de notre économie reste basée sur le troc. De temps en temps, nous apportons encore un sac de café en ville et l’échangeons contre un outil.

Photo : le parlement communal de Monte Sinaí se réunit tous les mercredis. (Voces Urgentes)

Alcadio Lemus : Nous avons un long chemin à parcourir parce que nous sommes une jeune commune – et une commune née dans le feu de la crise en plus ! Il y a beaucoup de facteurs défavorables. Néanmoins, nous gardons le projet de Chávez en tête et nous comprenons que la construction d’une commune est un effort collectif : il s’agit de défendre les biens communs. Telle nous le comprenons, une commune, c’est le peuple qui s’organise pour produire et satisfaire les besoins collectifs.

Luis Solórzano : Chávez a parlé de la nécessité de construire une nation souveraine. Quand il parlait de souveraineté, il ne faisait pas seulement référence à la souveraineté territoriale et politique. Il parlait aussi de la souveraineté alimentaire. Malheureusement, nous n’avons pas compris l’importance de sa conception : si nous avions intériorisé sa pensée, nous ne serions pas dans cette situation aujourd’hui, les choses auraient été différentes et moins douloureuses lorsque l’impérialisme états-unien allié à l’oligarchie locale ont conspiré pour renverser le gouvernement du président Maduro. Bien sûr, nous ne devons pas oublier que le gouvernement de Chávez était déjà assiégé en permanence : rappelez-vous le coup d’État, le sabotage du pétrole et les incursions paramilitaires. La crise nous a frappés durement, elle a également endommagé l’organisation de base : nous luttions tous pour survivre. Aujourd’hui, les choses reprennent, et nous avons bon espoir de faire en sorte que notre commune s’enracine et se développe.

Entretien réalisé par Cira Pascual Marquina et Chris Gilbert pour Venezuelanalysis

Photos : Voces Urgentes

Source : https://venezuelanalysis.com/interviews/15512

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/05/11/souverainetes-politique-et-alimentaire-le-pari-communard-du-venezuela/

« SUR », la monnaie souveraine imaginée par Lula : un anti-Euro, dans les pas de Chavez et de Keynes.

Par Pablo Giuliano, correspondant de TELAM au Brésil

Un temps écarté par 580 jours d’un emprisonnement basé sur des accusations fabriquées avec l’aide des États-Unis dans le but de faire gagner l’extrême droite, le candidat Lula est redevenu le favori des présidentielles. S’il est élu en octobre 2022, il envisage de créer une monnaie commune sud-américaine, baptisée SUR, qui réduirait le rôle du dollar dans le commerce régional tout en garantissant la souveraineté des monnaies nationales.

Hugo Chávez le premier avait préparé le terrain en lançant le SUCRE, destiné à renforcer la souveraineté, le commerce et et la coopération latino-américaines face au dollar. Cette nouvelle proposition de créer une monnaie unique pour l’Amérique du Sud vise à anticiper une « grande discussion » sur « le monde inauguré par les sanctions contre la Russie », a déclaré à Télam un membre de l’équipe économique de Lula. « Nous ne voulons pas que l’Amérique du Sud soit à nouveau un acteur secondaire dans la conception d’une nouvelle ingénierie monétaire internationale. Nous devons être prêts à disposer d’une force propre« . L’idée est différente de celle de l’euro, la monnaie commune de 19 pays de l’Union européenne (UE) qui a éliminé les monnaies nationales et qui dépend d’une seule Banque centrale européenne : dans le cas du SUR, la proposition est que chaque pays conserve sa monnaie nationale.

Le projet s’inspire de la proposition d’une monnaie internationale, le BANCOR, que l’économiste britannique John Maynard Keynes avait présentée aux puissances sur le point de gagner la Seconde Guerre mondiale lors de la conférence de Bretton Woods aux États-Unis en 1944, afin de surmonter les crises du précédent système d’étalon-or. Cette proposition avait été rejetée par la conférence qui a conçu les politiques économiques mondiales d’après-guerre : le dollar états-unien est devenu l’étalon monétaire international de référence, remplaçant la livre sterling et l’or.

À l’avant-garde de cette ingénierie financière que Lula proposera à ses voisins s’il remporte l’élection présidentielle du 2 octobre, on trouve Gabriel Galípolo, professeur à l’université fédérale de Rio de Janeiro et président entre 2017 et 2021 de la banque d’investissement FATOR, et l’ancien ministre de l’éducation Fernando Haddad, possible candidat au poste de gouverneur de São Paulo pour le Parti des Travailleurs. L’ancien ministre des affaires étrangères et ancien ministre de la défense, Celso Amorim, principale figure de proue de la politique étrangère de la campagne Lula 2022, soutient également cette idée.

Lula lui-même, lors de deux événements récents, a déclaré que la réduction de la dépendance au dollar et la création d’une monnaie sud-américaine faisaient partie de son programme, a fortiori depuis le scénario ouvert par la décision des États-Unis et de l’Union européenne (UE) de sanctionner la Russie pour avoir envahi l’Ukraine, en la retirant du système de paiement international (Swift).

En 2009, alors que Lula vivait son deuxième mandat avec une croissance et une popularité élevées, il avait tièdement proposé la création d’une monnaie pour les pays émergents BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), en même temps qu’il inaugurait avec l’Argentine, en 2008, le système de paiements en monnaies locales, qui se poursuit à ce jour mais avec une influence inférieure à 5% sur le commerce bilatéral.

Sur le projet

L’idée de SUR s’inspire davantage du projet de Keynes de créer un système international de compensation monétaire que du traité de Maastricht qui a forgé l’UE, où tous les pays ont renoncé à leur monnaie, dépendent d’une seule banque centrale et subissent des asymétries insurmontables, comme le cas de la puissante Allemagne qui exige des réformes économiques de la Grèce affaiblie, alors qu’ils sont pairs au sein du bloc.

Notre intention, a déclaré l’interlocuteur de Lula, est d’avoir une monnaie qui garantisse la souveraineté nationale de tous les pays. Il s’agit d’une proposition liée à celle de Keynes pour les relations entre les pays lorsqu’il a proposé une méthode de paiements internationaux appelée BANCOR. Pourquoi l’Argentine et le Brésil sont-ils conditionnés par la monnaie d’un pays tiers, sur laquelle nous n’avons aucun contrôle ?

À l’instar de la proposition de Keynes, l’émission de SUR s’accompagnerait de la création d’une autorité ou d’une institution monétaire supranationale où chaque pays du système ouvrirait un compte et apporterait un capital initial provenant de ses réserves internationales et de la balance commerciale des pays d’Amérique du Sud, afin que l’institution puisse simultanément financer des projets d’infrastructure, fonctionnant comme une banque de développement régional sans dépendre de prêts extérieurs ancrés au dollar.

Le taux de change entre les monnaies nationales et le SUR serait flottant et une chambre de compensation sud-américaine devrait être créée pour réduire les asymétries et empêcher le Brésil, première économie d’Amérique latine, d’entraîner ses pairs dans la dépendance.

Ce qui se prépare maintenant, a déclaré la source à TELAM, c’est une grande discussion sur la fragmentation possible de nouvelles monnaies qui pourraient émerger dans le monde inauguré par les sanctions contre la Russie. Nous ne voulons pas que d’autres construisent pendant que nous attendions ou que nous continuions à prendre des mesures telles que la modification des taux d’intérêt, en restant condamnés à réagir aux mouvements du dollar.

Pour les conseillers de Lula, l’idée du SUR est de créer un moyen de construire des institutions démocratiques internationales. « L’économie s’est mondialisée, mais les démocraties sont nationales, et c’est pourquoi nous devons créer des instances de consensus et de dialogue afin que la volonté démocratique puisse s’étendre à la sphère internationale« , a-t-il ajouté.

Ce que disent les spécialistes

Consulté par Télam, Marcio Pochmann, professeur à l’Université de Campinas (Unicamp), ancien directeur de l’Institut gouvernemental de recherche économique appliquée (IPEA) et actuel président de l’Institut Lula, a déclaré que « la monnaie telle que nous la connaissons disparaîtra probablement dans la décennie 2022« .

M. Pochmann, qui a précisé qu’il n’avait aucun lien avec le projet de monnaie régionale, a souligné que, grâce aux progrès technologiques, trois pour cent de la monnaie mondiale est actuellement constituée de papier. « Nous sommes dans un processus de numérisation des monnaies, des monnaies privées comme les crypto-monnaies, des expériences étatiques de crypto-monnaies qui sont alternatives dans des pays comme le Salvador, le Venezuela et l’Iran, qui fonctionnent de manière alternative parce qu’elles sont exclues du système Swift« , a expliqué Pochmann. Les sanctions contre la Russie ont provoqué, selon M. Pochmann, une « innovation critique à l’égard du dollar en montrant le rouble comme une monnaie à effet de levier sur les matières premières« .

M. Pochmann a souligné que la création d’une monnaie régionale telle que le SUR devrait s’inscrire dans un processus d’intégration plus large, citant par exemple l’Unasur, une organisation que Lula a déclaré vouloir relancer s’il remportait les élections du 2 octobre. « Défendre notre souveraineté latino-américaine, c’est défendre notre intégration, c’est renforcer à nouveau le MERCOSUR, l’UNASUR, la CELAC et les BRICS » a déclaré le candidat qui est entré officiellement en campagne le 7 mai pour battre l’extrême droitier Bolsonaro. Pour l’expert Pochmann, cette décennie doit être celle de la construction d’un nouvel étalon monétaire accéléré par l' »incertitude » de la situation russe.

« Le continent américain s’est constitué dans la perspective de l’eurocentrisme et il est clair que nous vivons un moment de dislocation du centre dynamique de l’Ouest vers l’Est, de l’Atlantique vers le Pacifique. À cela s’ajoute le grave problème du modèle de mondialisation piloté par les grandes sociétés multinationales« , a déclaré M. Pochmann, qui a souligné que la réindustrialisation doit être l’objectif à atteindre afin d’accroître le commerce de produits à valeur ajoutée.

Source : https://www.telam.com.ar/notas/202205/591902-moneda-unica-guerra-ucrania.html

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/05/09/sur-la-monnaie-souveraine-imaginee-par-lula-un-anti-euro-dans-les-pas-de-chavez-et-de-keynes/

La rébellion des coupeurs de canne : vies et voix de la Commune des « cinq forces »

Les communard(e)s de Cinco Fortalezas devant un champ de canne à sucre. (Voces Urgentes)

« Las Cinco Fortalezas de la Revolución Bolivariana » – « les cinq forces de la révolution bolivarienne« , tel est le nom complet d’une merveilleuse organisation communarde de l’est du Venezuela, dans le chef-lieu de Cumanacoa, où l’on cultive la canne à sucre. Dirigée principalement par des femmes, cette commune a connu une histoire de lutte intense. Elle s’est consolidée vers 2016, lorsqu’un groupe de travailleurs journaliers de la région a occupé les terres du propriétaire initial. Six ans plus tard, les communard(e)s se sont retrouvé(e)s pour une deuxième bataille, après qu’un homme d’affaires a escroqué les producteurs locaux en s’emparant de leurs récoltes sans paiement.

La récente escroquerie – ainsi que la crise et les sanctions occidentales – sont des obstacles importants sur la route, mais les communard(e)s de « Cinco Fortalezas » sont prêt(e)s à travailler dur et à se battre. Avec 57 hectares collectivisés consacrés à la culture de la canne à sucre et un engagement puissant en faveur de la communalisation de la vie, « Cinco Fortalezas » est appelé à devenir concrètement une sorte de vivier pour le socialisme. Dans la première partie de cet entretien, nous découvrons l’histoire récente de la commune et ses différentes entreprises de production communale. Dans la deuxième partie, les communards nous parleront de l’impact de la crise et du blocus sur leur vie, ainsi que des moyens créatifs qu’ils utilisent pour surmonter ces obstacles.

Yusmeli Domínguez est secrétaire du parlement communal et fait partie du conseil de planification du Bloc Productif la Esperanza. Oswaldo Noguera est porte-parole de la commune. Vanessa Pérez est parlementaire communale et fait partie de la direction nationale de l’Union Communarde. Wilfredo Enrique est membre du comité de planification de la commune de Cinco Fortalezas et dirige, avec sa compagne María Romero, le laboratoire Réseau Tilapia. José Luis Gamboa est un parlementaire communal. Carlos Andrade fait partie de la directive de l’association des producteurs de canne à sucre de la commune de Montes (Cumanacoa) et est porte-parole de la commune de Río San Juan. (Voces Urgentes)

Histoire récente

Cinco Fortalezas a beau être une commune relativement jeune, la rébellion des habitants de cette région s’ancre dans l’histoire longue. La commune se trouve dans une belle vallée longtemps habitée par les peuples Kari’ña et Chaima, qui ont farouchement résisté aux incursions espagnoles dans la zone depuis le début du XVIIe siècle. Des siècles plus tard, la zone constituera une importante base d’arrière-garde pour les guérilleros vénézuéliens inspirés par la révolution cubaine.

Vanessa Pérez : Nous avons fait les premiers pas dans la construction d’une commune il y a six ou sept ans. À cette époque, nous luttions également pour récupérer les terres de l’Hacienda Rosario, qui est finalement devenue l’épicentre de notre commune.

Oswaldo Noguera : La terre qui est maintenant le siège de la commune appartenait autrefois à Asunción Rodríguez. A l’époque, elle s’appelait l’Hacienda Rosario. Rodríguez contrôlait les bonnes terres, tandis que les campesinos ne pouvaient cultiver que sur les terres d’altitude, où ils n’avaient pas accès à l’eau et étaient éloignés des routes.

Yusmeli Domínguez : Je suis née ici. Quand j’étais enfant, mes parents n’avaient pas de terre et ils travaillaient pour le terrateniente [propriétaire terrien]. Nous le voyions devenir de plus en plus riche, alors que nous n’avions rien. Ils lui ont donné leur vie, et lui ne leur a rien donné en retour.

Quand la réforme agraire de Chávez a commencé, nous avons commencé à nous organiser pour que ceux qui travaillaient la terre ne restent pas sans terre. Vers 2007, l’INTI [l’institut National des Terres du Venezuela] a commencé à inspecter ces terres dans l’idée de les récupérer. À cette époque, la production avait chuté.

En 2011, un groupe de dix paysans s’est installé sur certaines des terres abandonnées. L' »entreprise » [une sucrerie industrielle appartenant à l’État] s’est opposée à eux et a détruit leurs cultures. Cela a suscité beaucoup d’indignation. Après tout, il s’agissait de pauvres gens qui n’avaient d’autre objectif que de produire.

Puis, en 2016, la sucrerie a tenté de s’approprier 80 hectares de terres pour y faire pousser de la canne à sucre, mais ils ont été bloqués par la résistance des paysans. Quelques mois plus tard, nous avons commencé à travailler sur la terre collectivement. À peu près au même moment, l’INTI est venu nous voir et nous a dit que les terres seraient réparties entre le chef-lieu, l’État et le peuple. C’était très injuste et nous l’avons fait savoir. Qu’en est-il des 500 familles qui ont travaillé et lutté pour ces terres pendant des décennies, voire des siècles ?

À peu près à la même époque, nous sommes allés parler au propriétaire foncier. Nous lui avons dit que nous nous organisions et que nous allions reprendre la terre… et c’est ce que nous avons fait.

L’INTI n’a pas immédiatement reconnu notre utilisation de la terre comme légitime. En fait, il y a eu beaucoup de frictions et de conflits. L’INTI a même essayé de mobiliser la population de Cumanacoa contre la commune.

Quoi qu’il en soit, nous avons continué à nous organiser et à travailler. Après tout, nous étions motivés par l’idée que la terre appartient à ceux qui la travaillent. Ce que nous faisions était un pas vers la justice historique et c’était inspiré par Chávez lui-même.

Enfin, en 2018, nous nous sommes rendus à Caracas et avons exigé que le titre d’occupation productive [carta agraria] soit accordé à la commune par l’Etat… Nous avons réussi !

Les communards de Cinco Fortalezas se tiennent devant le moulin à sucre communal, bientôt au travail. (Voces Urgentes)

Cinco Fortalezas a la chance de posséder des terres fertiles et une source naturelle qui irrigue les plus de 60 hectares communaux qu’elle cultive. Cependant, la commune manque de machines agricoles pour la récolte de la canne à sucre. La récolte se fait encore à l’aide de machettes et est ensuite portée sur les épaules des communards. C’est pourquoi la mécanisation est l’un des principaux objectifs de la commune.

Vanessa Pérez : Nous avons deux Entreprises de Propriété Sociale [EPS] enregistrées appartenant à la commune : le projet de canne à sucre et l’élevage de tilapia. Nous aurons bientôt une usine de transformation de la canne à sucre [une nouvelle EPS], et nous envisageons de former une autre EPS pour prendre en charge la commercialisation et la distribution.

Le projet de canne à sucre, qui s’appelle « Bloc Productif La Esperanza« , est chargé de l’ensemble du processus, de la plantation à la récolte. Le moulin à sucre de l’Entreprise de Propriété Sociale transformera la canne à sucre en plaques de sucre brun, en sucre cristallin et en jus de canne à sucre. Nous évoluons vers l’autonomie de notre production : nous voulons aller au-delà de la production de matières premières et passer à la maîtrise du cycle complet de production et de distribution.

La commune compte également deux Unités de Production Familiale, une UPF de tilapias et une UPF de fabrication de briques.

Oswaldo Noguera : En plus de la culture du sucre, nous cultivons également des cultures à cycle court comme le maïs, la citrouille, les haricots noirs, la yuca (manioc) et d’autres légumes sur nos terres communales. Nous avons six hectares consacrés à ces cultures à cycle court.

ENTREPRISE COMMUNALE DE CANNE À SUCRE ET LUTTE POUR LA JUSTICE

La Centrale Sucrière de Cumanacoa est une entreprise publique de raffinage de sucre. En 2020, un contrat a été signé avec un entrepreneur, Juan Ramírez, pour que ce soit TecnoAgro, l’entreprise privée de Ramírez, qui gère la sucrerie.

Vanessa Pérez : La principale entreprise de la commune est le Bloc Productif La Esperanza. Il s’agit d’une production collective de 1700 tonnes de canne à sucre par an sur 57 hectares.

La Esperanza, c’est un peu notre « Compagnie publique pétrolière ». Pourquoi ? Parce que l’excédent produit par la canne à sucre nous permet de réaliser des travaux sur tout le territoire, qu’il s’agisse de réparer l’école ou les routes, d’assurer l’éclairage public, d’obtenir des médicaments pour ceux qui en ont besoin, etc.

Mais cette dernière année, l’Entreprise de Propriété Sociale – et la commune dans son ensemble – a connu des difficultés à cause d’une escroquerie réalisée à la centrale sucrière [sucrerie industrielle].

Carlos Andrade : En 2021, Juan Ramírez a escroqué tous les producteurs de canne à sucre de la région : il a « acheté » nos récoltes mais ne les a jamais payées. La dette envers les producteurs est d’environ 300.000 dollars.

Yusmeli Domínguez : Le Sucre central appartient à CorpoSucre [entité gouvernementale régionale], mais il est maintenant entre les mains de TecnoAgro, l’entreprise de Juan Ramírez. En 2020, un accord a été conclu pour l’achat de la récolte de canne à sucre dans la zone. Nous avons fait notre part, en cédant la totalité de notre récolte en 2021. Sa dette impayée avec cette seule commune est de 14 000 dollars.

Cela a beaucoup nui à notre production et à nos vies, mais M. Ramírez a des dettes envers tout le monde, y compris les autres communes de la région et de nombreux producteurs familiaux. La situation a été dévastatrice pour de nombreuses personnes dans la région de Cumanacoa.

En outre, M. Ramírez ne paie pas les 80 travailleurs de l’usine : il n’a pas versé leurs salaires depuis cinq mois !

Bien sûr, nous ne sommes pas restés sans rien faire. Nous nous sommes rendus au siège du gouvernement de l’État de Sucre et à l’Assemblée nationale pour faire entendre notre voix. Nous avons également introduit une réclamation auprès du bureau du procureur général. Malheureusement, nous n’avons pas eu de nouvelles.

Plus récemment, nous avons eu une réunion avec Gilberto Pinto, le gouverneur de Sucre, ainsi qu’avec Juan Ramírez. La plupart des producteurs ont assisté à la réunion et nous avons conclu un nouvel accord. Cependant, nous attendons toujours que M. Ramírez remplisse les conditions.

Carlos Andrade : Les conséquences de l’escroquerie ont été dévastatrices et ont eu un effet d’entraînement. Certaines personnes sont mortes parce qu’elles n’ont pas pu obtenir leurs médicaments et d’autres sont parties. Entre-temps, deux mille tonnes de canne à sucre n’ont pas été récoltées cette année. Nous avions toujours vendu notre récolte à la centrale de Sucre, mais maintenant ce n’est plus possible. C’est pourquoi nous retardons la récolte.

Yusmeli Domínguez : M. Ramírez est un criminel… et pourtant, cette année, l’État a prolongé son contrat pour diriger la sucrerie ! Pourquoi ? Malheureusement, comme Chávez nous le rappellerait, l’État bourgeois bureaucratique n’est pas encore mort, et qu’il est encore du côté des intérêts privés plutôt que des intérêts collectifs.

Une de nos propositions est que la Centrale Sucrière soit transféré à la commune. Après tout, c’est nous qui produisons la canne à sucre, nous connaissons le processus, et certains d’entre nous ont travaillé à la centrale. Il y a ici des gens formés techniquement pour reprendre l’administration de l’usine.

Puisque le capital privé a prouvé son inefficacité et sa brutalité, il est temps d’ouvrir la porte au pouvoir populaire. Cela devient d’autant plus urgent maintenant, car ils adaptent l’usine pour pouvoir raffiner du sucre de base apporté d’Argentine ! Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’expliquer à quel point c’est absurde. Après tout, la centrale a été nationalisée en 2005 par l’État vénézuélien pour traiter la canne à sucre vénézuélienne dans un territoire producteur de canne à sucre !

L’ALTERNATIVE : UNE SUCRERIE COMMUNALE

Jose Luis Gamboa : Lorsque M. Ramírez nous a escroqués, il est devenu d’autant plus clair que nous devions travailler pour avoir le contrôle total du cycle de production du sucre. Nous avons donc décidé de réactiver un trapiche [un petit moulin à sucre artisanal] qui avait été abandonné. C’est un très vieux moulin, mais il peut traiter 30 tonnes de canne à sucre par jour.

Nous avons évalué l’état du « trapiche », et pour le remettre en marche, nous avons besoin d’un investissement de deux à trois mille dollars américains. Dès que M. Ramírez aura payé ce qu’il nous doit, nous mettrons le moulin en service. En attendant, nous recherchons également un soutien institutionnel. Nous sommes déterminés à activer le moulin d’une manière ou d’une autre.

Vanessa Pérez : Nous voulons pouvoir traiter la canne à sucre produite par la commune et par d’autres producteurs de Cumanacoa. Le nôtre ne serait pas la seule « trapiche » de la région, mais les autres moulins des environs sont nettement plus petits. De plus, nous avons l’avantage de notre situation géographique, puisque la commune se trouve dans les plaines et qu’il est facile de s’y rendre.

Nous prévoyons de travailler avec les producteurs locaux pour transformer leur canne à sucre en papelón [blocs de sucre brun], en sucre cristallin et en jus de canne à sucre. Nous ferons de même avec notre propre production, et nous espérons faire du troc avec d’autres communes. Le potentiel est énorme : il y a 13 communes dans le canton [neuf sont déjà légalement enregistrées], et elles produisent toutes de la canne à sucre.

La nôtre ne sera pas une entreprise capitaliste : le coût de la transformation de la canne à sucre sera inférieur à celui du marché et les revenus seront investis dans des initiatives sociales et productives.

Étang de pisciculture de la commune de Cinco Fortalezas. (Voces Urgentes)

LA PRODUCTION À PETITE ÉCHELLE

Vanessa Pérez : Il existe d’autres initiatives productives plus petites dans la commune. Il y a une petite usine de fabrication de briques, qui est active, et il y a une pisciculture qui se développe rapidement. Elle a été financée par SUFONAPP [institution associée au ministère des Communes]. Nous élevons des tilapias rouges, et nous apprenons beaucoup de l’expérience. Le principal goulot d’étranglement est la nourriture pour poissons, qui est très chère.

Wilfredo Enrique : L’initiative de pisciculture a commencé il y a environ trois ans avec un petit crédit pour acheter des vairons de tilapia. Nous avons ensuite mis en place le laboratoire de tilapia rouge, où nous prenons soin des vairons et des mères. Quand ils grandissent, nous les emmenons dans la lagune d’Amaguto, sur notre terrain communal.

Actuellement, entre le laboratoire et la lagune, nous avons quelque 30.000 tilapias. Nous considérons ce projet comme un vivier: nous espérons envoyer des vairons dans d’autres communes, tandis qu’une partie des tilapias récoltés sera destinée aux repas des écoles et à la cantine populaire [qui offre des repas gratuits aux personnes dans le besoin]. En d’autres termes, il ne s’agira pas d’une entreprise capitaliste. Nous la considérons comme une nouvelle initiative pour satisfaire les besoins de la commune.

Yusmeli Domínguez : Chávez a conçu un système communal holistique. Ici, au cœur de notre commune, nous avons le Bloc Productif La Esperanza, qui est en quelque sorte « notre compagnie publique pétrolière ». Mais une commune rassemble une pluralité d’initiatives. Une commune, c’est comme une courtepointe : elle nous rassemble tous.

Interview réalisée par Cira Pascual Marquina et Chris Gilbert pour Venezuelanalysis

Photos : Voces Urgentes

Source : https://venezuelanalysis.com/interviews/15518

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/05/01/la-rebellion-des-coupeurs-de-canne-vies-et-voix-de-la-commune-des-cinq-forces/

Un certain 11 avril 2002, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Un certain 11 avril 2002, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

On omet souvent de le rappeler, mais tout a commencé le 13 novembre 2001. Décidant de « radicaliser la révolution », le Président Hugo Chávez a signé quarante-neuf décrets-lois parmi lesquels la loi des terres (une réforme agraire), la loi de la pêche (pour protéger les pêcheurs artisanaux), celle des hydrocarbures (interdisant leur privatisation), etc… D’un large geste de l’avant-bras, les tenants d’un capitalisme pur et dur essuient la sueur de leur front. Chez les « escuálidos » [1] de La Castellana, Altamira, Palos Grandes, Las Mercedes – le Neuilly-Auteuil-Passy de Caracas –, on enrage : « Ce type est un démagogue, un populiste, un fou furieux ! » Au nom de l’organisation Fedecámaras, le patron des patrons Pedro Carmona décrète : « La meilleure façon de protester est de rester à la maison. » Leader de la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV), syndicat plutôt « jaune » sur les bords, Carlos Ortega lui emboîte le pas. Depuis quelques semaines, déjà, il menaçait : « Il n’y aura pas à attendre longtemps pour qu’on aille à la grève générale ! » Eh bien, voilà, c’est fait. Elle aura lieu le 10 décembre. C’est la première de ce type en quatre décennies au cours desquelles, pourtant, les droits des travailleurs ont été sacrément bafoués [2].

Le 10, comme prévu, la grève débute, appuyée par les médias. Et pas que par eux. La Très Sainte Inquisition peut compter sur un fort soutien des Etats-Unis. Pour les Américains, il y a eu les Apaches, le péril jaune, le communisme, les petits hommes verts, Salvador Allende, les sandinistes, Ben Laden. Maintenant, il y a Chávez, ce Vénézuélien férocement indépendant. Pour dire : un type qui joue au base-ball avec Fidel Castro…

Détail anodin, mais qui a son importance : le 27 mars 2001, devant le Congrès américain, le général Peter Pace, chef du Commandement sud de l’armée des Etats-Unis (le Southern Command), a estimé que dans le schéma de pouvoir global, qui inclut le contrôle du pétrole, « l’Amérique latine et la Caraïbe ont plus d’importance pour les Etats-Unis que le Proche-Orient ». De ce fait, qu’il le veuille ou non, le sort du Venezuela dépend du CCO (Caracas Country Office : l’ambassade américaine), des discussions qui se déroulent dans la salle 2247 du Rayburn House Office Building (la Chambre des représentants), de George W. Bush, locataire de la Maison-Blanche, de Langley où, au milieu d’un vaste terrain boisé, se dresse le QG de la CIA.

La belle affaire… La grève du 10 décembre échoue lamentablement. Improbable « Lech Walesa tropical », Ortega ne réussit même pas à immobiliser les transports collectifs dans les grandes villes et, pour paralyser les entreprises, doit être « aidé » par le patronat. Malgré ses appels aux travailleurs, la CTV ne représente pas grand-chose dans un pays où dominent le chômage et l’économie informelle. D’ailleurs, tout le monde sait qu’elle est l’institution la plus corrompue du Venezuela. Quant à l’opposition… Vingt leaders sans soutien populaire. Avec un seul programme : « Comment faisons-nous pour sortir le président ? »

Quelques jours après la grève, 500 000 partisans du chef de l’Etat descendent dans la rue pour commémorer le 171e anniversaire de la mort du Libertador Simón Bolivar. A bon entendeur, salut.

Hugo Chávez enregistrant son émission télévisée « Alo Presidente », deux semaines avant le coup d’Etat.

Pas d’attaque majeure, mais des tas d’escarmouches. L’opposition fait feu de tout bois. Editoriaux, matinales radiophoniques et plateaux de télévision s’enflamment. L’action psychologique est une arme de temps de paix. Depuis l’arrivée au pouvoir des Bolivariens, les principales chaînes de télévision privés – Venevisión, RCTV, Globovisión, Televen – et neuf des dix grands médias nationaux – El Universal, El Nacional, Tal Cual, El Nuevo País, El Mundo, etc. – se sont substitués aux partis traditionnels, renvoyés au néant par les victoires électorales du « comandante ». La peur du peuple envahit les consciences, la phobie des pauvres dévore la raison. Des notables de tout type, de préférence le plus mauvais, commencent à s’agiter très sérieusement.

Un univers de cadres en déplacements professionnels, d’hommes d’affaires, de financiers, de consultants… Au fil des années, PDVSA, compagnie pétrolière ayant pour seul actionnaire l’Etat, s’est précisément transformée en Etat dans cet Etat. Une quarantaine de cadres supérieurs – les « généraux du pétrole » – appliquent « leur » politique et imposent « leur » loi. Très souvent, ils ne parlent qu’anglais entre eux. Privilégiant les intérêts étrangers, ils violent les normes de l’OPEP, en augmentant la production, vendent à perte, affaiblissent l’entreprise, encouragent les compagnies étrangères à revenir dans le pays et, depuis le gouvernement de Rafael Caldera (1994-1999), largement convaincus des bienfaits de la réforme néolibérale, préparent activement une future privatisation. Il faut remettre de l’ordre dans ce foutoir très bien organisé. Chávez y désigne un nouveau président, Gastón Parra, et une équipe de direction. Prétextant une intolérable « politisation » de l’entreprise, les technocrates refusent ces nominations et appellent à la rébellion. Chauffée à blanc par les médias, la « société civile » prend fait et cause pour eux. Défilé des hommes, manifestation des femmes le 8 mars – rebaptisée « Marche Chanel 5 » par les chavistes hilares –, démonstrations tous azimuts.

« Chávez, le quartier de Galipan a besoin de toi »

Le 7 février 2002, muni d’une boule de cristal, le directeur de la CIA, George Tenet, manifeste devant une commission du Sénat américain que la situation du Venezuela « va probablement se détériorer ». Par le plus grand des hasards, le même jour, à Caracas, plusieurs officiers supérieurs demandent la démission du Président. Ainsi, sur fond de navettes incessantes entre Caracas et Washington, débute ce qu’on appellera bientôt « le goutte-à-goutte » – « el goteo ». Le 5 mars, sous les flashes et l’objectif des caméras, le « dirigeant ouvrier » Ortega signe en compagnie du patron des patrons Carmona et des partis politiques traditionnels un pacte national de gouvernabilité ayant pour objectif « la sortie démocratique et constitutionnelle » du Président. Les prélats les bénissent. Ah, les prélats ! Dieu les a créés, le Diable les réunit. Des opérations « concert de casseroles » permettent aux moyenne et grande bourgeoisies de se défouler sans danger en menant pendant des heures un charivari qui, somme toute, n’affecte que les quartiers chics de l’est de Caracas. Et surtout pas les vendeurs des rues – l’armée des « buhoneros ». De cœur et de tripes avec le Président, ceux-ci ne perdent pas le sens des affaires. « Les marches et les cacerolazos, c’est devenu un super negocio. On n’a jamais vendu autant de casseroles et de drapeaux ! »

En parlant de cadeaux : le Département d’Etat vient d’envoyer deux charmants bambins pour renforcer l’ambassade des Etats-Unis à Caracas, un peu démunie : le lieutenant-colonel James Rogers et le colonel Ronald Mc Cammon. Le 19 mars, Madame l’ambassadrice Donna Hrinak a été remplacée par un collègue, son excellence Charles S. Shapiro. L’un de ces types qui est toujours là où et quand se mijote un sale coup – conseiller politique à l’ambassade de Santiago du Chili, en… 1973 ; en poste au Salvador et au Nicaragua pendant les sales guerres des années 1980.

Le 3 avril, la « méritocratie » de PDVSA décrète arrivée l’« heure zéro ». Elle bloque des raffineries, étrangle la production de gaz, provoque un chaos artificiel et crée la pénurie.A sa place, qu’auriez-vous fait ? Le 7 avril, dans son émission télévisée « Aló Presidente », Chávez destitue en direct treize hauts cadres de la compagnie pétrolière et annonce la mise à la retraite de douze gérants. Propre et net. Il se borne à les virer, un point c’est tout. En direct, à coups de sifflets, tel un arbitre distribuant des cartons rouges sur un terrain de football.

Par solidarité avec ces « travailleurs du pétrole » malmenés, les désormais célèbres duettistes Ortega et Carmona convoquent une grève « civique » de vingt-quatre heures pour le 9 avril. Le Bloc de presse vénézuélien (BPV), qui vient d’accueillir en grandes pompes le nouvel ambassadeur Shapiro, décide d’appuyer le mouvement. Dès lors, les chaînes de télévision diffusent des heures durant et en direct depuis le siège de PDVSA-Chuao, situé dans l’est de la capitale, lieu de rassemblement des manifestations de l’opposition. Prolongée de vingt-quatre heures le soir du 9 avril, malgré un échec relatif, la grève générale devient « illimitée » le lendemain.

PDVSA-Chuao, lieu de rassemblement de l’opposition.

Le 10 avril, dans un salon grouillant de journalistes, de photographes et de caméras, Nestor González González, un général au crâne rasé, destitué en décembre 2001, dénonce la supposée ingérence de la guérilla colombienne des FARC au Venezuela, se déclare en rébellion, demande au haut commandement d’agir et exige la démission du chef de l’Etat. A la fin de la conférence de presse, il confie aux journalistes, avec une sorte de triomphe dans la voix  : « Vous allez voir ce qui va se passer dans les heures qui viennent… » Et ils voient. Jugeant la situation sérieuse, Chávez, qui devait se rendre au Costa Rica pour assister à une réunion des chefs d’Etat du Groupe de Río [3], suspend son déplacement.

L’appel à son renversement devient tellement évident que, depuis la veille, le gouvernement applique l’article 192 de la loi des télécommunications : à plus de trente reprises (pour l’ensemble des télévisions et radios), il réquisitionne l’antenne, pour des durées de quinze à vingt minutes, afin de faire entendre sa position. Les chaînes contournent la mesure, partagent l’écran en deux parties et continuent à appeler à l’insurrection.

Le matin du 10, dans un éditorial non signé, le quotidien El Nacional ordonne : « Prenons la rue ». « La bataille finale aura lieu à Miraflores », prévoit-il déjà à la « une ». « Ni un paso atrás ! » (« Pas un pas en arrière ») répondent des panneaux fixes diffusés sur Globovisión. « Tous à la marche », appuie Venevisión. « Vénézuéliens, tous dans la rue, le jeudi 11 à 10 heures du matin. Apporte ton drapeau. Pour la liberté et la démocratie. Le Venezuela ne se rend pas. Personne ne nous vaincra. »

« La bataille finale aura lieu à Miraflores » titre le journal de droite « El Nacional »
10 avril : veillée d’armes chaviste dans le « municipio » Libertador.
10 avril : manifestation de l’opposition, en… automobile, dans le quartier chic d’Altamira.

Le 11 avril se lève à Caracas sur plus de 300 000 manifestants d’opposition qui, partis de la station de métro Parque del Este, marchent dans le calme en direction du siège de PDVSA-Chao. Le soleil brille, radieux. Evoquant Chavez, on chante à n’en plus finir : « Se va ! Se va, se va, se va [4] ! » Un autre refrain, en alternance  : « Il va tomber, il va tomber ! » « Chavez, out ! We are the people ! » – en anglais, c’est plus distingué.

A Chuao, terme du parcours autorisé par les autorités, sur l’esplanade rebaptisée « Place de la méritocratie », se trouvent les dirigeants politiques et députés d’opposition. C’est à qui se fera le plus remarquer : le maire métropolitain Alfredo Peña, ceux des quartiers chics de Chacao et Baruta, Leopoldo López et Henrique Capriles Radonski, le gouverneur de l’Etat de Miranda, Enrique Mendoza. Stars de la démocratie, ils se succèdent à la tribune après avoir attendu leur tour de prendre la parole en rang d’oignons. Voici Carlos Ortega. Il éructe, le syndicaliste. Il appelle les manifestants à marcher sur le palais présidentiel de Miraflores. Il évoque une « junte de transition. » Un excès de langage ou un lapsus, très certainement. À moins que… Pedro Carmona lui aussi invite à marcher sur Miraflores « pour rendre effective la demande de démission du président ». Après quoi Ortega lui reprend le micro en hurlant et en écumant : « Chávez, le Venezuela ne veut plus de toi ! Va-t-en une bonne fois pour toutes, nous ne t’aimons pas, nous te répudions ! »

A Miraflores ! La foule exulte, la foule s’excite, la foule s’exalte. L’heure tant attendue arrive enfin.

Manifestation autorisée, de Parque del Este à Chuao.
Marche suivie par les médias en direct et en continu...

Prêtes à suivre n’importe qui, pour peu qu’il les débarrasse du « tyran », la droite, la droite de droite et l’extrême droite s’élancent vers l’ouest de la ville. Toutes les chaines privées de télévision filment et diffusent la progression sans discontinuer. Entre les mains du maire d’opposition Alfredo Peña, la Police métropolitaine ne s’oppose pas à la marche. Au contraire, elle lui ouvre le chemin et l’appuie. Les Uzi et pistolets 9 mm de certains de ces flics ne sont pas des armes réglementaires… Vice-ministre de la Sécurité, chef de la coordination de la police, le général Camacho Kaairuz fait partie de la conspiration !

Le premier à convoquer les cercles bolivariens, sur la radio et la télé d’Etat, sur le coup de 12h20, pour défendre la révolution, a été Freddy Bernal, le maire du « municipio » Libertador, le cœur populaire de Caracas. Un peu plus tard, il a lancé un message à l’opposition : « Señor Ortega, vous êtes totalement irresponsable d’inciter la foule à marcher sur le palais en sachant que des milliers de personnes s’y trouvent rassemblées. Ne cherchez pas l’affrontement. Nous ne céderons pas à la provocation. »

En ce début d’après-midi, le commandant en chef des Forces armées, le général Lucas Rincón pressent lui aussi un grand danger. La foule descendue des « barrios » est concentrée autour de Miraflores. Que les masses des chavistes et des opposants entrent en contact serait extrêmement périlleux. Rincón appelle Carmona. Le patron des patrons ne répond pas. Rincón joint des dirigeants de l’opposition. « La marche était autorisée sur un parcours déterminé, de Parque del Este à Chuao. Il y a des règles ou il n’y en a pas, dans ce pays ? Il y a des lois ou il n’y en a pas ? » Rincón appelle Ortega. Ortega décroche. Rincón plaide le bon sens : « Montez sur le toit d’une auto, sur une tribune et, s’il vous plaît, expliquez-leur que la marche s’arrête là. » Le syndicaliste s’exprime sans hésiter, comme s’il avait préparé sa réponse : « Général, vous allez passer à l’Histoire ! L’heure est venue de passer à l’Histoire : emprisonnez le Président ! »

L’opposition parvient à moins de cent mètres de Miraflores et des dizaines de milliers de chavistes, armés pour certains de bâtons et de pierres, descendus en hâte, en bus, en camion ou à pied, des quartiers populaires pour protéger de leur corps le Président. « Ni un paso atras ! » Ils ne passeront pas, scandent les Bolivariens. Là, effectivement repoussée par la Garde nationale, l’opposition reflue. Mais, aux alentours, la confusion devient totale.

Chavistes descendus en urgence des quartiers populaires pour protéger Miraflores.
Devant le Palais, la manifestation est contenue par une poignée de gardes nationaux.

Pour renforcer l’impact symbolique d’une multitude pacifique – la « société civile » ! – affrontant une dictature, il convient de pouvoir présenter des victimes innocentes dans ses rangs. Quelques-uns y ont pensé, entre autres le général Nestor González González, l’amiral Carlos Molina Tamayo et le contre-amiral Héctor Ramírez Pérez, chef d’état-major de la marine. Depuis le QG qu’ils se sont aménagés à Fort Tiuna (vaste complexe militaire et ministère de la Défense), ils coordonnent les opérations. Et envoient à la mort la chair à canon qui, au nom de la Démocratie, sera la victime du plan diabolique orchestré depuis des mois.

En fin de matinée, avant que la marche ne parvienne au centre de Caracas, le correspondant de CNN Otto Neustaldt a été invité par un de ses contacts dans l’opposition à filmer un moment « historique ». Pour ce faire, « des gens » avaient besoin d’un professionnel et de son matériel. Neustaldt a accepté. Au lieu-dit, se trouvaient Héctor Ramírez Pérez et un groupe d’officiers et d’amiraux. Ils ont confirmé qu’ils souhaitaient enregistrer une déclaration. Neustaldt a filmé. Debout, ses comparses alignés derrière lui, Ramírez Pérez a déclamé : « Nous avons décidé de nous adresser au peuple vénézuélien pour rejeter l’actuel gouvernement et l’autorité tant de Hugo Chávez que du commandement militaire. » Il s’est arrêté, il a repris : « Vénézuéliens, le président de la République a trahi la confiance de son peuple, il massacre des personnes innocentes avec des francs-tireurs. A l’heure où je vous parle, des morts et des dizaines de blessés gisent dans Caracas. »

L’enregistrement ne satisfaisant pas Ramírez Pérez, Neustaldt a effectué une deuxième prise. Parfait ? OK ! Neustaldt a conservé la première cassette et laissé la seconde aux officiers séditieux pour qu’ils la diffusent sur un média national. Puis il a pris congé. Mais quelque chose le turlupinait. Il a saisi son téléphone portable et a appelé un de ses confrères qui accompagnait la marche des opposants. « Salut, ici Neustaldt. Vous avez beaucoup de morts dans la manifestation ? » Silence interloqué. « Des morts ? Non, aucun, pourquoi [5] ? »

Opposition accompagnée plus que réprimée par la police à El Calvario.

Miraflores ressemble à un chaudron. Depuis de longues minutes, Chávez réclame le déploiement du Plan Ávila. Préventive plus que répressive, une procédure mise en œuvre par l’armée en cas d’altération de l’ordre public dépassant ou risquant de dépasser les capacités de la police et de la Garde nationale. Commandant de l’armée de terre, le général Efraín Vásquez Velasco exprime son désaccord : il ne veut pas prendre le risque de « réprimer », au risque de faire des victimes chez « des civils innocents ». Le suivant immédiat dans la ligne hiérarchique, le général Manuel Rosendo, chef du commandement unifié des forces armées (Cufan), « grand ami » du chef de l’Etat (mais travaillé au corps depuis des mois par l’opposition), ne répond même pas à la radio.

Au cœur de la capitale, la situation se dégrade réellement. Curieusement, les leaders de l’opposition ont oublié qu’un chef doit donner l’exemple. Carmona, Ortega, Mendoza, Enrique Capriles et Leopoldo López ainsi que leur cour de journalistes « envoyés très spéciaux » se sont esquivés discrètement. Au bon moment. Ont-ils été prévenus ? Ont-ils eu un pressentiment ?

Tous les spécialistes vous le diront : le bon tir, efficace, c’est une bonne arme, une bonne munition et un tireur bien entraîné. Un franc-tireur, en quelque sorte. Il y en aura plusieurs, juchés sur les terrasses ou dans les étages supérieurs d’immeubles stratégiquement situés. Sans qu’on sache vraiment d’où viennent les tirs, les quatre premières victimes tombent, dans les rangs des chavistes, entre l’avenue Baralt et le Palais fédéral législatif. Très vite, on compte une dizaine de blessés. Ensuite, ayant fait monter la température de cent degrés, les tueurs s’acharnent sur les opposants avec une mortelle précision.

La confusion devient totale, la mêlée généralisée. Ces coups de feu venus de nulle part provoquent des affrontements entre policiers, gardes nationaux et manifestants. Des passants hurlent et s’efforcent de trouver un abri. La mort rôde à chaque coin de rue. On commence à compter les victimes de… « la répression ». Des cris montent de partout : « Chávez, assassin ! »

Premières victimes de tireurs inconnus…
Garde nationale.

A quelques centaines de mètres de Miraflores, sur le pont Llaguno, les manifestants chavistes lancent leurs consignes – « Les rues sont au peuple ! » – serrés les uns contre les autres, le premier rang appuyé à la rambarde. Sous l’ouvrage, à la perpendiculaire, se trouve l’avenue Baralt, jusqu’où n’est arrivé aucun opposant. Ils se trouvent bien plus loin, à quelque trois cents mètres, après la station de métro Capitolio. Toutefois, dotés d’armes automatiques, des éléments de la Police métropolitaine s’abritent derrière deux lourds engins anti-émeutes à la silhouette et au surnom archiconnus – le Rinonceronte (rhinocéros) et la Ballena (baleine) – pour remonter l’avenue en direction du pont et des bolivariens.

Une série de détonations précède des cris, des regards stupéfaits et de nouveaux coups de feu. Depuis des édifices proches, dont l’hôtel Eden, situé à une soixantaine de mètres sur la Baralt, plusieurs francs-tireurs allument les chavistes à l’arme automatique. Depuis le centre de l’avenue, protégés par la Ballena et le Rinoceronte, qui leur ouvrent le chemin, les policiers entrent dans la danse et les arrosent également. Dans un mouvement de panique, la foule se met à l’abri, à chaque extrémité du pont. Tandis qu’on cherche à repérer les agresseurs, cinq bolivariens sortent une arme de poing, se plaquent au sol et échangent un tir nourri avec les « snipers » et les policiers [6].

À partir de là, la « mère de toutes les manipulations » s’articule autour de plusieurs actions simultanées. A la verticale, à des dizaines de mètres au-dessus de la scène, depuis la terrasse de l’immeuble Invegas, une équipe de Venevisión a filmé la fusillade. Une performance de tout premier ordre. Que fait-elle là, cette caméra ? On découvrira plus tard que la chaîne a retenu la terrasse le 9 avril, deux jours auparavant (le reçu de location en fait foi). Nul n’était censé savoir à ce moment que la marche de l’opposition, détournée vers Miraflores le 11 à midi, spontanément, sans préméditation, dans l’émotion du moment, se trouverait là où à proximité. Ni donc qu’il y aurait quoi que ce soit à filmer.

Lorsque, très rapidement, la chaîne diffuse les images, on ne voit que les cinq « pistoleros » bolivariens. Pas leur cible, ni le gros de la foule des chavistes, qui se protège de chaque côté du pont, dans l’ombre des immeubles mitoyens. « Regardez, assène le commentateur, ils n’ont fait aucune distinction entre ceux qui manifestaient et ceux qui sortaient de leur travail, ils ont tiré sur des personnes innocentes en se protégeant derrière les murs… Et regardez, ils vidaient leurs chargeurs, rechargeaient leurs pistolets automatiques, les déchargeaient à nouveau contre des centaines de manifestants sans défense. » Jamais la marche de l’opposition ne s’est approchée à moins de 300 mètres de cet endroit !

« La mère de toutes les manipulations » : ils ne tirent pas sur l’opposition, qui se trouve à plusieurs centaines de mètres de là, mais se protègent ou ripostent, dans un acte d’autodéfense, des tirs de « snipers » et de policiers putschistes.

Dix fois, cent fois, assorties du même commentaire mensonger, on revoit ces images à vitesse normale et au ralenti. La nouvelle court de bouche en bouche. Les « Talibans » ont tiré. « Chávez, assassin ! » Dans toute la ville, on a ramassé 17 morts et plus de 200 blessés. Le but recherché est atteint. A 18 heures, « bouleversé par le nombre des victimes », le général Efraín Vásquez Velasco annonce que l’Armée de terre n’obéira plus au Président. La quasi-totalité du commandement de la Garde nationale vient d’en faire autant.

Retranché dans le palais présidentiel, en tenue camouflée, béret rouge sur la tête et pistolet au côté, Chávez tente de reprendre la situation en main par la dissuasion. Noyautée par les comploteurs, la chaîne de commandement de l’armée ne réagit pas. Fatigué, mais s’exprimant avec calme et précision, le Président insiste à plusieurs reprises, s’adressant à ses officiers et aux membres de sa Garde d’honneur armés de FAL 762 et de mitraillettes Uzi, prêts à mourir pour lui : « Je ne veux pas un coup de feu. » Chávez se prépare à s’adresser à ses compatriotes en « cadena » – un discours retransmis obligatoirement par toutes les chaînes de télévision et radios du pays. A l’heure dite, 15 h 45, les choses ne se passent pas comme prévu : les chaînes privées sabotent le son, divisent l’écran en deux. Au fur et à mesure que Chávez parle, les scènes de violence, les images des morts, des blessés, des gens désespérés courant dans tous les sens y volent la vedette au chef de l’Etat.

Des affrontements extrêmement violents.

A partir de la fin de la « cadena », un enchaînement vertigineux de conférences de presse de militaires et de civils demande la démission du Président. Reprise en boucle sur toutes les chaînes, la première intervention a eu pour protagoniste le contre-amiral Héctor Ramírez Pérez et sa harangue (enregistrée le matin par Neustaldt). Chez les militaires, réunis au cinquième étage de Fort Tiuna, une certaine confusion règne. Des mots claquent et reviennent en boucle dans les conversations : « morts », « blessés », « répression ». « On ne peut pas tolérer l’assassinat de civils sans défense ! », s’emporte le général Vásquez Velasco. Certains émettent des doutes. On les pousse devant les écrans de télé allumés partout. « Regarde ! » Ils regardent et ils voient. Les faits sont là, irréfutables, en direct et en continu. Ils se rallient, implicitement ou explicitement. Certains par conviction : le Président a dérapé. D’autres pour ne pas risquer de contrarier leur avancement.

Dans un ronronnement de caméras et une indécente bousculade de photographes de presse, Vásquez Velasco, « bouleversé par le nombre des victimes », fait définitivement basculer la journée en annonçant, en compagnie d’un quarteron d’officiers supérieurs, ne plus reconnaître « ni l’actuel gouvernement ni l’autorité de Hugo Chávez et du haut commandement militaire, qui ont violé les valeurs, les principes et les garanties démocratiques, et ignoré les droits de l’homme des Vénézuéliens. »

Sans doute passés pour boire le thé, le lieutenant-colonel James Rodgers, chef de la cellule antiterroriste de l’ambassade américaine, et le lieutenant-colonel Mac Cammon, attaché militaire, vont et viennent au milieu des officiers.

Chávez ne dispose plus d’aucun moyen de communication. Contrainte et forcée, la chaîne d’Etat Venezolana de Televisión (VTV) a cessé d’émettre, tout comme la radio nationale. Les membres du gouvernement déambulent dans les couloirs de Miraflores. Députés chavistes et fidèles, parfois armés, attendent, la mine sombre, prêts à se sacrifier sur place, les poings serrés. L’incessant va-et-vient rappelle le matin de résistance offert par les fidèles de Salvador Allende, le 11 septembre 1973, dans la Moneda.

Pendant ce temps, les comploteurs, parmi lesquels Pedro Carmona et Carlos Ortega, ont pris leurs quartiers dans les locaux de… Venevisión. Plein de gens de la bonne société s’y coudoient et se bousculent, une bouteille de whisky à portée de main. Au hasard : Rafael Poleo (propriétaire d’El Nuevo País) ou Gustavo Cisneros, multimillionnaire d’origine cubaine, propriétaire de Venevisión et d’un empire médiatique de taille mondiale, Organización Diego Cisneros (70 entreprises dans 39 pays). Cineros entretient de forts liens d’amitié avec George Bush (père). Ils jouent au golf ensemble. En février 2001, l’ancien président des Etats-Unis a passé une semaine de vacances dans la propriété du magnat. Cette nuit-là, Cisneros parle deux ou trois fois avec le Secrétaire d’Etat aux affaires interaméricaines, Otto Reich, un « néocon » furibond.

Les négociations des officiers putschistes avec Chávez ont commencé à 20 heures. Ils lui ont fait parvenir une lettre de démission à signer. Pris dans les griffes d’un dilemme, Chávez se débat. Après quelques communications, il sait que que les généraux Raúl Baduel, à Maracay, Luis Felipe Acosta, dans le centre, ainsi que les amiraux Orlando Maniglia et Fernando Camejo Arenas l’appuient. Que même à Fort Tiuna, il dispose d’alliés de poids : les généraux Jorge García Carneiro et Julio García Montoya, des durs à cuire au parler carré. Mais l’actuel rapport de forces ne joue pas en leur faveur. S’il y a affrontements, ce ne sera pas seulement entre militaires. Les civils se jetteront dans la mêlée.

« On a eu une arme capitale : les médias. Et puisque l’occasion se présente, je tiens à vous en féliciter. » Il n’est pas encore minuit quand le vice-amiral Victor Ramírez Pérez congratule, en direct, la journaliste Ibéyise Pacheco sur les écrans Venevisíon. Vingt minutes auparavant, en entamant son entretien avec la brochette d’officiers putschistes qui lui font face, celle-ci n’a pu s’empêcher de lâcher, avec des airs de conspiratrice comblée, qu’elle entretient depuis longtemps des liens privilégiés avec eux. A peu près à la même heure, interrogée en direct depuis Madrid, une autre journaliste vedette, Patricia Poleo, étrangement bien informée sur le futur déroulement d’« événements spontanés », annonce à la chaîne de télévision espagnole TVE : « Je crois que le prochain président sera Pedro Carmona [7]. » Au même moment, retranché dans le palais présidentiel, Chávez, se refuse toujours à démissionner.

Les « golpistas » posent un ultimatum. Ils menacent de bombarder Miraflores et les centaines de chavistes qui y entourent le président, s’il ne se rend pas. Moment d’extrême tension. Entre un massacre et le don de sa vie, le choix de Chávez est fait. D’autant qu’il a en tête ce que lui a dit au téléphone une voix qu’il respecte entre toutes, celle de Fidel Castro. « Notre cause n’a pas besoin d’un martyr de plus. Ce qu’il nous faut, c’est des chefs. A quoi bon un chef mort ? » La démission ? Surtout pas ! « Si l’autorité se montre défaillante et s’en va, les “golpistas” auront beau jeu de se substituer à toi et de faire croire à la pseudo-légalité de leur mouvement. S’ils t’arrêtent, ils entrent dans l’illégalité la plus complète. Ils deviennent des généraux félons. Sauve tes gens et sauve-toi, fais ce que tu dois faire, négocie avec dignité, ne va pas t’immoler. Rends-toi. Laisse-toi prendre, “muchacho”. » Et après ? « Leur affaire ne peut pas durer très longtemps. Tu as l’appui du peuple, tu reviendras. On n’a jamais vu dans l’histoire un président avec un tel appui populaire qui ne revienne pas. »

A 4 heures du matin, le 12 avril, Chávez se rend. Tandis qu’on l’emmène, les ministre qui l’accompagnent entonnent l’hymne national, « Gloria al bravo pueblo ». On emprisonne le chef d’Etat à Fort Tiuna. Installé au cinquième étage du Commandement général, Héctor Ramírez Pérez jubile, en grande tenue et gants blancs  : « La situation a changé, je la contrôle, cela fait six mois que je prépare ce coup d’Etat. » Protégé par un garde du corps armé comme un porte-avions, un civil se trouve également là, installé dans un bureau : le patron des patrons Pedro Carmona.

De nombreux opposants et journalistes, aujourd’hui encore, affirment que Chávez, cette nuit-là, a démissionné. Ils se trompent, mentent à des fins de propagande ou refusent simplement d’accepter la vérité. Néanmoins, même le plus inconditionnel des chavistes ne peut nier que le 12 avril, à 3 h 20 du matin, le général Rincón, commandant en chef des Forces armées, un fidèle du chef de l’Etat, a lu un communiqué extrêmement concis que tout le monde – car personne n’a dormi cette nuit-là – a pu voir et entendre sur son poste de télévision : « Les membres du haut commandement militaire des Forces armées de la République bolivarienne du Venezuela déplorent les lamentables événements survenus hier dans la capitale. Devant de tels faits, il a été demandé sa démission au Président de la République. Il a accepté. » Toutes les vingt minutes, ce message a occupé l’ensemble des écrans durant les trente-six heures suivantes. Que s’est-il réellement passé ?

Les officiers putschistes continuaient à harceler Chávez. La situation empirait. Il n’avait plus aucun contrôle sur la situation. Il fallait faire quelque chose, mais quoi ? Démissionner, se rendre, résister ? C’est alors qu’il a effectivement envisagé la première solution et qu’il a, dans cette perspective, posé quatre conditions aux putschistes : que soit assurée la sécurité physique des hommes, des femmes, du peuple et de son gouvernement ; que la Constitution soit respectée au pied de la lettre, c’est-à-dire que la démission ait lieu devant l’Assemblée nationale et que le vice-président de la République [Diosdado Cabello] assume le pouvoir jusqu’à de nouvelles élections ; qu’on le laisse parler au pays en direct à la radio et à la télévision ; que tous les fonctionnaires de son gouvernement l’accompagnent, ainsi que sa garde personnelle. Et, a-t-il ajouté, « si je décide de partir, je veux que ce soit pour Cuba ». La réponse est tombée : « Perfecto, accepté. »

C’est alors que, isolé à Fort Tiuna au milieu d’un environnement hostile de « golpistas », le général Rincón, dont le téléphone portable venait de rendre l’âme et qui n’avait plus de radio, rédigea son texte et, comme il l’expliquera ultérieurement, le lit devant les caméras « pour éviter l’affrontement ». Une fois terminé, il s’en alla sans un mot.

Dans le quart d’heure qui suivit, revenant sur leur parole, les putschistes firent savoir à Chávez qu’ils n’acceptaient aucune de ses conditions. Avant de lui envoyer le fameux ultimatum : « Ou vous vous rendez ou nous bombardons le palais ! » Chávez parla avec « Fidel » et décida de se rendre. Jusqu’à son sauvetage, dans la nuit du 13 au 14 avril, et malgré les pressions, il n’accepta de signer aucune lettre de démission.

« C’est fini » – « Chávez se rend » (« Les graves événements d’hier ont précipité la fin du chavisme »), jubile la presse de droite.
« Chávez est tombé »

Dès 6 h 45 du matin, ce 12 avril, recevant l’amiral Molina Tamayo et Victor Manuel García, directeur de l’institut de sondage Ceca, l’animateur Napoleón Bravo se vante d’avoir prêté sa maison personnelle pour enregistrer, quelques jours auparavant, l’appel à la rébellion du général González González. De son côté, García évoque son rôle à Fort Tiuna : « A un moment, les communications nous manquaient et je dois remercier les médias pour leur solidarité, toute la coopération qu’ils nous ont apportée pour obtenir ces communications avec l’extérieur et donner les directives que m’indiquait le général González González. »
Dès qu’il a pris l’antenne, Napoleón Bravo a agité une feuille, dont personne n’a pu voir le contenu, devant les caméras. « Vous vous demandez… À quoi ressemble la démission de Chávez ? D’abord à une lettre. Je vais vous lire la lettre qu’il a signée. “En me basant sur l’article 233 de la Constitution de la République, je présente devant le pays ma démission irrévocable à la charge de Président de la république, que j’ai occupée jusqu’à aujourd’hui, 12 avril 2002. Fait à Caracas le 11 avril 2002, 191e année de l’Indépendance et 142e de la Fédération. Hugo Rafael Chávez Frias”. » En permanence, dans la partie basse de l’écran, les lettres scintillantes d’un bandeau annoncent : « Chávez a démissionné ; la Démocratie est revenue. »

Pas d’imprudences : il faut à tout prix éviter qu’on parle de coup d’Etat ! Dès huit heures, sous un soleil déjà chaud, les ambassadeurs américains Schapiro et espagnol Manuel Viturro de la Torre se présentent à Miraflores pour une première visite de courtoisie au « président Carmona ». Après un bref topo de la situation, Schapiro se permet quelques conseils, qui sont aussi des ordres, sur un ton familier : « Convoquez des élections dans un délai d’un an au maximum, pour qu’on vous fiche la paix avec la Charte démocratique de l’OEA. »
De ce côté-là, pas de problème. Secrétaire général de l’Organisation des Etats américains, l’ex-président colombien César Gaviria, un « grand ami », a considéré comme acquise la démission de Chávez. Il a convoqué pour aujourd’hui à 9 heures 30 une réunion informelle des membres du Conseil permanent. Et il a très sérieusement discuté du cas Jorge Valero. Que faire avec le représentant du Venezuela ? Catégoriquement, Gaviria a demandé à ce qu’il ne soit pas invité car « il ne représente plus le gouvernement ». On peut difficilement faire mieux, non ?
« Un pas en avant », titre triomphalement El Universal. Le journaliste Rafael Poleo, qui a consigné le compte-rendu de la première réunion de l’état-major « golpista », se charge (avec d’autres) de rédiger l’acte fondateur du nouveau gouvernement – dans l’après-midi, sa fille Patricia Poleo se verra offrir la direction du Bureau central de l’information par le « président » Carmona. Celui-ci, en effet, s’empare de la magistrature suprême. Contresigné par le patronat, l’Eglise et les représentants d’une pseudo-« société civile », le décret qui dissout l’Assemblée nationale, tous les corps constitués, destitue les gouverneurs et les maires issus des urnes, l’est également par Miguel Angel Martínez, au nom des médias. Il est lu par Daniel Romero, secrétaire privé de l’ancien président social-démocrate Carlos Andrés Pérez et… salarié du groupe Cisneros. Désormais doté de tous les pouvoirs, Carmona peut entendre le porte-parole de la Maison Blanche, Ari Fleisher, féliciter l’armée et la police vénézuéliennes « pour avoir refusé de tirer contre les manifestants pacifiques  » et conclure, sans autre forme de procès : « Des sympathisants de Chávez ont tiré contre ces gens, et cela a rapidement conduit à une situation qui l’a amené à démissionner.  »

Pendant ce temps, dans ce pays qui, depuis trois ans, n’avait pas déploré un assassinat, une disparition, un emprisonnement politiques, la répression s’abattait sur des ministres (Ramón Rodríguez Chacín, Tarek William Saab), des députés, des militants ; des dizaines de locaux et d’habitations étaient perquisitionnés, cent vingt « chavistes » connaissaient les affres de la prison. Sous le prétexte que le vice-président Diosdado Cabello et les députés Cilia Flores et Nicolás Maduro s’y seraient réfugiés – « On les a vus arriver en voiture ! » –, une horde fascisante entreprenait le siège de l’ambassade de Cuba. « Ils ne vont plus rien recevoir pour manger, on va leur couper l’électricité et l’eau. Ils vont devoir manger les tables ! Ils vont bouffer leurs rideaux ! » A la tête de cette horde imbécile, deux individus dont on n’avait pas fini d’entendre parler : Henrique Capriles et Leopoldo López.

Chávez a été emmené et emprisonné à Turiamo, sur l’île lointaine d’Orchila. Certes, dans un premier temps, le 12 avril, les quartiers populaires ont accusé le coup. « Coño, ils ont renversé Chavez ! Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ? » Tandis que, alimentées par les médias, circulaient les rumeurs les plus folles sur le sort du Président, une atmosphère glauque, faite d’incertitude et de tension, a régné. « On a commencé à communiquer avec tout un tas de réseau et à donner des instructions parce que les gens étaient choqués, témoignera un peu plus tard Freddy Bernal, passé pendant le « golpe » à la clandestinité. Ils ne comprenaient pas ce qui se passait. » Refusant de céder à la panique, décidé à ne pas se laisser submerger par le pessimisme, le peuple redresse la tête. Nourri de frustrations, son orgueil est immense. La première réaction a été viscérale : incontrôlables, incontrôlées, des hordes ont mis la ville à sac, pillant et incendiant les magasins. Surtout les commerces qui avaient participé à la grève. Partout, des gens s’égosillaient : « Vive le comandante Chávez ! » Gaz lacrymogènes, fusillades, la répression s’est abattue : on dénombrera bientôt 84 morts et 300 blessés. Puis la résistance s’est organisée.

Sous le signe de Simón Bolivar, mobilisation populaire générale conre le coup d’État.

Les téléphones portables se transforment en radio populaire. Les consignes circulent, des « motorizados » (motards) assurent la coordination. Les chavistes, avec beaucoup de cœur, défendent leur Président. Et leur révolution. Ce 13 avril, par centaines de milliers, surgis des «  barrios » de Gramovén, de la Silsa, d’El Amparo, de Catia, de Petare, de Vargas, de Guarenas, de Guatire, de 23 de Enero, de partout, coiffés de bérets rouges, à pas lents ou en camions, comme des soldats avançant vers la forteresse ennemie, les électeurs de Chávez occupent les rues et les places de Caracas – et de tout le pays. De l’ordre d’un million de personnes à Caracas. Un déferlement…
En fin de matinée, la Garde d’honneur réinvestit Miraflores et aide quelques ministres à réoccuper le bureau présidentiel. Coup de théâtre ! Depuis le lieu où on le tient prisonnier et grâce au courage d’un petit soldat, Chávez a réussi à faire sortir un message écrit de sa main : « Au peuple vénézuélien et à toute personne concernée. Moi, Hugo Chávez, président de la République bolivarienne du Venezuela, JE DÉCLARE : je n’ai pas renoncé au pouvoir légitime que le peuple m’a confié. Pour toujours, Hugo Chávez, fait à Turiamo, le 13 avril. »

Réunis à Miraflores pour célébrer la victoire, échangeant des civilités, exultant devant les cocktails dans une hystérie de narcissisme social, bouffis d’orgueil et d’ambition, endimanchés, le gratin du « golpisme », les militaires factieux, les nouveaux ministres, les futurs élus, les curés indignes n’y ont dans un premier temps vu que du feu. Mais ce feu, le feu de l’enfer, les rattrape. Voilà Miraflores peu à peu encerclé par la multitude. En panique, dans un jaillissement de vomissures et de diarrhées, les « beautiful people », évacuent les lieux par une sortie située à l’arrière du palais, en courant comme des dératés.

Suivant l’exemple du général Raúl Baduel, chef de la 42e Brigade de parachutistes de Maracay, des commandants fidèles à la Constitution reprennent le contrôle de toutes les garnisons. Divisé, sans perspective claire, craignant une réaction incontrôlable de la population et des affrontements entre militaires, le haut commandement perd pied. Peu à peu, les commandants et lieutenants-colonels se sont rendus compte qu’on les avait trompés.
Ce n’est toutefois qu’à travers CNN en espagnol – reçue par les seuls abonnés au câble –, les sites internet du quotidien madrilène El País et de la BBC de Londres, que les Vénézuéliens reçoivent des informations. Vers 14 heures, annonçant la révolte de la 42e brigade de parachutistes de Maracay, CNN s’étonne : « Les médias locaux ne disent rien. »
Effectivement, les « beautiful people », ceux qui, hier, se réclamaient de la liberté d’expression, imposent une féroce censure. Films d’action, recettes de cuisine, telenovelas, dessins animés et match de base-ball des grandes ligues américaines occupent le petit écran, (seulement entrecoupés par la retransmission de la séquence dans laquelle le général Rincón a annoncé la « démission » de Chávez).
Il faudra attendre 20 heures et la reprise des transmissions de la chaîne d’Etat VTV – remise en service par des militants des médias communautaires aidés par des militaires de la Garde présidentielle – pour que s’effondre le mur du silence et que les Vénézuéliens l’apprennent : la situation est en train de basculer. Sorti de sa clandestinité dans le quartier populaire de Catia, rentré à Miraflores, le vice-président Diosdado Cabello assume le pouvoir jusqu’au retour du chef de l’Etat. Quatre hélicoptères Superpuma et un commando d’élite volent dans la nuit vers La Orchila…
A 4 heures du matin, le président légitime de la République bolivarienne du Venezuela est rendu « al pueblo ».

A Miraflores, tout le monde s’est dirigé vers le Salon Ayacucho. Chávez apparaît. Il s’est lavé le visage et a changé de vêtements. En tenue sport, col roulé vert et blouson bleu marine, il se dirige vers la table d’où il va officier. Quelqu’un tape dans ses mains. « Nous vous demandons le plus parfait silence, car le Président va parler sans micro. » Chávez fait pivoter sa chaise et s’adresse à ses ministres, décontenancé : « Ils ont tout piqué ? Même les micros ? » Eclat de rire général. Question silence, c’est réussi. Une première voix s’élève, puis toutes à l’unisson, sur l’air de « se va, se va, se va, se va ! »
« Volvio, volvio, volvio, volvio ! »

« Il est revenu, il est revenu, il est revenu ! »
Le silence peu à peu revient. Le visage marqué par la fatigue, mais l’œil noir à peine moins pétillant que d’habitude, Chávez commence son discours en élevant la voix : « A Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César, au peuple ce qui est au peuple… »
Il est 4h40 du matin. L’alliance d’une fantastique mobilisation populaire et de militaires loyaux vient de réussir un tour de force sans précédent en Amérique latine : un contrecoup d’Etat immédiat, rapide, décidé, victorieux. Et un nouveau slogan est né : « Tout 11 a son 13 ! »



Texte et photos : Maurice Lemoine

Illustration d’ouverture : 11 avril 2002 : chavistes et gardes nationaux protégeant le palais présidentiel de Miraflores.


[1] Gringalets ; surnom dont Chávez a affublé ses opposants.

[2] Sur les origines du chavisme, lire : https://www.medelu.org/Pour-l-instant

[3] Alors le principal Forum politique de l’Amérique latine et des Caraïbes.

[4] « Il s’en va, il s’en va ! »

[5] Neustaldt a raconté cet épisode le 16 juillet 2002, lors d’une conférence donnée à l’Université d’Aragua, sans savoir qu’il était enregistré. Après que l’enregistrement ait été rendu public, menacé, soumis à des pressions, Neustaldt se rétractera le 17 septembre, présentera ses excuses et qualifiera ses allégations d’« erreur humaine ».

[6] Précision (pas forcément superflue vu le « négationnisme » dont fait preuve, aujourd’hui encore, l’opposition vénézuélienne à propos de cet épisode) : il ne s’agit pas ici d’un récit de seconde main ; l’auteur de cet article se trouvait sur place à ce moment (voir photos).

[7] Repris de Maurice Lemoine, « Dans les laboratoires du mensonge au Venezuela », Le Monde diplomatique, Paris, août 2002.

Source : https://www.medelu.org/Un-certain-11-avril-2002

Un auto-gouvernement populaire au Venezuela : la commune Luisa Cáceres.

La nature réelle de la révolution bolivarienne du Venezuela, qui la différencie d’autres processus révolutionnaires, est la vitalité de sa démocratie participative, palpable dans les autogouvernements populaires qui surgissent partout, après vingt-deux ans de processus. Les témoignages que nous publions depuis des années montrent un pouvoir citoyen cherchant à s’autonomiser sans pour autant renoncer à transformer l’État ni se départir de son esprit critique. Nulle « cooptation gouvernementale » mais une force de transformation et une intelligence sociales souvent sous-estimées par les politologues. Cet exemple inédit d’une révolution qui ne cesse d’approfondir sa démocratie s’explique par ses origines. C’est au contact des jacobins noirs de la révolution haïtienne que l’aristocrate Bolivar comprit que la libération latino-américaine ne triompherait qu’à travers l’émancipation politique des esclavisé(e)s. C’est aussi l’equilibrio del mundo de Bolivar qui inspire la politique multipolaire actuelle du Venezuela. Organisation populaire, diplomatie multipolaire : deux faces d’une même Histoire, d’une même capacité de résister à un blocus impérial.

Pourquoi, alors que le zapatisme a connu son heure de gloire dans le monde entier, le « super-zapatisme » vénézuélien aux mille visages est-il systématiquement occulté, ou dénigré, par la presse « progressiste » d’Occident ? On peut en trouver la cause dans le champ médiatique. Celui-ci peut tolérer une rébellion qui ne transforme pas le système mais pas une révolution qui affronte structurellement la globalisation néo-libérale. Qui oserait, à gauche, ruiner sa réputation en allant contre une opinion construite autour de la dictature-au-Venezuela ? Ce rendez-vous manqué, qui va du silence gêné à la « vigilance nécessaire », a contribué au désenchantement de la politique en Occident où les citoyen(nes) auraient eu le plus grand intérêt à découvrir cette passionnante synthèse de démocratie représentative et de révolution citoyenne.

Thierry Deronne, Caracas, 10 avril 2022.

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Un auto-gouvernement en temps de blocus : la commune de Luisa Cáceres (première partie).

L’est du Venezuela abrite de vastes zones d’extraction et de traitement du pétrole centrées sur les villes de Barcelona et Puerto la Cruz, dans l’État d’Anzoátegui. La commune de Luisa Cáceres de Arismendi, l’une des plus avancées du pays, a grandi dans l’ombre de ces entreprise multimilliardaires, dans l’un des quartiers populaires de Barcelona. Il s’agit d’une commune à croissance rapide – remarquable en raison de son succès dans un contexte urbain – qui s’est concentrée au départ sur le recyclage et l’élimination des déchets. Dans la première partie de cette série en deux volets, les communard(e)s de Luisa Cáceres racontent les défis de la construction d’une commune dans un pays assiégé par le blocus impérial.

Histoire, projets productifs, organisation.

La commune Luisa Cáceres a installé son siège dans un terrain vague, nettoyé par les communard(e)s et mis au service de la communauté. Il s’agit d’un espace multi-fonctionnel, devenu l’épicentre du travail de recyclage de la commune, l’espace du potager communautaire et le lieu de réunion et d’assemblée. Devant une splendide fresque murale représentant l’héroïne de l’indépendance Luisa Caceres et le célèbre écrivain du XXe siècle Aquiles Nazoa, les communard(e)s ont accepté de nous rencontrer et de nous raconter l’histoire de leur organisation.

Carlos Herrera est parlementaire communal, membre du comité exécutif de la commune et coordinateur de l’entreprise de recyclage. Ingrid Arcila est la parlementaire de la commune pour les services publics. Arturo Aguache est parlementaire communal. Johann Tovar est parlementaire communal et fait partie de la direction de l’Union Communarde. Rosa Cáceres est la porte-parole des services publics de son conseil communal ; elle est responsable de la crèche Pablo Characo. Manuel Cherema est le coordinateur de la sécurité de la commune et le superviseur en chef de la police bolivarienne à Anzoátegui. Photos: Voces Urgentes.

HISTOIRE

Carlos Herrera : « Nous avons commencé à jeter les bases de la commune il y a environ huit ans, mais le processus s’est vraiment accéléré au cours des quatre dernières années. Nous avançons dans la bonne direction – je pense – celle de l’autonomie populaire.

« Bien sûr, ce n’est pas facile. Comme le dit un proche camarade, « s’il est difficile de se mettre d’accord à la maison, alors ne nous surprenons pas des difficultés de l’organisation communale. » C’est encore plus vrai dans une société capitaliste en crise, où les intérêts individuels ont tendance à entraver les objectifs collectifs. Petit à petit, cependant, nous construisons un espace où le collectif est au centre et où la commune devient la base de la construction de la nouvelle société. Le processus de construction implique beaucoup de travail et de sacrifices. »

Arturo Aguache : « C’est en 2018 que nous avons pleinement enregistré la commune sous sa forme légale. Depuis lors, nous avançons à tâtons, avec des moments plus marqués par la coopération de l’État, et d’autres par des frictions avec les institutions étatiques. Ces dernières années, avec les sanctions occidentales qui pèsent lourdement sur nous, nous avons découvert qu’en tant que commune urbaine, nous devions nous concentrer sur les services : c’est ce que nous avons fait. Mais notre objectif n’est pas seulement de résoudre les problèmes. Notre véritable objectif est l’autonomisation populaire par le biais de l’autogestion, de manière démocratique, et en dehors de la logique du capital. »

Johan Tovar : « La commune a été baptisée  » Luisa Cáceres de Arismendi  » en l’honneur d’une grande patriote. Pendant les guerres d’indépendance, les royalistes ont tué son mari et l’ont emprisonnée. Dans les cachots, on a offert la vie à Cáceres si elle faisait appel à la clémence royale, prêtait allégeance au roi et respectait la loi. Elle refusa, s’empara de l’arme d’un des officiers et l’a abattu. Bien sûr, elle a été enfermée après cela, mais Luisa Cáceres ne s’est jamais inclinée devant eux. Elle était une vraie patriote, qui défendait ses principes. C’est pourquoi notre commune porte son nom. »

PROJETS PRODUCTIFS

Herrera : « Notre commune est située au cœur d’un centre urbain, dans ce que Rubén Blades appelait « la jungle de béton » [selva de cemento]. Cet emplacement a bien sûr entraîné quelques défis, car il n’y a pas de terres communales ici et ce qui « pousse » ici, ce sont les commerces et l’aliénation. A ses débuts, la commune a eu du mal à trouver des moyens de produire.

« Vers 2018 ou 2019, la crise et les sanctions ont commencé à nous frapper durement. Tous ces pouvoirs étaient unis contre le peuple vénézuélien et son gouvernement. Lorenzo Mendoza, le propriétaire du grand conglomérat privé alimentaire Polar, se battait également contre notre peuple : Harina PAN [farine de maïs Polar, d’usage quotidien au Venezuela] était difficile à obtenir et les gens avaient faim. Nous avons donc décidé de construire une petite usine de transformation de farine de maïs. Notre rêve était d’en fournir à notre communauté. L’usine a fonctionné pendant un certain temps, mais le prix du maïs a fini par monter en flèche, le carburant était introuvable et nous n’avons pas été en mesure de maintenir l’usine en activité. Bien que ce projet ait échoué, nous avons appris à maîtriser les chaînes d’approvisionnement et compris la nécessité de planifier notre production. Nous avons continué à rêver… Maintenant, il y a deux entreprises de propriété communale : une pour la collecte des ordures et l’autre pour le recyclage. »

Tovar : « Chávez avait souligné l’importance de la science et de la technologie pour résoudre les problèmes auxquels notre société est confrontée. Notre expérience montre qu’il avait raison : nous avons besoin d’engagement et d’organisation, mais aussi d’acquérir des connaissances et d’organiser efficacement la production. Chávez insistait aussi sur le fait qu’une société communale authentique signifie pratiquer une nouvelle géométrie du pouvoir, une nouvelle organisation, tant dans la sphère économique que dans la sphère politique. L’autogestion est au cœur de cette proposition. Ici, à la commune de Luisa Cáceres, nous avançons dans cette direction. Notre outil principal de gouvernement est l’assemblée, qui est un espace de délibération et de contrôle collectif des comptes : l’assemblée est le germe de l’autogouvernement. »

Réunion avec les communard(e)s de Luisa Caceres. Photo Voces Urgentes.

ORGANISATION

Herrera : « En ce qui concerne l’organisation de la commune de Luisa Cáceres, nous suivons le schéma prévu dans la Loi Organique des Communes. Notre premier organe de délibération est le Parlement communal. Ce parlement est composé d’un porte-parole pour chaque conseil communal [il y en a 24] et de trois parlementaires représentant les entreprises communales, plus le porte-parole de la Banque communale. Le Parlement se réunit le premier samedi de chaque mois pour discuter des questions opérationnelles et organisationnelles, examiner la planification et les ressources, etc.. La commune dispose également d’un Conseil exécutif composé de trois porte-parole ainsi que des Conseils économique, de contrôle, de planification et d’administration. Ce dernier coordonne des questions telles que les services publics, la santé, le logement, la culture et l’éducation, et la défense du territoire, entre autres responsabilités. »

Tovar : « Nous espérons que notre commune donnera naissance à une nouvelle réalité matérielle et à une nouvelle conscience. À l’instar de Chávez, nous considérons la commune comme la clé pour résoudre les contradictions et les problèmes de notre société, et nous pensons que nous avançons dans cette direction. »

Distribution de gaz dans la commune de Luisa Cáceres. Photo Voces Urgentes

Impact du blocus occidental et solutions communardes.

Loin d’être passive pendant la crise, la commune de Luisa Cáceres a développé une série de réponses créatives aux difficultés qui se présentent. De cette manière, elle démontre que les communes peuvent apporter une solution populaire et souveraine à la crise.

Herrera : « L’impact du blocus a été énorme, il a également nui aux organisations de base, en particulier dans les premiers jours. Lorsque les gens doivent lutter pour avoir assez de nourriture sur la table pour leurs familles, il est très difficile de dégager de l’énergie pour maintenir en activité des organisations de base. Au plus fort de la crise, de nombreuses personnes ont dû parcourir des kilomètres à pied pour se rendre au travail parce qu’elles n’avaient pas d’argent pour payer le ticket de bus, tandis que d’autres, en particulier les plus jeunes, ont quitté le pays. D’autres sont tout simplement morts parce qu’ils n’avaient pas les moyens d’acheter les médicaments dont ils avaient besoin. Tout cela était très douloureux. Le blocus touche tout le monde, des plus jeunes aux plus âgés. C’est une politique criminelle. »

Manuel Cherema : « Les premiers jours du blocus ont été très durs pour tout le monde, y compris pour la commune, mais nous ne sommes pas restés inactifs. En fait, notre première entreprise communale était une petite usine de transformation de la farine de maïs, et nous avons pu vendre la farine de maïs à un prix accessible. Cette entreprise n’est plus active aujourd’hui, mais nous avons beaucoup appris avec ce projet. »

Tovar : « Le blocus nous a durement touchés, mais la vérité est que les années les plus dures de la crise ont été celles où nous avons commencé à nous développer en tant que commune. Il est intéressant de noter que cela s’est également produit dans les communes d’El Maizal (dans l’Ouest agricole) et de Che Guevara (dans les Andes). El Maizal a repris des espaces productifs, Che Guevara a construit des installations industrielles et des serres, nous avons pris en charge la collecte des déchets et commencé le travail de recyclage. Dans notre cas, tout cela s’est produit alors que les institutions étaient en sommeil pendant la pandémie. La commune a pu donner une réponse efficace aux besoins de la population face à un problème croissant de santé publique dû à l’accumulation des déchets. »

SANTÉ

Ingrid Arcila : « Nous avons rapidement ressenti l’impact des sanctions et du blocus sur nos corps. Vers 2016, la nourriture est devenue rare : nous devions faire la queue pendant des heures. Puis sont venues les pénuries de médicaments : les médicaments de base comme le diazépam étaient difficiles à obtenir. Aujourd’hui, les médicaments et la nourriture sont disponibles, mais les prix sont exorbitants. Cette situation devient particulièrement complexe lorsqu’un proche doit subir une opération. Les hôpitaux sont à court de fournitures, et les familles doivent tout acheter, de la gaze aux gants en latex en passant par les stérilisateurs et les antibiotiques. C’est là que la commune intervient : nous nous efforçons souvent d’ouvrir des canaux institutionnels afin que les personnes à faibles ressources obtiennent un soutien de la part de la municipalité ou d’un autre organisme public. Cela aide, mais malheureusement, nous avons perdu beaucoup de personnes dans la commune à cause de cette situation. À l’avenir, lorsque les moyens de production de la commune seront consolidés, une partie de nos excédents sera destinée à de telles urgences. »

Tovar : « Ici, dans la commune, les sanctions, le blocus et la crise ont limité notre accès aux soins. Les CDI locaux [centres de diagnostic intégraux – un système médical communautaire mis en place sous Chávez] ont commencé à s’effondrer au pire moment. Lorsque nous avons vu que cela se produisait, la communauté s’est organisée pour mieux gérer le personnel médical et les ressources limitées. Nous avons commencé à organiser des journées de travail volontaire pour peindre et assainir les espaces du CDI local. Cependant, nous nous sommes également organisés pour que les établissements réparent les problèmes tels que les climatiseurs en panne. C’était très important car de nombreuses salles d’opération n’avaient pas de climatisation, ce qui les rendait inutilisables.

« La communauté s’est également organisée avec succès pour mettre fin au vol de médicaments. Cela peut vous surprendre, mais dans les situations de crise, les contradictions deviennent plus visibles. C’est pourquoi la communauté elle-même a travaillé à la supervision, à l’introduction de plaintes et à l’établissement d’un contrôle strict des soins de santé. Le blocus a coûté de nombreuses vies, et c’est très douloureux. Encore plus lorsque la situation est aggravée par des problèmes entre nous. L’individualisme se développe dans une partie de la société lorsque les choses deviennent vraiment difficiles. Lorsque cela se produit, il n’y a qu’un seul moyen d’avancer : plus d’organisation, plus de communes.

Siège de la commune de Luisa Cáceres. Photo Voces Urgentes

CARBURANT ET SERVICES.

Herrera : « Les sanctions contre [la compagnie pétrolière d’État] PDVSA ont eu un impact dévastateur sur l’ensemble de la société : la production et la distribution sont devenues un problème, et les gens ont eu des difficultés à se rendre au travail et même à l’hôpital. Pour la commune, lorsque les pénuries de diesel ont commencé, nous avons été confrontés à un problème supplémentaire : nous n’avons pu respecter le calendrier de collecte des ordures, et celles-ci se sont accumulées dans les rues. »

Tovar : « Lorsque les pénuries de carburant se sont aggravées, une autre contradiction a émergé : les grandes entreprises capitalistes jouissaient d’accords favorables et obtenaient des rations de carburant très copieuses, tandis que la commune recevait une quantité mensuelle très faible, bien inférieure au nécessaire pour effectuer la collecte des déchets sur le territoire. C’est pourquoi nous avons dû lancer une campagne publique : nous avons fait savoir que le camion de la commune ne faisait pas la collecte des ordures parce que nous n’avions pas de carburant. Finalement, les cadres locaux du parti socialiste vénézuélien [PSUV, principal parti chaviste] nous ont entendus, et nous avons conclu un accord. »

Rosa Cáceres : « Il y a environ deux ans, l’obtention de gaz de cuisine est devenue un problème très sérieux également. Comme nous sommes dans une zone urbaine où il n’est pas possible de cuisiner avec du bois de chauffage, nous avions de vrais problèmes. Après quelques mois, nous nous sommes organisés et avons conclu un accord avec PDVSA Gaz. Maintenant, la commune coordonne la distribution du gaz, et cela fonctionne très bien. En fait, ici à la commune, nous cherchons des solutions collectives à nos problèmes collectifs… et nous avons appris que le pouvoir populaire est très efficace pour résoudre les problèmes quotidiens de la communauté. Bien sûr, les institutions ont aussi un rôle à jouer dans la résolution des problèmes que le peuple rencontre au quotidien. »

Arcila : « Le blocus a eu un impact énorme sur les services publics, en particulier l’électricité, l’eau, le gaz et les transports. Le manque d’entretien a entraîné des coupures de courant, un approvisionnement en eau irrégulier et des transports publics en mauvais état. Par exemple, l’usine de traitement de l’eau ici s’arrête souvent parce qu’il n’est pas possible pour l’État d’acquérir des pièces de rechange. Cela signifie que nous avons parfois passé jusqu’à sept jours sans eau courante ici. Le service téléphonique est un autre problème auquel nous sommes confrontés. Les câbles téléphoniques sont très chers et les vols sont fréquents, mais CANTV [la compagnie nationale de téléphone] ne peut pas acheter de pièces de rechange en raison du blocus. À l’heure actuelle, plus de 70 % des habitants de la commune n’ont pas de service téléphonique. Pas facile de trouver des solutions à tous ces problèmes, mais la commune dispose d’un comité des services publics qui travaille avec les institutions publiques pour résoudre les problèmes que nous rencontrons. Nous avons également organisé des « brigades ». L’une d’entre elles, très active, est la brigade de l’eau, qui s’occupe de problèmes tels que les ruptures de tuyaux, afin que l’approvisionnement en eau soit un peu plus régulier. »

Tovar : « Le transfert des services municipaux aux communes est viable. La brigade des eaux résout de nombreux problèmes au niveau local. Auparavant, lorsque nous avions un problème tel qu’une rupture de conduite d’eau, nous devions attendre que la municipalité envoie un professionnel. Cela pouvait durer des jours, des semaines, voire des mois. Maintenant, quand il y a un problème dans la commune, nous activons la brigade. La brigade est une initiative communale, mais elle est financée par le bureau régional du ministère de l’Eau. Cette institution fournit les salaires, mais la commune organise le travail de manière autonome. Nous avons constaté que cette méthode est très efficace. Le projet communal a consisté à donner du pouvoir aux gens, à travers des initiatives comme celle-ci. Le fait que nous puissions résoudre les problèmes stimule l’organisation et donne de l’espoir aux gens. Bien que nous n’ayons pas d’autonomie financière, nous nous dirigeons vers l’autonomie sur le territoire de la commune. »

Aguache : « Comme nous sommes une commune urbaine, la détérioration des services publics due au blocus est devenue un énorme problème. Cependant, cette situation nous a poussés à nous organiser et à chercher des solutions. Ce faisant, la commune est devenue un phare ou un modèle dans la communauté. Il nous est également apparu clairement que l’organisation communale peut – si les responsabilités et les ressources lui sont transférées – résoudre nos propres problèmes. La seule chose que nous devons à ces sanctions inhumaines, c’est d’avoir appris certaines choses : en tant que commune urbaine, lorsque nous reprenons des services initialement attribués à l’État, nous pouvons le faire efficacement et de manière auto-organisée. »

Cáceres : « L’organisation a été la clé de la solution de certains de nos problèmes, mais il y a encore beaucoup à faire. J’ajoute cependant que la structure des CLAP [comités de distribution d’aliments subventionnés, créés par le gouvernement bolivarien], bien vivante dans notre région, a été un outil très utile. Elle nous a permis d’atteindre les membres de la communauté qui ne sont pas nécessairement engagés dans l’auto-organisation.

SÉCURITÉ

Arcila : « Toute crise entraîne des problèmes sociaux. Lorsque la crise a atteint son paroxysme, les vols ont augmenté et d’autres problèmes sociaux se sont intensifiés, alors nous avons commencé à réfléchir à ce qu’il fallait faire. C’est pourquoi nous encourageons la création d’équipes de sécurité dans les conseils communaux. Notre idée n’est pas de faire la police entre nous, mais de renforcer notre commune : construire une société où règnent la paix et la solidarité. »

Cherema : « Nous participons à un plan pilote de sécurité communale que l’ancien maire [et actuel gouverneur d’Anzoátegui] Luis José Marcano a proposé. Quatre communes au total participent à ce plan, qui est un pas vers la construction de la cité communale. L’objectif de cette initiative est de repenser et de mettre en œuvre un plan de sécurité à partir de la base. Il s’agit en fait d’un héritage de Chávez : il parlait de la nécessité d’évoluer vers un système de police communale qui ne viendrait pas de l’extérieur. De nouvelles conceptions de la paix et de la sécurité devraient remplacer les anciennes pratiques policières. Chávez a également déclaré que la police devait être plus proche des gens, qu’elle ne devait pas être une force extérieure. Suivant ses directives, nous mettons en place des équipes communales de terrain pour apprendre la sécurité, écouter l’intelligence populaire et défendre ce qui est commun sur le territoire.

Le plan communal de sécurité coopère avec la Police Nationale Bolivarienne (PNB) mais n’est pas un appendice de cet organisme gouvernemental. Chaque équipe de sécurité aura un porte-parole qui coordonnera son activité et, si nécessaire, pourra travailler avec la PNB. Il y aura également des personnes chargées de recueillir les informations des organisations citoyennes, et nous établirons la figure du médiateur de paix. Notre plan de sécurité communal n’est pas punitif mais plutôt conciliateur. »

Interview : Cira Pascual Marquina et Chris Gilbert – Venezuelanalysis

Photos : Voces Urgentes

Source : https://venezuelanalysis.com/interviews/15498

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/04/10/un-auto-gouvernement-populaire-au-venezuela-la-commune-luisa-caceres/

Au Venezuela, la révolution agroécologique des « grands-mères rebelles »

Face aux lobbies qui veulent imposer le business de l’importation de semences, le gouvernement révolutionnaire du Venezuela et les organisations paysannes viennent de certifier une nouvelle semence autochtone : la pomme de terre des Andes. Le journaliste Roberto Malaver dialogue avec Liccia Romero sur l’importance de cette lutte patiente et sur les résistances économique, culturelle, qu’elle incarne. Liccia Romero est biologiste, diplômée de l’Universidad Simón Bolívar, titulaire d’une maîtrise et d’un doctorat en écologie tropicale, et enseignante universitaire. Cette caraquègne a décidé de vivre à Mérida, dans les Andes. Chercheuse passionnée de la pomme de terre autochtone, elle est aussi une des roues motrices de l’extraordinaire projet Proinpa consacré notamment à cette variété autochtone. Pour elle, « à partir de maintenant, de merveilleuses possibilités s’ouvrent pour le Venezuela, si le rôle dirigeant des organisations paysannes et l’esprit d’articulation et la cohérence de l’Etat vénézuélien se maintiennent. »

Au Venezuela, la révolution agroécologique des « grands-mères rebelles »

Liccia Romero (à droite) reconnue par la Ministre de Science et de Technologie Gabriela Jimenez pour ses recherches comme investigatrice scientifique

Avril 2022, dans les Andes vénézuéliennes. Le gouvernement révolutionnaire du Venezuela et les organisations paysannes certifient une nouvelle semence autochtone de pomme de terre.

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Roberto Malaver – D’où vient l’expression « grands-mères rebelles » ?

Liccia Romero – C’est une manière de rappeler les actes de résistance des femmes âgées, des grand-mères qui étaient responsables de familles avec de jeunes enfants, à une époque où la modernisation commençait dans les Andes vénézuéliennes. Cette modernisation s’est accompagnée d’une modification importante du modèle de production agricole. Les familles des hautes Andes, en particulier dans les hauteurs des « páramos », ont dû transformer leur technologie de production, basée sur l’agriculture avec jachère. Elles étaient des rebelles parce que, tout d’abord, elles ont refusé d’abandonner l’agriculture, et non seulement ne l’ont pas abandonnée, mais l’ont enseignée à leurs enfants, l’ont maintenue comme un système qui survit encore dans une grande partie des « paramos ». En outre, elles ont conservé les semences autochtones, non seulement celles de la pomme de terre mais aussi d’autres tubercules d’origine andine. Elles ont même conservé des variétés qui ne sont pas indigènes mais historiques, comme le blé ancien, les haricots anciens, et tout cela aujourd’hui, dans le cadre de la crise de ce modèle moderne, est devenu une alternative, pour elles comme pour beaucoup de communautés.

R.M. – Et pourquoi dites-vous « qu’elles ont déjoué le piège » ?

L.R. – Elles ont démonté le piège que signifie ne pas disposer de la semence, car cela signifie que vous continuez à être une agricultrice ou agriculteur, mais que vous êtes dépendant du type de semences, de tubercule, qui peut changer à tout moment. Dans ce cas, circulent des tubercules de variétés ou d’hybrides à croissance rapide qui sortent du contrôle des producteurs, proviennent de l’extérieur par le biais d’un circuit commercial. On a donc besoin d’argent pour pouvoir acquérir cette semence, et pas seulement la semence, mais aussi l’ensemble des produits agrochimiques qui entourent cette semence pour pousser, pour qu’elle puisse donner le rendement le plus abondant. Elles ont réalisé que sans leurs propres semences, elles allaient manquer de nourriture, parce qu’en plus, à cette époque, dans un environnement très patriarcal, ceux qui allaient travailler à l’extérieur étaient les hommes, donc elles allaient être plus dépendants des salaires des hommes, entrés dans un régime salarial. Avant l’habitude était de travailler principalement avec des figures d’échange, de travail collectif solidaire, avec lequel on pouvait se soutenir mutuellement : avec le contrôle des graines, le travail, l’eau et les nutriments fournis par le sol, tout marchait. Lorsqu’ils se sont retrouvés sans semences, ils se sont retrouvés sans leur propre outil de production et sont devenus dépendants de tiers. Il était donc très intelligent de conserver les semences, cela signifiait préserver l’autonomie en matière de production alimentaire.

R.M. – Un processus de résistance, donc ?

L.R. – Oui, parce que cette modernisation de l’agriculture s’accompagnait de termes défavorables envers elles, qu’on accusait de maintenir des méthodes arriérées, improductives, gaspilleuses de terres, parce que l’agriculture en jachère apparaissait, sous le prisme obscurantiste du modernisme, comme un « abandon de terres ». Alors que pour nous, d’un point de vue agroécologique, cela fait partie du processus productif, de la régénération de la terre.

R.M. – Ces connaissances sont-elles encore transmises ?

L.R. – Oui, bien sûr. Ces connaissances sont transmises des enfants à leurs petits-enfants. Nous intervenons à un moment où nous rencontrons ces enfants pour les aider à résister au discours qu’on entend encore à l’école : « si tu ne veux pas devenir paysan comme ton père, tu dois étudier », ou « si tu veux être quelqu’un, tu dois cesser d’être un paysan ». Nous intervenons pour renforcer ce pont, cette transmission, pour que celles et ceux qui ont reçu cet enseignement puissent surmonter ce discours de sous-estimation et puissent le transmettre à leurs enfants.

R.M. – Qu’est-ce que le « tinopó » ?

L.R. – C’est une forme de gestion de la pomme de terre. Une partie des semences reste dans le sol. Vous avez une parcelle de terre, vous récoltez une partie de la pomme de terre, vous l’arrachez, mais une partie reste dans la terre. Il n’y a là aucune négligence (au sens où certains disent : « quelle négligence de laisser la pomme de terre dans le sol ! »). En fait on la laisse en terre ex profeso, il s’agit d’un cycle de reproduction, on peut gérer simultanément une parcelle qui produit pour la consommation et une parcelle productrice de semences. Voyez aussi l’importance du « tinopó » selon l’endroit où il se trouve. Soit il est situé à côté de la maison, et dans ce cas c’est un endroit où l’on a des pommes de terre toute l’année, une façon de rendre la pomme de terre disponible pour la consommation dans le temps, on garde la semence. Soit ce « tinopo » est situé dans des zones éloignées, à plusieurs heures de route, même dans des zones plus élevées, des zones sauvages où les pommes de terre entament un processus de progression génétique, commencent à se croiser avec la pomme de terre sauvage, c’est ainsi qu’on génère patiemment la diversité. Puis, là-haut, on arrache des pommes de terre, on les ramène, on les sélectionne et on crée de nouvelles variétés, c’est un laboratoire de diversification.

Bernabé Torres, gardien des semences de Gavidia

R.M. – Peut-on parler de patrimoine alimentaire des Andes ?

L.R. – En 2015 notre IPC – Institut du Patrimoine Culturel – a émis une déclaration, un décret en quelque sorte : la déclaration du patrimoine culturel immatériel des connaissances sur les graines indigènes de la communauté Gavidia. Cette déclaration reconnaît les connaissances, les matériaux physiques et biologiques, par ailleurs protégés par la Loi sur les Semences également approuvée en 2015. Ce qui est important dans cette déclaration, c’est qu’elle établit ce qu’on appelle le plan de gestion, c’est-à-dire tout ce qu’il faut faire pour que ce patrimoine culturel et immatériel soit transmis et continue son processus d’enrichissement pour les générations futures. Nous avons une forte composante éducative, à travers les communautés d’apprentissage, nous sommes alliés au Système National d’Études ouvertes et nous avons une communauté d’apprentissage locale. Dans cette communauté d’apprentissage, l’épine dorsale de la colonne est la connaissance, bien sûr, puis chacun est impliqué de son point de vue particulier, santé, tourisme, aquaculture, mais c’est là tout l’enjeu de cette communauté d’apprentissage : la connaissance est développée comme partie intégrante du plan de gestion que nous appliquons sur le terrain.

R.M. – Tout cela se passe-t-il à Gavidia ?

L.R. – Le centre est Gavidia, qui se trouve dans un parc national, il ne s’agit donc pas d’un espace de production intensive, mais d’un espace de diversification et de création d’options de diversification. Que faisons-nous ? Nous apportons ces matériaux à l’ensemble du processus mené à bien par l’association paysanne, dont le chef de file est Proinpa, l’Association des producteurs intégraux du Paramo, qui dispose d’un laboratoire appelé CEBISA, à Mucuchíes, et là, en planifiant des techniques de culture tissulaire et de propagation in vitro, nous reproduisons cette semence pour disposer d’une quantité à reproduire et à produire en masse. Ce que l’on ne peut pas faire, c’est passer à une autre échelle, parce qu’il est impossible de déboiser un grand nombre de terres pour planter beaucoup de pommes de terre, il faut se spécialiser.

R.M. – Alors comment aller plus loin si on ne peut le faire à Gavidia ?

L.R. – Il faut amener la pomme de terre là où il y a de grandes zones qui ne sont pas des zones protégées, qui ont la capacité de produire des semences, et c’est pourquoi nous tissons ensemble les noyaux de semences pour qu’il y ait une organisation sociale responsable et spécialisée dans les semences.

R.M. – Tu as cité Bernabé, un paysan qui semble tout savoir…

L.R. – Bernabé est un de mes plus chers compagnons. C’est avec lui que j’ai commencé à travailler, il est très ouvert, nous avons une empathie très forte. C’est un éleveur, et ils sont tous très particuliers : chacun possède sa propre personnalité, et lui c’est un « domestiqueur ». Les pommes de terre qui se trouvent dans ces « tinopos » doivent suivre une sorte de processus de domestication, parce qu’elles sont « sauvages », alors il crée ce qu’on appelle un « paramito », il les fait descendre de niveau en niveau, elles passent par une transition en plusieurs récoltes, jusqu’à ce qu’il les amène sur la parcelle où il les multiplie massivement, les sélectionne, en tentant de les unifier phénotypiquement comme des pommes de terre, il les baptise avec un nom particulier. Ce processus de domestication est bien sûr rejeté par les grandes corporations privées qui travaillent dans le sens contraire, celui de l’homogénéisation des semences de la pomme de terre, et des cultures en général. La compétence et la connaissance de Bernabé, peu de monde la possède… reconstruire avec lui tout ce processus et l’aider à prendre conscience que c’est un savoir très puissant, a été l’une des choses que j’ai le plus aimée dans ma vie, vraiment.

Spécimens de pommes de terre noires récoltées par Benabé Torres (Gavidia, décembre 2021)

R.M. – Quel bénéfice tire le Venezuela de cette pomme de terre ?

L.R. – Imaginez ! Il a tant de gènes pour créer la pomme de terre de rêve, tous ces génotypes, une fois développés, offrent une infinité de possibilités.

R.M. – On peut donc résister à une guerre économique en produisant et en consommant cette pomme de terre ?

– C’est le futur. Dans l’histoire des Andes, la pomme de terre incarne la culture de la résistance. Elle est un organe de stockage, de résistance. La plante stocke ses réserves d’énergie afin de les utiliser quand elle en a besoin. En outre existent ces pommes de terre noires, qu’on n’appelle pas seulement noires à cause de la couleur, mais aussi « papas de año » (pommes de terre de l’année). Ce sont des pommes de terre qui prennent beaucoup de temps pour sortir de terre, plus que les 90 jours de la pomme de terre blanche. Je pensais que le nom « papa de año » était dû au fait qu’il fallait un an pour le récolter, mais non, les « grands-mères rebelles » me l’ont expliqué : on l’appelle « papa de año » parce qu’on peut la garder dans une pièce jusqu’à un an, comme réserve alimentaire, c’est-à-dire qu’elle est très résistante.

R.M. – Il y a de nombreuses variétés de pommes de terre…

L.R. – Bien sûr. Ce qui se passe, c’est que nous avons été éduqués à ne manger que les produits les plus commerciaux. Celle qu’on appelle la pomme de terre jaune, ou la pomme de terre colombienne, (si on prend la Colombie dans l’acception de Miranda et Bolivar, une seule nation faite du Venezuela et de la Colombie actuelle), qui vient aussi du nord des Andes, où nous nous trouvons. Dans nos paramos, cette pomme de terre est appelée papa reinosa, et il en existe différents types : à fleurs blanches, à fleurs violettes. Il y a une diversité, donc on pense que c’est la pomme de terre colombienne, mais non, cette pomme de terre est nôtre.

R.M. – Et qu’en est-il de la pomme de terre noire, ou « arbolone noire » ?

L.R. – Si tu te dis producteur de pommes de terre noires, c’est que tu cultives des pommes de terre autochtones, sans compter les spécialités, par exemple, il y a des pommes de terre qui répondent au profil de l’agriculteur, et qui ont le nom de l’agriculteur, comme la Dorilera noire, parce qu’elle appartient à Mr. Dorilo, il est le seul à la cultiver.

R.M. – Est-ce que cette pomme de terre est abondante là-bas ?

L.R. – Aujourd’hui, elle est abondante à Gavidia, parce que nous en avons pris soin. Elle se limitait même à certaines familles de Gavidia.

R.M. – Qui a le privilège de manger cette pomme de terre ?

L.R. – Au départ, on ne le voyait pas comme un privilège, c’était le problème, on le voyait comme ce qui nous restait. Lorsqu’on a pris conscience qu’il s’agissait d’un privilège, c’est là que nous avons commencé à tout inventer, comme l’Eco-Festival de la pomme de terre autochtone. Nous avons décidé de transmettre cette culture de notre pomme de terre à d’autres, de là est venue la déclaration du patrimoine culturel immatériel parce que l’idée était, bon, développons-la, mais nous avons besoin de mécanismes de protection. De fait, la chose à peine connue, le représentant de la corporation privée Frito Lay au Canada m’a appelée personnellement, en me disant qu’il voulait avoir accès au germoplasme indigène, cette déclaration est donc un mécanisme de protection crucial contre la privatisation ou ses tentatives.

Liccia Romero

R.M. – Et Liccia Romero continue de planter avec la même énergie ?

L.R. – Je continue à travailler avec ce groupe de familles, avec cette relation de fraternité qui nous dit que nous sommes ensemble dans une cause, que nous sommes solidaires dans cette cause. Et avec l’Alliance scientifique-paysanne, nous nous sentons plus forts. Et nous avons reçu beaucoup de soutien de la part du Ministère de la Science et de la Technologie, au début on comprenait davantage l’importance de ce travail au Ministère de la Science et de la Technologie, qu’au Ministère de l’Agriculture et des Terres. La dimension des investissements que le ministère de la Science et de la Technologie a réalisés pour toute cette structure de laboratoires qui existent à Mucuchíes, est immense. C’est un énorme potentiel. C’est pourquoi j’ai proposé une gestion enracinée dans les communautés, on y développe tous les aspects de la gestion territoriale, avec tous les champs de diversification, avec la sagesse ancestrale, tout ce potentiel de diversité agroécologique.

Il existe un Centre international de la pomme de terre, avec une banque de matériel génétique, mais toutes ces banques sont comme des photos figées de l’évolution agroécologique. Ils doivent ensuite sortir ces matériaux pour les refroidir, afin de les rendre à la vie et recommencer à faire ce que fait notre « tinopó », ici. Ces gens là-bas font ce travail, c’est leur vie… Vous avez le laboratoire de technologie là-bas, composé de gens de là-bas, mais vous avez aussi le réseau des multiplicateurs de ces pommes de terre ici même, dans les Andes, de manière beaucoup plus appropriée, ce qu’il manque, c’est une politique qui gère et renforce tout cela. Et par exemple, nous permette d’éviter de revenir à l’histoire de l’importation de pommes de terre de semence du Canada ou d’ailleurs.

R.M. – Pour l’instant, au Venezuela, on ne le fait pas ?

L.R. – Non, le Venezuela ne le fait pas, mais il y a de fortes pressions pour pousser nos dirigeants à les faire revenir à l’importation. À l’âge d’or de l’importation de semences de pommes de terre, on m’a raconté que des gens qui vivaient au Canada sont devenus millionnaires rien qu’en fabriquant les caisses de bois pour les semences que le Venezuela importait. Chávez a raconté, je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui, dans l’un de ses premiers programmes « Allo Président », que le premier ministre du Canada l’avait appelé pour le féliciter de son investiture, et qu’ensuite il s’est rendu compte que cet appel concernait en fait la rénovation du contrat d’importation de semences de pommes de terre au Venezuela… Aujourd’hui, de nouveaux acteurs entrent en lice, les petits-fils et petites-filles qui commencent à assumer la coordination de la coopérative. Et je crois qu’une opportunité est créée pour renforcer et recréer toutes ces connaissances au sein des nouvelles générations.

Source : https://lainventadera.com/2022/03/14/la-papa-es-el-cultivo-de-resistencia/

Traduction : Thierry Deronne

Photos: Proinpa, La Inventadera, MinCyT

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/04/08/au-venezuela-la-revolution-agro-ecologique-des-grands-meres-rebelles/

« S’éloigner de l’Occident, se concentrer sur l’Asie » : l’Amérique Latine et la nouvelle économie mondiale.

Interview par Kawsachun News de l’économiste équatorien Juan Fernando Terán* à propos des sanctions occidentales et de la manière dont l’Amérique latine peut protéger son économie.

« S’éloigner de l’Occident, se concentrer sur l’Asie » : l’Amérique Latine et la nouvelle économie mondiale.

Kawsachun News L’industrie bananière équatorienne s’est effondrée quand lui a été fermé le marché russe. Qui paie le prix des sanctions occidentales contre la Russie ?

Juan F. Terán : Les pays qui exportent des denrées alimentaires et des produits agricoles sont aujourd’hui dans une position très difficile. L’Équateur, la Colombie, le Brésil et l’Argentine sont parmi les plus touchés. Ces pays importent presque toutes les fournitures dont ils ont besoin pour la production agricole : engrais, produits agrochimiques et même semences dans certains cas. Les sanctions ont interrompu ces approvisionnements. Nous aurions pu éviter cette situation.

L’Amérique Latine a connu un âge d’or de développement et d’intégration à l’époque de dirigeants tels que Hugo Chavez, Rafael Correa, Evo Morales, Ignacio Lula da Silva et d’autres. Au cours de ces années, de nombreux travaux ont été consacrés à la question de savoir comment la région pouvait commencer à produire ses propres approvisionnements agricoles. Il s’agissait même d’un projet phare de l’UNASUR. L’objectif était de garantir la sécurité alimentaire face aux fluctuations des marchés internationaux. Il y avait également la proposition d’une banque à l’échelle de l’Amérique latine et d’une monnaie commune. Cela aurait pu aider l’économie de la région à survivre à la crise monétaire actuelle.

Or que se passe-t-il aujourd’hui ? Prenons le cas de l’Équateur : nous avons deux sources principales de revenus dans les exportations. La première est le pétrole, et logiquement, les conséquences de la guerre en Ukraine auraient dû être, à travers l’augmentation de son prix, une croissance des revenus pour l’Équateur. Cependant, le président conservateur Guillermo Lasso a promis au FMI de le payer au moyen des futures ventes de pétrole. Donc même si le prix du pétrole passe à 300 dollars, cela ne profitera aux citoyens ordinaires.

Et qu’en est-il de l’agriculture ?

Le pays gagne aussi beaucoup en exportant des produits comme les bananes, le café, les crevettes et les fleurs. Le principal marché pour la production de fleurs équatoriennes est la Russie. Aujourd’hui, ces producteurs sont confrontés à une crise dramatique car les sanctions les ont coupés de leurs clients. C’est une industrie énorme pour l’Équateur, dans les provinces de Pichincha et Cotopaxi, il y a des régions entières consacrées presque entièrement à la production de fleurs. Ils ont même des aéroports là-bas car ces fleurs sont exportées dans le monde entier par avion. Une petite partie de leur production va aux États-Unis et en Europe, mais la grande majorité va en Russie. La Russie est l’un des rares pays où les gens achètent des fleurs toute l’année et pas seulement pour certaines dates comme la Saint-Valentin. Hé bien, qu’en est-il de nos exportations de crevettes, de café ou de cacao ? Elles nécessitent des engrais et d’autres fournitures agricoles importés. Il y a maintenant une pénurie mondiale, la Russie était le premier producteur mondial et la voilà sanctionnée.

Quelle a été la réponse du gouvernement ?

Les pays peuvent survivre à cette tempête s’ils ont un parapluie d’État, mais l’Équateur est soumis à un gouvernement néolibéral. Notre économie n’a plus de parapluie maintenant. Quelle a été la réponse néolibérale à cette crise actuelle ? Les producteurs de fleurs ont été les premiers à demander de l’aide. Ils ont demandé des prêts afin de pouvoir subvenir temporairement à leurs besoins. Le président Lasso a répondu en disant que prendre ce genre de mesures suppose d’assumer un risque et que l’État n’a aucune obligation de renflouer qui que ce soit. Cette idée de ne renflouer personne est une excellente idée…. si elle est appliquée uniformément. Nous ne devrions pas avoir à renflouer les banquiers quand ils ont une « crise », mais bien sûr, le banquier Guillermo Lasso n’abandonnera jamais « son » peuple… Il abandonne seulement les petits agriculteurs. L’élection de gouvernements progressistes en Amérique latine n’est pas seulement une question d’idéologie ; il s’agit aussi pour les citoyens de défendre leur économie et leur niveau de vie. Si un banquier gagne une élection, ne soyons pas surpris du résultat.

De nombreux pays considèrent désormais Washington comme un allié peu fiable et cherchent à commercer dans d’autres monnaies. Pensez-vous que le dollar états-unien va perdre son hégémonie internationale ? Et qu’est-ce que cela signifierait pour l’Amérique latine ?

Lorsque les pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) commenceront à commercer entièrement en Yuan, ou dans toute autre monnaie autre que le dollar, le monde changera vraiment. Je pense que nous pouvons nous attendre à voir cette transformation dans les cinq prochaines années. Cela représentera la défaite définitive de l’empire états-unien. L’histoire nous montre que la puissance militaire d’un pays est liée à la puissance de sa monnaie.

Lorsque la Grande-Bretagne régnait sur le monde, la livre sterling dominait le commerce international. Même la dette extérieure de l’Équateur était calculée en livres sterling. Les réserves de notre banque centrale s’exprimaient en livres sterling. Cette situation a changé après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, car les États-Unis sont devenus la nouvelle puissance dominante et ont créé les institutions financières et monétaires du monde à leurs propres fins, puis ont supprimé l’étalon-or du dollar. La guerre actuelle en Ukraine est également une question de monnaie. Les États-Unis participent à ce conflit contre la Russie parce qu’ils ont besoin de défendre à tout prix la puissance du dollar-papier alors que la Russie ou l’Inde amarrent leurs monnaies à la valeur de matières premières.

Que peut faire la région ?

L’Amérique latine doit lentement se désolidariser du dollar états-unien. Nous devons diversifier nos réserves monétaires internationales. Rafael Correa avait commencé à le faire en Équateur en investissant dans des réserves d’or, ce qui avait été critiqué par la droite. Cependant, cette diversification ne peut se faire que si nous apportons les changements nécessaires à nos relations commerciales. Si nous devons commencer à constituer des réserves en yuan chinois, nous devons approfondir nos relations commerciales avec la Chine pour y parvenir.

Carte 1 : bien qu’ils totalisent 14% de la population mondiale, les pays qui sanctionnent la Russie incarnent encore la « communauté internationale » pour la plupart des journalistes occidentaux.
Carte 2 : la vraie taille de l’Amérique Latine. Merci à Ollie Vargas.

Je pense que nous devrions revenir à la proposition de l’UNASUR de créer une monnaie commune latino-américaine avec sa propre banque centrale. Nous avons également besoin d’un système de paiement latino-américain. Regardez comment les États-Unis utilisent SWIFT pour exclure de l’économie mondiale tout pays qui ne leur plaît pas. La Russie et la Chine créent leurs propres systèmes de paiement. Il y a des années que le Venezuela est sorti du SWIFT. Nous devrions également avoir notre propre système.

Il ne sert à rien de se plaindre de l’agression états-unienne. C’est dans leur nature d’envahir et d’attaquer des pays dans le monde entier. Le vrai problème est que l’Amérique latine est exposée et incapable de faire face à ce type de guerre économique. En réponse, nous devons nous tourner vers l’Asie de manière sérieuse. Pourquoi le gouvernement équatorien n’assure-t-il pas de nouveaux marchés, par exemple pour nos crevettes et nos bananes, en Chine ? Il y a une énorme demande là-bas. La Bolivie et l’Équateur possèdent tous deux de vastes richesses minérales. Nous devons contourner l’Occident et nous concentrer sur l’Asie en matière de commerce et d’investissement dans les produits de base.

Les médias états-uniens ont attaqué des pays comme le Mexique, le Brésil ou l’Argentine pour ne pas avoir imposé de sanctions économiques à la Russie. Pensez-vous que cette demande des États-Unis va, à terme, briser leur sphère d’influence ici et dans le monde non-occidental ?

Ces sanctions provoquent une crise d’inflation pour les gens partout dans le monde. Les Européens paient déjà 8-9 euros pour un gallon d’essence. Aux États-Unis, il est à 4,75 dollars, voire 6 dollars dans des endroits comme la Californie et Miami. C’est choquant. Les sanctions ont un effet boomerang sur les États-Unis et leurs citoyens. Bien que tout le monde ne souffre pas : les fabricants d’armes ne souffrent pas. Des gens comme le fils de Biden, qui a des relations douteuses dans le secteur du gaz, ne vont pas souffrir. Des rapports d’analyse financière ont été publiés cette semaine, indiquant que si le prix de l’essence reste à 4,75 dollars en moyenne nationale aux États-Unis, l’économie entrera en récession à la fin de l’année. Rien de ce qu’ils font n’est lié aux intérêts des citoyens ordinaires.

  • * Économiste, coordinateur de recherches à l’Instituto de la Ciudad del Distrito de Quito (Équateur), Juan Fernando Terán enseigne actuellement les « Politiques économiques appliquées en Amérique latine » et les « Économie et politique des ressources naturelles et de l’énergie » à l’Université Andine Simón Bolívar. Parmi ses publications : « Las quimeras y sus caminos : la gobernanza del agua y sus dispositivos para la producción de pobreza rural en los Andes Ecuatorianos » (Buenos Aires : CLACSO), « La sequedad del ajuste : implicaciones de la gobernanza global del agua para la seguridad humana en Ecuador » (Quito : CEN) et « La ecología del agua : una introducción a sus temas y problemas en Ecuador » (Quito : Camaren).

Source : https://kawsachunnews.com/interview-latin-america-in-the-new-global-economy

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/04/04/seloigner-de-loccident-se-concentrer-sur-lasie-lamerique-latine-et-la-nouvelle-economie-mondiale/

L’afrovenezolanité : une historiographie de l’expérience noire au Venezuela, par Menika Dirkson

« Negro primero », soldat vénézuélien noir, héros de la guerre d’indépendance aux côtés de Simon Bolivar (Wikimedia Commons)

En mai, les Vénézuéliens célèbrent le mois de l’afro-descendant en l’honneur des contributions sociales, politiques, économiques et culturelles des Afro-Vénézuéliens au cours de 500 ans d’histoire du pays. Les Vénézuélien(ne)s célèbrent leur ascendance africaine par des cérémonies de masse et des défilés remplis de chants, de danses, de discours et d’expositions d’œuvres d’art d’inspiration africaine. Si ces expressions de fierté ethnique semblent appropriées pour un pays multiculturel comme le Venezuela, cela n’a pas toujours été la pratique sociale de la nation.

En 2005, le président de l’époque, Hugo Chávez, a lancé une initiative nationale visant à accroître la sensibilisation et l’éducation à l’égard de la communauté noire. Chávez, qui s’est autoproclamé afro-descendant, a fait du 10 mai la Journée afro-vénézuélienne et a mis en place une série de « programmes et de politiques » pour combattre le racisme et la discrimination dans le cadre de la Commission présidentielle de 2005 pour la prévention et l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale dans le système éducatif vénézuélien. Parmi les politiques de Chávez, l’une d’entre elles demande à la commission « d’examiner, de conseiller et de proposer des réformes sur l’éducation raciale et culturelle appropriée » et de demander aux écoles d’intégrer « les contributions des Afro-Vénézuéliens dans leurs programmes« . Les changements apportés par Chávez au programme d’histoire dans les écoles vénézuéliennes ont suivi le travail d’une vague d’écrivains et d’universitaires qui ont rendu la mémoire historique des Africains et de leurs descendants plus inclusive depuis 1895.

Le récit historique sur les Afro-Vénézuéliens a évolué depuis le début du vingtième siècle. Des récits comme La Libertad de los esclavos en Venezuela (La liberté des esclaves au Venezuela) de Manuel Landaeta Rosales excluaient les expériences des esclaves et des libres noirs, mais se concentraient sur les efforts déployés par les politiciens blancs pour abolir l’esclavage. Cette interprétation stigmatisait les descendants d’Africains pour leur héritage d’esclaves, car leurs ancêtres étaient dépeints comme des victimes, dépendant de l’émancipation des abolitionnistes blancs. Cependant, en 1911, José Manuel Núñez Ponte est devenu l’un des premiers chercheurs à se concentrer sur le sort des Africains réduits en esclavage et à condamner l’esclavocratie blanche dans son livre Estudio histórico acerca de la esclavitud y de su abolición en Venezuela (étude historique sur l’esclavage et l’abolition au Venezuela).

Dans son livre, Núñez affirmait que la pratique de l’esclavage dans les Amériques était un acte d’injustice où des « seigneurs despotiques » enchaînaient, opprimaient et assujettissaient les gens comme des « bêtes de somme ». Núñez soutenait que les hommes qui pratiquaient l’esclavage croyaient qu’il s’agissait d’une « étape de progrès » dans la société moderne. Les esclavagistes croyaient que l’esclavage était admissible parce qu’il existait dans les temps bibliques et que des philosophes antiques très respectés, comme Platon et Aristote, défendaient l’utilisation de l’esclavage. Núñez a également fait valoir que les marchands d’esclaves n’importaient pas les esclaves comme des marchandises, mais qu’ils les « trafiquaient » horriblement d’Afrique vers les Amériques. En 1854, l’émancipation est arrivée avec l’aide d’officiers militaires et de politiciens comme Simón Bolívar et José Gregorio Monagas. Núñez donne également des détails sur la vie et la résistance des esclaves, comme le travail laborieux qu’ils effectuaient dans les mines, leurs relations tumultueuses avec leurs esclavagistes et les soulèvements qu’ils préparaient. L’œuvre de Núñez a eu un impact considérable, car il a analysé les expériences de vie des esclaves et a écrit sur eux en tant qu’acteurs majeurs de l’émancipation. Plus tard, des historiens de renom comme Miguel Acosta Saignes et Juan de Dios Martínez ont produit des monographies qui ont redonné un rôle aux personnages noirs historiques. De nombreux chercheurs ont également cherché à déterminer si le Venezuela est une démocratie raciale, un terme cultivé par le sociologue brésilien Gilberto Freyre dans son livre de 1933, Casa-Grande & Senzala (Les maîtres et les esclaves), qui décrit une société où toutes les races ont des chances égales d’accéder à une éducation de qualité, à des emplois, à des conditions de vie et à des droits sociaux et politiques sans entrave.

Dans les années 1940 et 1950, les historiens ont étudié la culture, les modes de vie et les rébellions sociales des Afro-Vénézuéliens libres et esclaves en intégrant l’anthropologie, les sciences politiques, la littérature et la langue. En outre, les historiens marxistes ont écrit des récits ascendants analysant le capitalisme, l’esclavage et leurs effets socio-économiques sur la société vénézuélienne fondée sur la race et la classe. Alors que l’ouvrage de Juan Pablo Sojo, Temas y Apuntes Afro-Venezolanos (Thèmes et notes afro-vénézuéliens), publié en 1943, se penche sur la culture, les monographies de Federico Brito Figueroa, Ezequiel Zamora : Un capítulo de la historia nacional (Ezequiel Zamora : un chapitre de l’histoire nationale) et La Liberación de los Esclavos Negros en Venezuela (La libération des esclaves noirs au Venezuela) de Federico Brito Figueroa, publiées en 1951, dissèquent les « fondements socio-économiques du colonialisme et du néocolonialisme ».

D’autres historiens, comme R.A. Rondón Márquez, Héctor Parra Márquez et León Trujillo, ont donné un rôle aux esclaves qui ont combattu l’asservissement de leurs esclavagistes par la résistance culturelle, à travers la musique et la religion d’inspiration africaine et la révolution. Ces monographies ont servi de base aux futures micro-histoires des études sur les subalternes.

Des années 1960 aux années 1980, les historiens de l’école des Annales ont soutenu que l’esclavage avait laissé en héritage une hiérarchie socio-économique fondée sur la race et la couleur de la peau. Depuis l’époque coloniale, les Vénézuéliens d’ascendance majoritairement blanche et à la peau claire avaient davantage de possibilités et de privilèges socio-économiques que les Noirs, les indigènes et les « pardos » (ethniquement mélangés avec des ancêtres espagnols, africains et indiens) parce que leur héritage les liait étroitement à leurs ancêtres nés en Espagne qui ont été les premiers à coloniser le Venezuela. Les historiens et les anthropologues ont évité les récits dominants centrés sur les analyses économiques et ont exploré des sujets marginalisés dans le folklore, le lexique, la religion, la musique et la vie sociale. Ils ont limité leurs recherches aux villes fortement peuplées d’Afro-Vénézuéliens dans les régions rurales et urbaines pauvres éloignées de Caracas. Le livre de 1976 de l’historienne et anthropologue autrichienne Angelina Pollak-Eltz, La familia negra en Venezuela (La famille noire au Venezuela), est devenu l’un des ouvrages les plus poignants de l’époque.

Dans son livre, Pollak-Eltz plaide en faveur d’un plus grand nombre d’études sur les familles noires, leurs modes de migration, leur emploi et leur statut éducatif au Venezuela, sans stéréotypes raciaux négatifs. En analysant des entretiens, des enquêtes, des registres de recensement nationaux et les registres migratoires des habitants noirs de l’Universidad Católica Andrés Bello dans les années 1960, Pollak-Eltz explique comment la pauvreté, le racisme et la discrimination des Afro-Vénézuéliens, fondés sur la race et la classe sociale, trouvent leurs racines dans l’histoire de l’esclavage du pays. Les classes inférieures étaient généralement composées de Noirs à la peau foncée vivant dans des villes côtières telles que Barlovento et Guayana (où plusieurs grandes plantations existaient à l’époque coloniale), tandis que les Vénézuéliens des classes supérieures avaient souvent la peau claire et résidaient dans des communautés urbaines. Cette tendance était le résultat d’une ascendance basée sur l’esclavage, d’un manque d’accès à l’éducation supérieure et de la condition qui faisait des Vénézuéliens à la peau foncée ou noirs la classe la plus basse de la société. Dans l’ensemble, son livre a convaincu les futurs historiens d’enquêter sur la famille noire pendant l’esclavage afin de déterminer le rôle que l’esclavage a joué dans la création de la hiérarchie socio-économique dans le Venezuela d’aujourd’hui.

Depuis les années 1990, les historiens ont suivi la tendance de la Nouvelle Gauche et ont écrit sur les conflits raciaux, le colorisme, les divisions de classe et l’agitation politique. Des chercheurs comme Jesús García, Michaelle Ascencio et Winthrop Wright ont étudié la relation entre le statut de classe et la couleur de la peau dans la formation de la hiérarchie socio-économique. Dans son livre de 1993, Café con leche : Race, Class, and National Image in Venezuela, Wright affirme que, bien que de nombreux Vénézuéliens se considèrent comme des « café con leche » (café au lait) – un métissage racial d’ancêtres européens, indiens et africains, la démocratie raciale est un mythe plutôt qu’une réalité. En tant qu’Américain ayant quitté le Sud Jim Crow en 1966 pour enseigner à l’Universidad de Oriente, Wright a étudié la race, l’économie, la hiérarchie sociale et le blanqueamiento (blanchiment racial) pour déterminer si la discrimination raciale était un problème dans la nation. Ses recherches ont consisté à examiner des caricatures, des journaux, des discours et d’autres formes de propagande provenant de la Bibliothèque Nationale et des centres d’archives du Venezuela, tout en menant des entretiens avec des étudiants afro-vénézuéliens, des travailleurs municipaux, des policiers, des poètes et des ouvriers. Dans l’ensemble, Wright a conclu que, bien que certains Afro-Vénézuéliens aient réussi sur le plan socio-économique, les stéréotypes racistes, le colorisme, la propagande politique en faveur du blanchiment racial et les interdictions d’immigration contre les étrangers noirs ont limité la mobilité sociale des Noirs et augmenté les possibilités socio-économiques des citoyens blancs et « pardo ».

Dans les années 2000, les historiens de l’histoire afro-vénézuélienne se sont concentrés sur les thèmes de la race, de la classe et de la politique lors des premiers pas du socialisme au Venezuela sous la présidence d’Hugo Chávez (1999-2013). Les historiens ont particulièrement étudié comment les nouvelles politiques d’égalité raciale de Chávez ont bénéficié aux Afro-Vénézuéliens et aux pauvres. Pendant sa présidence, Chávez a cherché à réduire le fossé économique entre les riches et les pauvres, ainsi que le fossé de la discrimination raciale entre les Blancs et les Noirs. Chávez a mis en place des politiques de redistribution des richesses dans lesquelles il a autorisé le gouvernement à prendre les terres et l’argent nécessaires aux riches pour fournir de la nourriture, des soins de santé et une éducation aux pauvres. Cette action n’a pas seulement provoqué la colère des Vénézuéliens aisés, mais a également reflété l’objectif de Chávez d’améliorer le statut socio-économique des Afro-Vénézuéliens des classes inférieures.

Orlando Figuera, le jeune brûlé vif en 2017 parce que « noir et chaviste » lors des manifestations violentes de l’extrême droite, relookées par les grands médias en « révoltes démocratiques réprimées par Maduro »

Les chercheurs en sciences sociales comme Jesús María Herrera Salas et Barry Cannon ont analysé les discours politiques, les entretiens, les sondages nationaux, les taux de pauvreté, les taux de chômage et les enquêtes nationales sur l’opinion du public à l’égard du gouvernement socialiste afin de déterminer si la race et la classe sociale divisaient les Vénézuéliens sur les questions politiques. Les conflits de race et de classe ont souvent poussé les Vénézuéliens à suivre des normes traditionnelles et à se ranger du côté des candidats politiques qui soutiennent leurs intérêts. Avec la montée en puissance des politiques socialistes de Chávez, de nombreux Vénézuéliens blancs et riches sont devenus des « anti-chavistes » enragés, peu disposés à perdre leur richesse et de voir brisée la hiérarchie socio-économique. Dans son article de 2008 intitulé « Class/Race Polarisation in Venezuela and the Electoral Success of Hugo Chavez : a break with the past or the song remains the same ? », Cannon révèle que les « chavistes » sont principalement des Vénézuéliens pauvres à la peau foncée qui pensent que les politiques socialistes de Chavez leur seront bénéfiques à long terme. Néanmoins, les universitaires ont conclu que la race et la classe sociale continuaient de définir le Venezuela, laissant les gens divisés par une hiérarchie socio-économique issue de l’esclavage.

L’héritage de l’esclavage façonnera toujours les futures études sur les Afro-Vénézuéliens, même si les universitaires étudient comment la race, la classe et la politique continuent de diviser les gens sous le gouvernement socialiste et bolivarien du Venezuela, désormais dirigé par le président Nicolás Maduro. Les Afro-Vénézuéliens représentant environ 10 % de la population, il est nécessaire que leur histoire soit préservée et développée. De nombreuses monographies classiques sur les Vénézuéliens noirs datent de plusieurs décennies, sont épuisées et/ou entièrement rédigées en espagnol. Ces ouvrages doivent être mis à jour et republiés en plusieurs langues afin de sauvegarder l’histoire de l’esclavage, de l’émancipation et de la vie des Noirs au XXe siècle dans les bibliothèques du monde entier. En outre, les archivistes et les historiens peuvent améliorer notre connaissance de la vie coloniale noire au Venezuela en analysant, en traduisant et en numérisant les archives judiciaires et d’autres documents précieux provenant des Archives des Indes en Espagne. Dans l’ensemble, le récit historique de l’histoire afro-vénézuélienne a bien progressé depuis 1895, car aujourd’hui, il envisage de multiples perspectives, surmonte les stéréotypes raciaux, donne un rôle aux personnes opprimées et offre des recherches précieuses qui profitent à de multiples disciplines.

L’auteure : Menika Dirkson est professeure invitée d’Histoire à l’Université Loyola du Maryland. Docteure en Histoire de l’université de Temple. Titulaire d’une maîtrise d’histoire et d’une licence d’histoire, d’études latino-américaines et d’études culturelles de l’Université Villanova. Avec le soutien de la Philadelphia Foundation et du Arlen Specter Center de la Thomas Jefferson University, elle a publié des recherches sur les relations entre la police et la communauté noire à Philadelphie après l’ère des droits civiques. Dirkson mène actuellement des recherches sur la race, la criminalité et le maintien de l’ordre dans le système de transport public de Philadelphie après 1958.

Source : https://www.aaihs.org/la-afrovenezolanidad-a-historiography-of-the-black-experience-in-venezuela/

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

Sur le même thème, on lira l’étude fondamentale d’Alan MacLeod : « Voyous chavistes » contre « société civile » : racisme et mépris de classe des médias occidentaux sur le Venezuela https://venezuelainfos.wordpress.com/2019/03/10/voyous-chavistes-contre-societe-civile-racisme-et-mepris-de-classe-des-medias-occidentaux-sur-le-venezuela-par-alan-macleod-fair/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/03/31/lafrovenezolanite-une-historiographie-de-lexperience-noire-au-venezuela-par-menika-dirkson/

IIIème Congrès des Femmes au Venezuela : « un saut qualitatif du féminisme populaire »

1982 déléguées de tout le Venezuela sont réunies depuis le 29 mars à Caracas pour le IIIème Congrès des Femmes. 6.637 femmes ont pris part aux assemblées préparatoires organisées dans tout le pays. 64 mouvements féministes ont rédigé 926 premières propositions sur la santé, la justice, l’égalité, l’économie, la production pour que le congrès élabore l’agenda féministe Venezuela 2030. « Nous voulons réaliser un saut qualitatif avec vous comme allié, comme le fut Chavez pour nous, ou Sankara pour les femmes du Burkina Faso; nous sommes les filles des héroïnes de l’Indépendance, les filles des femmes afrodescendantes marrones, des guerrières indigènes et ce n’est pas rhétorique de le dire » a déclaré Meibys lors de la rencontre avec Nicolas Maduro. « Nous allons appuyer le féminisme populaire pour les grands changements nécessaires » a répondu le président bolivarien, « et nous voulons que cesse la violence contre la femme ». Maduro a demandé à l’Assemblée Nationale et au Tribunal Suprême d’accélérer la transformation des lois pour protéger les femmes face à la violence.

Le président a aussi suggéré aux femmes réunies en congrès de lui proposer leurs idées et leur plan pour la « révolution dans la révolution » qui va se déployer tout au long de 2022, et dont l’objectif est de resserrer les liens avec les bases populaires, parfaire les réponses du gouvernement à leurs besoins et en voir rapidement, concrètement, les effets dans la vie quotidienne. Dans le cadre de la reprise économique, le gouvernement a déjà lancé une opération « maison par maison » pour approfondir le recensement de tous les besoins de la population, mettre en œuvre les solutions en dotant de plus de moyens les organisations populaires, et Nicolas Maduro compte sur les mouvements féministes populaires pour en devenir le fer de lance.

Le gouvernement bolivarien, sur les instructions présidentielles, a approuvé 220 millions de bolívars pour soutenir la mise en œuvre d’au moins 50 projets socio-productifs organisés par des femmes, notamment dans le domaine de la pêche dans l’État d’Anzoátegui. Parallèlement, sur la base du diagnostic des organisations communales, les Ministres de l’Agriculture Urbaine (Greicy Barrios), des Communes et des mouvements sociaux (Jorge Arreaza) et de l’Agriculture (Wilmar Castro) lancent le plan des semailles communales 2022 – outil de la souveraineté alimentaire mais aussi d’appui aux autogouvernements populaires. Parmi les 12 millions d’hectares remises aux paysan(ne)s depuis le début de la réforme agraire lancée par Hugo Chavez, 4 millions l’ont été à des femmes, pour commencer à répondre à la dette historique qui existe encore vis-à-vis d’elles.

T.D.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/03/30/iiieme-congres-des-femmes-au-venezuela-un-saut-qualitatif-du-feminisme-populaire/