Six clefs du triomphe de la gauche au Pérou, par Daniela Ramos

Au-delà de Gabriel García Márquez, le réalisme magique écrit son épisode andin-amazonien dans le Pérou contemporain. Pedro Castillo devient président après une campagne pleine de symbolique et exposant sans complexe le monde de contradictions qui constitue ce pays. Sur la terre de tous les sangs, l’Amérique latine montre une fois de plus sa puissance créatrice.

Cet exploit, bien qu’inattendu, a ses raisons. Le hasard n’est pas assez généreux pour permettre à une proposition populaire et de gauche d’émerger au Pérou. Pour comprendre le scénario qui s’ouvre, il convient de comprendre certaines des clés qui expliquent la victoire de Pedro Castillo et de Perú Libre.

1. La crise politique aggravée par la pandémie

« A quel moment le Pérou est-il allé en enfer ? » s’interroge Mario Vargas Llosa au début de « Conversation dans la cathédrale« , écrit avant que l’auteur n’aille lui-même s’enfermer dans l’enfer néo-libéral. La crise politique et institutionnelle du pays n’est pas nouvelle. Elle a des racines profondes dans un territoire aussi vaste qu’inégalitaire. Le Pérou a également une blessure ouverte, à savoir la confrontation armée interne des années 80 et la décennie suivante du « fujimorat ».

Plus près dans le temps, à la fin de 2020, le pays a traversé un cycle court mais intense de mobilisations. Le lundi 9 novembre, le Congrès a destitué le président de l’époque, Martin Vizacarra, et nommé un certain Manuel Merino à sa place. L’aventure politique de Merino n’a duré que six jours. Le dimanche de la même semaine, il démissionnait, laisse derrière lui deux jeunes victimes de la répression : Inti Sotelo et Bryan Pintado. Vizcarra, quant à lui, a rejoint la liste des présidents qui n’ont pas terminé leur mandat.

La pandémie est devenue le coup de grâce d’un système manifestement défaillant. L’épidémie a montré que l’État ne répondait pas aux besoins de sa population, renforçant le sentiment de lassitude à l’égard de la classe politique. Aujourd’hui, le Pérou compte 10 % de pauvres de plus qu’en 2020 et le taux de mortalité par COVID le plus élevé au monde. Dans ce scénario et au milieu d’une grande fragmentation, les gens sont allés voter avec peu de tolérance pour les discours fantaisistes et prêts à emprunter des chemins inexplorés.

2. Le protagoniste, Pedro Castillo

Lorsque, au premier tour, Pedro Castillo a atteint 19% des voix, CNN a construit le tableau des résultats partiels avec une silhouette obscure à leur tête. Personne en dehors du pays ne savait qui il était et une bonne partie de ses compatriotes non plus. Mais ce candidat improbable s’est avéré être l’une des clés du triomphe de la gauche péruvienne.

« Il nous ressemble« , disent les femmes qui tiennent les soupes populaires dans les bidonvilles de Lima. Et le fait est que Castillo représente, par son image et dans sa trajectoire, des secteurs historiquement exclus. Professeur du Pérou profond, rondero, paysan ; le nouveau président andin synthétise de nombreux éléments identitaires des secteurs populaires et cela a été un fil conducteur de sa campagne. Le chapeau chotano avec lequel il fait ses apparitions publiques est déjà vendu à plus d’un coin de rue.

Si Castillo est considéré comme un outsider, il n’est pas étranger à la politique. En 2017, il a gagné en notoriété en menant une grève nationale des enseignants. Cette expérience syndicale l’a aidé à construire un dialogue fluide avec sa base sociale et, ces jours-ci, elle l’a également aidé à faire face aux multiples audiences des délégations nationales et internationales qui ont frappé à sa porte. Sans avoir l’éloquence d’un Alan Garcia, son discours est efficace car il reconnaît clairement le public qui l’écoute.

3. Le parti, Peru Libre

La candidature de M. Castillo a été rendue possible par son association avec un nouveau type de parti : le Pérou Libre. Cet espace récupère les bases d’une gauche traditionnelle, mais avec des éléments locaux et une perspective latino-américaniste. Né en 2008 comme mouvement régional à Junín – le département qu’il a gouverné entre 2011 et 2014 – il a réussi à devenir un parti d’envergure nationale. Le symbole du crayon, associé à la profession de Castillo, provient en fait du parti.

La principale figure de Peru Libre est Vladimir Cerrón, un candidat naturel à la présidence qui doit aujourd’hui faire face à une sorte de Lawfare à la éruvienne, une des raisons pour lesquelles l’investiture est allée à Castillo et non à lui. Pour une grande partie du Pérou, Cerrón est un démon sans visage présenté dans les médias comme le « propriétaire de Perú Libre ». Tout au long de la campagne, ses adversaires – qui s’étendront à l’administration – ont tenté d’éroder son partenariat avec M. Castillo, dont la base idéologique est plus ambiguë.

« La gauche divisée, pleine de sectarisme, n’arrivera à rien et sera une fois de plus vaincue« , a déclaré Perú Libre en 2019, dans le but de promouvoir un espace unitaire pour ces élections. Son expérience de gouvernement régional à Junín lui permet de former un groupe de cadres militants et techniques qui vont mettre leur énergie au service de la campagne présidentielle. Pérou Libre a un gouvernement à assumer, mais il ne perd pas de vue ses aspirations plus stratégiques, qui visent des changements profonds et un muscle social organisé. Il aura pour défi de contenir les nouvelles volontés qui se sont rapprochées de lui à la chaleur des élections.

4. Une base électorale mobilisée

L’aspiration de toute campagne électorale est de pénétrer sa base et d’atteindre de nouveaux électeurs. La candidature de Pedro Castillo avait, à sa manière, un point de départ privilégié, étant donné que deux de ses principaux soutiens sont des secteurs dynamiques au Pérou : les enseignants, d’une part, et les rondas paysannes, d’autre part.

Le cas des rondas paysannes est très particulier, s’agissant d’une organisation autonome et communautaire ayant plus de 40 ans d’histoire et une large présence territoriale, principalement dans le sud du pays. Ce ne sont pas les ronderos qui ont consacré Pedro Castillo comme leur candidat, mais ils lui ont apporté leur soutien, ce qui signifie un réseau social de pas moins de 2,5 millions de personnes.

Parallèlement, lors des événements organisés dans la périphérie de Lima et dans les provinces, on a pu constater une appropriation pratique de la campagne : du merchandising artisanal aux huaynos improvisés qui ont donné à l’ensemble du processus une mystique propre. Et il n’est pas vrai que la campagne a écarté les réseaux sociaux comme champ de bataille. Si Pedro Castillo disposait de plateformes peu développées à la fin du premier tour qui l’a porté en tête, la campagne a ensuite et aussi progressé de manière atomisée à travers les réseaux ayant la plus grande pénétration populaire : whatsapp et facebook.

5. Nous vivons une époque de polarisation

À ce stade de l’histoire, il est peut-être préférable de cesser d’anticiper les vagues et d’évaluer l’une des réalités que la droite a montré ne pas pouvoir comprendre : nous vivons une époque de polarisation. Keiko Fujimori et Pedro Castillo en sont une expression. Modèles opposés et qui font appel, chacun à partir de ses propres coordonnées, à un plus grand radicalisme politique.

Il semble que lors de ces élections, il n’y avait pas de place pour la modération, ce qui a facilité l’émergence d’une proposition de changement. Lorsque Veronika Mendoza s’est présentée au premier tour, elle l’a également fait avec un programme de transformation mais avec un discours plus modéré, ce qui, au lieu d’élargir sa base électorale, a fini par diluer sa candidature parmi les multiples options disponibles.

Keiko Fujimori, quant à elle, a soutenu cette dernière ligne droite de la campagne sur la peur et la postulation d’une menace terroriste du côté de Castillo. Il y a ceux qui prévoient que la dernière phase du Fujimorisme pourrait bien être le fascisme, de plus en plus présent dans leurs proclamations. Et le cas de López Aliaga, considéré comme le « Bolsonaro péruvien », ne devrait pas passer sous le radar, étant donné qu’il est déjà enraciné dans les secteurs populaires.

6. La sous-estimation de soi et des autres

Enfin, face au second tour des élections, rappelons que Pedro Castillo et Perú Libre ont été mille fois critiqués pour une campagne désorganisée. Non seulement à partir du discours médiatique, mais aussi à partir de la base, lors de rencontres avec des sympathisants et des alliés. Il est finalement apparu qu’il s’agissait d’un euphémisme : lorsque les gens parlaient de « désorganisation », ce qu’ils invoquaient – non sans un certain ressentiment – était un manque d’accès au cœur de la campagne. Il est toujours plus facile de signaler les erreurs que d’assumer le travail profond des autres.

Les leçons du premier tour d’avril n’ont pas été dûment comprises par les adversaires et les partenaires de Castillo, qui ont continué à sous-estimer, au second tour, sa figure et le soutien politique offert par Perú Libre. Alors que la presse l’a accusé d’improvisation, le candidat à la présidence faisait affluer des masses à ses meetings à Cusco, Puno et dans les faubourgs de la capitale. Alors que le militantisme à Lima suivait avec inquiétude le débat des équipes techniques, le parti a organisé des réunions en face à face et virtuelles pour former ses témoins de bureau électoraux.

Cette sous-estimation a joué en faveur de Pedro Castillo et lui a permis de construire un triomphe sous le regard impuissant de la classe politique péruvienne. La campagne avait une apparence chaotique ? Mais cet aspect « étrange » pour l’observateur externe a davantage à voir avec les préjugés racistes et classistes. Ce n’est pas seulement que la campagne a contredit les manuels de marketing politique mais qu’une stratégie a été conçue consciemment, ancrée dans les forces du candidat et de sa proposition, ignorant ceux qui prédisaient un chemin sûr vers la défaite. Si le visage du triomphe était différent, peut-être lui accorderaient-ils plus de crédit.

Tout ce qui a été dit jusqu’à présent n’ignore pas un point problématique : le nouveau gouvernement entrera en fonction après une élection serrée avec une forte opposition à Lima, la vitrine politique du pays, qui concentre également un tiers de la population totale. A cela s’ajoute la dispersion du Congrès, où le Pérou Libre et ses partenaires éventuels disposent d’un total de 45 congressistes sur 130, tandis que les forces de droite ont tout le reste. Mais ces catégories sont peut-être insuffisantes pour penser aux alliances qui se tisseront au Parlement.

Si Peru Libre et Pedro Castillo vont dans le sens proposé, l’expérience du Pérou pourrait renouveler l’imaginaire de la gauche latino-américaine. En partie, elle l’a déjà fait depuis sa campagne. Mais il est maintenant temps de se saisir du timon. L’Assemblée Constituante apparaît comme le principal pari pour construire un soutien large, mobilisé et plus que nécessaire pour soutenir le prochain gouvernement. Le peuple péruvien joue un nouvel espoir sur un chemin semé de trahisons. Et l’Amérique latine, une fois de plus, nous surprend.

Daniela Ramos (au Pérou)

Source : https://revistazoom.com.ar/seis-claves-del-triunfo-de-la-izquierda-en-peru/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/06/16/six-clefs-du-triomphe-de-la-gauche-au-perou-par-daniela-ramos/

Le très long voyage d’Argelia Laya

« Si tu veux marcher vite, marche tout seul; si tu veux marcher loin, marche avec les autres ». S’il est un peuple à laquelle peut s’appliquer ce proverbe africain c’est bien celui du Venezuela. L’intensité de la guerre médiatique est évidemment liée à ce potentiel illimité d’expériences à partager avec le reste du monde et dont il faut à tout prix empêcher la transmission. Nous avons souvent expliqué, lorsque les médias transformèrent les violences de l’extrême droite au Venezuela en « révolte populaire » et la plus grande démocratie participative du monde en « dictature », que la gauche ne pouvait plus se passer de démocratiser le champ médiatique, si elle voulait rester connectée au monde. En attendant…

La révolution bolivarienne, féminine et populaire, a 22 ans et sa force créatrice ne s’étiole pas. Le 4 juin 2021, les communard(e)s de la Commune El Maizal et de l’Union Comunera débattent avec une commission de l’Assemblée Nationale du projet de Loi sur les Cités Communales :

La réforme agraire continue. Le gouvernement bolivarien (ici à travers le Ministère de la Femme et de l’Égalité de Genre et l’Institut des National des Terres) remet des titres de propriété aux paysannes dans tout le pays :

A Caracas, la Commune populaire d’Altos de Lidice (Caracas) fête trois ans d’existence. En juin 2021, l’auto-gouvernement, à majorité féminin, est plus vivant que jamais. Les assemblées, les décisions, l’apprentissage constant sont un pas énorme dans la construction de la démocratie participative. Un des leaders et formateurs de cette commune, Gsus Garcia explique : « Nous célébrons aujourd’hui 3 ans de construction collective d’un modèle d’organisation politique – territoriale, sociale et économique qui rassemble plus de deux mille familles.

Nous avons appris que tout ce qui sest passé jusqu’à présent fait partie d’un processus, rien n’est terminé. Rien n’est venu du jour au lendemain. Tout cela a été le fruit d’efforts et de luttes constants. Nous sommes une fenêtre ouverte sur l’avenir. Tout ce que nous générons vise à nous permettre de consolider le plus grand état de bien-être possible, pour le présent et pour nos descendants.

Nous ne sommes pas parfaits, et encore moins idéalistes. Ce dont nous sommes convaincus, c’est que nous n’en sommes qu’au début et que nous faisons modestement de notre mieux. Nous voyons l’horizon comme large et prometteur chaque fois que le soleil se lève, nous pouvons le voir de n’importe quelle fenêtre du quartier. De là, nous rêvons d’un monde meilleur, un monde qui, pour nous, commence à partir de n’importe quel foyer de notre commune.

Pour ce troisième anniversaire de la Commune nous avons décidé de faire publiquement le bilan de la gestion communale. Ce qui nous a donné quelques soucis (les mesures de protection sanitaire dues à la pandémie sont toujours en vigueur) mais c’est la meilleure voie : les assemblées de rue. Nous avons dû rencontrer les gens, écouter, expliquer, débattre. Dans chaque assemblée, nous avons exposé les victoires mais aussi les échecs, et tout ce qui nous manque.

Hier, par exemple, quelqu’un ne voulait pas écouter, comme cela s’est produit dans une autre assemblée, elle voulait seulement exposer ce sentiment de frustration et d’ignorance d’une gestion collective. Les deux compagnes se sont ouvertement opposées. Mais vous ne pouvez pas imaginer à quel point nous aimons ces débats. Pouvoir exposer tout ce qui a été fait, avec la conscience tranquille, pour débattre de chaque point, mettre à nu devant tant de gens les vraies raisons de ces passions négatives avec de bons arguments, cela nous rend très heureux. Honnêtement, j’ai été surpris par l’attitude de la population en général dans les assemblées, les applaudissements, etc. Nous avons fait preuve d’humilité et, comme le dit le dicton, « on ne peut pas cacher le soleil avec un doigt« . Nous devons faire très attention à l’arrogance, au fait de croire que nous avons atteint notre limite, de ne pas comprendre que les applaudissements d’aujourd’hui peuvent être les huées de demain, c’est pourquoi nous devons continuer à travailler, à gagner les débats avec des éléments concrets, avec des exemples, avec des certitudes, avec une unité programmatique. » :

Pendant ce temps, à Caracas aussi et dans d’autres villes, pendant que le président Maduro relance les primaires ouvertes avec assemblées de base pour que les bases désignent leurs candidat(e)s aux élections de novembre 2021, relance la discussion publique de la loi des Cités Communales, les programmes du réseau de santé nationale Barrio Adentro et le programme urbain d’Agriculture Urbaine, ont lieu de nombreuses manifestations de solidarité avec l’État et le Peuple Palestinien (qui a son ambassade à Caracas) face aux violations massives et incessantes des Droits Humains et du Droit International de la part du gouvernement israélien.

Entre les mailles du blocus des USA, le Venezuela reçoit de la Russie un nouveau lot de 500.000 vaccins Spoutnik. Et grâce aux nouveaux apports de vaccins chinois, le président @NicolasMaduro ordonne de multiplier par 10 les centres de vaccination pour atteindre la protection de l’ensemble de la population à la fin de septembre.

Au Mexique une équipe de l’Institut vénézuélien de Solidarité Simon Bolivar Instituto Simón Bolívar voyage pour dialoguer avec les représentant(e)s du parti de la transformation Morena d’Andrés Manuel López Obrador et autres militant(e)s, activistes, intellectuel(le)s : à propos de solidarité féministe, de souveraineté, de démocratie participative et de futures formations. Lors de la rencontre « fortifier nos démocraties« , le Président de l’institut, Carlos Ron explique : « après la mort du Président Chávez, ils ont tout essayé pour nous détruire : invasions paramilitaires, accusations de narcotrafic… etc.. Mais n’oublions pas une chose : ce n’est pas seulement pour notre pétrole mais aussi parce que notre modèle politique, notre démocratie participative où le peuple est au centre, est un exemple trop enthousiasmant, trop dangereux pour les autres peuples« 

Retour à Caracas. Dans un espace récupéré par le gouvernement bolivarien, répétitions en cours pour réinterpréter la bataille de Carabobo (1821), qui scella son indépendance. Irrévérence caraïbe des corps de jeunes artistes engagé(e)s dans le théâtre, la musique symphonique, la danse et le cirque.

Et puis, dans tout le pays, une initiative extraordinaire, réalisée sans grands moyens mais à force de volonté, celles des fourmis qui travaillent en silence : la Brigade communarde Argelia Laya franchit d’immenses distances, pour que les communes se rejoignent, se connaissent, s’entraident matériellement et organisent des ateliers de formation :au cœur d’une force populaire et d’une vie qui ne renonceront jamais.

Thierry Deronne, Caracas le 5 juin 2021

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/06/05/le-tres-long-voyage-dargelia-laya/

Pourquoi et comment le chavisme renforce la démocratie électorale au Venezuela

« Faisons confiance au peuple » a rappelé Nicolas Maduro. Le parti chaviste (PSUV) organise des primaires ouvertes, avec vote secret de ses militant(e)s. Les assemblées de base débattront et choisiront les candidat(e)s chavistes qui se présenteront aux élections régionales et municipales de novembre 2021. Élections auxquelles participeront près de 40 partis de la gauche à la droite, au total plus d’une centaine d’organisations sociales et de mouvements citoyens de tout bord : ce sera le 26ème scrutin en 21 ans de révolution bolivarienne.

Le chavisme, une fois de plus, ouvre le jeu politique en injectant une dose de démocratie qui vaut aussi pour cohérence entre actes et discours. Une cohérence qu’on ne trouve guère dans l’opposition (social-démocratie, droite, extrême-droite) ni même chez le « traditionnel » Parti Communiste vénézuélien ou les groupuscules d’extrême gauche, habitués des « prises de position » et des « communiqués » mais qui ont peu ou pas de base sociale, peu ou pas d’élus, et doivent donc « exister » sur les réseaux sociaux.

Pour choisir ses candidat(e)s, le chaviste PSUV ose la démocratie participative et peut compter sur une base populaire ancrée dans tout le pays.

La défaite électorale du chavisme aux élections législatives de 2015 et le retour de la droite y compris extrême, avait détérioré dans une large mesure la stabilité politique du Venezuela. Ses effets perdurent puisque ces partis de droite, devenus majoritaires au parlement, avaient juré de « sortir Maduro en six mois », demandé et légitimé les sanctions impériales, couvert d’un vernis « démocratique » les violences de l’extrême droite avec la complicité des médias internationaux, et last but not least créé un fake-président virtuel (Juan Guaido) lié au narcoparamilitarisme colombien et qui a dérobé des centaines de millions de dollars des actifs de l’Etat vénézuélien en « négociant » avec l’Occident comme « président du Venezuela ».

Photo : patriarcat, racisme, corruption : la droite vénézuélienne, ici sous l’étiquette de la MUD (« unité démocratique »). Au premier rang, à partir de la gauche, Julio Borges et Antonio Ledezma, impliqués dans le coup d’État de 2002 et les déstabilisations de 2014, 2015 et 2017. Le premier vit un exil doré à Bogota, le second à « Little Caracas » (Salamanca), le quartier de luxe des « exilés politiques » vénézuéliens à Madrid.

Depuis les élections à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) en 2017 que Maduro lança avec succès comme manière de sortir par le haut des violences de l’extrême droite, le pays s’est engagé dans un processus progressif et difficile de recomposition institutionnelle et démocratique. L’extrême droite s’est vue rejetée pour ses violences par une majorité de votants. Le putschisme de Juan Guaido et Leopoldo Lopez s’est retrouvé isolé, une bonne partie de la droite ayant compris l’intérêt de revenir dans le champ démocratique, et de regagner du terrain via les élections, après avoir en quelque sorte renoncé à faire de la politique dans l’espoir d’un rapide coup d’État.

Pour sa part, le chavisme mise sur la démocratie participative pour remobiliser et redynamiser sa majorité électorale, face à ces élections auxquelles participeront des partis et des organisations qui s’étaient tenus jusqu’ici à l’écart de l’arène.

Élections à la base

Le PSUV s’est réuni ce mardi 1er juin, sous la direction du président du parti, Nicolás Maduro, et avec l’ensemble de la direction nationale, pour débattre et approuver la méthode de sélection des candidat(e)s aux méga-élections (régionales et municipales) du 21 novembre. Avec à ce jour plus de 7 millions d’inscrit(e)s, le PSUV est la plus grande organisation politique du Venezuela. Elle est aussi la seule à remettre des carnets de membres à sa base et à organiser des primaires à bulletin secret à travers des assemblées de base.

Le dimanche 27 juin, pas moins de 14.381 assemblées simultanées seront organisées sur l’ensemble du territoire national, à la tête de chacune des Unités Bolívar-Chávez (UBCH) qui sont les équipes de militant(e)s territoriales du parti. Ces assemblées ouvertes permettront à tout(e) membre de présenter sa candidature et auront pour but de « recevoir et désigner » les pré-candidats aux élections internes. Le 8 août, les candidat(e)s du PSUV seront élu(e)s avec un suivi technique du Conseil National Electoral (CNE). L’ensemble de la liste électorale pourra participer, et ces primaires serviront à mesurer la capacité de la plate-forme chaviste à se réunir et à se mobiliser.

L’élection par la base comporte des risques contre lesquels a mis en garde la direction du PSUV elle-même, comme le fait que ceux qui occupent déjà des postes pourraient profiter de leur position, établir des mécanismes excessifs dans la campagne pour conditionner ou diriger le vote en leur faveur, en jouant la « position avancée ». Il y a aussi les « blessures » et les conflits internes qui surgissent aux niveaux local et régional, à travers les tendances, les groupes et les leaderships qui se mesurent lors de ces élections. Ou, dans certaines régions et municipalités, le retour d’anciens dirigeants, d’outsiders ou des « parachutistes » qui voient dans une élection de base une occasion idéale pour aspirer à un mandat électif.

Photo: Assemblée de base chaviste pour choisir les candidat(e)s aux élections

Mais le PSUV assume ces risques. Il faut rappeler qu’ici, contrairement aux autres élections primaires, ceux qui aspirent à se présenter aux élections devront être portés par la base même du PSUV pour promouvoir leur candidature et la faire proclamer depuis les assemblées territoriales des militant(e), de la base au sommet, avant que chacun(e) exerce son suffrage à travers un vote secret.

Au-delà des coulisses, le PSUV est mis au défi de promouvoir des discours mobilisateurs et des offres de campagne connectées aux aspirations locales, aux imaginaires, aux besoins et demandes ressentis de la population. La campagne électorale est un espace idéal pour le renforcement des liens objectifs et subjectifs entre le chavisme et l’électorat, en comprenant celui-ci non seulement comme la base chaviste, mais comme l’espace des aspirations sociales qui existent aujourd’hui dans la politique vénézuélienne, c’est-à-dire la population désenchantée (tant dans le chavisme que dans l’opposition) : terreau d’indécis, d’orphelins politiques, faute de proposition qui puisse les captiver.

Malgré les conséquences de la guerre économique recherchées par l’Occident – la fatigue, le mécontentement, l’impopularité, il reste que le tissu féminin, la sociologie populaire, « l’exception vénézuélienne » et les années de formation, d’épreuves et de résistance font probablement du PSUV le parti le plus capable de rassembler autour d’un programme.

Sources : https://www.misionverdad.com/venezuela/retos-y-posibilidades-en-las-elecciones-internas-del-psuv-para-el-21n / https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/05/02/democratisation-des-elections-la-lutte-entre-lancien-et-le-nouveau-au-venezuela-et-en-amerique-latine/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/06/04/pourquoi-et-comment-le-chavisme-renforce-la-democratie-electorale-au-venezuela/

« Communardes, architectes du Droit à la Santé », le nouveau documentaire sur les autogouvernements populaires du Venezuela

Pour sortir du champ médiatique, abonnez-vous à la chaîne Youtube de Terra TV ! La télévision des mouvements sociaux transmet, depuis le Venezuela, des reportages sur les éternels invisibles des médias depuis 21 ans de révolution bolivarienne, tou(te)s ces citoyen(ne)s qui construisent une démocratie participative aux mille visages. Cette semaine : l’épopée des « Communardes, architectes du Droit à la Santé« . Quand on considère les trois ans d’autogouvernement populaire mis en place par la Commune Socialiste d’Altos de Lidice, organisée dans les quartiers populaires de l’Ouest de Caracas, on voit combien est crucial le rôle des femmes des équipes de santé. En plein blocus états-unien et ses conséquences terribles sur l’accès aux médicaments et aux matériels sanitaires, elles sont devenues ces « architectes » :

Ce sont aussi des femmes, responsables du Conseil Communal « Coromoto de Dios » qui ont réussi à peindre l’entrée principale de la Commune socialiste « Altos de Lidice » (Caracas) avec l’aide de la brigade de nettoyage « Che Guevara » :

Grâce au salaire collecté de porte à porte, et aujourd’hui aux cotisations des habitant.e.s à la banque communale, cette brigade d’entretien « Ernesto Che Guevara » composée de de sept habitant.e.s, autogérée et dirigée par deux femmes, entretient les rues des conseils communaux et prépare un projet de recyclage intégral.

Réalisation des reportages et photographies : Jesus Reyes. Production: TERRA TV. VO ESP Sous-titres français. République Bolivarienne du Venezuela 2021.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/31/communardes-architectes-du-droit-a-la-sante-le-nouveau-documentaire-sur-les-autogouvernements-populaires-du-venezuela/

Derrière Guaido, le plan Condor 2.0 des extrêmes droites espagnole, états-unienne et latino-américaine

« Le Venezuela est un bon exemple de comment l’ultra-droite a tout investi dans les médias et le numérique, comment elle a été visionnaire, pendant que la gauche vit dans la contemplation, sans en faire une priorité » explique Julian Macias Tovar, expert des réseaux sociaux qui a étudié de très près, statistiques à l’appui, la guerre contre Podemos en Espagne ou contre des processus progressistes en Amérique Latine. Il est interrogé ici par la journaliste Karen Mendez.

Peut-être qu’une des réussites majeures de la propagande de masse a été de faire passer les déstabilisations violentes de l’extrême droite au Venezuela pour des « révoltes démocratiques », la réponse de l’État pour une « répression », et (objectif principal) un président élu pour un « dictateur ». Sur ce thème comme sur beaucoup d’autres, la gauche européenne est tombée dans le panneau. Elle croit naïvement qu’il faut suivre les règles des médias dominants et disparaît, absorbée par une technique qu’elle n’a pas inventée. Un exemple : depuis bien longtemps, les médias espagnols font des violences des riches de l’extrême droite raciste du Venezuela une « révolte populaire » et de l’action de l’État une « répression de Maduro ». Ce blanchiment n’est pas étranger à la banalisation et à la progression du parti d’extrême droite VOX et à la perte d’importance de la gauche dans la péninsule.

Julian Macias Tovar

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L‘ancien président José María Aznar a remis à l’ex-député vénézuélien Juan Guaidó le 10ème prix de la « liberté » de la FAES. La présidente d’ultra-droite, récemment élue, de la Communauté de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, le maire José Luis Martínez Almeida et le leader du Partido Popular, Pablo Casado, ont également assisté à l’événement. Selon un communiqué de la Fondation pour l’analyse et les études sociales (FAES), présidée par José María Aznar, le prix a été attribué à l’unanimité à Guaidó, « pour avoir donné du prestige à la cause démocratique du Venezuela et suscité la solidarité internationale à son égard« .

Le prix que Guaidó a été attribué en d’autres occasions à des personnalités telles que Margaret Thatcher, Shimon Peres, Mario Vargas Llosa, Enrique Krauze, Luis Almagro, ainsi qu’à l’OTAN et aux groupes de réflexion International Republican Institute (IRI) et National Democratic Institute (NDI).

Mais quel est le rapport entre ce prix, la récente réunion des dirigeants de la droite latino-américaine en Équateur lors de l’entrée en fonction du banquier Lasso, et l’organisation Atlas Network, ce qui est recherché, et qui est derrière ? La journaliste Karen Mendez a interrogé Julián Macías Tovar, chercheur et responsable du blog Pandemia Digital.

En mai 2021 l’ultra-droite espagnole regroupée autour d’Aznar et Ayuso a remis le prix FAES à Juan Guaido

Karen Mendez – Pourquoi pensez-vous que la FAES attribue ce prix à Juan Guaidó ?

Luis Almagro, actuel secrétaire de l’OEA, coiffant une casquette vénézuélienne, en compagnie de J.J. Rendon, spécialiste en guerre psychologique et conseiller en communication de l’ex-président colombien Alvaro Uribe, lors d’un séminaire sur « marketing et gouvernance politiques en Amérique Latine » à Miami. Almagro a pris une part très active dans le coup d’Etat contre Evo Morales. L’ex-président uruguayen José Mujica a dénoncé celui qui fut son chancelier: « ce qu’il fait est dangereux non seulement pour le Venezuela mais pour tout le continent ».

Julian Macias Tovar – Eh bien, d’abord cela suit la ligne des prix de cette organisation. Auparavant, par exemple, Margaret Thatcher était l’un des lauréats ou Luis Almagro (photo), secrétaire général de l’OEA. C’est-à-dire qu’ils récompensent leurs espaces géopolitiques internationaux. Nous ne devons pas oublier que FAES est une organisation du Réseau Atlas, qui est un recueil de fondations qui ont un rôle très clair à l’échelle géopolitique et qui, clairement, soutiennent Guaidó.

On peut faire une deuxième lecture. Je pense que non seulement au sein de l’opposition vénézuélienne, mais d’autres personnes, entités et institutions, pays ont commencé à générer certaines critiques internes sur Guaidó, alors c’est comme un prix de départ pour chercher un autre personnage pour diriger l’opposition et accomplir leur plan, avec l’utilisation de mensonges et de violence.

Karen Mendez – Ou pourrait-il s’agir aussi de le renflouer en raison du peu de soutien interne dont il dispose au Venezuela ?

Julian Macias Tovar – La dernière chose que j’ai vue, c’est qu’après tous ses mouvements, les résultats qu’ils attendaient de lui sont bien en deçà de ce qui était prévu et il a essuyé de nombreuses critiques. Le joker du Venezuela est toujours très présent et ils ont besoin d’exécuter leur plan avec une personne de l’opposition qui continue à parler du manque de démocratie. Mais il se pourrait que, s’ils ne trouvent pas une meilleure option pour continuer, non seulement à attaquer le gouvernement vénézuélien, mais aussi à maintenir l’axe discursif de la confrontation avec d’autres gouvernements d’Amérique latine ou d’autres pays du monde, alors je pense que cela pourrait être n’importe laquelle des options. Ce qui est vrai, c’est que cela ne me surprend pas du tout qu’une personnalité comme Guaidó soit récompensée.

Karen Mendez – Récemment, nous avons vu que la candidate d’extrême droite au Pérou Keiko Fujimori , le leader d’extrême droite du Venezuela Leopoldo López, le président colombien Iván Duque, le leader du PP Pablo Casado et Isabel Díaz Ayuso qui a participé par le biais d’une vidéo, se sont rencontrés lors d’un forum en Équateur. Qu’y a-t-il derrière cette réunion ?

Julian Macias Tovar – Vous avez oublié de dire que José María Aznar, qui est le président de la FAES, était également présent. Voyons : le nouveau président équatorien Guillermo Lasso n’appartient pas seulement à l’Opus Dei, qui est un espace ultra-catholique, une minorité au sein de l’Église qui a été étroitement associée à l’ultra-droite, aux coups d’État, mais, point plus important encore, il est le président de la fondation Ecuador Libre, qui est une fondation du Réseau Atlas, dans lequel l’ultra-droite investit beaucoup d’argent pour essayer de coordonner les efforts contre la gauche.

En Espagne, plus que le Parti Populaire dans son ensemble, il existe un espace beaucoup plus solide que celui des partis politiques, qui est précisément cette articulation liée aux fondations, aux médias, qui n’est pas le Parti Populaire lui-même. Rappelons que tant Esperanza Aguirre que José María Aznar représentent cette aile droite au sein du Parti Populaire, qu’ils appellent libérale conservatrice, mais qui est un espace néolibéral et ultra-catholique qui dispose de tout un réseau d’espaces de pouvoir tissés et qui tente d’influencer non seulement les gouvernements, mais aussi les partis politiques internes. Par exemple, au sein du Parti Populaire, le politicien qui a obtenu les meilleurs résultats est Feijóo, qui a la majorité absolue en Galice, mais il n’appartient pas du tout à cet espace, en revanche, Ayuso ainsi que Cayetana Álvarez de Toledo, qui était également membre de la FAES, le bras droit d’Aznar, représentent cet espace comme personne.

La victoire d’Ayuso à Madrid nous a donc rappelé cette stratégie simple consistant à ne pas parler de mesures ou de programmes politiques ou électoraux, mais de slogans tels que le communisme ou la liberté. Le mot liberté est l’un des éléments discursifs qui apparaît toujours, mais si nous nous rappelons qui sont derrière, les idéologues, les gourous de tout cela, nous trouvons des gens comme Milton Friedman, qui était l’idéologue de l’opération Condor, qui a réalisé des coups d’État en Amérique latine.

Karen Mendez – Vous mentionnez souvent le Réseau Atlas. Parlez-nous de lui, qu’est-ce qu’il est, qui sont ses membres, quels sont ses objectifs, comment fonctionne-t-il ?

Julian Macias Tovar – Un peu après la guerre froide et l’opération Condor, qui était explicitement soutenue par la CIA, par les États-Unis, plusieurs espaces ont été créés qui n’étaient pas directement liés aux institutions américaines.

À l’époque de Ronald Reagan, une fondation appelée Heritage Foundation a été créée, qui est ce que la FAES est pour le Parti populaire, qui représente un peu ce qu’est le Tea Party aux États-Unis, qui défend les valeurs les plus conservatrices liées à l’ultra-catholicisme et les espaces les plus néolibéraux qui parlent de la dissolution de l’État et qu’il ne reste qu’un marché libre, qui privilégie les entreprises privées, qu’il n’y a plus de services publics et que les grandes fortunes ne paient pas d’impôts, entre autres choses.

Donc, à ce moment-là, cette fondation a été créée et petit à petit, elle s’est articulée avec d’autres. La FAES était une autre fondation très importante, surtout pour l’Amérique latine, qui a été créée pour développer la recherche d’entreprises et de familles qui financeraient des groupes de réflexion pour mener la bataille culturelle de la droite ou pour soutenir des politiciens, des gouvernements et des politiques qui serviraient ces intérêts.

À l’heure actuelle, les principales personnes ou entreprises qui sont derrière sont, par exemple, la famille Koch, qui finance non seulement la Heritage Foundation, mais aussi l’Atlas Network. Ensuite, nous avons de grandes entreprises comme la compagnie pétrolière Exxon ou la compagnie de tabac Philip Morris, et d’autres, qui, selon ces intérêts, font bouger tous ces groupes de réflexion et leurs relations avec les politiciens et les médias en leur faveur.

Le réseau ATLAS possède plus de 80 affiliés, médias, journalistes et think tanks dans toute l’Amérique Latine

Karen Mendez – Et que font-ils maintenant ?

Julian Macias Tovar – Dans chacune des élections, ils sont clairement représentés. Le dernier cas est celui de l’Équateur, où l’actuel président, Guillermo Lasso, a été « tutoré » pendant de nombreuses années par José María Aznar.

Rappelons que Guillermo Lasso était ministre de l’économie au moment de la grande crise financière en Équateur à la fin des années 90, et des chercheurs dénoncent qu’il a transféré de l’argent vers des paradis fiscaux comme les îles Caïmans ou le Panama, et il est allégué que José María Aznar soutenait la banque de Lasso au Panama. Ils ont été nommés docteurs honoris causa ensemble dans une université privée d’Équateur, et c’est lui qui l’a encouragé à créer la fondation Ecuador Libre, sous laquelle il y a au moins vingt journalistes, directeurs de médias et influenceurs qui l’ont soutenu dans cette sale campagne contre le corréisme, et qui a diffusé de fausses nouvelles avec le soutien de ces médias et de faux comptes sur les réseaux sociaux.

Par exemple cette récente réunion de la droite en Équateur a exprimé un soutien explicite pour Keiko Fujimori, de fait elle était l’un des orateurs, et malgré tout le soulèvement populaire en Colombie, a exprimé aussi un soutien explicite pour Iván Duque. En fin de compte, ils essaient d’articuler un espace politique réactionnaire mû par l’absence de scrupules, les violations des droits humains ou les crimes contre l’humanité, avec des campagnes de guerre sale, de désinformation et de haine.

Un point intéressant est la récente arrestation aux États-Unis d’Arturo Murillo, le numéro deux de Jeanine Añez dans le coup d’État en Bolivie et qui était la personne qui a signé le contrat avec CLS Strategies, la société américaine que Facebook a accusé comme l’un de ceux qui ont généré de faux comptes pour attaquer de nombreux gouvernements, mais spécifiquement détecté de fausses pages et des millions de dollars dépensés en publicité et désinformation et des campagnes de haine contre les gouvernements du Venezuela, le Mexique et la Bolivie. Et l’un des fondateurs de la société CLS Strategies est Peter Schechter, qui était président de la Fondation du Conseil Atlantique pour l’Amérique latine, et précisément, le directeur du Conseil Atlantique pour l’Amérique latine et l’Europe est José María Aznar…

En fin de compte, il existe tout un réseau d’entreprises, d’organisations telles que l’OEA ou le Conseil atlantique lui-même qui servent de lobby géopolitique pour attaquer les gouvernements de gauche. Ils agissent même avec des fonds américains, à travers l’USAID, qui donne des fonds et intervient localement dans différents pays, à travers le NED (National Endowment of Democracy), l’IRI, le NDI et tout un tas d’autres espaces qui interviennent également et qui, d’une certaine manière, articulent les organisations, les fondations et les médias dans les différents pays. Il existe une synergie entre tous ces espaces pour déséquilibrer les gouvernements ou pour influencer les élections, principalement en Amérique latine.

Alejandro Chafuen de la Fondation Atlas pour la Recherche économique, au fond à droite, serre la main de Rafael Alonzo, du CEDICE, à gauche, tandis que l’écrivain espagnol/péruvien Mario Vargas Llosa applaudit lors de l’ouverture du forum international « Liberté et Démocratie » à Caracas, le 28 mai 2009. Vargas Llosa, soutien de Thatcher, d’Aznar, de Berlusconi, de l’invasion d’Irak et du coup d’État ourdi en 2019 par les USA contre le président élu du Honduras Mel Zelaya, n’écarte pas aujourd’hui un coup d’État militaire si gagne le candidat de gauche anti-impérialiste Pedro Castillo, « pour que le Pérou ne devienne pas un autre Cuba ou Venezuela ».

Karen Mendez – Leur pouvoir d’influence atteint-il les médias ?

Julian Macias Tovar – Oui, oui, oui, bien sûr, bien sûr. Il ne faut pas oublier, en parlant de José María Aznar, qu’il est l’un des conseillers de News Corp, qui est le plus grand conglomérat médiatique du monde, qui possède Fox News et de nombreuses chaînes dans le monde.

Ensuite, les personnes du réseau Atlas ont généralement leurs propres médias et agissent également en coordination avec d’autres, comme nous l’avons dit. Par exemple, la NED (façade de la CIA) a financé l’agence de communication Fides, qui fournit des informations à plus d’une centaine de médias en Bolivie et qui a clairement soutenu le coup d’État contre Evo Morales.

Mais si nous allons en Équateur, au-delà de toutes ces personnes qui travaillent dans la Fondation Ecuador Libre, il y en a d’autres qui sont directeurs de médias ou écrivains dans différents médias qui fonctionnent de la même manière. Par exemple, Fernando Villavicencio, qui a été nommé député et qui a lancé l’affaire contre Rafael Correa, possède un média financé par la Fondation Mil Hojas, qui est également financée par la NED, et grâce à ce financement, non seulement il lance ces accusations, mais il publie également ce type d’informations contre Correa.

Dans le cas du Venezuela, puisque nous parlons de Juan Guaidó, j’ai enquêté sur tous les comptes, toutes les pages Facebook des médias qui ont soutenu Guaidó ou des opposants les plus connus, et 100% sont administrés depuis les États-Unis, et je parle de plus de 20 médias. Il existe un lien évident non seulement entre le financement, mais aussi entre l’articulation et la coordination des attaques de désinformation, tant sur les réseaux sociaux que dans les médias.

Karen Mendez – C’est ainsi que la droite est organisée, et la gauche ?

Julian Macias Tovar – Je pense que tout le monde fait le même diagnostic : il y a eu une progression des messages de haine, le Venezuela a sûrement été l’un des premiers endroits où de telles stratégies ont été utilisées, mais globalement, l’extrême droite gagne du terrain précisément parce que ces stratégies sont non seulement exécutées, mais qu’elles bénéficient d’une impunité totale.

Selon moi, depuis quelque temps, l’ultra-droite a tout investi dans la technologie. Nous parlons de nos jours, ils envoient des satellites pour la reconnaissance faciale pour la comparer, la croiser avec leurs bases de données de leurs propres plateformes de médias sociaux, et à gauche, vous n’avez pas de frondes, vous n’avez pas de préoccupation, ou peut-être que si. Mais le monde évolue vers la numérisation, tant pour la consommation d’informations que pour les contenus de divertissement.

Il est clair que la droite, ou l’ultra-droite, a été visionnaire ou a tout misé sur cette question, tandis que la gauche vit dans une contemplation complaisante, sans en faire une priorité.

Ce genre de stratégies, qui non seulement franchissent de nombreuses lignes éthiques, morales ou démocratiques afin de faire gouverner un parti politique ou un autre, est également en train de transformer cette société en une société pire, avec plus de haine, plus polarisée, plus d’inimitié, avec des haines artificielles, créées.

Où tout cela nous mène-t-il ? Elle est clairement orientée vers les catastrophes et les conflits, même les conflits armés, vers les coups d’État, parce qu’ils fomentent beaucoup de choses négatives contre lesquelles nous pensions être déjà vaccinés et qu’elles ne se répéteraient pas, mais nous avons vu, par exemple, que des cas comme celui de la Bolivie se sont produits, ou nous voyons que Mario Vargas Llosa, qui est le président d’une des fondations du Réseau Atlas, a récemment déclaré qu’un coup d’État militaire était possible au Pérou si Pedro Castillo gagnait.

C’est pourquoi j’appelle cela l’opération Condor 2.0 parce qu’ils utilisent les mêmes méthodes, les mêmes stratégies et le même manque de scrupules, et il ne faut pas que ce soit seulement la gauche qui fasse un diagnostic, mais la société en général doit faire un diagnostic et une réflexion pour prendre des mesures pour arrêter cette vague qui est assez dangereuse pour les peuples et pour toute l’humanité.

Source : https://mundo.sputniknews.com/20210528/operacion-condor-20-que-hay-detras-del-premio-que-aznar-entrego-a-guaido-y-de-atlas-network-1112645130.html 

Traduction : Thierry Deronne

Note : A propos du réseaux ATLAS on peut lire aussi sur Venezuelainfos: « comment les libertariens US refont la politique latino-américaine » https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/09/25/comment-les-libertariens-us-refont-la-politique-latino-americaine-par-lee-fang/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/28/derriere-guaido-le-plan-condor-2-0-des-extremes-droite-espagnole-etats-unienne-et-latino-americaine/

Au Venezuela, une commune populaire crée sa propre école de communication

« Tant que nous ne résoudrons pas la « question médiatique », l’Amérique Latine n’aura pas de démocratie » écrivait récemment l’ex-président Rafael Correa. Au Venezuela, la « Comuna Socialista El Maizal » crée l’école de communication « Yordanis Rodriguez ». En avril 2021, pendant 5 jours, l’équipe de TERRA TV et de l’École de Communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chavez Frias » a donné un premier atelier théorico-pratique de documentaire à 10 jeunes venus de différents secteurs de la naissante cité communale: El Maizal, Lanceros Atures de la Miel, Sarare et Negra Hipolita.

Réalisation collective. Montage: Victor Hugo Rivera. VO ESP, sous-titres français. République Bolivarienne du Venezuela 2021.

Pour découvrir le Venezuela invisibilisé depuis 21 ans par les grands médias, à travers des reportages faits sur le terrain et sous-titrés en français, vous pouvez vous abonner au canal Youtube de TERRA TV

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/25/au-venezuela-une-commune-populaire-cree-sa-propre-ecole-de-communication/

Colombie : guerre totale contre le mouvement social, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Si un peuple sort pour manifester au milieu d’une pandémie, c’est parce que le gouvernement est plus dangereux que le virus. » Sous cette forme ou sous une autre, ce slogan figurait sur d’innombrables pancartes, panneaux et banderoles quand, le 28 avril, dans les rues de Bogotá, Cali, Medellín, Pereira, Manizales, Neiva ou Pasto, des flots de manifestants ont commencé à se déverser. Une indignation majuscule portait les participants : trois jours auparavant, le gouvernement avait annoncé sa nouvelle… « Loi de solidarité durable » (ou « soutenable », selon les traductions). C’était la meilleure, celle-là ! Préparée par le ministre des Finances, un néolibéral orthodoxe, Alberto Carrasquilla, cette réforme fiscale entendait recouvrer 6,3 milliards de dollars afin de réduire un déficit fiscal que la catastrophe sanitaire a considérablement aggravé. Soit. Mais en tapant essentiellement sur les classes moyennes et les milieux populaires. Coup pas trop élégant, on en conviendra. Surtout quand, au milieu des cris d’alarme des hôpitaux débordés, le pays subissait la troisième vague de la pandémie.

« Solidaire », une loi faisant passer la TVA (IVA en espagnol) de 5 % à 19 % sur des produits comme l’essence ou, depuis les aliments jusqu’aux vêtements, les biens de première nécessité ? « Soutenable » l’augmentation de la taxe sur les services publics, dont l’eau, le gaz ou l’électricité ? Acceptable un impôt sur les retraites ou l’élargissement de la base imposable en direction des moins fortunés ? Très difficile à avaler quand, au même moment, la Direction nationale des statistiques (DANE) publie ses derniers chiffres : de 35,7 % en 2019, le taux de pauvreté est passé à 46,1 % en 2020 [1]. A peine moins – 42 % – si l’on intègre dans les calculs les maigres – et provisoires – programmes d’assistance mis en place pour atténuer les effets du Covid-19 [2].
Trois millions six cent mille nouveaux pauvres (pour arriver à un total de 21 millions, dont 7,5 millions en extrême pauvreté) … Et il faudrait subir encore plus ? La Colombie se révolte.
La fièvre est le symptôme, pas la cause de la maladie.

Le Comité national de grève (Comité de Paro  ; CNP) rassemble les principales centrales syndicales et divers mouvements sociaux [3]. Il appelle à la mobilisation. Malgré les ravages de la pandémie (plus de 80 000 morts), l’appel est massivement suivi. Aux travailleurs et salariés, syndiqués ou non, se joignent les étudiants, des pans entiers de la classe moyenne, les organisations paysannes, la « minga » [4] indigène et, surtout, les jeunes précarisés des quartiers populaires, nouvelle génération « sans futur », qui se réveille comme un volcan. D’impressionnantes colonnes de protestataires s’ébranlent pacifiquement.
Vingt-quatre heures ne se sont pas écoulées que le procureur général de la Nation Francisco Barbosa donne le ton de ce que va être la réaction gouvernementale en annonçant l’arrestation de plusieurs membres de « cellules subversives » dédiées au « terrorisme urbain ». Le lendemain, alors que la rue bouillonne de colère, l’ex-président Álvaro Uribe se manifeste une première fois, dans le registre qu’on lui connaît : « Soutenons le droit des soldats et des policiers à utiliser leurs armes pour défendre leur intégrité et pour défendre les personnes et les biens contre l’action criminelle du terrorisme et du vandalisme », ordonne-t-il sur les réseaux asociaux. Petit doigt sur la couture du pantalon, Iván Duque, celui que nombre de Colombiens ont surnommé « le sous-président », obéit à son mentor. Dès le 1er mai, il annonce le déploiement l’armée dans les rues « pour protéger la population ».

Alvaro Uribe : « Renforcer les Forces armées, affaiblies car comparées aux terroristes par La Havane et la JEP » ; « Reconnaître » : terrorisme plus grand que ce qu’on imaginait » ; « Accélérer le social » ; Résister à la Révolution Moléculaire Dissipée ».

Les premières victimes tombent, bien mal protégées. Portés par la rage et l’indignation, plus spontanés, plus émotionnels, les jeunes débordent le Comité de grève et se projettent en « première ligne » du mouvement. Si les manifestations demeurent pacifiques, conjuguant les marches, rassemblements, carnavals, sit-in et orchestres de rue, se greffent sur elles, très classiquement, des groupes de « casseurs » – irresponsables et/ou infiltrés. Bien que marginaux par rapport à l’ampleur du soulèvement, destruction de biens publics et privés, de bus, de gares, attaques et incendies de postes de police – les Centres d’attention immédiate – font le lait des médias. Dans un formidable déploiement, policiers et membres du très redouté Escadron mobile antiémeutes (ESAMD) jouent de la matraque, de la « lacrymo », de la munitions paralysante, du gaz irritant, du canon à eau et… de l’arme à feu. Commandant en chef de l’armée, le général Eduardo Zapateiro déploie ses troupes et se rend à Cali, troisième ville du pays, devenue l’épicentre de la rébellion, pour y diriger personnellement les opérations.

Zapateiro ? Un chef militaire bien « à la colombienne ». En février, des mères de victimes des « faux positifs » – ces pauvres hères assassinés par des militaires, puis, pour « faire du chiffre » et obtenir des récompenses, affublés d’uniformes de guérilleros – se sont insurgées. Elles exigeaient de la Juridiction spéciale pour la paix (JEP) que ne soient pas uniquement jugés les soldats, mais aussi leurs officiers supérieurs ainsi que les responsables gouvernementaux. En guise de réponse, le général Zapateiro a décoché un Tweet venimeux : « Nous sommes des soldats de l’armée et nous ne nous laisserons pas vaincre par les vipères et pervers qui veulent nous attaquer, nous montrer du doigt et nous affaiblir. Officiers, sous-officiers et soldats, nous ne nous rendrons pas, nous ne faiblirons pas, toujours forts, la tête haute. Dieu est avec nous [5]. »

Dieu ? On l’ignore. Mais l’ex-président Uribe, oui, assurément. Réapparaissant le 3 mai, celui-ci a fait l’événement en évoquant une mystérieuse « révolution moléculaire dissipée » (RMD) pour stigmatiser les manifestants. Cette théorie fumeuse a été importée en Colombie par un certain Alexis López, chilien néonazi et nostalgique d’Augusto Pinochet. Officiellement invité à plusieurs reprises par l’Université militaire Nouvelle Grenade (UMNG), établissement public d’éducation supérieure chargé à Bogotá de la formation des sous-officiers, officiers et policiers, il y a donné plusieurs conférences, dont une intervention intitulée « Violence dans la protestation sociale : loi et ordre entre l’épée et la légitimité », le 23 juillet 2020. D’après López, les grandes organisations dirigeant la révolution ayant disparu, tout comme « le communisme », ce sont désormais des forces occultes qui, à travers des entités autonomes, mènent « une guerre civile permanente » contre l’Etat – à l’image des soulèvements de 2019 en Colombie, en Equateur et au Chili (ou le pouvoir s’est vu « tragiquement imposer par le terrorisme » l’organisation d’une Convention constituante), ou même à travers « Black Lives Matter » aux Etats-Unis. Par conséquent, les manifestants et membres des mouvements populaires, c’est-à-dire les civils – rebaptisés « molécules » – doivent être considérés comme des « cibles militaires » [6].

Alexis Lopez : « Aujourd’hui j’ai eu l’honneur de recevoir la médaille du groupe des Ingénieurs militaires de Colombie, des mains du général (en retraite) et ex-chef d’état-major conjoint, Juan Carlos Salazar Salazar ».

Un retour assumé à l’ « ennemi interne » cher à la Doctrine de sécurité nationale imposée dans toute l’Amérique latine, via les dictatures, pendant les années de Guerre froide, par les Etats-Unis. Un concept appliqué au pied de la lettre par les forces de sécurité colombiennes. Deux semaines après le début de la contestation, on déplorait déjà 963 détentions arbitraires, 800 blessés (dont 28 éborgnés) et 47 morts (dont un capitaine de police).

Pourtant, malmené par la pression sociale, le président Duque a retiré la réforme des finances contestée dès le 2 mai (version officielle : en réalité, c’est le Congrès qui a traîné des pieds au moment de l’examiner). Géniteur du projet, le ministre Carasquilla a démissionné. La contestation ne s’en est pas moins poursuivie. Elle s’est même amplifiée. Indignation devant les violences policières. Exaspération portée à son paroxysme. Car, en fait, la fameuse réforme n’a été que le détonateur d’une situation qui ne demandait qu’à exploser. Et qui n’a rien d’une nouveauté.

A partir du 21 novembre 2019 – au moment où se révoltaient d’autres victimes du néolibéralisme, du Chili à l’Equateur en passant par Haïti – des protestations massives ont déjà secoué la Colombie. Convoquées à l‘origine par les centrales ouvrières (CUT, CGT, CTC), elles contestaient la politique économique, la privatisation des caisses de retraite, les réformes affectant le monde du travail, le sabotage des Accords de paix signés en 2016 par l’Etat avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), les assassinats de dirigeants sociaux. Elles reçurent le renfort d’un mouvement étudiant qui réclamait davantage de ressources pour l’éducation supérieure. Et qui, en l’absence d’une direction politique claire et définie, le mouvement ayant pris de l’ampleur de façon très spontanée, devint le fer de lance des affrontements avec l’ESMAD et les policiers. Les jeunes, déjà, symboles d’un changement générationnel.
Alors que plus d’un million de personnes se mobilisaient dans les principales villes du pays, le pouvoir, comme à son habitude, choisit la confrontation. Il décréta un couvre-feu à Bogotá, militarisa le pays et octroya des facultés extraordinaires aux autorités locales pour « rétablir l’ordre ». On eut à déplorer trois morts, 250 blessés et des centaines d’arrestation.
Conséquence de ce mouvement considéré comme « historique », le Comité de Paro s’organisa. Fin 2019, il remit au pouvoir une série de revendications. Qui demeurèrent lettre morte. Plus que les vacances de fin d’année, la propagation du Covid-19 interrompit les mobilisations – le pays entamant un confinement général de cinq mois à partir du 25 mars 2020.

La trêve fut on ne peut plus brève. Malgré la pandémie, quinze organisations indigènes, paysannes et afro-colombiennes relancèrent la contestation sociale au mois d’octobre 2020. Surgies des entrailles du Département du Cauca, région du sud-ouest du pays très affectée par les près de 60 ans de conflit armé, huit mille membres de la « Minga » entassés dans des cars et « chivas » multicolores [7], parcoururent les 450 kilomètres les séparant de Bogotá. Ils souhaitaient rencontrer le président Duque pour lui présenter leur demande d’un pays « plus démocratique, pacifique et égalitaire ». C’était beaucoup attendre d’un chef d’Etat élu sous les couleurs du Centre démocratique, le parti d’Uribe, féroce allié des « terratenientes » (les grands propriétaires terriens) et du secteur privé. Duque refusa de les recevoir. Ils ne purent donc lui rappeler que, dans les populations indigènes, le taux de pauvreté atteint 63 %.
En revanche, partout où ils passèrent, puis sur la symbolique place Bolivar, à Bogotá, les étudiants, les jeunes et le mouvement social réservèrent un accueil triomphal aux consignes et au courage de la « Minga ». Et, sous la cendre, le feu continua à couver.

Ce sont ces braises qui embrasent à nouveau la Colombie, la réforme des finances (et les projets gouvernementaux touchant aux retraites et à la santé) ne faisant que s’ajouter aux raisons de l’exaspération exprimées en 2019.

Entre 2012 et 2016, tandis que les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), la plus ancienne et importante guérilla du pays, négociait avec le gouvernement du président Juan Manuel Santos, les Colombiens ont « fait un rêve merveilleux ». Le retour de la paix. D’une « paix avec justice sociale » ajoutaient même les pans situés sur le flanc gauche de la société. Le 26 septembre 2016, à Cartagena, Santos et Rodrigo Londoño Echeverri (alias Timoleón Jiménez ou « Timochenko »), numéro un des FARC, ont signé l’Accord tant attendu. Pas une simple démobilisation des rebelles. En 297 pages, l’accord contenait six points principaux : réforme rurale intégrale ; participation politique ; fin du conflit ; solution au problème des drogues illicites ; réparations aux victimes ; mise en œuvre, vérification et approbation. Sur cette cet engagement solennel de l’Etat, 13 511 guérilleros ont déposé les armes, ôté leurs bottes noires et quitté leur treillis.
Depuis, cinq années ont passé. Le constat est implacable, la frustration terrible : emmenée par Uribe et son Centre démocratique, l’extrême droite a exercé une énorme pression pour torpiller les accords. Un travail de sape que Duque a parachevé. Il n’existe toujours ni paix ni justice sociale en Colombie.

A la place de la paix, un massacre quotidien, au compte-gouttes, passant inaperçu au niveau international, mais sanglant : 904 dirigeants sociaux et 276 ex-combattants des FARC revenus à la vie civile ont été assassinés depuis le 1er novembre 2016, d’après la Juridiction spéciale pour la paix (JEP).
Créée dans le cadre des Accords, cette même JEP a subi les assauts de ceux qui ne veulent en aucun cas qu’éclate la vérité historique. Les guérilleros, paramilitaires et membres des forces de sécurité ne sont pas les seuls à avoir exercé la violence au cours de la guerre. Censée entendre tous les acteurs impliqués dans le confit – combattants de tous ordres, hommes d’affaires liés au financement du paramilitarisme, acteurs engagés de la société dite « civile », fonctionnaires, cols blancs donneurs d’ordres, etc. – pour établir leurs responsabilités et éventuellement les juger, la JEP a vu ses prérogatives rognées par la Cour constitutionnelle, le 13 juillet 2018, après un long passage par le Congrès. Alors que les ex-guérilleros respectent leurs engagements, comparaissent et assument leurs responsabilités, la JEP n’a plus la possibilité de convoquer des civils, seule une comparution « volontaire » de ces derniers étant désormais autorisée. Une loi du silence encore trop limitée ! Fin 2020, le Centre démocratique a présenté des propositions visant à abroger définitivement la juridiction et à transférer ses fonctions à la justice ordinaire – qu’il contrôle beaucoup mieux.

Réforme rurale intégrale ? Trois millions d’hectares de terre devaient être attribués à près de 14 millions de paysans qui en sont dépourvus. Dans le même temps, 7 millions d’hectares de petites et moyennes propriétés devaient se voir régularisés. Farce absolue. Fin 2020, le premier hectare remis gratuitement aux paysans sans terre n’avait pas encore été enregistré [8]. Selon l’Agence nationale des terres (ANT), seuls 10 554 hectares avaient été régularisés à la fin février 2020 sur l’objectif de 7 millions d’hectares annoncé [9]. Une poignée de « terratenientes » continuent à posséder plus de 40 millions d’hectares sur lesquels ils pratiquent l’élevage extensif du bétail ou exploitent le palmier à huile, la canne à sucre et autres cultures industrielles.

Pendant des décennies (pour ne pas dire des siècles), les élites rurales, « terratenientes » et « gamonales » [10] ont contrôlé de manière hégémonique les pouvoirs locaux et nationaux. En 2011, un rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) indiquait à cet égard : « La surreprésentation des propriétaires fonciers (notamment dans les départements les plus arriérés) et la sous-représentation des groupes sociaux non propriétaires de biens (classes subordonnées) empêchent les demandes et les aspirations des habitants ruraux les plus vulnérables d’être canalisées par le système politique et d’être prises en compte par ceux qui ont le pouvoir de décider des dépenses et des politiques publiques. »
Partant de ce constat, seize Circonscriptions spéciales pour la paix ont été créées (point 2.3.6 de l’Accord de 2016) pour réparer ce déséquilibre dans la représentation des communautés agraires. L’Etat s’engage alors à garantir une meilleure intégration des 167 « municipios » présents dans ces territoires du Chocó, du Cauca, de Nariño, du Catatumbo, du Guaviare et de l’Urabá, les plus affectés par la violence et l’abandon de l’Etat, en leur octroyant d’office, pour une période de deux législatures, seize sièges au Congrès.
 Intolérable pour toutes sortes de gens importants ! Il leur suffit de demander une chose pour l’obtenir. En 2017, leurs représentants au Congrès trucident la loi qui devait donner vie aux seize Circonscriptions. Le 8 avril 2021 encore, vingt jours avant le début de l’explosion sociale, la procureure générale Margarita Cabello Blanco demandait à la Cour constitutionnelle – devant qui un recours a été déposé – de ne pas relancer les « sièges de la paix » – représentation politique octroyés fort justement aux victimes du conflit armé.

Depuis les années 1990 et l’ouverture du marché national à la production agricole de pays comme le Brésil, le Chili, la Chine ou le Canada, les ananas, le café, le yucca, le maïs, les haricots, les pommes de terre produits en Colombie ont commencé à être payés en dessous de leurs coûts de production et de commercialisation. Pour survivre, des dizaines de milliers de familles, accrochées à leurs maigres parcelles, cultivent la coca. L’activité attire aussi des journaliers qui, auparavant, cueillaient le café, le coton et vendaient leur force de travail dans l’agriculture traditionnelle.
Coca = cocaïne. Dieu sait combien la « coke » a permis de financer de condominiums à Cali, Medellin ou Bogotá. Mais le mafieux, c’est le paysan. A l’initiative des négociateurs des FARC, l’Accord de 2016 a promu un traitement prioritaire et bienveillant à l’égard du maillon le plus faible de la chaîne du narcotrafic en établissant un Programme national intégral de substitution des cultures d’usage illicite (PNIS). Les « campesinos », est-il alors prévu, doivent y participer sur une base volontaire et définir les cultures qu’ils envisagent de développer en fonction des sols et du climat. Ils recevront la première année un million de pesos par mois (environ 340 dollars) pour préparer la terre à accueillir des plantations légales ou travailler à des œuvres communautaires. Ils pourront également percevoir une prime unique de 800 000 à 9 millions de pesos (entre 272 et 3 000 dollars) pour financer des projets autonomes de sécurité alimentaire.

Le « campesino » colombien n’a rien d’un gangster. S’il peut sortir de l’illégalité, qui lui fait courir des risques insensés, il le fait. Dans son Rapport de gestion du PNIS du 31 décembre 2020, le Bureau consultatif pour la stabilisation et la consolidation (dépendant de la Présidence de la République et chargé de suivre la mise en œuvre des Accords de paix) a indiqué que 215 244 familles vivant dans 99 « municipios » de 14 Départements du pays ont signé des accords collectifs de substitution volontaire de cultures illicites. Seulement, il y a un hic… De ce total, seules 99 907 familles (de 56 municipalités), soit moins de la moitié, ont été intégrées au PNIS par la signature définitive d’accords de substitution individuels. Les autres – 116 147 familles – sont demeurées sur le bord du chemin [11]. Peu armées pour créer des « start-up » dans leurs précaireshabitations de « barenque » (mélange de boue et de bouse de vache pressé entre des bambous), elles n’ont eu d’autre choix que de continuer à dépendre de la feuille de coca et de la « pasta » [12] (ou de la marijuana, ou du pavot).
Comme toujours (et sous la pression de Donald Trump lorsque celui-ci occupait la Maison Blanche), Duque entend tuer le malade plutôt que la maladie. A la substitution volontaire, il préfère l’éradication forcée mise en œuvre manuellement par le biais de groupes mobiles d’éradication (GME) accompagnés de militaires ou de policiers. Le mode opératoire étrangle les communautés rurales, qui crèvent la bouche ouverte ou se révoltent et sont réprimées. Il expose aussi les « éradicateurs », des journaliers aussi pauvres que ceux dont ils détruisent les plantations, aux attaques et assassinats commis par les « sicarios », quand ils ne perdent pas une jambe après avoir sauté sur une mine posée par les « narcos » [13].

Dans leur espoir absurde de réduire la production de drogue sans procéder à des réformes sociales, les gouvernements colombiens successifs ont utilisé toute une gamme de produits chimiques comme le Paraquat et le Triclopyr, ou d’autres, infiniment plus nocifs, et dans ce cas illégalement : l’Imazapyr, l’Hexaxinona, le Tebuthiron. Déversé depuis le ciel à partir de 1986, le glyphosate a pris le relais. C’est le fameux RoundUp de la firme Monsanto. En 2015, le gouvernement de Juan Manuel Santos en a suspendu les épandages. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) venait de déterminer que le glyphosate est « probablement cancérigène pour les êtres humains ». Le 12 avril dernier, le ministre de la Défense Diego Molano a signé un décret en vue de reprendre les pulvérisations aériennes. Outre les effets sanitaires directs sur les humains, on en connaît les conséquences : le glyphosate tue toutes les plantes qu’il contamine… Il suffit d’une petite brise pour qu’il soit dispersé bien au-delà des champs de coca, sur les cultures vivrières des environs [14].
Poussés par la misère, les paysans continueront à abattre des pans de forêt pour replanter la coca un peu plus loin.

Spectaculaires résultats : de 48 000 hectares en 2013, les cultures de coca sont passées à 169 000 ha en 2018 (et même à 212 000 ha fin 2019 si l’on en croit le Bureau de la politique nationale pour le contrôle des drogues [ONDCP] [15] américain) ! Et ce, alors que les FARC longtemps accusées d’être les principales responsables de ce fléau, ont déposé les armes en 2016.

Les « narcos », eux, se portent bien. Le pouvoir et ses médias ne les nomment plus « paramilitaires ». Après la supposée démobilisation en 2006 de treize mille hommes des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), responsables, avec d’autres organisations supplétives de l’armée, de près 80 % des crimes commis contre les civils depuis le début des années 1980, la création de concepts tels que Bandes criminelles émergentes (BACRIM) et Groupes armés organisés (GAO) a permis de les transformer en acteurs censément dépourvus de liens avec les forces obscures du pouvoir [16].
Autodéfenses gaitanistes de Colombie (AGC, également connues sous le nom de Clan del Golfo, Los Urabeños, Clan Úsuga), Los Caparrapos, Los Rastrojos (grands amis du président autoproclamé vénézuélien Juan Guaido) [17], Los Paisas, La Empresa se sont abattus sur les territoires autrefois occupés par les FARC, contrées dont l’Etat n’a fait aucun effort véritable pour reprendre le contrôle. Quand on parle de carence de l’Etat, on ne se réfère pas uniquement à l’absence de la Force publique, mais de l’Etat dans son intégralité : éducation, système judiciaire et de santé, voierie, communications, crédits pour l’agriculture, etc.
 
Toutes ces structures criminelles – auxquelles il convient d’ajouter quelques groupes résiduels des FARC, qui ne se sont pas démobilisés – sont directement impliquées dans la production et le transport de la cocaïne. Mais pas uniquement. Elles agissent dans le champ politique. En octobre 2017, les AGC publiaient un pamphlet intitulé « Plan pistolet contre l’Union patriotique » dans lequel elles menaçaient de mort Jahel Quiroga et Pablo Arenales, respectivement directrice et membre de l’ONG progressiste de droits humains Reiniciar [18]. Depuis, et pour ne citer qu’elles, les AGC ont été l’une des principales responsables de l’augmentation des assassinats sélectifs de dirigeants communautaires et sociaux, de militants politiques de gauche et de déplacements forcés de population. En 2020, d’après le très officiel Défenseur du peuple, 28 509 personnes ont été victimes de ces déplacements forcés dans les Départements du Cauca, de Putumayo, du Choco, de Cordoba, du Bolivar et du Nord Santander ; 15 000 autres ont subi le même sort, précise l’Institut d’Etudes pour la paix (Indepaz), pendant les trois premiers mois de 2021.
 
S’ajoute à ce désastre la putréfaction à la tête du pouvoir. Álvaro Uribe (le chef à peine caché derrière le trône) : assigné à résidence, accusé (entre autres affaires) de fraude procédurale et corruption – pour avoir soudoyé des témoins afin de faire condamner son ennemi juré, le sénateur de gauche Iván Cepeda –, il démissionne de son poste de sénateur en août 2020. Il évite ainsi la Cour suprême de justice, seule habilitée à juger les élus et, libéré, voit son affaire passer entre les mains de la justice ordinaire, aux ordres du Procureur général Francisco Barbosa, ami proche et ex-collaborateur… d’Iván Duque. Bonne pioche ! Le parquet a annoncé le 5 mars 2021 son intention de demander au juge de prononcer un non-lieu. «  Merci à Dieu pour cette avancée positive. Merci à tous pour vos prières et solidarité  », a réagi Uribe sur Twitter.

Duque (le Président) : embourbé dans le scandale dit de la « Ñeñepolítique ». L’écoute téléphonique d’un narcotrafiquant suspecté d’homicide, José Guillermo Hernández, dit « el Ñeñe Hernández », débouche sur une découverte inattendue : « sur ordre d’Álvaro Uribe », il a « acheté des votes » et aidé à organiser une fraude électorale, sur la côte caraïbe et dans la Guajira, pour favoriser en 2018 l’élection de l’actuel chef de l’Etat. Informé de ces révélations, le Procureur général de l’époque, Néstor Humberto Martínez, un autre « grand ami » du Centre démocratique, s’empressa de les enterrer et de n’en rien révéler [19].

Marta Lucía Ramírez (la vice-présidente) : obligée d’avouer en juin 2020 qu’elle a payé 150 000 dollars de caution en juillet 1997 pour faire sortir de prison son frère Bernardo, accusé de narcotrafic aux Etats-Unis. Finalement condamné à quatre ans et six mois, Bernardo Ramírez Blanco a purgé sa peine et payé sa dette à la société. Toutefois, jamais les électeurs n’ont été informés de ce détail de la vie d’une femme politique qui, ministre de la défense d’Uribe entre 2002 et 2003, puis « numéro deux » de la République actuellement, s’acharne sur les paysans producteurs de coca ou traite le président vénézuélien Nicolás Maduro de « narcotrafiquant ». Lorsque la « minga » indigène a planté ses modestes tentes de plastique noir à Cali pour appuyer l’actuel soulèvement, Ramírez n’a pas hésité a insinuer : « On me dit que le maintien de la minga coûte environ 1 milliard de pesos [225 000 euros] par jour. Qui est derrière ce financement ? Quelle activité est aussi lucrative pour être aussi dépensière ? »

Le pilote Samuel David Niño Cataño et Álvaro Uribe.

Samuel David Niño Cataño : pilote, il se tue le 3 décembre 2019 en s’écrasant dans la région du Petén, au nord du Guatemala, à proximité de la frontière mexicaine, au manche de son bimoteur chargé de 500 kilos de cocaïne destinés au cartel de Sinaloa. Cataño avait été en 2018 le pilote des célèbres duettistes Uribe (lors de sa campagne pour le Sénat) et Duque (candidat à la présidence). « On a dit qu’il était le pilote officiel et qu’il travaille pour moi, réagira ce dernier, après son élection et la mort de Cataño. Non, il n’était pas le pilote officiel et ne travaillait pas pour moi [20]. » Dont acte. Mais, tout de même… Par le plus grand des hasards, lors de la très officielle et huppée cérémonie d’investiture de Duque comme chef de l’Etat, le 7 août 2018, Niño Cataño figurait parmi les invités – de même que José Guillermo Hernández, « el Ñeñe » (assassiné au Brésil depuis).

Dernier haut le cœur (avant les prochains ?) : pendant longtemps, les organisations de défense des droits humains ont estimé que le phénomène dit des « faux positifs » avait provoqué la mort d’environ 3 000 personnes. Le 18 février 2021, la JEP a rendu public l’état de ses dernières investigations : entre 2002 et 2008, sous la présidence d’Uribe (et avec comme ministre de la Défense le futur prix Nobel de la paix Juan Manuel Santos), ce sont 6 402 Colombiens qui ont été assassinés de sang froid par l’armée, dans 29 des 32 Départements du pays.

Un écœurement massif. Une indignation énorme, depuis trop longtemps contenue. Les Colombiens décents crèvent l’abcès. Avant 2016, quiconque manifestait se voyait accusé de sympathie pour la lutte armée. Depuis la démobilisation des FARC – et même si l’Armée de libération nationale (ELN) poursuit le combat dans la clandestinité –, les revendications explosent plus librement, dans toutes leurs diversités. A tel point que, si c’est le Comité de Paro qui lance les consignes, ce n’est pas forcément à lui que répond la rue. Les jeunes s’émancipent, s’autogèrent et souvent mènent la danse.

José Guillermo Hernández, dit « el Ñeñe Hernández », avec Iván Duque.

Aux mobilisations massives, hétérogènes et souvent spontanées, répondent les anathèmes jetés par des illuminés médiévaux : il s’agit « d’un plan macabre de la gauche radicale et criminelle financée par le narcotrafic pour déstabiliser la démocratie », ose le Centre démocratique. A Bogotá, les forces de l’ordre vont jusqu’à agresser la veillée d’une foule rassemblée en hommage à des victimes. A Cali, le 5 mai, les policiers agressent et tirent à balles réelles sur un groupe de défenseurs des droits humains accompagnés de fonctionnaires de l’ONU. « Historiquement, témoigne depuis Medellin l’universitaire Luis Ramírez, la répression s’exerçait sur les groupes les plus marginaux : les populations paysannes, indigènes et rurales éloignées. Le reste de la société colombienne n’était pas directement concerné et ne voyait pas trop ce qui se passait. Maintenant, cette répression se généralise dans tout le pays. Alors qu’on prétend habituellement qu’elle s’exerce sur tout ce qui respire “la gauche”, c’est sur les multiples secteurs d’exercice de la citoyenneté libre et active qu’elle s’abat [21]. »

Très vite, le 5 mai, on parle de 87 « disparus ». Réelle inquiétude. Quatre jours plus tard, le nombre des personnes dont les proches se déclarent sans nouvelles s’élève à 548. Frayeur justifiée dans un pays où l’on estime à au moins 80 582 (d’après le Centre national de la mémoire historique) ou même 84 330 (selon le Parquet général) le nombre des disparitions forcées durant les quarante dernières années de conflit. Comparaison n’est pas raison. Les absences inexpliquées des derniers jours se rattachent – tout du moins doit-on l’espérer – au phénomène des détentions arbitraires (666, des jeunes en majorité, au 12 mai). En cause, la Loi de transfert pour protection. Datant de 2016, celle-ci permet l’interpellation par la police de toute personne dépourvue « de défense ou [victime] d’altération grave de l’état de conscience due à des problèmes mentaux, ou sous l’influence de boissons alcoolisées ou de substances psychoactives ou toxiques », le transfert étant le seul moyen disponible pour protéger son intégrité ou celle des tiers, mais, surtout, et infiniment plus fréquemment, lorsque un individu « est impliqué dans une querelle ou fait preuve d’un comportement agressif ou imprudent, effectue des activités dangereuses ou à risque qui mettent en danger sa vie ou son intégrité ou celles de tiers (…)  ». La police expédie alors le détenu dans un Centre de transfert pour protection – façon poétique de ne pas employer l’appellation centre de détention.

José Guillermo Hernández, dit « el Ñeñe Hernández », avec son « grand ami » le général Adolfo Hernández (accusé par des organisations sociales d’être responsable d’au moins 39 cas de faux positifs).

« Or, dénonce depuis Medellin Vanessa Vasco, de la Corporation Juridique Liberté, la police, de façon délibérée, injustifiée, capture des gens qui sont en train de manifester ou même simplement de marcher ; elle enregistre leur nom de façon erronée, ce qui empêche les organismes de défense des droits humains de savoir qui est là, d’informer les familles. Les détenus sont frappés et maintenus pour un temps indéterminé, de trois ou quatre jours, hors de toute protection de la loi [22]. » Le 16 mai, alors que se multipliaient les cris d’alarme et les dénonciations, les Bureaux du Procureur et du Défenseur du peuple ont fait savoir que 227 personnes ont été retrouvées et qu’ils en recherchaient 168 autres. En ce qui les concerne, le jeune Brahian Gabriel Rojas López, qu’on avait aperçu le 28 avril dans le « municipio » La Virginia (Risaralda), pendant une intervention de l’ESMAD, et un autre homme non encore identifié, ont été retrouvés, morts, flottant dans le courant du fleuve Cauca.
Au terme de la grève nationale de 2019, diverses organisations sociales ont entrepris une procédure destinée à protéger les droits des manifestants. Dans sa sentence STC-7641-2020 du 22 septembre 2020, la Cour suprême de justice a satisfait à leur demande en ordonnant au président de la République de convoquer une Table de travail destinée à revoir les directives sur l’usage de la force par les 140 000 intégrants des forces de l’ordre. Le pouvoir a fait la sourde oreille. Expédier les auteurs de « bavures », sévices ou assassinats devant les tribunaux ordinaires plutôt que devant les Cours militaires ne l’intéresse pas. Oter au ministère de la Défense son contrôle sur la Police nationale pour placer celle-ci sous l’autorité du ministère de l’Intérieur, comme dans tous les pays civilisés, ne lui traverse pas plus l’esprit. « La situation du narcotrafic et des groupes hors-la-loi ne le permet pas en ce moment », s’est contenté de réagir récemment le chef de la Police nationale, le général Jorge Luis Vargas [23]. C’est donc avec la férocité habituelle que le gouvernement lance ses forces de répression à la rencontre des protestataires. Elles ont même perfectionné leurs méthodes – en mode plus dangereux. Inconnu ailleurs en Amérique latine, est apparu un blindé léger équipé de lanceurs – Venom – projetant en même temps, à la manière d’un Katioucha (dit « orgue de Staline ») [24], jusqu’à 150 mètres de distance, une volée de projectiles générant un flash lumineux et sonore, paralysant, et des cartouches génératrices de nuages de gaz lacrymogènes et de fumée. Des tirs qui, illégalement effectués à l’horizontale, se révèlent particulièrement redoutables pour les manifestants.

Blindé léger « Venom », équipé de lanceurs, des forces de répression colombiennes

Troisième ville de Colombie avec 2,2 millions d’habitants, Cali est devenue la capitale de la rébellion. Stratégiquement située à proximité des Départements du Chocó, du Cauca et de Nariño, à moins de trois heures de route de la côte Pacifique et de son important port de Buenaventura, toutes zones particulièrement affectées par le conflit armé, Cali a servi de réceptacle à des dizaines de milliers de réfugiés internes, paysans misérables déplacés par la violence. Sans parler d’une faune interlope d’aventuriers, « paracos », « narcos » etmembres de « pandillas » [25].
Dès le deuxième jour des manifestations, le maire « écolo » Iván Ospina (Parti Alliance Verte) a livré la ville en demandant au gouvernement une assistance militaire. Ce renoncement à une gestion locale de la situation a provoqué un très fort rejet de la population et interrompu les possibilités de dialogue avec les manifestants.
Défiant le pouvoir et les 3 500 militaires envoyés en renfort, ouvriers, travailleurs informels, femmes et étudiants défilent à n’en plus finir. Ils ont aussi organisé vingt-et-un « points de résistance ». « Des jeunes, y compris des adolescents, certains plus organisés que d’autres, très hétérogènes, sont présents en permanence sur ces points de “bloqueo” »,décrit Irene Velez-Torres, anthropologue de l’Université d’El Valle, le 12 mai [26]. Le plus fameux de ces points, la rotonde Puerto Rellena, rebaptisée Port Résistance, à l’est de la ville, jouxte la périphérie d’Aguablanca, agglomération populeuse à mauvaise réputation car occupée, depuis les années 1980, par les flots de déplacés. Pas de quoi rendre les forces de l’ordre particulièrement bienveillantes…

« Affrontement hier [11 mai] entre police et jeunes dans les secteurs Siloé et Pont du Commerce, commente John J, artiste de rap (Fondation HipHop Peña) et enseignant. La police a répondu par des tirs [27]. » Sur la cinquantaine de morts déplorés dans l’ensemble du pays (à l’heure de boucler cet article), trente-cinq ont été tués à Cali. Que le pouvoir tente d’étouffer et réduire au silence. « La nuit, sur les “points de résistance”, les coupures d’électricité laissent des quartiers entiers dans l’obscurité et sans Internet, raconte Irene Velez-Torres. Dans certaines zones, pour certaines personnes, les communications en direct à travers Facebook sont limitées ; des courriers électroniques, que nous avons envoyés, ne sont jamais arrivés. Il semble qu’à partir de certains mots clés, ils sont interceptés et éliminés. »
 
Accourue en renfort le 5 mai avec sa « garde indigène », une sorte de police communautaire non armée, les trois mille hommes et femmes de la « minga » sont restés une semaine en ville avant de devoir se replier sur leurs territoires ancestraux du Cauca. Précairement installés sur le campus de l’Université del Valle, ils exerçaient une présence permanente sur les « points de résistance » pour y protéger « les jeunes » – souvent attaqués la nuit.
 Le 5 mai, néanmoins, ce sont des membres de la « minga » qui ont subi une agression particulièrement violente. Au sud de Cali, dans le quartier chic de Cañasgordas, des civils vêtus de blanc, protégés par des policiers, ont ouvert le feu sur plusieurs « chivas » qui se rendaient à l’Université del Valle pour y participer à une réunion avec des porte-paroles du Comité de grève afin d’établir un agenda de négociation avec le gouvernement. L’attaque a fait douze blessés, dont quatre dans un état grave. Explicitement et plus ou moins élégamment, les autorités locales, départementales et nationales ont demandé aux Indigènes de « retourner dans leurs montagnes ». Le 12 mai, au terme d’une Assemblée permanente et après avoir pris congés des « points de résistance », ceux-ci sont de fait repartis en caravane vers le Cauca, non sans avoir précisé : « Nous continuerons à participer à la grève nationale depuis nos territoires ancestraux. » Archevêque de Cali, Mgr Darío Monsalve leur a demandé pardon au nom de la ville pour ce qu’ils ont subi. D’autres s’inquiètent ouvertement : « Leur départ laisse les jeunes très vulnérables sur les points de concentration. »

Que ce soit à Cali ou ailleurs, les barrages sur les routes, les barricades citadines, l’entrave aux déplacements, la paralysie des transports, des services et de l’activité économique, les difficultés d’approvisionnement provoquent le mécontentement de secteurs de la société, qui s’estiment lésés. Et qui, parfois, réagissent avec véhémence. Toutefois, ces réactions émotionnelles et spontanées ne peuvent occulter le développement de pratiques infiniment plus inquiétantes.
La première alerte a émané précisément de Cali, le 6 mai. Surgis d’un camion banalisé, un groupe de policiers en civil pourchasse des manifestants et tirent à balle réelle. Au vu de vidéos filmées par les protestataires, la Police devra admettre que le véhicule lui appartient effectivement (tout en trouvant une explication des plus « vaseuse » sur les agissements de ses fonctionnaires).
Dans toute la Colombie, se déplaçant souvent dans des véhicules haut de gamme, des civils menacent ou répriment les protestataires. Et parfois ouvrent le feu. Et parfois tuent. Ce qui arrive à Pereira, dans l’ouest du pays, où deux jeunes hommes qui organisent un sit-in pacifique sont gravement blessés par un groupe d’hommes non identifiés, tandis qu’un troisième, Lucas Villa, ne survit pas. Fait divers malheureux dû à une poignée d’irresponsables ? Quelques jours auparavant, le 2 mai, le maire Carlos Maya, s’était fendu d’une déclaration très remarquée : « Nous allons convoquer toutes les corporations de la ville ainsi que les membres de la sécurité privée pour faire un front commun avec la police et l’armée afin de rétablir l’ordre dans la sécurité publique. La ville de Pereira ne s’arrête pas et ne s’arrêtera pas et nous ne la laisserons pas entre les mains des violents. » Des pratiques qui renvoient à de funestes antécédents : la création des Coopératives de sécurité (Convivir en milieu rural), particulièrement promues par le gouverneur du Département d’Antioquia, Álvaro Uribe, dans les années 1980. Il ne fallut pas très longtemps pour qu’elles révèlent leur véritable nature en rejoignant les paramilitaires des AUC.

Un compte Twitter appelé « Brigade anticommuniste », révèle le Collectif d’avocats José Alvear Restrepo, « stigmatise la Minga indigène en signalant qu’elle a des liens avec des groupes armés illégaux »  ; on y trouve des messages tels que « Minga = FARC »  ; un appel y a été lancé aux habitants de Cali « pour qu’ils envoient l’emplacement exact des manifestants et utilisent des armes pour les attaquer [28 ».
Dans le « municipio » de Jamundi (Valle del Cauca), le jeune membre de la garde indigène Geovanny Cabezas Cruz (18 ans) sera assassiné le 15 mai de plusieurs balles dans le dos par deux inconnus. D’après les témoignages recueillis par Indepaz, des escouades paramilitaires des AGC arpentent la zone et, les jours précédents, des menaces avaient été proférées contre les dirigeants indigènes s’étant déplacés avec la « Minga » à Cali.
Toujours dans cette ville, divulgue le 9 mai « Noticias Uno », diffusé sur la chaîne de télévision payante CableNoticias, un groupe organisé, « Cali Fuerte » (Cali forte), planifie sur WhatsApp des stratégies pour démanteler les points de blocage. Les échanges ont lieu en termes ordinaires – « Je sais que, nous allons avoir en abondance du renseignement, parce que (…) nous pouvons arriver à quelque chose de bon pour la ville » –, mais aussi en usant, pour certains des intervenants, d’un vocabulaire spécialisé, codé, très « policier ».
Après que, la nuit du 16 mai, des affrontements aient fait deux morts et trente-quatre blessés dans le quartier La Estancia de Yundo, la gouverneure du Valle del Cauca, Clara Luz Roldán, a exprimé son indignation pour avoir vu, sur une vidéo, aux côtés des militaires, des civils n’appartenant en aucun cas aux forces de l’ordre, armés et cagoulés.

L’enchaînement de ces divers événements ramène immanquablement au paramilitarisme et à l’Etat – responsable de ce qu’il laisse faire, mais aussi de ce qu’il fait. Car les traces de liaisons aussi dangereuses que troubles ne manquent pas. Ainsi des Águilas Negras (Aigles noirs). Après les Autodéfenses gaitanistes de Colombie, il s’agit de l’organisation responsable du plus grand nombre de menaces de mort et d’avertissements ciblés proférées, sur l’ensemble du territoire national, contre les dirigeants communautaires, politiques et sociaux. Curieusement, on ne lui connaît aucun leader, on ignore totalement ses structures et son fonctionnement, on n’a jamais repéré aucun supposé campement. Pour se livrer à son œuvre mortifère, elle a une stupéfiante capacité d’identifier ses cibles, leurs localisations, adresses mail et numéros de téléphone. Du travail « de police » ou de « service de renseignements ». Qui exerce une incontestable fonction de discipline et de contrôle social en terrorisant les secteurs opposés tant au gouvernement qu’aux pouvoirs locaux.

« L’épidémie qui devrait nous préoccuper est l’épidémie communiste. Sauvons la Colombie. » Le message n’a rien de clandestin. Il figure sur un énorme panneau d’affichage, dans le secteur de Las Palmas, l’un des plus fréquentés de la ville de Medellín. Les médias du « système » chantent à l’unisson. Si les élus ne parviennent pas à persuader les manifestants d’abandonner les barrages, « le gouvernement a l’obligation de recourir aux outils que la Constitution lui accorde pour garantir la prévalence de l’intérêt général », prévient le quotidien El Tiempo. Hebdomadaire, Semana révèle « en exclusivité » (15 mai) « le plan violent des dissidences des FARC et des milices urbaines de l’ELN pour assiéger la capitale [Cali] du Valle del Cauca. Les enregistrements et les informations des services de renseignement prouvent qu’il y avait une intention criminelle au milieu de la grève. Qui est derrière tout cela ? »

Les Etats-Unis se disent « très préoccupés » par la situation. L’Union européenne est elle aussi « très préoccupée ». L’Organisation des Etats américains (OEA) a mis beaucoup de temps à se préoccuper, mais elle s’est finalement déclarée « très préoccupée ». Il faut préciser qu’avant d’être « très préoccupé », son secrétaire général Luis Almagro était « très occupé ». Le 5 mai, en Floride, il recevait les clés de la ville de North Miami Beach, des mains du maire Anthony DeFilippo. Un hommage rendu à « son incessant travail pour la justice dans la région » et à sa lutte « pour la liberté et la démocratie ».

Travail des médias colombiens. A gauche : les violences d’extrême droite au Venezuela de 2014, 2017.. étaient présentées comme des révoltes démocratiques contre Maduro sous le titre d' »explosion sociale ». A droite : les actuelles protestations populaires contre le gouvernement narcoparamilitaire d’extrême droite sont présentées comme « une menace pour la Colombie ». (légende de Venezuelainfos)

Fort heureusement, Almagro a participé ensuite à Miami au forum « Défense de la Démocratie dans les Amériques », organisé (forcément !) par l’Institut interaméricain pour la démocratie, au cours duquel, dans une de ses dernières envolées avant de déposer le bilan, le président équatorien Lenín Moreno a exprimé avec une rare véhémence « une demande unanime »  : que le président vénézuélien Nicolás Maduro retire « ses mains sanglantes et corrompues de la démocratie et la stabilité du peuple colombien ». D’où la préoccupation (presque) soudaine d’Almagro. Le 10 mai, tout en condamnant « les cas de torture et d’assassinats commis par les forces de l’ordre », il a précisé que « le droit à la protestation ne peut être un prétexte pour violer les droits fondamentaux de la population » et a stigmatisé « ceux qui ont transformé les manifestations en vandalisme et ont confondu le vandalisme avec des actions de nature terroriste contre les institutions et les autorités de l’Etat ». C’était bien le moins. La Colombie n’est tout de même pas le Venezuela ou la Bolivie, où tout est permis à l’opposition !

L’inquiétude n’en demeure pas moins réelle. Même Uribe, à l’origine, avait senti le danger et s’était prononcé contre cette réforme fiscale arrivant au plus mauvais moment. Dirigeants de Cambio radical (Changement radical) et du Parti libéral, les dirigeants de droite Germán Vargas Lleras et César Gaviria avaient ordonné à leurs troupes de ne pas voter le texte. Pour Gaviria, ex-président (1990-1994), cette réforme était « la pire chose qui puisse arriver à la classe moyenne » : elle allait « achever le pays et l’économie [29 ». Les centristes et les Verts – Sergio Fajardo, Jorge Robledo, Juan Manuel Galán, Humberto de la Calle, etc. – ont exprimé le même rejet. Sans être plus entendus. Et ce qui devait arriver est arrivé. La droite perd le contrôle de la situation.
 Panique à bord. Ministre des Affaires étrangères, Claudia Blum démissionne (elle sera remplacée par Marta Lucía Ramírez). « Chaque déclaration du ministre de la Défense sur la grève est un permis de tuer », dénonce Gaviria. « La solution à la grève se trouve dans les Accords de paix et dans des objectifs de développement soutenable », renchérit l’ex-président Santos. C’est que tous les yeux sont désormais tournés vers l’élection présidentielle de 2022. Signe des temps, même les Etats-Unis, plutôt que prononcer leur habituel soutien inconditionnel, ont exhorté les forces de l’ordre colombiennes à faire preuve d’un « maximum de retenue » pour éviter de nouveaux décès. Et ne pas entacher davantage l’image des gouvernants.
Au-delà de cette tentative pour « limiter les dégâts », beaucoup subodorent que cette révolte d’ampleur exceptionnelle marque sans doute, ou peut-être, le crépuscule de l’Uribisme et de son entourage mafieux. Chacun fait un pas de côté. Une droite plus présentable, décente, intelligente, civilisée, serait la bienvenue. Pas trop indépendante tout de même – Washington a besoin d’alliés obéissants aux directives (n’oublions pas le contexte régional et surtout le Venezuela).
Seulement, l’aiguille de la boussole ne tourne pas dans le bon sens. Alors qu’« on » la voudrait fixée sur la droite classique, au pire le centre droit, elle s’incline clairement en direction… du centre-gauche.

Le second tour de la présidentielle, le 17 juin 2018, opposait Duque au candidat de la Colombie humaine, Gustavo Petro. Une première évolution dans un pays habitué à des duels entre candidats de droite ou opposant la droite à l’extrême droite. Confronté à la « maquinaría » (appareil) et aux partis traditionnels, victime d’une campagne de la peur faisant de lui un proche d’« ex-terroristes » [30] et un représentant du « castro-chavisme », victime d’une trahison des pseudo « centristes – De la Calle, Fajardo, Robledo – ayant appelé à voter « blanc », Petro fut finalement battu (41,8 % des voix contre 54 % à Duque) [31]. Toutefois, il était arrivé en tête dans la capitale Bogotá et dans les départements Atlántico, Nariño, Cauca, Chocó, Vaupés, Sucre, Putumayo et Valle, tout en faisant de son mouvement la seconde force politique du pays. La Colombie n’était pas encore prête pour le changement. Elle vient de faire un grand pas dans cette direction. Et l’ombre du Chili plane désormais sur elle, tout un chacun en est conscient.
Lors de l’élection de la Convention constituante, le gouvernement de Sebastián Piñera (37 sièges sur 155) et les partis traditionnels viennent d’y subir une défaite cinglante, historique, le 16 mai dernier. A l’origine de ce séisme, l’apparition d’une nouvelle génération politique née de l’explosion sociale de 2019, elle aussi férocement réprimée (27 morts, 22 000 arrestations, 3 649 blessés).

Tout plutôt qu’un gouvernement réformiste. Tout plutôt que le « Petro-madurisme »  ! L’Uribisme n’entend pas lâcher le pouvoir aussi facilement. Il a peur. Il joue son va-tout. Il a en face de lui un Comité national de grève qui exige des garanties pour le libre exercice de la protestation, la fin des violences, une réforme de la police. Malgré la répression, la pression paye. Le pouvoir lâche du lest : après le retrait de la réforme fiscale, celle de la santé a également disparu de l’agenda (rejetée par le Congrès) ; le gouvernement approuve une subvention de 25 % du salaire minimum pour tout employeur embauchant un jeune ; il annonce la gratuité des frais d’inscription dans l’enseignement public supérieur pour les étudiants des strates 1,2 et 3 (les couches les plus modestes) ; enfin, le 22 mai, la Cour constitutionnelle rétablit les 16 Juridictions spéciales pour la paix (qui disposeront de sièges à partir des prochaines élections législatives) ! Ce pour la carotte. Mais le bâton n’est pas loin. On ne voit même que lui. Le 17 mai, alors que le pays espérait des avancées en matière de négociations, Duque a coupé court et ordonné « l’augmentation de toutes les capacités opérationnelles des forces de l’ordre sur le terrain (…) ».

A bout de trois semaines de soulèvement, on déplore déjà une cinquantaine de morts et 1 600 blessés. Portées par le refus de la pauvreté, de la corruption, de l’insécurité, des inégalités dans l’accès aux études et à la santé, les manifestations massives continuent à se succéder. A chaque jour son tragique, son sordide, son poignant. Popayán : le 13 mai, la très jeune Alison Meléndez est interceptée et détenue par des agents de l’ESMAD. Le lendemain, libérée, bouleversée, elle dénonce avoir subi des violences sexuelles, puis se suicide. L’indignation est telle que des manifestants attaquent et incendient l’Unité de réaction immédiate (URI) où ont eu lieu les sévices. Huit quartiers se soulèvent. A 22 ans, Sebastián Quintero Múnera meurt à son tour, atteint au cou par une grenade assourdissante…

Le pouvoir avait-il pressenti une telle résistance ? Le 6 mai, le sénateur Wilson Arias (Pôle démocratique alternatif) a dénoncé la commande par l’Etat, de 130 000 grenades, 60 000 balles de marquage pour lanceurs de balles de défense (LBD), 4 734 boucliers anti-émeute, 107 lanceurs de gaz, etc., destinés à l’ESMAD, pour plus de 3 643 451 dollars (14 milliards de pesos). A Cali, John J réfléchit à haute voix : « Nous qui sommes des dirigeants communautaires, on connaît les jeunes, on sait pourquoi ils sont dans la rue. On s’inquiète de savoir s’il y aura une sortie négociée, concertée, au moins avec les autorités locales, parce qu’avec le gouvernement ça va être difficile… Qu’est-ce qui va leur arriver à ces jeunes ? On connaît l’histoire de notre pays ! »

Illustration : Flickr CC


[1https://www.dane.gov.co/index.php/estadisticas-por-tema/pobreza-y-condiciones-de-vida/pobreza-monetaria

[2] Le gouvernement revendique la mise en place d’un programme de soutien à l’emploi formel bénéficiant à environ 3,5 millions de travailleurs ; le remboursement de la TVA pour près de 2 millions de ménages vulnérables ; le renforcement du Fonds de solidarité éducative (700 000 étudiants).

[3] Le CNP regroupe 26 organisations nationales, 29 comités départementaux et plus de 300 comités municipaux.

[4] C’est ainsi que les indigènes appellent leurs rassemblements et actions collectives.

[5https://www.semana.com/nacion/articulo/no-nos-dejaremos-vencer-por-viboras-venenosas-comandante-del-ejercito-en-polemica-por-informe-de-la-jep-sobre-falsos-positivos/202143/

[6] Pour ajouter à son délire, López se réfère aux… philosophes français post-structuralistes Félix Guattari (qui a publié en 1977 La révolution moléculaire), Jacques Derrida, Gilles Deleuze et au très oriental Jeu de GO !

[7] Véhicules collectifs ouverts à tous les vents et souvent vétustes, typiques des régions montagneuses de Colombie.

[8https://viacampesina.org/es/colombia-reforma-rural-integral-solo-se-ha-completado-el-4/

[9] Senadores y representantes – Informe multipartidista (2020) « ¿En qué va la paz a 2 años del gobierno Duque ? », Bogotá, 18 de agosto 2020.

[10] Propriétaire terrien qui a du pouvoir politique.

[11http://ilsa.org.co/efectos-de-la-reanudacion-de-la-aspersion-aerea-sobre-la-legitimidad-del-programa-nacional-de-sustitucion-de-cultivos-ilicitos-pnis-en-colombia/

[12] La « pasta » ou pâte base : stade intermédiaire entre la feuille de coca et la cocaïne pure, obtenu avec des moyens souvent rudimentaires sur le lieu de production.

[13] Entre 2009 et 2018, 126 « éradicateurs » des GME et membres de la Force publique ont été tués et 664 blessés – la majorité par amputation (Fundacion Ideas por la Paz, Bogotá, 29 mai 2020).

[14] Lire Maurice Lemoine, « Cultures illicites, narcotrafic et guerre en Colombie », Le Monde diplomatique, Paris, janvier 2001.

[15] Pour une production potentielle de 951 tonnes de cocaïne.

[16] Les paramilitaires trouvent leur origine dans des groupes civils « d’autodéfense » légalement crées par l’armée colombienne, conseillée par le Commandement sud de l’Armée des Etats-Unis (Southern Command), dans les années 1970 et 1980, pour lui venir en aide pendant les opérations anti-insurrectionnelles.

[17] « Venezuela : aux « sources » de la désinformation », 7 octobre 2019 – https://www.medelu.org/Venezuela-aux-sources-de-la-desinformation

[18] L’Union patriotique (UP) est un parti politique issu d’un « processus de paix » mené en 1984 sous la présidence du conservateur Belisario Betancur et composé de guérilleros démobilisés, du Parti communiste et de membres de la société civile. Entre 3 000 et 5 000 de ses membres ont été assassinés, torturés et victimes de disparition, essentiellement par les paramilitaires.

[19] Lite « La Colombie aux temps du choléra » – https://www.medelu.org/La-Colombie-aux-temps-du-cholera

[20https://www.lavozdeyopal.co/el-piloto-desaparecido-en-guatemala-no-trabajaba-para-mi-presidente-duque/

[21] Témoignage recueilli le 12 mai lors d’un Webinaire « Que se passe-t-il en Colombie ? » organisé à l’initiative de France Amérique latine 33 (Bordeaux), Les 2 Rives et le collectif ALBA-TCP France.

[22]  Idem.

[23https://www.nytimes.com/es/2021/05/12/espanol/protestas-colombia-policia.html

[24] Lance-roquettes multiple soviétique de la Seconde Guerre mondiale.

[25]  « Pandilla »  : bande ; « paraco »  : paramilitaire.

[26Ibid, « Que se passe-t-il en Colombie ? »

[27 Ibid.

[28https://www.colectivodeabogados.org/10861-2/

[29El Espectador, Bogotá, 21 avril 2021.

[30] Actuellement sénateur, maire de Bogotá de 2012 à 2015, Petro a été, à partir de 1977, membre de la guérilla du Mouvement 19 Avril (M-19), dissoute en 1990.

[31] Lire : « Qui a trahi le camp de la paix en Colombie ? » – https://www.medelu.org/Qui-a-trahi-le-camp-de-la-paix-en

URL de cet article : https://www.medelu.org/Guerre-totale-contre-le-mouvement-social

Au Venezuela, symphonies agroécologiques paysannes

« On sent dans les yeux
et dans les doigts
la pression, la patience,
le travail
de germes et de bouches,
de lèvres et de matrices.
Le vent transporte des ovaires.
La terre enterre les roses.
L’eau jaillit et cherche.
Le feu bout et chante.
Tout
naît
« .
Pablo Neruda, Ode à la fertilité de la terre

Dans les montagnes, à une heure de Barquisimeto, il y a trois villages productifs de paysans où tout aujourd’hui est un bien commun. Monte Carmelo, Bojó et Palo Verde résonnent comme un « orchestre agroécologique » au cœur de la municipalité d’Andrés Eloy Blanco, dans l’état de Lara.

Depuis les années 1970, plus de 120 familles et leurs nouvelles générations ont cultivé avec beaucoup de sens mystique l’organisation et le travail comme une sorte de symphonie. Ces familles rurales font bouger leurs bras, leurs esprits, leurs jambes, leurs regards, avec une telle synchronicité qu’il semble qu’elles dansent sur le même air : elles partagent des sentiments, des idées, des récits, des expériences, des territoires, de la nourriture. Monte Carmelo, Bojó et Palo Verde ont trouvé leur voie dans l’organisation communautaire autour de pratiques et de connaissances agricoles ancestrales, profondément humaines et en harmonie avec la nature. Ces villages sont le berceau de l’agroécologie au Venezuela.

Olga Domené

Cette organisation paysanne, connue sous le nom de La Alianza, a été étudiée par la scientifique vénézuélienne Olga Domené (photo) pendant quatre ans. Docteure vétérinaire, elle a obtenu un master en agroécologie à l’université de Pinar del Río, à Cuba, et vient de terminer un doctorat en écologie au Colegio de la Frontera Sur, au Mexique. Elle est la fondatrice du programme de formation en agroécologie de l’Université bolivarienne du Venezuela.

Les recherches de cette native de la ville de Maracay ont pris fin en 2020, en pleine pandémie de covid-19. Olga a constaté que, dans ces hameaux paysans, le traditionnel « conuco » (parcelle productive) est un espace d’apprentissage, de coexistence et de subsistance, généralement géré par les femmes et les enfants. Le conuco est une unité de production essentiellement familiale, ancrée dans l’histoire du Venezuela, qui prend vie dans les cours des maisons. Y sont cultivées des espèces locales, allant des végétaux alimentaires aux plantes médicinales, en passant par les plantes qui purifient l’âme, car les maladies ne sont pas seulement physiques. L’espace-temps est fondamental dans cette stratégie : les familles ont une connaissance approfondie du territoire pour savoir où, quand et à quelle heure elles vont semer et récolter. Il existe des associations et une diversification des espèces. La famille s’alimente grâce au conuco, tous les jours. On y trouve des bananes à cuire, du manioc, du maïs, des haricots, certaines racines cultivées dans la région, des plantes médicinales, des poulets, des chèvres et des vaches.

Gaudy Garcia, directrice de l’école de Monte Carmelo.

Un autre résultat intéressant de l’étude est de percevoir ces symphonies agroécologiques dont le rythme favorise l’émergence et la permanence de l’organisation communautaire, à partir de la conformation d’un tissu social, avec des intersubjectivités qui ne voient pas seulement le territoire comme un espace biophysique, mais comme des lieux symboliques avec une histoire, où s’entrecroisent des connaissances, des faits, des saveurs, des pensées, des sentiments. C’est un travail qui évoque la magie de « faire de la musique ensemble » : à travers des synchronicités symboliques dans un temps partagé et vécu simultanément. Une agroécologie construite à partir des bases, des pratiques de relations sociales qui ont transformé la réalité de la municipalité Andrés Eloy Blanco, collectivement : les paysans sans terre ont entrelacé un réseau d’organisations dotées de pouvoir. Dans cette vision, le social est dans la relation elle-même.

La recherche d’Olga sur les processus de territorialisation de l’agroécologie dans les environs de Sanare part d’une perspective socio-historique critique, qui laisse de côté les théories et les catégories d’analyse imposées par les sciences conventionnelles. Il s’agit d’une étude réalisée à partir du tissu communautaire, de la systématisation des expériences et des histoires. Cette méthode nous a permis de retisser un événement historique qui rend visibles les facteurs et les dispositifs sociaux qui ont permis l’avancée de l’agroécologie dans l’état de Lara.

Parmi les résultats, certains facteurs de transformation surgissent : 1) l’organisation horizontale comme base de la participation communautaire, qui favorise la consolidation de diverses coopératives et associations. 2) L’importance de la mobilisation des processus éducatifs comme stratégies clés pour la territorialisation de l’agroécologie. Un exercice qui rend visible un sujet pensant atypique : le maître-peuple (maestro pueblo), dont la pédagogie émerge dans l’oralité, qui lit le temps et ne réifie pas la vie, mais au contraire s’immisce dans celle-ci. Un(e) enseignant(e) qui insère un cursus différent et favorise des structures telles que l’école paysanne. 3) Le sauvetage des cultures et des savoirs ancestraux, méprisés par la modernité eurocentrique, qui protègent la vie. 4) Le sauvetage et la multiplication des semences locales, des semences autochtones, ainsi que la construction de laboratoires communautaires d’intrants biologiques.

Dans ces processus, la contribution des femmes a été essentielle pour maintenir la vie. Les femmes ont conquis des espaces, des garanties et des rôles, une lutte très difficile dans le monde rural. Elles sont des dirigeantes communautaires, avec un pouvoir considérable sur leur lieu de travail et d’étude ; beaucoup sont des enseignantes. Elles vivent à la recherche de nouveaux lieux pour recréer des horizons différents.

Les expressions de solidarité, de travail collaboratif et de complémentarité, nécessaires pour créer et maintenir la résistance dans les territoires paysans, se manifestent dans tous les espaces vitaux de Monte Carmelo, Bojó et Palo Verde. Dans les travaux collectifs, les familles aident à construire les maisons d’autres compagnes et compagnons dans les communautés, à nettoyer les routes, à organiser des foires alimentaires.

L’étude montre que le son des symphonies change également avec le temps. La question intergénérationnelle est très importante. Il y a de nouveaux défis, de nouvelles menaces, de nouvelles opportunités.

Les fondateurs de cette organisation paysanne se souviennent que le premier accord dans les montagnes de Sanare a été une campagne d’alphabétisation paysanne influencée par trois courants de pensée : la théologie de la libération, des pères jésuites qui sont arrivés et se sont installés sur le territoire ; la présence du mouvement de guérilla d’Argimiro Gabaldón, avec son idéologie de construction du bien-être collectif ; le mouvement coopératif des années 1980, dont les principes d’entraide, d’union et de responsabilité partagée prévalent encore. Dans cette ligue de coopératives appelée La Alianza, Las Lajitas, Moncar, 8 de Marzo, l’Association Monte Carmelo, Palo Verde, toutes contribuent à la Central de Cooperativas del estado Lara (Cecosesola).

Aujourd’hui, la puissante organisation des mouvements paysans est présente dans toute l’entité. Les foires de consommation familiale qui font partie de la coopérative Cecosesola sont une idée qui a vu le jour dans les années 80, dans les villages de Sanare, lorsqu’ils étaient sous la coupe du libre marché et que, bien souvent, toute la production était emportée par les intermédiaires. C’est alors qu’ils ont commencé leur première expérience de vente directe d’aliments, et ce fut une bénédiction pour les habitant.e.s de Barquisimeto. A partir de là, les autres foires sont nées. Il existe désormais trois grands marchés alimentaires, qui constituent une oasis pour des milliers de familles de l’état de Lara. Ces dernières années, à Palo Verde, les femmes ont pris l’initiative de créer des épiceries communautaires où sont distribués des aliments sains, savoureux et souverains à des prix solidaires.

Cette enquête locale sur la communalité et l’agroécologie cultivées dans les territoires du Venezuela nous éclairent sur d’autres activités organisationnelles, formatives et productives, afin de prendre de grandes décisions.

Nerliny Carucí (journaliste scientifique, et professeure universitaire) et Guillermo Barreto (biologue, zoologue, journaliste scientifique et ex-ministre de écosocialisme du gouvernement bolivarien)

Source : http://ciudadccs.info/2021/05/14/date-con-la-ciencia-sinfonias-agroecologicas-campesinas/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/19/au-venezuela-symphonies-agroecologiques-paysannes/

Le Venezuela organise le 26ème scrutin en 20 ans de révolution. Et Guaido ?

Le gouvernement vénézuélien progresse dans la conclusion d’accords avec les secteurs de l’opposition. Le dialogue a notamment conduit à la formation d’un nouveau Conseil national électoral, composé de représentants du chavisme et de l’opposition. Le 21 novembre 2021, le Venezuela organisera son 26ème scrutin en 20 ans pour élire gouverneurs, maires et conseillers municipaux, parmi un éventail de partis de droite à gauche. Un record mondial. Lula parle « d’excès de démocratie ». Exemple de l’abîme ahurissant entre réel et virtuel médiatique.

Pendant ce temps, l’extrême droitier Guaido souffre de déréliction: l’Union Européenne ne le reconnaît plus comme « président » et si les USA le font encore, c’est du bout des lèvres. Dénoncé par des médias de Colombie, Panama, USA pour la mégacorruption de ses vols d’actifs du Venezuela ou pour ses liens avec le paramilitarisme colombien, lâché ses « amis » et sa propre « base » (même celle payée pour faire foule devant les caméras de CNN), le putschiste Guaido offre au Président Maduro de « négocier ». Ce dernier lui a répondu : « Pourquoi pas? La voie n’est pas un coup d’État, tu peux participer aux élections » en lui proposant comme bases de négociation : « renoncer aux coups d’État, aux invasions armées et aux déstabilisations violentes, reconnaître la Constitution et les autorités élues par la population, rendre les comptes de l’argent fourni par les USA pour la conspiration et restituer toutes les ressources volées à l’État vénézuélien. »

T.D., Caracas, 15 mai 2021

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Pour comprendre cette nouvelle donne, la journaliste Karen Mendez a interrogé le politologue vénézuélien William Serafino.

Karen Mendez – Beaucoup se demandent pourquoi Guaidó est passé de l’appel à renverser le président Maduro au dialogue avec lui.

William Serafino – Ce que l’on peut voir dans le scénario, objectivement parlant, c’est qu’après les accords qui ont donné lieu à l’élection d’un nouveau Conseil national électoral, Guaidó se retrouve dans une position d’inutilité et d’isolement de l’arène politique. Il est évident qu’il se trouve dans une position totalement défensive, dans une situation où il ne sait pas bien où il en est, laissé pour compte dans cet ensemble d’accords que le gouvernement vénézuélien a conclus avec un secteur de l’opposition qui est représenté au Parlement national.

Face à cela, il a dû opérer un virage à 180 degrés, en réduisant au minimum les principales demandes de « regime change » à partir de 2019. Il est forcé de le faire pour essayer de ne pas perdre le peu de capital politique qui lui reste à l’échelle nationale et essayer de ne pas perdre les possibles liens d’influence et de crédibilité face à ce qu’ils considèrent comme ses alliés internationaux, notamment les États-Unis et l’Union européenne. Ceux-ci ayant marqué une ligne d’ouverture, de flexibilité par rapport au dialogue au Venezuela, ce qui le laisse précisément dans une situation défensive et avec un risque de tomber dans l’insignifiance absolue.

Karen Mendez – Guaidó a proposé d’offrir des « incitations » au gouvernement, telles que la levée des sanctions. Comment évaluez-vous cette offre ?

William Serafino – Elle marque une continuité car la nature des sanctions contre le Venezuela a toujours été de constituer un outil de chantage ou d’extorsion pour tenter d’obtenir des avantages politiques concrets. On peut avoir différentes lectures suite à cette nouvelle prise de position de l’ex-député Juan Guaidó, mais je pense que la plus cohérente a été de comprendre l’utilisation des sanctions comme une arme, une manœuvre de chantage, d’extorsion pour obtenir certains avantages politiques contre une levée des sanctions. Sauf que cela repose sur une fausse prémisse : Guaidó n’a pas la possibilité d’autoriser la levée des sanctions, même s’il est vrai qu’après sa déclaration, certains porte-parole du département d’État ont soutenu sa « proposition ». Cela signifie en fait que la Maison Blanche est en train de repenser et de calculer la question des sanctions et qu’en tout cas pour l’heure il est indéniable que le  gouvernement de Nicolas Maduro a réussi à imposer son cadre d’interprétation et son récit, fragilisant les piliers de la campagne de pression maximale.

Karen Mendez – Guaidó insiste sur le fait que les puissances étrangères, qu’il qualifie d’alliées, doivent avoir une présence importante dans ce dialogue. L’Union Européenne a déjà déclaré qu’elle soutiendrait cet éventuel dialogue qui devrait déboucher sur des élections présidentielles et parlementaires. Que faut-il attendre de ce nouveau chapitre qui s’ouvre et de la participation éventuelle de ces pays qui avaient reconnu Guaidó comme « président par intérim » ?

William Serafino – Il y a un changement dans la façon d’aborder la question vénézuélienne, en particulier dans le cas de l’Union européenne qui, dès janvier de cette année, a rétrogradé Guaidó à simple interlocuteur de l’opposition vénézuélienne, et bien que les États-Unis maintiennent du bout des lèvres la reconnaissance de cette figure un peu folle de « gouvernement intérimaire », ils n’ont pas attaqué fortement l’élection du nouveau Conseil national électoral et, ce qui est le plus important, ils n’ont pas intensifié leur habituel récit contre la légitimité de la nouvelle Assemblée nationale élue en décembre dernier. Il est clair que les USA ne peuvent pas la reconnaître car cela reviendrait à ôter tout soutien à Guaidó, mais ils n’ont pas non plus pris la décision de l’attaquer de front lorsqu’elle a élu ce nouveau Conseil National Électoral.

Il est clair qu’il existe une voie électorale qui s’est imposée concrètement dans le pays, qui a le soutien de toutes les institutions vénézuéliennes et qui est reconnue à l’extérieur comme un premier pas vers la réinstitutionnalisation du pays.

Les élections régionales et municipales auront lieu en novembre 2021, et là, évidemment, le terrain et la marge de manœuvre sont très étroits pour le secteur de l’extrême droite putschiste représenté par Juan Guaidó, car soit il participe à ces élections mais changer sa position à ce stade aurait un coût politique et électoral énorme, soit il continue à se lancer dans des manœuvres de force, des menaces pour imposer des élections présidentielles et législatives alors qu’elles ont déjà eu lieu. Il semble très peu plausible qu’elles soient imposées par la force.

Il y a des secteurs de l’opposition qui ont acquis un plus grand prestige, une plus grande reconnaissance non seulement au niveau national mais aussi international et, évidemment, pour ces secteurs le plan a changé d’où un certain empressement de remettre sur la table d’autres élections qui ne sont pas en discussion et qui n’ont pas autant de soutien international que la voie électorale qui a été tracée depuis l’appel du CNE pour le 21 novembre.

Karen Mendez – Mais, si ces élections présidentielles et parlementaires ne sont pas en discussion, peut-on avoir de l’espoir pour cet éventuel dialogue ou son avenir est-il déjà compromis ?

William Serafino – Je crois son avenir est assez compromis parce que de nombreux secteurs de ce que l’on appelle le G4, c’est-à-dire ce secteur de l’opposition « dirigé » par Juan Guaidó, ont en fait déjà décidé de participer à ces élections de gouverneurs et de maires. D’abord, parce qu’elles offrent une opportunité d’accumuler du pouvoir, à la fois territorial et institutionnel, pour reconstruire leur infrastructure en tant que partis politiques : après tant d’années passées à parier sur un « changement de régime » par la force, ils ont négligé leur machinerie, leur formation interne, leur sélection de cadres. Donc je pense que beaucoup de partis, voyant qu’il y aura des élections présidentielles en 2024, y voient une opportunité de se remettre dans le jeu, de s’échauffer, de se replonger dans le contentieux électoral et de chercher à reconstruire le tissu des partis en vue des prochaines élections présidentielles.

Il y a beaucoup de secteurs qui voient comme peu probable que ces demandes de Guaidó, avec pour arrière-fond le chantage de la levée des sanctions, soient réalisées, que ces points entrent réellement en discussion. Par contre ces élections du 21 novembre leur semblent une opportunité plus sérieuse de se réinsérer dans le jeu politique, de gagner des espaces territoriaux de pouvoir et, à partir de là, d’édifier de meilleures bases pour les élections suivantes. Les demandes de Guaidó, au-delà de la levée des sanctions elles-mêmes, n’attirent guère un secteur de l’opposition qui même s’il a longtemps parié sur le coup d’État, et pensait qu’il allait être une réalité automatique, savent que ces élections viennent modifier la donne.

Karen Mendez – En février, le président du Parlement vénézuélien a dénoncé le fait que Leopoldo López et d’autres acteurs de l’opposition ont rencontré des représentants du gouvernement états-unien en Colombie. D’après les documents qu’il a présentés, une feuille de route a été élaborée lors de cette réunion, qui expose la tactique de la « carotte et du bâton » pour écarter Maduro de la présidence. Ils ont parlé du rôle que les États-Unis et l’Union européenne devraient jouer, de l’offre d’incitations à Maduro et du message à envoyer aux Vénézuéliens. Beaucoup de ces points se retrouvent dans la récente proposition de Guaidó. Est-ce une coïncidence ou y a-t-il un lien ?

William Serafino – Il me semble qu’il y a une relation. Évidemment, dans cette nouvelle étape qui s’ouvre, nous devons être très prudents car nous savons qu’il a déjà été prouvé que lorsqu’il y a des moments d’apparente flexibilité, lorsqu’il semble y avoir une trêve, ce qui se passe réellement, c’est que les acteurs du conflit se réarment pour une nouvelle opération de changement de régime. C’est peut-être le cas et cela peut être présent dans cette nouvelle offre, entre guillemets, faite par l’ex-député Juan Guaidó.

Je pense également que c’est un symptôme intéressant de la façon dont le contexte international évolue autour de la situation vénézuélienne : premièrement, la campagne de pression maximale qui combinait des menaces de force militaire avec une composante très élevée de sanctions destructives a échoué et qu’une nouvelle approche et une nouvelle perspective doivent être recherchées.

Deuxièmement, ces sanctions elles-mêmes génèrent des niveaux de responsabilité très élevés parmi les acteurs qui les appliquent. En d’autres termes, nous ne parlons plus du scénario de 2016 ou 2017 où les sanctions bénéficiaient d’un certain soutien international ou étaient investies d’un récit bienveillant dans lequel elles étaient censées contribuer à restaurer la démocratie. Déjà, par exemple, les rapports de l’ONU sont de plus en plus percutants en détaillant les souffrances subies par la population.

D’autres voix internationales qui pourraient se trouver dans la sphère d’influence des États-Unis commencent à émettre des critiques et des questions de plus en plus sévères sur ces sanctions, et les États-Unis perdent l’offensive symbolique et narrative en ce qui concerne ces sanctions. Ils essaient de brouiller la question des mesures coercitives unilatérales derrière une prétendue « offre de dialogue » alors qu’en réalité, ils sont obligés d’envisager d’assouplir certaines de ces sanctions. En effet, selon la lecture que font certains à Washington, elles ont fortifié le chavisme, ont rendu crédibles ses dénonciations du fait que la crise économique a une puissante causalité externe. Et bien sûr cela a affaibli de nombreux porte-parole de la droite et de nombreux acteurs qui ont bâti leur capital politique et leur stratégie sur la base du mécontentement et de la détérioration des conditions de vie.

Source : interview réalisée par Karen Mendez Loffredo, le 14 mai 2021 https://mundo.sputniknews.com/20210514/que-ofrece-juan-guaido-a-nicolas-maduro-tregua-o-una-nueva-operacion-de-cambio-de-regimen-1112187564.html

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/16/le-venezuela-organise-le-26eme-scrutin-en-20-ans-de-revolution-et-guaido/

Comment relever le salaire des travailleurs, un débat en cours au sein du chavisme

Le PSUV (Parti Socialiste Unifié du Venezuela, principal parti de la majorité gouvernementale) publie une importante contribution de l’économiste Pasqualina Curcio sur la nécessité de relever le salaire des travailleurs (voir ci-dessous). Au Venezuela les services sont pratiquement gratuits (eau, gaz, électricité, essence, etc..) par rapport aux régimes néo-libéraux, et face à la pandémie le gouvernement bolivarien a pris des mesures de protection supplémentaires pour le monde du travail (interdiction de licenciement, ou d’expulsion pour loyer impayé par exemple). Reste que le salaire direct des travailleur(se)s s’est effondré lorsque la guerre économique décrétée par l’Occident, avec sanctions et blocus des exportations pétrolières, ont privé l’État de 99% de ses ressources et ont généré une forte inflation induite.

Tout en poussant à développer les communes et les conseils de travailleurs pour qu’ils dirigent les entreprises publiques, le président Maduro a nommé une commission chargée de trouver la réponse à ce problème que les allocations sociales (Carnet de la Patria, CLAP…) ne suffisent pas à résoudre. Dans ce cadre la chaîne gouvernementale VTV a donné la parole à l’économiste Tony Boza qui propose pour sa part d’indexer le salaire sur le Petro (monnaie virtuelle liée au baril de pétrole, créée par la révolution pour s’affranchir du dollar).

Thierry Deronne, Caracas, 13 mai 2021

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L’importance du salaire pour des millions de travailleur(se)s, par Pasqualina Curcio

Il y a ceux qui, au Venezuela, écartent la question des salaires comme si elle n’était pas pertinente, comme si elle n’était qu’un aspect de plus parmi de nombreux autres problèmes. Ils transmettent avec légèreté le message que tant que nous continuons à être assiégés par les États-Unis, il n’y a pas grand-chose à faire pour les ajuster à des niveaux décents. Ils ne proposent pas de solutions et face aux demandes d’augmentations salariale, la réponse est : « on ne peut pas distribuer ce qui n’existe pas, il faut produire et pour cela il faut travailler » comme si nous ne le faisions pas tous les jours.

Il y a près de 14 millions de travailleurs actifs au Venezuela qui vivent, je répète, vivent, avec le salaire de quinze jours. 92% de la population active de ce pays, selon les dernières données de l’INE, appartiennent à la classe salariée, dont 3,3 millions travaillent dans l’administration publique. Cinq millions de retraités vivent également avec le salaire minimum légal. Ceci représente 19 millions de personnes, quelque chose comme 63% de la population. Les autres 37% de la population comprennent les enfants de moins de 15 ans, c’est-à-dire notre progéniture, plus environ un million de chômeurs, et quelque 347 170 personnes qui, selon les chiffres de l’INE, sont des employeurs, c’est-à-dire qu’elles appartiennent à l’autre classe : la bourgeoisie.

Le salaire est important non seulement parce que la vie et la qualité de vie d’une multitude de personnes ici au Venezuela et dans le monde entier en dépendent, mais aussi parce que, étant donné une accumulation primitive du capital, et dans le cadre du processus social du travail, il détermine les grandes inégalités qui se traduisent par la pauvreté, l’injustice, la faim et la misère. Pour comprendre pourquoi 1% de la population mondiale s’approprie 82% de ce qui est produit, qui, soit dit en passant, est produit par le travailleur, il est nécessaire d’analyser comment la richesse est distribuée dans le processus social du travail lui-même et donc comment ce produit est réparti entre le salaire, je répète, le salaire, et le profit. Ce n’est pas un hasard si l’un des premiers postulats du néolibéralisme a été le gel des salaires et la libération des prix, ce qui n’a d’autre but que d’augmenter le profit, celui-ci étant la différence entre le prix et le salaire.

Nicolas Maduro le 24 mai 2014, lors d’une rencontre nationale avec les travailleurs du secteur public et les syndicats qui lui ont remis le projet de contrat collectif.

La question des salaires n’est pas n’importe quelle question, elle est centrale. L’expédier en répétant les dogmes monétaristes et en affirmant qu’il n’y a pas d’argent pour les ajuster alors qu’au Venezuela le degré d’exploitation/profit a augmenté de 270% en moins de 4 ans, tandis que le salaire minimum légal ne couvre même pas 0,65% des besoins matériels minimum de la classe ouvrière, ce n’est pas seulement paradoxal dans un discours qui se réfère constamment au « socialisme », mais cela reflète aussi une méconnaissance inquiétante de l’inégalité croissante entre les salaires et les profits dans notre pays, ainsi qu’un manque de respect envers le haut niveau de conscience de la classe ouvrière vénézuélienne, à l’avant-garde des luttes anti-néolibérales depuis 1989

À l’époque néolibérale, pendant la IVe République, plus précisément entre 1978 et 1998, le salaire réel ou le pouvoir d’achat des travailleurs vénézuéliens a chuté de 65%, alors que la production nationale a augmenté de 30% au cours de la même période. En même temps, pendant ces 20 ans, moments sombres de notre histoire économique, le degré d’exploitation des travailleurs par la bourgeoisie a augmenté de 205% (données de la BCV).

Depuis 1999, avec l’arrivée du Comandante Chávez et de la Révolution Bolivarienne, ces tendances se sont inversées : entre 1999, et plus précisément 2003 et 2013, le salaire réel ou pouvoir d’achat a augmenté de 77% et le degré d’exploitation a diminué de 38%, pendant cette période l’économie a connu une croissance de 68% (données de la BCV). Dans la transition vers le socialisme, Chávez a frappé au cœur du mode de production capitaliste : répartir moins inégalement, entre le travailleur et le bourgeois, la valeur ajoutée dans le processus de production. L’objectif était de réduire l’écart entre les salaires et les bénéfices et donc la répartition inégale de ce qui était produit, ce qui s’est traduit par une baisse de 57% de la pauvreté dans notre pays. Cela a été réalisé, tout d’abord, en amenant le salaire minimum légal aux niveaux du panier alimentaire. Ensuite, en contrôlant les prix des biens essentiels (nourriture, médicaments) dont la production était aux mains de grands monopoles privés. Troisièmement, et c’est très important, surtout dans les économies inflationnistes comme la nôtre, en adaptant le salaire minimum légal chaque fois que variaient les prix.

En 2013, l’impérialisme a intensifié la guerre économique contre le peuple vénézuélien. Parmi les armes qu’elle a employées figure l’attaque du bolivar par la manipulation politique du taux de change, qui a entraîné une dépréciation induite du bolivar de l’ordre de 3,1 trillions de pour cent de 2013 à ce jour et une augmentation des prix, également induite, de 63 milliards de pour cent au cours de la même période. Le fait est que, dans ce scénario, l’augmentation des salaires nominaux est restée en deçà de celle des prix – ils n’ont augmenté que de 5 milliards de pour cent – ce qui a entraîné une baisse de 99% du pouvoir d’achat de la classe ouvrière, contre une augmentation du degré d’exploitation/profit de plus de 270% en moins de 4 ans (entre 2014 et 2017, sûrement plus jusqu’en 2021).

En 2014, sur tout ce qui a été produit au Venezuela, 36% sont allés aux 13 millions de salariés, tandis que 31% sont allés aux 400 mille employeurs. En 2017 (dernier chiffre publié par la BCV), seuls 18% ont été distribués aux 13 millions de travailleurs tandis que les 400 mille bourgeois s’appropriaient non plus 31% de la production mais 50%, soit la moitié.

Non seulement on produit 64% de moins par rapport à 2014, principalement en raison des agressions impérialistes, mais le peu qui est produit est réparti plus inégalement entre les salaires et les profits, ce qui se traduit par une détérioration de la qualité de vie des travailleurs au prix d’une plus grande exploitation, conséquence du retard des salaires nominaux face aux augmentations plus que proportionnelles des prix. C’est cette inégalité dans la répartition de la production nationale que ceux qui rejettent à la légère la question des salaires semblent ignorer ou ne pas comprendre. Il s’agit de la manière dont la production est répartie, même si elle est moindre. Sans compter qu’avec un pouvoir d’achat qui tend vers zéro, il sera compliqué, voire impossible, d’augmenter la production.

Nous, travailleurs vénézuéliens, méritons, en raison de notre conscience de classe élevée et plus que prouvée, un débat de haut niveau sur cette question. Nous ne nous satisfaisons pas des répétitions de dogmes, sur un mode monétariste, qui cherchent à justifier la non-augmentation des salaires sans apporter de solution. Comme il serait bon que, dans l’agenda parlementaire, avec une majorité révolutionnaire, la priorité et l’importance soient données à la question des salaires qui affecte 99% de la population (27 millions de Vénézuéliens y compris nos enfants) au-dessus du débat sur les meilleures concessions que nous pourrions offrir à un groupe microscopique de capitalistes privés étrangers pour qu’ils viennent « investir » dans des zones pleines de richesses naturelles aménagées spécialement pour eux.

Pasqualina Curcio

Source : PSUV

Traduction : Venesol

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