L’Arc minier de l’Orénoque, les « écologistes » et les mafias, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Construite à l’origine, en 1952, pour servir de centre administratif à la Orinoco Mining Company, multinationale américaine exploitant à l’époque le minerai de fer et l’embarquant vers les marchés internationaux, Puerto Ordaz, fière de ses grappes d’immeubles modernes et d’antennes-relais que séparent de vastes zones vertes, est l’une des villes les plus modernes et industrieuses du Venezuela. Dès l’aube, à la sortie sud de sa « petite sœur pauvre » San Felix (cité dortoir avec laquelle elle forme l’ensemble de Ciudad Guyana), des files d’hommes se pressent sur le bord de la route et jouent des coudes pour aborder les bus, cars, camions, camionnettes ou véhicules parfois vétustes qui passent en vrombissant.
Route nationale qu’emprunte cette noria, la « Troncal 10 » trace son sillon en direction du sud et du Brésil, à 600 kilomètres de là. Toutefois, au bout de 165 kilomètres, elle traverse la première des localités à sinistre réputation vers laquelle se dirige, dans l’espoir d’un possible revenu, cette multitude enfiévrée : Guasipati. De dizaines de kilomètres en dizaines de kilomètres, suivront l’inquiétant El Callao, puis la pustule urbaine de Tumeremo. Il y a même pire, à ce qu’il paraît. « A partir de là, grimace le Vénézuélien qui nous accompagne, c’est l’anarchie. Le point le plus obscur, c’est la mine d’or à ciel ouvert de La Cristina. »

Nous nous trouvons au nord de l’Etat de Bolivar, en plein cœur du très polémique Arc minier de l’Orénoque (AMO). Le 24 février 2016, confronté à la campagne de déstabilisation économique menée par l’opposition et le gouvernement des Etats-Unis, le président Nicolás Maduro en a fait une « zone de développement stratégique nationale » de 112 000 km2 afin d’y exploiter d’importants gisements – or, diamants, coltan, kaolin, dolomie, autres métaux rares et stratégiques – et de diversifier l’économie, trop dépendante du pétrole – ce qui, sur tous les tons, est en permanence reproché au Venezuela « bolivarien ».
L’annonce a provoqué de très virulentes critiques de l’opposition, de partis politiques considérés « progressistes » (tels Marea socialista), de « défenseurs de l’environnement » nationaux et étrangers, d’organisations indigènes et de personnalités présentées comme « dissidentes » du chavisme – une poignée d’ex-ministres de feu le président Hugo Chávez (Ana Elisa Osorio, Héctor Navarro, Gustavo Márquez Marín, Olly Millán), le général en retraite Cliver Alcalá Cordones, l’intellectuel Edgardo Lander et Nicmer Evans (« chouchou de certains « gauchistes » européens, qui vient de s’allier à la droite dure au sein d’un Front large récemment constitué en remplacement de la MUD [1] que l’incohérence et les erreurs de ses dirigeants ont fait exploser).
« Le président a rejoint le camp de la droite en méconnaissant le fait irréfutable que les mouvements de gauche, partout dans le monde, ont incorporé à leur patrimoine doctrinal la préservation de l’environnement (…) », déclarera ainsi Freddy Guttiérrez, le 15 août 2016, lors d’une conférence de presse organisée conjointement par la Plateforme citoyenne de défense de la Constitution bolivarienne et les instigateurs du « recours de nullité » déposé devant le Tribunal suprême de justice (TSJ) contre l’AMO. « Il [le chef de l’Etat] a décidé d’amputer le territoire national de 112 000 km2, un espace plus grand que Cuba, l’Irlande ou la Croatie. Il s’agit de la création d’un Etat dans l’Etat. » Qui plus est, ajoutent les relais internationaux de cette virulente campagne, « livré à la rapacité de dizaines de multinationales dérogeant aux lois du travail et à l’impôt [2] ». Pour l’ex-ministre de l’environnement Osorio, « cette initiative provoquera des dégâts environnementaux irréversibles, avec de graves conséquences pour les ressources hydriques, et rendra plus aiguë la décomposition sociale dans d’importantes zones du territoire aujourd’hui quasiment dépeuplées. »

Il y a là des arguments à ne pas négliger. Mais aussi de quoi sursauter d’étonnement… Tout au long du parcours qui, de Ciudad Guyana, mène à Upata, Guasipati, puis El Callao et Tumeremo, les longues lignes droites de la route ne traversent que des zones déboisées, des aires désolées, des champs qu’arpentent quelques troupeaux. Des cocotiers découpent leurs palmes contre le ciel. Où diable est donc passée la forêt vierge immaculée, l’immense jungle aux lianes énormes, aux cours d’eau inviolés, aux peuples d’Indigènes vivant en harmonie avec la Terre Mère, aux innombrables espèces d’oiseaux qu’est censément en train de détruire Maduro ?
« Il y a méconnaissance et désinformation malicieuse, réagit Luis Alberto Vásquez, technicien « révolutionnaire » (de tendance « écologiste et anarchiste » précise-t-il), qui, pour le compte du Centre national de technologie chimique (CNTQ), collabore avec le ministère du Pouvoir populaire pour le développement minier et écologique (MPPDME). On présente l’Arc comme le responsable de la situation alors qu’il prétend la régler. Il y a dans cette région un héritage historique très lourd auquel le gouvernement cherche à apporter des solutions. »

C’est en 1853 – et non en 2016 ! – qu’El Callao, fondée par des migrants en provenance de la Caraïbe, a changé pour toujours lorsque de l’or y fut découvert. Alluvionnaire d’abord, dans les fleuves et les cours d’eau, puis en sous-sol. A 20 minutes aujourd’hui en hélicoptère de Tumeremo, une compagnie anglaise creusa son premier puits en 1881 – fin de XIXe siècle au cours de laquelle des firmes européennes s’abattaient sur ce nouvel eldorado [3]. Lorsque, un peu plus tard, le prix de l’or s’effondra, ces entreprises se retirèrent. Mais l’exploitation des filons n’a jamais cessée.
En 1970 naquit la vénézuélienne Minerven, nationalisée quatre années plus tard. En même temps, multinationales et compagnies appartenant à la classe dominante – celle-là même qui s’est opposée à Chávez et tente aujourd’hui de renverser Maduro – se voyaient octroyer d’importantes concessions qu’elles exploitaient de façon totalement incontrôlée. Dans le pire des cas, elles ne produisaient pas un gramme du précieux métal. Faisant « certifier » leur minerai [4], elles jouaient en bourse avec les fluctuations du prix de l’or sur les marchés et engrangeaient d’importants profits, n’apportant, sous forme d’impôt, aucun bénéfice à l’Etat. D’autres, jouissant d’une autorisation d’exploitation de vingt, voire cinquante ans, en terminaient rapidement avec le filon le plus facile à arracher au sous-sol – le « filet mignon », s’amuse un acteur de terrain ! – et réclamaient immédiatement une autre concession, laissant derrière elles à l’Etat le reliquat de minerai le plus malaisé et le moins rentable à exploiter.
Dans ce sillage, au milieu de ceintures de misère, toute une population informelle s’installait et, repoussant la forêt et parfois les Indiens, transformait le Bolivar en un gruyère tropical creusé d’innombrables puits. N’en déplaise aux rêveurs mal informés, il y a bien longtemps que le paradis terrestre n’y existe plus.

Entre mines et activités connexes – acheteurs d’or plus ou moins véreux, fournisseurs de matériel, vendeurs de bricoles et de boustifaille, camionneurs, mototaxis, compagnes, prostituées –, environ deux cent cinquante mille personnes vivent d’un « extractivisme » devenu sauvage au fil du temps. Dont une proportion notable d’étrangers – Colombiens, Brésiliens, Guyaniens, Dominicains. A l’exception de quelques gisements à ciel ouvert, les plus épouvantables pour l’environnement, l’exploitation, souterraine, se mène depuis les « verticales », puits d’où s’enfoncent, entre 25 et plus de 80 mètres de profondeur, de très étroites et obscures galeries. Précairement assis sur un court bâton fixé perpendiculairement à l’extrémité inférieure de la corde qu’ils cramponnent à deux mains, les travailleurs descendent ou ressortent, au bout de plusieurs heures d’un labeur épuisant, grâce à un treuil des plus rudimentaires que deux gaillards aux traits rudes actionnent à la force des bras. A mesure que la profondeur augmente, rendant l’effort physiquement impossible, un « winch » électrique modernise quelque peu l’installation. Tout au long du jour, de ces mines, remontent à la surface les sacs de 50 kilos de terre d’où, dans les « plantas » voisines, sera extrait, par un ravageur traitement au mercure, le métal convoité.

Entre deux plongées, les travailleurs se reposent dans leur hamac. Partout autour, sur le « barranco » (le front de travail), l’équivalent d’une fourmilière redouble d’activité. Huit hommes et une cuisinière composent généralement l’équipe qui exploite les mines les plus modestes, l’immense majorité. Incapables de payer un logement ou même une chambre d’hôtel, tous vivent dans des campements insalubres faits de « casuchas » – toiles de plastique noire tendues sur des piquets. Ils ne tiennent d’ailleurs pas forcément à une habitation en dur. Leur précarité leur permet de se déplacer « à vitesse grand V » pour peu que surgisse la rumeur d’une « bulla » – le « raffut » que provoque la découverte inopinée d’un nouveau et supposé riche filon.
« Quand tu trouves de l’or, tu oublies tout, s’esclaffe un intéressé, jusqu’au nom de ta maman ! Tu récupères toute ton énergie. » Parfois jusqu’à l’absurde, jusqu’à la folie ! « En 1981, dans l’ouest du Bolivar, en pleine forêt, sous la piste d’atterrissage de leur campement, des types ont découvert des diamants, raconte Sergio Milano, professeur à l’Université nationale expérimentale de Guyana et spécialiste de l’activité minière. En une nuit, ils ont totalement défoncé la piste ! Quand ils ont retrouvé un minimum de bon sens, ils se sont rendus compte qu’ils ne pouvaient plus ni sortir de là, ni être ravitaillés… »
Traditionnellement, les mineurs ont de l’or une vision magique. Pour eux, le métal pense, il a une personnalité. Ils prétendent qu’ils ne le découvrent pas, que c’est lui qui les trouve. Que c’est lui qui décide à qui il va apparaître. « Dans leur idiosyncrasie, dans leur cosmovision, la nature est seulement porteuse de richesse. Le concept de sa protection ou de sa conservation n’existe pas. » C’est donc, lorsque surgit la « bulla », à grands coups de pics, de pelles, d’explosifs et souvent de conflits que naît une nouvelle communauté.

Un gramme d’or environ pour 200 kilos de matériel brut : la boue collée sur leurs vêtements, les chanceux du moment s’entassent devant les officines qui, de Guasipati à Tumeremo, le long des rues bruyantes et encombrées d’une foule grouillante courant en tous sens, achètent, en argent liquide (qui a disparu dans tout le reste du pays) le métal précieux. La bière et le rhum coulent à flots. Les « filles » des « currutelas » cambrent les reins et tendent la main. « La maison de passe, c’est le centre social de la mine », soupire, ayant l’air d’en connaître un rayon sur la nature humaine, un habitant désabusé.

En période de crise économique, comme celle que traverse le Venezuela actuellement, des hordes d’hommes en quête de survie déboulent de partout. Des zones périphériques surgissent autour des agglomérations, dans la plus totale anarchie. « Cela a un fort impact, nous confie José Alejandro Martínez, le maire chaviste de Guasipati, ex-plus jeune édile du pays, qui entame son troisième mandat. En matière d’eau, d’électricité, d’équipements, cette ville n’est pas préparée à recevoir tant de gens. De plus, cette déferlante a une influence sur l’insécurité. »
Il rôde dans les parages des « malandros » (délinquants), des « pranes » (caïds), des bandes mafieuses appelées « syndicats » ou « bases », qui luttent pour le contrôle des territoires, armés de fusils R-15, FAL et AK-47. On pratique le racket – « la vacuna » (« vaccination » : un terme colombien). Quatre ou cinq grammes d’or à payer chaque mois pour éviter d’être embarqué dans les collines et tabassé, voire exécuté, parfois découpé à la tronçonneuse. A El Callao (25 000 habitants, 80 000 avec la population flottante), l’un des onze « municipios » du Bolivar, 90 assassinats ont eu lieu en 2015. Avec, de temps en temps, un pic spectaculaire de violence, très médiatisé. Le 4 mars 2016, à Tumeremo, quatorze corps sont retrouvés dans une fosse commune, exécutés par la bande d’Ulloa Suárez, alias « El Topo » (abattu par les forces de l’ordre ultérieurement). Cinq morts à El Callao, le 5 avril 2017, quand des sujets armés s’en prennent à une patrouille militaire. Onze malfrats au tapis et un officier de l’armée blessé, le 11 septembre 2017, à Tumeremo, lors d’un affrontement avec le « syndicat » du mafieux « Fausto ». Après neuf morts encore, à El Callao, dans le secteur San Luis, le 15 novembre, dix-huit malfrats porteurs d’armes de gros calibre tombent, le 11 février 2018, dans la mine Cicapra de Guasipati.

Chacune de ces tragédies voit se renouveler la même plaisanterie : les députés d’opposition, leurs supplétifs et leurs médias clouent au pilori… les forces de l’ordre, le gouvernement et Maduro. Quelques heures à peine après l’ultime drame de Guasipati, sans avoir effectué aucune enquête de terrain, Provea, supposée organisation de défense des droits humains devenue une quasi annexe du Département d’Etat américain, estimait que, d’après les faits portés à sa connaissance, il s’agissait « d’un nouveau massacre » des Forces armées bolivariennes [5]. Faisant réagir (parmi beaucoup d’autres) Carlos Clarck Wallace, bel homme de 74 ans, noir comme du charbon (et pas spécialement politisé), rencontré dans sa mine de Caratal (près d’El Callao) : « Pendant la IVe République [avant Chávez], il y avait d’avantage de respect pour la loi. Maintenant, avec leurs histoires de droits de l’Homme, quand vient la Garde nationale, on prétend que c’est de la répression. Ces choses-là circulent jusqu’à l’opinion internationale et contribuent à criminaliser le gouvernement. » 

Depuis quelques années, la violence a changé de nature. « Le mineur est un homme rude, mais pacifique, cette barbarie est importée, analyse Sergio Milano. Une partie des formes d’assassinat utilisées ces derniers temps viennent de Colombie. » La « ruée vers l’or » n’ayant pas attiré que des enfants de chœur, des paramilitaires en provenance du pays voisin ont effectivement importé leurs obscènes méthodes. « Comme ce sont des zones où le contrôle policier est déficient et où, jusqu’à présent, ils pouvaient agir avec une certaine liberté, ils se sont enkystés. »
Dans quel but ? A elle seule, l’activité minière informelle – la « pequeña minería » – produit au grand minimum deux tonnes d’or par mois. Paradoxalement, en 2015, la Banque centrale du Venezuela (BCV) n’en a reçu pour toute l’année que 700 kilos – 500 kg en 2016 – alors que, selon une directive de 2009, les mineurs ont l’obligation de lui vendre 60 % de leur production. En revanche, au large des côtes vénézuéliennes, l’île de Curaçao en exportait plus de 18 tonnes. Cette dépendance hollandaise des Caraïbes a ainsi engrangé 2,3 milliards de dollars entre 2010 et 2015… sans posséder une seule mine sur son territoire !
Dans le chaudron étouffant du Bolivar, or et diamants s’échappent par d’obscurs chemins – « los caminos verdes » – ou de discrètes pistes d’aviation clandestines vers le Brésil, la Colombie, le Guyana, Aruba et Curaçao… Qui, sans vergogne, « légalisent » puis exportent la richesse qu’ils savent volée à leur voisin. Aidés, chez celui-ci, pendant longtemps, par l’absence de contrôles et la plaie endémique de la corruption. « Un garde national, un policier, un fonctionnaire public ont des salaires modestes, explique Milano. On leur offre quelques grammes. Ça vaut des millions. Il est très difficile de résister. »

Longtemps, l’Etat a envisagé d’exploiter cette richesse. Sans réellement passer à l’acte. « Ce secteur était toujours relégué car le pétrole constituait la force motrice du pays : une extraction facile, avec peu de travailleurs, et un marché d’exportation à proximité », nous expliquait en mai 2017 le ministre du MPPDME Jorge Arreaza. Le péché capital du Venezuela du XXe siècle : l’or noir freinant toute autre activité. Par ailleurs, dans la loi des mines de 1952, le petit mineur n’existait pas. « Il devait être éliminé et était censé s’incorporer à l’industrie minière, rappelle Milano. Mais, que cela plaise ou non, il était là ! »
Il faut attendre 2001 pour que Chávez signe un décret-loi prenant en considération cet acteur oublié, qui extraie des fortunes, mais n’en récolte que de misérables miettes. En 1995, peu de temps après être sorti de prison pour sa tentative de coup d’Etat du 4 février 1992 contre le président Carlos Andrés Pérez, il a parcouru l’Etat de Bolivar et y a découvert la dure réalité de la vie des « mineros ». N’ayant rien oublié, il reconnaît la dette historique du pays à l’égard de cette population.
En août 2011, Chávez, encore lui, expose en conseil des ministres, puis publiquement, l’idée qu’il a en tête depuis longtemps. « Dans le sud du pays, affirme-t-il, nous avons l’une des réserves d’or les plus importantes du monde et je vous informe que je vais bientôt approuver une loi nous permettant de prendre en main la gestion de la région aurifère parce que les mafias et la contrebande y font régner l’anarchie. Cette loi est déjà prête pour réserver à l’Etat les activités d’exploration et d’exploitation de l’or et toutes les activités connexes. » Sans coup férir, il « invente » l’Arc minier. Quand le « comandante » parle, les courtisans se taisent. Aucun de ceux qui, aujourd’hui, sur ce thème, se réclament de lui pour crucifier Maduro, n’élève la voix.

« On ne va pas tenter de cacher le soleil avec un doigt en prétendant qu’il n’y a pas de dégâts environnementaux, admet en haussant les épaules José Ortiz. Evidemment qu’il y en a ! Il ne s’agit donc pas de produire “plus d’or”, mais “plus et dans de meilleures conditions”. Cela implique que nous devons être accompagnés par le peuple minier pour transformer les relations sociales de production. »
« Muchacho » né à Guasipati, avocat sans costume ni cravate, mais à l’énergie débordante et communicative, Ortiz est depuis un an président de la Mission Piar [6], elle même apparue en 2005 pour mettre un terme à ce Far-West « polluant et générateur de vices » par une « reconversion minière » pleine de bonnes intentions. Un échec, à ce moment. Car il existe trois types de « mineros ». Ceux qui, surgissant en période de crise, repartiront si la situation générale du pays vient à s’améliorer ; les investisseurs d’entreprises de taille moyenne et leurs salariés ; mais, et surtout, la masse des « historiques », dont les pères, grands-pères et aïeux, parfois sur cinq ou six générations, pratiquaient déjà cette activité. « Ces gens-là, tu ne les transformes pas en coiffeurs, en paysans ou en en boutiquiers du jour au lendemain. Tu te heurtes à tout un substrat culturel. Ils ne bougeront jamais, et moins que tout par décret. Le gouvernement a dû reculer. »

Lorsque le vice-président Elías Jaua lance à son tour en 2010 le Plan Caura, destiné à interdire la recherche illégale et terriblement nocive de l’or et du diamant sur le bassin du río Caura, habitat et terre ancestrale des Indiens Yekuwana, Sanemá et Hoti, il se heurte lui aussi à des résistances initialement sous-estimées. En plein boom pétrolier, l’Etat indemnise les propriétaires de barges et d’installations, lesquels empochent l’argent et… vont se réinstaller un peu plus loin.
Quand enfin Chávez « nationalise » l’or en 2011, en expliquant aux investisseurs privés et aux multinationales que, désormais, l’Etat se réserve les tâches d’exploration-exploitation aurifère et devra posséder 55 % du capital des firmes du secteur, ceux-ci décident de s’en aller. A travers Minerven, l’unique entreprise publique existant alors avec ses 800 travailleurs, l’Etat prend le contrôle des multinationales – Crystallex, Rusoro Mining, Mineria MS Ca, Promotora minera de Guyana, Gold Reserve Inc. –, mais, d’une certaine manière, semble hésiter sur le rôle à attribuer à la « pequeña minería ».

« L’or, jusque-là, ne laissait rien, à l’exception de la malaria, d’un environnement saccagé et d’une situation sociale absolument désastreuse, résume l’actuel ministre du MPPDME Victor Cano. Il y avait dès lors deux manières de procéder. A feu et à sang, en envoyant l’armée nettoyer le secteur d’une partie de sa population, ou en travaillant avec les mineurs, chemin que nous avons choisi. Même si c’est difficile, nous en sommes conscients. »
En récupérant en 2016 le flambeau defeu Chávez, Maduro et ses collaborateurs ont établi les bases « réelles » du projet de développement. Premier élément, essentiel, systématiquement occulté par les détracteurs de l’Arco : seuls 5 % de la « potentielle » zone de production de 112 000 km2 donneront lieu à une exploitation, qui plus est « contrôlée ». Ailleurs, dans les aires sous régime d’administration spéciale et les parcs nationaux, la biodiversité sera protégée.

Le 5 décembre 2017, un décret a démarqué les vingt-trois zones (3 400 km2), définies avec le ministère de l’Ecosocialisme, dans lesquelles pourra être exercée l’activité minière. Tout individu ou communauté exerçant en dehors de ces zones doit immédiatement migrer vers les aires autorisées. Deux pour le diamant, vingt-et-une pour l’or. Quelques-unes destinées à la grande industrie – Faoz (Venezuela) pour le coltan – et à quelques multinationales – Afridiam (République démocratique du Congo) pour le diamant, Bedeschi (Italie) pour l’or, ainsi que Yankuang Group (Chine), Barrick Gold Corporation, MPE International Inc et Gold Reserve (Canada). Comme pour le pétrole, des entreprises obligatoirement « mixtes » dont l’Etat sera propriétaire à 55 % et, précise-t-on au ministère, avec un volontarisme évident, « garant du respect des règles salariales et environnementales ».
La majorité des zones sera néanmoins réservées à la moyenne et petite « minería » [7], dans des conditions également imposées par l’Etat.  » Une recherche d’équilibre entre quatre lignes « stratégiques » : apport à l’économie nationale, sécurité, mesures sociales et protection de l’environnement. « Un plan construit sur le territoire, précise Ortiz, avec la participation des gens et la pleine connaissance de leur réalité, de leur culture, de leurs traditions ; pas planifié à Caracas dans une station de métro. »

En 2017, plus de sept cent réunions ont été organisées, par le biais du Conseil populaire minier (CPM), entité créée par les intéressés ces dernières décennies pour lutter, parfois avec succès (et l’aide de Chávez), contre la grande industrie qui tentait de les expulser. « Il y a des zones, explique Victor Cano, où l’on ne savait même pas combien il y a de personnes… » Pendant trois mois, une équipe de techniciens et de professionnels, accompagnés par cinquante garçons et filles de 17 à 35 ans encadrés par la Mission Piar et le « chapitre minería  » du Plan de travail pour les jeunes – la Chamba Juvenil [8] – se sont plongés dans ces espaces chaotiques pour en recenser les habitants. « Le mineur ne sort pas de sa mine, poursuit le ministre, jamais. Il fait sa vie dans la mine, mange dans la mine, reste à la mine. Impossible de lui dire “va te faire enregistrer à El Callao ou Ciudad Bolivar”, il ne le fera pas. On doit se rendre sur place pour l’identifier. »
Au terme de cette intervention a été formalisé un Registre unique des mineurs (RUM) qui permet de connaître de plus près la réalité. « L’accueil a été différent en fonction des endroits, nous confie une jeune femme de Puerto Ordaz, qui a participéà cette enquête de terrain. Une fois seulement, les mineurs ont refusé de nous recevoir, tout en nous traitant avec cordialité. Ailleurs, ça s’est passé très tranquillement. On n’a rencontré des réticences que dans environ 10 % des cas. » Pour la première fois dans l’Histoire, nous content quelques grands-pères, le gouvernement prend en compte la « piétaille » des « mineros » pour formaliser et réglementer leur activité.

En quelques mois, le gouvernement a signé quarante-six « alliances stratégiques » avec ces derniers – entre cent et cent cinquante autres se trouvant en instance de formalisation. « Ils s’organisent en coopératives, en entreprises dotées d’un statut juridique, s’associent à l’Etat, doivent payer des impôts, mais, en échange, rentrent dans la légalité, c’est gagnant-gagnant. » Jusque-là livrés à une armée de profiteurs et de trafiquants pour se fournir en matériels et combustible à des tarifs exorbitants, ils peuvent désormais les acquérir légalement, à prix régulé, réduisant ainsi leurs coûts de production. En contrepartie, ils s’engagent à vendre leur or à travers la compagnie nationale Minerven, qui, pour le compte de la Banque centrale du Venezuela (BCV), le leur achète, rubis sur l’ongle, au prix international du marché – pour parler clair : au taux de change illégal et manipulé dans le cadre de la « guerre économique » imposée au Venezuela [9]. Un aveu d’impuissance, mais aussi, très pragmatiquement, le seul moyen de décourager l’exploitation clandestine et de mettre à mal la concurrence des mafias. « Actuellement, c’est l’Etat qui paye le mieux, nous confie Mireya Cobarubia, co-propriétaire de la mine Tesoro de Dios. Plus que les étrangers ! Depuis qu’on a signé notre alliance et qu’on est partenaires, tout va beaucoup mieux, on collabore à la construction de ce pays. »

Pour bénéficier de ces conditions qui ne nuisent en rien à leurs intérêts, les « mineros » doivent néanmoins faire un effort et, « impérativement », respecter un certain nombre de règles, en matière de sécurité et de protection de l’environnement. Dans ce registre, le principal défi concerne le traitement du matériel aurifère sorti des puits. « C’est nouveau dans le pays, se réjouit Alberto Vásquez, notre « écologiste anarchiste » du CNTQ. Jusque-là, le traitement se faisait presque exclusivement avec du mercure, dont il faut deux tonnes pour obtenir une tonne d’or. Peu efficace donc, et terriblement polluant, il contamine nos ríos et nos poissons. » En effet très toxique, ce métal lourd relâché dans les eaux résiduelles, détruit la faune, la flore et même les hommes en contaminant la chaîne alimentaire par bioaccumulation ; auparavant, chauffé en plein air pour en séparer l’or qu’il a amalgamé, il a produit des gaz dévastateurs pour le « minero » qui procède à l’opération et son entourage immédiat [10].
Il s’agit désormais, pour les mineurs organisés, de se tourner vers les « plantas » utilisant le cyanure, dont quelques-unes existent déjà ; et de pousser les propriétaires d’équipements utilisant le mercure à remplacer leurs néfastes installations. Négativement connoté – à cause des suicides et des homicides par empoisonnement ! –, le cyanure, infiniment moins contaminant que le mercure, se dégrade beaucoup plus facilement. Si, dans son installation initiale, le processus de lixiviation qu’il permet se révèle plus coûteux, il permet, une fois opérationnel, de récupérer 92 % de l’or contenu dans le matériau brut, quand le mercure n’en capte que 38 à 40 %. A minima, une production passant du simple au double, donc un investissement rapidement rentabilisé [11]. Par ailleurs, la cyanuration ne présente un danger qu’en cas de rupture des digues qui retiennent les boues à 75 % liquides qu’elle rejette en bout de course – ce qui s’est déjà produit de par le monde, chacun en est conscient. « Le ministère nous a sollicités pour qu’on trouve des technologies alternatives, souligne Vásquez. On travaille activement sur de nouvelles possibilités, plus écologiques, de substitution. »

Bien entendu, les chemins du progrès, rarement linéaires, ne sont pas exempts de difficultés. Au sortir du traitement dans les « plantas » (également appelées « molinos » ou « moulins brésiliens ») utilisant le mercure, les boues résiduaires mêlées aux flots d’eaux toxiques constituent, une fois asséchées, les « colas » – sables inertes qui contiennent encore, on l’a vu, environ 60 % de l’or très fin non capté par cette technique d’extraction. Ce sont ces « arenas » que récupèrent en priorité les quelques installations procédant par cyanuration, comme Inversiones Guaviare (10 à 15 kilos d’or par mois, 200 ouvriers travaillant en trois-huit). « L’objectif à atteindre est qu’elles traitent la matière primaire, que le mineur y aille directement, sans passer par le mercure, explique lucidement Darwin Evans, vice-président de Minerven, à El Callao. Mais il y a une quantité importante de “molinos” et de gens qui dépendent de leur activité. A mesure du processus d’organisation, on devrait dépasser cette phase, mais ça va forcément prendre du temps. »
Nous faisant visiter son modeste « molino » de Tesoro de Dios, Mireya Cobarubia confirme à sa manière : « On est conscients de ce que le mercure est mauvais pour notre santé et l’environnement, qu’il va arriver un jour où ce moulin ne pourra plus fonctionner, à cause de la contamination, et qu’on devra apporter le matériel directement à l’usine de cyanuration. Donc, tout le monde commence à se réorganiser, mais sans pression. » Un processus de transformation graduel qui a, quoi qu’on en pense, le mérite d’avoir commencé. Et dans lequel chacun peut trouver son compte s’il est bien mené…
« En 2005-2007, avec le CNTQ, on a calculé la quantité d’“arenas” issues du mercure non encore retraitées, raconte Vásquez, évoquant l’Etat de Bolivar. On est arrivés à 10 millions de tonnes ! Si l’on répartit cette quantité entre les traditionnelles équipes de mineurs, et si l’Etat finance ou subventionne de nouvelles installations de cyanuration, ils vont récupérer de l’or sans être tentés de partir dans les zones de forêt primaire ! »

Souvent levés à quatre heures du matin pour arpenter routes et pistes de terre rouge, les membres de la Mission Piar déploient une activité aussi enthousiaste qu’incessante. Militants autant que fonctionnaires, ils constituent la pièce maîtresse de « la grande transformation » recherchée. Deux cent-trente étudiants et professionnels du Plan de travail pour les jeunes – géologues, ingénieurs des mines, travailleurs sociaux, bacheliers, de toutes les universités de l’Etat de Bolivar – actuellement en formation au cri enthousiaste et ludique de « pico, pico / pala, pala / manea, manea / la batea [12 ! », vont les assister pour, selon José Ortiz, « entreprendre une humanisation des mines ». En poussant à l’abandon du mercure, déjà interdit, mais qui jouit d’une période de « tolérance » : « On n’envoie pas l’armée, on fait les choses progressivement. Quand le temps de grâce sera terminé, tout le monde devra se soumettre à la loi. » Avec des principes simples à comprendre. Par exemple : « Si tu as dévasté la nature, tu dois replanter ! »
La mission entend également favoriser l’émergence de projets socio-productifs – pisciculture, agriculture, briqueteries, petites entreprises – « car il ne s’agit pas de remplacer la rente pétrolière par la rente minière ». Ce qu’ont manifestement intégré nombre d’intéressés : « On a déjà prévu un terrain pour monter un élevage de porcs et développer le maraichage, confirme ainsi Ramón Calderón en nous accueillant dans la zone de La Ramona (1 500 familles, plus une population flottante de 500 personnes). On projette également d’avoir un camion, une ambulance, un module de santé, un terrain de foot, une bonne école et un lycée avec leur cantine. Nous devons aussi préparer notre jeunesse en l’envoyant à l’Université… »
Autres axes de travail, « la santé intégrale, sexuelle et reproductive » ainsi que la sécurisation des mines, souvent dangereuses, non étayées, mal ventilées, où ne sont utilisés ni casques, ni masques, ni gants. Et même un registre « loisirs » pour pousser les mineurs à créer des équipes de football, organiser des tournois, « prendre des vacances de quelques jours au bord de la mer plutôt que de dépenser tout leur fric au bordel… »
« On dira que je suis fou, rit Ortiz, mais c’est notre rôle ! La mine doit cesser d’être un espace de production avec violence pour devenir un espace de production humain. »

« Vous allez vous marier avec un projet et ses difficultés, annonçait ce même Ortiz le 10 mars, sans langue de bois, aux deux cent soixante « chamberos » – jeunesde la « Chamba Juvenil » – réunis à Ciudad Bolivar, capitale de l’Etat que borde le puissant Orenoque. Il y a des choses qu’on pourra faire immédiatement, d’autres à moyen terme, d’autres à long terme. Lorsque des complications inattendues vont surgir, ne sombrez pas dans le découragement. Aucun de nos efforts ne sera vain. Nous ne pouvons pas nous rendre ! Notre champ de bataille, c’est les mines, les pieds dans la boue, avec les gens. »
De fait, le message global commence à générer une dynamique. Les premiers résultats sautent aux yeux. Lors d’une visite à San Rafael de la Camora, l’éternel sourire d’Ortiz s’élargit : « la alzadora » – un simple monte-charge – protège du vide impressionnant les trois hommes qu’il transporte à moins 85 mètres grâce à de très inhabituelles sangles de sécurité. Tous les mineurs portent bottes et casque de sécurité.
De quoi motiver les « chamberos » qui se préparent à se lancer dans l’aventure, avec ferveur, « patriotisme », ils ne s’en cachent pas, mais aussi quelques craintes au fond des yeux. Jolie brune de 32 ans abritée derrière de larges lunettes de soleil, Maria Santoya frissonne : « Tu te demandes comment on va te recevoir… Il y en a qui sont dans les mines depuis une éternité, sur plusieurs générations, et nous, on va se pointer et leur dire qu’il faut mettre un casque, un masque pour les poumons, des gants de chantier ! “Qu’est-ce que c’est que cette jeunette qui vient m’expliquer ce que je dois faire”, vont-ils penser… » Laissant fuser un léger rire, une de ses copines l’interrompt : « C’est tous des hommes ! C’est justement parce qu’on est des “muchachas” qu’ils vont ouvrir de grands yeux et nous écouter. » Ce à quoi Isberlyn González, une géologue de Caroni, ajoute : « On n’y va pas seulement pour les mineurs. On y va aussi pour aider, sur le plan social, leurs femmes et leurs enfants. » Derrière elles, dans un charivari d’exclamations joyeuses, un groupe rugit : « Pico, pico / pala, pala / manea, manea / la batea  ! »
C’est aussi ça, le Venezuela.

« On a défini cinq minéraux stratégiques  : l’or, les diamants, le coltan, le cuivre et l’argent », commente le ministre Victor Cano. Le coltan est exploité depuis moins longtemps que l’or, et de façon artisanale. On ne savait pas qu’il était si important, on n’en a entendu parler que ces dernières années. » Et pour la première fois en 2009, quand Chávez en personne révéla qu’on avait découvert des mafias exploitant de manière illégale et détournant en contrebande en Colombie « un métal stratégique appelé coltan ».
Minerai aussi précieux que l’or du fait de son utilisation dans les industries électronique et spatiale, indispensable à la fabrication des téléphones portables, tablettes et condensateurs d’ordinateurs que même les « écolos » les plus purs utilisent quotidiennement pour dénoncer son extraction « par le gouvernement irresponsable de Maduro », le coltan peut être extrait artisanalement et dans des conditions apocalyptiques, comme en République démocratique du Congo (RDC), ou selon un mode industriel, mécanisé et relativement sécurisé. Pas d’enfants dans les mines donc, ni travail forcé au Venezuela où deux entreprises mixtes fonctionnent d’ores et déjà dans le secteur de Los Pijiguaos. Le 9 septembre 2017, l’Entreprise mixte minière écosocialiste Parguaza (Emmepas) a annoncé avoir produit sa première tonne et le pays a communiqué qu’il allait procéder à sa première exportation « officielle » – aucune nation d’Amérique latine ne disposant encore d’installations pour raffiner cet « or bleu ».
Lui aussi exploité artisanalement, le diamant fait l’objet, depuis plusieurs années, de négociation et de discussions avec des entreprises angolaises et sud-africaines intéressées par une association avec l’Etat vénézuélien. D’après le président Maduro, cité par le quotidien El Universo du 3 juin 2017, la zone concernée s’étend sur 10 000 hectares où, estiment les géologues, se trouveraient 40 millions de carats [13].

Ne voir dans l’arrivée de multinationales, dans les conditions précitées, qu’une « mise à l’encan du pays » et une « soumission au capitalisme » a un aspect terriblement simpliste et réducteur. Toutefois, que le retour de la canadienne Gold Reserve reste en travers de la gorge de ses détracteurs n’a rien non plus de vraiment indécent.
En 1992, pour exploiter la mine Brisas de Las Cristinas, Gold Reserve a obtenu une concession, dont elle s’est crue propriétaire (alors que, selon la Constitution, le sous-sol appartient à la nation). Lorsque, en 2009, Chávez a révoqué cette concession, la multinationale en a appelé à la Banque mondiale qui, bien entendu, à travers le Centre international de règlement des différends relatifs aux investissements (Ciadi), lui a donné raison. Au terme de six années de confrontation, l’Etat vénézuélien a été condamné à payer 1,037 milliards de dollars d’indemnité – dont près de 800 millions ont été réglés, le solde donnant lieu à un accord qui permet la création de l’Entreprise mixte éco-socialiste Siembra minera, dont la compagnie canadienne possède 45 % des actions. Le champ d’action de ce « partenariat, que le pouvoir entend « plus écologique qu’auparavant », s’étendra sur les 18 951 hectares du projet Brisas Cristinas, l’un des plus importants gisement d’or et de cuivre du monde, où Gold Réserve opérait avant 2009 et où elle a laissé derrière elle un désastre épouvantable en matière d’environnement [14].

L’apparition en 2016 de la Compagnie anonyme militaire des industries minières, pétrolières et gazières (Camimpeg) provoque tout autant les suspicions. Pour le pouvoir, il s’agit, la crise économique étant ce qu’elle est, de permettre à ce « moteur industriel militaire » de générer des ressources afin de subvenir à ses besoins en matière d’équipement, d’armement et de fonctionnement. Et, s’agissant de l’Arc minier, d’y assurer une présence permettant de contrôler et réduire la présence des groupes irréguliers. Pour ses critiques, ce « cadeau » fait aux généraux donne à ceux-ci un pouvoir économique, et donc politique (déjà non négligeable) préoccupant. D’autres, et pas forcément anti-chavistes, du côté de Guasipti et El Callao, se montrent dubitatifs – certains militaires se montrant, en quelques circonstances, sur le terrain, moins enclins à travailler de pair avec le peuple « minero » qu’à défendre des intérêts douteux, y compris à travers la corruption ou même parfois la répression.
Les mêmes rajoutent généralement que si Washington et l’opposition, à la recherche d’un « Pinochet » (« démocratique », cette fois !), n’appelaient pas ouvertement les forces armées à renverser Maduro, le pouvoir aurait moins de raisons de s’assurer sa fidélité en lui consentant quelques « gratifications » excessives. Néanmoins limitées dans le cas présent : contrairement aux thèses absurdes véhiculées par les réseaux sociaux – qui mériteraient d’ailleurs, à l’examen, d’être rebaptisés « copier-coller sociaux » – les militaires ne se sont pas vu octroyer l’exclusivité de l’exploitation de l’Arc minier : ils ne pourront opérer que dans deux zones, quand on peut supposer qu’ils en espéraient beaucoup plus.

D’après le recensement de 2011, 54 686 Indigènes vivent dans l’Etat de Bolivar, répartis dans 182 communautés. Il n’est pas possible ici d’entamer une description systématique des frictions existant sur ce thème, très classiques au demeurant. Arrêtons nous plutôt sur quelques instantanés qui aideront à baliser le terrain.
D’après les opposants, le gouvernement ne respecte pas la Constitution qui, dans son article 119, traite des « garanties que les Indigènes doivent avoir quant à leurs terres » et, dans le 120, précise que l’exploitation des minerais y existant se fera « sans préjudice pour leur intégrité culturelle, sociale et économique ». La loi organique des peuples indigènes de décembre 2005, par ailleurs, prévoit une « consultation préalable et informée (…) de bonne foi, prenant en compte les langues, la spiritualité, respectant l’organisation propre, les autorités légitimes (…) des peuples et communautés indigènes concernés ». Obligation qui ne serait pas respectée.
De son côté, en mai 2017, le ministre Jorge Arreaza nous affirmait que de telles consultations, respectant les formes et les normes, avaient bel et bien lieu. « On leur présente le projet, on leur explique l’impact environnemental. S’ils disent “ici, non, c’est un territoire sacré”, on écarte immédiatement. On leur explique aussi le besoin de main d’œuvre, certains s’opposent, d’autres non. »
Pour Juan Carlos Velásquez, capitaine général des communautés du « municipio » Gran Sabana, l’Arc minier représente un problème de plus pour des populations déjà affectées par les trafiquants de combustibles. Dans le même registre, Esteban Rodríguez, porte-parole des Ye’kuana de l’Alto Ventuari (Amazonas), estime qu’« il attirera des inconnus sur le territoire, prostituera les femmes indigènes et apportera des maladies ». Francisco Rojas, de la Confédération indigène bolivarienne d’Amazonas, affirme quant à lui qu’il provoquera « des guerres et des problèmes entre Indigènes, car quelques membres des communautés concernées par le décret ont donné leur accord et l’ont même fait savoir à l’opinion publique [15 ».

Deux logiques, deux cultures, deux modes de pensée ? Pas forcément. Les « peuples originaires » ne constituent pas un bloc homogène. Pour le compte de la communauté Mapoyo, Jairo García, lors d’une audience devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme, a fait connaître son appui au développement de l’Arc minier. Une partie des Yekuana partage cette position « pro-minería  ». Les Pemones ont une histoire minière ancestrale. Pour le meilleur et pour le pire : utilisation du mercure, liens avec les contrebandiers. Le 2 mars dernier, pendant notre séjour, alors que la vice-ministre devait rencontrer leur capitaine général le lendemain, ils séquestraient une fonctionnaire, provoquant l’émoi. Car les logiques des fils de la « Terre-mère » sont parfois tordues : alors qu’ils ont signé une alliance stratégique et pratiquent l’extraction de l’or, ils veulent pouvoir le faire dans une zone qu’a interdit le gouvernement pour… préserver la biodiversité !

Au-delà des polémiques et controverses, une forte majorité de mineurs plébiscite manifestement le changement. Le 9 mars, dans la chaleur moite de Caicara del Orinoco, sous les paillotes d’un « Club de musique créole », une assemblée attentive et joyeuse assiste à la signature de 43 « alliances stratégiques » entre le gouvernement et des petits producteurs de diamant. A la tribune, le ministre Victor Cano côtoie le vice-président de la BCV José « Chino » Khan, le gouverneur du Bolivar Justo Noguera, les autorités militaires et les édiles locaux. « Cette alliance stratégique avec l’Etat est un acte historique de dignification de notre travail, scande, sans trop de précautions oratoires, l’orateur qui ouvre la cérémonie. Avec tout le respect pour nos Forces armées, ici présentes, les mineurs artisanaux qui sortaient les diamants pour nourrir leur famille avaient peur chaque fois qu’elles apparaissaient ! Ils étaient illégaux, on leur brûlait tout, on leur détruisait leurs machines, comme s’ils étaient des délinquants. Ce qu’ils voulaient, c’était simplement travailler pour élever leurs enfants. Aujourd’hui, grâce au gouvernement révolutionnaire, c’est possible… D’autres vont nous rejoindre. (…) L’or, le diamant, le coltan vont jouer un rôle aussi important que le pétrole et notre activité va être capitale pour renforcer économiquement la patrie dans la difficile situation que nous traversons. »
On pourrait multiplier les déclarations entendues à l’infini, mais l’essentiel, ce jour-là, est dit. On citera simplement la confirmation apportée par Catalina Gómez, sympathique jeune femme actionnaire d’une modeste mine – neuf personnes au fond du « barranco », cinq en surface – dans le secteur Pérou d’El Cllao : « Avant, on avait des problèmes, on nous confisquait nos machines, on nous maltraitait, on nous expulsait ! Maintenant, on est protégés par l’Etat, ça nous permet de travailler. »
Un Etat qui récolte les fruits de sa politique : alors que la Banque centrale (BCV) ne recevait que 500 kilos d’or en 2016, elle en a stocké 8,5 tonnes en 2017 et en annonçait déjà 8 tonnes début mars 2018 – avec un objectif raisonnable de 24 tonnes en fin d’année. Deux milliards de dollars pour le fisc, espère Victor Cano. Un dur coup aux mafias étrangères qui, durant des années, se sont enrichies sur le dos du pays. Et de quoi alimenter la fureur de Washington et de l’opposition… C’est en effet grâce à cet or que le Venezuela, soumis à des sanctions économiques chaque jour plus pénalisantes des Etats-Unis, a pu financer une partie de ses importations, en particulier d’aliments, en janvier et février 2018.

Avec la complexité de ses causes, de ses effets et de ses contradictions, la transformation et l’utilité de l’Arco requièrent, comme on peut le voir, pour être jugées objectivement, un minimum d’informations et de bonne foi. Décoloniser la « minería », la rendre moins prédatrice pour l’environnement, améliorer la situation de dizaines de milliers de travailleurs, tout en remplissant les caisses de l’Etat… On peut débattre de cette approche, douter de sa réussite (et pour certains souhaiter son échec !), mais, en tout état de cause, on est loin de la planification cynique et irresponsable du « saccage à grande échelle » régulièrement dénoncé.
Le 20 mars dernier a été célébré le premier anniversaire de la création du Parc national indigène populaire Caura, espace vierge de 7,5 millions d’hectares (20 % de l’Etat du Bolivar), dans lequel vivent, entre autres, sept ethnies – Yekwana, Sanema Hoti, Pemón, Hivi (Guajibo), Eñepa et Kariñas – reconnu par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) comme la zone forestière humide protégée la plus grande du monde.
Oui… au Venezuela !

[1] Table d’Unité démocratique : organisatrice des violences insurrectionnelles qui se sont soldées par 45 morts en 2014 et 125 en 2017 parmi les opposants, les forces de l’ordre, des malchanceux passant au mauvais endroit au mauvais moment et des chavistes, avec, à chaque fois, des centaines de blessés.

[2] « Arc minier de l’Orénoque  : quand Maduro et l’opposition s’entendent sur le dos des indigènes, des travailleurs et de l’environnement », Hebdo anticapitaliste, Nouveau parti anticapitaliste (NPA), Paris, 26 juin 2017.

[3] D’après les chroniques, on peut même remonter plus loin puisque celles-ci rapportent que, à l’époque coloniale, les missionnaires faisaient exploiter l’or par les Indigènes afin de l’exporter en Espagne.

[4] Processus d’évaluation et de quantification des réserves minières exécuté par des organismes scientifiques d’exploration et d’analyse du sous-sol.

[5]  BBC Mundo, Londres, 12 février 2018.

[6] Général pendant les guerres d’indépendance et ami de Simón Bolivar, Manuel Carlos Piar, condamné à mort pour « insubordination sédition et conspiration », fut exécuté le 16 octobre 1817 après que Bolivar ait ratifié la sentence.

[7] La petite « minería » traite entre 0 et 100 tonnes de minerai aurifère par jour ; la moyenne, entre 100 et 500 tonnes ; la grande, aujourd’hui représentée par la seule Minerven, plus de 500 tonnes.

[8] Programme de formation et de production destiné à inclure 600 000 jeunes dans le développement d’un nouveau programme économique rompant avec le rentisme pétrolier.

[9] Début mars 2018, lors de la réalisation de ce reportage, 1 dollar s’échangeait officiellement contre 25 000 bolivars ; au marché noir, il permettait d’obtenir 240 000 bolivars.

[10] A El Callao, depuis 2009, 37 % de la population présente des taux de mercure supérieurs au niveau tolérable.

[11] C’est l’acquisition nécessaire de « moulins à bol de broyage » et de réservoirs avec injection d’air, qui rend important l’investissement pour une usine de cyanuration.

[12] « Pic, pic, pelle, pelle, remue, remue la batée ! »

[13] 1 carat = 0,20 grammes.

[14] Ce retour de Gold Reserve se fait pour elle à des conditions avantageuses. Toutefois, contrairement aux allégations des opposants, les impôts et taxes qu’elle devra payer, ainsi que les bénéfices revenant à l’Etat n’ont rien de léonins. Lire : « Oro y CIADI : El arreglo de Gold Reserve con Venezuela », Mining Press, Buenos Aires, 8 août 2016.

[15] Lorena Meléndez, « El Arco minero pasó hasta por encima de los derechos indígenas », Runrunes, Caracas, 23 février 2017.

URL de cet article : http://www.medelu.org/L-Arc-minier-de-l-Orenoque-les

PORTFOLIO

L’Arc minier de l’Orénoque, les « écologistes » et les mafias

Photographies : Maurice Lemoine

 

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L’or en temps de guerre

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-Ne nous y trompons pas, la page que lisent les mineurs s’appelle Dolar Today.

A El Callao, localité minière au sud de l’état Bolivar, tout le monde connaît le cours du dollar illégal. C’est un des acheteurs (il existe presque 500 centres d’achat dans la ville) qui le dit. Ils sont alignés les uns à côté des autres  et restent ouverts  tard le soir.  Les mineurs, tenant leurs batées en bois à la main ou sur la tête comme des chapeaux chinois, de la boue collée sur leurs vêtements, s’entassent devant les portes.  Ils vendent ce qu’ils ont pu trouver pendant la journée, à savoir entre un demi gramme et deux grammes en moyenne. Ils reçoivent 215 000 bolivars par gramme d’or sale, presque un salaire minimum.

Le prix de l’or est international : il est côté en bourse, tourne autour de 43 dollars le gramme. Sur le marché local le prix varie en fonction du cours du bolivar sur le marché noir, qui détermine  chaque jour le taux de spéculation. Le mineur est payé pour de l’or non traité, qui est ensuite nettoyé et change de prix. C’est le mouvement quotidien de milliers de personnes dans cette société qui gravite autour de l’or, avec ses règles et ses hiérarchies. La première chose à faire c’est de comprendre.

Il existe deux sortes d’exploitations minières artisanales : la sédentaire, composée  d’exploitations qui durent des années, et la nomade, appelée « bulla » qui est temporaire et attire des milliers de personnes de tout le pays à l’annonce d’un nouveau filon. Les techniques pour obtenir  de l’or varient : celle des sédiments, dans une rivière ; elle se pratique avec la batée et l’extracteur, et celle du ravin, qui sont des puits d’un mètre et demi de large jusqu’à à peu près 150 mètres de profondeur, qui s’ouvrent ensuite sur des galeries de dizaines de mètres.

Le nombre total de mineurs dans l’état de Bolivar est approximatif. On estime a 250 mille les personnes dont l’activité tourne autour de l’or.  Le nombre a fortement augmenté au cours des quatre dernières années, d’une part en raison du prix de l’or qui est monté avec la guerre économique, et d’autre part en raison des difficultés matérielles qui affectent le pays : dans les zones minières on peut gagner beaucoup. Les coûts peuvent également être élevés.

***

Depuis 2008 l’or est propriété exclusive de l’Etat. Auparavant l’exploitation était surtout entre les mains d’entreprises étrangères et des mines artisanales. A partir de cette année là, l’Etat en a pris formellement le contrôle : mais dans la pratique l’exercice s’est révélé plus complexe.

S’il appartient à l’Etat, cela signifie que plus personne ne peut extraire ni vendre.

Que faire alors de l’économie illégale de plusieurs municipalités où des milliers de personnes dépendent essentiellement de ces revenus ? Une économie avec ses propres règles, ses réseaux de distribution et  où les bandes rivalisent pour contrôler les zones minières. Ce fut le cas par exemple en mars 2016, quand 17 mineurs ont été assassinés à Tumeremo lors d’un affrontement pour le contrôle d’une mine – et que la droite a d’ailleurs essayé d’utiliser politiquement. La réponse face à ce scénario a été de commencer à régulariser quelques zones minières, en particulier à partir de la mise en œuvre de l’Arc Minier en février dernier.

Le plan s’efforce de mettre de l’ordre dans l’exploitation des mines artisanales en aidant avec des matières premières – explosifs pour l’exploitation, machines pour traiter les sables contenant de l’or ; il aspire également à ce que l’Etat devienne l’acheteur de la production des mineurs, pour la faire fondre et la déposer à la Banque Centrale du Venezuela. Le but était d’éviter que l’or artisanal parte dans des circuits privés. La réponse des mineurs est favorable : l’Etat, la possibilité de la légalité permettent d’éviter les circuits illégaux qui existent aujourd’hui. Comme tout le monde le sait, ce qui est illégal dérive en économie sous-terraine, règne de la pègre et  utilisation de la force.

Il a plu toute une nuit et la « bulla » de las Cuatro Esquinas a été inondée. Le ravin a été submergé et deux personnes sont mortes pour avoir inhalé des gaz. A l’intérieur de la mine il y a des centaines de puits, de  fermes, de commerces, on dirait des ruines de terres avec des parois en zinc ou en toile noire.  Après la pluie les gens s’assoient dans le fleuve de boue qu’est devenue la rue pour chercher l’or avec la batée. Des milliers de personnes habitent à Cuatro Esquinas.

Il y a une épidémie de malaria à El Callao et dans les zones avoisinantes. Le Conseil Communal de Nacupay a soigné plus de mille cas sur une population d’environ huit mille personnes. Les médicaments pour les traitements manquent.

Plus de 200 personnes viennent chaque jour à l’hôpital pour être soignées, elles se tiennent devant l’entrée, quelques uns secoués par les tremblements de froid qui précèdent la montée de la fièvre. Tout le corps leur fait mal, ils gémissent, le parasite les envahit de l’intérieur. Il y a des enfants parmi eux. On a l’impression d’avoir fait un saut dans le passé ; épidémie, recherche de l’or, pauvreté.

***

Dans une cabane près du fleuve un jeune est allongé dans un hamac. Il boit de l’eau, vomit, lutte contre la fièvre. Il n’a aucun traitement.

  • Si tu n’arrives pas à te soigner, tu vas mourir, lui dit une représentante du Conseil Communal.
  • -Je sais répond-il.

On cherche des solutions pour combattre la crise au niveau de la santé. Le manque de médicaments dans le pays   –dû au sabotage des grandes entreprises pharmaceutiques et bureaucratiques de l’Etat – ne permet pas d’apporter une réponse suffisante. Le manque de fumigation aggrave encore le panorama. Et à El Callao il existe des rivières et des étangs près de chaque moulin où l’on traite l’eau qui contient de l’or. Il existe des centaines de moulins.

Pourquoi le mineur est-il toujours aussi pauvre s’il gagne autant ? Pour trois raisons principales : parce que sauf s’il travaille avec une batée dans les alluvions, il ne gagne pas 100% de l’or qu’il extrait, il doit payer des pourcentages à différents échelons de la chaîne, par exemple pour utiliser l’extracteur de sable, ou le camion qui transporte les sacs de terre, ou encore le moulin où ils sont traités. A la fin il ne lui en reste même pas la moitié.

Cette somme qui est souvent moins que la moitié, représente peu pour faire face au coût de la vie à El Callao. Dans le village tous les produits coûtent beaucoup plus cher qu’à Caracas, par exemple. La spéculation est élevée, et il est pratiquement impossible d’y échapper.  Il existe une troisième raison, qui est la première citée pour répondre à cette question : la mauvaise gestion de l’argent par les mineurs, c’est-à-dire la dépense presque automatique des gains. Trouver de l’or pour le vendre, le dépenser et recommencer le lendemain, tel est le quotidien de la majorité.

En revanche, ceux qui font des profits sont en particulier les propriétaires des moulins. Quelques-uns, en accord avec l’Etat, ont élargi leur champ d’action et acquis davantage de machines.

-Le mineur naît mineur et le reste jusqu’à sa mort, – dit  un mineur.

Il faut également permettre aux mines artisanales de passer de l’utilisation du mercure à celle du cyanure. Le premier est utilisé pour retenir l’or dans le sable. Une fois que les deux sont mélangés, le mercure est brûlé – ce qui provoque une pollution de l’air – pour que seul l’or subsiste. En revanche le cyanure liquéfie l’or, et celui-ci est absorbé par des petits morceaux de charbon dans des réservoirs d’eau ; ensuite charbon et or seront séparés.  D’après les mineurs d’El Callao le cyanure ne pollue pas, il se décompose. Cependant l’utilisation de ce matériel est interdite dans plusieurs pays car des entreprises privées sont à l’origine de plusieurs fuites de cyanure qui ont pollué des fleuves – comme la Barick Gold en Argentine en 2015 et 2016.

Et justement, les informations sont rares sur la politique menée par l’Etat envers les entreprises privées au sein de l’Arc Minier. Selon des  récents communiqués officiels du Ministère de la Mine des accords sont en cours avec quelques unes d’entre elles comme la Gold Resort, du Canada, pour l’or, une entreprise d’Afrique du Sud, et une autre d’Angola pour l’exploitation du diamant, et trois pour le Coltan. A chaque fois l’Etat doit avoir au moins 55% des actions. Comment se passera l’exploitation ? Quelles seront les garanties environnementales avec les entreprises ayant déjà pollué ? Existent elles ? C’est sur ce point que portent les principales questions et inquiétudes autour de l’Arc Minier. Le nombre exact de réserves d’or que compte le pays n’est pas connu. On estime qu’il fait partie des premiers pays du monde, tant en ce qui concerne les quantités que la qualité de l’or. Pays béni, mais que beaucoup éprouvent le besoin de piller.

Le défi dans la zone minière est grand et complexe. Il n’a jamais encore été résolu : cela fait plus d’un siècle que cette activité existe à El Callao. Nous sommes face à la nécessité de régulariser une des productions les plus précieuses du Venezuela, de renforcer les réserves et les devises d’un pays qui en a besoin à un moment où son économie est soumise à des attaques de guerre avec la complicité de bureaucraties internes. L’enjeu est d’atteindre l’objectif sans polluer, sans brader l’avenir du pays pour lequel les grandes entreprises transnationales n’ont aucun égard. Et mettre fin à la pauvreté matérielle qui s’étend : ils prennent tout d’ici et on n’a jamais rien en retour, comme disent les mineurs. La richesse de l’or doit être pour l’Etat, pour la production nationale, pour défendre la monnaie face à la guerre économique, pour maintenir en vie et développer les missions sociales dont la grande majorité de la population a un besoin vital, et pour ceux qui, jour après jour, descendent à 150 mètres de profondeur armés d’une lanterne, d’une pelle et d’une barre de fer et remuent la boue avec une batée à la recherche d’un éclat d’or collé au mercure.

Marco Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/07/13/el-oro-en-tiempos-de-guerra/

Traduction : Pascale Mantel

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-3y2

La « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 4 (fin)

Suite et fin de la partie 3

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La valeur de la monnaie américaine annoncée chaque matin par ce site Web depuis sa création en 2010 est devenu « la » référence pour qui veut acheter des dollars au marché noir (et pour qui les vend). Comment les créateurs de DT établissent-ils le prix de la devise ? En s’appuyant sur les variations du taux pratiquées par les bureaux de change de… Cúcuta (ville située sur la frontière, côté colombien) !

Cette curiosité a pour origine la « résolution numéro 8 » émise par la Banque de la République (la banque centrale colombienne) le 25 mai 2000, durant le gouvernement d’Andrés Pastrana. Il en résulte que si celle-ci établit la parité du peso, sa monnaie nationale, avec le bolivar, elle autorise les cambistes de la frontière, hors de tout contrôle, à établir leurs propres taux. Ce qu’ils font, en les manipulant arbitrairement et de façon disproportionnée.

Il existe, à Cúcuta, plusieurs centaines de ces bureaux de change légaux et illégaux. En vertu d’une autre loi colombienne tout aussi ahurissante, ces officines peuvent effectuer toute transaction sans les reporter aux autorités de tutelle, pour peu qu’elles soient inférieures à 10 000 dollars – mécanisme on ne peut plus utile pour blanchir l’argent du narcotrafic.

C’est donc cette mafia qui, théoriquement, alimente de ses données Dollar Today. Dont les responsables vivent, comme il se doit, à Miami, d’où ils mènent leur activité. Le plus connu d’entre eux s’appelle Gustavo Díaz. Ancien militaire, il a participé le 11 avril 2002 au coup d’Etat contre Chávez et a été nommé sous-chef du cabinet militaire (Casa Militar) durant l’éphémère « gouvernement » du président de facto Pedro Carmona. Expulsé de l’armée, il a demandé en 2005 l’asile politique aux Etats-Unis et l’a bien sûr obtenu.

Qu’on examine cette configuration mafieuse par n’importe quel bout, une conclusion s’impose : c’est avec le soutien de Washington et des autorités de Bogotá qu’est mise en œuvre cette distorsion économique permettant de dévaluer artificiellement la monnaie vénézuélienne et de faire exploser l’inflation (720 % en 2016 d’après le FMI). Le 10 juillet 2015, l’économiste et analyste politique Tony Boza expliquait que DT n’est pas une page Web, « mais le mécanisme que la Colombie a inventé pour agresser l’économie vénézuélienne ; c’est un acte de guerre ; c’est l’équivalent d’un Plan Colombie, économique, contre le Venezuela [1].  » Rencontré en juin dernier, Luis Salas ne dit pas autre chose : « Pour réussir à se positionner comme référence du taux de change, il faut une organisation et une capacité de communication qu’une page Web, à elle seule, ne possède pas. »

Ce que Gustavo Díaz confirme à sa manière. Alors que la Banque centrale vénézuélienne accuse les responsables de DT de tomber sous le coup de la loi fédérale américaine Racketeer Influenced and Corrupt Organizations (RICO) ciblant les organisations criminelles, il confie : « Notre crainte est qu’il y ait un procès, qu’on connaisse ainsi toutes les personnes qui travaillent avec nous et que le gouvernement [vénézuélien] puisse les attaquer directement. Il y a beaucoup de gens derrière nous [2].  »

Historiquement, sur les 2 300 kilomètres de leur frontière commune, une grande partie de la vie « sociale » vénézolano-colombienne a reposé sur la contrebande. Une contrebande « traditionnelle », similaire à celle qu’on observe dans toute zone frontalière, quel que soit le continent. On entre évidemment dans un trafic d’une tout autre nature lorsque, en révélant l’ampleur, 12 210 tonnes – 12 210 tonnes ! – d’aliments, dont manquent cruellement les Vénézuéliens, sont interceptées de janvier à novembre 2014 en direction de la frontière par les forces de la Commission nationale de lutte contre la contrebande. Pour une tonne récupérée de cette « contrebande d’extraction » combien parviennent à destination (avec la complicité, dans un certain nombre de cas, de gardes nationaux ou de militaires vénézuéliens) ? Compte tenu de leur prix subventionné au Venezuela, la valeur du lait, du sucre ou du… papier toilette, peuvent être multipliés par dix en arrivant dans le pays voisin.

En 2016, entre 8 000 et 22 000 litres d’essence s’y dirigeant clandestinement ont été saisis quotidiennement avant de parvenir à destination. On peut incriminer la différence abyssale de son prix de vente entre les deux pays. Mais, là encore, le gouvernement colombien a une responsabilité directe dans le pillage organisé des richesses du Venezuela. Depuis le 10 août 2001, la loi (colombienne) 681 autorise les « petits importateurs d´essence » – comme c’est bien dit ! – à distribuer le combustible en marge de l´entreprise nationale Ecopetrol. Mieux : rendant la contrebande du combustible légale, Ecopetrol se réserve le droit de leur racheter l´essence à prix réduit.

Le 3 mai 2016, après qu’aient été réalisés par ses services 5 087 inspections dans plus de 1 500 établissements privés, mais aussi publics, de distribution d’aliments et de biens prioritaires dans tout le pays, le Défenseur du peuple Tarek William Saab déclara publiquement : « On a détecté de nombreux actes illicites où l’on suspecte la complicité de fonctionnaires et de personnes liées à l’entreprise privée. La justice doit agir avec force et leur appliquer tout le poids de la loi. »

Le 14 août suivant, dans le quotidien Últimas Noticias, l’éditorialiste Eleazar Díaz Rangel s’insurgeait : « Il y a deux semaines, on nous a annoncé, dans un rapport de la Grande mission approvisionnement souverain, qu’on a arrêté soixante-dix bachaqueros dans cette zone [de Petare ; quartier populaire de la capitale] (…) Que l’on sache, aucun n’a été jugé bien qu’il ait commis des délits mentionnés dans la Constitution et dans la Loi des prix justes. On n’a pas connaissance non plus d’une quelconque condamnation. (…) On ne comprend pas cette contradiction. Si l’on ne peut exiger que les rayons soient garnis et qu’il soit possible de tout obtenir tant que la production n’augmente pas, je crois que, oui, on devrait pouvoir montrer les résultats de sanctions infligés aux coupables de ces délits prévus dans notre Constitution. »

La corruption ? Elle existe. Trop. Et à tous les niveaux. Chez les « chavistes ». Mais pas que chez eux (ce serait trop beau).

Les témoignages abondent de négociateurs étrangers qui doivent composer avec des « Señores 10 % » pour obtenir un marché ou faire des affaires dans le pays. Dans les ports, il n’est pas rare que quelque douanier, militaire ou fonctionnaire ne réclame sa dîme pour laisser procéder au débarquement des cargaisons. « Si les importateurs tentent d’échapper aux pots de vin, a dénoncé Luis Peña, directeur des opérations de Premier Foods, dont le siège se trouve à Caracas, les aliments restent sur place et pourrissent. »

Ici, on assiste à la mise en examen d’un ex-gérant du Fonds sino-vénézuélien pour le détournement présumé de 84 millions de dollars destinés à la production d’aliments en 2011 et 2012. Là, c’est l’ex-président et gérant de l’entreprise mixte socialiste Leguminosas del Alba, Oscar Pérez Fuentes, qui est inculpé pour sa responsabilité dans la contrebande de 120 tonnes de haricots secs (mai 2016). Là-bas, à Miami, le 18 juillet 2014, le « bolibourgeois » Benny Palmeri-Bacchi est arrêté à l’aéroport par des agents de la Drug Enforcement Administration (DEA). Accusé de trafic de cocaïne et de blanchiment d’argent, il appartenait au comité directeur de la Chambre des entrepreneurs vénézuéliens du Marché commun du sud (Mercosur) et possédait, entre le sud de la Floride et le Venezuela, une demi-douzaine d’entreprises ayant pour activité l’importation d’aliments.

A Miami, précisément, ainsi que dans les agglomérations aisées qui l’entourent, est également concentrée la plus grande communauté des Vénézuéliens de la diaspora, majoritairement « anti-chaviste », exilés avec des comptes en banque dans certains cas alimentés à grands coups de trafics, de dessous de table, de pots de vin et de piston. La délinquance n’a ni couleur ni idéologie. « Bolibourgeois » et bourgeois traditionnels travaillent sans difficulté la main dans la main.

Le 26 mai 2014, le député Ricardo Sanguino, président de la Commission des finances et du développement économique de l’Assemblée nationale, alors dominée par le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), informait ses collègues que la défunte Commission d’administration des devises (Cadivi) avait approuvé le déblocage de 20 milliards de dollars pour des importations jamais arrivées au pays. En juin 2014, après avoir été écarté du gouvernement, Jorge Giordani qui, ministre de la Planification ou des Finances de Chávez, a régné sur la vie économique vénézuélienne de 1999 à 2014, dénoncera que pour la seule année 2012, 25 milliards de dollars ont été volés et dilapidés à travers les mécanismes d’obtention de devises.

En février 2016, en compagnie d’Héctor Navarro, ex-ministre expulsé du PSUV en 2014, il fera monter la barre très haut en évoquant la somme de 300 milliards de dollars déviée en dix ans à travers des importations fictives et la pratique de la surfacturation. Dommage qu’il n’ait pas profité de cet esclandre pour procéder à une autocritique sur sa part de responsabilité ni surtout apporter une quelconque preuve utile pour démasquer et traquer les délinquants.

Plus extravagante sera la récente déclaration en conférence de presse de la Procureure de la République Luisa Ortega lorsque, ayant rompu avec le pouvoir, elle affirmera sur un ton menaçant, après avoir accusé le président Maduro de « crime contre l’Humanité » pour la répression des manifestations et la convocation d’une Assemblée constituante, avoir entre ses mains « 36 124 enquêtes sur des cas de corruption [3 ». Sans tomber dans une polémique facile, on s’interrogera : comment se fait-il que si peu d’affaires aient été jugées depuis le temps qu’elle occupe sa fonction – elle a été nommée en 2007 – et pourquoi cette affirmation fracassante après avoir rejoint les rangs de l’opposition et pas avant ?

Bien réelle, cette corruption endémique participe de l’anarchie dans la distribution des biens essentiels et le pillage de l’Etat. Encore convient-il de ne pas en faire l’alpha et l’oméga de la crise, imputée par définition à feu Chávez ou au président Maduro. Interrogé sur les fameuses « entreprises fictives » (« empresas de maletín »), l’économiste Luis Salas répond : « J’ai fait un travail où j’ai démontré que, avec le contrôle des changes, les entreprises fictives créées par des chavistes ou autres ont existé. Mais, lorsqu’on examine la comptabilité des devises octroyées par le gouvernement entre 2003 et 2012, on se rend compte qu’elles ont été accaparées par les grandes entreprises, les monopoles, Polar, Cargill, les labos pharmaceutiques, les firmes automobiles… En gros, les entreprises fictives qui n’ont rien importé et détourné l’argent représentent 10 % de l’octroi de devises. La grande fraude, c’est les transnationales. La droite met en évidence les empresas de maletín pour occulter cette responsabilité [4]. »

A travers divers mécanismes, la surfacturation existe, pour ne citer qu’elle. Par exemple lorsque les transnationales s’achètent leurs produits à elles-mêmes, et que la maison mère, à l’étranger, gonfle ses prix.

En 2012, dernière année de gestion de Chávez, celle où il y a eu le plus d’importations, celles-ci n’ont été que d’un cinquième supérieures à celles de 2003 en terme matériel, par tonne ou par kilo. En revanche, elles ont coûté cinq fois plus cher. « Cela signifie que, bien qu’on importe quasiment la même chose, la croissance n’a pas été dans les quantités mais dans les prix. Dans un contexte mondial de déflation ! Le niveau de la demande de devises a été totalement injustifiée. »

Passé inaperçue ou tolérée lorsque le prix du baril était élevé, l’anomalie saute aux yeux dès lors que les revenus de l’Etat diminuent et qu’il faut compter sou à sou.

« Je le dis en forme d’autocritique, il y a eu une absence de contrôle, admet Iván Gil, évoquant ce qu’il appelle l’« intoxication de devises ». Toutefois, il y a des raisons. Quand Chávez est arrivé au pouvoir, le pays connaissait une pauvreté de plus de 50 %. Les Vénézuéliens ne mangeaient pas. On vivait ce paradoxe des boutiques pleines et des estomacs vides, les gens n’avaient pas d’argent. La première réaction de Chavez a donc été d’alimenter la population. Et ça s’est fait par toutes les voies, semer, augmenter les importations. On était capable d’acheter à l’extérieur n’importe quelle quantité, on avait de l’argent. Il fallait le faire et on l’a fait, mais le coût a été très élevé car, à une telle vitesse de paiement de la dette sociale, il a été très difficile de tout contrôler. Sachant par ailleurs que, en matière d’alimentation par exemple, l’Etat manquait de structures pour la transformation et la distribution, abandonnées au secteur privé. Le défi aujourd’hui est d’en reprendre le contrôle, mais ça ne se fait pas du jour au lendemain. »

De son côté, dès 2014, Freddy Bernal, actuel secrétaire général des Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP) et ministre de l’agriculture urbaine, n’hésitait pas à « mettre les pieds dans le plat » : « Ça ne serait pas une mauvaise chose pour le gouvernement d’avoir des conseillers économiques qui soient non seulement chavistes, mais aussi économistes [5 !  » C’est dire qu’il ne s’agit pas ici d’absoudre de toute faute ou erreur les gestions des présidents Chávez et Maduro. Lucidement, un ancien membre du gouvernement sait faire la part des choses : « Je suis conscient que le pouvoir a parfois exagéré en mettant sur le dos de la guerre économique des erreurs dont il est lui-même responsable. » Mais il ajoute immédiatement : « Toutefois, il y a une réalité : la guerre économique existe, ce n’est ni une excuse ni de la paranoïa. »

Alors que les médias dominants l’occultent systématiquement, on estimera cette opération de déstabilisation responsable à 70 % de la crise mortifère qui affecte le pays. Ce n’est tout de même pas par hasard si les phases majeures de désapprovisionnement interviennent dans des moments précis, à la veille de rendez-vous électoraux – référendum constitutionnel (2007), élections présidentielles de 2012 et 2013, municipales de 2013, législatives de 2015 – et dans la phase actuelle baptisée « Heure zéro » par l’opposition.

Sacrés médias, serait-on tenté de sourire si l’on négligeait leur énorme responsabilité dans la manipulation de l’opinion… « Au Venezuela, la pénurie alimentaire pousse les habitants à manger les animaux des zoos », titre VSD le 16 août 2016. « Des chiens sont abattus et dépecés en pleine rue pour leur viande », annonce le même jour Atlantico. Alors que, en moyenne, d’après La Dépêche (19 août 2016), « chaque habitant a perdu en moyenne trois à cinq kilos », pour ses confrères de L’Express, « le Vénézuélien moyen a perdu 8,5 kg en 2016 en raison de la crise alimentaire » (22 février 2017) [6]. Ils devaient à l’évidence être frappés d’obésité au départ si l’on en juge par la silhouette des participants aux manifestations de l’opposition – des gens qui meurent de faim avec des masques à gaz super-sophistiqués sur le nez [7].

Plus sérieusement, « les pénuries ont eu un impact considérable sur la vie quotidienne, les habitudes et les modes de consommation », témoigne un « chaviste » de base qui vit dans le centre de Caracas, à La Candelaría. Estimant avoir perdu deux bons kilos, il ajoute : « Il y a évidemment une fatigue, une chute du moral, surtout parce qu’on venait d’une énorme facilité en matière de consommation, ces dix dernières années… »

Contrairement à ce qu’affirment les officines de propagande, le Venezuela n’a néanmoins rien d’une nouvelle Somalie. D’après l’Institut national de la nutrition, le pays importe annuellement par personne 138 dollars d’aliments (82,5 en 2004) [8]. En y ajoutant la production nationale, chaque citoyen dispose statistiquement pour se nourrir de 476 kilos par an (396,3 en 1999). Toutefois, à l’exception des classes moyenne et supérieure où, sauf périodes cycliques pendant lesquelles disparaît un produit particulier, le pouvoir d’achat permet de continuer à s’approvisionner quel que soit le prix, tous les Vénézuéliens sont incontestablement affectés par la crise. Alors qu’en « disponibilité énergétique » le pays était arrivé en 2012 à 3200 calories/jour (l’indicateur d’un pays développé), cette moyenne a chuté pour s’établir à 2883 calories/jour – une réduction notable, mais toujours au-dessus des recommandations de la FAO (2720).

Sans tomber dans un humour déplacé compte tenu des souffrances de leurs compatriotes, certains y trouvent même quelques avantages : « Nous étions habitués à des indices exagérés de consommation. Alors que l’Organisation mondiale de la santé [OMS] recommande une disponibilité de 15 kilos de sucre par an et par personne, nous étions à 40 ! Une consommation excessive pour la santé, mais c’était un produit très bon marché, car subventionné… »

Pour répondre à l’agression multiforme de cette guerre économique, le pouvoir a repris l’offensive. « Nous allons vers une consommation chaque jour plus planifiée pour rationaliser l’utilisation des devises, explique Iván Gil. Mais nous sommes face à un défi. Alors que l’Etat a réduit drastiquement les devises au privé pour l’importation d’aliments, et les importe désormais lui-même, comment faisons-nous pour qu’ils arrivent à tout le monde, et de façon égale ? »

Administrés par les collectifs d’habitants, les CLAP apportent une première réponse, fût-elle provisoire et limitée. En distribuant tous les quinze jours aux habitants des quartiers populaires, pour 10 870 bolivars, un panier alimentaire qui en coûterait 140 000 dans la rue, ils ont ramené le sourire sur de nombreux visages et desserré l’étau des pénuries.

Il n’est pas anodin que, dans le cadre des violences exercées par les commandos de choc de l’opposition depuis début avril, la séquestration de camions d’aliments ainsi que l’attaque de dépôts du Mercal (magasins d’alimentation à bas prix de l’Etat et entrepôts des CLAP) et de « Centres d’approvisionnement bicentenaire » paraissent devenir une priorité. A la mi-juillet, à Lecheria (Etat d’Anzoategui), entre 50 et 60 tonnes de beurre, pâtes, viande, sucre, lait, riz, sont ainsi partis en fumée [9]. Il leur faut affamer le peuple pour atteindre leurs fins.

Tant le FMI que la Banque mondiale (BM) ou la Banque interaméricaine de développement (BID) tirent la sonnette d’alarme. D’après leurs dernières déclarations, à la mi-juillet, « les cent jours de manifestations ont laissé un solde très négatif pour l’économie vénézuélienne. » Du fait des « heures non travaillées, des pertes à l’exportation, de la baisse de production du secteur électrique, de la diminution des ventes, des difficultés pour approvisionner des sites problématiques et des coûts en matière de santé et de sécurité », ils évaluent déjà à 5 % la chute du PIB – l’équivalent du « paro petrolero » (grève pétrolière) de décembre 2002 – janvier 2003, induisant une perte de 21 milliards de dollars [10].

Dans le même temps, et depuis 2013, alors que Caracas a payé rubis sur l’ongle – ce que lui reproche la gauche du chavisme – 63,56 milliards de dollars pour le service de sa dette, le « risque pays » a augmenté de 202 %, passant de 768 en 2012 à 2323 en 2016 et rendant prohibitif tout emprunt sur le marché bancaire international. Si l’on rajoute que la City Bank américaine a fermé les comptes du Venezuela (pas ceux des particuliers, juste ceux du gouvernement), une conclusion s’impose : c’est bien d’un étranglement économique qu’il s’agit. Sans préjuger des sanctions annoncées par « le maître de la Maison-Blanche », Donald Trump…

C’est fort de son aval que l’opposition « golpista » a appelé à une grève générale et à la paralysie du pays les 26 et 27 juillet, pour s’opposer à l’élection de l’Assemblée nationale constituante (ANC). Prêtant à sourire, plusieurs de ses dirigeants ont incité la population à constituer des réserves de nourriture et de produits de base pour toute la semaine. Curieux, non ? Où s’approvisionner quand, d’après eux, on ne trouve plus rien nulle part, ni dans les boutiques ni dans les supermarchés ?

Faute de possibilité de dialogue avec une opposition uniquement attachée à le renverser, le président Maduro, en se basant sur l’article 348 de la Constitution, a en effet convoqué et fait élire le 30 juillet cette ANC pour donner la parole au peuple, « ramener l’ordre, faire justice et défendre la paix ». L’avenir dira si ce grand « remue-méninge », outre la re-mobilisation réussie du « chavisme historique », parviendra à répondre aux défis posés par la conjoncture et entraînera une large réflexion collective.

En tout cas, les questions ne manquent pas. Comment diversifier les exportations ? Avec quoi et où ? Comment rendre efficaces les contrôles ? Comment s’assurer que les biens ayant fait l’objet d’un octroi de devises sont bien importés ? Comment, après avoir démocratisé la consommation, démocratiser la production ? Comment normaliser la distribution des biens essentiels ? Pourquoi ne pas utiliser des mesures plus radicales et « prendre les choses en main » quand il le faut : lorsque manque artificiellement le pain, est-il plus difficile d’empaqueter de la farine que de produire du pétrole, ce que fait parfaitement l’Etat ? Et pourquoi ne pas nationaliser l’industrie pharmaceutique ? Ouvrir le passage à de nouveaux acteurs économiques ? Augmenter et rendre efficace la propriété sociale des moyens de production ? Créer des entreprises alternatives plutôt que d’étatiser les secteurs qui sabotent l’économie ?

Les réponses à ces questions n’impliquent pas forcément d’être introduites dans la Constitution réactualisée. Mais cette reprise d’initiative du chavisme et ce vaste chantier permettront sans doute de les poser. Et de trouver des parades à la guerre implacable et sournoise menée autant contre le peuple que contre l’économie.

Texte et photographie : Maurice Lemoine

Notes

[1] « Cultura al día », Alba Ciudad, Caracas, 10 juillet 2015.

[2]  BBC Mundo, 7 mars 2016.

[3]  El Universal, Caracas, 31 juillet 2017.

[4] On peut entre autres suivre les travaux de Luis Salas sur le site 15yultimo.com

[5] Entretien sur la chaîne Globovisión rapporté dans El Nacional du 30 juin 2014.

[6] D’après une « étude » réalisée par des « scientifiques » de l’Université centrale du Venezuela, l’Université catholique Andrés Bello, l’Université Simón Bolivar, le groupe alimentaire Fundación Bengoa et d’« autres » ONG.

[7] « Au Venezuela, la fable des manifestations pacifiques », Mémoire des luttes, 15 juin 2017.

[8] « Venezuela : estadísticas alimentarias », Caracas, 8 mai 2017.

[9] Lire Marco Teruggi, « Brûler la nourriture : nouvelle tactique de la bataille des trente jours », Venezuela Infos, 13 juillet 2017.

[10] El Mundo, Caracas, 17 juillet 2017.

Lire les parties précédentes de cette enquête : Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 3Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 2Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – partie 1.

 

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Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – Partie 2

photo : Maurice Lemoine

Contrairement à une idée largement répandue, le secteur agricole a connu une profonde transformation. « Ceux qui l’ont connu avant la loi des terres de 2001, confie l’ex-ministre de l’Agriculture Iván Gil, savent qu’il s’agissait d’un secteur constitué d’ouvriers agricoles travaillant pour de grandes compagnies. Depuis, l’ascension sociale des paysans a été spectaculaire. » A partir de 2001, plus de 7 millions d’hectares ont été régularisés – les paysans ayant obtenu des titres de propriété – et 3,5 millions d’hectares repris au « latifundio ». Un million d’hectares nouveaux ont été mis en production [1]. Ce qui, bien entendu, ne résout pas tous les problèmes. « Après une progression soutenue jusqu’à 2008, le pays a souffert d’une sécheresse désastreuse de 2008 à 2010, a connu un début de récupération à partir de 2011, une production importante en 2013 et 2014, puis des difficultés en 2015 et 2016 car l’agriculture est un secteur très sensible aux variations économiques nationales. Ceux qui dépendent des engrais et intrants importés sont ceux qui souffrent le plus. » Les grands propriétaires traditionnels, qui se plaignent et que l’on entend.

Néanmoins, grâce aux investissements qu’a lancé Chávez, le monde agricole est celui qui supporte le mieux la guerre économique. Et de fait, ce sont les petits producteurs nationaux qui fournissent le pays en produits vivriers.

Si, parmi les vivres qui disparaissent, se trouvent les vingt aliments les plus consommés par les Vénézuéliens, ce sont ceux que produit le secteur agro-industriel. Là où le capital contrôle la technologie et la transformation des matières premières en denrées élaborées . « Outre qu’ils sont très consommés, note Curcio, leur production et leur distribution sont concentrées entre peu de mains : celles des monopoles et des oligopoles nationaux et internationaux. » C’est-à-dire seulement 10 % des entreprises privées. Sachant que le pouvoir de ces dernières est encore plus grand quand il s’agit de produits très difficiles à remplacer, comme les aliments et les médicaments. Ou, dans un autre domaine, les pièces de rechange pour les véhicules, les machines et les équipements.

Les études chiffrées le constatent : tant la production que la consommation des produits absents sur le marché s’est maintenue relativement constante depuis 2012. D’ailleurs, les importations totales, en 2014, en pleine crise des « guarimbas », ont été en moyenne de 91 % supérieures à celles de 2004. Comme dirait l’autre, « il y a un truc ! » – qu’on nous pardonne la familiarité.

Dans ce Venezuela désormais dépourvu de tout, des tonnes d’aliments et d’autres produits dorment dans des hangars, d’où ils sont dirigés vers des filières illégales. On se contentera ici d’une poignée d’exemples glanés quotidiennement dans la presse vénézuélienne – y compris d’opposition. Le 18 octobre 2013 (quelques semaines avant les élections municipales du 8 décembre), à Maracaibo, la police bolivarienne saisit 10 tonnes de sucre, 3,5 tonnes de riz, 1,5 tonnes de farine de blé, 4500 litres d’huile, etc., dissimulés dans un dépôt de la grande surface Súper tienda Caribe. Le 5 février 2014, dans le Táchira, une opération des services de renseignement permet de récupérer dans plusieurs hangars… 939,2 tonnes (!) d’aliments de première nécessité subventionnés par l’Etat qui se trouvaient soustraits au marché (648 tonnes de riz, 246 de sucre, 37 de grains, 2 de beurre, 54 000 litres d’huile, 300 kilos de café, etc.).

D’autres arrivées de marchandises sont proprement sabotées. Le 14 juillet 2016, dans le port de La Guaira, grâce au déploiement de la « Grande mission approvisionnement sûr », une inspection permet de découvrir quatre-vingt-un conteneurs abandonnés. Destinés tant à des entreprises privées qu’à l’administration publique, ils regorgeaient de produits d’hygiène personnelle, d’ordinateurs, d’imprimantes, d’engrais pour l’agriculture et de produits chimiques nécessaires à la fabrication de médicaments.

Le 31 août 2016, 57 tonnes de viande, de poulet et de poisson en décomposition sont découverts dans les installations de Biangi Mar et d’Avicomar C.A, situés à Los Teques (Etat de Miranda). Même phénomène au mois de juin, quand Distribuidora y Procesadora de Huevos Ovomar C.A. abandonne sur une décharge de Santa Cruz (Etat d’Aragua) trois millions d’œufs stockés depuis le mois d’octobre précédent.

Cas extrêmes que les trois derniers. Car la sphère patronale a tiré les leçons de la « grève générale » de décembre 2002-janvier 2003. A cette occasion, alors que l’on enregistrait les niveaux de production historiquement les plus bas depuis 1999, le secteur public a vu ses revenus diminuer de 12 % et le secteur privé de… 15 %. C’est lui qui, à l’époque, a le plus souffert de son brillant sabotage de l’économie !

Pas question de répéter la même erreur. Les biens sortis du marché pour lui rendre la vie impossible doivent néanmoins parvenir à la population. Mais après mille détours, mille tourments et à un prix hallucinant.

Un retour à la loi de la jungle. Soustraits à grande échelle au marché formel, les produits au prix régulé finissent entre les mains de ceux qu’on appelle les « bachaqueros »  : des revendeurs informels qui, dans les rues, sur les marchés municipaux, dans les lieux les plus improbables, vendent les marchandises en gonflant les prix – ce qui, effet co-latéral, alimente l’inflation. Les grands entrepreneurs ayant donné l’exemple, les sous-fifres suivent le mouvement. Autant par esprit de lucre que pour des raisons purement politiques, des commerces de moindre importance, pharmacies, petits supermarchés, se jettent dans le trafic. Pour augmenter leurs bénéfices, ils détournent leurs marchandises vers le « bachaqueo », puis lèvent les bras au ciel face aux consommateurs en invoquant des retards de livraisons ou les pénuries dues au gouvernement.

Par définition, sur un désordre de ce type se greffent et prolifèrent les mafias. Alors que des files d’attente impossibles serpentent depuis l’aube devant les rideaux de fer des magasins, des groupes de nervis organisés apparaissent à l’heure de l’ouverture et occupent de force les premières positions ou font passer en priorité leurs « protégés ». Qui se livreront un peu plus tard eux-mêmes au « bachaqueo ». Le tout sous l’œil parfois impassible des forces de l’ordre – police municipale, nationale ou gardes nationaux.

Qu’une partie de la population pauvre se dédie à acheter massivement les produits de première nécessité pour les revendre à d’aussi pauvres qu’eux en multipliant le prix par cent a de quoi laisser pantois. Les quinze années de pédagogie révolutionnaire de feu Chávez n’auraient-elles porté aucun fruit ? « Ça nous a surpris aussi, nous confie l’un de nos interlocuteurs. Il faudrait une étude sociologique afin de comprendre pourquoi cette lèpre s’est autant développée alors qu’ont été résolus un certain nombre de besoins objectifs de la population. Ce phénomène, qui a commencé de façon localisée, aurait dû être traité immédiatement comme un problème d’ordre public. On l’a sous-estimé, on l’a laissé croître et, à mesure que la crise économique s’est aggravée, il a fait de plus en plus d’adeptes, les gens voyant dans cette activité un moyen d’augmenter leurs revenus. Mais, à l’origine, il n’a aucunement été spontané. Il y a eu intention délibérée de saboter les réseaux de distribution. »

Et seulement eux. « Les chiffres communiqués par les entreprises privées elles-mêmes permettent de constater que la production d’aliments n’a pas diminué », remarque Curcio. Ainsi de la farine de maïs précuit, la denrée la plus consommée quotidiennement par les Vénézuéliens. Depuis 2013, ceux-ci affrontent les plus extrêmes difficultés pour s’en procurer. Pourtant, statistiquement, sa consommation se maintient aux niveaux habituels. Et tant Alimentos Polar – premier fabricant de produits alimentaires du pays, mais qui ne produit pas un hectare de la céréale en question – que les entreprises qui se partagent les 50 % restants du marché ont maintenu leurs niveaux d’importation/production. Comportement qui se répète pour tous les aliments désormais hors de portée du fait du désapprovisionnement.

C’est ainsi que, le 8 janvier 2017, la police a pu saisir 3 tonnes de farine de maïs précuit dans une résidence de Barcelona (capitale de l’Etat d’Anzoátegui) ; dénoncés par des voisins excédés, les deux spéculateurs arrêtés, récidivistes, revendaient cette denrée devenue introuvable à dix fois sa valeur au prix régulé.

Le 17 mars 2017, sur l’avenue Baralt, dans le centre de Caracas, la boulangerie Maison Bakery est occupée par un groupe d’habitants du quartier, puis saisie par l’Etat. Depuis un certain temps, les clients réclamaient avec véhémence que soient respectés les prix régulés. L’établissement recevait de la farine subventionnée, mais n’offrait aux consommateurs – quand elle les leur offrait – que des pains chaque jour plus petits, passés de 180 grammes à 140 grammes pour le même prix.

Avec les Etats-Unis, le Canada et l’Argentine, le Venezuela est le pays du continent qui consomme le plus de pain et donc de blé. Une céréale que, du fait de son climat et de son histoire, il ne produit pratiquement pas. Qui importe ce blé acheté sur les marchés internationaux ? L’Etat vénézuélien. Une fois arrivé au port, et à travers Casa, une entreprise publique, le grain est fourni à douze minoteries privées – dont les quatre plus importantes contrôlent 78 % du marché : la multinationale Cargill (27 %), la mexicaine Monaca (26 %), Mocasa (15 %) et Molvenca (10 %).

Président de Cargill Venezuela, Jon Ander Badiola préside également la Chambre vénézolano-américaine de commerce et d’industrie (Venamcham), qui, comme son nom l’indique, représente les intérêts des firmes états-uniennes dans le pays ; s’agissant de Monaca, on se souviendra que le syndicat de ses employés a porté plainte en avril 2016 et réclamé qu’une enquête soit ouverte sur le sort de 550 tonnes de blé mentionnées dans les inventaires de l’entreprise mais introuvables dans les entrepôts ; président de Mocasa, Giovanni Basile Passalacqua a lui le douteux privilège d’apparaître dans les « Panama Papers » pour deux de ses affaires, Gold Lake LLC et Diamond Lake LLC , enregistrées dans le paradis fiscal du Nevada (Etats-Unis) ; Molvenca appartient au multimillionnaire italien Giussepe Sindoni [2]. Tous d’ardents « défenseurs du peuple », on l’aura compris.

« La vérité, c’est que nous manquons de matière première, clame en mars dernier, comme il le fait régulièrement, José Sanchez, porte-parole de la Fevipan, la fédération du secteur. Le Venezuela a besoin de 120 000 tonnes de farine par mois. Or le gouvernement ne nous en fournit que 30 000 tonnes. » Puis suit le refrain désormais universellement connu : « Malheureusement, il n’a pas les devises nécessaires pour acheter la farine dont le pays a besoin. »

Il y a bien sûr vérité et vérité. Il arrive, à certains moments, et ponctuellement, que le Venezuela manque de cette matière première, c’est un fait. « Le gouvernement a annoncé hier qu’il allait acheter du blé à la Russie, nous confie-t-on ainsi, le 19 mai dernier. C’est intéressant. Toutefois, le problème n’est pas la quantité importée, mais comment est distribuée la farine après transformation. » En effet, c’est lors de ce transport que s’organise la pénurie. Brouillant les pistes et gardant en apparence les mains blanches, les minoteries précédemment citées ainsi que quelques autres délèguent la distribution de la marchandise à des sous-traitants. Une majorité des dix mille boulangeries du pays ne sont pas livrées régulièrement. D’autres, au fort pouvoir économique, liés à certaines mafias, reçoivent plus de marchandise que nécessaire. Elles revendent au prix fort, mais dans des délais aléatoires, une partie de leur superflu à celles qui sont dépourvues. Dans un autre registre, on peut voir – comme nous l’avons vu – sur la devanture de nombre d’établissements une affichette « Il n’y a pas de pain ». Curieusement, leurs étals regorgent de gâteaux, brioches, « cachitos » (pain fourré au jambon et au fromage), sandwiches et pizzas. Vendue plus chère, cette production secondaire compense les pertes dues à la non fabrication du pain tant attendu par la population. Laquelle voit sa vie se transformer en calvaire, se privant ou passant son temps à faire la queue.

D’où l’annonce par le président Maduro, en mars dernier, de l’ouverture d’une centaine de boulangeries populaires, sous la responsabilité des Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP).

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Venezuela : la « guerre économique » pour les Nuls (et les journalistes) – partie 1

Sous la forme d’un feuilleton en quatre parties que vous pourrez retrouver chaque jour à partir du 11 août 2017, Mémoire des luttes publie une enquête exclusive de Maurice Lemoine consacrée à la question de la « guerre économique » au Venezuela.

Photo : Maurice Lemoine

Alors que la vague de violence déclenchée par une opposition décidée à le renverser a provoqué la mort de plus de cent dix personnes depuis début avril, le président « chaviste » Nicolás Maduro a réussi son pari : faire élire une Assemblée nationale constituante le 30 juillet. Malgré une situation extrêmement tendue et les menaces proférées contre les électeurs par les groupes de choc d’extrême droite, plus de 8 millions de citoyens (41,5 % de l’électorat) se sont déplacés et ont choisi leurs représentants.

Largement traitée par des médias totalement acquis à l’opposition, la grave crise que traverse le Venezuela comporte une dimension systématiquement passée sous silence : comme dans le Chili de Salvador Allende, une sournoise mais féroce « guerre économique » déstabilise le pays.

PARTIE 1

Le 18 janvier 2013, alors que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (en anglais FAO) vient de publier son rapport annuel [1], son ambassadeur Marcelo Resende de Souza visite au Venezuela un marché de Valencia (Etat de Carabobo), accompagné du vice-président de l’époque Nicolás Maduro. « Nous possédons toutes les données sur la faim dans le monde, déclare-t-il. Huit cents millions de personnes ont faim ; 49 millions en Amérique latine et dans la Caraïbe, mais aucune au Venezuela parce qu’ici la sécurité alimentaire est assurée. »

Etrangement, quatre mois à peine se sont écoulés que, la maladie ayant emporté Hugo Chávez et son ex-vice-président venant d’être élu chef de l’Etat, le quotidien (et porte-parole officieux des multinationales espagnoles) El País entonne une toute autre chanson : « Le désapprovisionnement accule Maduro » [2]. Certes, la pénurie concerne principalement, à ce moment, le papier hygiénique (qui, pendant de longues semaines, va fournir un passionnant sujet de dissertation aux pisse-copies du monde entier), mais, mentionne El País, elle s’ajoute à « une absence cyclique (…) de la farine, du poulet, des déodorants, de l’huile de maïs, du sucre et du fromage (…) dans les supermarchés ».

Ainsi débute médiatiquement ce qui va devenir « la pire crise économique » connue par ce pays, « potentiellement l’un des plus riches au monde », du fait de sa « dépendance à l’or noir », de « la baisse du prix du baril de pétrole » et de « la gabegie du gouvernement ». Alors que les porte-paroles de l’opposition incriminent en vrac l’excessive intervention de l’Etat, la régulation « autoritaire » des prix, l’impossibilité qui en découle pour l’entreprise privée de couvrir ses coûts de production, le manque de devises octroyées par le pouvoir pour importer matières premières et produits finis, les pénuries deviennent chroniques, les rayons des supermarchés désespérément vides, les files d’attente interminables, le « marché noir » omniprésent. « Au Venezuela, la baisse du pétrole fait flamber les prix des préservatifs » pourra bientôt titrer Le Figaro (17 février 2015). Même les médicaments deviennent introuvables, attisant l’angoisse et les souffrances de la population.

Une telle situation a de quoi émouvoir les humanistes du monde entier. « S’il y a une crise humanitaire importante, c’est-à-dire un effondrement de l’économie, au point qu’ils [les Vénézuéliens] aient désespérément besoin d’aliments, d’eau et de choses comme ça, alors nous pourrions réagir », annonce sur CNN, le 28 octobre 2015, le chef du Commandement sud de l’armée des Etats-Unis (Southern Command), le général John Kelly, en réponse aux appels « désespérés » de la « société civile » vénézuélienne. Dès 2014, alors que la Table d’unité démocratique (MUD) appelait au renversement du chef de l’Etat en lançant l’opération « La Salida » (« la sortie »), l’une de ses dirigeantes, María Corina Machado, avait tracé la voie : « Certains disent que nous devons attendre les élections dans quelques années. Est-ce que ceux qui n’arrivent pas à alimenter leurs enfants peuvent attendre ? (…) Le Venezuela ne peut plus attendre ! » La violente séquence subversive échoua, mais se solda par 43 morts et plus de 800 blessés. Et les Vénézuéliens continuèrent à éprouver des difficultés chaque jour plus insupportables pour s’approvisionner.

Le 6 décembre 2015, lors des élections législatives, les tracas, les privations et le mécontentement ayant érodé le moral des citoyens de tous bords, le chavisme perd 1 900 000 voix et devient minoritaire à l’Assemblée. Inversant les termes de l’équation, la grande internationale néolibérale célèbre ce triomphe de la « démocratie » sur le « chaos ». Soumis à une information triée et rassemblée pour conforter cet a priori, bien peu, en particulier à l’étranger, ont conscience de ce que cette victoire a reposé fondamentalement sur un torpillage de la « révolution bolivarienne » par une déstabilisation économique similaire à celle employée dans les années 1970 au Chili contre Salvador Allende. Dénoncée en son temps par les progressistes (plus organisés, lucides et courageux à l’époque qu’aujourd’hui), cette dernière fut officiellement confirmée, trente-cinq années plus tard, par la déclassification de vingt mille documents des archives secrètes du gouvernement des Etats-Unis. S’agissant de la « crise vénézuélienne », on peut donc espérer voir cesser la déconnexion entre discours médiatique et réalité dans environ… trois décennies. Ce qui, malheureusement, arrivera un peu tard pour la compréhension des événements et la défense urgente, sur la terre de Bolivar, d’une démocratie particulièrement menacée. Mais permettra sans doute à ceux qui, actuellement, ferment volontairement ou détournent lâchement les yeux, de vendre du papier en publiant et commentant avec une indignation de bon aloi ces « stupéfiantes révélations ».

Rien de nouveau sous le soleil, pourtant. En matière de « déstabilisation économique » débouchant sur un coup d’Etat, le Chili de l’Unité populaire (4 septembre 1970 – 11 septembre 1973) demeure évidemment une référence incontestée. Rien de plus clair que l’ordre donné par Richard Nixon à la Central Intelligence Agency (CIA) : « Make the economy scream ! » (« faites crier l’économie »). Ainsi que la multiplication des mesures de rétorsion mises en œuvre contre Santiago : blocage des biens et avoirs chiliens aux Etats-Unis, disparition des machines et pièces de rechange pour les mines, manœuvres à l’international pour empêcher la consolidation de la dette chilienne, pressions sur le cours du cuivre, saisie-arrêt des exportations de ce métal vers l’Europe… En 1972, du fait des mesures sociales et de l’augmentation du pouvoir d’achat, la consommation populaire augmente considérablement. Suspendant la mise en vente de leurs stocks, retenant leurs marchandises, les entreprises privées provoquent délibérément des problèmes de ravitaillement. Des files d’attente interminables se forment à l’entrée des magasins. La majorité des biens de première nécessité – dont l’inévitable papier hygiénique ! – ne se trouvent plus qu’au marché noir. Quotidien chilien « de référence », El Mercurio se délecte : « Le socialisme c’est la pénurie ». Casseroles vides à la main, des milliers d’opposants se rassemblent dans les rues. Le 25 juillet 1973, grassement « arrosée » de 2 millions de dollars par la CIA, la puissante fédération des camionneurs déclare une grève illimitée et immobilise sa flotte de poids lourds pour empêcher les aliments de parvenir à la population. Dans très peu de temps, il ne restera au général Augusto Pinochet qu’à intervenir pour mettre un terme à la débâcle de l’« économie socialiste ».

Les difficultés du peuple constituant un ferment constant de révoltes, des techniques relevant de la même philosophie avaient déjà été utilisées contre Cuba. Prenant acte du fait qu’on ne pouvait compter sur un soulèvement populaire pour renverser Fidel Castro, le sous-secrétaire d’Etat américain aux affaires internationales Lester D. Malory conseilla dans son rapport du 6 avril 1960 : «  Le seul moyen prévisible de réduire le soutien interne passe par le désenchantement et le découragement basés sur l’insatisfaction et les difficultés économiques (…) Tout moyen pour affaiblir la vie économique de Cuba doit être utilisé rapidement (…) dans le but de provoquer la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement. » Le 3 février 1962, dans le but d’étrangler l’île, John Fitzgerald Kennedy annoncera la mise en place de l’embargo – toujours en vigueur actuellement. Sans résultat dans ce cas, à l’exception des souffrances inutiles infligées au peuple cubain.

Vingt ans après Cuba avec Fulgencio Batista, le Nicaragua sandiniste s’est débarrassé en 1979 de son dictateur Anastasio Somoza. Alors que les premières élections libres doivent avoir lieu le 4 novembre 1984 et que les troupes contre-révolutionnaires – la « contra » –, financées, entraînées et approvisionnées par les Etats-Unis, harcèlent le pays depuis le Honduras et le Costa Rica voisins, des agents des forces spéciales américaines minent les eaux de plusieurs ports nicaraguayens en début d’année. De nombreux navires ayant été endommagés, les primes d’assurance augmentent, les bateaux marchands étrangers évitent la destination, affectant très fortement l’économie par la réduction drastique des importations et des exportations. Objectif atteint ! « La pénurie au cœur des élections », titre et développe Libération, le 2 novembre 1984 : « Au marché noir, on peut pratiquement tout acheter, à condition d’y mettre le prix : 65 cordobas les deux piles de radio (produit rare), 160 le tube de dentifrice. L’occupation principale de quelques centaines de “hiboux” consiste à se procurer des dollars au marché noir (environ dix fois le taux officiel) puis à partir s’approvisionner au Costa Rica ou au Guatemala. Les produits sont ensuite revendus jusqu’à vingt fois le prix officiel, dans les baraques [du marché] de “l’Oriental” de Managua. (…) L’étatisation économique se renforce de jour en jour. (…) Les partis d’opposition affirment que les problèmes de ravitaillement ont constitué le thème le plus mobilisateur [c’est nous qui soulignons]. »

Les Nicaraguayens n’étant pas tombés dans le piège et le sandiniste Daniel Ortega ayant malgré tout été élu président de la République avec 67 % des voix, Washington doublera la mise en imposant au Nicaragua un embargo commercial total en 1985. Cette agression militaire et économique entraînant une très forte dégradation de la situation, le pays s’endettera, s’enlisera dans une gestion de survie et devra mettre genoux à terre, « vaincu par la faim et la guerre », lors de l’élection présidentielle du 25 février 1990.

Au Venezuela, si Hugo Chávez a évoqué le concept de « guerre économique » dès 2010, le premier à la théoriser, en 2013, a été Luis Salas. La source d’inspiration initiale de ce chercheur du Centre stratégique latino-américain de géopolitique (Celag), très éphémère ministre de l’économie en 2016, a de quoi surprendre : loin des exemples latino-américains précédemment cités, il explique avoir fondé les prémices de sa réflexion sur l’ouvrage Les problèmes politiques du plein emploi [3] que l’auteur polonais Michal Kalecki (1899 – 1970) écrivit en se basant sur son expérience vécue… en France, sous le Front populaire. « Il y dit que, d’un point de vue marxiste conventionnel, on ne peut pas comprendre ce qui s’est passé. Car, paradoxalement, pendant ses trois années, à travers les hausses salariales et l’augmentation de la consommation ainsi que la croissance enregistrée, le gouvernement de Léon Blum avait permis un enrichissement des entrepreneurs et des commerçants. »

Or, et même en supposant que ceux-ci ont tout intérêt à ce qu’un gouvernement, à travers le plein emploi, augmente le pouvoir d’achat de la population, ce type de politique pose au capital un problème fondamental. « Pour les patrons, le plein emploi rend la main d’œuvre plus chère et les travailleurs moins dociles, moins susceptibles d’accepter n’importe quoi. Entre autres inconvénients, le capital ne peut plus jouer sur la menace de licenciement. Par ailleurs, le gouvernement Blum avait commencé à assumer de nombreuses tâches qui, normalement, appartenaient aux patrons, comme la distribution des aliments. Leur pouvoir reposait là-dessus… » Politique à court terme, le problème devient économique à long terme. « Leur pouvoir, en tant que classe, pouvait être déplacé. » La presse de droite se déchaîna alors contre les « salopards en casquette » qui allaient profiter des congés payés ; financiers et industriels spéculèrent et transférèrent leurs capitaux vers l’étranger. La suite appartient à l’Histoire de France. Mais présente de fait quelques similitudes avec ce qui se passe au Venezuela où, s’estimant menacé, le « monde de l’entreprise » participe activement au sabotage de l’économie.

« En 2013, quand Maduro est arrivé au pouvoir, rappelle Salas, la loi du travail, la dernière qu’a signée Chávez [le 30 avril 2012], venait d’être approuvée. Et cette loi, bien qu’elle n’altère pas la relation capital/travail, crée un nouveau rapport qui complique la domination sur les travailleurs. Elle octroie la stabilité salariale, réduit la durée du travail à quarante heures hebdomadaires, sanctionne les licenciements injustifiés, rend les vacances obligatoires, crée des avantages nouveaux, etc. Dès lors, patronat et négociants ont affiné leurs techniques pour se débarrasser de Maduro. »

« Affiner » est bien le mot, car ils n’en étaient pas à leur coup d’essai. En 2001, après la signature de 49 décrets-lois emblématiques – loi sur les hydrocarbures, loi sur la terre et le développement agraire, loi de la pêche, etc. –, puis, surtout, fin 2002, après l’échec du fugace coup d’Etat américano-militaro-médiatico-patronal d’avril, Chávez lui-même a dû affronter ce type de déstabilisation. Du 2 décembre 2002 au 9 février 2003, alors que ses hauts cadres dirigeants paralysaient la compagnie pétrolière PDVSA et que le pays sombrait, victime non d’une « grève générale » mais d’un « lock out » patronal, les aliments et autres biens de première nécessité disparurent dans les « barrios ». C’est l’époque où, dans l’Etat de Zulia, on put voir des producteurs de lait jeter dans les rivières des millions de litres de leur production pour générer la pénurie.

Particulièrement affectée et ouvertement poussée à se révolter comme elle le fit (spontanément) lors du « caracazo » en 1989 [4], la population modeste, base sociale du chavisme, conserva son sang-froid et ne tomba pas dans la provocation. Au terme d’une bataille de soixante-trois jours, le « comandante » reprit le contrôle, mais, la paralysie de l’activité économique avait coûté 20 milliards de dollars au pays et une remontée spectaculaire de la pauvreté – passée de 60 % en 1997 à 39 % fin 2001, elle atteignit 48 % en 2002 puis 55,1 % en 2003. Près de 590 000 travailleurs, essentiellement des femmes, se retrouvèrent sans travail de 2001 à 2003 ; les morts par dénutrition augmentèrent de 31 %.

La reprise du contrôle de PDVSA et l’affectation des revenus pétroliers au financement des politiques sociales permettront de renverser la situation (21,2 % de pauvreté en 2012) jusqu’à l’actuelle phase de déstabilisation.

Ainsi, donc, à en croire la vulgate en vogue, depuis que la crise financière internationale a orienté le cours du pétrole à la baisse en 2008, la rente ne suffit plus à couvrir la facture des importations. Etonnant, non ? Ayant pulvérisé les sommets à la mi-2008 (150 dollars le baril), l’or noir est certes redescendu à 38 dollars en 2015 avant d’osciller entre 21 et 24 dollars en 2016, mais il se vendait à… 7 dollars le baril en 1998, lors de l’arrivée au pouvoir de Chávez. Et personne ne se souvient avoir vu à l’époque de longues files d’attente devant les commerces – depuis les échoppes jusqu’aux supermarchés.

D’aucuns pourraient objecter que, plongés alors en masse dans la pauvreté, les Vénézuéliens consommaient beaucoup moins à l’époque qu’à l’heure actuelle (ce qui est vrai !) ; bien peu le font car ce serait évidemment un hommage rendu implicitement par le vice à la vertu. Mais en tout état de cause, avec un pétrole remonté en 2017 aux alentours de 40 dollars, la théorie de la population « au bord de la famine » à cause du « pays en faillite » résiste mal à la réflexion (pour peu, bien sûr, qu’il y ait une réflexion).

Commençons par le commencement – d’après les porte-parole officiels et officieux du patronat, le gouvernement n’octroie pas aux entreprises les dollars nécessaires à l’importation et à la production – et tentons d’analyser la situation…

Quatre-vingt-quinze pour cent des devises du pays proviennent de l’exportation du pétrole. Cette situation structurelle date de 1920, année où a été approuvée la première loi sur les hydrocarbures et où s’est établi le mécanisme à travers lequel l’Etat capte une partie, plus ou moins importante selon les périodes, de la rente pétrolière. Depuis le début de ce XXe siècle, la bourgeoisie s’est ingéniée à se réapproprier cette rente en échangeant ses bolivars contre des dollars et à l’utiliser essentiellement pour importer – ce qui ne présente aucun risque et ne requiert aucun investissement. Il en résulte que, pour en revenir à la période actuelle, les 10 % des exportations non pétrolières du Venezuela sont constitués de produits minéraux (26 %), chimiques (45 %), de plastiques et de caoutchouc (3 %), de métaux (10 %), tous produits par… des entreprises publiques. La contribution du secteur privé, en moyenne, ne dépasse pas 1 % du total des exportations [5].

Ce n’est donc pas le pétrole en soi qui constitue un problème, mais le fait que si les devises se trouvent initialement et en quasi-totalité entre les mains de l’Etat c’est parce que le secteur privé, moteur autoproclamé d’une économie « dynamique » et « efficace », se limite (dans le meilleur des cas) à fournir par l’importation le marché intérieur, en prenant une confortable marge au passage, et ne participe quasiment pas à l’accroissement de la richesse nationale. Plutôt que d’investir, il n’a pour préoccupation que de récupérer le magot et de l’utiliser à son profit.

Une fois ce cadre global établi, on cherchera l’erreur : depuis qu’en 2003 a été instauré un contrôle des changes pour éviter la fuite des capitaux, les entreprises privées ont reçu de l’Etat 338,341 milliards de dollars pour l’importation de biens et de services. En 2004, alors qu’elles ont disposé à cette fin de 15,75 milliards de dollars, on n’a constaté aucune pénurie. En 2013, alors que la somme attribuée a quasiment doublé pour atteindre 30,859 milliards de dollars, les principaux biens essentiels ont disparu [6]. Doit-on parler de magie ? Peut-être. Mais, dans ce cas, de magie noire.

Si la crise économique mondiale et la baisse des prix du pétrole ont évidemment un rôle dans la dégradation de la situation, elles n’en sont aucunement la cause principale. La conviction des néolibéraux nationaux et internationaux qu’il fallait profiter de la mort de Chávez pour « achever » la « révolution bolivarienne » a incontestablement marqué le point d’inflexion vers l’organisation du désastre. Dès lors, d’après Pascualina Curcio, professeure de sciences économiques à l’Université Simón Bolivar, s’articulent quatre phénomènes : une pénurie programmée et sélective des biens de première nécessité ; une inflation artificiellement provoquée ; un embargo commercial camouflé ; un blocus financier international. Auxquels on ajoutera, depuis avril 2017, la violence insurrectionnelle soutenue par les Etats-Unis, leurs alliés régionaux (Argentine, Brésil, Mexique) ainsi que l’Union européenne, sanctifiée par les commissaires politiques des médias. Ce que d’aucuns appellent « une guerre de quatrième génération ».

En 2004, tandis qu’étaient importés pour 2,1 milliards de dollars d’aliments, chacun pouvait se nourrir dans des conditions normales. En 2014, avec 7,7 milliards, une augmentation de 91 % – sachant que, depuis 2004, le gouvernement octroie les dollars à un taux préférentiel pour l’achat des biens essentiels –, on ne trouve plus ni beurre, ni huile, ni farine de maïs précuite, ni riz, ni lait en poudre, ni pâtes alimentaires, ni lait pasteurisé, ni viande de bœuf, ni fromages, ni mayonnaise, ni sucre, ni café sur les rayons des commerces et des grandes surfaces. En revanche, les gondoles croulent sous les boissons gazeuses, les galettes, les biscuits, les friandises, les gourmandises et autres sucreries, les conserves exotiques, les surgelés sophistiqués. De quoi s’interroger sur la curieuse « crise humanitaire » dont le monde entier a entendu parler.

Le 20 mai 2016, Agustín Otxotorena, un entrepreneur basque pas spécialement « chaviste » résidant à Caracas, fatigué de répondre à ses amis et proches qui, depuis l’Espagne, s’alarmaient pour sa santé dans un pays affecté par une famine similaire à celles qui frappent la Somalie ou l’Ethiopie, en fut réduit à publier sur sa page Facebook une série de photographies particulièrement édifiantes prises dans les établissements commerciaux des secteurs des classes moyenne et supérieure de l’est et du sud-est de Caracas (les fiefs de l’opposition). « Si tu as de l’argent, persiflait-il, il y a du whisky 18 ans d’âge, du rhum vénézuélien exquis, du champagne français, de la vodka russe ou suédoise, des bonbons belges, des viandes savoureuses, des langoustes, des vêtements de marque, des restaurants exclusifs, des discothèques spectaculaires, des plages avec des yachts, des clubs de golf et hippiques, des terrains de tennis et de football, et tout un pays à l’intérieur d’un autre pays, où il n’y a pas de pauvres, où les femmes et les enfants sont blonds, vont dans des collèges exclusifs, des universités exclusives, et se divertissent dans l’Ile de la Tortue ou dans l’archipel de Los Roques, là où les uniques Noirs ou pauvres sont les serveurs, le personnel des services ou de la sécurité », avant de conclure l’une de ses dernières livraisons d’un rageur (et en majuscules) : « JE SUIS FATIGUÉ DES MENSONGES ! [7] »

D’où la question que tout un chacun (à condition de ne pas être journaliste) se pose forcément : pourquoi y a-t-il pénurie de certains produits et pas d’autres, pourquoi des aliments sont-ils si difficiles à obtenir et d’autres non ? Pourquoi les fruits et les légumes, par exemple, n’ont-ils pas disparu ?… réponse dans la Partie 2 de cette enquête.

Maurice Lemoine

Notes

[1] « Panorama de la Seguridad Alimentaria y Nutricional en América Latina y el Caribe 2012 », FAO, Rome, 2012.

[2] Alfredo Meza, « El desabastecimiento acorrala a Maduro », El País, Madrid, 16 mai 2013.

[3] Essai initialement publié en 1943 dans le Political Quarterly, fondé à Londres en 1930 par Leonard Woolf (époux de Virginia Woolf).

[4] Révolte populaire brutalement réprimée par le gouvernement du social-démocrate Carlos Andrés Pérez – 3 000 morts – en février 1989, à la suite d’un ajustement structurel imposé par le Fonds monétaire international (FMI).

[5] Pascualina Curcio, « Mitos sobre la economia venezolana », 15 y ultimo, Caracas, 17 juin 2017.

[6] Pascualina Curcio, La Mano visible del Mercado. Guerra económica en Venezuela, Editorial Nosotros Mismos, Caracas 2016. De nombreux chiffres mentionnés dans cet article proviennent de cette étude. Voir également sur le Web : « Venezuela : tout comprendre sur l’inflation et les pénuries », Venezuela Infos, 29 mai 2017.

[7] Voir : https://www.youtube.com/watch?v=p447jwE7lac

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Nouveaux sondages surprises au Venezuela (juillet 2017)

Selon l’institut d’enquête privé vénézuélien Hinterlaces, 56 % des vénézuéliens ne sont pas du tout ou peu disposés à participer aux manifestations ou rassemblements de l’opposition. 71 % pensent la même chose pour les blocages de rue, d’autoroutes et d’avenue, la nouvelle forme de protestation mise en place par l’opposition appelée « guarimba » (barricade infranchissable sous peine de tirs).

Cette enquête montre également que les formes les plus violentes de protestations des derniers jours sont celles qui génèrent le plus de rejet de la part de la population, étant donné que 85 % affirme ne pas vouloir participer à des « guarimbas » ni à des affrontements avec des agents de l’ordre public au Venezuela.

Alors que les appels à manifester de la MUD (coordination des partis de droite) ne sont pas non plus suivis par la majorité des vénézuéliens, une éventuelle grève nationale ne serait soutenue que par 37 % de la population et un processus de désobéissance active par 27 % des vénézuéliens.

Ces chiffres mettent à bas le mythe selon lequel la majorité des vénézuéliens soutient les protestations. Tant les violences que le plébiscite interne pour justifier l’existence d’un gouvernement parallèle ou une intervention extérieure, ont pour foyers les quartiers riches et les zones frontalières avec la Colombie, pénétrées par le paramilitarisme. Même le président de la firme Datanalisis, Luis Vicente León, de tendance antichaviste confirmée, confirme que la participation à ces violences n’a été que de 2 et 3 % des vénézuéliens.

La majorité veut un dialogue et attendre les élections présidentielles.

Selon l’enquête de Hinterlaces, 84 % des vénézuéliens sont pour un dialogue entre l’opposition et le Gouvernement pour résoudre le conflit politique actuel, contrairement à ce qu’on croit à l’extérieur sur l’impossibilité d’arriver à quelque accord à cause de la polarisation politique existante dans le pays.

Ce chiffre, de plus, coïncide avec une autre enquête d’Hinterlaces de cette semaine, qui fait ressortir que 59 % des personnes interrogées disent préférer pour qu’on attende les élections présidentielles de l’an prochain (2018). Ceci en opposition avec la thèse soutenue au niveau international sur une volonté de la majorité des vénézuéliens que le président Maduro finisse son mandat plus tôt. Dans ce sens, Hinterlaces explique que 58 % des vénézuéliens préfèrent que le président Maduro prenne les mesures nécessaires pour résoudre en partie les problèmes économiques du pays. Alors que 36 % se montre favorable à ce qu’ un gouvernement d’opposition assume pour faire la même chose.

Désapprovisionnement

75 % des vénézuéliens consultés dans la zone métropolitaine de Caracas affirment que le problème du désapprovisionnement d’aliments est en train d' »empirer », alors que 21 % considère qu’il est en train de se résoudre et 4% ne sait pas ou ne répond pas (NS/NC); révèle le plus récent Monitor País d’Hinterlaces.

CLAPS

Le sondage fait apparaître que 57 % des personnes consultées « sont d’accord » avec les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) comme système d’approvisionnement en nourriture, alors que 42 % ne sont pas « d’accord » et 1 % ne sait pas/ne répond pas.

69 % des personnes interrogées assurent qu’elles « ont bénéficié » du système d’approvisionnement en aliments à travers les CLAP, alors que 30 % signalent qu’ils « n’en ont pas bénéficié ».

Un total de 49 % des familles habitantes de la zone métropolitaine de Caracas a bénéficié des CLAP au cours du mois précédent, alors que 51 % en ont bénéficié il y a plus de deux mois.

Dans une enquête réalisée le 16 juillet, Hinterlaces révèle que la majorité des vénézuéliens est d’accord avec le développement d’un modèle économique productif socialiste de caractère mixte, qui englobe des entreprises de l’État, privées et de propriété sociale.

L’enquête, menée dans 1500 foyers du pays, indique que 75 % des personnes interrogées est d’accord avec le développement d’un modèle économique socialiste, alors que 24% est en désaccord.

De même, dans un sondage réalisé entre le 15 et le 28 juin, 63 % des sondés a manifesté son accord avec l‘amélioration du modèle économique socialiste, alors que 32 % considère qu’il doit changer pour un modèle productif capitaliste.

Pour ce qui est de la conduite de l’économie, 61 % s’est montrée d’accord avec le fait que ce soit l’État qui la fasse et 34 % en désaccord, de même, 78 % croit que l’État doit établir des règles économiques claires par lesquelles soient régies l’ entreprise privée alors que 12 % n’est pas d’accord.

Le rejet de la privatisation des services et des entreprises clés de la République est un autre des aspects ressortant de cette étude qui montre que 67 % ne veut pas que l’entreprise privée assume le service de l’électricité; 69 % n’est pas d’accord avec la privatisation de l’entreprise d’État de communication Cantv, et 74 % ne veut pas la privatisation de Pétroleos de Venezuela (Pdvsa). Ces privatisations sont pourtant au cœur du programme de l’opposition qui lutte actuellement pour reprendre le pouvoir sans passer par les urnes.

Hinterlaces a aussi enquêté sur l’opinion des vénézuéliens quant à la capacité qu’aurait un gouvernement de droite de résoudre les problèmes économiques du pays: 63 % des sondés ont déclaré ne pas avoir confiance alors que 34 % a manifesté que oui.

Sur l’Assemblée Constituante

54 % des vénézuéliens est « d’accord » avec ceux qui disent qu’il faut « améliorer l’actuelle Constitution pour garantir que les conquêtes sociales ne soient pas perdues », tandis que 44 % ne sont « pas d’accord », révèle également le Monitor País d’Hinterlaces.

L’étude élaborée entre le 15 et le 28 juin a inclus des personnes natives, de sexe masculin et féminin, des majeurs de 18 ans, de catégories socio-économiques A-B, C, D et E.

L’enquête montre que 56 % des personnes interrogées ne sont « pas d’accord » avec ceux qui disent que « le président Maduro veut rédiger une nouvelle constitution pour pouvoir garder le pouvoir », tandis que 42 % est « d’accord » avec cette affirmation.

Avec un indice de confiance de 95 % et une erreur admissible maximale de +/- 2,5 % pour les chiffres obtenus, l’enquête a soutenu que 60 % était « en désaccord » avec ceux qui disent que l' »Assemblée Nationale Constituante rédigera une nouvelle Constitution pour établir au Venezuela un Gouvernement communiste comme celui de Cuba », alors que 37 % a déclaré « être d’accord » avec cette affirmation.

Notons la différence entre ces chiffres et l’image que les médias donnent du Venezuela.

Source : Hinterlaces, http://hinterlaces.com/

Traduction : Cathie Duval

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Huit mythes sur l’économie vénézuélienne

Par: Pasqualina Curcio

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L’économiste et universitaire Pasqualina Curcio (Venezuela)

On nous a ressassé tant de fables sur l’économie vénézuélienne, qu’elles font aujourd’hui partie de la culture de masse. A l’heure où se noue un large dialogue social dans le cadre de l’Assemblée Constituante, il peut être important de visibiliser les lignes qui séparent le réel du fantastique dans ces histoires qu’on nous serine depuis l’enfance.

1. « Le Venezuela est un pays monoproducteur ». Tant chez nous qu’à l’étranger on a l’habitude de dire qu’ au Venezuela on ne produit que du pétrole. Les chiffres publiés par la Banque Centrale du Venezuela indiquent le contraire. En moyenne, du total de la production nationale [1], 84% provient de l’activité non pétrolière. La production pétrolière n’occupe que les 16% restants.

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Dans le cadre de la production non pétrolière, c’est la manufacture qui occupe la première place (21%), suivie par les services offerts par le gouvernement général (15,6 %, à savoir santé, éducation, ordre public, sécurité et défense, protection sociale); viennent ensuite les services immobiliers avec 13,2%; le commerce et les services de réparation (12,6 %); la construction (8 %); les services communautaires (7%); l’agriculture, l’élevage et la pêche (6,4 %); les communications (5,9 %); enfin, le transport et le stockage avec 4,6 %.

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Si donc nous ne sommes pas ce pays mono-producteur qu’on nous a toujours présenté, l’économie vénézuélienne se caractérise en revanche par sa condition mono-exportatrice. Près de 90% des exportations concernent en effet le pétrole et sont réalisées par le secteur public (l’entreprise d’État Petróleos de Venezuela, PDVSA).

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Le problème ne réside pas dans notre condition de pays mono-exportateur de pétrole, ni dans le fait que ce soit le secteur public qui s’en charge, mais dans la faible performance du secteur privé. Alors qu’on le présente toujours comme un secteur très efficace, celui-ci n’a exporté historiquement et en moyenne que moins de 10 % de ce total.

Quant aux 10% d’exportations non-pétrolières, ils sont formés par la vente de minéraux (26 %); les industries chimiques (45 %); le plastique et le caoutchouc (3 %), les métaux (10 %), tous produits par le secteur public [2]. L’exportation du secteur privé ne dépasse pas en moyenne 1% de ce total.

2. « Nous ne produisons pas ce que nous mangeons ». Une autre fable veut que tous les aliments que consomment les vénézuéliens soient importés. Rien de plus éloigné de la réalité. Du total des aliments disponibles, 88% en moyenne sont produits par nos paysans, éleveurs et pêcheurs en terres et en mers vénézuéliennes, les 12% restants furent et sont encore importés. [3]

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Le Venezuela produit 99% des tubercules consommés, 92% des sucres, 97% des légumes, 92% des viandes, 99% des œufs, 98% des fruits et du lait, 90% des stimulants (café et thé). 63% des céréales. L’importation principale est le blé (100 %) et l’orge malté (100%), utilisés pour la production du pain et de la bière, ces deux derniers ne pouvant être produits sur place à cause du type de climat. 91% des légumineuses (haricots noirs, rouges, lentilles) que consomment les vénézuéliens sont importés alors qu’ils pourraient parfaitement être produits sur notre territoire. Nous importons aussi 53% des graisses, et spécifiquement le soja.

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Sans doute certaines de ces fables ont-elles servi d’excuses au grands capitaux, en particulier ceux qui concentrent la production agroindustrielle, pour exiger de l’État de plus en plus de dollars au taux préférentiel avec l’argument que sans l’accès à ces devises, ils ne pourraient pas importer ces produits et la population subirait par conséquent la famine. Ils ont aussi servi à justifier l’endettement privé, et sa reconnaissance puis son remboursement par l’État…

50% de la production totale d’aliments traités par l’agro-industrie sont concentrés dans 10% du total d’entreprises privées [4]. En d’autres termes nous sommes face à une production alimentaire monopolistique.

Bien qu’on ne le mentionne pas, c’est bien là une des principales faiblesses du modèle économique de production au Venezuela, non seulement par les effets pervers que produisent par nature les monopoles quant à la fixation des prix et des quantités, mais surtout par la dépendance d’une poignée d’entreprises qui produisent, importent et distribuent un bien aussi stratégique que l’alimentation de la population. Situation qui renforce le pouvoir de coercition que peuvent exercer ces entreprises, soit par intérêts économiques soit par intentionnalité politique, comme on l’observe ces dernières années au Venezuela.

Le principal enseignement à tirer de cette histoire est la différence entre sécurité et souveraineté alimentaire.

3. « Le secteur public est improductif ». On raconte aussi que le secteur public ne produit rien. En discriminant le total de la production par secteurs institutionnels, c’est-à-dire entre secteurs public et privé, nous nous rendons compte qu’en moyenne 34 % du Produit Interne Brut sont générés par le secteur public et 66% par le secteur privé.

Dans les activités du secteur public au Venezuela entrent principalement le pétrole, les services offerts par le gouvernement (santé, éducation, transport, défense, ordre public, sécurité, protection sociale), l’électricité, l’eau, l’activité minière.

Ces quatre dernières années, malgré la chute des prix du pétrole, facteur déterminant des niveaux de production au Venezuela et malgré les divers aspects de la guerre économique mise en place par le secteur privé – avec blocage de lignes de crédit international et inflation induite à travers la manipulation de la valeur de la monnaie dans le marché illégal, la production dans le secteur public a connu une augmentation.

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La production du secteur public a augmenté de manière soutenue depuis 2003, y compris en 2009, année qui a connu une chute de 34 % du prix du pétrole. Sans compter l’activité pétrolière, la prestation de services de la part du gouvernement occupe la deuxième place de la production après l’activité manufacturière.

4. « Le secteur public, contrairement au secteur privé, est inefficace ». On dit que l’État est inefficace, c’est-a-dire que dans le secteur public les travailleurs perçoivent un salaire mais ne font rien ou, au mieux, font peu. En revanche, les entreprises privées sont toujours réputées « plus efficaces ». Or, par définition, est réputé « efficace » celui qui produit plus avec moins de ressources. [5]

Cette fable a servi de socle à l’argumentaire selon lequel l’État ne doit pas intervenir dans l’économie.

Au Venezuela, en moyenne, la productivité du travail dans le secteur public, y compris dans pétrolier [6], a été 2,5 fois plus élevée que celle du secteur privé [7]. Depuis 1997 et jusque 2015, chaque travailleur public a produit 8,07 millions de bolivars annuels [8] alors que chaque travailleur du secteur privé en a produit 3,25 millions.

Même en excluant de ces calculs l’activité pétrolière, la productivité du travail du secteur public reste non seulement 1,3 fois plus forte que celle du secteur privé, mais a connu en outre depuis 2006 une augmentation de 44%, passant de 3,5 millions de bolivars annuels par travailleur à 5,1 millions [9]. En revanche et sur la même période, la productivité du travail du secteur privé a chuté de 14%.

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Ces résultats nous permettent de célébrer certains personnages de notre histoire contemporaine : les travailleurs du secteur public. Ouvriers des entreprises publiques, médecins, infirmières, ambulanciers, bio-analystes, institutrices, enseignants et travailleurs universitaires en général; ingénieurs et techniciens de maintenance et de nettoyage; ceux qui se chargent de nettoyer les rues et de ramasser les ordures; communicateurs; conducteurs du métro, des autobus; membres de la police; membres des Forces Armées Nationales Bolivariennes; pompiers; ceux qui travaillent dans le service diplomatique; les travailleurs de l’administration publique; ceux qui administrent la justice; les cuisiniers qui préparent les repas pour les écoliers; les musiciens des orchestres symphoniques; les entraîneurs sportifs; les gardiens de parcs et d’espaces boisés; ceux qui travaillent dans les ports et dans les aéroports, ceux qui administrent les processus électoraux, et même les députés, en fin tous ceux qui se lèvent tôt pour faire vivre le secteur public.

5. « Seules les entreprises privées produisent ». Cette fable classique voudrait que tout mode de production qui n’est pas privé a une moindre capacité de produire, non seulement par comparaison avec l’État mais aussi avec les services communautaires, les coopératives, les coopératives et les communes.

En fait, de 1999 – première année de la révolution bolivarienne – à 2015, le produit intérieur brut total a augmenté de 43%. Or, après les activités financières et de communications, celle qui a montré la plus forte augmentation durant la même période est celle des services communautaire et sociaux. En quatrième lieu vient la production de services du gouvernement général. Les activités agricoles, d’élevage, de manufacture, commerciales et de transport, qui sont principalement aux mains du secteur privé, enregistrent également des augmentations depuis 1999 mais de moindre grandeur.

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Il ressort que ce ne sont pas les seuls modes de production privés qui apportent une valeur ajoutée à l’économie. La propriété d’État, comme nous l’avons déjà dit, non seulement occupe la deuxième place sur l’échelle de la production, et non seulement a crû ces dernières années – malgré la chute du prix du pétrole : elle a même connu une haute productivité du travail. La production de la propriété sociale a été une des activités économiques qui a enregistré la plus forte augmentation ces dernières années et a donc contribué dans une mesure majeure au produit intérieur brut.

La reconnaissance constitutionnelle d’autres modes de production en parallèle au mode déjà établi de la production privée, constituerait une avancée importante dans la démocratisation de la production et dans la diminution de la dépendance d’un petit nombre de grandes entreprises qui dans de nombreux secteurs monopolisent la production, l’importation et la distribution des biens et des services.

6. « La production privée a chuté depuis 1999 (première année de la révolution bolivarienne) ». C’est la rumeur publique, amplifiée par certains médias : depuis 1999 l’entreprise privée a été démantelée, et les politiques économiques issues du modèle d’égalité et de justice sociale ont créé une méfiance et découragé les investisseurs. On affirme de même que les contrôles des prix, le contrôle du marché des changes et la supposée manque de devises ont empêché les entreprises de produire.

Fiction, là encore : la production dans le secteur privé a augmenté en moyenne de 35% depuis 1999. Toutes les activités économiques aux mains du secteur privé ont enregistré des augmentations. Par exemple, l’activité des institutions financières et d’assurances, principalement privée, a explosé (375 %) durant la même période; le commerce a augmenté de 64 %; le transport et le stockage de 46 %; les communications de 332 %; l’agriculture, l’élevage et la pêche de 27 %; la manufacture, de 12 %; les services immobiliers de 50 %.

Plus : non seulement le produit intérieur brut du secteur privé a augmenté, mais le taux de rentabilité du capital a connu une croissance soutenue depuis 2003, pour se situer en 2008 [10] aux niveaux historiques les plus élevés depuis 1970, soit 22%.

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Sans doute ceux qui répètent cette fable veulent justifier le retour au modèle néolibéral qui cesserait de contrôler les prix des biens essentiels produits par les grands monopoles, gèlerait les salaires, privatiserait les services publics, et permettrait à quelques propriétaires de grands capitaux, parmi lesquels le système bancaire et financier, de s’approprier les devises obtenues grâce à l’exportation du pétrole.

7. « On ne produit pas parce que le gouvernement a exproprié toutes les entreprises privées ». Le mythe selon lequel le gouvernement a exproprié presque toutes les entreprises privées s’ajoute à la liste en vogue depuis quelques années.

Des 28.222 unités économiques correspondant à l’activité industrielle, seules 363, soit 1,2 %, sont aux mains du secteur public. Les 98,71 % restantes appartient au secteur privé. Quant aux unités économiques liées aux activités commerciales, le secteur public n’en réunit que 294 sur un total de 243.444, c’est-à-dire seulement 0,12 %. Les 99,87 % restants des unités correspondant à cette activité appartiennent au secteur privé. De la même manière, l’activité des services n’appartient que pour 0,88 % au secteur public (943 sur un total de 111.333 unités). Le reste appartient au secteur privé. [11]

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8. « Nous ne vivons que de la rente pétrolière ». Cette fable est la plus élaborée et la plus diffusée de toutes. Elle véhicule un message idéologique particulièrement puissant : « les vénézuéliens sont paresseux, ils ne travaillent pas », dont la fonction est d’occulter le principal problème de l’actuel modèle économique vénézuélien: l’usage, la distribution, et l’appropriation de la richesse, dont la rente pétrolière. Il importe de comprendre en effet qui, entre propriétaires du capital et propriétaires de la force de travail, « ne travaille pas », c’est-à-dire qui s’est approprié historiquement et en majeure proportion la rente pétrolière et de manière générale la valeur ajoutée de l’économie.

Nous reviendrons dans le prochain article sur cet aspect central, qui révèle ce qui doit être changé et dépassé dans ce qu’on appelle le modèle rentier pétrolier.

Notes et références :

[1] Le Produit Intérieur Brut (PIB) mesure tous les biens et services produits dans une économie sur une période donnée, en général sur une année.

[2] Institut National de Statistique (INE). Système de Consultation du Commerce Extérieur. Chiffres disponibles depuis 1950. Nous avons eu accès à l’information recueillie depuis 1980.

[3]  Données du Bilan de l’Équilibre Alimentaire, instrument mis en place depuis 1950 par l’Institut National de Nutrition (INN) pour mesurer al disponibilité d’aliments (production, importation et exportation).

[4]  Chiffre de 2011, repris de l’Enquête des Grandes Entreprises Industrielles de décembre 2013, publiée par l’Institut National de la Statistique (INE).

[5]  La productivité du travail est calculée en divisant le total de la production par le nombre de travailleurs.

[6]  Chiffre obtenu en divisant le Produit Intérieur Brut (PIB) du secteur public par le nombre de travailleurs de ce secteur.

[7]  Calcul effectué de 1997 à 2015.

[8]  Pour l’année de base 1997.

[9]  Bolivars indexés à la valeur de 1997.

[10]  Nous disposons de ces données jusqu’à 2008, année à laquelle s’arrête le travail de Baptista Asdrúbal : Bases Quantitatives de l’Économie Venezuelienne.

[11]  Institut National de Statistique. IVème Recensement économique 2007-2008. http://www.ine.gov.ve/documentos/Economia/IVCensoEconomico/pdf/InformeIVCE.pdf

Source : http://www.15yultimo.com/2017/06/17/mitos-sobre-la-economia-venezolana-i-version-ilustrada

Traduction : Thierry Deronne

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« Des travailleurs unis qui produisent sans patron, ça n’existe pas ?». Voyage au coeur des « Ateliers de Grès »

Foto Milangela Galea

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Photos:  Milangela Galea

Le patron s’est installé dans son bureau… en Espagne – peut-être était-ce son domicile ?, a activé Skype et a ordonné d’appeler tous les travailleurs de l’usine de Barquisimeto (Venezuela) autour de l’ordinateur du gérant local : « Je n’ai plus de quoi investir, l’entreprise est liquidée, lundi vous pouvez passer chercher votre chèque » a-t-il dit. Message concis, depuis un pays lointain, dont se souviennent bien les employés des « Ateliers du Grès ». Maintenant il n’y avait plus de doute : l’usine fermait, les licenciait tous, le vendredi 31 août 2012.

Le premier réflexe fut d’empêcher l’avocat d’emporter les machines de l’usine. Le second, de cadenasser la porte d’entrée. Le troisième, de commencer à s’organiser devant les bruits qui circulaient : l’usine sera vendue, démolie sous peu. Les travailleurs formèrent trois groupes de surveillance pour garder les installations 24 heures sur 24, du dimanche au dimanche.

Commencèrent les chantages, les tentatives d’usure et les menaces de la part du patron, de l’avocat, de l’acheteur du terrain et en même temps la pression économique sur des travailleurs privés de salaire, l’apprentissage d’une lutte sur le long terme. Tout ce qui était prévisible dans un bras de fer où la propriété d’une usine est en jeu.

Sur les 150 ouvriers céramistes, 25 sont restés, puis 19… L’argent manquait, impossible d’apporter une réponse aux besoins urgents des familles. Ceux qui maintinrent l’occupation mirent sur pied des stratégies de survie : un étal à la porte de l’usine pour y vendre du café, des bonbons, tout ce qu’on pouvait, et la recherche d’appuis solidaires rapidement apparus : celui de la Fédération Bolivarienne Socialiste de Travailleurs Urbains, Ruraux et de la Pêche- qui monta l’ « opération kilo » afin d’obtenir des aliments – et celui des camarades de l’usine Altusa, qui avaient affronté le même patron dans un conflit similaire.

Les céramistes résistèrent 19 mois, en maintenant chaque machine en état de marche, en construisant un réseau d’appui familial, ouvrier, une conscience, une capacité d’affronter des nuits de solitude. Devant eux, l’usine n’était que silence. Immobilisée, la pièce maîtresse avait fonctionné durant des décennies sans jamais s’éteindre – un four de 120 mètres de long, 2m80 de haut, 60 de large, à une température de 890 degrés, et une capacité de traiter 45 wagons. Sur le modèle de ceux « créés par les allemands durant la deuxième guerre mondiale pour brûler les corps des homosexuels et des juifs » expliquent les travailleurs.

19 mois. Jusqu’au jour où, devant l’absence de réponse de la part de patron et suite aux démarches auprès de l’Etat, ils décidèrent de remettre l’usine en marche, de réactiver le four avec l’aide des travailleurs d’Altusa qui avaient appris comment rallumer les machines de leur usine sans leur patron. « Ils l’ont chauffé pendant deux mois, on leur disait que s’ils l’allumaient, Barquisimeto allait exploser » raconte José Novoa, Président de la fédération.

Mais après les essais et les erreurs – comme la difficulté de stabiliser la température à son juste niveau-, le four recommença à fonctionner, le pré-four et les différents engrenages pour fabriquer les dalles de grès, celles qu’avait toujours produit cette usine.

Avec le premier pas vint le premier problème : le manque de produits chimiques nécessaires à la fabrication des dalles. La solution : produire des poutrelles et des briques alvéolées avec des matières premières faciles à se procurer – argile, eau et mélasse. A force d’invention, on changea les moules, les instruments de découpe et construisit de nouvelles lignes de transport. Et tandis que la production commençait, la situation se régularisait juridiquement : on enregistra la fabrique auprès du Ministère des Communes en tant qu’Entreprise Sociale Directe – c’est-à-dire sans participation de l’Etat : « Ateliers de Grès ». Le bras de fer sur la propriété s’est achevé en faveur des travailleurs.

La production actuelle, après une année et demie de fonctionnement, est de 10.000 briques alvéolées par jour. Lorsque le processus d’automatisation sera finalisé, avec le soutien de la Mission Savoir et Travail, il y aura 30 à 35.000 unités par jour. « Aucun d’entre nous n’est un professionnel, la plupart de ceux qui dirigent l’entreprise n’ont pas le baccalauréat », explique Pedro, l’un des dix-neuf. Il était « homme à tout faire » comme il s’appelle lui-même : il réparait les sous-sols du four, il faisait des travaux de maçonnerie, des réparations mécaniques, il baignait les chiens.

Pour mettre en fonctionnement ces six hectares sur lesquels s’étend l’usine ils ont dû s’organiser davantage en mettant sur pied quatre unités : administration, gestion productive, formation et contrôle. Pedro, par exemple, est membre de la troisième. « Les unités ont été choisies en assemblée, petit à petit nous avons découvert quelle tâche pouvait exécuter chacun d’entre nous » raconte-t-il. Dans les installations on voit une partie de son travail : des fresques murales, des slogans, des consignes, l’esthétique révolutionnaire de l’usine.

« On dit que nous ne savons ni gérer ni produire, mais dans les faits nous avons démontré le contraire. C’est dur mais nous avons appris, tout est dirigé par les travailleurs, l’entreprise est à nous, nous devons en prendre soin. », dit Jorgina Catalina, de l’unité administrative. « Les Ateliers de Grès » comptent aujourd’hui 85 travailleurs, en majorité des jeunes, de moins de 25 ans. L’objectif est d’arriver à 150, lorsque l’usine produira 35 000 briques alvéolées dont ils savent qu’elles seront achetés par la Grande Mission Logement Venezuela.

« La situation n’est pas ce que dit la droite. Une usine sans patron et avec des travailleurs unis, oui, ça produit » explique Pedro. À présent les bénéfices sont répartis de façon équitable entre ceux qui produisent les briques alvéolées, pas comme avant, où « sur les huit heures de travail, deux allaient à celui qui produisait et 8 au patron ».

Les travailleurs des Ateliers ont conscience de représenter une expérience d’avant-garde, non seulement parce qu’il s’agit de l’Entreprise de Production Sociale Directe de plus grande taille mais parce qu’ils sont l’une des rares usines récupérées à être administrées intégralement par des travailleurs. Ils ont noué une alliance étroite avec les deux autres expériences qu’ils connaissent et toutes deux à Barquisimeto : Beneagro –anciennement Poulets Souto- récupérée et mise en production par les travailleurs, et Travailleurs Unis –ex Brahma- (1) où on a résisté à la tentative de licenciement en occupant l’entreprise et où on n’attend que l’expropriation pour la mettre en marche.

« On compte sur les doigts d’une main les entreprises occupées et totalement administrées par les travailleurs » souligne José Novoa qui donne les chiffres actuels : il y a au Venezuela 1800 entreprises récupérées, nationalisées, occupées et alliées, c’est-à-dire là où il existe une forte présence syndicale et un contrôle de la base.

Les « Ateliers du Grès » est l’une de celles que l’on compte sur les doigts d’une main ; elle est parvenue à résister, à se mettre en marche, à produire, à vendre et à croître. Sans baccalauréats, ni propriétaires étrangers, ni experts venant de l’extérieur pour « conseiller » la direction. Ils ont leurs défis, tel que celui d’équilibrer les dynamiques entre les 19 travailleurs et ceux qui s’incorporeront- le groupe qui a résisté n’a pas perçu de salaire pendant deux ans, comment prendre en compte cela sans générer de disparités ?, celui de réaliser une gestion collective, efficace, transparente,  celui de montrer, tant pour eux-mêmes que pour la batailles d’idées en cours au Venezuela, que « oui, la production socialiste ça existe ».

Texte : Marco Teruggi

Photos : Milángela Galea

Traduction : Sylvie Carrasco

Source : http://laculturanuestra.com/no-existe-la-produccion-socialista-viaje-al-interior-de-alfareros-del-gres/

Note : (1) Sur cette expérience, on peut lire “(Photos :) occuper, résister, produire”, http://wp.me/p2ahp2-1UN

Foto Milangela GaleaFoto Milangela GaleaFoto Milangela GaleaFoto Milangela GaleaFoto Milangela GaleaFoto Milangela GaleaFoto Milangela GaleaFoto Milangela GaleaURL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-22W

Plus de dollars pour Fedecamaras. La question des expropriations à l’ordre du jour.

Nicolas Maduro inspectant les chantiers de rénovation urbaine intégrale "Barrio nuevo, barrio tricolor"  dans le quartier populaire 23 de Enero, á Caracas, le 25 avril 2015. L'État a investi 6.102 millions de dollars pour relancer ce programme dans l'ensemble du pays.

Nicolas Maduro inspectant les chantiers de rénovation urbaine intégrale « Barrio nuevo, barrio tricolor » dans le quartier populaire 23 de Enero, à Caracas, le 25 avril 2015. L’État a investi 6.102 millions de dollars pour relancer ce programme dans l’ensemble du pays.

Le même Nicolas Maduro qui, il y a deux ans, en début de mandat, invitait les chefs d’entreprises au palais présidentiel pour tenter de nouer le plus large dialogue, arrive aujourd’hui à l’étape qu’il savait possible : l’obligation de mettre au pied du mur les acteurs de la guerre économique, du système de sabotages et d’accaparements comme éléments d’une guerre d’usure visant à mécontenter la population. Contrer les plans de ce secteur privé impliqué dans une stratégie de coup d’État, a requis pas mal de sagesse politique, de patience stratégique mais aussi un minutage précis des moments de l’intervention.

Maduro a bien compris qu’il s’agit d’une guerre menée sous diverses formes et depuis des années et que même si on se trouve à un tournant, les temps ne sont pas au radicalisme du style « en avant toute ». Ce n’est pas le moment du volontarisme utopique cher aux représentants d’une gauche protégée qui parle beaucoup et agit peu. Bref, pas l’heure de dogmatismes ou de mesures improvisées qui laissent entendre que « tout sera résolu par la suite ». A équidistance de l’idéalisme et du pragmatisme. C’est la posture que Maduro adopte.

L’appareil mafieux qui a dévié la rente pétrolière, la dépendance d’élites politique et économique vis-à-vis de l’empire (1), l’existence d’une bourgeoisie regroupée au sein de grands monopoles privés qui contrôlent 80 % des importations, de la production et de la distribution au Venezuela, la collection de grandes familles qui ont la haute main sur les relations économiques du pays, sont par essence l’ennemi le plus redoutable auquel le peuple vénézuelien a été confronté, bien avant la révolution bolivarienne. Espérer venir à bout de cette lutte historique d’un coup de plume, par un simple décret, est tout aussi irréaliste que tenter d’établir un modus vivendi basé sur une tolérance excessive vis-à-vis de ceux qui impunément, s’adonnent à cette guerre économique.

A ce jour, face à l’ampleur de la brèche, la tactique doit s’articuler avec la stratégie d’assainir l’économie sur la base de nouvelles formes de relations économiques, qui visent à consolider une société plus juste. Il faut également veiller à la réorientation des modes d’obtention, puis d’ d’affectation, des dividendes de la rente pétrolière (quintessence historique du capitalisme « rentier » vénézuélien), tout en supplantant les rapports de propriété qui permettent à la bourgeoisie de contrôler les points névralgiques de ce dispositif. C’est là que se joue la combinaison « approche tactique »/« perspective stratégique ».

Les médias de l’économie privée, majoritaires, imputent au gouvernement les dégâts de la guerre économique dont elle est responsable.

Si la prémisse d’un système d’économie mixte doit naître, ce ne sera sûrement pas avec le concours d’une part importante de cette élite improductive, qui a toujours su comment piller l’État pour s’installer à Paris, Miami ou New York, élite corrompue, incontrôlable, qui flirte en permanence avec le coup d’État (2). Si le tournant économique vénézuélien compte sur des entreprises privées efficaces, productives, responsables, ce seront celles qui peuvent s’inscrire dans une politique de développement national, étrangères à la situation oligopolistique du moment. Et pas les mafieux de Fedecamaras et Consecomercio (Fédérations patronales et des chambres de commerce qui organisèrent le coup d’État manqué contre le président Chavez en avril 2002). Dans ces conditions, bien plus qu’une pierre d’achoppement, la guerre économique comme expression paroxystique de la crise se transforme en un facteur d’opportunités.

Maduro à la croisée des chemins.Maduro

A l’instar de Chavez, et de par sa propre formation, Maduro se place à la croisée des chemins, entre négociation, concertation et tournant décisif. Oui: Nicolas Maduro a pratiqué la politique de la main tendue en direction des représentants les plus emblématiques de la bourgeoisie vénézuelienne. Il devait le faire, tout en sachant que cela lui vaudrait moqueries et sous-estimation. De retour au Venezuela après la victoire obtenue au Sommet des Amériques à Panama (1) le président bolivarien a déclaré que la bourgeoisie confondait sa patience avec le cœur de sa politique, et a appelé ses ministres, les syndicats, et l’ensemble des organisations populaires à travailler davantage pour  s’attaquer à la « racine du mal ». A radicaliser les actions touchant au domaine économique, et à ne « plus croire en la bourgeoisie ».

Sur le plan politique, la situation est celle-ci : on se trouve formellement en présence d’une déclaration de guerre économique. La contre-attaque est dans le camp du gouvernement national. Ceux qui souhaitaient la guerre et espéraient l’absence de réponse ont eu tort.

Ce tournant du conflit permet de mesurer la capacité du gouvernement à diriger. La question que l’on peut se poser est la suivante : ceux qui sont aux responsabilités se donneront-ils les moyens d’aboutir à des décisions concrètes, conformes à ces déclarations ? Dans le cas contraire, le ton tranchant du discours de Maduro (dont le caractère politique est insuffisamment pris en compte par la bourgeoisie) sera placé sur le compte de la démagogie. Le leader d’extrême-droite Leopoldo Lopez Mendoza, est particulièrement bien placé pour répondre à cela, qui avait traité Maduro de « lâche » en le mettant au défi de le faire emprisonner. Cet impénitent guarimbero (organisateur de violences meurtrières, NdT), cousin du grand patron Lorenzo Mendoza, est probablement le premier oligarque à être arrêté dans l’histoire politique récente du pays. Persuadé que sa notoriété politique et médiatique le protègerait, Leopoldo López Mendoza croyait à l’ impunité. Les autorités ont statué sur son cas. Aucun nom fût-il celui d’un multimillionnaire organisateur d’une version tropicale d’ »Aube Dorée » ne se situe au-dessus des lois. Maduro a franchi le Rubicon. Et il ira jusqu’au bout, pour défendre l’État de droit contre les tenants du coup d’État.

A ce jour, certains ex-ministres, dont des militaires, et ex-gouverneurs de l’ère Chavez sont dans le collimateur de la Justice pour faits de corruption et poursuivis pour divers délits (3). Il y a eu des décisions difficiles à prendre sur le plan économique, en réponse à la conjoncture difficile. Le Venezuela où personne jusqu’à présent n’osait mettre la main sur l’« intouchable » entreprise privée de médicaments Farmatodo, vit la fin d’un mythe : l’impunité d’élites à qui rien ne pouvait jamais arriver.

Si quelque chose caractérise les récentes décisions politiques, c’est que la patience tactique a ses limites, que les décisions doivent être prises au moment opportun, qu’aucun individu n’est intouchable. Et ce, qu’elle que soient ses avantages médiatiques, politiques ou sociaux. Il n’y a pas d’intouchables.

Supporter le coût politique.

Les médias de l’élite privée (80 % de l’économie actuelle), disions-nous, imputent au gouvernement les ravages d’une guerre économique dont elle est responsable. Comme au Chili en 1973, l’un des thèmes est celui des expropriations, supposées être responsables de la chute de l’activité productive, engendrant ainsi les pénuries. Cette campagne est menée dans un pays où l’État n’a jamais procédé à l’expropriation (pour ne citer que ces quelques exemples) d’entreprises de fabrication de papier hygiénique, de couches et de serviettes hygiéniques, qui sont tous des produits hautement sensibles ayant disparu des rayons et ciblés sur le public féminin comme pivot de l’économie domestique. Toute action émanant du gouvernement national -notamment en ce qui concerne le dossier des expropriations- sera attaquée avec virulence.

Tarir le flux d’argent tombant dans l’escarcelle des entreprises liées au grand patronat et chambres de commerce suppose la mise en place d’une gestion sélective et différenciée des crédits publics, excluant le « gouvernement  paternel» pour les nombreuses entreprises qui occupent le créneau de la distribution des produits. Celles-ci se sont dotées d’une solide expérience en matière de techniques de commercialisation, et de cette manière peuvent exercer un chantage permanent sur la grande masse des consommateurs.

Cette décision (consistant de manière sélective, à cesser l’octroi à certaines entreprises de dollars préférentiels), ne manquera pas de susciter leur réaction énergique, via les nombreux médias qui leur appartiennent. Leur argumentation reposera sur des arguments comme celui que les sociétés visées seront contraintes de recourir au dollar parallèle (justifiant ainsi une augmentation des prix), ou qu’elles courront le risque de devoir fermer leurs portes ou de « quitter le pays » (à l’exemple de Procter & Gamble, qui menace depuis une décennie, de s’en aller). Nous serons témoins de campagnes de propagande auxquelles l’industrie Polar (principal oligopole vénézuélien) nous habitue : la promesse d’investir dans la production nationale, en échange de subventions publiques en dollars.

Les retombées politiques réelles résultent des deux années de sabotage systématique, véritable moyen d’extorsion de la population. Accompagné de violences d’étudiants de droite et de paramilitaires colombiens comme bélier médiatique et politique, cette déstabilisation a d’ores et déjà causé d’énormes dégâts à l’imaginaire politique vénézuelien. La balle se situe désormais dans le camp du chavisme, du gouvernement, qui peut faire le choix d’une défense en profondeur et cohérente du peuple, ou non.

La guerre économique a débuté alors que le prix du baril de pétrole s’élevait à 100 dollars. Elle s’intensifie à l’heure actuelle, alors que sur le marché international, ce tarif a chuté à 50 dollars. La réponse à cette situation d’urgence consiste à mener sans répit les actions nécessaires, mais en bannissant toute hâte. Les dés sont jetés, et Maduro a déclaré qu’il s’agit d’explorer d’autres pistes, de s’appuyer sur d’autres ressources, afin de prendre à contre-pied, le scénario basé sur la guerre d’usure et les ravages que l’attitude criminelle de la bourgeoisie entend imposer au pays.

Que faire demain ?

Les temps ne sont pas à l’angoisse. Tout indique que le gouvernement national prendra les mesures qui s’imposent, en agissant d’une manière posée, chirurgicale et cohérente. Ce qui suit entrera probablement en application (ces informations n’émanent pas d’une source gouvernementale). Pour imaginer ce qui est le plus probable, il suffit de considérer les axes centraux de cette guerre :

  1. Le système de distribution des biens et marchandises importés, se trouve dans une situation particulièrement critique. Il est par conséquent nécessaire d’agir à ce niveau en posant un veto à l’accès aux dollars préférentiels pour les entreprises concernées, et en imposant quelques mesures d’expropriations. Il s’agit de biens non alimentaires, mais essentiels dans la vie de tous les jours qui sont visés (articles de toilette et ménagers) distribués par des chaînes privées qui devraient être parmi les premières à faire l’objet de mesures gouvernementales.
  2. Des chaînes privées d’importation et de transformation des matériaux constitutifs des produits ménagers et des articles de toilette (qui s’appuient sur des usines et un personnel conséquent) sont également susceptibles d’être touchées par ces actions gouvernementales. Afin ne pas détruire outre mesure le tissu de ce secteur d’importation et de production, le pouvoir exécutif pourrait prendre des mesures temporaires (réquisition de locaux ou expropriation) tout en veillant à ne pas entraîner la paralysie des activités. Certaines de ces chaînes travaillent exclusivement sur ce secteur d’articles. Mais un nombre non négligeable de ces usines sont associées au secteur alimentaire.
  3. Des unités de production, mais aussi des chaînes de distribution de petite taille liées à la fabrication de biens sensibles – et impliquées dans des opérations frauduleuses- peuvent également être visées par des sanctions. L’expropriation récente de magasins généralistes installés dans les zones populaires tels « Dia Dia » constitue un exemple. Ils se trouvent désormais placés sous la tutelle de PDVAL (réseau de distribution alimentaire subventionné par l’État).
  4. Des usines dont la production est paralysée ou menace de l’être, peuvent faire l’objet d’une mesure d’expropriation, ou bénéficier de l’appui de la puissance publique, compte tenu des spécificités de chaque cas.
  5. Un facteur essentiel – de nature politique – doit être intégré aux paramètres de cette étude : celui de la base d’appui dont bénéficie le gouvernement national. Nous assistons probablement au début d’un scénario redouté par beaucoup de la perte par une fraction de l’élite de ses privilèges et de l’expropriation de ses actifs.. La gestion politique de ce dossier doit s’inscrire dans la durée, et être centrée sur les mesures à prendre, en donnant du temps au temps, sans à-coups mais continue, pour tranquilliser cette partie de la population qui soutient le gouvernement tout en aspirant à l’expropriation rapide et décisive de l’ensemble des biens de la bourgeoisie – ce qui ne va pas se produire en ce moment. En outre, une grande partie de la base de soutien au chavisme ne semble pas appeler de ses vœux la mise en application de mesures spasmodiques visant le secteur privé.
  6. La question fondamentale est de savoir si la diversité de forces constitutives du chavisme (mais aussi certaines de celles-ci excédant le chavisme stricto sensu) appuiera majoritairement, et avec constance, le programme en cours de réalisation. Dans le contexte de guerre économique et des ravages qui en résultent, après l’organisation de nombreuses rencontres publiques entre Maduro et les patrons (en réalité, sans résultat tangible), après la découverte de mille formes de corruption au sein des entreprises, de sabotages et d’accaparement de stocks démontrés sur le terrain avec leurs acteurs visibles, du grand entrepreneur aux petits spéculateurs agissant dans le secteur du commerce, le plus probable est que oui : la radicalisation et la puissance des actions menées contre la guerre économique recevront l’appui de la majorité.

Franco Vielma

Notes:

1. Lire « Comment le Sommet des Amériques a écrit l’Histoire (tout ce que ne vous a pas dit « Courrier International ») », https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/04/15/comment-le-sommet-des-ameriques-a-ecrit-lhistoire-tout-ce-que-ne-vous-a-pas-dit-courrier-international/

2. Lire « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente sans jamais oser le demander », http://wp.me/p2ahp2-1J7

2. http://www.correodelorinoco.gob.ve/nacionales/ministerio-publico-solicito-orden-aprehension-contra-exministro-garcia-plaza-video/

Source : http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/expropiaciones-y-no-mas-dolares-a-fedecamaras

Traduction : Jean-Marc del Percio

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L’«accord de transition » Machado-Ledezma-Lopez : ce que révèle et ce qu’occulte le programme de la droite vénézuélienne en cas de succès d’un coup d’Etat

 

La droite radicale vénézuélienne, d'inspiration néolibérale et raciste, continue à préférer la voie violente à la voie électorale. Ici les multimillonaires Leopoldo Lopez, Maria Corina Machado et Antonio Ledezma, ams de l'ex-président Uribe, et soutenus par les Etats-Unis.

La droite radicale vénézuélienne, d’inspiration ultralibérale et raciste, continue à préférer la voie violente à la voie électorale. Ici, le triumvirat des multimillonaires Leopoldo Lopez, Maria Corina Machado et Antonio Ledezma, proches de l’ex-président Uribe, soutenus par la droite internationale, la plupart des médias et les Etats-Unis.

Caracas, 21 février 2015. Après seize ans de révolution, l’extrême droite vénézuélienne rêve encore et toujours de répéter le coup d’Etat qui coûta la vie à Salvador Allende et à des milliers de chiliens. Le gouvernement bolivarien a déjoué le 12 février une nouvelle tentative au cours de laquelle des officiers de l’Armée de l’Air allaient bombarder (notamment) le siège de la télévision latino-américaine Telesur, l’Assemblée Nationale et le palais présidentiel. Ces militaires ont été arrêtés ainsi qu’un des organisateurs politiques – qui est aussi un des maires de Caracas : Antonio Ledezma, déjà connu pour ses répressions d’étudiants et de journalistes sous les régimes « démocratiques » d’avant la révolution mais aussi pour son soutien aux militaires d’extrême-droite auteurs du coup d’Etat manqué de 2002 contre Chavez (1). Depuis, Ledezma utilisait son poste de maire pour organiser des violences comme celles de 2014 qui ont causé la mort de 43 citoyens vénézuéliens (ce plan baptisé « La Sortie » visait à créer le chaos social pour renverser le président élu, Nicolas Maduro).

Le 12 février dernier, le coup d’état devait mener à la constitution d’un « gouvernement de transition ». Le document intitulé « Appel aux Vénézuéliens, pour un accord national de transition », devait être diffusé immédiatement par le quotidien El Nacional (propriétaire Miguel Henrique Otero), mais aussi les sites internet d’extrême-droite, Vente Venezuela (coalition d’opposition/MUD), Voluntad Popular (fondée par Leopoldo Lopez Mendoza), d’Antonio Ledezma (maire de Caracas/MUD), Congreso Ciudadano (dirigeante : Maria Corina Machado).

Maria Corina Machado, Antonio Ledezma et Leopoldo Lopez ont apposé leurs signatures au bas de ce manifeste de caractère néolibéral, qui devait servir de base à une supposée transition sans la moindre base constitutionnelle, exactement comme lors du coup d’Etat contre le président Chavez en avril 2002. Nous avons sélectionné les passages-clés de ce texte, afin d’en éclairer -et le cas échéant- en approfondir le sens.

1ère citation : « Préparer et organiser dans la transparence, des élections présidentielles libres ».

Commentaire : Pourquoi des élections présidentielles auraient-elles lieu, sachant que nous avons un président légitime en exercice, dont le mandat légal expire en 2019 ? Quel sera le sort réservé à Nicolas Maduro ? Sera-t-il arrêté, contraint à démissionner ? Sera-t-il dans l’obligation de prendre le chemin de l’exil, sera-t-il assassiné ?

2. « Rétablir dans leur autonomie, les divers organes de la puissance publique, en désigner leurs représentants par des moyens constitutionnels, restaurer le pluralisme politique et la souveraineté nationale de l’Etat vénézuélien ».

Commentaire : en usant de moyens identiques à ceux du 12 avril 2002, lorsque les députés de l’Assemblée Nationale, les juges de la Cour suprême de Justice, le procureur général de la République, le Médiateur (une des instances du Pouvoir Citoyen, en charge de la promotion et de la défense des Droits de l’homme) ont été arbitrairement destitués et remplacés au pied levé ?

3. « Mise en application d’un calendrier destiné à redonner confiance au pays sur le plan économique » ; « Réinsertion du Venezuela au sein des circuits financiers internationaux. Obtenir en retour, le soutien financier nécessaire, visant à surmonter les difficultés rencontrées à court terme ».

Commentaire : retour aux négociations avec le FMI (Fonds monétaire international), la Banque mondiale et d’autres instances internationales qui conditionnent l’obtention de prêts à l’application de politiques néolibérales. Avec leur cortège de privatisations, de licenciements massifs de fonctionnaires, de réduction, voire de suppression des programmes d’aides aux personnes (pensions, etc.). Ceci afin de « garantir » aux secteurs dont il est question, la bonne obtention des aides financières prévues.

4. « Désigner de nouvelles autorités à la tête des instances économiques de l’Etat, sur la base de normes et de critères de compétence et de mérite ».

Commentaire : cette démarche suppose que les contraintes d’ordre technique l’emportent sur la dimension sociale des politiques à mettre en œuvre. C’est le retour programmé de la technocratie.

5. « Parvenir à des accords d’indemnisation pour les dommages résultant des expropriations arbitraires ».

Commentaire : toutes les terres, entreprises et industries ayant fait l’objet d’une mesure d’expropriation, ou ayant été occupées légalement par le gouvernement bolivarien seront restituées à leurs anciens propriétaires. Cela implique la fin des sociétés d’économie mixte (production de biens socialement utiles?), des communes et entités assimilées.

6. « On procédera à un audit de toutes les entreprises (hors secteur pétrolier), dont l’Etat s’est indûment emparé, signe de la rapacité du régime. Décider des formes de propriété et de gestion qui devront leur être appliquées, pour assurer leur relance productive ».

Commentaire : privatisation des entreprises publiques. Licenciement des travailleurs. Baisse des salaires et élimination systématique des avantages sociaux, pour répondre aux critères d’« efficacité ».

7. « Se débarrasser de la chape de plomb des multiples contrôles, qui étouffe l’économie. Réinstauration des bases juridiques et économiques qui attireront les investissements productifs. Et qui assureront à l’avenir, une croissance stable ».

Commentaire : fin de la réglementation relative aux prix des produits de base ; aux transports publics ; aux cliniques et assimilées. Suppression des mécanismes de contrôle tels que la Loi sur les prix équitables ; du contrôle des changes permettant l’acquisition des produits alimentaires et des médicaments de base, pour être revendus à des prix abordables. La priorité est donnée aux investisseurs, au détriment des intérêts du peuple vénézuélien.

8. « Libération des prisonniers politiques. Le retour immédiat des exilés sera facilité. »

Commentaire : la libération (et leur pardon) accordée aux personnes coupables de graves délits – c’est le cas du banquier Eligio Cedeno, de Leopoldo Lopez, Manuel Rosales, et de nombreux autres – suppose que l’on s’ingère dans les affaires relevant strictement du pouvoir judiciaire. En effet ce n’est pas pour leurs opinions que ces personnes ont été arrêtées mais pour des faits relevant du code pénal : corruption, organisation de violences, par exemple.

7. « Solliciter des autorités judiciaires, l’ouverture de procès visant à réprimer les délits graves commis sous la responsabilité de l’ancien gouvernement. »

Commentaire : A l’heure actuelle, le système judiciaire en place est parfaitement rôdé. Le fait que les fonctionnaires accusés d’excès de pouvoir soient jugés et sanctionnés en administre la preuve. Ainsi lors des violences de 2014 l’usage excessif de la force dans certains cas a aussitôt entraîné l’arrestation des policiers ou gardes nationaux concernés. Ceux qui ont trempé dans les assassinats de Juan Montoya (« Juancho »), de Bassil Da Costa et de Geraldine Moreno, sont en passe d’être jugés. De plus, le gouvernement Bolivarien a récemment obtenu que les fonctionnaires de Pdvsa impliqués dans des affaires de corruption soient mis en détention. Enfin le document dont il est question ici, menace les personnels du gouvernement Bolivarien d’être persécutés, comme ils l’ont été en 2002. (Coup d’Etat contre Hugo Chavez, le président sortant).

8. « Combattre l’insécurité touchant la population, devient une priorité d’Etat. Démantèlement des réseaux criminels qui ont proliféré grâce à la complicité du régime actuel, qui leur a assuré l’impunité. Traiter globalement ces questions sous l’angle de la prévention, des actions policières à mener, des problèmes rencontrés au sein de l’administration judiciaire. L’objectif : mettre un terme à l’impunité, et renforcer l’efficacité du système pénitentiaire ».

Commentaire : suspension des garanties constitutionnelles, et violation des droits humains ? Ratissages des quartiers populaires suivis d’arrestations massives comme c’était le cas sous la IVème République ? Comme par sous les régimes d’avant la révolution, assassinats camouflés des dirigeants politiques sous prétexte de combattre la délinquance ?

9. « Rétablir la capacité opérationnelle du secteur pétrolier, et élévation significative de la production pétrolière »

Commentaire : Cela suppose le non respect des quotas établis par l’OPEP. Le Venezuela se verrait contraint de quitter cette instance. De rompre avec elle. Cela causerait immanquablement une baisse des prix du pétrole similaire à celle que l’on a connu sous l’ère pré-Chavez : 9 $ le baril. Réduction des recettes, ce qui obligera l’Etat à adopter des mesures néolibérales. (Un terme est mis aux investissements sociaux).

10. « Révision des cadres juridiques existants, et des accords en vigueur, qui lui sont néfastes ».

Commentaire : Il sera mis fin aux partenariats liant le pays et les nations qui lui sont associées. Seront notamment visés des organismes tels que : Petrocaribe, UNASUR et CELAC. Les chances de parvenir à l’intégration et à l’union de l’Amérique latine, en seront amenuisées. Les accords assurant la présence de médecins cubains au Venezuela ne seront pas reconduits. Fin également des accords passés avec des pays tels que la Chine et la Russie. Avec toutes les conséquences que cela entraînera sur le plan économique.

11. « Désigner à la tête de Pdvsa, un nouvel organe de direction, dont l’honnêteté et les capacités seront reconnues. Le bon fonctionnement de cette instance sera ainsi garanti, et mis au service du pays ».

Commentaire : retour des coteries du pétrole à la tête de Pdvsa. Avec en perspective, sa privatisation partielle, voire totale.

"Je suis Telesur". Parmi les révélations sur le coup d'Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder cette chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

« Nous sommes plus de 800 ». Parmi les révélations sur le coup d’Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder Telesur, chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

12. « Recouvrer l’exercice effectif de la liberté d’expression. Retour pour le peuple, du droit à l’information sur la gestion de l’Etat ».

Commentaire : les medias d’Etat subordonneront leur nouvelle ligne éditoriale, aux directives imposées par la droite. Le peuple vénézuélien n’aura plus droit au chapitre. Les nouvelles, et la relation des activités liées aux organisations du Pouvoir populaire, aux conseils communaux, et d’une manière générale les opinions favorables au chavisme, sont appelées à disparaître des pages du Correo del Orinoco (Courrier de l’Orénoque), de Ciudad CCS, des radios d’Etat ou des télévisions publiques.

13. « S’assurer de la loyauté des Forces Armées Nationales, et de leur appui à la Constitution. Elles se débarrasseront de toutes formes d’ingérence venant de l’extérieur de leurs rangs, et se préserveront de toute activité politique partisane. »

Commentaire : Pourquoi se réfère-t-on ici, aux Forces Armées Nationales, et non pas aux Forces Armées Nationales bolivariennes ? Pourquoi en a-t-on délibérément soustrait le terme « bolivariennes » ? Qui va juger de la loyauté de la FANB envers la Constitution ? Puisqu’il est précisé que ces dernières devront s’abstenir de toute activité politique partisane, est-il envisagé de retirer le droit de vote aux militaires ?

14. « Amorcer un processus de dépolarisation politique, menant à la réconciliation nationale. »

Commentaire : Quel sens accorder à l’expression «dépolarisation politique » ? Interdira- t-on de se référer au chavisme et à la révolution, au motif que ce genre de discussion porte ombrage à la dépolarisation escomptée, et à la réconciliation nationale ? Imposera-t-on comme par le passé, la censure aux forces de gauche ?

15. « Restaurer à très court terme, un approvisionnement suffisant en matière d’alimentation, mais aussi en ce qui concerne les produits de consommation courante destinés aux foyers. Pallier le problème des pièces détachées, mais aussi des fournitures qui font défaut, et qui nuisent au bon fonctionnement des chaînes de distribution ».

Commentaire : A première vue, cela semble très simple : il suffira de demander aux entreprises concernées, d’abandonner leur pratique de rétention actuelle, et de cesser les actions qui consistent à faire partir frauduleusement vers la Colombie, les marchandises destinées au marché intérieur vénézuélien. Nous ne serions pas surpris si ce genre de rétablissement accompagnait des mesures telles que la libération des prix des principaux produits de consommation courante, et l’annulation de la Loi sur les Prix équitables. Ce qui n’apparaît pas dans le document.

16. Toute référence à Simon Bolivar est supprimée : on parle des « Forces armées Nationales » (en lieu et place de « Forces armées Nationales Bolivariennes ».) On recourt par ailleurs, à « Venezuela », au détriment de « République Bolivarienne du Venezuela ». Or, c’est exactement ce qui est arrivé le 12 avril 2002, lorsque sur les instances de l’éphémère dictateur Pedro Carmona, patron du « MEDEF » vénézuélien, on retira le portrait de Bolivar du Palais présidentiel de Miraflores.

17. Le document fait très peu état des investissements sociaux réalisés, prête bien peu d’attention aux pauvres et aux précaires, y compris les enfants, les adolescents. Pas plus qu’aux personnes âgées, aux handicapé(e)s, et à ceux dont l’état de santé, requiert un traitement particulier. A rebours, les priorités affichées sont clairement définies : « attirer les investissements productifs », « réinsertion du Venezuela au sein des circuits financiers internationaux ». « Redonner confiance au pays ».

Aucune mention n’est faite de l’enseignement public gratuit. Et ce, quels que soient les niveaux existants: primaire, secondaire, universitaire. Aucune garantie n’est donnée aux établissements universitaires publics, créés sous la révolution (Unefa, UBV, Unearte, unités sport-études) quant à leur avenir. Il en est de même en ce qui concerne les universités ayant bénéficié d’importants réaménagements (Simon Bolivar, Romulo Gallegos, etc.).

Pour les pensions versées aux retraités, aux personnes âgées, à celles qui sont atteintes d’un handicap, le flou subsiste. Les projets et Missions sociales tels que les « Madres del Barrio » (« Les Mères des quartiers »), ne sont pas mieux lotis : aucune précision quant au sort qui leur est réservé. Aucune mention relative à la défense du salaire minimum, et à son indexation sur le coût de la vie (inflation). Au Venezuela, à 28 reprises durant ces 15 dernières années, le salaire minimum a été revu à la hausse. Par ailleurs, on ignore ce qu’il adviendra des nombreux acquis obtenus par le monde du travail, notamment à travers la mise en application de la nouvelle Loi du Travail (2). La sécurité de l’emploi n’est pas garantie.

Par conséquent, il semble bien que la reconduction du décret sur la sécurité de l’emploi soit remise en cause. Renouvelé tous les ans par le président Chavez et son successeur Nicolas Maduro, ce décret protège tant les travailleurs des entreprises privées, que publiques. Les employés et les travailleurs du secteur public, voient également la stabilité de leur emploi remise en question.

Un flou artistique enveloppe aussi l’engagement de mener à son terme, la construction de 100 000 logements (Gran Mision Vivienda Venezuela). Ce projet ayant bénéficié d’un fort volontarisme d’Hugo Chavez et de son successeur, le président Nicolas Maduro.

18. A aucun moment dans ce document, il n’est fait mention du Pouvoir Populaire. Les diverses instances de cogestion en activité à ce jour (les Conseils communaux ; Communes, Comités techniques (de l’eau…) ; les Entreprises de Production sociale (EPS), etc.) sont logées à la même enseigne. De fait, toutes ces formes de propriété mixte instaurées par le gouvernement bolivarien sont sur la sellette. On ne sait pas si elles seront maintenues ou non. Le silence est également fait sur l’avenir que l’on réserve au projet Canaima Educativa (Canamaitas), dont la mise en œuvre a permis aux jeunes vénézuéliens, d’accéder à des millions de logiciels (et ordinateurs portables) mis gratuitement à leur disposition.

19. Dans le document en question, nulle part il n’est fait allusion à la défense et à la promotion des droits des femmes, à l’appui dont devraient continuer à bénéficier les mouvements sociaux, les collectifs de paysans, LGBT (mouvement lesbien, gay, bisexuel et transsexuel), les groupes écologistes, les défenseurs de la cause animale. Qu’en sera-t-il du maintien de la souveraineté acquise en matière de technologie, en ce qui concerne les logiciels libres ? Qu’en sera-t-il enfin, de ces innombrables mouvements qui auront fait l’objet d’un soutien de la part de la Révolution bolivarienne ?

20. Enfin, à lire ce document, personne ne sait ce qu’il adviendra des mandats de ceux/celles qui assument à ce jour une charge élective issues de scrutins populaires, qu’ils soient issus de la démocratie directe (assemblées) ou d’élections à bulletins secrets.

Luigino Bracci

Source : http://www.aporrea.org/actualidad/a202900.html

Traduction : Jean-Marc del Percio

Notes :

(1) Voir http://www.legrandsoir.info/venezuela-qui-est-antonio-ledezma-telesur.html
(2) Sur la Loi du Travail en vigueur au Venezuela, https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/04/nouvelle-loi-du-travail-au-venezuela-un-pas-de-plus-vers-la-vraie-vie/
(3) “C’est l’heure d’anéantir Maduro, le reste tombera de son propre poids” : les visages du coup d’État, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/05/29/%C2%A8cest-lheure-daneantir-maduro-le-reste-tombera-de-son-propre-poids%C2%A8-les-visages-reveles-du-plan-de-coup-detat/

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