Le Venezuela au fond des yeux (2): Carolina Cruz

La photographe Carolina Cruz (à gauche)

Thierry Deronne – Comment vois-tu le visage d’une photographie révolutionnaire dans un pays soumis depuis si longtemps et, aujourd’hui encore, à la culture publicitaire et au marketing politique ?

Carolina Cruz – Il est très complexe de parler de la culture publicitaire. Une des grandes victoires du capitalisme est son hégémonie culturelle, symbolique. Depuis toujours, nous sommes bombardés, ceux d’entre nous qui avons grandi dans les espaces urbains du moins, par le culte publicitaire du « beau », du parfait et du standardisé, on trouve à peine dans la publicité des gens qui ne répondent pas aux paramètres occidentaux de la beauté. Les quelques campagnes publicitaires qui en sortent, comme Femmes réelles de Dove ou United Colors Of Benetton, ne sont en définitive que des variations du modèle sur un mode « détonant » .

Bien entendu, le Venezuela n’a pas échappé à cette globalisation. Cependant, il y a un avant et un après dans la visibilisation du peuple : nous devons cette rupture à la Révolution bolivarienne. Cette image nouvelle ne découle pas bien sûr de la publicité commerciale mais d’une volonté politique de donner un visage à ce peuple qui, pour la droite propriétaire de la majorité des médias de ce pays, n’était qu’une masse amorphe.

Rendre visibles les éternels invisibilisés, objectif déjà difficile dans n’importe quel contexte, se révèle d’autant plus ardu dans un pays comme le Venezuela qui mène depuis 20 ans la bataille de la multipolarité face à un monde hégémonique, unipolaire. Tous les outils de communication dont dispose le capitalisme (les outils traditionnels et ceux qui sont en cours de développement et d’essai) sont activés pour mentir, invisibiliser et manipuler, ordonner les succès et les erreurs de la Révolution bolivarienne dans le storytelling de la « dictature », du « gouvernement failli », de la « banqueroute du socialisme ». Un exemple de ce sens commun indépassable est le rapport de la Haute-Commissaire des Nations Unies, Michelle Bachelet, qui fait disparaître la majorité des victimes – celles de la déstabilisation violente de l’extrême droite urbaine et celles des tueurs à gages des grands propriétaires terriens -, « éliminant » non seulement les faits mais l’existence même d’un groupe de population dont le défaut est d’appartenir à l’être chaviste.

Cette contextualisation est fondamentale pour répondre à ta question sur ce que serait une photographie révolutionnaire. Elle ne peut naître, comme tout fait révolutionnaire, que d’un besoin. Je vois avec beaucoup d’espoir la tendance parmi nous, les photographes né(e)s à la chaleur d’un processus révolutionnaire, de vouloir concrétiser la possibilité d’une société égalitaire, de considérer que la politique n’est plus le domaine réservé de fonctionnaires publics. De comprendre sur la base de cette prémisse, que les femmes et les hommes pauvres nous sommes des sujets politiques qui avons la pleine capacité de planifier/exécuter les politiques, d’en organiser le contrôle social de notre espace territorial local, et que nous sommes des sujets actifs dans la politique nationale; je note la volonté de visibiliser ce qui se passe au cœur du quartier, au sommet des escaliers de nos collines, dans les profondeurs rurales, dans les prises de terres, dans toutes ces réalités que les médias hégémoniques de la droite n’ont jamais montrées et que les médias gouvernementaux ont cessé de montrer. J’évoque ces derniers parce que je crois qu’en tant que gouvernement nous avons perdu beaucoup de potentiel en limitant ce qui est montré des processus de construction et des luttes populaires. Les médias d’Etat, dans une révolution, devraient refléter l’intégralité du processus révolutionnaire, avec ses réussites et ses contradictions, mais souvent cela en reste aux effets de propagande, aux actions répétitives dans lesquelles beaucoup ne se sentent pas reflétés. C’est là, dans ce manque d’espaces, que s’approfondit ce besoin d’expression qui est collectif, de raconter, de nous raconter et de nous représenter.

La droite a une immense expérience dans l’usage de la photographie comme outil de marketing, tant commercial que politique. Prenons l’exemple des centaines de photos d’une excellente qualité technique qui ont transformé les combattants d’extrême droite et la violence fasciste des rues de Caracas en lutte libertaire; la photographie a ce pouvoir. Je reprends ce point parce qu’il nous mène à la question: à quoi sert la photographie ? Une photographie révolutionnaire doit servir à déconstruire les faux récits que fabrique la droite mais aussi à construire notre discours, à établir notre sens commun, nous devons comprendre clairement, au-delà de notre besoin de nous exprimer individuellement, à quoi servent nos images.

Personnellement je suis militante d’un mouvement social et politique, membre de son équipe de communication, et une grande partie des photos que je réalise servent à construire des messages en phase avec une ligne politique qui vient soit de la conjoncture, soit du projet stratégique; quand nous luttons contre un ennemi aussi puissant que le capitalisme nous devons savoir pourquoi nous faisons les choses, quelle est la stratégie à suivre. Je crois que la photographie doit faire partie d’un “marketing politique” au service des masses, au service des luttes populaires. Pour que cela soit efficace, et serve concrètement les luttes pour une société vraiment juste, nous devons nous former, dépasser notre adversaire en qualité (ce que la capitalisme appelle « être compétitifs »), innover constamment, nous former techniquement dans l’objectif de disputer concrètement et systématiquement le champ auquel nous a amené(e)s l’hégémonie du capital.

Donc, le visage de la photographie révolutionnaire serait celui d’un outil au service des communs, un outil prodigieux pour disputer un projet dans l’imaginaire collectif, je crois que pour que la photographie soit un fait révolutionnaire elle doit dépasser cette conception bourgeoise de l’art comme processus individuel et embrasser le processus collectif; elle doit se sentir et se comprendre comme un processus collectif. La révolution bolivarienne a besoin de toutes et de tous selon leurs potentiels et leurs talents, et nous qui d’une certaine façon manions les outils communicationnels devons les mettre au service des luttes populaires.

Si la photographie est une relation avec l’autre, qu’as-tu appris des paysan(ne)s, ont-elles, ont-ils modifié ta façon de travailler, de penser tes images ?

C’est une question très intéressante, il y a différentes situations dans lesquelles nous prenons des photos sans connaître les gens que nous représentons, alors que dans d’autres cas je photographie des compagnes(on)s militant(e)s, que je connais pour certain(e)s et que je découvre pour d’autres, mais en général j’ai déjà une idée ou la possibilité de savoir quelles sont leurs histoires. Dans quelques cas j’ai pu partager quelques jours avec eux dans leurs vies quotidiennes et cette coexistence nous fait toujours voir des gens depuis un autre lieu. La règle veut que ce « lieu » finisse par être celui de l’affection et de l’admiration.

Je pourrais mentionner beaucoup de choses concrètes que j’ai apprises sur l’art de semer, sur les soins de la terre et des animaux, mais je pense que la chose la plus enrichissante a été de voir comment la persévérance, le dévouement et la volonté des gens se matérialisent dans une lutte. L’histoire de la lutte pour la terre est jalonnée de grandes douleurs, de carences, de beaucoup d’impuissance et de mépris, mais tout cela finit par trouver une issue transformatrice dans l’énorme dignité non quantifiable qui s’incarne dans nos paysannes et nos paysans. Cette dignité et cette ténacité me mènent parfois à un dilemme essentiellement esthétique. Parfois les situations, la nécessité politique nous poussent à cadrer dans le viseur les carences et la douleur, cependant les paysan(ne)s se perçoivent rarement eux-mêmes ou elles-mêmes comme des victimes, comme des sujets gris, à fortiori au Venezuela où le sens de l’humour reste de mise même dans les situations les plus tendues. Ainsi, cette image de dignité (j’utilise beaucoup le mot dignité parce que c’est le mot que j’associe immédiatement aux femmes et aux hommes qui luttent pour la terre) me donne envie de les représenter comme je les vois et comme je les perçois: comme un groupe plein d’énergie et de joie.

Il y a des situations dans lesquelles prévalent la tristesse et la frustration, j’ai dû accompagner des entrevues à des personnes dont les familles, des amis ou des compagnons avaient été assassinés par des tueurs à gage des mafias agraires et parfois il est difficile de ne pas sentir comme envahisseur d’un moment qui devrait rester intime; ce respect de l’humanité des compagnes et compagnons dont je tire le portrait reste présent dans la façon dont je travaille, dont je compose. Par conséquent, je dois dire que ma relation avec les compagnes et compagnons n’a pas modifié ma manière de travailler, elle l’a déterminée. J’ai le privilège de me former comme photographe (et je sens que c’est un processus constant dans lequel je débute à peine) en accompagnant ces luttes et c’est cela qui a déterminé ma formation éthique et les décisions esthétiques.

Quels sont tes projets ou tes rêves en tant que photographe, que femme, que citoyenne ?

Je crois nécessaire d’ajouter un aspect qui unifie la photographe, la femme et la citoyenne : la militante. Croître avec Chávez (quand il a été élu, j’avais cinq ans), appartenir à la vaste génération née de la révolution bolivarienne, être aujourd’hui membre d’une organisation concrète dotée d’un horizon politique, fait que chaque aspect de ma vie, présente et future, se lit à travers le prisme de la militance pour un monde plus juste et humain. Comme photographe, femme et militante, j’aspire à accompagner par mon travail autant de luttes, de personnes et d’espaces invisibilisés que possible et de contribuer à la construction d’une nouvelle géométrie du pouvoir pour continuer à approfondir une Amérique Latine humaine, souveraine, égalitaire, unie et en paix.

Photos: Carolina Cruz

Compte Twitter: @skap606

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Traduction: Thierry Deronne

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Le Venezuela au fond des yeux (1): Albert Cañas

Face à l’objectif médiatique de fixer notre imaginaire, Venezuelainfos poursuit doucement son travail de le ressourcer au réel. Nous vous invitons à un voyage au long cours à la rencontre de la jeune génération des photographes vénézuélien(ne)s. Après une première étape parmi les photos de Cacica Honta, voici un avant-goût de celles de l’ami Albert Cañas.

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Le photographe vénézuélien Albert Cañas.

Thierry Deronne – En quoi le fait d’avoir grandi dans le “barrio” (quartier populaire) influence-t-il ta manière de regarder Caracas ?

Albert Cañas – J’ai grandi à La Pastora, un secteur populaire qui est une icône traditionnelle de Caracas. J’ai appris à regarder ma ville à partir de la vie en commun et de la chaleur du “barrio”. Pendant longtemps je n’ai pas eu le besoin de quitter mon quartier: ma vie entière s’y déroulait. Quand j’ai commencé à parcourir la ville, adolescent, j’ai découvert les classes sociales, j’ai appris que les stations de métro ressemblent à leurs noms, que des gens vivent dans des maisons très pauvres, d’autres dans des immeubles ou dans des maisons de luxe. Naître et vivre dans le barrio a forgé mon caractère, m’a fait aimer la lutte pour montrer son meilleur visage, expliquer qu’il ne peut être réduit à la délinquance. Quand j’ai commencé à faire des photos il y a environ dix ans, j’ai toujours pensé à dépeindre la ville que je vois comme une ville merveilleuse habitée par des gens merveilleux. Puis j’ai roulé ma bosse dans toutes sortes de médias, avec ou sans contrat.

Plonger dans le monde du journalisme m’a amené à comprendre qu’il s’agit d’une fonction sociale, des gens pour les gens, et c’est ce que je veux appliquer dans mon travail. Être la voix et le moyen de celui qui n’a pas de visibilité, être la voix du créateur qui n’a pas d’espace pour montrer son art, du poète qui écrit dans l’anonymat, être la voix qui dénonce l’injustice et l’indifférence. 

T.D. – Quelle expérience en tires-tu, quel devrait être pour toi un média au service d’un peuple et d’une révolution ?

A.C.-  Ce n’est pas moi qui ai le plus travaillé dans la rue mais j’ai réalisé chacun de mes reportages avec passion. J’ai développé une bonne partie de mon travail à partir de mes propres envies, sans qu’il soit commandé ni couvert par personne, ce furent des enquêtes que j’ai menées pour mon propre compte. Mon rêve de journaliste est de faire le travail juste, ne pas travailler sous couvert d’un salaire. Chaque espace dans lequel j’ai travaillé et les personnes avec qui j’ai collaboré ont laissé leur trace en moi, j’ai eu la chance de travailler avec de grands professionnels du journalisme et de chacun d’eux j’ai essayé d’apprendre le plus possible. L’un d’eux m’a dit “tout peut être dit, tout, il faut savoir comment le dire”.

Je considère que les médias, les journalistes, doivent fonctionner au-delà des partis politiques. Malheureusement nous nous convertissons souvent en porte-paroles et en propagandistes d’intérêts externes au champ social, repliés sur les conférences de presse ou le suivi de Twitter. C’est un phénomène que je rejette totalement: c’est dans la rue qu’est la vérité, avec les gens, nous ne pouvons en rester à la vérité des maires, des ministres, des députés, des porte-paroles de l’opposition ou du gouvernement. Une citation dans une note de presse ne suffit pas. Une information a beaucoup d’aspects et il faut les envisager tous. Bref: le journalisme doit être social, pour protéger les gens et non les partis. Souvent on choisit de ne pas mentionner une information parce qu’elle affecte un parti, une institution, un politicien, cela n’est pas correct. Le journalisme doit être un espace de consultation y compris pour les politiques eux-mêmes, un moyen qui permette par exemple à un président de s’informer de ce qui se passe, c’est cela pour moi révolutionner le journalisme: un journalisme sans censure, qui se reconnaît comme l’arme la plus puissante d’un peuple.

T.D. – Tout ce peuple que tu photographies, comment réagit-il à ta production, que t’a-t-il appris dans ta pratique photographique, l’as-tu modifiée à travers cette rencontre ?

A.C. – Quand j’ai commencé à faire des photos, je me consacrais beaucoup au paysagisme et à l’architecture, j’avais beaucoup de mal à me rapprocher des gens pour leur demander de prendre une photo. Quand je me suis mis à écrire et à faire des reportages, j’ai vécu de mauvaises expériences parce que les gens n’aiment pas qu’on fasse des images d’eux s’ils ne savent pas pourquoi on les fait. Quand ai-je perdu cette peur ? Je n’en sais rien. J’ai appris à sentir la relation, à me rapprocher, à parler avec les personnes, à leur expliquer ce que je faisais là, et pourquoi je le faisais, et crois-moi, ce fut merveilleux. Quand les gens savent que tu es là pour raconter leur histoire, pour montrer leur essence par une photographie, ils sont très heureux. Parfois ils ont du mal à le croire, parce qu’ils n’ont jamais vécu cela. Quand tu te montres chaleureux, ils s’ouvrent et montrent qui ils sont, et parlent, parlent, te demandent comment tu veux prendre la photo, d’une certaine manière ils veulent que tu fasses un bon travail.

Dans mon cas personnel je remplis la double fonction: j’écris et je fais les photos, ce qui est très gratifiant en général. Parfois des choses m’échappent, je tente de capturer dans le portrait l’image vivante de celles et ceux qui me racontent leur vie mais je dois veiller aussi à ce qu’ils me confient toutes les données, c’est pourquoi parfois mes travaux ressemblent plus à une chronique qu’à un reportage formel. Je vis l’instant dans un rapport plus libre: plus qu’une interview, nous soutenons une conversation qui me permet de poser des questions à mesure que les personnes parlent, et quand on y pense le moins, et qu’ils ont oublié l’appareil, je prends la photo.

Le site d’Alberto Cañas : https://albertenriquebox.wixsite.com/trebla/

Sur Facebook : https://www.facebook.com/el.trebla.1

Ci-dessus: ils sont à Caracas depuis 15 mois maintenant, plus de 600 hommes et femmes, et tous ont plus de 50 ans, certains près de 80 ans. Qui allait penser qu’à ce stade de leur vie, ils ou elles seraient obligé(e)s de descendre dans la rue pour réclamer l’argent qui leur est dû. Cette histoire commence à l’époque où ils travaillaient pour la transnationale états-unienne Exxon Mobil. Lorsque celle-ci abandonna le pays, elle signa un accord avec la compagnie publique du pétrole PDVSA, le Ministère du Travail et la Présidence pour payer chacun des employés dont l’Etat se faisait désormais responsable. Selon les travailleurs, les paiements ont bien commencé à être effectués, d’abord à la haute direction, à certains syndicalistes et dirigeants mais pour l’heure eux, ils ou elles, restent dans la rue, dans l’attente de recevoir leur dû…

La ballerine aux pieds nus.

La ballerine aux pieds nus.

C'est un rituel à Caracas: le vendeur de hot dogs est l'un des travailleurs de la rue qui travaille le plus, c'est courant de voir un chariot avec plus de 10 personnes en train de manger et le gars affairé mais détendu, qui garde un calme parfait, tu lui demandes le hot dog et il te le prépare en moins d'une minute, "sans oignon, rien que des frites, sans moutarde ou avec tout". J'aime le son des pinces quand il commence à mettre l'oignon, le chou et les pommes de terre frites, un bon maître sait comment verser la sauce avec rapidité et précision pendant qu'il vous lance une blague sur la saucisse à l'intérieur. Merde, nom de Dieu, de vrais salopards.

C’est un rituel à Caracas: le vendeur de hot dogs est l’un des travailleurs de la rue qui a le plus à faire, il est courant de voir un chariot avec plus de 10 personnes en train de manger et le gars affairé mais détendu, qui garde un calme parfait, tu lui demandes le hot dog et il te le prépare en moins d’une minute, « sans oignon, rien que des frites, sans moutarde ou avec tout ». J’aime le son des pinces quand il commence à mettre l’oignon, le chou et les pommes de terre frites, un bon maître sait comment verser la sauce avec rapidité et précision pendant qu’il vous lance une blague sur la saucisse à l’intérieur. Merde, nom de Dieu, de vraies canailles.

Le rémouleur qui fait des miracles avec les vieux couteaux et refuse que tu le payes avant la fin du travail

La Pastora: nostalgie du quartier natal où les arbres voudraient parfois se toucher

Charly, le portier des restaurants de La Candelaria. “Pourquoi tu t’habilles comme ça?” “Parce que ça me plaît”.

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Créer ensemble. Avec les amis, complices, les peintres des murs du barrio.

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Le culte de San Juan, le solstice d’été et l’arrivée des pluies. L’héritage vivant de la culture afro-descendante qui une fois par an invoque en chantant ce saint et lui joue du tambour pour le faire sortir du Vatican et l’emmener à la côte. San Juan est plus à nous qu’à eux. Quartier de San Juan (Caracas). « Demande ce que tu veux au saint »

Photos et légendes: Albert Cañas.

Traduction: T.D.

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Vivre la démocratie vénézuélienne

64295586_2378141485844814_2039834338584952832_nS’il est un aspect du Venezuela que tout journaliste occidental se doit d’occulter (mises à part les causes de la guerre économique qu’il appelle « crise humanitaire »), c’est bien la démocratie participative. La solution finale consiste à éliminer le peuple pour faire croire que Maduro tient par « obstination » ou par « habileté ». En 2017 déjà, le sursaut citoyen pour élire une Assemblée Constituante et sortir par le haut des violences d’extrême droite, avait été repeint par les médias comme « imposition de Maduro ». Hélas pour eux, vingt ans après les premiers pas de la révolution bolivarienne, la démocratie participative déborde encore et toujours les urnes (et ladite guerre n’y est pas étrangère). Le 9 juin 2019, la Commune socialiste d’Altos de Lidice, à Caracas, a voté et a élu son premier Parlement Communal, au bout d’un an d’efforts et de pédagogie.

T.D., Caracas juin 2019

Reportage photo d’une journée d’élections, offert par Cacica Honta

Photos de Cacica Honta

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Venezuela, regard infini

Aragua-fotos-Kaloian-3-580x394L’après-midi tombe. J’arrive au campement paysan La Natividad, municipalité Francisco Linares Alcántara, dans l’état d’Aragua. Je foule la terre et mon regard se perd dans l’horizon, parmi les montagnes. Je suis tellement absorbé par la lumière que j’oublie presque que je me trouve au milieu des sillons et qu’à mes côtés passent des hommes et des femmes camouflés de broussaille. Ce sont des paysans en pleine récolte des haricots.

Je me trouve sur des terres abandonnées jusqu’il y a peu et que le gouvernement bolivarien a occupées pour les céder – avec des titres de propriété – à des familles paysannes. Cette réforme agraire inclut des machines agricoles financées par le Conseil Fédéral de Gouvernement, un organisme regroupant les pouvoirs municipaux, des états (régions) et nationaux.

On me raconte qu’ici, à La Natividad, pour ce qui va de l’année, on a récolté 15 tonnes de haricots. Donnée d’importance puisqu’il s’agit d’un des aliments de base de la population vénézuélienne. Mais le pari de construire un nouveau modèle socioproductif et régional ne s’arrête pas là. Tareck El Aissami, gouverneur de l’État d’Aragua, vient d’annoncer un investissement spécial de 100 millions de bolivars pour la production agricole en 2016.

Ainsi prend forme peu à peu un nouveau modèle de production dans un pays qui affronte la pénurie de biens en pleine guerre économique et la chute des prix du pétrole (source principale de l’économie vénézuélienne) qui sont passés de 100 dollars pour un baril à mois de 40 dollars.

kaloianTexte et photographies: Kaloian Santos Cabrera,
collaborateur de Cubadebate.

Source : http://www.cubadebate.cu/fotorreportajes/2015/12/03/venezuela-infinita-mirada-iii/#.VmDs-NIvdkg

Traduction : Thierry Deronne

Volets I et II de cette chronique photographique:

Venezuela, infinita mirada (I)

Venezuela, infinita mirada (II)

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Une maison en juillet à Caracas

Milangela GaleaC’est dans un bruit confus, “comme ce bruit de chaise renversée sur le tapis ou le murmure noyé d’une conversation” que fut occupée la maison du conte connu de Julio Cortázar. Depuis ce jour, le frère et la soeur qui habitaient la maison cédèrent peu à peu l’espace, entre la peur de ce qu’on ne voit pas et l’indifférence face à l’inconnu.

Il y a des manières très opposées d’occuper des maisons. L’une d’elles nous a menés à convertir une maison en terre collective de création artistique.

De quoi s’agit-il ? Plusieurs artistes qui partageaient le quotidien d’un même espace dans le secteur populaire de La Pastora (Caracas) devaient déménager et pour marquer cette fin de cycle ont décidé de transformer la maison en galerie d’un jour, pour montrer à la communauté que toute création peut être itinérante.Milangela Galea

“Cette expo offre les résultats d’un projet qui lie l’espace de vie en commun à la création collective et qui en même temps l’ouvre au public, tant pour montrer des œuvres que pour initier des processus de formation et récupérer des espaces dans les quartiers” explique Joseph Villamizar du collectif Antimantuanxs.

En une semaine ils ont rassemblé vingt créateurs pour monter des expositions de photographie, de peinture, de gastronomie, d’artisanat, de littérature, des installations, du vidéo-art, sur les murs, sur les toits, sur les sols.

C’est la première expérience de cette sorte pour la plate-forme Urbano Aborigen, un collectif qui travaille depuis trois ans dans diverses disciplines artistiques et qui se veut une organisation itinérante, révolutionnaire et latino-américaine.Milangela Galea

“Parmi nous il y a des compagnons et des compagnes qui savent travailler, planifier, s’organiser. Nous venons des Andes, de Maracay, de Los Teques, de Barquisimeto, de Caracas. Quand nous nous sommes réunis nous avons voulu récupérer notre héritage bâillonné, récupérer notre mémoire. Nous avons commencé à travailler l’art corporel à partir de l’esthétique aborigène, des pétroglyphes mais à mesure que le groupe a mûri nous nous sommes transformés en réseau de réseaux interdisciplinaires” raconte Marijó.

Avec la maison-galerie on tente de casser les paramètres traditionnels des musées, les distances entre communautés et espaces d’exposition formels ou académiques. Casser, aussi, cette tradition de mettre le travail artistique dans un espace blanc avec un éclairage spécifique.Milangela Galea

Ce qu’on recherche, pour le dire avec Marijó, c’est “faire de notre foyer un lieu de création. Se rapprocher des collectifs et des voisins. Que les biens culturels s’exposent principalement dans les lieux où ils naissent, dans ce cas das le quartier lui-même, le lieu qui a été mis à la marge dans sa relation avec l’art, comme si, d’ici, nous n’avions pas la possibilité de créer, de nous penser !”.

Et à quoi peut aboutir l’action d’une journée? A ce grain de folie de créer un précédent là où on n’a jamais assumé qu’on pouvait le faire, à la signification symbolique de ce qu’une maison fermée et silencieuse en face de laquelle nous sommes passés durant des années puisse faire palpiter de musique une impasse endormie, la possibilité de vivre une expérience créative, ne fût-ce qu’un jour, qui nous rapproche d’un art qui nous plaît, et que nous ressentons profondément parce qu’il est notre identité.

Et pourquoi une maison partagée et pas une maison réservée aux expositions d’art ? “Parce qu’on nous a habitués à entrer en relation en maintenant les distances, avec cette idée de “la maison d’autrui”, dans l’ignorance de comment vivent nos voisin(e)s. Nous voulons briser ces paradigmes, nous regarder depuis l’intimité, de toi à toi”. Ouvrir la maison, donc, pour la visite du voisin mécanicien, de la compagne muraliste, des enfants qui veulent se peindre le visage. Alors la maison paraît s’étendre, embrasser la rue, jusqu’à l’arrêt du bus.

Cortázar le disait, dans le conte mentionné au début : quand la porte fut ouverte, “on se rendit compte que la maison était très grande”.casa tomada fotos

Texte : Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Photos: Milangela Galea

Source : La Cultura Nuestra, http://laculturanuestra.com/?p=1110

Traduction : T.D.

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Portraits d’un peuple

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Photo : Orlando Monteleone

Yeux embués, regards qui défient, commissures tombantes et d’autres qui sourient, lèvres fines ou grosses, moustaches, barbes, traits afros ou indigènes, ongles vernis ou mains endurcies, rides ou cicatrices qui rappellent un acné ancien, enfants, jeunes, adultes. Tous ces visages, toutes ces expressions, toutes ces vies sont dans les portraits d’Orlando Monteleone. Dans ces photographies, il y a un peuple qui a mal, un peuple conscient, un peuple aguerri, un peuple présent.

Lui se définit comme “caraquègne né à Valera” et “italien de nom mais fils d’un chauffeur de taxi et de madame Rosa”; autrement dit, fils d’immigrant et de paysanne. Orlando Monteleone trouve les pourquoi de sa photographie dans l’enfance qui fut la siennee, dans les quatre cent coups commis dans les rues Coromoto et Santa Bárbara, du quartier populaire La Pastora.

Un enfant qui traverse les années 60 avec assez de malice pour se transformer du jour au lendemain en choriste des Tucusitos, à peine sorti de l’École Nationale Crucita Delgado, où il était un “très mauvais étudiant”, se souvient-il. Ainsi s’est-il formé, avec une “bande des douze” gamins, dans ce quartier dont il tire le portrait chaque fois qu’il peut. “La photographie fait partie de l’amour, c’est comme jouer à la toupie, comme si je jouais encore à la balle-pelote, au base-ball de capsules de bouteilles; la rue est restée en moi” explique Monteleone.

L’enfance lui a aussi servi à monter dans la tête ce qu’il désirait. Avec sa bande de voyous il allait au ravin “d’eaux sales, dépotoir des immondices populaires” pour voir ce qu’il y trouvait. “Dans le besoin qui nous obligeait, ou peut-être était-ce les rêves d’enfants, nous imaginions comment nous allions trouver cette bicyclette, comme serait son cadre, si la route de devant allait être plus grande ou plus petite; c’est cela qui est resté, ce doux poison de devoir inventer les choses, les penser, les développer à l’intérieur pour ensuite les situer” raconte l’artiste.

Orlando Monteleone

Orlando Monteleone. Photo : Milángela Galea

Cette créativité l’a aidé à formuler ses projets ultérieurs, un savoir enrichi par une formation académique inachevée: études à l’École Technique des Arts Visuels Cristóbal Rojas, ensuite à l’Institut du Design (IDD) et au Centre d’Enseignement des Arts Graphiques (CEGRA). Il a travaillé au Musée d’Art Contemporain (MAC) et à la Galerie d’Art National (GAN). “J’ai pensé : ici je vais me faire vampire, sucer le sang pour me cultiver” reconnaît Monteleone en évoquant la GAN de cette époque.

Il reste habité par ce ressentiment face à ces gérants qui investissaient beaucoup d’argent dans des artistes internationaux pendant que la population subissait les conséquences du néo-libéralisme. Malgré cela, le photographe reconnaît que ces acquisitions forment une collection importante, “qu’elle existe et qu’il faut la protéger”.

C’est dans ce contexte qu’il a commencé à travailler pour l’entreprise de publicité transnationale  Young & Rubican. “A force de manœuvres je réussis à être envoyé à New York, et c’est là que je me suis réellement spécialisé en portraits photographiques” indique-t-il. Après un an et demi, il rentre au Venezuela où il découvre un nouveau paysage.

Le XXIème venait de commencer. “A mon retour à l’agence de pub, on m’a jeté à coups de pied dès que j’ai commencé à montrer et à rappeler que je venais de lieux très semblables à ceux d’où venait Chávez”.

Ce rejet le poussa à faire son propre chemin, à puiser des forces dans l’acte de créer, dans la malice, dans la nécessité d’inventer, pour créer ses projets, avec de nouveau un renvoi à la rue. Il se rendit compte que la pub n’était pas sa voie. “J’avais une dette avec les miens, avec le temps et avec les espaces où j’ai grandi”.

A travers les images capturées par sa caméra, il retourne au quartier et à ses personnagesss pour retrouver ce que cherche à occulter la vague “Wall Street y Rockefeller”. “La photographie que je tente de faire, je veux qu’elle entretienne cette rébellion […]. C’est une manière de continuer à dire “c’est là”; nous devons rester rebelles, comme aujourd’hui face au décret de ce président des États-Unis qui veut nous spolier de nos ressources” explique Monteleone.

 

Ces jours-ci dans les rues du centre de Caracas de grands panneaux expriment ce qu’a ressenti une grande partie du peuple vénézuélien : un poing levé, des yeux larmoyant, un brassard tricolore au bras, un tee-shirt à l’effigie de Bolívar, quelqu’un qui montre un portrait de Chavez; les personnages varient, le sentiment les réunit.

L’idée naquit dans cette file interminable qui venait rendre un dernier hommage à Hugo Chávez au Paseo Los Ilustres, en mars 2013. (Pendant ce temps à Paris, interrogé dans les studios de BFM TV par un présentateur qu’étonnaient ces files pouvant atteindre trois kilomètres et durant de longues heures, pour un caudillo attaqué sans répit par tous les médias, le journaliste « spécialiste du Venezuela » François-Xavier Freland fit une réponse qui restera dans les annales : « Oh, vous savez, dans cette foule, il y a beaucoup de curieux… »). Installé sur le boulevard des Símbolos, Orlando Monteleone prépara son appareil photographique, ses lumières, son backing, et commença à tirer des portraits. Quelques minutes plus tard, une file de 150 personnes attendaient d’être photographiées.

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Son idée n’était pas de capter la grande masse mais d’entrer dans l’âme des gens, dans les sentiments profonds de chaque être humain. “En outre, je voulais démonter l’idée que les chavistes sont laids. Comme le dit le sociologue et ministre Iturriza: “Le chavisme a été diabolisé”.

Une beauté libérée du joug des défilés de miss, sans figures imposées, beauté haute ou petite, grosse ou maigre; avec ses boucles d’oreille, ses tatouages, ses cheveux bouclés en désordre; mais authentique – dans les yeux brillants, dans un amour maternel, dans une espièglerie d’enfant, dans la fierté de quelqu’un qui participe à une construction collective.

« Au début quand je les ai photographiées, je sentais que les personnes étaient très blessées puis les jours ont passé et tout a cédé la place à un amour collectif : “j’aime Chávez comme un défi, par engagement pour mon fils”, entendait-on, chacun offrait son amour” se souvient l’artiste.

Après avoir travaillé et monté ces images, Monteleone les a fait circuler sur la toile et par les réseaux sociaux, jusqu’à ce qu’elles soient vues et reconnues par le Ministère de la Culture dont les autorités ont décidé de les exposer sur la voie publique pour que les habitants de Caracas puissent les découvrir.

L’exposition qui compte une centaine de photographies, emprunte son titre aux propos d’un d’une des participantes aux longues files d’adieu : “Venez, allons nous faire prendre en photo, nous, les amours de Chávez”. Tout en ajoutant : “Ici personne ne se rend”, “Chávez n’est pas mort, il s’est multiplié”, “Genou à terre” parmi d’autres thèmes populaires entendus.

Je sens que ce sont les pages d’un livre qui s’ouvre. A mesure que nous marchons et regardons, chaque page raconte une histoire. Dans chaque chapitre, nous voyons des personnages différents qui se dénudent pratiquement face au genre d’amour qu’ils voulaient offrir”. 

Une anecdote : un des photographiés — qui dans la photo originale apparaît avec un livre de Lénine — “fut tellement ému de découvrir son portrait dans la rue qu’il s’est fait rephotographier dans la rue, sous le cliché”. Un autre est un historien qui passe son temps au Café Venezuela et “qui bavarde beaucoup de communisme”.

Monteleone dit son bonheur de se voir affiché sur des immeubles, parmi les passants, les voitures et les motos, plutôt que dans un musée. “Maintenant ils sont dans la rue, on a rempli les rues des “amours de Chavez”, on a rempli les rues de peuple”.

Nous montrer

Cette idée de refléter le beau qui n‘est dans aucun concours de Miss mais dans le quotidien est visible dans un autre des projets d’Orlando Monteleone: “Photogéniques”. “Le concept est de décoloniser le portrait, montrer une beauté totalement différente à celle qu’on a voulu nous vendre”.

Ces personnages forment le paysage urbain habituel que Monteleone, en bon “piéton heureux”, a l’habitude de rencontrer tous les jours. Il interagit avec eux, invente des histoires pour pouvoir converser, tout en réfléchissant — comme s’il s’agissait de la bicyclette d’enfance —, plaçant les pièces du puzzle qui s’achèvera dans son studio.

“Si je vais boire un café je finis par parler un bon moment avec le monsieur qui le prépare” résume-t-il pour annoncer d’autres protagonistes : un alcoolique anonyme qui a décidé de ne pas être si anonyme, le vendeur d’oranges du métro Bellas Artes, les personnages du marché de Guaicaipuro, un cireur de chaussures ou un universitaire. Tous se montrent tels qu’ils sont, avec leurs rides, leurs dents de travers, leurs imperfections.

Photo: Orlando Monteleone

Photo: Orlando Monteleone

Autre expérience à laquelle il a participé : la campagne “Nous sommes un peuple digne”, qui visibilise différentes expressions artistiques exprimant les valeurs vivantes au sein du peuple vénézuélien : la lutte pour ce qui est juste, la foi, l’espérance, la solidarité, l’amour, la culture caraïbe, la défense de la patrie, la force collective.

Par exemple, quand des jeunes apprennent à boxer dans le plus haut des quartiers populaires de José Félix Ribas, grâce à l’entraîneur qui a construit un ring au-dessus de sa maison. La majorité de ces jeunes n’étudient pas, malgré les efforts de la révolution bolivarienne pour démocratiser l’enseignement.

“L’entraîneur m’a raconté qu’il a eu un groupe de ce genre il y a deux ans et aujourd’hui plus un seul n’est en vie à cause des affrontements de bandes” explique-t-il. “Après avoir pris ces jeunes en photo, je me suis demandé comment les restituer et j’ai voulu les montrer avec l’expression du défi, il n’y a pas d’autre manière. Ils cherchent comment se frayer un chemin dans la vie”.

Le bonheur est présent parmi les pêcheurs de Naiguatá, qui montrent avec satisfaction leurs réussites collectives : ils ont obtenu un financement pour les moteurs de leurs barques, outils indispensables.

Il y a aussi l’épouse de Jacinto Peña, l’habitant de Maracay à qui, lors du lock-out pétrolier de la droite en 2002, on brûla l’autobus dans lequel il transportait des passagers. Cette femme, “à cause de tout ce que son mari avait subi, angoissée, tomba dans un coma diabétique et perdit les jambes. Le mari est mort il y a peu. Mais elle, avec beaucoup de fierté et d’honnêteté, a voulu se faire tirer le portrait auprès de son autel personnel, près de la photo de son époux”.

Regards de défi, de fierté, de tendresse, d’engagement, de joie, de complicité. Monteleone improvise une analyse sur la prédisposition du vénézuélien à être photogénique: “Le vénézuélien, ce qu’il ne sait pas, il l’invente; et ce qu’il ne peut inventer, il tente de le copier. Il n’a pas de problèmes pour dire qu’il est du peuple, qu’il est pauvre. Peut-être que cela a partie liée avec le pétrole, avec cet excès de confiance intérieure de savoir qu’il y a quelque chose là, sous la terre”.

Démocratiser la photographie

L’ère du visuel — depuis qu’existe l’imprimerie, le téléviseur, et la photographie — a envahi les relations sociales, la manière d’être et de vivre des êtres humains, et le raz-de-marée de la photographie numérique qui s’en est suivi. “On nous drogués de photographie” synthétise le créateur. “De même que le format s’est démocratisé, cette addiction peut nous perturber mais malgré les risques que nous pouvons prendre, je crois qu’elle nous aide”.

Photo: Milángela Galea

Photo: Milángela Galea

Quand la caméra analogique exigeait un laboratoire pour traiter le matériel et que le professionnel devait passer par l’avis d’un expert qui décidait si l’œuvre avait assez de valeur pour “finir sur le mur froid d’un musée”, la photo était pensée selon des normes externes et avec des objectifs commerciaux.

Quand je travaillais au Musée d’Art Contemporain, je gagnais quatre sous et le budget perçu par cette institution était distribué entre photographes et artistes utilisés comme ressources capitalistes pour galeries privées, leurs produits se transformaient en biens de consommation”. 

Lorsque le numérique surgit, la photographie se démocratise : les appareils sont plus accessibles, les portables permettent de prendre des photos et de plus en plus de personnes peuvent prendre en photo ce qu’ils veulent. Ainsi ce qui était un art pour peu s’est converti en amusement pour beaucoup. Surtout au Venezuela où il y a tant de jeunes racontant leur propre histoire.

Comme ceux qui vivaient à la faveur de l’exclusion “n’ont pas compris ce qui se passe, ils se sont retranchés en cénacles dans des librairies de l’Est cossu de Caracas. Cette marée de jeunes qui travaillent dur, qui grandissent avec le processus, ont compris qu’il faut s’emparer de cette technique”, pour rompre avec une photographie que Monteleone considère comme “trompeuse”.

Cette myopie explique pourquoi certains “intellectuels de l’art” continuent à nier, à disqualifier, à refuser ce qui naît du peuple, pour le seul fait d’exister. “Mon travail, les compagnons cultivés n’en veulent pas pour les musées, ils ne l’aiment pas à cause de l’engagement qui l’imprègne” assure-t-il.

Ce risque qu’a assumé la photographie en démocratisant la technique peut conduire à un projet original et intéressant, ou superficiel et inexpressif. Le problème n’est pas l’outil ou la technique — dont il y a beaucoup à apprendre, beaucoup —, mais le fond, le contenu, le pourquoi et le pour qui on photographie.

D’où l’invitation aux jeunes : “Montrons le quartier populaire, montrons nos textures, montrons nos rébellions, montrons que nous existons. Cet élément – il montre l’appareil numérique – a changé la vie de beaucoup de gens. Ce fut un des aspects. Chavez a fait voir à tous qu’ils existent. Cet appareil photographique est le bras armé des quartiers populaires, des communautés. Nous allons montrer l’anniversaire de la cousine, nous allons montrer comment se fait le bouillon collectif, nous allons montrer nos chaussures trouées, nous allons nous montrer. C’est de cela qu’ils ont peur, c’est ce que vomit l’oligarchie. Ce sont des balles visuelles”. Pour remplir de peuple les rues du Venezuela, conclut  Monteleone.

Texte : Laura Farina

Source : http://laculturanuestra.com/?p=560

Traduction : Thierry Deronne

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