Crier au loup à propos de « fraude électorale » ? OK pour le New York Times… si les cibles sont des ennemis officiels, par Alan MacLeod (FAIR)

Le refus catégorique de Donald Trump d’accepter ce qui semble être une défaite électorale inévitable et de plus en plus écrasante a fait craindre à juste titre à de nombreux médias les répercussions politiques d’une telle décision, certains tirant la sonnette d’alarme sur un éventuel coup d’État aux États-Unis. (e.g., Salon11/11/20Washington Post11/12/20Guardian11/13/20New Republic11/13/20).

Une vache sacrée de la presse états-unienne comme le New York Times, a pris la tête des condamnations, accusant le président de « vandaliser notre pays » (11/11/20), le diagnostiquant comme un narcissique et un sociopathe, et citant ses tentatives de s’accrocher au pouvoir comme « un renoncement brutal à la démocratie américaine ». (11/11/20).

NYT: Trump’s Post-Election Tactics Put Him in Unsavory Company

Le New York Times (11/11/20) déclare que Donald Trump agit comme le président vénézuélien Nicolás Maduro en « refusant de concéder la défaite et en lançant des accusations infondées de fraude électorale » – même si c’est l’opposition vénézuélienne qui a refusé de concéder la défaite et a fait des allégations douteuses de fraude.

Andrew Higgins, chef du bureau du Times à Moscou (11/11/2011/12/20) a été le dernier collaborateur du journal à dénoncer Trump, affirmant que « nier la défaite, invoquer la fraude et utiliser la machine gouvernementale pour inverser les résultats des élections sont les outils traditionnels des dictateurs » tels que Robert Mugabe du Zimbabwe, Slobodan Milosevic de Serbie et Nicolás Maduro du Venezuela.

Pour Higgins, Trump a effectivement « brisé la tradition démocratique de base » des États-Unis, en la faisant passer du « monde libre » au royaume des États tyranniques auxquels les États-Unis se sont si longtemps opposés au nom de la démocratie et des « élections libres ». (En réalité les Etats-Unis fournissent l’aide militaire aux trois quarts des dictateurs du monde, bien que les médias privés utilisent ce mot presque exclusivement pour désigner les politiciens Washington n’aiment pas, Fair.org 4/11/19.)

Bien sûr, a concédé Higgins, Trump n’est pas aussi mauvais que Milosevic ou Maduro, et « n’a pas à s’inquiéter d’être accusé de crimes de guerre et de génocide, comme l’était M. Milosevic ». Cela peut être une nouvelle pour les populations du Yémen, de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Syrie ou de toute autre nation que Trump a personnellement ordonné de bombarder, ou pour les pays dont les diplomates qu’il avait assassiné, ou au presque quart de la population mondiale qui subit les sanctions mortelles des Etats-Unis.

Higgins a affirmé que, comme Trump, Maduro « a frauduleusement fabriqué une victoire dans une élection de mai 2018 », une affirmation qui a aussi peu de fondement dans la réalité que la prétention de Trump d’avoir réellement remporté la course présidentielle de 2020. Contrairement aux États-Unis, l’élection vénézuélienne a été marquée par un vote effectué dans les temps, avec des machines de vote ultra-modernes qui ont été surveillées par des centaines d’éminents observateurs internationaux, dont les rapports attestent de la propreté du processus (FAIR.org5/23/18). Maduro a remporté plus de 4 millions de votes de plus que son plus proche concurrent – un résultat peu surprenant (PAP5/20/18), en raison d’un boycott généralisé du scrutin et d’une division du vote de l’opposition restante entre deux candidats.

AP: Maduro favored as Venezuelans vote amid crisis

La réélection du président vénézuélien Nicolás Maduro était très attendue (AP5/20/18)-mais après le vote, la matrice médiatique a martelé que sa victoire ne pouvait s’expliquer que par la fraude.

Après cette élection, cependant, l’opposition de droite soutenue par les États-Unis a crié à la fraude et a tenté de renverser le gouvernement à plusieurs reprises, en utilisant des tactiques qui ne sont pas différentes des manœuvres post-électorales de Trump. Pourtant, Higgins s’est prononcé en faveur de Trump pour avoir sanctionné le Venezuela (des actions qui ont causé la mort d’au moins 100,000 personnes, selon un rapporteur spécial américain des Nations Unies), et pour la reconnaissance du president auto-proclamé Juan Guaidó comme dirigeant légitime. Une récente enquête d’opinion a révélé que Mr. Guaidó ne bénéficiait du soutien que de 3 % des Vénézuéliens – et ce, avant le désasstre de son invasion mercenaire ratée dans le style de la “Baie des Cochons”.

Ainsi, pour le Times, crier à la fraude électorale puis mettre en scène un coup d’État est mauvais car c’est ce que font les dictateurs – à moins que les États-Unis ne fassent des allégations douteuses de fraude électorale contre des ennemis officiels, auquel cas c’est une pratique honorable. Tel est le monde confus des experts des médias d’élite.

Depuis que le Venezuela a voté à gauche en 1998, le Times a préconisé le renversement du gouvernement vénézuélien. Son comité de rédaction a appuyé le coup d’État éphémère contre le président Hugo Chávez en 2002, allant jusqu’à affirmer qu’un tel événement n’avait même pas eu lieu. Avec la démission hier du président Hugo Chávez, la démocratie vénézuélienne n’est plus menacée par un apprenti dictateur. M. Chávez, un démagogue ruineux, s’est retiré après l’intervention des militaires et a remis le pouvoir à un chef d’entreprise respecté, Pedro Carmona.

Ainsi, Times (4/13/02) a écrit que Carmona licenciait tous les élus et se donnait le pouvoir suprême de gouverner par décret. Une étude FAIR 2019 sur le Venezuela (4/30/19) a constaté que Times avait publié 22 articles favorables au changement de régime sur une période de trois mois, et aucun qui s’opposait à la destitution du gouvernement démocratiquement élu.

Pas de coup d’État, juste une « surprise ». 

Les actions de Trump reflètent également celles de l’aile droite soutenue par les États-Unis en Bolivie, qui a clairement perdu les élections en octobre dernier, pour ensuite crier à la fraude et lancer un coup d’État réussi contre le vainqueur légitime, le président Evo Morales, un autre leader socialiste devenu figure de la haine dans les médias privés (FAIR.org4/11/19).

NYT: Evo Morales Is Gone. Bolivia’s Problems Aren’t.

Selon un éditorial du New York Times (11/11/19), chasser le président bolivien qui venait d’être réélu avec une marge de plus de 10 points de pourcentage était « la seule option restante ».

Alors que la sénatrice d’extrême droite, la raciste Jeanine Añez (qui ne s’est même pas présentée à la présidence, et dont le parti n’a obtenu que 4 % des voix) commençait à ordonner les rafles de journalistes et à superviser des massacres d’opposants, Times était en extase. Refusant à nouveau d’utiliser le mot « coup d’Etat » pour décrire les événements (FAIR.org11/11/19), son comité de rédaction (11/11/19) a décrit Morales comme un populiste « arrogant » qui « a effrontément abusé de son pouvoir », « a perdu sa légitimité » et « a écrasé toute institution » à sa manière. Le comité l’a accusé de présider une élection « très louche », citant une déclaration de l’Organisation des États américains (OEA) qui parlait de « manipulation évidente » des votes. Times a également applaudi la droite pour « le respect des règles et des institutions démocratiques ». Cela a apparemment forcé Añez à prendre le pouvoir… à cause d’un « vide de pouvoir ».

Le même jour, Times a publié un article d’opinion (11/11/19) intitulé « Comment l’ambition d’Evo Morales a contribué à sa chute », qui écartait d’emblée l’idée qu’il s’agissait d’un coup d’État, malgré le fait que l’armée a littéralement placé le cordon présidentiel autour du cou d’Añez.

Comme c’était évident à l’époque (CounterSpin11/21/19), les affirmations de l’OEA avaient autant de substance que les fantasmes de Trump sur la fraude électorale à l’échelle nationale. Ce n’est que sept mois plus tard – bien après que la poussière soit retombée et qu’Añez fut installée au pouvoir – que le Times (6/7/20) a reconnu que le rapport de l’OEA était défectueux. Mais même après cela, il a continué (9/17/20) à apporter de l’eau au régime d’Añez, prétendant par euphémisme qu’elle était arrivée au pouvoir de façon « surprenante » après une élection « chaotique » et qu’elle avait présidé une « année orageuse au pouvoir ».  Il s’agit d’une description peu utile d’une dirigeante qui est arrivée au pouvoir par un coup d’État militaire et qui a supervisé les fusillades de ses opposants politiques, et que seul un soulèvement national a finalement forcée à concéder une défaite électorale, qui a montré combien son pouvoir était rejeté par la population.

Imaginez que vous essayez de décrire un éléphant sans jamais utiliser le mot « éléphant ». Seuls des écrivains au talent prodigieux pourraient le faire de manière convaincante. De même, s’abstenir d’utiliser le mot « coup d’Etat » là où il est évidemment approprié demande un effort énorme, mais cela semble être la politique de Times, le mot apparaissant à peine en un an de couverture, sauf comme accusation dans la bouche des partisans de Morales (FAIR.org11/11/197/8/2010/23/20), un homme longtemps diabolisé comme un autoritaire. En écrivant sur le coup d’État, il est difficile d’éviter la répétition constante de ce mot dans chaque paragraphe, donc ne pas le mentionner du tout est un sérieux exploit.

Bien que Morales est rentré en Bolivie la semaine dernière après l’élection écrasante qui a chassé Añez et a vu le retour en force du Mouvement vers le Socialisme (MAS), Times (11/9/20) tentait encore de dissimuler le fait du coup d’État, moquant la « tentative ratée de Morales pour garder le pouvoir » qui « a déchiré la nation et l’a envoyé en exil ». Le retour de Morales, a informé Times à ses lecteurs, des Boliviens « inquiets », qui étaient « désireux de surmonter les troubles politiques déclenchés par sa tentative de division pour un quatrième mandat présidentiel ». L’aggravation de la tension politique était peut-être davantage liée au coup d’État d’extrême droite, aux massacres qui l’ont suivi, à la répression des médias critiques, à l’expulsion des étrangers et à la suspension des élections et des droits fondamentaux – mais même les abonnés avides de Times n’en sauront rien, à moins de savoir lire habilement entre les lignes.

Les coups d’Etat sont bons, en fait

Le Venezuela et la Bolivie sont loin d’être des cas isolés. De fait, une étude réalisée par Adam Johnson (Truthdig1/29/19) a constaté que le comité de rédaction du New York Times a explicitement soutenu 10 des 12 coups d’État soutenus par les Américains en Amérique latine depuis 1954.

Joao Goulart

Le comité de rédaction du New York Times (5/8/64) sur le renversement par un coup d’Etat militaire du président brésilien démocratiquement élu João Goulart : « Nous ne regrettons pas le décès d’un dirigeant qui s’était montré si incompétent et si irresponsable ».

Par exemple, deux jours après un coup d’État militaire au Brésil qui a mis fin à l’ère réformiste libérale de João Goulart et installé plus de 20 ans de dictature fasciste avec tortures et disparitions, le comité de rédaction du Times (4/3/64) a soutenu la « révolution pacifique » contre un personnage qui « n’avait presque pas de partisans ». Refusant d’utiliser le mot « coup d’Etat », ils ont conclu : « Nous ne regrettons pas la disparition d’un leader qui s’était montré si incompétent et si irresponsable ».

Un mois plus tard, la rédaction (5/8/64) a écrit sur le prétendu « sentiment général de soulagement et d’optimisme » du Brésil, selon lequel le « régime » d’extrême gauche de Goulart était terminé, et a annoncé que la « nation semble avoir aspiré » à un « nettoyage politique » des « extrémistes », tout en applaudissant l’emprisonnement généralisé de fonctionnaires libéraux au motif qu’ils étaient « communistes ».

Et comme dans le cas de Morales, le New York Times (9/12/73) a également blâmé le président chilien Salvador Allende pour son propre renversement en 1973. « Aucun parti ou faction chilien ne peut cacher sa part de responsabilité », écrit-il : Mais une part importante de responsabilité doit être attribuée au malheureux Dr Allende lui-même. Même lorsque les dangers de la polarisation sont devenus indéniablement évidents, il a persisté à impulser un programme de socialisme exacerbé pour lequel il n’avait pas de mandat populaire.

Le comité de rédaction a également éclairé son propre public avec désinvolture, en insistant sur le fait que: rien ne prouve que l’administration Nixon ait sérieusement envisagé les manœuvres à l’encontre du Dr Allende…. Il est essentiel que Washington garde méticuleusement les mains loin de la crise actuelle, que seuls les Chiliens peuvent résoudre. Il ne doit y avoir aucune raison de soupçonner une intervention extérieure.

Or les archives non gouvernementales de la Sécurité Nationale à Washington viennent de publier en novembre 2020 une nouvelle mine de documents concernant les efforts acharnés de l’administration Nixon pour renverser Allende).

En fin de compte, pour le New York Times, la légitimité des fraudes électorales criantes ne repose pas sur le fait qu’elles se soient réellement produites, mais sur leur utilité politique. Si Times dénonce les tentatives de Trump de renverser les résultats de l’élection, lorsqu’il s’agit de pays ennemis, toute accusation, aussi infondée soit-elle, est traitée avec respect et mérite d’être amplifiée. Les gouvernements légitimes qui tentent de se défendre contre les coups d’État antidémocratiques sont accusés de déployer les mêmes tactiques que celui qui veut les renverser.

Alan-MacLeod

L’auteur: @AlanRMacLeod est membre du Groupe sur les Médias de la Glasgow University. Son dernier ouvrage “Bad News From Venezuela: 20 Years of Fake News and Misreporting” (Venezuela : 20 ans de mensonges ou d’inexactitudes) a été publié par Routledge en avril 2018.

Source : https://fair.org/home/crying-wolf-on-election-fraud-is-ok-at-nyt-if-targets-are-official-enemies/

Traduction de l’anglais: Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/11/24/crier-au-loup-a-propos-de-fraude-electorale-ok-pour-le-new-york-times-si-les-cibles-sont-des-ennemis-officiels-par-alan-mc-leod-fair/

Joe Biden devrait serrer la main de Nicolas Maduro, par Vijay Prashad (Peoples Dispatch)

En juin dernier, Joe Biden, le président des États-Unis en 2021, a envoyé un tweet qualifiant le président vénézuélien Nicolas Maduro et d’autres dirigeants de « voyous et dictateurs ». Cependant, Maduro a largement remporté deux élections pour atteindre ce poste, en 2013 et 2018. Maduro a remporté 67,8 % des voix en 2018, le tiers restant étant partagé entre deux figures de l’opposition, Henri Falcón et Javier Bertucci. La participation à cette élection a été minée par le sabotage des autres partis d’opposition qui ont suivi les instructions de Washington visant à délégitimer le processus politique vénézuélien. Les États-Unis ont promu un coup d’État au nom de la démocratie au lieu de reconnaître que leurs alliés n’avaient tout simplement pas la capacité de gagner la présidence lors des élections.

Les administrations états-uniennes, tant démocrates que républicaines, ont tenté d’employer des méthodes antidémocratiques pour renverser les gouvernements au Venezuela depuis la victoire d’Hugo Chavez en 1998. En janvier 2019, le rapporteur spécial des Nations unies sur l’impact des sanctions, Idriss Jazairy, s’est dit « préoccupé d’apprendre que l’objectif de ces sanctions est un changement de gouvernement au Venezuela », ce qui, selon l’ambassadeur Jazairy, « viole toutes les normes du droit international ». Mais cela ne semble pas avoir d’importance pour Biden, dont le langage libre rappelle l’expression la plus utilisée par Trump : « pays de merde ».

Les Nations unies ont demandé le retrait de toutes les sanctions pendant la crise actuelle. Selon leurs propres termes, « ces sanctions causent la mort de nombreuses personnes en les privant de leurs droits fondamentaux, y compris le droit à la santé, à l’alimentation et à la vie elle-même ».

Tout semble indiquer que la nouvelle administration maintiendra les sanctions punitives contre le Venezuela qui étouffent le pays en pleine pandémie. Le président Maduro, en revanche, est apparu à la télévision pour féliciter Biden et a déclaré que son gouvernement espère « reprendre des canaux de dialogue dignes, sincères et directs » avec la nouvelle présidence. Ce serait une bonne idée que Biden accepte l’offre de Maduro et participe aux pourparlers pour mettre fin aux politiques américaines visant à renverser le gouvernement vénézuélien. C’est la seule option digne qu’il ait.

L’auteur : Vijay Prashad est un historien, rédacteur et journaliste indien. Il est rédacteur et correspondant en chef de Globetrotter, un projet de l’Institut des médias indépendants. Il est le rédacteur en chef de LeftWord Books et le directeur de Tricontinental : Institute for Social Research. Il a écrit plus de vingt livres, dont The Darker Nations : A People’s History of the Third World (The New Press, 2007), The Poorer Nations : A Possible History of the Global South (Verso, 2013), The Death of the Nation and the Future of the Arab Revolution (University of California Press, 2016) et Red Star Over the Third World (LeftWord, 2017). Il écrit régulièrement pour Frontline, the Hindu, Newsclick, AlterNet et BirGün.

Source : https://peoplesdispatch.org/2020/11/12/joe-biden-should-shake-hands-with-nicolas-maduro/

URL de cet article : https://venesol.org/2020/11/18/joe-biden-nicolas-maduro/

USA/Amérique Latine: le grand air de la « fraude » ou les arroseurs arrosés, par Maurice Lemoine

Depuis plus de trente ans Maurice Lemoine reste fidèle au métier d’informer comme enquête de terrain, aux antipodes du « copier-coller » qui tient lieu aujourd’hui de journalisme. Photos: par 35 mètres de fond, avec les travailleurs de l’Arc minier de l’Orénoque (Etat de Bolivar, Venezuela, 2018). Avec Giorgio Trucchi au Honduras en 2013 pour couvrir la résistance populaire au coup d’État de l’oligarchie contre le président Zelaya. Au Paraguay, en 2012, enquêtant sur un massacre de paysans dans le contexte du coup d’Etat contre Fernando Lugo… ou traversant les lignes des « guarimbas » violentes de l’extrême droite à Caracas en 2017.

Dès le 23 octobre, reçu dans le « Tonight Show » de Jimmy Fallon, sur la chaîne NBC, le sénateur Bernie Sanders, éliminé de la course à la Maison-Blanche car trop « à gauche » pour ses « amis » démocrates, avait prévu la situation. Pandémie de Covid-19 oblige, estimait-il, le vote par correspondance – les « absentee ballots » – allait considérablement augmenter et, en bonne logique, les électeurs démocrates, plus respectueux de la distanciation sociale, favoriseraient ce mode de vote par anticipation. « Pour des raisons que je n’ai pas le temps d’expliquer ce soir, déclara Sanders, vous allez avoir une situation, je suppose, dans des Etats comme la Pennsylvanie, le Michigan, le Wisconsin et d’autres, où vous allez recevoir d’énormes quantités de bulletins de vote par la poste. Contrairement à des Etats comme la Floride ou le Vermont, ils ne peuvent pas, pour de mauvaises raisons, commencer à traiter ces bulletins avant, je ne sais pas, le jour des élections ou peut-être la fermeture des bureaux de vote. Cela signifie que les Etats vont devoir traiter des millions de bulletins de vote par correspondance. » Dans ces conditions, le républicain Donald Trump pourrait très bien se retrouver en tête des décomptes dans certains Etats, le soir du scrutin, et devancé le ou les jours suivants par son adversaire démocrate Joe Biden, une fois tous les bulletins dépouillés. D’où cette prédiction de Sanders : « A ce moment-là, Trump dira : « Vous voyez ? Je vous avais dit que tout cela était une escroquerie. Je vous avais dit que ces bulletins étaient truqués. Nous ne quitterons pas nos fonctions. » C’est une préoccupation que beaucoup de gens et moi-même avons… Les gens doivent être conscients de cette possibilité. »

Sans lui retirer aucun des mérites que lui reconnaissent ses partisans, on ne qualifiera pas Sanders de « prophète ». Le 30 juillet, invoquant les « risques de fraudes » liés à la mise en place du vote par correspondance, Trump en personne avait annoncé la couleur et évoqué « l’élection la plus inexacte et la plus frauduleuse de l’Histoire ». Ce en quoi il n’innovait guère. En 2016 déjà, à la fin du troisième débat l’opposant à Hillary Clinton, il avait provoqué la stupeur en refusant de s’engager à accepter les résultats du scrutin : « Je verrai en temps voulu », avait- il déclaré.

On ne peut donc mettre les derniers événements sur le compte d’une quelconque improvisation. Le 4 novembre, lors de sa première prise de parole après la fermeture des bureaux de vote, et sans s’embarrasser des quelques millions de bulletins restant encore à dépouiller [1], le président sortant s’est autoproclamé vainqueur en dénonçant que certains Etats aient arrêté de compter les bulletins le temps de la nuit : « C’est une fraude contre le peuple américain. C’est une honte pour notre pays. Nous étions en train de gagner cette élection. Franchement, nous avons gagné cette élection. » Quelques heures plus tard, il dénoncera la dynamique désormais favorable à Biden : « Hier soir, j’avais une bonne avance dans de nombreux Etats décisifs, puis, un par un, ils ont commencé à disparaître par magie avec l’apparition et le comptage de bulletins surprises. Très étrange. »

De là à réclamer la suspension du dépouillement des votes par correspondance, en particulier dans le Michigan, la Géorgie et en Pennsylvanie, il n’y avait qu’un pas, allégrement franchi. Dans une réaction officielle, la directrice de campagne de Biden, Jen O’Malley Dillon, a déclaré scandaleuses, sans précédent et incorrectes les déclarations du président : « Scandaleuses parce qu’il s’agit d’un effort évident pour retirer les droits démocratiques aux citoyens américains. Sans précédent, car jamais auparavant dans notre histoire un président américain n’avait tenté de priver les Américains de leur voix lors d’une élection nationale. » Même la chaîne CNN, à travers ses commentateurs, a jugé la réaction de Trump « contraire à la démocratie ».

Dont acte, aux uns et aux autres. Mais on leur fera remarquer – et pas uniquement à eux ! – qu’ils auraient pu se montrer aussi clairvoyants en octobre 2019 lorsque se produisit le même phénomène en… Bolivie. Le dimanche 20 octobre, le décompte de 84 % des voix donnait au président sortant Evo Morales, candidat à la réélection en représentation du Mouvement pour le socialisme (MAS), une avance de sept points sur son concurrent de droite Carlos Mesa (45,28 % des voix contre 38,16 %), plaçant ce dernier en position de disputer un second tour. Après une interruption nocturne du dépouillement, le décompte du lundi soir changea la donne. Morales devançait à présent Mesa de dix points et, avec 46,8 % des suffrages contre 36,7 %, l’emportait dès le premier tour [2].
Aussi « trumpistes » que Trump, leur grand allié, la droite et l’extrême droite boliviennes, ainsi que quelques renégats censément « de gauche », hurlèrent à la fraude. Chargée d’observer le processus électoral, l’Organisation des Etats américains (OEA), aux ordres et à la botte de Washington, leur vint en aide en dénonçant un « changement inexplicable de tendance ».En fait, comme on l’avait constaté lors des élections précédentes, les zones rurales, indiennes et paysannes, très majoritairement favorables à « Evo », mais dont les résultats arrivaient en dernier du fait des difficultés de communication, avaient fait basculer définitivement le résultat [3].

La suite est connue. Washington parla d’une tentative de « subversion de la démocratie ». Encouragés, les « ultras » boliviens déclenchèrent une vague de violence qui déboucha sur un coup d’Etat. Que l’Union européenne entérina. Le mimétisme moutonnier faisant le reste, l’immense majorité de la « communauté médiatique » ratifia la thèse de « la fraude », responsable de la crise qui s’ensuivit. Aux Etats-Unis mêmes, seul Bernie Sanders qualifia de putsch l’éviction de Morales. Egalement classée « à gauche » du Parti démocrate, la sénatrice du Massachusetts, Elisabeth Warren, évita soigneusement d’utiliser l’expression « coup d’Etat » et qualifia le « gouvernement » de la présidente autoproclamée Jeanine Añez de « leadership intérimaire », validant ainsi la nouvelle administration [4]. Il est vrai que, comme Nancy Pelosi, la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Warren a reconnu en Juan Guaidó le président du Venezuela, que seul Trump et son équipe ont élu à cette haute fonction ; elle a également approuvé l’utilisation des sanctions aussi illégales que criminelles imposées à ce pays.
S’agissant de la Bolivie, et laissant la voie libre aux faucons républicains, l’ensemble du Parti démocrate s’est donc très ostensiblement désintéressé de la question.

Pour Washington et les « élites politiques » conservatrices qui, dans les Amériques, lui servent de relais en même temps qu’elles défendent leurs propres intérêts, les élections sont certes indispensables, mais à une condition : il faut pouvoir garantir que les gens votent comme il faut. De sorte que, chanté depuis la droite du noble orchestre de la Démocratie, et promus par le puissant voisin du Nord, le « grand air de la fraude » est depuis longtemps un grand classique dans la région.
 
En 2008, au Nicaragua, lors d’élections municipales largement remportées par le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) – 109 villes sur 153 –, le candidat battu pour la mairie de Managua, le banquier Eduardo Montealegre, hurle au scandale et exige un recomptage des votes. Lorsque le Conseil suprême électoral (CSE) accepte la requête, il refuse d’assister à l’opération. Il n’apportera ultérieurement aucune des « preuves » censées sustenter son accusation.
Le 6 novembre 2011 voit la réélection du sandiniste Daniel Ortega, avec 62 % des suffrages. Arrivé en deuxième position avec 31 % des voix, le représentant du Parti libéral indépendant (PLI), Fabio Gadea, conteste sa défaite, prétendant avoir lui-même recueilli 62 % des voix (alors que tous les sondages lui avaient accordé environ 30 %). Alertant la « communauté internationale » (comprendre : les Etats-Unis et l’Union européenne) acquise à sa cause, il annonce une protestation massive et, pour le 3 décembre suivant, cent mille manifestants dans les rues de la capitale Managua. Présent sur place, nous n’assistons qu’à un défilé de cinq à dix mille personnes (en l’absence d’un appareil massif de répression).
Lorsque Ortega est réélu pour un troisième mandat le 6 novembre 2016, le CSE annonce une abstention de 31,8 % ; sans citer aucune source identifiable, la coalition d’opposition du Front large de la démocratie (FAD) l’estime à plus de 70 % et, comme d’habitude, conteste le résultat du scrutin.
A chaque fois, invoquant « la fraude », l’administration américaine (en l’occurrence celles de George W. Bush et Barack Obama) condamne (et sanctionne) l’indésirable vainqueur. A chaque fois, la sphère médiatique, sans plus d’hésitations que de preuves, enferme le Nicaragua dans la catégorie des « Etats voyous » [5].

Novembre 2009, en Haïti : trois jours d’émeute pour contester un résultat ! Le Conseil électoral provisoire (CEP) a bien exclu quatorze partis politiques – dont Fanmi Lavalas, formation de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide (deux fois bouté hors du pouvoir par des coups d’Etat) –, ce n’est pas suffisant. Les Haïtiens ont mal voté. Le premier tour de l’élection présidentielle a placé Mirlande Manigat (31,4 %) et Jude Célestin (22,5 %) devant le candidat de Washington Michel Martelly (21,8 %), dès lors éliminé pour le deuxième tour. Jeté dans la rue par ce dernier, un dévergondage de gens de toutes sortes sème le chaos. Sensibles à cette mobilisation de la « société civile » et sur la base d’un rapport fort bien venu de l’OEA, les principaux bailleurs de fonds, Washington en tête, obligent le CEP à modifier les résultats. Celui-ci installe Martelly en deuxième place, permettant ainsi à cet individu carrément corrompu, franchement incompétent, de participer au second tour et de devenir président de la République le 20 mars 2011.

L’année suivante, au Venezuela, le camp bolivarien emmené par Hugo Chávez continuant manifestement à envisager sa permanence au pouvoir, l’oppositionsonne le tocsin. Pourtant, le 15 septembre, l’argentin Carlos Álvarez, chef de la Mission d’observation électorale de l’Union des Nations sud-américaines (Unasur), a déclaré : « Il est intéressant de souligner un élément que très peu connaissent, je parle surtout de ceux qui analysent la réalité depuis la désinformation ou les préjugés, c’est que le Venezuela possède aujourd’hui l’un des systèmes électoraux les plus vigoureux et les plus avancés technologiquement de l’Amérique latine, ce qui garantit la transparence, le contrôle et la surveillance du scrutin. » La semaine précédente, l’ancien président américain James Carter, dirigeant du Centre éponyme, avait pour sa part déclaré : « En réalité, sur les quatre-vingt-douze élections dont nous avons surveillé le déroulement, je dirais que le processus électoral du Venezuela est le meilleur du monde »…

Il n’en demeure pas moins que, à l’instar de Rafael Poleo, directeur du quotidien El Nuevo País, qui a écrit le 7 août « ignorer que le gouvernement prépare une fraude est une idiotie », l’opposition ne cesse de mettre en cause l’impartialité du Conseil national électoral (CNE) ; chaque fois qu’on le lui demande, Henrique Capriles, le candidat de droite, se refuse à préciser si, dans l’hypothèse où il lui serait défavorable, il acceptera le résultat (Trump n’a rien inventé).
Manque de chance : le 7 octobre, jour du scrutin, un million six cent mille voix de différence constituent une marge suffisante pour couper court à toute contestation. Avec 55,1% des votes et quasiment dix points d’avance, le président en exercice repart pour un nouveau de mandat. Capriles range provisoirement ses protestations dans son chapeau.

Chávez disparu, les Vénézuéliens élisent son dauphin Nicolás Maduro, le 14 avril 2013, avec 50,60 % des voix (n’importe quel fraudeur moyennement intelligent aurait porté cet avantage à 55-60 % pour éviter ce résultat « ric-rac » ; un vrai dictateur aurait, lui, gagné avec au minimum 80 %). Qu’importe. Capriles refuse d’admettre sa défaite. Le fait devrait surprendre : tout comme il a accepté avoir perdu lors de la présidentielle précédente, organisée par le même CNE, il n’a pas mis en cause l’arbitre électoral lorsque, quelques semaines auparavant, il a été réélu gouverneur de l’Etat de Miranda avec moins de trente mille voix d’avance sur le candidat du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) Elías Jaua. Appuyé par le secrétaire d’Etat américain John Kerry, l’OEA et le chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy, Capriles demande un recomptage de « tous » les bulletins de vote. Puis déclenche l’escalade en appelant ses partisans à exprimer leur « arrechera » –  mélange de rage et de hargne mêlées d’indignation morale – dans les rues. Suggérée sur les réseaux sociaux par le journaliste d’opposition Nelson Bocaranda, au prétexte que « les médecins cubains cachent des urnes pleines de bulletins de vote », des centres médicaux sont attaqués, incendiés et détruits. La vague de violence provoque la mort de onze personnes. Comme elles sont toutes chavistes, les grandes multinationales dites de défense des droits de l’Homme ne s’emparent pas de la question.

Contrairement à ce que croient certains niaiseux, l’impérialisme ne se manifeste pas que sous la forme extrême de l’intervention militaire et de l’invasion armée. Aux coups d’Etat menés à bien par des acteurs locaux, tentatives de déstabilisation, mesures coercitives unilatérales, guerres non conventionnelles, opérations clandestines, s’ajoutent les techniques de désinformation permettant de diaboliser l’ « ennemi ». Quoi de plus efficace, pour transformer un pays en « dictature », face à l’opinion internationale, que d’y remettre en cause l’honnêteté des processus électoraux ?
Au Venezuela, la comédie dure depuis deux décennies. Quand, en 2004, Chávez gagna un référendum révocatoire avec 59 % des suffrages exprimés, le dirigeant d’opposition Henry Ramos Allup dénonça une « gigantesque fraude » dont il présenterait les preuves dans les vingt-quatre heures. Seize années plus tard, on ne les a pas encore vues. Mais d’aucuns prennent toujours Ramos Allup au sérieux.

En 2018, en pleine période de déstabilisation économique, les leaders de l’opposition, sur ordre explicite de Washington, refusent de participer à la présidentielle et appellent à la boycotter. D’autres dirigeants, tout aussi critiques à l’égard du « chavisme », mais plus soucieux de l’intérêt général, se portent malgré tout candidats. Dans un tel contexte, 9,2 millions de citoyens se rendent aux urnes (46,02 % de participation). Maduro l’emporte avec 68 % des voix, devant Henri Falcón (ex-chef de campagne d’Henrique Capriles ; 21 %) et le pasteur Javier Bertucci (11 %). Ce qui se passe à ce moment ne peut même plus être placé dans la catégorie « comique de répétition » : soumis à une pression extrême des « ultras » étatsuniens et vénézuéliens, Falcón refuse soudain de reconnaître la légitimité du scrutin et exige… d’en organiser un autre. « On pourrait les faire en octobre et nous, nous sommes disposés une fois de plus, cohérents comme nous sommes [authentique !], à y participer. » Avec l’infime étincelle de lucidité qui semble lui rester, il constate néanmoins : « Aujourd’hui il est clair que cet appel à l’abstention a fait perdre une occasion extraordinaire de mettre un terme à la tragédie que vit le Venezuela. » Arrivé en troisième position, Bertucci n’entre pas dans une fausse polémique : « Les gens qui ont voté ont voté, on ne peut pas dire que le résultat n’est pas le produit du vote. »
En état de choc, échaudés, écœurés par l’irresponsabilité et l’incohérence de leurs dirigeants, les électeurs qui s’en réclament et les abstentionnistes ne descendent même pas dans la rue pour manifester. Nul n’y prête attention. L’effet troupeau faisant son œuvre, les médias dominants bourdonnent sur le même thème : la légende noire d’un Maduro « président illégitime » vient de naître.

On n’occultera pas ici que, le 30 juillet 2017, l’élection d’une Assemblée nationale constituante (ANC) avait été très controversée. Pas tant du fait du boycott des mêmes que l’année suivante et des violences qu’ils incitèrent alors à déclencher pour saboter la consultation. On déplora au moins quinze morts au cours de ce week-end, dont un sergent de la Garde nationale et un candidat chaviste. Vingt-et-un fonctionnaires de police furent blessés par arme à feu, huit gardes nationaux brûlés par un engin explosif. En vain : 8 089 320 Vénézuéliens se rendirent aux urnes pour élire leurs Constituants, soit 41,5 % de l’électorat.
Ces chiffres, bien sûr, furent immédiatement contestés. Toujours en première ligne dès qu’il s’agit de ruses, de manèges et de finasseries, Ramos Allup estima la participation à 12 %, soit à peine 2,4 millions de personnes. Plus troublante, et semant légitimement le doute, se révéla la déclaration d’Antonio Mugica, président de la firme Smartmatic, qui fournissait le software des machines à voter et l’assistance technique, quand il dénonça une manipulation des résultats. « Nous estimons que la différence entre la participation réelle et celle annoncé par les autorités est d’au moins un million de voix », déclare-t-il, depuis… Londres, trois jours après le scrutin.

Depuis, Mugica a disparu des radars, sans jamais avoir soumis à quiconque un quelconque rapport technique détaillé expliquant la supposée fraude, qui l’a réalisée et comment elle a été détectée. En revanche, tout observateur attentif dispose de quelques certitudes. Smartmatic, leader mondial en solutions électorales et de gestion d’identités, jouit d’une solide réputation internationale. Elle opère dans une quarantaine de pays. Sans jamais aucun incident, et défendant l’intégrité des résultats de douze élections vénézuéliennes successives, Smartmatic en encadrait techniquement le déroulement depuis 2004 – le vote étant complètement automatisé. Or, dans un contexte d’agression permanente, Washington venait d’annoncer des sanctions contre la présidente du CNE Tibisay Lucena, pour son rôle dans l’organisation de cette élection « illégale ». Toute entreprise travaillant avec le CNE risquait désormais d’être condamnées à de très fortes amendes par la justice étatsunienne et même de se voir exclue définitivement du marché américain. Or…

Après cette spectaculaire mise en cause de Caracas, et la rupture qui s’ensuivit, Smartmatic annoncera que l’Argentine (du président de droite Mauricio Macri) fait appel à sa technologie biométrique pour l’authentification de ses électeurs ; qu’elle présente sa technologie innovante aux experts et administrateurs électoraux du Royaume-Uni ; qu’elle participe à la mise en place de la même technologie innovante au Mexique (du président conservateur Enrique Peña Nieto) ; que, d’ici à 2020, « après une évaluation technique, légale et financière », le comté de Los Angeles achèvera avec elle l’installation d’un nouveau système de vote ; que la Commission européenne a attribué à son Centre d’excellence sur le vote par internet une nouvelle bourse de recherche dans le cadre du programme Horizon 2020 ; que, dans le secteur en charge des infrastructures électorales, elle intègre… le Conseil de coordination du Département de la sécurité intérieure des Etats-Unis ! Que des « amis » très chers du Venezuela ! Mieux vaut ne pas se placer sous l’épée de Damoclès des sanctions américaines quand on ne souhaite pas perdre de tels contrats [6].

« Personne n’a expliqué comment, pendant ces deux décennies de gouvernement bolivarien, l’opposition a presque toujours gagné, par exemple, dans l’Etat de Miranda, où se trouve la partie la plus grande et la plus puissante de Caracas, constate la philosophe et historienne vénézuélienne Carmen Bohórquez ; et qu’elle a également gagné à plusieurs reprises des Etats stratégiques tels que les Etats de Zulia, Táchira, Mérida, Nueva Esparta ou Amazonas [7]. » Néanmoins, au prétexte que « les conditions pour qu’il y ait des élections justes et démocratiques (n’y) sont pas réunies », l’Union européenne, en parfaite supplétive de l’administration Trump (et des ténors du Parti démocrate), refuse par avance de reconnaître les résultats des élections législatives organisées le 6 décembre prochain. Scrutin que, comme il se doit, leur petit protégé, l’autoproclamé Juan Guaido, appelle à boycotter. Une question, et non des moindres, demeurant néanmoins en suspens : le jour où aura lieu, au Venezuela, cette consultation électorale (à laquelle participent les factions non anti-démocratiques de l’opposition), connaîtra-t-on le nom du prochain président des Etats-Unis ?

Effarés, nombre d’Américains découvrent des méthodes que leurs gouvernements successifs ont sans vergogne appuyées, voire suscitées, à l’étranger. C’est que, à répandre cyniquement la peste chez les autres, on finit par l’attraper. Le 4 novembre, sans la moindre preuve, Trump s’est à nouveau posé en victime d’une vaste fraude électorale : « Si vous comptez les votes légaux, je gagne facilement. Si vous comptez les votes illégaux, ils peuvent essayer de nous voler l’élection ! » S’il perd (ce qui est probable, mais pas absolument certain, à l’heure de la rédaction de ce billet), il va multiplier les recours en justice et en appelle déjà à la Cour suprême, pour que « la loi soit respectée et utilisée de manière appropriée  ». La partie est loin d’être terminée.
 
Mais au fait… Où est passée l’OEA ? Pas d’ironie facile : elle est là et bien là. Défenseur intraitable, scrupuleux et désintéressé de la pureté des processus démocratiques sur le continent, son secrétaire général Luis Almagro a dirigé en personne une mission d’observation électorale. Pour ces minuscules Etats-Unis, pays de 328 millions d’habitants répartis sur 9,834 millions de Km², 28 experts et observateurs ont été déployés ; rien à voir avec l’immense Bolivie (11,35 millions d’habitants, 1,098 million de Km²) qui avait nécessité… 92 experts et observateurs déployés en 2019 dans les neuf départements du pays et dans trois pays étrangers (Argentine, Brésil et Etats-Unis) pour y surveiller le vote des expatriés.

Disons qu’au sein de l’OEA, et en matière de surveillance du respect de la démocratie, tous les pays sont égaux, mais que certains sont plus égaux que d’autres. « En raison de la nature décentralisée de l’administration électorale aux Etats-Unis, explique le Rapport préliminaire rendu public le 6 novembre, la Mission a dû obtenir l’autorisation de chaque Etat afin d’observer leurs processus de vote. La Mission a donc contacté les autorités de quatorze Etats [sur cinquante !] et du district de Columbia pour demander un accès pendant la période préélectorale et le jour du scrutin. (…) En fin de compte, les restrictions résultant de COVID-19 ainsi que d’autres facteurs échappant au contrôle de la Mission ont limité les Etats dans lesquels elle a pu se déployer [8]. » Et pour cause : certains Etats n’autorisent pas ou ne prévoient pas de dispositions spécifiques pour l’observation internationale de leurs processus électoraux. Et n’ont pas l’intention d’y changer quoi que ce soit. De sorte que l’imposante « Mission de l’OEA pour les élections présidentielles américaines » n’a été en réalité présente qu’en Géorgie, dans l’Iowa, dans le Maryland, dans le Michigan et dans le district de Columbia [9] !

Dans le rapport préliminaire qui en découle, l’OEA indique qu’elle « n’a pas directement observé de graves irrégularités jetant le doute sur les résultats » Préalablement, elle a mentionné sur un ton critique qu’ « un candidat en particulier » a fait référence à la « progression et à la crédibilité du vote » ce qui a ensuite conduit sa campagne à « contester le processus en cours et les résultats devant les tribunaux ». « Un candidat en particulier »… Jamais le nom de Donald Trump n’est mentionné. Il a plus de chance qu’Evo Morales, nommément cité et épinglé à de multiples reprises dans les mensongers rapports préliminaire et définitif de 2019. Mais Almagro n’insulte pas l’avenir. Le 6 novembre, date de publication de ce premier document, il n’est pas encore certain que Trump ait perdu l’élection.
On se permettra tout de même d’interpeller le secrétaire général sur cette « mission d’observation électorale à portée limitée » (expression employée dans le rapport précité). Plutôt que vouloir imposer autoritairement ses diktats à la Bolivie, au Nicaragua, au Venezuela ou aux autres pays de la région, ne devrait-il pas, en priorité, exiger des Etats-Unis un accès sans limites à l’observation de ses élections ? (excusez, « it’s a joke » : on n’a jamais vu un « péon » [10] imposer quoi que ce soit à son patron). Autre question : dans la plus extravagante des hypothèses (mais qui sait…), le président français Emmanuel Macron recevra-t-il Trump à l’Elysée si celui-ci s’autoproclame chef de l’Etat ? Et encore : comme elle l’a fait avec la Bolivie post-coup d’Etat, pourquoi l’Union européenne ne se propose-t-elle pas comme médiatrice pour « pacifier le pays »  ? Sans augurer du pire, on y note déjà une montée des tensions digne de la dernière des Républiques bananières. Selon le Washington Post, le Secret Service s’inquiète de la sécurité de Joe Biden : des agents ont été envoyés en renfort à Wilmington (Delaware) pour protéger son QG.

M.L.

Illustration : Clay Banks / Unsplash


[1] Il s’agit de bulletins postés au plus tard le jour du scrutin, donc le 3 novembre.

[2] En Bolivie, pour éviter un second tour, le candidat en tête doit obtenir la majorité absolue ou au moins 40 % des voix avec 10 points de pourcentage d’écart sur le second.

[3http://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

[4https://jacobinmag.com/2019/12/bernie-sanders-elizabeth-warren-foreign-policy-bolivia

[5http://www.medelu.org/Le-Nicaragua-sous-dictature-du#nb2

[6https://www.smartmatic.com/fr/

[7https://www.alainet.org/es/articulo/209597?utm_source=email&utm_campaign=alai-amlatina

[8file :///Users/admin/Downloads/PreliminaryReportoftheOASEOMUSA2020.pdf

[9] Le District de Columbia abrite la capitale fédérale Washington.

[10] En Amérique latine : gardien de bétail, ouvrier agricole, paysan pauvre, domestique…

Source : https://www.medelu.org/Le-grand-air-de-la-fraude-ou-les-arroseurs-arroses

Décolonialisme et anti-impérialisme, le point de vue d’Amzat Boukari

L’Ecole Décoloniale de Caracas, avec l’universitaire Ramon Grosfoguel et toute une génération de jeunes intellectuels comme Daniel Montanez, vient marquer une rupture salutaire depuis le Sud: reconnaître la « décolonialité » en « décolonialité anti-impérialiste. » Notre ami Amzat Boukari apporte son point de vue, mûri par son important travail d’organisation et de formation au sein du mouvement panafricaniste. Il aborde notamment la moue d’intellectuels « progressistes » ou « universitaires décoloniaux » à propos du Venezuela bolivarien. « On passe quatre ans à entendre les anti-Trump ruminer, mais les mêmes font la moue quand on leur explique la situation au Congo ou vont hésiter à soutenir le peuple vénézuélien confronté à l’extension de l’obamatrumpisme. Les menaces de Trump quant à la légalité du vote font écho aux mascarades de Guaido mais il s’en trouvera toujours des personnes pour ranger les forces bolivariennes, décoloniales ou panafricaines dans le même sac que les forces conservatrices, réactionnaires et chauvines. »

LE DÉCOLONIAL N’EST PAS LE TROPHÉE D’UN PRIVILÈGE DE CONSCIENCE MALHEUREUSE, par Amzat Boukari

Avec Frantz Fanon, Amilcar Cabral et Cheikh Anta Diop en pivots, il existe une vraie critique radicale et RE-constructive de la pensée et de l’action décoloniales dans les milieux panafricanistes et afrocentrés, critique dans laquelle je m’inscris de manière solidaire mais qui est invisibilisée par la ridicule guerre médiatique menée par quelques pions de l’establishment conservateur au nom de la survie de la République. Des gens qui ne connaissent strictement rien de nos travaux et de nos luttes sont ainsi en train de se placer au centre du débat et de faire diversion. Des gens qui n’ont que mépris pour nos luttes et nos vies obtiennent des privilèges ou des crédits pour les étudier ou les caricaturer.

Pas plus que le panafricanisme, le décolonial n’est pas un fait divers. C’est une diversification des bifurcations géopolitiques de ceux qui voient l’eurocentrisme comme une impasse. Pour les militants panafricains, c’est soit on ouvre un chemin en faisant sauter le mur du fond (intégration dans une visée internationaliste), soit on creuse un tunnel pour faire convergence (Harlem/Alger/Accra/Bandung), soit on rebrousse chemin (Back to Africa). La hantise des milieux conservateurs est peut être de voir une véritable politique d’alliance panafricaine et décoloniale. La preuve en est que la critique panafricaine du décolonial n’est pas reprise par les conservateurs, bien qu’ils soient en train de chercher des valets dans nos rangs, car ils savent que le panafricanisme ne peut que renforcer et fluidifier le débat sur le décolonial en leur défaveur.

Un sas de décompression résidait jusqu’à présent dans le décolonial présent dans le cadre universitaire qui n’a pas forcément grand chose à voir avec le décolonial dans le cadre politique et militant. Il suffit de voir les quelques 2000 universitaires qui signent une tribune de défense de la liberté académique et de se demander lesquels accepteraient de signer une tribune de soutien à la politique bolivarienne, décoloniale et panafricaine du Venezuela soumis à une agression impérialiste. C’est une situation intéressante de voir autant d’universitaires signer une tribune et c’est toujours rassurant quelque part.

Néanmoins ce fossé entre la théorie et l’action est peut être le cœur de la liberté d’expression comme limite de l’engagement. On peut accepter de débattre d’une idée sans en valider les modalités d’application pratique. Comme sans doute plusieurs peuvent accepter de parler de la Françafrique et du néocolonialisme mais sans valider les actions qui mettraient fin à la Françafrique et au néocolonialisme. Une volonté de passer entre les gouttes qui se défend. C’est pour cela que le camp d’été décolonial avait marqué un tournant politique particulier, ainsi que le lancement de l’École décoloniale. C’est pour cela que je me suis engagé pour lancer l’école politique africaine (EPA) qui est un outil nécessaire sans avoir besoin de faire de longs discours ou de grandes tribunes.

Le paradoxe rejoint aussi les élections américaines où la victoire de Trump en Floride a été présentée comme le signe qu’il n’y aurait pas de vague démocrate. Les gens étaient déçus mais le vote en Floride est très lié à la politique américaine de déstabilisation envers Cuba et le Venezuela, thème qui a été absent des rares reportages-bilan du mandat Trump que j’ai pu voir. Sous Trump, beaucoup d’intellectuels et de médias « progressistes » ont d’ailleurs refusé de prendre position contre l’agression impérialiste au Venezuela.

Comment veut on combattre une idée en tournant le dos aux forces politiques d’alternative et de résistance qui incarnent cette idée ? C’est effectivement une problématique à géométrie variable car les idées se confondent parfois avec des opérations de communication et de récupération. Et des carrières. On passe quatre ans à entendre les anti-Trump ruminer, mais les mêmes font la moue quand on leur explique la situation au Congo ou vont hésiter à soutenir le peuple venezuelien confronté à l’extension de l’obamatrumpisme. Les menaces de Trump quant à la légalité du vote font écho aux mascarades de Guaido mais il s’en trouvera toujours des personnes pour ranger les forces bolivariennes, décoloniales ou panafricaines dans le même sac que les forces conservatrices, réactionnaires et chauvines.

J’entends parler de retour au maccarthysme, oui, mais pour nous, le cointelpro n’a jamais cessé et nous n’oublions pas que la première cible des ancêtres du FBI et de la DGSI au début du 20eme siècle fut le panafricanisme et le garveyisme. Nous pouvons déplorer une critique répressive contre les militants panafricains et décoloniaux, puis les universitaires potentiellement « complices » de ces mouvements, selon une tactique d’intimidation qui a egalement déjà été appliquée aux Black and Africana studies dans le passé. Toujours plus facile à dire qu’à faire mais ne reproduisons pas la hiérarchie que nous prétendons combattre car on ne passera pas entre les gouttes. Don’t Agonize, Organize.

PS : évidemment, le panafricanisme est aussi pris dans de nombreuses illusions de puissance et des contradictions multiples donc dans ce post je n’en parle que de mon point de vue.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/11/05/decolonialisme-et-anti-imperialisme-le-point-de-vue-damzat-boukari/

La capacité du Venezuela à lutter contre les effets sociaux du blocus états-unien reste entravée par le vol de 31 tonnes d’or de son trésor

Par Vijay PrashadCarmen Navas Reyes

Bien qu’ayant réussi à aplatir la courbe du Covid et à maintenir les décès à un des taux les plus bas du monde selon les chiffres de l’OMS, le combat du Venezuela contre la pandémie reste affecté par le vol de 31 tonnes d’or par la Banque d’Angleterre. Le 5 octobre 2020, la Cour d’appel d’Angleterre et du Pays de Galles a annulé une décision d’un tribunal inférieur de juillet qui refusait au gouvernement vénézuélien l’accès à 31 tonnes d’or stockées dans la Banque d’Angleterre. Personne ne nie que l’or appartient au gouvernement vénézuélien. Cependant, la banque a refusé de le rendre au gouvernement du président vénézuélien Nicolás Maduro. Cet or d’une valeur de 1,95 milliard de dollars devrait servir à l’achat d’équipements et de fournitures médicales essentiels.

Au départ, suivant l’exemple du ministère britannique des affaires étrangères, la banque a déclaré que le véritable président du Venezuela était Juan Guaidó. Mais Mr. Guaidó, contrairement au président Maduro, n’a ni participé ni remporté d’élection à la présidence, et n’est pas en voie de devenir président, sous quelque éventualité que ce soit. L’onction de M. Guaidó est venue du gouvernement des États-Unis, et non du peuple vénézuélien; le ministère britannique des affaires étrangères et les tribunaux inférieurs ont donné raison à Washington mais la cour d’appel d’Angleterre et du Pays de Galles s’est appuyée pour sa décision finale sur les faits et la logique.

En effet, la principale conclusion de la Cour d’appel est que, bien que le ministère britannique des affaires étrangères a déclaré qu’il ne reconnaissait pas le gouvernement du président Maduro, il continue en réalité à traiter diplomatiquement avec les représentants de ce gouvernement. L’ambassadrice Rocío Del Valle Maneiro González a présenté ses lettres de créance à la reine d’Angleterre en 2015 et représente depuis cinq ans le gouvernement du président Maduro au Royaume-Uni. L’actuel ambassadeur britannique au Venezuela – Andrew Soper – a présenté ses lettres de créance au président Maduro le 5 février 2018; il reste en poste à Caracas. Ces relations diplomatiques de base ont donc amené la Cour d’appel à conclure que le président Maduro – aux yeux du gouvernement britannique – « exerce en fait une partie ou la totalité des pouvoirs du président du Venezuela ».

L’avocat de M. Guaidó – Vanessa Neumann – a déclaré que le gouvernement vénézuélien voulait les 1,95 milliard de dollars (selon le prix actuel de l’or) pour pouvoir « se financer illégalement » (sic). Mais l’avocat du gouvernement vénézuélien – Sarosh Zaiwalla – a fait valoir que ces fonds seraient utilisés par le gouvernement pour briser la chaîne d’infection de COVID-19 et apporter un soulagement à une population frappée par les sanctions unilatérales des États-Unis et par les perturbations causées par la pandémie. La Banque centrale du Venezuela (BCV) a déclaré qu’elle voulait vendre l’or, faire verser les fonds au Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et permettre à ce dernier d’aider le gouvernement à faire face à la pandémie. Ce canal via le PNUD a été rejeté par M. Guaidó, par le gouvernement britannique et par Washington ; il n’y a aucune raison probable qu’ils changent de politique en dehors d’une volonté de punir le peuple vénézuélien en pleine pandémie.

De l’argent pour les médicaments

L’Institut Tricontinental de recherche sociale et l’Instituto Simón Bolívar étudient l’impact social de ces sanctions très sévères imposées par l’administration états-unienne depuis 2017. Ils ont constaté que les sanctions primaires et secondaires ont privé le peuple vénézuélien des moyens de faire du commerce de base : vendre son pétrole et acheter de la nourriture, des médicaments et du matériel éducatif (les sanctions primaires empêchent directement les citoyens et les entreprises du pays sanctionné d’avoir des relations avec le pays sanctionné ; les sanctions secondaires empêchent un tiers – pays ou entreprise – de traiter avec le pays sanctionné). Des dizaines de milliers de Vénézuéliens sont morts inutilement à cause du refus de faire le commerce de médicaments et de matériel médical, ce qui a mis à mal un système déjà fragile pendant la pandémie. Il est choquant de voir que ces sanctions unilatérales des États-Unis, et leur poursuite du changement de régime au Venezuela, définissent la manière dont le Venezuela peut combattre le virus et la maladie. « Les sanctions collectives », dit la quatrième Convention de Genève (1949), « sont interdites ».

La vice-présidente Delcy Rodriguez en réunion à Caracas avec les divers organismes de l’ONU présents sur place (notamment l’OMPS/OPS, la FAO et le PNUD)

Que souhaite acheter le gouvernement vénézuélien avec les 1,95 milliard de dollars qui seraient remis au PNUD ? Selon une étude de l’Institut Tricontinental de recherche sociale et de l’Institut Simón Bolívar, la majeure partie de ces fonds – 600 millions de dollars – devrait servir à l’achat de médicaments pour 400 000 personnes dans les hôpitaux, de médicaments obstétriques pour 550 000 femmes enceintes et de médicaments pour les 243 pharmacies communautaires. Ensuite, 450 millions de dollars sont prévus pour l’achat de fournitures médicales jetables pour 400 000 opérations chirurgicales, pour 245 centres de santé et pour 3 000 stimulateurs cardiaques. Enfin, 250 000 dollars ont été prévus pour la fourniture de réactifs pour les laboratoires (pour l’hématologie et la sérologie) et de pièces de rechange pour divers types d’équipements médicaux (y compris les équipements de radiothérapie). C’est ainsi que le gouvernement vénézuélien – en collaboration étroite avec le PNUD – voudrait « se financer illégalement« .

En mai, trois rapporteurs spéciaux des Nations unies ont écrit qu’au Venezuela, « les hôpitaux signalent une pénurie de fournitures médicales, d’équipements de protection et de médicaments ». Ce sont exactement les matériaux qui figurent sur la liste du gouvernement vénézuélien à acheter avec le produit de la vente des 31 tonnes d’or. Ces experts-Olivier De Schutter (extrême pauvreté et droits de l’homme), Léo Heller (eau et assainissement), et Kombou Boly Barry (éducation) – a déclaré que « à la lumière de la pandémie de coronavirus, les États-Unis devraient immédiatement lever les sanctions générales, qui ont un impact sévère sur les droits humains du peuple vénézuélien ».

Les recherches indépendantes de l’Institut Tricontinental de Recherche Sociale et de l’Institut Simón Bolívar sont en accord avec les opinions de ces experts des Nations unies ; les sanctions états-uniennes ont eu un impact négatif sur la capacité du peuple vénézuélien à s’épanouir et à exercer ses droits humains. Les sanctions unilatérales doivent être levées. À défaut, nous estimons que les 31 tonnes d’or du Venezuela détenues par la Banque de Londres doivent être vendues, que le produit de la vente doit être remis au PNUD et que les fournitures médicales doivent être expédiées d’urgence au Venezuela. Toute autre mesure est un crime contre le peuple vénézuélien.

Cet article a été produit par Globetrotter.

Vijay Prashad est un historien, rédacteur et journaliste indien. Il est collaborateur de rédaction et correspondant en chef de Globetrotter. Il est le rédacteur en chef de LeftWord Books et le directeur de Tricontinental : Institute for Social Research. Il est chercheur principal non résident à l’Institut d’études financières de Chongyang, Université de Renmin en Chine. Il a écrit plus de 20 livres, dont The Darker Nations et The Poorer Nations. Son dernier livre s’intitule Washington Bullets, avec une introduction d’Evo Morales Ayma.

Carmen Navas Reyes, politologue vénézuélienne, est la Directrice exécutive de l’Instituto Simón Bolívar à Caracas.

Traduction de l’anglais par Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/11/02/la-capacite-du-venezuela-a-lutter-contre-les-effets-sociaux-du-blocus-etats-unien-reste-entravee-par-le-vol-de-31-tonnes-dor-de-son-tresor/

Le chef d’une opération paramilitaire contre Nicolas Maduro confirme l’implication de la Maison Blanche

Alors que l’administration Trump poursuit son plan combiné d’attentats terroristes pour détruire des raffineries d’essence au Venezuela et de sanctions économiques (comme le blocus récent sur l’importation de diesel par le gouvernement bolivarien), le journal états-unien Miami Herald publie une longue enquête, particulièrement fouillée, qui comporte de nouvelles révélations de Jordan Goudreau, ex-béret vert et patron de l’organisation mercenaire SilverCorp, organisateur de l’opération Gedeon, incursion paramilitaire sur les côtes du Venezuela qui a échoué en mai 2020.

L’ex-béret vert et actuel patron de l’organisation paramilitaire Silvercorp, Jordan Goudreau, ici membre de l’équipe de sécurité du candidat Trump en 2016

Goudreau a remis des documents audio et vidéo confirmant que « deux responsables de l’administration de Trump se sont réunis et ont offert leur soutien aux organisateurs de l’opération Gedeon » explique le journal de Miami, qui confirme par ailleurs l’approbation par Juan Guaidó (le fake-président nommé par Trump) de l’incursion de mercenaires armés.

Les deux responsables américains sont Andrew « Drew » Horn, qui était à l’époque l’assistant du vice-président Mike Pence, et Jason Beardsley, un ancien soldat qui est aujourd’hui conseiller au ministère des anciens combattants.

Les hauts fonctionnaires de la Maison Blanche étaient pleinement conscients de ce projet d’invasion armée par des mercenaires étrangers et vénézuéliens et y ont apporté leur soutien.

Le propriétaire de la SilverCorp « a insisté sur le fait qu’il avait le soutien de l’administration Trump et a même tenu des réunions pour planifier l’opération au Trump Hotel à Washington et au club de golf Trump Doral à Miami.

Goudreau a décider d’attaquer un conseiller en guerre psychologique d’Alvaro Uribe, Juan Jose Rendon, pour « rupture de contrat », « exigeant le paiement de 1,4 million de dollars ». Cette plainte a été déposée vendredi par l’avocat Gustavo J. Garcia-Montes devant le Tribunal du Circuit de Miami-Dade.

Dans cette plainte, il est allégué que « Horn a assuré à Goudreau que les licences du gouvernement états-unien concernant l’acquisition d’armes et d’armements pour le projet étaient sur le point d’arriver ».

Le document complet, obtenu par le Miami Herald et sa société mère McClatchy, contient une clause inédite qui donnait à Guaidó la possibilité de se dissocier de l’opération Gedeon si la mission échouait.

Photo du « General Services Agreement » signé par Juan Guaidó et d’un amendement qui inclut la clause permettant au fake-président vénézuélien de se distancer de l’opération Gedeón (Photo : Jordan Goudreau)

Le New Herald précise:

« Les messages de texte dévoilés par Goudreau suggèrent qu’au moins une des réunions a eu lieu au restaurant de P.J. Clarke, situé à quelques blocs de la Maison Blanche, tandis que les témoignages de personnes liées à l’opération indiquent que des personnalités de haut rang de l’opposition ont été informées de l’opération à différentes occasions, notamment le chef du parti d’extrême droite de Guaidó, Leopoldo López, qui a fui Venezuela la semaine dernière.

Le journal insiste sur le fait que « Goudreau a dit qu’il se sentait abandonné et utilisé comme un bouc émissaire » et qu’il a donc décidé de donner les éléments qui prouvent sa version des faits, contrairement à ce que proclament les porte-parole du parti d’extrême droite vénézuélien « Volonté populaire », de l’équipe Guaidó et des États-Unis.

En raison de ces informations, on tente de faire taire l’équipe de SilverCorp, comme le rapporte le Miami Herald:

« Goudreau, qui a reçu trois étoiles de bronze pour sa bravoure au combat au cours de sa carrière militaire, allègue que le FBI a tenté de provoquer une confrontation armée avec lui pour provoquer artificiellement ce qui est connu aux États-Unis sous le nom de « suicide par la police » pendant le raid.

« Un autre participant à l’opération a confirmé que Goudreau fait l’objet d’une enquête fédérale en cours.

Sources: Miami Herald https://amp.miamiherald.com/news/nation-world/world/americas/article246819562.html et Mision Verdad https://misionverdad.com/jordan-goudreau-la-casa-blanca-respald%C3%B3-la-operaci%C3%B3n-gede%C3%B3n

Traduction: Thierry Deronne

URL de cet article: https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/11/02/le-chef-dune-operation-paramilitaire-contre-nicolas-maduro-confirme-limplication-de-la-maison-blanche/

« Un changement de régime à visage si humain… la politique de Trudeau au Venezuela » par Jorge Arreaza (The Canada Files)

Jorge Arreaza, Ministre des Affaires étrangères du Venezuela

Les relations entre le Venezuela et le Canada sont actuellement au plus mal. Bien que les gouvernements canadiens précédents n’aient pas caché leur aversion pour nos politiques visant à récupérer la souveraineté sur nos ressources naturelles et accorder la priorité aux politiques sociales, aucun n’avait aussi activement reproduit la politique des États-Unis envers le changement de régime que l’actuelle administration Trudeau. Le Canada fait un usage calculé et mal intentionné du discours sur les droits de la personne afin de saper efficacement les institutions démocratiques du Venezuela et de promouvoir des sanctions illégales qui causent d’énormes souffrances à la majorité des Vénézuéliens.

Bien que Trudeau soit premier ministre depuis 2015, c’est en 2017, après l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, que le Canada a intensifié son interventionnisme dans les affaires du Venezuela. Auparavant, nos ministères des Affaires étrangères étaient en communication constante et se sont rencontrés au moins neuf (9) fois en 2016 pour discuter de questions bilatérales. Après des désaccords notoires avec Trump sur les changements climatiques et, dans une moindre mesure, sur les termes d’un nouvel accord de libre-échange pour l’Amérique du Nord, Trudeau a découvert au Venezuela un point sur lequel il pouvait soutenir ouvertement Trump, et obtenir en échange un leadership régional qui l’aiderait à décrocher un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies aux élections de 2020. De plus, ce soutien à Trump favoriserait également les intérêts des entreprises canadiennes aspirant à occuper la place du Venezuela en tant que fournisseur de brut lourd aux raffineries américaines, et pourquoi pas reprendre Citgo, une filiale américaine de la société pétrolière d’État du Venezuela, PDVSA. 

Nulle part dans ce plan ne figurait une réelle préoccupation pour la démocratie vénézuélienne, les droits de la personne ou même la stabilité du pays. Trudeau a repris une stratégie conçue par des gens comme John Bolton et a lancé quatre séries de mesures coercitives illégales contre le Venezuela en reproduisant et même, dans certains cas, en amplifiant la liste des cibles des États-Unis. Les fonctionnaires vénézuéliens sanctionnés sont responsables de l’organisation des élections, de l’exercice de leurs fonctions diplomatiques et même de la mise en œuvre de la politique officielle des droits de la personne du pays. Même les athlètes olympiques connus pour sympathiser avec le gouvernement ont été empêchés d’entrer au Canada et de terminer leurs essais pour les prochains Jeux olympiques. Cependant, l’ancien général Manuel Christopher, qui en avril 2019 a comploté un coup d’État manqué contre le président Maduro, a été rapidement gracié et rayé de la liste des cibles des États-Unis.

Depuis 2017, le Canada, sous étroite surveillance américaine, a participé à la création du Groupe de Lima, un cartel de gouvernements néolibéraux du continent américain qui n’a pas réussi à obtenir la majorité des voix à l’Organisation des États américains (OEA). Le Groupe visait à harceler le Venezuela et à rechercher une tribune pour présenter le pays comme une menace régionale au profit de l’opposition pro-étasunienne. Où étaient les préoccupations humanitaires du Canada lorsque, par l’entremise du Groupe de Lima, il a cherché à rétablir le Traité de Rio pour servir de cadre à une éventuelle intervention militaire? 

La démocratie vénézuélienne a également été victime de cette politique interventionniste. Lors des élections du 20 mai 2018, le Canada a été le seul pays au monde à avoir expressément interdit aux missions diplomatiques vénézuéliennes, soit l’ambassade à Ottawa et les consulats à Montréal, Toronto et Vancouver, d’ouvrir comme bureaux de vote pour les citoyens vénézuéliens vivant au Canada. Le gouvernement d’Ottawa s’est plutôt engagé à reconnaître le président intérimaire autoproclamé Juan Guaidó en violation de la Constitution vénézuélienne. Depuis, le Canada a soutenu politiquement et matériellement le lobbying de Guaidó auprès d’autres gouvernements de la région et a nommé un conseiller spécial, Allan Culham, pour utiliser son « réseau de contacts afin de plaider en faveur d’un soutien élargi pour faire pression sur le gouvernement illégitime », selon sa référence au gouvernement démocratiquement élu du président Nicolás Maduro. 

En soutenant la mascarade de Guaidó conçue à Washington, le Canada a également été complice du pillage des avoirs étrangers du Venezuela. La Fondation Simon Bolivar de Citgo, autrefois dédiée au financement de programmes sociaux tels que l’huile de chauffage à prix abordable pour les familles nord-américaines à faible revenu ou le traitement spécialisé de la moelle osseuse pour les patients vénézuéliens, utilise maintenant ses fonds pour financer une soi-disant ONG, la Venezuelan Engagement Foundation, dont le conseil d’administration au Canada est composé d’Orlando Viera-Blanco et de sa famille, un opportuniste qu’Ottawa reconnaît comme l’ambassadeur de Guaidó au Canada. 

Cette semaine, pendant que le Canada continue de faire pression sur l’Union européenne au nom des États-Unis dans le but de remettre en question les prochaines élections législatives du 6 décembre, des millions de Vénézuéliens – partisans du gouvernement et de l’opposition – veulent voter, renouveler l’Assemblée nationale et remplir le mandat constitutionnel, mais le Canada, se considérant toujours au-dessus de la loi vénézuélienne, estime le contraire. 

Le 20 août, j’ai eu le rare plaisir de m’adresser aux Canadiens à l’invitation de l’Institut canadien de la politique étrangère sur ces questions. Aujourd’hui, je réitère l’invitation au ministre Champagne et au gouvernement canadien pour un retour à la diplomatie, à la recherche d’une entente réaliste entre nos nations pour mettre fin à cette politique sans issue que l’administration Trump a établie pour Ottawa. Les entreprises inconstitutionnelles et illégales ne devraient plus être encouragées par le Canada. Notre invitation est de revenir à la politique électorale comme option, à la diplomatie comme choix. Ce n’est qu’à cette condition que le Canada sera de nouveau considéré comme un bon voisin et non comme le complice de la plus grande agression contre le peuple vénézuélien de son histoire moderne.

Tribune publiée originalement en anglais dans The Canada Files, sous le titre Regime Change with a Human (Rights) Face: Trudeau’s Venezuela Policy | Op-Ed

Merci à Anne-Marie et à Arnold August pour la traduction.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/10/29/un-changement-de-regime-a-visage-si-humain-la-politique-de-trudeau-au-venezuela-par-jorge-arreaza-the-canada-files/

De comment Londres créa un outil de « regime change  » au Venezuela

Le Premier ministre britannique Boris Johnson (à droite) rencontre Juan Guaidó,
le leader de l’opposition vénézuélienne, reconnu comme le « président par intérim » par le gouvernement britannique, Londres, 21 janvier 2020.
(Photo : Twitter/ Guaidó)

Dans une information communiquée par Declassified, le ministère britannique des affaires étrangères a déclaré qu’il avait accordé 250 000 livres sterling en 2019 pour créer la « Coalición Anticorrupción », qu’il décrit comme « une coalition anti-corruption de la société civile et des acteurs des médias libres, pour les aider à lutter contre la corruption et le crime organisé au Venezuela ».

Le ministère des affaires étrangères a versé 200 000 livres sterling supplémentaires à Transparencia Venezuela pour la période de mars à décembre 2020 « pour renforcer la durabilité de la coalition ».

Declassified a constaté que la coalition est dirigée par — et s’associe à — certains des individus et groupes les plus virulents du pays, opposés au gouvernement progressiste de Maduro. Les gouvernements britannique et états-uniens reconnaissent Juan Guaidó comme le « président par intérim » du Venezuela et ont ouvertement cherché à destituer Maduro de ses fonctions.

La coalition, dont le seul bailleur de fonds extérieur semble être le gouvernement britannique, compte déjà 781 organisations et promeut 243 « initiatives ». Transparencia Venezuela appelle le nouveau groupe un « mouvement de citoyens » qui espère parvenir à une « véritable transformation » et à un « nouveau Venezuela ».

Transparencia Venezuela a déclaré à Declassified qu’ils « présentent des rapports d’avancement et de gestion de projet tous les trois mois » à l’ambassade britannique à Caracas.

Les fonds ont été attribués par le Fonds britannique pour les conflits, la stabilité et la sécurité (CSSF) qui, selon le gouvernement, « travaille à la construction de la paix et de la stabilité dans les pays menacés d’instabilité ». Ce dernier est doté de 1,26 milliard de livres sterling.

Le gouvernement britannique avait précédemment refusé les demandes de Declassified de préciser qui il finance au Venezuela. En réponse à deux récentes demandes dans le cadre de la Liberté d’Information, le ministère britannique du développement international (DFID) a déclaré qu’il « dissimulait les détails des organisations que nous soutenons au Venezuela » pour des raisons de santé et de sécurité mais la pertinence de ces mesures en matière de santé et de sécurité n’est pas claire.

Un résumé du programme pour ce projet, daté de mars 2020, est la seule référence publique du gouvernement à la coalition vénézuélienne que Declassified a pu trouver. Il indique que 0,3 million de livres sterling d’aides a été alloué en 2019-2020 pour un « projet de lutte contre la corruption au Venezuela ».

Le document ajoute que « le programme finance également pour la première fois des activités au Panama et au Venezuela » et que la CSSF prévoit « une activité accrue » dans les deux pays avec le projet vénézuélien « axé sur la résistance de la société civile aux pratiques corrompues de l’État ».

Ce financement soulève des questions sur l’engagement du gouvernement en matière de transparence puisque le projet ne semble pas être mentionné sur le site web « DevTracker » du gouvernement, qui est censé répertorier tous les projets d’aide internationale du Royaume-Uni.

Un porte-parole de Transparencia Venezuela a déclaré à Declassified que le groupe « se concentre sur la transparence et la lutte contre la corruption, et pour cette raison, contrôle les ressources qui sont gérées ou qui sont sous la responsabilité des organes actuels de l’Etat ».

Pour un Venezuela intègre : Matériel promotionnel pour la Coalición Anticorrupción, soutenue par le Royaume-Uni.

Se battre dans la rue

Sur sa page « Qui sommes-nous ? », la coalition écrit que sa motivation est de « lutter activement pour mettre fin aux problèmes structurels qui perdurent depuis près de deux décennies et sont profondément enracinés dans ce pays ».

Nombre de ses initiatives nationales visent le gouvernement vénézuélien, tandis que sa page d’information contient de nombreuses critiques sur la manière dont Maduro a géré la pandémie de Covid-19 et des allégations de corruption.

Le site web du groupe ne précise pas qui dirige la coalition. Le ministère des affaires étrangères et l’ambassade britannique à Caracas ont ignoré les questions de Declassified sur les personnes impliquées dans la coalition.

Cependant, un récent rapport mentionne Yonaide Sánchez comme sa coordinatrice nationale. Sánchez, professeur à l’université Lisandro Alvarado de Barquisimeto, dans le nord du Venezuela, est une proche de Guaidó et a soutenu ouvertement les efforts de l’opposition pour renverser le gouvernement de Maduro.

Lors des violentes manifestations de rue d’avril et mai 2017, Sánchez a écrit que « chaque annonce de Maduro confirme que nous devons poursuivre la lutte dans les rues. Le gouvernement est de plus en plus isolé ».

En janvier 2019, peu après que Guaidó se soit auto-proclamé président du Venezuela, Sánchez a écrit : « Moi, Yonaide Sánchez… ne reconnais que Juan Guaidó — président de l’Assemblée nationale — comme le président légitime du Venezuela. J’espère pour le bien de mon pays que mon organisation est d’accord ».

En août 2020, la coalition a invité Guaidó pour une discussion sur le « carrefour électoral » au Venezuela, en demandant « Où allons-nous à partir d’ici ? » En présentant Guaidó comme le « président par intérim » du Venezuela, la conversation a porté sur les avantages d’inviter la Drug Enforcement Agency (DEA) nord-américaine à revenir au Venezuela après son expulsion par le président Hugo Chávez en 2005 pour des soupçons d’espionnage.

Le financement britannique des activités de « lutte contre la corruption » au Venezuela est susceptible d’ajouter aux soupçons selon lesquels le Royaume-Uni donne aux organisations de la société civile les moyens de renverser le gouvernement Maduro. Le gouvernement britannique n’est pas connu pour financer des groupes de lutte contre la corruption dans les États alliés, tels que les régimes du Golfe, où la corruption est courante.

En février 2017, l’ambassadeur britannique au Venezuela, John Saville, a participé à un événement sur la « transparence » aux côtés de Guaidó. En mai dernier, Saville a été identifié comme le chef de l’unité de reconstruction du Venezuela du ministère des affaires étrangères, qui, selon le gouvernement vénézuélien, fonctionnait dans le secret. L’unité cherche ostensiblement à « conduire le Venezuela vers une résolution pacifique et démocratique » de sa crise politique actuelle.

Lors d’un événement de la coalition en mars, Duncan Hill, l’ambassadeur adjoint du Royaume-Uni au Venezuela, aurait déclaré « Le Venezuela a été victime du plus grand pillage de l’histoire ».

L’actuel ambassadeur britannique à Caracas, Andrew Soper, a été premier secrétaire à Washington DC de 1995 à 1999, et a été dénoncé comme un informateur nord-américain « strictement protégé » dans un câble diplomatique de janvier 2010 alors qu’il était ambassadeur britannique au Mozambique.

Alors que la coalition était en cours de construction en octobre 2019, Soper a réaffirmé que « Guaidó a l’amitié et le soutien du Royaume-Uni ».

Le ministère des affaires étrangères n’a pas répondu à la question de Declassified sur l’état des relations actuelles de Soper avec l’ambassade américaine à Caracas.

Juan Guaidó (à gauche) avec l’ambassadeur du Royaume-Uni au Venezuela, Andrew Soper, qualifié d’informateur américain dans les communiqués diplomatiques de WikiLeaks. (Photo : Assemblée nationale vénézuélienne)

Le Centre Thatcher

Parmi les 20 organisations nationales de la coalition anti-corruption du Venezuela, beaucoup sont des critiques de longue date du gouvernement et des bénéficiaires passés ou actuels des financements des gouvernements occidentaux.

L’un des membres est le « Centre Thatcher », dont le site web a été mis en ligne moins d’une semaine après celui de la coalition. Bien que les informations d’enregistrement aient été rendues privées, les deux enregistrements par procuration ont été effectués par la même société basée en Arizona, aux États-Unis.

Le « Thatcher Centre » a été fondé en août 2019 par le journaliste vénézuélien Guzman González et est basé dans l’État de Carabobo, dans le nord du pays. Nommé d’après l’ancien premier ministre britannique qui était un fervent défenseur des régimes de droite en Amérique latine, le centre affirme que ses objectifs sont « une citoyenneté forte et un État faible ».

Superatec AC, un autre membre de la coalition, a reçu une subvention de 80 000 dollars de la Citibank en 2019, tandis que le responsable de Fetrasalud, la fédération des travailleurs de la santé a appelé tous les secteurs du pays à se joindre à Guaidó lors des manifestations nationales de mars 2020.

La coalition comprend également l’Asociación Civil Súmate (Association civile pour le rassemblement), qui reçoit depuis longtemps des fonds du National Endowment for Democracy (NED) du gouvernement américain et qui a été fondée et dirigée par la figure clé de l’opposition Maria Corina Machado.

La corruption est un problème grave au Venezuela, et la mauvaise utilisation des fonds publics a exacerbé une crise économique déjà grave. Cependant, les notations de corruption sont toutes produites par des organisations financées directement ou indirectement par des gouvernements occidentaux qui cherchent à renverser le gouvernement Maduro.

En 2017, l’ancien procureur général Luisa Ortega a fui le pays après avoir été licenciée et a obtenu l’asile en Colombie. Elle a soutenu que Maduro est impliqué dans le scandale de corruption autour de l’entreprise de construction brésilienne Odebrecht, et qu’un tribunal vénézuélien de haut niveau bloque une enquête, bien qu’aucune preuve n’ait été fournie publiquement pour appuyer ces allégations.

Entre-temps, les envoyés de Guaidó ont été accusés d’avoir détourné des fonds destinés aux déserteurs militaires vénézuéliens qui ont fui en Colombie en février et mars 2019. Selon la société PanAm Post, basée à Miami, deux responsables du parti Voluntad Popular ont gonflé le nombre de déserteurs afin de recevoir des fonds supplémentaires, et ont donc fait l’objet d’une enquête du gouvernement colombien.

En réponse à ce scandale, Guaidó a demandé à Transparencia Venezuela de lancer une enquête, qui a largement absous les personnes accusées de détournement de fonds. Après avoir publié ses conclusions, l’équipe de Guaidó a publiquement remercié Transparencia Venezuela pour son travail, affirmant que l’enquête prouvait « l’engagement de l’opposition vénézuélienne en faveur de la transparence et de l’utilisation correcte des ressources ».

L’équipe de Guaidó : « Où allons-nous à partir de maintenant ? »  
Matériel promotionnel pour un événement avec Juan Guaidó,
organisé par la « Coalición Anticorrupción ».

Transparencia Venezuela

Transparencia Venezuela prétend être un acteur « non partisan » au Venezuela bien que sa co-fondatrice et directrice, Mercedes de Freitas, ait établi et géré un certain nombre d’institutions financées par les Etats-Unis dans le pays.

Mme de Freitas a été directrice de la Fundación Momento de la Gente (Fondation Moment du peuple), une organisation de surveillance juridique basée à Caracas qui a reçu un financement important du NED et du National Democratic Institute (NDI), une autre fondation de « promotion de la démocratie » financée par le gouvernement américain.

Selon des documents publiés par WikiLeaks, le NDI a financé des groupes d’opposition vénézuéliens depuis les premières années de la présidence de Chávez.

Le NED a été fondé en 1983 sous le président américain Ronald Reagan après une série de scandales embarrassants pour la CIA, et a été décrit par le Washington Post comme le « sugar daddy of overt [US] operations ». Allen Weinstein, qui a dirigé l’étude de recherche qui a conduit à la création du NED, a déclaré : « Une grande partie de ce que nous faisons aujourd’hui a été fait secrètement il y a 25 ans par la CIA ».

Par le biais d’institutions comme le NED, le gouvernement américain a déboursé de l’argent pendant deux décennies au Venezuela dans le but d’y réaliser un changement de régime. En 2011, le NED a financé des groupes de rock anti-Chávez dans le but de déstabiliser le gouvernement.

Des documents obtenus grâce à la loi américaine sur la Liberté de l’Information montrent qu’en avril 2002, De Freitas a envoyé un courriel au NED pour montrer son soutien à la tentative de coup d’État infructueuse contre Chávez. Comme l’a rapporté The Nation, son courriel visait à « défendre les militaires et [l’homme d’affaires et chef de file du coup d’État Pedro] Carmona, en affirmant que la prise de contrôle n’était pas un coup d’État militaire ».

De Freitas a également travaillé comme coordinatrice de Queremos Elegir (Nous voulons choisir) — une organisation de la société civile qui a reçu des fonds américains et a fait partie du mouvement contre Chávez au début des années 2000.

Depuis 2010, De Freitas est également vice-président de la Fundación Tierra Viva (Fondation Terre vivante), qui promeut « la conservation des ressources naturelles » mais dont les mécènes financiers sont les compagnies pétrolières Chevron, Total Oil & Gas, Shell Venezuela et l’ambassade britannique.

Les audits financiers de Transparencia Venezuela, publiés chaque année depuis 2005 (sauf pour 2019 et 2020), montrent que l’ambassade britannique à Caracas a été l’un de ses principaux bailleurs de fonds.

L’organisation faîtière Transparency International, dont le siège est à Berlin et dont le revenu d’exploitation s’élève à 25,7 millions de livres sterling, est financée par les gouvernements américain et britannique, entre autres, depuis sa création en 1993. En 2019, le DFID était le plus grand donateur gouvernemental, avec 4,4 millions d’euros, soit près du double du deuxième plus grand bailleur de fonds gouvernemental, le ministère des affaires étrangères du Canada. Le Département d’État américain a donné 743 799 euros.

Le plus grand donateur de Transparency International en termes de fondations privées est le géant minier anglo-australien BHP (anciennement BHP Billiton), qui a donné au groupe 1,9 million d’euros en 2019. Parmi les autres donateurs, on trouve Shell et Exxon Mobil, qui s’est engagée dans une bataille de plusieurs années avec le gouvernement Chávez concernant la nationalisation du pétrole. (Le Venezuela possède les plus grandes réserves pétrolières prouvées au monde).

L’un des quatre membres de Transparencia Venezuela, CEDICE, est un groupe de réflexion qui « pense que l’ouverture du pétrole aux investissements privés » au Venezuela « est un pas dans la bonne direction ». Avec le soutien du réseau Atlas, un groupe de réflexion américain libertarien qui soutient les mouvements politiques de droite en Amérique latine, la CEDICE a financé le projet de recherche « Citizen Oil » visant à explorer les avantages de la privatisation du pétrole, qui a ensuite été inclus dans le plan économique de Guaidó pour le Venezuela.

Transparencia Venezuela a déclaré à Declassified qu’elle ne demandait pas le retrait de Maduro. « La coalition demande la transparence dans la gestion, avec la responsabilité, la participation des citoyens et un système de justice qui mette fin à l’impunité », a déclaré son porte-parole. Ils ont ajouté que le gouvernement britannique finançait la coalition parce qu’elle était anti-corruption, et non anti-gouvernementale.

La ventilation des flux de financement de l’organisation non gouvernementale Transparency International. La majorité de son financement provient
de gouvernements, dont beaucoup cherchent à destituer le président
du Venezuela, Nicolás Maduro, du pouvoir.

Les membres de l’opposition

Au sein du conseil d’administration de Transparencia Venezuela, qui compte neuf membres, siège l’ancienne directrice de la CEDICE, Rocío Guijarro, qui a été l’une des premières personnalités à signer la législation de 2002 qui a dissous les institutions démocratiques du Venezuela lors du coup d’État contre Chávez.

Andrés Duarte, membre du conseil d’administration de la Chambre pétrolière vénézuélienne, dont l’objectif est d’accroître la participation privée dans le secteur pétrolier du pays, siège également au conseil d’administration de la CEDICE. Miguel Bocco, un des membres fondateurs de Transparencia Venezuela et également membre du conseil d’administration, est un ancien directeur de la Chambre pétrolière vénézuélienne, et a appelé à la privatisation du secteur pétrolier vénézuélien.

Gustavo Linares Benzo, un avocat qui siège au conseil consultatif de Transparencia Venezuela, a soutenu dès novembre 2018 que Guaidó devrait appliquer l’article 233 de la Constitution vénézuélienne pour revendiquer la présidence vénézuélienne.

L’article 233 précise qu’en cas de « vide absolu du pouvoir » résultant de « l’incapacité physique ou mentale permanente » du président ou de « l’abandon de son poste », le président de l’Assemblée nationale assume légalement ses fonctions. Cet argument a fourni la principale justification juridique de la tentative de remplacement de Maduro.

Transparencia Venezuela répertorie également 24 membres dont Carlos Fernández. En tant que président de la Fédération des chambres de commerce et d’industrie (Fedecamaras) en 2002, Fernández a joué un rôle clé dans le sabotage de trois mois de l’industrie pétrolière vénézuélienne qui visait à renverser Chávez. Jorge Botti, un autre ancien président de Fedecamaras, est également membre de la fédération.

Un porte-parole de Transparencia Venezuela a déclaré à Declassified : « Notre personnel et nos organisations alliées sont des défenseurs des droits humains, des combattants pour le droit à la santé, au bien-être des enfants, aux communautés indigènes, aux groupes vulnérables, à l’accès à l’information, à la justice, entre autres choses ». Le porte-parole a ajouté : « Dans la coalition, nous n’acceptons pas la participation de partis politiques ou d’organisations ayant des objectifs politiques électoraux ».

Le ministère britannique des affaires étrangères et l’ambassade britannique au Venezuela n’ont pas retourné les demandes de commentaires de Declassified. La Coalición Anticorrupción n’avait pas de personnel ni d’informations de contact sur son site web.

Matt Kennard et John McEvoy

Matt Kennard est le chef des enquêtes de Declassified UK. John McEvoy est un journaliste indépendant qui a écrit pour International History Review, The Canary, Tribune Magazine, Jacobin, Revista Forum et Brasil Wire.

Declassified UK est une organisation de journalisme d’investigation qui couvre le rôle du Royaume-Uni dans le monde.

Source : daily maverick

Traduction : Venesol

Nouveau « coup pourri » de l’OEA en Bolivie ? par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Le 18 octobre auront lieu en Bolivie des élections générales afin d’élire le président, le vice-président et de renouveler les 130 députés et 36 sénateurs du Parlement. Peut-on parler d’une « grande fête démocratique », selon l’expression consacrée ?
Pour mémoire : suite aux élections d’octobre 2019, le pays a connu une rupture constitutionnelle débouchant sur une prise de pouvoir (le 12 novembre) de la sénatrice d’opposition Jeanine Añez, dont le parti conservateur Unité démocratique (UD) venait d’obtenir un spectaculaire… 4,24 % des voix. Elle devint néanmoins miraculeusement « présidente » grâce à l’appui des Forces armées, de la police, des partis de droite et des factions d’extrême droite, de transfuges de la société dite « civile » – les Eglises catholique et évangéliques apportant leur bénédiction. En quelques heures, les Etats-Unis (de Donald Trump), le Brésil (de Jair Bolsonaro) et l’Union européenne (par la voix de son représentant León de la Torre) adoubèrent l’enfant adultérin de cette union et le baptisèrent « gouvernement de transition ».
 
Dans tout événement, il y a les faits et il y a leur interprétation. Concernant l’épisode précité, les classiques « la démission du président Evo Morales, le 10 novembre 2019 » ou « le départ d’Evo Morales (…) à propos duquel on débat encore [1] » peuvent faire illusion au sein du club de la « pensée conforme » (qu’elle soit de droite ou prétendument de gauche), mais constituent en réalité une pure illusion [2]. En effet…
Secret de polichinelle : le 20 octobre 2019, le président sortant Evo Morales, qui se représentait au nom du Mouvement vers le socialisme (MAS), a gagné le premier tour du scrutin présidentiel avec 47,08 % des suffrages et plus de dix points d’avance sur le deuxième, Carlos Mesa (Communauté citoyenne [CC], 35,51 %) [3]. Il était donc élu. Il n’a pas été poussé à la démission en raison de « fraudes » ayant entaché sa victoire ; alors qu’explosait une vague de violence destinée à terroriser ses ministres et législateurs, ses proches, ses militants et électeurs, il a été victime d’un Coup d’Etat [4].
Autre fait établi : à travers le rapport de ses observateurs, c’est l’Organisation des Etats américains (OEA), dirigée depuis 2015 par un comparse de l’administration Trump, l’uruguayen Luis Almagro, qui a légitimé devant l’ « opinion internationale » la thèse de la fraude, qu’agitait la propagande de l’opposition depuis des mois. Ultérieurement, plusieurs organismes et experts indépendants étrangers – dont plusieurs étatsuniens de renom – ont clairement établi le caractère fallacieux des conclusions de ce rapport [5]. Ils ont ainsi confirmé la victoire d’ « Evo ».

Première conséquence de la rupture démocratique : une situation de grande violence, de répression et de violations des droits humains. Deuxième prolongement : alors que le gouvernement de facto était censé convoquer de nouvelles élections dans un délai de 90 jours, il exerce toujours le pouvoir quasiment un an après le début de l’usurpation.
 
Initialement prévues pour le 22 janvier 2020 (fin officielle du mandat de Morales), puis le 3 mai, le scrutin a été repoussé au 6 septembre et enfin au 18 octobre. A chaque fois, pour retarder l’échéance, il fut mis en avant les « conséquences et dommages sur la santé » qui pourraient survenir à cause de l’organisation de la consultation en pleine pandémie. A cet argument, que l’on peut estimer raisonnable, s’ajoute néanmoins un point beaucoup plus important : au long de tous ces mois, et malgré les multiples mesures de coercition, le MAS et son candidat à la présidence Luis Arce – Evo Morales, réfugié en Argentine, étant interdit de séjour et de participation électorale – demeurent en tête de tous les sondages dans la perspective de prochaines élections générales. Jugés inopportunes, dès lors, par le pouvoir de facto. Qui les repousse, et les repousse, et les repousserait bien à l’infini.
La pression sociale, de fortes manifestations provoquant en août un quasi blocage du pays et la résistance du pouvoir législatif que domine toujours le MAS ont rendu impossible un tel scénario. La date du 18 octobre a finalement été homologuée par une loi. Que la « présidente autoproclamée » Añez a dû signer la mort dans l’âme, après avoir beaucoup résisté.

Washington, 29 septembre. C’est là que se mènent la veillée d’armes, le branle-bas de combat. Ministre bolivien de l’Intérieur, l’extrémiste Arturo Murillo Prijic, vient de débarquer pour une visite « officielle » aux Etats-Unis. Murillo, c’est l’homme fort du régime putschiste. Surnommé « Trompo » (Toupie) lorsqu’il était pilote de course, il a fait de sa carrière politique un instrument pour réussir en affaires (et vice-versa). Riche patron du secteur, il a fondé l’Association des hôteliers du Tropique de Cochabamba. Dans sa trajectoire, rien n’est vraiment pur. Le 3 mai 2016, alors qu’il était sénateur pour le compte de l’Unité démocratique (le parti de Janine Añez), il a été condamné à deux ans de prison pour avoir falsifié son livret militaire afin de pouvoir se présenter à la députation (et être élu pour la période 2006-2011) ainsi que pour postuler à la mairie de Cochabamba. Il n’a jamais été emprisonné et, fort opportunément, le coup d’Etat a interrompu la procédure qui se poursuivait contre lui.

A moins de trois semaines de l’élection, voici donc Murillo à Washington. Pour ce faire, il s’est substitué à son homologue des Affaires étrangères, Karen Longaric, sans autre forme de procès. Mais, depuis le « golpe » [6], Murillo fait la pluie et le sale temps en Bolivie. Même ses acolytes finissent par en subir les conséquences. Démissionné de force le 28 septembre pour avoir exprimé son désaccord avec la privatisation à la hussarde de la Compagnie de lumière et d’énergie électrique de Cochabamba (ELFEC), le ministre de l’Economie Óscar Ortíz a laissé libre cours à sa frustration :« La présidente Añez a remis l’avenir du gouvernement et du pays au ministre Murillo, une personne qui n’a pas la capacité, qui n’a pas la sérénité nécessaire pour pouvoir résoudre les problèmes comme ils devraient l’être, c’est-à-dire en recherchant des solutions dans le cadre de la Constitution et des lois. »
Venant d’un ministre nommé par une présidente illégitime cette invocation de la légalité peut paraître osée, mais l’accusation mérite d’être prise en considération. Sans toutefois en exagérer l’importance…

Dans le cœur battant de « Trumpland », Murillo est reçu par de hauts fonctionnaires de la Maison-Blanche, insensibles par nature à ce genre de considérations. A chacun, il prend par ailleurs soin de dire ce qu’il souhaite entendre. Il rencontre également le tout nouveau président de la Banque interaméricaine de développement (BID), Mauricio Claver-Carone, imposé au forceps par Washington, le 12 septembre, contre tous les usages, aux partenaires latino-américains et européens de l’organisme multilatéral. Les deux hommes se connaissent et s’apprécient. En décembre 2019, en pleine phase de consolidation du coup d’Etat, ils se sont déjà réunis : Claver-Carone était alors Directeur principal pour les Affaires de l’hémisphère occidental (l’Amérique latine) au Conseil de Sécurité Nationale (CSN) des Etats-Unis. Le cénacle au sein duquel l’Empire peaufine ses stratégies. Aujourd’hui comme hier, ils se comprennent parfaitement.
Dernière visite et non des plus anodines : Murillo retrouve celui qui a offert sur un plateau d’argent la Bolivie aux putschistes, le secrétaire général de l’OEA Luis Almagro. En août dernier encore, celui-ci qualifiait de « bassesse » les virulentes manifestations « du MAS » (en réalité beaucoup plus larges que réduites à ce seul parti) déclenchées en réaction à un nouveau report des élections. 
Les deux individus abordent manifestement quelques sujets brûlants. Pour ne pas dire préoccupants. Le lendemain de la réunion Almagro avertit par Tweet : « Hier, j’ai rencontré le « MindeGovernment of #Bolivia@ArturoMurilloS ». Il m’a fait part de son inquiétude quant à la possibilité de nouvelles fraudes dans le cadre des élections générales2020. Nous nous sommes engagés à déployer un maximum d’efforts pour renforcer la mission électorale de l’OEA en Bolivie et pour garantir la volonté du peuple. »https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1311425548619575296&lang=fr&origin=http%3A%2F%2Fwww.medelu.org%2FNouveau-coup-pourri-de-l-OEA-en-Bolivie&siteScreenName=memoireluttes&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Des fraudes électorales le 18 octobre… Mais qui diable pourrait les organiser ? Murillo a pratiquement les pleins pouvoirs et il s’en sert. Première mesure prise dès le « golpe » réussi : les membres du Tribunal suprême électoral (TSE), dont la présidente María Eugenia Choque (60 ans), ont été arrêtés et emprisonnés. Nommé par le pouvoir au sein de l’organisme qui gèrera les prochains scrutins, Salvador Romero en est devenu le président. Un parfait chien de garde, qui n’a rien d’un inconnu.
Une vieille amitié lie Romero à Carlos Mesa, actuel candidat à la magistrature suprême, battu l’an dernier par Evo Morales – mais aussi vice-président devenu chef de l’Etat en octobre 2003 après la fuite aux Etats-Unis de l’ultralibéral Gonzalo Sánchez de Lozada. Romero fut alors propulsé par Mesa au TSE, dont il deviendra une première fois président, de 2004 à 2008. Si l’on en croit un câble du 8 janvier 2007 révélé par Wikileaks, il alimente à cette époque en « informations » l’ambassadeur américain Philip S. Goldberg. Celui-ci – actuel représentant des Etats-Unis en Colombie – sera expulsé de Bolivie en 2008 par Evo Morales pour son rôle actif dans la première des tentatives à caractère fascisant destinées à le renverser. Organisée depuis le fief de l’opposition de Santa Cruz, celle-ci échouera finalement grâce à l’intervention de l’Union des Nations sud-américaines (Unasur) récemment créée sous l’impulsion d’Hugo Chávez et Luiz Inácio « Lula » da Silva pour réduire les tensions régionales et faire contrepoids à l’OEA.

En 2011, et jusqu’à 2014, on retrouve Romero au Honduras où, le 28 juin 2009, un coup d’Etat contre le président réformateur Manuel Zelaya a lui été couronné de succès. Washington sachant se montrer reconnaissant, Romero y a été nommé directeur de l’Institut national démocrate (NDI). Créé en 1983 dans le cadre du programme « Soutien international à la démocratie » du Congrès étatsunien, le NDI est financé par l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), organisme hautement humanitaire agissant lui-même sous la supervision du président, du Département d’Etat et du Conseil de sécurité nationale (CSN) américains. Après qu’il eut participé à la « normalisation » du Honduras post-coup d’Etat, essentiellement marquée par… des fraudes électorales [7], l’USAID financera plusieurs des conférences données par Romero pour dénoncer la gestion d’Evo Morales.

A Washington, on a le sens de la famille : l’ambassade des Etats-Unis à La Paz a donc annoncé que… l’USAID assistera le… TSE dirigé par… Romero pour l’organisation des élections générales du 18 octobre prochain. Quant à la mission des observateurs de l’OEA – dont la présence a été sans succès refusée par le MAS –, elle sera dirigée par l’ancien ministre des Affaires étrangères (2014-2018) du Costa Rica, Manuel González, celui-là même qui, en 2019, avec son rapport préliminaire, a inventé la thèse de la fraude au lendemain des élections.
Qu’une telle Sainte Alliance organise une manipulation du verdict des urnes favorisant le MAS paraîtra sans doute assez baroque à tout être doué de raison. Qui donc, alors, du côté gauche de l’échiquier politique, pourrait se livrer à un sabotage des résultats du scrutin ? Et comment ?

En décembre 2019, Murillo a sollicité l’aide d’Israël pour lutter contre le « terrorisme » [8]. Il a créé une nouvelle force de police, « antiterroriste » (forcément !), pour « démanteler les groupes étrangers menaçant le pays » (pour qui ne saurait pas lire entre les lignes : derrière chaque cocotier ou chaque sommet de la « Pachamama » se cachent des hordes d’agents cubains et vénézuéliens). En quelques mois, le gouvernement de facto va importer pour 5 millions de dollars d’armements. Préalablement, Murillo a averti qu’il dispose de « réseaux de renseignements » personnels et a annoncé une « chasse à l’homme » ciblant les dirigeants du MAS rebaptisés « animaux ».

Présidente du Sénat, la « masiste » Adriana Salvatierra aurait dû exercer le pouvoir en l’absence d’Evo Morales et du vice-président Álvaro García Linera poussés sur les chemins de l’exil. Elle doit démissionner de son poste après avoir reçu de multiples menaces de mort dirigées contre des membres de sa famille, ce dont profite Añez (seconde vice-présidente du Sénat) pour s’installer avec ses cliques, ses claques, sa Bible et ses « fachos ». Trente-quatre manifestants tués et 115 blessés suivent, lors des soulèvements du secteur de Senkata (à El Alto, périphérie de La Paz) et de la commune rurale de Sacaba (département de Cochabamba). Parallèlement et dans la durée, le pouvoir s’attache à neutraliser ce qu’il considère être la force de frappe politique de ceux qu’il vient de renverser. Réfugiés dans l’ambassade du Mexique, d’où ils ne peuvent sortir, ne serait-ce que pour partir à l’étranger, quelques-uns des collaborateurs les plus expérimentés et politisés d’Evo Morales – Hugo Moldiz (ex-ministre de l’Intérieur), Juan Ramón Quintana (ministre de la Présidence), Javier Zavaleta (Défense), Héctor Arce Zaconeta (Justice), Wilma Alanoca Mamani (Culture), Víctor Hugo Vásquez (gouverneur du département d’Oruro), Nicolás Laguna (directeur de l’Agence des technologies et de l’information [Agetic]) – sont de ce fait hors-circuit [9].

Plusieurs centaines d’autres dirigeants du MAS et d’organisations sociales sont poursuivis par la justice. Pour avoir fait l’éloge d’Evo Morales sur WhatsApp, comme Mauricio Jara à Santa Cruz, n’importe quel militant peut se retrouver embastillé, accusé de sédition, d’instigation publique à la violence et – merci la Covid-19 ! – d’attentat contre la santé publique. Même un allié d’hier, et non des moindres, l’ex-commandant en chef des Forces armées Williams Kaliman – le général qui a « suggéré » à Morales de démissionner – n’échappe pas à l’ire des Torquemada. Assigné à résidence, il est jugé pour avoir tardé à appuyer la police dans la répression des foules indigènes descendues dans la rue en appui au chef de l’Etat renversé.

Dans un tel contexte, c’est tout naturellement que, dès le 18 décembre 2019, a été lancé un mandat d’arrêt contre Evo Morales, encore constitutionnellement chef de l’Etat, pour « sédition, terrorisme et financement du terrorisme ». « Il y a un espoir que justice soit faite, se réjouira ultérieurement Murillo sur son compte Twitter, à la fois procureur, juge et bourreau. Nous espérons qu’il aura le courage de revenir et de purger 30 ans de prison, ce qui est le moins qu’il mérite, en terroriste qui a avoué (sic !)  ». Le 4 septembre 2020, le pouvoir ira plus loin en annonçant le dépôt d’une plainte devant la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité (plainte qui n’a bien entendu aucune chance d’être retenue, mais fait le « buzz » et travaille l’opinion). Dans cette optique, quelques « preuves » seraient particulièrement bienvenues. Incarcérée sans jugement, l’ex-cheffe de cabinet de Morales, Patricia Hermosa Gutiérrez, a révélé que le ministère public lui a proposé un « jugement accéléré » et un emprisonnement « à domicile » si elle dénonçait les « actions terroristes » de l’ex-chef de l’Etat [10].
Mis dans l’impossibilité de rentrer dans son pays pour se représenter, Morales, de l’Argentine où il réside et en chef de campagne du MAS, a fortement influencé le choix du binôme représentant le parti pour la présidence (l’ex-ministre de l’Economie Luis Arce) et la vice-présidence (l’ex-ministre des Affaires étrangères David Choquehuanca). Toutefois, cet objectif urgent et prioritaire ayant été atteint, il n’a pas renoncé à participer directement à la vie politique. Raison pour laquelle il a annoncé en février sa candidature à un poste de sénateur dans son Département d’origine, Cochabamba.
Depuis la chaude Santa Cruz, le Comité civique, force de choc fascisante du « golpisme », s’est immédiatement mis en branle en rugissant, hurlant et glapissant. « C’est définitif, la grève illimitée et les barrages qui seront mis en place dans tout le département si le TSE accepte la candidature d’Evo Morales ont déjà été décrétés », a fait savoir le président du Comité, Rómulo Calvo, le 14 février. Il n’a fallu qu’une semaine au TSE pour calmer le jeu en trouvant, pour rejeter la candidature, un argument pour le moins… amusant : outre qu’il se trouve à l’étranger (bien contre son gré), l’ancien président ne respecte pas l’exigence d’avoir une « résidence permanente » de deux ans dans le département qu’il entend représenter. Difficile en effet pour un chef d’Etat résidant à La Paz depuis 2006 de se dédoubler pour rentrer le soir ou les week-end à Cochabamba, à 387 kilomètres de là [11].
Le même argument surréaliste sera utilisé pour invalider la candidature d’un autre poids lourd, Diego Parry, à Potosi : après avoir résidé pendant un an aux Etats-Unis en tant qu’ambassadeur auprès de l’OEA, il a passé une autre année à La Paz en qualité de ministre des Affaires étrangères. De quel droit entend-il représenter Potosi ?

Exit Morales, exit Parry, exit bien d’autres… Mais le MAS continue à caracoler en tête des sondages.
Pourquoi ?
C’est une bonne question.

Plus qu’un parti traditionnel s’appuyant sur une idéologie clairement définie, le MAS rassemble des forces sociales et associatives, des syndicats et mouvements paysans, des organisations de quartiers, des secteurs de la classe moyenne – un arc-en-ciel de tendances allant de l’indianisme au nationalisme, de la lutte de classe à la social-démocratie. Le grand mérite d’Evo Morales, et sa grande force, est d’avoir su les rassembler à travers cet « instrument politique » pour mettre un terme au néolibéralisme le plus caricatural imposé au pays à partir de la décennie 1980. Il le fit au sein du parti même puis, en 2002, à travers le Pacte d’unité (PU), une alliance du MAS et du mouvement social.
Dans la durée, tant le MAS que le PU ont subi une bureaucratisation progressive. Les instances dirigeantes ont pris le pas sur la base sociale, érodant la force collective.
Par ailleurs, et dans une dynamique très spécifique à la Bolivie, chacun de ces groupes ou organisations sociales, estimant ses intérêts prioritaires, entend avoir la primauté au sein du « processus de changement ». Entre eux, ou entre certains d’entre eux et le pouvoir, les relations changent sans cesse en fonction des rapports de forces, des prises de décisions et des événements : ABC contre D, puis BCD contre A, ou bien AB contre CD, ou AD contre CB… Toutes les combinaisons possibles y passent. Pour certain jusqu’à la rupture, à l’image de la Fédération nationale des coopératives minières (Fencomin) [12], du Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyo (Conamaq), de la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (Cidob), des paysans producteurs de coca de la région des Yungas [13].

Dès avant le « golpe », des transfuges ont quitté le navire, tel Nelson Condori, le dirigeant indigène de la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans (CSUTCB), le plus important syndicat du secteur – qui l’a immédiatement désavoué et a réclamé sa démission. Au plus fort de la crise, le secrétaire exécutif de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), Juan Carlos Huarachi, lui aussi conspué par une partie de ses troupes, s’allie à l’ennemi de classe pour demander le départ du chef de l’Etat [14].
« Evo tombe ». Trahisons, divisions et hésitations neutralisent toute résistance collective digne de ce nom. Le MAS lui-même se craquelle, divisé entre « radicaux » (comme le jeune et charismatique Andrónico Rodriguez, dirigeant des producteurs de coca du Chapare) et « pragmatiques » (à l’image de la nouvelle présidente du Sénat, Eva Copa). Comme elle, certains prennent leurs distances avec celui qu’hier ils encensaient. « Dans la vie démocratique interne [du MAS], je pense qu’Evo Morales et certains dirigeants doivent comprendre que nous ne sommes pas dans la ligne de confrontation [avec le pouvoir de facto] », précise le sénateur « masiste » Omar Aguilar.
Privé de son leader, figé comme un lapin dans la lumière des phares, le MAS va mourir président déjà certains…

Pari perdu. La base se réorganise, les organisations rurales et indiennes réinvestissent le Pacte d’unité (PU). Contre vents et marées, elles entendent restaurer l’unité des mouvements sociaux, nomment et confirment « Evo » chef de campagne. Au cours d’une réunion en Argentine entre cadres du MAS et représentants du PU, présidée par l’ex-chef de l’Etat, le duo Luis Arce – David Choquehuanca s’impose. Il y a eu fort débat. D’aucuns souhaitaient Choquehuanca candidat à la présidence (parce qu’originaire d’une communauté indigène) et Andrónico Rodriguez (représentant le radicalisme et la jeunesse) en second. Appuyé par « Evo », le pragmatisme l’a emporté. Considéré comme le père du « miracle économique », Arce est susceptible de récupérer une partie des classes moyennes citadines auxquelles il appartient. Choquehuanca assure la continuité en milieux autochtone et populaire dont il est issu. Dépassant ses divisions, le MAS retrouve sa discipline de parti et un rôle d’acteur stratégique.

Les actions arbitraires du gouvernement font le reste. Les « neutres », « lâcheurs », « aveugles » ou « opportunistes » d’hier se mobilisent. Et ils le font aux côtés du MAS. Fédération des conseils de voisinage d’El Alto (FEJUVE), CSUTCB, COB et autres organisations de masse alimentent la rébellion populaire. En août, les provinces de La Paz, Cochabamba, Santa Cruz, Oruro et Potosí, départements névralgiques pour la vie économique du pays, sont complètement ou partiellement bloquées par les branches syndicales locales et les mouvements sociaux. Depuis le pouvoir législatif, qu’il domine toujours aux deux-tiers, le MAS diligente des enquêtes sur la corruption du pouvoir. Et, sans ambigüité aucune, chacun peut désormais établir la différence entre ceux qui ont fait dégringoler le taux de pauvreté de 60,6 % à 34,6 % et permis l’accès à l’électricité de 92 % de la population (quand 68,3 % seulement en bénéficiaient une décennie auparavant) et le retour à la tyrannie. Car c’est bien d’une tyrannie dans la pire des traditions latino-américaines qu’il s’agit…

Là où le chef d’Etat gouverne selon la Constitution, le (ou la !) despote impose, sans règle ni loi. Maladie exotique de Républiques bananières et autres extravagants pays andins ? On peut en douter. Car, somme toute, Janine Añez est bien entourée. Son secrétaire privé et plus proche collaborateur s’appelle Erick Foronda. Journaliste, il a été l’attaché de presse de l’Ambassade des Etats-Unis à La Paz de 1995 à 2008. Lorsque Philip Goldberg a été expulsé en septembre 2018 et que les relations diplomatiques ont été rompues, Foronda a suivi son patron à Washington. Il y est resté douze ans, a pris la nationalité américaine et a adhéré au Parti républicain. Il n’est rentré que tout récemment, pour aider Añez à « pacifier » le pays.

Attention : « pacifier » ne signifie pas « administrer pour le bien du plus grand nombre ». Rien de plus caractéristique à cet égard que les premières mesures néolibérales prises par le pouvoir de facto  : dès janvier 2020, le ministre de l’Economie et des finances, José Luis Parada, a décrété la libération des exportations de produits agro-industriels, régulées sous Morales pour garantir la souveraineté alimentaire et approvisionner le marché interne à des prix contrôlés. Dans un autre registre, les prêts accordés à l’Etat bolivien pour supposément « affronter la crise sanitaire », dont 327 millions de dollars du Fonds monétaire international (FMI), ont été négociés sans l’aval ni le contrôle du Parlement (constitutionnellement concerné).
Très mal gérée, cette crise sanitaire accentue, au fil des mois, le désastre économique et social. D’alléchantes « affaires philanthropiques » débouchent en permanence sur des scandales de corruption. L’achat pour les hôpitaux de respirateurs surtaxés et inutilisables a conduit à l’arrestation du ministre de la Santé (remplacé illico par un général n’ayant strictement aucune compétence en la matière). D’autres affaires concernent l’acquisition « à prix fort » (il s’agit là d’un euphémisme), par le ministère de la Défense, de 150 000 grenades lacrymogènes destinées à la police [15] ou, au sein de la Direction générale de l’aéronautique civile (DGAC), un clonage d’immatriculation d’avions, dont les premiers bénéficiaires pourraient assez logiquement être des narcotrafiquants.

Puisqu’on parle de gangsters, on notera au passage que la crise ayant entraîné le 28 septembre la « démission » de trois ministres, et non des moindres, soudainement opposés au satrape Murillo – Oscar Ortíz (Economie), Oscar Mercado (Travail) et Abel Martínez (Développement productif) – a permis de faire accéder Branko Marinkovic à la tête du ministère de l’Economie. Fasciste d’origine croate, entrepreneur millionnaire (tendance « paradis fiscaux ») de Santa Cruz, ex-président de son Comité civique, Marinkovic a dirigé en 2008 le mouvement quasi sécessionniste et ouvertement raciste destiné à renverser Evo Morales. Il a également été accusé de financer en 2009 un groupe mercenaire chargé de l’assassiner [16]. En cavale au Brésil depuis cette époque, il a fait son retour en Bolivie en janvier dernier. Lors de sa prise de fonction, la « présidente intérimaire » lui a demandé de travailler avec transparence pour les emplois, la santé et – sans doute un trait d’humour – « pour prendre soin de la démocratie ».

Parce qu’il enquêtait sur trois dossiers impliquant le gouvernement, le procureur général de la Nation, José María Cabrera, dont la fonction, constitutionnellement établie, est d’exercer la défense juridique de l’Etat, a été destitué de façon expéditive le 18 juillet. « Sans aucun doute, a-t-il déclaré, celui qui a demandé et exigé avec véhémence cette révocation est le ministre de l’Intérieur Arturo Murillo, en raison de la remise en cause de la privatisation de l’ENDE [Entreprise nationale d’électrification] à travers un décret suprême qui a été annoncé, mais qu’aucun ministre n’ose signer jusqu’à présent, car il est illégal et causera de graves dommages économiques à l’Etat [17].  » Sans compter que l’enquête diligentée par Cabrera sur l’achat surfacturé des gaz lacrymogènes venait d’entraîner une convocation du ministre de l’Intérieur par la commission mixte de l’Assemblée législative. On prendrait le mors aux dents pour moins que cela. Dès lors, pour faire bonne mesure et deux précautions valant mieux qu’une, Anez destitue également le chef de l’Unité de transparence de la « Procuraduría » (bureau du procureur) Omar Durán.

Le remplacement de Cabrera ne tarde pas, en la personne d’un certain Alberto Morales. Avec lui, aucun risque de mauvaise surprise. L’homme a été employé par l’USAID et a été l’avocat défenseur de Leopoldo Fernández. Ex-gouverneur du Pando, celui-ci est considéré comme l’instigateur du « Massacre de Pando » (assassinat de seize paysans fidèles au chef de l’Etat, le 11 septembre 2008, dans la localité de Porvenir), lors de la tentative de renversement d’Evo Morales.
Malheureusement (pour eux), Alberto Morales et son mentor Murillo avaient négligé deux détails insignifiants : l’existence d’une législation et de députés et sénateurs du MAS décidés à la faire respecter. L’article 12 de la Loi sur le procureur général de la Nation indique comme condition pour occuper cette fonction : « Ne pas avoir eu ni parrainé de procédures et d’actions judiciaires contre l’Etat au cours des cinq années précédant sa nomination. » Ce n’est pas le cas d’Alberto Morales qui a participé, sur ce laps de temps, à au moins cinq procès contre l’Etat bolivien. La mort dans l’âme, il doit démissionner immédiatement.

Durant les quelques heures qui ont séparé son arrivée de son départ, l’éphémère procureur général de la Nation a juste eu le temps, le 8 octobre, d’entamer une action marquée du sceau « priorité absolue » : il a exigé du Ministère public qu’il incorpore les dirigeants du MAS – dont le candidat à la présidence Arce – dans l’investigation menée sur la « fraude électorale » de 2019, et ce sur la base du « rapport de l’OEA ». Autre douche froide ! L’un des membres de la Commission des procureurs qui enquêtent sur cette affaire, Luis Fernando Atanasio, a répondu publiquement : « Le rapport de l’OEA est un rapport. Qu’est-ce que cela implique ? Qu’ils ont simplement recueilli des informations, des données qui leur ont permis d’identifier certaines irrégularités. Mais qu’un rapport suffise pour que nous puissions attribuer des responsabilités à quelqu’un apparaît très précipité. »
Le très démocrate Carlos Mesa s’insurge : non seulement le MAS contrôle encore le Parlement, mais il tire aussi « les fils du pouvoir judiciaire ».

Ambiance délétère, dérive politique et sociale. Mais aussi bourbier dans lequel les luttes d’influence sont vives, les haines inexpiables, les ambitions démesurées. Dès décembre 2019, Áñez a évoqué la convocation d’un sommet des dirigeants politiques destiné à examiner la possibilité d’un front unique de l’opposition. Lors d’un entretien accordé à Televisión Universitaria, elle a précisé : « Nous ne voulons pas une dispersion des votes, nous ne voulons pas qu’il arrive ce qui est arrivé le 20 octobre » (tiens donc… suggérait-elle par là fort imprudemment qu’Evo Morales avait remporté le scrutin ?).

Tenu le 30 décembre à La Paz, à l’initiative du Comité civique pro-Santa Cruz (CCPSC), pilier « ultra » de la lutte anti-Morales et anti-MAS, ce sommet réunit notamment les ex-candidats battus Carlos Mesa (Communauté citoyenne) et, avec un score ridicule, Jorge « Tuto » Quiroga (Libre 21), lui aussi ex-président (2001-2002) et jusqu’à peu porte-parole d’Añez pour convaincre la communauté internationale qu’il n’y a pas eu de coup d’Etat. La réunion n’aboutit à rien. Les candidats restent aussi nombreux. L’alliance Creemos (Nous croyons) présente Luis Fernando Camacho, ex-président du Comité civique de Santa Cruz, dit « le Bolsonaro bolivien », acteur principal du renversement d’ « Evo ». Derrière ces poids lourds, ajoutant à une future dispersion des voix, quelques comparses complètent le tableau – Chi Hyun Chung (Front pour la victoire ; FPV), María Bayá (Action démocratique nationaliste ; ADN), Feliciano Mamani (Parti action nationale bolivien (PAN-BOL).
Désespérée par cette multiplication des candidatures, qui immanquablement mènera à la victoire du MAS, Añez annonce que, en représentation de Démocrates, elle… se présentera elle aussi à sa succession. Elle s’était engagée à n’en rien faire lorsqu’elle a pris la tête de la « transition -pacification ». Désarticulant définitivement la coalition qui a réussi le « golpe » et la divisant désormais en quatre, la décision fait scandale. Mesa « le centriste » accuse Añez d’ « abus de pouvoir » parce qu’elle « n’a aucune chance de gagner l’élection en raison de sa gestion corrompue ». D’un avis quelque peu différent, l’ Añez en question multiplie les efforts pour prendre la tête de la droite, sans y parvenir. Le cœur de l’électorat de son parti se trouve à Santa Cruz, où il est né, mais, du fait de ses hauts faits d’armes pour renverser l’ « Indien », Camacho l’y domine largement. Elle demeure donc quatrième, au niveau national, dans les enquêtes d’opinion, derrière Arce, Mesa et Camacho, avec un misérable 10 % des estimations.
De son côté, tout en le qualifiant de « grand héros », d’ « homme important pour le futur de la Bolivie », le chef de campagne de Camacho, Ronald MacLean, abandonne son champion en rase campagne : « Luis Fernando a adopté une stratégie qui le place davantage à l’Est, à Santa Cruz et dans le Beni [départements d’opposition radicale], ce qui, d’après moi, l’empêchera d’arriver à la présidence parce qu’on ne peut pas gagner une élection nationale sans une forte présence dans l’Ouest [zones de l’altiplano paysan et indigène historiquement favorable à « Evo »].  »

Panique à bord du Titanic de la réaction. L’ambassade des Etats-Unis, où la chargée d’affaires Charisse Phillips (en l’absence d’ambassadeur) n’a rien d’une fonctionnaire de troisième ordre, s’est vue contrainte de hausser le ton. Le 17 septembre, Añez doit déposer les armes. « Ce n’est pas un sacrifice, c’est un honneur, lâche-t-elle, avec un sourire crispé, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. Je le fais devant le risque que le vote démocratique ne se divise entre plusieurs candidats avec pour conséquence que le MAS ne finisse par gagner. »
Nul ne peut assurer que toutes les voix d’Añez se reporteront sur Mesa, le « vote utile », malgré un appel en ce sens de son colistier, candidat à la vice-présidence, le riche entrepreneur Samuel Doria Medina, et du ministre de l’Intérieur Murillo. Six candidats demeurent en lice contre Arce et Choquehauanca, encore et toujours donnés favoris. De quoi troubler les méditations de l’archevêque de Sucre et président de la Conférence épiscopale bolivienne, Monseigneur Ricardo Centellas. Le 28 septembre, il appelle la population « à ne pas disperser son vote » pour assurer « la consolidation de la démocratie [18]. »

Comme une sorte de rage sans espoir… La persécution du MAS s’est amplifiée au fil des mois. Fin juin, une plainte pénale a été déposée devant le Ministère public contre Luis Arce pour un prétendu « dommage économique » causé à l’Etat lors de la mise en place en place de l’Administration publique pour la gestion des cotisations sociales des travailleurs. En juillet, l’alliance politique Creemos, de Camacho, a déposé une demande formelle d’interdiction du MAS devant le TSE. Un autre recours de la sénatrice Carmen Eva Gonzáles (Unité Démocratique ; UD), demande également l’élimination du MAS, accusant Luis Arce d’un crime atroce : il aurait commenté des sondages hors des périodes autorisées (ce qui par ailleurs n’a rien d’avéré).

Dans une telle situation, il faut tuer les symboles. « Le » symbole. Pouvoir et médias font courir les bruits les plus infamants sur Evo Morales au sujet d’une liaison amoureuse avec une jeune femme de 19 ans, qu’il connaîtrait – et donc aurait « abusé » – depuis de longues années. Le 15 septembre, le bureau du procureur général a annoncé prolonger de 60 jours l’enquête sur une plainte pénale déposée pour « détournement de mineure » et « traite d’êtres humains », afin de déterminer le lieu où se trouve une supposée autre mineure, dont personne ne connaît l’identité, avec lequel l’ex-président est présumé avoir eu une relation. Sachant par ailleurs que cette pauvresse a été laissée « en état de grossesse », à la suite de cet « abus présumé ». Soixante jours… Le temps de polluer toute la fin de campagne électorale et les semaines postérieures au scrutin, le temps de travailler les classes moyennes nationale et internationale sur un thème sensible dans cette période post-« Me Too ».

Une redite, entre parenthèses, du « Zapatagate », cette « fake news » de premier ordre qui, en 2016, sur fond de corruption, de femme fatale et de stupre, a fait perdre à Morales un référendum vital pour permettre sa réélection [19]. Aux féministes – cibles prioritaires de l’opération – qui tomberaient dans le panneau, on rappellera que le 29 juillet est apparue sur les réseaux sociaux une vidéo intime d’Eva Copa, la présidente « masiste » du Sénat, en pleine relation sexuelle avec un supposé compagnon. Grand succès d’audience, haut fait démocratique, passionnants débats. Jusqu’à ce qu’une jeune femme se manifeste et révèle être celle qui figure sur l’œuvre d’art porno, enregistrée à son insu par son ex-fiancé Roly, avant de supplier : « S’il vous plaît, ne diffusez plus cette vidéo, elle ruine ma vie, je suis mère, j’ai peur de rester sans travail [20].  » Pour être complet sur ces méthodes de « guerre sale » on mentionnera que, en novembre 2019, Janine Añez a été victime du même procédé.

Dernière ligne droite. Après un rapport rédigé par le Stanford Internet Observatory, un groupe de recherche sur la désinformation, Facebook informe qu’il vient d’éliminer un réseau pratiquant ce genre d’exercice – 55 comptes Facebook, 42 pages et 36 comptes sur sa filiale Instagram – opérant depuis les Etats-Unis et dont le contenu incluait « des publications d’appui à l’opposition politique au Venezuela et au gouvernement intérimaire de Bolivie, de même que des critiques au parti politique du président mexicain [Andrés Manuel López Obrador, centre gauche].  » Cinq cent neuf mille « followers » suivaient ces pages sur Facebook, 43 000 l’une ou l’autre des pages Instagram. Aux commandes de l’opération, CLS Strategies, firme étatsunienne de relations publiques. Pressé de questions, le cabinet de Jeanine Añez confirmera avoir sollicité et payé les services de CLS Strategies, mais uniquement, et fort modestement, pour des opérations de lobbying à Washington « en soutien à la démocratie bolivienne ». Qui fait feu de tout bois…
Le 9 octobre, à neuf jours du scrutin, le vice-ministre de la Transparence, Guido Melgar, porte plainte contre Arce, accusé d’ « enrichissement illicite ». Là encore c’est l’opinion qui est visée, aucune procédure ne pouvant être menée à bien par le Ministère public dans le court délai précédant l’élection.
Dans un autre ordre d’idée, l’avenir dira si le retrait de dernière heure de la candidature de « Tuto » Quiroga, le 11 octobre, a été dû, comme il se murmure, à des menaces directes d’Arturo Murillo. « J’ai dans l’âme une profonde douleur et une énorme angoisse, a distillé Quiroga sur les réseaux sociaux. J’ai des différences avec les autres candidats, mais j’espère qu’ils pourront agir pour battre le MAS. »

L’enjeu est clair. Nul n’en ignore, Arce arrivera en tête du premier tour – seul le score demeure incertain. Un second tour est indispensable pour que la droite puisse, en se rassemblant, espérer éventuellement l’emporter. Si le MAS triomphait au premier tour ou, éventuellement gagne au second, le caïd de l’OEA, Luis Almagro, en a déjà indiqué la cause : Murillo lui a fait part « de son inquiétude quant à la possibilité de nouvelles fraudes ». Le 7 octobre, Añez a prévenu : « Tant que nous sommes au gouvernement, les populistes autoritaires n’ont aucune possibilité de revenir dans notre pays. Nous les avons déjà avertis et nous allons continuer ; ils continuent à menacer, mais nous, ici, nous allons les affronter. » A son retour de Washington, Murillo a renchéri : « La police est armée » et « la démocratie sera respectée, quel qu’en soit le prix. »
Depuis quelques jours, les groupuscules fascistoïdes de la Résistance jeune Cochala (Cochabamba), des Comités civiques pro-Santa Cruz et de la Résistance Chuquisaqueña (Chuquisaca) multiplient les agressions contre les militants du MAS, les locaux du parti et même le siège du Ministère public, à Sucre (capitale administrative du pays), sa plus haute autorité, le procureur Juan Lanchipa, nommé par l’Assemblée en 2O18, n’ayant pas inculpé les dirigeants du MAS et « protégeant » Morales.

Les instruments du coup d’Etat – l’armée et la police –, qui en 2019 n’ont pas levé le petit doigt pour protéger les tribunaux électoraux départementaux (TED) quand des hordes sont venus les incendier, et avec eux les procès verbaux des bureaux votes, sont ceux qui, le 18, sont chargés d’assurer leur protection. Le TSE, à ce jour, comme l’a dénoncé Marianela Paco, porte-parole du MAS, alertant la « communauté internationale », n’a donné aucune information sur le nouveau système de « comptage rapide ». Les observateurs de l’OEA sont les mêmes que ceux de l’an dernier. L’Union européenne, qui envoie également une mission, a déroulé le tapis rouge, le 1er octobre, quand la ministre des Affaires étrangères Karen Longaric est venue s’exprimer à Bruxelles, comme en meeting, devant la Commission des affaires étrangères du Parlement européen. « C’est un plaisir de vous avoir ici, s’est extasié le président de séance, Witold Jan Waszczykowski, ex-premier ministre ultraconservateur polonais, en la recevant, le beau temps vous illumine et illumine la Bolivie [21]. »

Dans un tel contexte, quel genre de fraude craignez-vous donc, M. Almagro ?

Illustration : La Paz, Bolivie – Tobias Jelskov / Unsplash


[1] Respectivement sous la plume de Amanda Chaparro et Pablo Stefanoni, in Le Monde daté4-5 octobre 2020.

[2] Lire « Bolivie, chronique d’un fiasco médiatique », Le Monde diplomatique, Paris, octobre 2020.

[3] La loi octroie la victoire au premier tour au candidat obtenant 50 % ou plus de 40 % avec une différence de dix points sur le deuxième. Si ces conditions ne sont pas réunies, un second tour est organisé. En troisième position est arrivé le pasteur évangélique d’origine coréenne Chi Hyung Chung (8,81 % des suffrages) suivi d’Óscar Ortiz, l’homme de la riche Santa Cruz (4,24 %).

[4] Lire : http://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

[5] Lire (entre autres) « Bolivia dismissed its October elections as fraudulent. Our research found no reason to suspect fraud », The Washington Post, 27 février 2020 ; « A Bitter Election. Accusations of Fraud. And Now Second Thoughts », The New York Time, 7 juin 2020 ; « Silence reigns on the US-backed coup against Evo Morales in Bolivia », The Guardian (Londres), 18 septembre 2020.

[6] Coup d’Etat.

[7] Lire (entre autres) : http://www.medelu.org/Honduras-un-observateur-electoral (2013) ; http://www.medelu.org/Au-Honduras-le-coup-d-Etat et http://www.medelu.org/Au-Honduras-le-coup-d-Etat (2017) ; http://www.medelu.org/Au-Honduras-tout-est-mal-qui-finit (2018).

[8] Le gouvernement d’Añez venait de rétablir les relations diplomatiques avec Tel Aviv après une interruption de dix ans sous Evo Morales.

[9http://www.medelu.org/Otages-des-putschistes-boliviens

[10https://www.primeralinea.info/me-ofrecieron-detencion-domiciliaria-si-denunciaba-a-evo/

[11] La décision du TSE sera confirmée le 7 septembre 2020 par le juge Alfredo Jaimes Terrazas de la troisième chambre constitutionnelle de la ville d’El Alto.

[12] Des mesures de régulation du secteur ont provoqué des émeutes en août 2016 et se sont soldées, après la mort de deux manifestants, par le lynchage et l’assassinat du vice-ministre de l’Intérieur, Rodolfo Illanes, venu négocier.

[13]  Lire Denis Rogatyuk in Le Vent se lève  :https://lvsl.fr/bolivie-anatomie-du-coup-detat/

[14] En 2005, la COB n’a pas appuyé la première élection d’Evo Morales.

[15http://estrategia.la/2020/06/03/bolivia-golpistas-lucran-con-toda-compra-desde-gases-lacrimogenos-a-respiradores/

[16] La groupe a été neutralisé par la police le 16 avril 2009 dans un hôtel de Santa Cruz lors d’une opération durant laquelle quatre de ses participants ont été tués – Eduardo Rózsa Flores (croato-bolivien), Michael Dwyer (irlandais) et Arpad Magyarosi (roumano-hongrois).

[17https://eldeber.com.bo/pais/destituyen-al-procurador-general-del-estado-jose-maria-cabrera_200981

[18] « Usted Elige », Radio FM 90.1, Chuquisaca.

[19http://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

[20https://correodelsur.com/sociedad/20200731_aparece-mujer-que-dice-ser-quien-se-ve-en-el-video-intimo-ruega-que-no-se-difunda-mas.html

[21] Quelques eurodéputés Verts et membres du groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) ont néanmoins sauvé l’honneur en récusant les propos aussi caricaturaux qu’obscènes de la ministre de facto.

URL de cet article : http://www.medelu.org/Nouveau-coup-pourri-de-l-OEA-en-Bolivie

Les « biens communs » coloniaux et la décolonisation de la gauche

Les chercheurs universitaires Daniel Montañez et Juan Vicente Iborra (UNAM, Mexique) dénudent les contradictions d’une certaine gauche « communaliste » occidentale. Tracer trop vite une « internationale des biens communs » dissout le rapport prépondérant du colonialisme. Le « ni-nisme » sur le Venezuela, si utile à l’Empire, n’en est qu’une des conséquences politiques.

Des vendeurs informels protestent sur la Plaça Catalunya de Barcelone contre la persécution raciste qu’ils affirment subir de la part des médias et des institutions. Photo : Sandro Gordo

Le paradigme du « commun » s’est installé dans la politique contemporaine à différentes échelles depuis des décennies. D’une assemblée de quartier à une ville collectivisée, en passant par les centres culturels, les musées et même les environnements institutionnels tels que les mairies, les municipalités et les partis politiques, cette idée rassemble diverses expériences d’organisation sociale qui renouvellent de manière créative divers horizons politiques. S’inscrivant dans le cadre universitaire, la proposition rassemblerait des intellectuels et des militants de toutes sortes, auparavant encadrés dans des traditions très diverses allant du marxisme et de la social-démocratie à l’anarchisme, l’autonomie, le municipalisme ou le mouvement des squatters. En bref, il semble s’agir d’une sorte de renouveau de la gauche qui est parfaitement exprimé par le jeu de mots proposé par la philosophe Marina Garcés dans le titre d’une de ses publications : « Commun (sans isme) ».

Mais qu’entend-on par « commun » ? Un nombre infini de livres ont été écrits sur le sujet au cours des dernières décennies, et une synthèse risque de caricaturer la proposition. Mais nous allons essayer. Au fond, ils semblent faire appel au fait que dans la civilisation capitaliste, le monde a été divisé de manière dichotomique entre les sphères publique et privée, faisant disparaître tout vestige de relation communautaire. L’individu apparaît ainsi comme un sujet éclaté qui affronte dans la solitude le monde des entreprises et de l’État, qui définissent le cadre de son existence. Il s’agit alors de retrouver les liens communautaires dans toutes les dimensions de la vie, des relations entre les voisins d’une ville ou d’un quartier à celles des ouvriers d’une usine ou de toute entreprise. Cela révolutionnerait la politique et le sens même de la vie en redonnant aux individus leur rôle actif dans le monde et leur essence d’êtres sociaux, récupérant ainsi les rênes de leur existence dans la collectivité.

Dans cette grande idée, il y a fondamentalement deux positions, l’une libérale et l’autre critique. La première proposerait que le commun puisse communaliser et humaniser le capitalisme, en proposant qu’à la propriété privée et publique s’ajoute la défense d’une propriété commune de ressources et de moyens de production. Le défenseur le plus connu de cette ligne était la politologue Elinor Ostrom, qui a étudié diverses expériences de gestion communale des ressources dans le monde entier et a montré qu’il s’agissait des moyens les plus efficaces et humains de produire des biens. D’autre part, la perspective critique de la proposition verrait l’expansion du commun comme un moyen d’affronter et de transformer le capitalisme en un nouveau système civilisateur, où la gestion collective des ressources et des moyens de production viserait non seulement à gérer collectivement la production de biens de manière efficace mais aussi à mettre fin au système d’exploitation au niveau mondial. Cette ligne a été développée par de nombreux intellectuels dans l’orbite du marxisme hétérodoxe, mettant en avant des auteurs comme Silvia Federici ou Raquel Gutiérrez et des auteurs comme David Harvey, Antonio Negri, Peter Linebaugh ou Raúl Zibechi.

Cette proposition étant née en Europe se base sur une généalogie historique centrée sur les luttes contre la dépossession des biens communs au Moyen Âge européen, surtout l’enclosure des terres. Cela n’a pas empêché la proposition d’être reçue et développée à sa manière dans d’autres contextes comme l’Amérique latine, où l’accent est mis sur le fait que les modes de vie communautaires des peuples indigènes et leurs luttes contre le colonialisme sont également une part importante de cet horizon global de lutte pour le commun. En fait, une tendance importante de la théorie des biens communs consiste à décentraliser les réflexions de l’expérience européenne, en essayant de montrer comment les biens communs des différents territoires et cultures se sont articulés contre le système mondial capitaliste. Des œuvres telles que « L’hydre de la révolution : marins, esclaves et paysans dans l’histoire cachée de l’Atlantique » de Peter Linebaugh et Marcus Rediker ou « Caliban et la sorcière » de Silvia Federici montrent une sorte d' »unité » dans les luttes des différents groupes à travers le monde contre le capitalisme au cours des siècles de son expansion mondiale et de la transition entre les modes de production féodaux et capitalistes. Les pirates, les esclavisé.e.s d’origine africaine, les peuples indigènes et les paysan.ne.s d’Europe organisés à partir de leurs propres formes et institutions, au-delà des sphères de l’État public et du commerce bourgeois, sont montrés dans ces œuvres comme une « première internationale communale » hétérogène contre le capitalisme.

Nous ne nions pas que ces liens et articulations soient intéressants et séduisants, mais c’est précisément à partir de ce type d’extrapolations qu’une série de contradictions ont commencé à apparaître, qui ont conduit certains intellectuels indigènes à proposer l’existence de « biens communs coloniaux« . Comme nous le savons, la gauche n’a pas été exempte de colonialisme dans son parcours historique, étant généralement fidèle à l’idéal occidental moderne qui postule un linéarisme téléologique historique où les peuples occidentaux sont présentés comme les plus « avancés » du monde. Le concept des « biens communs coloniaux » met en lumière que la nouvelle gauche communale porte encore en elle le vieux problème de l’ancienne gauche. Nous souhaitons montrer deux façons dont les biens communs reproduisent le colonialisme :

1. L’EUROCENTRISME ET LE COLONIALISME THÉORIQUE DES BIENS COMMUNS

Le débat sur l’eurocentrisme de l’approche commune a récemment eu lieu dans le contexte latino-américain. En 2015, Raquel Gutiérrez et son cercle de recherche sur les « réseaux communautaires » à l’Université de Puebla ont convoqué le « Congrès international de la communalité » au Mexique, en essayant de mettre en dialogue diverses traditions de pensée et d’activisme qui ont pour horizon le commun. Cependant, au moment du dialogue, il est devenu évident que le terme « communalité« , inventé par les intellectuels indigènes de Oaxaca pour penser aux « modes de vie des peuples indiens« , avait peu à voir avec les biens communs dont parlaient la plupart des invités à l’événement, et plus à voir avec la trajectoire critique des biens communs inventés en Europe, comme l’a particulièrement souligné l’intellectuel zapotèque Carlos Manzo. Des auteurs tels que Raquel Gutiérrez, Raúl Zibechi, Mina Navarro et Lucía Linsalata avaient réussi à « latino-américaniser » la tradition européenne des biens communs en intégrant des études de cas de la région et en l’articulant avec les travaux théoriques d’intellectuels tels que le critique marxiste équatorien Bolívar Echeverría, mais ils avaient encore un cadre épistémologique eurocentrique ancré dans l’expérience historique européenne de la dépossession des biens communs.

Travailler avec une idée eurocentrique des biens communs efface effectivement de profondes différences. Ce n’est pas la même chose d’être dépossédé en tant que paysan européen par un processus de transformation des relations sociales de production au sein de votre propre civilisation, que d’être dépossédé en tant que paysan indigène, africain ou tout autre paysan non occidental par une civilisation qui vous est étrangère. Dans ce dernier cas, la dépossession comprend la destruction non seulement du mode de production et du mode de vie, mais aussi de la culture elle-même, qui comporte des dimensions spirituelles, religieuses et existentielles de la plus haute importance en plus des dimensions sociales et économiques. L’indistinction de la signification même du communal dans chaque contexte montre à quel point cette approche peut être problématique. Rappelons qu’en Europe, au cours de ces siècles, la politique de clôture des biens communs et la chasse aux sorcières – comme l’a excellemment raconté Federici – avaient pour but de détruire les relations communales afin d’établir la solitude de l’individu contraint de vendre sa force de travail au capital. Dans le cas des Amériques, les communautés indigènes ont souvent été re-fonctionnalisées et encouragées de manière contrôlée afin qu’en plus de payer les taxes sur les épices qui en résultent à la Couronne, elles restent des usines de main-d’œuvre bon marché pour les mines et les armées de réserve dans les guerres d’invasion du continent contre les autres peuples indigènes.

D’autre part, et ce n’est pas moins important, cette approche occulte le colonialisme historique donné au sein des expériences de « commun » en Occident. La confirmation de ce phénomène a été soulignée avec insistance par des auteurs comme Allan Green, qui fait référence à l’existence de « biens communs coloniaux » historiques, en faisant allusion dans son cas aux traditions communales des colons d’Amérique du Nord, qui ont privé les indigènes de leurs terres pour les utiliser parmi eux en commun. L’auteur confronte ainsi les visions quelque peu idéalistes d’auteurs-rices tels que Kēhaulani Kauanui, qui soutiennent que la rébellion de Nathaniel Bacon en 1675 a présenté un scénario à partir duquel on peut imaginer des croisements et des intersections entre les classes ouvrières blanche, noire et indienne. Alors que l’alliance entre la classe ouvrière blanche et l’élite coloniale renforcerait la domination raciale avec la promulgation des codes noirs de Virginie, qui peuvent être interprétés comme une genèse du suprématisme blanc qui prévaut dans les sociétés modernes, qu’elles soient communautaires ou non.

Ce « racisme communautaire » peut être relié à d’autres expériences communautaires historiques revendiquées par les communautés contemporaines. Par exemple, les expériences communautaires de la péninsule ibérique n’étaient pas exemptes de racisme à l’égard des groupes gitans, juifs et musulmans. Le caractère anti-mauresque de la révolte des Germanías à Valence et à Majorque et leurs attaques continues contre les Morerías font partie de l’implantation coloniale hispanique dans le territoire, s’accordant sur la question coloniale avec l’autoritarisme impérial auquel ils ont eux-mêmes été confrontés. En bref, il s’agissait de racistes et d’exclusifs communs, une question qui n’est pas débattue dans d’importants ouvrages récents tels que « Las vecindades vitorianas : una experiencia histórica de comunidad popular embodied in the future » (Ayllu Egin, 2014) ou « El comú català : la història dels que no surten a la història » (David Segarra, 2015), qui sont venus présenter dans le contexte péninsulaire des expériences d’auto-organisation et de travail collectif à partir desquelles on peut imaginer les processus de reproduction communautaire de nos jours. Cependant, cet exercice reste incomplet s’il n’est pas accompagné d’une réflexion sur la manière dont les enclosures et les processus d’accumulation primitive délimitaient, à travers la division raciale du travail, les formes d’organisation actuelle du travail, les privilèges de la citoyenneté par les politiques migratoires et les noyaux de concentration et d’accumulation des richesses.

En bref, l’eurocentrisme de l’approche affecterait au moins deux questions dans la vision des biens communs : d’une part la notion même de ce qui est communal, où aucune différence n’est faite entre l’économie politique du communal au sein des sociétés du « centre » et de la « périphérie », et d’autre part l’occultation du racisme au sein des expériences historiques des biens communs occidentaux.

2. L’IMPÉRIALISME ET LE COLONIALISME POLITIQUE DES « BIENS COMMUNS »

Étant donné l’eurocentrisme et le colonialisme théoriques des biens communs, il est plus facile de comprendre les dérives politiques coloniales qu’ils prennent actuellement. Nous en avons identifié au moins trois :

Tout d’abord, le problème de la cooptation. Cette question a été soulignée par des intellectuels indigènes d’Amérique du Nord, qui ont mis en garde contre l’existence de « biens communs coloniaux » qui viennent essayer d’inclure leurs luttes dans un horizon qui leur est étranger. Des auteurs comme Glen Sean Coulthard (Déné Yellowknives) ou J. Kēhaulani Kauanui (Kanaka maoli ou Hawaïen natif) pointent dans ce sens vers une cooptation des mouvements indigènes du paradigme des biens communs. Cette question est historiquement liée à la longue tradition d’intégration coloniale des sociétés communales non occidentales au sein de l’impérialisme, bien que dans ce cas elle se réfère plus directement à l’expérience de l’intégration des luttes indigènes dans les horizons de la gauche occidentale. Pendant longtemps, les mouvements indigènes ont été contraints de s’inscrire dans des catégories de classe et des luttes politiques, et se sentent aujourd’hui dans une situation similaire face aux exigences du bien commun.

Deuxièmement, le problème de la répression. Ce débat a été intense en Europe en ce qui concerne les peuples racialisés et migrants qui s’y sont établis. Par exemple, le gouvernement des « communs » dirigé par Ada Colau à Barcelone a eu d’intenses conflits avec le syndicat des vendeurs de rue de la ville, une organisation de migrants racialisés qui les accuse de promouvoir des politiques racistes contre leurs formes sociales de survie. Ces actions sont historiquement liées au racisme des gens du commun donné dans le passé dans la péninsule ibérique. On assiste ainsi à l’exclusion des biens communs et à la répression des stratégies de survie vitales des groupes de migrants entraînés sur le territoire par l’impérialisme mondial, en accord avec la logique raciste du passé et en toute harmonie avec les logiques racistes du discours citoyen.

TROISIEMEMENT, L E PROBLEME DE L’ALLIANCE AVEC L’IMPERIALISME. Cette question est clairement d’actualité face à la situation politique au Venezuela. De nombreux intellectuels de gauche du monde entier ont promu un manifeste « de et pour le peuple vénézuélien pour arrêter la guerre et l’impérialisme« , parmi lesquels se trouvaient de grandes figures de la nouvelle gauche mondiale des biens communs, tant européen-ne-s que latino-américain-ne-s. Suivant la logique « communale », ils proposent de ne s’aligner ni sur l’impérialisme dirigé par les États-Unis ni sur le gouvernement autoritaire du président vénézuélien Nicolas Maduro, mais sur le peuple lui-même, qui devrait décider de sa propre voie au-delà des logiques partisanes et impérialistes, qu’il soit de gauche ou de droite. Certains ont même rencontré le chef de l’opposition Juan Guaidó, récemment autoproclamé président du pays avec le soutien des États-Unis et des puissances occidentales. Bien que la proposition d’aller au-delà des parties et de résoudre le conflit à partir des pouvoirs communs du peuple lui-même puisse sembler intéressante, cette prétendue « voie médiane » dans la crise politique actuelle ne fait que soutenir le coup d’État de l’opposition au Venezuela et l’entrée de l’impérialisme et du néocolonialisme occidental dans le pays. Cet exemple montre malheureusement comment fonctionne cette logique du bien commun colonial, où le pari sur le bien commun continue de participer à la logique du colonialisme. Cet exemple est historiquement lié aux alliances établies entre les classes ouvrières blanches organisées en commun et les élites impériales, comme nous l’avons vu dans le cas de l’Amérique du Nord.

Il semblerait que la nouvelle gauche communale maintienne un vieux problème non résolu de l’ancienne gauche : le problème du colonialisme. Le paradigme du commun contient des contributions très intéressantes à la politique contemporaine et cette remarque doit être considérée comme une critique constructive. L’analyse de cette face obscure coloniale de la théorie, de la généalogie et de la pratique politique des biens communs pourrait contribuer à la tâche importante d’une véritable décolonisation de la gauche et à la construction d’un paradigme non colonial des biens communs des deux côtés de l’Atlantique, puisque, comme nous l’avons vu : le « communal » ne chasse pas forcément le « colonial ».

D.M.
J.V.I.

Les auteurs (photographiés avec la veuve de Haywood Harry, Gwendolyn Midlo Hall, qui a théorisé avec son mari la Nation Noire comme « colonie interne ») :

Daniel Montañez Pico a étudié l’anthropologie sociale et culturelle à l’Université de Grenade et a obtenu une maîtrise et un doctorat en études latino-américaines à l’Université nationale autonome du Mexique. Il enseigne à l’Universidad Nacional Autónoma de México et écrit régulièrement pour le supplément Ojarasca sur les affaires indigènes de La Jornada et pour Gara. Auteur de Marxisme noir, pensée décolonisatrice dans les Caraibes anglophones.

Juan Vicente Iborra Mallent est diplômé en sciences politiques et en administration (Université de Valence), en histoire (Université de Valence), spécialiste des conflits (Université d’Utrecht) et titulaire d’un master en études latino-américaines (Université nationale autonome du Mexique). Il a récemment effectué un séjour de recherche à l’Université de New York (NYU) et un travail ethnographique de terrain au Honduras et à New York (USA). Il a également collaboré avec diverses revues scientifiques, éditeurs, médias numériques et avec des universités interculturelles telles que l’Universidad de los Pueblos del Sur (UNISUR). En outre, il a participé à diverses conférences et activités universitaires. Sa dernière publication est Black Lives Matter à travers la série télévisée américaine (2018, North America, Revista Académica del CISAN-UNAM).

Source : https://www.elsaltodiario.com/1492/los-comunes-coloniales-y-la-descolonizacion-de-la-izquierda

Traduction : Julie Jaroszewski pour Venezuelainfos

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/10/13/les-biens-communs-coloniaux-et-la-decolonisation-de-la-gauche/