Quelle forme aurait une intervention militaire nord-américaine au Venezuela?

Les États-Unis jouent plusieurs cartes simultanément . Ils parient sur l’une ou l’autre selon l’évolution du scénario, en fonction du résultat du jeu. Ils n’en écartent aucune, même celle qui pourrait sembler la plus lointaine: l’intervention militaire. Donald Trump lui-même s’est chargé de l’annoncer, personnellement et en direct pour le monde entier. La question serait : pourquoi en cet instant du conflit?

Les élections du 30 juin ont porté un coup à l’accumulation de force insurrectionnelle par la droite. Il s’est agi d’une égalisation du chavisme, d’une reprise d’initiative, comme un boxeur dans les cordes qui rebondit en portant un direct à son adversaire et restabilise le combat. Avec un avantage évident : la subjectivité. Celui qui sentait qu’il allait gagner s’est retrouvé déconcerté, démoralisé. La droite se voyait déjà – du moins sa base y croyait – en train de prendre le pouvoir, dans un déploiement qui semblait ne pas avoir de limite. Il n’a fallu que deux semaines pour qu’elle perde la rue, l’initiative, le discours, l’épopée : les militants de base accusent les leaders de la Table de l’Unité Démocratique d’être des traîtres et des lâches.

La conclusion du résultat est que la droite n’a pas de corrélation de forces – et ne semble pas non plus en condition de la construire – à l’intérieur du Venezuela pour sortir le gouvernement par la force. Pire encore: ce qu’elle annonçait comme une victoire assurée quel que soit le scénario électoral ne l’est plus. Il est difficile de savoir qui gagnera les élections des gouverneurs qui auront lieu en octobre. Les chants de victoire qu’annonçait déjà la droite ne fonctionnent plus. La défaite a un « effet domino ».

Avec ce scénario, les autres cartes, prévues à l’avance, ont commencé à bouger. D’un côté, et toujours comme transversale et permanente, la carte économique: les attaques se sont accentuées sur la monnaie et les prix. D’un autre côté, publiquement, les annonces de participation électorale: presque toute l’opposition a fini par inscrire ses candidatures. Enfin, en même temps que la carte de la violence souterraine, la carte internationale, liée à la précédente, l’économique et la diplomatique. Un mot résume cette stratégie: intégralité.

La carte souterraine

Un bras armé de la droite, toujours – apparemment – à l’état de germination est en construction. On l’a vu agir depuis le début de l’escalade du mois d’avril. D’un côté, les actions paramilitaires dans plusieurs lieux du pays, avec des attaques de casernes militaires, de commissariats, de corps de sécurité de l’État, de contrôles du territoire, de commerce et de transport. D’un autre côté, et connectés, le développement de groupes de choc qui, au fil des mois, par exemple, à Caracas, ont montré une transformation de l’esthétique, des méthodes, de l’organisation et de la capacité. Entre les premiers encapuchonnés de début avril et les « écuyers » de juin/juillet, une évolution a eu lieu. Où sont ces groupes maintenant que les rues sont calmes ?

A leur tour se sont multipliées les vidéos sur les réseaux de groupes armés, qui, avec des capuches, des armes longues et une esthétique militaire, ont annoncé être préparés pour la confrontation militaire. Leurs objectifs sont, répètent-ils, doubles : tant le gouvernement que les organisations du chavisme.

Ces groupes ont essayé de créer des héros: le premier, Oscar Pérez, qui a lancé les grenades sur le Tribunal Suprême de Justice, et ensuite apparu interviewé sur les écrans. Le second, Juan Caguaripano, qui s’est attribué la direction de l’assaut de la caserne de Fuerte Paramacay où ont été volées plus de cent armes, et qui a été arrêté le vendredi soir. L’objectif semblerait être la création de mythes, de figures qui puissent rassembler et servir de référents à une droite en panne de dirigeant visible. Sous la table certes, elle a des dirigeants: des secteurs nord-américains, ceux-là mêmes qui ont planifié l’escalade insurrectionnelle, et qui battent les cartes avec de manière subordonnée, la droite vénézuélienne, comme Voluntad Popular.

Cette force semble en processus de développement. Elle a mené des essais, suivi des entraînements. Elle essaie d’émerger, de se structurer et de se consolider, maintenant que la perte de la rue par la droite est impossible à cacher.

La carte internationale

C’est celle qui est devenue la plus forte après le 30 juin. Les Etats-Unis ont déployé un éventail de mesures contre le Venezuela, depuis les sanctions économiques, les blocus financiers, les tentatives de sièges et isolements diplomatiques, jusqu’à l’annonce récente par Donald Trump de la possibilité de l’intervention militaire. Remettre l’initiative dans les mains du front international met en évidence la dépendance et l’incapacité de l’opposition au niveau national. Là, comme dans la stratégie générale, ils jouent de toutes les cartes simultanément. Ils mesurent, préparent, évaluent les possibilités pour les discours: les conditions dans le continent ne sont pas les mêmes qu’au Moyen-Orient, en termes militaires, diplomatiques, politiques. Elles ne le sont pas non plus en géopolitique globale.

Ainsi le vice-président des Etats-Unis, Mike Pence, lors de sa conférence de presse de dimanche, après s’être réuni avec le président de Colombie, Juan Manuel Santos, a affirmé que les sanctions seraient économiques et diplomatiques. Il a écarté publiquement la possible intervention militaire qui avait été annoncée par le président états-unien. Cela pourrait s’expliquer par le rejet manifesté par Santos – allié-clef dans le conflit contre le Venezuela – d’une voie militaire, après avoir évalué qu’il n’existe pas de consensus en Amérique Latine pour poser une preuve frontale d’impérialisme disparue depuis des années. Et parce que pour intervenir militairement il n’est pas nécessaire d’annoncer qu’on le fera – ils le font déjà, de fait, à travers l’élaboration d’actions et de financement, direct ou indirect, des groupes armés de la droite.

Pour imaginer l’hypothèse de l’intervention militaire il faut se débarrasser de l’image d’un débarquement de soldats mâchant du chewing-gum, avec l’emblème des Etats-Unis sur le front. Ils n’offriront pas l’a preuvede l’action: la guerre sur chacun de leurs fronts a été posée ainsi. Il semble plus adroit de chercher dans des formes souterraines, comme le déclenchement d’actions qui serviraient de prétetxtes, des attaques depuis d’autres frontières avec le Venezuela, avec d’autres identités. C’est là que rentre par exemple la connexion avec la tentative de développement d’un bras armé qui pourrait avoir un nom, une direction publique, et se déployer avec une puissance de feu dans certaines zones. La tactique se construirait en fonction du développement de cette structure, sa capacité ou non à avancer et construire un pouvoir. Pour l’instant ce n’est qu’en germe.

Toutes les cartes sont sur la table. Le cours des événements indiquera lesquelles prendront le plus de poids et lesquelles seront écartées. La décision et le rôle des États-Unis est claire, ils posent des temps, des tactiques, ils déploient une force que la droite n’a pas au niveau national. Les élections régionales d’octobre seront des élections-clé: un bon résultat du chavisme enlèverait du poids au secteur de la droite vénézuélienne qui parie sur la résolution électorale. Cela renforcerait la thèse qu’on ne peut sortir le chavisme du gouvernement que par la force, par un bras armé, articulé avec une intervention plus grande venant d’une autre frontière, comme la Colombie ou le Brésil.

Marco Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/08/15/como-seria-una-intervencion-militar-norteamericana-en-venezuela/

Traduction : Frédérique Buhl

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Trump n’écarte pas « une option militaire » contre le Venezuela

« Dans le monde entier, il y a des problèmes dans des endroits éloignés et nous avons des troupes dans des endroits éloignés, alors que le Venezuela n’est pas si loin, c’est notre voisin, et les gens y souffrent et meurent. Nous avons de nombreuses possibilités pour le Venezuela parmi lesquelles une option militaire si besoin est. » a déclaré le président états-unien lors d’une conférence de presse le 11 août 2017.

 

Vendredi soir, le secrétariat de la Maison Blanche a émis un communiqué informant que Trump avait reçu une demande d’appel téléphonique de son homologue vénézuélien mais que celle-ci a été rejetée parce que « Maduro a choisi la voie de la dictature », indiquant que « le président Trump parlera volontiers avec le dirigeant du Venezuela dès que la démocratie sera rétablie dans le pays. » Nicolás Maduro a répondu en demandant si « les États-Unis seront prêts, un jour, à respecter les peuples du monde » et a assuré qu’il « souhaitait avoir des relations » avec ce pays « comme j’en ai avec la Russie, avec la Chine ou avec l’Inde. »

De très nombreux secteurs sociaux et politiques d’Amérique Latine – et même plusieurs gouvernements latino-américains conservateurs ou nettement de droite – ont rejeté les menaces de Donald Trump et demandé le respect de la souveraineté vénézuélienne. Les positions du Mexique ou de la Colombie en ce sens ont suscité l’ironie du gouvernement vénézuélien pour qui ces pays « se lavent les mains face aux menaces de leur chef, et se frappent la poitrine en disant que tout est permis, sauf une intervention militaire ».

Les dirigeants de la droite vénézuélienne qui ont initié il y a trois mois une vague de violences pour renverser le gouvernement bolivarien avec un bilan de près de 130 morts, et qui ont plusieurs fois réclamé publiquement une intervention militaire des États-Unis (1), sont restés muets sur les déclarations de Trump.

Le président Evo Morales a répondu au président états-unien sur son compte Twitter :

« Donald Trump révèle sans scrupules son plan d’intervention militaire contre le Venezuela. Maintenant le monde sait que ceux qui étaient contre Maduro ne cherchaient que l’intervention militaire de l’Empire. Le secrétaire général de l’OEA, Luis Almagro, le latino-américain le plus soumis à l’Empire, doit être plus que satisfait par les propos de Trump. La droite locale et internationale observent un silence assourdissant et complice. Nous condamnons cet élan interventionniste contre le Venezuela, un pays qui recherche la paix à travers le dialogue, l’assemblée constituante et les élections régionales. » (NDT : le Centre National Électoral vient d’annoncer que les élections régionales – qui servent à élire les gouverneurs des 23 états du pays, initialement prévues en décembre, ont été avancées au mois d’octobre).

Note:

(1) Lire notamment de Marco Teruggi: « L’hypothèse du double gouvernement et du conflit prolongé »,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/07/11/lhypothese-du-double-gouvernement-et-du-conflit-prolonge/

Source en espagnol : http://www.telesurtv.net/news/Trump-no-descarta-una-opcion-militar-en-Venezuela-20170811-0067.html

Traduction : Thierry Deronne

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La CIA confirme publiquement qu’elle travaille au « changement de gouvernement au Venezuela »

Bien que les grands médias taisent cette information, ou minimisent les dires du « Ministre des Affaires Étrangères du Venezuela selon lequel le directeur de la CIA aurait affirmé que… etc… etc… », ou traitent carrément par l’ironie les protestations du président Maduro (1), c’est à présent officiel. Le directeur de l’Agence Centrale de Renseignement des États-Unis (CIA), Michael Richard Pompeo, vient de révéler publiquement la tenue de plusieurs réunions avec la Colombie et le Mexique (2) pour évaluer les « manœuvres qui pourraient être appliquées depuis ces nations en vue d’obtenir un meilleur résultat » dans les efforts menés pour « changer le gouvernement du Venezuela ».

L’interview a été réalisée le 20 juillet 2017 au Forum sur la Sécurité d’Aspen (3), au Colorado. On peut lire l’échange sur le Venezuela entre la journaliste Vanessa Neumann, présidente de l’entreprise Asymmetrica, et le Directeur de la CIA aux pages 33-34 du texte intégral en anglais : http://aspensecurityforum.org/wp-content/uploads/2017/07/The-View-from-Langley.pdf

Cet échange est également visible sur la vidéo intégrale de l’interview de Pompeo (à 55:30) :

 

« Vanessa Neumann: j’ai la double nationalité, états-unienne et vénézuélienne. Voici donc ma question puisque nous n’avons rien couvert de l’hémisphère occidental dans ce forum. Il est évident que le changement de régime de Maduro et du Venezuela, nous l’espérons, est imminent ou qu’il est en train de s’écrouler en spirale – soit nous nous convertissons en Cuba dans deux semaines et nous mourrons pour toujours, soit il y aura un changement dans 60 ou 90 jours. Je suis intéressée de connaître votre évaluation par rapport aux intérêts états-uniens, aux menaces de la part du Venezuela et bien sur quels sont les intérêts russes, iraniens dans la région.

« Michael Pompeo: Merci de ta question. Quand tu as un pays aussi grand, avec une capacité économique comme celle du Venezuela, les États-Unis ont grand intérêt à s’assurer qu’il soit aussi stable et démocratique que possible. Et par conséquent nous travaillons dur dans ce but. Je fais toujours attention quand je parle de l’Amérique Centrale ou du Sud et de la CIA, il y a beaucoup d’histoires là-dessus (rires). Je dois faire très attention à ce que je vais dire mais nous, nous avons beaucoup d’espoir dans le fait qu’il puisse y avoir une transition au Venezuela et nous, la CIA, faisons tous nos efforts pour comprendre la dynamique là, pour la communiquer à notre Département d’État et aux autres. Les Colombiens, je suis allé à Mexico et à Bogotá la semaine dernière pour parler de ce sujet, pour essayer de les aider à comprendre les choses qu’ils pourraient faire pour avoir un meilleur résultat dans cette partie du monde et dans notre partie du monde. »

Notes :

(1) Ignacio Ramonet : « Tout vaut, tout sert dans cette « ère du relativisme post-factuel », et même les faits ou les données les plus objectifs ne sont pas pris en considération. Même l’argument – si évident pour le Venezuela – du complot, de la conjuration, de la conspiration, n’est pas accepté. Le nouveau discours médiatique dominant dénonce et ridiculise d’avance « le prétendu complotisme » comme un argument inacceptable de « récits à l’ancienne », non recevable… », voir https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/01/05/les-10-victoires-du-president-nicolas-maduro-en-2016-par-ignacio-ramonet/

(2) Intimement liés aux puissances du narcotrafic et aux intérêts des multinationales, les gouvernements néo-libéraux du Mexique et de la Colombie appliquent des politiques agressives de privatisation de l’économie et sont signataires de plans de coopération militaire et policière avancés avec les Etats-Unis. Avec pour conséquence des chiffres records en matière d’assassinats par les forces de sécurité ou « paramilitaires », de militants sociaux, de défenseurs des droits de l’homme, de l’environnement et de journalistes.

(3) L’Aspen Institute est une organisation internationale créée aux États-Unis et financée principalement par des fondations liées à l’élite des grandes corporations comme Carnegie, le Fonds des Rockefeller Brothers, la Fondation Gates, la Fondation Lumina et la Fondation Ford. Il se consacre à promouvoir les « démocraties participatives » depuis la vision de la droite néo-libérale. L’institut a son siège à Washington et compte un campus à Aspen, Colorado (son lieu d’origine).

Source : https://red58.org/la-cia-confirma-que-está-trabajando-para-derrocar-a-venezuela-c485f0754487

Traduction : Thierry Deronne

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Le Venezuela est-il victime d’une guerre économique ?

Le Venezuela est-il victime d’une guerre économique ?

par Valentine Delbos, pour LVSL

Le Venezuela traverse une situation extrêmement tendue et, malheureusement, les médias dominants – donnant une vision très incomplète des événements en cours dans ce pays– n’aident en rien à la compréhension de la situation pour le citoyen lambda se trouvant à des milliers de kilomètres de Caracas. Si tous les journalistes s’accordent à dire que le pays sud-américain traverse une terrible situation économique, rares sont ceux qui se penchent en profondeur sur les multiples raisons qui l’alimentent. Alors que pour l’expliquer la plupart des médias mettent uniquement en avant l’incompétence du gouvernement en matière de gestion et une corruption qui battrait tous les records, diverses voix et jusqu’au président Maduro s’unissent pour dénoncer de leur côté et depuis plusieurs années une guerre économique… que la presse cite peu ou de façon presque sardonique, faisant passer le mandataire pour un affabulateur ou un « complotiste ».

En effet, il n’est pas de bon ton de mentionner « l’impérialisme » de ce côté-ci de l’atlantique, et le fait que l’histoire de l’Amérique latine soit le résultat de plusieurs siècles de relations tumultueuses avec les Etats-Unis n’a pas l’air d’attirer l’attention de la plupart des « experts » et autres éditorialistes, qui ont plutôt l’air de vouloir suivre la doctrine avancée par le président Obama vis-à-vis du sous-continent : « oublions le passé ».

L’histoire : séance d’auto-flagellation ou outil pour comprendre le présent ?

Faut-il oublier le passé ? Il est évidemment fort commode pour celui qui a commis des exactions de demander à celui qui les a subies de faire table rase et de « se tourner vers le futur ». Demander aux Africains de penser à l’avenir, certes, mais comment leur exiger d’oublier la Françafrique ? Il en va de même en Amérique latine. On ne balaie pas d’un simple revers de main plus d’un siècle et demi d’expansionnisme et d’interventionnisme, de diplomatie de la canonnière ou du « gros bâton », de politique du dollar et d’ingérence continue dans sous-continent considéré jusqu’il y a encore peu- comme la chasse gardée ou l’arrière-cour des Etats-Unis.

Représentation graphique de la Doctrine Monroe : « l’Amérique aux Américains ».

Il est intéressant de rappeler la réponse de la présidente de l’Argentine Cristina Fernandez au président Obama après que celui-ci eu proposé – lors du VII Sommet des Amériques qui se tint à Panama en avril 2015 – « d’avancer en laissant derrière le passé » :

« Faisons la part des choses, je vois que le président Barack Obama –il vient de le signaler– n’aime pas beaucoup l’histoire ou bien qu’il la considère comme peu importante ; au contraire à moi elle m’aide à comprendre ce qui se passe [aujourd’hui], ce qui s’est passé et pourquoi, mais surtout à prévenir ce qui pourrait se produire à nouveau. Nous n’abordons pas l’histoire comme un exercice de masochisme ou une séance d’auto-flagellation, mais comme un outil pour comprendre pourquoi nous en sommes arrivés au point où nous nous trouvons. » [1]

Pour les pays historiquement dominés, la mémoire est en effet utile pour comprendre le présent et appréhender le futur, surtout quand les vieilles habitudes perdurent. Car s’il est vrai que le temps ou les troupes américaines pouvaient débarquer n’importe où dans la région et y hisser leur drapeau est bien révolu, il serait vraiment naïf de penser que les Etats-Unis auraient aujourd’hui renoncé à vouloir continuer de favoriser leurs intérêts au sud du Rio Grande. Avec les plus grandes réserves de pétrole du monde et un discours panlatinoaméricaniste intolérable, il est tout naturel de considérer le Venezuela comme une des principales cibles de l’administration étatsunienne. Le président Obama n’a-t-il pas décrété en mars 2015 « un état d’urgence nationale suite à la menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis posée par la situation au Venezuela » ? [2]

C’est en ayant tous ces éléments en vue qu’il faut considérer les allégations du gouvernement vénézuélien lorsqu’il déclare être victime d’une déstabilisation comparable à celle qu’a connue le Chili sous la présidence de Salvador Allende (1970-1973). Une instabilité qui serait le résultat d’une pression politique et médiatique incessante, à laquelle il faudrait rajouter une guerre économique aux effets ravageurs.

Pourtant, rares sont les journalistes qui se sont penchés sérieusement sur cette question, comme si le terme de « guerre économique » ne pouvait renvoyer qu’à des théories conspirationnistes nauséabondes issues d’un esprit paranoïaque. Mais c’est faire montre de beaucoup d’ignorance que de déconsidérer cette pratique qui est loin d’être neuve dans l’histoire de l’humanité en général et dans la boîte à outil interventionniste de la politique étrangère américaine en particulier.

Qu’est-ce que la guerre économique?

La guerre économique a toujours existé ; elle est une réalité qui a beaucoup été étudiée, autant par les universitaires que par les experts en questions militaires… et enseignée : ne trouve-t-on pas une École de Guerre Économique dans le VIIème arrondissement de Paris ? [3]

Comment la définir ? Selon le géopoliticien Pascal Boniface, il s’agirait de « la mobilisation de l’ensemble des moyens économiques d’un État à l’encontre d’autres États pour accroître sa puissance ». Alors que le temps des conflits frontaux associés aux conquêtes territoriales est révolu, « les conflits d’intérêts entre pays développés ne peuvent désormais trouver d’expression qu’à travers l’affrontement économique ». [4]

Et si selon Clausewitz la guerre représentait la continuation de la politique par d’autres moyens, il en va de même aujourd’hui pour la guerre économique qui n’est « qu’un outil qui permet d’atteindre des objectifs qui demeurent fondamentalement d’ordre politique » [5]

Le blocus commercial, économique et financier imposé à Cuba par les Etats-Unis depuis 1960 est peut-être un des plus clair exemples. Il convient ici de rappeler l’objectif qui motiva sa mise en place (sous la présidence de Dwight Eisenhower) avec la lecture d’une note du 6 avril 1960 -secrète à l’époque mais aujourd’hui déclassifiée- du sous-secrétaire d’État adjoint aux Affaires interaméricaines, Lester D. Mallory, dans laquelle celui-ci affirme que :

« la majorité des Cubains soutient Castro » et qu’il « n’existe pas une opposition politique effective », en ajoutant que « le seul moyen prévisible de réduire le soutien interne passe par le désenchantement et le découragement basés sur l’insatisfaction et les difficultés économiques (…) Tout moyen pour affaiblir la vie économique de Cuba doit être utilisé rapidement (…) : refuser de faire crédit et d’approvisionner Cuba pour diminuer les salaires réels et monétaires dans le but de provoquer la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement. » [6]

L’on voit bien comment le blocus est utilisé contre Cuba comme un outil destiné à étouffer l’économie [7] dans un but politique : provoquer un mécontentement populaire qui provoquerait un soulèvement puis un changement de gouvernement. Dans cette variante de la guerre économique, l’affrontement est ouvert, officiel, et montre clairement la volonté d’une puissance de faire plier un gouvernement ennemi.

Le Chili du début des années 70 est aussi un grand cas d’école mais dans une autre modalité de la guerre économique : celle-ci qui allie volonté géostratégique d’une puissance extérieure (les Etats-Unis) et groupes d’intérêts locaux opposé au gouvernement en place (grand patronat, oligarchie locale).

Petit rappel des faits.

En pleine guerre froide et alors que les Etats-Unis craignent que la révolution menée par Fidel Castro à Cuba n’aide à propager le « virus rouge » en Amérique latine, un président démocratiquement élu -Salvador Allende- menace de mettre en place une transition vers le socialisme à base de nationalisations et d’une redistribution plus équitable de la richesse. Une situation d’autant plus intolérable pour le républicain Richard Nixon que le nouveau gouvernement chilien menace directement les intérêts des multinationales américaines présentes dans le pays, notamment l’entreprise téléphonique ITT. [8]

Orchestrée par le conseiller à la sécurité nationale Henry Kissinger, la stratégie suivie par les Etats-Unis et ses services secrets n’aura d’autre but que de préparer le terrain pour le coup d’Etat du général Pinochet (11/09/1973) : les documents -aujourd’hui déclassifiés- du Conseil de Sécurité Nationale montrent noir sur blanc les efforts déployés par l’administration américaine pour « déstabiliser économiquement » le Chili entre 1970 et 1973. [9]

Le président Nixon accompagné de son Conseiller à la sécurité nationale, Henry Kissinger.

Le directeur de la CIA ne prend pas de détours pour décrire les projets de son agence dès 1970 : « Faire tomber [le gouvernement d’] Allende par un coup d’État est notre objectif ferme et persistant. (…) Il est impératif que ces actions soient mises en place de façon clandestine et sûre afin que le Gouvernement des Etats-Unis et la main américaine reste bien cachée ». De son côté, le président Nixon ordonne lui-même a son agence de renseignement de « faire hurler l’économie » chilienne afin de renverser Allende. [10]

Plus de 40 ans après les faits, personne n’oserait aujourd’hui mettre en doute qu’une complexe stratégie de déstabilisation a été mise en place par les Etats-Unis contre le gouvernement du Chili du président Allende (s’appuyant sur l’oligarchie locale, la droite chilienne ainsi que la presse d’opposition) et que le volet économique y a joué un rôle prépondérant.

Peut-on faire un parallèle entre le Chili d’Allende et le Venezuela d’aujourd’hui ?

Les faits montrent donc bien clairement que les guerres économiques sont une réalité et qu’elles ont déjà été utilisées par les Etats-Unis afin de promouvoir leurs intérêts. Pourquoi n’est-il donc pas permis de donner le bénéfice du doute au gouvernement vénézuélien lorsque celui-ci dénonce les manigances du patronat local et une ingérence de ce pays ?

Comme au Chili, l’oligarchie locale vénézuélienne n’avait-t-elle pas intérêt à se défaire le plus rapidement possible de la « révolution bolivarienne » venue bousculer le vieil ordre établi et des privilèges qui maintenaient dans la pauvreté la majorité de la population d’un pays extrêmement riche ? N’est-il pas naturel de penser que les Etats-Unis verraient d’un mauvais œil la fin des prérogatives concédées par le passé à ses multinationales, qui bénéficiaient auparavant d’avantages insolents dans l’industrie pétrolière ?

La réponse aura tendance à varier selon que l’on plutôt anti ou pro-gouvernement… Mais n’est-ce pas justement le rôle des journalistes que d’enquêter, démêler le vrai du faux afin d’extraire la vérité lorsque deux visions s’affrontent, au-delà de tout soupçon militant ?

Il est très intéressant de noter ce qu’il s’est produit lors d’un débat organisé récemment par la chaîne France 24 autour de la situation au Venezuela. [11]

Un des intervenants (qui soit dit en passant est d’origine chilienne) attire l’attention des téléspectateurs sur la ressemblance entre les évènements en cours au Venezuela depuis le début de l’expérience bolivarienne [12] et la situation de déstabilisation au Chili sous le gouvernement d’Allende.

Face à lui, le journaliste et « spécialiste » du Venezuela François-Xavier Freland nie d’emblée toute possibilité de comparaison entre ces deux pays, écartant avec une arrogante facilité la possibilité d’un quelconque rôle que pourraient avoir les Etats-Unis dans ce dossier et tournant perfidement au ridicule une théorie qui mériterait au moins que tout journaliste digne de ce nom et s’intéressant à l’Amérique latine se penche un tant soit peu sur le sujet.

Mais non, pour M. Freland, « c’est toujours la stratégie de la victimisation (…) on nous sort à chaque fois la même chose, c’est les américains derrière, c’est la CIA, etc. ». Mais que pouvait-on espérer de l’auteur du livre Qui veut la peau d’Hugo Chavez ? (2012), dans lequel le journaliste estime que « c’est le président vénézuélien lui-même qui est entré dans un forme de paranoïa après le coup d’Etat manqué contre lui en avril 2002 » ! Un raisonnement qui laisse pantois ! Si être victime d’un coup d’état – dont l’implication du gouvernement des Etats-Unis a été prouvée – n’est pas une raison suffisante pour avoir le droit de devenir ne serait-ce qu’un tout petit peu… prudent, on se demande bien ce qui pourrait le justifier !

François-Xavier Freland procède à un déni de faits historiques, malgré la présence de preuves flagrantes, à des fins politiques, en recourant à la rhétorique de l’épouvantail qui consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée. On frôle de près la limite du négationnisme, avec au final un parti pris désolant et surtout grave du point de vue professionnel pour celui dont la maison d’édition présente comme le plus grand spécialiste du Venezuela.

Les faits et la déontologie journalistique

L’aspect le plus alarmant de cette histoire, c’est que le rôle du journaliste, dans nos sociétés démocratiques, est d’informer, d’éclairer, de rapporter des faits qui mis en contextes aideront les citoyens à se forger une opinion la plus objective possible sur les événements du monde. Une responsabilité consacrée dans la Charte de déontologie de Munich (ou Déclaration des devoirs et des droits des journalistes), qui stipule parmi ses devoirs :

I. Respecter la vérité (…) et ce en raison du droit que le public a de connaître la vérité.

IV. Ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste (…).

Et comment croire que M. François-Xavier Freland, ce « grand spécialiste du Venezuela », ne connait pas la réalité du terrain, les antécédents géopolitiques et l’histoire de la région ?

Mais gardons espoir qu’il saura faire preuve de professionnalisme et mettre en pratique le VIème devoir de la Charte mentionnée ci-dessus (rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte) : nous ne pouvons que l’inviter à visionner une émission récemment diffusée par la chaîne Telesur qui aborde justement le sujet du parallèle entre le chili d’Allende et le Venezuela d’aujourd’hui.

En effet, dans une interview du 02 mai dernier, M. Joan Garcés, avocat, Prix Nobel alternatif (1999) et officier de l’Ordre du Mérite de France (2000) pour ses contributions au droit international dans la lutte contre l’impunité des dictatures, ancien assesseur du Directeur général de l’Unesco et visiting-fellow de l’Institute for Policy Studies de Washington, présente une toute autre analyse de la situation en soulignant le parallèle existant entre les deux pays. Ce monsieur, qui fut collaborateur personnel du président Salvador Allende dès 1970, vécut de l’intérieur les années de déstabilisation qui précédèrent le coup d’État du général Pinochet.

Voici son témoignage (sous-titré en français) :

Qui croire entre MM. Freland et Garcés?

Que disent les faits ?

Y a-t-il oui ou non une guerre économique au Venezuela ? Évidemment le fait de soulever la question, légitime au vue de l’histoire du continent et des méthodes antérieurement mises en place par les Etats-Unis et leurs alliés locaux dans la région, ne signifie pas rejeter l’entière faute de la situation que traverse le pays à une ingérence extérieure. Les différents gouvernements de la révolution vénézuélienne (Chavez jusqu’en 2013 puis Maduro par la suite) ont sûrement commis de nombreuses erreurs (désorganisation, inefficacité administrative, corruption, etc.), mais pour comprendre la situation complexe dans laquelle se trouve le pays aujourd’hui il est absolument nécessaire de prendre en compte tous les éléments entrant en jeu, et ne pas le faire relèverait de la malveillance ou de la manipulation. Il est donc impossible de faire comme si la guerre économique et la déstabilisation n’existait pas ou comme s’il s’agissait uniquement d’une excuse inventée par le pouvoir en place.

Car les preuves abondent, pour qui veut bien se donner la peine de s’informer un tant soit peu. Le gouvernement a longtemps dénoncé l’accaparement de produits de première nécessité par le secteur privé, créant des pénuries et une spéculation affolante… et n’a-t-on pas découvert des dizaines et des dizaines d’entrepôts regorgeant de biens de consommation dissimulés durant toutes ces dernières années (par exemple ici 72 tonnes de lait en poudre) ?

Durant ces dernières années, pas un mois ne s’est écoulé sans que les autorités découvrent plusieurs tonnes de marchandises accaparées dans des hangars par des entreprises du secteur privé.

Au sujet du trafic de monnaie, comment se fait-il que « l’opinion publique internationale » ne soit pas informée de l’écoulement massif de billets vénézuéliens en dehors des frontières de ce pays ? En effet, selon les calculs du gouvernement, près de 300 milliards de bolivars se trouvaient à l’étranger fin 2016, principalement en coupures de billets de 100 bolivars. Des réseaux bien organisés (et profitant sûrement parfois des accointances de membres de l’administration) ont réalisé cette activité dans divers buts: facilitation du commerce aux frontières (principalement avec la Colombie), contrebande d’extraction (achats massif de denrées subventionnées, et donc à bas prix, au Venezuela pour être revendus en Colombie), blanchiment d’argent, falsification de billets… ayant comme conséquence une déstabilisation économique importante.

Ici, c’est l’armée vénézuélienne qui intercepte 88 millions de bolivars (vidéo – décembre 2016), et là 16.5 millions de bolivars saisis par la police fluviale colombienne (vidéo – mars 2016). Plusieurs centaines de millions de bolivars ont ainsi été retrouvés en Allemagne, en Espagne, à Hong-Kong… mais rares sont les journalistes occidentaux qui ont abordé ce sujet. Pourtant les indices ne manquent pas. En février dernier, la police du Paraguay a mis la main sur pas moins de 25 tonnes de billets vénézuéliens à la frontière avec le Brésil, dans la propriété d’un mafieux local. Transporté vers la capitale, le chargement était si lourd que le camion remorque effectuant le trajet s’est retourné dans un virage. Mais ce n’est apparemment toujours pas assez pour que l’extraction de billets soit prise en compte par les analystes de la crise vénézuélienne, alors qu’il est évident que le fait de retirer autant de masse monétaire de la circulation oblige l’État à imprime plus de billets, ce qui fait perdre de la valeur à la monnaie et donc déstabilise l’économie (alimentation du cycle inflationniste).

25 tonnes de billets de Bolivars saisis par la police du Paraguay, en février 2017.

Autre problème majeur : la contrebande. Subventionnés grâce aux politiques sociales du gouvernement, nombre de produits -du lait en poudre à l’essence- se retrouvent vendus à prix d’or de l’autre côté de la frontière, en Colombie. Entre les deux pays, toute une économie de l’extraction s’est développée autour de ce juteux commerce, sûrement parfois avec l’aide de complices haut placés des deux côtés. Ce trafic -bien documenté [13]- provoque une véritable saignée à l’État vénézuélien : en 2014, le gouvernement déclarait que l’extraction de 45.000 barils d’essence vers la Colombie provoquait des pertes de 2.2 milliards de dollars. De janvier à août de cette même année, les forces armées indiquaient avoir saisi 21.000 tonnes de produits alimentaires destinés à la contrebande, alors que l’administration douanière colombienne considérait à cette époque que ce commerce représentait un volume de 6 milliards de dollars, soit l’équivalent de près de 10% des importations légales du pays.

Et pour finir, le problème du marché noir des devises.

Mis en place par le gouvernement en 2003 pour éviter une fuite massive des capitaux, le contrôle des changes et de l’accès aux devises étrangères s’est révélé catastrophique sur le long terme, provoquant la naissance d’un marché noir de devises étrangères (principalement le dollar et l’euro). Sollicité par le gouvernement de Maduro fin 2013, l’économiste français Jacques Sapir avait relevé dans une étude rendue publique les dangers liés à l’écart grandissant entre taux de change officiel et taux de change « de la rue », une différence de 1 à 9 à l’époque. Aujourd’hui, cette différence s’est multipliée par près de 100 !

Mais pour bien comprendre ce problème complexe, il est nécessaire de prendre en compte deux principaux facteurs qui se trouvent à l’origine de la situation hyper inflationniste actuelle : d’une part l’existence légale en Colombie de 2 taux de change officiels pour les zones frontalières, d’autre part l’existence du site internet www.dolartoday.com -hébergé aux Etats-Unis- qui officialise les taux du marché noir.

En effet, le 5 mai 2000 , la Banque Centrale de Colombie a institutionnalisé par le biais de la résolution 8-2000 le « Dolar Cucuta« , du nom de cette ville de la frontière colombienne, qui établit une double législation pour l’échange de monnaie : une officielle établie par la Banque Centrale Colombienne et une autre uniquement pour les zones frontalières, qui permet aux maisons de change d’établir elles-mêmes la valeur des devises de façon indépendante.

Le gouvernement vénézuélien demande depuis des années la suppression de cette résolution -mise en place seulement quelques mois après l’arrivée de Chavez au pouvoir- l’accusant de fomenter la contrebande mais surtout de provoquer des distorsions économiques… qui sont plus que flagrantes. Il y aurait plus de 1000 bureaux de change légaux et illégaux à Cucuta, et entre 2 et 3000 agents informels qui vivraient de ce business, comme la jeune Angie qui déclare sans ambages « vivre du Bolivar ».

Quand au site Dolar Today, une enquête de la BBC a révélé qu’il était géré depuis les Etats-Unis entre autre par un ex-militaire vénézuélien qui avait participé au coup d’état contre Chavez en 2002. Devenu la référence pour tous ceux qui souhaitent acquérir ou vendre des dollars sur le marché noir, il fixe tous les jours un taux change officieux du bolivar en se basant -selon les dires de ses responsables- sur les taux de la ville colombienne de Cucuta, c’est-à-dire sur un critère totalement spéculatif. Ainsi, il alimente une apparence d’inflation, générant des distorsions dans l’économie qui vont effectivement engendrer un cycle inflationnaire. Une spirale difficile à arrêter. Le portail est donc clairement utilisé comme un outil de déstabilisation économique et politique puisqu’il a des répercussions directes sur l’économie vénézuélienne, en influant directement sur l’inflation et donc sur la vie de tous les jours des vénézuéliens.

Un exemple : alors que le gouvernement tentait d’établir un dialogue avec l’opposition fin 2016, le taux du « dollar parallèle » a mystérieusement bondi passant de 1078 bolivars pour 1 dollar le 01 octobre à son niveau le plus haut jamais atteint jusqu’alors : 4587 bolivars pour 1 dollar le 01 décembre [14].

Il est important de rappeler que le fait de répandre des informations financières erronées pour manipuler les cours de la bourse est considéré comme une infraction dans le monde entier  -il existe en droit français le délit de fausse information (article L. 465-2 alinéa 2 du code monétaire et financier)- pourtant la justice américaine a toujours refusé de donner suites aux plaintes de la Banque Centrale Vénézuélienne exigeant de clôturer le site.

Capture d’écran du site Dolar Today, datant du 22/06/2017. La différence entre le « dollar prioritaire » du gouvernement et le « dollar today » -ou de la rue– est de 1 à 830 ! En effet, le gouvernement change 1 dollar contre 10 bolivars alors que ce même dollar peut être vendu jusqu’à 8.301,71 bolivars au marché noir. Voir : https://dolartoday.com/

Accaparement, trafic de monnaie, contrebande, spéculation, autant de maux qui fragilisent encore une économie sérieusement mise à mal depuis plusieurs années. Mais à qui profite cette situation ? Qui s’enrichit ? Et surtout qui exploite politiquement le mécontentement de la population vénézuélienne?

Seul le temps dira si les Etats-Unis opèrent en sous-main afin de promouvoir leurs intérêts au Venezuela [15], mais il est toutefois inconcevable de ne pas reconnaître aujourd’hui le rôle de certains acteurs du secteur privé vénézuélien qui usent du sabotage comme d’un levier économico-politique. Les divers éléments d’une déstabilisation à grande échelle sont accessibles pour quiconque s’intéresse un tant soit peu au sujet ; refuser d’aborder cette réalité relève d’une ignorance totale de la situation sur place ou bien d’une malhonnêteté journalistique patente.

Et comment ne pas repenser à Salvador Allende et aux multiples difficultés traversées par son gouvernement durant ses 3 années de mandat, jusqu’au coup d’État du général Pinochet ? Dans le cas du Chili des années 70-73, nous savons aujourd’hui que les allégations de déstabilisation politique et économique étaient fondées… mais comment présentaient les événements les médias de l’époque ?

Aussi, nous sommes en droit de nous demander ce que diront les historiens dans 30 ans à propos du rôle joué par certains médias et journalistes dans le cadre du traitement médiatique de l’actuelle crise vénézuélienne.

Valentine Delbos, pour LVSL

Valentine.delbos@gmail.com

NOTES :

[1]Cristina Fernandez réfute les propos d’Obama : l’histoire sert à comprendre le présent – Prensa Latina, 11/04/2015, http://www.jornada.unam.mx/ultimas/2015/04/11/ridiculo-considerar-a-venezuela-una-amenaza-cristina-fernandez-3965.html

[2]Fact sheet: Venezuela Executive Order – The White House, 09/03/2015, https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2015/03/09/fact-sheet-venezuela-executive-order

[3]Une école de guerre très particulière, David Revault d’Allonnes, Libération, 24/11/2004, http://www.liberation.fr/evenement/2004/11/24/une-ecole-de-guerre-tres-particuliere_500469

[4] Un affrontement qui recouvre de multiples facettes : protectionnisme douanier (contingentements, subventions, dumping, règlementations, etc.), les manipulations monétaires (dévaluations compétitives, contrôle des changes, etc.), contrôle des exportations de capitaux, accès (ou non) à des prêts ou des fonds provenant de bailleurs internationaux, embargos, boycotts… l’éventail est large, et la panoplie de mécanismes pouvant se prêter au jeu de la guerre économique ne peut que continuer de s’agrandir dans une économie mondiale de plus en plus financiarisée.

[5]La guerre économique, forme moderne de la guerre ?, Eric Bosserelle, Revue française de socio-économie (2011/2 – n°8), https://www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2011-2-page-167.htm

[6]Memorandum From the Deputy Assistant Secretary of State for Inter-American Affairs (Mallory) to the Assistant Secretary of State for Inter-American Affairs (Rubottom), Department of State, Central Files, 737.00/4–660. Secret, Washington, April 6, 1960, https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1958-60v06/d499

[7] Selon le rapport présenté en 2016 par le gouvernement cubain à l’Assemblée Générale des Nations Unies, les dommages économiques provoqués par le blocus imposé par les Etats-Unis à l’île s’élèvent à plus de 4.5 milliards de dollars seulement pour l’année 2015, et à plus de 125 milliards de dollars (en prix courants) depuis sa mise en place, en 1962. Voir Bloqueo costó a Cuba el último año más de 4 mmdd, 20/10/2016, La Jornada, http://www.jornada.unam.mx/ultimas/2016/10/20/bloqueo-costo-a-cuba-el-ultimo-ano-mas-de-4-mmdd-embajador.

[8] Voir L’implication d’ITT au Chili (1970-1973), Wikipédia, consulté le 01/06/2017. https://fr.wikipedia.org/wiki/International_Telephone_and_Telegraph#L.27implication_d.27ITT_au_Chili_.281970-1973.29

[9] Voir les documents diffusés par l’institut des Archives de Sécurité Nationale de l’Université George Washington, notamment Chile and the United States: Declassified Documents Relating to the Military Coup, Peter Kornbluh, http://nsarchive.gwu.edu/NSAEBB/NSAEBB8/nsaebb8i.htm.

[10]« Make the Economy Scream »: Secret Documents Show Nixon, Kissinger Role Backing 1973 Chile Coup, 10/09/2013, Democracy Now, https://www.democracynow.org/2013/9/10/40_years_after_chiles_9_11

[11]Venezuela : jusqu’où ira la crise ?, 26/04/2017, France 24, http://m.france24.com/fr/20170426-le-debat-partie-1-venezuela-manifestations-nicolas-maduro-chavez-opposants-chaos

[12] Petit rappel : un coup d’état en 2002, une grève patronale en 2002-2003, déstabilisation politique, médiatique et économique permanente, stratégie de tension mise en place par les opposants au gouvernement avec usage de la violence, ingérence de puissances extérieures et fortes pressions diplomatique… liste non exhaustive.

[13] – Voir le reportage Comment fonctionne le Bolivars de contrebande depuis la Colombie de la chaîne Telesur (mai 2017, vostfr), ou cette enquête d’investigation plus poussée de la chaîne espagnole RTVE datant de mai 2015.

[14] – Le portail Dolar Today met à disposition de son public un historique en ligne de l’évolution du dollar parallèle, également téléchargeable en tableau Excel : https://dolartoday.com/historico-dolar/.

[15] Voir De Santiago à Caracas, la main noire de Washington, Franck Gaudichaud, juin 2015, Le Monde Diplomatique – https://www.monde-diplomatique.fr/2015/06/GAUDICHAUD/53071

Source : http://lvsl.fr/venezuela-victime-dune-guerre-economique

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Pourquoi faut-il renverser le gouvernement du Venezuela ?

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par Bruno Sgarzini, Caracas 

Alors que l’ONU vient de condamner les attaques aériennes perpétrées par un commando d’extrême droite contre le Tribunal Suprême de Justice et le Ministère de l’Intérieur du Venezuela – attentats terroristes occultés par les médias français – (1), l’ambassadrice états-unienne auprès des Nations Unies Nikky Haley s’est refusée à le faire : « Nous devons maintenir la pression sur Maduro, il y a des signes qui indiquent que maintenant, il va commencer à utiliser son pouvoir militaire et des armes et ce que nous voyons à la télévision (sic) est en réalité bien pire. C’est une situation terrible, c’est pourquoi nous devons exercer sur Maduro autant de pression que nous pourrons ». (2)

Le 15 juin 2017, lors d’une conférence sur « Prospérité et Sécurité en Amérique Centrale » organisée conjointement par le Département d’État (US), le Département de la Sécurité intérieure (US) et le Mexique, le Vice-président américain Mike Pence s’adressait à un parterre de dirigeants d’Amérique Centrale : « Il suffit de regarder le Venezuela pour voir ce qui se produit lorsque la démocratie est compromise. Cette nation, autrefois riche, s’effondre dans l’autoritarisme qui a causé des souffrance incalculables au peuple vénézuélien, et son basculement dans la pauvreté. Nous devons tous élever notre voix pour condamner les abus de pouvoir et les pratiques du gouvernement envers son propre peuple, et nous devons le faire maintenant. » (3)

Pour comprendre en profondeur ce qui sous-tend la guerre économique, les manoeuvres militaires régionales (Brésil, Colombie) ainsi que les intenses pressions médiatiques et diplomatiques des États-Unis pour neutraliser l’opinion internationale autour du théâtre d’opérations vénézuélien, il faut d’abord rappeler que l’Administration Trump, loin d’avoir engagé une nouvelle politique extérieure, a maintenu les grandes lignes de la stratégie conçue par l’idéologie néoconservatrice qui contrôle aujourd’hui la plupart des décisions prises par son gouvernement ainsi que les actions soutenues par le Congrès des États-Unis. L’urgence de faire tomber le chavisme est difficilement compréhensible si l’on ne prend pas en considération les idées avancées par les principaux think tank, tant au niveau international que régional.

Comment s’inscrit la stigmatisation du Venezuela dans la feuille de route globale ?

A la mi-2016, Le Centre pour une Nouvelle Sécurité Américaine (CNAS) présenta un document intitulé « L’expansion du pouvoir américain » contenant une série de recommandations destinées à générer un consensus dans la classe politique états-unienne visant à « garantir la survie du système international favorable aux USA ». Pour ce faire, le think tank bipartite préconise des réformes économiques sur le plan intérieur, comme, par exemple, une restructuration de la dette et une réforme fiscale destinée à renforcer les bases du système états-unien dans l’objectif d’augmenter les dépenses militaires, économiques et diplomatiques qui lui permettront de s’étendre en Asie, en Europe et au Moyen Orient, trois régions-clefs pour une mondialisation durable.

C’est ainsi que les USA « pourraient dissuader par la voie diplomatique et militaire des puissances telles que la Chine et la Russie de remettre en question l’ordre international libéral actuel afin d’éviter un conflit militaire à l’échelle mondiale (sic) ». C’est également sur la base de telles propositions que ce think tank projette de militariser les Mers du Sud de la Chine et propose une réforme de l’OTAN pour renforcer son déploiement le long des frontières de l’Europe avec la Russie. Propositions qui ont toutes été appliquées par l’Administration Trump en continuation de la politique d’Obama, accompagnées d’autres mesures plus spécifiques concernant directement la Russie, comme la création d’une zone de sécurité dans le nord de la Syrie afin d’y installer des réfugiés et des forces alliées des USA, dans l’objectif de favoriser la partition du pays et de mettre un frein à Moscou suite à son engagement dans cette guerre.

Les récentes rencontres entre Trump et le président chinois Xi Jinping relèvent elles aussi du plan visant à faire adhérer la puissance asiatique à l’ordre international favorable aux multinationales états-uniennes d’une manière pacifique. D’où l’importance à accorder à cette feuille de route globale qui fait partie d’un consensus général des think tank en relation avec les figures de l’administration Trump, comme le secrétaire de la défense James Mattis et le conseiller pour la sécurité nationale H.R. Master.

En quoi cela concerne-t-il le Venezuela ?

L’objectif poursuivi est de déplacer le conflit en cours au Venezuela sur un terrain « à somme nulle ». Tout le monde sait que le Venezuela constitue la principale source de ressources pétrolifères dans le monde et possède un large éventail de réserves aquifères, de gaz et de minéraux stratégiques au profit de l’industrie technologique, spatiale et militaire d’un système qui prétend imposer sa domination sur d’autres parties de la planète. C’est pourquoi sécuriser ce territoire, source d’approvisionnement peu coûteuse, est certainement une stratégie payante pour un plan d’expansion hégémonique que l’on cherche à imposer au monde.

Un extrait du rapport du Centre pour une nouvelle sécurité américaine dit très clairement qu’il est de première importance pour les USA d’obtenir certains avantages sur les marchés énergétiques qui contribueront à étendre leur pouvoir à un niveau mondial. Ce qui équivaut pour le Venezuela à régresser à son statut antérieur qui permettait aux descendantes de la Standard Oil (Exxon, Chevron, Conoco Phillips…) de contrôler directement et indirectement l’industrie pétrolière du Venezuela en leur fournissant justement ces mêmes avantages stratégiques. Il est amplement reconnu aujourd’hui qu’au moins 24 transnationales pétrolières ayant passé des accords avec PDVSA et l’État vénézuélien et fonctionnant selon un régime d’exploitation mixte existent aujourd’hui dans ce pays.

Cela permet de comprendre que des multinationales comme Exxon, Mobil et Chevron financent les sanctions contre le Venezuela, allant même jusqu’à contrôler le Département d’État US, et qu’elles entretiennent des relations très particulières avec l’argent des think tank qui fomentent des actions contre le pays.

Citons parmi de nombreux exemples la récente proposition du Conseil des Relations Extérieures soumise au Congrès US visant à renforcer le blocus étranger par l’intermédiaire de l’OEA, et la visite de Luis Almagro à l’Institut Américain des Entreprises quelques jours avant la présentation de sa demande d’application de la charte démocratique contre le Venezuela. Toutes ces initiatives ont le même but et comptent sur l’appui explicite d’autres think tank comme le Conseil des Amériques et celui de l’Atlantique, tous deux constitués de compagnies particulièrement intéressées par les ressources naturelles du pays qu’elles veulent exploiter en dehors de toute médiation de l’État vénézuélien.

Qu’en est-il de l’équation régionale ?

Le Venezuela est considéré comme le pays-clef garantissant que l’Amérique Latine continuera à être une source d’approvisionnement en ressources naturelles et en main d’œuvre à bas prix, toujours selon l’optique de la stratégie globale mentionnée plus haut, après les changements de gouvernements favorables à cette politique en Argentine et au Brésil.

C’est à cette fin que le Conseil de l’Atlantique a présenté une projet proposant que le Mercosur et l’Alliance du Pacifique s’unissent dans une zone de libre échange commercial qui permettra à la région d’intégrer une méga plate-forme commerciale avec les USA et l’Europe afin de pénétrer avec plus de force le marché asiatique. Cette initiative est en plein processus de mise en œuvre après les discussions entre les deux organismes régionaux antérieures à la suspension du Venezuela du Mercosur, qui constitue une violation flagrante de la législation internationale de cette ligue commerciale. Il est certain qu’en se débarrassant du Venezuela, le principal obstacle pour réaliser ce plan régional serait levé conformément à la stratégie globale promue par ces think tank.

D’où le niveau d’intensité de la pression exercée sur le Venezuela afin d’en finir avec sa « mauvaise influence » sur la région (par exemple en luttant contre l’existence du programme PetroCaribe par lequel le Venezuela fournit du pétrole bon marché aux pays des Caraïbes) et en cherchant à déplacer le conflit politique actuel sur un terrain « à somme nulle » sur lequel toute tentative d’arriver à un consensus politique national qui ne serait pas sous tutelle étrangère et laisserait les Vénézuéliens résoudre la crise, sera sabotée depuis l’extérieur. Ceci en application des mesures dont discutaient déjà les ambassades US en Amérique latine vers 2007 pour en finir avec l’héritage négatif de Hugo Chavez.

Notes

(1) Comme l’explique le syndicaliste français Gilles Maréchal (CGT), « les médias dominants sont dans une phase où le Venezuela ne les sert plus, depuis qu’ont été écartés les risques de l’élection à la Présidence de Jean-Luc Mélenchon et de l’arrivée à l’Assemblée Nationale d’une vague de députés de France Insoumise et du PCF ». Phénomène déjà observé lors de récentes campagnes électorales en Espagne ou en Grèce. Les titres des médias français ne sont pas le fruit d’enquêtes ou d’informations directes du terrain mais la reprise de ce que disent les médias d’opposition (majoritaires en radio, télévision, presse écrite et réseaux sociaux au Venezuela) ou états-uniens.

(2) Voir http://www.telesurtv.net/news/Embajadora-de-EE.UU.-llama-a-mantener-la-presion-sobre-Maduro-20170628-0073.html

(3) Lire, de Philippe Huysmans : « Quand Mike Pence dénonce le « totalitarisme » au Venezuela », http://www.levilainpetitcanard.be/articles/actu/quand-mike-pence-denonce-totalitarisme-venezuela_1872385488

Source : http://misionverdad.com/columnistas/por-que-es-necesario-derribar-a-venezuela

Traduction : Frédérique Buhl

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La droite accélère le tempo du coup d’Etat

Par Marco Teruggi, depuis Caracas.

La droite accélère le temps, resserre chacune des variables, tente de briser la corrélation de forces, veut le coup d’État. Elle l’a annoncé : elle a les mois de juin et de juillet pour atteindre son objectif. Elle a expliqué que, sur base de l’article 350 de la Constitution, elle refusera de reconnaître le gouvernement, l’élection d’une Assemblée Constituante et organisera une riposte violente pour empêcher la population d’exercer son droit au suffrage le 30 juillet.

Ce discours s’est traduit par l’intensification du conflit entre pouvoirs d’État à travers les actions de la Procureure générale de la République et de l’Assemblée Nationale (opposés au gouvernement bolivarien), les tentatives de déclaration contre le Venezuela sans guère de succès de l’Organisation des États Américains (OEA, organisme historiquement pro-Washington), la pression des grands médias (majoritairement opposés au gouvernement, tant au Venezuela qu’à l’étranger) (1), la terreur de rue (qui reprend certaines techniques de l’État Islamique) et les attaques contre les corps de sécurité de l’État, en particulier contre les Forces Armées Nationales Bolivariennes (FANB).

Ce scénario violent a connu de nouveaux développements ces dernières semaines. Il est caractérisé par l’attaque systématique à la base militaire de La Carlota à Caracas, dans le but de démoraliser et de diviser les forces armées, la présence de quelques foyers de violence à proximité du Palais présidentiel de de Miraflores et la réapparition d’une violence destructrice contre des ministères, institutions publiques ou sièges du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV, chaviste) mais aussi des commerces privés, comme cela s’est produit au début de la semaine à Maracay où ont été détruits 40 établissements publics ou privés. Un schéma similaire à celui utilisé dans plus de dix localités du pays dans les semaines antérieures.

Le nouveau point d’inflexion s’est produit ce mardi : l’attaque – depuis un hélicoptère volé dans la base aérienne de La Carlota – du Ministère de l’Intérieur avec quinze tirs, et du Tribunal Suprême de Justice avec quatre grenades d’origine colombienne et de fabrication israélienne – l’une d’elles n’a pas explosé. A seulement quelques pâtés de Miraflores, dans le centre politique du Venezuela.

Le nouveau héros de l’opposition vénézuélienne : le « supercop » Oscar Perez, auteur de deux attentats menés depuis un hélicoptère, contre le Ministère de l’Intérieur et le Tribunal Suprême de Justice, appelant les forces armées au coup d’État contre le « totalitarisme bolivarien ». Ci-dessous : posant pour la postérité.

Ce fait a eu un impact symbolique tant dans les files de la droite qu’au sein du chavisme : dans le premier cas, accompagné de rumeurs répandues sur tous les réseaux sociaux il a généré la sensation de l’imminence de l’objectif final et d’un pouvoir propre – finalement « les forces armées bolivariennes ont entendu l’appel au coup d’État ». Dans le cas du chavisme l’impact est venu de la frontalité de cette action et a confirmé, si besoin en était, la réalité d’une tentative de coup d’État en cours, qui vit ses heures décisives.

***

La droite possède une force suffisante pour imposer la terreur à des localités pendant plusieurs jours, attaquer des casernes et des commissariats, déclencher une haine politique et de classe qui a fait du lynchage de chavistes une pratique récurrente, maintenir des mobilisations presque quotidiennes avec un nombre relativement stable, générer des situations qui peuvent se transformer en destructions et pillages presque-généraux, mener des incursions à travers des bandes de délinquants dans les quartiers populaires pour y monter des barricades, attaquer avec des grenades des institutions de l’État, faire plier certains cadres du chavisme comme la Procureure Générale de la République pour la faire passer de son côté, assassiner des personnes et arriver à faire croire à une partie de la population qu’elles ont été tuées par le gouvernement (1).

Elle peut tout cela et dans les jours prochains nous verrons, ce dont elle est capable en plus de tout cela. Il lui manque cependant deux éléments nécessaires au succès d’un coup d’État : des quartiers populaires mobilisés derrière ses appels, et une fracture des forces armées. Le défi central sur lequel elle travaille avec le plus de force aujourd’hui est d’obtenir cette fracture tant dans les forces armées que dans d’autres secteurs du gouvernement. Elle en a besoin pour surmonter le match nul qu’on vit depuis des mois. C’est pour cela qu’elle augmente le niveau de violence, qu’elle focalise les attaques contre les corps de sécurité, assassine des policiers et des gardes nationaux, et use de la terreur comme méthode de contrôle social (2).

L’appui états-unien est déjà en marche à travers la pression internationale (OEA, médias..) et le financement de la droite, soit directement aux partis soit indirectement à travers des ONGs qui canalisent cet argent pour soutenir les pressions violentes dans la rue et l’entraînement de cellules paramilitaires. L’intervention existe déjà, sous les cordes. Prendra-t-elle une autre forme ?

***

La droite accélère le tempo mais, en même temps, ne peut cacher son désespoir. Elle détruit, tue, réussit des « coups » sans atteindre l’objectif final. Elle accède a des objectifs intermédiaires tels que soumettre des localités entières a la violence, déconstruire des liens sociaux, légitimer la persécution – qu’elle a planifié dans son projet si elle redevient gouvernement – contre le chavisme à tous les niveaux. Au cours des mois le pays change, assimile de manière invisible les coups, la haine, la peur, la méfiance, éléments à la « colombienne » dont la droite a besoin pour tenter son plan de remise à zéro violente du pays. (2)

Il est enfin nécessaire de souligner l’autre facteur, omniprésent et invisible, qui imprègne les préoccupations quotidiennes, les possibilités de résistance ou de rupture : l’économie. Ces dernières semaines, la situation a empiré avec la hausse des prix, du dollar illégal – qui est celui qui fixe les prix -, le retour en rayon de la plupart des aliments mais à un prix très élevé, la difficulté persistance d’accéder à des produits vitaux comme les médicaments. Cette attaque n’a rien du hasard, elle fait partie de la pression pour asphyxier, pour priver la population de toute issue de secours.

La réalité populaire vénézuélienne reflue sur certaines lignes qu’elle avait conquises. Cela génère des conditions propices au plan de pillages et de dépolitisation impulsé par la droite. Renverser cette tendance est le défi que n’arrive pas a résoudre la direction du chavisme. C’est là son nœud le plus critique, le débat non résolu.

Nous vivons des jours et des semaines définitives. Ce qui s’est passé cette semaine sont des étapes de l’escalade de la violence de l’opposition, d’actions armées dirigées par des paramilitaires, des groupes de délinquants associés aux dirigeants de la droite, des zones obscures des forces de sécurité (3). Il y aura de plus en plus de morts, car tel est le plan de de la droite : un « maintenant ou jamais » qui veut pousser une société à un désastre fait de violences psychique et physique. L’opposition va mettre toute la pression pour ouvrir enfin les portes de la revanche historique dont rêvent depuis si longtemps les classes dominantes vénézuéliennes, latino-américaines et états-uniennes.

Le Venezuela vit son heure critique. Chaque jour compte.

NdT :

  1. Voir https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/12/thomas-cluzel-ou-linterdiction-dinformer-sur-france-culture/. Rappelons que les titres des médias français ne sont pas le fruit d’enquêtes ou d’informations directes du terrain mais la reprise de ce que disent les médias d’opposition vénézuéliens (majoritaires en radio, télévision, presse écrite et réseaux sociaux) ou états-uniens.
  2. Les guarimbas (barrages violents des voies de circulation organisés par des commandos de la droite) incarnent le retour au moyen âge du paramilitarisme colombien : les conducteurs ne peuvent passer que moyennant un péage aux auteurs du barrage.
  3. Dont on a un exemple dans la figure du « chavisme critique » Miguel Rodriguez Torres, militaire et ex-ministre de l’Intérieur, qui vient de reconnaître publiquement ses liens avec la CIA.

Source : https://notasperiodismopopular.com.ar/2017/06/27/derecha-acelera-tiempo-golpe-estado-venezuela/

Traduction : Thierry Deronne

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Les processus progressistes qui n’affrontent pas directement le pouvoir médiatique et l’hégémonie culturelle sont-ils viables ?

L’auteur : Andrés Mora Ramírez est chercheur à l’Institut des Études Latino-américaines (IDELA) et au Centre de Recherches en Enseignement et Éducation (CIDE), Costa Rica. Master en Études Latino-américaines, spécialisation en Culture et Développement; Master en Éducation, spécialisation en Enseignement universitaire de l’Université Nationale du Costa Rica; Licencié en Communication Sociale de l’Université Fédérale du Costa Rica. Co-auteur de « Vendre les bijoux de la grand-mère : identité nationale et politiques culturelles au Costa Rica (1990-2010) ».

« Quelle misère que ces pays, quelle farce, la démocratie, quel système honteux, que celui de l’Amérique Latine ! » C’est par ces mots que l’ex-président du Honduras Manuel Zelaya a rappelé les événements qui ont entouré le coup d’État dont il a été victime en 2009 et qui, d’après lui, a marqué le début de la restauration conservatrice dans notre région.

Dans une interview publiée par le journal Página/12, Zelaya déclare : « Ce retour des droites agressives et réactionnaires de l’Amérique Latine n’est pas conjoncturel. C’est une réponse planifiée depuis Washington par des forces qui ont senti qu’elles perdaient du terrain. »

En plus du Honduras, cette restauration a été mis en œuvre au Paraguay contre Fernando Lugo et au Brésil contre Dilma Rousseff avec des variantes et des prévisions dans d’autres scénarios et d’autres processus politiques.

« La restauration conservatrice amène la conspiration. Elle combine attaques des médias, gros mensonges publicitaires et fraudes électorales. La restauration est violente, elle n’est ni pacifique ni démocratique » explique le président renversé qui dirige actuellement le Parti Liberté et Refondation (LIBRE).

Les événements de ces dernières années en Amérique Centrale et en Amérique du Sud – et en particulier au Brésil, avec un développement accéléré ces dernières semaines – donnent de nouvelles clefs pour interpréter le nouveau moment historique que nous vivons après 15 ans d’avancées du camp du peuple et des forces politiques et des gouvernements qui ont adhéré (plus ou moins) à une idéologie dans laquelle se détachaient, entre autres drapeaux, ceux de l’anti-impérialisme et de l’intégration régionale, de la souveraineté et de l’autodétermination, de l’indépendance et de la recherche d’alternatives pour surmonter le néolibéralisme.

Les coups d’État de nouveau modèle ou coups d’État « soft » perpétrés grâce aux parlements et revêtus de pseudo-légitimité par les instances judiciaires soumises aux pouvoirs factuels et aux intérêts étrangers ainsi que la recrudescence des manœuvres de désinformation et des stratégies de manipulation de l’opinion publique qui grossissent le répertoire de la guerre médiatique dans notre région sont les principales armes de la restauration néolibérale.

Sans chercher plus loin des exemples, le Réseau O’Globo, la chaîne de médias du Brésil la plus influente et la plus puissante augmentée et renforcée sous la protection de la dictature a récemment admis qu’il a utilisé des informations « imprécises » pour couvrir la soi-disant existence de comptes off shore au nom de Lula da Silva et de Dilma Rousseff pour recevoir l’argent de pots-de-vin.

Ni O’Globo ni les procureurs qui ont mené l’enquête n’ont présenté une seule preuve pour soutenir les accusations contre les deux ex-présidents : un mensonge dans toute sa splendeur utilisé comme arme politique reproduit jusqu’à plus soif et dans une mauvaise intention par les médias hégémoniques à l’intérieur et hors du Brésil qui a donné des prétentions et des « arguments » au honteux procès de destitution contre Rousseff. Tel est le modus operandi de l’offensive de restauration.

La coordination mafieuse entre les groupes de médias – ou organisés en cartels – et ce qu’on appelle le parti judiciaire qui n’est rien d’autre que la récupération par la droite de l’un des pouvoirs clefs de la structure républicaine appelé à être le garant du respect des conditions minimales qui rendent viable la coexistence en société se révèle être l’un des principaux dangers pour la construction de démocraties réelles, profondes et pleines et non des artifices fonctionnels des élites et de leurs alliés comme cela a été la triste tradition dans une grande majorité de nos pays. Les risques que nous affrontons ne sont pas rien.

Comme l’explique bien le journaliste Martín Granovsky, « l’itinéraire de la justice et la dénonciation journalistique en tant que pouvoir moral supérieur » font partie du bélier utilisé pour « produire le pire de la démocratie qui est de la laisser à la charge des chefs d’entreprises déguisés en bienfaiteurs publics. »

Comment les gauches affrontent-elles cette alliance ? Quelle sorte de démocraties peut-elle se construire sous la tutelle des partis médiatiques et judiciaires ? Les processus de changement qui ne se proposent pas de disputer l’hégémonie culturelle et d’affronter directement les pouvoirs factuels sont-ils viables ? Un projet émancipateur peut-il coexister avec la présence d’acteurs de ces pouvoirs factuels intégrés au sein des institutions de l’État ?

C’est un débat que nous ne pouvons plus remettre si nous voulons laisser définitivement derrière nous la farce des démocraties contrôlées dans l’ombre : en particulier aujourd’hui, quand augmentent les engrenages d’une offensive de restauration dont la continuité politique s’accompagne de points d’interrogation et qui – comme plusieurs intellectuels l’ont dit – dans le cas du Brésil, pourrait ouvrir des fissures dangereuses pour une nouvelle irruption de l’armée comme élément agissant de la vie politique dans notre Amérique.

(Avec des informations de Prensa Latina)

Traduction : Françoise Lopez pour Bolivar Infos
http://bolivarinfos.over-blog.com/2017/06/amerique-latine-les-armes-de-la-restauration-neoliberale.html

Source en espagnol : http://www.cubadebate.cu/especiales/2017/06/10/las-armas-de-la-restauracion-neoliberal/#.WTz5yjPpMRE

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Le pouvoir par tous les moyens, par Maurice Lemoine

Loin de l’image de jeunes pacifistes réprimés, le Venezuela affronte un mouvement organisé et violent de déstabilisation, témoigne notre reporter. La réplique de l’État peine à ramener la concorde, tandis que la Colombie voisine joue désormais le même rôle que la Turquie dans le conflit syrien : francs-tireurs et paramilitaires colombiens (mais aussi vénézuéliens) servent de bras armé à la restauration néolibérale.

Ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique, le journaliste Maurice Lemoine (ici au Paraguay) couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” et “Les enfants cachés du général Pinochet

TEXTES ET PHOTOS : MAURICE LEMOINE, DE RETOUR DE CARACAS

Venezuela. Ce 13 mai, tandis que des pneus crament sur la chaussée, une foule d’opposants au président Nicolás Maduro stationne sur la place Francia du quartier bourgeois d’Altamira (est de Caracas). «J’ai 57 ans, j’ai connu diverses présidences et, bien qu’il y ait toujours eu de la pauvreté et de l’insécurité, il y avait une bonne qualité de vie, nous explique une femme élégante. Hélas, depuis [Hugo] Chávez, la situation a bien changé…» Perplexe, elle fixe l’épais nuage de fumée qui s’élève à proximité: «Des jeunes ont monté une barricade, la Garde nationale est arrivée et il y a eu une grande confusion. Un autobus a été incendié, mais cela n’a pas été provoqué par les manifestants, il a brûlé (elle cherche ses mots)… spontanément.» Autour d’elle, la paranoïa rôde, instillée depuis des lustres par les médias: «Ce sont des colectivos infiltrés qui ont fait ça.» Les supposés paramilitaires du «régime», systématiquement accusés de tous les maux. Notre interlocutrice, elle, nous fixe avec gentillesse: «Vous êtes seul? Faites attention, il y a des délinquants qui pourraient vous voler vos appareils photos.»

Casqués, cagoulés, agressifs, ceux qu’elle évoque à demi-mot s’activent autour de la carcasse métallique du bus calciné qu’ils dépècent pour le transformer en nouvelles barricades. Recueilli par la police municipale du quartier de Chacao, le chauffeur du véhicule exposera les faits: ce sont bien six voyous qui, au nom de la lutte contre le «chavisme», ont incendié son outil de travail après l’avoir séquestré et détourné de son trajet.

Trois ans d’émeutes

A la mort de Chávez, dans le but de neutraliser définitivement la révolution bolivarienne, les radicaux de la Table d’opposition démocratique (MUD) ont entrepris d’empêcher Maduro, élu démocratiquement, de consolider son pouvoir. Jouissant d’un fort appui international – un décret de Barack Obama faisant du Venezuela «une menace pour la sécurité nationale des EtatsUnis» et l’arrivée à la tête de l’Organisation des États américains (OEA) d’un inconditionnel de Washington, l’Uruguayen Luis Almagro –, ils ont lancé une offensive de guérilla urbaine en 2014 sous le nom explicite de la Salida (la sortie) et, en l’absence de résultat tangible (hormis 43 morts et plus de 800 blessés!), accentué une «guerre économique» destinée à déstabiliser le pays. Cette fois avec un succès certain. Durement affectée par les pénuries sciemment organisées d’aliments, de médicaments et de produits de première nécessité, une partie des électeurs du «chavisme» a sanctionné le pouvoir, rendu responsable du chaos, en permettant, plus par abstention que par adhésion, une victoire de l’opposition lors des législatives de décembre 2015.

Lors de son installation à l’Assemblée, le 5 janvier 2016, la MUD, désormais majoritaire, n’annonce qu’un seul et unique objectif, fort peu respectueux de la Constitution: renverser Maduro en six mois! Et se met immédiatement dans l’illégalité (qui perdure aujourd’hui) en incorporant trois députés dont l’élection a été entachée de fraudes dans l’État d’Amazonas. Ce qui a amené le Tribunal suprême de justice (TSJ) à invalider toutes ses décisions et même, fin mars 2017, à prétendre assumer les fonctions législatives, avant de faire machine arrière pour mettre un terme aux accusations d’«auto-coup d’État». Bref, depuis maintenant trois ans, pouvoir et opposition se rendent coup pour coup. De sorte que, en torpillant le 6 décembre 2016 un éphémère dialogue entamé sous les auspices de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) et du Vatican, l’opposition a réaffirmé sa volonté d’éjecter le chef de l’État, soit en imposant, sans aucune base légale, des élections présidentielles anticipées, soit en le renversant purement et simplement à travers d’incessantes «manifestations pacifiques». Qui, depuis le 4 avril 2017, ont fait entre soixante-cinq et quatre-vingts morts. Dues à une «répression féroce» si l’on en croit la plupart des médias.

L’arrivée des combattants

Chaque jour ou presque, dans l’est de Caracas, de quelques centaines de personnes à plusieurs dizaines de milliers de manifestants, selon les cas, prennent la rue. Selon un scénario immuable, de 10h à 14h, ils défilent en ordre en scandant «liberté!» et en traitant Maduro d’«assassin». Aucune force de l’ordre gouvernementale ne s’oppose à leur progression.

En début d’après-midi, le ton change. Des dizaines d’«encapuchados» (individus masqués) équipés de casques, de masques à gaz, de boucliers décorés de motifs rappelant les croisades, de gants de chantier, de cocktails Molotov et d’armes improvisées, hérissent les carrefours de barricades, de camions confisqués à leur conducteur sous la menace, brûlent des pneus et des détritus, puis prennent la tête du cortège en direction d’un endroit non autorisé – Ministère de l’intérieur, Conseil national électoral (CNE), TSJ, etc. Entourés de caméras, les leaders surgissent, María Corina Machado, bras et index impératifs tendus vers l’ouest – «la fin de ce gouvernement corrompu approche grâce à l’héroïsme du peuple vénézuélien qui, quoi qu’il en coûte, ne doit pas se laisser arrêter!» –, Henrique Capriles Radonski, les yeux hallucinés (il ne s’agit pas d’une image), lesquels chauffent les troupes avant, prudemment, de se retirer.

La production de «victimes de la répression» bat dès lors son plein

C’est alors que commencent les affrontements et que, systématiquement, les meneurs entraînent une partie de la «manif» sur l’autopista Francisco Fajardo – l’autoroute à six voies qui, d’est en ouest, traverse la capitale. Les «pacifiques» restant en retrait tout en poussant des hurlements et en applaudissant, les «combattants» provoquent les gardes nationaux (GN), lesquels finissent par intervenir pour dégager la voie, à coups de grenades lacrymogènes et de canons à eau. Tout comme les fonctionnaires de la Police nationale bolivarienne (PNB), et sur ordre du chef de l’État, lors des opérations de maintien de l’ordre, ils n’ont pas le droit de porter d’armes à feu.

Tandis que, pestant contre «la dictature», le gros de la foule reflue entre yeux larmoyants et quintes de toux, des groupes stratégiquement coordonnés s’éparpillent dans les rues avoisinantes qu’ils transforment en terrain de guérilla. La production de «victimes de la répression» bat dès lors son plein.

Morts dans les deux camps

Le 31 mai, un rapport du «défenseur du peuple» Tarek William Saab a révélé que, sur soixante-cinq victimes, cinquante-deux sont mortes dans le contexte des manifestations et treize lors de pillages et autres actes de vandalisme. Trois décès mettent en cause des effectifs de la GN, deux la PNB, cinq les polices des États de Carabobo, du Táchira, du Bolivar, et un la police municipale de Sucre (quartier de Caracas dirigé par l’opposition). Pour ces faits, dans le cadre de l’État de droit, trente-cinq membres des forces de l’ordre ont été mis en examen ou sont recherchés. Mais qui a tué un garde national et deux policiers de l’État de Carabobo? Les cinq personnes qui se sont fracassées contre une barricade et les deux autres assassinées en tentant de franchir les obstacles érigés par des manifestants? Le juge Nelson Moncada Gómez, exécuté de plusieurs balles alors qu’il tentait d’éviter un barrage? Les victimes des «chopos», armes artisanales utilisant des billes de métal ou de verre comme munitions? La vingtaine de personnes qui se trouvaient malencontreusement «à proximité» des manifestations? Les trois «chavistes» pris pour cible depuis un immeuble? Qui a blessé par armes à feu et explosifs six policiers et vingt-deux gardes nationaux?

Tirs «amis»

Plus de 1100 blessés (dont 340 membres des forces de l’ordre)… Avec, certes, une part d’accidents et de ce qu’on appellerait en termes militaires de «tirs amis». Le 31 mai, lors de l’attaque extrêmement violente de la base militaire de La Carlota (Caracas), que nous suivons «en première ligne», il nous est donné d’observer: un excité enflammer ses vêtements et se brûler grièvement avec son propre cocktail Molotov; un individu ramasser une grenade lacrymogène et la relancer maladroitement… sur ses amis; le servant d’un bazooka improvisé se faire huer et insulter pour avoir expédié son projectile quasiment sur les opposants; l’utilisateur d’un lance-pierres propulser ses billes métalliques d’une distance telle qu’il a autant de chance d’atteindre les gardes nationaux que les enragés en train de les affronter…

Mais l’explication d’un tel bilan va bien au-delà. Dans le recrutement criminel de bandes de délinquants équipés et rétribués pour semer le chaos. Des bandes armées qui pillent et saccagent. Qui rançonnent les habitants des quartiers «occupés» sous prétexte qu’ils «luttent pour la liberté». Qui, le 22  mai, jour de la «marche pour la santé», incendient des dépôts de médicaments et des centres médicaux! Qui, le 20 mai, à Altamira, l’accusant d’être «chaviste», lynchent le jeune Orlando Figuera, le lardent de coups de couteaux, l’arrosent d’essence et y mettent le feu (il mourra le 3 juin).

La Colombie jouant désormais le rôle de la Turquie dans le conflit syrien, francs-tireurs et paramilitaires colombiens (mais aussi vénézuéliens), bras armé de la restauration néolibérale, opèrent dans les États de Carabobo, Táchira et Mérida. A Barinas, durant un Premier mai de terreur, les bandes criminelles de l’«opposition démocratique» ont imposé un véritable état de siège, attaqué et mis à sac une centaine de commerces, une trentaine d’institutions publiques et laissé quatre morts sur le terrain.

L’issue par une Constituante?

Pour sortir de l’impasse, Maduro a annoncé la convocation d’une Assemblée nationale constituante (1). Alors qu’elle réclamait des élections, la MUD ne veut pourtant pas en entendre parler. Dans tout le Venezuela, y compris au sein du «chavisme critique», dont émerge depuis peu la figure de la procureure générale de la République Luisa Ortega, le débat fait rage. Ex-ministre de l’Économie, le chercheur Luis Salas réfléchit à haute voix: «Le gouvernement a une proposition, qui est discutable, qui ne recueille pas le consensus de tous les Vénézuéliens, mais il a une proposition. Quelle est celle de la droite?» Les faits parlent d’eux-mêmes: déchaîner la violence pour renverser Maduro.

Note :
(1) L’Assemblée Constituante, un visage nouveau pour la République, https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/06/07/lassemblee-constituante-un-visage-nouveau-pour-la-republique/

Lire aussi “Réfléchir avec les latino-américains” : entretien avec Maurice Lemoine pour la sortie de son livre “Les enfants cachés du général Pinochet”

Source : Le Courrier de Genève

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Le Venezuela sans la télévision

par Marco Teruggi

Jour 1 : pays en mouvement

Caracas 6 heures du matin, recommence la ville du travail. L’agenda du jour indique des violences à hauteur de l’autoroute Francisco Fajardo, une nouvelle confrontation médiatique et armée, un possible épicentre de terreur dans un point de l’intérieur du pays – on parle de Barinas- qui laissera un mort ou plus, et de nouvelles pressions internationales. Comme s’il s’agissait d’un ordre dans le siège, un quotidien de l’impact assimilé par la force par la majorité.

A cette heure tout est calme, en particulier dans l’Ouest de Caracas où vit la majorité de la population. Personne ne dirait que nous sommes en guerre – sommes-nous en guerre ? On ne le dirait pas non plus lorsque nous partons en direction de l’état de Guarico, point-charnière du pays par sa situation stratégique d’état limitrophe avec huit autres états. Le plan pour ces jours-ci est de parcourir, écouter, raconter le pays en mouvement, comprendre ce qui se passe hors du champ des caméras. Autant celles de la droite que du gouvernement. Qui raconte ce qui se passe dans les profondeurs du pays ? Presque personne, comme on nous le dira lors de ce parcours.

Le chemin ? Le pays. D’abord un arrêt faute de nourriture: plusieurs mois sans que parvienne les produits au Comité Local d’Approvisionnement et de Production (CLAP). Ensuite une manifestation de la droite à la hauteur de El Sombrero, la localité où on parlait du Picure, chef d’une bande criminelle structurée selon la logique paramilitaire, abattu l’an dernier lors d’une opération policière. Les opposants ne coupent pas la route, ils agitent leurs panneaux, soufflent dans des vuvuzelas. Casquettes tricolores, chemises blanches. Ils sont la surface de la bataille, la part la plus authentique peut-être de l’opposition.

Tout aux alentours est immense : plaine, herbages, oiseaux, vaches. L’amour de Simón Díaz.

Ce sont des heures de plaine pour parvenir à la Valle de La Pascua, zone d’élevage et d’agriculture, jusqu’à une entreprise privée de traitement de farine de mais précuite, la « Doña Goya ». Elle est une des bénéficiaires des accords que l’État a signés pour fournir matière première et machines. La capacité est d’empaqueter 100 tonnes par jour. 70% sont destinés aux Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production : c’est la contrepartie de l’accord. Il s’agit de stimuler un secteur d’entrepreneurs qui produisent pour le marché national, hors de la logique spéculative qui consiste à demander à l’État des dollars subventionnés pour importer des biens surfacturés et les revendre en s’alignant sur la valeur du dollar parallèle/illégal…

Peut-on encore créer une bourgeoise nationale en Amérique Latine ?

Nous parcourons les lieux, nous conversons avec les dirigeants de l’entreprise pour comprendre la logique de ceux qui cherchent à émerger dans un marché écrasé par une seule entreprise : la Polar contrôle 56 % du marché de farine de maïs. Ils ne s’identifient avec aucun courant politique, mais seulement avec leur commerce, et ils ont besoin de l’État. En cas de victoire de la droite, disent-ils en raisonnant avec pragmatisme, le pays irait mieux.

Là-bas les boucliers, les gaz lacrymogènes, les destructions de Barinas qui ont lieu au même moment, semblent un peu lointains. Combien de pays existent-ils en même temps ? Dans la Valle de la Pascua, l’offensive de la droite ne s’est pas encore mise en route. Fera-t-elle partie d’une prochaine phase du plan ? Nous repartons à l’aube vers l’État d’Apure. La vendeuse d’empanadas et de café ou nous déjeunions nous raconte qu’elle achète sa farine dans sa communauté à prix de marché noir, c’est à dire trois fois plus cher.

Combien de temps faut-il pour connaître la carte de la vérité des choses ?

Jour 2 : les distances de la plaine

Nous ne comprenons pas les distances de cette grande Plaine (« le Llano »), nous qui venons de la ville serrée, toujours pris dans ce bus, ce métro, cette moto-taxi, rapide qui n’en finit pas d’arriver. Ici le temps se défait de tant d’horizon vert et d’heures qui passent. Nous voyageons de jour, depuis les premières heures de ce pays qui commence avant le soleil. Par les nuits les routes sont dangereuses : manque d’éclairage, de panneaux de signalisation, animaux-surprises traversant sur la route, vaches, sangliers « chiguïres », ours mangeurs de fourmis, caïmans, – et vols à main armée.

Nous nous arrêtons pour interviewer une dame qui vend la chair de caïman séchée au soleil, du piranha moulu pour soigner tout type de douleur, des épices très piquantes de fourmis à gros derrière, prépare le casabe (1), résiste à la chaleur qui écrase. Littéralement écrase. Les points de vente sont alignés au bord de la route. Tous vendent la même chose. Plus loin, derrière, et de chaque côté, continue l’immensité. Il ne manque pas de nourriture produite ici. Manque l’autre, celle du Comité Local d’Approvisionnement et de Production. Tandis que nous interviewons, on entend entre cris et rires:

Dis qu’on ne trouve pas de riz, ni de pâtes, ni de sucre !

Le plan était d’arriver au Hato (grand domaine destiné à l’élevage) El Cedral en début d’après-midi. Nous arrivons à 21 heures. 53 mille hectares achetés en 2008 par l’État qui à présent possède 90% des terres. Les 10% restants appartiennent à l’ancien propriétaire. Contredisant le mythe de l’improductivité des entreprise d’État, celle-ci fonctionne. Le tourisme se maintient encore, mais affecté par la violence et l’insécurité, a baissé. Le Hato, rebaptisé Unité de Production Socialiste Agroécologique El Cedral, dispose de 14 mille têtes de bétail – vaches et buffles. Il est un des maillons de l’Entreprise Socialiste d’Élevage Bravos de Apure – elle aussi d’État -, qui regroupe 9 de ces hatos avec un total de 40 mille têtes. Un de ces grands domaines – El Frío – fut récupéré après des années de mauvaise gestion. Il est vrai que souvent les espaces sous administration directe de l’État n’ont pas donné de résultats. Par manque de suivi, par la corruption, l’impunité, l’inexpérience, la nomination à leur tête de personnes non formées, par la fermeture des directions à la participation des travailleurs, et l’éternelle confiance dans la rente pétrolière.

Mais certains fonctionnent comme El Cedral. Ce sont les cas modèles. Ici se développe la politique du point et du cercle : on réalise un travail social dans les communautés qui l’environnent -14 plus 13 territoires indigènes – et on s’appuie sur les petits producteurs avec des crédits pour les animaux sans spéculation bancaire. L’entreprise est partie de quelque chose de plus que le bénéfice propre, d’un projet défini de manière intégrale. Quant aux ventes elles se font à un prix moindre que celui du marché, avec priorité pour les réseaux de l’État – écoles, grandes ou petites surfaces du réseau public alimentaire (PDVALs, Mercals).

La propriété d’État, la privée, et la sociale/communale sont les trois formes de propriété au Venezuela. Dans cette époque d’ouverture – dramatique – constituante, plusieurs proposent que la troisième forme soit incorporée dans le texte de la nouvelle Constitution.

Nous réalisons les entretiens, nous parcourons, nous filmons. Les maisons sont regroupées en régime de fruits dans l’immensité. Dans toutes les directions il y a une immensité que nous ne saurions pas comment traverser. On nous monte dans une embarcation qui va remonter le fleuve Matiyure. A quelques mètres passent des cerfs, des petits sangliers chigüires, des caïmans, des hérons blancs d’un mètre et demi qui s’arrachent dans un vol lent et lourd.

Nous en restons bouche bée.

Jour 3: brigades populaires à la frontière.

Nous sommes en zone frontalière. La Colombie n’est pas de l’autre côté du fleuve, elle est ici, déjà. Dans la musique, les accents, l’économie, la population. L’essence, par contre, est de l’autre côté. Une partie au moins en tout cas. La contrebande des biens subventionnés par le socialisme bolivarien et revendus aux prix du marché colombien n’est pas nouvelle, elle a lieu depuis de nombreuses années dans la zone – et parfois dans les deux sens, selon le type de change. Le changement est venu avec la guerre économique qui lui a fait prendre des proportions jusque là inconnues, se transformant en pénurie. Et la frontière, selon les habitants, même lorsqu’elle a été officiellement fermée, est toujours restée ouverte partiellement, avec son ordre et avec ses prix.

Il faut faire près de six heures de file pour remplir les réservoirs d’essence. Nous en profitons pour suivre une mobilisation de la droite qui passe à un pâté d’un rassemblement chaviste. Pas de tirs, ni de lynchages, ni de pierres. La violence de la droite – je parle de sa base sociale et non de ses groupes de choc dans la rue et de ses paramilitaires – est avant tout classiste. C’est pour cela que dans ce village du « Llano », personne n’incinère un chaviste vivant ou quelqu’un qui serait simplement suspect de l’être. Cela ne se passe pas dans les quartiers populaires. (2)

D’Elorza à Guasdualito il reste trois heures – cela paraît déjà peu. Il pleut et l’immensité prend des tons gris qui l’étirent un peu plus. Ce pays pèse des tonnes de beauté.

La menace aussi : à Guasdualito est entré un groupe de 20 paramilitaires depuis la Colombie. 20 hommes qui ont pour plan de former 20 cellules. Ils ont dû y recourir parce que malgré les tentatives ils n’ont pas réussi à déclencher dans cette municipalité. Pour deux raisons. D’abord parce qu’il s’agit comme pour tout Apure, d’une zone profondément chaviste.

Il serait nécessaire pour comprendre cette dimension, de saisir l’impact qu’a eu Hugo Chavez dans ces villages oubliés, relégués, tombés de la carte historique, politique, culturelle du Venezuela. Ensuite, parce que le niveau d’organisation est très élevé, tant communard – tout le municipe Páez est couvert de communes – qu’en ce qui concerne les groupes de défense civile. Dans cette zone, où les mouvements populaires affrontent la contrebande et le paramilitarisme depuis des années, ont surgi des équipes de défense populaire Hugo Chávez avec un objectif clair : défendre le territoire, les infrastructures, prévenir les attaques de la droite. Pour cela il n’est pas de meilleure arme que la participation et les informations que peuvent apporter les citoyens. Et ce ne sont pas de simples citoyens, ils ont vécu un processus de transformation de 18 ans.

La chaleur à Guasdualito est plus forte que toutes les autres chaleurs. Le village est calme. Le dernier épisode de violence remonte à décembre dernier, pendant la crise des billets de 100 bolivars, quand furent incendiés la Banque du Venezuela et les billets de 100 lancés en l’air, brûlés et distribués par sacs. Le lendemain on apprenait qu’ils resteraient en circulation et garderaient leur valeur pour un mois de plus. Ces jours-là on remarqua que ceux qui menaient les destructions avaient été en majorité ramenés d’états voisins. Dans ces petits espaces tout le monde se connaît.

Le climat est donc de calme et d’attente. On sait ce qui peut se passer. Les mesures de protection sont prises. Des assemblées ont lieu. Dans les communes on parle de l’Assemblée Nationale Constituante, de comment organiser des réunions avec toute la communauté, dialoguer, écouter l’autre, cet autre qui peut être fatigué, déçu, pris dans l’urgence de la recherche d’aliments, de prix relativement justes. Nous assistons aux réunions : dans la politique communarde est condensé le meilleur du chavisme.

Comment raconter tant de choses ? Comment raconter le Venezuela : une révolution et sa contre-révolution ?

Je lance une mangue dans les feuillages pour qu’en tombent d’autres de l’arbre. Des perroquets guacamayas s’envolent.

Les vaches observent. Un compagnon filme l’après-midi dans son heure la plus longue.

Nous savons ce que ferait la droite si elle reprenait les rênes du pouvoir politique.

Jour 4 : scènes de guerre.

Nous arrivons à Socopó, un des points névralgiques dans cette étape de la guerre. Il s’agit d’une municipalité de droite, avec une forte dose de narcotrafic, de paramilitarisme et de gros éleveurs. Cela donne un bloc compact, auquel se joignent une partie des commerçants. Ils ont des conditions pour disputer le territoire. Et Socopó possède surtout une position stratégique : elle est sur la route qui unit San Cristóbal – arrière-garde du paramilitarisme – à la ville de Barinas, et possède un pont qui en cas de coupure empêche tout transit. Fermer Socopó, c’est fermer une des voies principales vers Caracas. Et c’est du Táchira que sortent de grandes quantités de légumes vers Caracas. Supprimer les aliments : une tactique principale dans cette guerre.

La situation à l’arrivée est tendue. On sait qu’un vendeur de jus, d’arepas (3), un homme assis sur le banc public, toute personne peut être un informateur de la structure paramilitaire. Ici a eu lieu une bataille frontale – les 19 et 20 avril et les 22, 23 et 24 mai – cinq jours de terreur au dire des voisins. Nuits de pillages et de destructions dans un village dont l’éclairage avait été coupé. Le commissariat de police fut attaqué pendant quatre heures avec des armes à feu, pris sous le feu d’un franc-tireur blessant six policiers – l’objectif était de les tuer – laissant l’édifice incendié et détruit par un bulldozer. Ne restent que des ruines.

A Socopó, comme à Guasdualito, le chavisme de base s’est organisé et à créé le Front de Défense Intégrale Hugo Chávez. L’initiative a surgi pour deux raisons principales. La première, celle de se protéger : les menaces envers les dirigeants ont commencé le 20 avril, avec des motos parcourant les rues avec une liste de chavistes à tuer. La deuxième, le besoin de mettre en mouvement un niveau d’organisation majeur, capable de prévenir les actions de la droite. Et si c’est la fonction des corps de sécurité de l’État, il est aussi vrai que le chavisme, en tant que trame organisée dans les territoires, lieux de travail, possède une capacité d’intelligence populaire et de lecture directe du terrain.

C’est la guerre. Avec ses batailles, ses balles, ses sièges, ses tactiques, ses ponts, ses compagnons menacés.

Il n’y a pas de doute à ce sujet quand on débarque à Socopó et qu’on comprend ce qui s’est passé ici – ce qui se passera.

– Une télévision du gouvernement est venue ici ? ai-je demandé.

– Personne, c’est comme si on nous avait oubliés, me répond une compagne.

Socopó est une répétition de la phase deux de l’insurrection paramilitaire. Elle en contient tous les éléments. On est dans une trêve, on sait que cela continuera. C’est une partie de la tactique déployée par la droite qui déplace les affrontements sur le territoire, comme un coup d’échecs qui a des points clefs à frapper. Elle est passée par plus de dix villes.

Toutes les variables sont à leur tension maximale. La droite cherche à ce que l’une d’elles explose et précipite la corrélation de forces en sa faveur. Une des tâches est de comprendre cette réalité, d’informer, de construire des clefs pour l’analyse, d’agir et d’écouter, simplement, comme disait Rodolfo Walsh quand il affirmait qu’écrire c’est écouter. C’est le pourquoi de notre itinéraire de Valle de la Pascua, à Guasdualito et à Socopó, là l’écoute des gens, de la militance, du temps profond et silencieux qui n’est pas transmis par les médias, du retour à Caracas et de ces textes. La réalité est dans le 2.0 et dans les territoires. C’est là que se trouve un pays en mouvement, une des sources majeures d’information, les meilleures synthèses communardes, populaires, chavistes.

Ce pays a les portes ouvertes.

Il demande qu’on le raconte.

M. T.

Notes :

(1) grande galette très plate de manioc, tradition indigène.

(2) https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/24/la-rage-raciste-de-lextreme-droite-venezuelienne

(3) galettes de maïs, aliment quotidien au Venezuela.

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/06/04/cronicas-llaneras-historias-silenciadas/

Traduction : Thierry Deronne

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« Pour qui vient du sud de l’Amérique avec les morts enterrés dans l’estomac, il faut se contenir en écoutant les fils de la bourgeoisie de Caracas crier « dictature »

Par Marco Teruggi*

(spécial pour La Tecl@ Eñe)

Non, le Venezuela n’est pas une grande barricade. Ce n’est pas non plus la multitude qui a envahi Caracas. Les médias mentent. Depuis que jeudi dernier a commencé la dénonciation mondiale d’un supposé « coup d’Etat » de Maduro, la ville est pareille à elle-même. Les rues sont les rues de toujours, puissantes, si caraquègnes. Au point qu’on apprenait l’existence du « coup d’Etat » à travers des messages qui parvenaient du dehors, alors que tout était comme d’habitude dans le Centre, autour de l’Assemblée Nationale, du palais présidentiel de Miraflores.

Y a-t-il eu ou non un coup d’Etat ? Juridiquement parlant, non. Le Tribunal Suprême de Justice (TSJ) a émis une sentence sur une Assemblée Nationale (AN) entrée dans l’illégalité parce qu’elle veut maintenir de force trois députés élus de manière frauduleuse, dont la majorité de droite issue des législatives de 2016 a annoncé à plusieurs reprises qu’elle allait en finir avec le président Nicolás Maduro, et qui a tenté en octobre 2016 d’imiter un coup d’État institutionnel « à la brésilienne », puis a revoté en janvier 2017 une non-reconnaissance du président élu. Tout change selon le point départ qu’on prend… En Argentine le journal La Nación ne dit-il pas que la violence politique a commencé avec la guérilla des montoneros ?

On pourrait aller plus loin : ceux qui dirigent aujourd’hui l’Assemblée Nationale – et l’opposition de droite en général – sont les mêmes qui lancèrent le coup d’Etat d’avril 2002 contre le président Chavez avec l’appui du MEDEF local et d’un secteur pro-étatsunien des forces armées. Ils feignent aujourd’hui l’amnésie.

Il n’y a pas eu cette fois de « coup d’État » mais une décision du Tribunal Suprême qui dans un premier temps a retiré leur immunité aux parlementaires et a donné au TSJ la possibilité d’assumer les compétences d’une AN refusant les verdicts de la justice. L’avalanche médiatique fut automatique, comme il se doit, dans le cadre des attaques internationales contre le Venezuela, avec à leur tête, la vieille OEA historiquement sous influence de Washington. Le vendredi se produisit un tournant inattendu lorsque la Procureure Générale de la République déclara face aux caméras que la résolution du TSJ avait rompu le fil constitutionnel. Le soir-même, autre surprise : le président Maduro annonça la réunion du Conseil de Sécurité de la Nation pour résoudre ces divergences. Résultat : le lendemain le TSJ a fait marche arrière en supprimant les deux articles qui faisaient polémique. Simple pirouette pour revenir au point de départ ?

De nombreux experts constitutionnels ont pris publiquement position en donnant leur avis sur la validité de la première décision du Tribunal Suprême. La droite a dit que tout était un montage : la sentence, la Procureure Générale, Maduro, la révision et la résolution finale. Tout cela n’aurait été qu’une machination chaviste pour démontrer qu’il y a une séparation de pouvoirs au Venezuela – bref le grand complot… C’est alors que, sur commande médiatique internationale, la droite a tout rejeté et s’est lancée dans la rue – escarmouches jeudi et vendredi – avec quelques minutes de tambourinage de casseroles , concentration le samedi dans les rues de l’Est riche de la capitale – deux mille personnes – et le mardi un grand show pour les caméras, pendant que les députés annonçaient leur intention de destituer les magistrats du TSJ.

Choc des pouvoirs de l’Etat, choc des caméras et choc international.

Et la rue ?

L’envers du décor… Pour le casting du grand JT planétaire (comme en 2013, 2014, 2015 et 2016..), la droite offre à un essaim de journalistes quelques plans serrés de son « peuple révolté » : des jeunes bien payés, organisés en commandos, entraînés par les paramilitaires colombiens ou par d’autres puissances, pour agresser les forces de l’ordre et fournir les clichés nécessaires de la « dictature de Maduro ».

Le monde fantastique de la bourgeoisie vénézuélienne : en haut pour l’international, en bas pour les copines sur instagram.

La Direction de la Magistrature du Tribunal Suprême de Justice après le passage des commandos « pacifiques » de l’opposition, le 8 avril 2017, à Caracas.

***

Caracas se divise en deux grands « arrondissements ». L’Ouest, gouverné par le chavisme, l’Est par l’opposition de droite. La limite centrale : la Plaza Venezuela. L’accès à l’ouest fut interdit à la droite depuis qu’en février 2014 elle a incendié plusieurs institutions de l’État. Ce fut le cycle des guarimbas menés par l’Aube Dorée vénézuélienne et qui laissa un total de 43 morts. Leopoldo López, organisateur de ces violences, fut arrêté et transformé par les médias du monde entier en « prisonnier politique » (1). C’est pour cela que les manifestations de la droite ont lieu dans l’Est de la ville. C’est une frontière de classes : c’est la que se concentre sa base sociale, classes moyennes et hautes, minorité sociologique mais majorité médiatique.

Comme pour la droite équatorienne qui refuse de reconnaître le verdict des urnes et joue la carte de la violence de rue, le pari réitéré par les dirigeants de la droite vénézuélienne est de parvenir à l’Ouest : au Palais de Miraflores, au Conseil National Électoral, au Parquet général de la République, où que ce soit, selon la conjoncture. Passer au-delà de la Plaza Venezuela, c’est ce qu’annoncent les dirigeants à tout instant pour finalement, tromper leur monde. Parce qu’en n’ayant pas d’autorisation pour pénétrer dans ce secteur, ils se retrouvent face à un cordon de policiers. Faudrait-il les laisser passer ? Pour se battre avec les manifestants du chavisme ?

C’est sur cette base que la droite a appelé à manifester le mardi. Ils étaient peu, très peu. Disons 3 mille, avec pour objectif de renverser un gouvernement, une dictature. Parce que c’est ainsi qu’ils parlent. Et pour qui vient du Sud de l’Amérique avec les morts enterrés dans l’estomac, il faut se contenir en écoutant les fils de la bourgeoisie de Caracas crier « dictature », eux, les propriétaires des choses depuis si longtemps, eux qui ont gagné à chacune de nos morts. La matrice de communication internationale est claire : coup d’État, « régime », dictature, censure, prisonniers politiques, violations des droits de l’homme, crise humanitaire, etc… Dans les rues le jeu est différent : groupes de choc pour chercher l’affrontement, générer de la fumée, des pierres, des courses-poursuites. Il faut des images pour l’OEA, pour le monde, pour justifier l’intervention (2). Si les masses n’y vont pas, il faut des cellules entraînées. Ils n’étaient pas plus de 300 dans les zones de choc. Ces images se mêlent à celle de la speakerine commerciale, la blonde Lilian Tintori devenue épouse de prisonnier politique/figure angélique internationale, plus quelques personnes évanouies, plus un jet d’autopompe, et voilà, tout y est… « Maduro sombre dans la dictature » écrira tel ou tel site « alternatif » en Argentine, en France : la boucle sera bouclée sur la planète « George Orwell ».

La droite ne réussit pas à remobiliser. Elle a trompé ses militants par deux fois l’an passé. Elle avait réuni près de 40 mille personnes avec la promesse d’arriver au palais de Miraflores. A la fin de chaque concentration elle a renvoyé les gens chez eux, pour qu’ils frappent sur des casseroles, dans le meilleur des cas. Les dirigeants ont fini par perdre la légitimité, leur base sociale veut une revanche, une punition. Les dirigeants aussi. Ce n’est pas si simple de renverser un gouvernement sans forces armées, sans classes populaires, et sans une fraction de la bourgeoisie qui noue des pactes avec ce gouvernement.

C’est pour cela qu’ils dépendent du front international. Les jours avant, pendant et après le « coup d’État », une vingtaine de dirigeants ont quitté le pays : Capriles Radonsky, Lilian Tintori, Freddy Guevara, Julio Borges, entre autres. Un hasard ?

Ils ont perdu la rue. Le chavisme par contre, la tient encore. Avec moins de spontanéité et plus de travailleurs de l’État, c’est vrai. Chacune des bases sociales a diminué. L’une est passée de moyenne à petite, l’autre d’immense à grande. Cette dernière se fait plus forte quand l’impérialisme annonce la couleur, comme cela s’est passé depuis plusieurs semaines : les rangs se serrent, l’ennemi historique se rapproche. Il suffit de voir les images. Les plans de la droite sont tous en plan serré, celles du chavisme font la longueur de deux colonnes.

Quelque chose a retenu l’attention ces jours-ci : il n’y a pas eu de climat de coup d’État, de convulsion politique comme cela s’est produit à de récentes occasions – en octobre passé par exemple. La normalité vénézuélienne a continué dans les rues de Caracas et du pays. Comme si le conflit, aussi réel que l’est le choc des pouvoirs de l’État et des menaces de l’OEA, n’avait rien à voir avec les gens ordinaires. Il y a comme une sorte de fatigue vis-à-vis de cette logique de conflit/accord entre superstructures, de la petite politique. Un signal qui montre la nécessité de comprendre ce qui se passe dans les temps du peuple, ceux qui ne se reflètent pas dans les agendas communicationnels/politiques. Pourquoi face à quelque chose de si important beaucoup – la majorité – semble regarder de si loin ? Qu’indique ce moment ?

Ne pas réussir à organiser de manifestations massives est un problème circonstanciel pour la droite : ce n’est pas une préoccupation stratégique car la dépolitisation de la société fait partie de son plan. En revanche, pour le chavisme le coût est grand : une des forces du processus de transformation fut de rendre la politique aux citoyens, de les rendre partie prenante de la trame décisionnelle, de briser la politique comme ce qui se discute à huis-clos. Il existe des appels à manifester, à écouter les dirigeants, à soutenir les décisions du président : de moins en moins de sujets « protagoniques » et de plus en plus de canaux de réception de la ligne officielle. Qu’est-ce qui s’éloigne ? les dirigeants des bases ou les bases des dirigeants ? Le résultat est que la politique semble revenir au lit normal de la politique restreinte, celle-là même que la révolution s’est proposée de briser. Cette dynamique est celle de la désaffiliation, du distancement de la politique dans une dynamique nationale marquée par des épisodes périodiques, répétés, comme celui que nous traversons.

Où vont ceux qui s’éloignent ? Ils vont résoudre le jour d’aujourd’hui, marqué par les difficultés d’une économie sabotée comme partie du plan de déstabilisation, où le poids principal retombe sur les secteurs populaires – base principale du chavisme.

Où iront-ils électoralement ?

***

La question politique est : pourquoi, en plein assaut international, le Tribunal Suprême de Justice a-t il rendu cette sentence au sujet de l’Assemblée Nationale ? Il était prédictible qu’elle déboucherait sur un scénario de plus forte pression internationale, d’incertitude nationale, et de dégâts dans l’opinion. La raison en serait l’impossibilité d’avancer dans une initiative de création/modification d’entreprises mixtes pétrolières : pour cela, selon la Loi des Hydrocarbures, est nécessaire l’approbation de l’Assemblée Nationale. Quelle modification ou création se verrait freinée ? Il fallait qu’elle fût stratégique pour prendre cette décision dans ces heures. En tout cas cela n’a pas fait l’objet du débat public.

D’où la question du solde final. Tout cela a-t-il servi à la repolitisation, à l’ouverture de canaux, à la revitalisation des canux démocratiques ? Si par contre cela se traduit par une distance majeure entre les gens et la politique, alors le solde est négatif et aura apporté plus d’éléments à une tendance qui croît dangereusement. Le problème est de mesurer le résultat en termes de jeu d’échecs, comme une bataille de forces politiques qui se meuvent uniquement depuis leurs dirigeants. A partir de cette logique  -qui imprègne la direction du chavisme – s’est livrée une bataille victorieuse.

Tous ces éléments sont en plein développement. La droite persistera à user du pouvoir législatif comme d’un espace d’où diriger la confrontation politique. Elle veut non seulement destituer les magistrats du Tribunal Suprême mais voter « la rupture de l’ordre constitutionnel et la permanence du coup d’État”. Son plan a pour épicentre la sphère internationale, preuve de sa faiblesse interne, de ses incapacités à diriger, de ses conflits internes, l’impossibilité de faire le saut qu’elle n’a pas su faire depuis 1999 pour se battre sur un pied d’égalité. Voilà d’où vient cette surdose d’OEA, d’agression économique, d’infiltration de paramilitaires. Il ne semble pas qu’elle réussira à réunir plus de gens autour d’eux. Cela a-t-il vraiment de l’importance ? La question centrale semble celle de savoir si elle réussira à attirer les votes de ceux qui se sentent fatigués.

La révolution pour sa part se trouve face a la nécessité de renaitre de là où elle est née : des gens, d’un peuple qui n’est pas le même qu’en 1999 ni matériellement ni politiquement. Et un des pires dangers de la direction est celui de se croire autosuffisant. Quant au plan économique le pari a déjà été formulé par le gouvernement : il se jouera centralement avec les entrepreneurs. On leur a accordé une libération des prix, des dollars pour l’importation, des espaces de télévision. Le résultat ne se fait pas encore sentir au quotidien. Du temps ? Il n’en reste pas beaucoup. En face se prépare une revanche sur les masses.

Caracas, 5 avril 2017

* Journaliste et poète

Note :

(1) Voir Venezuela : la presse francaise lâchée par sa source ?

(2) Voir « Brévissime cours de journalisme pour ceux qui croient encore à l’information« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/22/brevissime-cours-de-journalisme-pour-ceux-qui-croient-encore-a-linformation/

Source : http://www.lateclaene.com/teruggi-marcos-venezuela

Traduction : Thierry Deronne

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