La Russie et la Chine mettent un frein à l’option militaire de Trump au Venezuela

Face à l’intention des Etats-Unis d’intervenir au Venezuela et de contrôler le pays, se place le facteur des alliances avec la Chine et la Russie, puissances qui remettent en cause l’hégémonie étasunienne au niveau mondial.

Une investigation de Mision Verdad,  23 Octobre  2017.

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La Chine: une ceinture, une route

La Chine s’est  proposé de réactiver la Route de la Soie, cette ancienne route commerciale  qui s’étendit autrefois de la Chine à l’Occident sous l’Empire romain et par laquelle la soie orientale arriva pour la première fois en Europe. C’est par ce double couloir de commerce et de distribution de ressources énergétiques et de matières premières,  que le président Xi Jinping cherche à rouvrir les canaux entre la Chine et l’Asie Centrale, le Moyen Orient et l’Europe.

L’Initiative «  la Ceinture et la Route » (ICR) a été lancée en 2013. Elle englobera des routes terrestres (la Ceinture) et des routes maritimes (la Route) afin que le pays devienne moins dépendant du marché étasunien pour ses exportations et améliore ses relations commerciales dans la région, principalement à travers des investissements en infrastructure qui visent à renforcer le leadership économique chinois. La Chine prêtera à hauteur de 8000 milliards de dollars pour de l’infrastructure dans 68 pays, pour une population totale de 4400 millions d’habitants (65% de la population mondiale  et un tiers du PIB mondial) et une part de 30% de l’économie mondiale. Cela représente 7 fois plus que le Plan Marshall des Etats-Unis pour reconstruire  l’Europe après la Deuxième Guerre Mondiale.

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La Ceinture couvre  six couloirs  économiques: le Nouveau Pont Continental Euro-asiatique, le couloir Chine-Mongolie-Russie, le couloir Chine-Asie Centrale-Asie Occidentale, le couloir Chine-Péninsule Indochinoise, le couloir Chine-Pakistan  et le couloir Bangladesh-Chine-Inde-Myanmar. Elle s’étendra également vers l’Amérique Latine par voie maritime.

Au-delà d’évacuer le surplus de produits, avec l’ICR, le gouvernement chinois envisage de déplacer les excédents manufacturiers moyennant la délocalisation industrielle vers les pays périphériques, le long des divers couloirs de l’Initiative. Par la fabrication de produits industriels de haut de gamme il parviendrait à commercialiser des trains à grande vitesse, des générateurs d’énergie et des équipements de télécommunications.

La Russie en réajustement géostratégique

De son côté, la Russie maintient une politique extérieure qui a été considérée comme « intelligente » par différents  analystes  et lui a permis de contourner une crise provoquée par le ralentissement économique, les sanctions de l’Occident et la chute des prix du pétrole.  Sa stratégie  est dirigée par la création de l’Union Economique Euro-asiatique qui réunit le Belarus, le Kazakhstan, le Kirghizistan  et l’Arménie, dans l’intention de constituer un marché commun unique avec la libre circulation des marchandises, des services, du capital et des personnes, et, en outre, un espace doté d’une politique migratoire, éducative,  englobant même l’information.

Après l’adhésion de la Crimée, la guerre à l’est de l’Ukraine et son engagement en Syrie,  le Kremlin poursuit de multiples objectifs de stabilité interne et de présence internationale qui sont passés par la stabilisation de sa relation avec la Turquie, ce qui lui a aussi permis de consolider son influence dans la victoire contre les groupes terroristes en Syrie.

La Russie a réorienté ses alliances géopolitiques après que les Etats-Unis ont conçu et soutenu le renversement du gouvernement ukrainien de Viktor Ianoukovitch et installé un régime d’extrême droite dans le but de resserrer l’encerclement.  Washington et ses agences ont pour cela dépensé 5 milliards de dollars dans le financement de « programmes de diffusion de valeurs et de formation politique » en Ukraine, ont fomenté une révolution orange avec la prise de la place de Maïdan et tout le processus de tensions bien connu qui déboucha sur les sanctions imposées à Moscou, aux côtés de l’Europe.

Un des objectifs de sa conception de la politique extérieure énoncée en Novembre  2016, est de renforcer la position de la Russie comme un pays prédominant dans le monde moderne et de retrouver son influence dans la stabilité et la sécurité du système démocratique mondial. Voici, parmi d’autres,  quelques directions spécifiques:

  • Lutter  contre la pression politique et économique des Etats-Unis et de leurs alliés, qui conduisent à la déstabilisation mondiale.
  • Poursuivre le travail conjoint avec l’Union Européenne (UE) qui reste pour la Russie un important partenaire politique et économique.
  • Maintenir l’objectif de stabilisation de la situation au Moyen  Orient et en Afrique du
  • Nord.
  • S’opposer aux tentatives d’ingérence dans les affaires intérieures de la Russie afin d’obtenir des changements de pouvoir  non constitutionnels.
  • Utiliser les nouvelles technologies pour renforcer la position des moyens de communication de la Russie à l’extérieur et accroître la sécurité informatique du pays.
  • Considérer le projet de construction d’un système de défense antiaérien des Etats-Unis comme une menace pour la sécurité nationale, ce qui donne à la Russie le droit de prendre les mesures de réponse nécessaires.
  • Considérer comme intolérable toute tentative de pression des Etats-Unis et réagir avec force à toute action hostile.
  • Construire des relations mutuellement bénéfiques avec les Etats-Unis.
  • Renforcer les liens de la Russie avec l’Amérique Latine et la Caraïbe.

A cause des sanctions occidentales, qui ont réduit l’accès des compagnies russes à la technologie, aux investissements et au crédit de l’Occident, ainsi qu’en raison de  la chute du prix du pétrole, s’est  développé un processus d’intégration économique et d’alignement politique qui servirait de contrepoids à l’UE , avec un espace économique qui ira de Saint-Pétersbourg à Shanghai.

Le bloc Chine-Russie gagne des  espaces par une vision multipolaire

Les deux nations partagent de plus en plus les éléments d’une vision du monde pluri-polaire,  elles privilégient l’importance de maintenir des Etats-nations forts qui jouissent d’une pleine liberté d’action au niveau international.

Elles partagent des critiques envers les gouvernements occidentaux et dénoncent ce qu’elles considèrent comme une couverture médiatique occidentale biaisée. Elles dénoncent aussi le financement étranger d’organisations non gouvernementales (ONG) et l’utilisation de techniques de mobilisation sur les réseaux sociaux pour fomenter l’instabilité. En 2011-2012, Poutine a rejeté sur les ONG parrainées par les Etats-Unis la responsabilité des manifestations de rue tenues à Moscou ; en 2014 Pékin a vu une main étrangère derrière le mouvement de protestation à Hong Kong.

Récemment le secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin, a menacé la Chine de l’exclure du système international du dollar américain si elle n’appuie pas les nouvelles sanctions contre la Corée du Nord, ce qui a suscité chez l’analyste Paul Craig Roberts la réflexion suivante : « le Gouvernement des Etats-Unis, Etat en faillite, dont la dette dépasse les 20000 milliards  de dollars, qui se voit obligé de créer de la monnaie pour acheter ses propres titres de créance, menace la deuxième plus forte économie mondiale, dont le pouvoir d’achat est supérieur à celui de l’économie des Etats-Unis « , et cela à partir du scénario prévu selon lequel une énorme quantité de transactions économiques sortiraient du système du dollar provoquant la réduction de son volume et de son importance.

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La Russie et la Chine achètent de plus en plus d’or pour soutenir leurs économies et faire face à la valeur artificielle du dollar pendant que les pays de l’axe asiatique commencent à réaliser des échanges commerciaux dans leurs propres monnaies, y compris pour le pétrole, coup sévère porté au pétrodollar.

L’Amérique latine à l’horizon

Des analystes affirment que l’existence même du groupement des Brics (Brésil, Russie, Chine, Inde et Afrique du Sud) favorise l’autonomie des Etats latino-américains au niveau international et élargit leur marge de manœuvre en politique extérieure. Il s’agit d’un groupe qui occupe 29% de la terre ferme de la planète (sans compter l’Antarctique), concentre 43% de la population mondiale et près de 27% du PIB mondial en termes de parité du pouvoir d’achat.

Au cours du sommet qui s’est tenu en septembre dernier, le bloc est convenu de créer la Nouvelle  Banque de Développement, qui prévoit d’accorder des prêts à hauteur de 4 000 millions de dollars en 2018 tout en finançant des projets à moyen terme du secteur privé. Il a aussi été convenu de créer un fond d’obligations en devises nationales  pour « contribuer à assurer la stabilité des investissements dans les pays du Brics, stimuler le développement de marchés obligataires nationaux et régionaux des pays du Brics,  y compris l’augmentation de la participation du capital privé étranger et l’amélioration de la stabilité financière des pays du Brics « .

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De nombreux analystes affirment que si la Chine parvient à redessiner la carte du commerce mondial, elle créera des opportunités pour que les exportations latino-américaines trouvent de nouveaux débouchés en Asie. On parle également d’un câble de fibre optique Trans-Pacifique pour unir les deux régions, tandis que la Chine s’intéresse au financement de tunnels, routes et chemins de fer qui aideront à acheminer les produits des pays de la côte atlantique de l’Amérique Latine vers la Chine et vice-versa.

Le commerce et les investissements de la Chine en Amérique latine ont connu une croissance exponentielle depuis l’an 2000, les exportations de l’Amérique latine vers la Chine, après l’escalade des sanctions de 2014, ont augmenté de 5000 millions de dollars en 2000 à 120000 millions de dollars en 2012, de même qu’ont augmenté les importations depuis la Chine, générant une balance commerciale totale d’environ 230 000 millions de dollars par an. Pour plusieurs des principales économies de l’Amérique latine, comme le Brésil, l’Argentine, le Chili et le Pérou, la Chine a remplacé les Etats-Unis en tant que principal partenaire économique, mais non en tant qu’investisseur. Voilà un défi crucial pour l’hégémonie économique dont ont joui les Etats-Unis dans la région,  depuis le déclin de l’empire britannique, fruit de la Seconde Guerre Mondiale.

La collaboration stratégique de la Russie avec le Brésil, en particulier dans le cadre des Brics, ainsi que la coopération avec l’Argentine, le Venezuela, Cuba, le Nicaragua et d’autres Etats de l’Amérique latine et de la Caraïbe, recherche des réponses aux nouveaux défis et menaces. L’incorporation d’entreprises russes dans les secteurs dynamiques de l’industrie, l’énergie, les communications et le transport dans les pays de la zone s’est vue accompagnée de la consolidation des liens à travers la Communauté des Etats Latino-américains et Caribéens (Celac).

La relation de la Russie avec  les partenaires latino-américains (en particulier l’Argentine, le Brésil, le Chili, l’Uruguay et l’Equateur)  a franchi un nouveau pas après l’escalade des sanctions de 2014, qui limitaient l’importation de produits alimentaires en provenance de l’UE, des Etats-Unis, du Canada, de l’Australie et de la Norvège. La Russie les a remplacés par des livraisons venues de l’Amérique latine  et a mis en route  la mission de rendre leur économie plus compétitive et plus diversifiée en accordant un plus fort appui  au développement de leur  économie agricole.

Le commerce estimé de la Russie avec l’Amérique latine et la Caraïbe s’est élevé à 24000 millions de dollars en 2013  tandis que la Chine continue à détrôner d’autres concurrents étrangers,  par le biais de fusions et rachats qui ont atteint 102200 millions de dollars investis par la Banque de développement de Chine  (CDB) et la Banque Chinoise d’import-export (Chexim) entre 2005 et 2013.

Il faut souligner qu’aucun des pays de la dite Alliance du Pacifique, bloc commercial latino-américain qui inclut actuellement le Chili, la Colombie, le Mexique et le Pérou, n’a pris la décision, en son temps, de rompre les relations avec la Chine, alors même que ce bloc apparaissait comme un partenaire proche des Etats-Unis et du Canada. Ses membres (moins la Colombie) figuraient parmi les pays désireux d’établir le Partenariat Trans-Pacifique (TPP) annulé par Trump en janvier dernier.

Comme elle compte peu de positions dans le Pacifique en raison de la barrière de contention géographique que représentent le Japon, Taiwan, l’Indonésie et d’autres lieux contrôlés par les USA, la logique d’expansion chinoise est orientée vers le Pacifique sud.

La dissuasion au Venezuela

Le Venezuela est la première destination latino-américaine des investissements chinois. Depuis 2001, se sont développés quelques 800 projets de coopération qui ont permis le développement de secteurs aussi stratégiques que l’énergie, le pétrole, l’éducation, la santé, la technologie, le commerce, l’agro-industrie, l’agriculture, l’infrastructure, l’industrie, la culture et le sport. En 2013, le commerce bilatéral avait été multiplié  par 13714, passant de 1,4 million de dollars en 1974 à 19 200 millions de dollars.

La Russie dispose d’importants investissements dans la Ceinture Pétrolifère de l’Orénoque au travers de l’entreprise Rosneft qui ont été consolidés et seront augmentés après la rencontre à Moscou des présidents Poutine et Maduro début octobre.  La coopération agricole également devrait augmenter, au moyen de la mise en route d’usines de transformation de denrées alimentaires de haute technologie.

La coopération militaire engage plus de 11000 millions de dollars dans divers systèmes de missiles, de défense, sol-sol, sol-air, des systèmes d’artillerie,  défense antiaérienne,  fusils, hélicoptères, avions de combat et équipement logistique. L’échange commercial entre les deux pays a connu son apogée en 2013, lorsqu’il atteignit 2 450 millions de dollars.

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En mai 2013 un accord de confidentialité  permit à Rosneft d’obtenir des données géologiques sur les blocs pétrolifères en mer du Venezuela pour leur possible future exploitation, dans la claire intention de protéger les intérêts commerciaux chinois et d’assurer l’accès russe aux futurs gisements de pétrole et de gaz au Venezuela.

La Chine et la Russie déjouent l’intérêt qu’ont les Etats-Unis à intervenir d’une manière plus décisive dans la politique vénézuélienne car les alliances passées par le pays caribéen sont vitales pour leurs objectifs géostratégiques. Les déclarations depuis Moscou et Pékin à chaque agression réalisée par les Etats-Unis ces dernières années, ont été claires. Les deux gouvernements ont appelé à la résolution souveraine des conflits et à la non-ingérence, car les sanctions imposées par l’Administration Trump représentent une attaque directe aux alliances passées avec le pays sud-américain. D’où précisément leur appui à une résolution des conflits au Venezuela par la voie des élections, sous l’autorité de l’Etat vénézuélien et de son institution électorale, objet des attaques, le CNE.

Une partie du conflit global se déroule sur un territoire local, ce qui permet au Venezuela, dans les reconfigurations des dynamiques géopolitiques, de jouer un rôle décisif en faveur du multipolaire comme recherche d’un équilibre politique global qui lui permette d’exercer son droit à exister de manière souveraine.

Source : http://misionverdad.com/trama-global/china-y-rusia-apoyan-a-venezuela-contra-la-intervencion

Traduction : Michele ELICHIRIGOITY

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Contre qui se bat la révolution?

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La révolution a devant elle un adversaire politique national en faillite : pas de leadership populaire, des élections primaires tristes, solitaires et ultimes, des partis à couteaux tirés, une absence de discours national, des dirigeants dont les incohérences sont condamnées par leur base sociale, des scènes qui frisent le ridicule. Une droite tragi-comique qui ne prête pas à rire avec son solde de morts. La seule tentative d’insurrection d’avril à juillet a fait 159 victimes, sans parler de toutes les formes de violence, avec une prédilection pour brûler vifs les chavistes ou les pauvres.

Un tel tableau est une évidence pour tous, à l’intérieur du pays comme à l’extérieur. En premier lieu  pour la droite elle-même qui a concentré son initiative à parcourir l’Europe et les Etats-Unis pour obtenir- mendier est le mot qui apparaît parfois- des appuis diplomatiques et de plus fortes sanctions économiques. Les résultats sont visibles sur les photos avec Angela Merkel, Emmanuel Macron, Mariano Rajoy, dans les déclarations de Benjamin Netanyahu et, surtout, dans toute l’offensive publique étasunienne, qu’il s’agisse de la tournée latino-américaine du vice-président ou des déclarations de Donald Trump.

Le dernier évènement a été le discours de Trump devant l’Organisation des Nations Unies (ONU) où il qualifia le Venezuela de « dictature socialiste » à classer parmi les « régimes qui sont les fléaux de la planète »  – brandissant la menace de « nouvelles mesures » et en appelant à l’action internationale. De nouvelles mesures, c’est-à-dire, de nouvelles attaques,  ce qui signifie  approfondir celles qui ont déjà été prises dans le domaine économique, qui ont pour objectif  d’encercler l’économie vénézuélienne, de la bloquer, et de la pousser à la cessation de paiement.

Des sanctions, ce qui signifie aussi l’utilisation  de la force. Les déclarations de Trump à propos de la possibilité  d’intervenir  militairement  contre le Venezuela datent de quelques semaines seulement. Il a été dit que ce ne serait pas comme un épisode du Vengeur Captain America  ni comme le débarquement en Irak – du moins est-ce l’hypothèse la plus improbable-  mais il y a des signes qui indiquent que la variable armée est en marche.

En premier lieu,  la nouvelle configuration interne avec l’extension des paramilitaires, des actions comme les assauts lancés contre des casernes, des commandos de jeunes entraînés aux affrontements de rue et au maniement d’armes de fabrication artisanale et d’armes de guerre. A combien évaluer ces forces  et leurs possibilités d’action sur le terrain ? Cela reste à voir au cas où cette option serait activée.

En second lieu, des mouvements comme l’exercice militaire « L’Amérique Unie » sous la direction des Etats-Unis, qui doit avoir lieu à la frontière entre le Brésil, la Colombie et le Pérou. Une attaque contre le Venezuela pourrait provenir de la frontière amazonienne du sud, de la frontière andine- base arrière et tête de pont paramilitaire- avec la Colombie, de la zone maritime du Nord. L’évolution de ces possibilités, lointaines mais de plus en plus proches, est en lien avec les négociations et les pressions exercées sur les gouvernements subordonnés du continent. Avant les déclarations à l’ONU, Trump avait rencontré les présidents de la Colombie, du Brésil et du Panama. La conspiration est au grand jour.

Les Etats-Unis ont toutes les variables en main. Elles peuvent être activées selon le cours des évènements,  la nécessité d’influer sur leur développement –l’accélérer, par exemple-  les conditions et les divergences à l’intérieur des facteurs  de pouvoir de l’empire lui-même, ainsi que les alliances économiques, politiques et militaires que Nicolas Maduro pourrait déployer, en particulier avec la Russie et la Chine. Une chose est claire : la révolution se bat contre les Etats- Unis  et les grandes entreprises pétrolières qui opèrent dans l’ombre. La bataille du Venezuela est une partie du conflit géopolitique mondial.

***

Si vous me demandez qui est l’ennemi de la paix et de la souveraineté du Venezuela, je vous réponds Mister Trump, mais si vous me demandez quel est le pire ennemi et le plus dangereux pour l’avenir du Venezuela, je vous réponds, moi, la bureaucratie, la corruption, l’indolence, les malfaiteurs et les malfaitrices qui sont à la tête de charges publiques et ne respectent pas le public (…) ceux qui ont des charges publiques et se consacrent à voler le peuple, c’est contre eux que nous devons mener une bataille sans merci. »

Telles furent les paroles de Maduro le jour même des déclarations de Trump à l’ONU. Il les prononça à la fin de la mobilisation anti-impérialiste qui se tint à Caracas dans le cadre du sommet de la solidarité internationale. Ce furent les plus applaudies de son discours, signe évident –un de plus-  que la corruption est l’un des débats les plus urgents à l’intérieur de la révolution. Ce n’est pas la première fois que le président l’aborde, elle avait aussi figuré dans son discours devant l’Assemblée Constituante de la Nation (ANC) ces jours derniers.

Il s’agit d’un sujet qui commence à prendre de la place dans la parole publique. Cela est dû à la gravité du problème, à l’urgence des temps, à leur complicité avec la situation de guerre/crise économique, aux épisodes politiques récents,  en particulier le cas du Procureur Général. Il ne semble pas possible de trouver une solution à l’actuelle situation économique et politique  sans s’attaquer à la corruption qui semble avoir gagné du terrain  de façon transversale. Elle est présente, par exemple, dans le pouvoir judiciaire, dans la Ceinture Pétrolifère de l’Orénoque, dans l’assignation de devises pour les importations.

Pareils cas ont émergé des enquêtes lancées depuis le Bureau du nouveau Procureur Tarek William Saab. Le bilan de la situation de ce pouvoir public révèle que, pendant dix années, une mafia s’est constituée en son sein. C’est-à-dire, depuis 2007, alors que Hugo Chávez était président et que les principales variables de la révolution étaient en plein développement. Les racines de la corruption sont profondes, elles expliquent en partie pourquoi, par exemple, la production nationale n’atteint pas son développement, ou pourquoi  il n’y a pas eu de prisonniers au cours des trois mois d’insurrection et qu’il a fallu recourir à des jugements militaires.

Plus encore : c’est l’un des points de connexion entre l’ennemi extérieur et l’ennemi intérieur. La stratégie d’attaque économique œuvre pour créer et étendre des foyers de corruption à des secteurs et des territoires centraux de l’économie afin de saboter, freiner et casser. C’est le cas du pétrole, où l’objectif -dans un scénario de bas prix qui se maintient depuis 2014- est l’effondrement de l’industrie à travers la réduction de la production. Dans le cas du Venezuela où le pétrole assure environ 95% du revenu du pays, cela reviendrait à asphyxier encore plus les possibilités économiques pour importer et produire.

C’est là aujourd’hui, l’un des principaux fronts de la révolution.  C’est un combat complexe, en raison des ramifications qui existent à l’intérieur de l’Etat, des espaces de direction, car s’attaquer à la corruption signifie déclencher des mouvements à l’intérieur du processus qui, c’est bien connu, sont ensuite utilisés par les Etats-Unis qui dispensent bénédiction et protection aux traitres et aux corrompus.

La conclusion est la simultanéité de la lutte : on ne peut combattre sur le front extérieur et geler la lutte interne, laquelle à son tour est liée à la lutte externe. La révolution doit affronter l’empire, la trahison et l’histoire. Chávez l’avait bien dit : ce n’est pas un chemin de roses qui s’ouvre à nous.

Marco Teruggi /  Photo: Iwan Baan

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/09/21/contra-quien-pelea-la-revolucion/

Traduction : Michèle ELICHIRIGOITY

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Comment les libertariens US refont la politique latino-américaine, par Lee Fang

Source : The Intercept, Lee Fang, 09-08-2017

Pour Alejandro Chafuen, le rassemblement qui a eu lieu au printemps dernier à l’hôtel Brick de Buenos Aires était autant un retour au pays qu’un tour d’honneur. Chafuen, un américano-Argentin dégingandé, a passé sa vie d’adulte à saper les mouvements sociaux et les gouvernements de gauche en Amérique latine et centrale, et à promouvoir à leur place une version du libertarianisme favorable au business.

Pendant des décennies, cela a été un combat solitaire, mais pas dernièrement. Chafuen était entouré d’amis au Forum de 2017 sur la liberté en Amérique latine. La rencontre internationale de militants libertariens était sponsorisée par la Fondation Atlas de Recherche économique, une organisation à but non lucratif pour la formation en leadership, maintenant simplement connue comme le réseau Atlas (Atlas Network), que Chafuen dirige depuis 1991. A l’hôtel Brick, Chafuen se délectait de ses récentes victoires : ses années de travail commençaient à payer, grâce aux circonstances politiques et économiques — mais aussi grâce au réseau de militants que Chafuen avait mis tant de temps à construire.

Ces 10 dernières années, les gouvernements de gauche ont utilisé « l’argent pour acheter des votes, pour redistribuer », dit Chafuen, confortablement assis dans le hall de l’hôtel. Mais la récente chute des prix des matières premières, couplée avec des scandales de corruption, a donné l’occasion aux groupes du Réseau Atlas de passer à l’action. « Quand il y a une opportunité, vous avez une crise, et il y a des exigences de changement, vous avez des gens qui sont formés à la promotion de certaines politiques », a observé Chafuen, paraphrasant feu Milton Friedman. « Et dans notre cas, nous avons tendance à privilégier les solutions privées aux problèmes publics. »

Chafuen a désigné les nombreux leaders affiliés au réseau Atlas maintenant sous les feux de la rampe : des ministres dans le nouveau gouvernement conservateur en Argentine, des sénateurs en Bolivie, et les dirigeants du Mouvement Brésil Libre, qui a fait tomber la présidente Dilma Rousseff, où le réseau de Chafuen a pris naissance sous ses propres yeux.

« Au Brésil j’ai été dans les manifestations de rue, et je me dis d’un coup : “Hé ! Ce gars que j’ai rencontré quand il avait 17 ou 18 ans — il est là dans le bus et il dirige ça. C’est dingue !” » s’exclame Chafuen, tout excité. Ceux qui gravitent autour du réseau Atlas étaient tout aussi excités de tomber sur Chafuen à Buenos Aires. Des militants de divers pays l’arrêtaient de temps à autres pour chanter ses louanges quand il traversait l’hôtel. Pour beaucoup d’entre eux, Chafuen, depuis son piédestal dans le réseau Atlas, a servi de mentor, de mécène et de balise de guidage pour un nouveau paradigme politique dans leur pays.

Un virage à droite est en cours dans la politique latino-américaine. Des gouvernements socialistes triomphants s’étaient à un moment répandus pendant la majeure partie du début du 21e siècle – de Cristina Fernandez de Kirchner en Argentine au populiste favorable à la réforme agraire Manuel Zelaya au Honduras – défendant de nouveaux programmes pour les pauvres, nationalisant des entreprises, et défiant la domination US sur les affaires de l’hémisphère.

Cependant, ces dernières années les dirigeants de gauche sont tombés l’un après l’autre, parfois de façon spectaculaire. Zelaya fut sorti du palais présidentiel en pyjamas par un coup d’État militaire ; en Argentine, un baron de l’immobilier a été porté à la présidence et Kirchner a été inculpée pour corruption ; et au Brésil, le Parti es Travailleurs qui était au pouvoir et qui était confronté à un scandale de corruption grandissant fut balayé par une procédure de destitution pour des accusations de magouilles budgétaires.

Ce virage peut sembler faire partie d’un rééquilibrage régional plus large, simplement sous l’effet des circonstances économiques. Et pourtant le Réseau Atlas semble omniprésent, comme un fil conducteur faisant bouger les développements politiques.

On n’a jamais raconté toute l’histoire du Réseau Atlas et de son impact profond sur l’idéologie et sur le pouvoir politique. Mais des archives d’entreprises et des rapports provenant de trois continents, ainsi que des interviews de dirigeants libertariens dans tout l’hémisphère, révèlent l’étendue de l’histoire de son influence. Le réseau libertarien, qui a remodelé le pouvoir politique pays après pays, a également fonctionné comme une extension discrète de la politique étrangère des USA, avec les laboratoires d’idées associés au réseau Atlas et discrètement subventionnés par le Département d’État et la Fondation Nationale pour la démocratie [National Endowment for Democracy, NED] , une tentacule essentielle du « soft power » US.

Bien que de récentes enquêtes aient éclairé le rôle de puissants milliardaires conservateurs, tels que les frères Koch, dans le développement d’une version favorable aux entreprises de la pensée libertarienne, le réseau Atlas, qui reçoit des subventions des fondations Koch, a recréé des méthodes affinées dans le monde occidental pour les pays en développement.

Le réseau est en expansion et revendique actuellement des partenariats souples avec 450 laboratoires d’idées à travers le monde. Atlas déclare qu’il a distribué plus de 5 millions de dollars à ses partenaires durant la seule année 2016.

Au fil des ans, Atlas et ses fondations charitables affiliées ont accordé des centaines de subventions à des laboratoires d’idées conservateurs et favorables à la libre concurrence en Amérique latine, parmi lesquels le réseau libertarien qui a soutenu le Mouvement Brésil Libre et des organisations derrière l’offensive libertarienne en Argentine, dont la Fondation Pensar, le laboratoire d’idées du réseau Atlas qui a fusionné avec le parti créé par Mauricio Macri, un homme d’affaires qui dirige maintenant le pays. Les dirigeants du Mouvement Brésil Libre et le fondateur de la Fondation Eléutera au Honduras, un laboratoire d’idées néolibéral influent issu du coup d’État, ont reçu l’appui financier d’Atlas, et font partie de la prochaine génération d’acteurs politiques qui sont passés par les séminaires de formation d’Atlas.

Le réseau Atlas intègre des dizaines d’autres laboratoires d’idées à travers la région, dont d’importants groupes qui appuient les forces de droite qui sont à l’origine du mouvement anti-gouvernemental en cours au Venezuela et la campagne de Sebastián Piñera, le candidat de centre-droit en tête des sondages pour l’élection présidentielle de cette année au Chili.

Des gens manifestent pour la destitution de la Présidente du Brésil Dilma Rouseff devant le Congrès national à Brasilia le 2 décembre 2015. Photo : Eraldo Peres/AP

La méthode d’Atlas n’a jamais été aussi bien illustrée que dans le réseau nouvellement formé de laboratoires d’idées brésiliens pour la libre concurrence. Des instituts récemment créés ont travaillé ensemble pour fomenter la colère contre les politiques socialistes, certains se concentrant sur les centres universitaires, tandis que d’autres œuvrent à former des militants et à entretenir une guerre constante contre les idées de gauche dans les médias brésiliens.

L’effort pour concentrer la colère exclusivement sur la gauche a porté ses fruits pour la droite brésilienne l’année dernière. Les militants du Mouvement Brésil Libre, issus de la génération Y, dont un grand nombre s’est formé à l’organisation politique aux USA, ont dirigé un mouvement de masse pour canaliser la colère publique sur un vaste scandale de corruption contre Dilma, la présidente de centre-gauche populairement désignée par son prénom. Le scandale, surnommé Operação Lava Jato, ou Opération Lavage de Voiture, est une histoire toujours en cours de corruption impliquant des dirigeants politiques appartenant à tous les principaux partis politiques du Brésil, y compris les partis de droite et de centre-droit. Mais le Mouvement Brésil Libre, connu par ses initiales en portugais, MBL, très branché sur les médias sociaux, a réussi à orienter la plus grande partie de l’indignation directement sur Dilma, exigeant son éviction et la fin de la politique axée sur la protection sociale de son Parti des Travailleurs.

Le soulèvement, qui a suscité des comparaisons avec le mouvement du Tea Party, particulièrement si l’on considère l’appui discret des conglomérats industriels locaux et d’un nouveau réseau complotiste de voix médiatiques d’extrême-droite, a mis fin à 13 ans de gouvernement par le Parti des Travailleurs, en révoquant Dilma par la procédure de destitution en 2016.

Le paysage d’où a surgi le MBL est un nouveau développement au Brésil. Il y avait peut-être trois laboratoires d’idées libertariens il y a dix ans, a indiqué Helio Beltrão, un ancien dirigeant de fonds d’investissement qui dirige maintenant l’Instituto Mises, un organisme sans but lucratif portant le nom du philosophe libertarien Ludwig von Mises. Maintenant, a-t-il ajouté, avec l’appui du réseau Atlas, il y a presque 30 instituts comme celui-ci actifs au Brésil, qui travaillent tous en collaboration, ainsi que des groupes comme les Étudiants pour la Liberté ou le MBL.

« C’est comme une équipe de football. La défense est le milieu universitaire. Les attaquants sont les politiciens. Nous avons marqué quelques buts », a-t-il dit, faisant allusion à la destitution de Dilma. Les milieux de terrains, dit-il, sont les « cultureux » qui façonnent l’opinion publique.

Beltrão a expliqué que le réseau de laboratoires d’idées espère privatiser la poste nationale au Brésil, l’appelant « un fruit facile à cueillir » qui pourrait entraîner une vague plus importante de réformes en faveur de l’économie de marché. Beaucoup de partis conservateurs brésiliens ont accueilli des agitateurs libertariens quand ceux-ci ont montré leur capacité à mobiliser des centaines de milliers de personnes pour protester contre Dilma, mais n’ont pas encore adopté les principes de base propres à la théorie de l’offre et de la demande.

Fernando Schüller, un universitaire et chroniqueur lié à l’Instituto Millenium, un autre laboratoire d’idées d’Atlas au Brésil, a présenté les choses différemment.

« Le Brésil a 17 000 syndicats financés par l’argent public, une journée de salaire par an va aux syndicats, complètement contrôlés par la gauche », dit Schüller. La seule façon de renverser la tendance socialiste est de leur damer le pion. « Grâce à la technologie, les gens pourraient participer par eux-mêmes, organiser à un coût modéré une sorte de manifestation publique en utilisant les réseaux — WhatsApp, Facebook, YouTube » a-t-il ajouté, en expliquant la façon dont les organisateurs libertariens ont mobilisé un mouvement de protestation contre les politiciens de gauche.

Les agitateurs anti-Dilma avaient créé un feu roulant quotidien de vidéos YouTube se moquant du gouvernement du Parti des Travailleurs, ainsi qu’un tableau de bord interactif pour encourager les citoyens à faire pression sur leurs députés pour appuyer la destitution.

Schüler a expliqué que le Mouvement Brésil Libre et son propre laboratoire d’idées reçoivent des soutiens financiers de la part de groupes industriels locaux, mais que le mouvement avait réussi en partie parce qu’il n’est pas assimilé aux partis politiques en place, dont la plupart sont considérés avec suspicion par le grand public. Il a avancé que la seule façon de transformer radicalement la société et d’inverser le sentiment populaire en faveur de l’État providence était de mener une guerre culturelle permanente visant à affronter les intellectuels de gauche et les médias.

Fernando Schüler. Photo : capture d’écran de YouTube.

L’un des fondateurs du laboratoire d’idées Instituto Millenium de Schüler, le blogueur brésilien Rodrigo Constantino, à polarisé la vie politique brésilienne avec sa rhétorique hyper-partisane. Constantino, qu’on a surnommé le « Breitbart du Brésil » pour sa vision conspirationniste et ses commentaires de droite acerbes, préside encore un autre laboratoire d’idées d’Atlas, l’Instituto Liberal. Il voit dans chacune des actions de la gauche brésilienne une tentative déguisée de subvertir la démocratie, qu’il s’agisse de la couleur rouge utilisée dans le logo brésilien de la Coupe du Monde, ou du programme Bolsa Familia d’aide pécuniaire aux familles pauvres.

Constantino a à son actif la diffusion de la fable selon laquelle les partisans du Parti des Travailleurs sont des progressistes en limousine, des hypocrites fortunés qui se précipitent vers le socialisme pour revendiquer une supériorité morale tout en snobant les classes laborieuses qu’ils prétendent représenter.

La « breitbartisation » du discours public n’est que l’une des nombreuses manières dont le réseau Atlas a habilement influencé le débat politique.

« C’est un État très paternaliste. C’est fou. Il y a beaucoup de contrôle de l’État, et c’est le défi à long terme », a dit Schüler, ajoutant que malgré les récentes victoires, les libertariens avaient beaucoup de chemin à faire au Brésil. Il espérait copier le modèle de Margaret Thatcher, qui s’était appuyée sur un réseau de laboratoires d’idées libertariens pour promouvoir des réformes impopulaires. « Ce système de retraites est absurde. Je privatiserais tout l’enseignement », dit Schüler, débitant une litanie de changements qu’il ferait dans la société, depuis l’arrêt du financement des syndicats jusqu’à l’abrogation de la loi qui rend le vote obligatoire.

Mais la seule façon de rendre tout cela possible, ajouta-t-il, serait de construire un réseau politiquement actif d’organismes à but non lucratif, menant tous des combats séparés pour promouvoir les mêmes buts libertariens. Le modèle existant — la constellation de laboratoires d’idées de droite à Washington, soutenus par de puissantes fondations— est la seule marche à suivre pour le Brésil, dit Schüler.

C’est ce qu’Atlas, de son côté, est occupé à faire. Il accorde des aides à de nouveaux laboratoires d’idées, fournit des cours sur la gestion politique et les relations publiques, sponsorise des événements de réseautage dans le monde entier, et, ces dernières années, a consacré des ressources spéciales pour inciter les libertariens à influencer l’opinion publique au moyen de médias sociaux et de vidéos en ligne.

Une compétition annuelle encourage le réseau d’Atlas à produire des vidéos virales sur YouTube promouvant les idées de laissez-faire et ridiculisant les partisans de l’État providence. James O’Keefe, le provocateur célèbre pour avoir asticoté les Démocrates avec ses vidéos tournées en caméra cachée, est venu expliquer ses méthodes chez Atlas. Des producteurs d’un groupe du Wisconsin, qui ont travaillé à la création de vidéos en ligne pour discréditer les manifestations d’enseignants contre la loi du Gouverneur Scott Walker pour casser les syndicats du secteur public, ont également fourni des instructions aux séances de formation d’Atlas.

Une foule brûle un mannequin représentant le Président vénézuélien Hugo Chávez sur la place Altamira au cours d’une manifestation contre le gouvernement. Photo : Lonely Planet Images/Getty Images

Parmi ses exploits récents, Atlas a joué un rôle dans un pays d’Amérique latine ravagé par la crise politique et humanitaire la plus aiguë de la région : le Venezuela. Des rapports obtenus grâce au Freedom Information Act [loi sur la liberté d’information, NdT] par l’auteure et militante Eva Golinger, ainsi que des câbles du Département d’État révélés par la lanceuse d’alerte Chelsea Manning, révèlent l’effort sophistiqué des décideurs US pour utiliser les laboratoires d’idées d’Atlas dans une campagne de longue durée visant à déstabiliser le règne du dirigeant vénézuélien Hugo Chávez.

Dès 1998, le Cedice Libertad (Centre de divulgation de la connaissance économique pour la liberté), fleuron des laboratoires d’idées d’Atlas à Caracas, capitale du Venezuela, recevait un soutien financier régulier du Centre pour l’entreprise privée internationale, l’un des quatre instituts de la NED. Dans une notification de subvention, les fonds destinés par la NED au Cedice sont indiqués avec la mention « aide au plaidoyer pour un changement de gouvernement ». Le directeur du Cedice était parmi les signataires du très douteux « Décret Carmona » avalisant l’éphémère coup d’État militaire contre Chavez en 2002.

Un câble de 2006 de l’ambassadeur des USA William Brownfield exposait la stratégie de financement d’organismes sans but lucratif politiquement actifs au Venezuela : « 1-Renforcer les institutions démocratiques; 2-pénétrer la base politique de Chavez; 3-diviser le chavisme; 4 – protéger les affaires vitales des USA et 5-isoler Chavez sur le plan international. »

Dans la crise actuelle du Venezuela, le Cedice a promu la récente vague de manifestations contre le Président Nicolas Maduro, le successeur de Chavez en difficulté. Le Cedice est étroitement lié à la figure de l’opposition Maria Corina Machado, l’une des cheffes de file des manifestations antigouvernementales massives des derniers mois. Machado a publiquement rendu hommage à Atlas pour son travail. Dans un message vidéo adressé au groupe en 2014 elle a dit : « Merci au Réseau Atlas, à tous les combattants de la liberté. »

Au Forum latino-américain de la Liberté du réseau Atlas qui s’est tenu à Buenos Aires, les jeunes leaders s’agitaient dans tous les sens, partageant des idées sur la façon de battre le socialisme à tous les niveaux, depuis des batailles rangées sur les campus universitaires jusqu’à la mobilisation d’un pays entier en faveur d’un impeachment.

Des « entrepreneurs » de laboratoires d’idées du Pérou, de République dominicaine et du Honduras se sont affrontés dans une compétition sur le modèle de « Shark Tank » (Bassin de requins), une émission de télé-réalité dans laquelle des promoteurs de startups présentent leurs idées à un panel d’investisseurs fortunés et impitoyables. Mais au lieu de rechercher des investissements auprès d’un panel d’investisseurs de capital-risque, les leaders des laboratoires d’idées lançaient des idées de marketing politique dans une compétition pouvant leur rapporter 5 000 dollars. Dans une autre session, on débattait de stratégies pour attirer le soutien de l’industrie afin de soutenir des réformes économiques. Dans une autre pièce, des agents politiques discutaient des arguments que les « amoureux de la liberté » peuvent utiliser pour répondre à la vague générale de populisme « pour rediriger le sentiment d’injustice que beaucoup ressentent » vers des objectifs de libre concurrence.

Un jeune leader du CADAL (Centre pour l’ouverture et le développement de l’Amérique latine), un laboratoire d’idées de Buenos Aires, a présenté une idée pour classer chaque province de l’Argentine en utilisant ce qu’il a appelé « »un index de la liberté économique », qui utiliserait les niveaux d’imposition et de réglementation comme le principal critère pour générer un battage médiatique pour des réformes en faveur de l’économie de marché. L’idée est consciemment inspirée par des stratégies similaires aux USA, dont « l’index de la Liberté économique » de la Fondation Heritage, qui compare les pays en se fondant sur des critères incluant les politiques fiscales et les barrières réglementaires à la formation d’entreprises.

Les laboratoires d’idées sont traditionnellement associés à des instituts indépendants formés pour développer des solutions non conventionnelles. Mais le modèle d’Atlas se concentre moins sur le développement de propositions de politiques réellement nouvelles, et plus sur la fondation d’organisations politiques qui offrent la crédibilité d’institutions universitaires, ce qui en fait des organismes efficaces pour gagner les cœurs et les esprits.

Les idées de la libre concurrence — telles que la réduction des impôts sur les riches, la réduction du secteur public, placé sous le contrôle d’opérateurs privés, et la libéralisation des règles du commerce et les entraves à l’action syndicale — se sont toujours heurtées à un problème de perception. Les partisans de cette vision ont découvert que les électeurs ont tendance à considérer de telles idées comme un outil au service du gratin. Le relookage du libertarianisme économique en idéologie d’intérêt public a nécessité des stratégies élaborées de persuasion de masse.

Mais le modèle Atlas qui se répand maintenant rapidement à travers l’Amérique latine est fondé sur une méthode perfectionnée par des décennies de lutte aux USA et au Royaume-Uni, durant lesquelles les libertariens ont travaillé à endiguer le flux de l’État providence d’après-guerre.

Les groupes Atlas en Amérique latine. Carte The Intercept

Anthony Fisher, l’entrepreneur britannique qui a fondé le Réseau Atlas, a été le pionnier de la vente des idées libertariennes en matière d’économie à un public élargi. L’approche était simple : Fisher s’était fixé comme mission, selon les mots d’un de ses associés, « d’infester le monde de think-tanks libre-échangistes ».

La base des idéaux de Fisher venait de Friedrich Hayek, le précurseur de la pensée moderne sur le gouvernement limité. En 1946, après avoir lu dans le Reader’s Digest la version condensée du livre de référence de Hayek, « La route de la servitude », Fisher prit rendez-vous avec l’économiste autrichien à Londres. Selon le récit de son collègue John Blundell, Fisher suggéra à Hayek de se lancer dans la politique. Mais Hayek opposa une fin de non-recevoir, répliquant qu’en se focalisant sur une démarche ascendante visant à faire changer le discours public, on pourrait mieux contribuer à façonner la société.

Pendant ce temps, aux USA, Leonard Read, un autre idéologue de l’économie de marché, cultivait des notions similaires après avoir conduit, à la tête du bureau de Los Angeles de la Chambre de Commerce US, des batailles acharnées contre les syndicats. Pour contrer la montée de l’État providence, il allait falloir trouver des réponses plus élaborées pour animer des débats populaires sur la direction que devait prendre la société, en occultant le lien avec les intérêts patronaux.

Fisher fut propulsé par une visite fatidique qu’il rendit à la Fondation pour l’éducation économique, récemment lancée par Read, à New York ; celle-ci avait été fondée pour aider à subventionner et promouvoir les idées d’intellectuels partisans du libre-échange. Là, l’économiste libertarien F.A.. Harper, qui à cette époque travaillait à la FÉÉ, donna des conseils à Fisher sur la manière de créer son propre organisme sans but lucratif au Royaume-Uni.

Pendant son séjour aux USA, Fisher se rendit aussi avec Harper à l’Université Cornell pour y observer la dernière innovation de l’industrie animale : les cages en batterie. Il fut émerveillé par la vision de 15 000 poulets hébergés dans un seul bâtiment. Cela l’inspira à à rapporter cette innovation chez lui. Son usine, Buxted Chickens, grandit rapidement et lui rapporta une fortune conséquente. Une partie de ses bénéfices fut investie dans l’autre projet nourri pendant son voyage à New York : en 1955, Fisher créa l’Institut des Affaires économiques (IEA).

L’IEA permit de populariser les économistes, jusque-là obscurs, de la nébuleuse des adeptes des idées de Hayek. L’institut était une vitrine de l’opposition à l’État-providence britannique, alors en plein essor, mettant en relation des journalistes avec des universitaires adeptes du libre marché et diffusant régulièrement des critiques par des tribunes dans les journaux, des interviews radio et des conférences.

La majeure partie des financements de l’IEA provenait d’entreprises : des géants britanniques de l’industrie et de la banque — de Barclays à BP — fournissaient des contributions annuelles. Selon « Making Thatcher’s Britain » [La fabrication de la Grande-Bretagne thatchérienne, NdT] des historiens Ben Jackson et Robert Saunders, un magnat du transport maritime avait fait la remarque que, puisque les universités fournissaient des munitions aux syndicats, l’IEA était une importante source de balles pour les patrons.

Comme le ralentissement économique et la montée de l’inflation des années 70 secouaient les fondements de la société britannique, des hommes politiques Tories [parti conservateur, NdT], se sont mis à graviter de plus en plus autour de l’IEA pour qu’il leur fournisse une vision — et l’ IEA rendait service avec des notes d’information accessibles et des thèmes de discussion que les politiciens pouvaient utiliser pour faire passer les concepts de libre concurrence auprès du public. Le Réseau Atlas plastronne : c’est l’IEA qui « a préparé intellectuellement ce qui est devenu plus tard la révolution thatchérienne des années 80 ». L’équipe de l’IEA écrivait des discours pour Margaret Thatcher, alimentait sa campagne de notes politiques sur des thèmes aussi variés que les syndicats ou le contrôle des prix et fournissait des réponses aux critiques contre elle dans les médias. Dans une lettre à Fisher après sa victoire de 1979, Thatcher écrivit que l’IE avait créé « le climat d’opinion qui a rendu notre victoire possible ».

Milton Friedman a dit un jour : « Il ne fait aucun doute qu’il y a eu un énorme progrès en Grande-Bretagne, l’Institut des Affaires économiques créé par Antony Fisher a fait une énorme différence. Il a rendu possible Margaret Thatcher. Il a rendu possible, non pas son élection comme Premier ministre mais la politique qu’elle a été en mesure de suivre. Et la même chose dans ce pays [les USA], la pensée développée selon ces lignes a rendu possible Ronald Reagan et la politique qu’il a pu mener. »

L’IEA a bouclé la boucle. Hayek a monté un groupe sélect d’économistes libre-échangistes appelé la Société du Mont-Pèlerin. L’un de ses membres, Ed Feulner, a aidé à fonder le laboratoire conservateur de Washington, l’Heritage Foundation, inspiré du travail de l’IEA. Un autre membre de Mont-Pèlerin, Ed Crane, a fondé le Cato Institute, le laboratoire d’idées libertarien le plus réputé des USA.

L’économiste et philosophe politique austro-britannique Friedrich Hayek avec une classe d’étudiants à la London School of Economics en 1948. Photo Paul Popper/Popperfoto/Getty Images

En 1981, Fisher, qui s’était installé à San Francisco, entreprit de développer la Fondation Atlas pour la Recherche économique, à la demande d’Hayek. Fisher s’était servie de son succès avec l’IEA pour courtiser des entreprises donatrices pour aider à établir une chaîne de laboratoires d’idées plus petits, parfois régionaux à New York, au Canada, en Californie entre autres. Toutefois, avec Atlas l’échelle du projet du laboratoire d’idées pro libre-concurrence de Fisher serait mondiale : un organisme à but non lucratif destiné à continuer sa tâche d’établir des têtes de pont libertariennes dans chaque pays de la planète. « Plus il y aura d’instituts établis dans le monde », déclara Fisher, « plus il y aura d’occasions de s’attaquer à divers problèmes demandant une solution. »

Fisher commença à lever des fonds, sollicitant des entreprises comme donateurs à l’aide de lettres de Hayek, Thatcher et Friedman, lançant même un appel urgent aux donateurs pour qu’ils aident à reproduire le succès de l’IEA avec Atlas. Hayek a écrit que le modèle de l’IEA « doit être utilisé pour créer des instituts semblables dans le monde entier ». Il a ajouté : « Ce serait de l’argent bien utilisé, si de grosses sommes pouvaient être rendues disponibles pour un tel effort concerté. »

La proposition fut envoyée à une liste de dirigeants d’entreprises de haut niveau et bientôt, l’argent commença à affluer des coffres d’entreprises et de méga-donateurs républicains, parmi lesquels Richard Mellon Scaife. Des sociétés comme Pfizer, Procter & Gamble et Shell contribuèrent toutes à Atlas. Mais Fisher affirma que leur influence devrait rester camouflée pour que le projet fonctionne. Fisher nota dans une proposition exposant l’objet d’Atlas : « Pour influencer l’opinion publique, il est nécessaire d’éviter toute suggestion d’intérêts particuliers ou d’intentions d’endoctriner ». Fisher ajoutait que le succès de l’IEA reposait sur le sentiment qu’il était universitaire et impartial.

Atlas grandit rapidement. En 1985, le réseau comprenait 27 institutions dans 17 pays, dont des organismes à but non lucratif en Italie, au Mexique, en Australie et au Pérou.

Et le timing n’aurait pas pu être meilleur. L’expansion internationale d’Atlas arriva juste au moment où la politique étrangère de l’administration Reagan redoublait d’agressivité, dans l’espoir de régler leur compte aux gouvernements de gauche à l’étranger.

Alors qu’en public, Atlas déclarait qu’il ne recevait aucune subvention des gouvernements (Fisher dénigrait l’aide de l’étranger comme n’étant qu’une variété de « pot-de-vin » pour fausser les forces du marché), des documents montrent que le réseau travaillait discrètement à acheminer de l’argent de gouvernements à sa liste grandissante de partenaires internationaux.

Dans une lettre de 1982 de l’Agence de Communication internationales [International Communication Agency], une petite agence fédérale se consacrant à promouvoir les intérêts US à l’étranger, un bureaucrate du Bureau des Programmes du Secteur privé [Office of Private Sector Programs] écrivit à Fisher en réponse à une demande pour obtenir des subventions fédérales. Le bureaucrate disait qu’il lui était interdit de subventionner « directement des associations étrangères », mais qu’il pouvait co-parrainer « des conférences ou des échanges avec des associations » organisés par des groupes comme Atlas. Il encourageait Fisher à envoyer une proposition. La lettre, expédiée un an après la fondation d’Atlas, était le premier signe que le réseau deviendrait un partenaire secret des intérêts de politique étrangères US.

Des mémos et d’autres documents émanant de Fisher montrent que, dès 1986, Atlas avait aidé à programmer des rencontres avec des dirigeants d’entreprises pour adresser des fonds US vers son réseau de groupes de réflexion. Dans un cas, un responsable de l’Agence US pour le Développement international [U.S. Agency for International Development, USAID], le principal organe de subventions du gouvernement fédéral, recommandait que le directeur de la filiale de Coca-Cola à Panama collabore avec Atlas pour y mettre en place un groupe de réflexion affilié dans le style de l’IEA. Les partenaires d’Atlas tiraient aussi des subventions des coffres de la National Endowment for Democracy [NED], un organisme à but non lucratif homologué par les pouvoirs publics fondé en 1983, largement financé par le Département d’Etat et l’USAID dans le but de construire des institutions favorables aux USA dans les pays en développement.

Alejandro Chafuen de la Fondation Atlas pour la Recherche économique, au fond à droite, serre la main de Rafael Alonzo, du CEDICE, à gauche, tandis que l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa applaudit lors de l’ouverture du forum international « Liberté et Démocratie » à Caracas, le 28 mai 2009. Photo Ariana Cubillos/AP

En même temps que les subventions des entreprises et du gouvernement US affluaient, Atlas prit une nouveau tournant fortuit avec l’arrivée d’Alejandro Chafuen. Linda Whetstone, la fille de Fisher, s’est rappelée dans un hommage, qu’en 1985, le jeune Chafuen, qui vivait alors à Oakland, s’était présenté au bureau d’Atlas de San Francisco « et qu’il était prêt à travailler bénévolement ».

Chafuen, né à Buenos Aires, était originaire de ce qu’il décrivait comme « une famille antipéroniste ». Ils étaient fortunés et bien qu’ayant grandi dans une période de troubles incroyables, Chafuen vécu une vie relativement privilégiée. Il passa ses années d’adolescence à jouer au tennis et à rêver de devenir un athlète professionnel.

Chafuen attribue sa démarche idéologique à la voracité avec laquelle il dévorait des textes libertariens, depuis Ayn Rand jusqu’à des brochures publiées par la FEE, le groupe de Leonard Read qui avait inspiré Fisher à l’origine. Après des études au Grove City College, une école d’arts libéraux chrétienne et profondément conservatrice où il fit fonction de président du club libertarien, Chafuen retourna dans son pays natal. Les militaires étaient intervenus sous prétexte d’une menace de la part des révolutionnaires communistes. Des milliers d’étudiants et de militants allaient être torturés et tués dans la répression de la contestation de gauche qui suivit le coup d’État.

Chafuen se souvient de cette période d’une façon principalement positive, écrivant plus tard que l’armée avait agi par nécessité pour empêcher une « prise de contrôle du pays » par les communistes. Alors qu’il poursuivait une carrière d’enseignant, Chafuen rencontra « des totalitaires en tous genres » dans la vie universitaire. Après le coup d’État militaire, il écrivit qu’il avait remarqué que ses professeurs étaient devenus « plus indulgents » malgré leurs désaccords avec lui.

Dans d’autres pays d’Amérique latine, le libertarianisme trouvait également un public réceptif auprès des gouvernements militaires. Au Chili, après que l’armée eut balayé le gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende, des économistes de la Mont Pelerin Society [Société du Mont-Pèlerin] affluèrent rapidement dans le pays, ouvrant la voie à des réformes libertariennes de grande envergure, dont la privatisation de l’industrie et du régime de retraites du pays. Dans toute larégion, sous la surveillance des dirigeants militaires de droite qui avaient pris le pouvoir, les politiques économiques libertariennes ont commencé à prendre racine..

De son côté, Chafuen manifesta son zèle idéologique dès 1979, quand il publia un essai pour la FEE intitulé « War Without End » [Guerre sans fin, NdT]. Il y décrivait les horreurs du terrorisme de gauche « comme la Famille de Charles Manson ou à un niveau de régiments, comme les troupes de guérilla au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique du Sud ». Il y avait un besoin, écrivait-il, de riposter pour les « forces de la liberté individuelle et de la propriété privée. »

Son enthousiasme attira l’attention. En 1980, à l’âge de 26 ans, Chafuen fut invité à devenir le plus jeune membre de la Mont Pelerin Society. Il voyagea à Stanford, une occasion qui le mit en contact direct avec Read, Hayek, et d’autres dirigeants libertariens. Dans les cinq ans qui suivirent, Chafuen épousa une USAméricaine et s’installa à Oakland. Il commença à établir des contacts avec des membres du Mont-Pèlerin, dans la région de San Francisco, dont Fisher.

Selon les PV du conseil d’administration d’Atlas, Fisher dit à ses collègues qu’il avait payé des honoraires de 500 $ pour Noël à Chafuen cette année-là, et qu’il espérait engager le jeune économiste à plein temps pour développer les groupes de réflexion d’Atlas en Amérique latine. L’année suivante, Chafuen organisa le premier sommet Atlas de laboratoires d’idées latino-américains à la Jamaïque.

Chafuen comprenait bien le modèle d’Atlas et travailla avec zèle pour étendre le réseau, aidant à lancer des groupes de réflexion en Afrique et en Europe, même s’il concentrait ses efforts sur l’Amérique latine. Expliquant comment attirer des donateurs, Chafuen fit remarquer un jour dans une conférence que les donateurs ne devaient pas apparaître comme les commanditaires d’enquêtes publiques, car les sondages perdraient en crédibilité. « Pfizer Inc. ne parrainerait pas des enquêtes sur les questions de santé, et Exxon ne paierait pas non plus des enquêtes sur l’environnement », nota Chafuen. Cependant les groupes de réflexion libertariens comme ceux du réseau Atlas pouvaient non seulement présenter la même étude avec plus de crédibilité, mais encore le faire d’une façon qui recueillerait plus de couverture dans les médias locaux.

« Les journalistes sont très attirés par tout ce qui est nouveau et facile comme sujet de reportage », dit Chafuen. Cela intéresse moins la presse de citer des philosophes libertariens, argua-t-il, mais quand un groupe de réflexion produit une enquête, les gens écoutent. « Et c’est aussi ce que voient les donateurs », ajouta-t-il.

En 1991, trois ans après la mort de Fisher, Chafuen prit la barre d’Atlas, et allait avoir l’occasion de s’adresser aux donateurs avec autorité sur le travail d’Atlas. Il se mit rapidement à accumuler des parrains pour promouvoir des objectifs spécifiques aux entreprises à travers le réseau. Philip Morris accorda des donations régulières à Atlas, dont une contribution de 50 000 $ au groupe en 1994, qui fut révélée des années plus tard à l’occasion d’un procès. Les documents montrent que le géant du tabac voyait Atlas comme un allié pour travailler sur des questions faisant l’objet de litiges internationaux.

Cependant des journalistes chiliens découvrirent que laboratoires d’idées soutenus par Atlas avaient œuvré pour faire discrètement du lobbying contre les réglementations antitabac sans révéler leur financement par des compagnies de tabac, une stratégie que des groupes de réflexion similaires répétèrent dans le monde entier.

Des géants industriels comme ExxonMobil et MasterCard figuraient parmi les donateurs d’Atlas. Mais le groupe attirait également des figures dirigeantes du libertarianisme, comme les fondations associées à l’investisseur John Templeton et aux frères milliardaires Charles et David Koch, qui prodiguaient à Atlas et ses filiales des contributions régulières.

Les prouesses de Chafuen pour lever des fonds s’étendaient à un nombre grandissant de riches fondations conservatrices qui commençaient à fleurir. Il a été membre fondateur du Donors Trust, un fonds secret orienté par les donateurs qui a alloué plus de 400 millions de dollars à des organismes à but non lucratif libertariens, dont des membres du réseau Atlas. Il fait aussi fonction d’administrateur dans la Chase Foundation de Virginie, qui a été fondée par un membre de la société du Mont-Pèlerin et envoie également de l’argent à des groupes de réflexion d’Atlas.

Une autre source de financement est venue du gouvernement US. A l’origine, la National Endowment for Democracy a rencontré des difficultés pour établir des associations politiques favorables aux USA. Gerardo Bongiovanni, le président de la Fundación Libertad, un groupe de réflexion rattaché à Atlas, de Rosario, en Argentine, a fait remarquer pendant une conférence avec Chafuen que la mise de fonds initiale provenant du partenaire pour les subventions de la NED, le Centre pour l’Entreprise privée internationale [Center for International Private Enterprise], s’est élevée à un million de dollars entre 1985 et 1987. Les groupes de réflexion qui ont reçu ces subventions initiales ont rapidement disparu, selon Bongiovanni, qui a invoqué un manque de formation en gestion.

Toutefois Atlas a réussi à transformer l’argent du contribuable US reçu par l’intermédiaire de la NED et du Centre pour l’Entreprise privée internationale en une importante source de financement pour faire grandir son réseau. Les vecteurs de financement ont fourni de l’argent pour dynamiser les groupes de réflexion d’Atlas en Europe de l’Est à la suite de la chute de l’Union soviétique, et plus tard, pour promouvoir les intérêts US au Moyen-Orient. Parmi les bénéficiaires de l’argent du Centre pour l’Entreprise privée internationale, il y a le Cedice Libertad, le groupe remercié par la dirigeante de l’opposition vénézuélienne Maria Corina Machado.

Sebastian Gorka, assistant adjoint du président à la Maison Blanche, participe à une interview télévisée à l’extérieur de l’aile ouest, le 9 juin 2017, à Washington. Photo : Chip Somodevilla/Getty Images

À l’hôtel Brick, à Buenos Aires, Chafuen réfléchit sur les trois dernières décennies. Fisher « serait satisfait d’une manière générale et il n’en reviendrait pas de voir à quel point notre réseau a grandi », dit-il, notant que le fondateur d’Atlas ne se serait peut-être pas attendu au niveau d’engagement politique direct dans lequel le groupe est impliqué.

Chafuen rayonnait quand le Président Donald Trump est arrivé, félicitant les personnes nommées par le Président. Et pourquoi pas ? L’administration de Trump est truffée d’anciens élèves de groupes liés à Atlas et d’amis du réseau. Sebastian Gorka, conseiller islamophobe au contre-terrorisme de Trump, a dans le passé dirigé un groupe de réflexion épaulé par Atlas en Hongrie. Le Vice-président Mike Pence a assisté à une manifestation d’Atlas et a fait un vibrant éloge du groupe. La secrétaire à l’Éducation nationale Betsy DeVos [fille et belle-fille de milliardaires, sœur du fondateur de la compagnie militaire privée Blackwater, NdT] et Chafuen étaient proches de par leurs rôles de direction à l’Institut Acton, un groupe de réflexion du Michigan qui développe des arguments religieux en faveur des politiques libertariennes — et qui entretient à présent une filiale au Brésil, le Centro Interdisciplinar de Ética e Economia Personalista.

Cependant la personnalité peut-être la plus appréciée par Chafuen dans l’administration, est Judy Shelton, économiste et camarade de longue date du Réseau Atlas. Après la victoire de Trump, Shelton est devenue présidente de la NED. Elle avait auparavant œuvré en tant que conseillère de la campagne de Trump et de l’effort de transition. En en parlant, Chafuen rayonnait : « Vous avez là des gens d’Atlas à la présidence de la Fondation nationale pour la démocratie. »

Avant de terminer l’entretien, Chafuen a annoncé que beaucoup de choses restaient à venir : plus de groupes de réflexion, plus pour renverser des gouvernements de gauche, et plus de partisans d’Atlas et anciens élèves parvenus aux plus hauts niveaux des gouvernements du monde entier. « Le travail se poursuit », a-t-il déclaré.

Plus tard, Chafuen est apparu au gala du Forum Liberté pour l’Amérique latine. Avec un groupe d’experts d’Atlas, il a discuté du besoin d’accroître les mouvements d’opposition libertariens en Équateur et au Venezuela.

Danielle Mackey a contribué à la documentation pour ce récit.

Source : The Intercept, Lee Fang, 09-08-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Les clefs cachées du discours de Trump contre le Venezuela

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Dîner offert par le président Trump à ses alliés latino-américains – le colombien Juan Manuel Santos, le brésilien Michel Temer, le panaméen Juan Carlos Varela et la vice-présidente argentine Marta Gabriela Michetti, dans un hôtel de luxe de Manhattan le 18 septembre 2017, en marge de la 72ème Assemblée Générale des Nations-Unies. Donald Trump leur a expliqué le plan à suivre : « les institutions démocratiques sont détruites au Venezuela » et la mission est de « restaurer la démocratie ».

Parallèlement au désastre politique de l’antichavisme au Venezuela, l’establishment Etats-unien vit sa propre version de chaos et d’affrontements internes. L’évènement vedette pour les médias au cours du premier jour de la 72ème session annuelle de l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU), à savoir le discours de Donald Trump, ne doit pas être vidé de son contenu ni être pris à la légère. Le cadre militaire qu’il essaie de mettre en place devant le forum politique mondial le plus important du monde consiste à faire croire qu’il n’existe pas de solution politique au Venezuela, mais uniquement militaire. Des qualificatifs comme « narco-état » ou « dictature » illustrent bien le storytelling médiatique qui vise à occulter le fait que le Venezuela vient de mettre fin à un cycle de violence politique par un processus électoral constituant, que dans quelques semaines auront lieu des élections régionales auxquelles participera l’opposition de droite et que des négociations avec des acteurs politiques antigouvernementaux sont en cours pour stabiliser l’économie du pays face aux agressions internes et externes. L’agressivité de Trump est symptomatique de la manière dont le gouvernement de Nicolas Maduro a commencé à répondre à ses sanctions et du haut niveau de sensibilité géostratégique que représente la sortie progressive du dollar et l’entrée dans une architecture financière internationale externe aux Etats-Unis.

Une introduction peu romantique.

 

S’il est une chose que Donald Trump a démontré après avoir été élu président depuis presqu’une année, c’est avant tout sa faiblesse en politique intérieure et son incohérence en politique extérieure. Les contradictions dont il a fait preuve suite à ses promesses électorales (l’envoi de troupes en Afghanistan alors qu’il s’était engagé à les en retirer durant sa campagne) ajoutées au démontage expéditif de son équipe initiale rendent compte non seulement d’une forte lutte interne pour le contrôle de la politique extérieure des Etats-Unis, mais aussi de la personnalité du président lui-même.

Un article écrit par Daniel Larison dans « The American Conservative » tente de définir le pourquoi des incessantes contradictions de Trump, si bien exploitées par Fox et CNN : « Comme  je l’avais déjà remarqué, il s’agit d’un homme qui ne croit qu’en lui-même, il n’a pas de convictions fortes et peut donc être manipulé par son interlocuteur du moment« . L’analyste ajoute « 1) Il ne comprend rien en matière de politique et ne s’en soucie pas : 2) il ne se sent pas obligé d’accomplir les promesses qu’il a faites, 3) la seule chose qui l’intéresse est d’apparaître dans une négociation réussie« .

Ces trois points caractérisent l’orientation des agissements de Trump. A ses yeux, envoyer des troupes en Afghanistan ne représente pas la trahison d’un quelconque précepte idéologique, tout comme vociférer qu’il détruira la Corée du Nord ou affirmer que le gouvernement iranien est une « dictature corrompue » tout comme celui du Venezuela n’a rien de politique, tout cela étant dit en même temps et générant plus de doutes que de consensus.

Exhiber ses muscles politiquement parlant et faire voir que les Etats-Unis  restent réellement le gendarme intraitable du monde, plus fort que jamais depuis la fin du XXème siècle, a autant d’importance pour les apparences que pour ce qui se cache derrière : le manque de puissance pour atteindre des objectifs fixés de façon désastreuse, compensée par la nécessité d’imposer une narrative qui maintienne à flot la perspective d’un affrontement avec ses rivaux stratégiques. Le Venezuela est perçu, par Trump en particulier  en tant que négociateur, comme une opportunité (politique, économique et financière) hautement rentable,  en concordance obligée avec la ligne de ceux qui contrôlent actuellement la politique extérieure. Pour autant, les coûts énergétique et politique que risquent d’entraîner sur le plan interne de futures sanctions plus agressives à l’encontre des secteurs pétrolier et financier du Venezuela, ou une intervention militaire directe, font obstacle -pour l’instant- à la concrétisation de la réalité augmentée exprimée dans son discours.

Militarisation de la politique extérieure des Etats-Unis

 

Contrairement à l’administration Obama, caractérisée par un équilibre entre autorités civiles et militaires en matière de politique extérieure, l’administration Trump a rapidement penché du côté du secteur militaire.

L’écrivain et ex-reporter du « New York Times », Stephen Kinzer, affirme que  » le pouvoir suprême de façonner la politique extérieure et sécuritaire des Etats-Unis est tombé entre les mains de 3 militaires: le général James Mattis, Secrétaire de la Défense, le général John Kelly, chef de cabinet du président Trump et le général H.R.McMaster, conseiller pour la sécurité nationale« . Kinzer analyse l’étape actuelle de l’administration Trump comme la conclusion d’une « coup d’état militaire en caméra lente« , destiné à discipliner le gouvernement des Etats-Unis face aux « politiciens fous » qui assiègent  la Maison Blanche depuis l’ascension du président Trump. Ce qui revient concrètement à imposer un gouvernement de facto lui aussi composé de « fous ». Ce schéma visant à homogénéiser l’administration Trump dans le cadre d’une seule stratégie, celle répondant aux intérêts de corporations d’armement et pétrolière qui font du lobbying derrière les autorités, révèle qu’il est prévu pour perdurer sur le terrain diplomatique.

Le discours de Trump à l’ONU met en évidence que ses vociférations sont programmées par les néoconservateurs, parti politique au service du complexe militaro-industriel qui disposent des placements les plus prometteurs par le truchement de H.R. McMaster et de John Kelly, et dont la doctrine de guerre permanente sert de viseur dirigé sur le bloc émergent représenté par la Russie, la Chine, l’Iran et le Venezuela, entre autres. Acteurs  de poids qui concentrent une part importante des réserves énergétiques et minérales dont a besoin le complexe militaro-industriel, soutien des économies états-uniennes pour continuer à fonctionner. Vu le profil militaire de l’administration actuelle des Etats-Unis, la trame de la guerre non conventionnelle est tissée depuis la Maison Blanche même. Le ton agressif, belliqueux et grossier de Trump est l’expression et le symptôme du désespoir d’un immense système d’accumulation qui revendique  à cors et à cris sa perpétuation sur le long terme.

Comme The Saker le résume bien, les néoconservateurs représentent « une tendance hégémonique au sein de Wall Street, de la Maison Blanche, du Congrès, du Pentagone et des médias « mainstream » ; leur programme doctrinal contenu dans le « Projet pour un nouveau siècle américain » et la « Doctrine de Domination à spectre intégral » représentent les cartes de navigation qu’ils ont établies pour défendre leur exceptionnalisme global, leur agenda hypermilitariste et la dérégulation pleine et entière de Wall Street et de la Réserve Fédérale.

L’enjeu est énorme et le Venezuela, considéré comme faisant partie de « son hémisphère », est sa mise la plus convoitée.

La « solution militaire » s’impose à la politique menée par la Maison Blanche envers le Venezuela

 

Etant donné que ce sont des militaires qui contrôlent actuellement la politique extérieure des Etats-Unis, leur approche logique de la géopolitique est éminemment militaire. Les « priorités nationales » des Etats-Unis en tant que nation (ou de ce qu’il en reste) sont reléguées en marge  sur le moyen terme, et sont remplacées par les « priorités militaires » qui ressemblent à s’y méprendre à une méthodologie guerrière, mais qui a peu à voir avec une gestion administrative de ce qui ne passe qu’au second rang.

Les trois chefs militaires suprêmes se sont cependant engagés dans des tâches qui vont au-delà de l’intention de « discipliner » la Maison Blanche. Leurs tentacules se sont étendues jusqu’au Département d’Etat, réussissant à mettre en poste une Secrétaire d’Etat parallèle, au détriment de Rex Tillerson, porte-parole alignée sur l’agenda hypermilitariste de ceux qui détiennent le commandement central du gouvernement. Il s’agit de l’ex-gouverneure de la Caroline du Sud, Nikki Haley, sans expérience  en politique étrangère.

Nikky Haley, ambassadrice nommée par Donald Trump auprès de l’ONU, ici en campagne pour le sénateur d’extrême droite Marco Rubio.

« National Review« , de tendance nettement néo-conservatrice, donne dans le mille au sujet de ces changements de poste récents, en révélant comment, par l’intermédiaire de cette porte-parole, on essaie de soumettre le bloc émergent dans son ensemble à une même stratégie de harcèlement : « Haley est devenue la porte-parole principale des Etats-Unis en faveur des droits de l’homme et contre la tyrannie« . On a trouvé en elle la parfaite ventriloque pour discréditer le Département d’Etat dirigé par Tillerson et mettre à l’unisson l’agenda de politique extérieure et sa petite pieuvre à l’ONU.

Phillip Giraldi, qui écrit pour « The American Conservative« , affirme que Halley agit non seulement hors contrôle de Trump, mais qu’elle « se tient fermement dans le camp des néoconservateurs, recevant les éloges de sénateurs tels que Lindsey Graham de Caroline du Sud et des médias de Murdoch« . Graham aurait offert un armement militaire et un soutien à Juan Manuel Santos lors de sa première visite officielle à Washington en cas de conflit éventuel avec le Venezuela. Haley s’est également entretenu avec le président Colombien pendant le dîner de conspirateurs organisé par Trump à New York le 18 septembre dernier, auquel assistait le même général Kelly qui fit part en 2015 de son intention d’envahir le Venezuela pour des raisons dites « humanitaires ».

Cadre symbolique, exceptionnalisme et manœuvres destinées à faire échouer le dialogue

 

Le dialogue politique entamé en République Dominicaine entre la droite/extrême droite d’une part et gouvernement bolivarien d’autre part, avec l’appui de l’ex-président espagnol Zapatero et de pays come la Bolivie ou le Mexique, noué à la suite de l’installation de l’Assemblée Nationale Constituante, a provoqué une série d’actions cherchant à l’enrayer. Les audiences bidons d’ONG et de personnages corrompus vénézuéliens protégés par les Etats-Unis devant Luis Almagro à l’O.E.A., en coordination avec Zeid Al Hussein, Haut-Commissaire des Droits de l’Homme à l’ONU, dans l’intention d’aplanir le chemin devant mener Maduro devant la Cour Pénale Internationale) pour y répondre de crimes de « lèse-humanité », en constituèrent le plat principal.

Quelques jours plus tôt, on serrait les boulons du blocus financier contre CITGO, filiale de PDVSA, réduisant ses lignes de crédit afin de diminuer ses bénéfices et d’affecter le rapatriement des dividendes, allant jusqu’à empiéter sur les licences du Département du Trésor lui-même suite à l’ordre exécutif de Trump. Des tonnes d’aliments et de médicaments n’entrent plus dans le pays du fait que des banques comme Citibank n’assurent plus les paiements des sociétés d’importation. Haley est non seulement en proche relation avec Zeid, mais elle cherche à rallier, depuis son poste à l’ONU et au moyen de chantages et d’extorsions en tous genres révélées aux mois d’avril et de juillet, l’OEA, diverses agences de l’ONU  et des partenaires régionaux du groupe ad hoc créé à Lima, y incluant même des opposants internes, pour resserrer l’étau financier et diplomatique autour du Venezuela en réaction au dialogue instauré en République Dominicaine, cette initiative ayant pourtant reçu le soutien de l’ONU, de gouvernements de l’Union Européenne et de la région qui jouent le rôle de médiateurs.

L’article de « National Review » déjà mentionné explique aussi à quel jeu joue Haley au sein de l’ONU : »C’est quelqu’un de tout disposé à faire pression publiquement sur des agences de l’ONU aussi corrompues et inefficaces que le Conseil des Droits de l’Homme du fait de son hypocrisie et de son antisémitisme, tout en réaffirmant l’alliance entre les Etats-Unis et Israël, alors qu’une telle déclaration relève du Secrétariat d’Etat ». Depuis le Conseil des Droits de l’Homme, le duo Haley-Zeid réaffirme qu’il tient à renforcer l’isolement du Venezuela et les différents moyens utilisés, qui vont de l’intention de monter un dossier contre le Président Maduro devant la CPI à une tentative d’activer la Convention de Palerme ; tout cela faisant partie d’un bouillon de culture qui, même s’il ne finira pas par prendre sur un terrain favorable, doit être considéré comme une stratégie en cours de développement, cherchant à élever les sanctions à un niveau plus sensible.

Derrière le slogan fétiche de Trump « Restaurer la démocratie » au Venezuela, aucune politique réelle

 

L’Assemblée Générale de l’ONU, ouverte par le discours hypermilitariste de Trump et la convocation à une réunion des ministres des affaires étrangères du « Groupe de Lima » représentait une occasion en or pour avancer à grands pas dans l’agenda interventionniste. Déblayer le terrain pour faciliter le traitement du « problème vénézuélien » au plus haut niveau (Conseil de Sécurité) comme ce fut le cas pour la Lybie et la Syrie antérieurement. En parallèle, ils essaient de mettre en œuvre des mesures coercitives d’ordre pénal contre la direction du mouvement chaviste. Une autre solution qui ne semble pas aussi facile consiste à faire du Venezuela le thème récurrent du Conseil de Sécurité, les options posées sur la table suggèrent qu’un objectif plus viable dans un avenir proche serait de consolider le dossier « Etat en faillite » via l’homogénéisation du champ médiatique, des agences de l’ONU et du Congrès des Etats-Unis afin de justifier des actions unilatérales plus agressives sur le terrain économique et financier.

Au-delà des apparences et des discours publics, ajuster de tels objectifs contre le Venezuela exige des Etats-Unis de venir à bout du contrôle des institutions multilatérales traditionnelles ou du moins, de les associer à des structures informelles du style « Groupe de Lima » dans le but de se libérer du joug du droit international pour finalement ne dépendre que d’eux-mêmes. Le cas de la Syrie sert d’exemple pour montrer comment passer outre la législation internationale afin d’envahir un pays par des méthodes non conventionnelles. Les guerres hybrides en préparation nécessitant des institutions mondiales plus flexibles, dérégulées, dénationalisées et plus expéditives, effaçant les frontières diplomatiques, politiques et militaires présentes sur le terrain d’opération.

Cependant, n’ayant pas développé cette stratégie jusqu’à son plus haut niveau, et bien que l’ONU soit une institution ayant souvent servi les intérêts stratégiques des Etats-Unis, rien n’a pu empêcher la partie syrienne d’utiliser cet organisme pour blinder les processus de négociation et de dialogue d’Astana. De l’autre côté de l’Atlantique, le Venezuela bénéficie du soutien du Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Guterres et du Conseil des Droits de l’Homme. C’est pourquoi les « recommandations » faites par Haley en prélude à la réunion de l’Assemblée Générale vont dans le sens d’un démantèlement des organismes qui entravent ou condamnent l’agenda exceptionnaliste des Etats-Unis, tout particulièrement là où la Russie, la Chine, l’Iran et la Syrie exercent une influence clé.

Conclusion ouverte…

 

Bien que la stratégie politique des Etats-Unis gagne en précision, tant par les acteurs et intérêts du complexe militaro-industriel qui en sont à l’origine, que par les objectifs poursuivis à l’encontre du Venezuela dans la conjoncture actuelle, le discours de Trump devant l’ONU ne doit pas être vidé de son contenu ni être pris à la légère. Le cadre militaire qu’il essaie de mettre en place devant le forum politique mondial le plus important du monde –pour l’instant- consiste à faire croire qu’il n’existe pas de solution politique au Venezuela, mais uniquement militaire.

Des qualificatifs du genre « narco-état » ou « dictature » illustrent bien les narratives au moyen desquelles on cherche à occulter le fait que le Venezuela vient de mettre fin à un cycle de violence politique par un processus électoral constituant, que dans moins d’un mois auront lieu des élections régionales auxquelles participera l’opposition et que des négociations avec des acteurs politiques antigouvernementaux sont en cours pour stabiliser l’économie du pays face aux agressions internes et externes.

Rien de tout cela ne transparaît dans le discours de Trump devant l’ONU. Les trois chefs militaires qui représentent le gouvernement réel surenchérissent en faisant pression sur des partenaires favorables au Venezuela ou qui restent neutres dans le concert des nations, afin qu’ils suivent leur agenda anti-politique et violent contre le pays, au niveau de toutes les instances multilatérales où ils exercent leur influence. Sur le plan interne, la méconnaissance et la fracture de l’Etat Vénézuélien  devient son point d’honneur. N’importe quel mécanisme de négociation et de stabilisation politique, que ce soit par des élections ou par le dialogue ne change en rien sa posture (à moins que ne perde le chavisme). Non seulement en raison de la guerre à laquelle ils veulent nous mener par simple nécessité économique, ou parce que les prémisses dont découlent leurs actions de blocage financier et d’isolement diplomatique ont pour fondement de considérer comme « illégitime » tout scénario politique reconnaissant le chavisme comme gouvernement.

Derrière l’argument fétiche de « restaurer la démocratie » au Venezuela avancé par Trump, il n’y a aucune politique. Son ton belliqueux le met en évidence. Les multiples fronts ouverts par les Etats-Unis avec le même storytelling médiatique, devenues des guerres désastreuses, le montrent.

Pour l’heure, le Venezuela a toujours le même président et se bat pour surmonter les défis économiques, renforçant ses relations avec la Russie, la Chine et l’Iran engagés dans un mégaprojet économique et financier global qui menace la suprématie du dollar ainsi que les règles commerciales et les institutions financières qui le soutiennent. L’agressivité de Trump est symptomatique de la manière dont nous avons commencé à répondre à ses sanctions et du haut niveau de sensibilité géostratégique que représente l’entrée dans une architecture financière externe aux Etats-Unis.

En attendant, Haley continuera d’essayer d’agir contre le Venezuela (et la Russie, l’Iran et la Corée du Nord…) avec H.R.McMaster et John Kelly opérant dans les coulisses via notre ventriloque de Caroline du Sud. Le dénommé « Axe du Mal », qui dans sa grande majorité n’a pas envoyé de représentation présidentielle à l’occasion de l’assemblée de l’ONU -clair message de désaveu de cet organisme de la part de Poutine, Maduro et Xi Jinping- est sorti renforcé par la désastreuse introduction de Trump, laquelle a mis les Etats-Unis en position de faiblesse politique et dans l’incapacité de présenter une politique extérieure générant confiance et crédibilité pour le concert des nations.

William Serafino

Source : http://misionverdad.com/columnistas/discurso-de-trump-contra-venezuela-claves-de-lo-que-hay-detras

Traduction : Frédérique Buhl

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Grandes manoeuvres autour du Venezuela (Il Manifesto)

Les projecteurs politico-médiatiques, focalisés sur ce qui se passe à l’intérieur du Venezuela, laissent dans l’ombre ce qui se passe autour du Venezuela. Dans la géographie du Pentagone, celui-ci entre dans l’aire du U.S. Southern Command (Southcom), un des six “commandements combattants unifiés” entre lesquels les EU divisent le monde.

Le Southcom, qui couvre 31 pays et 16 territoires de l’Amérique latine et des Caraïbes, dispose de forces terrestres, navales et aériennes et du corps des marines, à quoi s’ajoutent des forces spéciales et trois forces opérationnelles spécifiques : la Joint Task Force Bravo, basée dans la base aérienne de Soto Cano au Honduras, qui organise des exercices multilatéraux et autres opérations ; la Joint Task Force Guantanamo, basée dans la base navale homonyme à Cuba, qui effectue des “opérations de détention et interrogatoire dans le cadre de la guerre au terrorisme” ; la Joint Interagency Task Force South, basée à Key West en Floride, avec la mission officielle de coordonner les “opérations anti-drogue” dans toute la région. L’activité croissante du Southcorn indique que ce qu’a déclaré le président Trump le 11 août -“ Nous avons de nombreuses options pour le Venezuela, y compris une possible action militaire ” – n’est pas une simple menace verbale.

Une force spéciale des marines, dotée d’hélicoptères de guerre, a été déployée en juin dernier au Honduras pour des opérations régionales avec une durée prévue de six mois. Dans le cadre toujours du Southcorn s’est déroulé en juin à Trinidad et Tobago l’exercice Tradewinds, avec la participation de forces de 20 pays des Amériques et des Caraïbes. En juillet s’est déroulé au Pérou l’exercice naval Unitas, avec la participation de 18 pays, et, au Paraguay, la compétition-exercice de forces spéciales de 20 pays. Du 25 juillet au 4 août, des centaines d’officiers de 20 pays ont pris part à la Panamax, exercice officiellement destiné à la “défense du canal de Panama”. Du 31 juillet au 12 août s’est déroulé à la Joint Base Lewis-McCord (Washington) le Mobility Guardian, “le plus grand exercice réaliste de mobilité aérienne” avec la participation de 3000 hommes et 25 partenaires internationaux, en particulier les forces aériennes colombiennes et brésiliennes qui se sont exercées dans des missions diurnes et nocturnes avec des forces étasuniennes, françaises et britanniques. Le “scénario réaliste” est celui d’une grande opération aérienne, pour transporter rapidement des forces et armements dans la zone d’intervention. En d’autres termes, la répétition de l’intervention militaire au Venezuela menacée par Trump.

La base principale serait la Colombie voisine, reliée à l’Otan en 2013 par un accord de partenariat. “Du personnel militaire colombien – documente l’Otan – a pris part à de nombreux cours à l’Académie de Oberammergau (Allemagne) et au NATO Defense College à Rome, en participant aussi à de nombreuses conférences militaires de haut niveau”.

Qu’un plan d’intervention militaire au Venezuela existe déjà est confirmé par l’amiral Kurt Tidd, commandant du Southcorn : dans une audition au sénat, le 6 avril 2017, il déclarait que “la crise humanitaire croissante au Venezuela pourrait rendre nécessaire une riposte régionale”. Pour réaliser la menace de l’”option militaire” de Trump, pourrait être adoptée, même dans un contexte différent, la même stratégie que celle mise en acte en Libye et Syrie : infiltration de forces spéciales et de mercenaires qui jettent de l’huile sur les foyers intérieurs de tension, en provoquant des affrontements armés ; accusation contre le gouvernement de massacrer son propre peuple et l’ “intervention humanitaire” qui en résulte par une coalition armée conduite par les EU.

Manlio Dinucci

Source : https://ilmanifesto.it/grandi-manovre-attorno-al-venezuela/, édition de mardi 22 août 2017 de Il Manifesto (Italie).

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https://www.legrandsoir.info/grandes-manoeuvres-autour-du-venezuela-il-manifesto.html

Quelle forme aurait une intervention militaire nord-américaine au Venezuela?

Les États-Unis jouent plusieurs cartes simultanément . Ils parient sur l’une ou l’autre selon l’évolution du scénario, en fonction du résultat du jeu. Ils n’en écartent aucune, même celle qui pourrait sembler la plus lointaine: l’intervention militaire. Donald Trump lui-même s’est chargé de l’annoncer, personnellement et en direct pour le monde entier. La question serait : pourquoi en cet instant du conflit?

Les élections du 30 juin ont porté un coup à l’accumulation de force insurrectionnelle par la droite. Il s’est agi d’une égalisation du chavisme, d’une reprise d’initiative, comme un boxeur dans les cordes qui rebondit en portant un direct à son adversaire et restabilise le combat. Avec un avantage évident : la subjectivité. Celui qui sentait qu’il allait gagner s’est retrouvé déconcerté, démoralisé. La droite se voyait déjà – du moins sa base y croyait – en train de prendre le pouvoir, dans un déploiement qui semblait ne pas avoir de limite. Il n’a fallu que deux semaines pour qu’elle perde la rue, l’initiative, le discours, l’épopée : les militants de base accusent les leaders de la Table de l’Unité Démocratique d’être des traîtres et des lâches.

La conclusion du résultat est que la droite n’a pas de corrélation de forces – et ne semble pas non plus en condition de la construire – à l’intérieur du Venezuela pour sortir le gouvernement par la force. Pire encore: ce qu’elle annonçait comme une victoire assurée quel que soit le scénario électoral ne l’est plus. Il est difficile de savoir qui gagnera les élections des gouverneurs qui auront lieu en octobre. Les chants de victoire qu’annonçait déjà la droite ne fonctionnent plus. La défaite a un « effet domino ».

Avec ce scénario, les autres cartes, prévues à l’avance, ont commencé à bouger. D’un côté, et toujours comme transversale et permanente, la carte économique: les attaques se sont accentuées sur la monnaie et les prix. D’un autre côté, publiquement, les annonces de participation électorale: presque toute l’opposition a fini par inscrire ses candidatures. Enfin, en même temps que la carte de la violence souterraine, la carte internationale, liée à la précédente, l’économique et la diplomatique. Un mot résume cette stratégie: intégralité.

La carte souterraine

Un bras armé de la droite, toujours – apparemment – à l’état de germination est en construction. On l’a vu agir depuis le début de l’escalade du mois d’avril. D’un côté, les actions paramilitaires dans plusieurs lieux du pays, avec des attaques de casernes militaires, de commissariats, de corps de sécurité de l’État, de contrôles du territoire, de commerce et de transport. D’un autre côté, et connectés, le développement de groupes de choc qui, au fil des mois, par exemple, à Caracas, ont montré une transformation de l’esthétique, des méthodes, de l’organisation et de la capacité. Entre les premiers encapuchonnés de début avril et les « écuyers » de juin/juillet, une évolution a eu lieu. Où sont ces groupes maintenant que les rues sont calmes ?

A leur tour se sont multipliées les vidéos sur les réseaux de groupes armés, qui, avec des capuches, des armes longues et une esthétique militaire, ont annoncé être préparés pour la confrontation militaire. Leurs objectifs sont, répètent-ils, doubles : tant le gouvernement que les organisations du chavisme.

Ces groupes ont essayé de créer des héros: le premier, Oscar Pérez, qui a lancé les grenades sur le Tribunal Suprême de Justice, et ensuite apparu interviewé sur les écrans. Le second, Juan Caguaripano, qui s’est attribué la direction de l’assaut de la caserne de Fuerte Paramacay où ont été volées plus de cent armes, et qui a été arrêté le vendredi soir. L’objectif semblerait être la création de mythes, de figures qui puissent rassembler et servir de référents à une droite en panne de dirigeant visible. Sous la table certes, elle a des dirigeants: des secteurs nord-américains, ceux-là mêmes qui ont planifié l’escalade insurrectionnelle, et qui battent les cartes avec de manière subordonnée, la droite vénézuélienne, comme Voluntad Popular.

Cette force semble en processus de développement. Elle a mené des essais, suivi des entraînements. Elle essaie d’émerger, de se structurer et de se consolider, maintenant que la perte de la rue par la droite est impossible à cacher.

La carte internationale

C’est celle qui est devenue la plus forte après le 30 juin. Les Etats-Unis ont déployé un éventail de mesures contre le Venezuela, depuis les sanctions économiques, les blocus financiers, les tentatives de sièges et isolements diplomatiques, jusqu’à l’annonce récente par Donald Trump de la possibilité de l’intervention militaire. Remettre l’initiative dans les mains du front international met en évidence la dépendance et l’incapacité de l’opposition au niveau national. Là, comme dans la stratégie générale, ils jouent de toutes les cartes simultanément. Ils mesurent, préparent, évaluent les possibilités pour les discours: les conditions dans le continent ne sont pas les mêmes qu’au Moyen-Orient, en termes militaires, diplomatiques, politiques. Elles ne le sont pas non plus en géopolitique globale.

Ainsi le vice-président des Etats-Unis, Mike Pence, lors de sa conférence de presse de dimanche, après s’être réuni avec le président de Colombie, Juan Manuel Santos, a affirmé que les sanctions seraient économiques et diplomatiques. Il a écarté publiquement la possible intervention militaire qui avait été annoncée par le président états-unien. Cela pourrait s’expliquer par le rejet manifesté par Santos – allié-clef dans le conflit contre le Venezuela – d’une voie militaire, après avoir évalué qu’il n’existe pas de consensus en Amérique Latine pour poser une preuve frontale d’impérialisme disparue depuis des années. Et parce que pour intervenir militairement il n’est pas nécessaire d’annoncer qu’on le fera – ils le font déjà, de fait, à travers l’élaboration d’actions et de financement, direct ou indirect, des groupes armés de la droite.

Pour imaginer l’hypothèse de l’intervention militaire il faut se débarrasser de l’image d’un débarquement de soldats mâchant du chewing-gum, avec l’emblème des Etats-Unis sur le front. Ils n’offriront pas l’a preuvede l’action: la guerre sur chacun de leurs fronts a été posée ainsi. Il semble plus adroit de chercher dans des formes souterraines, comme le déclenchement d’actions qui serviraient de prétetxtes, des attaques depuis d’autres frontières avec le Venezuela, avec d’autres identités. C’est là que rentre par exemple la connexion avec la tentative de développement d’un bras armé qui pourrait avoir un nom, une direction publique, et se déployer avec une puissance de feu dans certaines zones. La tactique se construirait en fonction du développement de cette structure, sa capacité ou non à avancer et construire un pouvoir. Pour l’instant ce n’est qu’en germe.

Toutes les cartes sont sur la table. Le cours des événements indiquera lesquelles prendront le plus de poids et lesquelles seront écartées. La décision et le rôle des États-Unis est claire, ils posent des temps, des tactiques, ils déploient une force que la droite n’a pas au niveau national. Les élections régionales d’octobre seront des élections-clé: un bon résultat du chavisme enlèverait du poids au secteur de la droite vénézuélienne qui parie sur la résolution électorale. Cela renforcerait la thèse qu’on ne peut sortir le chavisme du gouvernement que par la force, par un bras armé, articulé avec une intervention plus grande venant d’une autre frontière, comme la Colombie ou le Brésil.

Marco Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/08/15/como-seria-una-intervencion-militar-norteamericana-en-venezuela/

Traduction : Cathie Duval

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Trump n’écarte pas « une option militaire » contre le Venezuela

« Dans le monde entier, il y a des problèmes dans des endroits éloignés et nous avons des troupes dans des endroits éloignés, alors que le Venezuela n’est pas si loin, c’est notre voisin, et les gens y souffrent et meurent. Nous avons de nombreuses possibilités pour le Venezuela parmi lesquelles une option militaire si besoin est. » a déclaré le président états-unien lors d’une conférence de presse le 11 août 2017.

 

Vendredi soir, le secrétariat de la Maison Blanche a émis un communiqué informant que Trump avait reçu une demande d’appel téléphonique de son homologue vénézuélien mais que celle-ci a été rejetée parce que « Maduro a choisi la voie de la dictature », indiquant que « le président Trump parlera volontiers avec le dirigeant du Venezuela dès que la démocratie sera rétablie dans le pays. » Nicolás Maduro a répondu en demandant si « les États-Unis seront prêts, un jour, à respecter les peuples du monde » et a assuré qu’il « souhaitait avoir des relations » avec ce pays « comme j’en ai avec la Russie, avec la Chine ou avec l’Inde. »

De très nombreux secteurs sociaux et politiques d’Amérique Latine – et même plusieurs gouvernements latino-américains conservateurs ou nettement de droite – ont rejeté les menaces de Donald Trump et demandé le respect de la souveraineté vénézuélienne. Les positions du Mexique ou de la Colombie en ce sens ont suscité l’ironie du gouvernement vénézuélien pour qui ces pays « se lavent les mains face aux menaces de leur chef, et se frappent la poitrine en disant que tout est permis, sauf une intervention militaire ».

Les dirigeants de la droite vénézuélienne qui ont initié il y a trois mois une vague de violences pour renverser le gouvernement bolivarien avec un bilan de près de 130 morts, et qui ont plusieurs fois réclamé publiquement une intervention militaire des États-Unis (1), sont restés muets sur les déclarations de Trump.

Le président Evo Morales a répondu au président états-unien sur son compte Twitter :

« Donald Trump révèle sans scrupules son plan d’intervention militaire contre le Venezuela. Maintenant le monde sait que ceux qui étaient contre Maduro ne cherchaient que l’intervention militaire de l’Empire. Le secrétaire général de l’OEA, Luis Almagro, le latino-américain le plus soumis à l’Empire, doit être plus que satisfait par les propos de Trump. La droite locale et internationale observent un silence assourdissant et complice. Nous condamnons cet élan interventionniste contre le Venezuela, un pays qui recherche la paix à travers le dialogue, l’assemblée constituante et les élections régionales. » (NDT : le Centre National Électoral vient d’annoncer que les élections régionales – qui servent à élire les gouverneurs des 23 états du pays, initialement prévues en décembre, ont été avancées au mois d’octobre).

Note:

(1) Lire notamment de Marco Teruggi: « L’hypothèse du double gouvernement et du conflit prolongé »,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/07/11/lhypothese-du-double-gouvernement-et-du-conflit-prolonge/

Source en espagnol : http://www.telesurtv.net/news/Trump-no-descarta-una-opcion-militar-en-Venezuela-20170811-0067.html

Traduction : Thierry Deronne

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La CIA confirme publiquement qu’elle travaille au « changement de gouvernement au Venezuela »

Bien que les grands médias taisent cette information, ou minimisent les dires du « Ministre des Affaires Étrangères du Venezuela selon lequel le directeur de la CIA aurait affirmé que… etc… etc… », ou traitent carrément par l’ironie les protestations du président Maduro (1), c’est à présent officiel. Le directeur de l’Agence Centrale de Renseignement des États-Unis (CIA), Michael Richard Pompeo, vient de révéler publiquement la tenue de plusieurs réunions avec la Colombie et le Mexique (2) pour évaluer les « manœuvres qui pourraient être appliquées depuis ces nations en vue d’obtenir un meilleur résultat » dans les efforts menés pour « changer le gouvernement du Venezuela ».

L’interview a été réalisée le 20 juillet 2017 au Forum sur la Sécurité d’Aspen (3), au Colorado. On peut lire l’échange sur le Venezuela entre la journaliste Vanessa Neumann, présidente de l’entreprise Asymmetrica, et le Directeur de la CIA aux pages 33-34 du texte intégral en anglais : http://aspensecurityforum.org/wp-content/uploads/2017/07/The-View-from-Langley.pdf

Cet échange est également visible sur la vidéo intégrale de l’interview de Pompeo (à 55:30) :

 

« Vanessa Neumann: j’ai la double nationalité, états-unienne et vénézuélienne. Voici donc ma question puisque nous n’avons rien couvert de l’hémisphère occidental dans ce forum. Il est évident que le changement de régime de Maduro et du Venezuela, nous l’espérons, est imminent ou qu’il est en train de s’écrouler en spirale – soit nous nous convertissons en Cuba dans deux semaines et nous mourrons pour toujours, soit il y aura un changement dans 60 ou 90 jours. Je suis intéressée de connaître votre évaluation par rapport aux intérêts états-uniens, aux menaces de la part du Venezuela et bien sur quels sont les intérêts russes, iraniens dans la région.

« Michael Pompeo: Merci de ta question. Quand tu as un pays aussi grand, avec une capacité économique comme celle du Venezuela, les États-Unis ont grand intérêt à s’assurer qu’il soit aussi stable et démocratique que possible. Et par conséquent nous travaillons dur dans ce but. Je fais toujours attention quand je parle de l’Amérique Centrale ou du Sud et de la CIA, il y a beaucoup d’histoires là-dessus (rires). Je dois faire très attention à ce que je vais dire mais nous, nous avons beaucoup d’espoir dans le fait qu’il puisse y avoir une transition au Venezuela et nous, la CIA, faisons tous nos efforts pour comprendre la dynamique là, pour la communiquer à notre Département d’État et aux autres. Les Colombiens, je suis allé à Mexico et à Bogotá la semaine dernière pour parler de ce sujet, pour essayer de les aider à comprendre les choses qu’ils pourraient faire pour avoir un meilleur résultat dans cette partie du monde et dans notre partie du monde. »

Notes :

(1) Ignacio Ramonet : « Tout vaut, tout sert dans cette « ère du relativisme post-factuel », et même les faits ou les données les plus objectifs ne sont pas pris en considération. Même l’argument – si évident pour le Venezuela – du complot, de la conjuration, de la conspiration, n’est pas accepté. Le nouveau discours médiatique dominant dénonce et ridiculise d’avance « le prétendu complotisme » comme un argument inacceptable de « récits à l’ancienne », non recevable… », voir https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/01/05/les-10-victoires-du-president-nicolas-maduro-en-2016-par-ignacio-ramonet/

(2) Intimement liés aux puissances du narcotrafic et aux intérêts des multinationales, les gouvernements néo-libéraux du Mexique et de la Colombie appliquent des politiques agressives de privatisation de l’économie et sont signataires de plans de coopération militaire et policière avancés avec les Etats-Unis. Avec pour conséquence des chiffres records en matière d’assassinats par les forces de sécurité ou « paramilitaires », de militants sociaux, de défenseurs des droits de l’homme, de l’environnement et de journalistes.

(3) L’Aspen Institute est une organisation internationale créée aux États-Unis et financée principalement par des fondations liées à l’élite des grandes corporations comme Carnegie, le Fonds des Rockefeller Brothers, la Fondation Gates, la Fondation Lumina et la Fondation Ford. Il se consacre à promouvoir les « démocraties participatives » depuis la vision de la droite néo-libérale. L’institut a son siège à Washington et compte un campus à Aspen, Colorado (son lieu d’origine).

Source : https://red58.org/la-cia-confirma-que-está-trabajando-para-derrocar-a-venezuela-c485f0754487

Traduction : Thierry Deronne

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Le Venezuela est-il victime d’une guerre économique ?

Le Venezuela est-il victime d’une guerre économique ?

par Valentine Delbos, pour LVSL

Le Venezuela traverse une situation extrêmement tendue et, malheureusement, les médias dominants – donnant une vision très incomplète des événements en cours dans ce pays– n’aident en rien à la compréhension de la situation pour le citoyen lambda se trouvant à des milliers de kilomètres de Caracas. Si tous les journalistes s’accordent à dire que le pays sud-américain traverse une terrible situation économique, rares sont ceux qui se penchent en profondeur sur les multiples raisons qui l’alimentent. Alors que pour l’expliquer la plupart des médias mettent uniquement en avant l’incompétence du gouvernement en matière de gestion et une corruption qui battrait tous les records, diverses voix et jusqu’au président Maduro s’unissent pour dénoncer de leur côté et depuis plusieurs années une guerre économique… que la presse cite peu ou de façon presque sardonique, faisant passer le mandataire pour un affabulateur ou un « complotiste ».

En effet, il n’est pas de bon ton de mentionner « l’impérialisme » de ce côté-ci de l’atlantique, et le fait que l’histoire de l’Amérique latine soit le résultat de plusieurs siècles de relations tumultueuses avec les Etats-Unis n’a pas l’air d’attirer l’attention de la plupart des « experts » et autres éditorialistes, qui ont plutôt l’air de vouloir suivre la doctrine avancée par le président Obama vis-à-vis du sous-continent : « oublions le passé ».

L’histoire : séance d’auto-flagellation ou outil pour comprendre le présent ?

Faut-il oublier le passé ? Il est évidemment fort commode pour celui qui a commis des exactions de demander à celui qui les a subies de faire table rase et de « se tourner vers le futur ». Demander aux Africains de penser à l’avenir, certes, mais comment leur exiger d’oublier la Françafrique ? Il en va de même en Amérique latine. On ne balaie pas d’un simple revers de main plus d’un siècle et demi d’expansionnisme et d’interventionnisme, de diplomatie de la canonnière ou du « gros bâton », de politique du dollar et d’ingérence continue dans sous-continent considéré jusqu’il y a encore peu- comme la chasse gardée ou l’arrière-cour des Etats-Unis.

Représentation graphique de la Doctrine Monroe : « l’Amérique aux Américains ».

Il est intéressant de rappeler la réponse de la présidente de l’Argentine Cristina Fernandez au président Obama après que celui-ci eu proposé – lors du VII Sommet des Amériques qui se tint à Panama en avril 2015 – « d’avancer en laissant derrière le passé » :

« Faisons la part des choses, je vois que le président Barack Obama –il vient de le signaler– n’aime pas beaucoup l’histoire ou bien qu’il la considère comme peu importante ; au contraire à moi elle m’aide à comprendre ce qui se passe [aujourd’hui], ce qui s’est passé et pourquoi, mais surtout à prévenir ce qui pourrait se produire à nouveau. Nous n’abordons pas l’histoire comme un exercice de masochisme ou une séance d’auto-flagellation, mais comme un outil pour comprendre pourquoi nous en sommes arrivés au point où nous nous trouvons. » [1]

Pour les pays historiquement dominés, la mémoire est en effet utile pour comprendre le présent et appréhender le futur, surtout quand les vieilles habitudes perdurent. Car s’il est vrai que le temps ou les troupes américaines pouvaient débarquer n’importe où dans la région et y hisser leur drapeau est bien révolu, il serait vraiment naïf de penser que les Etats-Unis auraient aujourd’hui renoncé à vouloir continuer de favoriser leurs intérêts au sud du Rio Grande. Avec les plus grandes réserves de pétrole du monde et un discours panlatinoaméricaniste intolérable, il est tout naturel de considérer le Venezuela comme une des principales cibles de l’administration étatsunienne. Le président Obama n’a-t-il pas décrété en mars 2015 « un état d’urgence nationale suite à la menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis posée par la situation au Venezuela » ? [2]

C’est en ayant tous ces éléments en vue qu’il faut considérer les allégations du gouvernement vénézuélien lorsqu’il déclare être victime d’une déstabilisation comparable à celle qu’a connue le Chili sous la présidence de Salvador Allende (1970-1973). Une instabilité qui serait le résultat d’une pression politique et médiatique incessante, à laquelle il faudrait rajouter une guerre économique aux effets ravageurs.

Pourtant, rares sont les journalistes qui se sont penchés sérieusement sur cette question, comme si le terme de « guerre économique » ne pouvait renvoyer qu’à des théories conspirationnistes nauséabondes issues d’un esprit paranoïaque. Mais c’est faire montre de beaucoup d’ignorance que de déconsidérer cette pratique qui est loin d’être neuve dans l’histoire de l’humanité en général et dans la boîte à outil interventionniste de la politique étrangère américaine en particulier.

Qu’est-ce que la guerre économique?

La guerre économique a toujours existé ; elle est une réalité qui a beaucoup été étudiée, autant par les universitaires que par les experts en questions militaires… et enseignée : ne trouve-t-on pas une École de Guerre Économique dans le VIIème arrondissement de Paris ? [3]

Comment la définir ? Selon le géopoliticien Pascal Boniface, il s’agirait de « la mobilisation de l’ensemble des moyens économiques d’un État à l’encontre d’autres États pour accroître sa puissance ». Alors que le temps des conflits frontaux associés aux conquêtes territoriales est révolu, « les conflits d’intérêts entre pays développés ne peuvent désormais trouver d’expression qu’à travers l’affrontement économique ». [4]

Et si selon Clausewitz la guerre représentait la continuation de la politique par d’autres moyens, il en va de même aujourd’hui pour la guerre économique qui n’est « qu’un outil qui permet d’atteindre des objectifs qui demeurent fondamentalement d’ordre politique » [5]

Le blocus commercial, économique et financier imposé à Cuba par les Etats-Unis depuis 1960 est peut-être un des plus clair exemples. Il convient ici de rappeler l’objectif qui motiva sa mise en place (sous la présidence de Dwight Eisenhower) avec la lecture d’une note du 6 avril 1960 -secrète à l’époque mais aujourd’hui déclassifiée- du sous-secrétaire d’État adjoint aux Affaires interaméricaines, Lester D. Mallory, dans laquelle celui-ci affirme que :

« la majorité des Cubains soutient Castro » et qu’il « n’existe pas une opposition politique effective », en ajoutant que « le seul moyen prévisible de réduire le soutien interne passe par le désenchantement et le découragement basés sur l’insatisfaction et les difficultés économiques (…) Tout moyen pour affaiblir la vie économique de Cuba doit être utilisé rapidement (…) : refuser de faire crédit et d’approvisionner Cuba pour diminuer les salaires réels et monétaires dans le but de provoquer la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement. » [6]

L’on voit bien comment le blocus est utilisé contre Cuba comme un outil destiné à étouffer l’économie [7] dans un but politique : provoquer un mécontentement populaire qui provoquerait un soulèvement puis un changement de gouvernement. Dans cette variante de la guerre économique, l’affrontement est ouvert, officiel, et montre clairement la volonté d’une puissance de faire plier un gouvernement ennemi.

Le Chili du début des années 70 est aussi un grand cas d’école mais dans une autre modalité de la guerre économique : celle-ci qui allie volonté géostratégique d’une puissance extérieure (les Etats-Unis) et groupes d’intérêts locaux opposé au gouvernement en place (grand patronat, oligarchie locale).

Petit rappel des faits.

En pleine guerre froide et alors que les Etats-Unis craignent que la révolution menée par Fidel Castro à Cuba n’aide à propager le « virus rouge » en Amérique latine, un président démocratiquement élu -Salvador Allende- menace de mettre en place une transition vers le socialisme à base de nationalisations et d’une redistribution plus équitable de la richesse. Une situation d’autant plus intolérable pour le républicain Richard Nixon que le nouveau gouvernement chilien menace directement les intérêts des multinationales américaines présentes dans le pays, notamment l’entreprise téléphonique ITT. [8]

Orchestrée par le conseiller à la sécurité nationale Henry Kissinger, la stratégie suivie par les Etats-Unis et ses services secrets n’aura d’autre but que de préparer le terrain pour le coup d’Etat du général Pinochet (11/09/1973) : les documents -aujourd’hui déclassifiés- du Conseil de Sécurité Nationale montrent noir sur blanc les efforts déployés par l’administration américaine pour « déstabiliser économiquement » le Chili entre 1970 et 1973. [9]

Le président Nixon accompagné de son Conseiller à la sécurité nationale, Henry Kissinger.

Le directeur de la CIA ne prend pas de détours pour décrire les projets de son agence dès 1970 : « Faire tomber [le gouvernement d’] Allende par un coup d’État est notre objectif ferme et persistant. (…) Il est impératif que ces actions soient mises en place de façon clandestine et sûre afin que le Gouvernement des Etats-Unis et la main américaine reste bien cachée ». De son côté, le président Nixon ordonne lui-même a son agence de renseignement de « faire hurler l’économie » chilienne afin de renverser Allende. [10]

Plus de 40 ans après les faits, personne n’oserait aujourd’hui mettre en doute qu’une complexe stratégie de déstabilisation a été mise en place par les Etats-Unis contre le gouvernement du Chili du président Allende (s’appuyant sur l’oligarchie locale, la droite chilienne ainsi que la presse d’opposition) et que le volet économique y a joué un rôle prépondérant.

Peut-on faire un parallèle entre le Chili d’Allende et le Venezuela d’aujourd’hui ?

Les faits montrent donc bien clairement que les guerres économiques sont une réalité et qu’elles ont déjà été utilisées par les Etats-Unis afin de promouvoir leurs intérêts. Pourquoi n’est-il donc pas permis de donner le bénéfice du doute au gouvernement vénézuélien lorsque celui-ci dénonce les manigances du patronat local et une ingérence de ce pays ?

Comme au Chili, l’oligarchie locale vénézuélienne n’avait-t-elle pas intérêt à se défaire le plus rapidement possible de la « révolution bolivarienne » venue bousculer le vieil ordre établi et des privilèges qui maintenaient dans la pauvreté la majorité de la population d’un pays extrêmement riche ? N’est-il pas naturel de penser que les Etats-Unis verraient d’un mauvais œil la fin des prérogatives concédées par le passé à ses multinationales, qui bénéficiaient auparavant d’avantages insolents dans l’industrie pétrolière ?

La réponse aura tendance à varier selon que l’on plutôt anti ou pro-gouvernement… Mais n’est-ce pas justement le rôle des journalistes que d’enquêter, démêler le vrai du faux afin d’extraire la vérité lorsque deux visions s’affrontent, au-delà de tout soupçon militant ?

Il est très intéressant de noter ce qu’il s’est produit lors d’un débat organisé récemment par la chaîne France 24 autour de la situation au Venezuela. [11]

Un des intervenants (qui soit dit en passant est d’origine chilienne) attire l’attention des téléspectateurs sur la ressemblance entre les évènements en cours au Venezuela depuis le début de l’expérience bolivarienne [12] et la situation de déstabilisation au Chili sous le gouvernement d’Allende.

Face à lui, le journaliste et « spécialiste » du Venezuela François-Xavier Freland nie d’emblée toute possibilité de comparaison entre ces deux pays, écartant avec une arrogante facilité la possibilité d’un quelconque rôle que pourraient avoir les Etats-Unis dans ce dossier et tournant perfidement au ridicule une théorie qui mériterait au moins que tout journaliste digne de ce nom et s’intéressant à l’Amérique latine se penche un tant soit peu sur le sujet.

Mais non, pour M. Freland, « c’est toujours la stratégie de la victimisation (…) on nous sort à chaque fois la même chose, c’est les américains derrière, c’est la CIA, etc. ». Mais que pouvait-on espérer de l’auteur du livre Qui veut la peau d’Hugo Chavez ? (2012), dans lequel le journaliste estime que « c’est le président vénézuélien lui-même qui est entré dans un forme de paranoïa après le coup d’Etat manqué contre lui en avril 2002 » ! Un raisonnement qui laisse pantois ! Si être victime d’un coup d’état – dont l’implication du gouvernement des Etats-Unis a été prouvée – n’est pas une raison suffisante pour avoir le droit de devenir ne serait-ce qu’un tout petit peu… prudent, on se demande bien ce qui pourrait le justifier !

François-Xavier Freland procède à un déni de faits historiques, malgré la présence de preuves flagrantes, à des fins politiques, en recourant à la rhétorique de l’épouvantail qui consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée. On frôle de près la limite du négationnisme, avec au final un parti pris désolant et surtout grave du point de vue professionnel pour celui dont la maison d’édition présente comme le plus grand spécialiste du Venezuela.

Les faits et la déontologie journalistique

L’aspect le plus alarmant de cette histoire, c’est que le rôle du journaliste, dans nos sociétés démocratiques, est d’informer, d’éclairer, de rapporter des faits qui mis en contextes aideront les citoyens à se forger une opinion la plus objective possible sur les événements du monde. Une responsabilité consacrée dans la Charte de déontologie de Munich (ou Déclaration des devoirs et des droits des journalistes), qui stipule parmi ses devoirs :

I. Respecter la vérité (…) et ce en raison du droit que le public a de connaître la vérité.

IV. Ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste (…).

Et comment croire que M. François-Xavier Freland, ce « grand spécialiste du Venezuela », ne connait pas la réalité du terrain, les antécédents géopolitiques et l’histoire de la région ?

Mais gardons espoir qu’il saura faire preuve de professionnalisme et mettre en pratique le VIème devoir de la Charte mentionnée ci-dessus (rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte) : nous ne pouvons que l’inviter à visionner une émission récemment diffusée par la chaîne Telesur qui aborde justement le sujet du parallèle entre le chili d’Allende et le Venezuela d’aujourd’hui.

En effet, dans une interview du 02 mai dernier, M. Joan Garcés, avocat, Prix Nobel alternatif (1999) et officier de l’Ordre du Mérite de France (2000) pour ses contributions au droit international dans la lutte contre l’impunité des dictatures, ancien assesseur du Directeur général de l’Unesco et visiting-fellow de l’Institute for Policy Studies de Washington, présente une toute autre analyse de la situation en soulignant le parallèle existant entre les deux pays. Ce monsieur, qui fut collaborateur personnel du président Salvador Allende dès 1970, vécut de l’intérieur les années de déstabilisation qui précédèrent le coup d’État du général Pinochet.

Voici son témoignage (sous-titré en français) :

Qui croire entre MM. Freland et Garcés?

Que disent les faits ?

Y a-t-il oui ou non une guerre économique au Venezuela ? Évidemment le fait de soulever la question, légitime au vue de l’histoire du continent et des méthodes antérieurement mises en place par les Etats-Unis et leurs alliés locaux dans la région, ne signifie pas rejeter l’entière faute de la situation que traverse le pays à une ingérence extérieure. Les différents gouvernements de la révolution vénézuélienne (Chavez jusqu’en 2013 puis Maduro par la suite) ont sûrement commis de nombreuses erreurs (désorganisation, inefficacité administrative, corruption, etc.), mais pour comprendre la situation complexe dans laquelle se trouve le pays aujourd’hui il est absolument nécessaire de prendre en compte tous les éléments entrant en jeu, et ne pas le faire relèverait de la malveillance ou de la manipulation. Il est donc impossible de faire comme si la guerre économique et la déstabilisation n’existait pas ou comme s’il s’agissait uniquement d’une excuse inventée par le pouvoir en place.

Car les preuves abondent, pour qui veut bien se donner la peine de s’informer un tant soit peu. Le gouvernement a longtemps dénoncé l’accaparement de produits de première nécessité par le secteur privé, créant des pénuries et une spéculation affolante… et n’a-t-on pas découvert des dizaines et des dizaines d’entrepôts regorgeant de biens de consommation dissimulés durant toutes ces dernières années (par exemple ici 72 tonnes de lait en poudre) ?

Durant ces dernières années, pas un mois ne s’est écoulé sans que les autorités découvrent plusieurs tonnes de marchandises accaparées dans des hangars par des entreprises du secteur privé.

Au sujet du trafic de monnaie, comment se fait-il que « l’opinion publique internationale » ne soit pas informée de l’écoulement massif de billets vénézuéliens en dehors des frontières de ce pays ? En effet, selon les calculs du gouvernement, près de 300 milliards de bolivars se trouvaient à l’étranger fin 2016, principalement en coupures de billets de 100 bolivars. Des réseaux bien organisés (et profitant sûrement parfois des accointances de membres de l’administration) ont réalisé cette activité dans divers buts: facilitation du commerce aux frontières (principalement avec la Colombie), contrebande d’extraction (achats massif de denrées subventionnées, et donc à bas prix, au Venezuela pour être revendus en Colombie), blanchiment d’argent, falsification de billets… ayant comme conséquence une déstabilisation économique importante.

Ici, c’est l’armée vénézuélienne qui intercepte 88 millions de bolivars (vidéo – décembre 2016), et là 16.5 millions de bolivars saisis par la police fluviale colombienne (vidéo – mars 2016). Plusieurs centaines de millions de bolivars ont ainsi été retrouvés en Allemagne, en Espagne, à Hong-Kong… mais rares sont les journalistes occidentaux qui ont abordé ce sujet. Pourtant les indices ne manquent pas. En février dernier, la police du Paraguay a mis la main sur pas moins de 25 tonnes de billets vénézuéliens à la frontière avec le Brésil, dans la propriété d’un mafieux local. Transporté vers la capitale, le chargement était si lourd que le camion remorque effectuant le trajet s’est retourné dans un virage. Mais ce n’est apparemment toujours pas assez pour que l’extraction de billets soit prise en compte par les analystes de la crise vénézuélienne, alors qu’il est évident que le fait de retirer autant de masse monétaire de la circulation oblige l’État à imprime plus de billets, ce qui fait perdre de la valeur à la monnaie et donc déstabilise l’économie (alimentation du cycle inflationniste).

25 tonnes de billets de Bolivars saisis par la police du Paraguay, en février 2017.

Autre problème majeur : la contrebande. Subventionnés grâce aux politiques sociales du gouvernement, nombre de produits -du lait en poudre à l’essence- se retrouvent vendus à prix d’or de l’autre côté de la frontière, en Colombie. Entre les deux pays, toute une économie de l’extraction s’est développée autour de ce juteux commerce, sûrement parfois avec l’aide de complices haut placés des deux côtés. Ce trafic -bien documenté [13]- provoque une véritable saignée à l’État vénézuélien : en 2014, le gouvernement déclarait que l’extraction de 45.000 barils d’essence vers la Colombie provoquait des pertes de 2.2 milliards de dollars. De janvier à août de cette même année, les forces armées indiquaient avoir saisi 21.000 tonnes de produits alimentaires destinés à la contrebande, alors que l’administration douanière colombienne considérait à cette époque que ce commerce représentait un volume de 6 milliards de dollars, soit l’équivalent de près de 10% des importations légales du pays.

Et pour finir, le problème du marché noir des devises.

Mis en place par le gouvernement en 2003 pour éviter une fuite massive des capitaux, le contrôle des changes et de l’accès aux devises étrangères s’est révélé catastrophique sur le long terme, provoquant la naissance d’un marché noir de devises étrangères (principalement le dollar et l’euro). Sollicité par le gouvernement de Maduro fin 2013, l’économiste français Jacques Sapir avait relevé dans une étude rendue publique les dangers liés à l’écart grandissant entre taux de change officiel et taux de change « de la rue », une différence de 1 à 9 à l’époque. Aujourd’hui, cette différence s’est multipliée par près de 100 !

Mais pour bien comprendre ce problème complexe, il est nécessaire de prendre en compte deux principaux facteurs qui se trouvent à l’origine de la situation hyper inflationniste actuelle : d’une part l’existence légale en Colombie de 2 taux de change officiels pour les zones frontalières, d’autre part l’existence du site internet www.dolartoday.com -hébergé aux Etats-Unis- qui officialise les taux du marché noir.

En effet, le 5 mai 2000 , la Banque Centrale de Colombie a institutionnalisé par le biais de la résolution 8-2000 le « Dolar Cucuta« , du nom de cette ville de la frontière colombienne, qui établit une double législation pour l’échange de monnaie : une officielle établie par la Banque Centrale Colombienne et une autre uniquement pour les zones frontalières, qui permet aux maisons de change d’établir elles-mêmes la valeur des devises de façon indépendante.

Le gouvernement vénézuélien demande depuis des années la suppression de cette résolution -mise en place seulement quelques mois après l’arrivée de Chavez au pouvoir- l’accusant de fomenter la contrebande mais surtout de provoquer des distorsions économiques… qui sont plus que flagrantes. Il y aurait plus de 1000 bureaux de change légaux et illégaux à Cucuta, et entre 2 et 3000 agents informels qui vivraient de ce business, comme la jeune Angie qui déclare sans ambages « vivre du Bolivar ».

Quand au site Dolar Today, une enquête de la BBC a révélé qu’il était géré depuis les Etats-Unis entre autre par un ex-militaire vénézuélien qui avait participé au coup d’état contre Chavez en 2002. Devenu la référence pour tous ceux qui souhaitent acquérir ou vendre des dollars sur le marché noir, il fixe tous les jours un taux change officieux du bolivar en se basant -selon les dires de ses responsables- sur les taux de la ville colombienne de Cucuta, c’est-à-dire sur un critère totalement spéculatif. Ainsi, il alimente une apparence d’inflation, générant des distorsions dans l’économie qui vont effectivement engendrer un cycle inflationnaire. Une spirale difficile à arrêter. Le portail est donc clairement utilisé comme un outil de déstabilisation économique et politique puisqu’il a des répercussions directes sur l’économie vénézuélienne, en influant directement sur l’inflation et donc sur la vie de tous les jours des vénézuéliens.

Un exemple : alors que le gouvernement tentait d’établir un dialogue avec l’opposition fin 2016, le taux du « dollar parallèle » a mystérieusement bondi passant de 1078 bolivars pour 1 dollar le 01 octobre à son niveau le plus haut jamais atteint jusqu’alors : 4587 bolivars pour 1 dollar le 01 décembre [14].

Il est important de rappeler que le fait de répandre des informations financières erronées pour manipuler les cours de la bourse est considéré comme une infraction dans le monde entier  -il existe en droit français le délit de fausse information (article L. 465-2 alinéa 2 du code monétaire et financier)- pourtant la justice américaine a toujours refusé de donner suites aux plaintes de la Banque Centrale Vénézuélienne exigeant de clôturer le site.

Capture d’écran du site Dolar Today, datant du 22/06/2017. La différence entre le « dollar prioritaire » du gouvernement et le « dollar today » -ou de la rue– est de 1 à 830 ! En effet, le gouvernement change 1 dollar contre 10 bolivars alors que ce même dollar peut être vendu jusqu’à 8.301,71 bolivars au marché noir. Voir : https://dolartoday.com/

Accaparement, trafic de monnaie, contrebande, spéculation, autant de maux qui fragilisent encore une économie sérieusement mise à mal depuis plusieurs années. Mais à qui profite cette situation ? Qui s’enrichit ? Et surtout qui exploite politiquement le mécontentement de la population vénézuélienne?

Seul le temps dira si les Etats-Unis opèrent en sous-main afin de promouvoir leurs intérêts au Venezuela [15], mais il est toutefois inconcevable de ne pas reconnaître aujourd’hui le rôle de certains acteurs du secteur privé vénézuélien qui usent du sabotage comme d’un levier économico-politique. Les divers éléments d’une déstabilisation à grande échelle sont accessibles pour quiconque s’intéresse un tant soit peu au sujet ; refuser d’aborder cette réalité relève d’une ignorance totale de la situation sur place ou bien d’une malhonnêteté journalistique patente.

Et comment ne pas repenser à Salvador Allende et aux multiples difficultés traversées par son gouvernement durant ses 3 années de mandat, jusqu’au coup d’État du général Pinochet ? Dans le cas du Chili des années 70-73, nous savons aujourd’hui que les allégations de déstabilisation politique et économique étaient fondées… mais comment présentaient les événements les médias de l’époque ?

Aussi, nous sommes en droit de nous demander ce que diront les historiens dans 30 ans à propos du rôle joué par certains médias et journalistes dans le cadre du traitement médiatique de l’actuelle crise vénézuélienne.

Valentine Delbos, pour LVSL

Valentine.delbos@gmail.com

NOTES :

[1]Cristina Fernandez réfute les propos d’Obama : l’histoire sert à comprendre le présent – Prensa Latina, 11/04/2015, http://www.jornada.unam.mx/ultimas/2015/04/11/ridiculo-considerar-a-venezuela-una-amenaza-cristina-fernandez-3965.html

[2]Fact sheet: Venezuela Executive Order – The White House, 09/03/2015, https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2015/03/09/fact-sheet-venezuela-executive-order

[3]Une école de guerre très particulière, David Revault d’Allonnes, Libération, 24/11/2004, http://www.liberation.fr/evenement/2004/11/24/une-ecole-de-guerre-tres-particuliere_500469

[4] Un affrontement qui recouvre de multiples facettes : protectionnisme douanier (contingentements, subventions, dumping, règlementations, etc.), les manipulations monétaires (dévaluations compétitives, contrôle des changes, etc.), contrôle des exportations de capitaux, accès (ou non) à des prêts ou des fonds provenant de bailleurs internationaux, embargos, boycotts… l’éventail est large, et la panoplie de mécanismes pouvant se prêter au jeu de la guerre économique ne peut que continuer de s’agrandir dans une économie mondiale de plus en plus financiarisée.

[5]La guerre économique, forme moderne de la guerre ?, Eric Bosserelle, Revue française de socio-économie (2011/2 – n°8), https://www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2011-2-page-167.htm

[6]Memorandum From the Deputy Assistant Secretary of State for Inter-American Affairs (Mallory) to the Assistant Secretary of State for Inter-American Affairs (Rubottom), Department of State, Central Files, 737.00/4–660. Secret, Washington, April 6, 1960, https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1958-60v06/d499

[7] Selon le rapport présenté en 2016 par le gouvernement cubain à l’Assemblée Générale des Nations Unies, les dommages économiques provoqués par le blocus imposé par les Etats-Unis à l’île s’élèvent à plus de 4.5 milliards de dollars seulement pour l’année 2015, et à plus de 125 milliards de dollars (en prix courants) depuis sa mise en place, en 1962. Voir Bloqueo costó a Cuba el último año más de 4 mmdd, 20/10/2016, La Jornada, http://www.jornada.unam.mx/ultimas/2016/10/20/bloqueo-costo-a-cuba-el-ultimo-ano-mas-de-4-mmdd-embajador.

[8] Voir L’implication d’ITT au Chili (1970-1973), Wikipédia, consulté le 01/06/2017. https://fr.wikipedia.org/wiki/International_Telephone_and_Telegraph#L.27implication_d.27ITT_au_Chili_.281970-1973.29

[9] Voir les documents diffusés par l’institut des Archives de Sécurité Nationale de l’Université George Washington, notamment Chile and the United States: Declassified Documents Relating to the Military Coup, Peter Kornbluh, http://nsarchive.gwu.edu/NSAEBB/NSAEBB8/nsaebb8i.htm.

[10]« Make the Economy Scream »: Secret Documents Show Nixon, Kissinger Role Backing 1973 Chile Coup, 10/09/2013, Democracy Now, https://www.democracynow.org/2013/9/10/40_years_after_chiles_9_11

[11]Venezuela : jusqu’où ira la crise ?, 26/04/2017, France 24, http://m.france24.com/fr/20170426-le-debat-partie-1-venezuela-manifestations-nicolas-maduro-chavez-opposants-chaos

[12] Petit rappel : un coup d’état en 2002, une grève patronale en 2002-2003, déstabilisation politique, médiatique et économique permanente, stratégie de tension mise en place par les opposants au gouvernement avec usage de la violence, ingérence de puissances extérieures et fortes pressions diplomatique… liste non exhaustive.

[13] – Voir le reportage Comment fonctionne le Bolivars de contrebande depuis la Colombie de la chaîne Telesur (mai 2017, vostfr), ou cette enquête d’investigation plus poussée de la chaîne espagnole RTVE datant de mai 2015.

[14] – Le portail Dolar Today met à disposition de son public un historique en ligne de l’évolution du dollar parallèle, également téléchargeable en tableau Excel : https://dolartoday.com/historico-dolar/.

[15] Voir De Santiago à Caracas, la main noire de Washington, Franck Gaudichaud, juin 2015, Le Monde Diplomatique – https://www.monde-diplomatique.fr/2015/06/GAUDICHAUD/53071

Source : http://lvsl.fr/venezuela-victime-dune-guerre-economique

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Pourquoi faut-il renverser le gouvernement du Venezuela ?

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par Bruno Sgarzini, Caracas 

Alors que l’ONU vient de condamner les attaques aériennes perpétrées par un commando d’extrême droite contre le Tribunal Suprême de Justice et le Ministère de l’Intérieur du Venezuela – attentats terroristes occultés par les médias français – (1), l’ambassadrice états-unienne auprès des Nations Unies Nikky Haley s’est refusée à le faire : « Nous devons maintenir la pression sur Maduro, il y a des signes qui indiquent que maintenant, il va commencer à utiliser son pouvoir militaire et des armes et ce que nous voyons à la télévision (sic) est en réalité bien pire. C’est une situation terrible, c’est pourquoi nous devons exercer sur Maduro autant de pression que nous pourrons ». (2)

Le 15 juin 2017, lors d’une conférence sur « Prospérité et Sécurité en Amérique Centrale » organisée conjointement par le Département d’État (US), le Département de la Sécurité intérieure (US) et le Mexique, le Vice-président américain Mike Pence s’adressait à un parterre de dirigeants d’Amérique Centrale : « Il suffit de regarder le Venezuela pour voir ce qui se produit lorsque la démocratie est compromise. Cette nation, autrefois riche, s’effondre dans l’autoritarisme qui a causé des souffrance incalculables au peuple vénézuélien, et son basculement dans la pauvreté. Nous devons tous élever notre voix pour condamner les abus de pouvoir et les pratiques du gouvernement envers son propre peuple, et nous devons le faire maintenant. » (3)

Pour comprendre en profondeur ce qui sous-tend la guerre économique, les manoeuvres militaires régionales (Brésil, Colombie) ainsi que les intenses pressions médiatiques et diplomatiques des États-Unis pour neutraliser l’opinion internationale autour du théâtre d’opérations vénézuélien, il faut d’abord rappeler que l’Administration Trump, loin d’avoir engagé une nouvelle politique extérieure, a maintenu les grandes lignes de la stratégie conçue par l’idéologie néoconservatrice qui contrôle aujourd’hui la plupart des décisions prises par son gouvernement ainsi que les actions soutenues par le Congrès des États-Unis. L’urgence de faire tomber le chavisme est difficilement compréhensible si l’on ne prend pas en considération les idées avancées par les principaux think tank, tant au niveau international que régional.

Comment s’inscrit la stigmatisation du Venezuela dans la feuille de route globale ?

A la mi-2016, Le Centre pour une Nouvelle Sécurité Américaine (CNAS) présenta un document intitulé « L’expansion du pouvoir américain » contenant une série de recommandations destinées à générer un consensus dans la classe politique états-unienne visant à « garantir la survie du système international favorable aux USA ». Pour ce faire, le think tank bipartite préconise des réformes économiques sur le plan intérieur, comme, par exemple, une restructuration de la dette et une réforme fiscale destinée à renforcer les bases du système états-unien dans l’objectif d’augmenter les dépenses militaires, économiques et diplomatiques qui lui permettront de s’étendre en Asie, en Europe et au Moyen Orient, trois régions-clefs pour une mondialisation durable.

C’est ainsi que les USA « pourraient dissuader par la voie diplomatique et militaire des puissances telles que la Chine et la Russie de remettre en question l’ordre international libéral actuel afin d’éviter un conflit militaire à l’échelle mondiale (sic) ». C’est également sur la base de telles propositions que ce think tank projette de militariser les Mers du Sud de la Chine et propose une réforme de l’OTAN pour renforcer son déploiement le long des frontières de l’Europe avec la Russie. Propositions qui ont toutes été appliquées par l’Administration Trump en continuation de la politique d’Obama, accompagnées d’autres mesures plus spécifiques concernant directement la Russie, comme la création d’une zone de sécurité dans le nord de la Syrie afin d’y installer des réfugiés et des forces alliées des USA, dans l’objectif de favoriser la partition du pays et de mettre un frein à Moscou suite à son engagement dans cette guerre.

Les récentes rencontres entre Trump et le président chinois Xi Jinping relèvent elles aussi du plan visant à faire adhérer la puissance asiatique à l’ordre international favorable aux multinationales états-uniennes d’une manière pacifique. D’où l’importance à accorder à cette feuille de route globale qui fait partie d’un consensus général des think tank en relation avec les figures de l’administration Trump, comme le secrétaire de la défense James Mattis et le conseiller pour la sécurité nationale H.R. Master.

En quoi cela concerne-t-il le Venezuela ?

L’objectif poursuivi est de déplacer le conflit en cours au Venezuela sur un terrain « à somme nulle ». Tout le monde sait que le Venezuela constitue la principale source de ressources pétrolifères dans le monde et possède un large éventail de réserves aquifères, de gaz et de minéraux stratégiques au profit de l’industrie technologique, spatiale et militaire d’un système qui prétend imposer sa domination sur d’autres parties de la planète. C’est pourquoi sécuriser ce territoire, source d’approvisionnement peu coûteuse, est certainement une stratégie payante pour un plan d’expansion hégémonique que l’on cherche à imposer au monde.

Un extrait du rapport du Centre pour une nouvelle sécurité américaine dit très clairement qu’il est de première importance pour les USA d’obtenir certains avantages sur les marchés énergétiques qui contribueront à étendre leur pouvoir à un niveau mondial. Ce qui équivaut pour le Venezuela à régresser à son statut antérieur qui permettait aux descendantes de la Standard Oil (Exxon, Chevron, Conoco Phillips…) de contrôler directement et indirectement l’industrie pétrolière du Venezuela en leur fournissant justement ces mêmes avantages stratégiques. Il est amplement reconnu aujourd’hui qu’au moins 24 transnationales pétrolières ayant passé des accords avec PDVSA et l’État vénézuélien et fonctionnant selon un régime d’exploitation mixte existent aujourd’hui dans ce pays.

Cela permet de comprendre que des multinationales comme Exxon, Mobil et Chevron financent les sanctions contre le Venezuela, allant même jusqu’à contrôler le Département d’État US, et qu’elles entretiennent des relations très particulières avec l’argent des think tank qui fomentent des actions contre le pays.

Citons parmi de nombreux exemples la récente proposition du Conseil des Relations Extérieures soumise au Congrès US visant à renforcer le blocus étranger par l’intermédiaire de l’OEA, et la visite de Luis Almagro à l’Institut Américain des Entreprises quelques jours avant la présentation de sa demande d’application de la charte démocratique contre le Venezuela. Toutes ces initiatives ont le même but et comptent sur l’appui explicite d’autres think tank comme le Conseil des Amériques et celui de l’Atlantique, tous deux constitués de compagnies particulièrement intéressées par les ressources naturelles du pays qu’elles veulent exploiter en dehors de toute médiation de l’État vénézuélien.

Qu’en est-il de l’équation régionale ?

Le Venezuela est considéré comme le pays-clef garantissant que l’Amérique Latine continuera à être une source d’approvisionnement en ressources naturelles et en main d’œuvre à bas prix, toujours selon l’optique de la stratégie globale mentionnée plus haut, après les changements de gouvernements favorables à cette politique en Argentine et au Brésil.

C’est à cette fin que le Conseil de l’Atlantique a présenté une projet proposant que le Mercosur et l’Alliance du Pacifique s’unissent dans une zone de libre échange commercial qui permettra à la région d’intégrer une méga plate-forme commerciale avec les USA et l’Europe afin de pénétrer avec plus de force le marché asiatique. Cette initiative est en plein processus de mise en œuvre après les discussions entre les deux organismes régionaux antérieures à la suspension du Venezuela du Mercosur, qui constitue une violation flagrante de la législation internationale de cette ligue commerciale. Il est certain qu’en se débarrassant du Venezuela, le principal obstacle pour réaliser ce plan régional serait levé conformément à la stratégie globale promue par ces think tank.

D’où le niveau d’intensité de la pression exercée sur le Venezuela afin d’en finir avec sa « mauvaise influence » sur la région (par exemple en luttant contre l’existence du programme PetroCaribe par lequel le Venezuela fournit du pétrole bon marché aux pays des Caraïbes) et en cherchant à déplacer le conflit politique actuel sur un terrain « à somme nulle » sur lequel toute tentative d’arriver à un consensus politique national qui ne serait pas sous tutelle étrangère et laisserait les Vénézuéliens résoudre la crise, sera sabotée depuis l’extérieur. Ceci en application des mesures dont discutaient déjà les ambassades US en Amérique latine vers 2007 pour en finir avec l’héritage négatif de Hugo Chavez.

Notes

(1) Comme l’explique le syndicaliste français Gilles Maréchal (CGT), « les médias dominants sont dans une phase où le Venezuela ne les sert plus, depuis qu’ont été écartés les risques de l’élection à la Présidence de Jean-Luc Mélenchon et de l’arrivée à l’Assemblée Nationale d’une vague de députés de France Insoumise et du PCF ». Phénomène déjà observé lors de récentes campagnes électorales en Espagne ou en Grèce. Les titres des médias français ne sont pas le fruit d’enquêtes ou d’informations directes du terrain mais la reprise de ce que disent les médias d’opposition (majoritaires en radio, télévision, presse écrite et réseaux sociaux au Venezuela) ou états-uniens.

(2) Voir http://www.telesurtv.net/news/Embajadora-de-EE.UU.-llama-a-mantener-la-presion-sobre-Maduro-20170628-0073.html

(3) Lire, de Philippe Huysmans : « Quand Mike Pence dénonce le « totalitarisme » au Venezuela », http://www.levilainpetitcanard.be/articles/actu/quand-mike-pence-denonce-totalitarisme-venezuela_1872385488

Source : http://misionverdad.com/columnistas/por-que-es-necesario-derribar-a-venezuela

Traduction : Frédérique Buhl

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