Malhonnêteté « calibrée » : pourquoi les médias occidentaux continuent à occulter les sanctions contre le Venezuela (Fair.org)

Malhonnêteté « calibrée » : pourquoi les médias occidentaux continuent à occulter les sanctions contre le Venezuela (Fair.org)
Selon AP (17/5/22), les États-Unis vont « alléger quelques sanctions économiques contre le Venezuela »…

Par Ricardo VAZ

Les sanctions décrétées par les États-Unis d’Obama à Biden en passant par Trump ont tué, même selon des estimations déjà dépassées, des dizaines de milliers de Vénézuéliens. Ces politiques unilatérales ont été largement condamnées par les organismes multilatéraux et les experts en droits humains de l’ONU Alfred de Zayas ou Alena Douhan pour leur impact meurtrier, ainsi que pour leur violation du droit international (Venezuelanalysis, 18/09/21, 15/09/21, 25/03/21, 31/01/19).
Mais les lecteurs/téléspectateurs des médias privés du monde occidental ne sont absolument pas conscients de cette réalité, car les médias de l’establishment ont fait tout leur possible pour valider les sanctions en occultant complètement leurs effets humains et sociaux (FAIR.org, 6/4/21, 12/19/20) – en écrivant par exemple que Washington a « sanctionné le gouvernement » (AP, 5/21/22) plutôt que le peuple du Venezuela.

Une récente ouverture politique de la part de Biden, microscopique au départ et fermée assez rapidement, a mis en évidence tous ces traits malhonnêtes, illustrant à quel point les responsables des États-Unis ont les coudées franches pour continuer à infliger une punition collective aux Vénézuéliens sans être remis en question ni être contrôlés par personne.

Les sténographes l’ont à la bonne…

…alors que NBC (17/5/22) dit que les « États-Unis allègent certaines sanctions » en usant de l’indicatif présent…

Le 17 mai, le département du Trésor des États-Unis a autorisé la compagnie pétrolière américaine Chevron à s’entretenir avec PDVSA, la compagnie pétrolière d’État vénézuélienne, pour discuter de ses activités dans le pays. Les responsables ont clairement indiqué qu’il était toujours interdit au géant de l’énergie de forer ou de vendre du brut vénézuélien (AP, 17/5/22).
Deux semaines plus tard, la Maison Blanche a renouvelé la licence actuelle de Chevron, qui ne permet que des travaux de maintenance, jusqu’en novembre. Néanmoins, cette brève « ouverture » a révélé quelques techniques intéressantes…

Tout d’abord, tous les médias mainstream ont pratiquement fait le même titre, écrivant que les États-Unis « assouplissent certaines sanctions » (NBC, 17/5/22), allaient « assouplir quelques sanctions économiques » (AP, 17/5/22) ou « commencent à assouplir les restrictions » (Washington Post, 17/5/22) sur le Venezuela. Et bien que la portée très étroite de l’autorisation ait laissé peu de choix de mots, elle n’a certainement pas forcé les journalistes du secteur privé à s’en tenir aux informations fournies par des « fonctionnaires anonymes« .
Pas un seul média de l’establishment n’a mentionné que les sanctions ont un impact sur les Vénézuéliens ordinaires. Au lieu de cela, le privilège de « simplement pouvoir parler » à des compagnies pétrolières a été dépeint comme une incitation pour le président Nicolás Maduro à reprendre le dialogue avec l’opposition !

…et le Washington Post (17/5/22) annonce à ses lecteurs que les États-Unis « commencent à assouplir les restrictions ».

Le rachitique arrière-plan/contexte fourni dans la plupart des articles laisse la place à de nombreuses allégations. Lorsque l’on évoque les raisons de l’échec des pourparlers entre le gouvernement et l’opposition en octobre dernier, on dit aux lecteurs que Maduro s’est retiré après « l’extradition d’un allié proche/clé » aux États-Unis (Washington Post, 17/5/22 ; AP, 17/5/22). Toutefois, il n’est jamais fait mention du fait que, selon les documents officiels divulgués par Caracas, l' »allié » en question (Alex Saab) jouit de l’immunité diplomatique, et que Washington a violé la convention de Vienne en le faisant arrêter à l’étranger et en l’extradant (FAIR.org, 21/07/21).

Les médias privés ont continué à se faire l’écho d’accusations sans fondement contre le gouvernement élu de Nicolas Maduro comme s’il s’agissait de vérités absolues, qu’il s’agisse de fraude électorale (FAIR.org, 27/01/21), de trafic de drogue (FAIR.org, 24/09/19) ou de censure des médias (FAIR.org, 20/05/19). La conséquence est qu’à présent, aucun rédacteur en chef ne bronchera devant une description du gouvernement vénézuélien comme étant « autoritaire » (Washington Post, 17/5/22), « autocratique » (CNN, 17/5/22) ou « corrompu et répressif » (New York Times, 17/5/22).

Les journalistes de l’establishment se sont montrés assez enthousiastes dans le relai des menaces de style mafieux de leurs sources anonymes, à savoir que les États-Unis « calibreront » leurs sanctions en fonction des progrès jugés acceptables dans les pourparlers entre le gouvernement et la droite (Reuters, 17/5/22 ; NBC, 17/5/22 ; AFP, 17/5/22 ; AP, 17/5/22). Les responsables états-uniens font référence aux politiques qui tuent des milliers de civils comme s’il s’agissait d’un commutateur qu’ils peuvent baisser ou remonter à volonté, et leurs complices dans les médias ne voient aucune raison de s’en alarmer. D’ailleurs, pourquoi faudrait-il s’en alarmer ?

Le New York Times (17/5/22) a titré de manière plus correcte que les États-Unis allaient « offrir un allégement mineur des sanctions ».

Pour sa part, le New York Times (17/5/22) a décrit les mesures comme un « allégement mineur des sanctions« , ce qui, malgré l’adjectif, semble encore un peu exagéré, considérant que les sanctions impliquent un embargo pétrolier et qu’il n’y a eu en tout qu’une simple conversation avec Chevron. Le journal de référence a également essayé de dépeindre les sanctions comme ayant peu à voir avec l’effondrement de l’industrie pétrolière du Venezuela, en écrivant qu’elles n’ont commencé qu’en 2019. En fait, les premières mesures prises à l’encontre de PDVSA – la coupant du crédit international – datent de la mi-2017, après quoi la production s’est effondrée, passant de près de 2 millions de barils par jour à 350 000 en trois ans (Venezuelanalysis, 27/08/21), faisant perdre comme l’a rappelé l’ex-président économiste Rafael Correa 99% de ses revenus à l’État vénézuélien.

Simultanément, l’espagnol Repsol et l’italien Eni ont obtenu des licences d’exploitation de pétrole en contrepartie de dettes qui « ne profiteront pas financièrement à [PDVSA] » (Reuters, 6/5/22). Et aucun journaliste de média privé n’a trouvé à redire sur le fait que, d’une manière ou d’une autre, c’est le département du Trésor américain qui a le pouvoir « d’autoriser » les entreprises européennes à traiter avec le Venezuela.

Toutes les critiques ne sont pas égales…

Wall Street Journal : L’allégement des sanctions contre le Venezuela est un piège pour Biden. Mary Anastasia O’Grady (Wall Street Journal, 19/5/22) a averti que les États-Unis « se dirigeaient sur la pointe des pieds vers un rapprochement avec le dictateur Nicolás Maduro ».

Le fait que l’administration Biden revisite ne serait-ce qu’un peu sa politique de sanctions a généré une réaction féroce qui a alimenté le parti pris des médias d’entreprise. La section d’opinion du Wall Street Journal a fourni son extrémisme habituel, avec un membre du comité éditorial, Mary Anastasia O’Grady (26/5/22) écrivant que les États-Unis pourraient se diriger « sur la pointe des pieds vers un rapprochement avec le dictateur Nicolás Maduro qui abandonnera la cause de la liberté vénézuélienne« .

La chroniqueuse du Wall Street Journal a qualifié le « président intérimaire » vénézuélien non élu de l’opposition, Juan Guaidó, de « reconnu internationalement« , alors que le nombre de pays qui le reconnaissent effectivement n’est plus que de 16 (Venezuelanalysis, 12/8/21). Elle a en quelque sorte présenté le coup d’État militaire, médiatique et patronal d’avril 2002, soutenu par les États-Unis et qui a brièvement renversé le président démocratiquement élu Hugo Chávez, comme « des opposants qui défendent l’État de droit en utilisant les institutions« .

Mais les reportages étaient également très partiaux lorsqu’il s’agissait de peser le pour et le contre de l’initiative de l’administration Biden. En effet, seules les critiques « bellicistes » de la politique officielle sont diffusées (FAIR.org, 5/2/22).

Un groupe de personnalités de la droite vénézuélienne, allant d’économistes à des analystes politiques en passant par des chefs d’entreprise, a écrit une lettre à l’administration Biden en avril pour demander un allègement des sanctions (Bloomberg, 4/14/22). Bien qu’ils aient reconnu le rôle supposé des États-Unis dans la résolution de la crise politique du pays, ils ont souligné l’évidence : les sanctions nuisent au peuple vénézuélien. Néanmoins, lorsqu’il a été temps de discuter de la politique de sanctions, aucune de ces personnalités n’a été contactée par les journalistes des médias privés pour faire un commentaire.

The Guardian : L’Occident ne doit pas lever les sanctions contre Maduro, affirme l’opposition vénézuélienne
La levée des sanctions contre le Venezuela « donnerait la victoire à une alliance autocratique dirigée par Vladimir Poutine », selon celui que le Guardian (14/5/22) appelle « le vice-ministre des affaires étrangères du pays ».

Au lieu de cela, le Guardian (14/5/22) a tendu la main aux partisans de la ligne dure, allant jusqu’à interviewer une personne ayant un emploi fictif dans le « gouvernement intérimaire » de Guaidó et l’appelant « vice-ministre des affaires étrangères du pays« . La politicienne parrainée par les États-Unis s’oppose à l’allègement des sanctions sans concessions politiques et – suivant les dernières tendances en matière de propagande – prévient que « si Maduro est aidé, Poutine l’est aussi. »

Un certain nombre de démocrates de la Chambre des représentants des États-Unis s’opposent de plus en plus vivement à la politique vénézuélienne de l’administration, en raison de ses conséquences humanitaires. Quelques jours avant les timides ouvertures, ils ont écrit une autre lettre à Biden (The Hill, 5/12/22). Mais lorsqu’il a fallu évaluer la dernière mesure, cette lettre n’a mérité qu’une seule phrase dans un seul rapport (AP, 17/5/22).

En revanche, le sénateur Marco Rubio (Guardian, 19/5/22) et le représentant Michael McCaul (New York Times, 17/5/22), tous deux républicains d’extrême droite, étaient présents pour accuser l’administration d' »apaiser » ou de « capituler » devant Maduro. Le seul démocrate présent était le faucon anti-Cuba et anti-Venezuela notoire Bob Menendez, dont le rejet de toute pitié envers le Venezuela a été largement diffusé (AP, 17/5/22 ; AFP, 17/5/22 ; NBC, 17/5/22 ; Washington Post, 17/5/22 ; Reuters, 17/5/22).

Il est remarquable que, même après la décision de l’administration Biden de repousser l’octroi de la licence à Chevron jusqu’aux élections de mi-mandat, des agences comme Associated Press (27/5/22) n’ont fait que soutenir les partisans de la ligne dure. Et donc, avec pratiquement aucun changement dans les efforts de « pression maximale » de Trump, le public des médias privés verra la Maison Blanche critiquée pour « s’être pliée en quatre pour apaiser un despote du pétrole« , mais pas pour avoir causé la sous-alimentation de 30% de la population vénézuélienne (Venezuelanalysis, 22/08/21).

Des impérialistes au pays des merveilles

Bloomberg : Les États-Unis ont besoin d’en voir plus de la part de Maduro pour alléger les sanctions contre le Venezuela. « La levée unilatérale des sanctions contre le Venezuela ne va pas améliorer la vie des Vénézuéliens », a affirmé de manière absurde un haut conseiller de la Maison Blanche à Bloomberg (19/5/22).

Si les journalistes occidentaux ne sont pas désireux de dire à leur public ce que les sanctions ont signifié, ils sont encore moins désireux de contester les faussetés flagrantes provenant de personnalités haut placées du Beltway.

Dans un reportage de Bloomberg (19/5/22), les rédacteurs Patrick Gillespie et Erik Schatzker ont emprunté un chemin familier en permettant au conseiller principal de la Maison Blanche Juan Gonzalez de jouer les preneurs d’otages, en exigeant que l’allègement des sanctions nécessite des « mesures démocratiques » non spécifiées et des « libertés politiques plus grandes« . Mais dans le processus, ils ont publié un mensonge scandaleux et flagrant.

« La levée unilatérale des sanctions à l’encontre du Venezuela ne va pas améliorer la vie des Vénézuéliens« , a déclaré M. Gonzalez, cité par Bloomberg. Étonnamment, les auteurs ont publié cette déclaration sans émettre la moindre réserve ou critique, alors qu’en fait la levée des sanctions est la chose la plus évidente que les États-Unis pourraient faire pour améliorer la vie des Vénézuéliens.

Le gouvernement vénézuélien, des personnalités/groupes de la droite vénézuélienne, des rapporteur(se)s spéciaux des Nations Unies, des groupes de réflexion, des économistes, des représentants des États-Unis et même la Chambre de commerce états-unienne ont documenté ou au moins reconnu les conséquences néfastes des sanctions unilatérales. Ne pas inclure une seule de ces sources pour équilibrer les propos de Gonzalez est un choix aussi délibéré que malhonnête.

La dernière apparition du Venezuela sous les projecteurs a montré une fois de plus à quel point les médias privés sont essentiels pour défendre la politique étrangère des États-Unis. Avec leurs efforts « calibrés » pour dissimuler les conséquences des sanctions, les journalistes occidentaux ont en fait rendu invisibles au public des milliers et des milliers de victimes vénézuéliennes. Ce sont eux qui mériteraient d’être sanctionnés.

Ricardo Vaz

Source : https://fair.org/home/calibrated-dishonesty-western-media-coverage-of-venezuela-sanctions/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/06/15/malhonnetete-calibree-pourquoi-les-medias-occidentaux-continuent-a-occulter-les-sanctions-contre-le-venezuela-fair-org/

Comment Trump proposa à Guaido une attaque militaire contre le Venezuela

Dans ses mémoires récemment publiées, l’ex-Secrétaire à la Défense (républicain), le lieutenant colonel Mark Esper (à gauche sur la photo) révèle les détails sur une attaque militaire envisagée contre le Venezuela et proposée par le président Trump lors d’une réunion à la Maison Blanche avec le putschiste vénézuélien d’extrême droite Juan Guaido.

Le 9 juin 2020, lors d’une réunion du Conseil National de Sécurité, Robert O’Brien, conseiller présidentiel, propose une attaque militaire contre le complexe de la raffinerie de Jose, dans l’est du Venezuela. C’est ce qu’explique Esper lui-même, qui était présent à la réunion.

L’objectif tactique était de paralyser l’économie pétrolière du Venezuela et, grâce au chaos et à la souffrance populaire, d’atteindre l’objectif stratégique : renverser le président Maduro et imposer Juan Guaidó comme président du Venezuela.

L’opération serait exécutée par une frappe aérienne sur le complexe pétrolier ou par un assaut amphibie avec des troupes spéciales de la marine des USA. Un acte de guerre conforme aux appels continus de Trump à une action militaire depuis 2017.

Le secrétaire d’État, M. Esper, le président des chefs d’état-major interarmées, M. Milley, et le directeur de la CIA, M. Haspel, ont considéré que l’attaque serait un acte de guerre contre-productif, car elle unirait le peuple pour défendre le président Maduro.

Photo : une des deux réunions de Guaido à la Maison Blanche, accompagné de ses alliés d’extrême droite Borges et Vecchio. Les vénézuéliens firent comprendre aux Etats-Uniens qu’ils serait bien que ceux-ci fassent le travail à leur place, à savoir qu’ils interviennent militairement pour éliminer Maduro.

Ce groupe n’a donc pas approuvé l’attaque militaire, préférant des attaques cybernétiques (sur les systèmes numériques de l’infrastructure économique) et des opérations clandestines soutenues par les USA mais exécutées par les forces de droite à l’intérieur du Venezuela.

Le général Milley a proposé en outre des opérations de guerre irrégulière (du type de la Contra au Nicaragua) exécutées par des mercenaires vénézuéliens formés en Colombie. Cette idée fut proposée à Guaidó plusieurs fois lors de la rencontre avec Trump à la Maison Blanche le 5 février 2020.

Ces cyberattaques/incursions eurent bien lieu (sabotages électriques, attaques depuis la Colombie, etc.). Le Washington Post publia in extenso un premier contrat signé quelques mois auparavant par le Juan Guaido avec des mercenaires états-uniens pour mener une attaque et assassiner Nicolas Maduro : https://www.washingtonpost.com/…/a86baff6-40fa-4116…/

La Colombie narco-paramilitaire est la base principale d’où partent les incursions armées contre le gouvernement du Venezuela. Plusieurs camps d’entraînement ont été créés à cette fin. La Colombie est occupée par 7 bases militaires états-uniennes. Elle est devenue en 2022 « l’Allié stratégique principal de l’OTAN » pour reprendre les termes récents de la Maison Blanche. Comme le rappelle le spécialiste de l’Amérique Latine Maurice Lemoine, c’est à Bruxelles, le 14 février 2022, et en présence du président Duque, que le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg déclare : « Nous avons échangé des points de vue sur l’approfondissement de la coopération entre la Russie et la Chine, et notamment sur leur soutien au régime répressif du Venezuela ».

A noter que la France a soutenu le putschiste Guaido (proche des paramilitaires et narcotrafiquants colombiens, aujourd’hui lâché par ses alliés d’extrême droite pour sa corruption extrême) dans ces tentatives de renverser un gouvernement élu. Photos : Juan Guaido à Paris (Macron, Le Drian) et avec l’ambassadeur Romain Nadal à Caracas.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/05/13/comment-trump-proposa-a-guaido-une-attaque-militaire-contre-le-venezuela/

Un certain 11 avril 2002, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Un certain 11 avril 2002, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

On omet souvent de le rappeler, mais tout a commencé le 13 novembre 2001. Décidant de « radicaliser la révolution », le Président Hugo Chávez a signé quarante-neuf décrets-lois parmi lesquels la loi des terres (une réforme agraire), la loi de la pêche (pour protéger les pêcheurs artisanaux), celle des hydrocarbures (interdisant leur privatisation), etc… D’un large geste de l’avant-bras, les tenants d’un capitalisme pur et dur essuient la sueur de leur front. Chez les « escuálidos » [1] de La Castellana, Altamira, Palos Grandes, Las Mercedes – le Neuilly-Auteuil-Passy de Caracas –, on enrage : « Ce type est un démagogue, un populiste, un fou furieux ! » Au nom de l’organisation Fedecámaras, le patron des patrons Pedro Carmona décrète : « La meilleure façon de protester est de rester à la maison. » Leader de la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV), syndicat plutôt « jaune » sur les bords, Carlos Ortega lui emboîte le pas. Depuis quelques semaines, déjà, il menaçait : « Il n’y aura pas à attendre longtemps pour qu’on aille à la grève générale ! » Eh bien, voilà, c’est fait. Elle aura lieu le 10 décembre. C’est la première de ce type en quatre décennies au cours desquelles, pourtant, les droits des travailleurs ont été sacrément bafoués [2].

Le 10, comme prévu, la grève débute, appuyée par les médias. Et pas que par eux. La Très Sainte Inquisition peut compter sur un fort soutien des Etats-Unis. Pour les Américains, il y a eu les Apaches, le péril jaune, le communisme, les petits hommes verts, Salvador Allende, les sandinistes, Ben Laden. Maintenant, il y a Chávez, ce Vénézuélien férocement indépendant. Pour dire : un type qui joue au base-ball avec Fidel Castro…

Détail anodin, mais qui a son importance : le 27 mars 2001, devant le Congrès américain, le général Peter Pace, chef du Commandement sud de l’armée des Etats-Unis (le Southern Command), a estimé que dans le schéma de pouvoir global, qui inclut le contrôle du pétrole, « l’Amérique latine et la Caraïbe ont plus d’importance pour les Etats-Unis que le Proche-Orient ». De ce fait, qu’il le veuille ou non, le sort du Venezuela dépend du CCO (Caracas Country Office : l’ambassade américaine), des discussions qui se déroulent dans la salle 2247 du Rayburn House Office Building (la Chambre des représentants), de George W. Bush, locataire de la Maison-Blanche, de Langley où, au milieu d’un vaste terrain boisé, se dresse le QG de la CIA.

La belle affaire… La grève du 10 décembre échoue lamentablement. Improbable « Lech Walesa tropical », Ortega ne réussit même pas à immobiliser les transports collectifs dans les grandes villes et, pour paralyser les entreprises, doit être « aidé » par le patronat. Malgré ses appels aux travailleurs, la CTV ne représente pas grand-chose dans un pays où dominent le chômage et l’économie informelle. D’ailleurs, tout le monde sait qu’elle est l’institution la plus corrompue du Venezuela. Quant à l’opposition… Vingt leaders sans soutien populaire. Avec un seul programme : « Comment faisons-nous pour sortir le président ? »

Quelques jours après la grève, 500 000 partisans du chef de l’Etat descendent dans la rue pour commémorer le 171e anniversaire de la mort du Libertador Simón Bolivar. A bon entendeur, salut.

Hugo Chávez enregistrant son émission télévisée « Alo Presidente », deux semaines avant le coup d’Etat.

Pas d’attaque majeure, mais des tas d’escarmouches. L’opposition fait feu de tout bois. Editoriaux, matinales radiophoniques et plateaux de télévision s’enflamment. L’action psychologique est une arme de temps de paix. Depuis l’arrivée au pouvoir des Bolivariens, les principales chaînes de télévision privés – Venevisión, RCTV, Globovisión, Televen – et neuf des dix grands médias nationaux – El Universal, El Nacional, Tal Cual, El Nuevo País, El Mundo, etc. – se sont substitués aux partis traditionnels, renvoyés au néant par les victoires électorales du « comandante ». La peur du peuple envahit les consciences, la phobie des pauvres dévore la raison. Des notables de tout type, de préférence le plus mauvais, commencent à s’agiter très sérieusement.

Un univers de cadres en déplacements professionnels, d’hommes d’affaires, de financiers, de consultants… Au fil des années, PDVSA, compagnie pétrolière ayant pour seul actionnaire l’Etat, s’est précisément transformée en Etat dans cet Etat. Une quarantaine de cadres supérieurs – les « généraux du pétrole » – appliquent « leur » politique et imposent « leur » loi. Très souvent, ils ne parlent qu’anglais entre eux. Privilégiant les intérêts étrangers, ils violent les normes de l’OPEP, en augmentant la production, vendent à perte, affaiblissent l’entreprise, encouragent les compagnies étrangères à revenir dans le pays et, depuis le gouvernement de Rafael Caldera (1994-1999), largement convaincus des bienfaits de la réforme néolibérale, préparent activement une future privatisation. Il faut remettre de l’ordre dans ce foutoir très bien organisé. Chávez y désigne un nouveau président, Gastón Parra, et une équipe de direction. Prétextant une intolérable « politisation » de l’entreprise, les technocrates refusent ces nominations et appellent à la rébellion. Chauffée à blanc par les médias, la « société civile » prend fait et cause pour eux. Défilé des hommes, manifestation des femmes le 8 mars – rebaptisée « Marche Chanel 5 » par les chavistes hilares –, démonstrations tous azimuts.

« Chávez, le quartier de Galipan a besoin de toi »

Le 7 février 2002, muni d’une boule de cristal, le directeur de la CIA, George Tenet, manifeste devant une commission du Sénat américain que la situation du Venezuela « va probablement se détériorer ». Par le plus grand des hasards, le même jour, à Caracas, plusieurs officiers supérieurs demandent la démission du Président. Ainsi, sur fond de navettes incessantes entre Caracas et Washington, débute ce qu’on appellera bientôt « le goutte-à-goutte » – « el goteo ». Le 5 mars, sous les flashes et l’objectif des caméras, le « dirigeant ouvrier » Ortega signe en compagnie du patron des patrons Carmona et des partis politiques traditionnels un pacte national de gouvernabilité ayant pour objectif « la sortie démocratique et constitutionnelle » du Président. Les prélats les bénissent. Ah, les prélats ! Dieu les a créés, le Diable les réunit. Des opérations « concert de casseroles » permettent aux moyenne et grande bourgeoisies de se défouler sans danger en menant pendant des heures un charivari qui, somme toute, n’affecte que les quartiers chics de l’est de Caracas. Et surtout pas les vendeurs des rues – l’armée des « buhoneros ». De cœur et de tripes avec le Président, ceux-ci ne perdent pas le sens des affaires. « Les marches et les cacerolazos, c’est devenu un super negocio. On n’a jamais vendu autant de casseroles et de drapeaux ! »

En parlant de cadeaux : le Département d’Etat vient d’envoyer deux charmants bambins pour renforcer l’ambassade des Etats-Unis à Caracas, un peu démunie : le lieutenant-colonel James Rogers et le colonel Ronald Mc Cammon. Le 19 mars, Madame l’ambassadrice Donna Hrinak a été remplacée par un collègue, son excellence Charles S. Shapiro. L’un de ces types qui est toujours là où et quand se mijote un sale coup – conseiller politique à l’ambassade de Santiago du Chili, en… 1973 ; en poste au Salvador et au Nicaragua pendant les sales guerres des années 1980.

Le 3 avril, la « méritocratie » de PDVSA décrète arrivée l’« heure zéro ». Elle bloque des raffineries, étrangle la production de gaz, provoque un chaos artificiel et crée la pénurie.A sa place, qu’auriez-vous fait ? Le 7 avril, dans son émission télévisée « Aló Presidente », Chávez destitue en direct treize hauts cadres de la compagnie pétrolière et annonce la mise à la retraite de douze gérants. Propre et net. Il se borne à les virer, un point c’est tout. En direct, à coups de sifflets, tel un arbitre distribuant des cartons rouges sur un terrain de football.

Par solidarité avec ces « travailleurs du pétrole » malmenés, les désormais célèbres duettistes Ortega et Carmona convoquent une grève « civique » de vingt-quatre heures pour le 9 avril. Le Bloc de presse vénézuélien (BPV), qui vient d’accueillir en grandes pompes le nouvel ambassadeur Shapiro, décide d’appuyer le mouvement. Dès lors, les chaînes de télévision diffusent des heures durant et en direct depuis le siège de PDVSA-Chuao, situé dans l’est de la capitale, lieu de rassemblement des manifestations de l’opposition. Prolongée de vingt-quatre heures le soir du 9 avril, malgré un échec relatif, la grève générale devient « illimitée » le lendemain.

PDVSA-Chuao, lieu de rassemblement de l’opposition.

Le 10 avril, dans un salon grouillant de journalistes, de photographes et de caméras, Nestor González González, un général au crâne rasé, destitué en décembre 2001, dénonce la supposée ingérence de la guérilla colombienne des FARC au Venezuela, se déclare en rébellion, demande au haut commandement d’agir et exige la démission du chef de l’Etat. A la fin de la conférence de presse, il confie aux journalistes, avec une sorte de triomphe dans la voix  : « Vous allez voir ce qui va se passer dans les heures qui viennent… » Et ils voient. Jugeant la situation sérieuse, Chávez, qui devait se rendre au Costa Rica pour assister à une réunion des chefs d’Etat du Groupe de Río [3], suspend son déplacement.

L’appel à son renversement devient tellement évident que, depuis la veille, le gouvernement applique l’article 192 de la loi des télécommunications : à plus de trente reprises (pour l’ensemble des télévisions et radios), il réquisitionne l’antenne, pour des durées de quinze à vingt minutes, afin de faire entendre sa position. Les chaînes contournent la mesure, partagent l’écran en deux parties et continuent à appeler à l’insurrection.

Le matin du 10, dans un éditorial non signé, le quotidien El Nacional ordonne : « Prenons la rue ». « La bataille finale aura lieu à Miraflores », prévoit-il déjà à la « une ». « Ni un paso atrás ! » (« Pas un pas en arrière ») répondent des panneaux fixes diffusés sur Globovisión. « Tous à la marche », appuie Venevisión. « Vénézuéliens, tous dans la rue, le jeudi 11 à 10 heures du matin. Apporte ton drapeau. Pour la liberté et la démocratie. Le Venezuela ne se rend pas. Personne ne nous vaincra. »

« La bataille finale aura lieu à Miraflores » titre le journal de droite « El Nacional »
10 avril : veillée d’armes chaviste dans le « municipio » Libertador.
10 avril : manifestation de l’opposition, en… automobile, dans le quartier chic d’Altamira.

Le 11 avril se lève à Caracas sur plus de 300 000 manifestants d’opposition qui, partis de la station de métro Parque del Este, marchent dans le calme en direction du siège de PDVSA-Chao. Le soleil brille, radieux. Evoquant Chavez, on chante à n’en plus finir : « Se va ! Se va, se va, se va [4] ! » Un autre refrain, en alternance  : « Il va tomber, il va tomber ! » « Chavez, out ! We are the people ! » – en anglais, c’est plus distingué.

A Chuao, terme du parcours autorisé par les autorités, sur l’esplanade rebaptisée « Place de la méritocratie », se trouvent les dirigeants politiques et députés d’opposition. C’est à qui se fera le plus remarquer : le maire métropolitain Alfredo Peña, ceux des quartiers chics de Chacao et Baruta, Leopoldo López et Henrique Capriles Radonski, le gouverneur de l’Etat de Miranda, Enrique Mendoza. Stars de la démocratie, ils se succèdent à la tribune après avoir attendu leur tour de prendre la parole en rang d’oignons. Voici Carlos Ortega. Il éructe, le syndicaliste. Il appelle les manifestants à marcher sur le palais présidentiel de Miraflores. Il évoque une « junte de transition. » Un excès de langage ou un lapsus, très certainement. À moins que… Pedro Carmona lui aussi invite à marcher sur Miraflores « pour rendre effective la demande de démission du président ». Après quoi Ortega lui reprend le micro en hurlant et en écumant : « Chávez, le Venezuela ne veut plus de toi ! Va-t-en une bonne fois pour toutes, nous ne t’aimons pas, nous te répudions ! »

A Miraflores ! La foule exulte, la foule s’excite, la foule s’exalte. L’heure tant attendue arrive enfin.

Manifestation autorisée, de Parque del Este à Chuao.
Marche suivie par les médias en direct et en continu...

Prêtes à suivre n’importe qui, pour peu qu’il les débarrasse du « tyran », la droite, la droite de droite et l’extrême droite s’élancent vers l’ouest de la ville. Toutes les chaines privées de télévision filment et diffusent la progression sans discontinuer. Entre les mains du maire d’opposition Alfredo Peña, la Police métropolitaine ne s’oppose pas à la marche. Au contraire, elle lui ouvre le chemin et l’appuie. Les Uzi et pistolets 9 mm de certains de ces flics ne sont pas des armes réglementaires… Vice-ministre de la Sécurité, chef de la coordination de la police, le général Camacho Kaairuz fait partie de la conspiration !

Le premier à convoquer les cercles bolivariens, sur la radio et la télé d’Etat, sur le coup de 12h20, pour défendre la révolution, a été Freddy Bernal, le maire du « municipio » Libertador, le cœur populaire de Caracas. Un peu plus tard, il a lancé un message à l’opposition : « Señor Ortega, vous êtes totalement irresponsable d’inciter la foule à marcher sur le palais en sachant que des milliers de personnes s’y trouvent rassemblées. Ne cherchez pas l’affrontement. Nous ne céderons pas à la provocation. »

En ce début d’après-midi, le commandant en chef des Forces armées, le général Lucas Rincón pressent lui aussi un grand danger. La foule descendue des « barrios » est concentrée autour de Miraflores. Que les masses des chavistes et des opposants entrent en contact serait extrêmement périlleux. Rincón appelle Carmona. Le patron des patrons ne répond pas. Rincón joint des dirigeants de l’opposition. « La marche était autorisée sur un parcours déterminé, de Parque del Este à Chuao. Il y a des règles ou il n’y en a pas, dans ce pays ? Il y a des lois ou il n’y en a pas ? » Rincón appelle Ortega. Ortega décroche. Rincón plaide le bon sens : « Montez sur le toit d’une auto, sur une tribune et, s’il vous plaît, expliquez-leur que la marche s’arrête là. » Le syndicaliste s’exprime sans hésiter, comme s’il avait préparé sa réponse : « Général, vous allez passer à l’Histoire ! L’heure est venue de passer à l’Histoire : emprisonnez le Président ! »

L’opposition parvient à moins de cent mètres de Miraflores et des dizaines de milliers de chavistes, armés pour certains de bâtons et de pierres, descendus en hâte, en bus, en camion ou à pied, des quartiers populaires pour protéger de leur corps le Président. « Ni un paso atras ! » Ils ne passeront pas, scandent les Bolivariens. Là, effectivement repoussée par la Garde nationale, l’opposition reflue. Mais, aux alentours, la confusion devient totale.

Chavistes descendus en urgence des quartiers populaires pour protéger Miraflores.
Devant le Palais, la manifestation est contenue par une poignée de gardes nationaux.

Pour renforcer l’impact symbolique d’une multitude pacifique – la « société civile » ! – affrontant une dictature, il convient de pouvoir présenter des victimes innocentes dans ses rangs. Quelques-uns y ont pensé, entre autres le général Nestor González González, l’amiral Carlos Molina Tamayo et le contre-amiral Héctor Ramírez Pérez, chef d’état-major de la marine. Depuis le QG qu’ils se sont aménagés à Fort Tiuna (vaste complexe militaire et ministère de la Défense), ils coordonnent les opérations. Et envoient à la mort la chair à canon qui, au nom de la Démocratie, sera la victime du plan diabolique orchestré depuis des mois.

En fin de matinée, avant que la marche ne parvienne au centre de Caracas, le correspondant de CNN Otto Neustaldt a été invité par un de ses contacts dans l’opposition à filmer un moment « historique ». Pour ce faire, « des gens » avaient besoin d’un professionnel et de son matériel. Neustaldt a accepté. Au lieu-dit, se trouvaient Héctor Ramírez Pérez et un groupe d’officiers et d’amiraux. Ils ont confirmé qu’ils souhaitaient enregistrer une déclaration. Neustaldt a filmé. Debout, ses comparses alignés derrière lui, Ramírez Pérez a déclamé : « Nous avons décidé de nous adresser au peuple vénézuélien pour rejeter l’actuel gouvernement et l’autorité tant de Hugo Chávez que du commandement militaire. » Il s’est arrêté, il a repris : « Vénézuéliens, le président de la République a trahi la confiance de son peuple, il massacre des personnes innocentes avec des francs-tireurs. A l’heure où je vous parle, des morts et des dizaines de blessés gisent dans Caracas. »

L’enregistrement ne satisfaisant pas Ramírez Pérez, Neustaldt a effectué une deuxième prise. Parfait ? OK ! Neustaldt a conservé la première cassette et laissé la seconde aux officiers séditieux pour qu’ils la diffusent sur un média national. Puis il a pris congé. Mais quelque chose le turlupinait. Il a saisi son téléphone portable et a appelé un de ses confrères qui accompagnait la marche des opposants. « Salut, ici Neustaldt. Vous avez beaucoup de morts dans la manifestation ? » Silence interloqué. « Des morts ? Non, aucun, pourquoi [5] ? »

Opposition accompagnée plus que réprimée par la police à El Calvario.

Miraflores ressemble à un chaudron. Depuis de longues minutes, Chávez réclame le déploiement du Plan Ávila. Préventive plus que répressive, une procédure mise en œuvre par l’armée en cas d’altération de l’ordre public dépassant ou risquant de dépasser les capacités de la police et de la Garde nationale. Commandant de l’armée de terre, le général Efraín Vásquez Velasco exprime son désaccord : il ne veut pas prendre le risque de « réprimer », au risque de faire des victimes chez « des civils innocents ». Le suivant immédiat dans la ligne hiérarchique, le général Manuel Rosendo, chef du commandement unifié des forces armées (Cufan), « grand ami » du chef de l’Etat (mais travaillé au corps depuis des mois par l’opposition), ne répond même pas à la radio.

Au cœur de la capitale, la situation se dégrade réellement. Curieusement, les leaders de l’opposition ont oublié qu’un chef doit donner l’exemple. Carmona, Ortega, Mendoza, Enrique Capriles et Leopoldo López ainsi que leur cour de journalistes « envoyés très spéciaux » se sont esquivés discrètement. Au bon moment. Ont-ils été prévenus ? Ont-ils eu un pressentiment ?

Tous les spécialistes vous le diront : le bon tir, efficace, c’est une bonne arme, une bonne munition et un tireur bien entraîné. Un franc-tireur, en quelque sorte. Il y en aura plusieurs, juchés sur les terrasses ou dans les étages supérieurs d’immeubles stratégiquement situés. Sans qu’on sache vraiment d’où viennent les tirs, les quatre premières victimes tombent, dans les rangs des chavistes, entre l’avenue Baralt et le Palais fédéral législatif. Très vite, on compte une dizaine de blessés. Ensuite, ayant fait monter la température de cent degrés, les tueurs s’acharnent sur les opposants avec une mortelle précision.

La confusion devient totale, la mêlée généralisée. Ces coups de feu venus de nulle part provoquent des affrontements entre policiers, gardes nationaux et manifestants. Des passants hurlent et s’efforcent de trouver un abri. La mort rôde à chaque coin de rue. On commence à compter les victimes de… « la répression ». Des cris montent de partout : « Chávez, assassin ! »

Premières victimes de tireurs inconnus…
Garde nationale.

A quelques centaines de mètres de Miraflores, sur le pont Llaguno, les manifestants chavistes lancent leurs consignes – « Les rues sont au peuple ! » – serrés les uns contre les autres, le premier rang appuyé à la rambarde. Sous l’ouvrage, à la perpendiculaire, se trouve l’avenue Baralt, jusqu’où n’est arrivé aucun opposant. Ils se trouvent bien plus loin, à quelque trois cents mètres, après la station de métro Capitolio. Toutefois, dotés d’armes automatiques, des éléments de la Police métropolitaine s’abritent derrière deux lourds engins anti-émeutes à la silhouette et au surnom archiconnus – le Rinonceronte (rhinocéros) et la Ballena (baleine) – pour remonter l’avenue en direction du pont et des bolivariens.

Une série de détonations précède des cris, des regards stupéfaits et de nouveaux coups de feu. Depuis des édifices proches, dont l’hôtel Eden, situé à une soixantaine de mètres sur la Baralt, plusieurs francs-tireurs allument les chavistes à l’arme automatique. Depuis le centre de l’avenue, protégés par la Ballena et le Rinoceronte, qui leur ouvrent le chemin, les policiers entrent dans la danse et les arrosent également. Dans un mouvement de panique, la foule se met à l’abri, à chaque extrémité du pont. Tandis qu’on cherche à repérer les agresseurs, cinq bolivariens sortent une arme de poing, se plaquent au sol et échangent un tir nourri avec les « snipers » et les policiers [6].

À partir de là, la « mère de toutes les manipulations » s’articule autour de plusieurs actions simultanées. A la verticale, à des dizaines de mètres au-dessus de la scène, depuis la terrasse de l’immeuble Invegas, une équipe de Venevisión a filmé la fusillade. Une performance de tout premier ordre. Que fait-elle là, cette caméra ? On découvrira plus tard que la chaîne a retenu la terrasse le 9 avril, deux jours auparavant (le reçu de location en fait foi). Nul n’était censé savoir à ce moment que la marche de l’opposition, détournée vers Miraflores le 11 à midi, spontanément, sans préméditation, dans l’émotion du moment, se trouverait là où à proximité. Ni donc qu’il y aurait quoi que ce soit à filmer.

Lorsque, très rapidement, la chaîne diffuse les images, on ne voit que les cinq « pistoleros » bolivariens. Pas leur cible, ni le gros de la foule des chavistes, qui se protège de chaque côté du pont, dans l’ombre des immeubles mitoyens. « Regardez, assène le commentateur, ils n’ont fait aucune distinction entre ceux qui manifestaient et ceux qui sortaient de leur travail, ils ont tiré sur des personnes innocentes en se protégeant derrière les murs… Et regardez, ils vidaient leurs chargeurs, rechargeaient leurs pistolets automatiques, les déchargeaient à nouveau contre des centaines de manifestants sans défense. » Jamais la marche de l’opposition ne s’est approchée à moins de 300 mètres de cet endroit !

« La mère de toutes les manipulations » : ils ne tirent pas sur l’opposition, qui se trouve à plusieurs centaines de mètres de là, mais se protègent ou ripostent, dans un acte d’autodéfense, des tirs de « snipers » et de policiers putschistes.

Dix fois, cent fois, assorties du même commentaire mensonger, on revoit ces images à vitesse normale et au ralenti. La nouvelle court de bouche en bouche. Les « Talibans » ont tiré. « Chávez, assassin ! » Dans toute la ville, on a ramassé 17 morts et plus de 200 blessés. Le but recherché est atteint. A 18 heures, « bouleversé par le nombre des victimes », le général Efraín Vásquez Velasco annonce que l’Armée de terre n’obéira plus au Président. La quasi-totalité du commandement de la Garde nationale vient d’en faire autant.

Retranché dans le palais présidentiel, en tenue camouflée, béret rouge sur la tête et pistolet au côté, Chávez tente de reprendre la situation en main par la dissuasion. Noyautée par les comploteurs, la chaîne de commandement de l’armée ne réagit pas. Fatigué, mais s’exprimant avec calme et précision, le Président insiste à plusieurs reprises, s’adressant à ses officiers et aux membres de sa Garde d’honneur armés de FAL 762 et de mitraillettes Uzi, prêts à mourir pour lui : « Je ne veux pas un coup de feu. » Chávez se prépare à s’adresser à ses compatriotes en « cadena » – un discours retransmis obligatoirement par toutes les chaînes de télévision et radios du pays. A l’heure dite, 15 h 45, les choses ne se passent pas comme prévu : les chaînes privées sabotent le son, divisent l’écran en deux. Au fur et à mesure que Chávez parle, les scènes de violence, les images des morts, des blessés, des gens désespérés courant dans tous les sens y volent la vedette au chef de l’Etat.

Des affrontements extrêmement violents.

A partir de la fin de la « cadena », un enchaînement vertigineux de conférences de presse de militaires et de civils demande la démission du Président. Reprise en boucle sur toutes les chaînes, la première intervention a eu pour protagoniste le contre-amiral Héctor Ramírez Pérez et sa harangue (enregistrée le matin par Neustaldt). Chez les militaires, réunis au cinquième étage de Fort Tiuna, une certaine confusion règne. Des mots claquent et reviennent en boucle dans les conversations : « morts », « blessés », « répression ». « On ne peut pas tolérer l’assassinat de civils sans défense ! », s’emporte le général Vásquez Velasco. Certains émettent des doutes. On les pousse devant les écrans de télé allumés partout. « Regarde ! » Ils regardent et ils voient. Les faits sont là, irréfutables, en direct et en continu. Ils se rallient, implicitement ou explicitement. Certains par conviction : le Président a dérapé. D’autres pour ne pas risquer de contrarier leur avancement.

Dans un ronronnement de caméras et une indécente bousculade de photographes de presse, Vásquez Velasco, « bouleversé par le nombre des victimes », fait définitivement basculer la journée en annonçant, en compagnie d’un quarteron d’officiers supérieurs, ne plus reconnaître « ni l’actuel gouvernement ni l’autorité de Hugo Chávez et du haut commandement militaire, qui ont violé les valeurs, les principes et les garanties démocratiques, et ignoré les droits de l’homme des Vénézuéliens. »

Sans doute passés pour boire le thé, le lieutenant-colonel James Rodgers, chef de la cellule antiterroriste de l’ambassade américaine, et le lieutenant-colonel Mac Cammon, attaché militaire, vont et viennent au milieu des officiers.

Chávez ne dispose plus d’aucun moyen de communication. Contrainte et forcée, la chaîne d’Etat Venezolana de Televisión (VTV) a cessé d’émettre, tout comme la radio nationale. Les membres du gouvernement déambulent dans les couloirs de Miraflores. Députés chavistes et fidèles, parfois armés, attendent, la mine sombre, prêts à se sacrifier sur place, les poings serrés. L’incessant va-et-vient rappelle le matin de résistance offert par les fidèles de Salvador Allende, le 11 septembre 1973, dans la Moneda.

Pendant ce temps, les comploteurs, parmi lesquels Pedro Carmona et Carlos Ortega, ont pris leurs quartiers dans les locaux de… Venevisión. Plein de gens de la bonne société s’y coudoient et se bousculent, une bouteille de whisky à portée de main. Au hasard : Rafael Poleo (propriétaire d’El Nuevo País) ou Gustavo Cisneros, multimillionnaire d’origine cubaine, propriétaire de Venevisión et d’un empire médiatique de taille mondiale, Organización Diego Cisneros (70 entreprises dans 39 pays). Cineros entretient de forts liens d’amitié avec George Bush (père). Ils jouent au golf ensemble. En février 2001, l’ancien président des Etats-Unis a passé une semaine de vacances dans la propriété du magnat. Cette nuit-là, Cisneros parle deux ou trois fois avec le Secrétaire d’Etat aux affaires interaméricaines, Otto Reich, un « néocon » furibond.

Les négociations des officiers putschistes avec Chávez ont commencé à 20 heures. Ils lui ont fait parvenir une lettre de démission à signer. Pris dans les griffes d’un dilemme, Chávez se débat. Après quelques communications, il sait que que les généraux Raúl Baduel, à Maracay, Luis Felipe Acosta, dans le centre, ainsi que les amiraux Orlando Maniglia et Fernando Camejo Arenas l’appuient. Que même à Fort Tiuna, il dispose d’alliés de poids : les généraux Jorge García Carneiro et Julio García Montoya, des durs à cuire au parler carré. Mais l’actuel rapport de forces ne joue pas en leur faveur. S’il y a affrontements, ce ne sera pas seulement entre militaires. Les civils se jetteront dans la mêlée.

« On a eu une arme capitale : les médias. Et puisque l’occasion se présente, je tiens à vous en féliciter. » Il n’est pas encore minuit quand le vice-amiral Victor Ramírez Pérez congratule, en direct, la journaliste Ibéyise Pacheco sur les écrans Venevisíon. Vingt minutes auparavant, en entamant son entretien avec la brochette d’officiers putschistes qui lui font face, celle-ci n’a pu s’empêcher de lâcher, avec des airs de conspiratrice comblée, qu’elle entretient depuis longtemps des liens privilégiés avec eux. A peu près à la même heure, interrogée en direct depuis Madrid, une autre journaliste vedette, Patricia Poleo, étrangement bien informée sur le futur déroulement d’« événements spontanés », annonce à la chaîne de télévision espagnole TVE : « Je crois que le prochain président sera Pedro Carmona [7]. » Au même moment, retranché dans le palais présidentiel, Chávez, se refuse toujours à démissionner.

Les « golpistas » posent un ultimatum. Ils menacent de bombarder Miraflores et les centaines de chavistes qui y entourent le président, s’il ne se rend pas. Moment d’extrême tension. Entre un massacre et le don de sa vie, le choix de Chávez est fait. D’autant qu’il a en tête ce que lui a dit au téléphone une voix qu’il respecte entre toutes, celle de Fidel Castro. « Notre cause n’a pas besoin d’un martyr de plus. Ce qu’il nous faut, c’est des chefs. A quoi bon un chef mort ? » La démission ? Surtout pas ! « Si l’autorité se montre défaillante et s’en va, les “golpistas” auront beau jeu de se substituer à toi et de faire croire à la pseudo-légalité de leur mouvement. S’ils t’arrêtent, ils entrent dans l’illégalité la plus complète. Ils deviennent des généraux félons. Sauve tes gens et sauve-toi, fais ce que tu dois faire, négocie avec dignité, ne va pas t’immoler. Rends-toi. Laisse-toi prendre, “muchacho”. » Et après ? « Leur affaire ne peut pas durer très longtemps. Tu as l’appui du peuple, tu reviendras. On n’a jamais vu dans l’histoire un président avec un tel appui populaire qui ne revienne pas. »

A 4 heures du matin, le 12 avril, Chávez se rend. Tandis qu’on l’emmène, les ministre qui l’accompagnent entonnent l’hymne national, « Gloria al bravo pueblo ». On emprisonne le chef d’Etat à Fort Tiuna. Installé au cinquième étage du Commandement général, Héctor Ramírez Pérez jubile, en grande tenue et gants blancs  : « La situation a changé, je la contrôle, cela fait six mois que je prépare ce coup d’Etat. » Protégé par un garde du corps armé comme un porte-avions, un civil se trouve également là, installé dans un bureau : le patron des patrons Pedro Carmona.

De nombreux opposants et journalistes, aujourd’hui encore, affirment que Chávez, cette nuit-là, a démissionné. Ils se trompent, mentent à des fins de propagande ou refusent simplement d’accepter la vérité. Néanmoins, même le plus inconditionnel des chavistes ne peut nier que le 12 avril, à 3 h 20 du matin, le général Rincón, commandant en chef des Forces armées, un fidèle du chef de l’Etat, a lu un communiqué extrêmement concis que tout le monde – car personne n’a dormi cette nuit-là – a pu voir et entendre sur son poste de télévision : « Les membres du haut commandement militaire des Forces armées de la République bolivarienne du Venezuela déplorent les lamentables événements survenus hier dans la capitale. Devant de tels faits, il a été demandé sa démission au Président de la République. Il a accepté. » Toutes les vingt minutes, ce message a occupé l’ensemble des écrans durant les trente-six heures suivantes. Que s’est-il réellement passé ?

Les officiers putschistes continuaient à harceler Chávez. La situation empirait. Il n’avait plus aucun contrôle sur la situation. Il fallait faire quelque chose, mais quoi ? Démissionner, se rendre, résister ? C’est alors qu’il a effectivement envisagé la première solution et qu’il a, dans cette perspective, posé quatre conditions aux putschistes : que soit assurée la sécurité physique des hommes, des femmes, du peuple et de son gouvernement ; que la Constitution soit respectée au pied de la lettre, c’est-à-dire que la démission ait lieu devant l’Assemblée nationale et que le vice-président de la République [Diosdado Cabello] assume le pouvoir jusqu’à de nouvelles élections ; qu’on le laisse parler au pays en direct à la radio et à la télévision ; que tous les fonctionnaires de son gouvernement l’accompagnent, ainsi que sa garde personnelle. Et, a-t-il ajouté, « si je décide de partir, je veux que ce soit pour Cuba ». La réponse est tombée : « Perfecto, accepté. »

C’est alors que, isolé à Fort Tiuna au milieu d’un environnement hostile de « golpistas », le général Rincón, dont le téléphone portable venait de rendre l’âme et qui n’avait plus de radio, rédigea son texte et, comme il l’expliquera ultérieurement, le lit devant les caméras « pour éviter l’affrontement ». Une fois terminé, il s’en alla sans un mot.

Dans le quart d’heure qui suivit, revenant sur leur parole, les putschistes firent savoir à Chávez qu’ils n’acceptaient aucune de ses conditions. Avant de lui envoyer le fameux ultimatum : « Ou vous vous rendez ou nous bombardons le palais ! » Chávez parla avec « Fidel » et décida de se rendre. Jusqu’à son sauvetage, dans la nuit du 13 au 14 avril, et malgré les pressions, il n’accepta de signer aucune lettre de démission.

« C’est fini » – « Chávez se rend » (« Les graves événements d’hier ont précipité la fin du chavisme »), jubile la presse de droite.
« Chávez est tombé »

Dès 6 h 45 du matin, ce 12 avril, recevant l’amiral Molina Tamayo et Victor Manuel García, directeur de l’institut de sondage Ceca, l’animateur Napoleón Bravo se vante d’avoir prêté sa maison personnelle pour enregistrer, quelques jours auparavant, l’appel à la rébellion du général González González. De son côté, García évoque son rôle à Fort Tiuna : « A un moment, les communications nous manquaient et je dois remercier les médias pour leur solidarité, toute la coopération qu’ils nous ont apportée pour obtenir ces communications avec l’extérieur et donner les directives que m’indiquait le général González González. »
Dès qu’il a pris l’antenne, Napoleón Bravo a agité une feuille, dont personne n’a pu voir le contenu, devant les caméras. « Vous vous demandez… À quoi ressemble la démission de Chávez ? D’abord à une lettre. Je vais vous lire la lettre qu’il a signée. “En me basant sur l’article 233 de la Constitution de la République, je présente devant le pays ma démission irrévocable à la charge de Président de la république, que j’ai occupée jusqu’à aujourd’hui, 12 avril 2002. Fait à Caracas le 11 avril 2002, 191e année de l’Indépendance et 142e de la Fédération. Hugo Rafael Chávez Frias”. » En permanence, dans la partie basse de l’écran, les lettres scintillantes d’un bandeau annoncent : « Chávez a démissionné ; la Démocratie est revenue. »

Pas d’imprudences : il faut à tout prix éviter qu’on parle de coup d’Etat ! Dès huit heures, sous un soleil déjà chaud, les ambassadeurs américains Schapiro et espagnol Manuel Viturro de la Torre se présentent à Miraflores pour une première visite de courtoisie au « président Carmona ». Après un bref topo de la situation, Schapiro se permet quelques conseils, qui sont aussi des ordres, sur un ton familier : « Convoquez des élections dans un délai d’un an au maximum, pour qu’on vous fiche la paix avec la Charte démocratique de l’OEA. »
De ce côté-là, pas de problème. Secrétaire général de l’Organisation des Etats américains, l’ex-président colombien César Gaviria, un « grand ami », a considéré comme acquise la démission de Chávez. Il a convoqué pour aujourd’hui à 9 heures 30 une réunion informelle des membres du Conseil permanent. Et il a très sérieusement discuté du cas Jorge Valero. Que faire avec le représentant du Venezuela ? Catégoriquement, Gaviria a demandé à ce qu’il ne soit pas invité car « il ne représente plus le gouvernement ». On peut difficilement faire mieux, non ?
« Un pas en avant », titre triomphalement El Universal. Le journaliste Rafael Poleo, qui a consigné le compte-rendu de la première réunion de l’état-major « golpista », se charge (avec d’autres) de rédiger l’acte fondateur du nouveau gouvernement – dans l’après-midi, sa fille Patricia Poleo se verra offrir la direction du Bureau central de l’information par le « président » Carmona. Celui-ci, en effet, s’empare de la magistrature suprême. Contresigné par le patronat, l’Eglise et les représentants d’une pseudo-« société civile », le décret qui dissout l’Assemblée nationale, tous les corps constitués, destitue les gouverneurs et les maires issus des urnes, l’est également par Miguel Angel Martínez, au nom des médias. Il est lu par Daniel Romero, secrétaire privé de l’ancien président social-démocrate Carlos Andrés Pérez et… salarié du groupe Cisneros. Désormais doté de tous les pouvoirs, Carmona peut entendre le porte-parole de la Maison Blanche, Ari Fleisher, féliciter l’armée et la police vénézuéliennes « pour avoir refusé de tirer contre les manifestants pacifiques  » et conclure, sans autre forme de procès : « Des sympathisants de Chávez ont tiré contre ces gens, et cela a rapidement conduit à une situation qui l’a amené à démissionner.  »

Pendant ce temps, dans ce pays qui, depuis trois ans, n’avait pas déploré un assassinat, une disparition, un emprisonnement politiques, la répression s’abattait sur des ministres (Ramón Rodríguez Chacín, Tarek William Saab), des députés, des militants ; des dizaines de locaux et d’habitations étaient perquisitionnés, cent vingt « chavistes » connaissaient les affres de la prison. Sous le prétexte que le vice-président Diosdado Cabello et les députés Cilia Flores et Nicolás Maduro s’y seraient réfugiés – « On les a vus arriver en voiture ! » –, une horde fascisante entreprenait le siège de l’ambassade de Cuba. « Ils ne vont plus rien recevoir pour manger, on va leur couper l’électricité et l’eau. Ils vont devoir manger les tables ! Ils vont bouffer leurs rideaux ! » A la tête de cette horde imbécile, deux individus dont on n’avait pas fini d’entendre parler : Henrique Capriles et Leopoldo López.

Chávez a été emmené et emprisonné à Turiamo, sur l’île lointaine d’Orchila. Certes, dans un premier temps, le 12 avril, les quartiers populaires ont accusé le coup. « Coño, ils ont renversé Chavez ! Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ? » Tandis que, alimentées par les médias, circulaient les rumeurs les plus folles sur le sort du Président, une atmosphère glauque, faite d’incertitude et de tension, a régné. « On a commencé à communiquer avec tout un tas de réseau et à donner des instructions parce que les gens étaient choqués, témoignera un peu plus tard Freddy Bernal, passé pendant le « golpe » à la clandestinité. Ils ne comprenaient pas ce qui se passait. » Refusant de céder à la panique, décidé à ne pas se laisser submerger par le pessimisme, le peuple redresse la tête. Nourri de frustrations, son orgueil est immense. La première réaction a été viscérale : incontrôlables, incontrôlées, des hordes ont mis la ville à sac, pillant et incendiant les magasins. Surtout les commerces qui avaient participé à la grève. Partout, des gens s’égosillaient : « Vive le comandante Chávez ! » Gaz lacrymogènes, fusillades, la répression s’est abattue : on dénombrera bientôt 84 morts et 300 blessés. Puis la résistance s’est organisée.

Sous le signe de Simón Bolivar, mobilisation populaire générale conre le coup d’État.

Les téléphones portables se transforment en radio populaire. Les consignes circulent, des « motorizados » (motards) assurent la coordination. Les chavistes, avec beaucoup de cœur, défendent leur Président. Et leur révolution. Ce 13 avril, par centaines de milliers, surgis des «  barrios » de Gramovén, de la Silsa, d’El Amparo, de Catia, de Petare, de Vargas, de Guarenas, de Guatire, de 23 de Enero, de partout, coiffés de bérets rouges, à pas lents ou en camions, comme des soldats avançant vers la forteresse ennemie, les électeurs de Chávez occupent les rues et les places de Caracas – et de tout le pays. De l’ordre d’un million de personnes à Caracas. Un déferlement…
En fin de matinée, la Garde d’honneur réinvestit Miraflores et aide quelques ministres à réoccuper le bureau présidentiel. Coup de théâtre ! Depuis le lieu où on le tient prisonnier et grâce au courage d’un petit soldat, Chávez a réussi à faire sortir un message écrit de sa main : « Au peuple vénézuélien et à toute personne concernée. Moi, Hugo Chávez, président de la République bolivarienne du Venezuela, JE DÉCLARE : je n’ai pas renoncé au pouvoir légitime que le peuple m’a confié. Pour toujours, Hugo Chávez, fait à Turiamo, le 13 avril. »

Réunis à Miraflores pour célébrer la victoire, échangeant des civilités, exultant devant les cocktails dans une hystérie de narcissisme social, bouffis d’orgueil et d’ambition, endimanchés, le gratin du « golpisme », les militaires factieux, les nouveaux ministres, les futurs élus, les curés indignes n’y ont dans un premier temps vu que du feu. Mais ce feu, le feu de l’enfer, les rattrape. Voilà Miraflores peu à peu encerclé par la multitude. En panique, dans un jaillissement de vomissures et de diarrhées, les « beautiful people », évacuent les lieux par une sortie située à l’arrière du palais, en courant comme des dératés.

Suivant l’exemple du général Raúl Baduel, chef de la 42e Brigade de parachutistes de Maracay, des commandants fidèles à la Constitution reprennent le contrôle de toutes les garnisons. Divisé, sans perspective claire, craignant une réaction incontrôlable de la population et des affrontements entre militaires, le haut commandement perd pied. Peu à peu, les commandants et lieutenants-colonels se sont rendus compte qu’on les avait trompés.
Ce n’est toutefois qu’à travers CNN en espagnol – reçue par les seuls abonnés au câble –, les sites internet du quotidien madrilène El País et de la BBC de Londres, que les Vénézuéliens reçoivent des informations. Vers 14 heures, annonçant la révolte de la 42e brigade de parachutistes de Maracay, CNN s’étonne : « Les médias locaux ne disent rien. »
Effectivement, les « beautiful people », ceux qui, hier, se réclamaient de la liberté d’expression, imposent une féroce censure. Films d’action, recettes de cuisine, telenovelas, dessins animés et match de base-ball des grandes ligues américaines occupent le petit écran, (seulement entrecoupés par la retransmission de la séquence dans laquelle le général Rincón a annoncé la « démission » de Chávez).
Il faudra attendre 20 heures et la reprise des transmissions de la chaîne d’Etat VTV – remise en service par des militants des médias communautaires aidés par des militaires de la Garde présidentielle – pour que s’effondre le mur du silence et que les Vénézuéliens l’apprennent : la situation est en train de basculer. Sorti de sa clandestinité dans le quartier populaire de Catia, rentré à Miraflores, le vice-président Diosdado Cabello assume le pouvoir jusqu’au retour du chef de l’Etat. Quatre hélicoptères Superpuma et un commando d’élite volent dans la nuit vers La Orchila…
A 4 heures du matin, le président légitime de la République bolivarienne du Venezuela est rendu « al pueblo ».

A Miraflores, tout le monde s’est dirigé vers le Salon Ayacucho. Chávez apparaît. Il s’est lavé le visage et a changé de vêtements. En tenue sport, col roulé vert et blouson bleu marine, il se dirige vers la table d’où il va officier. Quelqu’un tape dans ses mains. « Nous vous demandons le plus parfait silence, car le Président va parler sans micro. » Chávez fait pivoter sa chaise et s’adresse à ses ministres, décontenancé : « Ils ont tout piqué ? Même les micros ? » Eclat de rire général. Question silence, c’est réussi. Une première voix s’élève, puis toutes à l’unisson, sur l’air de « se va, se va, se va, se va ! »
« Volvio, volvio, volvio, volvio ! »

« Il est revenu, il est revenu, il est revenu ! »
Le silence peu à peu revient. Le visage marqué par la fatigue, mais l’œil noir à peine moins pétillant que d’habitude, Chávez commence son discours en élevant la voix : « A Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César, au peuple ce qui est au peuple… »
Il est 4h40 du matin. L’alliance d’une fantastique mobilisation populaire et de militaires loyaux vient de réussir un tour de force sans précédent en Amérique latine : un contrecoup d’Etat immédiat, rapide, décidé, victorieux. Et un nouveau slogan est né : « Tout 11 a son 13 ! »



Texte et photos : Maurice Lemoine

Illustration d’ouverture : 11 avril 2002 : chavistes et gardes nationaux protégeant le palais présidentiel de Miraflores.


[1] Gringalets ; surnom dont Chávez a affublé ses opposants.

[2] Sur les origines du chavisme, lire : https://www.medelu.org/Pour-l-instant

[3] Alors le principal Forum politique de l’Amérique latine et des Caraïbes.

[4] « Il s’en va, il s’en va ! »

[5] Neustaldt a raconté cet épisode le 16 juillet 2002, lors d’une conférence donnée à l’Université d’Aragua, sans savoir qu’il était enregistré. Après que l’enregistrement ait été rendu public, menacé, soumis à des pressions, Neustaldt se rétractera le 17 septembre, présentera ses excuses et qualifiera ses allégations d’« erreur humaine ».

[6] Précision (pas forcément superflue vu le « négationnisme » dont fait preuve, aujourd’hui encore, l’opposition vénézuélienne à propos de cet épisode) : il ne s’agit pas ici d’un récit de seconde main ; l’auteur de cet article se trouvait sur place à ce moment (voir photos).

[7] Repris de Maurice Lemoine, « Dans les laboratoires du mensonge au Venezuela », Le Monde diplomatique, Paris, août 2002.

Source : https://www.medelu.org/Un-certain-11-avril-2002

« S’éloigner de l’Occident, se concentrer sur l’Asie » : l’Amérique Latine et la nouvelle économie mondiale.

Interview par Kawsachun News de l’économiste équatorien Juan Fernando Terán* à propos des sanctions occidentales et de la manière dont l’Amérique latine peut protéger son économie.

« S’éloigner de l’Occident, se concentrer sur l’Asie » : l’Amérique Latine et la nouvelle économie mondiale.

Kawsachun News L’industrie bananière équatorienne s’est effondrée quand lui a été fermé le marché russe. Qui paie le prix des sanctions occidentales contre la Russie ?

Juan F. Terán : Les pays qui exportent des denrées alimentaires et des produits agricoles sont aujourd’hui dans une position très difficile. L’Équateur, la Colombie, le Brésil et l’Argentine sont parmi les plus touchés. Ces pays importent presque toutes les fournitures dont ils ont besoin pour la production agricole : engrais, produits agrochimiques et même semences dans certains cas. Les sanctions ont interrompu ces approvisionnements. Nous aurions pu éviter cette situation.

L’Amérique Latine a connu un âge d’or de développement et d’intégration à l’époque de dirigeants tels que Hugo Chavez, Rafael Correa, Evo Morales, Ignacio Lula da Silva et d’autres. Au cours de ces années, de nombreux travaux ont été consacrés à la question de savoir comment la région pouvait commencer à produire ses propres approvisionnements agricoles. Il s’agissait même d’un projet phare de l’UNASUR. L’objectif était de garantir la sécurité alimentaire face aux fluctuations des marchés internationaux. Il y avait également la proposition d’une banque à l’échelle de l’Amérique latine et d’une monnaie commune. Cela aurait pu aider l’économie de la région à survivre à la crise monétaire actuelle.

Or que se passe-t-il aujourd’hui ? Prenons le cas de l’Équateur : nous avons deux sources principales de revenus dans les exportations. La première est le pétrole, et logiquement, les conséquences de la guerre en Ukraine auraient dû être, à travers l’augmentation de son prix, une croissance des revenus pour l’Équateur. Cependant, le président conservateur Guillermo Lasso a promis au FMI de le payer au moyen des futures ventes de pétrole. Donc même si le prix du pétrole passe à 300 dollars, cela ne profitera aux citoyens ordinaires.

Et qu’en est-il de l’agriculture ?

Le pays gagne aussi beaucoup en exportant des produits comme les bananes, le café, les crevettes et les fleurs. Le principal marché pour la production de fleurs équatoriennes est la Russie. Aujourd’hui, ces producteurs sont confrontés à une crise dramatique car les sanctions les ont coupés de leurs clients. C’est une industrie énorme pour l’Équateur, dans les provinces de Pichincha et Cotopaxi, il y a des régions entières consacrées presque entièrement à la production de fleurs. Ils ont même des aéroports là-bas car ces fleurs sont exportées dans le monde entier par avion. Une petite partie de leur production va aux États-Unis et en Europe, mais la grande majorité va en Russie. La Russie est l’un des rares pays où les gens achètent des fleurs toute l’année et pas seulement pour certaines dates comme la Saint-Valentin. Hé bien, qu’en est-il de nos exportations de crevettes, de café ou de cacao ? Elles nécessitent des engrais et d’autres fournitures agricoles importés. Il y a maintenant une pénurie mondiale, la Russie était le premier producteur mondial et la voilà sanctionnée.

Quelle a été la réponse du gouvernement ?

Les pays peuvent survivre à cette tempête s’ils ont un parapluie d’État, mais l’Équateur est soumis à un gouvernement néolibéral. Notre économie n’a plus de parapluie maintenant. Quelle a été la réponse néolibérale à cette crise actuelle ? Les producteurs de fleurs ont été les premiers à demander de l’aide. Ils ont demandé des prêts afin de pouvoir subvenir temporairement à leurs besoins. Le président Lasso a répondu en disant que prendre ce genre de mesures suppose d’assumer un risque et que l’État n’a aucune obligation de renflouer qui que ce soit. Cette idée de ne renflouer personne est une excellente idée…. si elle est appliquée uniformément. Nous ne devrions pas avoir à renflouer les banquiers quand ils ont une « crise », mais bien sûr, le banquier Guillermo Lasso n’abandonnera jamais « son » peuple… Il abandonne seulement les petits agriculteurs. L’élection de gouvernements progressistes en Amérique latine n’est pas seulement une question d’idéologie ; il s’agit aussi pour les citoyens de défendre leur économie et leur niveau de vie. Si un banquier gagne une élection, ne soyons pas surpris du résultat.

De nombreux pays considèrent désormais Washington comme un allié peu fiable et cherchent à commercer dans d’autres monnaies. Pensez-vous que le dollar états-unien va perdre son hégémonie internationale ? Et qu’est-ce que cela signifierait pour l’Amérique latine ?

Lorsque les pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) commenceront à commercer entièrement en Yuan, ou dans toute autre monnaie autre que le dollar, le monde changera vraiment. Je pense que nous pouvons nous attendre à voir cette transformation dans les cinq prochaines années. Cela représentera la défaite définitive de l’empire états-unien. L’histoire nous montre que la puissance militaire d’un pays est liée à la puissance de sa monnaie.

Lorsque la Grande-Bretagne régnait sur le monde, la livre sterling dominait le commerce international. Même la dette extérieure de l’Équateur était calculée en livres sterling. Les réserves de notre banque centrale s’exprimaient en livres sterling. Cette situation a changé après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, car les États-Unis sont devenus la nouvelle puissance dominante et ont créé les institutions financières et monétaires du monde à leurs propres fins, puis ont supprimé l’étalon-or du dollar. La guerre actuelle en Ukraine est également une question de monnaie. Les États-Unis participent à ce conflit contre la Russie parce qu’ils ont besoin de défendre à tout prix la puissance du dollar-papier alors que la Russie ou l’Inde amarrent leurs monnaies à la valeur de matières premières.

Que peut faire la région ?

L’Amérique latine doit lentement se désolidariser du dollar états-unien. Nous devons diversifier nos réserves monétaires internationales. Rafael Correa avait commencé à le faire en Équateur en investissant dans des réserves d’or, ce qui avait été critiqué par la droite. Cependant, cette diversification ne peut se faire que si nous apportons les changements nécessaires à nos relations commerciales. Si nous devons commencer à constituer des réserves en yuan chinois, nous devons approfondir nos relations commerciales avec la Chine pour y parvenir.

Carte 1 : bien qu’ils totalisent 14% de la population mondiale, les pays qui sanctionnent la Russie incarnent encore la « communauté internationale » pour la plupart des journalistes occidentaux.
Carte 2 : la vraie taille de l’Amérique Latine. Merci à Ollie Vargas.

Je pense que nous devrions revenir à la proposition de l’UNASUR de créer une monnaie commune latino-américaine avec sa propre banque centrale. Nous avons également besoin d’un système de paiement latino-américain. Regardez comment les États-Unis utilisent SWIFT pour exclure de l’économie mondiale tout pays qui ne leur plaît pas. La Russie et la Chine créent leurs propres systèmes de paiement. Il y a des années que le Venezuela est sorti du SWIFT. Nous devrions également avoir notre propre système.

Il ne sert à rien de se plaindre de l’agression états-unienne. C’est dans leur nature d’envahir et d’attaquer des pays dans le monde entier. Le vrai problème est que l’Amérique latine est exposée et incapable de faire face à ce type de guerre économique. En réponse, nous devons nous tourner vers l’Asie de manière sérieuse. Pourquoi le gouvernement équatorien n’assure-t-il pas de nouveaux marchés, par exemple pour nos crevettes et nos bananes, en Chine ? Il y a une énorme demande là-bas. La Bolivie et l’Équateur possèdent tous deux de vastes richesses minérales. Nous devons contourner l’Occident et nous concentrer sur l’Asie en matière de commerce et d’investissement dans les produits de base.

Les médias états-uniens ont attaqué des pays comme le Mexique, le Brésil ou l’Argentine pour ne pas avoir imposé de sanctions économiques à la Russie. Pensez-vous que cette demande des États-Unis va, à terme, briser leur sphère d’influence ici et dans le monde non-occidental ?

Ces sanctions provoquent une crise d’inflation pour les gens partout dans le monde. Les Européens paient déjà 8-9 euros pour un gallon d’essence. Aux États-Unis, il est à 4,75 dollars, voire 6 dollars dans des endroits comme la Californie et Miami. C’est choquant. Les sanctions ont un effet boomerang sur les États-Unis et leurs citoyens. Bien que tout le monde ne souffre pas : les fabricants d’armes ne souffrent pas. Des gens comme le fils de Biden, qui a des relations douteuses dans le secteur du gaz, ne vont pas souffrir. Des rapports d’analyse financière ont été publiés cette semaine, indiquant que si le prix de l’essence reste à 4,75 dollars en moyenne nationale aux États-Unis, l’économie entrera en récession à la fin de l’année. Rien de ce qu’ils font n’est lié aux intérêts des citoyens ordinaires.

  • * Économiste, coordinateur de recherches à l’Instituto de la Ciudad del Distrito de Quito (Équateur), Juan Fernando Terán enseigne actuellement les « Politiques économiques appliquées en Amérique latine » et les « Économie et politique des ressources naturelles et de l’énergie » à l’Université Andine Simón Bolívar. Parmi ses publications : « Las quimeras y sus caminos : la gobernanza del agua y sus dispositivos para la producción de pobreza rural en los Andes Ecuatorianos » (Buenos Aires : CLACSO), « La sequedad del ajuste : implicaciones de la gobernanza global del agua para la seguridad humana en Ecuador » (Quito : CEN) et « La ecología del agua : una introducción a sus temas y problemas en Ecuador » (Quito : Camaren).

Source : https://kawsachunnews.com/interview-latin-america-in-the-new-global-economy

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/04/04/seloigner-de-loccident-se-concentrer-sur-lasie-lamerique-latine-et-la-nouvelle-economie-mondiale/

OTAN, suspends ton vol ! (nouvelles d’Amérique Latine, par Maurice Lemoine)

Illustration : Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN et Ivan Duque, président de la Colombie, le 14 février 2022 / Photo : NATO Flickr CC

C’est l’histoire d’un type qui passe devant un chien et qui lui donne un grand coup de pied. L’animal jappe. Impassible, l’homme lui décoche un nouvel horion. Le chien aboie furieusement. Sans s’en préoccuper, l’homme le shoote à nouveau. Cette fois, le chien bondit et lui mord furieusement le mollet. Le type se tourne alors vers les amis qui l’accompagnent et fait : « Ah ! Vous voyez bien qu’il est méchant ! »

L’auteur: Maurice Lemoine, ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique, couvre l’Amérique Latine depuis 35 ans.

Le 24 février, arguant de ce que les territoires séparatistes du Donbass – les Républiques populaires de Donetsk et Louhansk –avaient sollicité l’aide de la Russie et que cette dernière était d’autre part progressivement encerclée par l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), le président Vladimir Poutine a déclenché ce qu’il a appelé une « opération militaire spéciale » contre l’Ukraine – en réalité, une invasion du pays voisin. En recourant à l’usage de la force en violation des principes juridiques du droit international et de la Charte des Nations unies, Poutine a pris l’énorme responsabilité d’un déchaînement de violence entraînant, pour Ukrainiens et Russes, son cortège de souffrances, de morts et de destruction. Provoquant l’effroi, resurgit du passé de la vieille Europe une maxime qu’on croyait oubliée : celle de Jacques Prévert – « Quelle connerie la guerre ! » – dans son poème « Rappelle-toi Barbara ». 
 
Comme d’habitude en pareille circonstance, le champ des réactions ne donne lieu à aucune surprise. Bottée, casquée, harnachée, l’union sacrée médiatique « publique-privée » sort la grosse artillerie dans une version où, sur l’air de « Johnny s’en-va-t-en guerre », tout est par définition noir ou blanc. A la marge, et tout en condamnant sans équivoque l’action de la Fédération de Russie, quelques voix de sensibilités politiques diverses contextualisent le conflit, en analysent la complexité et suggèrent que, si avaient été prises en compte les demandes légitimes depuis longtemps exprimées par Moscou, une telle catastrophe aurait pu ou dû être évitée – à l’instar (entre autres) de Dominique de Villepin, Hubert Védrine ou Jean-Luc Mélenchon. Lequel, de ce fait rebaptisé « poutiniste » (populiste étant devenu éculé), est haineusement vilipendé par le club européo-atlantiste « en état de mort cérébrale » des Daniel Cohn-Bendit, Yannick Jadot, Alain Lipietz, Raphael Glucksmann ou Anne Hidalgo (Madame « entre 1,5 % et 3 % » dans les sondages d’opinion).

Bien que située de l’autre côté de l’Atlantique, l’Amérique latine se sent – et est de fait – concernée par ce conflit en apparence européen. D’où un premier constat : malgré une relative réactivation de la Communauté des Etats latino-américains et caraïbes (Celac) sous la récente présidence pro tempore du Mexique d’Andrés Manuel López Obrador (AMLO), la région aborde la crise en ordre dispersé. Diverses, les prises de position s’y expliquent par les enjeux politiques et économiques propres à chacun des pays.

En inaugurant le Conseil permanent de l’Organisation des Etats américains (OEA) convoqué de façon virtuelle le 25 février, le secrétaire général de l’OEA Luis Almagro a joué son habituel rôle d’employé zélé du Département d’Etat américain en estimant qu’« aucune des raisons invoquées par le président russe ne peut être une excuse pour les actes qui sont commis sous ses ordres en Ukraine ». Vingt-et-un pays l’ont suivi – en réalité vingt, le Venezuela étant représenté par le pseudo gouvernement du président imaginaire Juan Guaido – en condamnant « énergiquement l’invasion illégale, injustifiée et non provoquée de l’Ukraine par la Fédération de Russie ». Parmi ces nations figurent la Colombie, principale alliée de Washington sur le sous-continent, mais aussi le Chili, l’Equateur, le Mexique, le Paraguay et le Pérou [1].

On a pu remarquer, au sein de ce bloc, certaines incongruités. Au Chili, un président récemment élu, l’ancien dirigeant étudiant Gabriel Boric (centre-gauche), aligné sur le chef de l’Etat sortant, néolibéral pro-américain et bourreau du mouvement social de 2019, Sebastián Piñera (droite). Après une première et sèche condamnation de Moscou, Boric, qui a pris ses fonctions le 11 mars, a partagé sur Twitter un message de 9 minutes du président ukrainien Volodimir Zelenski. Moins partisane, la Convergence sociale, dont est issu Boric, a rejeté « les solutions de guerre », exprimé sa « solidarité au peuple ukrainien » tout en prônant la fin des alliances militaires « dirigées par des grandes puissances ». A son échelon et fort de sa longue expérience politique, le Parti communiste chilien (PCC), dont trois membres participeront comme ministres au premier gouvernement Boric, introduit une nuance plus affirmée en estimant que « chaque pays doit assumer sa responsabilité ; en premier lieu la Russie ; mais aussi les Etats-Unis et l’OTAN ».

Le même cas de figure peut être observé au Pérou. Passablement erratique dans ses décisions, mais aussi déstabilisé par le « coup d’Etat lent » qu’a déclenchée la droite contre lui [2], le président Pedro Castillo s’aligne sans nuances sur l’arc de forces pro-Washington. En revanche, et même si Pérou libre, qui l’a porté au pouvoir, n’a pas émis de position officielle, le fondateur et secrétaire général de ce parti, Vladimir Cerrón, a publié une série de messages explicites sur son compte Twitter. Il y dénonce « le maintien de la structure militaire de l’OTAN », qui, pour lui, « n’est rien d’autre que la machine de guerre de l’Amérique du Nord et de l’Europe ».
Dernier représentant d’une « nouvelle gauche » annoncée ou souhaitée par beaucoup : le colombien Gustavo Petro. Donné potentiel vainqueur de l’élection présidentielle du 29 mai prochain, à la tête d’une large coalition, le Pacte historique, ce dernier a pour l’instant évité de se prononcer sur le fond. Les positions extrêmes du président Iván Duque ayant entraîné la circulation de rumeurs prétendant que la Colombie allait envoyer des troupes en Europe [3], Petro, lors d’un meeting de campagne (24 février), s’est impatienté : « Nous n’allons pas pouvoir aider la Russie ou l’Ukraine ou les Etats-Unis, nous devons nous aider nous-mêmes ; nous sommes trop impliqués dans une autre guerre et dans la lutte contre la faim, pour aller maintenant tuer de jeunes Colombiens sur les champs de bataille d’Ukraine… » En d’autres termes : en pleine campagne électorale, Petro choisit de ne braquer ni ses alliés « anti-impérialistes » ni les éventuels ralliés centristes d’un second tour, moins enclins à mettre en cause les Etats-Unis.

D’autres pays, et non des moindres, condamnent l’usage de la force par Moscou, mais prônent la diplomatie, à l’image de l’Argentine, de la Bolivie, du Brésil ou du Mexique. Et pour cause. Aucun d’entre eux, et depuis longtemps, ne considère la Russie comme une ennemie. On rappellera que, en juillet 2014, une tournée de Vladimir Poutine en Amérique latine l’a amené à Cuba, au Nicaragua, mais aussi en Argentine, avant de se terminer à Fortaleza, au Brésil, à l’occasion du sommet des BRICS – au sein desquels, outre le Brésil et la Russie, figurent la Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud. Une rencontre à Brasilia entre Poutine et la présidente Dilma Rousseff donna lieu à la signature d’accords économiques concernant les infrastructures, la santé, la technologie, l’éducation, la culture et des secteurs aussi stratégiques que l’aéronautique et la défense. S’agissant de cette dernière, fut envisagée « à court terme » la vente par Moscou aux forces armées brésiliennes d’un système de défense anti-aérien. Rebaptisé « empeachment », le coup d’Etat juridico-parlementaire du 31 août 2016 contre Rousseff mit un terme à ces relations jusqu’à une période toute récente puisque, lors d’une visite à Moscou, le président Jair Bolsonaro a rencontré son homologue Vladimir Poutine, en pleine crise ukrainienne, le 16 février dernier.

Explication : depuis le départ du républicain Donald Trump de la Maison-Blanche, les relations entre Brasilia et Washington se sont sérieusement refroidies. En conséquence, le Brésil a redécouvert le traitement réservé aux néo-colonies. Ce qui signifie qu’en 2021 Joe Biden lui a envoyé son chef de la CIA William Burns, puis le conseiller à la Sécurité nationale Jake Sullivan, pour faire passer un message impérieux : ne laissez pas la chinoise Huawei participer à la vente aux enchères de la 5G prévue pour cette année, « sinon » … Le Brésil possède le plus grand marché des télécommunications d’Amérique latine – ceci expliquant cela. Même pour un satrape, pour peu qu’il soit un minimum nationaliste, ce genre de pression finit par agacer. D’où la même résistance lorsque les Etats-Unis ont lourdement insisté pour que Bolsonaro annule son déplacement à Moscou. Lequel, centré officiellement sur la promotion des relations commerciales bilatérales et l’éventuelle construction d’une centrale nucléaire en territoire brésilien, a finalement eu lieu – « sans rien à voir avec la situation géopolitique dans l’est de l’Europe », précisa le ministre des Affaires étrangères Carlos Franca à son homologue étatsunien Antony Blinken, qui l’interpellait.

Lorsque le général Hamilton Mourao, vice-président du Brésil, s’est exprimé en faveur d’un « soutien à l’Ukraine », il a été sèchement recadré par Bolsonaro. Depuis, ce dernier a précisé que le Brésil entendait rester « neutre » et Itamaraty (le ministère des Affaires étrangères) a rejeté « l’intervention dans les affaires intérieures et les menaces d’agression contre toute nation, mais aussi les sanctions unilatérales telles celles que les Américains et leurs alliés ont annoncé qu’ils adopteraient contre la Russie ».
Susceptible de revenir au pouvoir en cas de victoire de Luiz Inácio Lula da Silva en octobre 2022, le Parti des travailleurs (PT) s’est prononcé pour sa part le 24 février : « La résolution des conflits en politique internationale doit toujours être recherchée par le dialogue et non par la force, qu’elle soit militaire, économique ou autre. » En conséquence, le PT appelle à une résolution pacifique de la crise par la médiation, dans les enceintes multilatérales.

Le 22 octobre 2021, le ministre bolivien des Affaires étrangères Rogelio Mayta découvrait lui aussi la Place Rouge. Quatre mois plus tard, le 22 février 2022, là encore en pleine crise Kiev-Moscou, les ministres russe de l’Energie Nikolay Shulguinov et bolivien des Hydrocarbures Franklin Molina signaient d’importants accords énergétiques, en marge du sixième sommet du Forum des pays exportateurs de gaz à Doha (Qatar).
Le chef de l’Etat argentin Alberto Fernández est lui arrivé le 2 février en Russie pour y rencontrer « le maître du Kremlin » (selon l’inévitable formule des radoteurs de la « journalie »). La visite à Moscou de la présidente Cristina Kirchner, en avril 2015, après la tournée sud-américaine de Poutine en juillet 2014, avait été considérée comme un affront à Washington. Le déplacement de Fernández a donné lieu aux mêmes réactions. « Je ne sais pas pourquoi cela a soulevé tant de poussière et pourquoi voyager en Russie et en Chine [où il rencontra Xi Jinping, les jours suivants] signifie que nous voulons avoir une mauvaise relation, par exemple, avec les Etats-Unis », a réagi Fernández en soulignant que le monde est « multilatéral » et oblige à avoir « des relations mûres et respectueuses avec tous les pays ».
Au programme de la rencontre se trouvaient la participation d’entreprises russes dans la modernisation du réseau ferroviaire argentin, ainsi que des projets d’investissement dans les secteurs clés de l’électricité, du gaz, du pétrole et de l’industrie chimique. Toutefois, si Fernández fit sensation, c’est parce qu’il déclara que son pays devait « cesser d’être si fortement dépendant du Fonds monétaire international et des Etats-Unis » et annonça qu’il souhaitait faire de Buenos Aires « la porte d’entrée de la Russie en Amérique latine ».

On ajoutera à cette formule très remarquée une autre déclaration d’autant plus frappante qu’elle explique pourquoi, dans certains pays d’Amérique latine, la Russie est particulièrement appréciée  : « Vous étiez là, a déclaré Fernández à Poutine, quand le reste du monde ne nous aidait pas avec les vaccins. » Au plus fort de la pandémie, alors que les nations riches monopolisaient scandaleusement les armes anti-Covid et refusaient d’en lever les brevets, c’est effectivement la Russie qui, avec 90 millions de doses de son Sputnik V, s’est portée au secours de l’Argentine, du Venezuela, du Nicaragua, du Mexique, de la Bolivie et du Paraguay (puis du Honduras et du Guatemala). Lui même vacciné avec Sputnik V, Fernández a fait de l’Argentine le premier pays d’Amérique latine à le produire dans ses propres laboratoires. D’aucuns ont dénoncé Moscou (de même que Pékin et La Havane) pour une opportuniste « diplomatie du vaccin ». Peut-être. Mais on ne voit pas en quoi celle-ci serait plus condamnable que la posture « occidentale » du « vous pouvez tous crever ».

Ce n’est donc pas du fait d’une « connivence écœurante » qu’un certain nombre de pays observent, à l’égard de Moscou, une attitude mesurée. Que ce soit à l’OEA où à l’Assemblée générale de l’ONU, les uns et les autres ont tenu peu ou prou le même langage. Ainsi, si l’ambassadeur de Bolivie à l’OEA, Héctor Enrique Arce, affirme que « rien, absolument rien, ne justifie une quelconque forme de violence ou d’agression lorsque la perte regrettable de vies humaines est en jeu », c’est sans condamner formellement la Russie. Sur Twitter, le 22 février, le ministre des Affaires étrangères mexicain Marcelo Ebrard se prononce « en faveur d’une solution pacifique au conflit, du respect de l’intégrité de l’Ukraine et des résolutions des Nations unies ». Un peu plus tard, le président mexicain Andrés Manuel López Obrador (AMLO) « condamne énergiquement » l’offensive russe, mais précise immédiatement : « Nous n’allons décider d’aucune sanction économique parce que nous devons maintenir de bonnes relations avec tous les gouvernements du monde. Et nous voulons être en mesure de pouvoir parler avec les parties en conflit. » AMLO se prononce également contre l’interdiction de médias russes : « Cela s’apparente à de la censure. On ne peut pas d’un côté vouloir promouvoir la liberté et de l’autre la limiter. » 
Reçu à Mexico le 2 mars par son ami AMLO, le brésilien Lula se prononce également contre la guerre, non sans la contextualiser : « Il est inacceptable qu’un pays se sente autorisé à installer des bases militaires autour d’un pays ; il est inacceptable qu’un pays réagisse en envahissant un autre pays. »

AMLO et Lula, à Mexico, le 2 mars 2022.

Même en Amérique latine, la déclaration du ministre italien de la Défense Mario Mauro à l’occasion de la Conférence de Munich sur la sécurité, en février 2007, n’est pas passée inaperçue : « L’usage de la force ne peut être légitime que si cette décision a été prise par l’OTAN, l’Union européenne ou l’ONU. » Nul n’ignore que cette prépotence, cet exercice abusif d’un pouvoir absolu (on ne parle pas là de l’ONU), ont déjà été mis en œuvre, et depuis longtemps. Au début des années 1990, par exemple, en reconnaissant les Républiques sécessionnistes qui ne s’appelaient ni Crimée ni Donbass, mais Slovénie, Croatie, puis Bosnie-Herzégovine (OTAN : Deliberate Force, 1995) issues du démantèlement de la Yougoslavie. En 1999, lorsque l’OTAN, comme toujours sous commandement des Etats-Unis, bombarda la Serbie pendant soixante-dix-huit jours pour imposer l’indépendance du Kosovo en ignorant la Charte des Nations unies. En 2001, 2004 et 2011 lors de l’attaque, de l’invasion ou de l’occupation de l’Afghanistan (Force internationale d’assistance à la sécurité ; FIAS), de l’Irak (NTM-I) [4] et de la Libye (Unified Protector ; OUP), avec les conséquences « hautement positives » que tout un chacun connaît. De tels précédents n’excusent en rien l’expédition guerrière déclenchée par Moscou, mais disqualifient la crème des commentateurs qui, aujourd’hui en pointe dans la dénonciation de « la guerre criminelle de Poutine », se sont tus à l’époque, quand ils n’ont pas chaudement soutenu ces opérations.

Gorbatchev, Hekmut Kohl, Hans-Dietrich Genscher évoquant la réunification de l’Allemagne, 15 juillet 1990.

Neuf novembre 1989 : le Mur de Berlin tombe. Le 9 février 1990, dans la salle Catherine II, haut lieu historique du Kremlin, le secrétaire d’Etat américain James Baker rencontre le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev. Dans le cadre d’une discussion sur la sécurité soviétique, alors que les négociations sur la réunification de l’Allemagne battent leur plein, Baker prononce la fameuse phrase : « La juridiction militaire actuelle de l’OTAN ne s’étendra pas d’un pouce vers l’est [5]. » Le lendemain, 10 février, toujours au Kremlin, le chancelier allemand Helmut Kohl tient le même langage [6]. En mars 1991, à Bonn, devant Boris Eltsine (président de la Fédération de Russie) et Edouard Chevardnadze (ex-ministre des Affaires étrangères de l’Union soviétique), les représentants des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France et de l’Allemagne s’engagent à nouveau à ce que l’OTAN ne s’étende pas au delà de l’Elbe (frontière entre les deux Allemagnes jusqu’en 1990) et à ce qu’elle n’accepte pas de nouveaux membres. Tant les archives britanniques qu’une récente enquête du magazine allemand Der Spiegel confirment l’existence de cet engagement [7].

Aucune de ces promesses n’a été tenue. En trente ans, avec l’incorporation de pays ex-membres du Pacte de Varsovie, de l’URSS et de la Yougoslavie, l’OTAN est passée de seize à trente membres [8]. En mars 2007, il y a quinze ans, Vladimir Poutine soulevait déjà le problème lors de la conférence annuelle sur la sécurité de Munich : « L’OTAN a placé ses forces de première ligne à nos frontières ! (…) Contre qui cette expansion est-elle tournée ? Et qu’est-il advenu des assurances données par nos partenaires occidentaux après la dissolution du Pacte de Varsovie ? » Aucune réaction. Total mépris. La patience de Moscou s’épuise quand les yeux de Washington, Bruxelles et Mons (siège de l’OTAN) se tournent de plus en plus ostensiblement vers l’Ukraine. Le 8 juin 2017, le parlement de Kiev n’a-t-il pas voté (276 voix contre 25) un amendement législatif rendant prioritaire l’objectif d’entrer dans l’OTAN ? Les missiles stockés en Pologne ou en Roumanie sont susceptibles d’atteindre Moscou en quinze minutes (ce qui est déjà très peu) ; les mêmes déployés en Ukraine le feraient trois fois plus rapidement. Qu’en la personne de Poutine la Fédération de Russie sente menacés ses intérêts vitaux stratégiques n’a rien d’absurde, de paranoïaque ou d’étonnant. Un péril d’autant plus vécu comme une provocation que de sérieux contentieux opposent déjà les deux nations.

En 2010, quand Viktor Ianoukovitch arrive au pouvoir, c’est au terme d’élections reconnues comme légitimes. Depuis 1997, une Charte de partenariat spécifique a été signée entre l’Ukraine et l’OTAN. Tout en souhaitant maintenir le niveau de coopération existant, Ianoukovitch indique que, pour l’instant, il ne poursuivra pas l’objectif d’une adhésion à l’Alliance. En novembre 2013, il aggrave son cas en annonçant reporter la signature imminente d’un Accord d’association avec l’Union européenne « pour mieux en évaluer les conséquences ». Un président ne devrait pas dire ça ! Durant trois mois (21 novembre 2013 – 22 février 2014) des dizaines et parfois des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue et se rassemblent au centre de Kiev, sur la place Maïdan (place de l’Indépendance). En théorie, il s’agit d’un mouvement pacifique. Il l’est en partie – gens ordinaires ; pro-européens ; opposants à Ianoukovitch, aux oligarques et à la corruption ; dirigeants libéraux ; nationalistes. Mais, en partie insurrectionnelle, la révolte ne s’arrêtera pas « sans démission du président ». La violence se déchaîne. Menée par les Berkut (forces de polices anti-émeutes), la répression ne fait pas dans la dentelle. La presse internationale prend fait et cause pour cette « insurrection spontanée ». Spontanée, peut-être, mais qui ne manque pas d’appuis intéressés.

Le 5 décembre 2013, à Kiev, au cours d’un sommet de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), la sous-secrétaire d’Etat américaine pour l’Europe et l’Eurasie Victoria Nuland a apporté son soutien aux manifestants : « Nous sommes avec le peuple ukrainien, qui voit son avenir dans l’Europe. » Elle appelle le gouvernement à écouter la voix de son peuple et, lisant à l’évidence l’avenir dans une boule de cristal, met en garde contre les risques de « chaos et de violences » s’il ne s’incline pas. Le 11 décembre, accompagnée de l’ambassadeur américain en Ukraine Jaffrey Pyatt, Nuland se rend place Maïdan et se mêle aux protestataires à qui elle distribue des gâteaux.
Comme auraient pu le faire – nul n’en doute une seconde ! – des dignitaires russes, iraniens, nord-coréens, vénézuéliens ou chinois pour encourager à New York les activistes d’Occupy Wall Street (2011) [9], ou les manifestations et émeutes du mouvement Black Lives Matter (2020) [10], ou même les violentes démonstrations des Gilets jaunes français (2018), ambassadeurs, politiciens et ministres en provenance de l’UE et des Etats-Unis défilent à la tribune de Maïdan.


Début décembre 2013, le chef de la diplomatie allemande Guido Westerwelle prend un bain de foule au milieu des manifestants. Le ministre des affaires étrangères canadien John Baird l’imite et, comme lui, s’affiche avec les dirigeants de l’opposition. Suivent, le 14 décembre, le sénateur républicain John McCain (candidat défait de la présidentielle américaine de 2008, président de l’International Republican Institute) accompagné du jeune sénateur démocrate Chris Murphy. « Nous sommes ici pour soutenir votre juste cause, le droit souverain de l’Ukraine à choisir son propre destin librement et en toute indépendance », lance McCain aux révoltés. Au cas où ceux qui l’écoutent, mais aussi les autres, n’auraient pas compris qu’ils peuvent choisir « en toute indépendance », il précise : « Et le destin que vous souhaitez se trouve en Europe ! » Avant d’oser cet avertissement d’un cynisme (ou d’un comique) absolu : « Nous voulons indiquer clairement à la Russie et à Vladimir Poutine que l’ingérence dans les affaires de l’Ukraine n’est pas acceptable pour les Etats-Unis. » Thèse que reprendra un peu plus tard (sans rire davantage) le conseiller adjoint à la Sécurité nationale de Barack Obama, un certain… Antony Blinken (aujourd’hui secrétaire d’Etat) : « Tant que la Russie suivra la voie des provocations plutôt que d’essayer de résoudre cette question par des moyens pacifiques et de favoriser une désescalade, il y aura des conséquences et ces conséquences iront crescendo. » Vice-président des Etats-Unis, Joseph Robinette Biden, dit Joe Biden, appelle Ianoukovitch à retirer les forces de l’ordre de la rue. Et de laisser prendre « le Capitole » ? Il ne le précise pas.

John McCain, Euromaïdan, 14 décembre 2013.

Lorsqu’ils ont effectué leur pèlerinage sur la place Maïdan, tous les admirables démocrates qui s’y sont succédés avaient manifestement oublié leurs lunettes. Idem pour Bernard-Henri Lévy quand, à peine reposé du chaos qu’il a contribué à provoquer en Libye, il hurle à ses nouveaux « combattants de la liberté », le 9 février : « Les vrais Européens, c’est ici, sur le Maïdan, qu’ils se trouvent réunis ! » Pas plus que les autres, BHL ne remarque la présence, pourtant particulièrement visible, au milieu de la foule, d’oriflammes pas vraiment anodins. Les drapeaux horizontaux rouge et noir appartiennent aux militants de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), branche militaire de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) qui, en d’autres temps, collabora avec le IIIe Reich. Le trident jaune sur fond bleu orne les bannières du parti d’extrême droite Svoboda (Liberté). Ex-Parti social-nationaliste d’Ukraine, qui arborait un symbole proche de la swastika, Svoboda a renoncé à ce dernier en 2004, pour se forger un minimum de respectabilité [11]. Ce qui ne l’empêche pas de conserver son discours antisémite et russophobe et d’afficher sa priorité des priorités : la « dé-soviétisation » du pays ! Comme le fait le C14 (ancienne aile jeunesse de Svoboda). Coalition de groupuscules fascisants qui considèrent Svoboda « trop libéral », Praviy Sektor (« Secteur droite »), se définit avant tout comme « nationaliste, défendant les valeurs de l’Europe blanche et chrétienne ». Organisés, entraînés, en tenues paramilitaires, ses militants jouent un rôle essentiel dans le déchaînement de violence. Devenue force organisatrice, l’ensemble de cette mouvance crée les premières « sotins » (« centaines » : groupes de combat de 60 à 100 personnes), introduit explosifs artisanaux et armes à feu dans les manifestations.

Une telle présence de forces fascisantes sur le Maïdan ne fait pas de tous les Ukrainiens des néo-nazis – comme le suggère sans nuances Vladimir Poutine quand il prétend « dénazifier » le pays. Elle ne peut toutefois être occultée car exerçant sur la sphère militaire et politique ukrainienne une influence très supérieure à sa représentation électorale. Le 13 janvier 2014, dans un article intitulé « La triste progression du mouvement de protestation ukrainien, de la démocratie et de l’Etat de droit vers l’ultranationalisme et l’antisémitisme », Oleksandr Feldman, président du Comité juif ukrainien et membre du Parlement, appelait les dirigeants de l’opposition Arseni Iatseniouk et Vitali Klitschko à dénoncer « la dérive néo-fasciste [constatée] au cours des dernières semaines et à rompre leur alliance avec Svoboda [12] ».

Ianoukovitch fut renversé. Non par un mouvement présenté de manière idyllique comme « citoyen et populaire », mais par une « révolution de couleur » soutenue depuis l’étranger. Le déroulé de l’opération passe d’autant moins inaperçu en Amérique latine que des pratiques similaires ou approchantes ont été mises en œuvre au Venezuela en avril 2002 (tentative de coup d’Etat contre Hugo Chávez), puis en 2014 et en 2017 à travers ce qu’on a appelé les « guarimbas »  ; au Nicaragua en 2018 ; en Bolivie en 2019. De quoi rapprocher les gauches continentales des thèses, pas toujours hors-sol, défendues par Moscou.
Pour en revenir à l’Ukraine, le nouveau gouvernement pro-occidental du milliardaire Petro Porochenko est rejeté par l’est du pays, qui compte une forte population russophones. Qui plus est, le pouvoir jette de l’huile sur le feu : promulgation de « lois de « dé-communisation », abolition du statut du russe comme seconde langue officielle dans les régions de l’Est, promotion des groupes d’extrême droite… Une telle offensive provoque d’inévitables réactions. Dont la sécession (assistée en sous-main par Moscou), puis l’annexion de la Crimée le 18 mars 2014 par Vladimir Poutine, après un référendum que conteste la « communauté internationale ». « On nous répète sans cesse que le Kosovo, c’était un cas à part, car des milliers de personnes y ont péri, réagira Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie. Faut-il en conclure que, pour que les habitants de la Crimée obtiennent la reconnaissance de leur droit imprescriptible, il faut que coule autant de sang en Crimée qu’au Kosovo ? Pardonnez-moi, ce sont des parallèles et des analogies parfaitement impropres [13]. »

Emblème du Bataillon d’Azov.

Mouvements autonomistes dans l’est de l’Ukraine : frontalier de la Russie, le Donbass est le théâtre d’affrontements entre séparatistes pro-russes et armée ukrainienne. Pour mettre fin aux hostilités, deux accords sont signés à Minsk, capitale de la Biélorussie. Le premier (5 septembre 2014), par les représentants du Groupe de contact trilatéral sur l’Ukraine – Russie, Ukraine et Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Le second (12 février 2015), par les présidents François Hollande, Angela Merkel, Petro Porochenko et Vladimir Poutine. Ce dernier n’appuie pas la revendication d’indépendance des séparatistes. De fait, les protocoles signés prévoient que le gouvernement ukrainien reprendra le contrôle de ses frontières orientales, mais procédera à une réforme constitutionnelle permettant que les régions de Donetsk et de Lougansk bénéficient d’un statut spécial, une forte autonomie respectant leur spécificité linguistique [14].
Jamais les gouvernements ukrainiens pro-occidentaux successifs ne respecteront ces accords pourtant garantis par Bonn et Paris. Pis… Au vu et au su de tous, le Donbass va être livré aux bombardements et à la soldatesque des milices ultranationalistes et néonazies [15]. Formé le 5 mai 2014, composé majoritairement d’Ukrainiens mais aussi de volontaires étrangers, le Bataillon Azov, dont les « hommes en noir » professent l’idéologie du IIIe Reich et la suprématie de la race blanche, est rapidement incorporé à la Garde nationale. L’emblème du bataillon reprend les couleurs bleu et jaune de l’Ukraine ainsi que la « Wolfsangel » inversée [16]. Avec le soutien logistique de l’armée ukrainienne, les exactions de cette unité chargée de terroriser les populations russophones et de faire la sale besogne sont innombrables (et documentées). Depuis 2014, la « guerre sale » menée dans le Donbass a fait de l’ordre de 14 000 morts.

Trois pays latinos se retrouvent dans l’œil du cyclone pour leur « appui à la Russie » : Cuba, le Nicaragua et le Venezuela. Réflexes ataviques d’un anti-impérialisme coincé dans les coordonnées des années 1960-1970 ? Ces pays pointent surtout l’hypocrisie des prédicateurs revendiquant pour Kiev les principes wilsoniens du droit à la souveraineté nationale et à l’autodétermination [17]. Droits aussi légitimes qu’intangibles, nul ne le contestera ici. Mais entend-on ces voix exiger la même chose pour Managua, La Havane ou Caracas ? Cuba, victime depuis 1962 d’un embargo dévastateur et illégal au regard du droit international parce que son « régime » ne convient pas à l’Hégémon. Le Venezuela, dont l’économie a été détruite par les mesures coercitives unilatérales imposées par Washington depuis un décret absurde signé en mars 2015 par Barack Obama.
Il est plaisant d’entendre ces jours-ci les rois du commentaire décrire avec force détails (et une certaine délectation) comment les sanctions prises par les Etats-Unis et l’Union européenne – une « guerre totale » ! – vont mettre la Russie à genoux et affecter durement sa population. Ces dernières années, les mêmes « spécialistes de tout » ont passé leur temps à prétendre que le châtiment imposé au Venezuela par les Etats-Unis n’était nullement responsable de l’effondrement du pays – imputable à la seule gestion du « dictateur Nicolás Maduro ». Ce sont les mêmes mesures, effectivement dévastatrices ! Elles ont interdit toute transaction avec la Banque centrale vénézuélienne (BCV), elles ont étouffé l’industrie pétrolière et ses exportations (96 % des revenus du pays), elles ont paralysé les importations, elles ont cruellement frappé la population. Et pourtant, le Venezuela bolivarien n’a jamais envahi personne pour être ainsi châtié… Simplement, son indépendance et sa politique n’ont pas l’heur de plaire à « Yankilandia » [18].

L’OTAN, donc… L’Ukraine aurait un droit inaliénable à rallier le pacte militaire de son choix. Qu’on imagine un seul instant la Russie (ou la Corée du Nord ou l’Iran ou n’importe quelle puissance possiblement hostile) installer des bases militaires dotées d’armes stratégiques au Mexique, à Cuba, au Nicaragua, dans les îles de Saint-Vincent et les Grenadines, au Venezuela… S’agissant de la réponse de la Maison-Blanche et du Pentagone, le champ des hypothèses n’est pas très étendu. Car il existe un précédent. Celui-ci a commencé le 14 octobre 1962 lorsque, après avoir repéré des cargos soviétiques chargés de missiles en route vers Cuba, des avions espions américains ont pris, en survolant l’île, des clichés de rampes de lancement de fusées à moyenne portée. A 140 kilomètres de la Floride ! Le président John F. Kennedy imposa un blocus maritime et ferma les voies d’accès vers Cuba. Bras de fer. La moindre tentative des bateaux soviétiques de forcer la quarantaine pouvait provoquer un conflit ouvert entre Washington et Moscou. C’est-à-dire une possible confrontation nucléaire. La quintessence de la démence meurtrière. Qui prendrait un tel risque ? Au terme d’un compromis, Nikita Khrouchtchev donna l’ordre à ses navires de rebrousser chemin tandis que Kennedy s’engageait à ne pas envahir Cuba (et à retirer les fusées américaines de Turquie). C’est là la seule fois dans l’Histoire où les Etats-Unis ont pu légitimement se sentir menacés par Cuba (à la décharge de l’île, on rappellera qu’un débarquement d’exilés anticastristes dans la baie des Cochons avait tenté en avril 1961 de renverser Fidel Castro – d’où le besoin de protection). En tout état de cause, ce rappel historique souligne tout simplement qu’en matière d’extension d’une force potentiellement hostile, le maximalisme n’est ni souhaitable ni permis. Pas plus sur les frontières de la Russie que sur celle des États-Unis.

Agressés ces dernières années par Washington, tant Cuba que le Nicaragua et le Venezuela ont trouvé en la Russie un allié précieux. Depuis le retour de Daniel Ortega au pouvoir en 2007, Managua et Moscou ont ainsi renforcé leurs relations dans tous les domaines – à tel point que le Nicaragua a ouvert un consulat en Crimée après son annexion. Pour diverses raisons, Managua se trouve dans le collimateur de Washington [19]. Le 24 février dernier, après un passage par Cuba, le président de la Douma (Chambre basse du Parlement russe) Viacheslav Volodin s’est réuni dans la capitale nicaraguayenne avec le président Ortega. La semaine précédente, le vice-premier ministre Yuri Borisov avait fait le même déplacement. Ces rencontres ont donné lieu à la signature d’accords économiques et militaires tandis que, pour expliquer cette « solide alliance » avec un Nicaragua menacé de « sanctions » par Washington, Volodin soutenait que Moscou « se base sur le principe de la non-intervention dans les Etats souverains » – ce qui ferait évidemment sursauter plus d’un Ukrainien !

Le Venezuela n’ignore pas que l’agression dont il est victime a une origine : ses réserves de pétrole, les plus importantes du monde (sans parler de l’or, du coltan et d’un certain nombre de métaux précieux). C’est donc avec un œil particulièrement aiguisé qu’il a suivi les pressions de toutes sortes exercées par Washington sur Moscou, Bonn et Bruxelles, pour empêcher l’achèvement et la mise en service du gazoduc Nord Stream 2. Washington n’a pas d’amis (même pas l’Allemagne !), uniquement des intérêts. Lesquels ne sont pas neutres dans l’agressivité affichée, depuis plusieurs années, à l’égard de Moscou. Le gaz russe constitue un obstacle à la conquête de l’Europe par le gaz naturel liquéfié (GNL) étatsunien. Lequel, depuis la balle dans le pied que vient de se tirer Poutine, voit augmenter ses possibilités de pénétration. Amis de l’environnement, bonjour ! Un gaz « non conventionnel » tiré du sous-sol par la technique très polluante de la fracturation hydraulique et acheminé dans des navires méthaniers…

Plus encore que le Nicaragua, le Venezuela est hautement redevable à la Russie, dont l’aide économique a contribué à atténuer l’effet des « sanctions » étatsuniennes. Entamée à l’époque du président Chávez, l’assistance militaire de Moscou a été tout aussi déterminante à l’époque où, Donald Trump ayant mis « toutes les options sur la table », les tambours de guerre résonnaient sur les frontières. Totalement aligné sur la Maison-Blanche, le président Colombien Iván Duque ne demandait qu’à agir et une enquête récente du journaliste Horacio Verbitsky a révélé que, sous Mauricio Macri, l’armée argentine s’est spécifiquement préparée, entre avril et juillet 2019, pour une intervention au Venezuela en tant que membre d’une force « multinationale » [20]. La présence en République bolivarienne, non de bases russes, mais d’un armement défensif conséquent – chars T-72, avions de chasse Sukhoi Su-30A, batteries anti-missiles et radars de dernière génération installés tant à Caracas (Fort Tiuna) qu’à proximité de la frontière colombienne – n’a pas été neutre dans le non-recours à cette option.

Chacun à sa manière, ces trois pays ont manifesté leur non alignement sur la « norme commune ». Néanmoins, leurs réactions recoupent nombre des déclarations de pays non catalogués « pro-Poutine ». « Défenseur du droit international et attaché à la Charte des Nations unies, Cuba défendra toujours la paix et s’opposera à l’usage ou à la menace de la force contre tout Etat, proclame La Havane. Nous regrettons profondément la perte de vies civiles innocentes en Ukraine. Le peuple cubain a eu et continue d’avoir une relation attachante avec le peuple ukrainien. » Mais, « il n’est pas possible d’examiner avec rigueur et honnêteté la situation actuelle en Ukraine sans évaluer soigneusement les justes revendications de la Fédération de Russie à l’encontre des Etats-Unis et de l’OTAN (…) ».
Même tonalité chez le représentant de Managua devant l’Assemblée générale des Nations unies : « Le Nicaragua réitère son engagement à respecter la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité de tous les pays. Les Etats membres doivent impérativement respecter les buts et principes de la Charte des Nations unies. Cela s’applique à tous les Etats membres des Nations unies. » Toutefois… « Le Nicaragua considère que les négociations entre la Russie et l’Ukraine sont essentielles (…) pour garantir la sécurité et la paix, là où l’OTAN a insisté pour ignorer les accords qui, à différents moments, ont été assumés avec la Fédération de Russie après la dissolution de l’Union soviétique. »

Le 2 mars, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté (141 voix) une résolution déplorant dans les termes les plus énergiques « l’agression » commise par la Russie contre l’Ukraine et exigeant qu’elle retire immédiatement ses forces militaires du territoire ukrainien. Aucun pays d’Amérique latine n’a voté « contre ». Ni le Salvador, la Bolivie, Cuba et le Nicaragua, qui font partie des abstentionnistes (35 pays) [21], ni le Venezuela, qui n’a pas participé à la session – en raison de ses difficultés économiques, il a accumulé trop d’arriérés dans sa contribution financière obligatoires au budget de l’ONU et s’y voit donc privé du droit de vote, même s’il peut s’y exprimer. Ce qu’il fit donc ultérieurement : « Le Venezuela joint sa voix à la paix, au dialogue, aux résolutions [des conflits] par des mécanismes pacifiques, a déclaré le 7 mars la vice-présidente vénézuélienne Delcy Rodríguez durant son intervention au Congrès du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV). On ne nous verra jamais dans les rangs de la guerre, ou pour la guerre. On nous verra toujours pour les droits des êtres humains, pour les droits de l’environnement et de la planète. »
L’OTAN et ses « puissances » peuvent-elles en dire autant ?

Depuis sa ratification par Cuba en octobre 2002, le Traité de Tlatelolco, initialement signé par quinze Etats le 14 février 1967, regroupe l’ensemble des pays d’Amérique latine et des Caraïbes auxquels il interdit de fabriquer ou d’acquérir des armes nucléaires et de les déployer sur leur territoire [22]. Cinq puissances nucléaires reconnues par le Traité de non-prolifération (TNP), soit la Chine, les Etats-Unis, la France, la Fédération de Russie et le Royaume-Uni ont signé et ratifié un protocole additionnel à ce Traité dans lequel elles s’engagent à ne pas mettre en péril ce statut de zone dénucléarisée.
 Les îles Malouines (Falkland Islands en anglais, Islas Malvinas en espagnol) appartiennent à un archipel de l’Atlantique Sud situé à 480 km des côtes de l’Argentine et à 14 600 kilomètres de celles de l’Angleterre. Elles comptent une population d’environ 3 000 habitants, dont les deux tiers résident dans la capitale Port Stanley. Depuis 1820, l’Argentine conteste la souveraineté du Royaume-Uni sur ces îles, à tel point que, en 1982, elles ont été l’enjeu d’un conflit militaire entre les deux pays – la Guerre des Malouines.
Les 10 et 11 mars 2013, lors d’un référendum sans aucune base légale organisé par Londres, les habitants de l’archipel ont voté massivement en faveur du maintien dans le giron britannique – renvoyant dans les limbes de l’ignorance ou de la mauvaise foi le quotidien Libération (16 mars 2014) quand il vit dans le référendum en… Crimée un « putsch politique et militaire orchestré de main de maître depuis Moscou, [qui] crée un précédent dangereux, sans équivalent depuis la seconde guerre mondiale ».
Réaction de la « communauté internationale » devant le référendum austral orchestré par Londres : « Nada ! »

Lors de la Conférence générale de l’Organisme pour l’interdiction des armes nucléaires en Amérique latine (OPANAL) tenue à Buenos Aires en 2013, la présidente argentine Cristina Fernández de Kirchner a dénoncé la présence croissante de « sous-marins nucléaires » du Royaume-Uni dans les eaux de l’archipel des Malouines, en violation flagrante du Traité de Tlatelolco. Une décennie plus tard ou presque, le Royaume-Uni, membre de l’OTAN, maintient à travers les îles six sites distincts qu’occupent entre 1000 et 2000 soldats. La caserne et la base aérienne géante et inter-armée de Mount Pleasant sont les plus importantes. La construction d’un port en eau profonde (Mare Harbour) à Port Stanley en amplifie la capacité militaire et sert les intérêts stratégiques britanniques et américains dans l’Atlantique sud. Appareillant des Malouines, d’imposants navires de la Navy patrouillent en permanence dans la région. Narguant une Amérique latine qui a banni l’arme atomique de ses contrées, des sous-marins nucléaires y naviguent toujours aussi ostensiblement.
En présence du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, le président cubain Raúl Castro ouvre le 28 janvier 2014, à La Havane, le second Sommet de la Communauté des Etats latino-américains et Caraïbes (CELAC). Tout un symbole : Castro a troqué pour l’occasion son uniforme de général pour un sobre costume bleu nuit. Le lendemain, c’est lui qui informe solennellement : qu’ils soient gouvernés par la gauche ou par la droite, les trente-trois membres du bloc [23] se sont mis d’accord pour déclarer la région « Zone de paix ». L’acte signé fait état de l’engagement envers la solution pacifique des différends dans la région et dans le monde pour bannir à jamais le recours à la force ; exprime la décision de respecter le droit inaliénable de chaque Etat de choisir son système économique, politique, social et culturel. Le président Castro demande aux représentants de la CELAC de « se guider sur cette déclaration lorsqu’ils devront prendre des décisions à l’échelle internationale ».
Une Zone de paix ! Qui pourrait y trouver à redire ? Personne. Sauf que…
Voici qu’arrive l’OTAN, la succursale des Etats-Unis. Signé le 24 août 1949, son traité fondateur invite à rejoindre l’organisation « tout Etat européen susceptible (…) de contribuer à la sécurité de la région de l’Atlantique Nord » (article 10). Vous avez dit européen ? Le 25 juin 2013, à Bruxelles, c’est un ministre de la Défense… colombien, Juan Carlos Pinzón, qui annonce les prémices d’un « accord » entre son pays et l’OTAN. Des militaires colombiens commencent à recevoir un entraînement à Rome (Collège de défense de l’OTAN) et à Oberammergau (Allemagne), où fonctionne une école de cadres de l’Organisation. Un an plus tard, le président Juan Manuel Santos réalise le rêve affiché de son prédécesseur Álvaro Uribe en présentant un projet de loi faisant de la Colombie un « observateur » de l’Organisation atlantique. De partout fusent les protestations. « Il y a un tournant négatif vers un agenda de déstabilisation régionale, de division régionale, d’attaque contre la révolution bolivarienne et d’adhésion aux plans hégémoniques impériaux », s’insurge Nicolás Maduro. « Je veux que vous sachiez que c’est une agression, une provocation, une conspiration contre les gouvernements anti-impérialistes, contre le Venezuela, le Nicaragua, l’Équateur, la Bolivie, et nous ne le permettrons pas », s’enflamme Evo Morales, le président bolivien. Ministre de la Défense du Brésil, Celso Amorim déclare : « Nous respectons la souveraineté des pays, mais nous sommes préoccupés par le rapprochement d’un pays membre de l’Union des nations sud-américaines [Unasur] et du Conseil sud-américain de défense avec une alliance militaire de défense extrarégionale [24]. »

En raison de vices de procédure dans son approbation par le Congrès, la Cour constitutionnelle déclarera cet accord inconstitutionnel en 2015, jusqu’à ce que, en mai 2017, le législatif approuve l’entrée de la Colombie comme « partenaire global » dans cette alliance militaire « qui défend la démocratie ». Une entrée annoncée « effective » le 31 mai 2018 et définitivement ratifiée par le président Iván Duque, à Bruxelles, le 14 février dernier.
Avec sept bases utilisées en permanence par les militaires « yankees », la Colombie est déjà un vaste camp US surarmé. Depuis juin 2020, plusieurs dizaines de membres de la Brigade d’assistance des forces de sécurité (Security Forces Assistance Brigade ou SFAB) sont arrivés en complément pour « conseiller », « assister », « activer » et « accompagner » l’armée colombienne. Il s’agit, a-t-on mille fois expliqué tant au sein du Commandement sud de l’armée des Etats-Unis (US Southern Command) qu’à Bogotá, de lutter contre le narcotrafic. Avec un bilan pour le moins mitigé si l’on en croit Pierre Lapaque, représentant de l’Office des Nations unies contre les drogues et le crime (ONUDC), le 9 juin 2021 : « Le pays comptait 143 000 hectares de cultures illicites en 2020, ce qui représente une diminution de 7 % par rapport aux 154 000 de 2019 », mais « la production de cocaïne continue à augmenter », Que viendrait faire de plus l’OTAN dans ce bourbier ?

Objectifs officiellement annoncés : « Parvenir à des approches communes face aux défis mondiaux en matière de sécurité, tels que la cyber-sécurité, la sécurité maritime, le terrorisme et ses liens avec le crime organisé ; soutenir les efforts de paix et de sécurité, y compris la sécurité humaine, en mettant particulièrement l’accent sur la protection des civils et des enfants ; promouvoir le rôle des femmes dans la paix et la sécurité, ainsi que renforcer les capacités des forces armées colombiennes. ». On croit rêver. Les femmes et les enfants défendus en Colombie par un partenariat avec l’OTAN… Ne manquent que les parterres de fleurs, les petits oiseaux et les gentils lapins…
En adhérant à l’Alliance, Bogotá lui ouvre la porte aux frontières du Brésil, de l’Equateur, du Pérou, du Panamá et surtout du Venezuela. Quelques jours avant que Duque ne se rende à Bruxelles pour ratifier l’accord avec l’OTAN, la secrétaire d’Etat étatsunienne pour les affaires politiques, Victoria Nuland – ex-actrice remarquée de la place Maïdan, le monde est vraiment petit ! –, rencontrait à Bogotá des fonctionnaires colombiens dans le cadre d’un dialogue stratégique « de haut niveau » sur la sécurité. A une station de radio, elle a confié : « Les Russes sont chaque jour plus actifs sur la frontière entre la Colombie et le Venezuela. »

A Bruxelles, le 14 février, en présence du secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg, le président Duque en fit des kilos sur le même thème. « Nous avons échangé des points de vue sur l’approfondissement de la coopération entre la Russie et la Chine, et notamment sur leur soutien au régime répressif du Venezuela », déclarera Stoltenberg en conférence de presse. Avant de remercier le colombien « pour la contribution de son pays à la consolidation de la paix et de la stabilité à l’échelle internationale » et de conclure : « Donc, notre coopération est bonne pour l’OTAN et bonne pour la Colombie. L’OTAN soutient le développement des forces armées et des institutions colombiennes, faisant d’elles un exemple pour le reste de l’Amérique latine. »
Merci, Stoltenberg, voici l’opinion rassurée ! Le 18 février 2021, en effet, la juridiction spéciale pour la paix (JEP) avait semé le trouble en révélant que, entre 2002 et 2008, l’armée colombienne a assassiné plus de 6 400 civils, présentés ensuite comme des guérilleros. L’épisode peut paraître lointain. Sans entrer dans une description exhaustive des multiples exploits des nouveaux petits soldats de l’OTAN, on mentionnera le dernier des mille scandales qui commotionnent quotidiennement l’opinion publique colombienne : la destitution, le 13 février 2022, du général Jorge Hernando Herrera Díaz, et le transfert de son cas au Bureau du procureur général de la Nation. Lors d’une réunion des commandants de la 29e Brigade de l’armée, Díaz a imprudemment révélé ses relations avec le gang de narco-paramilitaires « Los Pocillos », qui gère un couloir par lequel transitent 150 tonnes de cocaïne chaque année [25]. Malheureusement pour lui, l’enregistrement de la conversation a fuité.
Bienvenue au sein de l’OTAN, donc, pour ce pays où un « Alexeï Navalny » anonyme est assassiné tous les deux jours (36 depuis début 2022, 1320 depuis 2016).

Conflit Russie-Ukraine. Tensions avec le Venezuela. Fin février, dans la mer Caraïbe, à 70 miles nautiques (130 kilomètres) de Cartagena, la marine colombienne et l’US Navy ont effectué un exercice commun. Pour la première fois, un sous-marin nucléaire, l’ « USS Minnesota », participait aux manœuvres. « Il s’agit d’un exercice de l’OTAN, précisa fièrement le ministre colombien de la Défense Diego Molano. L’apparition d’un sous-marin nucléaire dans la Caraïbe colombienne est un signe de confiance. » Il s’agit, ajouta-t-il, de « protéger les intérêts communs, tels que la lutte contre le trafic de drogue, à laquelle participent quarante pays qui unissent leurs forces pour saisir la cocaïne et d’autres drogues illicites. » Des missiles de croisière BGM-109 Tomahawk (équipés d’ogives conventionnelles ou nucléaires), des torpilles Mark 40 (destinées à l’attaque des sous-marine nucléaires en eau profonde), des missiles « antinavire » (longue portée) AGM-84 Harpoon pour… intercepter des narcos ! A Caracas, on est en droit d’en douter.

Sous des aspects plus policés, Biden n’est en rien différent de Trump. S’agissant du Venezuela, « toutes les options » sont toujours « sur la table ». Certaines peuvent apparaître, de façon tout à fait inattendue. Qu’on en juge…
Conseiller spécial de Joe Biden pour l’Amérique latine, Juan González se réjouit le 27 février (Voz de América) : les sanctions appliquées « à l’agresseur de l’Ukraine sont si fortes qu’elles auront un impact sur les gouvernements qui ont des liens économiques avec la Russie. Et c’est à dessein. Le Venezuela va donc commencer à ressentir cette pression, le Nicaragua aussi, tout comme Cuba. »
Le 8 mars, Biden renforce spectaculairement les mesures coercitives en décidant d’interdire les importations énergétiques russes aux Etats-Unis. Ce sera selon lui « un coup dur pour la machine de guerre de Vladimir Poutine ». Cet embargo va avoir d’énormes répercussions dans le monde entier, soulignent les experts, qui annoncent « un choc énergétique  ». De fait. Les marchés paniquent. Même les Etats-Unis sont touchés, dont 8 % des importations de pétrole proviennent de Russie. Biden le savait. Il faut à Washington de nouveaux partenaires. Dès le 5 mars, il a donc envoyé une délégation au… Venezuela. Ce pays n’a plus le droit de vendre son pétrole brut sur le marché américain. La guerre en Ukraine change la donne. Parmi les trois membres qui composent, la délégation figure Juan González. Celui qui se réjouissait de l’impact à venir des « sanctions » ravale précipitamment son hostilité et rencontre le président… – non, pas l’ « employé modèle » Juan Guaido, qui n’a même pas été prévenu – et rencontre, donc, le vrai chef de l’Etat, snobé depuis 2018, Nicolás Maduro. Confirmé par ce dernier, le premier tour de table permet de comprendre que les Etats-Unis souhaitent savoir si – en échange de tout ou partie des mesures coercitives ? – ils ne pourraient pas remplacer une partie de leurs importations de pétrole russe par du pétrole vénézuélien.
Quitte à ressortir le bâton si la négociation, qui ne fait que débuter, échoue.

Entre ses Main Operating Bases (MOB : base militaire comportant d’importante infrastructure), ses Foreign Operating Locations (FOL : site opérationnel pré-positionné), ses Cooperative Security Locations (CSL : site de sécurité en coopération, équipé des technologies les plus avancées en matière d’espionnage et de détection), ses Regional Emergency Operations Center (REOC : centre d’opérations d’urgence régionale), le Southcom dispose de 76 bases militaires autour de l’Amérique latine et sur son territoire. Réactivée par le Pentagone en avril 2008 pour faire ostensiblement face à la montée en puissance des gouvernements de gauche dans la région, la IVe Flotte opère de la Caraïbe à l’Atlantique sud [26].
Pour les « élites » du monde, qui voient en l’Amérique latine un formidable réservoir de matières premières, cela n’est pas suffisant. En février 2019, le secrétaire général Jens Stoltenberg déclarait publiquement qu’ « il est possible d’envisager l’option selon laquelle d’autres pays d’Amérique latine deviennent également des partenaires de l’OTAN » [27]. Cette même année 2019, Lors d’une rencontre entre Bolsonaro et Donald Trump, ce dernier se proposa comme intermédiaire pour faire entrer le Brésil au sein de l’Organisation. Proposition réitérée en 2021 à Bolsonaro par le conseiller à la Sécurité nationale Jake Sullivan, en échange d’une prise de distances à l’égard de Pékin et Moscou.

Deux objectifs sont recherchés par ce type d’intégration. En premier lieu, l’ « interopérabilité ». Ce terme barbare recouvre l’aptitude d’organisations militaires différentes à mener des opérations conjointes en quelque lieu que ce soit. Elle exige d’eux qu’ils partagent une doctrine et des procédures communes, leurs infrastructures et leurs bases respectives, leurs ressources, et qu’ils soient en mesure de communiquer les uns avec les autres [28]. Elle crée en second lieu des synergies entre les pays membres et, en particulier, au sein de leurs forces armées. En ce sens, elle renouvelle en l’élargissant la technique mise en œuvre au sein de la ténébreuse Ecole des Amériques (SOA ; School of Americas) qui, installée au Panamá de 1946 à 1984, forma aux doctrines de contre-insurrection des dizaines de milliers d’officiers latino-américains (devenus pour certains dictateurs ou tortionnaires) [29]. Outre la formation militaire avec des instructeurs du « premier monde », les relations entre officiers des différents pays créent une sorte de franc-maçonnerie possédant ses réseaux, ses moyens financiers autonomes, son vocabulaire commun. Quel que soit la nation d’origine, le militaire est gagné subtilement au « way of life » occidental par des contacts répétés. Un bain idéologique et une franche camaraderie auxquels – indépendamment des éventuelles alternances politiques – il aura du mal à renoncer.

En violant le droit international et en envahissant illégalement l’Ukraine, la Fédération de Russie est directement responsable de la tragédie qui commotionne le monde entier. Toutefois, au-delà de l’émotion immédiate, de la compassion et de la solidarité éprouvées, sans retenue aucune, pour le peuple ukrainien, on ne peut juger « la partie » sans analyser « le tout ». On ne peut pas plus personnaliser et psychiatriser de façon absurde – « la folie de Poutine ! » – sans questionner l’irrationalité ou le cynisme des décisions du « camp du bien ». Sans sécurité pour tous, il n’y a et il n’y aura de sécurité pour personne. L’élargissement de l’OTAN ne répond nullement à la nécessité de garantir la paix et la stabilité de ses membres, mais à la volonté de domination d’un club sélect et belliciste dirigé et dominé par les Etats-Unis. Quiconque en douterait n’a qu’à observer l’Amérique latine. Hors zone, hors sol, hors temps, l’OTAN et les siens y bafouent de façon obscène la dénucléarisation imposée par le Traité de Tlatelolco et, grâce à un cheval de Troie (peut-être deux ou trois demain), la volonté clairement exprimée de vivre dans une Zone de paix.


[1] Liste complète : Antigua et Barbuda, Bahamas, La Barbade, Belize, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Equateur, Etats-Unis, La Grenade, Guatemala, Guyana, Mexique, Panama, Paraguay, Pérou, République dominicaine, Surinam, Trinidad et Tobago.

[2] Après moult péripéties plus ubuesques les unes que les autres, la sous-commission des accusations constitutionnelles du Congrès péruvien a approuvé le 28 février une motion visant à destituer le président pour de supposées « violation de la Constitution » et « trahison de la patrie ».

[3] Si l’envoi d’un contingent militaire colombien n’est nullement à l’ordre du jour, plusieurs dizaines d’ex-militaires de ce pays, d’après le quotidien El Espectador, se prépareraient à rejoindre Kiev après que le président Zelenski ait appelé les volontaires du monde entier à rejoindre la Légion de défense territoriale de l’Ukraine.

[4] La campagne de mars 2003 contre l’Iraq a été menée par une coalition de forces de différents pays, dont certains appartenaient à l’OTAN et d’autres non. Du fait de ses divisions internes (opposition de la France et de l’Allemagne), l’OTAN, en tant qu’organisation, n’a joué aucun rôle ni dans la décision de lancer la campagne, ni dans sa conduite. Toutefois, en 2004, au sommet d’Istanbul, les « Alliés » ont dépassé leurs divergences et ont décidé d’aider l’Iraq à mettre en place « des forces de sécurité efficaces et responsables ». C’est ainsi qu’a été créée la Mission OTAN de formation en Iraq (NTM-I).

[5https://nsarchive.gwu.edu/briefing-book/russia-programs/2017-12-12/nato-expansion-what-gorbachev-heard-western-leaders-early

[6] Philippe Descamps, « L’OTAN ne s’étendra pas d’un pouce vers l’est », Le Monde diplomatique, Paris, septembre 2018.

[7https://www.spiegel.de/ausland/nato-osterweiterung-aktenfund-stuetzt-russische-version-a-1613d467-bd72-4f02-8e16-2cd6d3285295

[8] L’OTAN s’est élargie à la Hongrie, la Pologne et la République tchèque en 1999 ; à la Bulgarie, l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie, la Roumanie, la Slovénie et la Slovaquie en 2004 ; à l’Albanie et la Croatie en 2009 ; au Monténégro en 2017 ; à la Macédoine du Nord en 2020. Trois pays ont exprimé le souhait de rejoindre l’organisation : la Géorgie, la Bosnie-Herzégovine et… l’Ukraine.

[9] Mouvement de contestation autogéré dénonçant les abus du capitalisme financier né le 17 septembre 2011.

[10] Suite à la mort de George Floyd, Afro-américain de 46 ans assassiné par un policier le 25 mai 2020 à Minneapolis.

[11] Le 13 décembre 2012, dans une résolution sur la situation en Ukraine, le Parlement européen lui-même condamnera toute alliance avec le parti Svoboda.

[12https://www.huffpost.com/entry/ukraine-protests-nationalism-anti-semitism_b_4588507

[13Le Courrier de Russie, Moscou, 16 avril 2014.

[14] Les accords prévoyaient également : suppression de toutes les armes lourdes dans une zone de 15 kilomètres derrière la ligne de contact, par chaque partie du conflit, afin de créer une zone démilitarisée de 30 kilomètres de large en tout ; interdiction d’opérations offensives ; interdiction du survol de la zone de sécurité par des avions de combat ; retrait de tous les mercenaires étrangers de la zone de conflit ; mise en place d’une mission de l’OSCE pour surveiller la mise en œuvre du protocole.

[15https://consortiumnews.com/2015/06/12/u-s-house-admits-nazi-role-in-ukraine/

[16] La « Wolfsangel » (« crochet à loups ») fut l’emblème, entre autres, de la 2e division SS « Das Reich ».

[17] Dans un discours tenu le 8 janvier 1918 devant le Congrès, le président des Etats-Unis Woodrow Wilson (1913-1921) introduit en « quatorze points » le concept du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

[18] La terre des Yankees.

[19] Lire « L’âge d’or et la fin de cycles ne sont plus ce qu’ils étaient » (31 janvier 2022) – https://www.medelu.org/L-Age-d-or-et-la-Fin-de-cycle-ne-sont-plus-ce-qu-ils-etaient

[20https://www.resumenlatinoamericano.org/2022/02/13/argentina-un-general-paleolitico-y-la-planificacion-de-la-invasion-a-venezuela/

[21] Dont la Chine, l’Inde, l’Iran, le Pakistan et de nombreux pays africains (Algérie, Afrique du Sud, Centrafrique, Mali, Burkina Faso, Sénégal, etc.). N’ont voté « contre » que cinq pays : Russie, Bélarus, Erythrée, Corée du Nord et Syrie.

[22http://www.obsarm.org/obsnuc/traites-et-conventions/francais/tlatelolco.htm

[23] Tous les Etats du continent et des Caraïbes, sauf les Etats-Unis et le Canada.

[24] Le Conseil de défense sud-américain (CDS) est une initiative militaire promue sous la direction du Brésil qui vise à « construire une identité de défense sud-américaine ».

[25https://cambiocolombia.com/articulo/conflicto/esta-es-la-puta-guerra-general-reconoce-alianza-con-narcotraficantes-para

[26] Créée pendant la Seconde Guerre mondiale pour protéger le trafic dans l’Atlantique Sud, la IVe Flotte avait été dissoute en 1950.

[27https://www.pagina12.com.ar/406149-la-sombra-de-la-otan-en-bolivia

[28https://www.nato.int/nato_static_fl2014/assets/pdf/pdf_publications/20120116_interoperability-fr.pdf

[29] Transférée en 1984 à Fort Benning (Géorgie), la SOA a été dissoute en 2001, pour renaître immédiatement de ses cendres sous le nom d’Institut de l’hémisphère occidental pour la sécurité et la coopération (WHISC).

Source : https://www.medelu.org/OTAN-suspends-ton-vol


Adriana Salvatierra : « La grande leçon de l’étape précédente en Amérique latine est que nous ne pouvons plus gouverner timidement ».

ITW par Gerardo Szalkowicz, rédacteur de NODAL

À tout juste 30 ans, Adriana Salvatierra était au premier rang de l’officialité bolivienne lors du coup d’État de novembre 2019. En tant que présidente du Sénat, elle a dû démissionner et se réfugier à l’ambassade du Mexique pendant que les bottes et la Bible prenaient d’assaut le palais présidentiel. Deux ans après le renversement d’Evo Morales, nous nous sommes entretenus avec elle pour comprendre les clés de la situation actuelle, tendue en raison d’un nouvel enhardissement de la droite bolivienne.

Salvatierra revient également sur les erreurs commises à l’époque et sur le complot international dans lequel, dit-elle, « le gouvernement de Macri a été un acteur clé dans la matérialisation du coup d’État ». Elle analyse les avancées du progressisme latino-américain, met en évidence les processus de Lawfare comme « nouveaux mécanismes de domination », souligne la nécessité de « reconfigurer l’articulation continentale en renforçant la CELAC » et explique sa vision d’une révolution féministe qui soit tout sauf « tiède ».

-Deux ans après le coup d’État, on peut percevoir en Bolivie une sorte de reconfiguration du bloc d’opposition, une revigoration du secteur le plus belliqueux qui a rallumé la tension politique. Le président Luis Arce a même parlé de « nouvelles aventures putschistes ». Quel est votre point de vue sur cette situation et pensez-vous que les conditions sont réunies pour un nouveau coup d’État ?

-Nous sommes en présence de nombreux acteurs qui n’ont aucun respect des institutions démocratiques. Par exemple, le gouverneur de Santa Cruz, Luis Fernando Camacho, quelqu’un qui a promu un coup d’état, qui promeut la rupture de l’institutionnalité comme forme d’action politique. C’est assez dangereux. Mais aujourd’hui, le contexte est différent. En 2019, nous sortions de 14 ans de gouvernement, avec un mécontentement accumulé, bien qu’il n’y avait pas de crise économique, l’extrême droite est arrivée avec un discours de libération d’un certain mécanisme d’oppression, les mobilisations de l’opposition tournaient autour de valeurs comme la « démocratie », la « liberté », etc. C’est dans ce contexte que le coup d’État a eu lieu.

Ces secteurs ont ensuite montré qu’au cours de ces 14 années, ils n’avaient construit aucun projet pour le pays. Lorsqu’ils ont gouverné après le coup d’État, ils ont montré qu’ils étaient incapables de gérer la crise sanitaire et le pays en général. Alors aujourd’hui, quand ils reviennent avec ces discours de « n’oubliez pas que depuis Santa Cruz nous savons comment récupérer la démocratie », en réalité ils nous disent qu’ils ont la formule du coup d’état. Mais cette formule du coup d’État trouve aujourd’hui un pays différent, avec une crise économique, un pays où le PIB s’est contracté de 12 points, où nous avons à nouveau atteint des niveaux élevés de chômage et de pauvreté. Ainsi, l’agenda politique de la population est fondamentalement basé sur la réactivation économique : leurs discours ne disposent pas aujourd’hui d’un terrain fertile pour déployer cet agenda de rupture démocratique.

Il est vrai que les forces du coup d’État continuent à opérer ; ce serait un mensonge de dire qu’avec la victoire électorale de 2020, nous avons démantelé la structure qui a promu le coup d’État. Cette structure, basée notamment à Santa Cruz, a continué à fonctionner et compte aujourd’hui Luis Fernando Camacho comme gouverneur. Mais je crois qu’à l’heure actuelle, les conditions objectives ne sont pas réunies pour que nous empruntions à nouveau la voie de la rupture démocratique. Cela n’enlève rien au fait que la nature de ces forces politiques est de conspirer en dehors de l’ordre démocratique, pour que demain elles puissent à nouveau promouvoir des scénarios de rupture, mais aujourd’hui les gens sont sur un autre agenda, ils sont sur l’agenda de récupérer leurs emplois, de joindre les deux bouts, de récupérer leur économie.

L’un des facteurs qui a ouvert la porte au coup d’État est que la droite a gagné la rue, tandis que le MAS et les organisations sociales étaient quelque peu démobilisés. Comment interprétez-vous cet aspect en termes d’autocritique ?

-Je pense que nous avons appris que la démocratie doit être une action permanente de mobilisation, de mobilisation autour de la construction de politiques publiques, de certaines lois pour renforcer la réalisation des droits. Le processus de mobilisation permanente va au-delà d’une marche, va au-delà de la manière dont nous continuons à faire ce que le camarade Evo a toujours dit, ce que notre camarade Luis [Arce] soutient, c’est-à-dire toujours gouverner en écoutant le peuple. Quand on gouverne en écoutant le peuple, il y a une mobilisation permanente pour défendre le projet politique. En 2019, ce n’est pas que le peuple ne s’est pas mobilisé, notre problème était plutôt que la mobilisation s’était arrêtée. Et l’aile droite a progressé. Nous avons fait des erreurs stratégiques à cet égard. Aujourd’hui, les organisations sociales sont absolument claires : le processus de changement n’est pas seulement défendu par la gestion publique, mais aussi par une participation effective à toute décision prise par le gouvernement.

Le coup d’État a également bénéficié de l’internationale de l’extrême droite et du soutien de plusieurs gouvernements de la région. Que pensez-vous de l’envoi d’armes par l’administration de Mauricio Macri ?

-Oui, il faut savoir qu’en Bolivie, les forces politiques n’ont pas agi seules pour briser l’ordre démocratique : il y a eu toute une construction internationale et le gouvernement de Mauricio Macri a participé activement à ce processus de déstabilisation internationale. Le document lui-même de l’Église catholique de l’époque indique que des ambassadeurs de l’Union européenne et du Brésil ont participé aux réunions précédant le coup d’État, ce qui montre qu’il y a eu non seulement des excès diplomatiques mais aussi une ingérence directe.

Le deuxième fait est que l’espace aérien d’Evo lui a été fermé en Argentine, au Pérou et en Equateur. La troisième est la reconnaissance immédiate accordée par différents gouvernements à Jeanine Áñez, une reconnaissance qui normalement, dans des situations de tension diplomatique, prend du temps, mais ici les gouvernements du Brésil, de l’Argentine, de l’Équateur et du Pérou se sont alignés. Et cette reconnaissance diplomatique, dans le cas de l’Argentine, pilier de la matérialisation du coup d’état. Le coup d’État s’est matérialisé et a été définitivement établi avec les massacres de Sacaba et de Senkata, et il s’avère que tant l’Équateur que l’Argentine ont envoyé du matériel répressif qui aurait été utilisé dans ces massacres. Le gouvernement de Mauricio Macri a donc beaucoup à expliquer à notre pays pourquoi il a reconnu Añez, pourquoi il a refusé l’utilisation de l’espace aérien à Evo Morales et pourquoi il a envoyé du matériel répressif pour matérialiser l’efficacité du coup d’État.

Quand on voit qu’il y a eu une coordination internationale, avec des opérations que l’on n’a pas vues depuis l’époque du Plan Condor, alors seulement on comprend vraiment le courage et la bravoure du peuple bolivien. J’en suis profondément fière.

Depuis les changements de gouvernement en Amérique latine ces dernières années, on parle de la renaissance d’un nouveau pôle progressiste. Comment analysez-vous le cycle politique que traverse la région et les stratégies déployées par les États-Unis ?

Je me méfie un peu de ce terme de « cycles », comme si tout se résumait à un jeu permanent de va-et-vient, comme si l’action du peuple, c’est-à-dire la possibilité de la transformation historique par l’action politique du peuple, ne jouait pas un rôle fondamental. Et je suis très confiante en raison de la façon dont la Bolivie a déjoué le destin prémédité sous l’effet d’une forte conspiration internationale. L’histoire reste ouverte et reste écrite par le peuple….

Je pense que nous sommes dans un contexte particulier où les États-Unis, comme pendant la guerre froide, cherchent à protéger leurs intérêts dans ce qu’ils considèrent comme une extension de leur puissance, à savoir notre continent. Les États-Unis s’inquiètent surtout parce que la Chine est déjà le deuxième partenaire commercial de l’Amérique latine. Mais elle est aussi préoccupée parce qu’elle voit qu’au Chili, il y a une Assemblée constituante, qu’au Pérou, il y a un président humble, un professeur de province comme Pedro Castillo, qu’en Colombie, il y a un processus électoral en cours et des mobilisations qui ont défié le néolibéralisme, elle voit qu’il est très probable que Lula remporte les élections en 2022, qu’ici, en Bolivie, la démocratie a été restaurée et que le parti qui, il y a un an, était la cible d’un coup d’État, est revenu, elle voit que le péronisme est revenu en Argentine, que le Venezuela résiste et commence à réactiver son économie…

Je pense donc que nous devons être absolument clairs sur le fait que les mécanismes d’intervention que nous connaissions au siècle dernier, l’intervention militaire directe, ne sont pas mis en œuvre aujourd’hui, mais qu’ils ont plutôt adopté un nouveau visage, de nouveaux habits institutionnels avec les processus de Lawfare auxquels nous sommes confrontés dans nos pays. Par exemple, ils ont mis Lula en prison pour l’empêcher de participer aux élections ou ils empêchent Rafael Correa de rentrer en Équateur. Nous devons donc reconfigurer nos mécanismes d’articulation internationale, et une étape clé pour cela est de renforcer la CELAC.

Je me méfie du terme de « cycles », comme si tout se résumait à un jeu permanent de va-et-vient, comme si l’action du peuple, c’est-à-dire la possibilité de la transformation historique par l’action politique du peuple, ne jouait pas un rôle fondamental.

Quelles leçons avez-vous tirées de l’étape précédente et quelles sont vos attentes après la victoire de Gabriel Boric au Chili, et peut-être de Gustavo Petro en Colombie et Lula au Brésil ?

Je pense que la grande leçon de la synchronisation progressive que nous avons connue au début du siècle en Amérique latine est que nous ne devons plus gouverner timidement. Chávez a eu la vision d’intégrer l’Amérique latine au reste du monde, de penser à une articulation des luttes des peuples du monde. Je crois qu’aujourd’hui, notre continent a besoin d’un leadership doté de cette vision véritablement internationaliste, qui transcende les limites de notre propre continent. Et en ce qui concerne Gabriel Boric, Lula et Gustavo Petro, ils représentent un énorme espoir dans notre région, en particulier Lula qui a été victime de tant d’humiliations. Ils sont la preuve vivante qu’il n’y a pas de cycle, que l’histoire est ouverte, qu’elle est écrite par le peuple et que cette façon d’écrire par le peuple connaîtra des avancées, des revers, mais fondamentalement, sera un processus d’approfondissement de la démocratie et de la construction de son propre destin.

-Quels sont, selon vous, les apports du féminisme latino-américain et les débats qui s’éveillent en Bolivie ? Pensez-vous qu’il sera possible d’avancer dans l’expansion des droits dans les années à venir ?

Je pense que, de même que nos révolutions en Amérique latine ont montré que la conquête des droits ne peut se faire à moitié, le féminisme ne mérite pas un traitement tiède de ses revendications. En Bolivie, nous avons vu l’impact réel de la constitutionnalisation de la parité et de l’égalité des sexes, par exemple au Parlement. Nous ne sommes pas pour des mouvements tièdes dans le féminisme. Nous avons fait de grands progrès dans le processus constituant, c’est ainsi que nous avons atteint la parité, mais il est également vrai qu’il nous a été plus difficile de progresser dans d’autres domaines, dans le domaine de l’exercice des droits sexuels et reproductifs. Je suis persuadée que nous pouvons avancer progressivement.

S’il y a une leçon que nous osons mentionner pour nos collègues des autres pays, c’est qu’il est nécessaire de discuter des fondements de la configuration des républiques sur notre continent. Elles sont fondées sur le patriarcat en tant que système de reproduction des privilèges de genre, des privilèges de classe, des privilèges coloniaux, des lois qui nous ont fait reculer d’un siècle dans l’exercice réel de la démocratie et la lutte réelle pour le pouvoir. Et que quand nous parlons de ne pas en rester à des revendications tièdes, on parle, même si le risque est d’encourir une situation comme celle que nous avons subie en Bolivie en 2019, de se battre vraiment pour des projets qui remettent en cause ces privilèges républicains et coloniaux, ces privilèges de classe, ces privilèges de genre et la reproduction de privilèges basés fondamentalement sur la reproduction de l’inégalité.

Source : https://www.nodal.am/2021/12/bolivia-a-dos-anos-del-golpe-adriana-salvatierra-expresidenta-del-senado-la-gran-leccion-de-la-etapa-anterior-en-latinoamerica-es-que-no-debemos-dar-pasos-tibios/

Traduction : Thierry Deronne pour Venezuelainfos

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/01/03/adriana-salvatierra-la-grande-lecon-de-letape-precedente-en-amerique-latine-est-que-nous-ne-pouvons-plus-gouverner-timidement/

Interview du Président Maduro par Ignacio Ramonet : de la résistance à la croissance en 2022; les trois défis d’une révolution mondiale.

Ignacio Ramonet – Bonsoir Monsieur le Président, merci beaucoup de nous recevoir et de nous accorder cette interview. C’est déjà un classique, non ? Comme au football (rires) ces rencontres que nous avons…

Nicolás Maduro Oui, c’est un peu comme les matches du Real Madrid-Barcelone (rires). 

Ignacio Ramonet C’est la sixième fois que nous réalisons un entretien à la fin de l’année, afin de faire le bilan de l’année qui s’achève mais aussi de dessiner des perspectives pour l’année qui commence.

Nicolas Maduro – exact.

Ignacio Ramonet – j’aimerais vous interroger autour de trois thèmes : la politique intérieure, l’économie et la politique internationale. Et j’aimerais terminer par une dernière question sur un sujet beaucoup plus vaste. Commençons par la politique intérieure. Au Venezuela comme dans d’autres pays, l’année 2021, puis 2022, ont été marquées par la pandémie. Ces dernières semaines on nous annonce, depuis l’OMS aussi, une sorte de tsunami de la variante Ómicron, que nous voyons en Europe en ce moment avec en France 200 mille cas quotidiens il y a quelques jours. La question est : comment le Venezuela va y faire face ? La méthode que vous avez mise en place pour lutter contre la Covid sera-t-elle efficace contre Omicron ? Et enfin, pouvez-vous nous donner une idée de la façon dont la vaccination se passe, au Venezuela ?

Nicolas Maduro – Eh bien, tout d’abord, je tiens à te remercier pour ce cycle d’entretiens qui servent à évaluer ce que nous faisons, depuis 2016, nous voici déjà à l’orée de 2022. J’envoie un salut à tous les adeptes de vos interviews, de vos articles et à tous ceux dans le monde qui peuvent nous voir et nous entendre. 

Cette variante Ómicron rappelle au monde que la pandémie n’est pas terminée, que les prévisions sur une fin de la pandémie ne sont pas exactes, qu’il est donc nécessaire de combiner des mesures préventives de biosécurité sanitaire, de vaccination de masse, avec la recherche scientifique à la recherche de solutions et de traitements pour ce coronavirus, qui a déjà eu tant de variantes.

Ómicron a des dizaines de mutations, ce qui la rend plus contagieuse. Jusqu’à présent les études qui ont été faites dans le monde disent que cette variante n’est pas plus mortelle, mais plus contagieuse, d’où les phénomènes que nous voyons en Espagne, en Italie, en Allemagne, en France, aux États-Unis, de milliers, de milliers de cas; aux États-Unis, il y a eu 250 000 cas en une seule journée; en Espagne, ils ont atteint 1400 cas pour 100 000 habitants, 1400 cas pour 100 000 habitants, 100 000 cas par jour.

Nous avons fait un grand effort avec beaucoup de conscience collective, de discipline, avec beaucoup de leadership de la révolution, du système de santé publique que nous avons, le rôle éminent des médecins femmes et hommes, des infirmières, de tout ce que nous appelons la Mission 100% santé « Barrio Adentro » (« au cœur du quartier »). Avec toute une batterie de mesures offertes à la population depuis le gouvernement bolivarien.

L’élément clé de la prévention est la sensibilisation, c’est l’éducation des personnes. Si les gens sont motivés, si les gens sont bien informés, ils prennent soin d’eux-mêmes. Si vous donnez en permanence aux gens de bonnes raisons de prendre soin d’eux-mêmes, ils veilleront à prendre eux-mêmes leurs mesures de biosécurité.

Nous avons suivi une méthode depuis 2020 qui a couvert pratiquement toute l’année, et que nous avons levée en novembre, qui est la méthode « sept + sept », une semaine flexible suivie d’une semaine plus préventive. Cette année, les variantes brésiliennes sont arrivées ici, les deux variantes brésiliennes, la variante Delta est arrivée, plus létale, toutes sont venues et sont entrées par la Colombie et le Brésil; et maintenant nous venons de détecter la variante Ómicron. Et nous avons maintenu par rapport au monde, en particulier ce qu’ils appellent le monde développé, les États-Unis, l’Europe et tous ces pays, en ce qui concerne le nombre de contagions et de décès et les pourcentages qu’ils ont, le Venezuela a eu un contrôle exemplaire sur la pandémie. Nous l’avons maintenue, avec la méthode « sept + sept ».

Quand nous avons commencé à progresser dans la vaccination, avec déjà 40% de la population vaccinée, nous avons repris les classes présentielles et flexibilisé les mesures de biosécurité, puis nous sommes passés à une flexibilisation totale. C’est ainsi que le pays a fonctionné, en novembre, avec une affluence spectaculaire des gens dans les rues, sur les places publiques, les boulevards, les parcs, les fêtes, ce fut un Noël vraiment formidable, heureux. Et malgré ce grand brassage, tu peux voir comment notre peuple prend soin de lui-même, vraiment. Il peut y avoir une personne qui, par fatigue ou négligence, cesse de porter le masque, mais c’est circonstanciel, dans l’ensemble, les gens prennent soin d’eux-mêmes.

Nous arrivons à des chiffres vraiment impressionnants. Le Venezuela vient d’atteindre 6 cas pour 100.000 habitants. Alors que l’Espagne, les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie, se disent « pays développés », possèdent la richesse du monde, n’est-ce pas ?, eh bien, cet humble pays appelé Venezuela atteint six cas pour 100.000 habitants. Et malgré ce chiffre, vraiment impressionnant, nous maintenons les soins et l’ensemble des mesures sur la population afin qu’elle puisse continuer à être prise en charge. Et nous nous sommes également fixé comme objectif d’atteindre 90% de vaccination.

Il faut tenir compte du fait que les mesures coercitives illégales connues comme « sanctions », le blocus, la guerre économique des États-Unis contre le Venezuela cette année, avaient notamment pour but de nous priver de vaccins, Ramonet ! Ils ont menacé toutes les compagnies internationales de vaccins de sanctions si elles vendaient des vaccins au Venezuela. Le monde doit le savoir. Le gouvernement états-unien a menacé toutes les entreprises du monde. Puis ils ont dit que c’était un mensonge. Et nous avons fait notre travail, intensivement, pour réussir à acquérir tous les vaccins dont le pays avait besoin cette année (principalement de Cuba, de la Chine, de Russie, contrairement en Europe où règnent Pfizer and Co, NdT). Je te donne un scoop : nous avons atteint 89% de la vaccination. Et nous en avons en stock, pendant le mois de janvier de nouveaux lots de vaccins arriveront, nous avons déjà budgétisé tous les vaccins dont le peuple vénézuélien a besoin pour les rappels au cours de l’année 2022.

« Les mesures préventives contre la Covid doivent être prises volontairement, consciemment,  elles ne peuvent pas être imposées à la population ni avec des couvre-feux, ni avec la répression »

Le monde devrait savoir que nous vaccinons à partir de 2 ans, puis nous commençons à vacciner à partir de 18 ans, puis les femmes enceintes, puis nous commençons à vacciner de 12 à 18 ans. Ce qui va nous donner une immunité plus forte, cela va nous donner une protection plus puissante pour notre population.

Je crois donc que le virus continuera d’affecter l’Humanité, nous devons rester attentifs à la bonne méthode à appliquer. Nous ne pouvons pas renoncer à la méthode « sept + sept », ni renoncer aux mesures préventives. Mais que ce soit volontairement et consciemment; les mesures préventives ne peuvent pas être imposées à la population avec des couvre-feux, avec la répression, les mesures préventives doivent être basées sur la conquête de la conscience et de la volonté du peuple, pour démontrer l’équité des mesures de protection de la santé. En 2022, j’espère qu’en réalisant la vaccination de 95% de la population, nous aurons un pays calme, avec sa population libre de se déployer, de travailler, avec une vie sociale relativement normale, de la même manière heureuse qu’il a pu vivre durant ces deux derniers mois de l’année 2021.

Ignacio Ramonet – Après les élections régionales et municipales du 21 novembre, j’aimerais que vous nous donniez votre analyse des résultats, que révèlent ces résultats sur l’état des forces politiques actuelles au Venezuela?

Nicolas Maduro – Les méga-élections du dimanche 21 novembre de cette année, nous donnent beaucoup matière à réfléchir. Cette campagne électorale n’a pas été facile, je l’ai dit à plusieurs reprises à la direction de campagne des forces révolutionnaires dirigées par le camarade Diosdado Cabello, parce que le blocus, les sanctions ont créé des problèmes de services publics, des problèmes dans la vie quotidienne du peuple, qu’il y a une bonne partie de la population qui ne comprend pas que ces effets proviennent en grande partie des sanctions, il y a beaucoup de mécontentement, de désagréments. C’est ce que l’impérialisme américain recherche quand il met un pays sous pression,  pour l’écraser, comme il l’a fait avec le Venezuela, il cherche à créer cette confusion, cet agacement, la protestation du peuple, c’est le but de leurs mesures coercitives et unilatérales, leurs sanctions, de leur guerre économique contre nos finances publiques, contre notre liberté de commercer.

J’ai dit aux compagnons : regardez, il y a des problèmes dans des services publics importants tels que l’eau, il y a des problèmes qui sont venus du sabotage du système électrique, il y a des problèmes dans tout ce qui est le service des déchets solides, ce sont les problèmes que les maires et les gouverneurs doivent résoudre, ce sont de vrais problèmes de la population. Beaucoup d’entre eux causés par le blocus occidental, par l’accès impossible aux pièces de rechange, aux équipements que tout pays doit renouveler pour maintenir ses services publics, et constituer un stock de pièces de rechange pour maintenir en état leurs services publics.

Nous sommes arrivés à un point où pour acheter les pièces de rechange d’une pompe à eau – au Venezuela 90% de l’eau doit être montée des rivières aux villes en altitude-, pour acheter un moteur, une pompe à eau d’une certaine envergure ou des pièces de rechange, l’OFAC, le gouvernement états-unien, empêchent le Venezuela de l’acquérir.  Comment expliquer tout cela à la population? On lui explique, et il y a une partie de la population qui le comprend parfaitement, qui d’une manière stoïque et héroïque, continue à soutenir la révolution consciemment; mais il y a une autre partie de la population qui s’est dépolitisée et qui tout simplement proteste, s’énerve, blâme le gouvernement, la révolution et blâme souvent les dirigeants régionaux et locaux. Cette élection n’a pas été facile. Et nous en étions conscients.

Au parti socialiste uni du Venezuela nous avons décidé de mener un processus primaire pour consulter la base, pour choisir nos candidats à partir du vote populaire. Les primaires ont été bonnes, avec une bonne participation. Mais ces primaires ont aussi ouvert des conflits dans les régions, dans les municipalités, avec parfois des divisions en deux groupes, ou trois. Si Ramonet et Maduro se sont lancés pour être gouverneur de l’État et que Ramonet a gagné, Maduro a ensuite demandé à ses partisans de ne pas voter pour Ramonet. Ce qui a fait que dans certaines municipalités et dans certains États, eh bien, la bataille a été plus difficile encore. Et nous avons gagné malgré cela et dans certaines municipalités et certains États, en l’occurrence trois États de la République, sur les 23 postes de gouverneurs, l’opposition a remporté trois postes de gouverneur. Et sur les 335 maires, l’opposition en a remporté 108. Beaucoup de nos défaites s’expliquent par ces divisions, ces intrigues et ces affrontements entre groupes, il faut le dire. C’est la première fois que j’en parle, Ramonet.

Les primaires ont laissé des blessures insurmontables dans la plupart des États et des municipalités du pays, qui ont été exploitées de différentes manières par des secteurs de la droite, de l’opposition, et qui ont rendu la bataille plus dure mais malgré ces circonstances objectivement difficiles, produit des sanctions et de ces dimensions subjectives des divisions produites par les primaires, nous avons obtenu une grande victoire, nous avons remporté 65% des maires et des conseils municipaux du pays, nous avons remporté 80% des postes de gouverneurs du pays. Avec un leadership renouvelé lors des primaires, profondément enraciné dans le peuple. Vraiment, Ramonet, ces dirigeants que nous avons dans les rues, dans les communautés, dans les quartiers, dans les municipalités et dans les états, est composé de vrais dirigeant(e)s. Nous avons construit un système de direction et un système de forces vraiment impressionnant qui a rendu possible cette formidable victoire, je dirais (sûrement cette interview sera vue par de nombreux dirigeant(e)s de gauche, de ce qu’on appelle des mouvements progressistes révolutionnaires).

« Quelle force de gauche, quelle force révolutionnaire, quelle force politique de n’importe quelle idéologie dans le monde aujourd’hui peut obtenir une victoire comme celle obtenue par le mouvement chaviste au Venezuela ? »

D’où ma question : après toute la guerre qu’ils ont faite au Venezuela, comment se fait-il que les forces bolivariennes et chavistes obtiennent cette formidable victoire ? Au Venezuela, nous avons organisé 29 élections en 22 ans et c’est la 27e victoire. Il faut en être conscient :  la 27ème victoire. Nous sommes comme je le dis toujours fait de ce bois particulier, enracinés dans le réel, nous sommes réels. Nous avons un leadership, nous ne tournons pas le dos aux gens, nous sommes avec les gens à travers dans les réussites comme dans les épreuves, nous sommes capables de renouveler notre discours, notre programme politique, nous sommes capables de nous renouveler spirituellement, nous sommes capables de renouveler notre sourire et de regarder les gens dans les yeux.

Quelle force de gauche, quelle force révolutionnaire, quelle force politique de n’importe quelle doctrine ou idéologie dans le monde aujourd’hui peut obtenir une victoire comme celle obtenue par le mouvement bolivarien, le mouvement chaviste au Venezuela ? Laissons chacun tirer ses propres conclusions. En tout cas, je pense que cela a été une impulsion importante, cela montre que nous sommes la majorité et que nous avons une base solide pour promouvoir la reprise économique, la relance de l’État-providence et construire ce que nous allons construire, de nouvelles majorités, de nouvelles directions, de nouvelles forces.

Ignacio Ramonet – Il faut ajouter, Monsieur le Président dans cette perspective, qu’en plus de cette victoire dans un cadre très démocratique, ce sont des élections qui ont été menées sous l’observation de centaines d’observateurs internationaux.

Nicolas Maduro – en effet.

Ignacio Ramonet – C’est pratiquement la seule victoire d’un parti au pouvoir dans ce contexte de Covid dans le monde. Aux États-Unis, le parti au pouvoir perd, en ce moment le parti au pouvoir perd, en Allemagne…

Nicolas Maduro – Celui qui a gouverné auparavant a perdu, Donald Trump.

Ignacio Ramonet – Donald Trump, c’est pourquoi Donald Trump a perdu.

Nicolas Maduro – Et maintenant Biden est en train de perdre.

Ignacio Ramonet – Merkel a perdu, en Norvège, aussi, dans de nombreux pays d’Amérique latine, ceux qui gouvernent ont perdu.

Nicolas Maduro – en Argentine Macri a perdu, Piñera au Chili. La droite au Pérou…

Ignacio Ramonet – Toutes ces élections qui ont été faites en cette période de Covid, le résultat est que, celui qui gouverne a du mal à mener à bien ces élections. C’est pourquoi cette victoire au Venezuela est en effet exceptionnelle. J’aimerais aussi que nous parlions de la relation avec la droite et l’extrême droite. Vous avez eu un dialogue avec cette opposition au Mexique, un dialogue avec la médiation de la Norvège. Mais ce dialogue, cette table de dialogue a été interrompu notamment après l’arrestation et l’extradition d’Alex Saab, qui avait un statut diplomatique et son extradition vers les États-Unis. Je voulais vous demander, Monsieur le Président, à quelles conditions comptez-vous reprendre le dialogue avec l’opposition, l’opposition la plus radicale, au Mexique?

Nicolas Maduro – Il est important de garder à l’esprit, Ramonet, que j’ai appelé au dialogue pendant plus de huit ans, presque neuf ans, mille fois je l’ai proposé sous ma présidence, en toutes circonstances j’ai appelé au dialogue politique, avec toutes les oppositions, dialogue, débat, compréhension.  Parce que je suis un homme de dialogue et de paix. Je crois au dialogue, à la compréhension, au débat et je crois à la recherche du consensus et chaque fois qu’il y a eu un dialogue, nous avons trouvé la voie du consensus et de la paix. Je suis contre la violence politique totale que la droite a introduite au Venezuela depuis plusieurs années, à plusieurs reprises, les insurrections violentes d’extrême droite en 2014, ou en 2017. Je suis contre les appels qu’ils ont lancés pour envahir le Venezuela, leur appel aux marines, à l’armée impériale des États-Unis, pour envahir le Venezuela au cours des années 2019, 2020. 

Et cette fois, après plusieurs efforts avec le royaume de Norvège, avec la Russie, avec les Pays-Bas, entre autres, avec le Mexique, nous avons réussi à établir un terrain d’entente avec l’opposition extrémiste, avec l’opposition qui agit en dehors de la Constitution, l’opposition de Guaido/Trump, tout ce que Trump a laissé. Cette opposition en dehors de la Constitution, nous sommes allés la chercher : nous sommes arrivés au Mexique après de nombreuses réunions privées, avec parfois des accords préliminaires via les médiateurs, secrètes et semi-secrètes. Pendant que cette opposition « guaidociste » lançait ses discours grandiloquents, proférant des bêtises, ils nous rencontraient en secret. Et il a été possible de se mettre d’accord sur un accord signé, un mémorandum où l’opposition putschiste de Guaido reconnaît pour la première fois la légitimité constitutionnelle du gouvernement que je préside. On en a beaucoup parlé et expressément, et nous l’avons mis comme condition : « ou vous reconnaissez et signez la reconnaissance du gouvernement constitutionnel ou il n’y a pas de dialogue avec vous ». Et ils ont dit qu’ils signeraient et ils l’ont signé. Les dialogues se sont très bien déroulés, je peux le dire. Nous entrions déjà dans la profondeur des grandes questions de la ré-institutionnalisation du Venezuela, de l’économie, des sanctions pénales, de tout , de la vie du pays. Et alors que nous entamions déjà l’examen de ces grandes questions et qu’il y avait un pré-accord là-dessus, et que nous allions pouvoir donner de bonnes nouvelles et de bonnes nouvelles pour le pays, une fois de plus le gouvernement des États-Unis, le département d’État a commis un acte dont ils savaient à l’avance qu’il allait provoquer la rupture des dialogues.

Ignacio Ramonet – Pensez-vous qu’il s’agit d’un sabotage ?

Nicolas Maduro – Je pense que oui, je n’ai aucun doute, ce fut un sabotage du gouvernement des États-Unis contre le dialogue au Mexique, je peux l’affirmer car nous en avons parlé avec le gouvernement des États-Unis. L’opposition elle-même, son coordinateur Gerardo Blyde, s’est entretenue à Washington avec le département d’État qui lui a donné des garanties, comme à nous, qu’ils n’allaient pas emmener Alex Saab, notre diplomate, pour que les dialogues se poursuivent de manière fructueuse. Et Alex Saab, que nous avions intégré à ces pourparlers, a commencé à participer par vidéoconférence. Mais les États-Unis ont porté un coup, un coup de poignard, à nos négociations au Mexique.

Pourquoi l’ont-ils fait? Vraiment, chacun peut s’interroger : pourquoi les États-Unis sabotent-ils un dialogue fructueux pour le pays, qui donnera des résultats au Venezuela et qui consolidera la paix et l’institutionnalité de notre démocratie? Ils ont enlevé le diplomate Alex Saab, l’ont emmené sans avertissement et sans protestation. Et maintenant Alex Saab est enfermé dans une prison de Floride, ils l’ont kidnappé et ont inventé mille accusations qui ne reposent sur rien. Alex Saab reste notre représentant à la table de négociation au Mexique. Il faudrait qu’il y ait de grands changements dans cette affaire de l’enlèvement d’Alex Saab pour que nous retournions au Mexique.

On verra ce qui se passera en janvier, en février, nous attendons avec impatience les mois à venir.

Ignacio Ramonet – Monsieur le Président, nous allons parler de l’économie maintenant : il y a quelque chose que tous les analystes – qui étaient si critiques de la situation économique au Venezuela il y a quelques années – disent, et qu’aujourd’hui tous les observateurs notent : malgré le blocus des États-Unis ou de l’Union européenne,  malgré les mesures coercitives et unilatérales, la situation économique s’améliore très visiblement. J’aimerais que vous nous disiez comment vous vous expliquez cette amélioration.

« Le Venezuela dispose de ses propres moteurs pour aller de l’avant et remplacer l’ancienne économie capitaliste dépendante du pétrole, la vieille économie rentière installée au Venezuela pendant 100 ans »

Nicolas Maduro – Eh bien tout d’abord le Venezuela a ses propres moteurs pour répondre à ses besoins économiques. Je le dis depuis longtemps. Le Venezuela a ses propres moteurs économiques, il a une puissance économique, il a une capacité industrielle, il a une capacité technologique, il a les connaissances nécessaires pour aller de l’avant et remplacer l’ancienne économie capitaliste dépendante du pétrole, la vieille économie rentière qui a été installée au Venezuela pendant 100 ans. Une économie devenue totalement dépendante du pétrodollar.

Les sanctions économiques ont sans aucun doute terriblement frappé la vie économique du pays, le revenu économique du pays et donc le revenu économique de l’État, de la classe ouvrière, de la famille vénézuélienne, du monde des affaires. Ces 440 mesures coercitives et sanctions de l’ère Trump contre le Venezuela, ont eu l’effet d’une bombe atomique.

La guerre économique contre la production de pétrole, contre la production d’or, l’attaque contre la monnaie, contre la crypto-monnaie créée comme une alternative pour les achats internationaux.

J’ai lancé le Programme économique bolivarien, ce programme économique composé de 17 moteurs, avec une stratégie de développement pour chacun de ces moteurs.

Et nous avons progressivement mis en œuvre des mesures pour libérer les forces productives dans un schéma d’économie de guerre, qui n’est pas une économie normale. Voyez par exemple l’économie du Mexique, de l’Argentine, du Chili, du Brésil : aucune de ces économies n’est soumise à aucune mesure de blocus, de limitation de leur liberté commerciale, de limitation de leur liberté monétaire, financière, aucune.

Le Venezuela subit une économie de guerre de facto, qui nous a été imposées, brutalement. Je vois parfois des gens qui parlent du Venezuela dans le monde, même des gens qui se disent progressistes et qui ne savent pas ce que c’est que de faire face à une situation comme celle-ci, je voudrais les y voir, j’aimerais les voir à l’œuvre, ces dirigeants qui se disent progressistes et qui répètent tant de clichés sur le Venezuela, alors qu’ils ne savent pas ce que nous avons souffert, et comment de la souffrance nous sommes passés à la résistance et maintenant à la croissance.

Nous avons pris une série de mesures. J’ai ici un document économique du bilan que je m’apprête à présenter à l’Assemblée nationale en janvier 2022, le Venezuela s’est adapté progressivement à la guerre économique, depuis le lancement du Programme de relance économique en août 2018. Nous lancions déjà des éléments pour adapter l’économie à l’économie de guerre.

Nous avons avancé toutes ces années, d’abord la loi sur les délits du change a été abrogée, pour faciliter la circulation de la monnaie, un élément fondamental. En gardant le bolivar comme monnaie, nous rendons le mouvement des devises internationales plus flexible.

Le système de contrôle des prix a été remplacé par un système de prix convenus avec le privé, qui, bien que très faible, aide. Des réformes fiscales ont été menées et un programme de dépenses publiques et d’investissements a été mis en œuvre pour réduire le déficit budgétaire. Et nous faisons de grands progrès dans la réduction du déficit budgétaire.

Un marché des changes a été créé qui n’existait pas au Venezuela, aujourd’hui le taux de change officiel est la moyenne pondérée des marchés de change existants au Venezuela, dans les banques.

Nous avons adapté et créé des mécanismes pour une économie de guerre. Les subventions ont été optimisées. Par exemple, la subvention aux taux d’intérêt sur les prêts et la subvention à l’essence.

Un nouveau cadre juridique a été développé pour faciliter et sécuriser les investissements, et la loi anti-blocus a été approuvée qui fonctionne d’une manière « divine » comme on dirait là-bas dans les Andes.

« Au second semestre de 2021, nous avons connu une croissance économique de 7,5 %. Cela signifie que l’économie avec son propre moteur, avec sa propre force, l’économie réelle, a repris le chemin de la croissance économique. »

Le mécanisme de dialogue avec tous les secteurs privés du pays a également été réactivé. Aujourd’hui, nous avons une relation étroite avec tous les secteurs moyens, petits, moyens, grands, nationaux, internationaux, nous avons un dialogue permanent au sein du Conseil national de l’économie productive.

La production de pétrole et la production des raffineries, du complexe pétrochimique et des complexes d’amélioration du pays se sont progressivement rétablies.

La politique tarifaire est en train d’être récupérée, très importante en tant que mécanisme de promotion et de défense de la production nationale, dans un cadre de respect des accords internationaux, avec le slogan « d’abord le Venezuela, d’abord le nôtre », pour protéger l’industrie nationale, pour protéger les producteurs nationaux.

Cette année, nous avons lancé ce que les experts appellent, la ré-expression monétaire : nous avons éliminé 6 zéros au Bolivar et nous avons renforcé le point de vue psychologique, la gestion du Bolivar dans un cadre général d’amélioration de l’économie. Il a été très bien accepté par la population, le lancement du Bolivar numérique, notre monnaie numérique.

Grâce à cet ensemble de mesures, Ramonet, de manière systématique, soutenue et cohérente, l’économie vénézuélienne est actuellement dans une période claire de reprise.

Je peux te dire que nous avons récupéré la croissance économique et qu’au second semestre de 2021, nous avons connu une croissance économique de 7,5 %. Cela signifie que l’économie avec son propre moteur, avec sa propre force, l’économie réelle, a repris le chemin de la croissance économique. C’est une excellente nouvelle.

C’est le fait surtout de l’économie non pétrolière, bien que l’économie pétrolière soit également en croissance, mais l’économie non pétrolière ne dépend plus des pétrodollars, elle croît sur la base de son propre effort, de sa capacité d’autofinancement et du marché national.

Nous avons réactivé le marché intérieur avec une reprise impressionnante du commerce intérieur, que notre peuple observe.

Par conséquent, sans aucun doute, la plus grande réussite a été la défense de notre modèle économique. Le Venezuela réactive son économie, promeut la croissance avec des opportunités pour tous, mais surtout pense aux plus vulnérables, aux plus nécessiteux, à partir de notre vision humaniste et socialiste.

Cela signifie que 2021 a été la meilleure année malgré toute cette guerre économique et je crois que nous devons continuer à être très attentifs au développement de l’économie, à fournir des installations pour que les forces productives internes continuent d’être libérées et à continuer à contrôler tous les processus inflationnistes.

Nous terminons maintenant le mois de décembre avec de bonnes nouvelles de l’année du point de vue inflationniste.

Ignacio Ramonet – C’est ce que je voulais vous demander Monsieur le Président parce que l’inflation est toujours une préoccupation de la population et la question est de savoir quelles mesures vous comptez adopter pour réduire l’inflation ou la faire disparaître. Bien que dans le monde entier en ce moment l’inflation est de retour, pour des raisons également liées au monde post-pandémie de Covid. Quelle est la situation de l’inflation ici au Venezuela ?

Nicolas Maduro – Le Venezuela a toujours eu une économie inflationniste, avant la guerre économique, avant les mesures coercitives, avant le plan de guerre économique, avant l’économie de guerre. Une économie avec 60 ans de revenus pétroliers et une consommation élevée du marché intérieur qui a toujours généré un déséquilibre entre la capacité de consommation intérieure comme produit des pétrodollars, avec la capacité de production et la satisfaction de ces besoins. 

Et d’ailleurs nous avons toujours connu cette tendance du secteur privé à spéculer pour gagner, pour obtenir le maximum de profit. Ce sont deux éléments qui ont traversé la vie économique au cours des 60, 70 dernières années. Lorsque cette période de guerre intense pour écraser le Venezuela est arrivée, eh bien les mesures économiques ont fait perdre à l’État vénézuélien, Ramonet, 99% de ses revenus. Je veux dire, nous sommes passés en un jour d’un revenu public de 100 dollars à un revenu public d’1 dollar.

Nous sommes passés en un jour de 54 milliards de dollars en un an à un revenu de 600 millions de dollars l’an dernier. Par l’embargo contre le pétrole, mais aussi contre les comptes : avec le gel de nos comptes bancaires, ils nous ont volé plus de 30 milliards de dollars à l’étranger et ils ne les ont toujours pas rendus. Par le vol et l’enlèvement de nos entreprises elles-mêmes comme la société Citgo aux États-Unis, ou de la société Monomeros en Colombie. Ce fut brutal ! Comme je disais, une bombe atomique contre le pays.

S’il n’y a pas de revenu, cela a eu un impact énorme sur la capacité de l’État à réguler le marché, le marché des changes, et dans ce cas le marché du dollar. Et cela a eu un impact énorme sur l’hyperinflation qui était positionnée au Venezuela.

La façon de lutter contre l’hyperinflation en premier lieu était la protection sociale, à travers le système d’allocations du « Carnet de la Patrie » pour notre peuple, à travers les aides alimentaires de nos Comités d’Approvisionnement et de Production, à travers toutes les missions et les grandes missions sociales. En premier lieu, la protection sociale du peuple et deuxièmement, un ensemble de mesures de nature économique, monétaire, financière.

Tu me dis : que faut-il faire? Eh bien, nous devons approfondir ce que nous avons fait. Attaquer l’une des bases de l’inflation et augmenter la capacité de production de nourriture, de biens et de services, de sorte que l’offre équilibre la demande ou la dépasse. C’est un élément, parfois fondamental dans les processus inflationnistes du Venezuela et partout dans le monde.

L’autre chose, c’est d’augmenter les revenus nationaux. Le revenu national nous permet de réguler marché des changes et de satisfaire ses besoins. Les besoins en devises de l’économie pour avancer et contrôler encore plus, contrôler pleinement les processus inflationnistes générés par le mouvement du dollar à l’intérieur du pays.

Nous avons fait des progrès sur chacun de ces fronts, je peux vous dire, par exemple, qu’avec ce système de taux de change nous avons réussi à stabiliser ce dollar qui montait en flèche dans le pays; nous avons réussi à le stabiliser, à ralentir et j’ai bon espoir que d’ici 2022, nous pourrons continuer à gouverner le nouveau système de taux de change du pays, dans le cadre du schéma de guerre économique.

Toujours au niveau de l’inflation, le Venezuela a déjà connu durant quatre mois consécutifs une inflation à un chiffre. Aujourd’hui, nous pouvons dire et déclarer politiquement, sûrement les autorités économiques le feront dans les mois à venir, mais je peux déclarer politiquement avec le résultat de la gestion de l’inflation entre les mois de septembre, octobre, novembre et décembre, qui a été d’un chiffre avec une tendance à la baisse, que le Venezuela abandonne la situation d’hyperinflation,  produit de la guerre économique et des sanctions.

Le Venezuela avance d’un bon pied dans l’année 2022. Je crois que 2022 combinera des éléments importants de croissance, de ralentissement de l’inflation, de création de richesse, ce qui permettra la chose la plus importante de toutes: que toute cette richesse devienne éducation, santé, logement, salaire, revenu, bonheur social, vie. Ce que notre commandant Chavez définissait comme une transition vers un modèle socialiste humainement gratifiant. C’est notre objectif.

Ignacio Ramonet – C’est d’autant plus remarquable, que la production de pétrole n’a pas connu une croissance spectaculaire, à la suite du blocus. Et le Venezuela n’avait pas l’habitude d’avoir une économie dans laquelle le pétrole n’était pas l’élément le plus important. J’aimerais donc que vous nous parliez un peu du pétrole au Venezuela en ce moment, comment va la production? Et en quoi cela sera-t-il lié aux perspectives économiques dont vous parlez pour l’année prochaine ? Et quels sont les nœuds qui existent encore dans l’économie vénézuélienne, qui devraient être débloqués pour permettre une plus grande croissance? 

« Les dirigeants progressistes de gauche ou de droite sociale-démocrate, doivent savoir que le blocus contre le Venezuela restera l’un des crimes les plus inhumains commis contre un peuple. Parce que tout a été fait. »

Nicolas Maduro – Le nœud principal, c’est la génération de richesse monétaire qui nous permette de faire des investissements suffisants dans l’appareil économique, dans l’appareil pétrolier, et des investissements suffisants dans le système de protection sociale, afin que le pays vive un processus d’expansion économique et sociale, de croissance économique et sociale.

Le nœud principal est le revenu national. Et c’est le principal point d’attaque de l’impérialisme états-unien. Ce qui est fait contre le Venezuela est quelque chose de criminel, de cruel, les dirigeants progressistes de gauche, ou de droite sociale-démocrate, doivent savoir, tout dirigeant qui peut m’écouter doit savoir, que le blocus contre le Venezuela restera l’un des crimes les plus inhumains commis contre un peuple. Parce que tout a été fait.

Le monde doit comprendre, et je l’explique parfois dans les réunions internationales, dans des vidéoconférences, la guerre déployée contre nos comptes. L’État vénézuélien ne peut pas avoir un compte bancaire dans le système financier international, par exemple, pour payer des vaccins, des médicaments, des fournitures, des matières premières. C’est-à-dire tout ce dont nous avons besoin.

Le Venezuela n’a pas le droit d’importer les pièces de rechange, ni les machines nécessaires à son industrie pétrolière, à ses raffineries, à sa pétrochimie, à son industrie en général.

Le Venezuela n’a aucun droit, on a voulu empêcher sa liberté de commerce pour ses produits naturels, ses produits fondamentaux, et les entreprises, les comptes bancaires, les gens, les navires, qui veulent charger les produits du Venezuela et les vendre au monde, sont sanctionnés ou menacés de sanctions. C’est pourquoi je suis plus que jamais convaincu de la construction d’une économie non pétrolière, productive, génératrice de richesses qui réponde aux besoins du peuple, fidèle à ce chemin laissé par le projet du commandant Hugo Chávez, face à ces conditions extrêmes que nous avons dû vivre et que nous devons vivre. Je vois ces conditions extrêmes comme une occasion d’avancer sur cette voie, et la justesse de cette voie et cette possibilité de générer de la richesse par nos propres efforts est démontrée.

Le Venezuela a atteint 1 million de barils par jour de production de pétrole. Nous avions prévu 1 million 200 mille barils quotidiens pour cette année, PDVSA (compagnie publique du pétrole, NdT) nous doit 200.000 barils, mais c’est vraiment une formidable réussite des travailleurs. Pratiquement sans argent. La production de pétrole est une activité économique d’investissement élevé, pour récupérer les puits, mettre la technologie dans les puits, et cet investissement se rétablit très rapidement. Tous ceux qui connaissent le secteur pétrolier savent qu’il en est ainsi, nous récupérons la production pétrolière avec des investissements vénézuéliens, centime après centime, pour récupérer un puits, récupérer un autre puits et c’est ainsi que nous avançons, Ramonet. Cette année, nous avons atteint 1 million de barils par jour. L’objectif pour 2022 est d’atteindre 2 millions de barils par jour. Avancer pas à pas de manière soutenue, durable pour récupérer la capacité de production.

Cette année, nous avons récupéré la capacité des quatre raffineries du pays, malgré les tentatives de bombardement, de sabotage de nos raffineries par des incursions terroristes. Une grande réussite des travailleurs du pétrole, cette année, est que nous avons récupéré plus de 90% de la capacité de production de la pétrochimie.

Cela signifie que l’industrie du raffinage et du pétrole pétrochimique du Venezuela avance avec son propre poumon, avec son propre investissement, avec son propre effort, avec sa propre technologie. Tous ceux qui nous écoutent doivent savoir que le système avec lequel l’industrie pétrolière de raffinage et pétrochimique du Venezuela a été construite est à 100% états-unien ou européen. Donc il y a encore une partie du processus de production qui est paralysée, abîmée, endommagée, car la dépendance à l’extérieur est de 100%. Et les états-uniens le savent, les impérialistes le savent. Et ils ont attaqué pendant des années, jusqu’à ce que nos ingénieur(e)s, nos scientifiques, nos travailleur(se)s commencent à fabriquer des pièces avec l’ingénierie nationale et à récupérer des puits, des raffineries, etc.

C’est un chemin vraiment héroïque. Le Venezuela travaille très dur pour construire une économie qui ne dépende pas du pétrole, générant des biens et des services qui répondent vraiment aux besoins nationaux. Générateur de richesse alternative, richesse monétaire. Et nous travaillons également à la reprise de la puissante industrie pétrolière qui complétera merveilleusement tout le processus de développement économique que le Venezuela va connaître dans toutes ces années à venir.

Ignacio Ramonet – Président, en matière de politique internationale et en particulier, je voudrais que nous parlions d’abord des États-Unis. Plus tôt cette année, il y a eu un changement politique majeur aux États-Unis, quand le président démocrate Joe Biden a succédé au président républicain Donald Trump. Cependant, la politique des États-Unis à l’égard du Venezuela n’a pas changé, elle reste extrêmement hostile, objectivement parlant, quelles initiatives comptez-vous adopter pour avoir des contacts, des relations, peut-être que vous les avez et vous pouvez nous le révéler ici ? Quelles sont les relations que le Venezuela entretient actuellement avec l’administration actuelle des États-Unis ?

Photo: Créé de toutes pièces par Donald Trump puis « naturalisé » par le rouleau-compresseur des médias internationaux, Juan Guaido n’a jamais participé à une élection présidentielle mais s’est autoproclamé « président du Venezuela » dans un centre commercial des quartiers chics de Caracas. Putschiste d’extrême droite, photographié en compagnie de la bande d’assassins/ravisseurs colombiens « Les Rastrojos » et ultra-corrompu selon des médias colombiens, panaméens ou le Washington Post – qui publia même son contrat avec des paramilitaires pour envahir le Venezuela-, ce fake-président a été abandonné par la plupart de ses alliés, comme son « ministre des affaires étrangères » le putschiste Julio Borges, son « ambassadeur à Bogota » Calderon Berti, ou l’ex-candidat présidentiel Capriles, qui lui reprochent sa corruption débridée. (Note de Venezuelainfos).

Nicolas Maduro – Eh bien, je l’ai dit à plusieurs reprises, Donald Trump est parti, mais l’empire est resté, l’empire est intact. Joe Biden est arrivé comme une grande promesse de changement, de grand changement pour la société états-unienne et de grand changement pour l’Humanité. Mais en ce qui concerne le Venezuela, tout a continué : la guerre financière, monétaire, pétrolière, économique, commerciale. Il n’y a eu aucun signe, aucun signe de rectification, d’amélioration sur toutes ces mesures cruelles.

Quand nous sommes allés au Mexique, nous savions que lorsque nous allions nous asseoir pour parler à l’opposition extrémiste de Guaido, nous allions en fait parler aux États-Unis. Et le gouvernement états-unien l’a laissé entendre, l’a fait comprendre dans des déclarations publiques. Mais bon, on sait déjà quel a été le sort des négociations du Mexique, comment Washington s’est arrangé pour faire dérailler les négociations de paix.

Cela dit, je pense et je le dis toujours à mes compagnons, aux dirigeants, à tous les dirigeants politiques que nous avons, du Grand Pôle patriotique, du Parti socialiste Uni du Venezuela, aux gouverneurs, à toute la direction de la révolution et au peuple en général, que nous ne pouvons rien attendre que de nous-mêmes. C’est une pensée de José Gervasio Artigas qu’aimait beaucoup le président Chávez. N’attendons rien que de nous-mêmes. Considérons-nous dans notre vérité, dans notre raison, dans notre projet bolivarien et avançons. Loin de nous l’impérialisme, loin de nous leurs accusations, leurs persécutions, poursuivons ici notre travail, notre combat quotidien, avec notre vérité et nos réalisations, avec nos avancées. Espérons que, qui sait quand et avec qui, les possibilités d’un dialogue direct, courageux, sincère et compréhensif avec le gouvernement des États-Unis s’ouvriront. J’aimerais que ce soit avec l’administration Joe Biden, espérons-le. S’il se noue, parfait. Sinon, nous continuons notre lutte, notre combat. C’est notre façon, de marcher avec nos propres pieds, de penser avec notre propre tête, comme dirait Ho Chi Min.

Ignacio Ramonet – Monsieur le Président, vous parliez tout à l’heure des actifs vénézuéliens à l’étranger, et vous avez cité Citgo, cette compagnie pétrolière qui est aux États-Unis, ou Monomeros, qui se trouve en Colombie. Il y a aussi la question des réserves d’or déposées au Royaume-Uni. Quelles initiatives votre gouvernement prend-il pour tenter de recouvrer, par exemple, la gestion souveraine de ces actifs ?

Nicolas Maduro – Nous menons une activité diplomatique, politique et juridique permanente. Nous menons un jugement à Londres pour récupérer des réserves d’or de la Banque centrale du Venezuela. Il y a eu suffisamment de preuves des autorités légitimes reconnues à l’échelle nationale et mondiale par le système des Nations Unies, les autorités légitimes de la Banque centrale du Venezuela, du gouvernement constitutionnel du Venezuela. S’il s’agissait de jugements ajustés à la vérité réelle, à la vérité juridique et à la justice, le Venezuela devrait récupérer l’or qui appartient à la Banque centrale du Venezuela et qui fait partie des réserves et des actifs du Venezuela. 

Dans le cas de la société Citgo aux USA, il faut savoir qu’elle possède six raffineries aux États-Unis, et plus de 7.000 stations-service. C’est une entreprise qui apportait des contributions importantes à la fin de chaque année et que nous gérions de manière transparente et soignée. Et toutes les contributions qu’elle a données sont devenues au Venezuela des investissements économiques, pour le logement, l’éducation, la santé, l’alimentation. Il y a des comptes clairs de tous les revenus qui ont été générés par Citgo.

Citgo, c’était aussi mais je ne sais pas si elle fonctionne encore, une fondation pour l’aide humanitaire aux enfants, qui a été totalement démantelée et dont les ressources ont été utilisées pour des activités illicites, pour des activités personnelles, familiales, de la mafia de l’extrême droite vénézuélienne qui s’est emparé de Citgo.

Eh bien, nous continuerons également à chercher par la voie judiciaire légale, bien qu’aux États-Unis, il n’y a aucune possibilité de garantir un processus équitable pour le gouvernement et l’État vénézuéliens afin de récupérer Citgo, il n’y en a pas. C’est la justice impériale, ils s’imposent, point final, et ils ont volé Citgo, ses biens, ses actifs, ses comptes bancaires.

Il en va de même pour Monómeros, une entreprise qui avait des chiffres positifs, une entreprise bien gérée par la révolution, qui a été mise en faillite, détruite par Juan Guaidó, Leopoldo López et toute cette bande de gangsters d’extrême droite. C’est la vérité.

En cela, il y a une lutte politique et diplomatique; en cela, il y a aussi une lutte juridique que nous devons mener parce que les droits du pays prévalent, mais c’est aussi une lutte morale. Ces gens ont démontré leur hypocrisie, la déchéance morale qui les caractérisent, en tombant comme des oiseaux de proie sur ces entreprises, sur ces actifs, et qu’ont-ils fait? Voler, se répartir le butin.

Sans oublier, Ramonet, les 1.600 millions de dollars que le gouvernement états-unien a reconnu, il y a un an, avoir donnés au groupe de Guaido. Puis ils se sont tus. Ils ont tenté de minimiser l’affaire.

Mais ces 1.600 millions de dollars appartiennent aux contribuables américains. Un jour, des juristes émergeront, de bonnes personnes qui chercheront la vérité sur la source de l’argent. 1.600 millions de dollars, c’est beaucoup d’argent pour un pays, à qui l’ont-ils donné? Et comment ont-ils détourné cet argent ? Voilà à quel type de personnages nous sommes confrontés, Ramonet. A une ultra-droite très corrompue, très bradeuse de patrie. Et tant mieux si tout cela entre dans la lumière publique : il est temps que notre peuple sache ce qu’ils représentent et les dommages qu’ils ont causés à notre pays.

Ignacio Ramonet – Monsieur le Président, parlons de l’Amérique latine. Dernièrement, en Amérique latine, à mesure que les élections ont lieu, les victoires du camp progressiste se multiplient, nous l’avons vu de manière très spectaculaire au Honduras et au Chili en particulier, et les sondages en ce moment semblent annoncer également des victoires progressistes de la gauche latino-américaine en Colombie, où les élections auront lieu en mai 2022, et au Brésil, où les élections auront lieu en octobre 2022.  Comment analysez-vous cette situation, comment expliquez-vous tant de victoires progressistes en ce moment en Amérique latine ?

« Le Venezuela a toujours été à l’avant-garde de la lutte contre le néolibéralisme, je le dis humblement, mais c’est notre vérité historique. Nous ne sommes pas seulement une force de gauche. Nous nous définissons comme une force transformatrice, révolutionnaire à la racine, une force bolivarienne historique.»

Nicolas Maduro – Eh bien, je les attribue à l’épuisement du néolibéralisme, un épuisement profond et absolu. Ce modèle néolibéral a été maintenu au cours des 20 dernières années sur la base de la tromperie, des mensonges, de la manipulation, de la fraude électorale, dans de nombreux pays sur la base de la division dans le camp progressiste ou sur la base de la répression comme c’est le cas de la Colombie, du Chili, de l’Équateur, et comme ce fut le cas dans les gouvernements précédents au Pérou, à feu et à sang, ces gouvernements de droite et néolibéraux ont imposé leurs politiques de privatisation et supression de droits sociaux en usant du mensonge, de la tromperie et de la répression. Bolsonaro a également imposé son modèle néolibéral au Brésil, mais le néolibéralisme n’a pas de réponses pour le peuple, il est épuisé, totalement épuisé. Le Venezuela est à l’avant-garde. Le Venezuela a toujours été à l’avant-garde, Ramonet, je le dis humblement, mais c’est notre vérité historique, le 27 février, le 28 février 1989, le peuple vénézuélien a été le premier à se soulever contre la politique du Fonds monétaire international imposée par le gouvernement social-démocrate de Carlos Andrés Pérez. C’était le premier soulèvement populaire, la première rébellion populaire en l’an 89, il y a 32 ans.

Nous allons célébrer, le 4 février 2022, les 30 ans de la rébellion militaire bolivarienne du commandant Chávez contre le Fonds monétaire international, contre l’impérialisme, contre l’oligarchie, contre le néolibéralisme, c’était une rébellion anti-néolibérale, anti-oligarchique, anti-monétariste.

Nous avons été les premiers à nous rebeller. Puis le projet bolivarien a été le premier projet anti-néolibéral qui est arrivé au pouvoir avec des votes. Six décembre 1998. Nous venons de célébrer les 23 ans de la première victoire anti-néolibérale d’une force révolutionnaire. Parce que nous sommes une force révolutionnaire, nous ne sommes pas seulement une force anti-néolibérale, nous ne sommes pas seulement une force de gauche, nous ne sommes pas seulement une force qui s’agrège au progressisme. Nous nous définissons comme une force transformatrice, révolutionnaire à la racine, une force bolivarienne historique.

Eh bien à partir de ce triomphe, tu le sais, est venue la première vague, l’arrivée de Lula en 2003, l’arrivée de Néstor Kirchner en 2003, l’arrivée du Frente Amplio en Uruguay avec Tabaré Vázquez, le retour du Front sandiniste de Daniel Ortega, l’émergence et le triomphe d’Evo Morales en Bolivie. L’émergence et le triomphe de Rafael Correa, les forces progressistes des Caraïbes, le Cuba historique de Fidel, de Raúl, et maintenant de Miguel Díaz Canel.

Ainsi s’est formée la première vague qui a permis de grands progrès dans la création de l’ALBA, Petrocaribe, Unasur, CELAC, la réunion dans la diversité des idéologies et des politiques, la réunion de l’Amérique latine et des Caraïbes.

Et il a été possible d’indiquer la voie vers les années et les décennies à venir. Maintenant, il y a une deuxième vague très différente de la première, mais qui reste fondamentalement anti-néolibérale, car les peuples se sont réveillés, les peuples cherchent un moyen d’en sortir et, espérons-le, les dirigeants et les forces politiques qui émergent en Amérique latine, seront fidèles à l’héritage historique de ceux qui les ont précédés, aux martyrs qui ont donné leur sang pour un changement profond, un changement historique en Amérique latine. Espérons-le. Et que le passage des années à venir cette floraison anti-néolibérale prenne un cours unitaire pour que l’Amérique latine dans sa diversité, dans sa diversité complexe, puisse se redécouvrir sur son propre chemin, le chemin de l’union, de la libération et du développement partagé.

Ignacio Ramonet – Monsieur le Président pour conclure, une question qui nous amène à une vision plus théorique, disons. J’ai observé que dans plusieurs de vos récents discours, vous parlez du monde qui change de cycle. Et vous dites, vous avez répété qu’il est nécessaire en ce moment aussi de changer l’analyse politique. J’aimerais que vous nous expliquiez, comment voyez-vous ce changement de cycle qui se produit dans le monde? Et quelle analyse politique faut-il adapter à ce changement de cycle ?

Nicolas Maduro – C’est une contribution que nous apportons depuis le Venezuela pour que les secteurs de la pensée et de la culture, et les secteurs politiques mènent un débat éclairant sur l’époque historique que nous vivons. La période historique de l’an 2000 à l’an 2010 est-elle la même que celle de l’année 2010 à l’année 2020, que nous commençons à « voir »? Nous remarquons des changements substantiels qui méritent compréhension et qui méritent une transformation dans la création de la politique, en particulier parmi les secteurs révolutionnaires progressistes de la gauche, les secteurs qui recherchent la transformation du monde. Il y a 30 ans, l’Union soviétique s’est désintégrée, et quelques-uns ont compris les opportunités qu’il y avait pour de nouveaux projets, beaucoup à gauche se sont retrouvés moralement brisés, intellectuellement, beaucoup sont passés à droite, dans les frustrations du pessimisme. Et la frustration et le pessimisme sont toujours le prélude au reniement des objectifs et des politiques transformatrices. Peu de gens ont résisté dans le monde, mais c’est après la chute de l’Union soviétique qu’au Venezuela a émergé le projet bolivarien, sous la direction de Chávez, le projet national Simón Bolívar, à partir de nos racines. Nous avons modestement apporté nos contributions aux nouveaux paradigmes des mouvements révolutionnaires du monde. L’impact du leadership de Chávez pour les nouveaux paradigmes n’est aujourd’hui nié par personne, sinon nous ne serions pas la cible de la campagne que l’impérialisme promeut et finance dans tous les pays du monde contre le Venezuela, contre la révolution bolivarienne, avant contre Chávez, maintenant contre moi, dans toute les télévisions, radios, presse écrite, réseaux sociaux de l’Espagne, de l’Italie, du Portugal, de l’Argentine, du Mexique, du Brésil, du Chili, de Colombie, partout où vous allez, il y a une campagne contre le Venezuela, il doit bien y avoir une raison à cela ! 

Si nous ne pouvions nous défendre, nous n’aurions pas eu l’impact que le projet bolivarien, la direction du commandant Chávez, la révolution bolivarienne, ont eu.

A partir de cette expérience d’être liés à l’émergence d’une nouvelle époque, d’un nouveau paradigme, nous proposons au mouvement révolutionnaire du monde, aux intellectuels honnêtes du monde, aux secteurs progressistes du monde, que nous examinions les changements qui existent, que nous les identifiions très bien. Il y a au moins trois éléments qui ont un impact rapide sur le changement dans le monde. L’émergence d’une autre époque, d’autres générations, d’une autre mentalité, d’un autre discours et d’une autre façon de voir la vie et la politique. Trois éléments au moins, Ramonet.

Tout d’abord, la pandémie. Cela a tout changé et sa fin n’est pas à l’ordre du jour, elle imprimera sa marque dans la psyché collective, dans la façon d’assumer la vie sociale. La pandémie a tout changé, les coutumes sociales, la manière d’entrer en relation avec l’autre. Il y a dans le monde des secteurs négationnistes, qui exposent leur propre vie en niant, en affirmant que c’est une manipulation des systèmes politiques du monde. La pandémie est un élément qui est là pour rester et qui a modifié tous les comportements sociaux, et qui nous oblige à comprendre les nouveaux schémas de relation sociale.

Photo : Vijay Prashad, Directeur de l’Institut Tricontinental de Recherche Sociale, lors du vidéo-débat avec Nicolas Maduro, entouré de quelques ministres, et les dirigeants de l’ALBA-TCP pour formuler des propositions sur « le monde d’après ».

L’autre élément est l’accélération du changement économique, les nouveaux acteurs économiques du monde. Quand vous vous demandez, ou demandez dans les années 50, 60, donnez-moi le nom du magnat du monde, les gens diraient Rockefeller, et qu’est-ce que Rockefeller? Industrie pétrolière. Quand on vous demande aujourd’hui, quels sont les magnats du monde ? Elon Musk, fusées spatiales, technologie. Zuckerberg le propriétaire de Facebook, Instagram, WhatsApp, communications… Propriétaire du monde, Zuckerberg.

Ignacio Ramonet – Ils appellent cela le capitalisme numérique.

Nicolas Maduro – Capitalisme numérique. Ou Bill Gates, qui est déjà en train d’être supplanté. Mais Bill Gates parle d’Internet, de technologie, d’informatique, de smartphones.

Ignacio Ramonet – Microsoft.                            

Nicolas Maduro – L’économie et les relations qui émergent des deux économies marquent un changement accéléré dans la façon d’être, dans la conscience et dans le fonctionnement de la circulation des richesses dans le monde entier. Il faut garder un œil là-dessus. Depuis le Venezuela, nous demandons l’aide de tous les chercheurs, de tous les spécialistes de ces sujets pour comprendre le mieux et être en mesure d’adapter notre vision et notre action à la nouvelle ère qui a déjà émergé. 

« Depuis le Venezuela, nous demandons l’aide de tous les chercheurs, de tous les spécialistes de ces sujets pour comprendre et adapter notre vision et notre action à la nouvelle ère du capitalisme numérique. »

Et un troisième élément, sur lequel tu insistes beaucoup Ramonet, est le caractère dominant des réseaux sociaux dans les relations sociales, culturelles, humaines de l’humanité d’aujourd’hui. À ce sujet, il y a beaucoup de théoriciens, j’ai entendu plusieurs conférences que tu as données sur la façon dont les réseaux sociaux ont remplacé les médias traditionnels, et comment les réseaux sociaux ont créé une réalité virtuelle très puissante et piègent l’individu en tant que tel, contrairement aux anciens médias qui ont généré de grands débats de caractère collectif et social.

La nature dominante des médias sociaux à elle seule a changé notre monde. Il n’est plus possible de faire de la politique sans les réseaux sociaux, il n’est plus possible de faire du marketing sans les réseaux sociaux. Vous ne pouvez pas vendre, si vous vouliez vendre une marque de lunettes comme celle-ci, et que vous alliez en faire la promotion à la radio et dans la presse, vous n’en vendriez pas, mais si vous en faites la promotion sur Tik Tok, sur Instagram, on vous l’arrache des mains.

C’est une autre vie, c’est un autre monde. C’est pourquoi je dis que nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Et depuis la révolution bolivarienne, nous l’assumons, nous l’étudions pour nous adapter, pour nous renouveler, pour faire les changements que nous devons faire et pour que les forces révolutionnaires et progressistes du changement soient à l’avant-garde de la nouvelle époque et des temps nouveaux qui arrivent.

Ignacio Ramonet – Merci beaucoup, Monsieur le Président. Est passionnante en particulier la réflexion théorique sur ce nouveau monde qui s’installe. Je vous transmets mes vœux de bonheur pour la nouvelle année, pour tout le peuple vénézuélien et vous donne rendez-vous l’année prochaine pour notre « classique » 2023.

Nicolas Maduro – Merci à toi Ramonet. Je salue toutes les personnes de bonne volonté de par le monde. Depuis le Venezuela nous continuons à résister avec beaucoup d’amour et beaucoup de foi dans notre victoire.

Source (vidéo de l’entretien original en espagnol) : https://youtu.be/J_VwS6DxCgw

Traduction : Thierry Deronne pour Venezuelainfos

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/01/02/interview-du-president-maduro-par-ignacio-ramonet-de-la-resistance-a-la-croissance-en-2022-les-trois-defis-dune-revolution-mondiale/

La politique des États-Unis à l’égard du Venezuela n’a jamais consisté à « promouvoir la démocratie » (Steve Ellner, The Progressive Magazine).

Photo: Juan Guaidó aux côtés de l’ex-président Donald Trump à la Maison Blanche.

L’an dernier, Elliott Abrams, alors représentant spécial, a déclaré que l’administration Trump « travaillait dur » pour évincer le président vénézuélien Nicolas Maduro. Aujourd’hui, M. Abrams (actuellement chargé de mission au Council on Foreign Relations), ainsi que l’administration Biden, exhortent l’opposition vénézuélienne à participer aux prochaines élections locales et régionales de novembre.

Le récent rétropédalage de Washington ne signifie toutefois pas qu’il a renoncé à intervenir dans les affaires intérieures du Venezuela.

Sans surprise, Washington a fait pression sur l’opposition de droite vénézuélienne – dirigée par le président autoproclamé Juan Guaidó et le chef de l’opposition Leopoldo López – pour qu’elle abandonne sa politique de trois ans de boycott des élections, qu’elle prétend truquées. La participation électorale est une pilule difficile à avaler pour les deux politiciens car elle brise l’illusion, entretenue par beaucoup à Washington, que Guaidó est le président légitime et qu’il n’est qu’à quelques jours ou semaines d’occuper le palais présidentiel.

Le rejet de la légitimité de Maduro remonte à début 2015, lorsque l’administration Obama a déclaré que le Venezuela constituait « une menace pour la sécurité nationale des États-Unis » (sic). Cette déclaration a préparé le terrain pour les sanctions sévères de Trump, conçues pour intimider les entreprises internationales afin qu’elles rompent leurs relations avec le Venezuela. Francisco Rodríguez, économiste ultra-libéral vénézuélien, anciennement à la Bank of America et principal conseiller de la droite, a extrapolé que sans les sanctions, la production de pétrole dans la région à haut rendement de l’Orénoque aurait été trois à cinq fois plus importante cette année.

Lors des élections de novembre, le parti de droite Voluntad Popular, fondé par López, présentera des candidats sous la bannière d’une alliance entre les principaux partis d’opposition du pays. De nombreux petits partis modérés présentent également des candidats qui ont critiqué les sanctions et qui, contrairement à Voluntad Popular et à ses alliés, reconnaissent la légitimité de Maduro. La fragmentation de l’opposition augmente la possibilité que le Parti socialiste unifié de Maduro obtienne une majorité dans les urnes.

Un sondage récent d’une firme privée a évalué la popularité du parti chaviste à 34 %, contre 13 % pour Voluntad Popular et le reste de la droite réunis. (Le sondeur de droite Luis Vicente León, lui, affirme que le parti chaviste est à 20 ou 25 %). Malgré l’avance du parti chaviste, le « phénomène Nicaragua » (les Nicaraguayens ont voté pour le départ des Sandinistes en 1990 par peur de la violence et des sanctions économiques encouragées par les États-Unis) pourra-t-il profiter à l’opposition ?

Pratiquement rien n’a changé depuis que le président Joe Biden a pris ses fonctions en 2020, a récemment rappelé Maduro. « Il n’y a pas eu un seul signe positif », a déploré Maduro, même s’il est au courant qu’au moins certains fonctionnaires du département d’État « sont d’accord avec un dialogue politique entre les Vénézuéliens. »

Néanmoins, la politique de Biden semble s’écarter de la stratégie de Trump consistant à inciter à un coup d’État militaire et à menacer d’une intervention militaire. Malgré cette approche, le Panam Post a noté que l’administration Biden a généralement minimisé l’importance du Venezuela et « tourné son regard vers le Nicaragua », où les perspectives de changement de régime sont plus intéressantes.

Le véritable changement de politique en 2021 a consisté à pousser Maduro à tenir compte des intérêts économiques et politiques des États-Unis, par opposition à un changement de régime. Quelques jours après les élections américaines de 2020, Abrams a recommandé à Biden de ne plus utiliser les sanctions comme stratégie de changement de régime contre le Venezuela. Au lieu de cela, la nouvelle approche propose de modifier ou de lever les sanctions en échange de concessions de Maduro.

Maduro, dans une interview accordée à Bloomberg, a indiqué qu’il savait comment jouer le jeu. « Les détenteurs d’obligations savent qu’il est possible d’investir au Venezuela », a-t-il déclaré,  » pour autant que toute cette persécution et ces sanctions cessent. »

En réponse, le journaliste de Bloomberg Erik Schatzker a demandé : « Lorsque les négociations commenceront, si elles commencent, chercherez-vous un accord tout ou rien, ou accepterez-vous un processus graduel ? Jusqu’où êtes-vous prêt à aller avec cette réouverture [économique] ? ».

L’approche par effet de levier de Washington révèle que la politique à l’égard du Venezuela n’a jamais vraiment porté sur la « démocratie ». Exercer des pressions pour obtenir des concessions en faveur des intérêts des entreprises américaines n’équivaut guère à la promotion des idéaux démocratiques.

Carlos Ron, vice-ministre vénézuélien des affaires étrangères pour l’Amérique du Nord, déclare à Progressive qu’en dépit de sa posture, Washington « ne s’est jamais vraiment préoccupé de la démocratie vénézuélienne et a tenté de saper et d’écarter tous les processus électoraux depuis le président Chavez ».

Soucieux de voir Biden lever les sanctions, Maduro fait des concessions en faveur du parti Voluntad Popular. En juillet, Maduro a libéré de prison le putschiste d’extrême droite Freddy Guevara, du parti Voluntad Popular, accusé pour l’organisation de violences. Il n’est pas surprenant que ce soit Guaidó qui ait nommé l’équipe de négociation de l’opposition pour les pourparlers, qui se déroulent avec le gouvernement vénézuélien au Mexique.

Le porte-parole de la Maison Blanche, Ned Price, a annoncé que Washington « allègera les sanctions » s’il y a des « progrès significatifs » dans les négociations entre Maduro et l’opposition. De même, Abrams suggère l’éventualité d’un « assouplissement des sanctions ou d’un accord permettant d’utiliser des fonds vénézuéliens, gelés par les banques occidentales, pour acheter des médicaments et pour des objectifs connexes », en fonction des concessions que Maduro est prêt à accorder.

Tout comme dans le cas de l’approche de marchandage de l’administration pour obtenir des concessions économiques, sa stratégie fragmentaire sur le front politique favorisant les dirigeants de droite, il est difficile de faire valoir que la démocratie est, ou a toujours été, le but final de Washington en ce qui concerne le Venezuela.

La rhétorique binaire de Washington, qui oppose les bons aux méchants, convaincrait n’importe qui que le choix en novembre sera entre Maduro et Guaidó. Fidèle à la devise de Washington, « notre homme à Caracas », Guaidó est supposé être le principal porte-parole de l’opposition, tandis que Voluntad Popular est supposée être le plus grand parti de la droite.

Cette vision est démentie par l’impopularité de Guaidó au Venezuela et le fait que Voluntad Popular est un parti relativement petit, situé à la frange radicale de la droite. En fait, le traitement privilégié accordé à Guaidó et à son parti par Washington a nui à l’opposition dans son ensemble, étant donné que d’autres partis et leaders anti-révolutionnaires jouissent d’un peu plus de crédibilité au Venezuela.

La rivalité qui existe entre Voluntad Popular et ses plus proches alliés de droite et d’extrême droite à l’approche des élections du 21 novembre n’est que la partie émergée de l’iceberg. Au 6 septembre, 70.244 candidats – dont la majorité sont anti-gouvernementaux – étaient en lice pour 3.082 postes. Alors que les quatre plus grands partis, y compris Voluntad Popular populaire, sont unis dans une alliance électorale, d’autres groupes leur reprochent leurs tentatives ratées de changement de régime sous l’égide de Washington.

Luis Vicente León, sondeur de droite, prédit un taux d’abstention de 50 à 60 %, malgré l’attention nationale et internationale que ces élections ont suscitée. Selon León, le problème de l’opposition est son extrême fragmentation et le fait que, dans certains cas, elle présente « des candidats qui ne sont pas présentables, qui arrivent sur la scène à la suite d’un accord politique. »

Les sanctions des États-Unis ont fait des ravages sur l’économie et le peuple vénézuéliens. Comment pourrait-il en être autrement alors que, depuis un siècle, le Venezuela est totalement dépendant de l’exportation de pétrole qui est maintenant bloquée par des sanctions contre toute entreprise du monde entier qui ose acheter ce produit.

Sur le plan politique, la politique des États-Unis à l’égard du Venezuela a également eu un effet dévastateur : elle exacerbe la polarisation aux dépens d’un terrain d’entente constitué des modérés de l’opposition ainsi que des critiques de Maduro sur la gauche. Les modérés, par opposition à la volonté populaire, sont plus en phase avec les préoccupations des Vénézuéliens ; ils s’opposent aux sanctions et préfèrent se concentrer sur les solutions aux problèmes économiques concrets plutôt que sur un changement de régime.

Le grand dilemme de la droite sera de faire voter en novembre. Le taux d’abstention prévu de 50 % en novembre reflète le rejet généralisé de l’ensemble de la classe politique par les électeurs. En effet, la moitié du pays reproche au gouvernement d’être responsable des problèmes économiques urgents de la nation et à l’opposition d’être tombée dans le piège du programme de changement de régime de Washington.

Au cours des trois dernières années, les principaux partis de l’opposition se sont attribués le mérite du fort taux d’abstention aux élections vénézuéliennes, affirmant que ceux qui n’avaient pas voté étaient une « majorité silencieuse » qui sympathisait avec leur cause. Maintenant que ces mêmes partis ont opté pour la participation électorale, le taux d’abstention élevé attendu pour les élections de novembre est une indication claire de la surestimation de leur soutien populaire.

Si c’est effectivement le cas, l’échec de la droite vénézuélienne à obtenir une majorité importante parmi les électeurs éligibles démontrera la folie de la reconnaissance continue par Washington de Juan Guaidó comme le « président » du Venezuela.

L’auteur : Professeur retraité de la Universidad De Oriente (Venezuela), Steve Ellner a été professeur invité à l’Universidad Central de Venezuela (1994-2001), au St. John Fisher College de Rochester, NY (2001), à Georgetown University (2004), à Duke University (2005), à l’Universidad de Buenos Aires (2010), à l’Australian National University (2013) et à Tulane University (2015), a enseigné à la School of International and Public Affairs de Columbia University (2011) et à Johns Hopkins University (2012). Outre son appartenance au collectif des éditeurs coordinateurs de Latin American Perspectives, Ellner fait partie du comité consultatif de Science and Society. Son dernier livre est Latin American Extractivism : Dependency, Resource Nationalism, and Resistance in Broad Perspective (Rowman and Littlefield, 2021).

Source : https://progressive.org/latest/us-policy-venezuela-never-about-democracy-ellner-211027/

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/11/01/la-politique-des-etats-unis-a-legard-du-venezuela-na-jamais-consiste-a-promouvoir-la-democratie-steve-ellner-the-progressive-magazine/

Alex Saab : Trump en a rêvé, Biden l’a fait

par Maurice Lemoine

France Culture (« l’esprit d’ouverture »), journal du 17 octobre 2021 au matin : « Extradition aux Etats-Unis d’Alex Saab, un proche de Maduro accusé d’avoir détourné l’aide alimentaire destinée au Venezuela. » Pour Libération (« CheckNews » à tous les étages), « l’opposition vénézuélienne et de nombreux journalistes qui ont enquêté sur le personnage affirment qu’il sait tout sur la corruption du régime de Nicolas Maduro ». Ce que confirme La Croix : « Soupçonné d’avoir profité de sa proximité avec Caracas pour détourner 350 millions de dollars, il pourrait détenir des informations compromettantes pour Maduro. » D’autant que, à en croire Le Monde (le quotidien « de référence »), reprenant l’Agence France Presse (AFP), l’opposant vénézuélien Julio Borges déclare qu’avec l’extradition commence « le passage devant la justice de quelqu’un qui a volé des millions de dollars aux Vénézuéliens, qui est responsable direct de la faim et de la crise humanitaire » dans ce pays. Bref, résume France Inter (« écoutez la différence »), « le président Maduro a de quoi être inquiet. Un homme qui sait tout de sa fortune, du financement de son régime, de la corruption vénézuélienne, est aujourd’hui entre les mains des Etats-Unis, son pire ennemi [1]. »

Amis de l’information objective, bonjour et bienvenidos.

Version quelque peu différente de l’histoire : envoyé spécial du gouvernement vénézuélien, avec rang d’ambassadeur, Saab effectuait une mission pour le compte de celui-ci, volant de Caracas vers l’Iran, le 12 juin 2020, afin d’acquérir de la nourriture et de l’essence dont manquent cruellement les habitants de la République bolivarienne du fait du blocus économique et financier imposé par les Etats-Unis. A la requête de Washington, Saab a été arbitrairement arrêté lors d’une escale technique au Cap-Vert. Depuis, Caracas s’est battu becs et ongles pour empêcher cette « séquestration » d’aller à son terme par le biais d’une extradition vers un cul-de-basse fosse étatsunien.

Né dans une famille colombienne d’ascendance libanaise, mais également citoyen vénézuélien, Alex Saab (49 ans), n’est pas entré subrepticement dans le sillage de la révolution bolivarienne. En novembre 2011, cet homme d’affaires inconnu du grand public participe à une rencontre entre les présidents vénézuélien Hugo Chávez et colombien Juan Manuel Santos. Les relations sont alors au beau fixe. Chávez s’implique personnellement pour persuader la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) de négocier une sortie du conflit armé avec le pouvoir de son pays. Lors de cette rencontre, donc, et en présence du ministre des Affaires étrangères vénézuélien Nicolás Maduro, le jeune Saab monte à la tribune et signe une « alliance stratégique » : Fondo Global de Construcción, une de ses entreprises, fournira au Venezuela des maisons préfabriquées destinées au programme naissant de la Mission logement (« Misión Vivienda »).

Deux années plus tard, en mars 2013, Chávez disparaît. Maduro accède démocratiquement au pouvoir (50,61 % des voix). L’estimant moins solide que le défunt « comandante », l’opposition radicale se lance dans sa déstabilisation. Le 8 mars 2015, le président des Etats-Unis Barack Obama apporte sa pierre à l’édifice et prépare l’avenir en signant l’Ordre exécutif 13692 qui fait du Venezuela « une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis ». Chef du Southern Command (le commandement sud de l’armée américaine), le général John Kelly déclare le 28 octobre suivant que les Etats-Unis interviendront en cas de crise humanitaire au Venezuela. Ne reste plus qu’à provoquer celle-ci. La doctrine a été développée par le politologue américain Gene Sharp, le « Machiavel de la lutte non violente » (camouflage moderne des « révolutions de couleur ») [2] : « Les piliers économiques sont des cibles bien plus faciles que les bases militaires ou les palais présidentiels ; secouez-les et le tyran finira par tomber. » En avril 2016, le blocus financier commence. Il n’a qu’un objectif : affamer la population vénézuélienne pour qu’elle se retourne contre le pouvoir bolivarien.

L’économie se détraque. Le chœur médiatique et le troupeau des pseudo érudits vont bientôt s’en donner à cœur joie : « Au Venezuela, Nicolás Maduro fait face à un effondrement économique sans précédent, avec des conséquences dramatiques pour les habitants (…), une crise liée à la gabegie gouvernementale, à l’incurie de la gestion pétrolière » et (pour paraître objectif) « aggravée par les sanctions de l’administration Trump [3 » Aggravée ? Dès le 9 janvier 2018, une déclaration d’un haut fonctionnaire du Département d’Etat interrogé par María Molina de Radio Colombia a implicitement taillé en pièces cette niaiserie : « La campagne de pression contre le Venezuela fonctionne. Les sanctions financières que nous avons imposées (…) ont obligé le gouvernement à commencer à tomber en défaut [de paiement], tant pour la dette souveraine que pour la dette de PDVSA, sa compagnie pétrolière. Et ce que nous voyons (…) est un effondrement économique total au Venezuela. Donc notre politique fonctionne, notre stratégie fonctionne et nous la maintiendrons. »

Le 12 février 2021, la rapporteuse spéciale des Nations unies, Alena Douhan, dénoncera, depuis Caracas, les « effets dévastateurs » pour la population des sanctions décrétées par Washington contre le Venezuela. Soulignant les difficultés rencontrées par ce pays pour vendre son pétrole et obtenir du carburant sur le marché international, la rapporteuse demandera la levée des sanctions et l’accès du gouvernement vénézuélien aux fonds lui appartenant, mais gelés, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et au Portugal – quelque 6 milliards de dollars – pour acheter des médicaments, des vaccins et du matériel médical. « Les entraves aux importations de denrées alimentaires, précisera-t-elle, qui représentent plus de 50 % de la consommation, ont conduit à la croissance soutenue de la malnutrition au cours des six dernières années. » Même le Government Accountability Office (Bureau de la responsabilité gouvernementale ; GAO), agence d’audit travaillant pour le Congrès des Etats-Unis, affirmera sans détours, quasiment au même moment, que l’économie vénézuélienne s’est brusquement effondrée du fait des 450 mesures coercitives unilatérales prises à son encontre, tout en précisant : « Quelle que soit la position de chacun sur les sanctions, nous devrions convenir qu’elles ne doivent pas être imposées à la légère et qu’elles ne doivent pas faire obstacle à une aide qui sauve des vies [4]. »
Dès la fin 2015, les pénuries de toutes sortes accablent la population vénézuélienne. Les étals se vident des produits de première nécessité. Pour empêcher ses citoyens de mourir de faim du fait de cette « guerre économique », le pouvoir invente les Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP). Un plan de distribution d’aliments à prix subventionnés. Fin 2016, à travers son Group Grand Limited, entreprise enregistrée à Hong Kong en 2013, puis au Mexique, Saab signe ses premiers contrats pour fournir dix millions de colis alimentaires destinés aux CLAP. « Il a fallu chercher des solutions pour créer de nouvelles chaînes d’approvisionnement, de logistique, de financement et de relations commerciales, souvent avec des entreprises et des pays qui, historiquement, auraient été laissés à l’écart du marché vénézuélien, en raison de la présence des entreprises américaines », expliquera-t-il ultérieurement [5].
L’homme n’a rien d’un philanthrope. En homme d’affaire avisé, il n’ignore rien de la notion de profit. Il prend son bénéfice au passage. Il vit sur un grand train – hôtels de luxe et jet privé. Mais si, fondamentalement, il dérange, c’est parce qu’il participe très activement à la politique destinée à protéger les Vénézuéliens, et en particulier les plus modestes, de la famine organisée par l’anti-chavisme local et international.

La première flèche est tirée par une transfuge, l’ex-procureure générale vénézuélienne Luisa Ortega Díaz. Ayant pris ses distances avec le pouvoir après les « guarimbas » (émeutes insurrectionnelles) de 2017, mais surtout soupçonnée de corruption, elle a rejoint la Colombie et s’est ralliée à une opposition dont, la veille encore, elle poursuivait certains éléments. Elle a beaucoup à se faire pardonner par ses nouveaux amis. En cette année 2017, elle pointe du doigt Saab. Mais pas que lui. Elle déclare en effet que les enquêtes qu’elle a menées au sein du ministère public l’ont amenée à présumer que le président Maduro est en réalité le propriétaire de Group Gran Limited – alors que les documents mentionnent comme propriétaires Saab et son associé colombien Álvaro Pulido.
Journaliste aux antipodes du chavisme, directeur de l’équipe d’investigation de la chaîne télévisée Univisión, aux Etats-Unis, Gerardo Reyes a interviewé Ortega pour son livre « à charge » Alex Saab : la verdad sobre el empresario que se hizo multimillonario a la sombra de Nicolás Maduro (Alex Saab : la vérité sur l’homme d’affaires devenu multimillionnaire dans l’ombre de Nicolás Maduro) [6]. « Quand elle était au Venezuela, explique-t-il néanmoins, elle n’a pas dit grand-chose à ce sujet, mais elle est sortie et a dit qu’elle en savait beaucoup et a appelé Saab l’homme de paille de Maduro. Lorsque je l’ai interrogée pour lui demander la preuve qu’il était l’homme de paille de Maduro, elle ne me l’a jamais donnée, alors que c’est elle qui a inventé ce terme [7]. »

Saab se retrouve dans le collimateur. Les CLAP, qui assistent six millions de familles, également. En 2018 le site d’opposition vénézuélienne Armando Info, dont les journalistes vivent à Miami et Bogotá, déclenche une violente campagne contre les entreprises mexicaines qui approvisionnent les CLAP en question. Leurs produits seraient de mauvaise qualité, sans valeur nutritive et de surcroît surfacturés. Avec un pouvoir éditorial concentré dans quelques mains, le cirque médiatique emboîte le pas. Le Département du Trésor américain sanctionne les entreprises mexicaines (El Sardinero, Rice&Beans et La Cosmopolitana), huit autres firmes et deux navires. La justice mexicaine – pays alors gouverné par la droite en la personne de Enrique Peña Nieto – « démantèle le réseau » ! Partout dans le monde, firmes et entreprises enregistrent le danger qu’il y a à commercer avec le Venezuela.

Devenu un élément clé dans la lutte contre le blocus, Saab est inclus dans la « Liste Clinton » par le Département du trésor. Toute personne intégrant cette liste, voit ses biens aux Etats-Unis confisqués, ses comptes bancaires gelés, la déchéance de ses visas et donc de la possibilité d’entrer dans le pays, ainsi que l’interdiction de toute relation avec des personnes physiques ou morales américaines. Pour le protéger, Caracas nomme Saab « envoyé spécial », avec rang d’ambassadeur, toujours en 2018. Privé de la voie mexicaine pour acheter aliments et médicaments, Saab se tourne entre autres vers la Turquie et les Emirats arabes unis. Grâce à ces tours de passe-passe discrets, les Vénézuéliens modestes survivent. Et Washington enrage, forcément.
 
Quand Washington enrage, la Colombie d’Iván Duque rugit. Saab possède dans ce pays l’entreprise Shatex. La Direction d’investigation criminelle et Interpol (Dijin), la Direction des impôts et des douanes nationales (DIAN), l’Unité d’information et d’analyse financière (UIAF) lancent des meutes de limiers aux trousses de Saab. En arrière plan se tiennent la Drug Enforcement administration (DEA, les « stups » américains) et le FBI. Pour incriminer Saab, ces deux organismes s’appuient sur le « témoignage » de Jorge Luís Hernández Villazón, alias « Boliche », ex-paramilitaire colombien, proche du leader Salvatore Mancuso, et qui, depuis deux décennies, est « témoin protégé » du gouvernement américain. Dépendant des autorités pour sa liberté et sa sécurité, ce type de repenti n’a rien à leur refuser. D’ailleurs, pour faire d’une pierre deux coups, il met également en cause l’ex-sénatrice colombienne d’opposition Piedad Córdoba, dont la carrière politique aurait été financée par… Saab, évidemment.
 
Début septembre 2018, mandat d’arrestation en main pour « blanchiment d’argent » et « terrorisme », un groupe d’enquêteurs colombiens se présente afin d’arrêter Saab à Barranquilla. Sans doute averti par son avocat Abelardo De La Espriella – grand admirateur d’Álvaro Uribe ! – l’oiseau a quitté le nid. Mais sa « légende noire » prend de l’ampleur. Elle ne faiblira plus, bien que, en mai 2019, un juge de Barranquilla, Néstor Segundo Primera Ramírez, ait annulé, faute de preuves, l’ordre d’arrestation le concernant [8]. Ni même quand en Suisse, en mars 2021, les procureurs de Genève décideront, après trois années d’investigation, de clôturer l’enquête lancée contre lui pour vingt-deux comptes supposés suspects dans la banque UBS, faute de trouver là encore une quelconque irrégularité.
 
Entretemps, en 2019, le justice américaine a inculpé l’homme d’affaires pour « blanchiment d’argent » et l’accuse d’être à la tête d’un vaste réseau ayant permis au président vénézuélien et son gouvernement de… détourner de l’aide humanitaire destinée aux habitants.
L’absurdité de l’accusation saute tellement aux yeux que, même au sein de l’opposition vénézuélienne, on observe des réactions. Après un début de « Cirque Juan Guaido » (président autoproclamé) tonitruant, les manifestations anti-Maduro peinent à rassembler et des fissures commencent à apparaître au sein de l’antichavisme. Conscients des souffrances d’une population sacrifiée par les tenants de la déstabilisation économique, neuf députés des partis Primero Justicia, Voluntad Popular, Un Nuevo Tiempo, Cambiemos et de la fraction 16 de Julio (dont ils seront ultérieurement expulsés) se rendent en Europe, en Colombie et aux Etats-Unis où ils mènent des négociations informelles en défense des entreprises de Saab [9]. Sans résultat, bien entendu.

Plus d’exportations pétrolières permettant financer les achats vitaux pour la population, en pleine pandémie. Souterraines, les transactions s’effectuent en particulier grâce à l’or extrait de l’Arc minier de l’Orenoque [10] – que, volant au secours de Washington, certains inconscients d’extrême gauche et écologistes ignorants dénoncent vigoureusement, au nom de la défense de l’environnement.
Le 12 juin 2020, en route pour l’Iran en quête de nourriture, Saab fait escale à l’aéroport international Amílcar-Cabral de l’île de Sal, au Cap-Vert – un archipel composé d’îles volcaniques situé au large du Sénégal – pour procéder à une opération de ravitaillement. Bien que muni de son passeport diplomatique – le Venezuela l’ayant également nommé ambassadeur auprès de l’Union africaine –, il est arrêté par les autorités cap-verdiennes. « On ne m’a jamais montré de notice rouge [d’Interpol] ou de mandat d’arrêt, racontera-t-il ; on m’a poussé hors de l’avion sans chaussures et on a ensuite dit au pilote de quitter l’île immédiatement [11]. » En cas de non reconnaissance de son immunité diplomatique, le respect du droit internationalimpliquerait pourtant que, au pire, Saab soit déclaré persona non grata et qu’il puisse poursuivre son voyage. Pour justifier cette incarcération arbitraire, un mandat d’Interpol ne surgira que le lendemain de l’arrestation. Le mandat d’arrêt américain, qui réclame l’extradition, n’arrivera qu’au bout de vingt-cinq jours de détention préventive.

Il est désormais possible d’examiner de plus près l’acte d’accusation rédigé en juillet 2019. En fait, la Cour du District de Floride fait référence à une somme de 350 millions de dollars ayant circulé entre 2011 et 2015 à travers le système bancaire américain – et, entre autres, la Bank of America, la Citibank et la Deutsche Bank. Tous établissements supervisés par le Département de services financiers de New York et la Réserve fédérale (FED) – qui, pendant cette période, n’ont pas levé un sourcil. Aucune preuve n’accompagne l’accusation – juste des insinuations et de demi-vérités recueillies auprès de témoins « repentis » qui ont obtenu en échange la nationalité étatsunienne.
La prison préventive se prolonge au-delà des délais permis par la loi. Bientôt, l’ex-juge espagnol Baltasar Garzón, qui dirige l’équipe de défense, devra faire remarquer que « la durée maximale de privation de liberté dans le cadre d’un processus d’extradition, en vertu de la législation cap-verdienne, est de 80 jours ». Délai allégrement dépassé, malgré des demandes d’habeas corpus répétées.

Saab dénonce : « Dès le premier jour de mon enlèvement, j’ai été torturé et soumis à des pressions pour signer des déclarations d’extradition volontaire et faire un faux témoignage contre mon gouvernement. Par la suite, le Cap-Vert m’a torturé physiquement trois autres fois en prison, en plus d’une torture psychologique constante. Demandez à n’importe lequel des autres prisonniers qui étaient là. Ils peuvent le confirmer [12]. » Malgré une détérioration de sa santé et une intervention rapide du Tribunal de la Communauté économique des états d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), il faudra attendre le 21 janvier 2021, soit sept mois, pour que le détenu soit transféré dans une résidence touristique abandonnée. Une bien piètre amélioration. « Je suis surveillé par cinquante gardes armés, mes avocats sont fouillés quand ils viennent et quand ils partent, mes flacons de médicaments sont vidés, même quand ils sont neufs et scellés, confie-t-il le 3 mars à l’agence de presse espagnole EFE. Si je sors dans le jardin, la police suit tous mes mouvements avec des drones. Je n’ai pas le droit d’accéder à l’internet et si je veux parler à ma famille, je dois le faire sur un téléphone fourni et surveillé par la police. Le Cap-Vert refuse de me laisser accéder aux médecins spécialistes de mon choix, même à mes propres frais. Avec autant de gardes armés autour de moi, je suis très stressé. Le jeu de la torture psychologique, commencé en prison, se poursuit sous cette fausse assignation à résidence. »

Le 1er mars 2021, Hannibal Uwaifo, président de l’Association des avocats d’Afrique (AFBA), lance un appel public pour que le gouvernement du Cap-vert libère immédiatement « le diplomate vénézuélien Alex Saab ». Le 15 mars, puis à nouveau le 24 juin, c’est la Cour de justice de la Cedeao qui juge la détention « illégale », ordonne une « libération immédiate », « l’arrêt de l’exécution de la procédure d’extradition vers les Etats-Unis » et le versement à l’intéressé d’une indemnité de 200 000 dollars « pour les dommages moraux résultant de sa détention illégale ». Bien que parti prenante de cet organisme régional et membre de plein droit de son Tribunal, le Cap-Vert décide de ne pas appliquer la décision. Il ne réagit pas plus quand, le 8 juin, le Comité des droits de l’Homme de l’ONU demande à Praia (la capitale) de suspendre la procédure d’extradition pendant qu’il examine les allégations de torture physique et psychologique.

Approuvée dès le 31 juillet 2020, suspendue par les appels et les recours de l’équipe de l’avocat Garzón, l’extradition de Saab est confirmée le 7 septembre 2021 par le Tribunal constitutionnel cap-verdien, une sentence de 194 pages attestant, contre toute évidence, de la « légalité » du processus. Confronté au danger imminent de sa déportation, le pouvoir vénézuélien nomme Saab membre de la délégation gouvernementale qui, au Mexique, a entamé des négociations avec la droite radicale, ramenée à la raison par l’échec spectaculaire de la stratégie de « changement de régime » qu’a incarné le président imaginaire Juan Guaido.
Le Cap-Vert, pour sa part, se prépare à une élection présidentielle. Des rumeurs courent, audibles de Praia à Washington. Candidat de gauche pour le compte de l’historique Parti africain pour l’indépendance du Cap-Vert (PAICV), José Maria Neves, envisagerait de libérer Saab, pour « raisons humanitaires », s’il était élu. En toute hâte, le chef d’Etat sortant, Jorge Carlos Fonseca, colle Saab dans un avion, à destination des Etats-Unis, le 17 octobre, veille du scrutin. Détail qui fait mal : l’aéroport porte le nom d’Amilcar Cabral, le héros de l’indépendance du pays (ex-colonie portugaise), l’homme qui en son temps déclara : « Notre lutte n’est pas seulement contre le colonialisme portugais ; nous voulons, dans le cadre de notre lutte, contribuer de manière plus efficace à mettre définitivement fin à la domination étrangère sur notre continent. »
Le lendemain du « vol de l’infamie », José Maria Neves, l’éventuel libérateur, a été élu avec 51,5% des voix.
 
Ce 18 octobre, Saab a été présenté devant un juge de la Cour de Miami. La porte-parole du Département de la justice, Nicole Navas Oxfam, a exprimé sa gratitude et son admiration pour le gouvernement du Cap-vert en raison de « son professionnalisme et de sa persévérance dans ce cas complexe ». Comme toujours, les mouches du coche et les larbins ont tenu à se faire remarquer. « L’extradition d’Alex Saab est un triomphe dans la lutte contre le trafic de drogue, le blanchiment d’argent et la corruption qui ont conduit à la dictature de Nicolás Maduro, a tweeté l’imprésentable président colombien Iván Duque. La Colombie a soutenu et continuera de soutenir les Etats-Unis dans l’enquête contre le réseau criminel transnational dirigé par Saab. » Traité comme un « criminel » parce qu’il a contribué à contourner les sanctions américaines illégales destinées à asphyxier l’économie vénézuélienne, Saab risque vingt années de prison.
 
Le captif sera jugé en Floride, nid des puissants lobbys anti-castristes et anti-bolivariens dressés vent debout contre les négociations en cours à Mexico. A son corps défendant, il rejoint ainsi le cercle des emblématiques otages de l’Empire. Les Cinq Cubains de Miami – René González, Fernando González, Gerardo Hernández, Ramón Labañino et Antonio Guerrero – iniquement jugés et incarcérés, de treize à seize années, entre 1998 et 2014, pour avoir infiltré les réseaux criminels qui, depuis la Floride, menaient des actes terroristes contre Cuba. Ou encore Ricardo Palmera (alias Simón Trinidad), dirigeant guérillero et négociateur des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), extradé en 2005 et depuis enterré, au sens propre du mot, dans un « Alcatraz » inhumain, à Florence (Colorado) [13]. Incapable de le faire condamner, faute de preuves, pour narcotrafic, comme elle l’avait prévu, la justice américaine l’a finalement déclaré coupable de « conspiration », avec d’autres membres des FARC, lorsque, dans le cadre du conflit armé, furent capturés en 2003 trois mercenaires américains (finalement libérés en 2008). On n’oubliera pas Julian Assange. Bien qu’incarcéré en Angleterre, il est avant tout l’otage du gouvernement américain. Mais lui, il s’agit de le réduire au silence ; en ce qui concerne Saab, il faut le faire parler !

Pour les Etats-Unis, il s’agit de pénétrer le système de défense économique et financier du gouvernement bolivarien ainsi que les méthodes utilisées pour tourner l’embargo. But ultime : neutraliser et démanteler les réseaux d’approvisionnement, mais aussi de vente de l’or et du pétrole vénézuéliens, tordre dans le mauvais sens une situation qui, pour le gros de la population, tend à s’améliorer. Il s’agit aussi, sur la base de « confessions » réelles ou inventées dans l’objectif d’obtenir une réduction de peine, de bombarder l’opinion publique des « turpitudes » de Maduro et de son entourage.
Pris dans un piège de cette nature, certains flanchent, d’autres résistent. Dans une lettre écrite avant d’être extradé et lue par son épouse Camilla Fabri lors d’un rassemblement public à Caracas, Saab a fait savoir que jamais ilne fournira volontairement « des informations classifiées sur le gouvernement du président Maduro et les relations diplomatiques et commerciales » de la République bolivarienne : « J’affronterai mon procès avec une dignité totale (…) Je veux être clair  : je n’ai pas à collaborer avec les Etats-Unis. Je n’ai commis aucun crime, ni aux Etats-Unis ni dans aucun autre pays et je n’ai pas l’intention de mentir pour favoriser les Etats-Unis contre un pays qui subit un blocus inhumain. »
Pour lui, le calvaire commence, à n’en pas douter.

Quand bien même le Département de la justice aurait mené l’opération, c’est en toute connaissance de cause que l’administration de Joe Biden s’est livré à cette opération. Le locataire de la Maison-Blanche n’a pas modifié d’un iota les mesures particulièrement agressives mises en œuvre par son prédécesseur Donald Trump contre la « Troîka de la tyrannie » – Cuba, le Nicaragua et le Venezuela. Les « midterm elections » (élections de mi-mandat) de novembre 2022, seront, pour les démocrates une épreuve redoutable. Il s’agit, dans cette perspective, de ne pas décevoir la Floride, un Etat clé. Mais il s’agit aussi, incontestablement, d’une torpille lancée contre le processus de dialogue entrepris par les chavistes et les anti-chavistes au Venezuela. D’ores et déjà, Caracas a suspendu sa participation aux conversations, qui devaient reprendre le 18 octobre. L’extradition de Saab, a déclaré Jorge Rodríguez, président de l’Assemblée nationale et chef de la délégation gouvernementale, « est une agression inacceptable qui viole les principes juridiques internationaux et contredit l’esprit constructif qui devrait prévaloir dans toute négociation politique. » Très cyniquement, le porte-parole de la diplomatie américaine Ned Price a immédiatement réagi : « Par sa suspension du dialogue avec l’opposition, le président vénézuélien Nicolás Maduro fait passer le cas de l’homme d’affaires Alex Saab avant les intérêts de millions de Vénézuéliens. »

C’est dans le cadre de ces conversations que les secteurs durs de l’opposition, mettant un terme à leur stratégie de boycott des élections, ont annoncée leur participation au méga-scrutin (pour les maires et les gouverneurs) du 21 novembre prochain. Malgré les réticences clairement exprimées de Washington, l’Union européenne a prévu l’envoi d’une Mission de plusieurs dizaines d’observateurs. Que feront les uns et les autres ? Caracas veut avant tout une suppression des sanctions imposées par les Etats-Unis. En ce sens, l’extradition de Saab relève à l’évidence de la provocation et du refus. La perspective de normalisation politique qui se dessinait en interne risque-t-elle, de ce fait, et d’une évidente volonté de Washington, d’être réduite à néant ?


[1https://www.franceinter.fr/emissions/le-monde-d-apres/le-monde-d-apres-de-jean-marc-four-du-lundi-18-octobre-2021

[2] Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet (précis de coups d’Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation), Don Quichotte, Paris, 2015.

[3] Thomas Posado, Michel Rogasky, Pierre Salama, « L’Amérique latine en bascule », Recherches internationales, n° 115, Paris, juillet-septembre 2019.

[4https://www.gao.gov/assets/720/712253.pdf

[5https://misionverdad.com/venezuela/alex-saab-denuncia-extralimitacion-judicial-de-eeuu-en-su-contra

[6] Planeta, Bogotá, 2021.

[7https://www.diariolasamericas.com/america-latina/las-claves-del-caso-alex-saab-un-proceso-dinamitado-el-chavismo-n4234534

[8] Le 9 juin 2020, après qu’eussent été lancés de nouveaux chefs d’accusation, ses luxueux biens immobiliers de Barranquilla ont été saisis.

[9] Parmi ces députés d’opposition figurent Luis Eduardo Parra (futur président de l’Assemblée nationale de janvier 2020 à janvier 2021), Conrado Pérez, Richard Arteaga, José Brito, Chaim Bucaran, José Luis Pirela et Adolfo Superlano.

[10https://www.medelu.org/L-Arc-minier-de-l-Orenoque-les

[11https://www.elespectador.com/noticias/judicial/desde-el-primer-dia-me-torturaron-y-me-presionaron-para-que-firmara-mi-extradicion-alex-saab/?cx_testId=20&cx_testVariant=cx_1&cx_artPos=0#cxrecs_s

[12https://www.elespectador.com/noticias/judicial/desde-el-primer-dia-me-torturaron-y-me-presionaron-para-que-firmara-mi-extradicion-alex-saab/?cx_testId=20&cx_testVariant=cx_1&cx_artPos=0#cxrecs_s

[13] Trinidad a été capturé en 2004 en Equateur où il établissait des contacts avec des diplomates européens afin de parvenir à des accords d’échanges humanitaires de prisonniers.

Maurice Lemoine

Source de cet article : https://www.medelu.org/Trump-en-a-reve-Biden-l-a-fait

« Quand les États-Unis s’arrogent le droit de décider quels pays peuvent manger » par Caitlin JOHNSTONE

Les agences de presse AP et AFP, démultiplicateurs de propagande à l’échelle mondiale, ont toutes deux informé leurs lecteurs qu’un « fugitif » a été extradé vers les États-Unis.

« Un homme d’affaires fugitif proche de Maduro, le président vénézuélien, est extradé vers les États-Unis », titre l’AFP.

« Alex Saab, un fugitif proche du gouvernement socialiste du Venezuela, a été mis dans un avion à destination des États-Unis pour faire face à des accusations de blanchiment d’argent », a annoncé AP sur Twitter.

On peut se demander ce qui fait de cet homme un « fugitif » et ce que ce statut a à voir avec son extradition vers un gouvernement étranger dont les lois ne devraient avoir aucune incidence sur sa vie. Il se trouve qu’Alex Saab, citoyen vénézuélien d’origine colombienne, est un « fugitif » de l’autorité autoproclamée du gouvernement américain, qui décide quelles populations de notre planète sont autorisées à avoir un accès facile à la nourriture. Son crime est de travailler à contourner les sanctions américaines écrasantes qui ont fait mourir les civils vénézuéliens par dizaines de milliers.

Saab est en cours d’extradition depuis la nation africaine de Cabo Verde où il était emprisonné depuis l’année dernière sous la pression du gouvernement américain. Dans un article publié en mai dernier et intitulé « Alex Saab v. The Empire : How the US Is Using Lawfare To Punish a Venezuelan Diplomat« , Roger D Harris explique comment les États-Unis utilisent leur domination du système financier international pour écraser les nations qui leur désobéissent et expose les véritables raisons de l’emprisonnement de Saab, qui inclut la torture et des conditions de vie draconiennes. Harris écrit :

Alex Saab, envoyé spécial et ambassadeur auprès de l’Union africaine pour le Venezuela, effectuait une mission humanitaire en volant de Caracas vers l’Iran afin de se procurer de la nourriture et de l’essence pour le programme vénézuélien d’aide alimentaire CLAP. Saab a été arrêté lors d’une escale de ravitaillement dans la nation africaine de Cap-Vert et est détenu depuis le 12 juin 2020.

Le « crime » de Saab – selon le gouvernement américain, qui a ordonné l’emprisonnement – était le blanchiment d’argent. En d’autres termes, Saab a mené un commerce international parfaitement légal. Pourtant, le fait qu’il ait contourné les sanctions américaines – qui visent à empêcher l’aide aux Vénézuéliens – est considéré par Washington comme du blanchiment d’argent.

Après une enquête de deux ans sur les transactions de Saab avec les banques suisses, le gouvernement suisse a conclu le 25 mars qu’il n’y avait pas de blanchiment d’argent. Saab est poursuivi en justice parce qu’il sert les intérêts de son pays plutôt que ceux des États-Unis.

Les agences de presse comme AP et AFP savent très bien que Saab est extradé non pas pour avoir enfreint une quelconque loi, mais pour avoir osé transgresser les sanctions unilatérales de Washington. Comme l’écrivait Joe Emersberger de FAIR en juillet dernier :

Reuters (15/3/21, 18/3/21) a rapporté avec désinvolture que Saab « risque d’être extradé vers les États-Unis, qui l’accusent de violer les sanctions américaines » et qu’il a été « désigné à plusieurs reprises par le Département d’État américain comme un opérateur qui aide Maduro à conclure des accords commerciaux que Washington cherche à bloquer par des sanctions ». Un article de Reuters (28/2/20) sur l’affaire Saab en 2020 mentionne au passage que « les États-Unis ont saisi ce mois-ci quatre cargaisons de carburant iranien à destination du Venezuela, où les pénuries de carburant s’aggravent à nouveau. »

Les critiques de l’empire américain ont eu des mots durs pour cette extradition.

« Biden, reprenant le bâton de Trump, a enlevé le diplomate vénézuélien Alex Saab pour le crime d’avoir essayé de nourrir les Vénézuéliens au mépris des sanctions américaines destinées à empêcher cela », a tweeté le journaliste Aaron Maté. « Les Vénézuéliens n’ont pas le droit de manger tant que la mafia de Washington a désigné leur gouvernement pour un changement de régime. »

Oui, en effet. Le gouvernement américain s’est attribué l’autorité de décider unilatéralement quelles populations du monde ont le droit de manger et lesquelles ne l’ont pas, et d’emprisonner toute personne qui tente de faciliter l’alimentation non autorisée dans une nation sanctionnée par les États-Unis.

« L’extradition du diplomate vénézuélien Alex Saab est un signal clair que l’administration Biden n’a pas rompu avec l’assaut total de Trump contre le droit international », a tweeté la journaliste Anya Parampil. « C’est aussi un signe inquiétant pour le cas de Julian Assange – un autre citoyen étranger que les États-Unis ont essentiellement kidnappé et retenu en otage. »

C’est vrai. Il semblerait que la principale différence entre le cas d’Assange et celui de Saab soit que l’empire américain s’efforce d’extrader Assange parce qu’il a transgressé son autorité autoproclamée sur l’accès du monde à l’information, alors que Saab a transgressé son autorité autoproclamée sur l’accès du monde à la nourriture.

« L’État voyou américain vient de bafouer toutes les lois internationales, après avoir emprisonné et maintenant extradé le DIPLOMAT vénézuélien Alex Saab. L’immunité diplomatique est morte ; l’empire américain l’a tuée. Désormais, tous les diplomates étrangers peuvent être kidnappés et emprisonnés, si Washington le souhaite », a tweeté le journaliste Ben Norton, ajoutant : « Les accusations américaines de ’blanchiment d’argent’ sont absurdes et politiquement motivées. Les États-Unis prétendent que toute personne qui viole leurs sanctions ILLÉGALES est un ’criminel’. »

En effet, le « blanchiment d’argent » est une accusation vague qui, en gros, signifie simplement essayer de dissimuler la source ou la destination de l’argent considéré comme ayant été obtenu illégalement, et puisque le gouvernement américain se considère comme l’arbitre des transactions financières légales dans les nations qu’il sanctionne, il peut appliquer cette affirmation à toute personne qui tente de contourner financièrement les sanctions américaines.

Le gouvernement américain ne nie pas que ses sanctions nuisent aux Vénézuéliens en s’attaquant à l’économie dont ils dépendent pour se nourrir, en fait il a ouvertement admis que « les sanctions, en particulier sur la compagnie pétrolière d’État en 2019, ont probablement contribué au déclin plus rapide de l’économie vénézuélienne. »

Le gouvernement américain ne nie pas non plus que les sanctions de famine qu’il a infligées à l’Iran visent sa population civile, le secrétaire d’État de l’époque, Mike Pompeo, ayant ouvertement admis en 2019 que la guerre économique menée par Washington contre cette nation visait à faire pression sur les civils iraniens pour qu’ils « changent de gouvernement », c’est-à-dire les rendre si misérables qu’ils mènent un soulèvement national pour renverser Téhéran. https://www.youtube.com/embed/Uiz934HVZjY

Le gouvernement américain ne nie pas non plus que les sanctions de famine qu’il a infligées à la Syrie sont conçues pour nuire à sa population civile, l’actuel secrétaire d’État Tony Blinken ayant réaffirmé mercredi dernier que la politique de l’administration Biden consiste à « s’opposer à la reconstruction de la Syrie » tant qu’Assad reste au pouvoir. En d’autres termes, les États-Unis n’accorderont pas à la Syrie les fonds nécessaires pour l’aider à se reconstruire après la guerre dévastatrice de changement de régime que les États-Unis et leurs alliés ont menée contre elle, alors même que les Nations unies signalent que 60 % de la population du pays est proche de la famine.

Et bien sûr, il y a l’horrible blocus du Yémen par l’alliance de puissance américaine, qui tue des centaines de milliers de personnes par la famine et la maladie, l’ONU signalant que 16 millions de personnes supplémentaires  » se dirigent vers la famine « .

La famine est le seul type de guerre où, en raison du recadrage continuel de la propagande des médias de masse, il est considéré comme parfaitement normal et acceptable de cibler délibérément une population civile avec une force létale.

L’empire américain est tout à fait ouvert sur le fait qu’il se considère comme le gardien de l’approvisionnement alimentaire mondial. Si une population désobéit à l’empire, elle mourra de faim, et quiconque tentera de lui procurer de la nourriture sera arrêté par des mandataires américains et extradé vers une cellule de prison américaine.

C’est la vision qu’ont les impérialistes du paradis sur terre. Un monde où la mainmise de l’Amérique sur les systèmes financiers mondiaux lui permet d’étouffer des populations entières si leurs gouvernements désobéissent aux décrets impériaux, sans même tirer un coup de feu. Un monde où les cauchemars en matière de relations publiques de civils bombardés et de nations détruites font partie du passé, où les nations désobéissantes peuvent simplement être écrasées à mort par des tactiques modernes de guerre de siège tandis que les sociétés de propagande impériales comme AP et AFP rejettent la responsabilité de leur famine sur les dirigeants de leur nation.

C’est ça le pouvoir ultime. C’est le contrôle total. Faire en sorte que le monde se plie à la volonté du dollar tout-puissant et de la force militaire massive avec laquelle il est inextricablement lié, à tel point que la désobéissance devient impossible. C’est pour cela que l’on se bat dans la guerre au ralenti du tiers monde que l’empire mène contre des gouvernements non asservis comme le Venezuela, la Syrie, l’Iran, la Russie et la Chine. Et c’est pourquoi ces gouvernements non asservis sont en train de se détourner rapidement du dollar en réponse.

Il va sans dire qu’une structure de pouvoir qui affame ouvertement des civils pour assurer sa domination mondiale n’est pas le genre de structure de pouvoir que l’humanité devrait vouloir voir dominer le monde. La volonté de faire des choses aussi monstrueuses révèle une corruption et un manque de sagesse qui ne devraient pas être autorisés à déterminer l’avenir du monde.

Caitlin Johnstone

Traduction « l’antiaméricanisme n’est jamais primaire, il est réfléchi, raisonné et justifié » par Viktor Dedaj avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles »» https://caitlinjohnstone.substack.com/p/the-us-has-placed-itself-in-charge

Source pour la traduction française :
https://www.legrandsoir.info/les-etats-unis-s-arrogent-le-droit-de-decider-quels-pays-peuvent-manger.html