Les ONG et le nouveau plan Condor pour l’Amérique latine

Via le Département d’État et l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), le budget prévu par Washington en 2022 pour des « programmes de démocratie » destinés à Cuba atteindra 20 millions de dollars, soit le même niveau de financement qu’en 2021. A charge pour des organisations non gouvernementales (ONG) locales de relayer cette action « interventionniste » sur le terrain.
Censées représenter la « société civile », toutes les ONG ne sont pas à mettre dans le même sac ou sur le même plan. Il n’en demeure pas moins que, au cours des dernières années, nombre d’entre elles, ainsi que leurs financements, ont été mis en cause par les gouvernements d’Hugo Chávez et Nicolás Maduro (Venezuela), Rafael Correa (Equateur), Evo Morales (Bolivie), Andrés Manuel López Obrador (Mexique), pour ne citer qu’eux. Elles se trouvent actuellement au cœur de la violente polémique qui oppose les États-Unis, l’Union européenne et leur sphère médiatique au gouvernement nicaraguayen de Daniel Ortega [1].
Au nom de l’Internationale des peuples anti-impérialistes, l’ex-président hondurien de centre gauche Manuel Zelaya, renversé en 2009 par un coup d’Etat, s’est récemment exprimé sur la question.


L’auteur : José Manuel Zelaya. Élu président de la République du Honduras, il prend ses fonctions le 27 janvier 2006. Soucieux de sortir le Honduras de l’extrême pauvreté, il se rapproche de l’alliance régionale de coopération économique sociale, l' »ALBA ». Le 28 juin 2009 il est arrêté par les militaires putschistes sous influence de Washington et expulsé vers le Costa Rica, deux heures avant le début d’une consultation populaire. Le journal français « Libération » l’accuse alors d’avoir « joué avec le feu » (sic) en se rapprochant de l’ALBA.

À partir des années 1980, avec l’avènement du modèle d’exploitation néolibéral, sont apparues des organisations qui, en théorie, étaient censées combler le vide qui se créait naturellement entre la sphère publique et la sphère privée. Semblant au départ impartiales, ces organisations non gouvernementales (ONG) sont devenues par essence des agents politiques autoproclamés de la société civile qui légitiment l’essor impétueux de la mondialisation et du marché. En Amérique latine, avec l’arrivée de gouvernements progressistes via les élections, comme dans le cas du triomphe électoral de Daniel Ortega et de la révolution sandiniste avec plus de 70 % des voix [2], ces organisations ont orienté leur activité vers le contrôle stratégique et politique de la société, avec pour objectif ce que, aux Etats-Unis, elles appellent par euphémisme un « changement de régime ».

La structure fonctionnelle érigée au « sommet », que ce soit par les États-Unis ou l’Europe, utilise quelques fondations opulentes pour alimenter toute la machinerie des ONG. Les plus importantes de ces fondations fournissent environ 80 % de tous les fonds gérés dans le monde par ces organisations. Dans la plupart des cas, les fondations mères n’ont pas de relation directe avec les bénéficiaires, qui fonctionnent comme opérateurs locaux des fonds reçus. Un réseau constitué par des agences de coopération internationale telles que l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), l’Institut national démocrate (NDI), la Nouvelle fondation pour la démocratie (NED), l’Institut républicain international (IRI) et d’autres agences gouvernementales occidentales financent des actions d’intervention visant principalement et prétendument à la « réduction de la pauvreté », au renforcement des « valeurs démocratiques », à la gouvernance, aux « droits de l’homme », à la transparence, la justice et la bonne gestion des finances publiques.

Du réseau susmentionné se déploient des centaines d’ONG qui saturent la vie politique de la société, créant une sorte d’Etat parallèle piloté par de grands médias et réseaux ; devenus artificiellement des protagonistes de la vie politique, ceux-ci tentent de saper l’action des gouvernements progressistes ou d’empêcher la montée au pouvoir de projets de gauche revendiquant la participation de la société et de l’Etat contre la tromperie du marché.

Cet immense réseau tentaculaire des pouvoirs factices se charge de promouvoir un agenda caché et spécifique défini par l’orientation qu’ils veulent voir adoptée par l’opinion publique. Au Nicaragua, ils promeuvent sans vergogne les politiques que l’Hégémon exige. Il n’est donc pas étrange qu’au Honduras, en 2009, ils aient activement soutenu le coup d’Etat, toujours sous couvert d’un discours anticommuniste de défense de la démocratie.

Dotées d’importantes ressources, ces organisations se consacrent à dire à l’Etat ce qu’il doit faire, jusqu’à devenir des agents de dé-légitimation de la politique ; pourtant, en se prononçant contre les mouvements de libération socialistes, elles adoptent de fait, au sens strict, une attitude de caractère politique.

De façon tout aussi perverse, elles se consacrent à la déstabilisation de tout gouvernement populaire qui, en Amérique latine, n’accepte pas de se soumettre aux diktats ou aux intérêts géostratégiques des faucons de Washington. Dans ce but, et en dépensant des ressources importantes, elles alimentent des réseaux de supposés mécontentements destinés à la construction d’images négatives des dirigeants.

Depuis la première décennie du XXIe siècle, ce système bien articulé de « smart power » s’est spécialisé dans la promotion et l’organisation de « révolutions de couleur ». Celles-ci ne sont rien d’autre que des « protestations populaires contrôlées » visant à un changement de régime et à l’imposition d’une administration docile, au service des intérêts des sociétés transnationales. Significatives sont les participations de la Fondation Ford et plus spécifiquement de George Soros, qui a accumulé de l’expérience dans les pays d’Europe de l’Est après la chute du bloc soviétique et a joué un rôle clé dans les fameux « printemps arabes », dont certains, dans tout le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, ont fini par renforcer l’existence de groupes extrémistes tels que l’Etat islamique.

En Amérique latine, l’activité de ces organisations va du Mexique, où elles s’opposent au gouvernement de la Quatrième transformation, à l’Argentine, où elles participent au travail minutieux de discrédit de l’administration péroniste. Ces derniers temps, leur principale attaque a été dirigée contre les pays de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), essentiellement le Nicaragua, le Venezuela, la Bolivie et Cuba.

Dans ces pays, elles ont été jusqu’à organiser des soulèvements violents, qui ont coûté la vie à de nombreux innocents. Le cas de Cuba est particulier, car les conditions existantes du blocus ne permettent pas le flux de ressources qu’elles utilisent dans les autres pays mentionnés. En ce qui les concerne, et sur leurs territoires, le Venezuela et la Bolivie ont neutralisé [NDLR : partiellement] l’opération de ces ONG qui utilisent généralement une façade d’organisation humanitaire.

Actuellement attaqué, le Nicaragua vit une situation similaire à celle qui a précédé les violentes émeutes organisées en 2018 par une opposition politique dépourvue de capacité organique, mais qui a bénéficié d’importantes ressources externes pour créer le sentiment d’une chute imminente du gouvernement démocratique. Cette fois, le nouveau « Plan Condor électoral » américain a été anticipé [par les autorités sandinistes], notamment du fait de l’injection de ressources considérables destinées à provoquer un boycott du scrutin de novembre prochain. Ces efforts visent à rehausser le profil politique de l’opposition et à empêcher une nouvelle victoire populaire du sandinisme. A cette fin, ils utilisent l’agenda médiatique qui, par sa tendance à la génuflexion, leur permet de passer de grands défenseurs du processus électoral aujourd’hui à porte-drapeaux de la suspension de l’élection demain, si son résultat ne favorisait pas leurs intérêts.


Manuel Zelaya
Lois Perez Leira

Source : https://www.el19digital.com/articulos/ver/titulo:117944-las-ong-y-el-nuevo-plan-condor-para-america-latina

[1https://www.medelu.org/Vol-d-hypocrites-au-dessus-du-Nicaragua

[2] NDLR : Daniel Ortega a été élu le 5 novembre 2006 avec 37,99 % des suffrages ; le 6 novembre 2011 avec 62,5 % ; le 6 novembre 2016 avec 72 %.

URL de cet article https://www.medelu.org/Les-ONG-et-le-nouveau-plan-Condor-pour-l-Amerique-latine

Vol d’hypocrites au-dessus du Nicaragua, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Jeudi 1er juillet 2021   |   Maurice Lemoine

« Au Nicaragua, la spirale répressive “décapite” l’opposition », titre Le Monde (17 juin 2021) en évoquant l’arrestation de treize dirigeants « à quatre mois de la présidentielle ». Le nom du support est purement anecdotique : qu’ils soient de droite, de gauche, du centre ou même qu’ils professent le « tout en même temps », la quasi totalité des médias, à la manière d’un « parti unique », publient quasiment la même chose pour dénoncer la « criminelle dérive du régime de Daniel Ortega ». Une telle unanimité devrait mettre la puce à l’oreille. Soit le Nicaragua est effectivement devenu « le Goulag centraméricain » du quotidien espagnol El País (27 juin), soit ce surprenant consensus relève d’une abstraction perversement (ou paresseusement) plaquée sur la réalité.

Héritier de la lutte de libération contre la dictature d’Anastasio Somoza (1979) puis de la résistance à la guerre de basse intensité qui lui fut imposée par Ronald Reagan (1981-1989) et George H.W. Bush (1989-1993), le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) est revenu au pouvoir, par les urnes, depuis 2007, en la personne d’Ortega. Sans faire de miracles, et dans le cadre d’une politique pragmatique, avec ses bons et ses moins bons côtés, celui-ci a sorti les Nicaraguayens les plus modestes du long cauchemar dans lequel la droite néolibérale les avait plongés depuis l’arrivée à la présidence, en 1990, de la carte de Washington, Violeta Chamorro. Raison pour laquelle, à deux reprises, Ortega a été réélu avec, de plus, une majorité sandiniste confortable à l’Assemblée.

Même s’il ne l’a pas encore officiellement annoncé, tout un chacun présume qu’il se présentera en novembre prochain à sa propre succession (à l’image d’un Helmut Kohl ou d’une Angela Merkel demeurés durant seize années au pouvoir outre-Rhin). Toutefois, pour ne pas déroger à ce qui devient une sale manie au sein de la droite continentale, l’opposition « nica » dénonce par avance une « farce électorale ». Ce bien que tous les sondages donnent l’actuel chef de l’Etat vainqueur (quelle que soit l’orientation politique de l’institut, parmi lesquels CID Gallup, qui les a menés à bien). D’où la poursuite d’une obsession : comment, et par quels moyens, se débarrasser du sandinisme et d’Ortega ?

L’opposition a tenté de le faire en 2018 par la violence. Sans résultat concret, sauf un très lourd bilan : 220 morts, dont 22 policiers et 48 sandinistes, d’après la Commission de la vérité gouvernementale. Contrairement à ce que prétend le pouvoir sandiniste, il ne s’est pas agi d’une tentative de « coup d’Etat ». Pour qu’il y ait « golpe », il faut qu’une ou plusieurs institutions de l’Etat – Forces armées, Police, Justice, Parlement – participent au renversement du président – comme au Venezuela d’Hugo Chávez en 2002 (factions militaires), au Honduras de Manuel Zelaya en 2009 (Parlement, Cour suprême de justice, Armée), au Paraguay de Fernando Lugo en 2012 et au Brésil de Dilma Rousseff en 2016 (Parlements), dans la Bolivie d’Evo Morales en 2019 (Police, Armée) – avec une contribution plus ou moins discrète de l’USG (US Government)…

Pour en revenir à 2018, toutes les institutions sont demeurées loyales au pouvoir légitime, preuve, s’il en était besoin, de la solidité du système démocratique au Nicaragua. En revanche, il y a bien eu tentative de renversement extraconstitutionnelle du président élu. Ce que l’on a généralement dépeint sous le vocable de « manifestations pacifiques » avait toutes les caractéristiques d’une rébellion anti-démocratique menée par le biais d’une violence de caractère insurrectionnel. A laquelle se sont opposés, de façon tout aussi rugueuse, le pouvoir et sa base sociale sandiniste – mouvement de masse organisé, endurci par une longue habitude des agressions, et largement sous-estimé tant par l’opposition que par le cartel d’« observateurs » qui lui sont inféodés [1].

Depuis (et même auparavant), si elle peine à affronter « à la loyale » le couple Ortega-Murillo » (Daniel, président ; Rosario Murillo, son épouse et vice-présidente), la droite ne peut s’en prendre qu’à elle-même. Nostalgique de l’époque au cours de laquelle les « gueux » ont été laminés par ses politiques, elle n’a pas cru devoir élaborer et proposer un quelconque programme ou projet de pays susceptible de faire oublier à ses compatriotes le désastre social qu’elle leur a imposé dans le passé. Rien – à part la haine d’Ortega ! Et les ambitions personnelles. Voire familiales, s’agissant du clan Chamorro – Cristiana, Carlos Fernando, Juan Sebastián, Pedro Joaquín –, lesquels, héritiers d’une dynastie de présidents conservateurs [2], se considèrent légitimes propriétaires du Nicaragua. De sorte que, au-delà des grands discours essentiellement destinés à l’étranger, la confrérie des personnalités censées combattre ensemble le sandinisme passe son temps à se déchirer.

De la crise de 2018, ont surgi et survécu deux courants. L’un, l’Alliance civique pour la justice et la démocratie (ACJD), a été créé de toutes pièces par les évêques conservateurs pour un supposé « dialogue national » tenu en mai et juin 2018. Dès l’origine, l’ACJD a pu compter sur une présence importante en son sein du secteur des affaires et du patronat. De son côté, l’Union nationale bleu et blanc (UNAB) [3] représente plus ou moins la « société civile », une nébuleuse d’ « autoconvoqués », d’organisations non gouvernementales (ONG) allant du « féminisme » à la supposée « défense des droits humains » en passant par une poignée de partis politiques non représentés au Parlement – dont le Mouvement de la rénovation sandiniste (MRS). Les « dissidents » du FSLN qui y cohabitent sont devenus les plus féroces ennemis de leur ancien « compañero » Ortega depuis qu’ils ont été mis en minorité, en 1994, lors d’un Congrès extraordinaire du parti.

Censé représenter l’opposition « de gauche », le MRS n’a pas hésité à appuyer la droite la plus droitière lors des scrutins tenus en 2008, 2011, 2012 et 2016. Mettant fin à une ambiguïté entretenue depuis 1995 autour de l’adjectif « sandiniste », le parti a finalement renié son origine en devenant l’Union démocratique rénovatrice (Unamos) en janvier 2021. Le 3 mars suivant, sa présidente Suyen Barahona ainsi que Tamara Dávila, membre de sa commission exécutive, mais aussi du Conseil politique de l’UNAB, confirmeront clairement la couleur en participant à une réunion virtuelle avec le président autoproclamé Juan Guaido pour évoquer « la lutte pour la démocratie » tant au Nicaragua qu’au Venezuela.

En octobre 2018, l’ACJD et l’UNAB ont annoncé en grandes pompes leur mariage. Sans être d’accord sur rien. L’UNAB souhaitait une paralysie générale du pays (« paro nacional ») [4] pour « faire tomber Daniel ». L’ACJD – directeur exécutif : Juan Sebastián Chamorro – n’y tenait pas, lui préférant une pression diplomatique internationale destinée, avec le moins de casse possible pour les secteurs économiques, à imposer des réformes au chef de l’Etat. Commence alors un interminable (et parfois ubuesque) feuilleton. C’est ainsi que, début janvier 2020, l’ACJD annonce qu’elle se sépare « amicalement » de l’UNAB pour former… « une grande coalition nationale ». D’après José Pallais, son directeur exécutif (ex-ministre des Affaires étrangères de Violeta Chamorro), l’ACJD « dépasse une étape d’unité » pour passer à « un stade supérieur d’intégration »  ! Pour sa part, Medardo Mairena, dirigeant d’une faction de paysans antisandinistes, revendique son autonomie. Devant tant de cohérence, même le très conservateur britannique The Economist pronostique que, compte tenu du retour au calme et de la récupération graduelle de l’économie, Ortega remportera le scrutin de 2021.

Le 25 février 2020, avec les mêmes et quelques autres, nait, sans vraiment naître, tout en naissant, une Coalition nationale. Ses statuts comportent un « article transitoire » qui établit que les « désaccords et les doutes en suspens » pourront être discutés ultérieurement et que les divergences fondamentales devront être résolues par consensus. Scission du vieux Parti libéral constitutionnaliste (PLC) des ex-présidents conservateurs Arnoldo Alemán (1997-2002) et Enrique Bolaños (2002-2007), Citoyens pour la liberté (CxL), peu ou prou sous la coupe du patronat, refuse d’intégrer le bloc et invite tous les opposants à se regrouper dans un… « mouvement unitaire » – qu’il dirigera ! La Coalition nationale n’en prend pas moins son envol définitif le 25 juin, forte de l’UNAB, de l’ACJD, du Mouvement paysan, d’une faction du Front démocratique nicaraguayen (FDN ; ex-« contras » [5])et de trois partis politiques, le PLC, Restauration démocratique (PRD ; évangélique) et Yátama (Indigènes de la côte atlantique). Le projet politique hautement démocratique de cet attelage saute immédiatement aux yeux : « La fin ultime de la Coalition, déclare la membre du conseil politique de l’UNAB Alexa Zamora, n’est pas les élections [de 2021], notre objectif est de sortir Ortega, notre ennemi commun. » Pour qui n’aurait pas tout à fait saisi, Medardo Mairena précise, au nom de son Mouvement paysan : « Ceci est une nouvelle étape pour nous unir et renverser ce régime dictatorial qui a provoqué tant de souffrance [6]. »

Parmi tout ce beau monde, on devine déjà une dizaine d’aspirants à la présidence pour l’« après Ortega ». Coups et crocs en jambe se multiplient. Le 26 octobre 2020, l’ACJD formalise sa sortie de la Coalition pour (comme il se doit) « promouvoir une plateforme politique et électorale unie et inclusive ». « Ce n’est pas une rupture, clarifie le plus sérieusement du monde Juan Sebastián Chamorro, nous voulons avoir une relation respectueuse avec tous les opposants, mais notre option est de revenir à la question de l’unité, et l’unité ce n’est pas seulement la Coalition nationale. » En désaccord avec cette conception assez particulière de l’unité, des dirigeants des villes de León, Estelí, Madriz, Chontales et autres abandonnent l’ACJD et demeurent au sein de la Coalition. Dont, en juillet, le dirigeant paysan Medardo Mairena avait fait sécession : lors d’une réunion virtuelle avec le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), expliquera-t-il, « ils [les dirigeants de la Coalition] se sont connectés sur Zoom avec Luis Almagro, mais ils n’ont même pas pris la peine de nous demander “si vous étiez en face d’Almagro, que lui diriez-vous ?” et encore moins de nous inviter à participer [7]. » Pour ne pas être en reste, la dite Coalition expulse le PLC le 30 novembre en l’accusant d’être « sous le contrôle et l’influence » de l’ « orteguisme »… Sachant qu’au sein de ce même PLC, un président de facto, Miguel Rosales, s’oppose à María Fernanda Flores de Alemán (épouse de l’ex-président), qui a aussi des ambitions.

Première étape de toute réflexion un tant soit peu raisonnable sur le Nicaragua : tous les stratèges le savent, il ne faut pas lutter en ordre dispersé. Face à un tel bazar, un bloc soudé, discipliné, porteur d’une forte identité et dirigé par un « leader » reconnu a toutes les chances de l’emporter. Pour sortir éventuellement vainqueurs d’élections démocratiques en novembre 2021, Ortega et le FSLN n’ont nullement besoin de « décapiter » l’opposition. Elle coupe parfaitement, et toute seule, ses propres têtes. A l’étranger (sauf peut-être aux Etats-Unis), on l’ignore. Au Nicaragua, même les dirigeants de la droite le savent parfaitement. En octobre 2020 encore, lorsque le Mouvement vers le socialisme (MAS) bolivien mit en échec le coup d’Etat et porta à la présidence Luis Arce, le dauphin d’Evo Morales [8], l’ex-député Eliseo Núñez Morales, membre de l’ACJD, s’alarma publiquement : « L’opposition nicaraguayenne doit en tirer une leçon, nous devons arrêter les guerres intestines, arrêter ces attaques permanentes qui existent entre tous les groupes d’opposition et générer une alternative à Ortega. »

En 2001 et 2006, pendant les campagnes électorales, Washington, à travers ses ambassadeurs, avait clairement averti les Nicaraguayens qu’il fallait à tout prix barrer la route à un retour des Sandinistes. Qu’une victoire d’Ortega entraînerait une suspension des aides et de la coopération. La menace fut d’autant plus entendue que, en 2001 par exemple, sur 6,5 millions de Nicaraguayens, 10 % vivaient aux Etats-Unis d’où ils envoyaient des dizaines de millions de dollars en « remesas » (transferts d’argent). Puis l’exaspération finit par faire son œuvre, le chantage n’opéra plus. En novembre 2006, en la personne de l’ancien banquier millionnaire Eduardo Montealegre, la droite est battue. Dès lors, Washington remet en ordre de marche sa « diplomatie parallèle » (et musclée).

L’univers médiatique français – Le Monde, Médiapart, Radio France, etc. – se gargarise à n’en plus finir de sa supposée pratique du « journalisme d’investigation ». S’agissant de la couverture de l’Amérique latine, ces supposées « Forces spéciales » de l’information se caractérisent surtout par un usage particulièrement paresseux du conformisme et du « copier-coller ». Sans se croire obligés de jouer les matamores de rédaction, ce sont un certain nombre de professionnels… américains – Max Blumenthal, Ben Norton, etc. –, dans des médias alternatifs – The GrayZone [9], Behind Back Doors [10], The Intercept –, qui sauvent l’honneur de la profession. En se livrant à un travail d’enquête rigoureux. Donc… ignoré de leurs chers confrères des médias dits « dominants ». A qui cela arracherait la plume, le clavier, le micro ou la caméra de relayer (ou simplement mentionner) l’information, quand bien même ils n’en seraient pas la source, sur les méthodes employées par Washington et son « soft power » pour déstabiliser le Nicaragua (comme bien d’autres pays de la région, à commencer par Cuba et le Venezuela).

Principaux acteurs de cette guerre non conventionnelle « made in USA »  : l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) ; la Nouvelle fondation pour la démocratie (NED), créée en 1983 par Reagan pour se substituer à la CIA dans l’organisation des actions « non armées » [11] ; l’Institut national démocrate (NDI) et l’Institut républicain international (IRI), dépendants du Congrès américain ; Freedom House, l’Open Society de George Soros ; quelques comparses de moindre rang. Objectif recherché : infiltrer (si nécessaire), créer, financer, former, contrôler et instrumentaliser les institutions de la mythique « société civile » – syndicats, partis politiques, institutions académiques ou professionnelles et surtout presse et ONG.

Entre 2010 et 2020, l’USAID avait prévu de transférer à la droite nicaraguayenne la somme faramineuse de 68,4 millions de dollars pour l’aider à discréditer le gouvernement (en interne et à l’étranger) tout en formant de nouveaux « leaders » et en créant une masse critique d’opposants. Deux ans avant le soulèvement « spontané » de 2018, elle y rajouta 8 millions de dollars, portant le total de sa contribution à 76,4 millions.

Au cœur du dispositif, la Fondation Violeta Barrios de Chamorro pour la réconciliation et la démocratie (FVBCH ou, en abrégé, Fondation Chamorro) a servi de plaque tournante pour la redistribution d’une partie consistante du pactole (14,6 millions de dollars). Fille du très respectable Pedro Joaquín Chamorro, assassiné par la dictature de Somoza quelques mois avant le triomphe de la révolution sandiniste, et de son épouse Violeta, ultérieurement présidente (1990-1997), Cristiana Chamorro (67 ans) se trouve à la tête de la Fondation. Durant la présidence de sa mère, elle a dirigé la communication et les relations publiques de l’Exécutif, de même que le quotidien « de la famille » depuis 1926, La Prensa.

Du cœur de cette FVBCH « promouvant la liberté de la presse », des flux de dollars fournis par l’USAID, la NED et l’IRI ont d’abord été injectés, charité bien ordonnée commençant par soi-même, dans les comptes des membres de la famille : Carlos Fernando Chamorro, son frère, propriétaire de l’hebdomadaire Confidencial et du Centre de recherche et de communication (CINCO), proche de l’ex-MRS ; Jaime Chamorro Cardenal, son oncle, rédacteur en chef de La Prensa (dont Cristiana est la vice-présidente), à la ligne éditoriale clairement assumée : « Les grandes victoires de la Contra sur l’Armée populaire sandiniste », claironne ainsi le quotidien, le 16 décembre 2020, glorifiant les sombres heures de l’agression étatsunienne [12].

Parallèlement, la Fondation arrose les chaînes télévisées 10,11 et 12, Vos TV, Radio Corporación, Radio Show Café con Voz, ainsi que les plateformes digitales 100 % Noticias, Artículo 66, Nicaragua Investiga, Nicaragua Actual, BacanalNica y Despacho 505… On omettra de mentionner (sauf en note) [13], pour ne pas lasser le lecteur, la foultitude de journalistes « indépendants » royalement rétribués pour diffuser ouvertement ou de façon subliminale un message qui a le mérite de la simplicité : « Ortega doit tomber ! » Avec, en point d’orgue, la campagne portée à incandescence en 2018 pour exacerber les esprits en instrumentalisant (au nom de l’écologie) un grave incendie survenu dans la Réserve de biosphère Indio Maíz, puis (en défense de la justice sociale) une réforme de la Sécurité sociale (très rapidement retirée devant la contestation). Ce qui, dans un premier temps, fit descendre dans la rue des foules de jeunes, sincères, certains de combattre pour la liberté, sans savoir quels intérêts ils servaient en réalité. L’affrontement changea d’âme et de nature quand cette même « Camorra médiatique » encouragea, appuya et couvrit, sans distance aucune, les actions irresponsables de criminels hyper-violents et meurtriers.


USAID – Fondation Chamorro – 100 % Noticias

USAID – Fondation Chamorro – La Prensa
USAID – Fondation Chamorro – 100 % Noticias

Depuis 2009, l’USAID a spécifiquement destiné (de l’ordre de) 10 millions de dollars aux médias d’opposition – dont plus de 7 millions ont transité par la Fondation Chamorro de 2014 à 2021. Sachant que, par ailleurs, cette dernière a bénéficié d’un cadeau de 831 527 euros (plus d’un million de dollars) de l’Agence espagnole de coopération internationale pour le développement (AECID) [14]. Ce flot d’innocentes contributions étant sans doute par trop limité, un programme « Médias du Nicaragua » de Family Health International (FHI), une organisation basée en Caroline du Nord et partiellement financée par le gouvernement des Etats-Unis, a octroyé 45 subventions allant de 10 000 à 15 000 dollars à des organes de presse antisandinistes pour un total de 2,8 millions de dollars.

Pendant dix années, 100 % Noticias a ainsi reçu une subvention (se montant à 43 100 dollars en 2015) de l’USAID, par le biais de la Fondation Chamorro. En diffusant des « fake news », en incitant à la violence et en encourageant à prendre les armes contre les sandinistes, ce média a joué un rôle clé dans les événements de 2018. Son directeur, Miguel Mora, a appelé et appelle encore à une intervention militaire des Etats-Unis au Nicaragua, similaire à celle menée en 1989 au Panamá.

Miguel Mora : « Ce que je vois c’est que les Etats-Unis fassent une opération de type Noriega, au Panama (…) ils viennent, ils attrapent cette famille (Ortega-Murillo) et ils l’emmènent »

Le nombre et la diversité des connexions établies pour mener cette guerre non conventionnelle donnent le tournis. Outre les médias, celle-ci s’appuie sur l’armée des ONG de toutes sortes qui, depuis la fin des conflits armés des années 1980, se sont abattues sur l’Amérique centrale.
Une véritable toile d’araignée – attention, accrochez-vous !

Présidente de la Fondation qui porte le nom de sa mère, Cristiana Chamorro est également vice-présidente de Voces Vitales Nicaragua (Voix vitales Nicaragua), à qui son organisme fournit des fonds de l’USAID. Directrice de Voces Vitales Nicaragua, Berta Valle est par ailleurs propriétaire de Voces en Libertad (Voix en liberté)que dirigeson époux Félix Maradiaga, lui-même partenaire de Javier Meléndez au sein de l’Institut d’études stratégiques et de politiques publiques (IEEPP, qu’a créé Maradiaga).

Le 25 juin 2020, interrogé en direct par CNN en espagnol sur la provenance de l’argent finançant sa revue « d’investigation » Expediente Público (Dossier public), Javier Meléndez, bafouilla plus qu’il ne répondit : « Eehhh. Je vous assure qu’il ne provient pas du Venezuela ou de trafiquants de drogue… ce que je vous assure, c’est que ce sont des sources… comme je l’explique… ce sont des sources qui répondent à une ligne de transparence absolue, mais à cause de la crise au Nicaragua, les coopérants nous ont demandé de ne pas nommer l’origine des fonds que nous recevons… » On peut comprendre sa réticence à révéler l’origine et la destination des sommes reçues. Sa femme, Deborah Ullmmer, occupe la fonction de directrice de programme pour l’Amérique latine et les Caraïbes du NDI (Congrès des Etats-Unis).

On rajoutera que de nombreux employés de Meléndez, qui travaille désormais depuis Washington, collaborent également avec CINCO, plateforme dirigée par Carlos Fernando Chamorro (par ailleurs propriétaire de l’hebdomadaire Confidencial) ; et que Voces vitales Nicaragua siège à la même adresse que la Fondation Chamorro – Km 8, Carretera Sur, Plaza San José. Tant de proximités allant de pair avec autant d’opacité amène certains mauvais esprits à se poser des questions. Par exemple : une telle opacité ne permettrait-elle pas le détournement de centaines de milliers de dollars au profit d’individus ? Ou encore : pourquoi au lieu de subventionner directement Voces vitales Nicaragua (et une multitude d’autres ONG), l’USAID et la NDI le font-ils à travers la Fondation [15] ?

USAID : 80 000 $ pour le Centre d’investigations de la communication (CINCO)

On mentionnera ici une poignée d’exemples glanés, sauf quelques exceptions, pendant les années cruciales 2017-2018 (et dans les documents officiels non encore expurgés – tant l’USAID que la NED évitant désormais de mentionner nommément certains des destinataires de leurs dons) [16]…
USAID : 4 740 000 dollars le 23 février 2017 au projet Voces para Todos ; 2 071 639 dollars le 2 mai 2017 à Voces Vitales Nicaragua ; 1 750 000 dollars le 17 juillet 2017 à Mujer, Voz Vital para el País (Femmes, voix vitales pour le pays) ; 100 000 dollars, le 4 mai 2018 au Movimiento Puente (Mouvement Pont) ; 643 214 dollars le 23 mai 2018 pour un projet Création de plateformes ; etc. Mis en œuvre de 2010 à 2020, destiné à favoriser la contestation des projets d’infrastructure du gouvernement, le Programme de gouvernance municipale a lui reçu la coquette somme de 29,99 millions d’euros.

NED : 525 000 dollars à Hagamos Democracia (Faisons démocratie) depuis 2014. En 2017, 111 000 dollars à la Commission permanente des droits humains du Nicaragua (CPDH) ; 79 000 dollars à la Fondation ibéro-américaine de cultures (FIBRAS) ; 40 000 dollars à la Fondation pour le développement économique et social (FUNIDES), lié au Conseil supérieur de l’entreprise privée (COSEP) ; 260 000 dollars à l’IEEPP) dirigé en 2018 par Madariaga, l’un des pousse-au-crime (au sens propre du terme) les plus affirmés de l’opposition ; 564 134 dollars à la Fondation Chamorro ; somme indéterminée à Popol Nah, ONG dirigée par Mónica Baltodano, députée MRS de 2007 à 2011 ; 305 000 dollars à un groupe non détaillé d’organisations ; etc…
Fondation George Soros : 6 148 325 dollars à la Fondation Chamorro, le 9 mars 2018 ; 574 000 dollars de l’Open Society, du même Soros, à la même Fondation Chamorro.

Financements USAID

S’agissant des récepteurs, les termes ONG ou fondations prêtent à confusion. Il faudrait parler d’organisations paragouvernementales (OPG), avec en référence Washington et son Département d’Etat. Toutes ont participé activement, à divers degrés, à la préparation et à la planification du soulèvement de 2018, aux campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux. Des circuits dérivés, occultes, ont directement financé la logistique des manifestants connectés en réseau et coordonnés par des dirigeants d’opposition tels que Medardo Mairena, Pedro Joaquín Mena ou Francisca Ramírez,ainsi que les violences, parfois barbares, des « tranqueros  » [17]. D’autres ont eu pour objet (et ont toujours) l’enfumage de ce qu’on appelle souvent à tort la « communauté internationale ».

L’exemple le plus emblématique s’appelle Association nationale pro-droits de l’Homme (ANPDH). Financée par la NED, le NDI et l’Open Society du banquier Soros, elle a annoncé des chiffres extravagants de morts (560 en fin de conflit), d’« enlevés » et « disparus » (1 300). Au-delà des frontières du Nicaragua, ses estimations ont été reprises par des titres aussi divers que Le Point (29 juillet et 9 août 2018), La Croix (11 septembre), CNN en espagnol, le Diario Las Américas (Miami), El País (Madrid). On a même vu circuler sur Médiapart une pétition dans laquelle des universitaires et intellectuels dits « de gauche », dont une poignée de Français passés des Brigades internationales à la Doctrine de Monroe, dénonçaient les « méthodes dictatoriales du gouvernement Ortega-Murillo » et réclamaient « la constitution d’un gouvernement de transition » en prenant comme référence les chiffres « effrayants », mais surtout complètement « bidons », de l’ANPDH [18].

Le 23 juillet 2019, à Managua, en conférence de presse, trois cadres de cette ANPDH – Gustavo Bermúdez, Francisco Lanzas et German Herrera – ont dénoncé leur directeur Álvaro Leiva en l’accusant d’avoir « embarqué » au Costa Rica, où il s’est exilé, 500 000 dollars, dont plus de 100 000 dollars alloués par la NED en 2017 et 2018. Ils ont y compris révélé qu’en 2018, l’ANPDH a artificiellement gonflé le chiffre des morts et des blessés pour recevoir davantage de subventions des Etats-Unis.

Dans le même ordre d’idée, certains masques sont tombés. Entre autres celui de l’Immaculée Sainte Amaya Coppens du Cetri (Centre Tricontinental, basé à Louvain-la-Neuve, en Belgique, devenu porte-parole quasi officiel de l’opposition antisandiniste dans le monde francophone). Bénéficiant d’une double nationalité nicaraguayenne et belge (ce qui aide beaucoup pour sensibiliser les « bobos » européens, beaucoup moins passionnés par les déclarations des syndicats ouvriers et paysans « nicas »), figure de proue du Mouvement universitaire du 19 avril (fondé lors de l’insurrection), arrêtée à deux reprises, Coppens a été présentée en Europe, où elle a mené campagne après ses libérations, comme appartenant à la gauche nicaraguayenne. Ce qui a contribué à isoler davantage encore Managua.

Toute peine mérite récompense. Le 3 mars 2020, Coppens a fait le déplacement à Washington pour y recevoir le prix « Women of Courage »,décerné chaque année par le Département d’Etat américain à douze femmes ayant démontré « un courage et un leadership extraordinaires ». Quelque peu ennuyés sans doute, ses amis progressistes européens ont soigneusement évité de diffuser les photos où on la voit, souriante, épanouie, recevoir cette haute distinction des mains de Melania Trump et du très humaniste secrétaire d’Etat Mike Pompeo. Peut-être pensent-ils comme nous que la conscience politique n’est plus vraiment ce qu’elle était… Il semblerait hélas que, en ce qui les concerne, la réflexion n’a pas été poussée plus loin.

Melania Trump, Amaya Coppens, Mike Pompeo

Tous ces faits sont largement connus et documentés, depuis longtemps, au Nicaragua. Ils ont eu un rôle capital dans la déstabilisation interne, la tentative de « révolution de couleur » et la mise au ban du gouvernement sandiniste par les puissances impérialiste (Etats-Unis) et sous-impérialiste (Union européenne). Ils permettent de justifier les menaces et sanctions coercitives de Washington.

En 2019, tandis que se déroulait un dialogue heurté entre le pouvoir et l’ACJD, des groupes successifs de détenus arrêtés pendant les événements de l’année précédente sont sortis de prison, sous le régime d’assignation à résidence. Le 8 juin, une loi d’amnistie (# 996) en faveur « de toutes les personnes qui ont participé aux événements intervenus à partir du 18 avril 2018 » fut approuvée par le Parlement. Amnistiant autant les délits instruits et jugés que les délits n’ayant pas encore fait l’objet d’enquête – c’est-à-dire concernant la direction du MRS (aujourd’hui UNAMOS), Félix Maradiaga, Cristiana et Juan Sebastián Chamorro, Violeta Granera –, elle fut contestée par l’opposition car amnistiant également les forces de police et les sandinistes ayant commis des exactions. Elle n’en permit pas moins l’élargissement total de la majorité des prisonniers « politiques », dont certains leaders de la subversion – Miguel Mora, Medardo Mairena, etc.

On peut dès lors et à juste titre, trouver curieuses les poursuites lancées par la justice nicaraguayenne depuis le 2 juin dernier contre un certain nombre d’opposants, dont des dirigeants amnistiés en 2019. Sauf si l’on rappelle un détail : l’article 3 de la loi 996 établit que les personnes en bénéficiant « doivent s’abstenir de commettre de nouveaux actes qui entraînent des conduites générant les crimes envisagés ici. Le non-respect du principe de non-répétition entraînera la révocation de l’avantage établi par la présente loi. » Ce qui n’interdit en rien de s’opposer légalement et démocratiquement au pouvoir. Mais censure la possibilité de chercher à le déstabiliser en utilisant les mêmes méthodes que précédemment.

On l’a vu, de nombreux augures prédisent une victoire du Front sandiniste aux élections générales du 7 novembre prochain. Devant cet échec probable et surtout cuisant de leur politique, les Etats-Unis ont pris leurs dispositions. On peut d’ores et déjà prévoir que Washington ne reconnaîtra pas le résultat électoral – comme au Venezuela (2018 et 2020) et en Bolivie (2019), respectivement dotés d’un président fantoche, Juan Guaido, et du gouvernement de « facto » de Janine Añez. La nouvelle mouture de la déstabilisation à venir, avant, pendant ou après le scrutin, s’intitule « Responsive Assistance in Nicaragua » (RAIN). Ce programme prévoit, du 11 août 2020 au 10 février 2022, l’assignation de 2 millions de dollars pour réaliser « une transition ordonnée » du gouvernement d’Ortega vers « un gouvernement qui s’engage à respecter l’Etat de droit, les libertés civiles et une société civile libre ». Sans même chercher à dissimuler sa stratégie, le document utilise cent deux fois l’expression « régime de transition » et prévoit par avance une purge au sein de l’armée et de la police sandinistes. Dans le cadre du programme annuel YouthPower pour l’année fiscale 2020, l’USAID comptait également allouer 17 millions de dollars au programme Youth and Communities of Safe, Empowered and Resilient Nicaragua (NYCSER), pour financer des groupes « de jeunes et de féministes » [19]. Les mêmes que ceux qui, en 2018, concernant les jeunes, sont descendus dans la rue ?

« Responsive Assistance in Nicaragua » (RAIN)
« Responsive Assistance in Nicaragua » (RAIN)

Daniel Ortega n’a rien d’un agneau disposé à tendre son cou au couteau du boucher. Pour tout sandiniste digne de ce nom, la souveraineté du Nicaragua ne se discute pas, elle se défend. Le 15 octobre 2020, le Parlement a approuvé la Loi 1040 dite « Loi de régulation des agents étrangers ». S’il ne les interdit pas, ce texte exige des ONG qu’elles rendent compte de tout financement étranger, en précisant l’identité de leurs donateurs, le montant des fonds reçus, l’objet des dons et une description de la manière dont l’argent a été dépensé – informations qui doivent correspondre à leurs états comptables et financiers.

Le 30 octobre, apparaît la loi (# 1042) sur les Cyber-délits. Celle-ci permet de poursuivre et de sanctionner la diffamation, les menaces, les atteintes à l’intégrité physique des enfants ou des femmes, le vol d’identité, le piratage ou l’espionnage informatique, et aussi ceux qui diffusent de « fausses informations ».

Enfin, le 21 décembre, le Parlement approuve (70 voix pour, 15 contre, 4 abstentions) la loi 1055 « Défense des droits du peuple à l’indépendance, la souveraineté et l’autodétermination pour la paix ». Celle-ci établit que « toute personne qui demande, soutient et salue l’imposition de sanctions à l’Etat du Nicaragua » ne pourra pas se présenter aux élections générales. Est également exclue toute personne qui fomente ou finance un coup d’Etat, porte atteinte à l’ordre constitutionnel, incite à l’ingérence étrangère ou participe, avec des financements extérieurs, à des actes de terrorisme et de déstabilisation. L’opposition hurle au scandale contre cette « loi guillotine ». Elle ne se rend même pas compte que celle-ci s’inspire d’une loi (# 192) du 1er février 1995, signée par son icone Violeta Chamorro : « Ne peuvent être candidats à la présidence ou à la vice-présidence de la République ceux qui dirigent ou financent un coup d’Etat, ceux qui altèrent l’ordre constitutionnel et qui, à la suite de ces actes, assument la fonction de chef du gouvernement et des ministères ou vice-ministères ou des fonctions de juge dans d’autres branches du gouvernement ».

« On m’a demandé si je vais lancer ma candidature à la présidence de la République, communique par écrit, le 12 janvier 2021, Cristiana Chamorro. Ma réponse est que je ne crois pas que ce soit le moment, je pense que la première chose que nous devons faire est de parvenir à une grande unité autour d’une vision consensuelle du pays (…)  » Comme d’habitude, la guerre fait alors rage entre la Coalition nationale, l’UNAB et le Parti Citoyens pour la liberté (CxL) dont la présidente Kitty Monterrey vient de déclarer que les deux organisations précitées « n’existent pas ».

Une semaine auparavant, en application de la loi 1040, le ministère de l’Intérieur avait annoncé que les personnes et organisations concernées devraient s’enregistrer comme « agents étrangers » avant le 5 février, sous peine d’être sanctionnées par la perte de leur personnalité juridique. Le 6 février, pour échapper à l’application de cette loi et à la nécessité de rendre des comptes, Cristiana Chamorro annonce la fermeture « volontaire » et la suspension des opérations de sa Fondation.

Au-delà des grandes déclarations de principe, apparaître pour ce qu’elle est, c’est-à-dire admettre publiquement qu’elle est financée par Washington, lui ôterait toute crédibilité face à ses compatriotes. Toutefois, l’ombre de la législation planant chaque jour un peu plus au-dessus de sa tête, Chamorro commence à évoquer plus fréquemment sa probable candidature à la magistrature suprême. Autour d’elle, et en partie pour les mêmes raisons, émanant de l’UNAB, de l’ACJD et de CxL, les prétendants à une ou des possibles primaires poussent comme des champignons : Félix Maradiaga, Medardo Mairena, Miguel Mora, Juan Sebastián Chamorro, Arturo Cruz…

Le Justice suit son cours. L’analyse des états financiers de la Fondation pour la période 2015-2019, estime le Ministère public, laisse percevoir de clairs indices de « blanchiment d’argent ». Entre autres incongruités : alors que 7 millions de dollars figuraient au solde créditeur de la Fondation lorsqu’elle a été fermée, cette somme est apparue peu après sur trois des comptes bancaires personnels de Cristiana Chamorro. Convoquée le 27 mai, celle-ci refuse de répondre aux questions des enquêteurs sur l’usage des fonds reçus d’une puissance étrangère et les mouvements financiers suspects. Elle se contente de proclamer : « Le Département d’Etat américain a rejeté les prétendues accusations de blanchiment d’argent contre la Fondation Violeta Barrios de Chamorro en se basant sur les audits qu’ils ont effectués sans trouver aucune preuve de blanchiment ou de détournement de fonds [20].  » On ne saurait être plus clair : pour elle, les juridictions étatsuniennes seraient les seules en vigueur dans un Nicaragua réduit au rang de colonie !

Quand on sait qu’on a le dos au mur, on choisit la meilleure option : quatre jours plus tard, le 1er juin, Cristiana Chamorro annonce son intention de participer via CxL aux primaires de la droite organisées par l’ACJD, pour aspirer à la présidence de la République. Quand, le 3, elle est détenue et assignée à résidence, elle devient « l’étoile montante de l’opposition [21 », « la plus sérieuse concurrente du chef de l’Etat Daniel Ortega [22] » et une martyre de la démocratie.

Une vingtaine d’arrestations ont eu lieu depuis, d’activistes connus assignés à résidence ou placés en détention préventive pour trois mois : Arturo Cruz, le 5 juin, à l’aéroport de Managua, de retour des Etats-Unis, en possession d’une grosse somme en devises non déclarée ; Maradiaga ; Juan Sebastián Chamorro ;Miguel Mora ; les dirigeants d’UNAMOS (ex-sandinistes, dont certains au passé glorieux) Dora María Téllez, Víctor Hugo Tinoco, Hugo Torres Jiménez, Ana Margarita Vigil, Suyen Barahona, Tamara Dávila…

Sont recherchés Antonio Belli et Gerardo Baltodano, pour s’être soustraits à une convocation de la Justice enquêtant sur FUNIDES. Directeur, entre autres, de Confidencial, Carlos Fernando Chamorro a quitté le pays avec sa femme après une descente de police à son domicile le 21 juin.

Tous ne sont pas candidats à la Présidence de la République ! Mais certains le sont devenue précipitamment, tel Pedro Joaquín Chamorro, arrêté le 25 juin. Interrogé la veille par CNN et Univisión sur sa possible aspiration à la fonction, celui-ci, se sachant dans l’œil du collimateur, a immédiatement enfilé le gilet de sauvetage lui accordant le statut de « persécuté » en répondant affirmativement.

Terreur sur le Nicaragua ! La grande Internationale de l’Ordre global se déchaîne – Etats-Unis, Organisation des Etats américains (OEA), Union européenne (UE), médias et leurs « justes causes », belles âmes de la « gauche » européenne, bureaucraties de la défense des droits humains (de la bourgeoisie)… Il n’y a pas lieu de s’en étonner. Le même tintamarre s’est abattu sur le gouvernement bolivien de Luis Arce quand, fin mars 2021, ont été arrêtés ou inculpés l’ex-présidente de facto Janine Añez, plusieurs de ses ministres et anciens membres de haut rang de la police et des Forces armées impliqués dans le coup d’Etat de 2019. « Les Etats-Unis sont profondément préoccupés par les signes croissants de comportement antidémocratique et de politisation du système juridique en Bolivie, à la lumière de la récente arrestation et de l’emprisonnement préventif d’anciens responsables du gouvernement intérimaire », a osé communiquer l’administration de Joe Biden, suivie par ses « toutous » de l’UE, la Conférence des évêques catholiques et les groupes d’extrême droite boliviens, les organisations locales dites de défense des droits de l’Homme et les inévitables Tartufes Amnesty International et Human Right Watch (HRW)…

L’une des porte-paroles de cette dernière organisation, Tamara Taraciuk, demande désormais que la situation du Nicaragua soit portée devant le Conseil de sécurité de l’ONU.

« Ces personnes [inculpées par la justice nicaraguayenne] font l’objet d’une enquête parce qu’elles ont appelé publiquement à des mesures coercitives contre l’économie du Nicaragua, qu’elles ont conspiré pour commettre des actes terroristes et qu’elles ont créé une structure frauduleuse d’ONG à but non lucratif pour le blanchiment de fonds de plusieurs millions de dollars provenant de l’étranger, ce qui constitue une intervention politique dans le pays pour y provoquer une déstabilisation catastrophique », résument les journalistes Jorge Capelán et Stephen Sefton [23]. Intervenant depuis Managua dans le cadre du Sommet de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), qui le soutient, comme le fait globalement la gauche latina, du Groupe de Puebla au Forum de São Paulo [24], Daniel Ortega a ironisé : « Les Etats-Unis font pression sur nous, pour ces vingt personnes, alors je leur dis : « libérez immédiatement les quatre cents personnes que vous avez arrêtées et maintenez en prison pour avoir pris d’assaut le Capitole [25] ! »

L’Amérique latine ne s’y trompe pas, qui dénonce régulièrement – Cuba, Venezuela, Bolivie, Equateur (sous Rafael Correa) – les outils de déstabilisation mis en place par les Etats-Unis contre les gouvernements progressistes. Bien avant l’agression totale déclenchée contre Caracas après la mort de Chávez, l’USAID, entre 2004 et 2006, avait déjà transféré quelque 15 millions de dollars à plus de 300 ONG présentes au Venezuela, leur offrant un « soutien technique et de formation » par le biais de son Bureau des initiatives de transition (OTI) [26].

Plus récemment, et dans un pays a priori moins « sulfureux », Jesús Ramírez, porte-parole de la présidence du Mexique, a révélé que l’agence de presse Artículo 19, opposée au gouvernement du président Andrés Manuel López Obrador (AMLO), est financée par Washington (et par les Fondations Ford et Heinrich Böll, Google, l’UE ansi que les ambassades du Royaume uni, des Pays-Bas, d’Allemagne et d’Irlande).

Jeu de piste : à la tête d’Artículo 19 pendant dix années, Dario Ramírez est devenu le directeur de la communication de l’ONG Mexicains contre la corruption (MCCI). Parmi les bienfaiteurs de MCCI figurent l’USAID (2,3 millions de dollars sur trois ans, octroyés en 2018) la NED et le Conseil mexicain des affaires (CMN en espagnol), où nichent les patrons les plus riches et les plus puissants du pays. En vue du méga-scrutin législatif, régional et municipal du 6 juin 2021, trois partis notoirement corrompus mais fermement opposés au projet réformateur d’AMLO – Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), Parti d’action nationale (PAN) et Parti de la révolution démocratique (PRD) – se sont coalisés dans le cadre du projet « Oui pour le Mexique » dirigé par l’homme d’affaires Claudio González Guajardo, président de MCCI de 2016 à juillet 2020 [27]. Ce dernier a depuis été remplacé à la tête de l’ONG par María Amparo Casar Pérez, coordinatrice des conseillers du ministère de l’Intérieur du gouvernement du néolibéral Vicente Fox (2000-2006) [28].

Les accusations de longue date d’AMLO selon lesquelles diverses agences étrangères tentent de saper son gouvernement ont abouti à une note diplomatique envoyée en mai à l’ambassade des Etats-Unis au Mexique. S’exprimant lors d’une conférence de presse, López Obrador a accusé le gouvernement américain d’ « un acte d’interventionnisme qui viole notre souveraineté ».

Ainsi donc, le Nicaragua serait une dictature, si l’on en croit l’appareil de propagande « yankee ». Pourtant, à y bien regarder, Ortega n’a pas tort lorsqu’il interpelle Washington et la légion des hypocrites qui s’acharnent sur son pays.

Répression illégitime en 2018 ? « Le FBI a une très bonne mémoire et le bras long », assénait le 13 janvier 2021 le porte-parole du Bureau fédéral d’Investigation, Steven D’Antuono, lors d’une conférence de presse tenue conjointement avec le procureur de Washington. Le message s’adressait aux participants pro-Trump de l’invasion du Capitole, que les autorités commençaient à identifier un par un grâce aux photos et aux vidéos. Quelque 465 personnes seront inculpées ultérieurement par le Tribunal fédéral de district de Washington ; plus de 200 l’ont été pour infractions mineures (« trouble à l’ordre public », « soutien passif ») et ont été pour l’heure libérées sous caution ; plus de 130 autres, sous le coup de chefs d’accusation plus graves – « agression », « extrême violence », « possession illégale d’arme à feu » – sont passibles de 20 ans de prison. La quarantaine de manifestants entrés au Capitole en portant une arme mortelle ou dangereuse encourent, selon le ministère de la Justice, jusqu’à 10 ans d’incarcération [29].

D’ailleurs… La doctrine méritant de s’appliquer outre-frontières, le porte-parole adjoint du Département d’Etat a très récemment publié un communiqué explicite sur le sujet : « La violence et le vandalisme sont un abus [du] droit de manifester pacifiquement. » Il est vrai qu’il évoquait la Colombie et son mouvement social violemment réprimé (plus de 70 morts) par l’ « ami » de droite radicale Iván Duque.

Dès le vote de la Loi 1040 dite « Loi de régulation des agents étrangers » au Nicaragua, le Département d’Etat américain a émis un communiqué assurant que cette « loi autoritaire » menaçait la démocratie. Curieux… Les Etats-Unis abritent certes de nombreuses ONG nationales et étrangères, parfois financées sans limite ni restriction par des gouvernements ou partis politiques étrangers, mais à une condition : qu’elles s’enregistrent en tant… qu’ « agent étranger » auprès du ministère de la Justice, remplissent des déclarations fiscales et se conforment à la législation prévue par le Foreign Agents Registration Act (FARA). Celui-ci exige que les personnes agissant en tant qu’agents de mandants étrangers « divulguent périodiquement au public leur relation avec le mandant étranger, ainsi que les activités, les recettes et les déboursements à l’appui de ces activités. » L’objectif principal de la loi est de promouvoir « la transparence en ce qui concerne l’influence étrangère aux Etats-Unis » et de permettre « que le public américain et ses législateurs connaissent la source de certaines informations destinées à influencer l’opinion publique, la politique et les lois des Etats-Unis, facilitant ainsi une évaluation éclairée de ces informations par le gouvernement et le peuple américain [30] ». Bien entendu, rajoute le texte officiel, « les lois qui sont généralement applicables à tous les Américains peuvent s’appliquer aux ONG, telles que les restrictions sur la réception de contributions d’une organisation terroriste. Il existe également des restrictions sur le soutien financier direct des candidats politiques par des personnes étrangères. »
Somme toute, la seule différence entre le Nicaragua et les Etats-Unis, est qu’ici on évoque la « Loi 1040 » et là le « FARA »…

Au sein de la Division de la Sécurité nationale du Département de la Justice, une Unité FARA est responsable de l’administration et de l’application de la législation. Pour ce faire, elle identifie les violations, examine les dossiers pour détecter les lacunes et inspecte les livres et registres des déclarants. Un non respect délibéré du FARA entraîne une peine de prison pouvant atteindre cinq ans, une amende pouvant allant jusqu’à 250 000 dollars, ou les deux [31].

Treize pays de l’Union européenne disposent de lois concernant le financement politique étranger. En Suède, recevoir de l’argent d’une puissance extérieure ou d’une personne agissant en son nom est une infraction pénale si l’objectif est d’influencer l’opinion publique sur des questions relatives au gouvernement du pays ou à la sécurité nationale [32]. En Italie, le fait de recevoir de tels fonds pour mener des activités politiques nationales est passible de sanctions ne pouvant être inférieures à 10 ans d’emprisonnement (articles 243 et 246 du code pénal).

Juste pour rire : un citoyen américain pourrait-il, comme au Nicaragua (et au Venezuela), sans désagrément aucun, demander à une puissance étrangère d’imposer des sanctions à son pays, ou même réclamer et militer activement pour une invasion militaire ? Les articles 2381 à 2390 de l’United States Federal Sentencing Guidelines (USGG ; directives de condamnation des Etats-Unis), contiennent les définitions et les sanctions relatives aux crimes de trahison, d’incitation à la trahison, de rébellion ou d’insurrection, de conspiration séditieuse, d’incitation au renversement du gouvernement, d’enregistrement d’organisations étrangères, etc. Tous ces crimes font l’objet de poursuites au niveau fédéral et, en fonction de leur gravité, peuvent entraîner des peines d’amendes, d’interdiction de se présenter à des élections, d’emprisonnement ou de mort. Qu’on se rassure… On ne réclame ici la chambre à gaz pour personne ! A Managua non plus. La Constitution de la République entrée en vigueur le 9 janvier1987, sous le gouvernement sandiniste de Daniel Ortega, précise dans son article 23 : « La peine de mort n’existe pas au Nicaragua. » Les barbares ne sont pas ceux qu’on croit.

Coopération espagnole

Après avoir reçu les directeurs du Centre nicaraguayen des droits de l’Homme (Cenidh) et de l’IEEPP, qui venaient de se voir ôter leur personnalité juridique, le Quai d’Orsay, le 13 décembre 2018, réitérait sa « vive préoccupation face à la dégradation de la situation des droits de l’Homme au Nicaragua ». Le 16 juillet précédent, il avait appelé les autorités de Managua à « cesser leur répression ». Le gouvernement français aime bien donner des leçons. Quitte à perdre la mémoire. Si prompt à condamner le gouvernement sandiniste, il semblait avoir oublié l’épisode des Gilets jaunes : 12 107 interpellations, 10 718 gardes à vue, 3 100 condamnations dont 400 peines de quelques mois à trois ans de prison, avec mandat de dépôt (incarcération immédiate) [33].

En demandant « la libération immédiate de Mme Cristiana Chamorro  », en mêlant sa voix à celle de l’Espagne en particulier et de l’UE en général pour condamner, entre autres, les lois « liberticides » sur la cyber-sécurité – « Loi Poutine », d’après le Financial Time – et sur « les agents étrangers », Paris persiste et signe. Amusant ! Dans une « Tribune pour l’Europe » publiée le 5 mars 2019 dans plusieurs quotidiens européens, le président Emmanuel Macron proposait « que soit créée une Agence européenne de protection des démocraties qui fournira des experts européens à chaque Etat membre pour protéger son processus électoral contre les cyber-attaques et les manipulations. Dans cet esprit d’indépendance, nous devons aussi interdire le financement des partis politiques européens par des puissances étrangères ».

Dans le même esprit, à la tête du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), Stéphane Bouillon a annoncé, le 2 juin 2021, qu’il a l’intention de mettre sur pied, dès la rentrée de septembre, un service à compétence nationale chargé de traquer les ingérences étrangères dans le domaine de l’information. « Il ne s’agit pas de faire du renseignement, a-t-il précisé, mais d’identifier ce qui est en train de devenir pandémique sur le plan informationnel et si cela émane d’un pays étranger ou d’une organisation étrangère, qui visent à déstabiliser l’Etat sur le plan politique [34] ».

Quelques temps auparavant (septembre 2020), Raphaël Glucksmann, l’homme qui, modestement, à la tête de son groupuscule Place publique (proche du Parti socialiste), veut « refonder la gauche » française sur une base « européiste » et « otanesque », a pris la tête d’une Commission spéciale de l’Euro-parlement sur « l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union européenne, y compris la désinformation ». Avec pour objectif d’« évaluer le niveau des menaces, qu’il s’agisse des campagnes de désinformation, du financement des partis ou campagnes politiques, ou des attaques hybrides », celle-ci devra « examiner la transparence du financement des partis et des campagnes, vérifier les actions et les règles nationales ainsi que les influences extérieures à travers des entreprises, des ONG ou des technologies ». Commentant sa désignation, Glucksmann a souligné  : « L’ère de la naïveté européenne est terminée. »

Qu’on ne s’en étonne pas : celle du Nicaragua aussi.


[1https://www.medelu.org/Nicaragua-une-contre-enquete

[2] Fruto Chamorro Pérez (1854-1855), Pedro Joaquín Chamorro Alfaro (1875-1879), Emiliano Chamorro Vargas (1917-1921), Diego Manuel Chamorro Bolaños (1921-1923) et enfin Violeta Barrios de Chamorro (1990-1996).

[3] Bleu et blanc : couleurs du drapeau nicaraguayen.

[4] En espagnol, « paro » signifie « grève ». Mais, comme en Colombie ces dernières semaines, le concept dépasse très largement une interruption de l’activité salariale (d’autant que le secteur informel regroupe la majorité des travailleurs). Il s’agit d’une paralysie du pays par les secteurs contestataires les plus divers de la société.

[5] Contre-révolutionnaires qui, entraînés, équipés et financés par Washington ont affronté militairement la révolution sandiniste pendant toutes les années 1980.

[6https://www.diariolibre.com/actualidad/internacional/nicaragua-oposicion-forma-coalicion-nacional-contra-ortega-CN19726631

[7https://100noticias.com.ni/politica/101623-lider-campesino-motivos-retirarse-alianza/

[8https://www.medelu.org/Avec-Evo-ou-sans-Evo

[9https://thegrayzone.com/category/nicaragua/

[10https://bbackdoors.wordpress.com/2018/11/06/how-the-usaid-prepared-the-conditions-for-a-non-violent-coup-detat-against-the-nicaraguan-government-part-i/

[11] Dans le New York Times du 1er juin 1986, le premier président de la NED, Carl Gershman, a expliqué sans détour : « Il serait terrible pour les groupes démocratiques du monde entier d’être vus comme subventionnés par la CIA. C’est parce que nous n’avons pas pu continuer à le faire que la Fondation a été créée. »

[12https://www.laprensa.com.ni/magazine/reportaje/las-grandes-victorias-de-la-contra-sobre-el-ejercito-popular-sandinista/

[13] Luis Galeano, María Lily Delgado, Miguel Mora Barberena, Dino Andino, Gerald Chávez, Roberto Mora, Lucía Pineda y Wendy Quintero, Jenifer Ortiz, Héctor Rosales, Álvaro Navarro, Uriel Hernández, Uriel Pineda, Carlos Salinas, Jackson Orozco, Leticia Gaitán, Fidelina Suárez, Patricia Orozco, Anibal Toruño.

[14https://thegrayzone.com/2021/06/01/cia-usaid-nicaragua-right-wing-media/

[15https://trincheradelanoticia.com/2021/06/29/la-dualidad-de-la-integridad/

[16https://www.usaid.gov/stabilization-and-transitions/closed-programs/nicaragua

[17] Manifestants opérant sur et depuis les barricades (« tranques »).

[18https://blogs.mediapart.fr/patricio-paris/blog/290718/nicaragua-pour-la-levee-par-ortega-du-mandat-darret-de-rene-oscar-vargas

[19https://www.resumenlatinoamericano.org/2020/09/23/nicaragua-se-acabo-el-millonario-negocio-de-las-oeneges-golpistas/

[20https://www.canal4.com.ni/avances-investigacion-en-contra-fundacion-violeta-chamorro-lavado-dinero/

[21La Presse, Montréal, 4 juin 2021.

[22Le Monde, Paris, 3 juin 2021.

[23Resumen Latinoamericano, Buenos Aires, 27 juin 2021

[24https://diariodecuba.com/internacional/1623950766_31993.htmlhttps://www.grupodepuebla.org/manifiestoprogresista/

[25https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/06/26/du-sommet-de-lalba-au-groupe-de-puebla-la-gauche-en-mouvement/

[26https://wikileaks.org/plusd/cables/06CARACAS3356_a.html

[27] Malgré cette alliance, AMLO a conservé une majorité à la Chambre des députés.

[28https://www.elimparcial.com/mexico/No-vamos-a-decir-quien-nos-financia-Mexicanos-Contra-la-Corrupcion-y-la-Impunidad-20201109-0092.html

[29] Les accusés qui coopèrent et plaident coupables de certains des crimes les plus graves peuvent voir leur peine ramenée à trois ou quatre ans derrière les barreaux 

[30https://www.state.gov/non-governmental-organizations-ngos-in-the-united-states/

[31https://www.justice.gov/nsd-fara/frequently-asked-questions#1

[32[13] http://www.aalep.eu/ban-donations-foreign-interests-political-parties-th-eu

[33https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/11/08/gilets-jaunes-plus-de-3-000-condamnations-par-la-justice-entre-novembre-2018-et-juin-2019_6018431_3224.html

[34Le Monde, 6-7 juin 2021.

Maurice Lemoine

Source de cet article : https://www.medelu.org/Vol-d-hypocrites-au-dessus-du-Nicaragua

Derrière Guaido, le plan Condor 2.0 des extrêmes droites espagnole, états-unienne et latino-américaine

« Le Venezuela est un bon exemple de comment l’ultra-droite a tout investi dans les médias et le numérique, comment elle a été visionnaire, pendant que la gauche vit dans la contemplation, sans en faire une priorité » explique Julian Macias Tovar, expert des réseaux sociaux qui a étudié de très près, statistiques à l’appui, la guerre contre Podemos en Espagne ou contre des processus progressistes en Amérique Latine. Il est interrogé ici par la journaliste Karen Mendez.

Peut-être qu’une des réussites majeures de la propagande de masse a été de faire passer les déstabilisations violentes de l’extrême droite au Venezuela pour des « révoltes démocratiques », la réponse de l’État pour une « répression », et (objectif principal) un président élu pour un « dictateur ». Sur ce thème comme sur beaucoup d’autres, la gauche européenne est tombée dans le panneau. Elle croit naïvement qu’il faut suivre les règles des médias dominants et disparaît, absorbée par une technique qu’elle n’a pas inventée. Un exemple : depuis bien longtemps, les médias espagnols font des violences des riches de l’extrême droite raciste du Venezuela une « révolte populaire » et de l’action de l’État une « répression de Maduro ». Ce blanchiment n’est pas étranger à la banalisation et à la progression du parti d’extrême droite VOX et à la perte d’importance de la gauche dans la péninsule.

Julian Macias Tovar

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L‘ancien président José María Aznar a remis à l’ex-député vénézuélien Juan Guaidó le 10ème prix de la « liberté » de la FAES. La présidente d’ultra-droite, récemment élue, de la Communauté de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, le maire José Luis Martínez Almeida et le leader du Partido Popular, Pablo Casado, ont également assisté à l’événement. Selon un communiqué de la Fondation pour l’analyse et les études sociales (FAES), présidée par José María Aznar, le prix a été attribué à l’unanimité à Guaidó, « pour avoir donné du prestige à la cause démocratique du Venezuela et suscité la solidarité internationale à son égard« .

Le prix que Guaidó a été attribué en d’autres occasions à des personnalités telles que Margaret Thatcher, Shimon Peres, Mario Vargas Llosa, Enrique Krauze, Luis Almagro, ainsi qu’à l’OTAN et aux groupes de réflexion International Republican Institute (IRI) et National Democratic Institute (NDI).

Mais quel est le rapport entre ce prix, la récente réunion des dirigeants de la droite latino-américaine en Équateur lors de l’entrée en fonction du banquier Lasso, et l’organisation Atlas Network, ce qui est recherché, et qui est derrière ? La journaliste Karen Mendez a interrogé Julián Macías Tovar, chercheur et responsable du blog Pandemia Digital.

En mai 2021 l’ultra-droite espagnole regroupée autour d’Aznar et Ayuso a remis le prix FAES à Juan Guaido

Karen Mendez – Pourquoi pensez-vous que la FAES attribue ce prix à Juan Guaidó ?

Luis Almagro, actuel secrétaire de l’OEA, coiffant une casquette vénézuélienne, en compagnie de J.J. Rendon, spécialiste en guerre psychologique et conseiller en communication de l’ex-président colombien Alvaro Uribe, lors d’un séminaire sur « marketing et gouvernance politiques en Amérique Latine » à Miami. Almagro a pris une part très active dans le coup d’Etat contre Evo Morales. L’ex-président uruguayen José Mujica a dénoncé celui qui fut son chancelier: « ce qu’il fait est dangereux non seulement pour le Venezuela mais pour tout le continent ».

Julian Macias Tovar – Eh bien, d’abord cela suit la ligne des prix de cette organisation. Auparavant, par exemple, Margaret Thatcher était l’un des lauréats ou Luis Almagro (photo), secrétaire général de l’OEA. C’est-à-dire qu’ils récompensent leurs espaces géopolitiques internationaux. Nous ne devons pas oublier que FAES est une organisation du Réseau Atlas, qui est un recueil de fondations qui ont un rôle très clair à l’échelle géopolitique et qui, clairement, soutiennent Guaidó.

On peut faire une deuxième lecture. Je pense que non seulement au sein de l’opposition vénézuélienne, mais d’autres personnes, entités et institutions, pays ont commencé à générer certaines critiques internes sur Guaidó, alors c’est comme un prix de départ pour chercher un autre personnage pour diriger l’opposition et accomplir leur plan, avec l’utilisation de mensonges et de violence.

Karen Mendez – Ou pourrait-il s’agir aussi de le renflouer en raison du peu de soutien interne dont il dispose au Venezuela ?

Julian Macias Tovar – La dernière chose que j’ai vue, c’est qu’après tous ses mouvements, les résultats qu’ils attendaient de lui sont bien en deçà de ce qui était prévu et il a essuyé de nombreuses critiques. Le joker du Venezuela est toujours très présent et ils ont besoin d’exécuter leur plan avec une personne de l’opposition qui continue à parler du manque de démocratie. Mais il se pourrait que, s’ils ne trouvent pas une meilleure option pour continuer, non seulement à attaquer le gouvernement vénézuélien, mais aussi à maintenir l’axe discursif de la confrontation avec d’autres gouvernements d’Amérique latine ou d’autres pays du monde, alors je pense que cela pourrait être n’importe laquelle des options. Ce qui est vrai, c’est que cela ne me surprend pas du tout qu’une personnalité comme Guaidó soit récompensée.

Karen Mendez – Récemment, nous avons vu que la candidate d’extrême droite au Pérou Keiko Fujimori , le leader d’extrême droite du Venezuela Leopoldo López, le président colombien Iván Duque, le leader du PP Pablo Casado et Isabel Díaz Ayuso qui a participé par le biais d’une vidéo, se sont rencontrés lors d’un forum en Équateur. Qu’y a-t-il derrière cette réunion ?

Julian Macias Tovar – Vous avez oublié de dire que José María Aznar, qui est le président de la FAES, était également présent. Voyons : le nouveau président équatorien Guillermo Lasso n’appartient pas seulement à l’Opus Dei, qui est un espace ultra-catholique, une minorité au sein de l’Église qui a été étroitement associée à l’ultra-droite, aux coups d’État, mais, point plus important encore, il est le président de la fondation Ecuador Libre, qui est une fondation du Réseau Atlas, dans lequel l’ultra-droite investit beaucoup d’argent pour essayer de coordonner les efforts contre la gauche.

En Espagne, plus que le Parti Populaire dans son ensemble, il existe un espace beaucoup plus solide que celui des partis politiques, qui est précisément cette articulation liée aux fondations, aux médias, qui n’est pas le Parti Populaire lui-même. Rappelons que tant Esperanza Aguirre que José María Aznar représentent cette aile droite au sein du Parti Populaire, qu’ils appellent libérale conservatrice, mais qui est un espace néolibéral et ultra-catholique qui dispose de tout un réseau d’espaces de pouvoir tissés et qui tente d’influencer non seulement les gouvernements, mais aussi les partis politiques internes. Par exemple, au sein du Parti Populaire, le politicien qui a obtenu les meilleurs résultats est Feijóo, qui a la majorité absolue en Galice, mais il n’appartient pas du tout à cet espace, en revanche, Ayuso ainsi que Cayetana Álvarez de Toledo, qui était également membre de la FAES, le bras droit d’Aznar, représentent cet espace comme personne.

La victoire d’Ayuso à Madrid nous a donc rappelé cette stratégie simple consistant à ne pas parler de mesures ou de programmes politiques ou électoraux, mais de slogans tels que le communisme ou la liberté. Le mot liberté est l’un des éléments discursifs qui apparaît toujours, mais si nous nous rappelons qui sont derrière, les idéologues, les gourous de tout cela, nous trouvons des gens comme Milton Friedman, qui était l’idéologue de l’opération Condor, qui a réalisé des coups d’État en Amérique latine.

Karen Mendez – Vous mentionnez souvent le Réseau Atlas. Parlez-nous de lui, qu’est-ce qu’il est, qui sont ses membres, quels sont ses objectifs, comment fonctionne-t-il ?

Julian Macias Tovar – Un peu après la guerre froide et l’opération Condor, qui était explicitement soutenue par la CIA, par les États-Unis, plusieurs espaces ont été créés qui n’étaient pas directement liés aux institutions américaines.

À l’époque de Ronald Reagan, une fondation appelée Heritage Foundation a été créée, qui est ce que la FAES est pour le Parti populaire, qui représente un peu ce qu’est le Tea Party aux États-Unis, qui défend les valeurs les plus conservatrices liées à l’ultra-catholicisme et les espaces les plus néolibéraux qui parlent de la dissolution de l’État et qu’il ne reste qu’un marché libre, qui privilégie les entreprises privées, qu’il n’y a plus de services publics et que les grandes fortunes ne paient pas d’impôts, entre autres choses.

Donc, à ce moment-là, cette fondation a été créée et petit à petit, elle s’est articulée avec d’autres. La FAES était une autre fondation très importante, surtout pour l’Amérique latine, qui a été créée pour développer la recherche d’entreprises et de familles qui financeraient des groupes de réflexion pour mener la bataille culturelle de la droite ou pour soutenir des politiciens, des gouvernements et des politiques qui serviraient ces intérêts.

À l’heure actuelle, les principales personnes ou entreprises qui sont derrière sont, par exemple, la famille Koch, qui finance non seulement la Heritage Foundation, mais aussi l’Atlas Network. Ensuite, nous avons de grandes entreprises comme la compagnie pétrolière Exxon ou la compagnie de tabac Philip Morris, et d’autres, qui, selon ces intérêts, font bouger tous ces groupes de réflexion et leurs relations avec les politiciens et les médias en leur faveur.

Le réseau ATLAS possède plus de 80 affiliés, médias, journalistes et think tanks dans toute l’Amérique Latine

Karen Mendez – Et que font-ils maintenant ?

Julian Macias Tovar – Dans chacune des élections, ils sont clairement représentés. Le dernier cas est celui de l’Équateur, où l’actuel président, Guillermo Lasso, a été « tutoré » pendant de nombreuses années par José María Aznar.

Rappelons que Guillermo Lasso était ministre de l’économie au moment de la grande crise financière en Équateur à la fin des années 90, et des chercheurs dénoncent qu’il a transféré de l’argent vers des paradis fiscaux comme les îles Caïmans ou le Panama, et il est allégué que José María Aznar soutenait la banque de Lasso au Panama. Ils ont été nommés docteurs honoris causa ensemble dans une université privée d’Équateur, et c’est lui qui l’a encouragé à créer la fondation Ecuador Libre, sous laquelle il y a au moins vingt journalistes, directeurs de médias et influenceurs qui l’ont soutenu dans cette sale campagne contre le corréisme, et qui a diffusé de fausses nouvelles avec le soutien de ces médias et de faux comptes sur les réseaux sociaux.

Par exemple cette récente réunion de la droite en Équateur a exprimé un soutien explicite pour Keiko Fujimori, de fait elle était l’un des orateurs, et malgré tout le soulèvement populaire en Colombie, a exprimé aussi un soutien explicite pour Iván Duque. En fin de compte, ils essaient d’articuler un espace politique réactionnaire mû par l’absence de scrupules, les violations des droits humains ou les crimes contre l’humanité, avec des campagnes de guerre sale, de désinformation et de haine.

Un point intéressant est la récente arrestation aux États-Unis d’Arturo Murillo, le numéro deux de Jeanine Añez dans le coup d’État en Bolivie et qui était la personne qui a signé le contrat avec CLS Strategies, la société américaine que Facebook a accusé comme l’un de ceux qui ont généré de faux comptes pour attaquer de nombreux gouvernements, mais spécifiquement détecté de fausses pages et des millions de dollars dépensés en publicité et désinformation et des campagnes de haine contre les gouvernements du Venezuela, le Mexique et la Bolivie. Et l’un des fondateurs de la société CLS Strategies est Peter Schechter, qui était président de la Fondation du Conseil Atlantique pour l’Amérique latine, et précisément, le directeur du Conseil Atlantique pour l’Amérique latine et l’Europe est José María Aznar…

En fin de compte, il existe tout un réseau d’entreprises, d’organisations telles que l’OEA ou le Conseil atlantique lui-même qui servent de lobby géopolitique pour attaquer les gouvernements de gauche. Ils agissent même avec des fonds américains, à travers l’USAID, qui donne des fonds et intervient localement dans différents pays, à travers le NED (National Endowment of Democracy), l’IRI, le NDI et tout un tas d’autres espaces qui interviennent également et qui, d’une certaine manière, articulent les organisations, les fondations et les médias dans les différents pays. Il existe une synergie entre tous ces espaces pour déséquilibrer les gouvernements ou pour influencer les élections, principalement en Amérique latine.

Alejandro Chafuen de la Fondation Atlas pour la Recherche économique, au fond à droite, serre la main de Rafael Alonzo, du CEDICE, à gauche, tandis que l’écrivain espagnol/péruvien Mario Vargas Llosa applaudit lors de l’ouverture du forum international « Liberté et Démocratie » à Caracas, le 28 mai 2009. Vargas Llosa, soutien de Thatcher, d’Aznar, de Berlusconi, de l’invasion d’Irak et du coup d’État ourdi en 2019 par les USA contre le président élu du Honduras Mel Zelaya, n’écarte pas aujourd’hui un coup d’État militaire si gagne le candidat de gauche anti-impérialiste Pedro Castillo, « pour que le Pérou ne devienne pas un autre Cuba ou Venezuela ».

Karen Mendez – Leur pouvoir d’influence atteint-il les médias ?

Julian Macias Tovar – Oui, oui, oui, bien sûr, bien sûr. Il ne faut pas oublier, en parlant de José María Aznar, qu’il est l’un des conseillers de News Corp, qui est le plus grand conglomérat médiatique du monde, qui possède Fox News et de nombreuses chaînes dans le monde.

Ensuite, les personnes du réseau Atlas ont généralement leurs propres médias et agissent également en coordination avec d’autres, comme nous l’avons dit. Par exemple, la NED (façade de la CIA) a financé l’agence de communication Fides, qui fournit des informations à plus d’une centaine de médias en Bolivie et qui a clairement soutenu le coup d’État contre Evo Morales.

Mais si nous allons en Équateur, au-delà de toutes ces personnes qui travaillent dans la Fondation Ecuador Libre, il y en a d’autres qui sont directeurs de médias ou écrivains dans différents médias qui fonctionnent de la même manière. Par exemple, Fernando Villavicencio, qui a été nommé député et qui a lancé l’affaire contre Rafael Correa, possède un média financé par la Fondation Mil Hojas, qui est également financée par la NED, et grâce à ce financement, non seulement il lance ces accusations, mais il publie également ce type d’informations contre Correa.

Dans le cas du Venezuela, puisque nous parlons de Juan Guaidó, j’ai enquêté sur tous les comptes, toutes les pages Facebook des médias qui ont soutenu Guaidó ou des opposants les plus connus, et 100% sont administrés depuis les États-Unis, et je parle de plus de 20 médias. Il existe un lien évident non seulement entre le financement, mais aussi entre l’articulation et la coordination des attaques de désinformation, tant sur les réseaux sociaux que dans les médias.

Karen Mendez – C’est ainsi que la droite est organisée, et la gauche ?

Julian Macias Tovar – Je pense que tout le monde fait le même diagnostic : il y a eu une progression des messages de haine, le Venezuela a sûrement été l’un des premiers endroits où de telles stratégies ont été utilisées, mais globalement, l’extrême droite gagne du terrain précisément parce que ces stratégies sont non seulement exécutées, mais qu’elles bénéficient d’une impunité totale.

Selon moi, depuis quelque temps, l’ultra-droite a tout investi dans la technologie. Nous parlons de nos jours, ils envoient des satellites pour la reconnaissance faciale pour la comparer, la croiser avec leurs bases de données de leurs propres plateformes de médias sociaux, et à gauche, vous n’avez pas de frondes, vous n’avez pas de préoccupation, ou peut-être que si. Mais le monde évolue vers la numérisation, tant pour la consommation d’informations que pour les contenus de divertissement.

Il est clair que la droite, ou l’ultra-droite, a été visionnaire ou a tout misé sur cette question, tandis que la gauche vit dans une contemplation complaisante, sans en faire une priorité.

Ce genre de stratégies, qui non seulement franchissent de nombreuses lignes éthiques, morales ou démocratiques afin de faire gouverner un parti politique ou un autre, est également en train de transformer cette société en une société pire, avec plus de haine, plus polarisée, plus d’inimitié, avec des haines artificielles, créées.

Où tout cela nous mène-t-il ? Elle est clairement orientée vers les catastrophes et les conflits, même les conflits armés, vers les coups d’État, parce qu’ils fomentent beaucoup de choses négatives contre lesquelles nous pensions être déjà vaccinés et qu’elles ne se répéteraient pas, mais nous avons vu, par exemple, que des cas comme celui de la Bolivie se sont produits, ou nous voyons que Mario Vargas Llosa, qui est le président d’une des fondations du Réseau Atlas, a récemment déclaré qu’un coup d’État militaire était possible au Pérou si Pedro Castillo gagnait.

C’est pourquoi j’appelle cela l’opération Condor 2.0 parce qu’ils utilisent les mêmes méthodes, les mêmes stratégies et le même manque de scrupules, et il ne faut pas que ce soit seulement la gauche qui fasse un diagnostic, mais la société en général doit faire un diagnostic et une réflexion pour prendre des mesures pour arrêter cette vague qui est assez dangereuse pour les peuples et pour toute l’humanité.

Source : https://mundo.sputniknews.com/20210528/operacion-condor-20-que-hay-detras-del-premio-que-aznar-entrego-a-guaido-y-de-atlas-network-1112645130.html 

Traduction : Thierry Deronne

Note : A propos du réseaux ATLAS on peut lire aussi sur Venezuelainfos: « comment les libertariens US refont la politique latino-américaine » https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/09/25/comment-les-libertariens-us-refont-la-politique-latino-americaine-par-lee-fang/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/28/derriere-guaido-le-plan-condor-2-0-des-extremes-droite-espagnole-etats-unienne-et-latino-americaine/

Maurice Lemoine : « Joe Biden face au Venezuela, il fait la même chose que Trump en plus faux-cul »

Par Jean-Baptiste Mendes

Joe Biden a prolongé le décret Obama classant la situation au Venezuela comme une menace pour la sécurité nationale, reconduisant de fait l’arsenal de sanctions américaines à l’encontre de Caracas depuis 2015. Maurice Lemoine, spécialiste de l’Amérique latine, dénonce pour Sputnik une attitude hypocrite qui asphyxie le pays.

«Le Venezuela, qui n’a jamais attaqué personne, n’est en rien une menace pour les États-Unis.»

Maurice Lemoine ne mâche pas ses mots face à la prolongation des sanctions contre Caracas par Joe Biden au-delà du 8 mars. Selon la Maison-Blanche, la situation au Venezuela représenterait une «menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis».

Lignes rouges –Jean-Baptiste Mendes reçoit le journaliste Maurice Lemoine, ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, spécialiste de l’Amérique latine et auteur de «Venezuela, chronique d’une déstabilisation» (Éd. Le Temps des Cerises).

«450 mesures coercitives unilatérales» contre le Venezuela

En 2015, Barack Obama signait un premier décret afin de sanctionner sept responsables accusés de violations des droits de l’Homme au Venezuela. Depuis, plus de «450 mesures coercitives unilatérales» ont été mises en place contre Caracas par la Maison-Blanche, suivie par l’Union européenne. Sont désormais ciblés indistinctement hauts fonctionnaires et politiques. L’embargo contre la compagnie pétrolière nationale PDVSA, imposé par Donald Trump en avril 2019, a achevé d’asphyxier économiquement cet État, déjà étouffé par la chute des prix du brut. Avec l’émigration de plus de 5 millions de ses citoyens, une inflation de 3.000% en 2020 et de régulières pénuries, le pays a dépassé depuis longtemps le seuil d’alerte. Après deux semaines passées au Venezuela, le rapporteur spécial des Nations unies Alena Douhan a affirmé le 12 février que ces sanctions avaient «un effet dévastateur», affectant «considérablement les droits du peuple vénézuélien et doivent être levées».

Pour Maurice Lemoine, la situation à Caracas est aggravée par le contexte de pandémie mondiale:

«Le Venezuela ne peut plus acheter d’aliments, ne peut plus acheter de médicaments, ne peut pas acheter de vaccins. Fort heureusement, un certain nombre de pays viennent à son aide, en particulier la Russie et la Chine, et demain Cuba –lorsque son vaccin sera au point. Mais en période de pandémie, certains jugent que ces sanctions sont un crime contre l’humanité.»

Joe Biden dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche

Dénonçant la «dictature de Nicolas Maduro», Washington et une cinquantaine d’autres États reconnaissaient en janvier 2019 Juan Guaido, le président de l’Assemblée nationale, comme Président par intérim. Une confirmation explicite de la volonté américaine de voir un changement de régime s’opérer à Caracas. Sauf que ce scénario n’a pas été suivi de faits, constate Maurice Lemoine.

«Guaido a échoué dans tous les sens du terme […]. Il était censé faire en sorte que l’armée vénézuélienne renverse Maduro, ça a échoué. Il a essayé une tentative d’invasion de l’extérieur, ça a échoué. Il a même échoué à se faire arrêter, ce qui aurait fait de lui un martyr.»

Celui qui n’est désormais plus député, sa mandature ayant pris fin le 5 janvier dernier, a été reconnu par la nouvelle administration démocrate. Le nouveau secrétaire d’État américain Anthony Blinken s’est ainsi entretenu le 2 mars avec lui, le qualifiant toujours de Président par intérim –alors même que l’Union européenne ne le reconnaît plus. Car, après tout, il reste «compliqué pour Washington de laisser tomber celui qui a été son pion quand il n’y a pas encore de stratégie de rechange», souligne l’ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique.

L’Amérique latine, chasse gardée de Washington

Rien de nouveau du côté américain donc, malgré le changement d’administration. «En réalité, c’est la même chose en plus hypocrite, en plus faux-cul», dénonce Maurice Lemoine. John Bolton, l’ancien conseiller à la Sécurité nationale, n’avait pas hésité à citer la doctrine Monroe, symbole ultime de l’impérialisme américain.

«Dans cette administration, nous n’avons pas peur d’utiliser [l’expression] “doctrine Monroe”», avait-il déclaré en mars 2019.

Si Joe Biden ne le dirait «pas comme ça», n’étant pas Républicain, ironise Lemoine, il n’en penserait pas moins. «L’Amérique aux Américains», disait-on en 1823 à Washington pour souligner que le continent américain entier devait être la chasse gardée des États-Unis. Utilisée au XIXe siècle contre les puissances coloniales européennes, l’expression pourrait être aujourd’hui employée face à la Chine et la Russie.

Mais les raisons de l’ingérence de Washington sont aussi très prosaïques. Le Venezuela détient les «premières réserves de pétrole au monde, des réserves d’or très importantes, des mines de coltan et d’un certain nombre d’autres produits miniers». L’essor de l’influence chinoise en Amérique latine –Pékin étant notamment le premier partenaire commercial du Brésil– inquiète les Américains. Celle de Moscou aussi, alors que le vaccin russe Spoutnik V a été massivement commandé en Amérique du Sud. En janvier, le Président argentin Alberto Fernandez en recevait une injection et Nicolas Maduro lui a emboîté le pas le 6 mars.

Une manière de signifier à Washington qu’ils ne sont ni isolés ni dépourvus d’alliés, explique Maurice Lemoine. Et un signal qui se vérifie également dans le domaine militaire: «L’armée vénézuélienne est devenue une armée puissante grâce en particulier à l’achat d’armes et de systèmes d’armement à la Russie.» Ce qui a évidemment valu à Maduro des accusations.

«Ce que l’on oublie régulièrement, rappelle Maurice Lemoine, c’est que lorsque Chavez est arrivé au pouvoir en 1998, l’armée de l’air vénézuélienne avait deux types de chasseurs: des Mirages français et des F-16 américains. En cessant de lui livrer des pièces de rechange, Washington a poussé Chavez à acheter des Sukhoi russes.»

Source : Joe Biden face au Venezuela: «Il fait la même chose que Trump, en plus faux-cul»

Emmanuel Macron et l’Amérique Latine : le grand gâchis, par Pierre Lebret

Pierre Lebret est responsable du pôle « recherche » de l’association Futur au présent International en France.  Titulaire d’un master en relations internationales et coopération de l’IHEAL (Paris III), latinoaméricaniste, ancien consultant pour la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes des Nations unies, il fut également conseiller stratégique pour le gouvernement chilien en matière de coopération internationale pour le développement (2014-2018).

À quatorze mois de l’élection présidentielle, la Covid-19 ne pourra pas toujours être le prétexte du gouvernement pour se défendre des multiples échecs et des décisions prises, cela valant aussi pour le champ diplomatique. Notre pays dispose pourtant d’hommes et de femmes diplomates mondialement reconnus pour leurs capacités d’analyse, d’anticipation, de résolution de crise, mais aussi pour leur humanisme.

Cependant, par méconnaissance ou désintérêt élyséen, la voix de la France en Amérique latine et aux Caraïbes n’aura pas été à la hauteur des enjeux et des dangers. Elle n’aura pas été non plus source d’espoir pour des milliers de femmes et d’hommes qui souffrent depuis plusieurs années du poids des politiques néolibérales et de la violence exercée par les gouvernements néoconservateurs. Il y a quarante ans, quand les dictateurs avaient les mains tachées de sang, les peuples latino-américains pouvaient compter sur une France solidaire, humaniste et consciente. C’était la France « mitterrandienne ». 

Aujourd’hui, la stratégie d’Emmanuel Macron vis-à-vis de l’Amérique latine est inexistante, ce qui représente un véritable recul par rapport au bilan diplomatique de son prédécesseur. En effet, avec près de dix voyages présidentiels en Amérique latine, François Hollande aura inscrit cette région du monde au cœur de son action de politique étrangère – l’un des points majeurs de sa mandature étant d’ailleurs la visite officielle à La Havane en tant que premier chef d’État européen à se rendre sur l’Île depuis l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro. La France était audible, volontariste, présente.

Depuis plusieurs années, la situation en Amérique latine s’est profondément dégradée. L’arrivée au pouvoir de gouvernements néoconservateurs aura signifié, et signifie toujours dans certains cas, un retour à la case départ après plusieurs années de progrès social. Des gouvernements, comme ceux de Jair Bolsonaro (Brésil), Ivan Duque (Colombie), Sebastián Piñera (Chili) ou Lenin Moreno (Équateur), imposent un libéralisme économique outrancier et prônent l’atomisation de l’État au détriment des plus vulnérables dans une région qui reste une des plus inégales au monde – même si fort heureusement, la situation politique change dans certains pays, notamment en Argentine et récemment en Bolivie avec, respectivement, les victoires d’Alberto Fernandez et de Luis Arce.

Mais où était la France quand la crise sociale a éclaté au Chili en octobre 2019, faisant une trentaine de morts, plus de 3500 blessé·e·s, sans oublier cette descente des chars militaires dans les rues de Santiago, rappelant les heures sombres de 1973 ? Le pays compte à ce jour encore plusieurs dizaines de prisonniers politiques. Où était la France lors du coup d’État contre Evo Morales en Bolivie, faisant plusieurs morts et des dizaines de blessés ? Où est la France pour condamner les massacres à répétition contre des hommes et des femmes leaders paysans et/ou écologistes en Colombie, au Brésil et en Amérique centrale ? Où est la France pour exiger le respect de l’accord de paix de La Havane entre l’État colombien et l’ancienne guérilla des FARC ? 

Il en est assez des responsables politiques qui préfèrent fermer les yeux au nom des intérêts économiques et financiers qui finissent toujours par profiter aux élites. La politique étrangère de la France mérite mieux qu’une balance commerciale.

Dans la langue de Gabriel Garcia Marquez et de Violeta Parra, il y existe un refrain populaire : « el que calla, otorga ! » – le silence vaut consentement ! Il est vrai que condamner le gouvernement chilien de Sebastian Piñera pour violations des droits humains, sachant que la France est elle-même condamnée pour violences policières par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, tout cela n’aurait bien évidemment pas de sens. Voilà donc où nous en sommes aujourd’hui, nous ne pouvons plus pratiquer une diplomatie humaniste et cohérente avec les droits humains, car nous n’en avons pas la légitimité. 

Il y a aussi la question vénézuélienne. Les choses doivent être claires, une solution diplomatique, seul recours possible, ne passe pas par la reconnaissance d’un président par intérim afin de pousser vers la sortie Nicolas Maduro. Quand la France a choisi de s’aligner avec les États-Unis de Donald Trump sur une question aussi délicate, elle méconnaît l’histoire du pays de Bolivar, elle ne mesure pas les risques, et elle ne veut pas voir les conséquences d’une telle aventure. Cette arrogance occidentale vis-à-vis du Sud de notre monde, bafouant les principes régissant la communauté internationale, n’aura été qu’une perte de temps impardonnable sur le dossier vénézuélien.  

Dans une période comme celle vécue par plusieurs peuples latino-américains, ce que l’on devrait attendre, c’est un soutien aux populations touchées, ce sont des condamnations diplomatiques fortes, la mise en place de mécanismes et d’alliances afin de trouver des sorties de crise crédibles. Beaucoup seront ceux qui, en Amérique latine, n’oublieront pas les silences à convenance. La non-condamnation des violations des droits humains dans certains pays latino-américains pendant le mandat de l’actuel président français restera un lourd et regrettable précédent pour la diplomatie française.

Autour d’Emmanuel Macron, reçus à l’Élysée le 4 septembre 2017, les leaders de l’extrême droite vénézuélienne Julio Borges (gauche) et Freddy Guevara (droite), impliqués dans plusieurs tentatives de putsch contre les présidents Hugo Chavez et Nicolas Maduro.

URL de cet article : Emmanuel Macron et l’Amérique Latine : le grand gâchis | Fondation Jean-Jaurès (jean-jaures.org)

« Biden doit mettre fin aux sanctions illégales contre le Venezuela » par Ken Livingstone

Photo : les nouveaux députés chavistes, redevenus majoritaires après les législatives du 6 décembre 2020, prennent possession de leurs sièges à l’Assemblée Nationale le 5 janvier 2021, et ramènent les portraits d’Hugo Chavez et de Simon Bolivar, héros de l’indépendance, que la majorité de droite et d’extrême droite avait interdits dans les espaces du Congrès.

Malgré les coûts énormes pour son économie et son peuple imposés par les sanctions états-uniennes illégales, le Venezuela a survécu au mandat du président Donald Trump et à son objectif déclaré de renverser le gouvernement élu de Nicolas Maduro.

Dès le début de son mandat, Trump a considérablement renforcé les sanctions imposées au Venezuela par l’administration Obama, ce qui signifie de plus en plus que le pays est soumis à un blocus états-unien du type de celui imposé à Cuba.

Ces sanctions ont été accompagnées de menaces constantes d’action militaire et d’une campagne de désinformation persistante destinée à retourner les pays et l’opinion internationale (non sans succès) contre le Venezuela pour soutenir l’objectif de « changement de régime » de Trump.

Le but était de reprendre le contrôle des grands gisements de pétrole du monde.

La stratégie états-unienne a donc été de ruiner l’économie vénézuélienne, visant à pousser la population vers une migration de masse ou un conflit civil interne et de créer ainsi les conditions d’une soi-disant « intervention humanitaire ».

Les effets ont été considérables, en particulier pour un pays qui dépend fortement des exportations pétrolières pour financer ses politiques publiques.

Les sanctions interfèrent avec la possibilité de commercer internationalement du Venezuela, limitant sévèrement l’accès aux médicaments mais aussi à la nourriture et aux autres biens essentiels.

Elles bloquent les transactions financières, tant les paiements que les envois de fonds, gèlent les actifs financiers du Venezuela détenus à l’extérieur et retardent les opérations d’achat et de vente, non seulement du gouvernement et des entreprises vénézuéliennes, mais aussi des partenaires commerciaux étrangers.

On sait depuis toujours que les sanctions ont des répercussions négatives sur les citoyens les plus pauvres et les plus vulnérables du Venezuela. Un rapport de 2019 du Centre for Economic and Policy Research, basé à Washington, a estimé que les sanctions avaient causé plus de 40 000 décès entre 2017 et 2018.

Au total, ces sanctions décrétées par les Etats-Unis ont coûté à l’économie vénézuélienne plus de 116 milliards de dollars (84,8 milliards de livres sterling).

Alors que la crise Covid-19 s’est étendue jusqu’en 2020 et 2021, les mesures coercitives unilatérales de Trump contre le Venezuela sont non seulement plus dommageables pour le peuple vénézuélien, mais aussi encore plus difficiles à justifier.

L’opposition à ces mesures est venue de diverses voix, comme l’appel du Pape à la fin des sanctions empêchant les pays de « fournir un soutien adéquat à leurs citoyens ». Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a également appelé à la levée des sanctions : « C’est le moment de la solidarité, pas de l’exclusion ».

Mais malgré ces appels de haut niveau, les États-Unis ont refusé de lever les sanctions pour permettre au Venezuela (et à d’autres pays sanctionnés de la même manière comme Cuba et le Nicaragua) de faire face à la pandémie plus efficacement.

Au lieu de cela, tout au long de l’année 2020, les États-Unis ont agi encore plus vigoureusement pour renforcer le blocus.

Depuis mai 2020, ils ont ciblé quatre compagnies maritimes pour les sanctions et ont envisagé des sanctions contre des dizaines de navires dans le but de mettre le Venezuela « hors limites ».

Comme s’en vantait Brian Hook, conseiller politique du secrétaire d’État américain Mike Pompeo, lors d’une interview à la mi-juillet : « Je pense que la communauté maritime sait que si vous recevez un appel téléphonique pour transporter du carburant au Venezuela, c’est une offre que vous ne devriez pas accepter. Les cinq pétroliers qui ont fait route vers le Venezuela, tous leurs capitaines ont été sanctionnés et ils vont devoir faire face à un avenir très difficile économiquement parce qu’ils ont dit oui à cette offre de transport de carburant. Nous allons donc continuer à sanctionner toute activité sanctionnable ».

Un mois plus tard, les États-Unis ont saisi plus d’un million de barils d’essence expédiés au Venezuela par quatre pétroliers en provenance d’Iran, aggravant la pénurie de carburant domestique causée par le blocage des diluants et des pièces de rechange pour les raffineries de pétrole brut du pays.

Et en novembre, l’envoyé spécial des États-Unis pour le Venezuela, Elliott Abrams, a annoncé un durcissement des accords d’échange de pétrole contre du diesel, intensifiant le blocus contre le pays malgré l’avis d’un groupe d’ONGs avertissant dans une lettre à l’administration Trump que « cette décision aurait des conséquences dévastatrices pour la population ».

Le Venezuela, cependant, survit grâce au soutien et à la solidarité de pays amis.

Depuis mars 2020, la Chine a acheminé par voie aérienne plus de 250 tonnes de fournitures, de médicaments et de matériel sanitaire pour lutter contre la pandémie.

Cuba a envoyé 50 professionnels de la santé hautement qualifiés de la brigade Henry Reeve pour aider les médecins vénézuéliens à contenir l’urgence du Covid-19.

Sur le plan politique, le Venezuela est entré dans une phase nouvelle avec l’élection d’une nouvelle Assemblée nationale.

N’étant plus membre de l’assemblée, s’auto-proclamant « président intérimaire » – en réalité un putschiste – Juan Guaido est désormais totalement dépourvu de toute légitimité juridique ou constitutionnelle.

Cela n’a pas empêché Trump de continuer à reconnaître Guaido, même si, à la différence politique états-unienne, l’Union européenne ne le désigne plus comme « président par intérim ».

M. Trump a tout récemment imposé de nouvelles sanctions au Venezuela alors qu’il est sur le point de quitter la Maison Blanche (la veille de son départ, il a étranglé un peu plus l’économie vénézuélienne en décrétant de nouvelles sanctions contre des hommes d’affaire, navires et compagnies maritimes « soupçonnées d’aider le Venezuela à vendre du pétrole », NdT) et son envoyé spécial pour le Venezuela, Elliott Abrams, a exhorté le nouveau président Joe Biden à maintenir la politique de sanctions et son objectif de « changement de régime ».

Le président Maduro a déclaré qu’il était prêt à participer à un « dialogue décent » basé sur « le respect et la coopération » et à conclure des « accords » avec la nouvelle administration états-unienne.

Mais compte tenu des antécédents et de la position de M. Biden à ce jour, un tel dialogue n’est pas sûr.

Aujourd’hui plus que jamais, il est vital d’intensifier nos expressions de solidarité internationale avec le Venezuela pour défendre sa souveraineté nationale et de faire comprendre que les sanctions sont non seulement illégales, mais aussi inacceptables et injustifiables.

Signez la pétition de la campagne de solidarité avec le Venezuela contre les sanctions illégales des États-Unis contre le Venezuela à bit.ly/stopvenezuelasanctions

Source : Biden must end the US’s illegal sanctions on Venezuela | Morning Star (morningstaronline.co.uk)

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

L’auteur : Ken Livingstone, ex-député du Parti Travailliste, ex-Maire de Londres (2000-2008). Du même auteur, on peut lire : Bellicisme tous azimuts : Trump veut reprendre le contrôle de l’Amérique Latine, par Ken Livingstone (RT) | Venezuela Infos (wordpress.com). On peut suivre Ken Livingstone sur www.twitter.com/Ken4London et www.facebook.com/KenLivingstoneOfficial

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/01/19/biden-doit-mettre-fin-aux-sanctions-illegales-contre-le-venezuela-par-ken-livingstone/

L’invasion du Capitole, boomerang de la politique étrangère états-unienne, par Margaret Kimberley (Black Agenda Report)

par Margaret Kimberley, BAR senior columnist 13 Janvier 2021

L’attaque du Capitole des États-Unis ne fait que s’ajouter aux nombreux traumatismes créés par l’élection de Donald Trump. L’image de ses partisans défonçant littéralement les portes et provoquant la fuite ou la mise à l’abri des parlementaires n’est pas celle que les états-uniens souhaitent voir de leur pays. De toutes les réactions créées par l’émeute, la défense de l’exception américaine est la plus dominante mais aussi la plus cruelle : parmi ces personnes et institutions qui déplorent aujourd’hui l’état de la république, nombreuses sont celles qui ont donné à Trump et à ses prédécesseurs le feu vert pour subvertir la démocratie dans le monde entier. Le péché impardonnable de Donald Trump est de tendre enfin le miroir qui rend moins fier de ce que sont les Etats-Unis.

D’habitude, l’image de « foules en colère » qui prennent d’assaut les sièges du pouvoir est réservée à ce qu’il a appelé des « pays de merde » et aux « républiques bananières ». Les États-Unis ont défait la volonté populaire dans des pays comme le Guatemala parce que la United Fruit Company ne voulait pas d’un gouvernement qui travaillerait au nom du peuple et non de ses intérêts, et depuis, l’expression « république bananière » a naturalisé le récit impérialiste.

Rappelons que Donald Trump a fait la guerre non seulement en soutenant des coups d’Etat mais aussi et surtout en imposant des sanctions économiques unilatérales contre le Venezuela, la Syrie, Cuba, l’Iran, le Nicaragua et bien d’autres pays. Leurs citoyens souffrent du manque de nourriture et de médicaments à la suite de cette agression. Les infrastructures physiques et économiques de ces nations sont gravement touchées. Après tout, le but recherché est la destruction.

Pourtant, des millions de personnes sont horrifiées à l’idée que ce qui se passe dans d’autres pays puisse maintenant leur arriver, chez eux. Revenons sur la conversation téléphonique, quelques jours avant l’émeute du Capitole, entre M. Trump et le secrétaire d’État géorgien, révélée par les médias. Trump exigeait que 11.780 voix supplémentaires soient ajoutées sur son nom afin de remporter cet État. Cet acte insolite n’avait rien d’une tactique nouvelle pour M. Trump. Il l’a testée au Venezuela. Un jour, son administration a proclamé Juan Guaido président de ce pays et s’est entendue avec 50 pays alliés pour faire reconnaître l’usurpateur non élu.

Non seulement les présidents états-uniens détruisent la démocratie dans le monde entier, mais ils sont soutenus dans ces efforts par les médias de masse et le duopole politique. Lorsque des manifestants violents, à l’instigation des États-Unis et sous la surveillance de l’État, comme le National Endowment for Democracy, ont saccagé le Conseil législatif de Hong Kong, ils ont reçu des mots d’éloge de ces mêmes membres du Congrès qui ont fui la rage des trumpistes qui ont envahi le Capitole. Même les membres du Congrès soi-disant progressistes ne sortent pas du rang lorsque les États-Unis décident qui doit gouverner des endroits éloignés. Lorsqu’on lui a demandé quelle était sa position sur la tentative de coup d’État contre le Venezuela, Alexandria Ocasio-Cortez a déclaré : « Je m’en remets à la direction du caucus pour savoir comment nous allons gérer cela. »

Une combinaison de racisme réactionnaire de droite et de cynisme politique a conduit à l’invasion armée du Capitole. L’indignation est justifiée, de même que toute punition qui peut être infligée à Trump avant qu’il ne quitte ses fonctions le 20 janvier 2021. Mais il convient de se livrer à un examen de conscience et dire la vérité sur les invasions, les interventions, les coups d’État et les sanctions qui sont bien plus destructrices que ce que les adeptes de Trump pourraient jamais être.

En mai 2017 lors d’une de ses insurrections relookée par les grands médias occidentaux en « révoltes populaires contre le dictateur Maduro », l’extrême droite vénézuélienne a brûlé vifs plusieurs citoyens afrodescendants (dans ce cas le jeune Orlando Figuera), soupçonnés d’être chavistes à cause de leur couleur de peau. (Note de Venezuelainfos)

Tous les anciens présidents encore en vie ont fait des déclarations condamnant Trump et ses hordes d’extrême droite, mais aucun d’entre eux ne saurait échapper au devoir d’inventaire.  George W. Bush ne devrait pas être autorisé à se prononcer sur le vandalisme des marcheurs du « Make America Great Again » sans être interrogé sur ses mensonges qui ont conduit à l’invasion de l’Irak et à la mort d’un million de personnes ou à l’enlèvement du président haïtien Jean-Bertrand Aristide. Barack Obama a détruit la Libye et a tenté de détruire la Syrie, créant ainsi une crise humanitaire permanente. Bill Clinton a soutenu l’attaque de Boris Eltsine contre le parlement russe en 1993, qui a entraîné la mort de plus de 100 personnes. Il est intervenu lors des élections russes de 1996 pour maintenir Eltsine au pouvoir.

Les dirigeants étrangers qui agissent comme des marionnettes des États-Unis sont tout aussi mal placés pour jouer les gardiens de la morale démocratique. L’OTAN est un membre zélé du syndicat du crime américain et les Justin Trudeau, Boris Johnson ou Emmanuel Macron prêtent volontiers leur concours aux États-Unis pour déstabiliser d’autres nations. Petits rouages des entreprises criminelles que Washington met en place, pourquoi viendraient-ils pleurer les malheurs de la « démocratie » ?

Les États-Unis ne sont ni un « phare de la démocratie » ni le « nombril du monde ». Les euphémismes qui occultent les crimes doivent être écartés au profit de la vérité. L’examen de conscience doit commencer chez nous et l’acceptation des interventions états-uniennes dans le reste du monde, prendre fin.

Source: Freedom Rider: Capitol Riot Brings U.S. Foreign Policy Home | Black Agenda Report

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

L’auteure : Margaret Kimberley est une écrivaine basée à New York. Le Dr Cornel West l’a qualifiée de « l’une des rares grandes diseuses de vérité qui, avec Glen Ford, Adolph Reed, Jr. et Bruce Dixon, a préservé son intégrité pendant les années Obama ». Elle est rédactrice et chroniqueuse principale pour le Black Agenda Report depuis sa création en 2006. Son travail a été publié dans le Dallas Morning News, Consortium News, American Herald Tribune et CounterPunch. Elle a contribué à l’anthologie « In Defense of Julian Assange ». Elle est diplômée du Williams College. Son œuvre majeure, PREJUDENTIAL est une exploration concise et autorisée de la relation de l’Amérique avec la race et les noirs américains à travers la lentille des présidents qui ont été élus pour représenter l’ensemble de son peuple. Tout au long de l’histoire des États-Unis, de nombreux présidents ont laissé en héritage leur rôle de négriers, de fanatiques et d’incitateurs à la violence raciale, mais ceux qui étaient généralement considérés comme plus sensibles à la situation et aux intérêts des Noirs américains – comme Lincoln, FDR et Clinton – étaient-ils vraiment meilleurs ? Au cours de 45 chapitres – un pour chaque président – Margaret Kimberley éclaire et informe les lecteurs sur les attitudes et les actions du plus haut représentant élu du pays. Pour Counterpunch, PREJUDENTIAL « trouve sa place à côté des œuvres de Howard Zinn et de Roxanne Dunbar-Ortiz. Il devrait être obligatoire de le lire dans chaque école ».

La rubrique Freedom Rider de Margaret Kimberley paraît chaque semaine dans le Black Agenda Report, et est largement reprise ailleurs. Elle tient également un blog fréquemment mis à jour sur patreon.com/margaretkimberley et elle publie régulièrement sur Twitter @freedomrideblog. Mme Kimberley peut être jointe par courrier électronique à l’adresse Margaret.Kimberley(at)BlackAgendaReport.com.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/01/15/linvasion-du-capitole-boomerang-de-la-politique-etrangere-etats-unienne-par-margaret-kimberley-black-agenda-report/

Révolution bolivarienne, révolution latino-américaine: l’interview intégrale de Nicolas Maduro par Ignacio Ramonet

Si effrayante pour tous, l’année 2020 a été relativement clémente pour le Venezuela. Bien sûr, le blocus et les attaques de l’extérieur n’ont pas cessé, et se sont même parfois intensifiés. Mais la révolution bolivarienne, qui vient d’avoir 22 ans, est déjà affermie par ces batailles. Ce qui est remarquable, c’est qu’ici, contrairement à ce qui s’est passé dans presque toute l’Amérique latine et en particulier dans les pays voisins (Colombie, Brésil), la pandémie de Covid-19 a été maîtrisée. Peu d’infections, faible mortalité (voir les chiffres de l’OMS). Entre-temps, l’économie, dans des circonstances très difficiles, a connu une reprise spectaculaire. Avec une augmentation sans précédent de la production agricole et des activités commerciales. En outre, la nouvelle législation encourage un afflux important d’investissements étrangers. Ces nouveaux airs et ces nouvelles grâces, après plusieurs années de difficultés, se sont traduits politiquement par une victoire éclatante du Chavisme, le 6 décembre dernier, aux élections législatives.

Attaqué férocement depuis des années, le président Nicolas Maduro savoure l’heure où, par ailleurs, deux de ses principaux adversaires mordent successivement la poussière. Sur la scène nationale : l’opposition extrémiste dirigée par Juan Guaidó, battue le 6 décembre et expulsée démocratiquement de l’Assemblée nationale. Sur la scène étrangère : le chef de la conspiration internationale, Donald Trump,a été mis KO aux Etats-Unis le 3 novembre et sera hors-jeu à dater du 20 janvier.

Pour parler de ces questions, dans les magnifiques jardins de La Casona  qui était autrefois la résidence officielle des présidents du Venezuela et qui est aujourd’hui un centre culturel ouvert au public , nous nous sommes entretenus avec Nicolás Maduro. 

Monsieur le Président, permettez-moi tout d’abord de vous remercier pour la gentillesse dont vous avez fait preuve en nous accordant cette interview. Il est devenu une tradition pour nous de nous rencontrer chaque premier janvier pour faire le bilan de l’année écoulée et aussi pour que vous nous disiez comment vous envisagez les perspectives pour l’année à venir.

Cet entretien s’articulera autour de neuf questions : trois sur la politique intérieure, trois sur l’économie et trois sur la politique internationale.

Je voudrais commencer par la politique intérieure. L’année 2020, qui vient de se terminer, restera dans l’histoire comme « l’année de la pandémie Covid-19 » avec un bilan terrifiant à l’échelle planétaire, en termes de contagion et de victimes…. Dans ce panorama effrayant, les chiffres présentés par le Venezuela sont très encourageants, très positifs, et sont parmi les meilleurs du monde… Comment expliquez-vous ces bons résultats malgré les blocus et les mesures coercitives unilatérales imposées à votre pays par les autorités étasuniennes et européennes ? Existe-t-il peut-être un « modèle vénézuélien » pour la lutte contre le Covid ?

Nicolás Maduro : Tout d’abord, je vous remercie pour cette opportunité, cette fenêtre que vous nous ouvrez pour communiquer avec de nombreuses personnes honnêtes dans le monde, en Europe, aux États-Unis, en Amérique latine, dans les Caraïbes, en Afrique… En effet, ces entretiens s’inscrivent déjà dans une tradition publiée le 1er janvier et qui marquera le début de la nouvelle année 2021. En effet, nous avons fait un grand effort pour traiter le coronavirus. Je pourrais vous dire qu’il existe un modèle vénézuélien. Je le dis humblement, parce qu’au Venezuela il y a un système de santé publique gratuit et de qualité construit en révolution. Et parce que, malgré les persécutions et les sanctions pénales qui nous empêchent d’acheter du matériel médical dans le monde ; et qui nous empêchent d’acquérir, de manière naturelle, les médicaments dont le pays a besoin, nous avons réussi à maintenir, à augmenter et à perfectionner le système de santé publique fondé par le commandant Chavez. La « Mission Barrio Adentro » a été la première étape de la construction de notre système primaire de médecine familiale avec plus de 14.000 cliniques externes, avec le médecin de famille, etc. Tout cela avec le soutien de Fidel Castro, de Cuba et, depuis seize ans, de milliers de médecins et du personnel de santé cubains… Entre-temps, nous avons également formé des milliers de médecins, d’infirmiers et d’infirmières…

Quand, en mars dernier, le Venezuela a commencé à faire face à Covid, je me souviens des articles du Miami Herald, des journaux espagnols El País et ABC, du New York Times, etc. qui « prédisaient », comme toujours avec le Venezuela, l’ »effondrement » de la société vénézuélienne, l’ »effondrement » de notre système de santé, donnaient des chiffres vraiment terrifiants, tragiques…

Entretien réalisé par Ignacio Ramonet à Caracas, le 30 décembre 2020

Cette guerre psychologique a un effet… Parce que vous lisez ces chiffres et vous vous dites : « Mon Dieu, que va-t-il se passer… » En mars, quand on a su que c’était une pandémie, eh bien, on a activé tous les mécanismes de la médecine préventive… Nous avons mobilisé environ 16.000 brigades médicales — qui sont toujours actives… — pour aller chercher les cas avec les tests PCR, les tests rapides, pour aller de maison en maison, dans les quartiers, dans les communautés…

Nous avons décidé d’offrir un traitement complet à tous les patients atteints de Covid… Tous ! Et les faire hospitaliser dans le système de santé publique… Et un petit pourcentage dans les cliniques privées, le système privé avec lequel nous avons établi une parfaite coordination, pour leur donner un traitement et une hospitalisation à 100 % des cas…

Aujourd’hui, je peux vous dire que 95 % des cas de Covid que nous avons eus — cent mille et demi cas d’infection — au Venezuela, ont été détectés à temps, ont reçu un traitement médical à l’hôpital et ont eu tous leurs médicaments.

Nous avons identifié un groupe des meilleurs médicaments nationaux et internationaux et nous avons effectivement fourni un traitement complet garanti à tous les patients : à ceux qui sont asymptomatiques, à ceux qui sont légèrement infectés, à ceux qui sont modérément infectés et, naturellement, à ceux qui sont gravement infectés dans leurs différentes modalités.

De plus, la science vénézuélienne a réussi à créer deux médicaments : un appelé DR10, et un autre que j’appelle les « gouttes miracles José Gregorio Hernández », qui sont deux thérapies permettant d’attaquer et de neutraliser le coronavirus à 100 %. C’est notre petite contribution…

Ces deux médicaments, nous les certifions auprès de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)… Et très bientôt, le pays entrera dans la phase de production de masse, pour la consommation nationale, de ces deux médicaments, qui sont vraiment encourageants.

Lorsque nous parlons du « modèle vénézuélien », nous devons également mentionner une formule que nous avons créée après les longues quarantaines volontaires pendant les mois de mars, avril, mai, juin et juillet. Parce que, ensuite, nous avons essayé une méthode, qui est notre méthode, que nous appelons « 7 + 7 » : sept jours de quarantaine radicale profonde, toujours volontaire ; et sept jours de flexibilisation. Cela nous a permis de combiner la protection indispensable avec l’activité économique… La nécessaire reprise économique s’est combinée à une quarantaine stricte et volontaire pour couper les cycles de contagion. C’est ainsi que nous avons construit notre méthode.

Où l’avons nous trouvé, Ramonet ? De l’étude des expériences dans le monde. De l’étude des expériences positives, comme il y en a eu en Chine, au Vietnam, à Cuba, au Nicaragua, en Nouvelle-Zélande, dans une étape en Corée du Sud… De ces expériences et de l’étude des expériences néfastes comme celle des États-Unis, du Brésil, de la Colombie, qui ont rempli ces pays frères de coronavirus, de maladies et de décès. Nous avons donc atteint un équilibre entre la quarantaine nécessaire, les soins nécessaires, la discipline nécessaire, et la flexibilité.

IR : Il faut dire aussi que le Venezuela a été le premier pays des Amériques, sur l’ensemble du continent, à prendre des mesures de quarantaine. Si je me souviens bien, l’OMS a déclaré la pandémie le 11 mars, et ici, la quarantaine a été décrétée le 13 mars… C’est-à-dire bien avant tout autre pays de la région.

Nicolás Maduro : Oui, et nous avons eu beaucoup de succès avec très peu de cas au cours des trois premiers mois. Puis il y a eu un phénomène : le retour massif de milliers de migrants vénézuéliens de Colombie, d’Equateur, du Pérou… Fuyant le coronavirus, la violence, la famine… Certains sont venus à pied de l’Équateur, du Pérou, de Cali, de Medellin, de Bogota jusqu’à la frontière.

Nous avons reçu plus de 270.000 Vénézuéliens, dont près de 250.000 de Colombie… Une « vague » qui est arrivée en juin, juillet… La frontière est très poreuse, très longue aussi. Et une grande partie de ces migrants sont arrivés par des moyens illégaux, par les « trochas » (Une « trocha » est un chemin souvent utilisé par les narcotrafiquants et qui permet de traverser la jungle ou les sous-bois.)… C’est pourquoi on parle de « trochismo »… Beaucoup d’entre eux sont venus de Colombie, d’Equateur, du Pérou et sont arrivés directement dans leurs communautés…  Ce qui a augmenté le nombre de cas de Covid. Actuellement, cela est contrôlé. Aujourd’hui, je peux dire que, malgré le fait que nous ayons fait une flexibilisation totale au mois de décembre 2020 — nécessaire pour la famille, pour l’économie — nous avons un bon niveau de contrôle.

Et maintenant, nous avons signé un accord avec la Russie pour acheter 10 millions de doses du vaccin Spoutnik V. Nous terminons les études de phase 3 de ce vaccin contre le Spoutnik V, qui sont très favorables. Et nous allons commencer la phase de vaccination. Mais il ne faut pas se leurrer : les vaccins aideront, mais ils ne protégeront que durant six mois à deux ans… Ce n’est pas pour toujours… Les gens doivent le savoir. De nombreuses personnes qui se font vacciner maintenant dans le monde, se font vacciner en espérant que c’est la fin définitive de tout danger de contracter le Covid. Non, c’est une expérience. La vaccination de masse est encore une expérience qui sera évaluée…

IR : Monsieur le Président, tout au long de l’année dernière, les attaques et le sabotage  en particulier contre l’industrie électrique et l’industrie pétrolière  dirigés et financés de l’étranger contre la révolution bolivarienne se sont également poursuivis.  En ce sens, la défaite de l’incursion armée appelée « Opération Gédéon« , en mai 2020, a démontré une fois de plus la force de l’union civile-militaire. Quelles sont les clés de cette union qui semble résister à toutes les épreuves ? Quelles nouvelles menaces armées craignez-vous contre le Venezuela et contre vous-même ?

Nicolás Maduro : Eh bien, nous travaillons beaucoup. En premier lieu, nous travaillons avec notre parole, avec des exemples, avec des actions du gouvernement permanent. Nous travaillons sur l’idéologie, la politique, les valeurs dans toute la société… Le Venezuela a montré, en cette année 2020, une fois de plus, la grande force de ses nouvelles institutions, des valeurs constitutionnelles. Et elle a démontré une grande force de conscience de l’ »union civique, militaire et policière », comme je l’appelle.

Le Venezuela est attaqué par une guerre permanente. Il ne faut laisser planer aucun doute sur le fait que l’empire étasunien, en tant qu’empire, a décidé de reconquérir, de recoloniser le Venezuela, de détruire notre révolution, de détruire nos institutions.

Durant ces quatre années de présidence de Donald Trump, nous avons connu une version extrémiste de la politique impériale contre le Venezuela. Un extrémisme total… Trump a autorisé à plusieurs reprises — on le saura en temps voulu, Ramonet — mon assassinat. Trump a pris goût pour le sang, pour la mort… Il a fait tuer Soleimani (Le 3 janvier 2020, le général iranien Qasem Soleimani, chef de la Force Quds, a été tué à Bagdad, en Irak, par une attaque de drones étasuniens) et bien d’autres. Et à plusieurs reprises, il a autorisé des plans, coordonnés avec le président colombien Iván Duque, pour m’assassiner. Ces plans sont toujours en vigueur aujourd’hui. De temps en temps, nous découvrons des éléments et prenons des mesures pour la protection, non seulement de ma vie, de la vie de ma famille, de la vie du haut commandement politico-militaire, de la vie des dirigeants du pays, de la vie des institutions…

Récemment, nous venons de démanteler un plan qui avait été conçu à Riohacha, sur la côte atlantique de la Colombie. C’est là qu’a eu lieu, le 21 décembre 2020, une réunion dirigée par trois agents des services secrets colombiens étroitement liés à Álvaro Uribe Vélez [ex-Président Colombien], envoyés par Iván Duque pour organiser un plan d’attaque de notre centrale hydroélectrique de Guri, pour attaquer nos raffineries, pour tenter de détruire, avec des explosifs, le siège de l’Assemblée nationale ? Ce plan s’appelait « Boycott de l’Assemblée nationale ».

Nous sommes en train de le démanteler en ce moment même, avec des preuves à l’appui, avec les témoignages des personnes qui ont participé à cette réunion à Riohacha. Le gouvernement colombien a gardé le silence, parce que nous avons découvert le plan secret qu’ils avaient pour ces jours de décembre et janvier. Nous sommes attaqués en permanence, menacés en permanence…

Mais la clé, c’est la prise de conscience. Sans aucun doute, si on nous demandait : quelle est la clé pour maintenir la révolution bolivarienne ? La réponse est : la vérité ; une parole engagée ; une action permanente ; avoir l’initiative politique… Et la conscience supérieure du peuple, la conscience supérieure de notre Force armée nationale bolivarienne.

Cette année, une loi a été adoptée — la loi constitutionnelle qui régit la Force armée nationale bolivarienne — et dans cette loi ont été exposés les éléments doctrinaux avec lesquels le soldat vénézuélien se meut. L’anti-impérialisme, le bolivarisme, l’américanisme latin s’expriment… La Force armée s’est déclarée comme une force armée anti-oligarchique.

Il y a des principes, des éléments clés : travailler la conscience, travailler les valeurs avec la vérité… C’est une clé fondamentale de l’union civile-militaire-policière qui soutient, en combat permanent, notre révolution.

IR : Monsieur le Président, les élections législatives du 6 décembre ont donné une nouvelle et éclatante victoire au Chavisme et à ses alliés. Le 5 janvier, le mandat de la précédente Assemblée, qui était dominée par l’opposition, prendra fin. Et le Chavisme va reprendre le contrôle de l’Assemblée nationale. Cependant, une partie de l’opposition a refusé de participer à ces élections et ne reconnaît pas les résultats. Quelles initiatives comptez-vous prendre pour convaincre cette opposition de participer à un nouveau dialogue pour aller vers la pacification définitive de la vie politique ?

Nicolás Maduro : Eh bien, en effet, une partie importante de l’opposition a adopté la vision extrémiste imposée par Washington en cette période de Trump. Mais l’ère de Trump se termine, et nous allons voir comment cette partie de l’opposition réagit maintenant. Nous avons toujours mené des dialogues et des négociations avec toute l’opposition, y compris celle qui s’est exclue du système politique démocratique du pays. Nous leur avons même parlé, en les invitant à occuper leurs espaces. L’opposition vénézuélienne a des partisans, des militants ; elle a des électeurs. Et bien, ils ont le droit d’occuper leurs espaces politiques.

J’espère qu’avec l’installation de la nouvelle Assemblée nationale le 5 janvier pour la période 2021-2025… Le mandat constitutionnel est de cinq ans, du 5 janvier 2021 au 5 janvier 2026, et ici les mandats constitutionnels sont de cinq ans pour le pouvoir législatif, pas un jour de plus, pas un jour de moins. Je souhaite que cette Assemblée nationale qui se met en place appelle à un grand dialogue, inclusif, large, très large. Je propose de participer à ce dialogue comme une personne de plus, assis sur une chaise comme une personne de plus ; j’enlève mes épaulettes présidentielles et je m’assieds là pour contribuer à la rencontre et à la réconciliation des Vénézuéliens. Et j’espère que ce dialogue convoqué par l’Assemblée nationale donnera de bons résultats. Et qu’elle devienne un épicentre politique de dialogue, de retrouvailles, de réconciliation.

Nous espérons que toute l’opposition participera aux élections de 2021 pour les gouverneurs que nous avons et qui sont très importantes… Ils sont mandatés par la Constitution… Il y a 23 gouvernorats dans le pays.

La dernière fois, Ramonet, que nous avons lutté contre toute l’opposition unie contre les forces bolivariennes, c’était lors d’une élection de gouverneurs, le 15 octobre 2017. Et sur 23 gouvernorats, nous en avons gagné 19, bien mérités. Nous avons obtenu 54 % des votes nationaux. Une formidable victoire. C’est la dernière fois que nous avons pu nous mesurer. De plus, je peux ajouter que nous voulons nous mesurer à toute l’opposition dans tous les États du pays, au bras de fer, ou comme ils le veulent, en taekwondo, en boxe… comme ils le souhaitent, mais aux élections, aux élections… Si seulement. Puis, en 2022, vient l’élection des maires de 335 municipalités, très importante pour le gouvernement local. Et en 2022, je dois rappeler que le 10 janvier 2022, je serai président depuis trois ans…

IR : Il y a une possibilité de révocation…

Nicolás Maduro : Oui, il y a le droit à un référendum révocatoire. Si quelqu’un de l’opposition voudrait recueillir les signatures, et s’il les recueillait, en respectant les exigences constitutionnelles et légales, nous aurions, en 2022, un référendum révocatoire, nous irions nous mesurer aussi.

Et puis, en 2024, qu’il fasse beau temps ou mauvais temps, il y aura des élections présidentielles au Venezuela. Nous avons donc un grand programme électoral, un programme politique, et au-delà du programme électoral, au-delà du programme politique, il y a un programme économique de relance, il y a un programme social, il y a un programme moral de lutte contre la corruption. J’aimerais parler de toutes ces questions avec toute l’opposition, et être capable de parvenir à un consensus.

Maintenant je peux vous dire sincèrement Ramonet, vous êtes un citoyen franco-espagnol, vous connaissez très bien l’Europe. La responsabilité de l’extrémisme de l’opposition, de l’exclusion de l’opposition de la vie politique du pays, de l’abandon de ses espaces naturels et de ses électeurs, incombe en grande partie à l’Union européenne et aux gouvernements européens. Pas seulement Donald Trump, parce que ceux qui ont suivi Donald Trump c’est l’Union européenne, soutenant toutes les politiques barbares, d’extrémisme de droite, toutes les politiques insensées, imprésentables… Le seul endroit au monde où l’Union européenne soutient ces politiques est le Venezuela. Il faudra voir pourquoi. Une grande partie du fait que la droite vénézuélienne, l’opposition, s’engage dans une politique de bon sens, de participation et de dialogue, est liée à l’Union européenne, qui a une telle influence sur l’esprit de ces dirigeants politiques dans ce secteur de l’opposition. Espérons que l’Union européenne leur parlera de dialogue et les aidera à réfléchir et à rectifier le tir.

IR : Nous allons maintenant parler de l’économie, je voulais vous demander la chose suivante : votre gouvernement a choisi, depuis un an, de permettre une dollarisation partielle de l’économie, plutôt que du commerce. Pourriez-vous faire un bilan de cette dollarisation ? Pourquoi cette mesure a-t-elle été prise ? Quels avantages a-t-elle apportés ? Quels inconvénients ? Jusqu’à quand va-t-elle être maintenue ? Et une autre question que certains analystes se posent : Révolution et dollarisation, n’y a-t-il pas là une contradiction ?

Nicolás Maduro : Tout d’abord, le Venezuela est soumis à une situation très particulière. Nous sommes poursuivis par toutes les sources de financement. Je pourrais vous dire, Ramonet, que pratiquement l’empire étasunien a interdit l’utilisation de la monnaie dollar par l’État vénézuélien. Donc, vous voyez… Je vais couper court à votre question en vous disant cette grande vérité : le Venezuela n’a pas le droit de vendre du pétrole au monde et d’encaisser en dollars. Le Venezuela n’a pas le droit, en tant qu’État, de gérer des comptes pour acheter les médicaments, la nourriture dans le monde… Elle n’en a pas le droit.

Nous avons nos propres façons de faire bouger les ressources, mais elles doivent toutes être atypiques, parallèles au monde du dollar. Tout cela montre comment le dollar, comment le système bancaire étasunien est utilisé pour tenter d’imposer un modèle économique, un modèle politique, un changement de régime au Venezuela. C’est la vraie vérité.

Nous sommes au milieu d’une économie de résistance, d’une économie de guerre. Nous avons dû passer de 56 milliards de dollars de revenus en 2013 à moins de 500 millions de dollars de revenus pétroliers en 2020. Que chacun tire ses propres conclusions. Et pourtant, nous avons maintenu l’État-providence social tel que dicté par notre Constitution. Ici, l’éducation publique gratuite et de qualité a été maintenue pour notre peuple. Ici, la santé publique gratuite et de qualité a été maintenue et même augmentée. Ici, nous avons maintenu le droit au logement… Nous avons un record mondial dans la construction et la livraison de logements… Je viens de livrer 3.400.000 logements… Nous construisons 1.095 logements sociaux par jour… Un record, un vrai record du monde. Et ici, les niveaux d’emploi ont été maintenus.

Qu’est-ce qui s’est effondré ? Le revenu national et le revenu des travailleurs. Le revenu des travailleurs a été attaqué en raison de la chute à 99 % du revenu national en devises étrangères.

Et au milieu de tout cela, que s’est-il passé ? Une économie autrefois subreptice a émergé, désormais ouverte et publique, où le dollar est géré, notamment au niveau commercial. J’ai quelques chiffres que, pour la première fois, je vais vous donner officiellement. Au niveau du commerce, et au niveau de certaines activités, le dollar a fonctionné comme une soupape de sécurité pour les revenus, pour le commerce et pour la satisfaction des besoins de secteurs importants de la vie vénézuélienne… Il s’agit d’une soupape de sécurité.

Mais je peux vous donner des données à partir de cette année 2020, vous voyez ? Toute l’activité commerciale est collectée dans ces chiffres. En 2020, je peux vous dire, en particulier au cours des deux derniers mois de novembre et décembre, que l’activité commerciale dans le pays a été multipliée par cinq par rapport à l’année dernière. Quintuplé en bolivars et en dollars.

Maintenant, je peux vous dire qu’en dollars — ces données sont récentes —, l’importance relative des dépenses faites par les ménages, selon les moyens de paiement utilisés, je peux vous dire que 77,3 % des transactions commerciales dans le pays, en 2020, ont été faites en Bolivar par des moyens de paiement numériques. Vous pouvez donc encore voir le poids de la monnaie nationale, et nous allons la récupérer. Seuls 18,6 % ont été réalisés en espèces en devises convertibles, principalement en dollars… Vous pouvez voir ici, par exemple, qu’au mois de juin, juillet les paiements en devises étrangères sont passés à plus de vingt pour cent, mais le résultat annuel est déjà de 18,6 pour cent de paiements en espèces en dollars, dans de nombreuses activités des centres commerciaux, y compris le commerce de rue, le commerce informel… Et 3,4 % en bolivars physiques, dont vous savez qu’ils nous font la guerre contre la monnaie physique. Nous allons, cette année 2021, vers une économie numérique plus profonde et plus étendue… J’ai fixé l’objectif : une économie 100 % numérique, que chacun ait ses moyens de paiement en carte de débit, carte de crédit…

IR : L’argent physique disparaît, donc dans une certaine mesure ….

Nicolas Maduro : Il disparaît. Pour le Venezuela, c’est un grand avantage. Nous allons même créer quelques formats de paiement en monnaie numérique, avec un compte d’épargne en devises étrangères dans la banque vénézuélienne. Les comptes d’épargne et les comptes courants en devises étrangères sont autorisés, et les gens pourront payer au prix de la monnaie en bolivars sur le marché général du pays. Cela signifie que le dollar est une soupape de sécurité. Vous ne pouvez pas dire que le Venezuela est, comme l’Équateur par exemple, une économie dollarisée. Il ne dépend pas du département du Trésor étasunien comme le Panama. Non. Le Venezuela a sa monnaie, le bolivar, et nous allons la défendre en 2021 en améliorant les revenus. Nous devons améliorer la qualité de la monnaie vénézuélienne. Nous devons continuer à faire baisser l’inflation, qui est encore très élevée, même si nous l’avons contrôlée progressivement. Mais c’est difficile, en raison de la situation globale du revenu national… On ne peut donc pas parler d’une dollarisation de l’ensemble de l’économie. Alors à la question : Y a-t-il une contradiction entre dollarisation et révolution ? La réponse est, pour autant qu’on puisse le voir : non. Il y a plutôt une complémentarité.

IR : Monsieur le Président, le Venezuela a été victime d’un vol spectaculaire de biens à l’étranger. Vous avez notamment été dépouillé de la société Citgo aux Etats-Unis, ainsi que des réserves d’or déposées à Londres. Quelles initiatives votre gouvernement a-t-il prises pour récupérer ces avoirs ? Quelle est la situation actuelle ? Quels espoirs avez-vous de les récupérer ?

Nicolás Maduro : Nous avons toujours de l’espoir, parce que nous avons la raison juridique, nous avons la raison nationale, républicaine. Ce sont des biens de la République. L’or de Londres appartient à la République, gérée par sa Banque centrale du Venezuela. Les comptes bancaires gelés au Portugal, en Espagne, en Italie, au Royaume-Uni, en France, aux États-Unis, sont des comptes bancaires de près de 30 milliards de dollars qui, s’ils étaient activés et récupérés, constitueraient une injection immédiate de reprise et de relance économique du Venezuela, uniquement avec la récupération de cet argent.

Ils nous ont volé l’entreprise Citgo, une société qui possède huit mille stations d’essence aux États-Unis. Elle est gelée, volée par le clan Trump, ils la guettaient depuis que Donald Trump est devenu président avec son groupe d’affaires pour nous voler Citgo… Avec la complicité de ces bandits sournois, des voleurs, issus de l’extrême droite vénézuélienne, dirigés par Juan Guaidó… Ils ont volé Citgo. Il y a un espoir de récupération.

Nous avons eu du mal à défendre le Venezuela et ses intérêts car, même pour payer les cabinets d’avocats internationaux, on nous en empêche. Parce que, je le répète, ils nous ont gelés et ont volé nos comptes.

Mais au Venezuela, nous trouvons toujours un moyen de trouver de bons cabinets d’avocats, de trouver des avocats courageux, compétents et bien informés… Et pour défendre nos intérêts, une nouvelle Assemblée nationale arrive… Et l’Assemblée nationale, qui a été l’épicentre du pillage, de la dépossession, du vol du Venezuela, s’en va… Cela va beaucoup changer la situation parce qu’une nouvelle Assemblée nationale dotée de pleins pouvoirs législatifs va arriver, et je crois que cela va nous aider à avancer dans l’objectif de récupérer ce qui appartient à la République. Elle n’appartient pas à Maduro, elle n’appartient pas à un groupe, elle est l’héritage de la République, elle est l’argent et l’héritage de tous les Vénézuéliens, de toutes les femmes vénézuéliennes.

IR : Monsieur le Président, dans la difficile situation économique nationale et internationale actuelle, marquée par les conséquences, comme vous le soulignez, du blocus et de la pandémie, quelles seraient les principales questions à résoudre pour relancer la croissance économique de votre pays ? Dans quelle mesure le récent vote d’une loi « anti-blocus » peut-il y contribuer ?

Nicolás Maduro : Eh bien, nous nous sommes formés aux difficultés. Le Libérateur Simon Bolivar se disait « l’homme des difficultés ». Et nous appelons notre peuple le « peuple des difficultés ». Nous avons déjà indiqué et guidé un plan de relance qui a eu pour axe, cette semaine, la loi anti-blocus.

La loi anti-blocus joue le rôle d’un grand axe matriciel dans le processus de recouvrement du revenu national. Et avec le redressement du revenu national, nous devons progressivement retrouver les facteurs et les équilibres de la macroéconomie. Recouvrer les revenus des travailleurs et maintenir un processus de redressement du marché intérieur national.

Je peux vous donner une information importante sur la façon dont, en 2020, nous avons progressé dans le processus d’installation d’une économie alternative, d’une économie post-rentière, d’une économie productive… Nous avons augmenté de 400.000 tonnes, par exemple, la production alimentaire, et nous avons dépassé les niveaux de pénurie de produits et de nourriture qui existaient il y a trois, quatre ou cinq ans. Avec une production nationale.

Je tiens à féliciter les hommes d’affaires et les producteurs, l’industrie agro-alimentaire… Nous sommes en train d’élaborer le plan du CLAP 2021… Aujourd’hui, j’ai approuvé le plan pour le CLAP 2021, qui signifie le marché alimentaire mensuel pour 7 millions de ménages…

Pour me faire bien comprendre : les CLAP sont les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production qui constituent un instrument fondamental du marché alimentaire. Qu’il s’agit sans doute d’améliorer, d’augmenter… Nous en parlerons en janvier, avec le ministère de l’alimentation, le vice-président exécutif… J’ai déjà approuvé les lignes de travail pour la production nationale de tous les CLAP, de toute la nourriture distribuée aux 7 millions de ménages nationaux. Avant, nous importions 60 ou 70 % de cette nourriture… Ainsi, à partir de 2021, avec la loi anti-blocus, nous allons récupérer le revenu national, rétablir l’équilibre macroéconomique, contenir encore plus l’inflation l’année prochaine et reprendre la croissance économique réelle, de l’économie réelle.

L’année 2021 marque le début d’une nouvelle croissance progressive, soutenue, réelle, je vous le dis, de l’économie réelle, de l’économie productive. Pas de l’économie des papiers, de la spéculation, du mensonge, de la farce, non, c’est la croissance de l’économie qui produit des céréales, du lait, de la viande, du maïs, des arépas (spécialité Vénézuélienne et Colombienne) des vêtements, du pétrole, de l’or, etc. De l’économie réelle.

Je pense que toute cette cruauté qui a été appliquée contre le Venezuela nous a laissé de grandes leçons, et nous nous sommes mis sur la voie du développement de notre propre économie, une véritable économie, qui va être très forte, très puissante, vous verrez, et d’ailleurs, nous en donnons un exemple au monde. On peut nous interdire le dollar, on peut nous interdire le financement et le refinancement dans le système bancaire occidental, on peut nous persécuter et nous retirer nos comptes, mais on ne nous a pas arrêtés et on ne nous arrêtera jamais. Et ce qui émerge ici va donner au monde un exemple qu’un autre monde est possible, qu’il n’y a plus de chantage au dollar et au système financier par le Fonds monétaire international… Au Venezuela, nous démontrons, dans la résistance, dans une résistance très dure, qu’un autre monde est possible. Nous allons aller de l’avant, vous allez le voir.

IR : Monsieur le Président, nous allons maintenant parler de politique internationale et nous allons commencer par parler de l’Amérique latine. Quelque chose est en train de changer en Amérique latine. Aux gouvernements progressistes du Mexique et de l’Argentine se sont ajoutés la récente victoire du MAS en Bolivie, le succès du plébiscite au Chili, la défaite de Bolsonaro aux élections municipales au Brésil, la révolte populaire au Pérou, les protestations au Guatemala et en Colombie, les perspectives raisonnables de victoire du candidat Araúz aux prochaines élections présidentielles en Équateur et la victoire retentissante du Chavisme aux élections législatives du 6 décembre au Venezuela… Tout cela crée une atmosphère très différente de celle qui existait récemment lorsque certains parlaient de la « fin du cycle progressif »… Comment voyez-vous la situation géopolitique en Amérique latine pour cette année 2021 qui commence ?

Nicolás Maduro : Eh bien, je peux dire que les mouvements populaires radicaux de lutte, les mouvements dits progressistes, les mouvements de gauche, les mouvements révolutionnaires sont une réalité en Amérique latine et dans les Caraïbes. Nous sommes l’alternative de nos peuples, chacun avec son profil, sa caractéristique, son discours, son leadership… On ne peut pas, par exemple, comparer la direction des mouvements populaires en Colombie avec celle de l’Equateur, ou du Venezuela, ou du Brésil… Chacun a son profil, sa texture, son esthétique, son discours, son courage, ses opportunités mais, sans aucun doute, du Mexique à la Patagonie et dans toute la Caraïbe, il existe un puissant mouvement populaire, radical, rebelle. Il existe un puissant mouvement progressiste et un puissant mouvement de gauche. Il y a une direction révolutionnaire puissante. À l’avant-garde se trouve l’ALBA, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique. La victoire en Bolivie a été une grande victoire pour l’ALBA et, eh bien, elle recompose ce qui est une grande alliance pour la paix, le développement social, la vie de nos peuples. A l’avant-garde est sans aucun doute Cuba, le Nicaragua, le Venezuela, la Bolivie, les Caraïbes avec nos dirigeants des Caraïbes, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Antigua-et-Barbuda, la Dominique, la Grenade…   La grande alliance profonde et véritable qui a été maintenue face aux menaces, face à toutes les circonstances.

L’ALBA a toujours tenu bon. L’ALBA est née et est le produit de la première vague révolutionnaire menée par Hugo Chávez à cette époque, la première vague qui a conduit à la rencontre historique de Chávez et Fidel, au moment du retour au pouvoir du Sandinisme, de la victoire d’Evo Morales, de Rafael Correa, la victoire de Kirchner… Eh bien, de cette première vague est née l’ALBA, et là, elle est ferme, forte… Et maintenant, sans aucun doute, je vois arriver une deuxième vague. La deuxième vague de gouvernements progressistes, populaires, nationalistes, latino-américains… Une deuxième vague arrive qui est en plein développement, et pourquoi cette deuxième vague arrive-t-elle ? parce que le capitalisme néolibéral est épuisé… Le capitalisme néolibéral génère la pauvreté, l’exclusion, la répression… Observons le Chili, le Pérou, l’Équateur, la Colombie, toute la partie Pacifique : répression, misère, chômage… Colombie cette année plus de 90 massacres… Plus de 250 anciens combattants des FARC ont été tués… Et que disent les médias, que dit le monde ? Ils se taisent… Le modèle répressif, antipopulaire, excluant et générateur de misère du capitalisme néolibéral n’a pas de réponse pour le peuple… C’est un épuisement très profond, et il est naturel que de nouveaux leaderships émergent qui surprendront non seulement l’Amérique latine et les Caraïbes, mais aussi le monde entier.

Passons à une deuxième vague, je ne le dis pas simplement par optimisme, par foi — bien que je suis un homme optimiste, de foi, de foi dans les peuples, de foi dans la lutte, de foi dans l’histoire de nos pays —  je le dis par observation directe de la réalité et avec les données que vous, même, avez apportées dans votre question.

IR : Monsieur le Président, ces dernières années, alors que l’hostilité de Washington et de nombreuses capitales européennes envers le Venezuela s’est accrue, votre gouvernement a renforcé ses liens avec plusieurs puissances telles que la Chine, la Russie, l’Iran, la Turquie, l’Inde et d’autres qui ont défendu la souveraineté du Venezuela. Pouvez-vous nous dire quelles sont les perspectives de projets de coopération et de développement avec ces puissances ?

Nicolás Maduro : Nous sommes ouverts sur le monde. Sans aucun doute, nos relations sont particulières avec la Fédération de Russie, avec la République populaire de Chine, avec la République islamique d’Iran, avec Cuba… Nous avons aussi des liens privilégiés avec l’Inde, il y a une grande identité avec l’Inde, avec sa spiritualité, avec son peuple… Et avec de nombreux autres pays. Avec la Turquie… Et avec l’Afrique, avec de nombreux pays dans le monde, nous avons de grandes et excellentes relations.

Nous voulons que ces relations soient consolidées, nous continuerons à travailler. Grâce à la loi anti-blocus, de nouvelles alliances ont déjà fait des progrès spectaculaires dans divers domaines de l’investissement dans l’économie… Je ne peux pas en dire d’avantage, c’est la caractéristique de la loi anti-blocus, de faire sans dire, et de dire quand cela a été fait. C’est le principe : faire, faire, faire, avancer sans rien dire, pour éviter la guerre impérialiste, pour la neutraliser, et dire plus tard, quand tout sera fait, quand j’aurai l’accomplissement ici entre mes mains. Maintenant, dans cette même ligne de la loi anti-blocus, j’invite aussi les investisseurs d’Amérique latine, du Mexique, du Panama, nos frères d’investissement de Colombie, du Brésil, d’Argentine, de toute l’Amérique latine et des Caraïbes, des États-Unis : venez, voilà un monde pour investir avec des conditions spéciales. Si quelqu’un a porté préjudice aux investisseurs de toutes sortes, aux détenteurs de la dette des États-Unis, c’est bien Donald Trump et sa politique obstinée et extrémiste contre le Venezuela.

Parce que les investisseurs étasuniens ont les portes ouvertes ici pour investir dans le pétrole, le gaz, la pétrochimie, les télécommunications, le tourisme, la finance, tout ce qu’ils veulent. Trump a fait beaucoup de dégâts aux détenteurs de dettes… Et je peux également vous dire, pour la première fois, que nous avons versé aux détenteurs de la dette, par engagement de la République, plus de 76 milliards de dollars sur la période 2014-17. Et avec le commandant Chavez, sur la période 2010-2013, nous avons versé jusqu’à 56 milliards de dollars… Faites le calcul, comme le dit un de mes amis, faites le calcul : 76 milliards plus 56 milliards, c’est 132 milliards de dollars que nous avons payés de 2010 à 2017 jusqu’à l’arrivée de Trump…

C’étaient les profits des investisseurs financiers… Les détenteurs de la dette ont tout perdu quand ils ont gelé nos comptes, quand ils ont attaqué nos revenus pétroliers… J’ai affirmé à tous les détenteurs de dettes, à tous les investisseurs américains, notre volonté de négocier et de renégocier, et d’honorer tous nos engagements à l’avenir. Pour parvenir à des accords… Nous avons les meilleures relations… Ils savent que nous sommes bien payés, que nous sommes des gens de parole, fiables pour l’activité financière, économique, ils le savent, et ils savent que Trump a fait beaucoup de mal à leurs investissements, ils le savent parfaitement.

Il y a des investisseurs, Ramonet, qui représentent même des groupes, des syndicats de retraités américains, des groupes sociaux aux États-Unis qui ont acheté, pour leur fiabilité, des obligations de la dette vénézuélienne et maintenant, regardez, Trump les a brisées, Trump les a détruites. Un autre monde est possible, même à cet égard.

Je profite donc de votre question pour envoyer un message à tous les investisseurs du monde : nous sommes prêts, préparés, nous avons la loi anti-blocus, il y a la nouvelle Assemblée nationale qui va élaborer un ensemble de lois pour rendre plus flexible tout ce qui est investissement dans l’activité économique vénézuélienne, le Venezuela est ouvert au monde pour l’investissement.

IR : Monsieur le Président, c’est précisément la récente défaite électorale de Donald Trump aux États-Unis et l’arrivée imminente de la nouvelle administration démocratique du président Joe Biden qui constituent un moment particulier de changement dans la vie politique internationale. Qu’attendez-vous de cette nouvelle administration américaine ? Quel message de bienvenue adressez-vous à Joe Biden ?

Nicolas Maduro : À ce sujet, je suis obligé d’être prudent… Cela ne veut pas dire que je n’ai pas une pensée claire, j’en ai une, sur les changements aux États-Unis, sur la défaite retentissante de Donald Trump. Trump s’en va… Voyons si avec le départ de Trump, sa politique néfaste et extrémiste contre le Venezuela va partir aussi… Voyons voir… Il y a beaucoup de lobbying en cours. J’ai reçu hier des informations sur ce voleur et meurtrier nommé Leopoldo López : il vient d’engager, à Washington, deux sociétés de lobbying proches du Parti démocrate pour commencer à faire pression en faveur de l’extrémisme de droite au Venezuela face au nouveau gouvernement Biden. Vous savez que la politique américaine est basée sur le lobbying. C’est même légal… Maintenant, ils embauchent de nouveaux lobbyistes liés à Biden, liés au nouveau secrétaire d’État [Anthony Blinken] nommé par Biden, alors, eh bien, espérons que le 20 janvier arrive, que le président Joe Biden soit assermenté et que nous puissions suivre notre chemin.

J’ai toujours dit qu’avec le départ de Trump, puisse sa politique extrémiste et cruelle contre le Venezuela disparaître, espérons-le, et que le dialogue sera rétabli avec Biden et les États-Unis sur un programme constructif. Espérons, espérons. En attendant, nous sommes entre les mains de Dieu, toujours en fonction de nos propres efforts… Je dis toujours au peuple vénézuélien et aux peuples du monde : ne dépendons de personne, dépendons toujours de nos propres efforts, dépendons de nos propres pensées, de nos propres mots, le reste est du profit, comme disent nos peuples. Espérons que c’est pour le bien, le changement aux États-Unis, pour l’humanité, et espérons que c’est aussi pour le bien du Venezuela. C’est ce que je souhaite.

IR : Merci beaucoup, Monsieur le Président, nous sommes arrivés au terme de cette interview, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter, à votre famille et, bien sûr, au Venezuela et à tout son peuple, une bonne année.

Nicolás Maduro : Merci beaucoup pour cette opportunité. Face à l’avalanche de mensonges, de manipulations, d’attaques qu’il y a dans la presse mondiale… Je vois tout le temps, dans la presse et à la télévision à Madrid, des attaques et des attaques… Madrid est devenu l’épicentre de l’attaque d’extrême droite contre le Venezuela, on lit le « New York Times« , le « Miami Herald« , la presse colombienne et le monde en général : des attaques sans pitié, incessantes, incessantes… Mais, eh bien, voici notre vérité et pour notre vérité nous donnons nos vies ; et avec notre vérité nous prenons les chemins du futur.

L’année 2021, sera une année emblématique car c’est le bicentenaire de la bataille de Carabobo (Le 24 juin 1821, la victoire des forces patriotiques de Simon Bolivar contre les troupes royalistes dans la bataille de Carabobo a été décisive dans la guerre d’indépendance du Venezuela.). Elle a été fixée par le commandant Chavez lui-même : « En 2021, 200 ans après Carabobo, Chavez a dit, nous devons arriver à être libres, indépendants et souverains ». Et c’est ainsi que nous sommes arrivés : libres, indépendants, souverains dans la résistance, mais aussi dans la victoire. Bonne année.

IR : Merci Monsieur le Président, prenons rendez-vous pour le 1er janvier 2022.

Nicolás Maduro : d’accord, approuvé !

(Caracas, 30 décembre 2020.)

Source : Cubadebate / Traduit par Venesol

La différence idéologique n’empêche pas le Venezuela et l’Iran de nouer des relations stratégiques, par Elijah J. Magnier

Le président vénézuélien Nicolas Maduro et son équipe ont mis fin au rêve du président Donald Trump de renverser le système démocratique au Venezuela par un coup d’État : le parti au pouvoir de Maduro a remporté une claire victoire avec 68% des sièges à l’Assemblée nationale. L' »homme de Washington », Juan Guaidó, appartient désormais à l’Histoire, comme toute personne qui sert à faire pression pour que des forces étrangères interviennent dans son propre pays et, dans ce cas particulier, pour être de ceux qui demandent aux États-Unis de maintenir et d’augmenter les sanctions contre le Venezuela.

Maduro offre à la Russie et à l’Iran la possibilité de jouer un rôle dans l’arrière-cour des États-Unis, tant que le Venezuela tire un bénéfice de cette bataille internationale. La guerre « de basse intensité » menée par les États-Unis, par le biais de sanctions sévères, se révèle inefficace au Venezuela, et son échec ressemble déjà à celui d’autres régions du monde, en particulier au Moyen-Orient.

Pendant six ans, l’opposition vénézuélienne a détenu la majorité à l’Assemblée nationale, ce qui a permis au président Donald Trump de diviser la société vénézuélienne pour tenter de la retourner contre le président Maduro. Les États-Unis, l’Union européenne et 50 autres pays ont reconnu le député Guaidó autoproclamé président, un acte qui constitue une violation flagrante du droit international. Par contre, les 3/4 des 197 États actuellement reconnus par l’Organisation des Nations unies, avec parmi eux des puissances comme l’Inde, la Chine ou la Russie, reconnaissent le président élu, Nicolas Maduro. Quand les États-Unis ont envisagé d’utiliser la force militaire pour arrêter le Venezuela, la Russie a envoyé des conseillers militaires et des armes pour les avertir de se tenir à l’écart. Moscou a envoyé des avions SU-30 et des missiles S-300 au Venezuela. Certes ce n’est pas déterminant. En dernière instance, ce ne sont pas les armes qui pourraient arrêter les États-Unis, mais une politique de dissuasion : la Russie peut mettre en danger les intérêts américains dans des dizaines d’autres endroits du monde, si cet équilibre des pouvoirs n’est pas respecté.

L’Iran s’est joint à la Russie pour défier les États-Unis en envoyant au Venezuela plusieurs méga-pétroliers et des pièces détachées pour tenter de réparer les six raffineries paralysées par les sanctions américaines, notamment par le blocus sur les pièces détachées pour le pétrole et le gaz, la nourriture et les médicaments (mesures, rappelons-le, renforcées en pleine pandémie de coronavirus). Ainsi, la réserve de pétrole la plus riche du monde s’est trouvée paralysée par la guerre économique états-unienne.

Cette « guerre de basse intensité » utilisée par les États-Unis pour affamer les Vénézuéliens est la même politique que celle adoptée en Syrie, au Liban, en Palestine, en Iran et au Yémen et, en fait, partout où les États-Unis sont maintenant désobéis.

La Russie est soupçonnée d’investir au Venezuela sans tenir compte des gains ou des pertes financières, car le président Vladimir Poutine a décidé de redonner à la Russie sa place sur la scène internationale et s’est dressé face à l’éternelle volonté unilatérale d’hégémonie des États-Unis. La présence des Russes au Venezuela représente un énorme avantage pour Poutine face à toute administration états-unienne, car Moscou sera toujours considéré comme un ennemi pour la Maison Blanche.

Si Washington décide de se mouvoir ou d’agir sur un quelconque front (comme il l’a fait en Ukraine) ou dans tout autre pays considéré comme une question de sécurité nationale pour la Russie, Moscou peut avancer sur le front vénézuélien et accroître son soutien au gouvernement de Caracas.

La Russie et l’Iran sont présents en Syrie et coopèrent sur le terrain depuis cinq ans (2015-2020). Tous deux ont lutté ensemble contre le plan états-unien visant à renverser le président Bachar al-Assad et ont gagné la bataille. En Irak, les deux pays étaient également présents, offrant des renseignements et d’autres formes de soutien au gouvernement de Bagdad, afin de contrecarrer activement le plan états-unien visant à diviser le pays en trois sous-États.

Au Venezuela, Téhéran réagit en traversant les mers. La « République islamique » d’Iran met ses pas dans ceux de la Russie, en frappant Washington là où cela fait mal. Les États-Unis ont construit des dizaines de bases militaires autour de l’Iran et ont amené la plupart des pays du Golfe à normaliser leurs relations avec Israël, l’ennemi juré de l’Iran. Téhéran a répondu, non seulement en construisant un front d’alliés au Moyen-Orient, mais en soutenant le Venezuela, défiant Washington sur sa scène latino-américaine.

Les États-Unis ont toujours joué dans les arènes des autres pays, mais le Venezuela offre une occasion unique à la Russie et à l’Iran d’être présents dans l’arrière-cour des États-Unis.

La relation Iran-Vénézuela peut sembler plus opportuniste que stratégique. Elle a peut-être été déclenchée par la politique étrangère de Trump, en particulier ses sanctions sévères contre l’Iran, qui l’ont incité à trouver d’autres cartes à jouer contre cette administration américaine hostile. Cependant, le Venezuela devrait maintenant chercher à renforcer ses liens, en élevant ses relations avec l’Iran à un niveau stratégique.

Maintenant que le président Maduro contrôle la majorité de l’Assemblée nationale, il a prouvé qu’il était l’homme fort du pays. Il a complètement ignoré la marionnette états-unienne (Juan Guaidó) qui n’a pas réussi à renverser le président ni même à unifier l’opposition sous un même toit, malgré le soutien total des États-Unis et de l’UE.

Maduro a résisté en organisant une élection démocratique, en harmonie avec les aspirations des Vénézuéliens. Il n’est pas tombé dans le piège de jeter Guaidó en prison même si celui-ci s’est comporté en traître à la Nation (notamment en volant des actifs de l’État vénézuélien ou en appelant les forces US à intervenir dans le pays), préférant attendre le verdict des urnes. Le premier objectif de Maduro est d’essayer de résoudre la crise économique aiguë et la dévaluation de la monnaie locale, malgré les sanctions persistantes des USA. Le président vénézuélien doit maintenant tendre la main à ses proches alliés pour obtenir leur soutien et bâtir un pays autosuffisant pour la plupart des biens, qui ne dépende plus exclusivement du pétrole.

Nicolas Maduro continue d’envoyer des messages positifs au président élu Joe Biden, invitant la nouvelle administration à adopter une nouvelle politique à l’égard du Venezuela, même si, de l’avis général, Trump et Biden pourraient s’avérer n’être que les deux faces d’une même médaille en ce qui concerne la politique états-unienne à l’égard de l’Amérique latine.

En attendant, Maduro continue de bénéficier du soutien de l’Iran, qui envoie une grande flotte de pétroliers, et il est convaincu que Trump ne l’arrêtera pas en cours de route. L’Iran a déterminé que l’administration états-unienne devrait faire face aux conséquences de ses actes, en cas de confiscation de tout pétrolier traversant le détroit d’Ormuz, au cas où la marine US arrêtait un navire iranien en route vers le Venezuela.

Il est vrai qu’idéologiquement, le Venezuela socialiste et bolivarien n’a aucun lien avec l’idéologie de la « République islamique » d’Iran. Toutefois, les deux pays se trouvent dans une position similaire. Le Venezuela soutient la cause palestinienne et s’oppose à l’hégémonie de Washington. L’Iran considère la cause palestinienne comme une question prioritaire, ce qui lui permet de « rencontrer » le Venezuela dans son défi de la domination états-unienne. Il n’est pas nécessaire que les politiques socialistes et l’Islam se confondent : les deux nations sont réunies sous le parapluie de la résistance, ce qui a pour effet ultime d’alléger la pression politique de Washington sur l’Iran. Téhéran a trouvé une place dans l’arrière-cour des États-Unis, en envoyant un message clair qu’il n’est pas seulement un pays du Moyen-Orient qui attend la protection des États-Unis, comme la plupart des États du Golfe. Elle est devenue une puissance régionale qui doit être prise en compte lorsque les États-Unis développent leur stratégie dans la région.

L’auteur: le journaliste Elijah J. Magnier est un ancien correspondant de guerre et analyste politique qui a plus de 35 ans d’expérience dans la couverture du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA). Il est spécialisé dans les reportages en temps réel sur la politique, la planification stratégique et militaire, le terrorisme et la lutte contre le terrorisme. Magnier a couvert un grand nombre des principales guerres et affrontements militaires dans la région, notamment l’invasion israélienne du Liban en 1982, la guerre Irak-Iran, la guerre civile libanaise, la guerre du Golfe de 1991, la guerre de 1992-1996 en ex-Yougoslavie, l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003 et la guerre et l’occupation qui ont suivi, la deuxième guerre du Liban en 2006, ainsi que les guerres plus récentes en Libye et en Syrie. Il a vécu plusieurs années au Liban, en Bosnie, en Irak, en Iran, en Libye et en Syrie.

Source : https://ejmagnier.com/2020/12/12/venezuela-an-operational-stage-for-russia-and-iran-to-challenge-the-usa/

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/12/17/la-difference-ideologique-nempeche-pas-le-venezuela-et-liran-de-nouer-des-relations-strategiques-par-elijah-j-magnier/

Même l’opposition considère que l’élection au Venezuela est légitime, par Vijay Prashad (Peoples Dispatch / Globetrotter)

Note de Venezuelainfos : La transparence des élections du 6 décembre au Venezuela a déjà été soulignée par les observateurs internationaux, notamment le Conseil des Experts Électoraux Latino-américains (CEELA), organe indépendant et pluraliste regroupant des présidents de tribunaux électoraux de tout le continent (1), ou le Groupe de Puebla, un arc progressiste fondé par d’ex-président.e.s, ministres, député.e.s comme Dilma Roussef, Ernesto Samper, Lula da Silva, Adriana Salvatierra, Veronika Mendoza, Rafael Correa ou Evo Morales (2). Les gouvernements du Mexique, de Bolivie et d’Argentine ont refusé de suivre une résolution de l’OEA contestant ce scrutin (historiquement inféodé à Washington, cet organisme a soutenu le coup d’État contre la victoire d’Evo Morales en 2019) (3). Par ailleurs le leader de l’opposition vénézuélienne Capriles Radonsky, deux fois candidat à la présidence, a déclaré à la BBC: « La plus grande erreur a été de mettre la solution à la crise entre les mains de Trump. Il était plus qu’évident que c’était un jeu interne pour gagner la Floride. Guaido est fini, il n’existe plus ». (4)

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A Caracas, l’historien indien Vijay Prashad, observateur du scrutin, s’est entretenu avec les dirigeants des cinq principaux partis d’opposition au Venezuela qui ont participé aux élections du 6 décembre et ont rejeté le boycott du processus électoral réclamé par un Juan Guaidó appuyé par les États-Unis.

Le parti d’opposition COPEI tient une conférence de presse le 10 décembre à la suite des élections législatives au Venezuela. Leur alliance a remporté 17% des sièges à l’Assemblée. La bannière porte l’inscription « la lutte passe par le vote », pour exprimer leur position contre le boycott du processus par l’extrême droite. Photo : COPEI

Avant les élections à l’Assemblée nationale du 6 décembre au Venezuela, le gouvernement des États-Unis a entamé une campagne visant à délégitimer le processus. Les USA ont sanctionné la présidente du Conseil national électoral (CNE) et les membres de l’opposition qui avaient décidé de se présenter aux élections. Quelques heures seulement après l’élection, le gouvernement états-unien et son ombre portée (l’Union européenne) – ainsi que leurs alliés néo-libéraux en Amérique latine – ont annoncé, comme on pouvait s’y attendre, que les élections avaient été « frauduleuses ». Pas besoin de preuves ; il suffit de répéter la doxa médiatique – une élection dans un pays dont le gouvernement conteste l’autorité américaine ne saurait être légitime.

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a déclaré que l’élection était une « farce politique » et une « mascarade », et qu’elle « ne répondait à aucune norme minimale de crédibilité ». Le haut représentant de l’Union européenne (UE) a essentiellement imité la déclaration de Pompeo au point d’utiliser le même lexique; l’UE a déclaré que le Venezuela « n’a pas respecté les normes internationales minimales pour un processus crédible ».

Ces déclarations semblent avoir été écrites quelques jours avant l’élection. Elles manquaient de détails sur les événements réels sur le terrain, et ni les États-Unis ni l’UE n’avaient d’observateurs électoraux sur place. (Pour mémoire : J’étais au Venezuela en tant qu’observateur électoral pour le compte du CNE).

L’opposition vénézuélienne

Pompeo a déclaré que « la plupart des partis politiques indépendants et des organisations de la société civile du Venezuela… rejettent ces élections fictives ». Une déclaration stupéfiante, en particulier quand il s’agit de la question des « partis politiques indépendants ».

La veille de l’élection, j’ai participé à une réunion officielle avec les dirigeants des cinq principaux partis d’opposition qui ont participé aux élections. Deux de ces partis forment la particratie de « Punto Fijo », l’ancien establishment politique qui a dominé le gouvernement du pays sans interruption de 1959 à 1999 : Acción Democrática (AD) et Comité de Organización Política Electoral Independiente (COPEI). Les dirigeants de l’AD et du COPEI – tels que Pedro José Rojas (AD) et Juan Carlos Alvarado (COPEI) – ont déclaré que les élections avaient peut-être été entachées des irrégularités habituelles, mais qu’il n’y avait aucune preuve de fraude avant les élections.

Bruno Gallo (Avanzada Progresista) m’a dit qu’il avait passé 10 ans à examiner de près le CNE pour fraude, avec l’intention de le miner, mais qu’il n’avait trouvé aucune preuve de fraude soutenue. C’est une élection équitable, a-t-il dit.

En finir avec la fake-présidence de Guaido

Timoteo Zambrano, un leader de Cambiemos Movimiento Ciudadano, m’a dit que le résultat clé de l’élection de la nouvelle Assemblée nationale est de « mettre fin à la dualité du pouvoir au Venezuela ». Tous ces chefs de partis ont déclaré qu’ils en avaient assez des excès de « l’opposition extrémiste », au centre de laquelle se trouve Juan Guaidó et le parti Voluntad Popular de Leopoldo López (qui vit maintenant au sein de la communauté des ultra-riches vénézuéliens, dans le quartier de Salamanca à Madrid). Gallo a déclaré que ce groupe pratiquait des « sales coups » ; Guaidó et López représentent le gouvernement états-unien plus que le peuple vénézuélien.

« Mettre fin à la dualité du pouvoir » signifie oublier le « fake-gouvernement » de Guaidó imposé au peuple vénézuélien par le président Trump. Quelques jours après l’élection du 6 décembre, celui qui a été deux fois candidat de l’opposition à la présidence, Henrique Capriles, a donné une interview à la BBC, où il a demandé aux États-Unis de cesser de soutenir Juan Guaidó. « La nouvelle administration », a déclaré M. Capriles en faisant référence à la prochaine présidence de Joe Biden, « doit comprendre que ce plan est épuisé et qu’on ne peut pas donner une continuité au statu quo du soi-disant « gouvernement de transition » de Guaido ». M. Capriles, qui vit à Caracas, a déclaré qu’aucune solution politique « ne peut être conçue sans tenir compte des 25 millions de Vénézuéliens ».

En d’autres termes, l’avenir politique du Venezuela ne peut plus être dicté depuis Washington. Mais, a admis M. Capriles, l’opposition est en plein désarroi. « Nous entrons dans un désert », a-t-il dit à propos de ses collègues de l’opposition. « Sans volonté de mettre fin au système Guaido », a noté M. Capriles, « nous allons disparaître comme alternative dans ce pays. »

L’échec des médias

Les médias du monde l’Atlantique Nord dictent ou reprennent les déclarations du Département d’État états-unien et de l’Union européenne. Ils se contentent de dire que l’élection a été frauduleuse et que l’Assemblée nationale qui sera inaugurée le 5 janvier est illégitime. C’est la somme totale de la couverture médiatique.

Julie Turkewitz du New York Times, par exemple, a écrit un article qui ignorait toute l’existence de l’opposition non-putschiste au Venezuela, y compris des deux principaux partis (AD et COPEI). Le titre était « Le Venezuela vote lors d’une élection que l’opposition qualifie de mascarade », mais la seule « opposition » à laquelle il fait référence était l’extrême droite putschiste de Guaido mise en place par le Département d’État américain.

Tom Phillips, écrivant… depuis Rio de Janeiro pour le Guardian, a encadré son article par une citation de Juan Guaidó. Le titre : « Maduro resserre son emprise sur le Venezuela en remportant les législatives boycottées ». Qui a boycotté le vote ? Ni AD ni COPEI, ni le principal parti évangélique (Esperanza por El Cambio) ni le principal parti libéral (Cambiemos Movimiento Ciudadano). Phillips ne fait que considérer du doigt Guaidó alors même qu’il a noté que l’autorité de Guaidó sur l’opposition était nulle.

Ni Turkewitz ni Phillips ne nous informent sur es positions de l’opposition principale au Venezuela, alors qu’elle recherche un dialogue national dans le pays sans interférence de Washington et sans que l’épée du « changement de régime » ne pèse sur le gouvernement élu.

C’est à plusieurs reprises que le gouvernement du président Nicolás Maduro a eu des discussions avec cette opposition crédible. M. Zambrano a déclaré que la nouvelle Assemblée nationale doit constituer une commission chargée d’étudier l’impact des sanctions – ou du blocus, comme l’a appelé Juan Carlos Alvarado de la COPEI – sur le peuple vénézuélien. De telles mesures visant à rétablir l’intégrité du processus politique – attaqué par le gouvernement des USA par le biais de son alliance avec López et Guaidó – sont essentielles pour le peuple vénézuélien. L’élection du 6 décembre et l’inauguration de la nouvelle Assemblée nationale le 5 janvier 2021 sont le début de ce processus de reconstruction du monde politique au Venezuela. Le message du gouvernement de Maduro et de l’opposition crédible est le même : Washington, ne vous immiscez pas dans notre vie politique.

L’auteur : Vijay Prashad est un historien, rédacteur et journaliste indien. Il est rédacteur et correspondant en chef de Globetrotter, un projet de l’Institut des médias indépendants. Il est le rédacteur en chef de LeftWord Books et le directeur de Tricontinental : Institute for Social Research. Il a écrit plus de vingt livres, dont The Darker Nations : A People’s History of the Third World (The New Press, 2007), The Poorer Nations : A Possible History of the Global South (Verso, 2013), The Death of the Nation and the Future of the Arab Revolution (University of California Press, 2016) et Red Star Over the Third World (LeftWord, 2017). Il écrit régulièrement pour Frontline, the Hindu, Newsclick, AlterNet et BirGün.

Article produit par Globetrotter

Source : https://peoplesdispatch.org/2020/12/11/even-the-opposition-believes-venezuelas-election-was-legitimate/

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

Notes:

(1) https://venezuelanalysis.com/news/15072

(2) http://www.mppre.gob.ve/2020/12/10/declaracion-del-grupo-de-puebla-sobre-las-elecciones-legislativas-en-venezuela/

(3) https://www.nodal.am/2020/12/sin-los-votos-de-argentina-bolivia-y-mexico-la-oea-desconoce-las-elecciones-parlamentarias-de-venezuela/

(4) https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-55242142

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