Portraits d’un peuple

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Photo : Orlando Monteleone

Yeux embués, regards qui défient, commissures tombantes et d’autres qui sourient, lèvres fines ou grosses, moustaches, barbes, traits afros ou indigènes, ongles vernis ou mains endurcies, rides ou cicatrices qui rappellent un acné ancien, enfants, jeunes, adultes. Tous ces visages, toutes ces expressions, toutes ces vies sont dans les portraits d’Orlando Monteleone. Dans ces photographies, il y a un peuple qui a mal, un peuple conscient, un peuple aguerri, un peuple présent.

Lui se définit comme “caraquègne né à Valera” et “italien de nom mais fils d’un chauffeur de taxi et de madame Rosa”; autrement dit, fils d’immigrant et de paysanne. Orlando Monteleone trouve les pourquoi de sa photographie dans l’enfance qui fut la siennee, dans les quatre cent coups commis dans les rues Coromoto et Santa Bárbara, du quartier populaire La Pastora.

Un enfant qui traverse les années 60 avec assez de malice pour se transformer du jour au lendemain en choriste des Tucusitos, à peine sorti de l’École Nationale Crucita Delgado, où il était un “très mauvais étudiant”, se souvient-il. Ainsi s’est-il formé, avec une “bande des douze” gamins, dans ce quartier dont il tire le portrait chaque fois qu’il peut. “La photographie fait partie de l’amour, c’est comme jouer à la toupie, comme si je jouais encore à la balle-pelote, au base-ball de capsules de bouteilles; la rue est restée en moi” explique Monteleone.

L’enfance lui a aussi servi à monter dans la tête ce qu’il désirait. Avec sa bande de voyous il allait au ravin “d’eaux sales, dépotoir des immondices populaires” pour voir ce qu’il y trouvait. “Dans le besoin qui nous obligeait, ou peut-être était-ce les rêves d’enfants, nous imaginions comment nous allions trouver cette bicyclette, comme serait son cadre, si la route de devant allait être plus grande ou plus petite; c’est cela qui est resté, ce doux poison de devoir inventer les choses, les penser, les développer à l’intérieur pour ensuite les situer” raconte l’artiste.

Orlando Monteleone

Orlando Monteleone. Photo : Milángela Galea

Cette créativité l’a aidé à formuler ses projets ultérieurs, un savoir enrichi par une formation académique inachevée: études à l’École Technique des Arts Visuels Cristóbal Rojas, ensuite à l’Institut du Design (IDD) et au Centre d’Enseignement des Arts Graphiques (CEGRA). Il a travaillé au Musée d’Art Contemporain (MAC) et à la Galerie d’Art National (GAN). “J’ai pensé : ici je vais me faire vampire, sucer le sang pour me cultiver” reconnaît Monteleone en évoquant la GAN de cette époque.

Il reste habité par ce ressentiment face à ces gérants qui investissaient beaucoup d’argent dans des artistes internationaux pendant que la population subissait les conséquences du néo-libéralisme. Malgré cela, le photographe reconnaît que ces acquisitions forment une collection importante, “qu’elle existe et qu’il faut la protéger”.

C’est dans ce contexte qu’il a commencé à travailler pour l’entreprise de publicité transnationale  Young & Rubican. “A force de manœuvres je réussis à être envoyé à New York, et c’est là que je me suis réellement spécialisé en portraits photographiques” indique-t-il. Après un an et demi, il rentre au Venezuela où il découvre un nouveau paysage.

Le XXIème venait de commencer. “A mon retour à l’agence de pub, on m’a jeté à coups de pied dès que j’ai commencé à montrer et à rappeler que je venais de lieux très semblables à ceux d’où venait Chávez”.

Ce rejet le poussa à faire son propre chemin, à puiser des forces dans l’acte de créer, dans la malice, dans la nécessité d’inventer, pour créer ses projets, avec de nouveau un renvoi à la rue. Il se rendit compte que la pub n’était pas sa voie. “J’avais une dette avec les miens, avec le temps et avec les espaces où j’ai grandi”.

A travers les images capturées par sa caméra, il retourne au quartier et à ses personnagesss pour retrouver ce que cherche à occulter la vague “Wall Street y Rockefeller”. “La photographie que je tente de faire, je veux qu’elle entretienne cette rébellion […]. C’est une manière de continuer à dire “c’est là”; nous devons rester rebelles, comme aujourd’hui face au décret de ce président des États-Unis qui veut nous spolier de nos ressources” explique Monteleone.

 

Ces jours-ci dans les rues du centre de Caracas de grands panneaux expriment ce qu’a ressenti une grande partie du peuple vénézuélien : un poing levé, des yeux larmoyant, un brassard tricolore au bras, un tee-shirt à l’effigie de Bolívar, quelqu’un qui montre un portrait de Chavez; les personnages varient, le sentiment les réunit.

L’idée naquit dans cette file interminable qui venait rendre un dernier hommage à Hugo Chávez au Paseo Los Ilustres, en mars 2013. (Pendant ce temps à Paris, interrogé dans les studios de BFM TV par un présentateur qu’étonnaient ces files pouvant atteindre trois kilomètres et durant de longues heures, pour un caudillo attaqué sans répit par tous les médias, le journaliste « spécialiste du Venezuela » François-Xavier Freland fit une réponse qui restera dans les annales : « Oh, vous savez, dans cette foule, il y a beaucoup de curieux… »). Installé sur le boulevard des Símbolos, Orlando Monteleone prépara son appareil photographique, ses lumières, son backing, et commença à tirer des portraits. Quelques minutes plus tard, une file de 150 personnes attendaient d’être photographiées.

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Son idée n’était pas de capter la grande masse mais d’entrer dans l’âme des gens, dans les sentiments profonds de chaque être humain. “En outre, je voulais démonter l’idée que les chavistes sont laids. Comme le dit le sociologue et ministre Iturriza: “Le chavisme a été diabolisé”.

Une beauté libérée du joug des défilés de miss, sans figures imposées, beauté haute ou petite, grosse ou maigre; avec ses boucles d’oreille, ses tatouages, ses cheveux bouclés en désordre; mais authentique – dans les yeux brillants, dans un amour maternel, dans une espièglerie d’enfant, dans la fierté de quelqu’un qui participe à une construction collective.

« Au début quand je les ai photographiées, je sentais que les personnes étaient très blessées puis les jours ont passé et tout a cédé la place à un amour collectif : “j’aime Chávez comme un défi, par engagement pour mon fils”, entendait-on, chacun offrait son amour” se souvient l’artiste.

Après avoir travaillé et monté ces images, Monteleone les a fait circuler sur la toile et par les réseaux sociaux, jusqu’à ce qu’elles soient vues et reconnues par le Ministère de la Culture dont les autorités ont décidé de les exposer sur la voie publique pour que les habitants de Caracas puissent les découvrir.

L’exposition qui compte une centaine de photographies, emprunte son titre aux propos d’un d’une des participantes aux longues files d’adieu : “Venez, allons nous faire prendre en photo, nous, les amours de Chávez”. Tout en ajoutant : “Ici personne ne se rend”, “Chávez n’est pas mort, il s’est multiplié”, “Genou à terre” parmi d’autres thèmes populaires entendus.

Je sens que ce sont les pages d’un livre qui s’ouvre. A mesure que nous marchons et regardons, chaque page raconte une histoire. Dans chaque chapitre, nous voyons des personnages différents qui se dénudent pratiquement face au genre d’amour qu’ils voulaient offrir”. 

Une anecdote : un des photographiés — qui dans la photo originale apparaît avec un livre de Lénine — “fut tellement ému de découvrir son portrait dans la rue qu’il s’est fait rephotographier dans la rue, sous le cliché”. Un autre est un historien qui passe son temps au Café Venezuela et “qui bavarde beaucoup de communisme”.

Monteleone dit son bonheur de se voir affiché sur des immeubles, parmi les passants, les voitures et les motos, plutôt que dans un musée. “Maintenant ils sont dans la rue, on a rempli les rues des “amours de Chavez”, on a rempli les rues de peuple”.

Nous montrer

Cette idée de refléter le beau qui n‘est dans aucun concours de Miss mais dans le quotidien est visible dans un autre des projets d’Orlando Monteleone: “Photogéniques”. “Le concept est de décoloniser le portrait, montrer une beauté totalement différente à celle qu’on a voulu nous vendre”.

Ces personnages forment le paysage urbain habituel que Monteleone, en bon “piéton heureux”, a l’habitude de rencontrer tous les jours. Il interagit avec eux, invente des histoires pour pouvoir converser, tout en réfléchissant — comme s’il s’agissait de la bicyclette d’enfance —, plaçant les pièces du puzzle qui s’achèvera dans son studio.

“Si je vais boire un café je finis par parler un bon moment avec le monsieur qui le prépare” résume-t-il pour annoncer d’autres protagonistes : un alcoolique anonyme qui a décidé de ne pas être si anonyme, le vendeur d’oranges du métro Bellas Artes, les personnages du marché de Guaicaipuro, un cireur de chaussures ou un universitaire. Tous se montrent tels qu’ils sont, avec leurs rides, leurs dents de travers, leurs imperfections.

Photo: Orlando Monteleone

Photo: Orlando Monteleone

Autre expérience à laquelle il a participé : la campagne “Nous sommes un peuple digne”, qui visibilise différentes expressions artistiques exprimant les valeurs vivantes au sein du peuple vénézuélien : la lutte pour ce qui est juste, la foi, l’espérance, la solidarité, l’amour, la culture caraïbe, la défense de la patrie, la force collective.

Par exemple, quand des jeunes apprennent à boxer dans le plus haut des quartiers populaires de José Félix Ribas, grâce à l’entraîneur qui a construit un ring au-dessus de sa maison. La majorité de ces jeunes n’étudient pas, malgré les efforts de la révolution bolivarienne pour démocratiser l’enseignement.

“L’entraîneur m’a raconté qu’il a eu un groupe de ce genre il y a deux ans et aujourd’hui plus un seul n’est en vie à cause des affrontements de bandes” explique-t-il. “Après avoir pris ces jeunes en photo, je me suis demandé comment les restituer et j’ai voulu les montrer avec l’expression du défi, il n’y a pas d’autre manière. Ils cherchent comment se frayer un chemin dans la vie”.

Le bonheur est présent parmi les pêcheurs de Naiguatá, qui montrent avec satisfaction leurs réussites collectives : ils ont obtenu un financement pour les moteurs de leurs barques, outils indispensables.

Il y a aussi l’épouse de Jacinto Peña, l’habitant de Maracay à qui, lors du lock-out pétrolier de la droite en 2002, on brûla l’autobus dans lequel il transportait des passagers. Cette femme, “à cause de tout ce que son mari avait subi, angoissée, tomba dans un coma diabétique et perdit les jambes. Le mari est mort il y a peu. Mais elle, avec beaucoup de fierté et d’honnêteté, a voulu se faire tirer le portrait auprès de son autel personnel, près de la photo de son époux”.

Regards de défi, de fierté, de tendresse, d’engagement, de joie, de complicité. Monteleone improvise une analyse sur la prédisposition du vénézuélien à être photogénique: “Le vénézuélien, ce qu’il ne sait pas, il l’invente; et ce qu’il ne peut inventer, il tente de le copier. Il n’a pas de problèmes pour dire qu’il est du peuple, qu’il est pauvre. Peut-être que cela a partie liée avec le pétrole, avec cet excès de confiance intérieure de savoir qu’il y a quelque chose là, sous la terre”.

Démocratiser la photographie

L’ère du visuel — depuis qu’existe l’imprimerie, le téléviseur, et la photographie — a envahi les relations sociales, la manière d’être et de vivre des êtres humains, et le raz-de-marée de la photographie numérique qui s’en est suivi. “On nous drogués de photographie” synthétise le créateur. “De même que le format s’est démocratisé, cette addiction peut nous perturber mais malgré les risques que nous pouvons prendre, je crois qu’elle nous aide”.

Photo: Milángela Galea

Photo: Milángela Galea

Quand la caméra analogique exigeait un laboratoire pour traiter le matériel et que le professionnel devait passer par l’avis d’un expert qui décidait si l’œuvre avait assez de valeur pour “finir sur le mur froid d’un musée”, la photo était pensée selon des normes externes et avec des objectifs commerciaux.

Quand je travaillais au Musée d’Art Contemporain, je gagnais quatre sous et le budget perçu par cette institution était distribué entre photographes et artistes utilisés comme ressources capitalistes pour galeries privées, leurs produits se transformaient en biens de consommation”. 

Lorsque le numérique surgit, la photographie se démocratise : les appareils sont plus accessibles, les portables permettent de prendre des photos et de plus en plus de personnes peuvent prendre en photo ce qu’ils veulent. Ainsi ce qui était un art pour peu s’est converti en amusement pour beaucoup. Surtout au Venezuela où il y a tant de jeunes racontant leur propre histoire.

Comme ceux qui vivaient à la faveur de l’exclusion “n’ont pas compris ce qui se passe, ils se sont retranchés en cénacles dans des librairies de l’Est cossu de Caracas. Cette marée de jeunes qui travaillent dur, qui grandissent avec le processus, ont compris qu’il faut s’emparer de cette technique”, pour rompre avec une photographie que Monteleone considère comme “trompeuse”.

Cette myopie explique pourquoi certains “intellectuels de l’art” continuent à nier, à disqualifier, à refuser ce qui naît du peuple, pour le seul fait d’exister. “Mon travail, les compagnons cultivés n’en veulent pas pour les musées, ils ne l’aiment pas à cause de l’engagement qui l’imprègne” assure-t-il.

Ce risque qu’a assumé la photographie en démocratisant la technique peut conduire à un projet original et intéressant, ou superficiel et inexpressif. Le problème n’est pas l’outil ou la technique — dont il y a beaucoup à apprendre, beaucoup —, mais le fond, le contenu, le pourquoi et le pour qui on photographie.

D’où l’invitation aux jeunes : “Montrons le quartier populaire, montrons nos textures, montrons nos rébellions, montrons que nous existons. Cet élément – il montre l’appareil numérique – a changé la vie de beaucoup de gens. Ce fut un des aspects. Chavez a fait voir à tous qu’ils existent. Cet appareil photographique est le bras armé des quartiers populaires, des communautés. Nous allons montrer l’anniversaire de la cousine, nous allons montrer comment se fait le bouillon collectif, nous allons montrer nos chaussures trouées, nous allons nous montrer. C’est de cela qu’ils ont peur, c’est ce que vomit l’oligarchie. Ce sont des balles visuelles”. Pour remplir de peuple les rues du Venezuela, conclut  Monteleone.

Texte : Laura Farina

Source : http://laculturanuestra.com/?p=560

Traduction : Thierry Deronne

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Loin des médias, Caracas est si proche

baptême du livreUn livre baptisé avec des semences de pois « quinchoncho » et de «mañoco » plutôt qu’avec des pétales de fleurs, présenté par trois femmes et un homme. Terre, Femmes et Hommes Libres, paru à la maison d’édition La Estrella Roja, traite des relations de genre à l’intérieur d’un mouvement social, le Front National Paysan Ezequiel Zamora (FNCEZ).

Au fil des pages, Liz Guaramato raconte la lutte contre un système qui les opprime doublement : comme paysannes et comme femmes. Orión Hernández, éditeur du livre, souligne que cette publication inaugure la série « Sororités » de la collection Construire les Communes, dont l’objectif est de rendre visible l’organisation des femmes dans la lutte contre le capitalisme et le patriarcat. « Ils nous voulaient à la maison, en train de repriser, obéissante, accouchant dans la douleur/ Attendant la dernière heure, et disant : oui, père ; oui, mari ; oui, Dieu » énonce une partie du poème  qu’Aura Bastidas a récité samedi à la Librairie du Sud, dans le cadre de la Foire Internationale du Livre du Venezuela 2015. publicUn accouchement. Ainsi l’a défini une des protagonistes de cette histoire lors de la présentation du livre à une assemblée attentive. Un livre qui parle des inégalités de genre à l’intérieur d’un collectif en lutte, où le machisme reste une pratique commune aux hommes et aux femmes. Ainsi parle Aura Bastidas, paysanne et militante du FNCEZ : « ce livre est un accouchement tout droit sorti de nos entrailles à nous, les femmes qui militons dans la lutte paysanne. Les femmes paysanne vivent enfermées par ce système, sans possibilité et avec peu de portes ouvertes pour dire ce qu’elles vivent, comme femmes, comme militantes et comme communardes ».

A partir d’une épistémologie féministe latino-américaine, et de l’ethnographie comme méthode de travail, Liz Guaramato a décidé de se centrer sur le travail quotidien des femmes qui donnent vie à la Commission Nationale de Genre du FNCEZ. « C’est un débat urgent, et pas seulement des grandes organisations, comme le Front Paysan, mais aussi à l’intérieur des communes que nous sommes en train de construire et pour ceux et celles qui croient au projet de ce pays, un projet libérateur impulsé par le premier président qui s’est déclaré féministe, comme le fut Chavez et l’est aujourd’hui Maduro » conclut l’auteure.

« Il n’existe pas d’autre livre, pas d’autre écrit qui transmette ce qu’est la réalité des femmes qui militent à l’intérieur d’un mouvement mixte et qui prétend lutter pour la construction de ce féminisme populaire socialiste. C’est le seul » déclare Bastidas applaudie par les participants . « Nous voici, les ovaires pleins comme des grenades/ comme des banderoles et des munitions à la place de scapulaires et chapelets/ Ou avec tout à la fois, mais dignes, et déjà nous ne sommes plus muettes, nous marchons », poursuit le poème écouté attentivement à la Librairie du Sud.public 2 Le livre me reflète pas ce que disent les intellectuels, – « je m’excuse auprès des intellectuels, si j’en offense certains » déclare la paysanne-, mais ce que les femmes vivent, construisent, font. Des expériences qui se compliquent pour celles qui vivent à la campagne et affrontent le « machisme face à face », ajoute-t-elle. «Nous avons relaté les conflits internes qui ont généré la pratique libératrice de la Commission Nationale de Genre du mouvement social paysan. La lutte n’a pas pour seul objectif de parvenir à la libération des femmes mais de parvenir également à la libération des hommes  parce que «  ce système utilise les hommes que nous aimons pour nous opprimer » assume Bastidas.

« Ils nous voulaient muettes, et à présent nous chantons/ Ils nous voulaient sillonnées de larmes et à présent nous sommes des rivières/ Ils nous voulaient soumises et à présent nous résistons, nous avançons et nous menons le combat » poursuit le poème.

Autre voix présente dans le livre, celle de Yolanda Saldarriaga qui explique – émue – que l’œuvre est le produit d’une longue lutte mais qu’il est aussi aussi une production inachevée, juste une étape. « Nous devons utiliser ce livre comme outil pour la critique, pour la compréhension d’autres réalités, pour l’autocritique de ceux qui militent dans des organisations mixtes. Comment les hommes et les femmes nous reproduisons le patriarcat et le machisme » explique-t-elle. Elle fait un appel à l’unité de tous et toutes : « Le chavisme est un chavisme indigène, un chavisme féministe, un chavisime afro-descendant, un chavisme ouvrier, tout cela est le chavisme, et nous sommes frères et sœurs de lutte ». C’est à dire, ce livre a pour objectif de renforcer le collectif, pas de dénigrer quelque compagnon que ce soit. «  Si nous réunissions les gouttes nous serons capables de donner l’averse dont nous avons besoin », dit – avec la voix entrecoupée de brefs silences Saldarriaga. Derniers vers de ce poème récité en 2009 et repris aujourd’hui pour la Foire Internationale du Livre : «  Ils nous voulaient comme une brise silencieuse, à présent nous sommes le vent » (1) compagnes présentant le livre

Vivre pour écrire et lire. Le Venezuela, avec la moitié de la population aux études, est devenu le troisième pays d’Amérique Latine en nombre de lecteurs de livres. Le réseau public des Librairies du Sud met la littérature à portée de tous pour un prix modique – une politique menée par le gouvernement Allende au Chili et par le sandiniste au Nicaragua. Chaque Foire Internationale du Livre est une école populaire où des intellectuels, des créateurs, des mouvements sociaux organisent des débats, des ateliers, des concerts… img_24511426553206-632x421CAWfD4GW8AAcBslIci, sous la pluie de semences d’un arbre très vieux, un petit amphithéâtre de ciment accueille une réunion d’information et de mobilisation autour des 43 étudiants disparus du village mexicain d’Ayotzinapa. Le comité vénézuélien qui vient de naître a réuni un public encore peu nombreux mais assez passionné pour entendre et transmettre la voix des absents. CAZPz7sU0AErMYi

A gauche, T.D., auteur de ce Blog avec Juan Plaza, un vieil ami du Mouvement Bolivarien rencontré en 1995.

A gauche, T.D., auteur de ce Blog, avec Juan Plaza, un vieil ami du Mouvement Bolivarien MBR 200 rencontré en 1995.

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Le président Lázaro Cárdenas

Au début de la réunion, une compañera mexicaine donne la clef essentielle omise par les médias : l’école normale rurale où étudiaient les disparus est une création historique de la révolution mexicaine. Le général et président Lázaro Cárdenas, qui nationalisa le pétrole dans les années trente et défendit son pays face aux menaces des États-Unis, y vit la clef de l’irréversibilité de la révolution. Une formation intégrale basée sur cinq axes – politique, académique, culturel, productif et sportif – vise à former des enseignants critiques, analytiques, réflexifs, informés de ce qui se passe dans leur pays et dans leur communauté rurale, capables de développer les capacités de dialogue et d’organisation de leurs élèves.

Dès les années 30, des réseaux paramilitaires attaquèrent ces écoles et firent disparaitre plusieurs des pédagogues “socialistes”. Peu à peu, le modèle fut abandonné par l’État. Dans le Mexique de Peña-Nieto, très généreusement fourni en armes par les États-Unis et qui vient de reprivatiser l’exploitation des hydrocarbures, il reste 16 Écoles Normales Rurales qui résistent en s’auto-finançant et sont les cibles de la destruction programmée du mouvement social. Les derniers contacts avec les 43 disparus d’Ayotzinapa indiquent qu’ils étaient retenus par l’armée. Les familles ont contesté les aveux forcés de quelques narcotrafiquants, destinés à occulter la responsabilité directe de l’État mexicain.

43 : c’est – triste coïncidence – le même nombre de victimes qu’ont laissées l’an dernier au Venezuela les « guarimbas », ces violences de l’extrême droite aidée par les paramilitaires colombiens. La majorité de ces victimes appartient au camp bolivarien, une porte-parole du comité des victimes est venue pour témoigner (2). Notons que les quelques policiers et gardes nationaux qui ont fait fi des instructions et ont utilisé leurs armes durant ces affrontements, faisant plusieurs victimes, sont aujourd’hui en prison.

Brésil, mars 2015. "Dilma dehors !", "Assez de corruption !", "Nous réclamons une intervention militaire d'urgence face aux trois pouvoirs pourris !". "Assez d'endoctrinement marxiste", "Assez de Paulo Freire" (créateur de la célèbre "Pédagogie de l'opprimé", NdT), "US Navy et Air Force, sauvez-nous á nouveau!", des effigies de Lula et Dilma pendues á un pont : comme au Mexique ou au Venezuela, des élites et des classes moyennes, soutenues par l'hégémonie des médias privés, retrouvent les accents des Pinochet contre la possibilité d'une éducation populaire critique... et ne seraient pas fâchés de  remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les "toxines marxistes"

Brésil, mars 2015. « Dilma dehors ! », « Assez de corruption ! », « Nous réclamons une intervention militaire d’urgence face aux trois pouvoirs pourris ! ». « Assez d’endoctrinement marxiste », « Assez de Paulo Freire » (créateur de la célèbre « Pédagogie de l’opprimé », NdT), « US Navy et Air Force, sauvez-nous á nouveau du communisme ! », sans oublier des effigies de Lula et Dilma pendues á un pont : comme au Mexique ou au Venezuela, des élites et des classes moyennes, soutenues par l’hégémonie des médias privés, retrouvent les accents des Pinochet contre la possibilité d’une éducation populaire critique… et ne seraient pas fâchés de remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les « toxines marxistes ».

Des médias occidentaux comme « Le Monde” avaient déguisé ces violences en “révolte populaire”. Tout comme ils parlent aujourd’hui du “raz-de-marée brésilien” sans dire que le million et demi de personnes qui a défilé au Brésil pour exiger le départ d’une présidente élue, représente 1 % de la population et que ce 1 %, gonflé par les médias, n’hésite pas à demander le retour de la dictature militaire. L’ex-président Lula ou le théologien Leonardo Boff ont responsabilisé le monopole privé des médias brésiliens de cette stratégie du chaos : le journal O Globo, la Télévision Globo, le journal Folha de Sao Paulo, l’État de Sao Paulo et la revue Veja. Des médias capables de prendre en otages les partis et les institutions républicaines et dont selon Lula, il est temps de démocratiser la propriété.

Au terme de la réunion  j’ai interviewé l’organisatrice du comité, Mariana Yépez, l’étudiante en cinéma de 21 ans qui a collé au mur les visages des frères mexicains.

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Mariana Yépez

T. Deronne – Mariana, en quoi consiste le travail du collectif  “Nous sommes tous Ayotzinapa, chapitre Venezuela” ?

Mariana Yépez – Le collectif est jeune, il est né en janvier 2015, à partir d’une concentration face à l’ambassade du Mexique. Les 43 étudiants sont notre référence mais nous voulons travailler pour toutes les victimes des peuples latino-américains. Nous voulons élever la voix : de même que le peuple vénézuélien a construit une solidarité avec le peuple palestinien, je crois qu’il est temps que nous organisions la solidarité avec le peuple mexicain. Un peuple qui est en train de vivre ce que notre peuple a dû vivre sous les régimes d’avant 1998, d’avant la révolution. Au Venezuela, aujourd’hui encore, on ignore où se trouvent les restes d’un grand nombre de ces disparus des années 60 à 90, paysans pour la plupart. Dans le Mexique du narco-État présidé par Peña Nieto, le massacre est quotidien. Quand on pense que le seul fait de rechercher les 43 disparus a fait apparaître les restes d’autres victimes anonymes, on imagine ce qu’est la réalité.

T. D. – Une des invitées rappelait que la majorité des mexicains ne sait rien de ce qui se passe dans le reste de l’Amérique Latine, ne savent pas qu’il existe des mouvements de solidarité. Pour toi qui étudies le cinéma, que peut-on faire face à cette dictature des médias privés qu’on voit agir aujourd’hui non seulement au Mexique mais en Équateur, en Argentine, au Brésil, ou chez nous au Venezuela ?

M.Y. – Je crois qu’il est urgent d’élever le niveau d’action des télévisions communautaires et que la population y ait une participation réelle. Ici, après 15 ans de révolution nous ne pouvons continuer à voir VTV (la chaîne gouvernementale, NdT) comme notre seule référence dans ce jeu de ping-pong avec les médias privés de la droite comme Globovision. Il y a suffisamment de propositions, même si beaucoup restent dans les tiroirs, de créer des télévisions communautaires. C’est le peuple qui doit participer, qui doit critiquer, dire ce qui se passe réellement dans tous les coins du pays, rompre avec cet élitisme audiovisuel du reporter et ses interviewés, le peuple doit être l’acteur du média, ici et en Amérique Latine, et partout ailleurs.

T.D. – Tu es née en 94, on pourrait dire avec la révolution. Un des problèmes de toute révolution est la transmission de l’Histoire à la nouvelle génération qui jouit des droits nouveaux sans avoir lutté directement pour eux. Qu’en penses-tu ?

M.Y. – C’est une de nos faiblesses, de nos manques dans la jeunesse, cette connexion avec nos lutteurs du passé. Notre jeune député Robert Serra, assassiné par les paramilitaires, avait cette obsession de nous rappeler qui nous sommes, d’où nous venons (3). L’autre travail est de nous unifier comme jeunesse. Malheureusement nous vivons souvent, en tant que jeunes, de manière individualiste, chacun pour soi. La lutte collective peut commencer par retrouver des racines. Que chacun assume sa tâche mais en s’articulant autour d’un centre, d’un corps de propositions pour les universités, pour les ministères. La droite en majorité recrute parmi les jeunes des classes supérieures, des universités privées, et même si leur vision est proche de celle de l’Empire, il faut reconnaître qu’ils savent s’unifier autour d’elle.

T.D. – La presse occidentale présente le Venezuela comme un pays dictatorial. Quelle image voudrais-tu transmettre par-delà cette muraille ?

M.Y. – (Rires) Je suis de Caracas et comme dit la chanson Caracas est folle. Que tu regardes d’un côté ou de l’autre, il y a toujours quelque chose à faire, quelque chose à dire.. Comme image je prendrais le centre de la ville, c’est un espace qui a été sauvé, je parle de toutes les activités culturelles qui s’y déroulent, la place Bolivar, la place Diego Ibarra et ses concerts permanents, les quinze théâtres reconstruits, cet espace de transformation, public, gratuit, voilà ce que fait notre “dictateur”, notre “régime castro-communiste”, ici on ne ferme la porte à personne, alors que dans l’Est de Caracas, dans les quartiers riches on ne trouve pas toute cette respiration, cette ouverture, il y reste beaucoup de la mentalité coloniale d’il y a cinq siècles.mariana yepez 2CAZPzsQUkAA4D_l Notes :

(1) Source : http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/03/en-fotos-bautizaron-libro-tierra-hombres-y-mujeres-libres-de-editorial-la-estrella-roja/ Texte : Laura Farina. Photos : Milángela Galea.  Article traduit par Julie Jarozsewski.

(2) Lire le compte-rendu de la rencontre à Genève avec le comité des victimes des « guarimbas », le 13 mars 2015 :  http://a.louest-le.soleil.seleve.over-blog.org/2015/03/geneve-rencontre-solidaire-avec-les-familles-des-victimes-de-l-opposition-putschiste-au-venezuela.html

(3) Lire « Les clefs de la mort d’un jeune député bolivarien et de sa compagne »,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/10/03/les-clefs-de-la-mort-dun-jeune-depute-bolivarien-et-de-sa-compagne/

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(Photos) Naha mopue : nous sommes mapoyos

Le professeur Benito Irady, président du Centre Vénézuélien pour la Diversité Culturelle, avec le Cacique Simon Bastidas et Carolina Bastidas, représentants du Peuple Mapoyo, à l’UNESCO.

Le 25 novembre la UNESCO a entériné la proposition du Venezuela de déclarer Patrimoine immatériel de l’Humanité la langue (menacée) du peuple indigène Mapoyo. gls-1-de-34Au début, il y avait Maiguata et Cabeza de Morocho. Le premier était Dieu, le second un sorcier : le bien et le mal, qui vivaient dans les cieux. Sur terre, dans la vallée Guanay, Maiguata était en train de donner la vie : il avait créé là trois lagunes pour les poissons. Et cette vie, ces poissons, Cabeza de Morocho, les lui dérobait, car chaque nuit il descendait avec ses deux filles et des paniers.
Alors, Maiguata envoya le singe, son neveu, pour tirer les choses au clair. Puis, le grillon, le héron, le perroquet, le tigre, le cerf et la mouche : ils s’endormaient tous avant minuit, ils étaient tous des gens, alors – chacun, après cette nuit-là, reçut sa façon de chanter. Jusqu’à ce que l’oiseau chenchena découvre ce qu’il se passait, il les vit descendre du ciel et ne laisser que quelques écailles, après leur larcin.

C’est ainsi que commença la création du monde telle que Maritza Reyes la raconte à sa petite-fille assise sur ses genoux, tandis qu’elle raccommode une chemise sur une vieille machine à coudre. Il est midi dans la communauté El Palomo qui s’appelle Mucuruni en langue mapoyo.
A cette heure-là, la classe du matin est finie, la construction de la hutte de trente mètres où fonctionnera un marché-école est arrêtée et dans les maisons, on sent une odeur de poisson de rivière en train de cuire. Au fond, on voit le Cerro Caripito, un immense rocher sombre aux reflets brillants de l’eau qui tombe, avec une forêt tout en haut. A ses pieds, on trouve plusieurs petites exploitations avec des plants de bananiers divers ; il n’y a pas de clôture pour les séparer, comme sur presque tout le territoire ancestral de 230 000 ha qui s’étend du fleuve Suapare jusqu’au fleuve Parguaza.

Witi turu mopue wuaimuru : je parle la langue mapoyo.

A 7H30 du matin, les 120 enfants, depuis la maternelle jusqu’au cours moyen deuxième année, chantent l’hymne en mapoyo à l’entrée de l’école. Lorsqu’ils ont fini, ils rentrent en classe en saluant dans leur langue, tandis que l’institutrice fait de même tout en leur faisant signe de s’asseoir. Puis, elle commence à parler espagnol pour présenter les sujets du jour, et le matin passe ainsi, partagé entre les deux langues.
Cette scène qui se répète tous les jours du lundi au vendredi, n’existait pas il y a dix ans : à cette époque-là, les enfants n’apprenaient pas le mapoyo et les plus âgés ne l’enseignaient pas, ni à l’école ni à la maison. La langue se perdait peu à peu et, avec elle, une part essentielle de l’identité du peuple indigène le plus petit du Venezuela – presque 400 personnes à Murucuni et une quantité équivalente sur le territoire national.
Ce sont les nouvelles générations qui commencèrent à impulser ce processus de récupération, à vouloir comprendre et savoir ce qu’elles entendaient de la bouche des anciens et de leurs parents. « la langue et la culture étaient endormis mais la connaissance est là : nous devons la réveiller », affirme Carolina, qui a trente ans, et qui fut l’une de celles qui tendirent ce pont nécessaire entre les générations.

L’organisation les conduisit à faire des recherches non seulement sur la langue mais sur l’intégralité de leur culture. Alors, avec l’appui de l’Ecole Nationale des Cultures Populaires, elles créèrent la figure des « maîtres des savoirs ancestraux » : un(e) pour chaque sujet : la langue, l’histoire, les tissus et les jeux, l’élaboration de la pirogue et des pagaies, l’architecture- la construction de la hutte pour le marché et une partie de cet enseignement-, la médecine, le travail de poterie domestique, l’agriculture et l’élaboration du « casabe » et de la farine de maïs.
Ils commencèrent ainsi à se rencontrer : les uns, avec le désir d’apprendre et les autres, disposés à enseigner. Les enfants commencèrent à dire des mots dans leur langue –« C’est encore difficile de dire de longues prières », précise Carolina-, alors cela engendra une forme de stimulation chez leurs parents qui décidèrent de s’impliquer dans l’apprentissage du mapoyo. Aujourd’hui, tous les vendredis, il y a des cours de langue pour adultes.
Carolina est la fille de Simon Bastidas, le chef. Son frère, Argenio est capitaine, ce qui signifie que plus tard, il sera à son tour chef de la communauté. Telle est l’organisation traditionnelle du peuple mapoyo et des autres communautés indigènes, même si, dans ce cas, c’est le chef qui choisit le capitaine, et cela ne se fait pas au moyen d’un vote-« chaque peuple indigène a sa culture », souligne Simon.
Ceci fait partie de leur identité, de l’ordre interne de Murucuni. Mais cela fait l’objet d’un dialogue avec d’autres formes d’organisation : le conseil communal sur lequel ils se sont mis d’accord, et la Commune, qu’ils sont en train de mettre en place, avec les sept autres peuples qui habitent ce territoire. « Le conseil communal doit bien se mettre d’accord avec les autorités légitimes de la communauté, travailler main dans la main avec le chef et le capitaine » raconte Argenio, et il signale que dans d’autres communautés il est arrivé que le conseil communal veuille mettre de côté l’autorité historique.
Ce n’est pas le cas de Palomo, où c’est précisément Simon qui a impulsé la création du conseil communal ; et Carolina, par exemple, est porte-parole en ce qui concerne la culture. Ils ont obtenu ainsi plusieurs avancées : l’alimentation électrique, la construction d’une cantine scolaire, un dispensaire qui est en travaux, un camion, trois embarcations, des réservoirs d’eau pour les logements. Il s’agit d’avancées matérielles liées au processus d’organisation que connaît la communauté et qui réunit la récupération de ce qui est ancestral et la tentative de nouveauté.

Mapoyo : liberté et résistance.

Au terme de la bataille, Simon Bolivar fit appeler Paulino Sandoval, cacique suprême. Les mapoyos avaient combattu sous le commandement du capitaine Alejo, et grâce à son aide ils purent vaincre les espagnols. Lorsque le chef arriva, le Libertador lui demanda ce qu’il désirait pour son peuple : des terres pour vivre, telle fut la réponse. Alors, il lui donna un papier avec la mention : depuis le fleuve Suapare jusqu’au fleuve Parguaza, comme on lui avait demandé. Ainsi que son épée, avec la lance de José Antonio Paez.

Ce titre fut égaré lors d’un incendie, et Simon Bastidas – qui est en possession de l’épée et de la lance- consacra une grande partie de ses efforts à le retrouver. Il y parvint en mars 2013 : l’Etat reconnut leur territoire, de fleuve à fleuve ; « Ici, nous sommes libres », affirme le petit Simon, l’un de ses enfants, en signalant l’absence de clôture, l’une des règles de cohabitation- qui représente le fondement de la future Commune- en accord avec les sept peuples indigènes.

Mais cette liberté vit aux côtés d’une autre réalité, celle d’une transformation que s’est produite très rapidement sur son propre territoire depuis 1960, lorsqu’on découvrit que dans ces collines il y avait de la bauxite et que la quantité présente permettrait de l’exploiter durant quatre cents années.

Alors, en 1985 son extraction commença aux mains de l’entreprise Bauxiven-aujourd’hui Bauxilum-, et à côté on fonda un village, Morichalito, puis on construisit la route qui passe en face de la communauté mapoyo. Jusque là, ils n’avaient de contact qu’avec des « piaroas » qui s’approchaient par le fleuve pour faire du troc, ainsi qu’avec les familles venues de Coro, installées à Pijiguao, juste en limite de l’endroit où l’on installa ensuite l’entreprise.

Les impacts, trente années plus tard, sont visibles : des fleuves pollués et une décharge à ciel ouvert. « Ils profanent les sites sacrés que nous avons », explique Simon. On trouve des ordures au pied du Cerro de las Piñas, l’un des trois lieux où le peuple mapoyo enterre ses morts ; quant à la capitainerie générale où se trouvait Paulino, c’est aujourd’hui un lieu de stockage de la bauxite, inaccessible et pollué.

Face à cette situation, la communauté a pensé et proposé plusieurs solutions à l’entreprise – jusqu’à présent restées lettre morte : réaliser les travaux nécessaires pour éviter le débordement vers les fleuves, reboiser là où ils ont extrait le minerai, et créer une coopérative de recyclage des ordures. Prendre soin. Quant à recevoir, jusqu’à présent peu ou rien. Récemment, depuis 2002 les indigènes ont pu commencer à travailler dans l’entreprise, et sur les 1800 employés, cinq sont mapoyos.

Le Cerro de las Piñas se trouve près de Morichalito. C’est un roc très étroit et plus haut que le cerro Caripita : il est noir et semble avoir été découpé au fil du temps. Un épisode important de l’histoire des mapoyos s’y déroula : le suicide collectif de l’une des capitaineries.

L’événement eut lieu du fait d’une erreur de la communauté envers ceux qui, une nuit, étaient descendus pour les rencontrer. Devant ce qui était arrivé la solution fut de se lancer depuis le cerro, comme cela leur avait été demandé. En le faisant, ils ne se dirigeaient pas vers la mort mais ils allaient à la rencontre de « ceux d’en haut ». C’est pourquoi, ils chantaient en montant.

Dans le centre de Palomo, il y a une réplique en bois du cerro de las Piñas : là, les enfants du collège firent une représentation théatrale de ce qui s’était passé, de l’histoire de leur peuple. Maintenant, l’après-midi, ils grimpent sur la structure de bois, ils restent en haut pour bavarder et puis ils descendent comme sur un tobogan alors que, tout près, sur le terrain les adolescents jouent au football.

Patrimoine immatériel de l’humanité, histoire vivante du Venezuela

Le 26 novembre prochain, Simon et Carolina se sont présentés  devant l’Unesco pour que leur communauté puisse être reconnue comme Patrimoine Immatériel de l’Humanité et être déclarée comme culture à préserver de manière urgente.

Le petit Simon explique pourquoi ils décidèrent de franchir ce pas : « l’Unesco est un instrument de plus pour nous renforcer dans l’optique de continuer à promouvoir notre langue, et c’est nous, la nouvelle génération, qui, aux côtés de nos anciens qui possèdent la connaissance, allons inculquer aux enfants toutes ces connaissances qui sont restées peu à peu derrière nous ».

Le peuple mapoyo, comme tous les indigènes d’Amérique, est un peuple de survivants ; de l’esclavage, de la guerre, des grands propriétaires, du mépris, de la contamination, et même de l’affirmation qu’ils avaient disparu et qu’il n’en restait pas un seul. Aujourd’hui, ils sont en train de donner un souffle nouveau à leur identité, en retrouvant un orgueil que voulut anéantir une culture qui prétendit qu’ils étaient des sauvages et leur nia le don de raison- c’est pour cela qu’ils ont appelé historiquement les non-indigènes « les rationnels ».

C’est pour cela que Maiguata est toujours là, celui qui a fait le bien, qui a créé l’Orénoque large et profond pour que son fils Manati puisse y vivre un jour. Mais également, Cabeza de Morocho, le mal, qui voulut tuer Maiguata et créa les moustiques, grands et petits, ainsi que la gale. Parce que le souvenir ne s’est jamais perdu et qu’il se trouvait endormi, à présent, il se réveille pour se dévoiler et montrer qu’ils ont toujours été là, qu’ils sont une partie centrale de l’histoire et du pays qu’il faut redécouvrir.

Texte : Marco Teruggi
Photos : Gustavo Lagarde
Source : https://comoelvientoenlanoche.wordpress.com/2014/11/25/naha-mopue-somos-mapoyos/
Traduction : Sylvie Carrasco

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Vers les rives de l’Arauca

Un jour au hasard du temps invisible dans les médias. La pluie tambourine sur l’arsenal remis aux autorités par 97 groupes du quartier populaire 23 de enero. On broie les armes et le délégué communal explique : « elles nous ont servi autrefois à nous défendre des gouvernements sociaux-démocrates, elles sont vaines aujourd’hui » avant de lire un par un l’intitulé et les responsables d’une trentaine de projets productifs, socio-culturels. Le président Maduro exige des ministres présents qu’ils prennent rendez-vous avec chacune des organisations pour leur transférer des ressources «qui n’appartiennent pas au gouvernement mais au peuple». Les armes seront fondues et transformées en poutrelles pour les milliers de chantiers de la Grande Mission Logement.avn

On pariait peu, il y a quelques mois encore, sur l’appel à désarmer lancé par Maduro. Les médias privés nationaux ou internationaux avaient reconduit le cliché de Caracas-sanglante-capitale-du-crime. Mais la république bolivarienne n’est plus une photo du scénario occidental. Alors que depuis 2006, dans un Mexique sur orbite états-unienne, 116.000 citoyens ont été assassinés par les cartels de la drogue et les forces de sécurité, le Venezuela forme sa police nationale bolivarienne aux droits humains et a réduit de 30 à 50 % les homicides en quelques semaines. La récupération des espaces publics, la réforme de la justice et du système pénitentiaire, l’appui aux mouvements urbains de jeunesse visent le même objectif. En septembre 2013 la rentrée des classes, avec distribution de 35 millions de livres et d’ordinateurs gratuits, permet aux écoliers, comme l’explique Nicolas Maduro, «d’apprendre non plus à manier une arme mais à construire et à interpréter des personnages, à pratiquer des sports, à s’initier à l’art de jouer du violon. Chaque commune pourra disposer de son propre réseau de théâtre ».

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Groupe de jeunes musiciens vénézuéliens avec Nicolas Maduro à la batterie (septembre 2013)

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Le Mouvement Théâtral César Regifo va se développer progresssivement dans toutes les écoles à partir de la rentrée 2013 (ici à l’Escuela Nacional Básica San José, sept. 2013)

Ce même jour, pendant qu’on broie des armes, une équipe de l’entreprise nationalisée PDVSA inaugure au large des Caraïbes le plus grand gisement de gaz ; Maduro tient une autre réunion avec les militants de tout le pays pour réviser le financement et relancer toutes les missions sociales pour des millions de vénézuéliens ;  de nouvelles communes s’auto-organisent dans l’État de Lara; à la frontière colombo-vénézuélienne les chanceliers inaugurent une douane dans une zone contrôlée par les mafias du carburant et des aliments. La stratégie de Chavez – la paix avec les colombiens – a contribué à faire reculer le paramilitarisme de Uribe. Pour la première fois des mouvements sociaux imposent leur dynamique au gouvernement Santos, connectent un nouveau champ politique au reste du continent. Dans la quête de sa seconde indépendance, l’Amérique Latine voit son horizon intérieur s’élargir.

Obstacles externes et internes

Comme chaque jour depuis quatorze ans, ce jour-ci fut invisibilisé par la plupart des médias. Au Venezuela les chaînes privées de radio et télévision (satellitaires, nationales, régionales et locales) font 80 % d’audience (1). Beaucoup de citoyens vivent ainsi dans une zone grise, opaque à tout ce qui concerne la révolution bolivarienne, et restent connectés à la telenovela du narcotrafiquant sympathique, prisonniers de la grande ville où vivre se résume à consommer individuellement. Le Venezuela n’a pas encore démocratisé la propriété des médias comme l’ont fait l’Argentine puis l’Équateur. Quant au cinéma national, la réalisatrice vénézuélienne Liliane Blaser observe que «presque toute notre fiction exclut le processus politique actuel, et se déroule dans un pays où rien de tout cela n’a lieu. Nous voyons certains films policiers qui pourraient se dérouler à n’importe quelle époque ou dans la nôtre mais qui sont expurgés de tout ce qui touche à la politique, à la société, à la culture. Or nous vivons un phénomène intégral qui devrait être visibilisé et décrit”.

La droite fonctionne à partir de cette domination culturelle. Avec ses alliés états-uniens et sa patiente infiltration de centaines de paramilitaires « dormants » entre deux assassinats sélectifs, elle recycle une synthèse des scénarios « chilien » et « nicaraguayen ». Éroder la patience populaire en sabotant l’alimentation, en coupant le courant ici et là, en paralysant une raffinerie pétrolière, en injectant du dollar parallèle pour gonfler l’inflation, en achetant des agents dans l’administration… Il s’agit de générer du mécontentement en vue des municipales de décembre 2013 et de maintenir les conditions d’une opération militaire directe pour reprendre le pouvoir et reprivatiser le pays en profondeur. Il y a peu le gouvernement colombien a aidé les autorités vénézuéliennes à arrêter des paramilitaires en pleins préparatifs d’un attentat contre Nicolas Maduro (2), confirmant les dénonciations du gouvernement bolivarien.

La droite et le patronat vénézuéliens peuvent compter sur les médias internationaux pour traduire leurs sabotages ou leurs accaparements en «faillites du régime», les condamnés pour corruption en « prisonniers politiques » ou la violence en « guerre civile ». Combien de journalistes occidentaux qui prêtent leur concours si docile à cette guerre contre une démocratie de gauche savent-ils qu’ils recyclent la campagne de la SIP préparant le coup d’État contre Salvador Allende en 1973 ( « menaces sur la liberté d’expression au Chili », « liens avec le totalitarisme soviétique »…) et que leurs épithètes sont vieux de deux cents ans, lorsque les premiers émissaires des États-Unis menaient campagne contre un certain Simon Bolivar, «  César assoiffé de pouvoir absolu » ?

Le président Maduro lors de la marche de commémoration de l'Unité Populaire de Salvador Allende (Caracas, 11 septembre 2013)

Le président Maduro lors de la marche de commémoration de l’Unité Populaire de Salvador Allende (Caracas, 11 septembre 2013)

«Nous allons défendre le peuple » répond Maduro qui prend des mesures économiques concertées avec les mouvements sociaux, investit 600 millions de dollars pour importer 3,5 millions de tonnes d’aliments de Colombie et garantir l’approvisionnement de la population, promet d’exproprier les entreprises qui accaparent les produits de première nécessité. Avec son homologue Xi Jinping, il vient de signer à Pékin ce 22 septembre un accord avec la Banque de Crédit chinoise : 5 milliards de dollars seront injectés pour accélérer le développement de l’agriculture, de la santé publique, de l’industrie et de la recherche scientifique, de la construction, du système électrique vénézuéliens.

De cette manière, Maduro poursuit la mise en œuvre du programme proposé par son prédécesseur, et approuvé par les électeurs d’octobre 2012 et d’avril 2013. Il parie sur le réveil des forces populaires, passé le choc lié au probable assassinat de Hugo Chavez, pour reprendre «la transformation active, révolutionnaire » d’un État resté, malgré quatorze ans de révolution, le fief d’une classe moyenne « professionnalisée » avant la révolution, et minoritairement révolutionnaire. Le problème (qui est en général celui de toute révolution) est celui du « levier ». Où trouver les formateurs du type nouveau si la majorité des enseignants disponibles sont ceux qu’ont légués le libre marché et un État antipopulaire et non-participatif ?

Quand on dialogue avec les vénézuéliens, on entend parfois la crainte que les nombreuses mesures prises par le président Maduro (par exemple dans sa lutte contre la corruption au sein de l’État ou l’insécurité, approuvées par une large majorité selon des firmes privées de sondage) soient un « modismo » – qu’elles ne durent qu’un temps ou que se « tuerzan en el camino » – qu’elles se perdent en chemin.

Il est vrai que malgré l’appel insistant de Nicolas Maduro aux ministres, gouverneurs, maires et candidats-maires pour qu’ils “résolvent en profondeur les problèmes du peuple car c’est lui qui possède les solutions et c’est á nous d’apprendre à l’écouter”, la vision bolivarienne s’enlise encore souvent dans les pratiques coloniales de fonctionaires dont le seul souci est d’arriver au pouvoir pour y rester. En imposant plusieurs candidats à sa base, le PSUV (parti de la révolution) s’expose à perdre plusieurs mairies lors des municipales en décembre prochain. En dehors de la forme « Etat » ou  « parti », combien des 1.150 communes et des 31.670 conseils communaux, combien des centaines de médias communautaires sont-ils de véritables instances de pouvoir collectif ? Et pourquoi la démocratie participative avance-t-elle lentement ?

Parce qu’il faut encore beaucoup de temps pour surmonter la tradition politique de domination coloniale externe et interne, d’imposition et de castration.

Mais Chavez a réveillé un peuple et Maduro reprend le travail sur un socle qui, comme le rappelle Jesse Chacón, ne pourra être détruit même si la droite remportait les élections : celui de la montée en puissance de ceux d’en bas, de la récupération de la souveraineté et du rôle défensif, citoyen, des forces armées, la redistribution de la richesse nationale et l’égalité sociale comme composantes essentielles de la démocratie. Des experts des Nations Unies, dans leur récent rapport World Happiness Report for 2013 ont conclu que le Vénézuéla est le pays le plus heureux d’Amérique du Sud, confirmant les conclusions d’autres organismes internationaux (3). Mutation aussi sûre que celle du roseau face au chêne. La « guerre des temps » oppose à présent le court terme du « consomme et tais-toi, l’État est un obstacle à ton plaisir.. » à la conscience de l’Histoire longue comme capital du peuple. L’enjeu est la construction d’un imaginaire qui libère le citoyen du narcissisme de la réussite individuelle et le pousse à s’engager davantage au service de la collectivité.

La ferveur des habitants de Caracas saluant le retour de leur fils Simon Bolivar peut sembler une parenthèse folklorique aux touristes ou aux experts occidentaux impatients de voir le Venezuela revenir à la “normale” du libre marché et des gros contrats industriels. Mais lorsque Nicolas Maduro montre au peuple l’épée qui va rejoindre le corps du Libertador dans son Panthéon, chacun comprend qu’il s’agit d’une idée proclamée il y a deux siècles lorsque Caracas poussa le « cri de l’Égalité » et se mua en « berceau de l’indépendance américaine ».

Entrée triomphale de Simón Bolívar (Caracas 6 août 2013)

Entrée triomphale de Simón Bolívar (Caracas 6 août 2013)

Comme l’écrit Gonzalo Ramírez Quintero, l’oligarchie vénézuélienne, celle qui faisait main basse sur les finances de l’État pour s’installer à Paris ou à Miami, « voudrait que Bolivar redevienne une statue pour fêtes patriotiques, un motif rhétorique. Le Bolívar vivant la perturbe : il lui rappelle en permanence sa misère et son inauthenticité. La haine de ses médias, leur rejet moqueur du dialogue entre le peuple et la pensée bolivarienne n’est que la continuité de sa haine coloniale. Il s’agit aussi d’occulter le fort impact qu’a eu l’expérience de la révolution haïtienne dans la redéfinition sociale de la guerre émancipatrice par Simon Bolivar. »

Toute analyse qui se bornerait à analyser le présent pècherait par naïveté. Au Venezuela ce n’est pas seulement avec des archives que l’on commémore l’Unité Populaire chilienne de 1971-73 mais en initiant la discussion parlementaire de « la loi des conseils de travailleurs” qui donnera à ceux-ci le pouvoir non plus seulement de revendiquer syndicalement mais de participer politiquement aux décisions sur la production – dans la foulée des fameux cordons industriels, embryons du pouvoir populaire anéanti par le général Pinochet et l’administration Nixon. Ce nouveau texte complètera la loi du travail anti-néo-libérale mise en vigueur par Hugo Chavez (4). Il faudra encore que les travailleurs assument ce nouveau pouvoir.

Avec l'écrivain Eduardo Galeano, lors de la marche en mémoire d'Allende, Caracas, 11 septembre 2013.

L’écrivain Eduardo Galeano et le président, lors de la marche en mémoire d’Allende, Caracas, 11 septembre 2013.

« Certains m’on dit que Chavez est mort mais je n’en crois rien » dit l’uruguayen Eduardo Galeano, venu à Caracas en septembre 2013 présenter son livre récent « Los hijos de los días ». L’écrivain a rappelé l’empreinte qu’a laissée dans la pensée et dans la personnalité de Bolivar, le philosophe Simón Rodríguez. Un des concepts-clefs de la pensée de Rodriguez, de sa république américaine qui refusait de copier l’européenne, est la toparquia, « l’auto-gouvernement local ». C’est ce concept que Chavez et Maduro ont interprété pour transformer les actuelles relations de production capitalistes à travers une forme sociale et économique nouvelle : « la Commune ». C’est ici où le concept du temps historique rejoint celui d’espace comme fondement de la politique.

Présentation du livre d'Eduardo Galeano "Los hijos de los días" par le président Maduro, Caracas, le 10 septembre 2013.

Présentation du livre d’Eduardo Galeano « Los hijos de los días » par le président Maduro, Caracas, le 10 septembre 2013.

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Eduardo Galeano visite la « Casa de las Primeras Letras« , récemment sauvée de la destruction par le gouvernement bolivarien. Un espace interactif doté d’hologrammes permet au public de découvrir l’itinéraire intellectuel du philosophe Simón Rodríguez qui forma dans ce même lieu il y a deux siècles le jeune Simón Bolívar. José Martí, l’apôtre de l’indépendance cubaine y enseigna à son tour en 1881.

Qu’est-ce que cette « commune » dont Maduro a fait une priorité, après les critiques de Chavez sur le retard pris par le gouvernement dans sa mise en place ? (5)

Laissons la parole à José Roberto Duque (6) :

« A Caracas – et dans tout le Vénézuéla – il y a des centaines de communes en construction, mais le type de relations des grandes villes actuelles  rendent inviable une commune. Caracas est une ville capitaliste, dont la structure et le concept ont été moulés sur le mode de production de l’esclavage puis du capitalisme industriel. Avec de tels antécédents, difficile d’imaginer qu’elle serve de base au socialisme ou à la société de type nouveau que nous voulons. Difficile, oui : mais ceux qui vivent à Caracas ont la mission d’essayer. Caracas a aussi produit une étonnante culture de résistance, une citoyenneté qui sait que quelque chose doit être détruit.

« Un communard c’est quelqu’un qui se lève le matin, pour s’intégrer à une activité productive qui offre une vie et une indépendance à sa  communauté ou à sa commune. Aujourd’hui, les grandes villes n’ont pas de vocation productive (c’est ainsi que le capitalisme les a dessinées : des lieux où se concentrent les consommateurs et les esclaves des tâches inorganiques) de sorte que les citoyens doivent importer du dehors ce qu’ils consomment. Dans les villages agricoles la construction de communes est plus viable : semer pour consommer et pour vendre est un bon levier pour développer une communauté auto-soutenable.

« L’habitant des zones populaires de Caracas se lève le matin pour se rendre à un travail qui, en général, se trouve loin (et parfois très loin) de la communauté dans laquelle il vit ou, simplement, dort. Tout ce temps et cette énergie mentale et physique seraient mieux investis dans une commune. La construction des communes de Caracas doit commencer avec la destruction de cette manière de fonctionner, de cette imposition de la ville capitaliste.

« Les retrouvailles des jeunes avec leurs communautés iraient dans ce sens : l’affection pour le lieu de vie est la matière première pour créer et inventer un futur.

Un projet conçu et mis en oeuvre par un collectif autonome de femmes : la construction d'un immeuble au coeur de Caracas. Septembre 2013.

Un projet conçu et mis en oeuvre par un collectif autonome de femmes : la construction d’un immeuble au coeur de Caracas. Septembre 2013.

« Nous ne connaîtrons pas la société socialiste que nous sommes en train de construire. »

« Il y a cinq ans, ou moins, je l’avoue, je me sentais assez désespéré par certaines choses que je percevais dans le processus bolivarien, dans notre affrontement avec le capitalisme. Je disais que nous étions en train de perdre cette bataille. Cela m’enchantait de me remplir la bouche de critiques faciles parce que leur objet était visible : je disais que Caracas n’était pas une ville socialiste et que celui qui en doutait n‘avait qu’à parcourir les rues et compter chaque McDonald, chaque centre commercial, chaque contradiction de classe, chaque magasin ou bureau ou enseigne lumineuse des principales compagnies transnationales du monde capitaliste. Cela me semblait terrible et contradictoire avec notre déclaration de rébellion et notre proclamation d’une patrie marchant vers le socialisme.

« Difficulté de comprendre le temps de la révolution. Cette difficulté est liée presque exclusivement au fait que dans notre courte vie nous voulons que se produisent tous les changements sociaux dont nous rêvons. Nous passons rapidement de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte. Comme nous fonctionnons de manière individuelle, nous voudrions que le pays change très vite. Nous avons entendu de nombreux compagnons dire : “Après 14 ans nous continuons à négocier avec la bourgeoisie. Après 14 ans il y a encore de l’exploitation capitaliste. Après 14 ans il y a encore des baraques. Après 14 ans il y a encore des jeunes qui préfèrent le regguaetón á Silvio Rodríguez (vous avez déjà tenté de danser « mi unicornio azul ») ?

« Mais nous avons fini par comprendre. Nous, les vénézuéliens d’aujourd’hui, ne connaîtrons pas la société socialiste que nous voulons construire, et que nous sommes en train de construire. Nous ne verrons pas se dresser cet édifice dont nous posons aujourd’hui les premières pierres. Cette affirmation peut paraître très triste, elle mène en réalité à une belle conclusion. Tout ce que nous avons fait de 1998 jusqu’à aujourd’hui (et, depuis plus longtemps, contre les lois et parfois dans la clandestinité) sera bénéfice, jouissance et dignité pour les vénézuéliens qui ne sont pas encore nés. C’est ce qu’on appelle “construire le futur”. Certains d’entre nous sont trop aveugles pour accepter cette idée dure mais réaliste : nous mourrons individuellement sans avoir connu autre chose que ce vicieux capitalisme. »

Changer la vie passe in fine par la création d’un État communal. Ce jour-là Chavez pourra enfin réaliser son vieux rêve, accrocher son hamac sur les rives de l’Arauca.

Thierry Deronne, Caracas, septembre 2013.

Sommet de Petrocaribe à Cienfuegos, Cuba, 2007.

Sommet de Petrocaribe à Cienfuegos, Cuba, 2007.

Photos: AVN, Ciudad Caracas, Correo del Orinoco.
Notes:
  1. Voir http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela
  2. Lire http://www.telesurtv.net/articulos/2013/06/10/detienen-grupos-paramilitares-en-venezuela-que-iban-a-atentar-contra-presidente-maduro-3346.html
  3. Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/06/02/le-venezuela-hors-de-la-caverne-de-platon-2eme-pays-le-plus-heureux-damerique-latine-selon-luniversite-de-columbia-et-5eme-pays-le-plus-heureux-du-monde-selon-gallup/
  4. Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/04/nouvelle-loi-du-travail-au-venezuela-un-pas-de-plus-vers-la-vraie-vie/
  5. Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/
  6. Lire l’article complet : « La lenta construcción del futuro », http://www.ciudadccs.info/?p=453632

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/09/22/vers-les-rives-de-larauca/

Deux tours du monde en 100 jours : révolution dans la révolution bolivarienne.

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Assemblée du gouvernement de rue, État de Lara, 14 juin 2013.

Assemblée du gouvernement de rue, État de Lara, 14 juin 2013.

79.120 kilomètres parcourus en treize semaines par les ministres à la rencontre des citoyen(ne)s; 3.324 activités dont 2.000 assemblées populaires. Contact direct avec 3.483.000 habitant(e)s; 2.450 projets approuvés par l’exécutif sur proposition des organisations populaires dans les 24 états du pays – écoles, centres de diagnostic intégral, autoroutes, métro, autobus, système alimentaire, etc.. pour un investissement total de 16,5 milliards de dollars. Qui veut savoir ce que sera la révolution bolivarienne dans les années à venir, peut s’en faire une bonne idée à partir du bilan d’étape des trois mois du “gouvernement de rue” lancé dès l’élection de Nicolas Maduro, le 14 avril 2013.

Lors d’une assemblée organisée le 28 juillet dans le quartier populaire “23 de Enero” (Caracas) à la mémoire du président Chavez (qui aurait eu 59 ans ce dimanche), le président Maduro a fait rire en citant les “agences spatiales d’information” AFP, AP ou Reuters dont la ligne épouse celle de la droite locale: invisibiliser le gouvernement de rue et tout en concédant que “Nicolas Maduro a stabilisé son pouvoir”, prédire une “catastrophe économique”.

Il a évoqué la récente réunion à Santiago du leader de la droite, Henrique Capriles Radonski (impliqué dans la violence et les assassinats de militants bolivariens le 15 avril 2013 (1) et dans le coup d’État contre le président Chavez en avril 2002) avec Jovino Novoa, sous-secrétaire de la présidence de Pinochet : « il n’y a vraiment que la droite vénézuélienne pour aller conspirer avec ce genre de personnages monstrueux qui supervisaient les disparitions et les tortures« .

Pour la deuxième étape du gouvernement de rue qui démarre ce lundi 29 juillet 2013 à Sabaneta (État rural de Barinas), Maduro a fixé 12 lignes prioritaires (en plus des cinq objectifs généraux du Plan Patria) (2)  :

  • Réaliser de manière immédiate chacun des projets et des travaux publics approuvés au cours de la première étape du gouvernement de rue (avril-juillet).
  • Établir et approfondir le gouvernement de rue comme système intégral et permanent sur tout le territoire, pour mettre en oeuvre les projets à venir.
  • Intensifier et perfectionner le Mouvement pour la Paix et la Vie, avec la participation de tous les jeunes qui veulent sortir du culte des armes, de la drogue, pour qu’ils puissent s’inscrire dans des missions formatives et socio-productives.
  • Accélérer la récupération économique nationale (relancer la production nationale pour sortir de l’effet de la spéculation sur le dollar dans les importations).
  • Faire monter en puissance toutes les missions sociales, éducatives, culturelles qui vont de “En amor mayor” (dotation de pensions aux personnes âgées qu’elles aient cotisé ou non) à “Hijos e hijas de Venezuela” (appui économique direct aux mères en situation de pauvreté extrême), à la mission Logement, etc… Maduro a exigé que soient mises en place les coordinations ministérielles dans les régions : « dans certains états les délégués des différents ministères ne se connaissent même pas entre eux ! Cela doit finir, nous sommes un seul État !« 
  • Fortifier la Mission “Efficacité ou rien” et poursuivre la lutte à fond contre la corruption au sein de l’État, du gouvernement comme du secteur privé. Une lutte “qui va apporter de nouvelles surprises dans les jours prochains”, pour laquelle Maduro a créé une équipe secrète et compte sur l’appui des organisations populaires.
  • Dès le mois d’août, passer à la vitesse supérieure dans la construction de la Commune, stratégie à laquelle Hugo Chavez donnait la plus haute priorité pour dépasser la structure de l’État bourgeois.
  • Accélérer le redressement du système électrique national qui a déjà permis de réduire de moitié les coupures de courant (en 100 jours 70 mégawatts ont été produits et 400 ont été économisés).
  • Approfondir le “gouvernement de rue” dans les forces armées en multipliant les visites sur le terrain.
  • Impulser une révolution dans la communication et dans la culture, notamment en créant un mouvement national de théâtre pour et par les jeunes et par la mise en valeur du répertoire national et latino-américain.
  • Maintenir le cap de la politique internationale d’intégration, en consolidant l’ALBA, Petrocaribe, l’UNASUR et la CELAC.
  • Constituer un front politique élargi entre le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV), les mouvements sociaux et les autres partis progressistes, en vue des élections municipales du 8 décembre 2013.

Sur ce point le président Maduro a critiqué la volonté anachronique de certains candidats “révolutionnaires” de vouloir se faire élire à une mairie par pur égocentrisme. Les critères pour approuver une candidature ne sauraient être autres que l’humilité, la capacité de servir la population et les qualités du travail réellement accompli.

Le matin à Barinas (village natal de Chavez) Maduro avait déclaré : “Je connais des gouverneurs « chavistes », nous les connaissons tous, qui reçoivent de l’argent des grands propriétaires pour freiner la révolution. Nous devons nous critiquer nous-mêmes, pour avoir commis une erreur – celle de laisser à Chavez tout le poids de la révolution, sans assumer assez notre responsabilité qui, aujourd’hui plus que jamais, est de construire le pouvoir populaire. Fidel Castro l’avait dit de manière prémonitoire il y a treize ans, en visitant ce même lieu : “Chavez ne peut être le maire de tout le Venezuela, personne ne peut en supporter autant” en voyant les milliers de papiers, de lettres qu’à chaque déplacement les gens lui glissaient dans les mains, désespérés par les carences et le silence des maires, gouverneurs, ou ministres. »

« Aujourd’hui nous allons construire la commune mais dire commune ne signifie pas direvoilà, il y a une organisation qui s’appelle commune et j’en suis membre”, Beaucoup d’entre nous disonsje fais partie d’une commune. Mais combien peuvent dire réellement qu’ils font partie d’une commune ? Serait-ce qu’elles sont déjà construites ? La commune, c’est un espace militant, de travail, de solidarité, de nouvelles relations de production, pour nous former, pour y former nos enfants… Que chaque dirigeant, que chaque gouverneur se pose la question : “combien de communes ai-je aidé à construire ? combien de gens ai-je formés pour qu’ils puissent organiser le pouvoir populaire ?

Thierry Deronne, Caracas, 29 juillet 2013.

Notes :

  1. Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/17/defaite-de-la-tentative-de-coup-detat-lex-president-lula-critique-lingerence-des-etats-unis-dans-les-elections-venezueliennes/
  2. Lire “Ce que la révolution bolivarienne va faire de 2013 à 2019”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/
  3. Photos ci-dessous : célébration populaire à titre posthume des 59 ans de Hugo Chavez. Crédits : Venezuelanalysis.com / AVN.

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Des habitantes de Caracas ont préparé le gâteau d’anniversaire pour Hugo Chavez.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/07/29/deux-tours-du-monde-en-100-jours-revolution-dans-la-revolution-bolivarienne/

Daniel Viglietti: “Les processus révolutionnaires comme celui du Venezuela jettent une lumière sur l’invisible”

Auteur de classiques latino-américains comme « A desalambrar » (chantée par Victor Jara, Mercedes Sosa ou Joan Manuel Serrat), « Canción para mi América » ou « El Chueco Maciel », ami et complice de scène du poète Mario Benedetti, le célèbre chanteur-compositeur uruguayen Daniel Viglietti est à Caracas pour appuyer la campagne bolivarienne et la poursuite de l’intégration latino-américaine.

Vidéo : Viglietti chante « A desalambrar »  à Managua en 1983, en pleine révolution sandiniste, lors du légendaire « Concert pour la paix”.

Les propos qui suivent ont été recueillis à Caracas le 11 avril 2013 par les journalistes brésiliens Leonardo Wexell Severo et Vanessa Silva, de ComunicaSul, Blog de journalisme coopératif.

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Daniel Viglietti : «J’ai toujours senti que j’avais deux patries. La première, de naissance, est l’Uruguay. L’autre, c’est la patrie latino-américaine que j’aime appeler «notre-américaine». J’ai inventé ce mot à partir de l’expression de José Martí (qui opposait notre Amérique, à l’autre, celle de l’empire du nord). J’ai remarqué que nos frontières sont artificielles au-delà de la langue et de la culture qui ont leur poids dans les différentes régions mais ces frontières, ces douanes, ces bureaux d’immigration sont des inventions faites pour nous diviser. Quand j’entre au Brésil, au Venezuela, à Cuba ou dans de tant de pays progressistes, je sens qu’il est irréel d’user d’un passeport. La chanson n’a pas besoin de demander un visa pour aller où elle veut. La musique entre naturellement et, quand c’est nécessaire, on la traduit, comme je l’ai fait pour quelques chansons de mon ami Chico Buarque. Le mouvement de la musique, de la culture, est totalement libre. Je me sens de plus en plus « notre-américain » même si ma naissance, ma nationalité me font « uruguayen ».

« Il y a un processus de transformation, avec une tendance révolutionnaire au Venezuela, dont la lumière éclaire l’invisible sous de nombreux aspects. Celui des peuples indigènes, de la classe ouvrière, du peuple qu’on appelait «marginal» alors que cette soi-disant « marge » n’était que la conséquence du système. La culture invisible est l’une des lumières que ce processus est en train d’identifier, avec l’expression de chanteurs, de groupes, de collectifs … Le Venezuela nous a donné la génération d’Ali Primera, de Cecilia Todd, de Lilia Vera, et les jeunes surgissent pour assurer la continuité. Cela montre comment la culture peut se renouveler et combien il est bon que la culture – pas nécessairement « pamphlétaire » ni supra-gouvernementale mais créatrice, à la recherche de langages – soit mise en lumière par ces processus. Elle offre un contrepoint à la conception réactionnaire fondée sur des valeurs qui sèment l’obscurité.

« TeleSUR, qui est un canal « notre-américain », grâce auquel les gens peuvent s’informer sur ce qui se passe dans le continent, devrait être vu librement dans nos pays. Dans le cas de Montevideo, capitale de l’Uruguay, on ne peut voir TeleSUR qu’en louant un câble argentin. Il y a des mesures à prendre. Ceci est un exemple clair de ce qu’il est possible de faire en termes de communication.

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Daniel Viglietti chante « La terre pour qui la travaille » pour les travailleurs de la canne à sucre de Bella Unión, Uruguay 2006.

« Je suis heureux de travailler avec la Radio Nationale du Venezuela dans le cadre du programme « Tympan » qui est produit aussi en Uruguay, en Argentine, Peut-être même un jour nous au Brésil ! (rires). Je suis heureux d’être ici avec le Mouvement des Paysans sans Terre, parce que je sais ce que leur lutte signifie dans un pays-continent comme le Brésil, la lutte pour plus de justice, pour la répartition des terres. Je suis content de vivre ces retrouvailles.

« Je viens de l’Uruguay où nous avons rendu hommage à Chavez dans une petite ville appelée Bolivar. Notre président « Pepe » Mujica était présent. J’ai écrit la chanson intitulée « bolivarienne ». Je l’ai chantée hier sur TeleSUR et je la chanterai pour l’acte de clôture de la campagne de Nicolas Maduro. Je pense que ce sera le plus grand acte auquel j’ai participé dans ma vie et je dois la chanter avec un « cuatro » (guitare à quatre cordes, traditionnelle du Venezuela). C’est un instrument d’une grande richesse, que j’utilise avec modestie mais qui donne une couleur différente à la chanson. C’est un honneur d’être ici avec tous ceux qui appuient cette élection, si limpide qu’elle a été saluée par l’ancien président américain Jimmy Carter. Face au cynisme, face aux offenses, face à la haine de ceux qui sont capables de choses terribles – et nous devons en être conscients – nous devons rester unis. Ensuite nous allons nous retrouver au milieu de la joie collective. »

L’argentin Diego Maradonna a lui aussi fait le voyage de Caracas, pour accompagner la bataille électorale des bolivariens autour de Nicolás Maduro, et pour rendre hommage à Hugo Chavez, n’ayant pu assister à ses obsèques. Une longue amitié qui lui a valu les moqueries et les attaques des médias privés argentins.

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« Hugo Chávez a changé la manière de penser des latino-américains. Nous étions soumis aux États-Unis depuis toujours, et il nous a mis dans la tête que nous pouvions marcher nous-mêmes. C’est pour cela qu’il est tellement aimé et respecté par tous ceux qui le connaissions et qui l’aimions. Nous continuons la lutte. Il n’est plus là physiquement mais avec Nicolás Maduro nous allons continuer sur la même ligne, plus personne ne nous humiliera.

« Hugo pour moi fut un ami, nous parlions de toutes sortes de thèmes. Lui, le joueur de base-ball et moi de football, mais ce qui restera pour moi c’est une grande amitié et une sagesse politique incroyable. Quand l’Amérique latine repoussa le modèle des accords de libre commerce (ALCA) que voulaient imposer les États-Unis, nous nous sommes rassemblés en 2005 à Mar del Plata (Argentine) pour dire non à l’ALCA et lancer l’ALBA (Alliance Bolivarienne des Peuples de l’Amérique), Hugo a pris la parole dans le stade et il a commencé à pleuvoir, il nous a demandé de répéter trois fois un mot pour faire cesser la pluie. Nous l’avons fait. Dix minutes plus tard, le soleil est apparu.»

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Diego Maradonna salue les supporters de Nicolas Maduro, Caracas, 11 avril 2013.

Dans un récent entretien à la revue « The Clinic », l’ex-présidente chilienne Michelle Bachelet (centriste), probable candidate à sa réélection, revient elle aussi sur le président bolivarien.

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“Hugo avait un profond engagement envers l’Amérique Latine et un profond engagement envers les plus pauvres. Beaucoup des politiques qu’il a mises en oeuvre en sont la claire expression, ce qui explique le grand appui dont il jouissait.

« Il fut un leader de référence pour la région. Il fut toujours un excellent compagnon et collègue. En tant que président on pouvait être d’accord ou non avec lui mais quand on avait besoin de lui pour des affaires fondamentales, dans des situations complexes, il jouait un rôle important, il a eu une participation très active dans la création de l’Union des Nations Sud-Américaines (Unasur) et de la Communauté des États Latino-américains et des Caraïbes (Celac).

« Une Amérique Latine unie permet de mieux affronter une toute une série de défis, aujourd’hui il est complètement irréel de penser que chacun va résoudre tous ses problèmes isolément, qu’il s’agisse d’infrastructures, de technologies, etc.. L’Amérique latine a montré son sérieux, sa responsabilité, et a fait des propositions innovatrices très intéressantes. Dans les dialogues internationaux on entend dire aujourd’hui : « nous devrions apprendre de l’Amérique Latine ».

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/13/daniel-viglietti-les-processus-revolutionnaires-comme-celui-du-venezuela-jettent-une-lumiere-sur-linvisible/

Andrea Rios : « Changer la manière dont on joue dans le cinéma vénézuélien ».

Thierry Deronne – Sans doute le plus beau prix pour une cinéaste est-il d’apprendre que dans les rues de son pays on revend des copies pirates de son film. Selon toi quel est le secret du succès populaire d’”un regard sur la mer” ?

La directora

La réalisatrice

Andrea Rios – Je crois d’abord que le fait que la protagoniste soit une fillette donne au film une touche particulière. L’histoire tourne autour d’un enfant plein d’humour, d’espièglerie et d’audace, c’est quelque chose de nouveau. Cela a permis la rencontre du film avec un public d’enfants et d’adolescents, et que le film puisse être reçu en famille. Il y a le fait d’aborder des thèmes intimes, la participation de nouveaux acteurs et le portrait de paysages de la côte vénézuélienne. Et le fait de narrer une histoire loin des films traditionnels vénézuéliens qui en général dénoncent de graves problèmes dans la société. “Un regard sur la mer” problématise la réalité conflictuelle d’une fillette qui a perdu ses parents face à un adulte âgé, récemment devenu veuf, et c’est cette dimension particulière qui a valu un tel accueil au film.

T. D. – Qu’as-tu appris en réalisant ce film, comme réalisatrice et sur un plan personnel ?

A. R. – Pour moi cela a toujours été un défi de filmer les enfants de la manière la plus naturelle possible. J’y ai beaucoup réfléchi pour conclure que le secret est dans la manière dont les enfants vivent l’expérience cinématographique.

Je voulais que les enfants de jouent pas en tant qu’ « acteurs » mais qu’ils vivent les scènes, qu’il les remettent en question, qu’ils les pensent et abordent le jeu comme un processus plus que comme une finalité…

Yucemar y Andrea Rios

avec Yucemar

Ça m’a captivé, de voir ces enfants croître dans la mise en scène et comment a été atteint l’objectif que nous recherchions. Ils n’ont jamais lu le scénario, ils avaient une idée du thème mais jamais nous ne leur avons demandé d’apprendre par coeur telle ou telle scène… On leur a demandé d’oublier les paramètres de la télévision et de relier le tournage avec le ludique …

Une autre affaire est d’obtenir la même chose des acteurs adultes… c’est plus difficile car certains oublient de jouer, d’imaginer et se contentent de répéter le texte du scénario… nous devons revoir sérieusement la manière dont on joue dans le cinéma vénézuélien… Comme réalisatrice et comme personne, je fus frappée de voir comment le cinéma comme système te mène à des lieux communs, à des clichés. Toute la complexité est : comment en extraire quelque chose ? Je crois que notre imaginaire collectif tient pour vérité établie qu’une scène « Y » doit être jouée et filmée de la manière « Y » … C’est pourquoi si peu d’interprétations nous surprennent…

Actores adultos

avec les acteurs adultes

T.D. –  Qu’a appris la jeune héroïne, en tant que personnage et en tant que personne ?

A.R. – Ana E a toujours été, dès l’écriture du scénario, un personnage fort. L’actrice avait déjà une expérience théâtrale et dans ce cas elle a dû opérer le passage au format du cinéma, de nature fragmentaire. Constamment nous réfléchissions sur la scène que nous allions filmer et elle donnait son opinion personnelle sur telle chose, marquant son accord ou son désaccord. Elle a toujours été une fillette expressive mais à mesure qu’elle acquérait de l’expérience, sa capacité de tisser un discours verbal et corporel a énormément grandi tant vis-à-vis de la caméra que vis-à-vis du public. Elle remettait toujours en question le personnage dans le bon sens de l’expression, et faisait des réflexions sur ce qu’elle pensait personnellement et ce que son personnage Ana E devrait faire. Je suppose qu’elle a emporté cette expérience avec elle…

T.D. – La mer, quel est son rôle dans ta dramaturgie ?

A.R. – La mer dans ce film exprime le besoin de vivre d’un personnage qu vient de perdre son épouse. Rufino décide de reprendre les choses au début et ce début est la mer, c’est le lieu où elle l’a connue et c’est aussi le lieu où il rencontre la fillette. Par ailleurs je sens que l’écrivaine voulait brosser une narration hors de la ville, peindre nos paysages pour les relier au monde intérieur de nos personnages. J’ai tenté autant que possible de créer la métaphore de la solitude des deux personnages principaux face à une mer : énorme, belle et furieuse à la fois. Pour moi le paysage naturel possède un pouvoir mystérieux et c’est une source merveilleuse pour l’être humain qui se sent petit face à lui.

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Photo de tournage

Photo de tournage

Fiche technique et artistique de « Un regard sur la mer » (Una mirada al mar »).

Assistante des acteurs enfants : Rossana Fernández. Son direct : Frank González, Post-production sonore : Gregorio Gómez. Direction artistique : Antonio Alfonzo. Musique originale : Ignacio Barreto. Montage : Armando Silva, Carlos Mendoza, Andrea Ríos et Liana Domínguez. Direction de photographie : Vitelbo Vásquez. Caméra : Luis Martínez. Production générale : Victor Fernández.

Interprètes : Fernando Flores, Asdrúbal Meléndez, Yucemar Morales, Zoe Bolívar, Loly Sánchez, Juliana Cuervos, Bebsabe Duque, Leonardo Pinto, Amilcar Marcano, Mariangela Fernández, Crismariangel Pimentel, Jonathan Carrizalez, Jaiberlyn Sánchez, Anastasia Stoliarov, Eduardo Núñez, Valery Cáceres, Sasha Sojo, Sheiner García.

Production exécutive : La Villa del Cine.

Idée et scénario originaux : feu María Nela Alas.

Réalisation : Andrea Ríos, République Bolivarienne du Venezuela juillet 2011.

URL de cet article (FR) : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/01/01/andrea-rios-changer-la-maniere-dont-on-joue-dans-le-cinema-venezuelien/

Version espagnole : http://escuelapopularcineytv.wordpress.com/2013/01/02/andrea-rios-tenemos-que-hacer-una-revision-sobre-como-actuamos-en-el-cine-venezolano/

Manuel Vadell : « Le meilleur livre d’un dirigeant est dans les yeux, dans la voix des citoyens »

Ce fut au milieu des années 90, à Caracas, dans un sous-sol bourré de livres de Droit et de politique, que je croisai pour la premiere fois l’éditeur Manuel Vadell. Le Mouvement Bolivarien 200 (1) créé par Hugo Chavez y tenait des réunions secrètes pour fortifier le bras civil de l’union civico-militaire. C’est depuis ce dépôt, où je l’interviewe aujourd’hui (17 décembre 2012) qu’il pratique depuis trente ans la balistique idéologique. On lui doit notamment la rencontre d’Hugo Chavez avec un des derniers grands philosophes marxistes – le hongrois Iztvan Meszáros – grâce à la publication d’ouvrages tels que « Au-delà du Capital » ou « le défi et le poids du temps historique ». Quand Vadell envoie ses « torpedos » dédicacés au Palais de Miraflores, ils sont parfois assortis de listes avec recommandations pratiques au sujet de l’appétit immodéré de certains fonctionnaires pour le Trésor public.

Manuel Vadell

Manuel Vadell, le 17 décembre 2012, à Caracas.

Thierry Deronne – A quel moment avez-vous décidé d’entrer en politique ?

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Affiche du collectif Trinchera Creativa sur les violations des droits de l’homme avant l’époque de Chavez. Légende : « 1989-1993. Adecos (= sociaux-démocrates) experts en lancements – CHUTE LIBRE. »

Manuel Vadell – En 1953. J’avais 17 ans, j’appartenais à la jeunesse d’un parti qui avait beaucoup promis au pays dans sa première étape populaire, au sortir de la dictature: « Acción Democrática » (parti social-démocrate, NdT). Nos courants internes, à la gauche de AD, étaient emmenés par ce grand dirigeant que fut Domingo Alberto Rangel. Puis nous avons fondé le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR). Ce fut le début d’un long travail qui a coûté beaucoup de martyrs au pays, non seulement sous la dictature de Pérez Jimenez mais par la suite sous la dictature des partis social-démocrate (AD) et démocrate-chrétien (COPEI). Il est frappant de voir que cette période civile fut beaucoup plus meurtrière que la dictature militaire. Tant de gens sacrifiés de manière absurde. En les assassinant, en les torturant, en les lançant depuis des avions. La lutte a continué : nous avons organisé tout le mouvement étudiant, celui de l’Université de Carabobo dans mon cas. J’ai subi 17 emprisonnements. Mes séjours en prison étaient brefs : j’étais président de la Fédération des Centres Universitaires et les rues se remplissaient pour exiger ma libération. Je dois dire avec fierté que j’ai inauguré la prison de Tocuyito ! (rire) M’y ont suivi 700 autres, venus de tous les coins du pays. Au milieu de tout cela, en plein appauvrissement généralisé du pays, Hugo Chavez tente une insurrection. Nous avions déjà des contacts avec lui. Lorsqu’il fut fait prisonnier après ce fameux 4 février 1992, les contacts se sont poursuivis à travers mes visites répétées à sa prison en compagnie du Dr. Giordani (actuel Ministre de la Planification NdT) ou de Domingo Alberto Rangel. Ici même, dans cette cave de la maison d’édition, nous nous sommes réunis après la libération de Chavez – Nicolás Maduro était parfois présent – pour structurer le MBR-200 civico-militaire, qui jusque là était une formation purement militaire. Chavez me nomma au sein de la direction avec – cela paraît incroyable – la responsabilité de la « sécurité et discipline ». C’est ainsi que nous nous sommes rapprochés.

Par la suite nous avons dû créer une organisation pour participer aux élections : le « Mouvement Cinquième République » (1998-2007). Malheureusement un personnage qui s’est révélé très nuisible par la suite, et que Chavez considérait à l’époque comme un père a pris un certain ascendant sur cette organisation (Luis Miquelena, NdT). Pour ma part, du fait que j’étais connu dans l’État de Carabobo, étant né a Puerto Cabello, ayant milité dans son mouvement étudiant, Chavez m’a proposé de m’y lancer comme candidat gouverneur, et j’ai gagné l’élection. Miquilena intervint pour faire annuler ma proclamation bien qu’ elle fût signée par le Conseil Électoral de Carabobo.

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La campagne victorieuse de Vadell au poste de gouverneur de Carabobo, sous les couleurs de Chavez (1998)

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De toutes manières, honnêtement,  ces votes n’étaient pas les miens, c’étaient les votes du Président qui avait d’autres stratégies: deux mois plus tard, en décembre 1998, venaient les élections présidentielles et sa décision de convoquer une assemblée constituante. Chavez remporta le scrutin et pour ma part je fus élu comme député à l’assemblée constituante, et chargé de la commission de l’espace géographique : 900.000 kilomètres carrés de territoire mais aussi 600.000 kilomètres carrés d’un espace maritime avec plus de 300 îles et des frontières avec d’autres États ! Qu’on pense par exemple à la Isla de las Aves, une île si petite qu’elle peut disparaitre, que nos forces navales surveillent aujourd’hui. Ce thème n’est pas négligeable, il suffit de voir l’actuel conflit maritime entre le Nicaragua et la Colombie. Nous savons que nos fonds marins contiennent de grandes quantités de gaz et d’hydrocarbures.

T.D. – De quand date votre action littéraire ?

M.V. – De 1973. Nous avons fondé une maison d’édition à Valencia : « Vadell hermanos » (« Vadell Frères »). Au même titre que la petite maison d’éditions du camarade Fuentes surnommé Ho-Chi Minh, nous étions les « torpedos » de la gauche. Nos livres visaient à former idéologiquement les révolutionnaires au moment où nous sortions de la défaite politique, militaire, de notre guérrilla. Prendre le maquis fut une décision, à notre avis, précipitée. Lors d’une visite à Cuba de Domingo Alberto Rangel, secrétaire général del MIR, accompagné du camarade Simon Saez Mérida, ils en ont parlé au Che. Il s’est exclamé : « Une guérilla au Venezuela ? Quelle folie ! La plupart des paysans qui pourraient vous appuyer sont partis habiter dans les villes, ils sont fascinés à l’idée de voter. C’est dans ces conditions que vous voulez monter une guérilla ?» Ce fut exactement ce qui s’est passé : la guérrilla a manqué de l’appui de nos paysans qui croyaient dans la démocratie, dans cette fausse démocratie et dans le pouvoir du vote, et elle fut défaite.

Nous, pendant ce temps, nous travaillions à partir de la maison d’édition en effectuant des tirs importants contre le régime comme « Los peces gordos » (« les gros poissons ») d’un auteur qui nous a trahis par la suite, « El desastre »  de Pedro Duno, Juan Pablo Pérez Alfonzo et Domingo Alberto Rangel, « la invasión de Mr. Ford » ou « la pipa rota » (« la pipe cassée ») de Rangel, des titres cubains également, bref une série de livres qui cherchaient à aiguiser la participation juvénile au débat  idéologique, et la compréhension de la situation nationale. Une publication qui a causé une grande fureur à l’époque fut « La misère au Venezuela » de Michel Chossudovsky (1977).

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T.D. – Vous évoquez Domingo Alberto Rangel qui n’a jamais ménagé ses critiques vis-à-vis du processus bolivarien. Que pouvons-nous retenir aujourd’hui de sa pensée ?

M.V. – Tout. Tous ses apports sont nécessaires au processus en cours. En premier lieu, l’éthique. Nous vivons un processus qui manque encore d’éthique, de morale révolutionnaire. Il y a des personnalités qui se font passer pour révolutionnaires et qui arrivent, malheureusement, au pouvoir. Cela n’a rien de socialiste. Le rectifier est une des tâches urgentes pour les forces progressistes et réellement révolutionnaires. Il existe des risques de déviation, liés au désir chrématistique, dans beaucoup de ministères. Ce qui implique aussi de secouer notre parti.

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Domingo Alberto Rangel (1923-2012)

T.D. – Que pensez-vous de l’affirmation récente de Jesse Chacón pour qui « la grande fragilité du PSUV est de ne s’activer que dans les conjonctures électorales, sans être vraiment au contact des problèmes quotidiens de la population, et que les gens votent pour lui parce que c’ est « le parti de Chavez » ?

M.V. – Je partage totalement ces idées. Nous l’avons dit durant les derniers mois, dans toutes les activités que nous avons menées dans le pays. Les statuts du parti ne fonctionnent pas bien, il faut les refonder. C’est pourquoi je dis souvent que le véritable parti de Chavez, ce sont les forces armées nationales. Dans le parti actuel, le débat est inhibé par la peur de déclencher des batailles internes entre dirigeants. Une des solutions serait de convoquer une nouvelle assemblée nationale constituante. La constitution que nous avons élaborée en 2000 reste hantée par certaines fantômes…

T.D. – Dans quel sens ?

M.V. – Nous proclamons le socialisme mais ce texte crée des obstacles à son développement, nous ne pouvons plus en tirer grand-chose…

T.D. – Par exemple ?

M.V. – Le cas de la commune. La constitution ne permet pas d’en donner une définition efficace. Nous avons besoin d’une constitution idéologiquement plus cohérente avec le processus actuel. On me dira que c’est une constitution jeune, qu’elle n’a que douze ans. Oui, mais précisément au bout de douze ans nous avons besoin d’une nouvelle efficacité dans le chemin ouvert par Chavez vers le socialisme. C’est un thème qui devrait être débattu au sein du parti.

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Dès 2001, Vadell alertait Chavez à propos des « bandits et commerçants » infiltrés dans le Mouvement Quinta República (première plate-forme électorale bolivarienne créée en 1998, dissoute en 2007)

T.D. – Pour revenir un temps à l’époque du MBR 200, quelle leçon peut-on en tirer, sachant que Nicolás pourrait être le nouveau candidat à la présidence ?

M.V. – Nicolas s’est toujours identifié à sa classe d’origine, la classe des travailleurs. Mais au cas où Chavez devait se retirer dans ces régions du Llano qu’il aime tant comme Elorza, et que Nicolas devait assumer la tâche de mener le processus à bon port idéologique, il faudrait qu’une commission du parti l’appuie en évaluant certains actes commis par des responsables au sein des ministères, qui ont acquis des propriétés dans divers endroits du pays. Il y a des pas positifs dans ce sens comme les déclarations de biens à l’entrée et sortie de fonction mais qui enquête sur la véracité des déclarations ? C’est une tâche parfaite pour notre parti au cas où notre « Contraloría de la República » ne le fait pas. Un parti qui veut être révolutionnaire doit créer en premier lieu une commission de contrôle, un tribunal disciplinaire sérieux, capable d’examiner les dossiers de tous les fonctionnaires publics. Ici la droite ne nous fait pas autant de mal que l’immoralité de certains de nos fonctionnaires qui bien sûr , n’ont aucun intérêt à voir s’instaurer un socialisme et ne veulent pas d’un parti qui les contrôle. L’éthique socialiste qui est un des points du plan stratégique de gouvernement me parait fondamentale pour réaliser notre projet idéologique.

T.D. – Parallèlement à votre combat littéraire, une autre de vos activités permanentes est la formation socio-politique, en particulier au sein du mouvements de travailleurs, quel bilan en tirez-vous ?

M.V. – Pendant une longue période notre gouvernement a tourné le dos à la classe travailleuse, en particulier dans le secteur du fer, du pétrole, et dans d’autres secteurs liés au public. Nous ne marchons pas encore au rythme d’une classe qui doit assumer le rôle central dans une marche vers le socialisme. Dans l’hypothèse d’une présidence de  Nicolás Maduro, mon espoir est qu’il mette l’accent sur cet aspect. En même temps les travailleurs doivent maintenir leur indépendance vis-à-vis du pouvoir central. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne l’appuient pas, mais sans soumission, en gardant leur identité de classe hégémonique. Parce qu’il y aura encore certaines décisions gouvernementales que les travailleurs devront affronter si elles sont influencées par des facteurs moins révolutionnaires. Si on castre la classe, il ne pourra y avoir d’avancée du pouvoir populaire.

T.D. – Quels autres obstacles y-a-t-il à cette émancipation ?

M.V. – Rappelle-toi que nous avons affaire à un processus nouveau, ce n’est qu’aujourd’hui que nous commençons à en parler. En douze ans nous ne pouvions pas espérer davantage que ce que nous avons conquis. Sur un plan économique et public, si les contrats collectifs sont faits au détriment de la classe des travailleurs, l’avancée ne peut se faire. Je crois cependant, après la nouvelle loi sur le travail, que le gouvernement va changer sa vision au sujet du monde des travailleurs. N’oublie pas que notre classe ouvrière provient de quarante ans de tromperies, qu’elle est encore en phase de développement idéologique. Il y a beaucoup de manières de le faire. Par exemple le théâtre, on peut former les travailleurs à travers le divertissement. Il y avait un théâtre des travailleurs sour le dictateur Pérez Jimenez !.. (rires) un théâtre où des travailleurs jouaient pour leurs camarades ! Aujourd’hui il y a le développement de la culture qui consiste par exemple à enseigner comment écouter et interpréter la musique populaire. Il est temps que les syndicats organisent la sortie de cette culture consumériste et aveugle qui ne tourne qu’autour du salaire. Il faut élever les niveaux de lutte, de la conscience du fait de travailler pour un pays, ne pas se cantonner aux revendications économiques comme c’est encore, souvent, le cas aujourd’hui.

Areopagos

« Conseils d’usine et Contrôle ouvrier de la production », brochure didactique éditée par Areópagos, collectif itinérant de formation socio-politique auquel participe Manuel Vadell.

T.D. – Qu’est-ce qu’être vénézuélien et bolivarien, aujourd’hui ?

M.V. – Du point de vue des médias extérieurs, cela signifie être affilié à une idéologie dictatoriale (rires)

T.D. – Et de votre point de vue ?

M.V. – La première chose à souligner c’est qu’à travers le bolivarianisme nous sommes devenus le pays le plus libre du monde. Nous avons des raisons suffisantes pour l’expliquer. Non seulement les quinze élections qu ont eu lieu depuis l’arrivée de Chavez au pouvoir, mais aussi des faits aussi simples que pendant que les européens doivent se battre pour manger, ici tous mangent, reçoivent des maisons alors que là-bas on les expulse. On pourrait multiplier les exemples. Les médias ont dressé autour de nous un rideau qui empêche de communiquer notre réalité.

T.D. – En tant qu’éditeur, comment voyez-vous le processus ?

M.V. – Chavez est le premier président dont l’objectif déclaré a été de donner au peuple vénézuélien le goût de lire. Ses programmes de télévision ont été fondamentaux pour transmettre au peuple l’émotion de la lecture. La seule erreur, je le dis sur la base de quarante ans de travail, est d’offrir les livres. Le livre doit avoir un prix modique, le gouvernement peut s’en charger. Cinq bolivars, c’est le prix d’un petit café. Livre offert, livre gaspillé en général. Par contre beaucoup le liront s’il l’achètent. En dehors du livre la Révolution doit créer des médias pour élever le niveau de connaissances des classes populaires. Pour un travailleur lire un livre de deux ou trois cents pages peut être fatigant. Mais il peut s’informer sur tout ce qui se passe par la poésie, les télénovélas, le théâtre… J’aimerais que se développe un mouvement théâtral national, semblable à notre grand mouvement symphonique national, un grand mouvement dans les quartiers. Nous avons de grands metteurs en scène et toute l’infrastructure nécessaire. Un coin de rue peut devenir une scène de théâtre, un enseignement pour les jeunes, qui contribue au développement du socialisme.

T.D. – Le général Omar Torrijos disait que la principale qualité du dirigeant est de savoir écouter le peuple.

M.V. – Il avait parfaitement raison. Le meilleur livre d’un dirigeant est dans les yeux, dans la voix des citoyens qu’il veut diriger. Ce sont eux, sans que le veuille le dirigeant, qui vont tracer la route. Dans le fond, c’est la qualité que possède Chavez. Le drame est que certains, parmi ceux qui l’entourent, freinent le développement de l’action populaire, parfois par pure ignorance de comment conduire les masses. Nous devons, avec beaucoup d’habileté, transformer une admiration presque religieuse en militance active, d’où l’importance de la formation populaire. Plutôt que de dire : « j’admire Chavez parce qu’il est le coeur du peuple », l’admirer parce qu’il conduit une action progressiste vers l’égalité par le socialisme.

Photos: T.D.

Note.

(1) Mouvement ainsi nommé en référence aux 200 ans écoulés depuis la geste bolivarienne.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/12/22/manuel-vadell-le-meilleur-livre-dun-dirigeant-est-dans-les-yeux-dans-la-voix-des-citoyens/

Huit regards sur le Venezuela bolivarien (par « Opera Mundi », Brésil)

1. La Cinecitta vénézuélienne veut combattre la dictature d’Hollywood

Avec son sac à dos, un gamin de 13 ans abandonne sa maison en ruine et s’en va à l’aventure le long de la côte vénézuélienne. Sur son chemin, il réussit à toucher les gens en racontant la tragédie qui a marqué sa vie. C’est ainsi qu’il obtient de l’aide pour survivre. À chaque fois qu’il répète son histoire, cependant, il modifie la version. À certains, il dit qu’il est à la recherche de sa mère. À d’autres, qu’elle s’est sacrifiée pour le sauver. Sinon il affirme qu’il est orphelin de père. Un fil conducteur lie mensonges et vérités : le tragique glissement de terrain en 1999 qui a fait des milliers de morts et disparus dans l’état de Vargas au Venezuela.

Succès de billetterie et sélectionné pour l’édition 2011 du festival Berlin, le film « L’enfant qui ment » (El chico que miente, 2009), de Marité Ugas, est l’un des plus récents exemples de la renaissance du cinéma vénézuélien. Une partie de cette transformation se doit aux nouvelles politiques d’incitation à la production culturelle du gouvernement d’Hugo Chavez, qui sont manifestement tournées vers « la rupture avec la dictature du cinéma nord-américain ».

La qualité du cinéma local, selon le cinéaste et scénariste Diego Sequera, a chuté sensiblement dans les années 1990. À la fois dans la quantité des productions et dans la qualité de ce matériel. « Çà a été le boom des films assimilés à ceux d’Hollywood, une forme de colonisation par le cinéma », explique le Vénézuélien qui travaille dans la Cité du Cinéma. Villa del Cine, en Espagnol, est le premier complexe de studios du pays et l’un des principaux moteurs de la production nationale.

Localisé dans la ville de Guarenas à 33 kilomètres à l’Est de Caracas, le projet fondé en 2006 a déjà produit plus de 500 films, des longs-métrages, des courts-métrages et des documentaires. La majorité aborde des questions d’ordre nationale, et porte spécialement sur les icônes et les moments de l’histoire du pays. Ce qui a poussé Chavez à investir dans ce centre est d’avoir appris, selon ses propres mots, que « huit grands studios de Hollywood se partage 85 % du cinéma mondial et représentent au moins 94 % de l’offre cinématographique en Amérique Latine ».

Ce nouveau profil du cinéma a été la cible de critiques de cinéastes et producteurs indépendants. Ils voient plutôt en la Cinecitta vénézuélienne un instrument de propagande chaviste. Seuls les scénarios classés à gauche recevraient les investissements. Jonathan Jakubowicz  est reconnu internationalement depuis son film « Sequestro Express », en 2005. Le réalisateur rapporte que la Cité du Cinéma ne soutient que les films qui « décrivent la révolution comme la solution à tous les problèmes de la nation, ou ceux qui racontent l’histoire des guides de l’indépendance, et toujours dans une version qui flatte les valeurs que s’est appropriée la révolution bolivarienne ».

« Je voudrais bien que ce soit vrai que la Cité du Cinéma ne s’intéresse qu’à des films qui s’inspirent de la révolution », conteste  Diego Sequera. « Mais ce n’est pas comme ça que ça se passe. De nombreux opposants au gouvernement y travaillent. Des adversaires assumés du régime qui ont toute la liberté pour créer ». Pour le scénariste, la critique devrait plutôt porter sur la façon dont certains films sont produits. Encore largement influencés par le modèle nord-américain. « En 2005, le processus d’industrialisation du cinéma a commencé a changé les structures de la production audiovisuelle vénézuélienne. Mais des films comme « Miranda regresa » et « La Clase » apportent un format gringo, de superproductions. Je pense qu’il devrait y avoir plus de créativité », confie-t-il.

Le premier film cité par Diego Sequera raconte la biographie de Fransisco de Miranda, l’un des précurseurs de l’indépendance vénézuélienne. D’une durée de 140 minutes et un budget de 2,32 millions de dollars, plus de 1 000 figurants y ont participé. « Miranda regresa » a été tourné au Venezuela, à Cuba et en République Tchèque. L’acteur et activiste nord-américain, Danny Glover qui est de notoriété publique un admirateur de Chavez, fait une courte apparition dans le film. Le second, « La Clase », raconte l’histoire d’un jeune violoniste d’origine modeste tiraillé entre la carrière musicale et l’histoire du Venezuela.

Parallèlement à la Cité du Cinéma, l’École Nationale de Cinéma a été créée au sein de l’Université Centrale du Venezuela (UCV) et une licence en Arts Audiovisuels ouverte à l’Université Expérimentale des Arts (Unearte). L’Unearte, fondée en 2008, est entièrement dédiée aux arts. S’y tiennent des cours de théâtre, de danse, d’arts plastiques, de musique et depuis 2011, de cinéma.

La Cité du Cinéma abrite, également depuis 2011, un Centre de Formation Professionnelle. « Il y a des domaines où nous n’avons qu’un seul spécialiste. Ça pouvait marcher quand on faisait un ou deux long-métrages par an, mais pas quand on en produit 10, 12 ou 14 comme maintenant », expliquait Pedro Calzadila, ministre de la Culture à l’époque de l’inauguration.

2. L’insécurité, préoccupation principale de la majorité des Vénézuéliens

Anxieux, le garçon hésite avant de commencer à témoigner. Il regarde avec curiosité la caméra, respire et attend que le bruit des klaxons du quartier du 23 de Enero – l’un des plus peuplés et des plus pauvres de Caracas – le laissent parler. « Ça enregistre ? Bon. Je m’appelle Andrés López, j’ai 15 ans, et la seule chose que je voudrais changer au Venezuela, c’est la peur de la violence », dit-il. « Si tu traînes dans la rue, on va te voler, on va t’enlever, c’est ce que ma mère me répète tous les jour. C’est une atmosphère de terreur. »

Les inégalités sociales ont significativement diminué depuis l’arrivée de Hugo Chavez au pouvoir. Et l’insécurité reste un thème majeur. Selon un sondage de l’institut de statistiques chiliens, Latinobarometro, pour 61 % des Vénézuéliens il s’agit de la première préoccupation. C’est aussi le principal cheval de bataille de l’opposition contre le président. Certains assurent que l’insécurité a augmenté depuis l’élection du leader vénézuélien. D’autres soulignent qu’elle a toujours été un phénomène préoccupant.

« Il y a des groupes d’habitants qui protègent leur zone de manière anormale avec des pistolets et des armes », poursuit Andrés, en faisant allusion aux milices armées qui circulent dans les quartiers de Caracas. « Au bout du compte, ils terrorisent les gens. La paix n’existe pas au Venezuela ». De fait, le Venezuela est l’un des pays les plus violents au monde avec un taux de 49 homicides pour 100 000 habitants, selon les chiffres du gouvernement et de l’Office des Nations-Unies contre la Drogue et le Crime (UNODC).

« Parmi les dix pays avec les taux d’homicides les plus élevés, on constate que huit sont latino-américains. Le Venezuela figure en cinquième position. Ce qui prouve que les mesures sociales ne sont pas suffisantes pour diminuer les indices de violence et de criminalité », a admis Chavez au mois de juin lors du lancement de Gran Misión a toda Venezuela. Un programme gouvernemental qui vise à diminuer la violence. Le budget total du projet se monte à 287 millions de bolivars (environ 54 millions d’euros).

« Entre 60 % et 70 % des crimes sont commis par des jeunes. L’objectif de cette mission est de réduire la formation de délinquants. Des jeunes, qui malheureusement finissent par commettre des crimes », a expliqué le ministre de l’Intérieur, Tarek El-Aissami. En mai, le gouvernement a annoncé une autre mesure de sécurité publique : l’interdiction de vendre des armes aux civils. « Au Venezuela, plus de 90 % des homicides sont perpétrés avec des armes à feu. Ce qui nous oblige à adopter des mesures radicales pour traiter cette question », insistait El-Aissami à l’époque.

En plus de la grande quantité d’armes en circulation, l’influence du crime organisé et la corruption des corps de police sont d’autres facteurs d’inquiétude. A cet égard, La création de la Police Nationale Bolivarienne a été l’une des principales mesures du gouvernement vénézuélien. Il a aussi lancé « l’Indice Global des Corps de Police au Venezuela ». Plus de 170 indicateurs vont mesurer l’efficacité, le respect des droits de l’homme et diverses autres données liées à l’activité. L’Université Nationale Expérimentale de Sécurité a aussi été fondée. Les nouveaux policiers y suivront leurs études supérieures.

Thème de campagne

Aucune de ces mesures ne semblent calmer les accusations de l’opposition, qui a choisi la sécurité publique comme principale thème de campagne pour l’élection présidentielle. « Chavez prétend que la violence trouve ses origines dans le capitalisme, dans les feuilletons des chaînes de télévision, dans les gouvernements antérieurs. Jamais il n’assume ses responsabilités », affirme  Leopoldo Lopez, ex-maire de Chacao, dirigeant du parti Première Justice, et principal meneur de la campagne du candidat de l’opposition, Henrique Capriles. « C’est évident, on a perdu le contrôle de la situation ».

Selon les chiffres de López, il y a eu 150 000 homicides durant les 14 années du gouvernement Chavez. De ce total, 140 000 n’auraient pas été résolus. Et les cas d’enlèvements auraient augmenté de 2 500 %.

L’Observatoire Vénézuélien de la Violence (OVV) décrit aussi un scénario alarmant. Le gouvernement accuse cependant cette ONG d’être financée par l’opposition. En 1999, au début du mandat de Chavez, le pays aurait enregistré chaque année 6 000 homicides environ. En 2011, cet indice est passé à 19 300 assassinats, selon l’OVV.

Le sentiment d’insécurité

Selon un enquête menée par Latinobarometro, le sentiment d’insécurité, en hausse, serait en décalage par rapport aux indicateurs réels. L’indicateur, qui calcule le pourcentage de foyers dont l’un des membres a été victime d’un délit lors des douze derniers mois, serait retombé à son niveau historique normal, 31 % en 2011. Entre 2001 et 2007, cet indicateur avait atteint 50 %. Pourtant, le sentiment d’insécurité est en hausse de 8 % depuis 2003. Pour 61 % des sondés, c’est une question majeure.

Ce décalage que les autorités gouvernementales attribuent en partie à l’exploitation du thème par les médias anti-Chavez, se répercute de manière différente dans les différentes couches de la population. Pour la classe moyenne et les plus riches, la violence est devenue un motif fondamental pour remettre en cause le président vénézuélien. Parmi les plus pauvres, le gouvernement national se partage la responsabilité avec les administrations régionales et municipales, souvent entre les mains de l’opposition.

La poussée du thème dans l’opinion publique a, de toute façon, fait de la violence urbaine une question de première importance dans les plans chavistes. Le lancement de Gran Misión a toda Venezuela témoigne de cette nouvelle focalisation qui provoque des polémiques sur le contenu du programme.

L’opposition réclame plus de répression et de policiers dans les rues. Elle dénonce aussi férocement la corruption des actuels appareils de sécurité. Même si le gouvernement met en place des politiques qui renforcent la présence policière, il continue d’associer la lutte contre la criminalité à l’amélioration des indicateurs sociaux. Il assure une présence forte de l’État dans les quartiers les plus sensibles en offrant des services et des nouvelles perspectives.

Pour Andrés Antillano, professeur de l’UCV (Université Centrale du Venezuela) et criminologue, les solutions doivent prendre en compte la récupération des espaces publics. « L’origine de la violence est sociale et elle est essentiellement présente chez les plus pauvres », affirme-t-il. « C’est la raison pour laquelle elle doit être combattue avec des politiques sociales et une organisation politique, de concert avec les interventions policières ».

3. Le pari de la réforme agraire pour l’indépendance alimentaire vénézuélienne

A la fin du XIXème siècle, le Venezuela était le troisième exportateur mondial de café

Dans l’état de Azoátegui, à l’est du Venezuela, El Tigre. La zone rurale de la ville ressemble à une fourmilière binationale. L’espagnol se mêle au portugais. Tout a commencé avec la mise en place d’une convention entre le Brésil et le Venezuela, en 2009. Les deux pays ont créé une compagnie qui se consacre à la plantation et la cueillette de denrées agricoles. Depuis, des dizaines de travailleurs brésiliens sont arrivés pour aider au développement du projet.

L’entreprise s’appelle Société Socialiste José Inacio Abreu et Lima. Le nom est un hommage à un général brésilien qui a lutté aux côtés de Simon Bolivar dans ses aventures pour l’indépendance du Venezuela. Publique, elle fonctionne comme un centre de production et de distribution pour la région. Elle travaille main dans la main avec les agriculteurs locaux. Elle soutient leurs activités et achète leurs produits. Abreu et Lima cherche principalement à renforcer l’offre nationale de soja et de maïs.

Cette année, l’entreprise prévoit d’étendre les surface cultivables à 20 000 hectares, puis à 25 000 l’année prochaine. À l’horizon 2019, le but est d’arriver à 110 000 hectares. « Nous n’en sommes qu’à 20 % de notre objectif », rapporte Yhonny Zabaleta, vice-président de la société. « Mais nous avançons à un rythme soutenu. L’année dernière nous n’avions que 4 000 hectares de culture pourtant nous avons commencé à vendre du soja et du maïs dans tout le pays. »

L’entreprise possède une structure industrielle sophistiquée pour exercer sa fonction économique. Quatre silos d’une capacité de 10 000 tonnes de grains chacun et six autres bâtiments forment l’ensemble. Le processus industriel est mécanisé et contrôlé par  ordinateur. Une fabrique de raffinage et d’emballage de l’huile, de la viande et du lait de soja sont en phase de construction.

Selon le président d’Abreu et Lima, Alfredo Herrera, la consommation annuelle de soja est de l’ordre de 1,2 million de tonnes. L’essentiel est importé. « Sans soja, l’élevage, la production  d’œufs, la pisciculture ne peuvent pas se développer car le soja est la source de protéine meilleure marché », constate le dirigeant. « Mais actuellement notre production ne dépasse pas les 100 000 tonnes alors même que la seule consommation d’huile de soja est de 1,5 litre par habitant ».

Dépendance

Les initiatives comme la Société Socialiste José Inacio Abreu et Lima s’efforcent de solder l’un des héritages maudits du modèle économique qui s’est consolidé au Venezuela durant le XXIème siècle. À cause des pétrodollars, le pays a remplacé sa production agricole par les importations. Il a abandonné toutes perspectives industrielles au profit du commerce extérieur.

A la fin du XIXème siècle, le Venezuela était le troisième exportateur mondial de café juste après le Brésil et les îles hollandaises. Mais l’argent facile du pétrole, l’omniprésence de l’État et des capitales régionales dans ce secteur très lucratif ont mis à genoux l’agriculture nationale. Au début du gouvernement Chavez, le pays importait 70 % des aliments et l’activité agricole représentait moins de 5 % du PIB.

« Dans les faits, nous avions une économie qui reposait sur l’agriculture portuaire » explique Javier Alejandro Ramos, vice-ministre de l’Agriculture. « Tous les aliments consommés dans le pays étaient importés. On importait même des haricots en boîte ». Sans assistance technique, ni financement, sans machine, ni subvention, la production agricole était une agriculture de subsistance. Peu d’exploitations avaient des rendements  significatifs. « Ça revenait moins cher d’acheter des aliments à l’étranger », souligne Javier Alejandro Ramos.

Le gouvernement a décidé de remédier à ce mal historique à travers un ensemble de mesures rassemblées dans  la loi Terres et Développement Agraire, approuvé fin 2001. Elle fixe les politiques de la réforme agraire. La nouvelle législation interdit qu’une seule personne puisse posséder plus de 5 000 hectares. Elle établit une imposition progressive sur les propriétés. Des mécanismes ont été adoptés pour l’expropriation de latifundia improductifs. La loi prévoit aussi la récupération d’aires publiques illégalement occupées.

« Notre politique repose sur quatre axes : l’attribution de terres, la subvention du secteur agricole, l’assistance technique et la distribution de nourriture », souligne le vice-ministre. « L’autosuffisance est un objectif essentiel de notre révolution ».

Lors des treize dernières années, plus de 6,4 millions d’hectares ont été régularisés et redistribués à 16 000 familles. Les banques publiques et privées ont été obligées d’offrir des crédits destinés aux paysans. Les revenus du pétrole financent des fonds qui rendent possible les programmes d’alimentation scolaire et de distribution de nourriture dans les villes. Les denrées proviennent obligatoirement des terres de la réforme agraire.

Les registres du ministère de l’Agriculture prouvent que la Banque Agricole du Venezuela a alloué 1,22 milliards de bolivars (234 millions d’euros) de crédits aux producteurs ruraux en 2010. Un chiffre en hausse de 6 532 % par rapport à 2006. Depuis la création du Fond pour le Développement Agraire Socialiste (Fondas) en 2008, 3,7 milliards de bolivars (710 millions d’euros) ont été prêtés aux agriculteurs du pays.

Les propriétés agricoles privées qui sont productives n’ont pas été touchées par les expropriations. Mais l’État est devenue l’aiguillon de l’activité agricole.

Corporations agro-industrielles

Bien que le niveau des importations de denrées alimentaires demeure élevé, autour de 70 % des besoins, les autorités gouvernementales considèrent que le secteur agricole a profité d’avancées structurelles. La consommation de calories par habitant a augmenté entre 1998 et 2011. Elle est passée de 2 200 à 3 200 calories sans hausse des importations. La production nationale de viande bovine par exemple atteint déjà 78 % de la demande intérieure. Celle de riz, 96 %. Celle de lait, 64 %.

La stratégie du gouvernement allie le  développement de l’agriculture familiale et celui de grands groupes publics. Ces entreprises ont leur propre production mais elles achètent aussi les récoltes des petits agriculteurs et des coopératives locales. Elles proposent aussi de l’assistance technique et offrent des crédits.

Ce sont elles aussi qui distribuent la nourriture dans les villes à travers les chaînes de supermarchés privées et le système Mercal, qui est contrôlé par le gouvernement et qui propose des produits subventionnés. Nombre de ces projets comptent sur l’appui et la participation de PDVAL, le bras agricole de la gigantesque entreprise publique pétrolière. PDVAL injecte une partie de ses bénéfices dans des programmes de la réforme agraire.

Chavez parie gros sur ce type de compagnies agro-industrielles publiques, qui articulent la production régionale avec le marché national. Elles prolifèrent dans de nombreuses provinces et opèrent dans différents secteurs d’activités. Des entreprises comme Los Andes est spécialisée dans la mise en bouteille de lait, de jus de fruits et d’eau, Café Fama da América ou Café Venezuela dans le café, Cacao Oderi dans le chocolat.

Le rôle social que doivent jouer ces entreprises est inscrit dans leurs statuts. « Abreu et Lima doit assister les communautés de la région, celles qui se trouvent dans un périmètre de trente kilomètres autour de la zone industrielle », explique Pedro Orellana, coordinateur de Gestion Communautaire. « L’entreprise aide 771 petits et moyens agriculteurs dans 19 communautés indiennes et créoles ».

Selon les chiffres officiels, entre 1988 et 1998, la production d’aliments au Venezuela a progressé de 8 %, de 15,9 millions de tonnes à 17,1 millions par an. En 2010, ce volume a bondi, à 25 millions de tonnes. Soit, sous l’ère Chavez, une augmentation de 44 % de la production agricole.

S’il est toujours dépendant du marché mondial, il est pourtant indiscutable que le Vénézuélien mange plus et qu’il y a plus de produits nationaux dans son assiette.

4. Comprendre la politique vénézuélienne

Dans les cercles des sciences politiques, lorsqu’il s’agit d’étudier le comportement des électeurs, un paradigme fait l’unanimité : la diminution des inégalités sociales et la consolidation de la classe moyenne tendent à amollir le débat idéologico-politique. Cependant celui qui appliquerait cette logique au Venezuela, se mettrait le doigt dans l’oeil. La dispute entre les camps chavistes et antichavistes s’exacerbe alors que le pays devient socialement plus homogène. Le Venezuela arrive même au top du classement de la distribution des revenus en Amérique du Sud.

« La politisation de toutes les classes sociales s’est radicalisée depuis l’élection du président Chavez et conduit à un positionnement qui va au-delà des intérêts immédiats des différents segments de la société », analyse Jesse Chacon, directeur du Groupe de Recherche Sociale XXI siècle (GIS XXI). « Ici la gauche et la droite, gouvernement et opposition sortent dans la rue pour débattre de projets de portée nationale qui dépassent les revendications ponctuelles, les bénéfices économiques ou les avancées sociales ».

Jesse Chacon a participé à la rébellion militaire de 1992, quand l’actuel président a tenté de faire tomber la IV République. Chacon était alors un jeune lieutenant qui, comme son chef, a fini derrière les barreaux. Ingénieur en informatique et diplômé en télématique, il a déjà occupé les fauteuils de ministre des Télécommunications, de l’Intérieur et de la Science et Technologie de l’actuel gouvernement. À 46 ans, il étudie désormais les dynamiques politiques et sociales au Venezuela.

« Les propriétaires des moyens de production sont en train de perdre la main mise sur le pouvoir politique. Il s’agit du point de tension centrale, qui provoque une réaction des couches sociales les plus favorisés et de leurs sympathisants », souligne-t-il. « Le revenu moyen de 20 % des plus riches n’a pas été affecté. Son style de vie non plus. Mais ils perçoivent qu’ils ne tiennent plus les rennes de l’État et de la société, ce qui leur fait peur et les enrage ».

Un large répertoire de mesures sociales et de politiques de distribution a été destiné aux plus pauvres. Pourtant, leur comportement est également dicté par des motivations qui extrapolent les conquêtes ou les attentes économiques. L’embrasement de ces couches sociales avec en toile de fond l’amélioration des conditions de vie, est aussi attisé par le président qui, sans cesse, s’efforce de mener des batailles d’idées et de valeurs.

Depuis le début de son gouvernement, mais de manière plus ample depuis le coup d’État en 2002, Chavez s’attache à occuper le maximum d’espace dans les médias. Son discours est presque toujours articulé de manière à confondre chaque mouvement de son gouvernement au processus révolutionnaire. En même temps,  il sème chez ses sympathisants un sentiment de répulsion contre les adversaires des changements en cours.

Contraire à la logique de conciliation, le président a fait un pari pédagogique qui semble tenir ses promesses. Plus la polarisation est grande, plus la confrontation des points de vue est limpide, plus il est facile de créer une base de soutien forte et mobilisée. Pour les bons et les mauvais moments.

Au début, le fil conducteur de la pédagogie chaviste a été de ressusciter l’histoire et la pensée de Simon Bolivar, le patriarche de l’indépendance vénézuélienne, chef politique et militaire de la guerre anticolonialiste contre les Espagnols au XIXème siècle. En s’engageant sur cette voie, Chavez a imprimé une forte marque nationaliste à son projet, qui affronte les nouveaux seigneurs coloniaux (les États-Unis) et leurs alliés de l’intérieur (l’élite locale).

Petit à petit, la syntaxe du socialisme historique s’est ajoutée au bolivarisme original. Cet amalgame entre les racines nationalistes et les valeurs de gauche a été largement repris comme un code culturel qui dessine le visage et donne la couleur des réalisations politiques du gouvernement. Le président refuse ainsi la recette à la mode dans les courants progressistes pour qui la politique est une question d’efficacité. Pour utiliser le vieux jargon, Chavez est un politique de lutte des classes sur laquelle il parie pour isoler et dérouter ses ennemis.

L’opposition, confortée par son emprise sur les moyens de communication, a elle aussi misé sur l’affrontement ouvert. En plus de ses recours médiatiques, elle a toujours pu compter sur les forces économiques et les relations internationales pour mobiliser les classes moyennes contre le gouvernement. Même après le putsch et le blocus de 2002, à l’apogée de la polarisation, les partis antichavistes ont poursuivi une stratégie de collision.

La classe C

Mais les deux camps doivent actuellement prendre en compte un nouveau phénomène. Plus de 30 % de la population a changé de couche sociale. Ils ont migré des segments les plus pauvres vers ce que la sociologie des enquêtes démographiques appelle la classe C – à proprement parler ils ont intégré la classe moyenne.

Si par le passé elle a opposé une résistance absolue aux questions sociales, l’opposition est obligée de reconnaître certaines avancées. Dans sa campagne, Capriles promet de préserver les Missions sociales. Cependant, son plan de gouvernement propose en même temps d’éliminer le Fondem, le fond qui finance les programmes sociaux grâce aux pétrodollars. Par ailleurs, le candidat modère relativement son message pour dialoguer avec les segments qui ont tiré profit de la V République.

Côté gouvernemental, surgissent aussi de nouvelles questions. « Disputer les cœurs et les esprits de ce nouveau contingent de la classe moyenne demeure le problème du processus révolutionnaire », affirme Jesse Chacon. « Nombreux sont ceux qui se sont élevés socialement grâce aux initiatives gouvernementales mais qui ont embrassé les valeurs morales et culturelles des élites dont le mode de vie est leur référence ». L’ex-militaire pointe spécialement la préservation des aspirations consuméristes, le rejet des projets et des organisations collectifs, la négation de l’identité originale de classe et parfois même de race.

Les diverses enquêtes, celles du GIS XXI ou celles d’instituts proches de l’opposition, décèlent l’émergence ces dernières années d’un groupe d’électeurs auquel on se réfère de façon informelle comme les ni-ni.  C’est-à-dire ceux qui ne s’alignent pas automatiquement sur les positions de Chavez, ni sur celles de ses ennemis. La majorité fait partie des classes ascendantes.

Les ni-ni représentent aux alentours de 40 % des électeurs, la même proportion que les indéfectibles électeurs pro Chavez, contre 20 % de fidèles à l’opposition. La gauche, cependant, recueille des résultats qui dépassent ses frontières grâce à la combinaison de deux facteurs. D’une part les programmes du gouvernement (principalement celui lié au logement) contentent la population. D’autre part le cancer de Chavez crée un climat affectif de solidarité. Le président avoisine dans les sondages les plus fiables 60 % des intentions de vote pour le scrutin d’octobre. Il ouvre un écart de 15 % à 30 % face à son adversaire.

Ces chiffres indiquent que les ni-ni se répartissent entre les deux pôles. Bien que la tendance semble favorable à une réélection tranquille du président sortant, la chasse aux voix de cet électorat demeure frénétique. « Si la campagne de Chavez réussit à conquérir une partie plus significative de ce segment, un avantage plus expressif encore pourra être construit », souligne Jesse Chacon.

Stratégies

L’un des aspects de la stratégie pour venir à bout des résistances de ces secteurs hybrides, est de démonter l’un des arguments en grande partie construit par les moyens de communication liés à l’opposition : Chavez voudrait en finir avec la propriété privée et voudrait que toute l’activité économique soit entre les mains de l’État.

« Le processus révolutionnaire a augmenté le nombre de propriétaires dans le pays, principalement depuis la réforme agraire », affirme le directeur du GIS XXI. « Le programme de la Révolution se bat contre les monopoles et renforce l’État. Mais il ouvre un espace à différents types de propriétés, de caractère privé, coopératif ou social. Le gouvernement doit mieux définir le rôle de ces modèles pour torpiller l’image d’un État fondamentaliste que l’opposition tente de vendre ».

Le candidat de l’opposition est confronté au problème inverse. Représentant une alliance dont les soutiens sont de puissants hommes d’affaires (comme la brasserie Polar, le groupe agro-industriel Mavesa et agro-alimentaire Alfonso Rivas entre autres), Capriles doit convaincre qu’il est capable de prendre à son compte une partie au moins des mesures, qui depuis 1999 favorisent 80 % des électeurs qui ne sont pas des classes A et B.

Cependant son programme ne l’aide pas beaucoup. Même s’il a modéré ses critiques à l’égard des politiques sociales du président, il est un défenseur impétueux des privatisations. Il ne parle pas seulement de réduire l’État, de revenir sur les nationalisations ou d’en finir avec le contrôle de l’État sur la PDVSA. Il défend explicitement que les grands propriétaires terriens expropriés récupèrent leurs exploitations. « Premièrement, nous devons en finir avec les expropriations, ramener la sécurité dans les campagnes et que le gouvernement restaure la confiance », a affirmé Capriles lors d’une récente conférence de presse.

Indépendamment du résultat, l’administration de Hugo Chavez a réussi un fait qui mérite d’être observé de près par les analystes politiques. À l’inverse de ce qui se passe dans la majorité des pays, le marketing n’a pas domestiqué la politique et occulté le débat d’idées pour coller aux attentes de l’électeur. Au Venezuela, même les impératifs électoraux ne diluent la bataille frontale entre programmes.

5. Les politiques sociales, les créations d’emplois et la redistribution des richesses ont sorti de la pauvreté près neuf millions de Vénézuéliens.

Rabin Azuaje chemine vers les 70 ans mais sa foulée est toujours vigoureuse. Alors qu’il monte et descend les ruelles du quartier 23 de Enero, l’ancien professeur de théâtre se souvient des années qui ont précédé l’arrivée de Hugo Chavez au pouvoir. « À l’époque, sous les gouvernement de Carlos Andrés Pérez (1974-1979; 1989–1993) et Rafael Caldera (1969-1974 et 1994–1999) par exemple, ici c’était une espèce de zone expérimentale pour la répression », se rappelle ce communiste, militant depuis qu’il a douze ans. « Ils testaient tout type d’armement contre nous ».

Le 23 de Enero, comme tous les quartiers pauvres de Caracas, étaient des bastions de résistance contre les administrations des partis conservateurs AD et Copei. « La voix du pauvre n’a jamais été entendu. Tout le monde pouvait voter, mais personne ne répondait à nos besoins », souligne Rabin Azuaje. « Avec Chavez, c’est la première fois qu’un président fait construire des maisons pour les plus démunis. Grâce à lui, nous avons commencé à comprendre que nous étions la majorité et que nos intérêts devaient guider les politiques du pays ».

Cette perception se matérialise à la lecture des données de l’Institut National de Statistiques (INE). Jusqu’en 1998, 50,8 % de la population étaient considérés pauvres, 20,3 % extrêmement pauvres. En douze ans, ces indices ont respectivement chuté à 31,9 % et 8,6 % de la population. Pour être plus précis : 71,1 % des habitants étaient pauvres ou misérables au début de l’actuelle administration. De ce contingent, 43 % ont migré vers les classes sociales au-dessus. Plus de 30 % de la population a changé de classe socio-économique. Ce qui n’est pas rien.

Une étude récente de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepalc) montre que le Venezuela est actuellement le pays d’Amérique Latine qui présente le moins d’inégalités sociales. Elle affiche un coefficient Gini de 0,394. Plus l’indice est proche de zéro, plus les inégalités sont réduites. L’héritage qu’a reçu Chavez des gouvernements conservateurs était bien pire. L’indice était alors de 0,487.

L’augmentation du salaire minimum a été l’un des principaux instruments pour soutenir la redistribution des richesses. Quand Chavez a remporté les élections en 1998, le salaire légal le plus bas était équivalent à 182 dollars. En septembre 2012, il approchera les 480 dollars. Ajouté à l’assistance alimentation, un droit pour tous les salariés, le montant frôlera les 480 dollars. Le salaire minimum le plus élevé d’Amérique Latine selon l’Organisation Mondiale du Travail (OIT). En deuxième position, vient l’Argentine (530 dollars). Avec 250 dollars, le Brésil n’occupe que la neuvième place.

Chavez dispose d’un autre atout important en ce qui concerne le monde du travail. Il a fait reculer significativement le chômage. Au moment de la transition, en 1999, le chômage touchait 14,4 de la population. Durant la crise politique de 2002-2003, quand l’opposition a tenté un putsch civique-militaire et a paralysé l’économie en bloquant les centres de production, presque 20 % des Vénézuéliens se sont retrouvés sans emploi. Malgré la crise mondiale, la taux de chômage se situe à 7,5 % aujourd’hui. Par ailleurs 56 % des contrats de travail sont déclarés, légaux. Contre 49 % en 1998.

L’augmentation des revenus et la création d’emplois explique la dévotion que vouent les plus pauvres à Chavez. Mais pour bien comprendre les raisons économiques et sociales de cette dévotion, il faut prendre en compte la croissance débridée des investissements dans les programmes sociaux. Lors des douze ans qui ont précédé son gouvernement, 73,5 milliards de dollars avait été consacrés au social. Entre 1999 et 2011, ce chiffre a bondi à 468,6 milliards.

Adoration

Il n’est pas rare d’observer à Caracas des drapeaux et des affiches avec le visage du ”Comandante” sous fond rouge, la couleur qui caractérise Hugo Chavez. Dans le centre de la capitale, de nombreuses boutiques vendent des pin’s, des t-shirts, des mugs. Il y a même de poupées en plastique à l’image du président qui répète ses discours et des chansons que Chavez entonne.

Les provocations contre « les immondes », comme Chavez appelle ses adversaires de l’opposition, sont commémorées et reproduites par ses disciples. Exemple de ceci en juin. Henrique Capriles du parti de l’opposition MUD (Table pour l’Unité Démocratique) et candidat aux élections présidentielles, organise une marche dans les rues de La Guaira, dans l’état de Vargas. En arrivant chez une habitante, la femme le reçoit avec la photo portrait de Chavez entre les mains. « Ici nous sommes tous des rouges et petits rouges », lance la chaviste devant les caméras, abandonnant le prétendant « bleu » dans une situation inconfortable.

L’histoire d’Alex

À une dizaine de kilomètres, dans une pièce, au troisième étage de la Fondation Centre d’Études Latino-américaines Romulo Gallegos (Celarg), Alex Valbuena, enseignant de 54 ans, donne un cours sur « Doña Barbara », célèbre roman de l’ancien président vénézuélien Gallegos. Publiée en 1929, l’histoire oppose la civilisation et la rudesse de la campagne. Elle met en scène des personnages victimes de leur destin mais qui continuent d’être forts et courageux. « Cette histoire parle du Venezuela », résume le professeur.

Alex Valbuena explique pourquoi il a décidé d’étudier cette œuvre en profondeur, il y a huit ans. À l’époque, il venait d’apprendre à lire et écrire. Il travaillait comme vigile dans l’immeuble où Romulo Gallegos a vécu, dans le quartier de Altamira – l’un des plus nobles de la capitale vénézuélienne. « J’ai découvert un nouveau monde quand j’ai réussi à comprendre ce texte », dit-il. « Sans les Missions d’alphabétisation, je ferais encore probablement mes rondes nocturnes ».

Les Missions sociales ont commencé en 2003 et sont des piliers du gouvernement Chavez. Les programmes dont parle Alex Valbuena, et leur efficacité ont été salués par des organismes internationaux. Depuis 2006, le Venezuela est un ”territoire libéré de l’analphabétisme”. Le pays comptait, en 2003, 1,6 millions d’analphabètes qui ont tous appris à lire et à écrire en deux ans. Selon le gouvernement, des premières personnes alphabétisées lors de la Mission Ronbinson, 65 % d’entre elles ont poursuivi leurs études grâce à la Mission Robinson II.

Alex Valbuena attribue la responsabilité de ce changement à Chavez. Comme le professeur, des millions d’autres Vénézuéliens qui se sont éveillés au long des 14 ans d’administration chaviste votent pour la continuité du projet. « Il m’a donné l’essentiel, ce qu’aucun autre gouvernement n’avait tenté de me donner. Pourquoi je voterais pour quelqu’un d’autre ? », demande l’enseignant qui poursuit ses études en maîtrise de Lettres.

6. Les missions réorganisent les services publics et luttent contre la pauvreté.

La voiture s’éloigne du centre de Caracas par l’autoroute qui mène à la ville de La Guaira. Il suffit de quelque minutes et le paysage se transforme. Plus tôt, les immeubles et les panneaux publicitaires occupaient tout l’espace. Maintenant à Catia, dans la banlieue de la capitale, c’est l’agglomérat de constructions simples qui attire l’attention. Dans cette mer de maisons en briques empilées les unes sur les autres, se détache un immeuble rouge et blanc flambant neuf. « J’ai déménagé il y a seulement 15 jours », raconte Suyin Morales en ouvrant la porte de l’ascenseur.

« Soyez les bienvenus au A4-03 », dit-elle avec le sourire en entrant dans son appartement, l’un des quarante de ce lotissement érigé avec l’argent de Gran Misión Vivienda. Lancé en 2011, ce programme du gouvernement vise à multiplier l’offre de logements. C’est un trois pièces de 70 m². Un salon, deux chambres, une cuisine américaine et une salle de bain. « Les autorités ont livrés tous les meubles », affirme Suyin, qui vivait dans la rue avant d’emménager ici. « J’ai tout perdu lors d’une inondation, même ma maison. Je me suis retrouvée dans un abri avec mon mari, mes filles et mes petits-enfants. On était huit dans ce trou », se souvient-elle.

Deux longues années se sont écoulées avant de recevoir l’appel du ministère du Logement et de l’Habitat. Mais si Suyin possède aujourd’hui sa maison, les calculs du gouvernement soulignent un déficit de logement dans le pays. Il manque plus de 2,7 millions de résidences, 3 742 226 foyers sont en attente d’un logement – 73,6 % ont besoin de nouvelles maisons. « C’est la première fois qu’un gouvernement donne des maisons aux gens gratuitement. Avant on n’aidait pas les plus pauvres », souligne Suyin.

Selon les estimations du gouvernement, de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) et d’autres organisations internationales, le nombre de pauvres est passé de 36 % à 66 % de la population entre 1984 et 1995. L’extrême pauvreté a triplée : de 11 % de la population à 36 %. Par ailleurs, entre 1981 et 1997, la participation des pauvres à la richesse du pays a reculé de 19,1 % à 14,7 %. Au même moment, celle des riches augmentait de 21,8 % à 32,8 %.

En 1998, 70 % de la population n’avait pas accès au service de santé ou n’était couvert par aucun système de mutuelle. La majorité des adolescents et des jeunes avait déserté l’école. C’est dans ce scénario et dans un contexte de profonde crise sociale, que les Missions ont été crées.

Mariana Bruce est professeur d’Histoire à l’Université Fédérale Fluminense (UFF), au Brésil. Dans sa thèse sur les Missions, elle explique que ces programmes se structurent « dans le souci d’allier les réformes sociales à l’encouragement des classes populaires à agir de manière organisée ». Selon elle, il s’agit « plus qu’un programme d’assistance, il a été pensé comme l’un des principaux instruments à l’origine de la construction d’un nouveau modèle social et économique ».

Financées avec les pétrodollars, les Missions ont surgi alors que se jouait un conflit politique acéré. Le gouvernement était encore sous le choc du coup d’État d’avril 2002 et de la paralysie du pays fomentée par les patrons en décembre 2002. Les transformations sociales de grande envergure se faisaient attendre et les Vénézuéliens étaient mécontents. Dans le but de refonder et consolider sa base politique et électorale, le président Hugo Chavez a misé sur les Missions.

Lors d’un entretien avec Fidel Castro, le leader vénézuélien lui a demandé de soutenir son plan. « Je lui ai dit : « Écoute, j’ai une idée, il faut attaquer avec toutes les forces » », a rapporté Chavez en novembre 2004. « Il m’a répondu : « Si il y a une chose dont je suis sûr, c’est que tu peux compter sur mon soutien ». Alors, des médecins ont commencé à arriver par centaines, un pont aérien a été lancé, il y avait des avions dans tous les sens ».

Les Missions

La Mission Barrio Adentro, dont l’élaboration est mentionnée dans l’entretien entre Chavez et Fidel, a initié l’ère des Missions au Venezuela. Mais la coopération entre les deux pays et la réelle origine de la Mission Santé remontent à 1999. Cette année là, des volontaires cubains se sont rendus au Venezuela lors d’un voyage humanitaire, après une catastrophe naturelle qui avait touché dix états. C’est la première Mission.

Au début, des familles vénézuéliennes hébergeaient les médecins cubains. Le projet se développant, le gouvernement leur a construit des petites maisons de deux étages dans les villes du Venezuela qui avaient le plus besoin d’aide. Les Cubains y dispensaient des soins basiques, des examens de santé, organisaient campagnes de vaccination. L’objectif était de prévenir la propagation des infirmités et de désengorger les couloirs des hôpitaux.

Au 17 avril 2012, la Mission Barrio Adentro a fêté ses neuf ans d’existence. Le gouvernement revendique 500 000 consultations médicales gratuites. Plus de 8 000 médecins vénézuéliens ont été formés dans l’Université Bolivarienne du Venezuela (UBV) grâce à l’expansion du projet.

Les Missions ont obtenu des résultats significatifs aussi dans le domaine de l’éducation. L’Organisation des Nations-Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a déclaré en 2006 que le Venezuela avait éradiqué l’analphabétisme, trois ans après le lancement de la Mission Robinson. Ce programme a appris à 1,6 millions de Vénézuéliens à lire et écrire. Cette Mission a aussi compté sur le soutien cubain qui a envoyé des professeurs, des technologies et une méthode d’alphabétisation, la « Yo si, puedo ».

La Mission Robinson a été suivie par la Mission Robinson II. Son objectif : permettre aux Vénézuéliens de poursuivre leurs études jusqu’au collège. En 2003, la Mission Ribas est lancée à son tour. Elle se consacre aux collégiens et lycéens. Enfin, la Mission Sucre boucle le cycle scolaire. Elle offre l’accès aux études universitaires et fonde l’UBV.

Les Missions Plus grand amour et Enfants du Venezuela sont plus récentes. La première cible les personnes âgées. La seconde porte sur la redistribution de revenus à des adolescentes enceintes, à des mineurs en situation de pauvreté et à des personnes de tout âge souffrant de handicaps. Le gouvernement pense ainsi aider 1 500 543 Vénézuéliens qui n’ont jamais pu cotiser pour leur retraite auprès de l’Institut Vénézuélien de la Prévoyance Sociale (IVSS selon le sigle en espagnol). Toujours selon le gouvernement, 216 492 personnes âgées sont déjà bénéficiaires du projet. Ils perçoivent chaque mois un salaire minimum (environ 320 euros). Trente milles participants de la Mission Enfant du Venezuela touchent, eux, entre 80 euros et 110 euros par mois.

Critiques

Le succès des Missions est l’un des piliers de la popularité du président Hugo Chavez. Face au succès, l’opposition, qui a d’abord critiqué farouchement l’initiative, assure maintenant que ces programmes seront maintenus en cas de victoire aux élections. Tout en remettant en cause certains aspects du contrat. « Les Missions doivent être un engagement pour la transformation sociale. Elles sont devenues des instruments de la révolution chaviste, du socialisme », regrette Leopoldo Lopez, ex-maire de Chacao et membre du parti Volonté Populaire. « On doit gouverner pour tous les Vénézuéliens, pour les riches aussi, et pas seulement pour certains segments de la population. »

Le chœur de l’opposition est renforcé par la voix de certains spécialistes. Selon Yolanda D’Elia et Luis Francisco Cabezas, chercheurs vénézuéliens à l’Institut Latino-americain de Recherches Sociales, « les Missions ne sont plus un dispositif pour affronter les épreuves politiques et économiques. Elles sont devenues un mécanisme de contrôle politique et social au service de la propagation de la révolution ». Ils pensent que ce changement s’est transformé en obstacle pour l’approfondissement et l’institutionnalisation des Missions. Ce qui se reflète dans leur qualité et leur quantité.

Les problèmes que pointe l’opposition, le gouvernement les analyse comme des percées. « Les Missions ont permis de rompre avec le mécanisme d’un État bureaucratique, vertical et éloigné du peuple », affirme  Aristobulo Istúriz, vice-président de l’Assemblée Nationale et du PSUV. « Il ne s’agit pas seulement de mettre en œuvre des politiques sociales, mais aussi d’aider les gens à se prendre en main, à s’organiser seul afin de transformer leurs communautés en espaces de pouvoir et de participation. »

7. Master, le rapper qui chante la révolution bolivarienne

Le pays est à terre, un coup d’état est en marche / Des entreprises attaquent médiatiquement / Un nouveau président surgit sans suffrage / Elles font tomber un commandant mais elles ne taisent pas le “quartier”

En écoutant les paroles de “Patriotas”, écrites par le rapper vénézuélien Master et trois autres membres du collectif Area 23, difficile d’imaginer que l’élection du président Hugo Chavez en décembre 1998 n’ait fait ni chaud ni froid à cet enfant du 23 de Enero, l’un des quartiers les plus pauvres mais aussi des plus politisés de Caracas. « Quand il est arrivé au pouvoir, ça ne m’a pas intéressé », avoue Master, de son vrai nom Jorney Madriz. « Contrairement à 2002 quand il a été victime du coup d’état ».

« Avant Chavez, la jeunesse vénézuélienne vivait dans une forme d’apathie politique », souligne le rapper. « Avec l’arrivée du président, cette énorme couche de la population s’est réveillée. Maintenant il est presque impossible de ne pas adopter une posture politique ». Master est l’un de ses jeunes qui a vécu le Venezuela turbulent de ce début de siècle. À partir de ce moment crucial, son histoire personnelle et celle du pays se sont mêlées.

La révolte dans les “quartiers” a dominé ton audace/ Qu’est-ce qu’il s’est passé Venezuela, ils ont tué ta vocation ? / Ils ont détruit notre lutte et mis à terre la révolution ?

Tout comme la résistance populaire au coup d’état contre Chavez en avril 2002, le début de Master dans l’univers des rimes a été spontané. « J’ai du mal à dire quand j’ai commencé. Il n’y a pas eu de raison politique ou de conscience », explique l’artiste à la voix rythmée et suave. Il raconte qu’il s’est longtemps cherché avant de trouver son style. « Vous suivez la tendance que vous venez de découvrir, le rap commercial nord-américain. Ou vous allez à contre courant. J’avais seulement 12 ans. », se souvient-il, à l’âge de 28 ans aujourd’hui, portant de la tête au pied l’uniforme hip-hop, pantalon et chemise larges et bonnet.

L’apparition de la politique dans ses compositions s’est faite encore plus naturellement. Dans le 23 de Enero, la politisation n’a pas attendu l’arrivée du “comandante”, c’est ainsi que Master se réfère au président vénézuélien. Le rapper a vécu dans l’une des cités du quartier construites durant le gouvernement du général Marcos Pérez Jiménez (1952-1958). En hommage à la date de la chute du dictateur, il a été rebaptisé “el 23”, comme les habitants appellent ce coin de Caracas qui est un traditionnel bastion populaire. Le quartier est devenu une légende quand en 2002, des foules entières en sont sorties pour occuper les rues de la capitale et exiger le retour du président Chavez, enlevé par les militaires putschistes.

Dans la nuit des militaires préparent des embuscades / Se mettre à jour au procès sera une entreprise qui coûtera cher / Programmation spéciale pour que personne ne prenne conscience / Que le peuple est dans la rue et qu’il va le sauver

On ne tolère pas un enlèvement, les voix s’unissent / Le brave se défend depuis un fort à Tiuna / Les parachutistes libérateurs ne se sont pas laissé capturer/ Ont marché, attaqué, libéré notre ciel

Le coup d’état civique et militaire, encouragé par la presse et soutenu par le gouvernement des États-Unis n’a duré que quelques heures. Chavez, qui a été capturé dans la nuit du 11, a été de retour au Palais de Miraflores grâce à la Brigade Parachutiste, 48 heures plus tard. « C’est ces jours-ci que j’ai connu le vrai visage de l’opposition. Ça m’a motivé à écrire », raconte le rapper, qui vivait à l’époque à Carabobo, un état du nord.

Maintenant avec tant de voix que le monde entier écoute / Le Venezuela ne craint plus la force d’un empire / Non, il ne le craint plus

« Nous croyons en Chavez, parce que nous voyons en lui un allié stratégique qui ouvre des brèches dans l’État pour que les gens comme nous puissent s’exprimer », défend Master. C’est seulement en 2005 que le ministère de la Culture a été créé – auparavant le secteur était géré par un institut autonome. La Mission Culture, lancée la même année, se consacre à la promotion de la culture d’origine vénézuélienne, la formation de groupes culturels et d’artistes.

« Nous sommes un outil qui peut être utilisé de plusieurs façons. La révolution est notre moyen d’expression », souligne Master, alors que la nuit tombe sur la bruyante place Bolivar, à Caracas. A quelques mètres de là, le Théâtre Municipal se remplit déjà. Des Vénézuéliens de tous âges sont venus pour voir la représentation unique de différents groupes de rap. Sur scène, un monsieur de 70 ans environ bouge une main au rythme de de la percussion alors que dans l’autre il tient une mini télévision. Chavez annonce un nouveau plan contre l’insécurité.

En plus de faire du rap, Master est aussi producteur audiovisuel sur la chaîne de télévision  Ávila TV, créée il y a huit ans par le gouvernement du District Metropolitain de Caracas. À l’origine, il s’agissait d’une école audiovisuelle. « L’idée était de prendre une caméra, un microphone, un ordinateur, ces choses qui ont toujours été entre les mains d’autres au Venezuela et aller dans la rue. Ça a été tellement significatif que nous avons fait de la chaîne un instrument de lutte », affirme-t-il. Peu de temps après, sous la tutelle du ministère du Pouvoir Populaire pour les Communes et la Protection Sociale, furent ouvertes 31 Epatus (École pour les Arts et Traditions Urbaines) où les citoyens de tous âges peuvent découvrir la culture hip-hop.

FIgure du monde de la culture et de la politique, Master retrousse ses manches en vue de la campagne présidentielle. « Pour nous, c’est stratégique que le comandante reste là où il est », déclare-t-il, catégorique. « Parfois je pense que ce serait bien d’avoir d’autres options de pouvoir. Mais ce n’est pas le moment. Maintenant, il faut aller chercher les milliers de Chavez dans les rues qui sont encore en devenir».

8. Sous Chavez, le nombre de chaînes de télé et la compétition augmentent

Quand on allume son téléviseur au Venezuela, il y a toujours au moins deux versions antagoniques des faits. La chaîne Globovision, parmi les groupes privés de communication, a l’habitude de critiquer tout ce que fait le président Hugo Chavez. Les termes employés sont radicaux et elle ne relaie que la version des opposants. Elle ne se donne généralement pas la peine d’en écouter d’autres. De l’autre côté, son pendant est la chaîne d’État VTV, la principale du système public. Un peu plus mesurée que sa concurrente, sa grille de programmes est dominée par la diffusion d’initiatives et d’opinions du gouvernement.

Ce climat partidaire ne prédomine pas seulement dans les médias audiovisuels. Il touche presque tous les moyens de communication, traditionnels ou électroniques. La radicalisation du débat politique a visiblement conduit à une prédominance des éditoriaux et des analyses sur l’information. Le lecteur ou téléspectateur adhère à un journal ou à une chaîne de télé en fonction des mêmes critères qu’il choisit le parti pour lequel il va voter. C’est-à-dire par la proximité politico-idéologique. Les uns sont rouges. Les autres bleus. Celui qui hésite, zappe.

Malgré la forte polarisation, on observe pas de monopolisation des médias par le gouvernement ou les hommes d’affaires. Au contraire. Le nombre de chaînes, par exemple, a augmenté. Selon les chiffres de la Commission National des Télécommunications (Conatel), il existait en 1998, 40 concessions. Leur nombre est passé à 150 en 2012, 75 non-payantes et 75 payantes. Parmi les chaînes non-payantes, seulement quatre ont une transmission nationale. Les autres sont régionales de caractère privé, public ou communautaire.

Dans la sphère des radios, le total est passé de 338 concessions en 1998, à 473 radios privées et 244 radios communautaires en 2011. C’est avec ces chiffres que le gouvernement Chavez répond aux fréquentes critiques sur les prétendues atteintes aux libertés de la presse signées par des organisations de défense des droits de l’homme ou le gouvernement des États-Unis.

Le cas RCTV

Sur ce terrain, l’épisode le plus tendu auquel a fait face le gouvernement, fut quand la concession de la chaîne Radio Caracas de Télévision (RCTV), la plus ancienne télé hertzienne, n’a pas été renouvelée en 2007. Elle ne pouvait plus opérer que sur le câble. Les opposants ont perçu cette décision comme une punition de la chaîne, qui avait soutenu le putsch contre Chavez en 2002.

Le gouvernement nie cette thèse. « La liberté de la presse est totale et sans limite, d’ailleurs grâce à cette liberté, les médias privés fomentent des campagnes de déstabilisation du gouvernement », affirme Andrés Izarra, ministre de la Communication et de l’Information, en rappelant le rôle des groupes de communication lors de l’insurrection civico-militaire qui a évincé le président du pouvoir durant 48 heures. « Aucune chaîne n’a été punie pour ce comportement. Cependant le gouvernement n’a pas l’obligation de renouveler la concession publique d’une chaîne, qui en plus de ne pas avoir ses documents en règle, a cessé de s’acquitter de sa fonction sociale établie par la Constitution et la loi. Le Venezuela a fait ce que d’autres pays font face à des cas similaires. Quand la concession arrive à son terme, un autre prestataire assume sa place sur les ondes ».

Jesse Chacon, actuellement directeur de l’institut d’enquête GIS XXI, a été à la tête du ministère de la Communication quand le gouvernement a décidé de refuser ce renouvellement. « Il s’agit de l’unique entreprise de télévision dont nous n’avons pas renouvelé la concession. Nous avons estimé qu’il était préférable d’utiliser ce spectre à d’autres fins », dit-il. « À la même époque, expiraient les concessions de Televen et Venevision, des chaînes privées et liées aussi à l’opposition. Elles ont été prolongées ». La discussion sur le prix que devra payer l’État pour l’usage des transmetteurs de la RCTV sont actuellement en cours. Le signal est désormais utilisé par Teves, chaîne publique dédiée à la culture et aux sports.

L’ex-ministre analyse cette situation comme étant le produit du développement de la télévision en Amérique Latine. Elle a suivi le modèle nord-américain plutôt que l’européen. « Aux États-Unis, la communication est un négoce qui répond à la logique des intérêts commerciaux. La majorité des pays latino-américains ont suivi ce paradigme », souligne-t-il. « Les Européens ont abordé l’information comme un service public. Et les chaînes, du moins jusqu’à récemment, ne pouvaient être accaparées par des groupes privés.

Selon Chacon, du fait de ce modèle, les entreprises de communication, qui dépendent des concessions publiques, se sont transformées en protagonistes privés de la politique. « Dans le Venezuela pré-Chavez, si un homme voulait devenir président du pays il devait se mettre d’accord avec le groupe Cisneros (propriétaire de Venevision) ou avec la RCTV », note-t-il en mentionnant les deux principales télévisions de l’époque.

Démocratisation

Quatre-vingt pour-cents du spectre de la télévision hertzienne est exploitée, selon le ministère de la Communication, par des entreprises privées. « Dans le domaine de la radio, les réseaux privés sont hégémoniques, l’État n’a qu’une station de diffusion nationale et trois stations dans des villes régionales », énumère le ministre Andrés Azarra. Pour concurrencer cette hégémonie, le gouvernement Chavez a ajouté une proposition de démocratisation des communications qui a été approuvée par l’Assemblée Constituante de 1999.

Une série de lois a réglementé la question. Il y  en a deux principales : l’une de 2002, a formalisé le fonctionnement des radios et télévisions communautaires. L’autre, c’est la Loi de Responsabilité Sociale en Radio et Télévision, approuvée en 2004 par l’Assemblée Nationale et réformée en février 2011. La première a édifié un cadre réglementaire qui a permis l’expansion de radios locales qui peuvent être crées par les conseils communaux, les mouvements sociaux et autres entités associatives. Ces canaux qui ont une étendue d’ondes limitées, forment un réseau disséminé et diffusent des programmes culturels, des débats politiques et des petites annonces.

La Loi de Responsabilité Sociale en Radio et Télévision (aussi appelé Loi Resorte) oblige les chaînes de télévision à diffuser un quota minimum de 50 % de productions nationales en ce qui concerne les séries et telenovelas. Elle a établi une signalétique par tranche d’âge et elle est autorisé à appliquer des amendes et des pénalités en cas d’excès de scènes de violence. Elle a aussi mis en place le Fond de Responsabilité Sociale qui subventionne l’acquisition d’équipements en faveur des radios communautaires. Leur offrant ainsi les conditions de briguer l’audience dans leurs quartiers face aux grands groupes.

Bien qu’aucun mécanisme de censure ni limitation des contenus des journaux télévisés ne soient prévus dans cette législation, l’opposition critiquent les réglementations établies par le gouvernement. Ce serait des obstacles à la liberté de la presse. La réponse de l’autre camp est acerbe. « La liberté de la presse est une chose, le libertinage une autre », affirme Jesse Chacon. « Le gouvernement n’a adopté et ne pense pas adopter des mesures qui pourraient écorcher la liberté d’expression. Mais les médias privés assurent aussi un service public et doivent être contrôlés pour garantir que tous les secteurs puissent recevoir et diffuser des informations. Ce qui vaut pour les groupes privés, l’État et les communautés. L’ère du monopole des médias privés est terminée ».

Traduction: Jérôme da Silva 

Source : http://operamundi.uol.com.br/

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Roman Chalbaud, le cinéma-peuple du Venezuela.

Revoir aujourd’hui « El pez que fuma » et « La oveja negra » côte à côte sert d’abord à se rappeler que rien ne peut naître de rien et qu’il serait vain d’étudier la révolution bolivarienne sans pouvoir remonter le temps. A tous ceux qui parlent aujourd’hui, au Venezuela, la langue familière du socialisme, du vivre-ensemble, du pouvoir populaire, le vaste cinéma abandonné de « La Oveja Negra » ou le grand bordel du « Pez que fuma » parlaient déjà de cumbes (1) dont les habitants posent les règles de l’amour, de l’argent, se cherchent dans les corps et dans les âmes. Espaces de vie où on veut rendre un sens aux mots dans l’interminable danse qui les relie tous hors du centre et de la seule lumière, et dont les habitants finissent par se défendre les armes à la main si l’autorIté se fait menaçante. La porte déroulante du cinéma vide ou le portail de fer du bordel, les personnages en connaissent la valeur : c’est leur propre peau.

Un jeune couple s’étreignant en un éclair, la caméra s’éloignant au bout de quelques secondes pour nous montrer que la guitare n’est pas « off » mais grattée à deux mètres par un témoin inspiré qui se met lui aussi à faire l’amour à sa partenaire… C’est dans ce cinéma vide, en ruines, que naît  l’anti-novela-bourgeoise, loin des murs de carton aveugle d’une classe moyenne croyant au bonheur d’être seule au monde. Le cinéaste vénézuélien Chalbaud sait que la raison humaine se retrouve dans la disparition des cloisons, dans les persiennes traversée par des yeux, des bras, des mains qui se cherchent et se touchent, toujours prêts à aller plus loin. De main en main, il noue la famille et ses rôles, mère protectrice, jeune fille enceinte, hommes violents ou simples reproducteurs, devin chauve lecteur de cartes, chiens assis à table pour dévorer patiemment un  gigot, avec pour témoin le perroquet amazonien perché sur l’épaule. Tous ne prennent que ce qui est nécessaire à la vie, à ce qui doit survivre envers et contre tout, s’appuyant sur les béquilles de la magie afro-indigène-européenne, fuyant le présent étouffant, vers l’horizon humain. Avec les réserves infinies de patience de ceux qui scrutent le pouvoir depuis ses frontières, et ont appris à le déchiffrer pour qu’un jour…

D’autres baisseraient les bras mais le peintre de la danse des femmes et des maquereaux, en cinéaste de son peuple, a su voir cette marche : à travers le mirage de la Venezuela Saudite des années 70 et la modernité factice de la piscine de l’Hilton et des avions pour Miami, jusqu’au fond du cinéma abandonné où la vie se réfugie dix ans plus tard quand le « vendredi noir » boursier a fait s’effondrer la monnaie nationale, prélude aux mutineries de la faim, au « Caracazo » de 1989, au massacre ordonné sans hésitation par la social-démocratie. « Les étoiles.. les étoiles… pourquoi nous ont-elles abandonnés ? » s’écrie le cartomancien, roi nu, avant un carnage de la police, avant un cri d’accouchement et d’effroi sur fond de feux d’artifices de noël.

La grande famille de Chalbaud a pris une décision : mieux vaut mourir qu’abandonner notre plaisir. Même dans cette nuit qui tombe, elle continue à aimer : le portrait à l’huile de la grande bourgeoise partie se faire opérer à Paris, éveille un vague sentiment chez l’esotérico, conseiller spiriruel de la famille de voleurs, robins des bois et autres mandrins venus de tout le Venezuela qui se partagent, de cambriolage en cambriolage, les biens de cette aristocrate, son champagne, ses divans à revendre d’urgence au contrebandier, et les murs d’encyclopédies Britannica.

Roman Chalbaud et l’acteur Miguel Angel Landa

Un cinéma qui voit pour le peuple, un cinéaste qui n’a jamais trahi : ses personnages vous poursuivent à la sortie pour vous donner à penser, vous aimer, parfois contre votre volonté. Un cinéma vénézuélien : irréductible a son image.

A 81 ans, Chalbaud continue à écrire, à tourner. « Jamais le cinéma et le théâtre n’ont connu une telle force, un telle productivité. La création de la Villa del Cine a joué un rôle essentiel, tout comme la création d’un distributeur comme Amazonia Films. Avant, le Venezuela n’avait pas de distributeur ou de producteur soutenu par l’État, ce qui limitait fortement notre travail comme cinéastes. La Cinémathèque,  autrefois baptisée nationale, mais en réalité de Caracas, est aujourd’hui présente partout dans les régions. Quand j’ai montré mon film « Caïn adolescent » dans les années 50, il n’a duré qu’une semaine en salle et fut immédiatement retiré, à défaut d’une loi qui protège la diffusion du cinéma national. Les distributeurs et exploitants de salle ne montraient aucun intérêt pour un « produit » qui ne rapportait pas au box-office. Cependant, avec les films que nous avons réalisés, nous avIons prouvé que les gens pouvaient s’intéresser à un autre cinéma. Quelle meilleure preuve que ce qui se passe aujourd’hui ? Les gens sont impatients de regarder notre histoire, de connaître notre culture, notre façon de penser, ce qui s’est passé dans les années 70 , lorsque nous avons commencé à faire des films comme « Cuando quiero llorar no lloro », « La quema de Judas », « Cangrejo », « Macu », « Más allá del silencio ». Ce qui se passe aujourd’hui prouve que le public a toujours été intéressé par ce cinéma. »

Pour Chalbaud, une  autre clef du renouveau est le sauvetage et la réhabilitation de théâtres ou de cinémas tombés en ruine : « Sans aucun doute, l’État a sauvé de nombreux espaces comme le Théâtre Municipal, le Théâtre Principal, le Théâtre de Catia et le le Junin, pour n’en nommer que quelques-uns. C’est essentiel pour consolider les arts de la scène et, même à l’Est de Caracas (zone oú vivent les secteurs les plus aisés), on fait plus de théâtre que ce qu’on a fait jusqu’ici. Nous devons transmettre la culture chez les enfants en âge précoce. Si ces enfants deviennent acteurs, scénaristes et réalisateurs, ils cesseront d’être de simples spectateurs et considèreront l’art d’un point de vue différent».

En juillet 2012 Roman Chalbaud est en pleine pré-production d’un film écrit par l’historien Luis Britto García, « Le pied insolent » qui raconte une partie de la vie de Cipriano Castro. L’histoire remonte à 1899, quand Cipriano Castro descend des Andes et arrive quelques mois plus tard à Caracas, où il prend le pouvoir. Le film narre notamment l’an 1902, « l’irruption de cuirassés britanniques, allemands, néerlandais et italiens qui bombardent Caracas, Maracaibo et Puerto Cabello, à cause d’une dette extérieure contractée par le pays », l’attitude nationaliste de Cipriano Castro, son célèbre discours sur «le pied insolent de l’étranger qui a osé fouler le sol sacré de la patrie », qui donne son titre au film.

Cipriano Castro (1858-1924)

« Ce n’est pas un être exceptionnel, il ne faut pas croire que tout ce qu’il a fait fut parfait mais il faut souligner ce nationalisme, la façon dont il s’est battu contre les forces étrangères, contre cinq empires, son exemple est révélateur « .

En ces jours de juillet l’infatigable Chalbaud met en scène au Teatro Principal la pièce « Jolie Poupée », elle aussi de la plume du dramaturge vénézuélien Luis Britto García, une histoire vraie qui se déroule sur fond de trois moments historiques: le coup d’Etat militaire contre le général Isaias Medina Angarita en octobre 1945, le renversement du président Romulo Gallegos en 1948 et l’arrivée au pouvoir du général Marcos Pérez Jimenez en 1958, jusqu’à sa chute. « La fable parle d’une jeune fille qui tua son ami parce qu’elle avait perdu son honneur et qu’il l’avait abandonnée et se moquait de lui. Elle devint à l’époque un symbole pour les jeunes femmes parce qu’elle avait sauvé leur honneur. »

Thierry Deronne,

Avec Iralva Moreno /AVN

(1) Territoires libérés où se réfugiaient les esclaves en fuite pour réinventer un autre monde.

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