Pourquoi le président Maduro est-il toujours au pouvoir?

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Le président Maduro réuni avec le Conseil des Paysans et des Pêcheurs

En descendant la rue principale de San Fernando, capitale de l’état frontalier d’Apure, il n’a pas fallu longtemps pour que quelqu’un se lève et commence à parler politique. En quelques minutes, une discussion de groupe s’était formée. Je leur ai posé des questions sur Chavez. L’un d’eux a répondu : « Chavez n’est pas arrivé au pouvoir juste parce qu’il cherchait du boulot. Il est arrivé au pouvoir parce que nous mourions de faim, les Vénézuéliens mouraient de faim dans les années 80 et 90. C’est pourquoi, en 1989, les « barrios » [quartiers pauvres] sont descendus des collines et ont pillé des magasins pour se procurer de la nourriture », a-t-il dit, faisant référence au soulèvement du Caracazo du 27 février 1989, qui a finalement été réprimé brutalement par le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez et qui a fait des milliers de morts.

Un autre a dit : « L’ère Chavez a été la plus belle période de l’histoire vénézuélienne. Tout le monde a pu améliorer ses conditions de vie, pas seulement les pauvres, mais même les riches. »

 « Grâce à Hugo Chavez, nous avons la possibilité d’étudier, de faire des études de troisième cycle, explique un autre.

 « Dans les universités privatisées, à moins d’être riche, vous n’aviez aucune chance d’aller à l’université. Chavez a ouvert l’éducation et a commencé à donner aux élèves des uniformes, des chaussures, de la nourriture, des ordinateurs. On donne aux enfants des ordinateurs portables, des médocs… »

 Un jeune homme interrompt : « Les étudiants universitaires reçoivent aussi une tablette. J’en ai une. Je n’en avais jamais vu avant, mais maintenant j’en ai une. »

L’identité

La profondeur du soutien de Chavez parmi les travailleurs, cependant, ne peut pas s’expliquer simplement par son association avec des temps meilleurs. Andreina Pino, militante locale du courant révolutionnaire Bolivar et Zamora dans l’Etat rural de Barinas, où Chavez est né, explique que cette identification est due à la capacité de Chavez à « déchiffrer le code du peuple ».

« Chavez a pu le faire, explique Pino, parce qu’il venait du peuple. En général, les politiciens de ce pays venaient de familles riches et n’avaient pas ce contact avec les travailleurs. Chavez a pu se connecter avec le sentiment, la culture et la spiritualité du peuple vénézuélien… Il est venu pour synthétiser toute cette culture, cette spiritualité, cette histoire. Chavez ne s’est pas seulement identifié à cette histoire, il nous a enseigné l’histoire. Chavez a parlé de[Simon] Bolívar et de notre lutte pour l’indépendance. Il a aussi commencé à construire en nous l’espoir que nous, le peuple, pourrions construire notre propre histoire. Chavez a réveillé quelque chose dans le peuple. »

_98563570_chavez1Sujet politique

Le sociologue argentin Marco Teruggi, basé à Caracas, estime que l’incapacité de l’opposition à accepter ou à comprendre ce phénomène explique pourquoi ils « commettent la même erreur d’analyse depuis vingt ans. Ils n’intègrent pas l’existence du chavisme comme sujet politique dans leur analyse. »

Teruggi a expliqué que pour comprendre le chavisme, il est important de regarder au-delà du gouvernement et de voir ce mouvement politique dans toute sa complexité. Issu des classes populaires, le chavisme incorpore une gamme de partis politiques, de mouvements sociaux et d’organisations, et pénètre profondément dans les « barrios » et les casernes militaires.

« Nous ne pouvons pas commencer à comprendre comment, par exemple, la crise économique n’a pas conduit à une explosion populaire, si nous ne comprenons pas les racines profondes que le chavisme a planté dans les « barrios », où il a généré tout un réseau d’organisations qui sont très fortes et qui lui permet de contenir la situation, » a déclaré Teruggi.

« Le chavisme a sa propre identité politique. On pourrait dire que le chavisme est l’identité d’une partie des classes populaires. Sous le chavisme, les classes populaires ont pu non seulement améliorer leur situation économique, mais aussi participer à la politique, avoir une voix publique, être des protagonistes. Seul le chavisme leur a offert celà. Ils défendent un processus qui, aujourd’hui, a subi des coups durs, mais qui continue d’être le seul projet qui a offert aux classes populaires du Venezuela un destin différent de celui auquel elles ont toujours été condamnées : pauvreté, chômage, exclusion et marginalisation. Le peuple ne défend pas Maduro, il défend la possibilité de pouvoir continuer à améliorer non seulement sa situation économique, mais sa vie en général.

Pino est d’accord : « Les gens qui continuent à soutenir Maduro comprennent que c’est Maduro[dans ces] circonstances… qui est le leader actuel du processus civico-militaire. La droite ne comprend pas cela, elle ne comprend pas que ce qui est en litige ici n’est pas Maduro mais d’abord un projet. »

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Pas de chèque en blanc

Teruggi souligne cependant que « Le chavisme n’est pas un chèque en blanc. Ce n’est pas quelque chose qui peut être utilisé et abusé pour une durée indéterminée. »

Plus tôt cette année, des signes évidents en témoignaient.

Atenea Jiménez, du Réseau National des Comuneros, qui réunit des personnes impliquées dans de nombreuses communes du pays, a expliqué qu’en janvier, entre l’investiture de Maduro et l’auto-proclamation de Guaido,  » il y a eu beaucoup de manifestations… mais elles étaient différentes dans les secteurs populaires, dont certaines ont été très chavistes dans le passé. Il ne s’agissait pas de secteurs de la classe moyenne, du moins ici à Caracas, il s’agissait de protestations de gens des « barrios » qui ne sont pas d’accord avec Maduro, des gens qui ne sont pas de l’opposition mais qui en ont assez d’avoir dû faire face à cette situation économique depuis tant d’années ».

Jimenez a noté que la politique de la manifestation était, comme tout au Venezuela, très complexe et contradictoire. Certains d’entre eux « étaient liés aux actions de bandes armées », tandis que dans d’autres cas, des membres de la police et de la Garde nationale bolivarienne étaient impliqués.

« Ces manifestations n’avaient pas une direction claire, elles n’étaient ni planifiées ni organisées par un secteur politique, bien qu’il y ait eu des secteurs d’opposition de droite qui ont essayé de promouvoir les manifestations parce qu’ils les considéraient comme fonctionnelles par rapport à leurs objectifs d’éliminer Maduro par tous les moyens.

Au-delà de ces complexités, « il s’agissait de protestations sur les situations bien réelles auxquelles les gens sont confrontés… et dans certains endroits, où les chavistes sont très en colère contre les difficultés de la vie quotidienne, les protestations étaient énormes. Beaucoup de ceux qui ont protesté estiment que le gouvernement n’a pas été capable de résoudre leurs problèmes. Ils ont dit :  » Nous avons donné[au gouvernement] tous nos votes, pour l’Assemblée nationale constituante, pour les gouverneurs, pour les maires, pour tous. « Quelle excuse ont-ils pour ne pas résoudre nos problèmes de tous les jours, comme la nourriture et les médicaments? »

Teruggi note que la situation actuelle « ne peut pas durer éternellement. Le gouvernement doit répondre à ces demandes, sinon il perdra l’appui dont il a besoin pour rester au pouvoir. »

Cependant, Teruggi pense que les Vénézuéliens sont encore loin d’atteindre le point de rupture. « Je pense que c’est la raison pour laquelle les Etats-Unis tentent d’accélérer leurs actions contre Maduro. Plutôt que de continuer à… affaiblir le soutien au gouvernement par des attaques économiques, les Etats-Unis encouragent plutôt un gouvernement parallèle… Même si les attaques contre l’économie causent beaucoup de dégâts et que le chavisme n’a pas été en mesure de répondre… et a même contribué aux problèmes par ses propres erreurs, l’équilibre global des forces s’est maintenu. »

maduro_darcy_ribeiro_brasiliaAnti-impérialisme

Jimenez note que « dans d’autres circonstances, sous des gouvernements néolibéraux, nous aurions chamboulé le pays. Mais ces protestations de masse se sont dissipées une fois que Guaido est entré sur la scène politique, parce que cette force populaire, qui est le mécontentement, qui a critiqué le gouvernement… s’est retirée quand une nouvelle variable est entrée en jeu. Cette nouvelle variable est l’impérialisme.

L’auto-proclamation de Guaido, soutenue par les Etats-Unis, ses appels à l’intervention étrangère et à l’augmentation des sanctions ont fait que ces protestations spontanées ont cessé quand les gens ont commencé à dire que ce n’était pas la bonne façon de résoudre nos problèmes. Parmi les gens, il y a un sentiment anti-impérialiste très fort, indépendamment de la position que les gens peuvent avoir envers le gouvernement.  Toute menace d’intervention étrangère génère immédiatement au sein de notre peuple un esprit de lutte… les gens reconnaissent que nous pouvons avoir nos critiques, mais que cela n’a rien à voir avec le fait que [le président américain Donald] Trump puisse décider qui doit être notre président.

La manière brutale dont l’opposition a agi et ses appels ouverts à l’intervention des Etats-Unis, ainsi que les déclarations presque quotidiennes des porte-parole de Trump, ont généré un sentiment patriotique, une conviction que nous allons résoudre ce problème de la manière dont nous voulons. »

Ces sentiments ont été exprimés par de nombreuses personnes, dont l’une des femmes qui ont participé à la discussion à San Fernando : « Nous ne voulons pas que les Yankees ou qui que ce soit d’autre s’en mêle ici. Nous sommes déterminés à être libres. Nous ne voulons plus d’ingérence dans notre pays. Ce que nous voulons, c’est être indépendants, être souverains et pouvoir décider de ce qu’il adviendra de notre richesse. Personne d’autre ne peut nous dire quoi faire de nos ressources. »

Une autre intervient : « Nous voulons résoudre nos problèmes nous-mêmes. Nous sommes heureux d’accepter des suggestions, mais de bonnes suggestions. N’importe quel pays peut venir et faire des suggestions, mais personne ne peut s’imposer à nous comme les Etats-Unis essaient de le faire. Ce n’est pas comme ça que ça marche ici. Ce n’est pas comme ça qu’on aide. Si les Etats-Unis veulent nous aider, qu’ils lèvent leurs sanctions contre nous », dit un autre.

Federico Fuentes, journaliste à Green Left Weekly et animateur national du réseau de solidarité Australie-Venezuela.

Source : Greenleft / Traduction: Bernard Tornare

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-4Gw

La manière d’être des vénézuélien(ne)s rend possible l’existence de cette révolution

Interview de Jesus García, porte-parole de la Commune Socialiste Altos de Lídice (Venezuela) par le blogueur argentin Federico Simonetti

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Federico Simonetti : Commençons par le commencement. L’expérience que vous avez développée s’appelle « Commune socialiste des Hauts de Lidice« . Pourquoi socialiste ? Qu’entendez-vous par socialisme ?

Jesus García : Une nouvelle façon de faire les choses. Une façon différente de celle dans laquelle nous avons été élevés. Une façon différente de l’habitude de faire les choses. D’un point de vue scientifique, nous avons peut-être encore un long chemin à parcourir pour faire avancer l’idée de notre socialisme. Chavez a donné beaucoup d’idées. Mais je crois que dans la commune, le meilleur exemple de construction du socialisme nous est donné par la pratique, par l’action, la marche. L’une des grandes erreurs de la révolution bolivarienne est peut-être de ne pas avoir une bonne systématisation de tous ces processus. Reinaldo[Iturriza] y a travaillé, il a beaucoup progressé dans ce domaine.

Lorsque nous travaillons à la collectivisation de l’action, à tous points de vue, dans le domaine de la santé, du social, de l’économique, du productif, c’est là que nous construisons le socialisme. Bien sûr, nous avons encore beaucoup de relations financières, beaucoup de relations purement capitalistes. Mais quand le profit généré par notre travail est redistribué en parts égales ou va directement à l’investissement social, quand nous ne pensons pas à tirer un profit maximal mais plutôt à résoudre les problèmes dans la commune, nous croyons que nous créons quelque chose de nouveau. Parce que ça ne s’est jamais produit avant.

Quand auparavant dans le quartier quelqu’un investissait dans une aide sociale ou célébrait la journée de l’enfant, on pensait : « Quelle bonne personne, quel gentil gars, qu’il est cool, sympa” Non ! Ici, cette histoire de “brave type” ne fonctionne plus, ça doit devenir un système de gouvernement. Et quand on en fait un système de gouvernement territorial, on construit le socialisme. Nous n’avons pas trouvé dans le cadre du capitalisme une figure de ce type. Nous croyons donc que c’est là, dans la Commune, dans le système du travail territorial, que nous donnons naissance au socialisme.Secuencia 11 Arepa.Imagen fija007

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Photos: Jesus Reyes

FS : Chávez expliquait qu’il était nécessaire d’aller vers le socialisme. Tout en reconnaissant comme tu le dis que les relations capitalistes continuent de prévaloir aujourd’hui. Quel est le rôle de la Commune dans cette transition du capitalisme au socialisme ?

JG : La commune est la cellule. C’est l’espace de l’accouchement, de l’expérimentation, l’espace idéal de création, il n’y en a pas d’autre. Il est sur le territoire ou il ne l’est pas. C’est dans la commune ou pas. La commune n’est rien d’autre que cette usine où nous sommes tous comme des ouvriers, serrant des boulons, maniant des clés, huilant la machine, le moteur. Comme l’a dit Chávez, la commune, c’est la cellule territoriale du socialisme. S’il y a des groupes de réflexion, des intellectuels et des gens qui aiment penser depuis l’extérieur du territoire, eh bien, c’est leur façon de voir les choses. Mais nous, nous pensons, nous corrigeons, nous pensons, nous corrigeons et voilà. Si on n’expérimente pas, comment créer le socialisme ? La commune, c’est cela, c’est l’espace d’expérimentation en soi du socialisme.

FS : L’autre jour, lors de la réunion avec l’équipe de santé du quartier, tu as dit quelque chose qui m’a marqué, quelque chose comme “il faut abolir l’Etat ancien”. Quelle est cet État ancien ? Quel type d’État existe aujourd’hui au Venezuela ?

JG: Un truc horrible, mon pote ! (rires) C’est une structure très bureaucratique, très lente. Qui ne s’adapte pas aux processus des communautés. À l’heure actuelle, nous avons des processus qui vont très vite, parce qu’ils doivent aller très vite, parce que les temps actuels l’exigent, nous sommes en pleine guerre, nous ne pouvons pas aller lentement. Quand on présente un projet à une institution, on dit : “Non ! cela doit d’abord passer par cette démarche, puis par ici, puis par ici, puis il faut cette signature, puis cette autre signature, et alors moi je signerai”. Une année s’écoule et le projet n’est pas encore approuvé.

L’État est comme une structure déjà grise. Quand Chavez a lancé les missions sociales, il l’a fait précisément pour créer un Etat parallèle, qui serait plus rapide, qui irait plus profond, qui n’aurait pas autant de bureaucratie. Chavez l’a dit en 2012 : nous vivons une phase de transition vers le socialisme, et nous devons le faire au niveau territorial, au niveau des communes, dans son fameux discours du “coup de timon”. Malheureusement, cela s’est étiolé avec le temps.

Cet État ancien est un obstacle contre lequel nous devons lutter. Et toujours chercher à ce que chaque Commune ait l’autonomie et l’organisation suffisantes pour dépendre le moins possible de cet Etat. Parce que la Commune qui dépend de l’Etat est comme un être humain en état végétatif, avec une pompe à oxygène, fonctionnant à l’électricité. Un humain qui, s’il n’a ni électricité ni centrale électrique, va mourir. La Commune ne peut pas mourir parce que l’Etat ne marche pas. La Commune doit être un Etat par elle-même, elle doit gouverner le territoire et ne peut dépendre d’un Etat bureaucratique, sinon elle meurt.

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Jesus Garcia dans sa commune d’El Lidice, Ouest de Caracas. Photo: Jesus Reyes

FS : Tout au long de l’Histoire, il y a eu de nombreuses expériences de pouvoir populaire dans le monde. Elles ont toujours été traversées par un débat crucial, celui de savoir si le pouvoir populaire devait se développer au sein de l’État ou parallèlement à l’État : comment voyez-vous cela, ici, au Venezuela ?

JG : Eh bien, il y a des visions contradictoires. Personnellement j’ai vécu les deux. Il y a la vision, dans laquelle je crois, qu’il faut parfois être dans l’État ancien pour le détruire de l’intérieur, comme l’a fait Chávez. Entrer dans l’État pour le démêler de l’intérieur, et en même temps construire ce qui est parallèle. Je pense qu’ils faut les deux. Par exemple, beaucoup de gens ont critiqué Ángel [Prado] de la Commune d’El Maizal, parce que la population l’a élu maire. « Si c’est un membre de la commune, pourquoi doit-il être maire ?” a-t-on entendu. Eh bien, précisément parce que nous avons besoin d’un infiltré qui transfèrera tout le pouvoir qu’il peut au peuple, et ce pouvoir du peuple construira le nouvel État parallèle. Quand l’autre maire reviendra dans quatre ans pour gouverner, il dira : « Et maintenant, qu’est-ce que je fais ici si ce gars a pratiquement tout transféré à la Commune ? » Eh bien, je n’en sais rien, je m’en fous ! Qu’il utilise sa mairie comme salle de ping-pong, je ne sais pas (rires).

Je pense que nous avons besoin des deux choses. Maintenant, toute femme ou homme communal(e), communard(e), révolutionnaire, qui entre dans l’Etat sans avoir une idée claire de ce qu’il ou elle va faire, mais simplement avec la simple supposition abstraite qu’il va construire le socialisme, il ou elle est mort(e), mort(e). Si je dois entrer, même si c’est dans le « Ministère des affaires sans importance », je dois savoir clairement que dans ce Ministère j’ai la fonction de transférer tout pouvoir au peuple. Sans clarté dans l’objectif, je me perds dans cette mer. Parce que cette mer a ses plaisirs, son luxe. Avec ces quatre murs qui vous entourent. Et tu crois que tu es en train de construire le socialisme. Mais en fait, on réalise la feuille de route d’un Etat bureaucratique, de l’Etat bourgeois. Donc, je crois qu’il faut être dans les deux espaces, pour détruire l’un et pour construire l’autre en parallèle.

FS : L’autre jour, j’ai lu une très bonne publication sur Facebook sur les difficultés dans votre “parroquia” (1). Tu y fais beaucoup de critiques sur le pouvoir public, l’État. Dans quelle mesure penses-tu qu’il y a de la naïveté (ou de manque de compréhension du rôle stratégique du pouvoir populaire) et de querelle d’intérêts (de luttes de classe), dans la non-priorisation du développement communal par les fonctionnaires de l’Etat ?

JG: Ça dépend. Dans le domaine économique, il y a une lutte d’intérêts parce qu’il y a de l’argent en jeu. Ceux qui sont ministres de l’Économie dans ce pays ne sont pas naïfs. Ils savent qu’il y a les communes, ils savent que Chávez a donné au peuple une grande quantité de terres pour les faire produire, qu’il les a données aux communes et aux conseils paysans, ils savent que tout cela existe. Lorsqu’ils décident de ne pas s’articuler avec la Commune et de donner la priorité aux grandes entreprises, ce n’est pas par naïveté.

Chez d’autres, oui, c’est dû à un manque de compréhension de l’importance stratégique des communes. Par exemple, lorsqu’une institution interrompt un transfert de compétences, que ce soit dans les transports, dans l’eau, dans n’importe quel service, parfois c’est parce qu’elle ne comprend pas qu’en rendant cela possible, elle ferait un pas très important dans le rôle historique qu’elle joue dans la révolution, que ce serait un saut qualitatif dans la construction du socialisme. Beaucoup de compagnons ne le savent pas. Le parti au pouvoir a fait des efforts, mais très minces, au sujet de la formation, du débat sur le socialisme, du débat fort, sincère et direct sur la construction du socialisme.

Un fonctionnaire qui occupe des postes de direction ne peut pas être nommé parce qu’il sait bien parler, ou parce qu’il est le copain de l’un ou de l’autre. Il doit l’être parce qu’il comprend le projet. Et beaucoup ne le comprennent pas. Non, frère ! Tu n’as pas un poste d’État pour gérer, tu as l’État pour faire la révolution ! Et pour faire la révolution, il faut donner du pouvoir au peuple. Et il y a de très nombreuses lois, toute une panoplie légale pensée et promulguée pour donner du pouvoir au peuple.

Sur le plan économique, c’est différent. Dans le domaine économique, il y a une lutte d’intérêts marquée, une lutte de classe, en ce moment, dans tout le dossier économique vénézuélien. Entre ce qu’on appelle la nouvelle bourgeoisie, qui pour moi est la même bourgeoisie qu’avant, qu’on appelle la bourgeoisie rouge, les “Bolibourgeois”, etc… il y a une lutte entre eux et la paysannerie, les communards, etc. Il y a une lutte de classe constante, évidente, dure. Mais dans d’autres domaines, c’est simplement parce qu’ils ne comprennent pas l’importance de donner une place centrale à la Commune. Voilà.

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Réunion de l’équipe de santé. Photos: Jesus Reyes

FS : La Commune a la tâche stratégique d’aider, à un moment donné, à démonter l’Etat bourgeois, mais aujourd’hui l’Etat est dirigé par le chavisme. Il y a donc une tension, parce que, d’un côté, nous devons nous battre avec cet État, mais de l’autre, nous devons le défendre, parce que si on perd ce leadership, quelque chose de bien pire arrivera. Comment vivez-vous cette tension ? Y a-t-il une place pour la défense du gouvernement dans la stratégie communale ?

JG : Un copain disait : « Cet État, quel qu’il soit, est un mur”. Un grand mur de contention qui nous permet de ce côté-ci du mur, du côté gauche du mur, de construire ce que nous construisons. Quand les briques commencent à tomber du mur parce qu’elles s’amollissent, il faut les boucher les trous avec du ciment. Combien de temps nous faudra-t-il porter les briques de cet État ? Eh bien, jusqu’à ce qu’il soit complètement ramolli. Quand ce mur ne servira plus à rien, quand on pourra pratiquement voir à travers. Mais tant qu’il est encore là, tant qu’on ne nous tue pas parce que nous sommes des membres de la commune, tant que la police ne nous passe pas à tabac parce que nous sommes des communard(e)s, tant que nous construisons, tant que nous sommes autonomes, nous devons défendre ce mur. Parce que nous savons que bon nombre des choses qui nous semblent aujourd’hui quotidiennes et normales, ne seraient plus quotidiennes ou normales sous un gouvernement de droite. On en a des exemples partout en Amérique latine à l’heure actuelle. Nous devons protéger ce mur aussi longtemps que possible. Quand l’ennemi stratégique et historique nous attaque de manière effrénée, comme le fait l’impérialisme américain en ce moment, ce n’est pas une coïncidence. Ils ont une bonne raison pour le faire. Bien sûr, nous savons qu’il y a des gens qui négocient, quelques briques qui tombent, dans ce cas on rebouche avec une nouvelle brique et voilà.

FS : Le projet de Chávez était que le pouvoir passe complètement à la Commune, même au niveau national. Le pouvoir a de nombreuses facettes, prenons trois des plus importantes : la souveraineté alimentaire, les FANB (Forces armées Nationales Bolivariennes) et les secteurs stratégiques de l’économie : comment la Commune s’articule-t-elle autour de ces trois axes ?

JG : 2019 est l’année où nous avons décidé de cesser d’être une Commune simplement urbaine en tant que bonne organisatrice des enjeux sociaux, de l’enjeu sanitaire, pour devenir une commune productive. Si nous voulons être indépendants, nous devons être une commune productive. Nous prévoyons de créer beaucoup de terres cultivées et, surtout, de créer une bonne banque de semences pour les années à venir. Pouvoir semer non seulement dans les territoires de la Commune, mais aussi dans les territoires voisins. Et que toute cette population puisse compter sur cet apport en nourriture. Une Commune est productive ou n’est pas.

En ce qui concerne l’aspect stratégique de l’économie, nous voulons également aborder la question des services publics. Nous voulons qu’au moins un service public soit placé sous le contrôle de la Commune. La collecte des déchets solides pour le recyclage, la question de l’eau, la question de l’électricité. Nous pensons avant tout au recyclage, nous pensons qu’il est possible d’en tirer une bonne quantité de ressources. Dans le contexte de la guerre économique et du blocus, apprendre à réutiliser bon nombre des choses que nous jetons est devient quelque chose de providentiel. La question du recyclage revêt une importance stratégique. Il ne s’agit pas seulement de recycler pour sauver le monde, ce qui est aussi un objectif du Plan de la Patrie (plan d’action du gouvernement bolivarien, NdT), mais aussi de recycler pour survivre. Sinon, nous devrons continuer à importer de plus en plus.

La question de la sécurité n’a pas encore été abordée en profondeur. Dans la Commune, il y a des miliciens civils (citoyens qui se forment volontairement aux tâches défensives, NdT), oui. Cependant, nous n’avons pas créé le « corps de combat de la Commune ». Ce processus doit être mené avec le plus grand soin, car nous ne voulons pas non plus faire fuir les gens. Mais c’est un processus nécessaire. Dans la commune, il n’y a eu qu’une seule vague de violences importante il y a environ trois ans, nous n’étions pas encore une commune en tant que telle. Après cela, nous avons dit : « Cela ne se reproduira plus ici, il n’y aura plus de guarimba » (violences d’extrême droite, NdT). En vérité, cela s’est produit un peu plus bas que le territoire de la Commune, à sa périphérie, mais nous nous sommes dit que cela ne pouvait pas se reproduire. Et avec la conformation de la Commune, nous avons commencé à nous préparer pour que cela n’arrive plus.

FS : Et les Forces Armées Bolivariennes, elles laissent la Commune se charger de créer ce groupe de défense ? Elle vous aide ? Comment ça se passe ?

JG : Oui, c’est ce que je te disais à propos du mur. Le mur nous permet de faire ces choses. Imagine, sous un gouvernement de droite, si nous formions un corps de combattants de la commune ! En quelques minutes les forces de sécurité nous tomberait dessus. Je ne veux même pas imaginer ce qui arriverait.

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Photos: Jesus Reyes

FS : L’article 3 de la loi organique du pouvoir populaire dit quelque chose de très intéressant. Il affirme que le développement du Pouvoir du Peuple est lié au niveau de conscience et d’organisation du peuple, comment s’opère la relation entre le développement de la conscience et l’exercice direct du pouvoir ?

JG : Je pense que cela part de l’individu. Dans la commune il y a des porte-parole très actifs, des compagnes et compagnons qui aiment aider les autres, qui consacrent leur vie à aider les autres. Certain(e)s (les moins nombreux) ne se revendiquent pas comme révolutionnaires. D’autres, la majorité, se disent révolutionnaires, chavistes, et le font parce qu’ils comprennent le processus. Je pense que dans les deux cas, il y a un processus de croissance de la conscience. Je crois qu’on devient conscient dans la mesure où on comprend que si on n’aide pas l’autre, ça ne sert à rien d’être au monde. Pour faire du mal ? Si tout ce que tu vas faire ne sert qu’à toi et ne tourne qu’autour de toi, de quelle conscience parle-t-on ?

C’est parce qu’il y a des gens comme ça dans la Commune, parce que c’est dans l’idiosyncrasie des vénézuélien(ne)s, qu’il est possible que cette révolution existe. Sans cette solidarité, cette camaraderie, sans ce voisinage, sans ce soutien qui court de l’un à l’autre, je pense qu’il serait difficile que se soit produite et survive une révolution comme celle que Chavez a proposée ici.

Il y a des gens dont l’idiosyncrasie est d’aider l’autre, et il y a des gens qui, au-delà de l’idiosyncrasie, ont la conviction que c’est la solution. Et lorsque ces deux volontés sont unifiées, les instances du Pouvoir populaire, les conseils communaux, les communes, les collectifs avancent. C’est toute une culture populaire, ici : donner un coup de main à autrui. Prenons l’exemple que nous vivons maintenant avec l’eau. Dans le quartier d’El Lídice, quand l’eau arrive à la partie basse de la commune, et que toutes les maisons sont remplies, tout le monde sort un tuyau pour que le voisin d’un peu plus haut qui n’a pas reçu l’eau, puisse remplir son réservoir. Jusqu’à minuit, on prépare le café, on te donne de l’eau, « tu es fatigué ? Il te manque un baril ? » Aider l’autre. Et cela est dû au fait que Chavez l’a proposé comme quelque chose de tous les jours, avant c’était exceptionnel, aujourd’hui c’est quelque chose de quotidien dans la révolution bolivarienne. Il s’agit d’un trait important de la conscience, et lorsqu’elle se traduit par la recherche du pouvoir communal, alors nous créons le socialisme. Parce que l’idiosyncrasie passe du statut de culture à celui de projet territorial. Nous donnons naissance à une autre réalité, à quelque chose de différent.

FS : Une puissante révolution féministe a lieu dans le monde. Le rôle historique dans lequel le machisme a voulu confiner les femmes est remis en cause. En visitant cette commune, nous avons vu que la majorité des porte-paroles sont des compagnes qui exercent toutes sortes de pouvoirs. Quel est le rôle des femmes dans la Commune ?

JG: Sans les femmes, il n’y a pas de commune. C’est aussi simple que ça. Ce n’est pas un slogan, c’est réel. Une bonne partie des communes du Venezuela, si ce n’est toutes, sont dirigées par des femmes, dans toutes leurs instances. Ce sont les femmes qui font avancer les processus politiques dans ce pays. Dans la commune, les femmes pratiquent un féminisme combatif et militant, mais peut-être n’en ont-elles pas conscience. Elles font leur travail, elles sont majoritaires dans toutes les assemblées, dans toutes les réunions, dans toutes les instances. Mais beaucoup d’entre elles ne sont peut-être pas conscientes de l’importance de leur rôle en tant que femmes dans la société et dans la Commune.

Je pense que c’est un travail qui doit être fait de manière adéquate. Parfois on a des courants féministes qui viennent de l’extérieur du territoire pour “organiser les femmes”. Non ! Venez, écoutez, comprenez le processus, travaillez avec eux, souffrez avec eux, créez avec elles. Et sur cette base, une fois que vous comprenez le processus qu’elles vivent, proposez quelque chose, construisez. Mais ne venez pas imposer vos idées ou celles de votre groupe parce que vous êtes allées en Argentine ou au Chili, et que vous avez vu les femmes y faire telle ou telle chose. Non, il faut observer comment ça se passe ici et à partir de là créer les conditions, les transformer, en produire la philosophie, etc… Je ne suis peut-être pas le meilleur exemple pour promouvoir les processus féministes. Mais je pense que parfois les femmes ne sont pas conscientes du pouvoir qu’elles ont. Nous devons trouver un moyen de leur faire comprendre que sans elles, il n’y a rien.

FS : Chávez disait que la Commune ne peut pas être une île socialiste dans une mer capitaliste, sinon la mer finira par l’avaler, comment cela se passe-t-il dans la cette commune ? Comment se passe l’articulation avec les autres communes ?

JG : Nous sommes en train de la créer. Je pense que nous avançons bien, surtout si on tient compte du fait que notre commune vient de naître. Nous avons à peine deux ans d’existence et nous faisons déjà beaucoup de choses. Aujourd’hui, nous cherchons avant tout à établir des relations économiques avec d’autres communes du pays sur le plan de l’alimentation. Nous essayons de stimuler l’organisation communale suivant le schéma du point et du cercle de la Commune. Nous tentons de faire en sorte que les lieux proches de notre commune soient impactés par sa politique. C’est comme lorqu’un Etat, un gouvernement, aide ses pays voisins, pour prendre un exemple géopolitique. Avec les tonnes de pommes de terre que nous avons rapportées il y a deux semaines, nous avons pu donner des pommes de terre à un prix économique aux conseils communaux voisins. Nous voulons faire la même chose avec d’autres aliments, et tout ce que nous pouvons partager avec d’autres conseils communaux, nous allons le partager. Nous voulons aussi aider à construire plus de communes dans notre parroquia (1), parce que la nôtre est la seule de toute La Pastora. Nous sommes seuls à ramer dans cette mer. Dans un contexte où le pouvoir communal a diminué, nous devons rassembler toutes celles et ceux qui croient en cette idée. Et nous mettre en mouvement.

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Photos: Jesus Reyes

FS : Chávez avait cette caractéristique d’avancer pas à pas, en gardant les pieds sur terre et les yeux sur l’horizon, le lointain. Comment sera-t-on dans dix ans, si tout va bien ?

JG : C’est ici que je dois pleurer ? (rires) Ecoute, d’abord, je ne voudrais pas pouvoir penser égoïstement : je voudrais qu’au moins chaque secteur de El Lidice organise sa commune, ce serait essentiel que la commune puisse en promouvoir d’autres. Deuxièmement, que toutes les instances d’autonomie gouvernementale fonctionnent et qu’elles fonctionnent bien, qu’elles ne soient pas une copie de l’État ancien, qu’elles soient le nouvel État. Troisièmement, que nous ayons l’indépendance, je pense que c’est la clé, l’indépendance de la commune. Chávez l’a dit. Il faut que chaque commune lutte pour l’indépendance sur le plan territorial . Comment administrer ses services, comment administrer son économie productive, comment gérer sa dynamique sociale, comment protéger chacun de ses habitants avec des politiques diverses, et que la participation à chacun des processus électoraux communaux atteigne plus de 60%. Nous devons faire participer les gens, pas seulement en votant. Nous avons besoin de nouveaux espaces de participation.

Je crois que pour que les communes soient le gouvernement de l’avenir, elles doivent se connecter avec l’avenir. Si nous nous pensons comme les Communes de l’Union Soviétique, nous sommes foutus, à l’heure des téléphones portables, quand presque tous les jeunes communiquent plus à travers ces appareils que face à face. C’est l’avenir, allons-y. Faut-il créer un réseau social ? Devons-nous créer de nouvelles formes d’interaction ? Nous devons les créer. Mais nous ne pouvons pas en rester au papier, au journal mural. La commune doit aborder l’avenir, elle doit être l’avenir, elle doit être le gouvernement de l’avenir. C’est comme ça que je vois les choses.

Il y a beaucoup de companeros qui ont peur de ça. Pour eux, créer un café pour les jeunes d’aujourd’hui et non comme un café d’antan, n’a pas d’intérêt. Mais quelle population la Commune aura-t-elle dans les dix prochaines années si on ne prend pas en compte cette tranche d’âge ?

Quand Maduro a lancé le “Carnet de la Patrie” pour faire arriver les aides sociales, ça m’a donné un peu de nostalgie. Par ce que pour moi, la Commune aurait dû s’approprier ces espaces de technologie et de participation d’une manière plus territorialisée. Bien sûr, Maduro l’a peut-être fait, lui aussi, à partir de la nécessité d’échapper à l’Etat bourgeois, et de chercher la technologique qui permette d’atteindre les gens d’une manière plus directe. La Commune doit se penser dans ce miroir.

Bref, pour l’avenir, je vois une commune indépendante, une commune qui ne peut être isolée, et qui pour être indépendante, doit être productive, et en même temps, doit tisser un lien quotidien plus fort avec chacun(e) de ses habitants. De nouveaux espaces de participation. C’est là que se situe l’horizon de l’avenir.IMGP5611

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Photos: Jesus Reyes

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14 avril 2019, le festival international de théâtre s’invite dans la commune Altos de Lidice.

FS : Tout ce que tu me dis me rappelle cette phrase d’un héros du Venezuela et de toute notre Amérique – Simón Rodríguez: « Inventons ou nous errerons », cette volonté de créer sans copier de vieilles formules. Y a-t-il quelque chose que je ne t’ai pas demandé et que tu aimerais dire ?

JG : La situation actuelle des communes est très complexe. Nous avons un triple espace de combat. Celle de la commune en tant que telle, ses vicissitudes, ses problèmes. Celle de la guerre à laquelle tous les Vénézuéliens sont confrontés. Et en outre, l’espace de lutte avec l’Etat bourgeois qui devient plus fort et plus difficile.

Qu’allons-nous faire pour ne pas disparaître ? Le mouvement communal doit se repenser, être un mouvement. En ce moment, nous ne sommes pas un mouvement, nous sommes isolés. Nous devons bouger pour que l’État sache que nous sommes là. Est-il possible de réaliser l’avenir que nous proposons, au-delà de la guerre, avec cet État ? Je ne parle pas de l’Etat bourgeois d’un point de vue philosophique, mais plus précisément de la manière dont les dirigeants du moment se comportent aujourd’hui. C’est toute la complexité du moment. Comment faire ?

Les rencontres qui ont eu lieu jusqu’à présent avec le président ont été des espaces qui suivent dans la même logique. Les communard(e)s se réunissent pendant deux ou trois jours, produisent un document d’environ 20 pages, le donnent au président, qui a déjà son ordre du jour, et à partir de cet ordre du jour, on approuve trois points du document, tou(te)s les communard(e)s applaudissent, repartent et attendent la prochaine réunion avec le président. Non, mon frère, ce n’est pas comme ça que ça doit marcher. Chavez proposait un débat. Quand Chavez a rencontré les communes, c’était un débat, n’importe qui pouvait se lever et dire quatre choses à Chavez, et soit il disait oui c’est ça, soit il disait non. Mais c’était un débat, pas une réunion protocolaire. Avec les communes, il ne s’agit pas de faire des rencontres institutionnalisées, non. Avec les communes, il faut discuter politique. Parce que c’est avec ces gens que vous allez construire le socialisme. Ce n’est pas avec d’autres gens. Avec quel sujet social allez-vous construire le socialisme ? Avec celle ou ceui qui habite le territoire. Qu’il soit jeune, femme, noir(e), blanc ou blanche, brun(e), athée, catholique, chrétien(ne), protestant(e), qui que ce soit. Tout est là.

Ce qui se passe, c’est que les choses deviennent de plus en plus floues et que l’on retombe dans l’État qui impulse beaucoup de politiques nationales, mais sans territoire. C’est une complexité qui, à mon avis, ne fait pas l’objet d’un débat. Nous le subissons tou(te)s, nous le critiquons tou(te)s, nous l’écrivons tou(te)s, mais il ne se passe rien au-delà. Nous devons nous rencontrer, créer un espace de débat et de concrétisation, avec des propositions sérieuses. Si ce n’est pas avec les mille communes dont on nous parle, alors que ce soit avec les trente qui le veulent. Nous oserons. Nous oserons proposer autre chose. Tel est notre défi.

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Photo: Jesus Reyes

Note : (1) La paroisse est l’instance juridictionnelle immédiatement inférieure à la municipalité.

Source: https://fedechimo.home.blog/2019/04/11/la-comuna-es-la-celula-territorial-del-socialismo/ 

Traduction : Thierry Deronne

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Chavisme Sud : vénézuéliennes, féministes et révolutionnaires en Argentine

Par El Grito del Sur, 31 mars 2019

Feministas argentina.pngElles sont chavistes, vivent et militent en Argentine. Face à la matrice d’opinion imposée par le pouvoir médiatique, elles expliquent ce qui se passe réellement dans le pays, comment on y vit en état de résistance et ce que signifie faire face à une guerre non conventionnelle. 

Dayana Lopez et Farelis Silva sont toutes deux Vénézuéliennes, chavistes et militantes féministes. Elles vivent en ce moment en Argentine où elles organisent des activités pour expliquer la situation de leur pays qui fait actuellement la une de tous les journaux. Loin de leur patrie caribéenne, ces femmes tentent de démonter les matrices d’opinion médiatiques et luttent contre les falsifications et les clichés dont se sert la presse dominante pour bombarder le Venezuela, le grand sujet à la mode actuellement. 

Chavisme Sud, l’association à laquelle elles appartiennent, a été créée en 2017 en tant que collectif rassemblant les Vénézuéliens révolutionnaires de Buenos Aires. Cette initiative a été lancée suite aux conventions portant sur l’enseignement supérieur mises en place entre la Fondation Gran Mariscal de Ayacucho et un groupe d’universités d’Argentine, et se poursuivit au fil des années et des vagues successives d’étudiants qui vinrent étudier dans le pays. Récemment, un collectif de femmes chavistes qui promeut des actions publiques et l’échange de données d’expériences entre le Venezuela et l’Argentine, Las Farias, a émergé du sein de cet espace, dans le feu de la lutte féministe. 

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Comment expliquez-vous la situation vécue par le Venezuela ? 

Dayana : “ Notre pays possède de nombreuses ressources naturelles, du pétrole, de l’or, du coltan, du gaz et même des réserves d’uranium qui attisent la convoitise de l’empire nord-américain dont les ressources sont bien inférieures aux nôtres. C’est pourquoi il boycotte les programmes sociaux, les politiques économiques que nous avons mises en place.

Depuis que Chavez a instauré la nouvelle Loi sur les Hydrocarbures en 2001, qui a retiré aux Etats-Unis le contrôle sur nos ressources pétrolières, un plan d’attaque a été déclenché contre notre Révolution. Avant cette loi, nous ne disposions que d’1% des revenus pétroliers, contre 90% aujourd’hui. Ce surplus de ressources a été investi dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’alphabétisation et a servi à démocratiser cette source de revenus.

Farelis : “Nous faisons face à un blocage informatif et à un véritable show médiatique. Des évènements ont lieu en Colombie dont on accuse ensuite le Venezuela. La presse ne parle pas de l’aide que le Mexique a envoyée au pays. Nous assistons à une sélection et à une manipulation de l’information qui répandent une matrice d’opinion sans lien avec les réalités internes du pays. Ce blocus économique affecte la santé, l’économie, l’approvisionnement du pays et nous empêche de faire connaître ce qui est en train de se passer.

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Qu’est-ce qu’une guerre de quatrième génération ? 

D. Au Venezuela, l’impérialisme cherche à expérimenter de nouvelles formes de guerre non conventionnelle, sans armée ni armement. Une guerre qui se déroule à un niveau régional avec des éléments paramilitaires, des guarimbas, des attaques à des centres de santé, et allant jusqu’à brûler vifs des êtres humains. Une guerre de quatrième génération, informative, psychologique, économique, financière et désormais diplomatique a été lancée contre nous.

F. C’est une guerre qui avance de front d’abord au moyen des médias, puis de l’économie, et qui s’emploie à déstabiliser psychologiquement la population en tentant de susciter au quotidien la peur et un sentiment d’insécurité menant à la démobilisation.

Qu’en est-il du mouvement migratoire ? Les Vénézuéliens présents en Argentine sont-ils tous anti-chavistes ? 

D. Nous avons toujours constitué une minorité ici. Lors des élections présidentielles de 2012 par exemple, à laquelle avait participé Chavez, nous avons perdu, passant de 83% à 17%. L’opposition en est sortie majoritaire en Argentine et elle n’a donc rien à voir avec la vague migratoire en cours. Le chaviste reste en général dans son pays, y travaille et apporte sa contribution à la Révolution. Nous-mêmes souscrivons à ce projet révolutionnaire depuis l’extérieur bien que nous soyons temporairement loin du pays.

F. Les deux tiers de la migration vénézuélienne se fait vers l’Europe ou les Etats-Unis, elle n’a rien à voir avec les intérêts politiques de ces migrants, car ceux qui émigrent finalement le plus sont ceux qui ne se sentent pas concernés par le projet de la Révolution et par son appel à nous organiser pour créer du pouvoir populaire. Des personnes dont le but est de travailler puis de rentrer chez eux regarder la télévision ne se sentent évidemment pas concernées par un projet socialiste. Par contre, l’émigration à Buenos Aires s’est essentiellement faite vers les secteurs les plus aisés. A la différence des migrations paraguayenne, péruvienne ou bolivienne, elle s’est concentrée à Buenos Aires et plus particulièrement à Palermo ou Recoleta.

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Quelle différence y a-t-il entre le mouvement féministe d’Argentine et celui du Venezuela ?

F. Il s’agit de deux féminismes différents : en termes de massivité, le féminisme argentin est fédératif, une forme d’action politique. Nous avons fait l’inverse : nous participons depuis vingt ans au projet politique de la Révolution, mais ce n’est qu’à partir de 2007, quand Chavez s’est déclaré féministe, que des actions politiques concrètes ont été menées, se traduisant par des missions orientées vers les femmes les plus vulnérables.

D. La Constitution de 1999 reconnait le travail domestique, accorde des pensions à des femmes qui n’ont jamais cotisé et a introduit un langage inclusif. A partir du moment où l’on s’est mis à nous nommer (président/présidente, maire/mairesse), nous avons commencé à occuper ces espaces de pouvoir.

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En bref …

Qui est Guaido? 

Guaido est un jeune homme totalement inconnu qui a gagné les élections législatives grâce au système électoral qu’il dénigre maintenant. Il est arrivé second avec à peine 97 000 votes dans l’une des plus petites provinces du pays.

Quel constat faites-vous sur la militance en Argentine ? 

Elle travaille de manière très désarticulée : il existe de nombreuses organisations dans le pays et il en apparait chaque jour des nouvelles. C’est très différent de ce qui se passe au Venezuela.

Y a-t-il place pour une “troisième voie” au Venezuela ? 

Il n’y a pas de troisième voie, car il n’y a jamais eu d’autre mouvement d’opposition que celle de l’oligarchie vénézuélienne. L’opposition actuelle n’a pas de volonté démocratique : soit elle boycotte les élections, soit elle n’en reconnaît pas les résultats quand elle perd.

Photos: Ariel Olivares

Source : http://elgritodelsur.com.ar/2019/03/chavismo-sur-venezolanas-feministas-y-revolucionarias-en-argentina.html

Traduction : Frédérique Buhl

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« Venezuela, chronique d’une déstabilisation ». Interview de Maurice Lemoine par Thierry Deronne

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Publié par Le Temps des Cerises, Venezuela – Chronique d’une déstabilisation, de Maurice Lemoine, sort dans les bonnes librairies le jeudi 4 avril 2019. Ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique, l’auteur sillonne l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Parmi ses ouvrages récents, citons “Chávez Presidente !”« Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami” ou “Les enfants cachés du général Pinochet”. L’occasion de dialoguer avec l’auteur à propos d’une certaine idée du journalisme.

Thierry Deronne – Pourquoi avoir donné à ton nouveau livre la forme d’une « chronique » ?

Maurice LemoineSi j’en crois le dictionnaire, une chronique est un récit dans lequel les faits sont enregistrés dans l’ordre chronologique. Cela peut paraître basique, simpliste, limité, loin des brillants exercices théoriques et rhétoriques des analystes « top niveau ». En tant que journaliste de base, je revendique cette approche. Pour prétendre analyser une situation, encore faut-il connaître les faits. Leur enchaînement. Leurs causes et leurs effets. Leurs conséquences, voulues ou non. Ce qui permet, preuves à l’appui, de mettre en évidence, l’incohérence et la malhonnêteté très significatives, à une poignée de mois d’écart, de certaines prises de position.

Quelques exemples… En 2017, en convoquant une Assemblée nationale constituante, le président Nicolás Maduro provoque les hurlements de l’opposition : en 2014, l’un des dirigeants de cette dernière, Leopoldo López, réclamait une telle Assemblée à grands cris. En 2017, pendant toute la période de violence insurrectionnelle, les principaux dirigeants de la Table d’unité démocratique (MUD) s’égosillent : « Election présidentielle anticipée ! » Le pouvoir l’organise : plus aucun d’entre eux n’en veut ! Mais qui se souvient de leurs déclarations et de leurs revendications antérieures ? Personne (sauf peut-être l’ex-président du gouvernement espagnol José Luis Rodriguez Zapatero, qui a servi de médiateur dans une tentative de dialogue et qui, lors de la rupture de ce dernier sur ordre de l’ « Empire », a exprimé sa réprobation). La mémoire de l’appareil médiatique, elle, ne dépasse pas les trois derniers mois. D’où l’importance de reprendre modestement l’histoire telle qu’elle se déroule, pas à pas.

TD – Que raconte donc cette chronique et en quoi se veut-elle originale, différente ?

ML – Dans la grande tradition du Monde diplomatique, que j’ai « fréquenté », du statut de pigiste à celui de rédacteur en chef, pendant trois décennies, il s’agit d’un travail de « contre-information ». Quiconque subit quotidiennement le rouleau compresseur « Dassault-Lagardère-Bergé-Pigasse-Niel-Drahi-Rothschild-Pinault-Arnaud » (et je ne parle pas des médias étrangers), ainsi que les ex-radios et télévisions de « service public » devenues « chaînes d’Etat », en comprend parfaitement la nécessité. Donc je travaille comme devrait travailler n’importe quel professionnel de la profession : suivi permanent de l’info, rencontres, interviews et reportages de terrain précèdent l’analyse. Le concret avant le « blabla ». Pas de quoi en faire un plat, c’est ce qu’on devrait apprendre aux jeunes dans les écoles de journalisme. Cela me permet d’échapper à l’ « Histoire officielle », que je résumerais ainsi : plongé dans une crise économique, politique et institutionnelle sans précédent, le Venezuela, pourtant détenteur des plus grosses réserves pétrolières de la planète, s’effondre, gangrené par la corruption, au point de ne plus pouvoir apporter ni nourriture, ni médicaments, ni produits de première nécessité à sa population. Alors que l’opposition a été complètement muselée, la « société civile », « affamée », lorsqu’elle se révolte et manifeste « spontanément », est réprimée à feu et à sang. Ce qui a permis à Maduro, contrôlant désormais toutes les institutions de l’Etat, de se faire réélire, dans des conditions fortement contestées, le 20 mai dernier. Pour la « communauté internationale » – c’est-à-dire les Etats-Unis, l’Union européenne et certains pays d’Amérique latine –, le Venezuela s’enfonce petit à petit dans la dictature. 

Cette « Histoire », induite par une propagande tentaculaire, il y a une autre façon de la raconter.

TD – Quelle est donc la thèse que tu développes dans ton livre ?

ML – A la mort de Chávez, et afin de neutraliser définitivement la « révolution bolivarienne », les secteurs radicaux de l’opposition, en lien avec la Maison-Blanche, le Pentagone et le Département d’Etat, ont entrepris d’empêcher à n’importe quel prix son successeur Maduro, bien qu’élu démocratiquement, de consolider son pouvoir. Se référant de façon subliminale aux « révolutions de couleur », jouissant d’un fort appui international, ils ont lancé de violentes offensives de guérilla urbaine en 2014 et 2017 (45 et 125 morts), dont une partie importante des victimes, contrairement à ce qui a été dit et écrit, n’appartenaient pas aux manifestants.

Certes, l’importante diminution des prix du pétrole, la principale ressource du pays, a raréfié la rentrée des devises, rendant plus difficiles les importations de biens de consommation. Certes, la gestion du gouvernement ne brille pas toujours par son efficacité. Mais, les ratés réels de son administration n’expliquent pas tout. Des pénuries organisées et de l’accaparement des aliments, médicaments et biens de première nécessité, aux conséquences désastreuses du marché noir, en passant par une inflation irrationnelle sciemment provoquée, auxquels s’ajoutent depuis 2015 les sanctions américaines, c’est bien, depuis l’arrivée de Maduro au pouvoir, une déstabilisation économique qui sème le chaos. En réalité, le pays subit une guerre totale et multiforme qui a atteint son climax le 4 août 2018 avec la tentative d’assassinat de Maduro par un attentat aux drones explosifs et l’auto-proclamation le 23 janvier 2019 d’un président fantoche, Juan Guaido.

Photos : un travail d’enquête loin de la vague des « copier-coller » académiques et des maîtres-à-penser du « ni-ni ». Par 35 mètres de fond, avec les travailleurs de l’Arc minier de l’Orénoque (Etat de Bolivar, Venezuela, 2018). Avec Giorgio Trucchi au Honduras en 2013 pour couvrir la résistance populaire au coup d’État de l’oligarchie contre le président Zelaya. Au Paraguay, en 2012, enquêtant sur un massacre de paysans dans le contexte du coup d’Etat contre Fernando Lugo… ou traversant les lignes des « guarimbas » violentes de l’extrême droite à Caracas en 2017.

TD – Cette interprétation des événements est loin de faire l’unanimité. En quoi t’estimes-tu plus crédible, plus neutre ou plus objectif que ceux auxquels tu opposes cette version des faits ?

MLTerminons-en avec un mythe. L’objectivité, ça n’existe pas. Déjà, au IVe siècle avant Jésus-Christ, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, l’Athénien Thucydide constatait : « Ceux qui ont assisté aux événements ne les rapportent pas de la même manière et parlent selon les intérêts de leur parti ou selon leurs souvenirs variables. » Beaucoup considèrent le journaliste comme un acteur isolé, omnipotent, capable de faire surgir par l’analyse et l’enquête des vérités non connues au départ. En fait, il n’est qu’un acteur parmi d’autres, dans un système d’ensemble. Il fait partie de la comédie. Il sélectionne ses sources sur la base de ses critères conscients ou inconscients, de leur accessibilité, de leur légitimité, mais aussi en fonction de ce qu’attendent son rédacteur en chef et le directeur de la publication. Qui ne tiennent pas forcément à être montrés du doigt pour un traitement non « pensée conforme » de la situation du Venezuela. Et je ne parle pas de la corporation des éditorialistes qui, se prenant pour les instituteurs du genre humain, se contentent de donner leur avis sans jamais assister à rien (ils ont trop peur des insectes, des bestioles et des microbes exotiques, ces malheureux !).

S’y ajoutent les contraintes d’un secteur économiquement en difficulté : les bons articles sont d’abord ceux qui ne coûtent pas trop cher, en période de budget publicitaire un peu serré. Sans compter les obligations du rythme de « l’info en continu » ; pour une minute trente, il faut axer sur un personnage : Chávez, avant-hier ; Maduro, hier ; Guaido aujourd’hui. Le contexte ? Alignons-nous sur les confrères, quitte à créer une « vérité alternative », avec, si nécessaire, oublis, truquages et manipulations à l’appui.

Plutôt que d’objectivité, parlons d’honnêteté – ce qui, indépendamment des différences d’analyse, serait déjà un grand progrès. Mieux vaut un journaliste de droite honnête – il y en a – qu’un pseudo progressiste qui, en catimini, afflige les faibles et soutient les puissants – il y en a hélas aussi, et beaucoup.

TD – Justement, l’honnêteté n’implique-t-elle pas de rester neutre ?

MLEn certaines circonstances, la neutralité porte un autre nom : « lâcheté ». On n’est pas neutre entre les Juifs et les nazis ; entre la République espagnole et le général Franco ; entre Salvador Allende et Augusto Pinochet ; entre la révolution sandiniste et la « contra » ! Qu’on me pardonne d’insister. La grave crise que traverse le Venezuela comporte une dimension systématiquement passée sous silence : comme en son temps le Chili de Salvador Allende, il fait face à une sournoise (de moins en moins, d’ailleurs) mais féroce (et de plus en plus) déstabilisation. Il possède trop de pétrole et trop de richesses minérales pour laisser Washington indifférent… Dans de telles conditions, notre rôle n’est pas de diffuser du gnan-gnan pour Bisounours bien-pensants.

TDEt pourtant, certains secteurs de la gauche dite « radicale » ou de l’extrême gauche françaises campent sur une critique virulente du « régime » de Maduro.

MLC’est terrible. Affligeant. Pour reprendre l’argumentation d’un certain Thierry Deronne – tu connais  ? –, que j’ai vue passer récemment, « le sens commun sédimenté par l’hégémonie des médias a détaché le mot “Venezuela” du réel d’origine pour en faire un marqueur de respectabilité. Pour beaucoup de personnalités politiques, revues, journaux, centres de recherche, etc., la question n’est plus “comment enquêter là-bas, comprendre, apprendre”, mais “comment soigner, ici, mon image antitotalitaire dans l’opinion” ». La réflexion me paraît tellement juste que je ne vois pas l’intérêt de me « prendre la tête » pour la paraphraser.

Aux ravages opérés dans l’opinion publique par l’entre soi médiatico-mondain s’ajoute désormais le rôle néfaste dans la mouvance progressiste d’un certain nombre d’ « intellectuels » et d’universitaires dits « de gauche », post-trotskistes,  anars  et écolos de la « bobosphère » (que je n’assimile pas aux indispensables défenseurs de l’environnement), lesquels ne se définissent que par la négation. « Contre tout ce qui est pour », « pour tout ce qui est contre ». Soucieux d’assurer le bon développement de leur carrière en ne s’écartant pas trop de la pensée « acceptable » dans leurs universités, think-tanks et autres ONG (je parle là des universitaires, chercheurs, enseignants-chercheurs, maîtres de conférence, politistes et politologues, docteurs et doctorants), ils font preuve d’une extrême suffisance, d’un conformisme stupéfiant.

Comment ne pas sentir ses cheveux se hérisser lorsqu’on voit telle revue, censément de « critique communiste » (mais sans rapport avec le parti du même nom) reprendre sans une once de recul la version manipulatrice des « anti-néolibéraux (vénézuéliens) haut de gamme » Edgardo Lander, Nicmer Evans ou Marea socialista sur le saccage par Maduro de l’ « Arc minier de l’Orénoque » – au mépris de l’Histoire longue de la région et de faits que n’importe quel observateur de bonne foi peut observer (à condition bien entendu de ne pas craindre la transpiration) ?

Comment ne pas lâcher un soupire accablé lorsque les mêmes, reprenant le discours qui, il y a cent cinquante ans, qualifiait les communards de « racaille », diffusent le discours de la droite vénézuélienne sur la « dérive autoritaire » du « régime » et traitent de « paramilitaires » les « colectivos » ? L’une des expressions de l’organisation populaire, certes parfois radicale (est-ce un péché dans un tel contexte ?), mais qui ne comporte pas plus d’éléments violents, dangereux, incontrôlables que, disons… les « gilets jaunes » dans leurs rangs. Pourquoi faire abstraction de cette réalité ? Des conseils communaux ? Des communes ? Des organisations sociales de base ? Du peuple qui se mobilise et résiste aux côtés du pouvoir – sans lui ménager ses critiques, mais sans jouer ni les « commissaires politiques » ni les donneurs de leçons.

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En 2003, dans un barrio populaire des hauteurs de Caracas. Photo: Thierry Deronne

Bien entendu, fréquenter les « barrios » et le « campo » oblige à relativiser plutôt que de se référer en permanence à un absolu fantasmé. D’où le refus de se frotter au clair obscur de la vraie vie. Il est tellement plus confortable de critiquer depuis une perspective théorique tout en – pour les « révolutionnaires professionnels » – organisant des colloques, écrivant des textes, voire des livres pleins d’empathie sur Salvador Allende ou (le pacifique ?) Che Guevara !

Au-delà des simagrées et des contorsions, entonner le refrain de plus en plus à la mode « ni Maduro ni Guaido » – l’équivalent gauchouillard du « en même temps » macronien – c’est rejoindre le camp des charognards conservateurs et réactionnaires qui espèrent une défaite succulente des « bolivariens ». Quand bien même, pour sauver les apparences, au moment où de sombres nuages s’amoncellent, est lancé un traditionnel « Non à une intervention de l’impérialisme américain » ! La belle affaire… Tout le discours qui a précédé a préparé le terrain en cassant, au sein de la gauche, les solidarités. Et alors, pourtant, que les masques sont tombés : sans même se fendre d’un communiqué condamnant avec la plus extrême vigueur son « auto-proclamation », son appel aux sanctions étatsuniennes qui asphyxient le pays et martyrisent les secteurs populaires, et même à une intervention « militaro-humanitaire », les Nicmer Evans, Edgardo Lander, Gonzalo Gómez (Aporrea et Marea socialista) et autres Hector Navarro – les ténors du pseudo « chavisme critique » ! – se sont déjà précipités pour dialoguer avec Guaido.

TD – On te rétorquera néanmoins que la critique est nécessaire face aux multiples problèmes non réglés…

ML – Qui a prétendu le contraire ? Nul hasard si, dans ce livre, tout un chapitre est consacré – et sans prendre de pincettes ! – à la corruption. Si le rôle nuisible de la « bolibourgeoisie » et de la bureaucratie est régulièrement évoqué. Si certaines erreurs de Chávez (et non uniquement de Maduro !) sont pointées du doigt. Si… De là à jeter le bébé avec l’eau du bain, il y a un pas que, effectivement, je ne franchis pas. Lorsqu’un gamin avec une verrue noire sur le nez est férocement agressé par une sombre brute, la priorité est de défendre le gamin, pas de répéter en boucle, en restant tranquillement à l’écart, « beurk, il a une verrue sur le nez ! ».

TD – Tout de même, alors que de la droite à une certaine extrême gauche, une quasi unanimité dénonce le gouvernement vénézuélien, n’es-tu jamais saisi par le doute ? N’as-tu pas peur de te tromper ?

ML – Je doute en permanence. Je ne cesse de m’interroger. Le journaliste ne sait pas tout. Il rend compte des éléments dont il dispose, à un moment donné, pour expliquer une situation donnée. Ce n’est pas toujours facile. Au milieu des interactions, des circonstances, des émotions, des événements, tout se révèle sujet à interprétations. Sachant que, comme l’a dit Jean-Luc Mélenchon, « recopier et répéter est moins dangereux que de dire quelque chose en étant seul à le faire ».

Toutefois, un épisode de ma vie professionnelle m’a marqué profondément. En 1982, après m’être fait remarquer par un livre-reportage – Sucre amersur les effroyables conditions, un véritable esclavage, dans lesquelles travaillaient les Haïtiens des plantations de canne à sucre dominicaines, je suis parti au Salvador avec dans la poche un contrat des Editions du Seuil pour couvrir le conflit armé qui déchirait ce pays. J’y suis resté trois mois, dont trois grandes semaines physiquement éprouvantes au sein de la guérilla du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN). A mon retour à Paris, et lorsque j’ai rendu mon manuscrit, le Seuil a refusé de le publier, estimant qu’il était trop favorable aux thèses de l’opposition armée – considérée alors par beaucoup comme « polpotienne » et composée de « Khmers rouges » extrêmement dangereux. Le livre – Los Compañeros a finalement été publié par une maison d’édition beaucoup plus modeste (Encre), ce qui n’a bien sûr pas favorisé sa diffusion.

Le conflit s’est terminé en 1992. Lorsque la Commission de la vérité de l’ONU a rendu son rapport, celui-ci a confirmé tout ce que j’avais écrit sur l’écrasante responsabilité de l’oligarchie, de l’armée (formée et encadrée par les Etats-Unis) et des escadrons de la mort dans les violations des droits humains. Bien que très minoritaire et contesté dans mon analyse, je ne m’étais pas trompé. Depuis ce jour, et fort de cette expérience, je ne cède ni à la pression générale, ni aux critiques, ni aux insultes, ni même à la perte de certains amis si, après avoir travaillé le plus sérieusement possible, j’estime, en conscience, que j’ai raison. Je peux certes me tromper. Mais, fussent-ils en groupes, en ligues et en processions, les autres aussi !

TD – Le média d’investigation Mediapart, salutaire quand il combat la corruption et la répression en « macronie », a par contre repris la ligne d’Edwy Plenel sur le Venezuela quand il dirigeait la rédaction du Monde, et fait beaucoup d’efforts pour convaincre le lectorat progressiste que ce pays est une dictature, avec pour preuve les dénonciations d’Amnesty International et de Human Rights Watch. Qu’en penses-tu ?

ML – Il y a quelques années, s’en prendre à Reporters sans Frontières et à son « caudillo » d’extrême droite Robert Ménard était très mal vu. A quelques-uns – je pense au Diplo, à Acrimed, à Maxime Vivas (du Grand Soir)i – (1), nous l’avons fait et avons dû subir des critiques acérées. Depuis, la vérité a éclaté sur Ménard – mais personne ne nous a présenté des excuses ! Comparaison n’étant pas raison, je ne comparerai évidemment pas l’idéologie des dirigeants d’Amnesty International à celle de Ménard. Toutefois, il existe une dérive de ces organisations de défense des droits humains. Au risque de choquer – une fois de plus ! –, je consacre un chapitre à ce sujet. Derrière ces bureaucraties respectées (et, sur de nombreux points, à juste titre), se cache un fonctionnement très problématique. Qui les informe ? Des ONG locales. Au Venezuela, Provea et le Foro Penal qui, avant d’être des organisations de défense des droits de l’homme, sont très clairement des organisations d’opposition. Financées par… (je laisse aux lecteurs le soin de découvrir les dessous de ces majuscules humanitaires à forts relents idéologiques qui méritent questionnements).

TD – Dans les années 70 nul n’aurait pensé dire ni Allende, ni Nixon comme on dit aujourd’hui ni Maduro, ni Trump. Les médias occultent vingt ans de démocratie participative et transforment en causes de la guerre économique… ses effets. N’est-il pas urgent que les progressistes démocratisent la propriété des médias, fondent de nouvelles écoles de journalisme, créent un puissant réseau de médias associatifs et de nouveaux réseaux sociaux plus organisateurs que ceux inventés par les Etats-Unis ?

ML – Tout à fait Thierry (comme disait Jean-Michel Larqué) ! La réponse est déjà dans ta question.

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En 2018, avec Franco Rivera et Thierry Deronne dans un quartier populaire de Caracas (Magallanes de Catia). Photo de Jesus Reyes.

Notes

(1) i Action, Critique, Médias : https://www.acrimed.org/ ; Maxime Vivas, La face cachée de Reporters sans frontières, Aden, Bruxelles, 2007.

Le site Mémoire des Luttes publie en exclusivité les « bonnes feuilles » de « Venezuela. Chronique d’une déstabilisation » : « Nicolás » constitue le huitième chapitre de l’ouvrage.

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Les vénézuéliennes, “fer de lance” de la bataille politique (Brasil de Fato)

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L’auteure: la journaliste Fania Rodrigues, envoyée spéciale de Brasil de Fato

Venezuela est un nom féminin : les femmes y sont à la base de l’organisation sociale. On les retrouve dans les communes, dans les mouvements sociaux et dans les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs), structures d’organisation des secteurs populaires, formées dans le cadre de la révolution bolivarienne, pour gérer des politiques publiques destinées au “pouvoir populaire”, un des piliers de l’Etat. En ce mois des femmes, la journaliste de Brasil de Fato Fania Rodrigues (photo) a conversé avec des vénézuéliennes qui participent à diverses initiatives organisées dans le pays, pour mieux connaître le travail de base et les luttes qu’elles mènent.

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Dans le quartier populaire d’Antímano, à Caracas, des femmes construisent un immeuble de leurs propres mains – Photo: Fania Rodrigues

Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production

Les CLAPs sont organisés quartier par quartier par la communauté elle-même, et leurs dirigeant(e)s sont élu(e)s par la population. Ces comités distribuent des aliments subventionnés par le gouvernement pour 6 millions de familles, ce qui équivaut à peu près à 20 millions de personnes, les deux tiers de la population, selon les chiffres officiels. Les CLAPs sont importants parce qu’aujourd’hui, les produits que les comités distribuent à bas prix sont la base de l’alimentation de la majorité des classes populaires.

Les femmes constituent la majorité de toutes ces structures, avec plus de 60% de participation, selon les données officielles du Ministère des Communes. Dans certains endroits, ce chiffre est encore plus élevé. C’est le cas du quartier populaire de Manicomio, dans le secteur de La Pastora, à l’ouest de Caracas, où Angélica Calzadilla, de 33 ans, s’active comme une des dirigeantes de la communauté. “Nous nous sommes organisés à travers deux conseils communaux: Ali Primera avec ses 340 familles, et Canaima avec 710 familles. Dans les deux cas, la participation féminine atteint les 80% de participant(e)s” explique-t-elle.

Blocus économique

Les femmes représentent une des bases de soutien à la révolution bolivarienne et ont subi de plein fouet l’impact de la guerre économique contre le Venezuela et du blocus international imposé par les Etats-Unis. Elles sont les victimes directes de la pénurie de produits.

L’agricultrice urbaine et dirigeante de mouvement social Orailene Maccarri, 45 ans, explique que les vénézuéliennes ont été privées de l’accès aux produits qui ont le plus d’impact sur les femmes. “Dans cette guerre économique, le gouvernement des Etats-Unis sait que nous sommes le fer de lance de la révolution, c’est pourquoi nous sommes les plus attaquées et les plus affectées. Aujourd’hui encore nous manquent les pilules contraceptives, les tampons, les serviettes, les produits d’hygiène et de beauté, parce qu’on ne les produisait pas dans le pays” dénonce-t-elle.

Orailene est consciente des défis qu’affronte son pays. Pour elle, les femmes sont à la hauteur de la responsabilité historique qui se joue actuellement, et de la lutte pour la construction d’un autre modèle politique dans lequel elle croit et qu’elle se dit prête à défendre.

Les gestes d’une mère préoccupée, amoureuse, contrastent avec les mains calleuses, la force physique acquse dans le travail de la terre et la conviction de celle qui se dit prêt à porter un fusil pour défendre le projet de pays auquel elle croit. “Si on nous attaquent militairement, nous préférons le dire clairement : nous n’allons pas allumer d’encens ni prier les dieux, nous ne resterons pas à l’arrière-garde. Nous, les femmes vénézuéliennes, nous serons au front, avec des fusils et des munitions prêtes. S’il y a un problème, soyez sûrs que nous serons à notre place, aux côtés de nos hommes” souligne l’agricultrice urbaine.

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La dirigeante sociale Orailene Macarri parle du rôle de la femme dans la révolution bolivarienne | Photo: Fania Rodrigues

Orailene est aussi avocate. “J’ai étudié le Droit pour survivre, parce que nous étions attaqué(e)s par les grands propriétaires terriens et nous devions nous défendre.” Elle se définit comme avocate des pauvres, mais avec pour activité principale le travail de la terre. Elle et d’autres compagnes font partie d’un collectif de femmes qui produisent des aliments sur 4 mille mètres carrés, en pleine zone urbaine de Caracas. Le terrain se trouve dans le quartier d’Antímano, dans la zone ouest, une région populaire où l’organisation collective des femmes est devenue un exemple.

Actuellement le groupe cultive 15 types de légumes, de grains et de tubercules, ainsi que sept types de fruits, en plus de plantes médicinales et ornementales. Ensemble, elles produisent une tonne de poisson par an, sans oublier l’élevage de 22 lapins et d’un porc qui leur sert de “recycleur organique” car beaucoup de restes alimentaires sont consommés par l’animal et ses excréments se transforment en engrais avec d’autres matières dégradables.

L’activité économique d’Orailene ne se sépare pas de son activité politique. Elle est une des porte-paroles élue par les membres des organisations paysannes pour les représenter au sein du Conseil Présidentiel Paysan, qui réunit 582 organisations de base et 18 nationales. “Dans ce mouvement nous semons, nous planifions, nous construisons. Nous, les femmes de ce pays, nous éduquons, nous transmettons la culture à nos enfants, mais nous protégeons aussi la dignité de notre peuple” rappelle la paysanne.

Nouvelle génération

Gabriela Maccarri, 15 ans, la plus jeune fille d’Orailene, suit les pas de sa mère et participe elle aussi aux luttes sociales qui se nouent dans la capitale vénézuélienne. Elle s’est réunie avec des jeunes du quartier pour recueillir des signatures pour une pétition en défense de la paix au Venezuela, exigeant que “cessent les tambours de la guerre”, comme élément d’une campagne nationale promue par les organisations politiques chavistes.

Après cette initiative, elle est devenue membre du Conseil de Jeunesse des Législateurs. “Nous recueillons une série de propositions et de revendications dans les quartiers populaires éloignés pour les soumettre aux législateurs municipaux” explique cette étudiante du secondaire.

Avec des amis elle a conversé avec des jeunes qui avaient pris part aux manifestations violentes de l’extrême droite (appelées “guarimbas”) de 2016 et 2017. “Beaucoup d’entre eux ont eu une attitude violente, comme un de mes amis qui a attaqué la Garde Nationale avec un cocktail Molotov, bien sûr que la Garde a réagi en état de légitime défense. Il s’est fait frapper et s’est mis encore plus en colère. Le garde n’aurait pas dû faire cela parce que c’est un gosse, mais c’est aussi compréhensible humainement. Nous essayons donc de parler avec un jeune puis avec l’autre, parce que beaucoup de familles ne savent pas non plus quoi faire.” dit Gabriela.

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L’étudiante Gabriela Maccarri raconte comment elle et ses amis aident à mobiliser le quartier populaire | Photo: Fania Rodrigues

Gabriela affirme que les adolescents du quartier populaire où elle vit et qui ont pris part aux “guarimbas” n’avaient pas plus de 17 ans. “C’étaient tous des gosses, entre 12 et 15 ans” raconte-t-elle. « L’idée est de réintégrer ces jeunes, ne pas les laisser se perdre dans la violence« .

Femmes constructrices

Dans le même quartier d’Antímano, à quelques mètres de la plantation urbaine du collectif dont fait partie Orailene, 90 autres femmes construisent un immeuble où elles vont vivre avec leurs familles. Le mouvement “Infanterie Révolutionnaire pour le Logement” a reçu des ressources à travers le programme social d’Etat “Mission Logement Venezuela” qui a construit plus de 2 millions de maisons populaires dans les dernières vingt années. L’argent est autogéré par les futures propriétaires et elles-mêmes apportent la main d’oeuvre. Pour cela, elles se relaient de manière hebdomadaire et maintiennent 16 personnes en travail constant sur le chantier tous les jours.

Nous construirons au total 95 appartements, mais initialement nous allons en faire 45. Près de 85% des personnes qui travaillent ici sont des femmes. Ici nous sommes multi-fonctionnelles : nous sommes électriciennes, nous posons des briques, il y a celles qui assurent la logistique pour les ouvriers de la construction. C’est un travail de guerrières » pour la porte-parole du mouvement Ayary Rojas, 48 ans, femme au foyer.

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La porte-parole Ayary Rojas explique que les femmes représentent 85% des personnes qui participent à l’effort conjoint de construire des logements abordables pour les secteurs populaires | Photo : Fania Rodrigues

Parmi les femmes bâtisseuses on rencontre également Yrcedia Boada, 44 ans, qui élève et éduque seule ses deux enfants (l’un âgé de 10 ans et l’autre de 19 ans). Pour cette mère, la construction de sa propre maison a changé la relation entre les membres de la famille. « Mon fils adolescent rendait la vie difficile à la maison, il vivait une phase très rebelle, révoltée. Au début, il m’a accompagnée pour m’aider dans le travail. Après quelques mois, il a changé d’attitude. Maintenant qu’il est entré à l’armée, il passe ses jours de congé à m’aider ici. Savoir que c’est notre maison, celle de la famille, lui apporte ce sentiment d’appartenir à un lieu et à une vie en commun avec les voisins » raconte-t-elle avec fierté.

Comme Yrcedia, 40% des vénézuéliennes sont “chefs de famille”. Elles éduquent leurs enfants, travaillent pour faire vivre la famille et dans le cas de ce travail collectif de logements populaires, construisent leur propre maison : “Pas seulement des maisons, mais aussi un mode de vie collectif, en communauté. Une communauté socialiste” précise la femme au foyer.

Fania Rodrigues, Caracas, 25 mars 2019.

Source : Brasil de Fato, https://www.brasildefato.com.br/2019/03/25/marco-das-mulheres-or-venezuelanas-sao-ponta-de-lanca-na-batalha-politica-no-pais/

Traduction : Thierry Deronne

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Ecouter les voix du peuple vénézuélien. Interview de Reinaldo Iturriza

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L’ex-ministre de la Commune Reinaldo Iturriza (à gauche) lors de la fête qui a marqué la légalisation de la 600ème commune

Un lieu commun dans certains courants de gauche est qu’il faut renvoyer dos à dos Trump et Maduro au motif que ce dernier a trahi les travailleurs et que le « régime » est corrompu. Le « ni-ni » a l’avantage de caresser une opinion publique construite par les médias tout en se disant “de gauche mais antidogmatique”. C’est le “tention il ne faut pas être un béni-oui-oui du chavisme, il y a aussi des critiques à faire, un débat à mener…”. C’est oublier un fait central : le Venezuela est déjà, depuis le début, tous les jours et à tous les niveaux, une machine à critiquer et à transformer. Cette critique depuis le sein du chavisme n’est pas toujours entendue mais elle donne ses fruits dans l’action gouvernementale. Elle s’exprime aussi dans toute sorte d’initiatives autonomes de construction d’un pouvoir populaire. Croire qu’il faut expliquer aux travailleurs vénézuéliens ce qu’ils doivent faire, alors qu’ils critiquent mieux que quiconque leur réalité, confine au colonialisme. Et au mépris d’un peuple qui a élu démocratiquement le président Maduro. Ce « ni-ni », qu’on entend souvent avant les « guerres humanitaires », finit par renforcer l’hégémonie médiatique qui a réduit l’image du Venezuela à un dictateur esseulé, sans peuple critique, voire sans peuple du tout.

Nous publions l’interview du sociologue vénézuélien Reinaldo Iturriza, professeur à l’Université Centrale et à l’Université Bolivarienne du Venezuela, ex-Ministre des Communes et des Mouvements sociaux (2013-14) puis Ministre de la Culture (2014-16). Iturriza est l’auteur de plusieurs ouvrages dont 27 de febrero de 1989: interpretaciones y estrategias (2006) et El chavismo salvaje (2017). C‘est un analyste respecté de la révolution bolivarienne. Dans cet entretien, il appelle la gauche internationale à rejeter la position du « ni-ni », et suggère à celles et à ceux qui veulent exprimer leur solidarité avec le peuple vénézuélien de se placer fermement du côté des luttes populaires et d’exprimer leur critique du gouvernement Maduro dans la révolution, et non à l’extérieur ou contre celle-ci.

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Roar Mag – Cela fait six semaines que le leader d’opposition pratiquement inconnu, Juan Guaidó, s’est auto-proclamé president par interim, dans une tentative de “putsch soft” soutenu par les Etats-Unis. Où en est-on maintenant? Pourriez-vous nous rappeler brièvement les principaux éléments de l’évolution politique de ces dernières semaines au Venezuela ?

Reinaldo Iturriza – Il y a un fait dont on parle peu mais qu’il est bon de rappeler: l’épisode Guaido démarre le 21 janvier à l’aube, avec le soulèvement d’un petit groupe de la Garde Nationale Bolivarienne, qui a appelé le peuple vénézuélien à ne plus reconnaître Maduro comme président et les autres unités militaires à la rébellion. Ce groupe a été vite neutralisé, sans violence et sans que l’on ait à déplorer de victimes, mais cela donna lieu à une série de manifestations violentes qui ont débouché justement sur cette date du 23 janvier, et l’auto-proclamation de Guaidó .

C’est un fait qui illustre l’un des principaux objectifs de la première étape du complot : rompre l’unité des Forces Armées Nationales Bolivariennes (FANB) et encourager la mobilisation du peuple contre la révolution bolivarienne. En d’autres termes, briser le peuple vénézuélien. Rien de tout cela ne s’est produit. De même importance que l’événement décrit plus haut, il y a la décision de saisie des biens de l’entreprise d’état vénézuélienne du pétrole et du gaz naturel, PDVSA, se trouvant sur le territoire des Etats-Unis, continuant ainsi une politique systématique d’agression contre l’économie vénézuélienne et plus précisément contre son secteur pétrolier. Plus récemment, il y a eu une tentative de faire entrer « l’aide humanitaire » dans le pays, un prétexte évident pour préparer le terrain à une intervention militaire, avec un fort soutien du gouvernement colombien.

Il y a encore autre chose qui mérite d’être soulignée : après l’auto-proclamation du 23 janvier, la violence de rue a pratiquement cessé. Un calme tendu règne dans le pays. Après le 23 février, et l’échec de la tentative d’agression militaire, la situation est bien moins tendue, la grande majorité du pays étant occupée à faire face à une situation économique très difficile, essayant d’aller de l’avant.

Quelle est, selon vous, la probabilité de la menace de guerre civile ou d’intervention militaire des Etats-Unis à ce stade ? A court terme, cette menace a-t-elle faibli ou augmenté à cause de l’”échec” de cette tentative de Guaido de chasser Maduro ?

La menace n’a pas entièrement disparu. Nous avons la conviction qu’une opération militaire contre le Venezuela est en cours, jusqu’à présent l’agression s’est focalisée sur l’aspect psychologique (y compris avec des menaces de mort proférées contre des chefs militaires et contre le Président Maduro lui-même), moyennant les attaques contre l’économie, et le sabotage des services publics. Mais cette opération n’est pas passée à la phase militaire. Malgré les tentatives, l’agression psychologique n’a pas réussi a briser les Forces Armées Bolivariennes (FANB).

Nous avions déjà frôlé la guerre civile en 2014, et tout particulièrement en 2017. Jusqu’ici, nous avons réussi à surmonter ces menaces. Mais la possibilité d’une agression militaire des Etats-Unis reste latente, notamment à mesure que les efforts pour provoquer une implosion échouent les uns après les autres.

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Ecole de féminisme populaire, la Azulita, état de Mérida.

Vous avez été Ministre du Pouvoir Populaire pour les Communes et les Mouvements Sociaux. Le rôle du pouvoir Populaire et des communautés dans l’organisation du chavisme n’a attiré pratiquement aucune attention en dehors du Venezuela, les médias internationaux se concentrant à une majorité écrasante sur les manifestations de l’opposition. Pourriez-vous nous parler un petit peu de l’histoire de l’auto-organisation populaire et de la démocratie directe dans le chavisme, notamment dans le mouvement des conseils communaux et des coopératives auto-gérées par les travailleurs ?

Ce funeste silence concernant les bases sociales du chavisme est, fondamentalement, ce qui induit à la superficialité ou à l’erreur un nombre considérable d’analyses de la situation vénézuélienne. Les bases sociales sont le sujet politique qui a rendu Chavez possible, et qui l’ont par la suite fortement défendu (contre un putsch soutenu par les Etats-Unis Ndr). Le tissu populaire qu’elles ont réussi à développer est ce qui a permis à ce gouvernement de tenir.

La même chose vaut pour les Forces Armées Bolivariennes (FANB) : il existe une multitude d’analyses superficielles des raisons qui expliqueraient leur soutien à la démocratie. Celles-ci ne tentent jamais de comprendre, par exemple, la classe sociale dont sont issus les militaires. Les médias internationaux font montre d’un puissant mélange d’ignorance et de préjugés concernant le chavisme, mais il y a aussi l’intention délibérée de cacher le soutien populaire au gouvernement et, au-delà, de cacher la pensée et les sentiments des classes populaires, pour la simple et bonne raison que les médias sont étrangers à la démocratie bolivarienne.

De toute évidence, de nombreux membres des classes populaires se trouvent maintenant dans une situation très difficile : d’un côté, ils se trouvent face à un gouvernement qui n’a pas réussi à répondre comme il se doit à une crise économique et sociale paralysante, et de l’autre ils sont confrontés à une opposition de droite, soutenue par les Etats-Unis, qui cherche à détruire toute expression du pouvoir populaire. Comment les chavistes de la base répondent-ils à une situation aussi complexe ? Quelle est leur position par rapport au gouvernement Maduro?

On néglige souvent le fait que la base sociale du chavisme a été, depuis le tout premier jour, très critique dans son bilan du gouvernement. C’était également le cas sous Chavez. Sa force comme dirigeant venait en grande partie de son extraordinaire capacité d’être ouvert aux critiques venant d’en bas, à la remise en question populaire. La critique du gouvernement n’est donc rien de nouveau. Plutôt qu’un problème, c’est en réalité un signe de vitalité de la révolution bolivarienne.

Les chavistes sont capables de considérer que leur gouvernement fait mal quelque chose, ou que ses efforts sont insuffisants, tout en comprenant qu’il n’en demeure pas moins le gouvernement du peuple. Il est clair que l’alternative ne saurait être un régime imposé par les Etats-Unis. A partir de là, il est aisé de voir pourquoi il n’y a pas de dilemme dans le choix entre Maduro et Guaidó: l’opposition de droite soutenue par les Etats-Unis n’est tout simplement pas envisageable.

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Reinaldo Iturriza avec les équipes de travail volontaire de récolte du maïs, commune El Maizal, état de Lara.

Justement, à propos de ce soi-disant dilemme : certaines voix à l’intérieur du Venezuela appellent maintenant la gauche à prendre une position “ni-ni”, de rejet de Guaidó comme de Maduro . Qu’en pensez-vous ?

C’est une imposture qui ne peut être défendue qu’au mépris de ce que pensent et ressentent les chavistes, ou en prenant ses distances par rapport aux luttes populaires, sans les comprendre, même si cette position est censée être prise au nom de ces mêmes luttes, du chavisme lui-même, ou en se revendiquant d’une critique de gauche. L’éloignement des luttes réelles des classes populaires, voilà ce qui rend cette position si trompeuse.

Au Venezuela, il y a un conflit de longue date entre deux projets historiques, même s’il existe de fortes tensions au sein de chacune des forces en opposition, et même s’il y a une intense divergence au sein du chavisme lui-même quant à l’orientation stratégique de la révolution bolivarienne. Sur le plan personnel, même si une bonne part du peuple vénézuélien décide de cesser de se battre, ma position de principe est de toujours m’aligner sur le peuple qui se bat et de ne jamais prendre de position qui puisse être utile à l’oligarchie vénézuélienne ou à l’impérialisme des Etats-Unis.

Que proposez-vous pour sortir de la crise actuelle ? Que peut ou que devrait faire la gauche internationale pour soutenir le peuple vénézuélien dans ce moment difficile ?

La gauche internationale peut faire beaucoup. En fait, ses actions peuvent être vraiment décisives. Je ne vais donner qu’un exemple : Roger Waters, fondateur des Pink Floyd. Le Venezuela n’a pas besoin de soutien exempt de critiques ou condescendant. Ce n’est pas ce que nous voulons. Que la critique s’exprime, même publiquement, mais dans la révolution, depuis le camp des luttes populaires, des gens qui ne peuvent plus continuer d’être rendus invisibles.

La critique doit donner une voix au peuple et créer les conditions pour que ces voix se multiplient. Elle doit continuer d’informer. La gauche internationale peut beaucoup faire pour nos aider à percer le blocus brutal imposé par les médias à l’information et à l’analyse de ce qui se passe réellement au Venezuela. Elle doit procéder à l’analyse sérieuse des causes de la crise actuelle, étudier en profondeur l’histoire : naissance et origine du chavisme, comment a-t-il pu résister à de tels assauts de l’impérialisme ? En fin de compte, nous menons le même combat.

Source : ROAR, https://roarmag.org/essays/reinaldo-iturriza-venezuela-crisis-interview/

Traduction : Venezuelainfos

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« Jusqu’à nous enterrer dans la mer »: le film intégral en ligne (sous-titres FR)

affiche_danslamer_taille-moyenne_franc.jpgComment le petit peuple, les gens modestes, et les femmes en particulier des quartiers populaires vénézuéliens (que les grands médias s’évertuent à invisibiliser) vivent-ils la guerre économique décrétée par les Etats-Unis, organisent-ils la résistance et renforcent la démocratie à la base… ? De cela, l’information calibrée ne parle jamais. Ce film surgit d’un an de vie commune du réalisateur Thierry Deronne avec les habitants du barrio Bello Monte, dans l’état d’Aragua et fait le point sur la révolution bolivarienne en essayant de faire « politiquement du cinéma plutôt que du cinéma politique ». Pour le professeur de cinéma documentaire Thierry Odeyn (INSAS, Bruxelles) ce film nous apporte « une trace de la construction d’une démocratie au Venezuela » et pour l’ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique et spécialiste de ce continent qu’est le journaliste français Maurice Lemoine, «c’est le film le plus juste que j’ai vu sur l’Amérique Latine».

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Dix mini-chroniques de la résistance populaire, par Gustavo Borges

IMGP3560.JPGA chaque menace de guerre, la peau du Venezuela se hérisse, se laisse toucher, sort ses griffes et sa mémoire de peuple mille fois recommencé, jamais tout à fait dans la révolution, jamais tout à fait en dehors d’elle, inapte aux violences calculées par les psychologues. A l’autre bout, dans les quartiers riches, le seixième siècle s’abîme dans Discovery Channel. La minorité coloniale qui sert de “peuple vénézuélien” aux médias occidentaux, se retrouve plus seule que jamais, hors-sol, rivée au WhatsApp qui promet la délivrance par les marines et le bombardement des quartiers populaires où grouillent les chavistes. Il est facile de comprendre d’où viennent les projets qui s’affrontent ici, et pas seulement depuis vingt ans. Le plus haut niveau de l’Histoire des vénézuéliens est un geste de libération : ce fut pour libérer d’autres peuples qu’en 1819, Bolivar et son armée populaire traversèrent les Andes.

Thierry Deronne, Caracas 14 mars 2019

1. « Nous nous sommes assis pour filer des mèches de lampe dans le salon. Moi je savais que l’affaire allait durer. Il était près de huit heures du soir. Mes deux garçons et ma fille observaient presque sans respirer pendant que la maman cherchait un tissu, du coton ou de la corde, dans l’obscurité. Quand tout fut prêt, tous regardaient fébrilement, les gamins complètement hypnotisés avec ce truc, c’était un vrai film, ce moment… une adrénaline familiale, tous me scrutaient au moment où j’allais allumer la mêche dans l’obscurité. Ce fut incroyable, je ne pourrais pas décrire l’euphorie de la famille. Les enfants et la fillette applaudirent en riant, je crois même avoir vu une larme sur la joue d’Aurora, la maman. Cette nuit j’ai compris qu’ils ne pourraient jamais nous vaincre« .

José Antonio Tovar. Habitante de Petare.

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2. « Nous avons dîné tous ces soirs sans électricité. Les gosses ont joué à se raconter des histoires pendant la coupure d’électricité, nous avons calmé la fièvre de la fillette en lui mouillant le front dans l’obscurité. Nous nous sommes douchés dans la nuit. Dans l’obscurité nous avons lavé le plus petit, qui s’est guidé par l’odeur du sein de sa maman, il n’a pas eu besoin de lumière. Sans courant nous sommes allés dormir, du sommeil de qui dort d’un oeil, qui garde ses bottes. Sans lumière s’est réveillé le corps de la petite, sans lumière nous lui avons remis les tissus humides au front, sans lumière la fièbre est tombée. Dans l’obscurité s’est raffermie notre résolution têtue, intransigeante, caraïbe, de résister »

Julia Méndez. Barrio Bolívar, La Pastora.

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3. « Dans mon quartier, à Charallave, nous avons fait une soupe avec tout ce qui pouvait s’abîmer par manque d’électricité. Nous avons fait une soupe de tête de poisson, de carcasses de poulet, trois morceaux de côtelettes de veau, un peu de légumes et pas mal d’amour. La nuit nous avons appris à faire des lampes à mèches. Nous avons écouté de la musique sur les téléphones des enfants et il y en a eu un parmi nous qui se décida à danser. Ce qui était hier un manière de résister à la guerre, s’est converti pour nous en célébration d’une petite victoire géante »

Oktyabrina Hernández. Charallave, état de Miranda.

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4. « Une famille de huit personnes, tou(te)s autour du feu allumé dans la cour. On se racontait des histoires, on parlait de la situation politique. Un petit transistor à piles nous tenait informés. Les gosses jouaient à lancer des branches aux flammes. Et nous on les surveillait qu’ils n’aillent pas jeter le chien ou le chat ou qu’ils aillent mettre le feu à la maison. On a même organisé une bataille de domino à quatre. La belle-mère qui commandait le groupe de cuisine au foyer, au fond de la cour, parlait avec une des femmes. Comment font les gens à Caracas, carajo, sans bois ni rien pour allumer un feu ? Nous avons un puits, mais sans courant le moteur ne sert à rien. Un des avantages de vivre à la campagne est que nous avons toujours plein d’eau dans les barils. J’étais heureux de ne pas me trouver à Caracas« .

Mauro Parra. État de Trujillo.

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5. « Je les ai vus et écouté depuis le balcon. Ils étaient sur la place d’en face. Je ne pouvais pas le croire. Et moi, merde, avec une angoisse et pire, tout seul dans l’appartement et ce groupe de personnes, après presque vingt heures sans électricité, jouant rageusement du tambour et dansant au milieu des rires et des cris. Ils avaient allumé la maxi-rumba. J’ai compris quelque chose, mon frère: à ces moments le vieux père caraïbe se réveille en nous et on ne peut pas rester seul, frère. Si je n’avais pas dû descendre ces sept étages dans le noir je m’y mettais aussi, moi, à la fête« .

Armando Belisario. Résidence à Chacao.

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6. « Le premier jour nous a pris par surprise et tout le monde restait enfermé dans les appartements, on ne savait pas ce qui se passait. Ce jour-là deux amies du quartier populaire de Petare sont restées à la maison parce qu’en arrivant au métro de Coche il était fermé. Et puis, voilà, dans l’appartement nous avons fait à dîner, nous avons fait du pop-corn, nous avons allumé la radio pour savoir ce qui se passait, nous nous sommes raconté nos affaires. Le deuxième jour, nous avons décidé de faire des lampes à mèche, les gens se sont bougés pour chercher et pour porter l’eau tôt le matin, les garçons jeunes et plus petits jouant dans le parc. Il y avait près de 100 gosses, garçons et filles, jouant au ballon, à la bicyclette, au football, ici il y a un parc de jeux d’enfants et un terrain d’exercices. Les gens badinant avec les voisins, toujours dans le calme. Bonheur de boire un café avec les copines les plus proches, de se réunir pour parler de la vie, enfin, en attendant que tout se résolve. Le troisième jour, tout le monde s’est activé pour chercher de l’eau, on a trouvé plusieurs robinets, le camion-citerne est apparu à l’aube pour aider les gens. Dans cette situation, ce qui est remonté à la surface ce fut la solidarité, l’union, l’appui entre voisins, pas les misères humaines« .

Belinda Aranguren. Logements sociaux de Ciudad Tiuna.

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7. « Il fallait cuisiner au bois ou au gaz vu la quantité de personnes. Nous avons pu nous unir à plusieurs familles et manger, ensemble, 11 adultes et 5 enfants. Nous nous sommes rendus compte que seuls nous ne pourrions pas résister et j’ai ouvert les portes de ma maison, ici, à Cabimas. Tous ensemble nous avons rassemblé de quoi faire à manger pour un tas de gens. Nous achetions l’eau tous ensemble, l’eau, les médicaments. Mais ce n’était pas facile non plus. Nous essayions de garder le calme face à un aïeul de 80 ans désespéré par la chaleur faute de ventilateur, face au nouveau-né qui pleurait; quelques opposants se sont joints à cette solidarité, d’autres ne faisaient que se moquer de nous. Ludo, dames, domino, cartes, conversations sur la situation politique ou blagues familiales. Tout dans les soirs, sous la lumière des lampes de kérozène, celles que nous avions fabriquées quand nous nous sommes rendus compte que cette nuit ne serait pas la seule. Je pense que ce fut un apprentissage pour nous préparer à toute éventualité, nous avons démontré qu’ils n’ont pas pu briser ce qu’il y a de plus important entre nous : la solidarité aux heures les plus dures« .

Rosanna. Quartier populaire de Cabimas, état du Zulia.

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8. « Deux jours de cauchemar et je n’ai vu personne de brisé dans les rues du centre de Caracas. La rapidité des faits, parfois, ne permet pas de nous rendre compte de comment nous résistons. Avec cette coupure de l’électricité on s’est rendu compte qu’on avait des livres autour de soi, des histoires à raconter, des voisins solidaires, des repas prêts comme par magie, et bien sûr la radio qu’on peut écouter sur un portable. Ne pas avoir d’électricité vous pousse à converser davantage, à ressentir la proximité de ceux qui partagent la même incertitude, à consacrer plus d’un regard au ciel. 24 heures sans nouvelles mais le monde, semble-t-il, continue« .

Nathali Gómez. La Candelaria, Caracas.

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9. « Tout l’immeuble, nous avons plus de vingt familles ici, s’est réuni pour faire des lampes à mèche, pour garantir la lumière pendant le black-out. Pour que personne n’en manque. Ici sur les vingt familles, 17 ont fabriqué leurs mèches. Les caisses du CLAP (Comité Local d’Approvisionnement et de Production) étaient arrivées la veille. A toutes les familles. Celui qui n’avait pas de gaz a cuisiné pour l’autre. Nous n’avons pas de gaz direct, seulement les bonbonnes. L’immeuble entier était comme vivant, comme s’il n’y avait pas d’obscurité. Une solidarité de guerre s’est activée, urgente car on savait que la coupure était nationale et provoquée par une attaque. Nous avons installé une radio. Les violences des opposants n’ont tenu qu’un moment parce que les gens ont allumé les amplis de leurs voitures et ont fait la fête à plein volume, avec de la musique et du guagancó, les violents n’avaient plus qu’à se retirer. Les plus jeunes ont occupé la rue pendant la journée, c’était leur terrain de jeux. La nuit, avec les voisins de l’immeuble, nous nous réunissions et en plus de faire des rondes de sécurité, nous partagions les jeux des plus jeunes, les jeux, les histoires. Ici, ou nous résistons tous, ou nous nous détruisons« .

Andy Franco. Caracas.

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10. « Une de mes filles a été surprise par la première attaque contre le système électrique quand elle sortait de l’Université Expérimentale des Arts (UNEARTE) et prenait la direction de Palo Verde. Elle a marché jusqu’à Palos Grandes où un couple de concierges très pauvres, solidaires, lui ont offert le gîte pour la nuit. Ceux qui ont le moins donnent le plus« .

Willians Moreno. Palo Verde, Caracas.

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Témoignages recueillis par Gustavo Borges. Photos: Jesus Reyes

Source: http://misionverdad.com/OPINI%C3%B3N/como-se-vivio-el-apagon-10-minicronicas-de-resistencia

Traduction : Thierry Deronne

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Le Venezuela attaqué : les sept-clefs pour comprendre la guerre irrégulière des Etats-Unis

Ces derniers jours, le Venezuela a été victime d’une nouvelle vague de sabotages, la plus importante de l’histoire du pays, contre la centrale hydroélectrique de Guri à l’aide de virus informatiques mais aussi de bombardements électro-magnétiques contre la téléphonie notamment. Tout cela a privé d’électricité au moins 80% de la population. Même le magazine états-unien Forbes considère comme hautement probable que cette attaque soit l’oeuvre des Etats-Unis. Tant l’agence Stratfor (courriel révélé par Wikileaks) qu’un document de 2010 de CANVAS, l’organisation états-unienne qui a formé Juan Guaido avaient prévu les « avantages politiques d’un sabotage électrique »… Elliot Abrams l’a confirmé dans une interview radio réalisée le 12 mars : le but de cette action de guerre cybernétique est « d’augmenter la pression interne ». En clair, saper toute tentative du gouvernement du Venezuela de stabiliser l’économie et d’initier une séquence de chaos social insurrectionnel (panne d’électricité, panne de télécommunications = pénurie d’essence, d’eau, de nourriture, etc..) que les Etats-Unis et leurs outils comme Guaidó doivent à tout prix organiser dans ce pays.  La fausse “aide humanitaire” à la frontière colombienne était peut-être une manoeuvre secondaire, voire “distractive”, face à ce plan élaboré de phases successives du « coup d’Etat à mèche lente » (Maurice Lemoine). (Notons que le New York Times vient de faire amende honorable et de reconnaître, grâce à une vidéo non tronquée des événements, que l’incendie des camions « humanitaires » a été causée comme nous l’avions indiqué précédemment, par des paramilitaires colombo-vénézuéliens, et non par les autorités vénézuéliennes comme la plupart des médias l’ont affirmé. Pour sa part, la télévision canadienne a déjà démonté la fake news du « pont bloqué par Maduro »…)

    1. La préparation du choc.

Les messages venant des Etats-Unis étaient clairs ces derniers jours: la montée en puissance de la déstabilisation était imminente. Le retour faussement épique de Guaidó a duré moins longtemps que prévu sur le panneau d’affichage: il n’ y a pas eu de défections critiques dans les Forces Armées Nationales Bolivariennes (FANB) qui, mélangées à une révolte sociale générale, l’auraient installé à Miraflores pour exercer le pouvoir. Son retour glorieux au Venezuela n’a eu d’effet que dans la frénésie passagère des médias. En conséquence, Guaidó est revenu au point de départ inconfortable d’il y a deux mois. Épuisée par la défaite “humanitaire” du 23 février et sans des actions concrètes de commandement présidentiel qui le catapulteraient à l’intérieur, l’orchestration des opérations suivantes se ferait entièrement sous contrôle des Etats-Unis.

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Le sénateur US Marco Rubio, puis Juan Guaido, a annoncé quelques heures avant la panne que « les Vénézuéliens vivront la plus grave pénurie de nourriture et d’essence« . « Les politiques de Maduro n’amènent qu’obscurité. Pas de nourriture, pas de médicaments, pas d’électricité et bientôt, pas de Maduro » s’est gaussé le Secrétaire d’Etat et ex-directeur de la CIA Mike Pompeo dans un de ses tweets.  Pour sa part, le gouvernement russe a publié une déclaration dans laquelle il avertit que  » les Etats-Unis sont en train d’élaborer un plan de secours visant à introduire des groupes armés illégaux formés au Venezuela afin de mener des activités de sabotage et de subversion ».

Le black-out généralisé a eu un impact étendu sur le réseau bancaire, les télécommunications et les services publics vitaux du pays (hôpitaux, approvisionnement en eau, transport, etc.), entravant son fonctionnement et paralysant les activités courantes de la population. Bref, une attaque secrète contre le centre gravitationnel du système électrique vénézuélien, destinée à aggraver le malaise social et économique, a remis à flot le récit de la « crise humanitaire » et de l' »État en faillite », avec lesquels ils espèrent réactiver le leadership déprimé de Guaidó.

Mais cette tendance à faire appel aux options anti-politiques et à la guerre non conventionnelle lorsque les ressources politiques font défaut n’est ni nouvelle ni récente (il suffit de se rappeler les attaques électriques continues lorsque les révolutions colorées de l’extrême droite de 2014 et 2017 sont entrées en récession). À sa façon, Bloomberg l’a laissé entendre dans son dernier rapport. L’usure de Guaidó, son incapacité à mener un processus de transition plus ou moins sérieux, ouvre la voie à des attaques comme celle du barrage hydro-électrique du Guri, la violence armée, la guerre de sabotage irrégulière, du type de la Contra nicaraguayenne, pour devenir des alternatives « légitimes » et « urgentes » pour affronter le chavisme. Le délégué de Trump pour le Venezuela, Elliott Abrams, spécialiste de la guerre contre le Nicaragua sandiniste et de l’invasion de l’Irak, se base à présent sur un mélange de chaos social générés par les sabotages croissants et les incursions paramilitaires destructrices.

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La « Contra » semant la terreur au Nicaragua dans les années 80, chapeautée par l’actuel envoyé spécial de Donald Trump pour le Venezuela, Elliot Abrams

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Un des soldats d’Abrams: deuxième en bas à partir de la gauche, Lorent Saleh, paramilitaire vénézuélien formé par Alvaro Uribe a été considéré comme « persécuté politique » par Amnesty International et par le Parlement européen qui lui a octroyé… le « Prix Sakharov ». Le gouvernement de Juan Manuel Santos l’avait expulsé de Colombie en 2014 à la suite de ses activités illégales d’entraînement terroriste.

2. Embargo et sanctions: armes de destruction massive.

Outre les vulnérabilités historiques d’un système électrique tributaire des recettes pétrolières, il y a eu une politique féroce de sanctions financières qui a réduit la capacité d’investissement public dans les branches stratégiques de l’État. L’argent vénézuélien saisi par les États-Unis s’élève à 30 milliards de dollars, ce qui, en utilisant le « gouvernement parallèle » de Guaidó comme outil, a laissé le pays sans ressources liquides pour faire face aux difficultés soulevées par les sanctions.

Le système électrique national a été attaqué sur la base d’un mélange explosif entre désinvestissement, stimulé par le blocus financier, la perte de personnel technique spécialisé en raison de la dépréciation des salaires et opérations de sabotage systématique, ce dernier toujours mis en œuvre lorsque l’offensive politique est reprise par le chavisme. Chris Floyd, auteur du livre The Empire Burlesque, a eu raison de qualifier les sanctions financières d' »holocauste » : l’utilisation de cette arme de destruction massive dans des pays comme l’Irak, l’Iran et la Syrie, montre que les dommages aux infrastructures critiques sont similaires à une campagne intense de bombardements par des missiles de croisière.

En ce sens, la panne d’électricité est une extension de l’embargo contre le Venezuela, de la politique américaine de restriction des importations, de blocage des comptes et d’entrave à l’accès aux liquidités sur le marché financier international et sur son propre marché pétrolier, interdisant le paiement des exportations au Venezuela. La panne est aussi une métaphore de l’état de siège dans lequel le pays est maintenu et de la façon dont le blocus financier, qui empêche l’utilisation de l’argent pour récupérer un système électrique national déjà affaibli qui soutient l’activité pétrolière et économique du pays, vient se substituer aux actions militaires directes.

3. Coup d’Etat cybernétique et crime contre l’humanité.

Ce que Guaidó avait expliqué lors de son appel non suivi à une « grève nationale » mardi dernier devant certains syndicats de l’administration publique, était qu’une action énergique imminente accompagnerait la fabrication d’une situation d’effondrement, comme lorsque la plate-forme de paiement Credicard a été sabotée, en 2016, provoquant l’interruption de toutes les activités commerciales et économiques dans le pays, cette fois exécutée en élargissant son rayon d’affectation.

Le poids du stress et du mécontentement dans la population, comme carburant pour stimuler une situation d’anarchie généralisée qui pourrait en quelque sorte être canalisée dans des manifestations violentes en faveur de Guaidó, indique que la stratégie du chaos (par le cybersabotage et l’artisanat axé sur les infrastructures critiques qui font fonctionner le pays) est utilisé comme un outil de choc. L’opération n’est pas seulement une guerre électrique: ses conséquences couvrent toutes les activités courantes de la société vénézuélienne, auxquelles l’accès à la nourriture, au service hospitalier et aux communications de base est entravé. Un crime contre l’humanité vu à la lumière du Statut de Rome et du droit international, tout en cherchant à détruire physiquement un groupe de population en utilisant comme armes de guerre les éléments fondamentaux de sa subsistance.

Marco Rubio et Mike Pompeo ont réagi à la panne en plaisantant sur Twitter, ce qui reflète bien les motivations et la stratégie sous-jacente du coup d’Etat contre le Venezuela : comme le « plan Guaidó » a échoué dans ses objectifs à atteindre la fracture au sein des forces armées pour faire disparaître Maduro, la population civile (sans discrimination idéologique) devient la première victime des attaques militaires clandestines continues menées par les Etats-Unis.

Ce coup d’État cybernétique contre le système électrique national implique une agression militaire de facto, une extension de celle qui a eu lieu à la frontière entre la Colombie et le Venezuela le 23 février.

4. Cette phase n’est que la première de la guerre irrégulière.

Depuis l’arrivée de Guaidó, sa projection médiatique est devenue marginale. Cette réduction préméditée de sa visibilité contraste avec le poids croissant que le Commandement du Sud, John Bolton, Marco Rubio et Mike Pompeo ont dans l’orientation du changement de régime. En ce sens, les effets néfastes du black-out s’inscrivent parfaitement dans le récit de la  » crise humanitaire « , selon laquelle le Commandement Sud et l’extrême droite vénézuélienne, depuis 2016, mobilisent  » l’urgence  » d’activer un dispositif d' » intervention humanitaire  » qui neutralise l’interdiction du Congrès américain, du Conseil de sécurité des Nations Unies et le consensus pragmatique pour la non intervention qui a fait son chemin en Amérique latine et dans le monde entier.

Le black-out en tant que tel n’est pas une fin en soi. Il vise à aiguiser les vulnérabilités du pays et à mesurer la capacité de réponse militaire des systèmes défensifs de la République face à une action militaire irrégulière et mercenaire, qui profiterait du blocus de l’information pour couvrir les incursions armées, sa carte opérationnelle et ceux directement responsables sur le terrain, surtout du fait du black out généré par la rupture du système électrique.

Ainsi, au niveau du théâtre d’opérations de la guerre contre le Venezuela, le black-out se traduit par la génération d’un panorama diffus et déroutant qui favoriserait l’exécution d’opérations de faux drapeaux, d’incursions paramilitaires et autres actions violentes qui précipitent un état de troubles généralisés, qui pourrait être présenté comme l’événement déclencheur d’une intervention militaire préventive, soit pour « stabiliser le pays du fait de la crise humanitaire » ou pour « sauver les Vénézuéliens de la situation d’État failli » dans « une crise humanitaire ». Dans ce cadre narratif, Julio Borges, Antonio Ledezma, Juan Guaidó, Elliot Abrams et le cabinet de la guerre contre le Venezuela à Washington, se serrent la main et travaillent ensemble sous la doctrine du chaos contrôlé de facture américaines.

Avec le black-out, ils cherchent à concrétiser physiquement la « crise humanitaire », non seulement au niveau de la propagande, mais aussi en profitant des pertes humaines et des complications d’un autre type générées par l’opération de sabotage.

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L’envoyé spécial de Donald Trump pour le Venezuela, Elliott Abrams (au centre), réuni avec l’équipe de Juan Guaido à New York le 26 janvier 2019.

  1. Caractéristiques de l’agression.

Cette fois-ci, il n’y a pas eu d’attaque contre des sous-stations ou des lignes de transport d’électricité, comme cela avait déjà été tenté à plusieurs reprises, selon les manuels de sabotage de la CIA contre le Nicaragua sandiniste des années 80, déjà déclassifié.

Il est à noter que le logiciel utilisé (appelé Scada) dans le système de contrôle automatisé (SCA) qui assure le fonctionnement des moteurs est celui créé par la société ABB, qui ne fonctionne plus dans le pays depuis des années. Cette société ABB, qui a travaillé au Venezuela sous le nom de ABB Trilateral Consortium (ABB Venezuela, ABB Canada, ABB Suisse), a conçu un projet de modernisation de Guri à la fin de la dernière décennie, sous le gouvernement de Hugo Chávez, dans lequel elle décrit en profondeur le système attaqué et l’organisation fondamentale du Guri.

L’analyste géopolitique Vladimir Adrianza Salas, dans un entretien avec TeleSur, a expliqué que le réservoir de Guri  » nécessite un système de contrôle techniquement appelé  » scada system « , qui n’est rien de plus qu’un système de supervision, de contrôle et de réquisition de données qui permet, du point de vue informatique, de contrôler tous les éléments de la production énergétique. Si vous sabotez ça, vous sabotez l’opération. Mais pour saboter cela, il faut deux choses : soit vous devez avoir accès de l’extérieur, soit vous devez avoir une complicité interne pour modifier les processus.

Des précédents de ce type se retrouvent dans des pays directement attaqués ou sous pression par les États-Unis, comme l’Irak et le Liban, où les pannes ont été systématiques et consécutives, l’une après l’autre pendant des dizaines d’heures. Les « répliques » de l’interruption de l’approvisionnement énergétique répondraient à ces séquences d’offensives qui ont déjà été vécues dans d’autres contextes de guerre asymétrique et irrégulière.

La création d’armées de pirates et de matériel de cyberguerre par la CIA et la NSA a été documentée au fil des ans. Un documentaire explique l’origine du virus Stuxnet, qui devrait indiquer les couloirs de ces agences de renseignement américaines. Cet instrument de cyberattaque visait à la fois à saboter les installations de recherche nucléaire en Iran et à dresser un tableau circonstancié qui pourrait conduire à une attaque du réseau électrique national automatisé de l’Iran (analogue au système Guri) en cas de guerre déclarée entre Washington et la République islamique.

  1. Ralentir les tendances à la reprise.

La panne se produit dans un contexte de tendance à la reprise économique à différent niveaux : une baisse des prix des produits alimentaires sensibles a réduit la tension en début d’année, tandis qu’au niveau financier, la restructuration du marché des changes a permis de contenir une des variables de l’inflation induite : la hausse du prix des devises sur le marché noir. Ces tendances ont favorisé la stabilité politique du pays, au milieu d’agressions non conventionnelles et de menaces d’intervention militaire, privant Guaidó non seulement du pouvoir de convocation, mais aussi de la capacité de manœuvre pour capitaliser le malaise général causé par les sanctions.

Ainsi, le black-out cherche à freiner ces tendances de redressement social, politique et économique, aggravant par un boycott généralisé les moyens de paiement, l’accès à la nourriture et aux hôpitaux et le développement normal de la société vénézuélienne. De même, l’agressivité de l’attaque vise à affaiblir la production pétrolière et industrielle du Venezuela.

  1. La prise de conscience du pays et le pouls de l’intervention.

Tout comme en 2002, la population vénézuélienne vient de connaître un baptême généralisé du feu. Une opération de sabotage visant à précipiter un chaos généralisé, qui met en danger la santé et la nutrition de la population, l’activité économique du pays, ses télécommunications et nos routines les plus élémentaires, nous ramène au paysage du sabotage pétrolier des années 2002-2003, où l’opposition de ce moment, les mêmes qui gèrent une intervention avec les Etats-Unis et la Colombie, ont exécuté un état de siège qui paralyse le pétrole.

La réaction de la population, attaquée psychologiquement au cours des dernières années dans le but de l’inciter à une guerre civile qui rend possible une intervention, a été défavorable au calcul du sabotage. Malgré des protestations locales, le calme s’est imposé, à travers l’utilisation d’alternatives pour cuisiner, la mobilisation des ressources physiques du pays pour faire face aux urgences les plus urgentes, et la vocation généralisée du pays à ne pas tomber dans une provocation qui vise à mener à une confrontation civile et armée. La violence a été vaincue comme en 2002-2003 : ce paysage qui marque aujourd’hui notre histoire contemporaine offre la leçon qu’après l’épreuve de feu, où la brutalité du coup d’Etat a un impact massif, la cohésion du peuple est réaffirmée. Les Etats-Unis doivent donc « augmenter la dose de chaos » pour obtenir le mécontement servant à justifier leurs plans d’intervention ou de coup d’Etat..

Juan Guaidó tente de canaliser l’impact du black-out pour  » déclarer une urgence extraordinaire  » à l’Assemblée nationale, car selon lui  » le moment est venu de faire le pas « , flirtant avec l’idée d’utiliser la Constitution pour légitimer une intervention. C’est précisément dans cette orientation comme moyen de boucler le cycle du sabotage, que l’on voit que le black-out tente de fabriquer les conditions de l’anarchie, du chaos et de l’absence de services vitaux, de faire pression pour une « intervention humanitaire » sur le sol vénézuélien, avec l’approbation de l’Assemblée nationale et la « coalition des pays latino-américains », prêts à entreprendre une action vigoureuse conçue par John Bolton.

Compte tenu de l’arrivée prochaine de la mission technique du Haut Commissariat aux Droits Humains (ONU), le black-out cherchera à être canalisé vers un renforcement du dossier  » crise humanitaire  » au Venezuela qui, s’il est bien géré et promu dans les médias, pourrait entraîner un changement de position au niveau de la région, de l’ONU elle-même, du Congrès américain, sur  » l’urgence  » d’une action  » humanitaire  » demandée par le  » gouvernement parallèle.

Cette manœuvre baisse le rideau sur Guaidó : emprisonné dans un plan mal conçu et dépendant de la chaîne de commandement du cabinet de la guerre contre le Venezuela à Washington, il doit être sacrifiée pour l’ouvrir à la guerre. Sa volonté de faire légitimer par une assemblée nationale à majorité de droite, une intervention militaire étrangère est un suicide politique. Il est accompagné par des secteurs de l’extrême droite de Caracas, descendants en droite ligne des premiers colonisateurs espagnols, et qui prétendent activer la Responsabilité de Protéger (R2P) qui a détruit la Libye, le Kosovo, l’Irak, et d’autres régions que les Etats-Unis ont pillées pour maintenir leur statut de puissance.

Mais le black-out doit apporter une autre leçon, et nous obliger à retrouver les codes sociaux et les habitudes collectives et solidaires pratiquées lors de la guerre économique de 2002-2003. C’est là que sont nos armes en tant que communauté historique et spirituelle, armes mises à notre disposition pour maintenir en vie le fil de notre histoire comme patrie.

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Mobilisation de travailleurs pétroliers en réaction au lock-out décidé par les cadres supérieurs de l’entreprise publique PDVSA  dans le cadre de la guerre économique de 2002-2003 contre Hugo Chavez


Source : Mision Verdadhttp://misionverdad.com/La-Guerra-en-Venezuela/venezuela-bajo-ataque

Traduction: Thierry Deronne

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« Voyous chavistes » contre « société civile » : racisme et mépris de classe des médias occidentaux sur le Venezuela, par Alan MacLeod (FAIR)

1. Résumé.

Aujourd’hui, les Vénézuéliens luttent contre l’implosion de leur économie et leurs voisins latino-américains, à droite, agitent des menaces de sanctions contre le  » socialisme  » de l’actuel président Maduro. Depuis l’élection de Chavez en 1998, le pays a connu une période d’intenses conflits de classe et de races. Chavez, premier dirigeant non blanc de l’histoire du pays majoritairement non blanc, a été réélu trois fois et a mené un mouvement populaire contre l’élite blanche retranchée dans ses privilèges. Depuis 1998, le Venezuela est devenu un lieu de lutte permanente entre les classes moyennes et supérieures et les masses subalternes dont Chavez tire son soutien. Le pays a ainsi suscité un grand intérêt médiatique dans le monde entier, tant à gauche qu’à droite.

_101602052_madurorallyrtrs6Cet article, qui s’appuie sur l’analyse du contenu et du discours, explore comment sept journaux occidentaux influents, ont représenté les groupes subalternes de la société civile qui ont soutenu le projet chaviste et les groupes d’élite qui s’y sont opposés. On y trouve un système presque infaillible de deux poids – deux mesures pour représenter les groupes de la société civile qui soutiennent les chavistes comme des « gangs dangereux de voyous » et tout groupe qui s’y oppose en tant que « groupes respectables de la société civile » peu importe leurs actions qui peuvent être contestables.

On entend généralement par « société civile » l’ensemble des organisations non gouvernementales et des institutions visant à promouvoir les intérêts et la volonté des citoyens au sein d’une nation. Elle se compose d’ONG, de syndicats, de mouvements sociaux, d’associations professionnelles et de nombreux autres groupes qui, collectivement, essaient d’améliorer la société. Pourtant, de nombreux universitaires qui ont étudié les médias vénézuéliens locaux ont fait valoir que les médias ne considèrent que les groupes de la classe moyenne comme formant la société civile, tout en diabolisant les groupes ouvriers comme des hordes, des gangs ou des racailles.(1)

Des travaux antérieurs ont détaillé les liens étroits entre l’élite vénézuélienne, les médias vénézuéliens et les journalistes occidentaux ; les médias occidentaux engageant souvent comme correspondants des journalistes locaux de haut vol, prenant leur inspiration politique des publications locales (2). Les médias internationaux ne se sont, pas encore, intéressés au fait qu’ils parlent des groupes selon les représentations qui leur sont proposées.

Afin d’explorer la question de savoir comment les médias internationaux dépeignent la société civile vénézuélienne ; qui en fait partie et qui en est exclue, un échantillon de sept publications occidentales, de premier plan, tiré des bases de données Nexus et NewsBank de tous les articles,de plus de 400 mots, contenant le mot ‘Venezuela’ dans le texte. Il s’agit des journaux The New York Times, The Washington Post, The Miami Herald, The Guardian, The Independent, The Times (Londres) et The Daily Telegraph. (voir tableau 1). Les dates choisies sont celles de pics médiatiques. Il s’agit de l’élection et de l’investiture de Chavez en 1998/9, de la tentative de coup d’Etat de 2002, de la mort de Chavez en 2013, de l’élection de Nicolas Maduro en 2013 et des manifestations de 2014. Le Miami Herald produisant beaucoup d’articles sur le sujet, l’analyse des publications, fut réduite, afin d’éviter qu’il ne domine l’échantillon.

Mac Ledo 1Table 1. Press coverage 1998–2014.

Au total, 501 articles ont été publiés, 232 dans des publications de gauche, 229 dans des publications de droite et 40 dans des journaux centristes, dont 302 américains et 199 britanniques. Ces articles ont ensuite été analysé à l’aide d’une analyse du contenu et du discours. Mais pour replacer cette couverture médiatique dans son contexte, il faut retracer l’histoire récente du Venezuela.

2. Le contexte social vénézuélien

En raison de la mise en œuvre du néolibéralisme au cours des années 1980 et 1990, l’inégalité entre les classes au Venezuela s’est considérablement accrue et la pauvreté a augmenté rapidement. Cela a entraîné une profonde dislocation sociale, en particulier après le Caracazo de 1989, lorsque le gouvernement a ordonné une répression militaire contre les manifestants de la classe ouvrière des barrios, qui a entraîné le massacre de milliers de personnes. L’événement et la crise économique des années 1990 ont conduit à l’effondrement de l’ordre social traditionnel et à l’élection d’un ancien officier militaire et étranger politique, Hugo Chavez, à la présidence en 1998.

Chavez, qui venait d’une famille pauvre, a fait campagne sur la promesse d’une nouvelle Constitution. Elle fut mise en œuvre l’année suivante et contient de nouveaux droits pour les groupes autochtones, les pauvres et les femmes. Il a été réélu en 2000. Mais en 2002, un coup d’État fomenté par des secteurs combinés de l’élite vénézuélienne avec l’aide du gouvernement américain, l’a destitué. Chavez fut sauvé, du même sort que de nombreux dirigeants latino-américains, par un soulèvement d’une grande majorité des Vénézuéliens pauvres et à la peau sombre, qui ont exigé son retour.

À la suite du coup d’État, le gouvernement chaviste s’est déplacé vers la gauche et a institué une série de programmes sociaux à grande échelle visant à redistribuer la richesse et le pouvoir vers le bas. Sous Chavez, l’indice du développement humain s’éleva très nettement, la pauvreté fut réduite de moitié et là part des revenus natioanux revenant à la classe ouvrière grimpa de 22 %. (3) Chavez a été réélu en 2006 (et par la suite en 2012), dans un glissement de terrain politique, mené par une campagne populaire énergique menée à partir de la base et visant à contester l’hégémonie sociale, culturelle, politique et raciale de l’élite à la peau claire qui dirigea le pays depuis son indépendance. Plutôt que de simples avantages économiques, c’est le nouveau sentiment d’estime de soi et le sentiment d’inclusion au sein de la majorité de la classe ouvrière à la peau plus foncée qui ont été essentiels pour comprendre la popularité soutenue de Chavez. Il régna jusqu’à sa mort en 2013. Le vice-président, Nicolas Maduro, fut élu sur la promesse de poursuivre la  » Révolution Bolivarienne « .

Le Venezuela entre dans une crise économique profonde, avec une chute spectaculaire du prix du pétrole, des politiques gouvernementales désastreuses et des sanctions américaines. L’opposition, en grande partie la même élite qui avait régné avant Chavez, en profita pour tenter d’évincer un Maduro de plus en plus impopulaire, comme dans la campagne 2014 des Guarimbas (violences et barrage d’extrême droite, NdT). Le Venezuela est en proie à l’inflation et aux pénuries de certains produits alimentaires. Les classes populaires plus durement touchées protestent le moins et continuent en majorité à soutenir le gouvernement, tandis que les classes supérieures les moins touchées se sont mobilisées autour de la question, suscitant une attention internationale considérable. Cette situation est compliquée par le fait que la production et la distribution des denrées alimentaires continuent d’être largement contrôlées par le secteur privé et sont entre les mains de membres de l’élite, comme Lorenzo Mendoza d’Empresas Polar, la plus grande entreprise du pays, qui exerce un contrôle quasi monopolistique sur de nombreux produits alimentaires essentiels dont les quantités sont limitées. Comme l’affirment Ana Felicien et ses co-auteurs, « sans Polar, il n’y a pas de nourriture « . L’entreprise a refusé de fournir de la nourriture pendant des périodes politiques clés (4). Mendoza a envisagé de se présenter comme candidat de l’opposition contre Maduro en 2018. Néanmoins, malgré les énormes problèmes économiques du pays, l’opposition n’a pas encore atteint son objectif de reprise du pouvoir politique au moment de la rédaction du présent rapport.

De nombreux commentateurs ont vivement critiqué le projet chaviste. Kurt Weyland affirme qu’il a  » lentement mais sûrement étouffé la démocratie  » en supprimant les freins et contrepoids et, en écrasant la société civile. (5) Des critiques similaires ont été formulées par des organisations de défense des droits humains. Human Rights Watch (HRW) parle d’une « approche accusatoire du gouvernement à l’égard de la société civile, qui cherche à harceler ces groupes et à exclure et marginaliser la dissidence dans le pays. » (6)

Un rapport de l’Organisation des États américains (OEA) de 2018 condamne le gouvernement, l’accusant de « crimes contre l’humanité » face aux répressions mises en place contre des groupes de la société civile. (7) D’autres ont réfuté ces critiques. Deux lauréats du prix Nobel et plus d’une centaine de spécialistes d’études latino-américaines ont affirmé que le rapport de HRW « ne répond même pas aux normes les plus minimales en matière d’érudition » et ont attiré l’attention sur la collusion existante entre les organisations des droits humains et le gouvernement états§unien, directement impliqué dans l’exigence du changement de régime. (8) Ce rapport note que cette organisation est dominée par les États-Unis et a été expressément créée comme organisation anti-socialiste et pro-capitaliste. Il attire l’attention sur le diplomate uruguayen Luis Almagro, chef de l’organisation, dont le parti pris anti-socialiste est très marqué et qui entretient des relations étroites avec le controversé leader de l’opposition vénézuélienne Leopoldo Lopez. Lopez, condamné pour terrorisme en 2014, est qualifié d’ « ami cher » et de « prisonnier politique ». En effet, l’un des auteurs du rapport de l’OEA est l’avocat de Lopez. De plus, en justifiant le financement de l’OEA par le Congrès en 2018, l’USAID a soutenu que l’organisation est cruciale pour « promouvoir les intérêts américains dans l’hémisphère occidental en contrant l’influence des pays anti-américains comme le Venezuela ». (9)

Selon Ernesto Abalo, l’une des raisons de ces divergences d’opinion concerne ce qui constitue la démocratie, notant que le Venezuela s’est bien tiré d’affaire au regard de la démocratie participative ou radicale, qui met l’accent sur le pouvoir populaire et l’inclusion. Cependant, si l’on en juge par les normes de la démocratie libérale, qui met l’accent sur la procédure et les institutions, il y a des lacunes évidentes. (10)

En outre, la relation entre la « société civile » et l’État est cruciale mais souvent houleuse dans toute l’Amérique Latine. Les groupes de la société civile ont joué un rôle important dans la fin du régime de Pinochet au Chili. En Équateur et en Bolivie, les organisations autochtones ont joué un rôle clé dans le succès des présidents Correa et Morales et se trouvent parfois maintenant en conflit avec leurs gouvernements sur les questions d’extraction et d’environnement. Mais à droite aussi, des groupes de la « société civile » ont joué un rôle clé dans la destitution de la présidente brésilien Rousseff en 2016 et l’élection de Jair Bolsonaro en 2018…

3. Les médias et le Venezuela

Les médias vénézuéliens sont concentrés entre les mains de très peu de personnes et liés à l’ancienne élite qui contrôlait le pays jusqu’en 1998. Pendant la période dite de « Punto Fijo » (1958-1998), seul le gouvernement avait le pouvoir d’accorder de nouvelles licences pour les médias. Pour se lancer dans une nouvelle entreprise médiatique, il fallait avoir des liens étroits avec des hauts fonctionnaires du gouvernement. Cela a conduit à une relation symbiotique entre les médias et les élites politiques, où les médias, qui dépendent du gouvernement pour l’octroi des licences, à leur tour, légitiment et valident le gouvernement par une couverture positive. Après l’effondrement des partis politiques traditionnels à partir de 1998, les médias privés sont devenus le dernier rempart et le principal véhicule politique de l’élite. Même après les réformes controversées des médias chavistes, les médias privés dominent toujours les parts d’audience et de marché, la part d’audience de la télévision publique étant faible. La grande majorité des stations de radio et des journaux critiquent le gouvernement.

Les études portant sur les médias privés vénézuéliens sont très critiques. Lupien souligne le niveau extrêmement élevé de concentration et d’alignement avec les partis politiques locaux de l’opposition de droite. Il en résulte un ensemble étroit de perspectives, selon lesquelles les mouvements qui contestent l’hégémonie de la race et de la classe sociale dominante sont désignés comme dangereux et offensifs. Incapables de discréditer les résultats des élections, affirme Lupien, les médias ont cherché à saper la légitimité du gouvernement chaviste en présentant ses partisans comme des partisans irréfléchis ou des foules dangereuses et irrationnelles.(12) Et Duno-Gottberg soutient que les médias locaux ont tenté de construire deux groupes distincts d’acteurs politiques ; des groupes rationnels et respectables de la « société civile » qui s’opposent au gouvernement et les dangereux « mafieux, des dégénérés au visage noir, des classes inférieures » qui le soutiennent. (13)

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La droite se mobilise en appui à Juan Guaido, président autoproclamé par Donald Trump

Autre manifestation de la droite vénézuélienne

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Mobilisations chavistes (+ photo ci-dessous)

49948924_10157061752136057_6301419697061494784_n.jpgPour Hernandez, si le projet chaviste peut être lu comme une tentative d’élever et de dynamiser les classes inférieures au sein d’un peuple par une interpellation nationale et populaire, le discours de l’élite blanche consiste à se présenter comme une « société civile » et la multitude comme une « menace barbare et permanente pour la société ». Ainsi, selon lui, le terme « société civile » est devenu un signifiant vide, utilisé uniquement pour décrire les groupes appartenant à l’élite blanche privilégiée qui s’opposent au gouvernement et à ses partisans brutaux comme source imaginaire de terreur pour l’élite. Ainsi, les médias locaux « représentent de manière obsessionnelle » les organisations de la société civile chaviste comme des « groupes paramilitaires intrinsèquement violents, conçus pour intimider et éliminer l’opposition ». Il accuse ainsi l’élite de mener une campagne de « terrorisme médiatique », dans laquelle des journaux influents comme El Nacional et El Universal font preuve « d’une argumentation cohérente et systématique destinée à susciter la peur, l’horreur et la haine envers le chavisme ».(14)

Lupien affirme que les partisans de Chavez ne sont jamais dotés d’une agenda en propre ou considérés comme étant guidés par un intérêt personnel ou collectif rationnel. Les médias locaux, au lieu de cela, utilisent des mots comme « voyous, talibans » et les présentent comme liés au président par manipulation émotionnelle ou littéralement par contrôle magique ou religieux.(15)

Par exemple, El Nacional (14 octobre 2001) a décrit la société civile chaviste comme une « classe marginale… amenée de l’intérieur du pays » qui ne comprenait pas ce pour quoi elle votait mais était « prête à se vendre pour un morceau de pain et une bouteille de rhum ». Cette image d’Epinal de Vénézuéliens pauvres et inintelligents qui sont facilement soudoyés continue jusqu’à aujourd’hui; aux élections de mai 2018, Reuters a affirmé que les pauvres votaient pour Maduro parce qu’ils pensaient « gagner un prix » ou qu’ils « recevraient une boîte de nourriture ».(16)

Au cours du coup d’Etat de 2002, où la pression de l’élite pour forcer Chavez à quitter le pouvoir par la violence a été repoussée par des manifestations de masse des classes populaires du pays, les médias locaux ont insisté sur le fait que la  » foule  » ne savait pas ce qu’elle faisait et était manipulée par un leader trompeur. (17) El Universal (19 juillet 2002) a qualifié les opposants de droite au gouvernement de « société civile » et le contre-coup populaire (21 avril 2002) comme un « pillage comme un produit du ressentiment ».

Pratiquement tous les médias locaux ont été fortement impliqués dans la fomentation, l’orchestration et la promotion du coup d’Etat, dont le siège se trouvait dans la maison de Gustavo Cisneros, le propriétaire de la plus grande chaîne de télévision. Le 12 avril, sa chaîne Venevisión a diffusé sur ses écrans des spots indiquant que le Venezuela avait retrouvé sa liberté, tandis que les dirigeants du coup d’État étaient invités sur les ondes et remerciaient les médias pour leur coopération. L’un d’eux a déclaré : « Nous avions une arme mortelle : les médias. Et maintenant que j’en ai l’occasion, permettez-moi de vous féliciter»(18) D’autres chaînes ont fait de même ; un réalisateur de RCTV s’est fait dire de diffuser « zéro chavisme » à l’écran.(19) Le même jour, Napoleon Bravo, l’un des animateurs de télévision les plus influents du Venezuela, a invité sur les ondes les dirigeants du coup d’Etat, pour les remercier de les aider dans le coup d’Etat contre Hugo Chavez.

Les journaux nationaux du pays ont été impliqués de la même manière. En première page d’El Nacional (11 avril 2002), la veille du coup d’Etat, on pouvait lire : « Descendez dans la rue, pas de pas en arrière » et « la bataille finale aura lieu au Miraflores [palais présidentiel] » ! El Universal (13 avril 2002) a triomphé à la suite de ce qui semblait être une entreprise couronnée de succès, son titre déclarant «  Un pas en avant » ! La plupart des chaînes de télévision privées ont suspendu leurs émissions régulières pour demander aux téléspectateurs de descendre dans la rue pour renverser le gouvernement ; elles ont diffusé des images trafiquées de partisans de Chavez attaqués qui donnaient l’impression qu’ils étaient les agresseurs et ont laissé le temps d’antenne aux putschistes pour dénoncer Chavez. Mais ils ont refusé de faire un reportage sur le contre-coup pendant qui était en cours, diffusant plutôt des documentaires et des films de Julia Roberts. Comme le contre-coup a réussi, tous les journaux nationaux, à l’exception d’Últimas Noticias, ont suspendu leur impression.

En effet, El Universal (13 janvier 2002) a décrit les Cercles bolivariens, associations de quartier, qui ont joué un rôle crucial dans la lutte contre le coup d’Etat, comme de « dangereuses « racailles » qui, sans l’élégance des chemises noires italiennes ou la discipline des groupes nazis allemands considérés comme fascistes, étaient considérés comme des escadrons de la mort du président Duvalier, « les Tontons Macoutes, deux groupes formés de voyous brutaux qui pratiquent la magie ». (20) Nous reviendrons plus bas sur ce racisme fondamental.

4. Race et classe au Venezuela

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« Mantuana » espagnole (oligarchie locale) avec son esclave noire, XVIIIème siècle.

Après l’arrivée de Christophe Colomb en 1498, le Venezuela fut transformé en économie axée sur les plantations, dans lesquelles de petits groupes de paysans européens asservirent de grands groupes d’indigènes américains pour produire des produits primaires. Décimés par l’invasion et la conquête, ils furent remplacés par des Africains victimes de la traite, dont les vies n’avaient pas plus de valeur. Après la longue lutte pour l’indépendance et l’abolition définitive de l’esclavage au milieu du XIXe siècle, la structure de l’économie a très peu changé. Une élite créole blanche propriétaire terrienne a remplacé la domination espagnole directe, tandis que les autochtones et les Afro-Vénézuéliens se sont vu interdire des emplois bien rémunérés dans l’industrie pétrolière, ce qui signifie qu’aujourd’hui les pauvres sont majoritairement noirs et les noirs sont majoritairement pauvres.

Des tentatives ont été faites pour blanchir la composition de la population aux XIXe et XXe siècles, avec des programmes gouvernementaux donnant aux immigrants européens une grande partie des terres les plus productives. Cannon a argumenté de façon convaincante que « le blanc au Venezuela est l’abréviation de beau, pur et sophistiqué, le noir étant le symbole du laid, du pauvre et de l’inintelligent ». Les Noirs sont pratiquement invisibles à la télévision vénézuélienne, présentés seulement comme des voyous sans scrupules. Le noir est fortement sous-estimé, sinon méprisé dans le pays. Avant l’avènement de Chavez, il n’y avait presque pas d’animateurs d’émissions de télévision non blancs dans ce pays majoritairement non blanc. L’intersection de la race et de la classe peut être vue dans la publicité, où les produits destinés à l’élite utilisent des modèles blancs alors que ceux destinés à un public ouvrier sont souvent des modèles plus sombres. Bien que 64 % des Vénézuéliens ne soient pas de race blanche, seulement 4 % s’identifient comme noirs (21).

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Buste du héros national, le rebelle José Leonardo Chirinos, État de Falcón, Venezuela.

Il existe donc une forte corrélation entre la race, la classe sociale et l’affiliation politique au Venezuela, où 67 % des secteurs socio-économiques A et B ont voté pour l’opposant de Chavez en 2000, contre seulement 24 % pour la catégorie socio-économique E, 50,5 % de celle-ci votant pour Chavez. La moitié de ceux qui avaient voté pour lui en 1998 n’avaient jamais voté auparavant. Chavez a pu compter sur le soutien des pauvres, qui le considéraient comme l’un d’entre eux puisqu’il a grandi dans la pauvreté, dans une maison de torchis de l’État de Barinas. En revanche, Cannon soutient que son rejet par les classes moyennes signifiait précisément un rejet des pauvres et des personnes à la peau sombre, et qu’il était fondé sur une notion historique profondément enracinée du noir comme étant inférieur au blanc. (22) Cette position non déclarée de l’élite aujourd’hui, soutient Salas, est remise en question ouvertement par une coalition multiethnique de peuples subalternes, et constitue un choc psychologique douloureux pour la culture hégémonique de la suprématie blanche. (23)

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Chavez vu par l’opposition. Voir aussi, en France, « Les facéties d’Alexandre Adler : Hugo Chavez, « gorille populiste » » et « antisémite » : https://www.acrimed.org/Les-faceties-d-Alexandre-Adler-Hugo-Chavez-gorille-populiste-et-antisemite

Au Venezuela « noir’ et ‘chaviste » sont considérés comme pratiquement synonymes. Un supplément d’El Nacional a publié l’histoire de trois journalistes de l’opposition noircis pour ressembler à des golliwogs (poupée de chiffon représentant une personne noire aux cheveux crépus) afin de passer inaperçus lors d’un rassemblement de chaviste par « la foule qui leur était violemment opposée ». L’un des problèmes signalés dans le supplément était que l’utilisation permanente de ce déguisement signifierait qu’ils commenceraient à puer comme des singes… Etant entendu que les chavistas étaient noirs et que la société civile était blanche. (24)

Pendant les manifestations de l’extrême droite 2017 contre le gouvernement bolivarien, présentées par les médias occidentaux comme « révolte populaire pour la démocratie et contre Maduro », un homme noir, Orlando José Figueroa, a été accosté par un groupe de ces manifestants blancs qui supposaient, en raison de la couleur de sa peau, qu’il était à la fois un chaviste et un criminel. Il a été battu, poignardé et brûlé vif. D’autres Afro-Vénézuéliens ont été lynchés par des groupes blancs pendant ces manifestations. Ainsi, selon Salas, l’économie politique du racisme au sein de l’élite vénézuélienne n’est rien de plus que la continuation historique du processus de conquête et d’esclavage qui a commencé il y a 500 ans. (25)

Orlando Figuera

Le jeune Orlando Figuera, brûlé vif dans un quartier chic de Caracas par une extrême droite insurgée que les médias internationaux ont qualifiée de « révolte populaire contre la dictature ». Voir http://wp.me/p2ahp2-2CO

Pourtant, le racisme est un sujet tabou au Venezuela. L’une des idéologies nationales fondamentales est que le pays est une société « café au lait », où tout le monde est un mélange de café (africain) et de lait (européen), ce qui signifie qu’ils sont tous de la même « race ». En conséquence, le langage et la terminologie ouvertement raciaux dans les médias coexistent avec le déni du fait que le racisme est un problème à l’intérieur du pays.

Cette situation n’est pas remise en question par les analyses locales des médias vénézuéliens ou de la manière dont la société civile est représentée, même si la plupart se concentrent uniquement sur la tentative de coup d’État de 2002 et n’étudient pas les préjugés inhérents à la couverture médiatique de manière plus générale. La présente étude, par contre, prend en compte l’ensemble de la période chaviste (1998-) et se concentre sur les médias britanniques et américains. Elle montre comment les médias occidentaux recyclent fidèlement la couverture raciste et classiste des médias vénézuéliens. L’une des raisons en est que les journalistes occidentaux qui se rendent au Venezuela vivent et travaillent généralement dans les quartiers de l’Est de Caracas, fortement empreints de ségrégation raciale et sociale. La plupart de ces journalistes vivent dans des communautés protégées par des gardes armés et se déplacent rarement en dehors de la partie riche et cosmopolite de la ville. Par conséquent, ils entrent rarement en contact avec la majorité pauvre et à la peau foncée du pays. Beaucoup ne parlent pas l’espagnol et ne peuvent donc pas communiquer avec les 95 % les plus pauvres de la population qui ne parlent pas anglais. Cela les limite encore davantage à ne communiquer presque exclusivement qu’avec des sources de la classe moyenne ou supérieure blanche. Même hiatus pour les journalistes restés en Europe : la plupart des vénézuéliens qui étudient ou achètent des appartements à Londres, Paris ou Madrid… sont, comme les autres communautés latines, en porte-à-faux, pour des raisons sociologiques, économiques et historiques, avec les couches populaires qui forment la majorité sociale de leur pays.

Les journalistes qui prennent leur billet pour Caracas y travaillent en étroite collaboration avec des journalistes locaux bien établis, qui sont majoritairement issus de milieux privilégiés et d’organisations de médias d’opposition très partisanes. Des journalistes m’ont avoué n’avoir fait que copier/coller des articles provenant de sources d’information locales partisanes comme El Universal et El Nacional. En outre, sous la pression de la mondialisation et des coupes budgétaires exigées par les actionnaires des grands groupes de communication, de nombreux organes d’information occidentaux ont commencé à sous-traiter ou à externaliser leur couverture vénézuélienne auprès de journalistes locaux issus de l’opposition. Cela crée une atmosphère de salle de rédaction antagoniste où même les journalistes occidentaux de Caracas se disent « résistants » aux chavistes, tandis que ceux qui sont plus empathiques par rapport au chavisme admettent l’auto-censure, renforçant ainsi la pensée unique. Comme l’a dit un journaliste : « Je n’ai tout simplement jamais présenté d’articles dont je savais qu’ils n’entreraient pas… Et je le savais et je n’étais même pas assez stupide pour les présenter. Je savais que ça ne serait même pas pris en compte ». (26) Il n’est donc pas étonnant que les attitudes des médias locaux s’infiltrent également dans les reportages occidentaux. »

Constatations tirées de la couverture occidentale

J’ai compté la fréquence avec laquelle les sept journaux de mon échantillon présentent les chavistes et les groupes d’opposition comme des foules ou des gangs intrinsèquement violents a été comptée. Dans 65 articles, il y a 158 références à des groupes sympathisants du gouvernement comme « hordes violentes, gangs ou criminels », qualificatifs non utilisés pour décrire des groupes d’opposition.

Chavez est le premier président non blanc élu après s’être présenté face à d’autres candidats dont une ancienne Miss Univers blanche. Les médias locaux ont baptisé l’élection « La beauté contre la bête ». (27) Les médias occidentaux ont adopté ce ton, qualifiant ses partisans d’ignorants et de bestiaux. Le Washington Post (7 décembre 1998) a cité un observateur qui notait : « Chavez rejoint les gens incultes. Il n’offre qu’une série de rêves ». Et le Miami Herald (7 décembre 1998) affirmait que « les chavistes embrasseraient une dictature autoritaire », citant une source qui disait : « L’histoire de violence de Chavez m’inquiète. Ses disciples m’inquiètent. Ses disciples ne sont généralement pas très éduqués ».

La déshumanisation des Vénézuéliens de la classe ouvrière, à la peau sombre, s’est intensifiée en 2002 lors de la tentative de coup d’État. Le 11 avril, de grandes manifestations ont débordé Caracas. Les groupes d’opposition de droite (dits de la « société civile ») ont affirmé que les actions de Chavez en tant que président, y compris ses attaques verbales contre l’Eglise et les groupes d’affaires, « érodaient la démocratie ». La renationalisation de PDVSA (Petróleos de Venezuela, S. A.), une compagnie qu’ils considéraient comme neutre et indépendante, a été, pour beaucoup dans ce groupe, la goutte qui a fait déborder le vase.

Alors que les manifestations anti-gouvernementales se sont heurtées à des manifestations pro-gouvernementales, des franc-tireurs ont tiré dans le tas ; dix-neuf personnes ont été tuées et soixante-neuf ont été blessées. Les chefs de l’opposition ont pu ainsi imputer les morts à Chavez et, avec l’aide d’unités militaires, l’ont arrêté et ont installé à sa place Pedro Carmona, le chef de la Chambre de Commerce. Des représentants de tous les secteurs de l’élite – l’Église catholique, l’armée, le monde des affaires, les médias et les syndicats – ont signé le « décret Carmona », qui abolissait la nouvelle Constitution, suspendait la Cour Suprême, liquidait le Congrès et donnait à Carmona le pouvoir de gouverner seul et par décret. La composition raciale et de classe du nouveau gouvernement était évidente même pour les putschistes eux-mêmes, les conseillers de Carmona le suppliant de trouver au moins une personne non blanche à mettre devant les caméras. Mais Carmona n’en a pas trouvé. (28)

Selon le rapport final du Défenseur vénézuélien des droits humains, sept des morts étaient des chavistes, sept étaient des partisans de l’opposition et cinq étaient non affiliés. Parmi les blessés, trente-huit étaient des chavistes, dix-sept des opposants et quatorze des non-affiliés. Il n’y a pas de consensus sur les responsables des meurtres ; les sympathisants de l’opposition insistent sur l’incertitude quant aux coupables, alors que les députés bolivariens considèrent qu’il s’agit de mercenaires postés ad hoc sur les toits environnant le palais de Miraflores. Cependant, même les critiques les plus virulentes des chavistes admettent que ce qui s’est produit était effectivement un coup d’État (29).

Les putschistes apparurent sur les écrans et annoncèrent le licenciement d’environ 500 journalistes considérés comme ennemis du nouveau régime (30) En moins d’une jour une centaine d’entre eux furent arrêtés, la télévision d’Etat forcée de quitter les ondes et de nombreux médias locaux indépendants envahis et détruits, certains journalistes furent torturés et d’autres ont publiquement fouettés (31).

Ce gouvernement auto-proclamé n’a duré que deux jours : un grand nombre des vénézuéliens de la classe ouvrière et à la peau sombre sont descendus des barrios, quartiers populaires sur les collines autour de Caracas, pour protester. Ces manifestations pacifiques de masse ont encouragé les unités loyales de l’armée à reprendre le palais présidentiel et à ramener le président constitutionnel Chavez.

Les documents publiés montrent que le coup d’État et la violence avaient été planifiés dès le début et que le gouvernement américain était parfaitement conscient que l’opposition avait l’intention de provoquer et d’exploiter la violence dès le début du mois d’avril 2002 afin de perpétrer un coup d’État. (32) Les États-Unis ont d’abord soutenu ces actions, la Maison Blanche les qualifiant de « manifestations pacifiques » et a fait pression sur l’OEA pour reconnaître Carmona (33). Cependant, l’OEA a dénoncé ce qu’elle considérait comme un coup d’État violent et a exprimé sa solidarité avec le peuple vénézuélien. (34) Le 15 avril, le gouvernement américain a fait marche arrière et « condamné » le coup d’État.

C’est dans ce contexte que les médias occidentaux ont présenté les groupes responsables du coup d’État comme des « sociétés civiles » alors que les groupes de la classe inférieure qui défendaient la Constitution étaient dépeints comme des « foules dangereuses menaçant la démocratie ». Par exemple, le Daily Telegraph (13 avril 2002) : « Le président vénézuélien a été contraint de démissionner par son haut commandement militaire hier après que ses partisans ont ouvert le feu sur un rassemblement de l’opposition appelant à son départ, tuant 13 personnes…[Les coups de Chavez] ont aliéné tous les secteurs importants de la société vénézuélienne : les entreprises, les propriétaires terriens, les syndicats et l’Eglise catholique… M. Chavez a une clientèle fanatique parmi certains secteurs des pauvres. »

Par ailleurs, le journal a rapporté de fausses informations selon lesquelles Chavez avait démissionné et ses partisans avaient tué des partisans de l’opposition. Pourtant, Chavez a été enlevé de manière démontrée et il existe un vaste bilan de preuves, en particulier le fait que deux fois plus de chavistes ont été blessés que les partisans de l’opposition. Le correspondant de CNN Otto Neustadt a lui-même filmé les dénonciations des putschistes revendiquant le coup d’Etat et parlant de « morts » avant que celles-ci ne se produisent sous les balles de leurs francs-tireurs… Le Daily Telegraph a également délégitimé la classe ouvrière, affirmant que tous les secteurs « importants » de la société s’opposaient à Chavez et que seuls des assassins « fanatiques » le soutenaient. Ces meurtriers fanatiques constituaient la majorité sociale du pays.

Le New York Times (13 avril 2002) a fortement soutenu les événements, les présentant comme un soulèvement démocratique plutôt que comme un coup d’Etat, notant que Chavez s’était : « aliéné pratiquement toutes les circonscriptions, des professionnels de la classe moyenne, des universitaires et des chefs d’entreprise aux membres des syndicats et de l’Église catholique romaine… Un développement encourageant a été la forte participation des citoyens de la classe moyenne à l’organisation des groupes d’opposition et des manifestations de rue. La poursuite de la participation civique pourrait contribuer à revitaliser le Venezuela. »

Ce journal a décrit les mobilisations de la droite pro-coup d’État comme « une semaine de manifestations pacifiques » tandis que la contre-manifestation a été qualifiée de « mouvances furieuses de partisans de Chavez marchant violemment à travers les magasins pillant la capitale dans les quartiers pauvres ». (16 avril 2002).

Cette couverture est très semblable à celle du journal de droite vénézuélien El Universal documentée précédemment. Moins de deux ans auparavant, Chavez avait remporté à la fois le plus grand nombre total de voix de l’histoire du Venezuela, avec vingt-deux victoires sur vingt-trois États; en 2006, il avait obtenu le meilleur résultat avec sa réélection. Chavez donc n’avait manifestement pas « perdu la majeure partie de la population ». Mais cette lecture journalistique montre clairement qui constitue et qui ne constitue pas la société selon les médias. Ceux qui en font partie sont les groupes professionnels de l’élite blanche et ceux qui n’en font pas partie, à l’évidence, sont les violents sous-humains (unpeople). Le New York Times a dénigré les centaines de milliers de manifestants pacifiques de la classe ouvrière qui se sont soulevés contre le coup d’Etat en les qualifiant de « voyous armés » (15 avril 2002) et « Dobermans » (12 avril 2002).

Les autres journaux dépeignent les groupes de la même façon. Par exemple, selon le Washington Post (21 avril 2002), « l’opposition de la société civile était inspirée et énergique, démocratique ». En revanche les groupes ouvriers opposés au coup d’État étaient des «  extrémistes, des brutes » – même lorsque les démocrates inspirés s’abattaient ces extrémistes. Sur l’ensemble de l’échantillon, trente-cinq groupes d’opposition ont été cités comme représentant une  » société civile  » respectable. Les groupes chavistes n’ont pas été décrits de la même manière. Cette uniformité sur l’ensemble du spectre ajoute du poids à la théorie de Hernandez selon laquelle le terme « société civile » est un signifiant vide, un terme technique utilisé uniquement pour décrire les groupes de l’élite sociale.

Le Miami Herald (16 avril 2002) reprenait lui aussi la couverture du quotidien vénézuélien de droite El Universal (13 janvier 2002) qui comparait les cercles bolivariens aux nazis et aux tontons Macoutes.

La présentation des partisans de Chavez comme « hordes violentes et sans instruction » s’est poursuivie tout au long de sa présidence et jusqu’après sa mort en 2013. Tout en couvrant les funérailles de Chavez et l’élection présidentielle qui a suivi, les journaux ont nié toute capacité d’autonomie d’action ou de pensée aux partisans de Chavez, les présentant comme de simples disciples irréfléchis, incapables de prendre des décisions rationnelles, reflétant ainsi les conclusions de Lupien dans les médias vénézuéliens. Par exemple, le Times (6 mars 2013) a affirmé que Chavez était « un personnage plus grand que nature qui commandait une adoration presque sectaire aux dévots de sa soi-disant révolution, sa domination du pouvoir laissant peu de place pour pouvoir briller aux autres personnalités politiques ».

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Diversité des organisations citoyennes nées de la révolution : une réunion communale dans un quartier populaire d’El Lidice, Caracas, 2018. Photo: Jesus Reyes

En fait, selon les médias, les vénézuéliens de la classe ouvrière n’appuyaient pas le gouvernement de façon rationnelle mais participaient à un culte qui leur avait lavé le cerveau. Il y a aussi une tendance marquée à dépeindre les groupes de chavistes comme des fouets émanent d’une rage névrosée, comme le montrent les deux citations suivantes : « Ses partisans frénétiques ne veulent tout simplement pas dire au revoir, et les héritiers d’Hugo Chavez disent qu’ils n’auront peut-être pas à le faire. » (The Washington Post, 16 mars 2013). Ou «Le Commandant a été ramené d’entre les morts, apparaissant sur des écrans vidéo géants haranguant des foules endiablées. » (The Daily Telegraph, 12 avril 2013)

La  » frénésie  » évoque un comportement incontrôlable, irrationnel ou sauvage, indiquant que les groupes qui soutiennent le gouvernement sont hystériques, maniaques ou fous plutôt que des acteurs rationnels. Le mot est souvent utilisé pour désigner des animaux irrationnels ou même des parasites –  » une frénésie alimentaire  » – et sert à déshumaniser la majorité de la population à la peau sombre et de classe inférieure du pays. Le mot n’a jamais été utilisé pour décrire les mouvements d’opposition.

La conséquence du règne de Chavez, selon un journal, a été de déchaîner une bête sur le Venezuela. The Miami Herald (5 mars 2013) affirmant que, par conséquent,  » le Venezuela est aujourd’hui une société polarisée divisée entre les partisans intolérants de la révolution bolivarienne de M. Chávez et une opposition démocratique qui, contre toute attente, a mené un combat courageux pour une alternative démocratique « . Cela diabolise à la fois les chavistes et idéalise l’opposition.

L’élection présidentielle qui a suivi a opposé le vice-président Nicolas Maduro au leader de l’opposition Henrique Capriles. Alors que les chavistes considéraient l’élection comme libre et équitable, l’opposition affirma que, bien que le vote ait été sûr, le gouvernement avait utilisé les médias et les ressources de l’État en sa faveur, et qu’il avait fait pression sur ses employés pour qu’ils votent pour Maduro, biaisant les règles du jeu.

La réaction de la communauté internationale à l’élection a été extrêmement positive. L’Union des Nations de l’Amérique du Sud a pleinement approuvé les travaux, comme l’ont fait de nombreux autres États importants comme le Canada, le Mexique, la Russie et l’Espagne. En fait, le seul pays au monde qui n’a pas rapidement reconnu les résultats était les États-Unis. Et ce, malgré le fait que le Centre Carter, une organisation d’observation électorale ayant reçu le prix Nobel et que le gouvernement états-unien a même financé pour observer des élections, les a approuvées. Elle a constaté qu’en fait, Capriles a reçu presque trois fois plus de couverture que Maduro à la télévision, la plupart étant positive, alors que la couverture de Maduro était surtout négative. En outre, il a constaté que moins d’un pour cent des personnes ont déclaré avoir subi des pressions pour voter dans un sens ou dans l’autre, alors que deux fois plus de personnes ont été poussées à voter pour Capriles que pour Maduro. (35) En 2012, l’ancien président Jimmy Carter a noté que le système électoral au Venezuela était  » le meilleur au monde « .

Néanmoins, les médias occidentaux ont recyclé leur discours et présenté ce scrutin comme un combat injuste entre une opposition démocratique, courageuse et louable, et un gouvernement autoritaire qui avait  » drillé  » ses  » partisans pauvres avec frénésie «  (The Daily Telegraph, 6 mars 2013) et pouvait compter « sur le soutien aveugle » d’un million de clients citoyens et leurs familles « qui ont dû voter pour leur gouvernement du fait de leur travail dans le secteur public. » (The Daily Telegraph, 7 mars 2013). Il évoquait également une forte possibilité que, si les chavistes perdaient, ils pourraient ne pas accepter le résultat. Par exemple, The Guardian (5 mars 2013) écrit : « Les questions abondent. Si Capriles gagne, les milices et factions civiles chavistes des forces armées l’accepteront-elles ? ».

De telles citations soulignent le mépris de classe des médias européens à l’égard des groupes chavistes. Ils démontrent également la même tendance à « paramilitariser » ces groupes comme Hernandez l’a analysé dans les médias vénézuéliens eux-mêmes, qui sont en majorité d’opposition. En réalité, les chavistes ont toujours accepté leurs défaites, de manière immédiate, même en cas de scrutins serrés comme lors du référendum de 2007 – alors que l’opposition a continuellement refusé d’accepter les résultats des élections et a eu recours à la violence dans un certain nombre de cas. Elle a de fait refusé d’accepter les victoires chavistes jusqu’en 2006. Capriles lui-même avait des antécédents de violence, notamment l’enlèvement du ministre de l’Intérieur lors du coup d’État de 2002 et le leadership d’une foule qui a attaqué l’ambassade de Cuba. Pourtant, les médias n’ont jamais posé la question de savoir si l’opposition reconnaîtrait le verdict des urnes (ce qu’elle n’a d’ailleurs pas fait). Le qualificatif « milices » fait référence aux cercles bolivariens, que les chavistes appellent organisations populaires, mais qui sont fréquemment décrits comme des paramilitaires armés par l’opposition vénézuélienne. Notre étude montre qu’aucune organisation d’opposition n’a été qualifiée de milice, même armée, alors que ses commandos ont mené des attaques nocturnes contre l’armée et la police vénézuéliennes. Par contre le Daily Telegraph (14 avril 2013) écrit : « Beaucoup se sont demandés si M. Maduro et ses partisans chavistes accepteraient une victoire de l’opposition si elle se produisait – et ils ont prédit la violence si elle se produisait. ». Le Miami Herald (5 mars 2013) s’inquiète lui aussi de la violence, citant un observateur : « Armando, 29 ans, a déclaré que sa joie était tempérée par la réaction des supporters pro-Chávez, connus sous le nom de chavistes, chez eux. C’est la première étape d’un grand changement » a-t-il déclaré. « J’espère que rien de mal n’arrivera et que les ignorants n’auront pas recours à la violence. »

Heureusement, aucun  » ignorant  » n’a eu recours à la violence. La « foule » est restée à la maison, pacifiquement. Et malheureusement, c’est le candidat de la droite, Henrique Capriles qui a demandé à ses partisans de la société civile « d’exprimer leur colère dans la rue ». Les émeutes qui ont suivi ont entraîné la mort de sept personnes, toutes chavistes. (36)

N’ayant aucune perspective d’accéder rapidement au pouvoir après avoir perdu les élections de 2013, l’opposition s’est scindée en deux factions. La plus modérée était dirigée par Henrique Capriles, et se disait favorable à la poursuite de la voie électorale. L’autre, menée par Leopoldo Lopez, préférait en revenir à la tactique du putsch violent. Lopez argumentait en octobre 2013 : « Nous devons accélérer la sortie du gouvernement… Nicolas Maduro doit partir le plus tôt possible… selon moi, la méthode est secondaire, ce qui est important, c’est la détermination à atteindre nos objectifs à tout prix » (37).

Lopez a persévéré dans ces plans d’action. Au printemps et à l’été 2014, des manifestations anti-gouvernementales ont occupé les quartiers aisés de l’Est de Caracas et des zones frontalières avec la Colombie, comme l’état du Tachira. Elles s’étaient auto-baptisées La Salida (la sortie [de Maduro]) ou « guarimbas » (barrages et violences d’extrême droite, NdT). Quarante-trois personnes sont mortes dans des affrontements très médiatisés entre l’opposition et les forces gouvernementales, dont quatorze directement imputables aux forces de sécurité gouvernementales et vingt-trois à la violence de l’opposition. (38) Les manifestations prolongées ont causé d’énormes dégâts et perturbations dans le pays, évalués à 15 milliards de dollars par le gouvernement bolivarien.

Les chavistes reconnaissent que la police et la Garde nationale sont coupables de certains meurtres, mais affirment que le gouvernement a fait preuve d’une  » étonnante retenue  » face à une tentative de coup d’État violent. Les opposants concèdent que les manifestants ont fait de nombreux morts, mais accusent la répression gouvernementale qui selon a été pire, entraînant un  » pogrom tropical  » généralisé contre des groupes de la société civile largement pacifiques. (39) Les médias vénézuéliens, en majorité d’opposition, ont généralement favorisé la seconde interprétation. El Universal (19 mars 2014), par exemple, a condamné la «  violence des chavistes », et de leurs «  groupes armés » contre «  les étudiants et les familles qui ont manifesté pacifiquement ».

C’est cette interprétation qui dominait en Occident. Ciccariello-Maher note comment les manifestants se sont habilement présentés sur les réseaux sociaux comme une sorte de « Printemps arabe » ou des mouvements d’occupation sous le masque de Guy Fawkes, faisant circuler des images montrant une prétendue répression gouvernementale, malgré le fait que de nombreuses images ne venaient même pas du Venezuela. (40) Les événements ont fait la une des réseaux sociaux à travers le monde, faisant la manchette des journaux et des célébrités comme Cher, Madonna et Kevin Spacey ont apporté leur soutien total aux opposants.

Les Vénézuéliens, les médias et les universitaires ont immédiatement remarqué l’aspect de classe et racial des manifestations. (41) Des étudiants de peau claire, provenant des universités privées de la bourgeoisie, ont co-dirigé les « guarimbas » avec des paramilitaires colombiens et des membres de la pègre. Celles-ci ont eu lieu dans seulement 18 des 335 municipalités du pays, c’est-à-dire principalement dans des zones riches, blanches et contrôlées par l’opposition. Elles ne se sont pas propagées aux zones populaires où vit 80% de la population, métissée, invisible dans les médias occidentaux. Les « guarimbas » étaient très impopulaires, les sondages privés ayant constaté qu’en avril, les deux tiers des Vénézuéliens étaient contre eux (bien qu’une majorité de riches Vénézuéliens les aient soutenus), les autres les estimant impopulaires à hauteur de 87 %. Cela était principalement dû à leur violence, qui comprenait l’attaque de magasins d’alimentation du gouvernement, des incendies ou attaques aux explosifs contre le métro de Caracas, l’attaque de centres de santé qui a mis en péril plus de 160 patients qui ont risqué de brûler vifs, la destruction d’universités libres visant les étudiants pauvres ou des logements sociaux construits pour les secteurs populaires, l’attaque de jardins d’enfants, l’intoxication de l’eau potable et même l’assassinat de passants non mobilisés politiquement. (42) La liste des cibles représentait un message politique clair : les institutions attaquées étaient les représentants des programmes-phares du socialisme bolivarien en matière de santé, d’éducation, de transport et de logement, programmes soutenus par les classes populaires à la peau brune.

Terroristas-Guarimberos

foto-guarimberos

Dans un quartier huppé de Caracas, les « guarimberos » d’extrême droite, présentés comme « combattants de la liberté » en lutte contre une dictature sur les  écrans occidentaux.

safe_image-php1.jpgPourtant, les médias ne présentèrent pas ces violences de l’extrême droite comme venant des mêmes participants que ceux de la tentative de coup d’Etat contre Chavez en 2002, mais comme les actions de manifestants pacifiques vertueux soumis à une agression violente de la part d’une dictature et ses sbires.

De fait, dans les news de télévision, la chronologie du montage s’inversait. La réponse des forces de sécurité précédait les violences de l’extrême droite, comme s’il s’agissait d’une répression politique contre la population. L’Independent (18 février 2014) a noté que la Maison-Blanche s’était inquiétée du fait que le gouvernement utilisait les forces de sécurité et les gangs armés pour disperser des « manifestations pacifiques ». Tandis que le Times (15 avril 2014) affirmait que « les Colectivos haïs – des gangs armés de loyalistes du gouvernement à moto – se sont présentés devant les maisons des manifestants étudiants et ont menacé de les tuer ». Pour ne pas être en reste, le Daily Telegraph (21 février 2014) présenta le Venezuela comme tombant dans une ochlocratie, déclarant que: « Maduro a laissé les pires personnes prendre le pouvoir – abandonner l’autorité à des foules radicales et à des fonctionnaires corrompus dans le but de les garder tous de son côté ». De plus, «  sous la surface, la société civile pouvait encore survivre. Maintenant que Chavez est mort et que la magie a disparu, c’est le chaos ».

Pour les médias, les « pires personnes » n’étaient donc pas celles qui tendaient des filins d’acier dans les rues pour égorger les travailleurs se rendant en moto à leur travail, ou qui attaquaient des maternités à l’explosif, non : ceux-là étaient représentés comme une « société civile » qui « protestait pacifiquement ». Les « pires personnes » étaient les groupes de la classe ouvrière vénézuélienne qui ne soutenaient pas ces violences.

En fin de compte, les journaux britanniques n’ont fait que reprendre la vision sociale de l’opposition locale : présenter les groupes d’opposition comme des « manifestants » respectables de la société civile usant de leur droit de manifester, tout en dénigrant simultanément les groupes chavistes comme des « gangs » ou des « foules violentes et décérébrées ». Aucun groupe d’opposition n’a jamais été qualifié de « horde » ou de « foule » alors qu’un groupe ouvrier ou chaviste n’a jamais été qualifié de « société civile » dans l’ensemble des 501 articles de l’échantillon.

Les journaux états-uniens sont allés plus loin encore, présentant comme des « faits » des affirmations très douteuses sur les responsables de la violence et exigeant une action internationale voire un changement de « régime ». Le Washington Post (30 mars 2014) a écrit : « Les Vénézuéliens sont désespérés par le manque d’intérêt de la communauté internationale pour la crise politique qui secoue leur pays. Depuis le début des manifestations anti-gouvernementales au début du mois dernier, au moins 34 personnes ont été tuées, pour la plupart des partisans de l’opposition abattus par les forces de sécurité ou des gangs soutenus par le gouvernement. »

Cela soulève la question de savoir qui est exactement un Vénézuélien pour le Washington Post. Évidemment pas la grande majorité des Vénézuéliens pour la plupart à la peau sombre, pour la plupart de la classe ouvrière, qui s’opposaient aux violences de l’extrême droite. Imaginons une situation similaire aux États-Unis. Si les militant(e)s du mouvement Black Lives Matter avait bombardé des bâtiments du gouvernement américain dans une tentative ouverte de renverser le président en tuant des membres de la police, de la Garde nationale ou des forces armées, seraient-il décrits comme des « manifestants pacifiques » par ces mêmes médias ?

Le Miami Herald (17 février 2014) a qualifié les événements de « manifestations » dirigées par un « dirigeant responsable » Lopez qui voulait une « marche pacifique » pour « mettre fin aux persécutions et pour obtenir la liberté des manifestants détenus » mais qu ‘« au lieu de répondre aux préoccupations des manifestants en changeant de cap ou en parlant à ses adversaires, M. Maduro a libéré des voyous soutenus par le gouvernement qui ont rapidement aggravé la violence dans la rue ». Le Miami Herald (26 février 2014) a également réprimandé le président Obama pour son inaction, affirmant que « de nombreux experts latino-américains à Washington s’accordent à dire que l’administration Obama ne peut fermer les yeux sur le massacre de manifestants pacifiques par des voyous armés soutenus par le gouvernement ».

Cependant, les « guarimbas » violentes de 2014 ont perdu leur popularité et le soutien international. En effet, l’Union des Nations Sud-américaines a fermement soutenu Maduro et condamné la violence de l’opposition, de nombreuses nations qualifiant ces violences comme venant de putschistes préparant une enième tentative de coup d’État conçue par le gouvernement américain.

L’utilisation du mot « voyou » était particulièrement répandue et remarquable dans l’échantillon. Les exemples cités ci-dessus ont été écrits par des occidentaux pour un public états-unien. Ceux qui écrivent ou lisent les articles comprennent vite ce que signifie «  voyou » dans un contexte états-unien. Aujourd’hui, le mot vise à diaboliser et à criminaliser les hommes noirs, comme l’explique Coleman. Il a supplanté « nègre » dans le langage courant (44).

Au total, 20 des 501 articles, soit 4%, utilisaient le stigmate racial le plus fort pour désigner les groupes ouvriers. Il convient de noter qu’il ne s’agissait pas de 4 % des articles sur les partisans de Chavez, mais de 4 % de tous les articles pertinents comprenant le mot  » Venezuela  » dans le texte. Cela comprenait des articles sur le pétrole, les équipes de baseball, la nécrologie, les problèmes des habitants de Miami et les actions du gouvernement américain. L’usage du mot a été beaucoup plus courant dans les périodes d’échantillonnage ultérieures (2013, 2014), longtemps après que sa signification ait été bien documentée et comprise. L’étude a également suivi l’utilisation du terme « voyou » pour désigner les groupes d’opposition ou de classe moyenne. Ce terme n’est pas utilisé pour ces groupes d’opposition ou pour la classe moyenne.

L’utilisation de ce mot pour décrire les chavistes était également courante dans la presse britannique. Le Guardian (7 mars 2013) a affirmé que « les groupes civils armés et voyous ont également juré de défendre la révolution contre les ennemis à l’intérieur et à l’extérieur ». Tandis que The Telegraph (7 mars 2013) racontait qu’aux funérailles de Chavez, « pendant un moment, il y a eu une situation tendue, car le garde – un voyou de 18 ans à peine – exigeait de savoir qui prenait une photo ».

L’utilisation du mot  » voyou  » pour désigner uniquement les groupes de classe inférieure à la peau sombre et jamais les groupes d’opposition, même lorsqu’ils se livraient à la violence, ne fait que renforcer l’idée qu’il s’agit de racisme.

5. Conclusion

Depuis 1998, les médias occidentaux ont montré une tendance écrasante à représenter les groupes chavistes comme « des gangs, des hordes ou des foules dangereuses » tout en présentant simultanément les groupes d’opposition comme des membres respectables de la société civile, reflétant les positions des médias locaux. Chaque fois que des mots tels que « mafia, gangs, hordes » étaient utilisés, c’était uniquement en référence aux organisations sympathisantes du gouvernement, ouvrières, à la peau sombre, et jamais pour décrire les groupes d’opposition, en grande partie blancs et de classe supérieure. De même, le terme « voyou » n’a été utilisé que pour décrire les chavistes dans un contexte où « chaviste et noir » sont compris comme étant pratiquement synonymes.

Les périodes d’échantillonnage concernent l’apogée des offensives de l’opposition pour forcer les chavistes à quitter le pouvoir, par la violence. En 2002, cette opposition a déjà fomenté un coup d’État mortel contre le gouvernement démocratiquement élu, mettant en place une dictature de courte durée. En 2013, l’opposition a refusé d’accepter le résultat d’élections internationalement reconnues, ce qui a entraîné des émeutes meurtrières. Et en 2014, elle a lancé un nouveau cycle de violences pour destituer de force le président. Pourtant, dans les sept journaux échantillonnés, ces groupes d’opposition ont été qualifiés de « société civile », tandis que ceux qui s’opposaient à leurs actions étaient des « foules », des « voyous » et des « hordes paramilitaires ».

En présentant les chavistes comme des paramilitaires intrinsèquement violents, les médias occidentaux ont reproduit la vision diffusée par les médias vénézuéliens d’opposition, selon Hernandez. Cette matrice d’opinon de la droite vénézuélienne, reprises par ses médias, affleure dans les médias occidentaux pour dire, comme le démontre Lupien, que les partisans du gouvernement bolivarien sont « irrationnels et irréfléchis, jouets d’un maître démagogue illusionniste, qui les a drillés avec frénésie » (45).

Les sept journaux de cet échantillon ont suivi de très près cette distinction entre groupes de la « société civile de l’opposition » et « foule chaviste » – voir l’analyse de Duno-Gottberg. (46)

Dans ce contexte, le terme  » société civile  » est un signifiant vide, utilisé exclusivement pour désigner les groupes d’opposition de classe supérieure à la manière des médias d’opposition vénézuéliens. Les médias de masse occidentaux semblent se rabattre uniformément sur les mêmes archétypes que ceux des médias vénézuéliens. Que la couverture de Chavez et de ses partisans soit négative et celle de la droite positive, n’est peut-être pas surprenant, compte tenu des positions (géo-)politiques des États-Unis et du Royaume-Uni à l’égard du Venezuela. L’intime proximité avec laquelle les médias internationaux reflètent la vision de la droite locale montre à quel point les deux groupes sont imbriqués médiatiquement.

Alan MacLeod

Alan-MacLeodL’auteur@AlanRMacLeod est membre du Groupe sur les Médias de la Glasgow University. Son dernier ouvrage “Bad News From Venezuela: 20 Years of Fake News and Misreporting” (Venezuela : 20 ans de mensonges ou d’inexactitudes) a été publié par Routledge en avril 2018.

 

Source : https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0306396818823639

Traduction : Libra Sphera, pour Venezuela Infos

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-4yj

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