Après la tournée de Guaido à Washington, l’administration Trump alloue plus d’argent au « changement de régime » au Venezuela (Cavan Kharrazian, CEPR)

Cavan Kharrazian, chercheur au Center for Economic and Policy Research à Washington, est titulaire d'une maîtrise en études du développement de l'Institut international d'études sociales de La Haye, où il a exploré les modèles de développement alternatifs et s'est intéressé plus particulièrement aux questions agraires, alimentaires et environnementales. Il a notamment participé à des recherches avec des mouvements sociaux au Mexique qui luttent contre l'accaparement de l'eau, et poursuit son activisme universitaire en solidarité avec les mouvements des Amériques.

L’auteur : Cavan Kharrazian (à droite), chercheur au Center for Economic and Policy Research (Washington DC), est titulaire d’une Maîtrise en études du développement de l’Institut international d’études sociales de La Haye, où il a exploré les modèles de développement alternatifs et les questions agraires, alimentaires et environnementales. Il a participé à des recherches avec des mouvements sociaux au Mexique qui luttent contre l’accaparement de l’eau, et poursuit son activisme universitaire en solidarité avec les mouvements des Amériques.

Le voyage de haut niveau de Juan Guaidó à Washington au début du mois semble porter ses fruits. Alors qu’il a reçu une ovation bipartisane lors du discours sur l’état de l’Union de M. Trump, assisté à une conférence de presse conjointe avec la démocrate Nancy Pelosi et rencontré en privé le vice-président Pence dans le bureau ovale, l’administration de M. Trump vient pour sa part d’allouer des millions de dollars supplémentaires pour soutenir les efforts de changement de régime au Venezuela.

Selon la justification du budget du Congrès pour l’année fiscale 2021, récemment publiée par le Département d’État, les dépenses consacrées au changement de régime au Venezuela ont reçu une impulsion significative.

L’administration Trump a demandé 200 millions de dollars du Fonds de Soutien et de Développement économique (ESDF, sigles en anglais) pour l’exercice 2021, « pour faire face à la crise au Venezuela« , qui comprend une programmation flexible « pour soutenir une transition démocratique et les besoins connexes au Venezuela ». Ce qui représente 22 fois plus que la demande de l’administration pour l’exercice 2020, et environ 26 % de la demande de financement total du ESDF pour l’ensemble de l’hémisphère occidental.

Souvent, la destination finale de ces fonds peut changer et, compte tenu de la situation politique, ils finissent par être dépensés en dehors du territoire vénézuélien. L’année dernière, Trump a détourné plus de 40 millions de dollars de l' »aide » centraméricaine au profit direct de l’opposition vénézuélienne dirigée par Juan Guaidó, pour financer, entre autres, les salaires, les billets d’avion et la formation technique du personnel de Guaidó – dont la majorité réside à Washington, DC.

Parmi les autres postes budgétaires, on peut citer l’Agence Américaine pour les Médias Mondiaux (USAGM), qui a demandé un budget de 637 millions de dollars pour « informer, engager et connecter les gens du monde entier en faveur de la liberté et de la démocratie » tout en donnant la priorité aux « régions d’importance stratégique pour la sécurité nationale des États-Unis » et en « assurant une couverture complète du conflit actuel de gouvernance au Venezuela« . Ce chiffre est conservateur, car les deux budgets précédents ont largement dépassé des demandes similaires, dépensant plus de 810 millions de dollars rien que pour l’année dernière. On ne sait toutefois pas exactement quelle part de ce budget financera les différentes campagnes médiatiques de l’USAGM au Venezuela.

Un autre nouveau développement dans le budget de cette année est le transfert de 25 millions de dollars du Fonds pour le Progrès Diplomatique vers le « Contrôle international des stupéfiants et l’application de la loi« , citant la « transition politique au Venezuela » comme l’une des priorités politiques de ce financement. Bien que restant vague sur la façon dont l’argent sera utilisé, il semble en phase avec la rhétorique politique du « narcoterrorisme« , que l’administration Trump et ses alliés dans la région ont imposé à certains des gouvernements qu’ils ont cherché à renverser.

Bien qu’une partie des fonds du budget de cette année soit destinée à l’aide humanitaire au Venezuela, dont 5 millions de dollars pour le programme vénézuélien de santé mondiale de l’USAID, ce n’est qu’une goutte dans l’océan par rapport à l’impact dévastateur que les sanctions américaines ont eu sur le pays depuis qu’elles ont été fortement accrues en 2017.

Les sanctions sur les transactions financières avec les entreprises vénézuéliennes et les sanctions économiques contre la compagnie pétrolière nationale du Venezuela ont coûté au pays les milliards de dollars dont il a besoin pour maintenir les infrastructures vitales en matière de santé, d’eau et de sécurité alimentaire, tout en empêchant les transactions bancaires, les paiements et donc l’importation de médicaments et de nourriture qui pourraient sauver des vies. Le résultat a été la mort de dizaines de milliers de Vénézuéliens et de millions de réfugiés pour des raisons économiques. Ces sanctions sont illégales tant en vertu des traités que les États-Unis ont signés, qu’en vertu du droit international.

Avec la tournée internationale de Juan Guaidó et les promesses vides de soutien de Trump au « peuple vénézuélien« , la résolution pacifique et diplomatique de la crise politique semble rester lointaine. Le nouveau budget de Trump, au lieu de se concentrer sur les solutions diplomatiques, qui serait de faciliter une aide humanitaire dépolitisée et d’aider à la reprise de l’économie vénézuélienne, ne fait que miser de plus belle sur une stratégie de changement de régime qui a échoué et qui n’a fait que nuire à des millions de Vénézuéliens, tout en coûtant aux contribuables états-uniens des centaines de millions de dollars en impôts.

Cavan Kharrazian

Source de l’article: Center for Economic and Policy Research, Washington DC, https://cepr.net/after-guaidos-dc-circuit-trump-admin-earmarks-more-money-for-regime-change-in-venezuela/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

Notes de Venezuelainfos:

L'hologramme Guaido et ses putschistes d'extrême droite re-adoubés par Trump. Comment lancer l'intervention militaire ? Les grands médias préparent le terrain en faisant passer Guaido pour un démocrate et le Venezuela pour une dictature. Déchirer un discours est une image vide, un alibi médiatique. Nancy Pelosi s'est levée pour applaudir le faux président du Venezuela autoproclamé par Trump. Deux leaderships pourris jusqu'à la moelle. Le 4 février, le président vénézuélien Nicolas Maduro a pris la tête d'une marche dans le centre-ville de Caracas en l'honneur de la rébellion civilo-militaire du 4 février 1992, menée par le commandant Hugo Chávez. Ce 4 février vient de loin, de la résistance indigène, des lutteurs Noirs d'avant l'indépendance, des actes héroïques de nos Libérateurs Bolívar, Sucre, avec l'appui décisif de Pétion.. une lutte reprise dans les temps modernes, par Hugo Chavez.

Photos du haut: à gauche l’hologramme Guaido et ses putschistes d’extrême droite re-adoubés par Trump. Comment lancer l’intervention militaire ? Les grands médias préparent le terrain en faisant passer Guaido pour un démocrate et le Venezuela pour une dictature. A droite, déchirer un discours est une image vide, un alibi médiatique. Nancy Pelosi s’est levée pour applaudir le faux président du Venezuela autoproclamé par Trump. En bas: Le 4 février, le président vénézuélien Nicolas Maduro a pris la tête d’une marche dans le centre-ville de Caracas en l’honneur de la rébellion civilo-militaire du 4 février 1992, menée par le commandant Hugo Chávez. Ce 4 février vient de loin, de la résistance indigène, des lutteurs Noirs d’avant l’indépendance, des actes héroïques de nos Libérateurs Bolívar, Sucre, avec l’appui décisif de Pétion.. une lutte reprise dans les temps modernes, par Hugo Chavez.

En haut : en escortant le délinquant Juan Guaido (putschiste d'extrême droite élu par Trump, lié à une bande d'assassins paramilitaires et narcotrafiquants de Colombie, ultra-corrompu selon des médias colombiens, panaméens, le Washington Post, son ex-"ambassadeur" à Bogota ou plusieurs ex-amis députés de droite), l'ambassadeur français à Caracas Romain Nadal perpétue une ingérence coloniale sans avenir. En bas: Face aux menaces de Trump contre le Venezuela, répétées à Washington lors de la visite de Juan Guaido, la population s'entraîne le 15 février aux côtés des forces armées bolivariennes pour protéger le pays.

En haut : en escortant le délinquant Juan Guaido (putschiste d’extrême droite élu par Trump, lié à une bande d’assassins paramilitaires et narcotrafiquants de Colombie, ultra-corrompu selon des médias colombiens, panaméens, le Washington Post, son ex-« ambassadeur » à Bogota ou plusieurs ex-amis députés de droite), l’ambassadeur français à Caracas Romain Nadal perpétue une ingérence coloniale sans avenir. En bas: Face aux menaces de Trump contre le Venezuela, répétées à Washington lors de la visite de Juan Guaido, la population s’entraîne le 15 février aux côtés des forces armées bolivariennes pour protéger le pays.

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Venezuela: deux ou trois détails de l’histoire…

L’auteur: Maurice Lemoine, Journaliste et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente !”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains à Miami”, “Les enfants cachés du général Pinochet”, et « Venezuela, chronique d’une déstabilisation« , Le Temps des Cerises, Paris 2019.

Étonnante performance que celle de la République bolivarienne du Venezuela… Elle réussit à provoquer un réquisitoire quasiment unanime – des représentants de la droite la plus conservatrice à la confrérie des marxistes postmodernes en passant par les chiens de garde écrits, radiodiffusés ou télévisés: « Au Venezuela, Nicolás Maduro se maintient au pouvoir au prix d’une répression croissante malgré sa mise en minorité électorale et fait face à un effondrement économique sans précédent, avec des conséquences dramatiques pour les habitants, qui s’exilent massivement dans les pays voisins, une crise liée à la gabegie gouvernementale, à l’incurie de la gestion pétrolière, et aggravée par les sanctions de l’administration Trump.» (1)

Réjouissons-nous : de tels commentaires nous rajeunissent. Pour Georges Dupoy, journaliste au Figaro au début des années 1970, l’Unité populaire de Salvador Allende n’était à peu près exclusivement que « faux-semblants, bavardages, irresponsabilité et incompétence». Selon Raymond Aron, dans le même quotidien, «[…]l’échec du président Allende était consommé. [L’armée] n’intervenait pas pour arrêter les progrès du socialisme – le président, face aux passions déchaînées et à une économie dégradée, ne songeait plus qu’à durer […]» (2)

Quant à Robert Lozada, du social-darwiniste Club de l’Horloge, il avançait: «C’est l’impéritie de la politique économique menée […] par Salvador Allende qui l’a conduit à sa chute. Aucun régime ne résiste à une inflation de 1000 % en rythme annuel, comme celle qui sévissait à Santiago dans les semaines précédant le coup d’État. » Des manipulations de la vérité à large échelle. À la différence que, à cette époque, la gauche était capable d’en discerner les grosses ficelles et d’appeler «déstabilisation» une déstabilisation.

Disserter à n’en plus finir sur les issues possibles à la crise vénézuélienne n’a aucun sens si l’on ne rétablit pas quelques vérités délibérément écartées par une opération mondiale de lynchage organisé.

Par où commencer?

Les mesures coercitives unilatérales (rebaptisées «sanctions») des États-Unis ne feraient qu’«aggraver» une situation économique caractérisée par les pénuries (bien réelles) dont souffre la population. Une conjoncture due plus que tout, bien avant la mise en œuvre de la «punition» impériale, à la gestion de Nicolás Maduro. Cette approche met délibérément de côté le torpillage de la révolution bolivarienne par une «guerre économique» entamée avant même l’arrivée à la présidence du successeur d’Hugo Chávez.

Exemple concret (parmi dix mille autres): en obligeant les producteurs et les commerçants à travailler «à perte», les «prix régulés» – cette horreur socialiste qui interdit une marge bénéficiaire supérieure à 30 % sur certains produits de première nécessité – font que plus personne ne produit. Cherchez l’erreur : sur les 42 marchandises mises sur le marché par le géant agroalimentaire national Polar, seules quatre ont un prix «régulé» (la farine de maïs, le riz, l’huile et les pâtes alimentaires); cela n’a pas empêché que, avant l’élection présidentielle d’avril 2013 (gagnée par Maduro), l’ensemble de sa production, et non ces seuls produits, ait reculé de 37 %; puis de 34 % au moment de « La Salida » (période insurrectionnelle de l’extrême droite en 2014); de 40 % avant les législatives de décembre 2015. Effet recherché : la gestion chaviste vous fait « crever de faim», votez pour l’opposition.

Le Venezuela étant soumis à un contrôle des changes depuis 2003 (pour éviter la fuite des capitaux), toutes les importations dépendent en grande partie de l’octroi de devises étrangères par l’administration publique. Pour l’achat des matières premières et des biens essentiels, le gouvernement fournit aux entreprises des dollars–ceux qu’il reçoit à travers les exportations pétrolières – à un taux préférentiel. En 2004, ces firmes reçoivent 2,1 milliards de dollars pour importer des aliments: chacun peut se nourrir normalement. En 2014, 7,7 milliards (une augmentation de 91 %): on ne trouve plus rien dans les magasins.

En 15000 signes (longueur approximative de cet article), on ne détaillera évidemment pas six ans de cet évident sabotage, qui s’est aggravé au fil du temps. Il s’agit là de quelques données de base destinées à provoquer la réflexion de tout individu curieux et de bonne foi.

Pénuries organisées et sélectives des produits… Mais les biens sortis du marché pour rendre la vie infernale à la population lui parviennent: au marché noir, après mille difficultés et à un prix exorbitant. Sachant que, par ailleurs, 12210 tonnes (!) d’aliments, dont manquent cruellement les Vénézuéliens, sont interceptées de janvier à novembre 2014 en direction de la frontière colombienne par les forces de la Commission de lutte contre la contrebande. Pour une tonne récupérée, combien parviennent à destination (avec la fréquente complicité, bien entendu, de gardes nationaux ou de militaires vénézuéliens et colombiens) ?

Une fioriture pour embellir l’histoire: l’inflation, qui atteint on ne sait même plus combien de «millions de pour cent». Aucune économiste ne saurait rationnellement l’expliquer. Sauf ceux qui prennent en compte la manipulation des taux de change effectuée par un organisme nommé DolarToday, géré depuis Cúcuta et Bogotá (Colombie), supervisé depuis Miami.

Et maintenant, les effets spéciaux… D’un seul coup (2016, 2018), l’argent liquide disparaît. Le moindre achat devient un casse-tête. Incurie du pouvoir? En mars 2016, la police fluviale colombienne intercepte un chargement de 16,5 millions de bolivars en coupures de 100 ; en décembre, l’armée vénézuélienne en saisit pour 88 millions! Le 13 février 2017, au… Paraguay, un poids lourd sort de la route, une partie de son chargement vole sur le bas-côté: vingt-cinq tonnes de billets de banque vénézuéliens ! Entrés dans le pays par le Brésil après un passage par la Colombie.

Nul ne prétend que tout va pour le mieux dans le meilleur des Venezuelas! Comme toute entreprise humaine, le pouvoir commet des erreurs. Bien réelle, endémique, la corruption participe de l’anarchie dans la distribution des biens essentiels et le pillage de l’État. Évoquant les « empresas de maletín » (entreprises fictives, supposément toutes « chavistes », ayant détourné l’argent destiné aux importations), l’économiste Luis Salas estime qu’elles représentent 10% de l’octroi de devises. «La grande fraude est le fait des firmes classiques et des transnationales. La droite met en évidence les “empresas de maletín” pour occulter cette responsabilité.» En novembre 2019, le ministre des Affaires étrangères Jorge Arreaza avancera le chiffre global des malversations à «au grand maximum 20 %».

C’est beaucoup. Beaucoup trop. Mais ne suffit pas à expliquer un tel effondrement du pays. Pas plus que ne le justifie la baisse brutale des cours du brut entre 2014 et 2016 (même si elle a affecté les capacités financières du gouvernement). Avec un baril remonté en 2017 aux alentours de 40 dollars (puis 50 en 2018), et même avec une diminution de la production, la théorie de la population «au bord de la famine» à cause du «pays en faillite» résiste mal à la réflexion (pour peu, bien sûr, qu’il y ait une réflexion).

17 février 2020: un rapport du cabinet de conseil en énergie S&P Global Platts indique que PDVSA, la compagnie pétrolière d’Etat du Venezuela, n’a pas trouvé d’acheteurs pour les 677 000 barils de pétrole disponibles à la vente chaque jour en février. Cela est dû aux sanctions imposées par les États-Unis à l’encontre de PDVSA, selon ce cabinet de conseil. Le 15 février, en outre, Donald Trump, a annoncé de nouvelles mesures coercitives qui s’ajoutent aux centaines déjà prises, cette fois « pour empêcher l’achat de pétrole et les relations entre Russie et Venezuela » (note de Venezuelainfos)

Derrière les analyses simplistes se cache l’essentiel. «Les piliers économiques sont des cibles bien plus faciles que les bases militaires ou les palais présidentiels; secouez-les, et le tyran finira par tomber», a développé le politologue étatsunien Gene Sharp, le Machiavel de « la lutte non-violente » (camouflage contemporain des «révolutions de couleur»).

Le 6 décembre 2015, lors des élections législatives, ce sont ces tracas, ces privations et le mécontentement érodant le moral des citoyens qui ont fait perdre 1 900 000 voix au chavisme et l’ont rendu minoritaire à l’Assemblée. Entre parenthèses, c’est avec le système électoral qu’elle dénonce chaque fois qu’elle perd que l’opposition a obtenu cette majorité. Pour qui ne l’aurait pas remarqué, lors des élections régionales de décembre 2013, cette droite «systématiquement flouée par les fraudes» avait, bien que battue par la majorité présidentielle, remporté la mairie du Grand Caracas et plusieurs importantes capitales d’État: Maracaibo (la deuxième ville du pays), Mérida, Valencia, Barquisimeto, San Cristóbal, Maturín, Barinas… Lors des régionales suivantes, en 2017, elle conserva les très stratégiques États de Mérida, Zulia et Táchira, situés sur la frontière colombienne (la principale menace pour la sécurité du pays).

Oui, mais, justement, cette Assemblée d’opposition élue fin 2015… Rayée de la carte, bafouée, piétinée…Objection! Tout comme Maduro avait accepté la défaite, les forces conservatrices auraient dû assumer qu’il demeurait le président constitutionnellement élu. Il n’en a rien été. Le 5 janvier 2016, dans son premier discours de président de l’Assemblée Nationale, Henry Ramos Allup annonçait que, dans un délai de six mois, celle-ci trouverait «une méthode pour changer de gouvernement». En privé, il parlait de seulement trois mois pour « sortir Maduro ». Une «cohabitation» à la vénézuélienne! Par pure provocation, Ramos Allup fit prêter serment à trois députés de l’État d’Amazonas dont le Tribunal Suprême de justice (TSJ) avait invalidé l’élection pour fraude (preuves à l’appui). Sauf à se transformer en république bananière, aucun État de Droit n’accepterait untel défi. Le TSJ déclara que tout acte émis par cette Assemblée serait considéré comme «nul» tant que celle-ci, «en violation flagrante de l’ordre public constitutionnel», se trouverait en situation de « desacato » (outrage à l’autorité). Vous avez dit scandaleux ?

Lorsque, au terme d’une vague de violence insurrectionnelle d’extrême droite, et en l’absence d’une Assemblée exerçant ses responsabilités institutionnelles, Maduro convoque pour le 30 juillet 2017 l’élection d’une Assemblée Nationale Constituante (ANC), il s’appuie sur les articles 347, 348 et 349 de la Constitution. La victoire lui octroyant un nouveau mandat le 20 mai 2018 aura lieu après un dialogue destiné à établir les garanties démocratiques entourant l’élection, dialogue rompu le 6 février, quand, sur ordre de Washington, l’opposition radicale refusa de signer le texte définitif, rédigé d’un commun accord – ce dont le médiateur, José Luiz Rodríguez Zapatero, s’offusqua publiquement. Forte abstention, bien sûr, lors de ces deux consultations boycottées par toute l’opposition (Constituante) ou une partie (présidentielle): 52 % dans ce dernier cas. Disqualifiant ? C’est selon. Certains racontent que l’abstention fut de 58 % lors du scrutin portant Michelle Bachelet au pouvoir au Chili (2013) et de 54 s’agissant de Sebastián Piñera (2017); de 56 % lors de la dernière élection de Juan Manuel Santos en Colombie (2014); de 49 % au Honduras en 2017 (agrémentée de fraudes de surcroît); et même de 57,36 % (un record!) lors du deuxième tour des législatives du 18 juin 2017 en… France! Sans appel au boycott de qui que ce soit… Amusant, non?

Dans cette guerre qu’elle n’a pas méritée, la révolution bolivarienne a encore assez de punch pour opposer une belle résistance. Par la violence ? La droite et l’extrême droite vénézuéliennes n’ont rien d’un club de bridge.

Lors des deux vagues insurrectionnelles de 2014 et 2017 – les «guarimbas» –, le décompte macabre des victimes (45 et 142) a donné lieu à une manipulation majuscule. Transformées en martyrs par l’internationale médiatique, la moitié d’entre elles, souvent chavistes ou sans camp défini, ne participaient pas aux protestations. Quant aux «manifestants pacifiques», ils ont réussi la performance de tuer par balles neuf membres des forces de l’ordre en 2014 et sept en 2017 (en plus, cette année-là, de blesser vingt et un policiers par arme à feu). Le 4 août 2018, c’est à l’aide de deux drones chargés d’explosifs que l’«opposition démocratique» a tenté d’assassiner le chef de l’État. Un détail anodin, à n’en pas douter…

Le député d’extrême droite Miguel Pizarro a reconnu en février 2020 le financement de groupes armés lors des épisodes insurrectionnels de violence politique en 2017. Au moins 131 personnes sont mortes lors de ces actions violentes. Beaucoup d’entre eux n’étaient pas liés aux manifestations. Photo: un jeune afrodescendant lynché et brûlé vif par les extrémistes racistes de la droite vénézuélienne habituellement repeints en « combattants de la démocratie » par les grands médias. (Note de Venezuelainfos)

Coup dur, le 17 février 2020, pour la redoutable bande d’assassins des « Rastrojos », paramilitaires et narcotrafiquants liée à Juan Guaido, base d’appui des insurrections de l’extrême droite contre le président Maduro. Au terme d’un affrontement armé près de la frontière avec la Colombie, les forces de sécurité vénézuéliennes ont arrêté 19 de ses membres, saisi 20 véhicules, des explosifs, des armes et des munitions. Un vaste système de contrebande d’essence vénézuélienne vers la Colombie, installé par le groupe paramilitaire colombien, a été détruit. Chaque bateau avait 4 réservoirs avec un total de 8.000 litres de carburant, soit 68 réservoirs clandestins et plus de 136.000 litres de carburant détruits sur place. Les autorités ont également démantelé un centre hôtelier et une infirmerie à usage exclusif des paramilitaires. (Note de Venezuelainfos)

Il est toujours dangereux de tirer le tigre par la queue. Le chavisme se défend (sinon, il serait déjà tombé). Pour des raisons «politiques», mais aussi «criminellement politiques», des opposants sont incarcérés (rarement innocents). Des officiers félons sont arrêtés. Les mouvements populaires se mobilisent (avec leur lot d’inévitables excès), comme les «colectivos» – militants radicaux (un crime pour les adeptes de la reddition permanente!) rebaptisés «paramilitaires» par les chercheurs bureaucrates et les niais. Que manipulent, c’est vrai, des médias rassemblés en bandes et hurlant comme des loups. Lorsque Le Monde (5 octobre 2019), aveuglément repris par les rois du «copier-coller», «révèle» que la force publique vénézuélienne « a tué environ 18 000 personnes depuis 2016, des exécutions extrajudiciaires pour la plupart», inventant même sur son site Internet «selon l’ONU», il ment de façon extravagante (3). Une honte pour la profession. La fake new de l’année. Mais aux effets dévastateurs sur l’opinion.

Dans quelle partie du monde un Juan Guaido, président fantoche et autoproclamé, appelant une puissance étrangère à affamer ses concitoyens par des«sanctions» et à intervenir militairement dans son pays, serait-il encore en liberté? En France, pour « intelligence avec une puissance étrangère […] en vue de susciter des hostilités ou des actes d’agression», il aurait déjà pris trente ans de détention criminelle (art.411-4 du Code pénal). Le véritable scandale réside dans l’appui que lui prodigue la supposée «communauté internationale» – les États-Unis et leurs supplétifs de l’Organisation des États américains (OEA), auxquels s’ajoute l’Union européenne: 50 pays sur les 193 présents à l’ONU.

Qu’on cesse d’observer le Venezuela tel qu’on voudrait qu’il soit et non tel qu’il est. Cruelles, criminelles, dévastatrices et bafouant le droit international, les «mesures coercitives» états-uniennes n’aggravent pas la situation, elles parachèvent l’agression (4). Se contenter de dénoncer, au nom d’un anti-impérialisme de routine, une seule et éventuelle intervention militaire états-unienne relève de l’hypocrisie. Il y a belle lurette que l’intervention – c’est-à-dire la guerre – des États-Unis contre le Venezuela a débuté. Est-ce un hasard? En Amérique Latine,où l’on connaît ses classiques, la quasi-totalité des partis progressistes et des mouvements sociaux et populaires soutiennent le Venezuela «de Maduro».

Maurice Lemoine

Notes:

1) Thomas Posado, Michel Rogalski, Pierre Salama,«L’Amérique Latine en bascule», Recherches internationales, n° 115, Paris, juillet-septembre 2019.

2)  «La Tragédie chilienne», Le Figaro, 14 septembre 1973.

3) Lire sur le site de Mémoire des Luttes, «Venezuela: aux sources de la désinformation», 7 octobre 2019.

4) Voir sur le site Venezuela en vivo, «Chronologie des sanctions économiques contre le Venezuela».

Source: Recherches internationales, n° 116, octobre-décembre 2019, pp.194-200

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Pour les médias occidentaux les seuls coups d’Etat sont contre… Guaido (FAIR)

« J’ai pour norme de vie de ne pas rire du malheur d’autrui mais aujourd’hui le terme « ridicule » a un synonyme en Amérique Latine: Juan Guaido » Rafael Correa, 6 janvier 2019. Photo: à Caracas, se sachant abandonné par la majorité de ses ex-partisans de droite fatigués de sa corruption, Juan Guaido pose pour les caméras du monde entier sur une grille puis sur le trottoir du parlement sur le mode « on ne me laisse pas entrer« . Les médias européens ne faisant plus que remixer en langues diverses la Weltanschauung des médias états-uniens, on gagne un temps précieux à analyser l’original plutôt que la copie. C’est ce que fait FAIR.ORG, un des meilleurs sites d’analyse critique du champ médiatique.

Par LUCAS KOERNER

Les médias internationaux sont entrés en crise à la suite du remplacement du leader de l’opposition vénézuélienne Juan Guaidó à la tête de l’Assemblée Nationale du Venezuela.

Le Washington Post (1/5/20) décrit l’élection parlementaire qui a choisi un autre candidat que celui de Washington au perchoir de l’assemblée nationale comme une “sédition interne de l’opposition.”

De manchette en manchette, c’est le président vénézuélien Nicolás Maduro qui “prend le contrôle” (NBC, 1/6/20), “revendique le contrôle” (New York Times, 1/5/20 ; CNBC, 1/6/20) ou “se saisit” du parlement (Reuters, 1/5/20 ; NPR, 1/6/20), quand il ne “s’empare” pas de Guaidó (Wall Street Journal, 1/5/20)…

Le Washington Post (1/5/20) porte l’hystérie à un niveau supérieur, proclamant de façon hyperbolique que “la dernière institution démocratique du Venezuela tombe car Maduro tente de prendre de facto le contrôle de l’Assemblée nationale”.

De tels titres masquent le fait élémentaire, certes gênant, que Guaidó n’a pas réussi à obtenir les votes nécessaires des députés de sa propre coalition de droite pour continuer à exercer la présidence de la législature, ce qui l’a conduit à convoquer une session parallèle, ad hoc, dans les bureaux… du journal de droite vénézuélien El Nacional.

Servir la propagande de l’État

Les journalistes des médias privés répètent la litanie du Département d’Etat pour qui l’élection parlementaire du 5 janvier, qui a vu les députés élire Luis Parra comme nouveau président du corps législatif, était “bidon” car Guaidó et ses fidèles n’ont pu assister à la session, rendant le vote nul.

Le gouvernement socialiste du Venezuela a installé un nouveau chef du Congrès dimanche après que des troupes armées ont empêché les législateurs de l’opposition d’entrer au Parlement” déplore ainsi Reuters (1/5/20).

Comme l’a rapporté Venezuelanalysis (1/5/20), ce récit est réfuté par le législateur pro-Guaidó William Davila, qui, après s’être rendu à l’assemblée législative, a déclaré à la presse qu’à quelques exceptions près, pratiquement tous les députés ont été autorisés à prendre leur siège. D’autres législateurs de l’opposition de haut niveau, dont les premier et deuxième vice-présidents sortants de l’assemblée, étaient visiblement présents à l’intérieur du parlement.

De plus, les nombreuses preuves vidéo révèlent que Guaidó n’a pas été le moins du monde “empêché”, comme l’affirme le New York Times (1/5/20), d’entrer dans le parlement, mais a refusé de le faire si ne pouvaient entrer avec lui quelques députés de droite dont l’immunité parlementaire a été révoquée il y a longtemps pour diverses infractions pénales. Sachant probablement qu’il n’aurait pas les voix nécessaires pour être réélu, M. Guaidó a usé de ce stratagème. Puis a refusé d’entrer par la porte principale pour rejoindre les députés de son camp et assister à la session, arrivant en retard, et allant jusqu’à escalader une grille latérale: un show publicitaire à usage exclusif des caméras des médias occidentaux qui ont par ailleurs ignoré les faits cruciaux à l’origine de ces événements.

New York Times: au Venezuela Maduro revendique le contrôle de l’Assemblée nationale, resserrant la main sur le pouvoir. New York Times

Les médias privés ont renforcé leur mensonge sur “l’interdiction” de l’opposition pro-Guaidó au Parlement en prétendant bizarrement que le vote qui a suivi dans les bureaux d’El Nacional était lui… “officiel”. Le Washington Post (1/5/20) a d’ailleurs déclaré : « Avec un score de 100 contre 0 – assez pour le mettre au sommet lors d’une session complète de la chambre de 167 sièges – les personnes présentes ont réélu Guaidó à la tête de la législature« . Les journalistes ont manifestement négligé de vérifier le décompte des votes, qui contenait des irrégularités flagrantes, comme les votes.. par Skype de législateurs étrangers qui ont fui des poursuites pénales, ainsi que ceux des suppléants de députés… qui avaient déjà voté pour le rival victorieux de Guaido, élu nouveau président de l’assemblée, le député de droite Luis Parra. Comme l’a souligné depuis Miami la journaliste de droite radicale Patricia Poleo, José Regnault Hernandez (suppléant du nouveau second vice-président de l’Assemblée nationale José Gregorio Noriega) a été autorisé à voter pour Guaidó alors que Noriega s’était lui-même présenté aux élections au sein de l’équipe rivale plus tôt dans l’après-midi…

Il y a une certaine ironie dans le fait que des organes de presse occidentaux s’empressent de déclarer la légitimité d’un vote irrégulier tenu dans les bureaux d’un journal local, compte tenu des efforts qu’ils ont déployés pour nier l’existence de la liberté de la presse au Venezuela (FAIR.org, 5/20/19). Et ce alors qu’un des responsables du massacre des familles paysannes d’El Mozote au Salvador (1981), Elliott Abrams, nommé en 2019 par Trump “envoyé spécial pour le Venezuelavient de révéler que les Etats-Unis ont versé des millions de dollars à la presse et aux partis de droite en 2019 et qu’ils continueront à le faire en 2020.

Pourquoi Guaidó n’est-il pas en prison ?

Au-delà des formalités de procédure, la vraie question, que les journalistes des grands médias ne se posent jamais, est de savoir pourquoi une figure de l’opposition qui s’est autoproclamée “président intérimaire” avec l’appui de puissances étrangères hostiles, et qui a exhorté les militaires à se soulever pour l’aider à s’emparer du fauteuil présidentiel, reste imperméable à un emprisonnement au Venezuela (alors qu’il serait arrêté dans n’importe quel autre Etat de Droit) et, après sa défaite à l’assemblée nationale, puisse se faire réélire à la tête d’un “parlement” parallèle et virtuel.

Le problème est qu’y répondre supposerait d’admettre que cette violation évidente de la souveraineté d’un Etat de droit n’est tolérée qu’en raison de la menace constante, violente et illégale, des Etats-Unis, que les médias privés de ce pays acclament avec le même enthousiasme lorsqu’elle s’exerce contre d’autres États indépendants du Sud comme l’Iran.

Au lieu de quoi, les journalistes occidentaux préfèrent continuer à blanchir le coup d’Etat parrainé par les Etats-Unis – la sixième tentative majeure depuis 2002 – en accusant le gouvernement démocratiquement élu de Maduro d’être “autoritaire” ou d’être une “dictature” (FAIR.org, 4/11/19; 8/5/19), terme qui remplace aujourd’hui “cible légitime pour des bombardements et/ou des sanctions meurtrières”.

Jetant aux orties toute apparence de neutralité, le New York Times (1/5/20) nous explique :

Le leader autoritaire du Venezuela, Nicolás Maduro, a entrepris dimanche de consolider sa mainmise sur le pouvoir en prenant le contrôle de la dernière institution indépendante du pays et en mettant sur la touche le législateur qui avait déclaré sa rivalité à la présidence.

Le chaos politique survient à un moment où le Venezuela est confronté à un effondrement économique” ajoute le journal comme pour mieux justifier un renversement de Maduro. “La faim est répandue, et des millions de personnes ont fui le pays.” Comme la plupart des médias privés (FAIR.org, 6/26/19), le New York Times se contente de parler des effets, mais pas de la cause principale : les sanctions économiques états-uniennes qui ont aggravé la crise et provoqué la mort de dizaines de milliers de personnes depuis 2017, se contentant de qualifier les mesures illégales et inhumaines de “sanctions contre le gouvernement de M. Maduro”.

Pour les grands médias, il semblerait que le “coup d’État” soit perpétré… par Nicolas Maduro parce que celui-ci s’entête à exercer son mandat d’élu (Washington Post, 1/6/20; Wall Street Journal, 1/6/20; Forbes, 1/7/20).

Dissimuler la corruption de Guaido

CBC: « le nouveau chef du Congrès du Venezuela évite les accusations« … CBC (1/6/20) n’a jamais qualifié Juan Guaido de «candidat président».

Dans leurs élégies pour la “dernière institution démocratique de l’État autoritaire sud-américain” (Washington Post, 1/5/20), les journalistes occidentaux n’analysent que rarement les causes de la débâcle électorale de Guaido.

Bien qu’admettant la chute de popularité de Guaidó, suite à son échec total à renverser Maduro, les médias mainstream ferment les yeux sur le feuilleton de scandales humiliants pour l’ex-chef de l’opposition. Même des journaux anti-Maduro comme El Tiempo ou El Espectador (Bogotá) ou le PanamPost ont apporté les preuves (et les photos) des liens de Guaidó avec des barons de la drogue et assassins paramilitaires en Colombie, et sur le détournement par son entourage de centaines de milliers de dollars de fonds d’aide “humanitaire” de l’ONG de la CIA (la USAID), entre autres actes illicites révélés par Humberto Calderón Berti, l’“ambassadeur” nommé par Guaido à Bogota, puis limogé par ce dernier à la suite de ces révélations.

Autre fait révélateur, les seules allégations de corruption mentionnées dans la dernière couverture de ce média privé sont celles contre le nouveau président de l’assemblée Luis Parra et ses collègues de la droite dissidente. Sans faire guère d’efforts pour dissimuler ses préjugés, la CBC (1/6/20) décrit le nouveau président de l’Assemblée nationale comme “un député d’arrière-ban jusque-là inconnu et empêtré dans des accusations de pots-de-vin” et dont les “commentaires décousus” ont été contestés par des journalistes.

Le double standard est d’autant plus frappant que ces mêmes médias occidentaux ont consacré d’intenses efforts au cours de la dernière année pour oindre un “député d’arrière-ban jusque-là inconnu” en tant que président du Venezuela: un certain… Juan Guaido. Les attaques contre Parra surviennent au milieu des menaces de sanctions américaines contre lui et d’autres politiciens de l’opposition qui ont dénoncé la corruption et les dérives de Guaidó. Le même chantage des menaces impériales avait déjà été déclenché contre le candidat à l’opposition à la présidence Henri Falcón, lorsque celui-ci avait défié le boycott électoral de l’opposition de 2018 – un boycott qui a servi de prélude aux tentatives de coup d’État de 2019.

Le découragement des “journalistes” des grands médias face aux échecs de Guaidó (FAIR.org, 7/23/19) est de plus en plus perceptible (voir Reuters, 03/12/19; Washington Post, 17/12/19; New York Times, 1/6/20). Mais sans doute ont-ils trop investi dans cette figure technocratique et lisse pour l’abandonner brutalement, ou pour remettre en cause le mécanisme impérial du “changement de régime qui a présidé à sa création.

L.K.

Source: https://fair.org/home/for-western-press-the-only-coup-in-venezuela-is-against-guaido/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

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Les médias se demandent: pourquoi le Venezuela ne veut-il pas ressembler un peu plus à la Bolivie ?

Photo de manchette du Daily Beast (Etats-Unis) (11/13/19) : Raul Castro, Evo Morales, Nicolas Maduro et Daniel Ortega.

Basé à New York, le journaliste Joshua Cho (Boston College) est un des analystes de FAIR.

par Joshua Cho, pour FAIR

Les médias occidentaux ont souvent crié au scandale lorsque les élections à l’étranger ne se déroulent pas comme le souhaite l’empire américain. Ils ont fréquemment usé de moyens détournés pour qualifier les tentatives violentes des minorités de droite pour renverser les gouvernements de gauche, de “manifestations” au lieu de “tentatives de coups d’État” (FAIR.org, 5/16/18, 5/1/1/19). Mais il était encore assez rare de les voir appeler ouvertement à un coup d’Etat de droite, et de jeter aux orties leurs faux-semblants habituellement plus subtils.

Sous le titre “Les militaires de Maduro font obstacle à la répétition d’un scénario à la bolivienne” (11/11/19), une dépêche de Reuters nous explique que « les leaders de l’opposition vénézuélienne qui cherchent à renverser le gouvernement socialiste de leur pays » peuvent « tirer quelque espoir » de la « démission de son allié de gauche en Bolivie, Evo Morales« . Mais il y a un problème :

Un des facteurs clés qui rend le plan de jeu bolivien difficile à mener à bien face au président vénézuélien Nicolas Maduro sont les forces armées vénézuéliennes, qui ont toujours refusé de prendre le parti des manifestants comme l’ont fait les militaires boliviens dimanche.

Pour Reuters (11/11/19), l’échec des militaires de « Maduro » à lancer un coup d’Etat « fait obstacle » au changement de régime au Venezuela.

Brian Ellsworth et Vivian Sequera, de l’agence Reuters, se plaignent de ce que “les casernes vénézuéliennes se soient rangées aux côtés du Parti socialiste au pouvoir”, malgré “un épouvantable effondrement économique”, “des vagues de protestations majeures” et “la condamnation générale de la réélection de Maduro en 2018, largement décrite comme une fraude”. (En dépit de ces descriptions, qui sont effectivement très répandues, il n’y a aucune raison de mettre en doute l’élection du président Nicolás Maduro qui a remporté le scrutin de mai 2018, largement boycotté par l’opposition).

Reuters déplore que les efforts anticonstitutionnels de l’impopulaire Juan Guaidó – soutenu par les Etats-Unis – pour “courtiser les forces armées n’ont pas été suffisants pour faire fléchir leur allégeance à Maduro”, alors qu’il a été “reconnu par plus de 50 pays comme président légitime du Venezuela”. (Notons que cela signifie qu’environ 75% des pays du monde ne reconnaissent pas Guaido, d’ailleurs pas davantage reconnu par l’ONU.) Ce qui implique que l’armée vénézuélienne devrait organiser un coup d’État, tout comme l’armée bolivienne lorsque son commandant William Kaliman

a demandé à M. Morales de se retirer, donnant ainsi un élan aux manifestants de rue qui alléguaient une fraude dans l’élection présidentielle d’octobre dont on considère que  Morales les a gagnées de justesse.

La candidature de Morales à la présidence avait été approuvée par la Cour Suprême de Bolivie (dont les juges sont élus, alors qu’ils sont nommés aux États-Unis). Comme l’avaient prédit les sondages préélectoraux, Morales a “gagné de justesse” les élections d’octobre 2019… avec plus de 10 points d’avance, ce qui explique pourquoi il n’y avait pas besoin de second tour. Le Center for Economic and Policy Research a confirmé qu’il n’y a aucune preuve d’une quelconque illégitimité de la réélection de Morales. Au cours des 50 dernières années, un seul président américain – Ronald Reagan en 1984 – a remporté le vote populaire par plus de 10 points d’avance.

Il y a longtemps que Reuters déplore que les militaires vénézuéliens soient plus loyaux envers leur gouvernement démocratiquement élu qu’envers l’empire américain. Dans un autre rapport se demandant pourquoi l’armée vénézuélienne reste fidèle à Maduro et au Parti socialiste, Reuters (7/28/19) se plaint que les socialistes ont pris des mesures pour empêcher un autre coup d’Etat comme celui qui a momentanément chassé de la présidence Hugo Chávez avant son retour au pouvoir grâce à un soutien populaire en avril 2002. L’article de Brian Ellsworth et Mayela Armas a également critiqué l’armée vénézuélienne pour son aide dans des programmes de travaux publics tels que la rénovation d’écoles, la réparation de routes, la plantation de légumes et le nettoyage des ordures; apparemment une vraie armée passe son temps à se préparer à envahir d’autres pays.

Reuters (28/07/19) s’interroge sur le « mystère » de savoir pourquoi l’armée vénézuélienne n’a pas renversé le gouvernement élu.

Reuters (8/22/19) a également présenté les efforts vénézuéliens pour empêcher un coup d’État militaire, tels que la destitution d’officiers félons, comme une sinistre “répression” d’inspiration cubaine qui a “fait peur” aux militaires. “Les appels de l’opposition en faveur d’une rébellion militaire sont restés lettre morte” déplore le journaliste Angus Berwick.

Le reportage du Daily BeastEvo Morales est dehors. Nicolás Maduro sera-t-il le suivant ?” (11/13/19) déplore également l’absence d’un “effet domino” qui entraînerait un coup d’État à la bolivienne au Venezuela. Eduard Freisler l’admet :

En Bolivie, c’est en grande partie l’armée bolivienne qui a forcé Evo Morales à partir. C’est la stratégie que le leader de l’opposition vénézuélienne Juan Guaidó a essayé de mettre en œuvre pour forcer Maduro à partir. Mais le jeune leader, qui s’est autoproclamé président par intérim fin janvier, n’a jamais réussi à convaincre les généraux aisés et puissants de s’éloigner de Maduro pour le rejoindre.

Le Daily Beast décrit Morales comme “l’un des nombreux présidents d’Amérique latine qui ont prétendu représenter les masses dans leur pays… parfois en les aidant à sortir de la pauvreté, parfois en les replongeant dans la pauvreté”. Le rôle des sanctions américaines dans la punition des économies des pays qui s’écartent de l’agenda de Washington n’est, bien sûr, jamais mentionné dans aucun de ces articles (FAIR.org, 5/6/19). Le Daily Beast se plaint même : “les pressions économiques et politiques concertées des Etats-Unis n’ont pas permis de se libérer” des gouvernements de gauche élus au Venezuela, en Bolivie et au Nicaragua. Ces rapports ne mentionnent pas non plus les importantes conclusions du CEPR selon lesquelles la reconnaissance de Guaidó comme “président légitime” du Venezuela fonctionne en pratique comme un embargo pétrolier dévastateur pour le pays.

Comme Reuters, le Daily Beast traîne son chagrin face à l’improbabilité que le peuple vénézuélien et ses forces armées soutiennent un coup d’Etat monté par les Etats-Unis. Un article antérieur de Christopher Dickey (Daily Beast, 5/2/19) pleurait l’échec de Guaidó à convaincre les militaires de renverser le gouvernement du Venezuela, affirmant qu’ “un putsch militaire classique, un coup d’Etat rapide et décisif, aurait été bien accueilli par beaucoup, et probablement par la plupart, après des années de souffrance sous Maduro”. Dickey soutient par ailleurs que “certains Vénézuéliens seraient sans aucun doute favorables à une intervention militaire des Etats-Unis” tout en la jugeant peu probable. “Combien de déceptions le peuple vénézuélien peut-il encore supporter ?

Face à l’impossibilité d’un « coup d’Etat militaire classique » au Venezuela, le Daily Beast (5/2/19) s’interroge : « Combien d’autres déceptions le peuple vénézuélien va-t-il encore supporter ? »

Nul hasard si les deux médias minimisent le fait qu’un putsch soutenu par les États-Unis se soit produit en Bolivie, et nous expliquent que seuls des gouvernements de gauche provocateurs d’Amérique latine veulent voir un coup d’État dans ce qui s’est passé en Bolivie. Reuters (11/11/19) parle de “gouvernements de gauche disant que [Morales] a été victime d’un coup d’Etat” tandis que le Daily Beast (11/13/19) rapporte que “les membres du parti Chaviste… ont qualifié la démission de Morales de coup d’Etat”, même si les deux rapports reconnaissent ouvertement, et célèbrent même, le rôle des militaires boliviens dans le départ forcé d’Evo Morales (FAIR.org, 11/19). L’article 508 de la Loi sur l’Aide à l’Etranger exige que les États-Unis coupent l’aide à tout pays “dont le chef de gouvernement dûment élu est destitué par un coup ou par un décret militaire”.

FAIR a étudié comment les médias privés critiquent constamment le succès des programmes politiques de gauche menés dans des pays comme le Venezuela et la Bolivie – qui défient l’impérialisme américain – parce qu’ils redoutent la contagion du bon exemple (FAIR.org, 2/8/19). C’est peut-être la raison pour laquelle les médias privés se demandent aujourd’hui pourquoi le Venezuela ne veut pas ressembler davantage à la Bolivie et appellent à la répétition d’un coup d’État. Qu’ils ne qualifieront pas de “coup d’État”, bien sûr.

J.C.

Source: https://fair.org/home/media-wonder-why-cant-venezuela-be-more-like-bolivia/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

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« Droits-de-l’homme-au-Venezuela » : aux « sources » de la désinformation, par Maurice Lemoine

Maurice Lemoine Paraguay

Journaliste et ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, Maurice Lemoine (ici au Paraguay) couvre l’Amérique Latine depuis plus de quarante ans. Derniers ouvrages parus : “Chávez Presidente”, « Sur les eaux noires du fleuve », “Cinq cubains á Miami”,  “Les enfants cachés du général Pinochet” et « Venezuela, chronique d’une déstabilisation« 

Copie à (entre autres) :

médiateur du Monde

mediateur@lemonde.fr

médiatrice de Radio France

http://mediateur.radiofrance.fr/mediateur/

Quelle discrétion d’un seul coup… A croire que le Venezuela avait disparu ! Depuis le 23 janvier, un babil incessant et plutôt enthousiaste accompagnait « les aventures de Juan Guaido », le « président » élu par Donald Trump et censé renverser Nicolás Maduro en (au grand maximum) deux temps, trois mouvements. « Juan Guaido et l’aide humanitaire « Juan Guaido et ses copains (de l’Organisation des Etats américains) », « Juan Guaido et ses super-amis du Groupe de Lima », « Juan Guaido et son gouvernement de transition », « Juan Guaido et l’appui de la communauté internationale » (une imposante cinquantaine de membres sur les malheureux 193 pays présents à l’ONU) …

On n’oubliera pas, bien sûr, « l’obstination de Maduro », « la dérive autoritaire de Maduro », « les sanctions de l’Union européenne contre Maduro », « Maduro isolé », « Maduro acculé », « la chute prochaine de Maduro »…

Et puis soudain, silence complet. Incompréhensible ? Pas vraiment, si l’on y regarde de plus près.

Car il s’est passé deux ou trois événements pas tout à fait mineurs pendant cette pause médiatique incongrue. Par exemple : la découverte des dessous du show qui, les 22 et 23 février, après un grand concert  « Venezuela Aid Live » organisé par le multimillionnaire Richard Branson, devait permettre l’entrée en grandes pompes dans la République bolivarienne d’une aide dite « humanitaire » depuis la ville frontalière de Cúcuta, en Colombie.

On s’en souvient, sous le coup d’une mesure judiciaire, Guaido n’avait pas le droit de sortir du Venezuela. C’est pourtant bien en Colombie qu’on l’a retrouvé le jour dit, heureux, hilare, triomphant. Pour ce faire, Guaido est sorti de son pays clandestinement, « au risque de sa vie », le 22 février. Comme dans toute opération de ce genre, c’est-à-dire clandestine, il a dû être aidé. Non par des militaires vénézuéliens, comme il l’a prétendu. Photos irréfutables à l’appui, prises par les principaux intéressés, on sait désormais que, pour passer d’un territoire à l’autre, à travers les « trochas » (sentiers) d’une zone hautement sensible et particulièrement agitée, il a pu compter sur l’escorte d’une bande de narco-paramilitaires colombiens, Los Rastrojos. Outre le trafic de stupéfiants sur la côte pacifique et la frontière vénézuélienne, ces criminels ont comme activité la contrebande d’essence le long de cette même frontière, afin de la revendre ou de l’utiliser comme précurseur dans la production de cocaïne, l’extorsion, la violence sexuelle, l’intimidation, les assassinats sélectifs et les déplacements forcés. Pas de quoi fouetter un chat. Encore moins un ardent démocrate, comme Guaido.

Parmi les alliés de Juan Guaido, Les "Rastrojos", organisation paramilitaire colombienne consacrée au trafic de drogue et responsable de plusieurs massacres

Parmi les alliés de Juan Guaido, Les « Rastrojos », organisation paramilitaire colombienne consacrée au trafic de drogue et responsable de nombreux massacres (note de Venezuelainfos)

De sorte que, au sortir du passage boisé et bourbeux ayant permis au « sauveur du Venezuela » d’arriver côté colombien de la ligne de démarcation, c’est Jonathan Zambrano García, alias « Patrón Pobre » (responsable des kidnappings et de la contrebande d’essence) qui lui a servi de chauffeur et l’a mené au pont Aguaclara, à 7 kilomètres de là. Accueilli par un édile de la ville de Cúcuta, Guaido put ensuite rejoindre le lieu du concert grâce à un hélicoptère envoyé à son intention par le président colombien Iván Duque.

On passera rapidement sur les absurdes allégations d’un Guaido prétendant avoir ignoré l’identité de ses passeurs et s’être contenté de faire des « selfies » avec eux (« Je me fais prendre en photo avec beaucoup de gens ! »). De Colombie même, sont arrivés des compléments d’information expliquant comment, pendant vingt-quatre heures, Los Rastrojos avaient imposé un état de siège à la population, dans la zone par laquelle devait transiter l’important personnage, afin de lui assurer discrétion et sécurité.

Délicate situation pour les médias. Il flotte dans le sillage de leur « gendre idéal » une odeur tout à fait nauséabonde. Apparaissent au grand jour les accointances de la droite vénézuélienne avec ce qui se fait de pire en matière de criminalité. Quand au gouvernement colombien, le voilà pris la main dans le sac, utilisant ces groupes, qu’il est censé combattre, pour déstabiliser le Venezuela.

En Colombie même, El Espectador, Semana, El Tiempo, Caracol, RCN, etc., se taisent jusqu’à ce que, les fameuses photos circulant en boucle sur les réseaux sociaux et le sénateur d’opposition Gustavo Petro dénonçant les « liaisons dangereuses » entre le pouvoir colombien et les « narcos », il devienne impossible de continuer à faire silence. L’expression « photos polémiques » revient dès lors en leitmotiv, vision quelque peu réductrice qui permet de « noyer le poisson ». A l’étranger, s’allument les contre-feux. L’espagnol El Mundo titre (13 septembre) : « Le chavisme tente de salir l’image de Juan Guaido en le liant aux paramilitairesi ». Devant tenir compte des divisions de plus en plus profondes au sein de la droite vénézuélienne, où la stratégie suicidaire et dangereuse de Guaido se voit chaque jour un peu plus contestée, le pourtant férocement « anti-Maduro » El País, consacre à l’affaire un article mi-chèvre mi-chou (13 septembre). La presse anglo-saxonne n’en fait pas des kilos (ni même des décigrammes). D’une façon générale, on ne voit guère dans les faits que de la confusion, une foule de petits événements sans liaison et sans suite.

En France, la noble corporation des journaleux semble se rallier à la formule « nous sommes submergés d’informations, on les oublie aussi vite qu’on les lit et les entend, inutile de charger la barque avec des péripéties sans intérêt ». Seuls, et en mode très mineur, Radio France International (RFI), sur son site Internet, France 24 (mais dans sa version espagnole uniquement)ii, Le Figaro et L’Express, à travers les dépêches d’agences de presse (ce qui est toujours mieux que rien), Le Parisien et enfin Le Monde (13 septembre, exclusivement sur le Web) mentionnent l’épisode. Après un titre évoquant les liens « supposés » de Guaido avec les narcotrafiquants, le quotidien du soir précise toutefois à l’intention de quiconque aurait des doutes sur le « méchant » de l’histoire : « Juan Guaido fait déjà l’objet de plusieurs enquêtes lancées par le pouvoir chaviste qui tente de l’évincer ». Les radios et télévisions de « service public » ? Aucune réaction. Les éditorialistes, intellectuels et consultants ? Aux abonnés absents. Patrick Cohen, Nicolas Demorand, Léa Salamé, Guillaume Erner, David Pujadas, Eric Brunet, Nathalie Saint Cricq, Jean-Michel Aphatie, Yves Calvi, Elisabeth Quin, Laurent Joffrin ? Allons, allons, pas de parano. Ils ne censurent pas, ils sélectionnent… La stratégie de la prudence consiste à réciter ce qu’on attend de vous. Dans le temps, il ne fallait pas désespérer Billancourt. Aujourd’hui, il convient de ne pas chagriner le président Emmanuel Macron et l’Europe bruxelloïde qui sanctionnent Caracas et ont reconnu Guaido. Le Venezuela n’intéresse plus personne, subitement.

Même omerta à l’occasion d’un fait hautement significatif survenu à New York, à l‘occasion du débat général de la 74e session de l’Assemblée générale des Nations Unies. Le 26 septembre, le chef de l’Etat colombien Iván Duque doit s’y exprimer. Il arrive d’un pays en plein marasme. Fin mars, le très officiel Défenseur du peuple, Carlos Negret, a révélé que 462 dirigeants sociaux, communautaires, défenseurs des droit humains ou de l’environnement y ont été assassinés depuis 2016. Signés cette même année 2016 par le gouvernement de Juan Manuel Santos et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), les accords de paix battent de l’aile. L’Etat n’a pratiquement rien respecté des engagements qu’il a contractés. Cent quarante ex-guérilleros des FARC, qui avaient déposé les armes, ont été exécutés. Estimant ne plus bénéficier d’aucune sécurité, ni juridique ni physique, d’anciens « comandantes » très respectés, tels Jesús Santrich, Iván Marquez et El Paísa, ont repris le maquis iii. Une clandestinité dans laquelle ils vont rejoindre l’Armée de libération nationale (ELN), mouvement d’opposition armée toujours en activité et avec lequel Duque a rompu les négociations. Figure de proue, avec le président d’extrême droite brésilien Jair Bolsonaro, du Groupe de Lima, coalition informelle de onze pays engagés, sous la houlette de Washington, dans la déstabilisation du Venezuela, Duque accuse Caracas, sur tous les tons, de protéger ces « groupes terroristes » et de les héberger sur son territoire.

Parmi les alliés de Juan Guaido, Les « Rastrojos », organisation paramilitaire colombienne consacrée au trafic de drogue et responsable de plusieurs massacres (note de Venezuelainfos)

Telle est l’essence du discours qu’il vient prononcer devant l’Assemblée générale de l’ONU – ses problèmes internes n’étant pas censés les intéresser. Au secrétaire général António Guterres, il remet un dossier de 128 pages, accompagné de photos qu’il a brandi lors de son allocution, « prouvant la présence au Venezuela de groupes terroristes et narco-criminels opérant contre la Colombie ». Vingt-quatre heures plus tard, arrive un cinglant démenti. Et non de Caracas, mais de son propre pays. Censé représenter des guérilleros de l’ELN qui endoctrinent des enfants, en 2018 dans l’Etat vénézuélien du Táchira, l’un des clichés a en réalité été pris en 2013 dans le département colombien du Cauca. A l’origine de cette révélation, le quotidien de droite El Colombiano, précise que cette photo lui a été communiquée en 2015, pour illustrer un reportage, par le Renseignement militaire colombien. On apprendra ultérieurement que le dit Renseignement militaire l’a lui-même reçu de Fundaredes, l’une de ces multiples ONGs vénézuéliennes « bidon » qui instrumentalisent la « défense des droits de l’Homme » dans le but de formater l’opinion.

Les démentis volant en escadrille, selon la formule consacrée, c’est bientôt l’Agence France Presse (AFP) qui proteste : trois autres clichés remis à l’ONU par Duque lui appartiennent et ont été également pris en Colombie.

Fin (relative) d’une manipulation qui n’a rien d’anodine. Dans le cadre de l’Organisation des Etats américains (OEA), Washington et ses supplétifs du Groupe de Lima viennent de réactiver, les yeux fixés sur Caracas, le Traité interaméricain d’assistance réciproque (TIAR). Celui-ci permet une intervention militaire commune pour défendre un Etat membre victime d’une agression. La menace que font peser sur la Colombie des « groupes terroristes » basés au Venezuela et assistés par lui ne constitue-t-elle pas un cas de figure parfait pour déclencher une intervention ? Il ne suffirait pour ce faire que d’une bonne provocation…

Qui a oublié le 5 février 2003 ? Dans un discours demeuré célèbre et en brandissant une fiole de « poudre de perlimpinpin », le secrétaire d’Etat étasunien Colin Powell, lança ce jour-là au monde : « Il ne peut faire aucun doute que Saddam Hussein a des armes biologiques » et « qu’il a la capacité d’en produire rapidement d’autres » en nombre suffisant pour « tuer des centaines de milliers de personnes. »

Destinée à tromper l’ensemble des chefs d’Etat, la prestation de Duque s’inscrit dans la même logique. A ce titre, elle constitue un scandale de tout premier ordre, méritant une bruyante dénonciation. Seulement, s’agissant d’une manœuvre également destinée à mettre le Venezuela en difficulté, c’est une chose qu’on hésite à livrer aux lecteurs, aux auditeurs ou aux téléspectateurs. Dans le cadre de sa lapidation médiatique, le troupeau mercenaire de la presse internationale se tait.

Dans un article « Au Venezuela, Juan Guaido peine à maintenir l’unité de l’opposition », la journaliste Marie Delcas se voit obligée pour la première fois, dans l’édition « papier » du Monde datée « 1er octobre », de mentionner enfin en quelques lignes l’affaire des photos de Guaido et des Rastrojos. Difficile de faire autrement. Et mieux vaut tard que jamais. Il s’agit toutefois d’un programme minimum : « Guaido dit être victime d’une campagne de la part du pouvoir pour le discréditer. Celle-ci est réelle – comme les photos. »

Autant ne pas laisser le doute s’installer trop longtemps. Delcas revient en page 2 le samedi 5 octobre. Et là, c’est du lourd, comme on dit. « “Massacre au goutte à goutte” au Venezuela ». Le sous-titre fait froid dans le dos : « La force publique a tué environ 18 000 personnes depuis 2016, des exécutions extrajudiciaires pour la plupart. » Curieusement, sur le site Internet du quotidien « de référence », ce sous-titre devient : « Près de 18 000 personnes ont ainsi été tuées depuis 2016 selon l’ONU, qui parle d’un modèle de conduite systématique» [dans cette phrase et les passages suivants, le gras est rajouté par nous]. C’est cette version que reprennent, sans détail superflu, le journal de 13 heures de France Inter (4 octobre) et « la matinale » de France Culture (5 octobre), dans le cadre de leur politique « copier-coller-et-baver-dans-le-micro ». La machine s’emballe à la vitesse d’une fusée. Grâce à L’Opinion, L’Express, Ouest France et autres machines à décerveler, la France entière entend parler du chiffre apocalyptique des « exécutions sommaires » dénoncées « par l’ONU » au Venezuela.

Il arrive qu’on lise un article, et pas uniquement son titre (qu’on nous pardonne cette incongruité). A aucun moment dans celui du Monde il n’est fait mention d’un document ou d’une déclaration sourcée émanant de l’ONU. Il s’agirait de statistiques « tirées des registres officiels », concernant les victimes de la force publique apparaissant sous la rubrique « résistance à l’autorité ». Le tour de passe-passe à lieu dans cette phrase : « Les organisations des droits de l’Homme, ONU comprise, ont pu établir qu’il s’agit dans l’immense majorité des cas d’exécutions extrajudiciaires. » On découvre un peu plus loin que « mis en place par l’association Mi convive (« mon pote ») et le média numérique Runrun.es, le « Monitor de victimas » fait le décompte des assassinats à Caracas ». Nulle mention ne précise qu’il s’agit de deux organisations d’opposition et que le directeur de Runrun.es (littéralement « Rumeurs »), le journaliste Nelson Bocaranda, un anti-chaviste historique, a un passé qui mériterait d’être évoqué, ne serait-ce que succinctement. Après avoir collaboré avec l’ambassade britannique à Caracas, pour inciter l’opinion publique à prendre parti pour Londres plutôt que Buenos Aires, pendant la guerre des Malouines, au début des années 1980, il a surtout, et d’après Wikileaks, fourni des informations vitales, concernant la sécurité nationale de la République bolivarienne, à l’ambassade des Etats-Unis en 2009 i. Mais, passons…

Si l’on en croit les déclarations de Mi convive et de Runrun.es rapportées par Delcas dans Le Monde, « 278 personnes ont été “assassinées » à Caracas durant les 8 premiers mois de cette année par la Force publique (dont 202 exécutions extrajudiciaires) ». Si l’on prend ces chiffres sans les contester, et en tenant compte du fait qu’ils ne concernent que la capitale, cela fait environ 900 « exécutions » par an et donc, depuis 2016, de l’ordre de 2 700 homicides meurtriers. Quelque peu avare de détails, Delcas ne donne aucune précision sur les… 15 000 autres.

Dans un rapport du 29 mai 2019 « que nous nous sommes procurés » (formule prétentieuse régulièrement utilisée par Le Monde pour se la jouer « journalisme d’investigation »), les mêmes – Monitor de victimas et Runrun.es – annonçaient pour 2018 la mort de 256 personnes, à Caracas, du fait de l’action des Forces d’action spéciale (FAES) et de la Police nationale bolivarienne (PNB) et 601 dans tout le pays (dont 373 « assassinats »)ii. Pour la période 2015-mi 2017, Runrun.es dénonçait 560 victimesiii. Une fois encore, et sans cynisme aucun, pour arriver à 18 000 en trois ans, le compte n’y est vraiment pas.

Mais que dit l’ONU, puisqu’elle se trouve au cœur de la dénonciation ? Même sans l’aide de la « cellule d’investigation » de Radio France, examiner ses rapports est un modeste effort qui (théoriquement), pour un professionnel de l’information, ne coûte rien.

Depuis son arrivée à la tête de la Commission des Nations unies pour les droits de l’homme (CoDH), l’ex-présidente chilienne Michelle Bachelet, soumise à une forte pression des Etats-Unis, de l’Union européenne et des pays latino-américains du Groupe de Lima, a les yeux rivés sur le Venezuela. Et pas pour lui faire des sourires. C’est ainsi que, le 20 mars 2019, lors de la 40e période de sessions du CoDH, elle a présenté en personne un pré-rapport et dénoncé la mort « d’au moins 205 personnes » attribuables aux FAES en 2018 (et 37 en janvier 2019)iv. Après une visite de Bachelet au Venezuela, du 19 au 21 juin, le rapport final arrive le 5 juillet, particulièrement inquiétant : 5 287 morts imputables aux Forces de sécurité en 2018, supposément pour « résistance à l’autorité » (5 000 de plus que trois mois auparavant !). Il n’en demeure pas moins que la lecture du rapport laisse songeur : « L’information analysée par le CDH indique que beaucoup de ces morts violentes pourraient constituer des exécutions extrajudiciairesv. » Beaucoup, mais combien ? Pourraient ou sont avec certitude ? Ce qui frappe, en l’occurrence, est bien moins le nec plus ultra de la rigueur que le flou des estimations.

Caracas a vigoureusement dénoncé ce rapport et a présenté à la CoDH « soixante-dix objections ». Sans prétendre pour autant que tout va pour le mieux dans le meilleur des Venezuelas. Selon le gouvernement, le parquet général suit « 292 affaires survenues entre 2017 et 2019, dans lesquels 388 agents de FAES ont été impliqués pour homicide, traitement cruel et violation de domicile ».

On ne peut ignorer deux aspects du contexte vénézuélien, généralement occultés. Une insécurité hors norme, et qui n’a rien de nouvelle, aggravée par l’implantation de groupes criminels et/ou paramilitaires, parfois à connotation politico-mafieuse, très déterminés et lourdement armés vi. Sans nullement nier les bavures, qui existent, il convient de noter que, dans un tel registre, les affrontements ont la caractéristique d’une guerre.

A ce facteur s’ajoute le rôle de nombre d’ONG dites « des droits de l’homme » – Provea, Foro Penal, Observatoire vénézuélien de la violence (OVV) – financées de l’extérieur, par des acteurs intéressés et cul et chemise avec l’opposition. Récemment encore, le directeur général du Service national pour le désarmement, Pablo Fernández, critiquait vertement l’OVV : « Ces messieurs créent un show médiatique, préparent des articles (…) et les envoient dans le monde, comme tous les ans, présentant un scénario apocalyptique du Venezuela ; s’y ajoute qu’ils ont été d’actifs collaborateurs de l’opposition durant toutes ces années, conseillant ses ex-candidats de la MUD [Table d’unité démocratique]. Ils ont un positionnement politique clair. Ce n’est pas par ingénuité si la méthodologie qu’ils appliquent disqualifie les données officielles vii»

Arrivés à ce stade, et puisque l’ONU n’y est pour rien, le lecteur se demande sans doute quel est finalement l’auteur intellectuel des fameuses « 18 000 exécutions extrajudiciaires » imputables depuis 2016 aux forces de sécurité, que rien, au bout du compte, ne vient étayer. La réponse est donnée, sans réellement l’être, dans Le Monde, par Marie Delcas. « Selon Tamara Taraciuk, de l’ONG Human Rights Watch (HRW), auteure d’un récent rapport sur le sujet : “Il y a un modèle de conduite systématique de la force publique”. » Un récent rapport…

Multinationale des droits humains, HRW, depuis de longues années, fait partie du dispositif qui tend à faire du Venezuela un « État paria ». On y rêve, comme à Amnesty international, d’expédier Maduro devant la Cour pénale internationale (CPI). Côté financement, on a les moyens. HRW a bénéficié d’un don de 100 millions de dollars sur dix ans offert par le banquier spéculateur George Soros et son Open Society Foundations. Une organisation dont le mécénat, partout dans le monde, arrose une nébuleuse d’ONGs fonctionnelles à la vision et à la politique des Etats-Unis.

C’est effectivement dans ce rapport de HRW – « Venezuela : Exécutions extrajudiciaires dans des quartiers démunis » (18 septembre 2019) – qu’apparaît, simplement extrapolée à partir de données officielles, la fameuse accusation : « Depuis 2016, la police et les forces de sécurité ont tué près de 18 000 personnes au Venezuela dans des cas qualifiés par les autorités de supposéerésistance à l’autorité” ». Comment arriver à un chiffre aussi monstrueux ? « En juin et juillet 2019, Human Rights Watch a interrogé des membres des familles de neuf victimes [n’est-ce pas un peu trop ?] de violations commises par la FAES à Caracas et dans un État vénézuélien, ainsi que des témoins, des avocats, des activistes et des journalistes couvrant les meurtres présumés perpétrés par l’unité. »

Détail qui tue, puisque malheureusement le sujet s’y prête : « Personne n’a encore compilé des informations détaillées permettant de savoir si ces éliminations commises par les forces de sécurité ont été des exécutions extrajudiciaires, mais le CoDH a conclu que « les informations analysées par le CoDH suggèrent qu’un grand nombre de ces homicides peuvent constituer des exécutions extrajudiciaires »viii ».

En résumé : la Commission des droits de l’homme de l’ONU (et la Commission interaméricaine des droits de l’homme) s’appuient sur les rapports des ONGs, lesquelles, ensuite, prennent comme référence la CoDH (ou la CIDH), les unes et les autres étant par ailleurs abonnées au conditionnel, même lorsque, avec beaucoup d’aplomb, elles prononcent de très graves accusations.

Entre parenthèses, les « 18 000 exécutions extrajudiciaires » de HRW ridiculisent la malheureuse Amnesty International, renvoyée en deuxième division des redresseurs de torts planétaires. Dans son dernier rapport (14 mai 2019) – « Faim de justice. Crimes contre l’humanité au Venezuela » –, la vénérable « vieille dame », jouant « petit bras », ne comptabilisait que » 8 000 exécutions extrajudiciaires » entre 2015 et 2017 – en gros, et après péréquation, 6 000 de moins que sa rivale et amie HRW ! Une différence due sans doute au fait que, d’après Amnesty, seulement huit des cas évoqués ont fait l’objet d’un examen approfondi de sa part quand, on l’a vu, HRW a interrogé les proches de neuf victimes – une enquête beaucoup plus exhaustive, incontestablement. Il faudra toutefois, et un jour, éclaircir ce mystère. Le nombre des victimes serait-il estimé « à la louche » au risque de raconter n’importe quoi ?

Au sujet de Michelle Bachelet, force est de constater que le niveau baisse également. Le 9 septembre dernier, lors d’un discours tenu devant la 42e session du CoDH de l’ONU, à Genève, elle a relevé : « Mon bureau a continué à documenter les cas de possibles exécutions extrajudiciaires commises par des membres des FAES. Pour le seul mois de juillet, l’organisation non gouvernementale Monitor de Victimas a identifié 57 nouveaux cas de présumées exécutions commises par des membres des FAES à Caracas. » Spectaculairement moins que les 5 287 en un an dénoncés le 5 juillet – soit 440 par mois (même si c’est pour tout le pays). A moins, bien sûr, que Caracas n’ait fait de gros progrès…

Avec de telles variantes, les chiffres et ceux qui les manipulent, ont-ils encore un quelconque semblant de crédibilité ?

Chaque jour un peu plus, le Venezuela, agressé, asphyxié, se retrouve au banc des accusés. Cette dernière campagne et la mise en avant totalement inappropriée de l’ONU ont fait mouche. Dix-huit mille exécutions extrajudiciaires en trois ans frappent l’opinion. Mais on nous permettra de considérer qu’il y a quelque chose de pourri au royaume des médias. Plutôt que de prétentieuses « cellules d’investigation » – comme celle dont s’enorgueillit Radio France –, que ne mettent-ils en place des « cellules de journalistes de base », chargés tout simplement de vérifier les informations. Quant aux chasseurs de « Fake News », Décodex et autres niaiseries, qu’ils commencent par chercher les poutres dans leur rédaction plutôt que de s’intéresser aux pailles des journalistes indépendants, sur les médias alternatifs ou les réseaux sociaux.

ML

Notes :

1 https://www.elmundo.es/internacional/2019/09/13/5d7bd02efc6c83ea208b4625.html

2 https://www.france24.com/es/20190914-venezuela-guaido-fotos-paramilitares-maduro

3 http://www.medelu.org/La-Colombie-sous-la-coupe-des-criminels-de-paix

4 https://wikileaks.org/plusd/cables/09CARACAS1485_a.htm

5 https://runrun.es/rr-es-plus/380996/informe-monitor-de-victimas-2018-256-personas-murieron-en-manos-de-las-faes-el-ano-pasado-en-caracas/

6 https://www.connectas.org/especiales/olp/en/venezuela-crime-without-borders/

7 https://www.ohchr.org/SP/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=24374&LangID=S

8 https://www.ohchr.org/sp/newsevents/pages/DisplayNews.aspx?NewsID=24788&LangID=S

9 Voir Romain Migus,  « Droits de l’Homme, police et insécurité au Venezuela » – https://www.romainmigus.info/2019/09/insecurite-polices-et-droits-de-lhomme.html

10 http://www.correodelorinoco.gob.ve/fernandez-ovv-manipula-sin-probidad-cifras-sobre-violencia-en-venezuela-para-desestabilizar/

11 https://www.hrw.org/news/2019/09/18/venezuela-extrajudicial-killings-poor-areas

20 Voir Romain Migus,  « Droits de l’Homme, police et insécurité au Venezuela » – https://www.romainmigus.info/2019/09/insecurite-polices-et-droits-de-lhomme.html

La Grande Interview : Rafael Correa converse avec Nicolás Maduro (RT France)

Pour cette édition exceptionnelle de « Conversation avec Correa« , l’ex-président équatorien voyage à Caracas afin d’évoquer avec le président Nicolás Maduro les mythes et les réalités du Venezuela actuel. Les deux chefs d’Etat abordent la question de l’intensification de la manipulation des médias qui va de pair avec l’accroissement des sanctions états-uniennes, la place de l’individu dans l’Histoire ainsi que les récents développements politiques de la révolution bolivarienne.

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« Venezuela, le coup d’Etat manqué »: le documentaire d’Ahmed Kaballo (2019) sous-titré en français

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Le journaliste Ahmed Kaballo (Press TV, London)

« Venezuela, le coup d’Etat manqué », le nouveau documentaire du journaliste britannique Ahmed Kaballo est un antidote documenté, très précieux pour se libérer de ce que martèlent 99 % des médias depuis si longtemps.

Six semaines passées sur place en 2019 à la rencontre des diverses sensibilités politiques font pivoter le regard des effets vers les causes et permettent de découvrir les invisibles du champ médiatique. Kaballo démonte les catégories du storytelling (« Etat répressif », « crise humanitaire ») et les stratagèmes états-uniens. Il décrit la violence exercée par les insurrections de l’extrême droite contre les personnes identifiées au chavisme.

Le réalisateur révèle également les grandes occultations journalistiques, comme les ressorts de classe et de race qui propulsent un processus de changement que nombre de vénézuélien(ne)s continuent d’appuyer. « Pendant mon séjour, j’ai rencontré beaucoup de gens qui luttent contre de sévères sanctions économiques, formellement condamnées par les Nations Unies (…) J’ai rencontré beaucoup de gens critiques envers le gouvernement et beaucoup de gens qui le soutiennent, mais, surtout, des gens vivant une vie normale avec un sens profond de la communauté. Un contraste total avec ce que montrent les médias occidentaux« .

Une réalisation d’Ahmed Kaballo pour Press TV et APARAT MEDIA Productions (Londres, UK 2019). Durée : 26 min. 40 sec.

Traduction de l’anglais et sous-titrage en français: Thierry Deronne

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Mafias agraires contre peuple paysan: qui gagnera ?

Je crois dans les mots d’une paysanne et non dans ceux d’un bureaucrate”. C’est en ces termes qu’en avril 2018 le président Maduro s’était prononcé en faveur de la lutte paysanne, dénonçant les expulsions et les arrestations d’agriculteurs qui tentaient de récupérer les terres de La Magdalena, dans l’état de Mérida.

Près d’un an plus tard, le Département de presse du mouvement social paysan Corriente Revolucionaria Bolívar y Zamora (CRBZ) s’est entretenu avec Heber Montilla, dirigeant paysan et coordinateur de ce mouvement dans la région du Sud du Lac de Maracaibo.

En quoi a changé la situation de la lutte pour la terre dans le Sud du Lac à partir de ce discours du président ?

Heber Montilla – La situation a beaucoup changé. Il y avait une grande attente, depuis l’arrivée de Maduro au gouvernement, de ce qu’il se prononce en faveur de la lutte paysanne comme le faisait le président Chávez, à travers les “Aló presidente”, quand il soutenait la lutte contre le “latifundio”. Avant que Maduro se prononce en faveur des paysans, il y avait des secteurs de la Garde Nationale Bolivarienne, du SEBIN, du CICPC, certains secteurs des forces publiques de l’Etat qui participaient dans des opérations de répression contre les paysans. Avec Maduro se prononcèrent aussi le Procureur Général de la République, le Tribunal Suprême de Justice, le Ministre de la Défense. Depuis, les forces de sécurité de l’Etat ne se sont plus jointes à ces situations d’agression mais les grands propriétaires, les latifundistes, ne pouvant plus compter sur ce soutien des forces publiques, ont commencé à contracter des groupes armés, des tueurs à gage. Ont continué les menaces et la violence contre les familles paysannes.

Cette action combinée de violence et de fonctionnaires corrompus sont le modus operandi des mafias agraires. Qui compose ces mafias ?

Nous n’avons pas affaire à un éleveur isolé qui engage une personne. C’est un réseau qui opère sur les différentes terres en cours de récupération. Le composent les tribunaux, juges, policiers, certains fonctionnaires de l’Institut National des Terres (INTI) national et régional. Les éleveurs sont ceux qui contractent, payent et organise ces mafias. Ils paient en dollars. D’ailleurs ces mafias ont tenté d’acheter des dirigeants paysans. Ils offraient jusqu’à 10 mille dollars, des fourgonnettes, des voitures, des plantations, pour que ces dirigeants abandonnent la lutte ou la freinent. Il y a certains secteurs paysans qui se sont soumis à ces mafias. Quand de supposés dirigeants paysans se prononcent en faveur des soi-disants propriétaires, dans les médias, dans les réseaux sociaux, il agissent pour ces mafias. Dans la guerre contre le “latifundio” il y a deux acteurs. Le(a) paysan et la paysan(ne), d’une part, et les grands propriétaires d’autre part.

Ceux-ci sont organisés, s’articulent, font des plans. Ils utilisent les mêmes méthodes dans les différentes propriétés. Par exemplo, la juge Carmen Rosales n’agit pas pour un seul terrain mais agit sur plusieurs cas où les paysans récupèrent des terres. Ses sentences tombent toujours en faveur des soi-disant propriétaires. Elle est une des pièces de ces mafias. Quand commencent les récupérations de terres de la part de l’Institut National des Terres, elle intervient en prenant des mesures de protection de la production (alors qu’elle est inexistante) des grands “propriétaires”, sans même se rendre sur place pour inspecter les terres. Simplement, au greffe des tribunaux, elle signe les mesures de protection du bétail du grand propriétaire. Mais quand les paysans vont demander la protection de leurs semailles, se basant sur la symétrie des droits, alors, là, elle refuse, ça n’existe pas. Son argument est qu’il n’existe pas de documentation sur ces terres. Mais la Loi des Terres dit que ce qui est déterminant, c’est la production, parce que la propriété des terres n’est pas celle des soi-disants propriétaires, mais celle de l’Etat.

Dans le cas de Montecarlo, ces mafias ont remis à la soi-disant propriétaire une lettre attestant de l’activité productive dans la plantation, à travers l’INTI et à travers le tribunal agraire. Ignorant la situation des 84 familles qui vivent et sèment ces terres. Cette soi-disant propriétaire bénéficie de ces deux protections institutionnelles, alors que sa “plantation” est totalement improductive. Ce qui est en production, ce sont les terres que cultivent les paysans, soit 75% de la surface. Cette soi-disant propriétaire a tenté d’acheter les dirigeants paysans mais elle n’a pas réussi, par contre elle a pu le faire pour le tribunal agraire et l’INTI. Il n’y a aucune base légale pour lui remettre un certificat de productivité.

Voilà la contradiction. Les mafias agraires utilisent une partie des institutions de l’Etat pour agir contre les paysans et éviter qu’ils accèdent à la terre.

Dans le cas des terres de Montecarlo on affirme que la communauté paysanne est entrée de fait et non de droit sur les terrains. Comment s’est produite cette situation ?

Parce que précisément dans cette lutte on retrouve la même situation. Quand la communauté paysanne voit un terrain improductif, elle le réclame à l’INTI et attend le délai pour que l’inspection soit menée en vertu de la loi. Mais, qu’est-ce qui se passe ? Ces mêmes mafias agraires, dès les réclamations, appellent les grands propriétaires pour les avertir de l’imminence d’une inspection. Et on donne 6 mois, un an, deux ans, au soi-disant propriétaire pour changer virtuellement la situation d’improductivité. A Montecarlo on a amené des machines après que l’INTI a passé l’information. Et on a mobilisé du bétail d’autres terres, pour pouvoir faire écran lors de l’inspection, mais pas pour mettre ces terres en production. Le bétail qu’on a amené avait des marques au fer différentes. Les fers de marquage sont enregistrés légalement pour identifier chaque élevage et chaque propriétaire. Si les inspecteurs examinaient ces marques il serait démontré qu’il s’agit du bétail d’une autre plantation mais cela n’est pas fait, c’est une partie du jeu de ces mafias.

La communauté paysanne dénonçait d’ailleurs que les machines travaillaient la nuit et l’empêchaient de dormir. Ils n’avaient que 37 têtes de bétail au moment de la réclamation. Après cela ils ont installé du bétail sans capacité d’alimentation, les prés n’étaient pas préparés, ils ont même coupé l’herbe pour qu’il ne puisse pas manger. Le bétail meurt et on rejette la faute sur les paysans. La soi-disant propriétaire, Vega Vega, porte plainte devant le tribunal agraire et la juge monte les dossiers contre le paysannat.

Face à cette situation les familles paysannes ont pris la décision d’occuper les terres et de les mettre en culture. Parce que si ces terres étaient productives, où est la production ?

Ces mafias parie sur l’échec de la révolution, elles ne produisent pas et après, elles disent que le gouvernement ne peut garantir la production agro-alimentaire dans le pays. Sur le plan national 25% des terres cultivables appartiennent aux paysans et les 75% restants sont aux mains des grands propriétaires. S’ils ont la grande majorité des terres, où est la production ? Celle qui arrive aux marchés de Caracas par exemple est une production paysanne. Ce sont nous, paysans et paysannes, qui avons maintenu contre vents et marées la production. Les grands propriétaires parient sur l’échec du gouvernement. La plupart du temps ils ne vivent même pas sur ces terres, mais dans les grandes villes ou hors du pays. C’est le paysan et la paysanne qui travaillent les terres.

Cette semaine est venue à Caracas une commission de paysan(ne)s de la CRBZ et du Front Paysan des Tupamaros, en provenance de la région du sud du lac de Maracaibo. Avec qui vous êtes vous réunis à Caracas et qu’est-ce qui a été abordé dans ces réunions ?

Nous nous sommes réunis avec l’INTI, avec le Défenseur du Peuple, et avec la viceprésidence. Parce que dans le sud du lac, il y a de mauvaises informations, ces mafias génèrent de fausses informations, à travers des fonctionnaires locaux, pour menacer d’expulsions les paysans. Au vu de cette situation nous sommes venus à Caracas pour parler aux autorités nationales.

A l’INTI nous nous sommes d’abord réunis avec Alexis Fernández, gérant du secrétariat du bureau de la présidence. Nous lui avons parlé de la situation des certificats agraires des terres qui manquent encore, dans certains cas on a même organisé des remises de ces certificats aux paysans (comme il y a trois mois) mais ce fut plus pour la photo qu’autre chose. La Magdalena, El trébol, Vista Hermosa, El Carmen, Gavilanes, Montecarlo, el Zapotal. Seul El Carmen a reçu le titre de propriété, à El Trébol vient d’arriver la nouvelle du début de la récupération des terres. A la Magdalena, qui fut la terre où eurent lieu les arrestations critiquées par Maduro, on n’a pas encore remis l’adjudication. A Gavilanes on a déjà organisé deux activités politiques de remises des titres mais le document n’est pas encore arrivé.

Dans chacun de ces terrains se trouvent les Conseils Paysans qui travaillent et produisent. Nous sommes venus parler de ce thème parce que même quand l’Etat décide de remettre les terres aux paysans, ces mafias agraires ne permettent pas qu’elles se réalisent effectivement sur place.

A la viceprésidence nous avons parlé avec Maité García sur le supposé ordre d’expulsion des terres de Montecarlo. La propriétaire en charge de ces terres, Marlin Sosa, nous a dit qu’elle a participé aux réunions techniques que dirige la viceprésidence et que là s’est décidé l’expulsion des paysans. La compagne Maite nous a assuré qu’à aucun moment l’expulsion à Montecarlo n’avait été évoquée. A partir des réunions techniques, on a décidé de mener une inspection de terrain, qui n’a jamais été faite, car les inspecteurs n’ont été visiter que le terrain de la soi-disant propriétaire mais pas les terres semées par la communauté paysanne. L’inspection qu’avait décidée la vice-présidence depuis Caracas envisageait même de compter combien de plants avaient semés les paysan(ne)s, chose qui ne s’est jamais faite.

Au Défenseur du Peuple nous avons expliqué la situation de harcèlement judiciaire contre les compagnes et compagnons. On fabrique des dossiers pour menacer d’emprisonnement les dirigeant(e)s. Le juge Jesús Ojeda et la juge Carmen Rosales sont les auteurs de ces manoeuvres d’intimidation.

Comment continue la lutte pour la terre dans les différents terrains ?

La situation est la même partout. Les mafias agraires opèrent de la même manière sur les différents terrains. Ils menacent, montent des dossiers, nous empêchent de semer, il y a des silences de l’administration, les dossiers de récupération des terres sont retardés. L’objectif est que le paysan se lasse et abandonne la lutte.

Pour notre part l’idée est de continuer à produire. C’est une nécessité. Produire est une nécessité pour survivre. Le paysan sème et produit, sinon sa famille n’a pas de quoi manger. Nous ne pouvons pas attendre un ou deux ans pour obtenir une réponse sur les récupérations des terres. Avec tous ces risques et toutes ces menaces qui pèsent sur nous, nous continuerons à produire, malgré tout. Eux font partie de ceux qui mènent la guerre économique contre le pays. Nous n’allons pas laisser détruire cette révolution. Nous allons chercher les alternatives. Et l’alternative est de chercher les terres pour produire et maintenir nos familles. C’est ce que doivent comprendre les différents fonctionnaires. Le paysan n’a pas le choix: ou il produit ou il meurt de faim. Ou il produit ou il rejoint les rangs de la droite. L’Etat, comme gouvernement révolutionnaire, devrait appuyer les paysans dans cette bataille.

Source: http://www.crbz.org/mafias-agrarias-contra-el-pueblo-campesino-quien-ganara/

Photos: Carolina Cruz / Presse CRBZ

Traduction: Thierry Deronne

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Le rusé rapport Bachelet

Par Manuel Cabieses Donoso (1)

Plus martelé qu’une télésérie turque, le Rapport Bachelet sur le Venezuela reprend de A à Z les affirmations du gouvernement étatsunien : les malheurs du peuple vénézuélien sont dus à un gouvernement qui viole les droits humains, le prive d’alimentation et de santé et le pousse à l’exil.

Venant d’une Haute Commissaire des Nations Unies, ex-présidente de la République du Chili, militante du Parti socialiste, ex-détenue politique et fille d’un général constitutionnaliste mort sous la torture, le Rapport Bachelet manque de contexte historique, utilise des informations biaisées fournies par les ONGS d’opposition, et sert une politique qui cherche à étrangler le processus de changement social au Venezuela.

Ce n’est pas que dans ce pays, les droits humains ne sont pas violés. Les protagonistes de son histoire contemporaine se trouvent à la limite de leurs capacités de contrôler le tourbillon que vit le pays. Seul le dialogue -auquel le gouvernement appelle sans relâche- peut sauver le pays d’une guerre civile attisée par l’empire ou d’une agression de la Colombie où neuf bases militaires US sont prêtes à soutenir le fratricide. Le Rapport Bachelet fait omission flagrante des causes de la crise vénézuélienne. Il devient ainsi un outil de plus dans la campagne internationale destinée à faire tomber le gouvernement légitime du Venezuela. Une campagne de plusieurs années qui n’a pas atteint son objectif.

L’histoire ne connaît pas de « dictature » aussi particulière que celle du Venezuela. L’opposition compte plus d’une dizaine de partis légaux, possède de nombreux moyens de communication écrits et audiovisuels, contrôle l’Assemblée nationale, convoque des manifestations publiques quand elle en a envie, reçoit de nombreux financements étrangers et jouit du droit constitutionnel -qu’elle refuse d’exercer- de révoquer le mandat présidentiel au moyen d’un plébiscite. Les dirigeants les plus radicaux de l’opposition proclament par l’intermédiaire de la chaîne CNN et d’autres médias internationaux, la nécessité de faire tomber la « dictature » par n’importe quel moyen, y compris par une invasion des Marines US. De plus, l’opposition possède, depuis six mois, un président-fantoche reconnu par une cinquantaine de gouvernements bien qu’il ne commande même pas dans la rue où il habite.

Le gouvernement du président Maduro ne peut être accusé de rester impassible devant les atteintes aux droits humains que commettent les organes policiers. Près de 400 fonctionnaires des Forces d’Actions Spéciales (FAES) sont actuellement jugés pour ces délits. De même, le gouvernement a été le premier à réagir lors de la mort de l’ex-capitaine de corvette Rafael Acosta, le cas de torture le plus exploité ces derniers jours. Les auteurs de cet homicide ont été arrêtés : il s’agit d’un lieutenant et d’un sergent de la Garde nationale bolivarienne. Il n’y a pas de crime plus détestable que les sévices commis par des agents de l’État sur des hommes et des femmes sans défense. Nous les Chiliens le savons bien pour avoir souffert d’horribles tortures pendant la dictature. Aujourd’hui encore, des compatriotes sont victimes d’excès policiers rarement punis.

J’ai confiance dans le fait que le gouvernement bolivarien persistera dans ses efforts de contention des débordements répressifs des corps policiers. Le Rapport Bachelet est une manière trompeuse d’esquiver la responsabilité des Nations unies dans le drame que les États-Unis ont créé au Venezuela. Peu ou rien n’a fait l’Organisation mondiale pour empêcher l’objectif étatsunien de s’approprier à tout prix le pétrole et d’autres richesses du Venezuela. Face à sa décadence, l’empire donne des coups mortels pour assurer son accès à des sources d’énergie. L’Irak, la Syrie, la Libye, l’Afghanistan -et maintenant le blocus et les menaces de bombardement de l’Iran- constituent le moule de ce qui attend le Venezuela si son peuple et ses forces armées vacillent dans la défense de la patrie.

Le Rapport Bachelet fait table rase du dépouillement de milliards de dollars dont souffre le Venezuela à cause du blocus financier qui l’empêche d’acheter les aliments et les médicaments dont le peuple a besoin. Des millions de Vénézuéliens émigrent à la recherche de meilleures conditions de vie. Ils appartiennent à la vague migratoire qui secoue le monde suite aux attaques de l’empire envers la souveraineté des nations. En Amérique centrale, les migrants frappent aux portes hermétiques des États-Unis et poussent le gouvernement démocratique du Mexique à réprimer les paysans migrants du Honduras, du Nicaragua, du Salvador et du Guatemala. En Méditerranée, les tentatives désespérées des migrants africains pour traverser la mer vers l’Europe provoquent des milliers de morts parmi lesquels plus de 3 000 enfants.

Le Rapport Bachelet contribue au dessein impérial de faire se rendre par la faim une nation qui a choisi l’indépendance, comme l’avait tenté le président Salvador Allende au Chili. Ce n’est pas la première fois que Bachelet est impliquée dans des manœuvres troubles. Son second gouvernement avait promu en 2017 la création du Groupe de Lima pour seconder l’agression US contre le Venezuela. La même année, elle avait accepté l’Opération Ouragan, un montage des services de renseignement policiers pour accuser des responsables du peuple mapuche de « terroristes » et défendre ainsi les intérêts des entreprises forestières et électriques qui sont harcelées par l’indomptable résistance du peuple indigène.

Aujourd’hui, son pari est plus ambitieux. Mais, comme les antérieurs, ce mauvais coup se terminera par un échec.

Juin 2019

M.-Cabieses-3-e1473711832773

(1) L’auteur: le journaliste chilien Manuel Cabieses Donoso a été longtemps le directeur de la prestigieuse revue Punto Final dont il raconte l’histoire dans son livre “Punto Final. Autobiographie d’un rebelle”. Détenu par la dictature de Pinochet durant deux ans, exilé à Cuba, il rentre dans son pays en 1979 où il vivra clandestinement jusqu’en 1989. Ex-secrétaire général du Collège Chilien des Journalistes, ex-dirigeant de la Fédération Latino-américaine des Journalistes (FELAP), Cabieses a reçu de nombreux prix internationaux et au Chili, en 2019, le Prix National du Journalisme.

Source : https://www.puntofinalblog.cl/blog/el-ma%C3%B1oso-informe-bachelet

Traduit par Jac Forton

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La commune « Che Guevara », une expérience d’auto-gouvernement au Venezuela

S’il n’y a pas de café pour tous, il n’y aura de café pour personne”. La phrase est attribuée à Ernesto “Che” Guevara, dans les premières années de la révolution cubaine, quand on lui tendit une tasse au cours d’une réunion. Refus des privilèges jusque dans ses moindres détails. La conscience du collectif. Tou(te)s ou personne. Sur les collines touffues des hauteurs de Tucaní, chef-lieu du municipe Caracciolo Parra Olmedo, Mérida, cette phrase du Che résonne pratiquement. Non seulement parce qu’il y a du café pour toute la commune, au point d’en user comme monnaie d’échange, mais surtout parce que les prémisses des communard(e)s se basent sur la même aspiration à vivre mieux, dans un projet collectif qu’ils construisent depuis quelques années et continuent à défendre au milieu des difficultés auxquelles est soumis le pays.

Dans la Commune Che Guevara vivent 1600 familles, quelques 6000 personnes, organisées en 12 conseils communaux. La population élit deux représentants par conseil communal pour le parlement communal. Même si la légalisation s’est formalisée en 2013, cette organisation se construit depuis les 2008 et 2009 quand, avec le mouvement social et politique Corriente Révolutionnaire Bolivar et Zamora, les habitant(e)s ont établi la planification territoriale des communes, un plan toujours actuel et qui vise la construction d’une cité communale.

Le gouvernement des Etats-Unis nous assiège, désinforme sur notre processus révolutionnaire. Pas seulement sur ce que fait notre gouvernement mais aussi sur le travail que nous menons dans les communes, dans les conseils paysans, dans les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs)explique Cati Lobo, communarde et militante de la “Corriente”.

Ecoles, lycées, dispensaires et, principalement, production. Une des forces majeures tient dans la capacité productive de la commune. Dans les zones de moindre altitude, on observe des plantations de banane à cuire, de potiron, de yucca (manioc). A mesure qu’on gravit les collines, apparaissent en quantité des hectares d’ananas, d’orange et de citron. 15 camions d’ananas, quelques 450 tonnes sont produites chaque semaine aux moments de plus forte production. Et chaque semaine un camion de citron et d’oranges, parmi d’autres exemples.

La commune compte plusieurs entreprises familiales mais le bastion productif est le café et le cacao. La fierté de la commune, ce sont l’entreprise “Che Guevara 2021” qui produit, traite et distribue le cacao et dans une moindre mesure le café, ainsi que la Coopérative Colinas del Mirador (COLIMIR), productrice et distributrice de café.

La commune impulse l’échange de production en interne, avec d’autres communes, des privés, et l’Etat. Dans ce circuit intérieur on utilise le café comme moyen de paiement. Les prix de plusieurs produits se mesurent en kilos. Dans cette municipalité relativement proche d’une vaste zone frontalière qui s’étend économiquement de jour en jour (où domine le peso colombien), en pleine guerre économique que subit le pays et qui affecte entre autres la monnaie nationale, l’équivalence du café est une alternative inventée par les habitants.

Les entreprises de propriété sociale ne se concurrencent pas, elles pratiquent des prix unifiés. Avec d’autres communes on échange différents types d’aliments (viande, pâtes, riz) contre du café et du cacao. Même les uniformes scolaires s’échangent lors de journées organisées par les différents conseils communaux. Cette pratique est si courante que COLIMIR utilise une monnaie propre pour ses échanges avec des producteurs associés: le “Cafeto”, équivalent d’un kilogramme étalonné physiquement en sacs de café que la coopérative garde dans ses dépôts.

Pratiques et créations du peuple dans ses batailles quotidiennes pour affronter la guerre économique déployée par les Etats-Unis et ses alliés locaux. Ces derniers ont organisé des violences à Tucaní à la fin de février 2019: les “guarimbas” (violences d’extrême droite) ont obligé les conseils communaux à renforcer les conditions de sécurité pour empêcher le retour de telles actions. La défense territoriale de la commune est assurée par des brigades de défense populaire. “Les organisateurs de guarimbas ne peuvent être nos porte-paroles” affirme un boulanger qui possède un commerce face à la Place Bolívar, place nettoyée et reconstruite lors des journées de travail volontaire réalisées les samedis.

Les communes sont un des héritages les plus importants en termes d’organisation construits par la révolution bolivarienne. Organisation des gens visant à résoudre les problèmes quotidiens et à construire un pouvoir ascendant pour construire la nouvelle société. Comme l’explique Cati Lobo: “C’est le peuple qui impulse les communes. C’est le peuple, les bases citoyennes, qui s’approprient le projet communal et travaillent le plus dans ce sens. Ces efforts et ces initiatives ont permis d’arriver à ce que nous voyons aujourd’hui. Nous voulons détruire l’Etat ancien. Si nous ne croyons pas en notre propre pouvoir, si nous n’en faisons pas un précédent, on ne nous reconnaîtra pas. Nous sommes appelé(e)s à chercher les formes et les alternatives. Avancer vers l’auto-gouvernement, c’est un défi qui n’a rien de facile. Pour le relever, nous avons besoin de force et de conscience.

Source : Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora

Traduction: Thierry Deronne

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