Comprendre le Venezuela

« Oh tu sais ici en Europe les gens ne s’intéressent pas beaucoup à ces histoires de commune et de démocratie participative » : cette phrase, je l’ai parfois entendue depuis vingt ans dans la bouche de personnes qui préfèrent traiter le Venezuela sous les traits de la politique classique : parti, personnalités… Mais peut-on comprendre le Venezuela et sa « révolution bolivarienne » en passant à côté de ce qui fait sa particularité historique, son moteur de résistance, son projet stratégique et fondamental ? Dans un champ médiatique qui invisibilise une démocratie participative en construction depuis vingt ans, peut-on s’identifier à l’alter ego vénézuélien, aux citoyen.ne.s du quotidien en ne privilégiant que les figures de la politique occidentale ?

Hier, le 16 mars 2021, la commune « Altos de Lidice » a élu son parlement à forte majorité de femmes. Les nouvelles et nouveaux parlementaires ont prêté serment sur la colline la plus haute de ces quartiers haut perchés de Caracas. De là-haut, la capitale des hôtels, des commerces et des ministères reprend sa dimension exacte : un petit centre qui est en réalité la périphérie de la ville populaire, celle qui travaille, celle qui l’a construite. Celle qui vote, aussi. Comprendre le Venezuela, c’est écouter ce sujet historique occulté à dessein par la quasi totalité des journalistes.

Terra TV, canal/école des mouvements sociaux, s’attache à décrire cette démocratie participative en acte. L’élection d’un parlement communal n’est que la partie émergée d’une infinité de réunions, assemblées, débats, ateliers de formation, fatigues, abandons, reprises de la marche, erreurs et leçons. Ici en mars 2021, les délégué.e.s de plusieurs conseils communaux débattent pour trouver une solution au problème de l’eau :

Autre caractéristique de la révolution bolivarienne (tout aussi occultée que le travail des bases populaires) : la tension créatrice permanente entre le programme communal d’un gouvernement et les revendications, les propositions et les critiques de ces mouvements sociaux. « Nous testons un nouveau modèle de société » a affirmé Nicolas Maduro le 16 mars 2021 lors d’un dialogue en ligne avec les communard.e.s de tout le Venezuela au moment d’aborder la construction des cités communales, comme nouveau maillon de la démocratie participative. L’Assemblée Nationale vient d’adopter un avant-projet de loi en ce sens, qui va être débattu dans tout le pays.

Thierry Deronne, Caracas, le 17 mars 2021.

Photos de l’élection du parlement communal, 16 mars 2021 : Jesus Reyes.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/03/17/comprendre-le-venezuela/

« Etre un jeune leader dans une révolution » : la réflexion de Jesus Garcia

Photo : Jesus Garcia, leader et formateur communal. La Commune socialiste Altos de Lidice regroupe des conseils communaux des quartiers populaires de l’Ouest où vivent 80% de la population de Caracas.

« Leadership, ô leadership ! Cette chose que beaucoup de gens veulent pratiquer à leur façon et parfois sont capables de tout pour y parvenir, et quand ils y parviennent, deviennent un « désastre ».

Ce n’est pas facile (si on veut bien faire les choses), il y a beaucoup de regards sur toi tout le temps, tu es censé être l’exemple de la façon de faire les choses, donc tout le monde ne te regarde pas de la même façon, il y a ceux qui veulent qu’on pousse les choses dans une direction, à leur façon, et d’autres qui défendent une autre voie… et il faut trouver le chemin qui marche à partir de toutes les visions. On ne fait presque jamais plaisir à tout le monde, mais quand la majorité est d’accord, c’est une victoire particulièrement tranquillisante.

Assumer le leadership dans un processus comme le nôtre est encore plus difficile, parce que parfois nous sommes perçus à l’extérieur du pays comme un processus parfait, mais ici à l’intérieur du pays nous sommes sous le feu de 20.000 points de vue différents, dans le quartier il y a partout et en permanence un œil aigu qui t’observe, au quotidien, c’est une pression très forte, il n’est pas très conseillé de se planter tout le temps parce que les conséquences sont graves, ici les gens oublient très vite les bonnes choses que vous arrivez à faire, alors que les mauvaises choses brillent plus que les vêtements de Lady Gaga.

Et la famille ? Assumer un leadership dans le quartier à ce moment-là a un impact BRUTAL sur la famille, tous les problèmes que la lutte apporte finissent tôt ou tard, même si on tente de l’empêcher, par affecter ton foyer. C’est un combat quotidien pour la paix, là on se bat pour préserver la joie, sans blague, compris ? On pourrait séparer les heures de travail dans le quartier et celles de la vie de famille, mais c’est très dur de faire coexister un leadership politique de base avec « une vie normale » qui n’existe malheureusement pas pour ceux d’entre nous qui ont choisi cette voie.

Surtout : je n’idéalise pas la chose, j’assume que je peux me tromper et pas un peu, j’offre mes excuses quand elles sont dues, je ne me considère pas comme parfait, j’essaie d’être le plus cohérent possible avec mes propres paramètres, aucun hippie idéaliste ne va venir me dire comment m’habiller ou quelle musique écouter. Perfectionnisme ? Non. Rappelle-toi, Chavez lui-même a été critiqué par les super-cerveaux de la gauche vénézuélienne.

Mes respects à mes compagnons communard(e)s d’Altos de Lídice et à tou(te)s les dirigeant(e)s qui luttent au milieu de cette guerre.

VOUS ÊTES TOUS IRREMPLAÇABLES !

La lutte continue… »

Ci-dessous, reportage de Terra Tv sur un atelier donné il y a quelques jours par Jesus Garcia.

URL de cet article: https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/02/23/etre-un-jeune-leader-dans-une-revolution-la-reflexion-de-jesus-garcia/

Pouvoir citoyen et cités communales au Venezuela

« En tant que membres d’une communauté, nous avons la pratique sur notre territoire de semer et produire des connaissances et de construire un auto-gouvernement émancipateur » : l’étudiante en master, María Angélica Corredor résume l’esprit de la transformation en cours au Venezuela. Sur la base des débats et des propositions qui ont émergé lors du Congrès national des Communes, le président Nicolás Maduro a remis au Parlement en février 2021 deux projets de loi qui répondent à une vieille revendication communard(e), la Loi des cités communales et la Loi du parlement communal : « je demande le soutien de l’Assemblée nationale pour transférer le pouvoir économique et le pouvoir des services publics concrets au peuple communard et aux Conseils communaux. J’ai approuvé l’octroi de 26.283 Petros pour 1000 banques communales et 29.663 Petros pour des projets de filière textile des communes. L’objectif est d’impulser la nouvelle architecture financière du pouvoir citoyen. La commune est le nouvel État » a-t-il précisé.

Pour mieux comprendre cette étape de la révolution bolivarienne, nous publions le point de vue du politologue vénézuélien Franco Vielma (« Analyse en profondeur du pari communard du chavisme ») et celui du mouvement social « Corriente Revolucionaria Bolivar et Zamora » ensuite (« Le pouvoir populaire, les cités communales et la dynamisation du PSUV, tâches stratégiques centrales »).

« Analyse en profondeur du pari communard du chavisme »

Loi du parlement communal, loi des cités communales, ces promesses du chavisme faites au cours de la campagne des élections législatives de décembre 2020 ont été suivies de l’élaboration de ces projets par les équipes communales qui ont participé au Congrès national des Communes et ont produit 698 propositions. De ce total, 406 ont été déposées par les délégué.e.s des communes et des conseils communaux, tandis que 292 provenaient des délégué.e.s des mouvements sociaux. Ce congrès a compté avec la participation de 9.680 communes et conseils communaux, et plus de 70 mouvements sociaux.

Le chavisme et l’apparente incongruité du dollar et des communes

Dans le cadre des réponses urgentes à la guerre économique, le gouvernement bolivarien a assoupli les mécanismes bancaires pour permettre des opérations en dollars pendant que le chavisme de la base faisait un saut dans la construction des Communes : ensemble les deux mouvements paraissent se contredire. Mais sortons d’une narration manichéenne et analysons la réalité nationale.

Fondamentalement, le blocus économique contre le pays a considérablement dégradé la capacité de l’État à arbitrer les facteurs économiques internes et à soutenir l’ensemble du système comme cela avait été la tradition pendant cent ans de rentisme pétrolier. Aujourd’hui, ce modèle « pétro-rentier » de soutien de l’économie est démantelé sous les coups de bélier du blocus des USA et de l’UE. Cette singularité de la situation politique et économique vénézuélienne a fait que la gestion de l’État est aujourd’hui marquée par le pragmatisme, notamment dans le domaine économique, comme jamais en vingt ans de chavisme au pouvoir.

Le chavisme a dû mettre en œuvre et tolérer une série de changements de règles, fondés sur des facteurs et des forces qu’il ne peut contrôler, précisément parce que les capacités économiques de l’État ont été très réduites. Sur ce point, il convient de souligner non seulement le blocus extérieur, mais aussi l’avancée dans l’économie internes de phénomènes tels que la dollarisation partielle des activités commerciales (le secteur privé est majoritaire au Venezuela), ainsi que les flexibilités de la politique économique et les mécanismes de revitalisation de l’appareil interne, au-delà de la gestion de l’État, acceptés par le gouvernement lui-même. Ce que certains considèrent comme des actes de « régression »  sont des actions pragmatiques comme produit des conditions imposées. Pour le chavisme, ces conditions imposent un choix entre s’adapter ou se faire emporter par une hémiplégie économique totale imposée par le blocus occidental.

C’est ici que se situe le lancement de deux projets de loi communale réclamés depuis des années par les mouvements qui ont lutté pour la construction des Communes au Venezuela. Le président Maduro a proclamé que les Communes sont des caractéristiques du « nouvel État » qui doit germer en ancrant le champ politique national dans ce contexte de résistance : « Nous devons nous atteler à la construction des forces de l’avenir, la force morale et nouvelle de la patrie. Les forces communales, les forces populaires, les forces de la classe ouvrière. Rectifiez partout où des erreurs ont été commises« .

Nicolas Maduro a prévu que d’en 2021, l’objectif de construire au moins 200 villes communales – conformément aux principes de la loi proposée soit réalisé. Il a parlé des pôles de développement des villes communales tels que l’élaboration de lois simples de service au peuple ; celui des services publics de proximité, contrôlés par le pouvoir populaire, et le rôle des Communes dans l’activité productive.

La Commune Máximo Viscaya, État de Yaracuy, octobre 2013. Photographies : Verónica Canino

Le Loi sur le parlement communal consiste en une autonomisation politique indispensable au développement de la vie locale, et la revitalisation de la participation des acteurs sociaux comme marque incontestable du chavisme. Quant à la Loi sur les cités communales, elle établira des mécanismes de gestion depuis et pour les communes et créera un habitat pour la gestion des services publics, la production sociale et la circulation des biens et des services.

Dans cette optique, Maduro a fait le pari de payer en Petros les ressources allouées aux communes. Autre particularité énorme : le chavisme aspire à construire des espaces d’autonomie locale, en finançant cette grande aspiration par l’utilisation d’une crypto-monnaie souveraine. Du bitcoin et de son prix spéculatif, nous savons qu’au Danemark il sert à acheter des pizzas ou qu’il permettra bientôt d’acquérir un véhicule Tesla. Le bitcoin est parfois considéré comme un « instrument contre-hégémonique » défavorable à la finance mondiale. Mais sa contribution sera énorme pour le capitalisme.

Que dire alors du « Petro » et de la capacité qu’il pourrait avoir de financer et de favoriser la construction du socialisme sur le territoire, l’autogestion et la démocratie profonde du Venezuela, un pays qui, dans tout l’hémisphère occidental, subit le plus haut niveau de pressions impériales de notre époque ? Le pari est qu’à moyen terme, les communes et les cités communales puissent constituer un habitat pour la gestion politique locale, de manière alternative aux modèles d’organisation politique dominante. En outre, grâce à l’utilisation du Petro et à son intégration dans les opérations quotidiennes, la canalisation des échanges de biens et de services permettrait de revitaliser l’espace économique local.

Avec sa phrase « La commune ou rien ! », le président Chávez avait proposé un modèle d’organisation pour la révolution bolivarienne (photo : Terra TV)

Déjà, au cours des dernières années, les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP), les équipes politiques des UBCH, les Conseils Communaux et le tissu politique féminin d’avant-garde dans les communautés ont été essentiels pour faire face aux difficultés et aux besoins de la population. Bien que cette année 2021 va se recentrer sur les élections régionales (gouverneurs, maires) – ce qui pourrait mettre au second plan la construction de forces de gestion alternative, Maduro conçoit celle-ci comme un autre front stratégique à consolider.

Dans ce conflit entre l’ancien État et l’État communal naissant il y aura des trébuchements, des obstacles, à n’en pas douter. Le mouvement dépend plus que jamais de l’expérience accumulée et de l’expérience que le chavisme a développée dans l’organisation depuis le plus profond du pays.

2. Le pouvoir citoyen, les cités communales et la dynamisation du Psuv, tâches stratégiques centrales pour le mouvement social « Corriente Revolucionaria Bolivar et Zamora »

Nous accompagnons et soutenons l’ensemble des initiatives politiques du président Nicolás Maduro dans la mesure où elles comportent des aspects essentiels pour la relance et l’approfondissement de la révolution bolivarienne. La lutte contre la corruption, l’approfondissement de la démocratie révolutionnaire avec la promotion des cités communales et la recherche de « nouvelles méthodes pour que le parti assume un rôle plus critique, dynamique et actif« , constituent trois axes-clés pour avancer dans une ligne stratégique revitalisante et dynamisante de la révolution politique. Examinons-les un par un.

Les cités communales sont une étape importante pour avancer dans l’objectif historique de construction d’une société démocratique et dans la transformation de l’État oligarchique en un État fondé sur le pouvoir populaire, avec des formes multiples et diverses de participation et d’exercice direct du pouvoir. Cependant, nous pensons que la construction de ces cités communales doit partir de certaines bases, de réalités concrètes, pas seulement de rapports ou de statistiques qui souvent ne correspondent pas à la réalité.

Les cités communales ne doivent pas être décrétées, ni imposées par des instances bureaucratiques, ce qui ne signifie pas que l’État et le gouvernement ne doivent pas jouer un rôle central dans leur conformation. Ce que nous voulons dire, c’est qu’il est nécessaire de passer par un processus préalable de promotion et de renforcement des conseils communaux et des communes, piliers sur lesquels reposeront les cités communales. Ceux d’entre nous qui sont impliqués dans le travail de terrain savent qu’à l’exception de certaines expériences référentielles, leurs niveaux d’organisation, de participation et d’autonomisation ne sont pas suffisants pour proposer soudainement des niveaux d’agrégation plus élevés. Il ne suffit pas d’atteindre ces niveaux optimaux pour les adapter et réélire les porte-parole, ce qui est une réponse administrative. Il s’agit de construire et d’exécuter un plan de relance intégrale qui solidifie ces deux premiers niveaux d’organisation pour passer à des niveaux plus complexes d’agrégation du pouvoir communal. Sinon, nous risquons de nous retrouver avec 200 villes communales comme le propose l’objectif, mais sur le papier, appropriées par des cénacles de « porte-parole » imposés dans de nombreux cas dans le seul but de contrôler les ressources à allouer à ces cités communales.

Les cités communales doivent partir d’un diagnostic territorial pour évaluer leur viabilité politique, organisationnelle et géographique. Lorsqu’il y a des conditions pour avancer, il faut le faire, mais dans les territoires où il n’y en a pas, il est nécessaire de proposer des plans visant à créer ces conditions. Il vaut mieux construire des expériences modèles ou référentielles qui peuvent montrer la viabilité de cette forme de montée en puissance citoyenne dans une première phase, plutôt que de les décréter de manière plate et automatique.

Aller vers un Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) plus critique, dynamique et actif, comme le propose le président, est non seulement juste mais une tâche stratégique afin de mener le processus révolutionnaire vers la mise à jour et la revitalisation nécessaires pour construire la société démocratique, éthique et humaniste fixée comme objectif historique par la révolution bolivarienne, c’est-à-dire une société inclusive de bien-être collectif et égalitaire. Il s’agit d’avancer vers le parti de Chávez, un parti comme instrument de transformations, qui comprend le caractère actuel du conflit, non seulement contre l’impérialisme mais aussi le conflit des sens, des émotions, la bataille éthique, la bataille hégémonique.

Il est urgent de dépasser la logique du parti-courroie de transmission, du clientélisme, de l’assistentialisme, afin que la dualité parti/gouvernement devienne une synergie transformatrice, en instruments puissants pour surmonter la crise que nous subissons. Cela ne se produira que s’il y a un processus profond de renouvellement, de formation de leaderships éthiques et démocratiques, et de création et d’application de mécanismes internes à cet effet.

Si nous progressons dans l’approfondissement du pouvoir populaire, dans le rôle actif du peuple dans notre démocratie, si nous renouvelons le parti pour le rendre plus critique, plus actif dans les tâches véritablement transformatrices (sans cesser d’être un instrument électoral efficace, évidemment), pour le transformer en un parti plus dynamique comme proposé, nous pourrons alors être dans de meilleures conditions pour lutter contre la corruption, contre les déviations éthiques qui font tant de mal au pays et, surtout, pour parvenir à la reprise économique, même si nous pouvons convenir que la cause principale est le blocus commercial et financier, criminel et illégal.

Avec le pouvoir populaire, avec un parti éthique et démocratique, nous aurions deux forces puissantes pour vaincre la corruption, l’agression étrangère et pour revitaliser radicalement la révolution bolivarienne dans le cadre des perspectives de Chávez.

Pour ces raisons, nous pensons, à la CRBZ, que ces initiatives proposées par le président Maduro doivent être appuyées avec enthousiasme et détermination par toutes les forces du chavisme. Nous répondons présent et dirigerons tous nos efforts, notre volonté, le temps et l’énergie de notre militance vers la réalisation de ces tâches stratégiques.

Coordination nationale du Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora

Sources :

1. https://www.misionverdad.com/venezuela/analisis-profundo-de-la-apuesta-comunera-del-chavismo

2. http://www.crbz.org/el-poder-de-la-gente-las-ciudades-comunales-y-la-dinamizacion-del-psuv-tareas-estrategicas-centrales-analisis-de-la-corriente/

Traduction : Julie Jaroszewski / Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/02/20/pouvoir-citoyen-et-cites-communales-au-venezuela/

Le Venezuela que les médias ne vous montrent pas

Au-delà des formes politiques classiques (personnalités, partis..) peu de médias parlent de ce qui fait depuis 20 ans la singularité, l’or du chavisme : l’organisation communale, le pouvoir de décider collectivement, le vaste tissu féminin qui soutient la révolution. C’est pour empêcher les citoyens du monde entier de s’identifier avec ceux du Venezuela qu’on occulte la plus grande démocratie participative du monde. Les équipes de TERRA TV vivent sur place et vont vous la montrer.

URL de cet article: https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/02/14/le-venezuela-que-les-medias-ne-vous-montrent-pas/

L’Etat communal, chantier de la nouvelle assemblée nationale élue au Venezuela

par Franco Vielma

Lors de l’installation de l’Assemblée Nationale (AN) élue le 6 décembre dernier, son nouveau président, le député Jorge Rodriguez, a indiqué certaines orientations fondamentales que le nouveau parlement aura, plaçant dans cet ordre de priorités celui de légiférer et d’agir en faveur de la construction du pouvoir communal au Venezuela.

Rodriguez a déclaré que la nouvelle gestion parlementaire « ira vers le Parlement communal, cette gestion ira vers la conformation de lois pour protéger les cités communales, les communes, les conseils communaux », ce qui suppose une relance ou une réforme des lois du pouvoir populaire et la promulgation d’autres, parmi elles, du projet de loi des cités communales, qui est considéré par beaucoup comme une pièce juridique manquante pour l’avancée dans la concrétion des gouvernements autonomes dans le pays.

Dans le cadre de la campagne pour ces élections législatives, déjà, Rodriguez avait indiqué que la transformation de l’État était possible à partir de l’approfondissement des mécanismes de transfert du pouvoir aux organisations populaires.

« Nous devons adopter la loi qui donne du pouvoir à ceux qui connaissent le quartier, les conseils communaux, nous devons donner un vrai pouvoir aux communes et ce sera par la loi des cités communales. Une loi pour que les communes prennent le pouvoir une fois pour toutes à partir de leurs territoires »

L’agenda de l’Assemblée Nationale est en phase avec la stratégie de l’exécutif vénézuélien qui assume de nouveaux termes dans la gestion sociale et dans l’exercice de la démocratie participative. En octobre dernier, lors du Congrès national des Communes 2.0 organisé par voie numérique, le président Nicolás Maduro a donné des instructions visant à l’organisation, l’installation et le déploiement de 200 cités communales gérées en autogouvernement populaire, par les communes et les conseils communaux eux-mêmes.

De même, le président a accepté la proposition de mettre en place, à travers les travaux de l’assemblée nationale, un instrument qui confère une existence juridique au Parlement communal qui, selon ses termes, « oblige le Parlement national à consulter les Communes, sur tous les projets et sur tous les sujets qui seront mis en débat ». Une proposition politiquement très ambitieuse. Le chavisme propose la création d’un organe législatif complémentaire à l’Assemblée Nationale elle-même et qui aurait un véritable corps politique dans les axes territoriaux du pouvoir communal.

De même, le président Maduro a évoqué la nécessité de consolider un nouveau bloc historique national, où les nouvelles façons de faire de la politique soient un facteur inexorable, une nouvelle forme à l’échafaudage de gestion et de participation pour moduler l’infrastructure et la superstructure du pays.

Contours et défis politiques

La nouvelle Assemblée Nationale a pris sa place dans la politique nationale avec une présentation claire et concrète. Ils s’agit de « réparer » les dégâts laissés par le cycle de la majorité de droite qui l’a précédée : le blocus et le siège extérieur, la fracture de l’espace intérieur et du débat politique entre les Vénézuéliens, et la stagnation et l’échouage partiel de la politique intérieure.

La nouvelle Assemblée nationale, favorable à la « réconciliation », à l’ouverture de « mécanismes de dialogue », à la distension politique, selon les termes du député et président de l’assemblée Jorge Rodriguez (photo ci-dessous, à droite), vise à maintenir la paix, à briser le blocus, au retour des institutions et à l’harmonie politique nationale comme atouts politiques stratégiques.

Mais le chavisme ne conçoit pas que le dialogue national soit perpétué comme le seul dialogue de deux camps. Il a su reconnaître l’existence de diverses oppositions politiques et, au-delà, de tout un pays beaucoup plus diversifié, avec un ensemble de besoins politiques, de revendications de la population et d’anciennes dettes en termes de participation sociale et de démocratie directe.

La pleine reconnaissance du terrain rend ces propositions parlementaires hautement stratégiques. Pour la première fois dans un parlement national, les lois concernant le pouvoir populaire sont en tête de l’agenda législatif. Dans ce sens, aller vers la Commune, c’est, pour le chavisme, aller au fond des choses, au cœur politique de la nation, là où se nouent les contradictions de la vie quotidienne, aujourd’hui, parmi tant de souffrances et de conquêtes.

La nouvelle Assemblée Nationale est, dans tous ses aspects, une assemblée pour le « déblocage » du pays. La politique intérieure est un élément à « débloquer », et pour cela, outre les dialogues politiques avec les oppositions, le chantier concerne la création de lois qui, pour l’ensemble du spectre social, changent les règles du jeu démocratique du pays le plus profond.

Ces lois seront rédigées dans un cadre conflictuel, car elles seront contestées par des secteurs politiques auto-exclus, qui se sont abstenus aux élections et qui défendront la permanence des anciennes formes de politique. Pour cela, ils feront appel à la défense d’instances qui seraient supposées être éradiquées, comme les mairies, ou en signalant l’élimination des AN par un Parlement communal, en déclarant l’inconstitutionnalité de ces lois du pouvoir populaire.

Ils se soumettront à des pressions extérieures, au blocus et chercheront à perpétrer l’État national, en diabolisant ces initiatives et dénonçant à nouveau un prétendu communisme imposé au pays.

En outre, ces lois seront débattues dans un nouveau pays, un pays différent, soumis à de nouvelles inerties et conditions qui n’existaient pas lorsque les premières lois du pouvoir populaire ont été promulguées. Les nouvelles lois seront élaborées selon les critères d’un État limité en ressources, sous blocus occidental, en contingence permanente et en chemin de démantèlement du rentisme pétrolier qui fut le contrat matériel fondateur du Venezuela contemporain, avant et après 1999.

L’expérience accumulée

Les meilleures références sur lesquelles les parlementaires peuvent compter pour assumer les nouvelles tâches législatives de la Commune, sont peut-être dans les mémoires des Congrès communaux qui ont eu lieu ces dernières années. Il existe des principes élémentaires écrits à partir de l’expertise et de l’expérience de ses protagonistes.

Les forces communales et autres expressions du tissu politique du Chavisme sont la réserve sociale, morale et politique du pays ; ce sont elles qui ont eu le privilège ardu d’expérimenter dans l’arène politique du « nouveau ». Ils ont travaillé avec des hauts et des bas, des erreurs, des incongruités, des faiblesses et avec mille obstacles au premier plan, mais ce sont eux qui ont donné naissance à une nouvelle façon de faire de la politique au Venezuela et font, par conséquent, partie des expressions du savoir indispensable pour repenser le pays.

Les conseils communaux, et après eux, les communes et les systèmes d’agrégation communale, sont tous des expressions germinales du pouvoir social, ils sont le point de départ pour donner forme aux Cités communales comme espaces géo-humains. Ils sont aussi le point exact pour décanter un système de participation parlementaire communale, qui permet de dépasser la vieille logique clientéliste de l’ancien parlementarisme.

Mais écrire une loi des villes communales et une loi qui se réfère au Parlement communal, implique l’identification de sujets politiques appropriés avec une plus grande amplitude, non seulement pour être rendus visibles dans ces lois, mais aussi parce qu’ils sont les facteurs qui peuvent donner l’assentiment dans la réalité à ces initiatives législatives.

Nous parlons de l’avant-garde, des Comités d’Approvisionnement et de Production (CLAPS), des Unités de Bataille Hugo Chavez (UBCH) et du tissu politique principalement féminin qui fait la vraie politique depuis le quotidien et au plus profond de l’espace politique national : référence indispensable, car ils sont dans les formes cellulaires de la politique au jour le jour.

Ce sont des secteurs qui, par excellence, se sont formés aux façons de faire de la politique au milieu des nouveaux obstacles ou inerties internes, loin des méthodes aériennes de formulation des politiques publiques. Ils sont donc essentiels, car ils comprennent que l’éventuelle loi sur les cités communales et une loi sur le parlement communal doivent aller à la recherche de nouvelles formes de gestion politique et sociale. Ces secteurs sociaux et leurs espaces naturels constituent un foyer d’expertise inestimable et peuvent être, en tant que facteurs de première ligne, les promoteurs du changement opportun des règles qui pourraient découler de ces lois importantes.

Les lois qui viendront, pourraient même reformuler les lois du Pouvoir Populaire en vigueur, car après des années de leur promulgation la réalité a montré que les mécanismes prévus pour leur mise en œuvre sont dépassés, ils n’ont pas été remplis car les méthodes pour les imposer n’ont pas été efficaces et de plus de nombreuses conditions ont changé. Cela n’implique pas l’expiration des lois en vigueur, mais plutôt que celles-ci soient réinventées.

La lutte naturelle entre le pouvoir constitué et le pouvoir constituant, qui a été longue et complexe dans les entrailles de la gestion publique, va maintenant avoir de nouvelles lois qui, avec une grande emphase, vont déléguer à de nouveaux acteurs politiques et sociaux de nouveaux rôles pour l’exercice du pouvoir citoyen. C’est très important, car ces lois pourraient résoudre les différends qui découlent des anciennes pratiques et prétentions des fonctionnaires et des institutions en matière de préservation des quotas. Cette lutte est donc aussi une source d’apprentissage pour les législateurs.

En outre, il conviendrait que la rédaction de ces lois soit originale, en explorant l’idéologie nationale d’origine, en particulier celle qui est née de Simón Rodríguez lui-même, qui a appelé « Toparquía » le gouvernement local et l’autonomie comme forme d’organisation de l’exercice du pouvoir sur le territoire de la République, en dissolvant les formes de pouvoir apparues dans l’inertie coloniale et en les remplaçant par des autonomies adaptées aux hommes et aux femmes libres en association et en organisation. Il y a là, dans toute cette accumulation théorique, une immense richesse que nous ne pouvons pas continuer à sous-estimer.

Source : La agenda parlamentaria arranca con destino hacia lo comunal | Misión Verdad (misionverdad.com)

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : L’Etat communal, chantier de la nouvelle assemblée nationale élue au Venezuela | Venezuela Infos (wordpress.com)

Venezuela, mode d’emploi, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Nick Estes, membre du Peuple Sioux de Lower Brule (USA) était un des 3000 observateurs internationaux des élections législatives du 6 décembre au Venezuela, il en a profité pour rencontrer les peuples indigènes qui élisent directement leurs représentants à l’Assemblée nationale

Le 6 décembre, comme l’exige leur Constitution, les citoyens de la République bolivarienne du Venezuela ont été appelés aux urnes pour élire 277 députés à l’Assemblée nationale. Dès l’annonce de la consultation, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo a donné le ton : « La communauté internationale est de plus en plus consciente que les élections prévues par le régime de [Nicolás] Maduro ne seront ni libres ni justes. Trente-quatre pays nous ont rejoints en faveur d’un Gouvernement de transition. » Suivant à la lettre ces instructions, les secteurs extrémistes de l’opposition, emmenée par le « président autoproclamé » Juan Guaido, ont donc appelé au boycott d’un scrutin déclaré par avance « frauduleux ».

Nonobstant cette injonction, les élections ont pu avoir lieu à la date prévue et, malgré la pandémie, dans des conditions sanitaires satisfaisantes. Regroupé autour du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) au sein d’un Grand Pôle patriotique (GPP), le chavisme l’a très largement remporté avec 68,43 % des suffrages. L’Alliance démocratique (droite), au sein de laquelle figurent deux formations historiques de la vie vénézuélienne (le Copei et une scission d’Action démocratique) engrange 17,52 % des voix. Une deuxième coalition conservatrice, Venezuela Uni, recueille 4,15 % des votes. Sur le flanc gauche de l’arc politique, le Parti communiste vénézuélien (PCV) et quelques satellites rassemblés dans l’Alternative populaire révolutionnaire (APR) sont crédités de 2,7 %. En ordre dispersé, d’autres organisations politiques se partagent 6,48 % (voir l’encadré).

Au-delà de cette victoire incontestable du chavisme, deux faits, bien entendu, retiennent l’attention. D’une part, la faible participation (30,1 % du corps électoral). D’autre part, le fait que pour montrer ses muscles, l’opposition radicale organise en parallèle une « consultation populaire ». Débutant le 6, jour des législatives, celle-ci se terminera le 12 décembre par une « démonstration de force » préludant à la proclamation des résultats.

Décryptage d’un processus électoral atypique auquel ne peuvent s’appliquer les commentaires consciencieux et orthodoxes, les critères classiques et généralement admis d’analyse et d’explications.

Le contexte

Elus le 6 décembre 2015, les députés sortants, dont Guaido (représentant de l’Etat de Vargas avec 90 000 voix), termineront leur mandat de cinq ans le 4 janvier 2021. Pour avoir fait impudemment prêter serment à trois députés non élus (car accusés d’avoir eu recours à des achats de votes), cette Assemblée nationale, dominée par la droite, a été depuis 2016 déclarée en « desacato » (outrage à l’autorité) par le Tribunal de justice (TSJ). Tout en continuant à se réunir, elle n’a pu exercer ses prérogatives du fait de cette illégitimité.
Dans leur obsession d’en terminer avec le « chavisme », la droite vénézuélienne, depuis 2013, a fait du renversement de Maduro une véritable obsession. Barack Obama d’abord, mais ensuite et surtout Donald Trump, lui ont servi de boussole et de soutien. Emeutes insurrectionnelles en 2014 et 2017 (les « guarimbas »), tentative d’assassinat du chef de l’Etat (août 2018), coup d’Etat raté (avril 2020), incursion paramilitaire (mai 2020), blocus économique, commercial et financier, pression maximum et diabolisation des dirigeants chavistes se sont succédés sans discontinuer.

Depuis janvier 2019, en s’autoproclamant président, le député Guaido a établi une sorte de gouvernement parallèle, dont la capitale se situe non pas à Caracas, mais à Bogotá (où l’ambassade des Etats-Unis fait office de « palais présidentiel » vénézuélien).
Si toutes ces manœuvres – mais essentiellement les mesures coercitives unilatérales et la confiscation des biens vénézuéliens à l’étranger – ont mis le pays à genou, économiquement asphyxié, il n’en demeure pas moins que le pouvoir n’est pas tombé et que Guaido a échoué. Même Trump, le véritable patron du cirque, a lâché qu’il le considérait comme « un enfant » qui n’a pas « ce qu’il faudrait » (sous-entendu : dans le pantalon) [1] et a laissé filtrer en juillet dernier qu’il semblait avoir perdu « son autorité » (si tant est qu’il en ait jamais eu).

Les modalités du scrutin

En mars 2020, un attentat criminel a détruit par incendie un hangar où étaient entreposés 50 000 machines de vote et 582 ordinateurs utilisés par le système électoral. Le genre d’événement qui en dit long sur le caractère fanatique de certains acteurs de l’opposition. Néanmoins, tout au long de cette même année 2020, les discussions entre le gouvernement et d’autres secteurs résolus à rejoindre le chemin constitutionnel ont conduit à l’établissement de garanties électorales, unanimement acceptées (elles ont également permis la libération de cent dix opposants emprisonnés pour délits et crimes à caractère politique). Cinq nouveaux recteurs du Conseil national électoral (CNE) ont été nommés en juin par le Tribunal suprême de justice (TSJ). Dans une situation classique, ceux-ci auraient dû être élus par la majorité des deux tiers de l’Assemblée nationale. Malgré l’alliance des députés chavistes (minoritaires) et de représentants de la droite modérée, cette majorité qualifiée ne put être atteinte pendant de longs mois. Devant la situation de blocage, les protagonistes de la Table de dialogue national s’accordèrent sur une nomination par le TSJ (comme le stipule, en cas d’« omission législative », la Constitution [2]).
Une réforme (très critiquée par la droite dure et abstentionniste) a fait passer le nombre des députés de 167 à 277 de façon à favoriser la représentation des « petits partis » – 28 organisations nationales, 52 formations régionales et 6 organisations de peuples et communautés indigènes participant aux élections [3].

Tant les représentants des partis politiques que les observateurs internationaux ont participé aux audits du système électoral et des nouvelles machines de vote. Organisme pluraliste et indépendant regroupant, indépendamment de leur tendance politique, des juristes, des magistrats professionnels et des présidents de tribunaux électoraux de tous les pays du sous-continent, le Conseil des experts électoraux d’Amérique Latine (CEELA) a été en première ligne de cette observation. Le dernier audit a duré dix-sept jours et a pu compter sur une participation en présentiel et partiellement en virtuel (pour raisons de pandémie). Relatant cette expérience qu’il a vécu sur place, le chef de la mission du CEELA, Guillermo Reyes, a qualifié de « fiable et crédible » le système électoral vénézuélien [4]. Difficile, dans son cas, d’évoquer un comparse de Maduro : colombien, Reyes a été vice-ministre de la justice dans le gouvernement du très droitier Álvaro Uribe, pendant 22 mois, jusqu’en 2008.

L’opposition « made in USA »

Depuis 2015, les quatre partis d’opposition les plus importants – Voluntad Popular (VP ; extrême droite) Primero Justicia (PJ ; droite), Acción Democrática et Un Nuevo Tiempo (respectivement AD et UNT ; ex-socio-démocrates) forment ce qu’on appelle le G4. Ils dominent et imposent leur agenda. Sans aucune voix à la parole, une nébuleuse de groupuscules conservateurs se conforme de plus ou moins bonne grâce à leurs prescriptions. Toute honte bue, à l’instar d’un Nicmer Evans, quelques transfuges ou « repentis » de gauche les ont rejoints. A l’extrême de l’extrême droite, María Corina Machado (Vente Venezuela) et sa poignée de pyromanes réclament plus ouvertement que les autres un apocalypse « yankee » immédiat, sous forme d’intervention militaire, pour faire tomber le « castro-chavisme » honni.

Las ! Malgré ses appuis nationaux et internationaux – l’administration Trump, le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA) Luis Almagro, les supplétifs du Groupe de Lima [5], l’Union européenne, le régime macroniste français –, le « pinochétisme » n’est pas parvenu à s’imposer.
« Pinochétisme » ! Il ne s’agit là ni d’un écart de langage, ni d’un terme excessif, ni d’un jugement outrancier. Conçue à Washington, l’ « opération Guaido » n’a eu, depuis l’origine, qu’un seul objectif : obtenir que la chaîne de commandement de la Force armée nationale bolivarienne (FANB) se retourne contre Maduro et le fasse tomber. Comme en leur temps Richard Nixon et la CIA pour renverser Salvador Allende et le socialisme chilien, trouver au sein de l’institution militaire un Augusto Pinochet. Depuis janvier 2019, pas un jour n’est passé sans que Guaido, son entourage, la Maison-Blanche ou le Département d’Etat américain, ne lancent de pressants appels du pied ou d’ouvertes exhortations au soulèvement des militaires. Seule différence avec les « golpes » des années de Guerre froide : si un quelconque quarteron de généraux était passé à l’acte et avait réussi, il aurait immédiatement rendu le pouvoir à un « gouvernement de transition » civil, après avoir fait « le sale boulot », pour éviter que puisse être employée l’expression « coup d’Etat ». Ainsi eut lieu la tentative de « golpe » contre Hugo Chávez en avril 2002 et le renversement du président Manuel Zelaya, en juin 2009, au Honduras [6].

« Pinochétisme » : n’en déplaise aux classes politiques et chefs d’Etat européens qui, relayés par leurs médias, « blablatent » à n’en plus finir sur la démocratie et l’Etat de droit, voilà ce qu’ils appuient, voilà leur véritable camp… Pour l’heure, un camp cynique, honteux et immoral, mais, nonobstant son apparente puissance, un camp perdant : malgré quelques centaines de déserteurs et une poignée de putschistes qui ont pu être neutralisés, les militaires vénézuéliens, inspirés par Simón Bolivar et Hugo Chávez, n’ont pas flanché.

Dans ces conditions, trente-sept organisations politiques emmenées par le G4 ont donc annoncé leur décision de ne pas participer aux élections du 6 décembre (comme elles avaient boycotté l’élection de l’Assemblée nationale Constituante, en juillet 2017, et la présidentielle de mai 2018 remportée par Maduro [7]). Guaido a annoncé une « nouvelle offensive » dont on a pu comprendre qu’elle s’appuierait sur la Responsabilité de protéger (R2P) – débouchant par nature sur une intervention militaire étrangère –, le renforcement de la pression internationale – c’est à dire des « sanctions » – contre son pays et la préparation d’un Gouvernement d’urgence nationale. Le Département d’Etat américain a immédiatement rendu public son soutien à cette option.

Les protestataires

Lorsque, avec son physique de « gendre idéal », Guaido a annoncé (sur ordre de Washington) qu’il s’emparait du pouvoir, il a déclenché une vague d’enthousiasme au sein de l’opposition. Maduro et le chavisme allaient s’effondrer en quelques semaines, au pire quelques mois. Résultat final : rien ! Guaido parle, Guaido parle et, pendant que Guaido parle, rien ne se crée, rien ne s’accomplit. Au fil des mois, le scepticisme et la lassitude se sont emparés des anti-Maduro. Le combat n’est plus tout à fait le même, les derniers appels aux mobilisations de rue ont débouché sur autant de fiascos. Provoquée par le blocus étatsunien, la désastreuse situation économique transforme peu à peu la vie quotidienne de tous – opposants non privilégiés compris – en parcours du combattant. Et nombre de gens, nul n’en ignore, contribuent à perpétuer ce cauchemar. A commencer par Guaido.

Depuis toujours, les dirigeants de l’opposition se chamaillent, se querellent, se jalousent, se menacent. Une lutte à mort oppose les factions qui tentent de se supplanter par tous les moyens. On touche désormais au paroxysme. Certains posent ouvertement la question : ont-ils tant travaillé, tant œuvré, tant fait souffrir leurs compatriotes, pour en arriver là ?

Le clé est comme souvent : beaucoup d’argent. Financés par les agences de Washington et le pillage des biens vénézuéliens à l’étranger – Citgo aux Etats-Unis, Monómeros en Colombie, les tonnes d’or confisquées par la Banque d’Angleterre, pour ne parler que des cas les plus connus [8] –, les « Guaido boys » s’en mettent plein les poches, ne laissant que des miettes, et parfois même pas, aux protagonistes de second rang. Désormais en exil, les Julio Borges (en Colombie), Henry Ramos Allup, Antonio Ledezma et depuis peu Leopoldo López (en Espagne) [9], Carlos Vecchio (aux Etats-Unis), plus des dizaines d’et cætera en costume cravate, vivent sur un grand pied et dépensent sans compter. Contre l’entourage du président fantoche, les accusations (et les preuves) de corruption se multiplient.

Lorsque la droite a pris le contrôle de l’Assemblée nationale, après sa victoire de décembre 2015, le G4 a décidé d’en exercer la présidence par rotation – chacun des partis l’assumant pendant une année. Ce qui fut fait (indépendamment des conséquences institutionnelles du « desacato ») : Henry Ramos Allup (AD ; 2016-2017), Julio Borges (PJ ; 2017-2018) ; Omar Barboza (UNT ; 2018-2019), Juan Guaido (VP ; 2019-2020). Désormais habitué à usurper les fonctions officielles, Guaido a refusé, début 2020, de laisser se perpétrer cette alternance. Le titre de président de l’Assemblée nationale lui procure le seul argument susceptible de justifier son auto-proclamation comme chef de l’Etat. Perdre ce statut mettrait par ailleurs en danger la cohésion de la coalition internationale engagée « derrière lui » dans la lutte contre Maduro.

Ce refus de passer la main a provoqué une première révolte dans une partie du bloc de la droite. Le 5 janvier 2020, alors que Guaido se livrait à une comédie pitoyable, devant les caméras de télévision, pour faire croire que la police « du régime » lui interdisait l’accès au Parlement (ce qui était faux) [10], une fraction substantielle des députés de droite, avec le soutien de leurs collègues chavistes, ont élu Luis Parra (PJ) au perchoir. Sans souci du ridicule, car fort du soutien de ses amis de l’étranger, Guaido a immédiatement été se faire « réélire » président de l’AN par une escouade de ses partisans lors d’une session parallèle tenue au siège d’El Nacional, un quotidien d’opposition. Parra a bien entendu été exclu de PJ (sous une accusation de corruption). Néanmoins, la contestation ne s’est pas arrêtée là.
Fin octobre 2020, Juan Carlos Caldera, dirigeant influent de Primero Justicia, révélera qu’ont effectivement été proposés au G4 une rotation à la présidence du gouvernement dit intérimaire, la limitation de ses compétences et la « remise à zéro » de la stratégie de l’opposition en vue de 2021. Du cœur d’Action démocratique sont montées les mêmes revendications.
Depuis son annonce, même la fameuse Consultation populaire de Guaido fait débat.

Un velléitaire

Entre temps, quelque peu marginalisé, laissé dans l’ombre par les projecteurs rivés aux gesticulations de Guaido, un dirigeant de poids est réapparu : Henrique Capriles Radonski. Leader historique de Primero Justicia, ex-gouverneur de l’Etat de Miranda, deux fois candidat de la droite à la présidence, contre Chávez (2012) et Maduro (2013), Capriles émet régulièrement des doutes sur la stratégie de Guaido et de son mentor Leopoldo López, le véritable leader de VP. « Le vrai débat est de savoir si nous nous battons ou non, si nous faisons quelque chose ou non, s’est emporté Capriles, début juillet. Nous n’allons pas accompagner les fictions et les fantasmes qui ne font que donner plus de frustration aux Vénézuéliens et détruire davantage l’opposition, si tant est qu’ils n’aient pas déjà fini de la détruire [11]. »
Le 2 septembre dernier, Capriles va jusqu’au bout de la logique : il appelle les citoyens à se mobiliser et à participer aux législatives. Jusqu’alors très proche conseiller de Guaido, le député Stalin González (UNT) prend ses distances avec ce dernier et se rallie. Ancien président de l’association patronale Fedecamaras, toujours très influent au sein de ce lobby, Jorge Roig déclare le 9 septembre qu’il s’engage sur le chemin tracé par Capriles, sachant que celui de Guaidó est « dynamité ». Tenant en effet des propos particulièrement sévères sur le « gouvernement Internet », Capriles remet en question le manque d’explications concernant le pseudo soulèvement militaire du 30 avril 2020 et l’incursion ultérieure d’un groupe armé venu de Colombie et dirigé par des mercenaires (l’« opération Gedeon ») [12]. « Il y a une grande déconnexion entre la classe politique et les gens dans la rue, s’insurge Capriles. Non seulement ils parlent mal du régime, mais ils parlent aussi mal de nous, l’opposition. »

L’épisode approfondit la crise du G4, les brèches qui s’ouvrent à l’intérieur même des formations politiques et la perplexité des militants. Membres du même parti que Capriles (PJ), mais tous deux en exil,Julio Borges (pseudo ministre des Affaires étrangères) et Miguel Pizarro (président de la Commission spéciale de suivi de l’aide humanitaire !) appartiennent au cercle rapproché de Guaido.

Il est temps pour les commanditaires de siffler la fin de la récréation. Depuis Bogotá, l’« ambassadeur » des Etats-Unis auprès du Venezuela imaginaire de Trump et Guaido », James Story, ordonne plus qu’il ne dit : « C’est le moment d’unir nos forces. Seule l’unité autour des pouvoirs légitimes garantit la pression et le soutien internationaux. Nous soutenons pleinement le projet du président Guaidó. » Fin octobre, lors d’une vidéoconférence organisée depuis le Bureau des affaires vénézuéliennes (ouvert le 28 août 2019 dans l’ambassade US en Colombie), James Story et Rafael Foley taperont à nouveau sèchement sur les doigts de Tomás Guanipa. Dirigeant de Primero Justicia et bien qu’ « ambassadeur » du régime imaginaire de Guaido à Bogotá, Guanipa a osé remettre en cause l’absence de rotation à la tête de l’opposition ; il a également exprimé les doutes de son parti quant à l’utilité de la Consultation populaire de l’« autoproclamé ». Il ne va pas tarder à changer prudemment d’avis…

Capriles a lui aussi compris les messages. Le 15 janvier, le Département du trésor américain a mis sur sa liste noire et sanctionné Luis Parra, opposant élu au perchoir de l’AN avec l’appui des chavistes, ainsi que ses deux vice-présidents et quatre autres députés de droite en raison de leur « tentative infructueuse (sic !) de prise de contrôle du Parlement ». Cela signifie que leurs (éventuels) actifs aux Etats-Unis sont bloqués et qu’ils ne peuvent plus faire affaire avec des entreprises ou des citoyens américains. En ce qui les concerne, et comme nombre de chavistes (ou dirigeants nicaraguayens) nominalement sanctionnés par Washington, rien ne prouve qu’ils disposent de tels actifs au pays du Destin manifeste [13] (et nous l’ignorons). Il s’agit souvent d’effets d’annonce, destinés à l’opinion publique internationale, et d’intimidation. Tout autre est la situation de Capriles. Issu d’une famille dont la fortune a été faite dans l’immobilier, le secteur des services, les chaînes de cinéma et les médias, avec des ramifications dans d’autres pays du monde, lui possède des avoirs aux Etats-Unis.

Capriles se couche. Par chance pour lui, l’Union européenne vient de faire la même chose en refusant d’envoyer une mission d’observation électorale pourtant invitée par le gouvernement vénézuélien. Capriles peut donc se cacher derrière aussi couards que lui. Début octobre, il fait volte-face et demande que les élections soient ajournées. « Comme le dit l’Union européenne, il n’y a pas les conditions, en raison de la pandémie et d’autres choses, pour qu’une élection ait lieu. Une élection qui serve le Venezuela doit être reportée. » Une sorte de mauvaise conscience le ronge-t-elle ou tente-t-il de camoufler son manque de cran ? Quelques jours plus tard, lors d’une réunion publique via Zoom, il demandera aux représentants de la communauté des affaires vénézuélienne de trouver un moyen de faire pression sur le Congrès américain et les politiciens de Washington afin d’alléger les mesures coercitives unilatérales imposées au Venezuela.

Les opposants aux opposants

L’interminable pièce de théâtre En attendant Guaido amuse de moins en moins de Vénézuéliens. Contrairement à Capriles, et suivant l’exemple de Parra et de ses apparentés, d’autres ont franchi le Rubicon. Début août, le Front large Venezuela uni (coalition regroupée autour du G4) a dû expulser la gouverneure de l’Etat de Táchira, Laidy Gómez (AD), élue en 2017 car s’étant présentée malgré la consigne de boycott, et le secrétaire régional du même parti, Miguel Reyes : ils ont manifesté l’intention de participer à nouveau aux élections. Comme mentionné précédemment, Stalin González informe qu’il quitte l’UNT, en mentionnant qu’il « respecte sa position » de non-participation au scrutin, mais qu’il « ne la partage pas ».
Les partis traditionnels tanguent. Ecartés de décisions que désormais ils contestent, militants, députés et députés suppléants « de l’intérieur » se rebellent contre les diktats de leaders vivant confortablement « à l’étranger » tout en séquestrant les partis. Depuis parfois plus de dix ans, ils ont omis ou refusé d’organiser des élections internes et d’en renouveler les directions. Ce qui provoque un clash spectaculaire au sein d’Action démocratique. «  Je propose un référendum pour que les militants décident  » de participer ou non aux législatives, lance Bernabe Gutiérrez, bras droit et ami du leader historique Ramos Allup. Silence glacial de ce dernier. Gutiérrez en tire ses propres conclusions : Ramos Allup a « des engagements » liés à des « cadeaux et des faveurs extérieures » qui freinent l’option électorale. Gutiérrez fait sécession.
Les dissidents d’AD et de PJ se tournent vers le Tribunal suprême de justice. Ils veulent pouvoir participer aux législatives. On a vu des motivations plus honteuses ! Le TSJ leur donne raison. Des directions provisoires sont nommées. Au sein d’AD, Isabel Carmona de Serra, la présidente, est écartée. Le secrétaire général Ramos Allup est remplacé par Gutiérrez. Le nouveau « comité directeur ad hoc » «  pourra utiliser le logo, les symboles, les emblèmes, les couleurs et toutes autres propriétés  » d’AD [14]. La direction de PJ passe un temps aux mains d’un militant de cette organisation, José Brito, avant que le TSJ ne revienne sur sa décision (sans doute pour ménager Capriles et ne pas insulter l’avenir). Les « ultras » hurlent à la trahison, les « commentocrates » de l’appareil médiatique global dénoncent « un nouveau coup de force contre l’opposition ».
Ces nouveaux venus renforcent le camp de l’anti-chavisme à visage légal qu’occupaient déjà les partis et dirigeants ayant participé à l’élection présidentielle de 2018 (en particulier Henri Falcón et Javier Bertucci). L’Alliance démocratique regroupe donc les deux partis historiques du XXe siècle vénézuélien, le Copei (social-chrétien) et Acción Democrática (social-démocrate), plus Avanzada Progresista (centre-gauche), Cambiemos (centre) et Esperanza por el Cambio (démocratie chrétienne). Faute d’accord avec cet ensemble, Venezuela uni emmène une autre coalition que dominent la fraction dissidente de Primero Justicia, devenue Primero Venezuela, et une émanation de Voluntad popular. Se présentent de façon indépendante, dans presque tout le pays, d’autres partis qu’on dira « périphériques », traditionnellement ignorés ou exclus par le G4 : Soluciones, Movimiento al socialismo (MAS), ProCiudadanos, Unión Progreso, Nuvipa, UPPP89…

Les mécontents

D’autres voix ont pris leur indépendance, mais dans l’autre camp. Habituellement membres du Grand Pôle patriotique (GPP) – coalition de gauche rassemblée autour du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) créé par Chávez – le Parti communiste (PCV) et des fraction dissidentes de Patria para todos (PPT) et des Tupamaros figurent au sein d’une inédite Alternative populaire révolutionnaire (APR), en compagnie d’autres formations d’extrême gauche – Corriente Marxista Internacional, Somos Lina, etc [15].
Revendiquant le socialisme, l’anti-impérialisme et l’héritage de Chávez, précisant que leur ennemi « n’est pas Maduro », ils se positionnent en « critiques de gauche », contestent l’hégémonie « excluante » du PSUV et l’absence de débat qui en résulte, réclament des mesures plus sociales, s’inquiètent de la loi anti-blocus récemment votée par l’Assemblée nationale constituante, dont ils pensent qu’elle pourrait préluder à des privatisations. Sans le dire, ils estiment également que, destinée à favoriser la participation et la présence des petits partis au sein de l’AN, l’augmentation du nombre des députés pourrait leur permettre de tirer leur épingle du jeu.

Les résultats

Tant les sondages que le sens commun avaient prévu une faible participation. Dans un dernier effort pour l’éviter et mobiliser leurs troupes respectives, l’opposition démocratique et le chavisme, dans les derniers jours de la campagne, font monter les enjeux. Pour la droite, la consultation devient « un plébiscite contre Maduro ». Relevant le gant (sans trop de risque), celui-ci rétorque : « Je ne me suis jamais rendu, je ne me rendrai jamais, et c’est pourquoi je dis à toute l’opposition que, dimanche prochain, j’accepte le défi. Voyons qui gagne. Si nous gagnons, nous irons de l’avant, mais je dois aussi dire, au peuple je dis : je laisse mon destin entre vos mains. Si l’opposition gagne, je quitterai la présidence ; si l’opposition gagne les élections, je ne resterai pas là. Je laisse mon destin entre les mains du peuple vénézuélien. »

Efforts vains. Les inconditionnels de l’anti-chavisme ont suivi les consignes de Guaido en restant à la maison. Cela n’eut pas suffi à une abstention à ce point massive, mais la volte-face de Capriles a soustrait aux bureaux de vote une masse considérable d’opposants de la « société civile » soucieux de participer à une normalisation de la vie du pays. S’y sont joint ceux qui, parmi les mêmes opposants, ont renoncé à aller voter pour des candidats décrits comme « des alliés déguisés du parti au pouvoir ». Ceux qui, dans les milieux populaires, face aux désordres et aux sabotages, ont fini par se démoraliser. Ceux qui rejettent à la fois Guaido et Maduro, rendus conjointement responsables de la crise. Ceux qui, à droite et à gauche, au vu des déclarations des puissances hostiles, ont estimé qu’une nouvelle Assemblée nationale ne changerait rien au harcèlement venu de l’étranger, et donc à leurs difficultés quotidiennes. Ceux qui, toujours au sein de l’opposition, avaient compris que le torpillage de la droite modérée par le camp Guaido favoriserait in fine la victoire des partisans de Maduro, et n’ont pas pris la peine de se déplacer. Ceux qui, enfin, mais il ne s’agit pas là d’un phénomène majeur, ont préféré éviter la promiscuité des bureaux de vote en période de pandémie [16].

On retiendra sans doute que le taux de participation de 31 % a été inférieur à celui de l’élection présidentielle de 2018 et ses 46,1 %. Toutefois, une autre comparaison s’impose. En 2005, sous Chávez, lorsque l’opposition refusa également de participer aux législatives, la participation ne fut que de 25,3 %.

Fort de son noyau dur de militants et d’une machine électorale bien rôdée, le PSUV (et par extension le GPP) l’a donc fort logiquement remporté et contrôle désormais confortablement l’Assemblée nationale. Refus des diktats de l’étranger, défense de la souveraineté et de la dignité nationales, rejet d’une droite « assassine », parfaite compréhension des tenants et aboutissants de la crise, « communauté émotionnelle » rassemblée autour du souvenir de Chávez, il s’est agi là d’un vote de résistance et de loyauté à l’égard de Maduro. Avec leur maigre solde de 2,74 %, le Parti communiste et l’Alliance populaire révolutionnaire ont échoué à imprimer leur marque « depuis la gauche ». Le PCV obtiendra même moins de députés que lorsqu’il appartenait au GPP. Parmi les vainqueurs, figurent tous les poids lourds du chavisme : Diosdado Cabello (président de l’Assemblée nationale constituante, qui va disparaître, ayant perdu sa raison d’être), Cilia Flores (épouse de Maduro), Tania Díaz, Iris Varela, Jesús Farias , Ileana Medina (PPT), Mario Silva (journaliste), etc…

La gauche latino-américaine ne s’est pas trompée sur la nature et l’importance de ce scrutin. Elle avait entre autres délégué à Caracas les ex-présidents Rafael Correa (Equateur) ; Manuel Zelaya (Honduras) et Fernando Lugo (Paraguay), renversés respectivement par des coups d’Etat en 2009 et 2012 ; Evo Morales (défenestré en 2019), accompagné d’Andrónico Rodríguez, nouveau président du Sénat bolivien après l’éclatante victoire du Mouvement vers le socialisme (MAS) et de Luis Arce en octobre dernier ; accompagné de quelques eurodéputés, l’ex-chef du gouvernement espagnol José Luis Rodriguez Zapatero s’est chargé de sauver l’honneur du Vieux continent [17].
Quant aux opposants élus (voir l’encadré), tout aussi respectables, car il s’agit bien d’opposants, ils espèrent négocier avec le pouvoir des projets de loi urgents, notamment en matière économique, mais aussi agir pour une levée des sanctions américaines, ces mesures illégales qui aggravent le profond marasme économique et social que connait le Venezuela. En quoi ces élus – Bernabé Gutiérrez ou José Brito, pour ne citer qu’eux – seraient-ils moins légitimes et moins représentatifs que les « terroristes modérés » et les « extrémistes démocrates » de la bande à Trump et Guaido ?

La « manip »

La tâche est claire, a proclamé Guaido, dans sa fuite en avant : le 6D (6 décembre), laisser les bureaux de vote vides et le 12, au terme de la Consultation populaire, descendre massivement dans la rue.
Trois questions ont été annoncées le 19 novembre par les organisateurs de cette « consulta » :

  • Exigez-vous la fin de l’usurpation de la présidence par Nicolás Maduro et demandez-vous des élections présidentielles et parlementaires libres, justes et vérifiables ?
  • Refusez-vous l’événement du 6 décembre organisé par le régime de Nicolás Maduro et demandez-vous à la communauté internationale de l’ignorer ?
  • Ordonnez-vous que les mesures nécessaires soient prises devant la communauté internationale pour activer la coopération, l’accompagnement et l’assistance afin de sauver notre démocratie, de faire face à la crise humanitaire et de protéger les populations des crimes contre l’humanité [18] ?

On notera que l’ensemble du questionnaire a pour évident destinataire la « communauté internationale » et que la dernière question se réfère de façon à peine subliminale à la fameuse « responsabilité de protéger » – et donc à une intervention militaire.

Qui pourra voter ? Tout « Vénézuélien de naissance », quelle que soit la ville du monde où il se trouve, inscrit ou non sur les listes électorales, en virtuel (en raison de la pandémie) ou en présentiel. Virtuellement, du 6 au 12 décembre, à travers Whatsapp, Facebook, une application mobile (Voatz) disponible sur Google Store et un site Web (www.consultaporvzla.com). Le 12 décembre, dans n’importe lequel des 3 000 « Points de liberté » installés sur le territoire vénézuélien.
Le but de l’opération et son résultat ont déjà été annoncés par Tomás Guanipa, interrogé par la radio internationale allemande Deutsche Welle : « Il faut mobiliser massivement, et les sondages indiquent qu’il y a davantage de Vénézuéliens prêts à participer à la consultation populaire de l’opposition (qu’au scrutin du 6 décembre).  » CQFD. Oui, mais, justement… Qui contrôlera l’opération, en l’absence du Conseil national électoral, par définition écarté de l’opération ? Qui garantit les droits de ceux qui voteraient « non » ? Réponse : personne ! Il n’y aura pas plus de liste électorale, votera qui veut. Afin d’« éviter les persécutions ou les représailles du régime », les données recueillies ne seront pas étayées physiquement.

Même au sein de l’opposition, cette Consultation est désavouée. Plusieurs dirigeants d’Action démocratique – dont Ramos Allup – et de Primero Justicia ont contesté son utilité. Dans son zig-zag incessant, opportuniste et sans réelle conviction, Capriles a décrit l’initiative comme « un appel à une mobilisation sans solutions tangibles ». L’« ultra » María Corina Machado y va de ses anathèmes : « Aujourd’hui, nous, les Vénézuéliens, ne tombons plus dans les manipulations ou les pièges. Ni farces électorales ni mécanismes qui, à travers des consultations débiles, donnent du temps pour que dure ou se rallonge la tyrannie au pouvoir. » Dans la rue, on le sait, le citoyen de base ne s’intéresse nullement à la question. Beaucoup même ignorent cette initiative.
Tout cela n’a qu’une influence relative. Le résultat proclamé après le 12 décembre n’aura aucun rapport avec le vrai ou le faux. Sans aucun contrôle d’aucune sorte ni de qui que ce soit, et connaissant les chiffres de participation aux législatives, il suffira d’annoncer un nombre de votants « infiniment supérieur » et le tour sera joué. Le « gouvernement Guaido » aura démontré qu’il a « le soutien » d’une « immense » majorité des Vénézuéliens. Ce que répéteront, sans aucune possibilité ni volonté de vérification, les commissaires politiques de l’information.

Fort de cette onction, et au nom d’une « continuité administrative » fantasmée, Guaido pourra ensuite prétendre prolonger l’existence de l’actuelle Assemblée nationale, et donc son « gouvernement intérimaire », sans déterminer quand ils se termineront… Ce qui, bien entendu, n’a ni queue ni tête d’un point de vue légal et constitutionnel. Ce qui, entre parenthèses, oublie (ou feint d’oublier) que, dans le « Statut de transition » élaboré en janvier 2019 par le clan Guaido, l’article 13 stipule que l’Assemblée nationale exercera ses fonctions jusqu’au… 4 janvier 2021.
On l’aura compris, la vraie question n’est pas là. S’il ne parvient pas à imposer cette fiction de la « continuité », Guaido n’est plus ni député, ni supposé président de l’AN, ni chef d’Etat imaginaire… Guaido n’est plus rien. En janvier, il ne pourra même plus compter sur ses sponsors Donald Trump, Eliott Abrams ou Mike Pompeo…

Sous-impérialisme et impérialisme

Dès le 7 décembre, le chef de la diplomatie de l’Union européenne, Josep Borrell, a déclaré que l’UE ne reconnaît pas le résultat des élections, « décision approuvée à l’unanimité par les ministres », a-t-il ajouté. Mais Guaido ? « Un processus de discussion concernant l’actuelle Assemblée nationale et le président en exercice s’ouvre aujourd’hui et s’achèvera le 5 janvier », a précisé sans trop se mouiller Arancha González Laya, ministre des Affaires étrangères du gouvernement (socialiste !) espagnol. Borrell a annoncé son intention de convoquer une réunion ministérielle du Groupe international de contact (GIC) sur le Venezuela – Royaume-Uni, France, Allemagne, Espagne, Italie et plusieurs pays latino-américains –, mais il s’agit là d’un rideau de fumée. Comme toujours, l’UE fera ce que Washington décidera. Sans surprise, les Etats-Unis ont annoncé leur décision de « continuer à reconnaître  » Guaido comme « président par intérim  » du Venezuela. Sauf que, dans quelques semaines, avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, les Etats-Unis ne seront plus ce qu’ils étaient. Quant à savoir si, nonobstant un changement de style, ils seront réellement différents…

Dans l’équipe qui va piloter la politique étrangère, tous ont travaillé au sein des administrations démocrates précédentes. Nommé Secrétaire d’Etat, Antony Blinken a été le numéro deux du Département d’Etat sous la présidence de Barack Obama, alors que Biden était vice-président. C’est l’époque pendant laquelle Obama a signé l’absurde et criminel décret exécutif (EO) déclarant une urgence nationale suite à la « menace inhabituelle et extraordinaire du Venezuela pour la sécurité nationale et la politique étrangère des Etats-Unis ».
Prochain conseiller à la fameuse Sécurité nationale, Jake Sullivan a été le bras droit d’Hillary Clinton et, sur les dossiers chauds – Libye, Syrie, Ukraine – a toujours défendu une politique musclée. Plutôt que de spéculer à n’en plus finir sur l’attitude du prochain gouvernement américain, on se référera ici à l’une des déclarations récentes de ce « faucon démocrate » sur la manière dont Washington entend « manger » le Venezuela : « Vous savez, je dirais qu’une solution militaire menée par les Etats-Unis est un trop grand risque ; les Etats-Unis devraient donc se concentrer sur tous les outils non militaires. Cela signifie qu’il faut doubler les sanctions et continuer à construire la coalition internationale et se concentrer particulièrement sur la séparation de la Chine, de Cuba et de la Russie du Venezuela, par tous les moyens dont nous disposons, car ce sont ses gilets de sauvetage. Maintenant, si les pays de la région, si la Colombie, le Brésil et d’autres, décident qu’ils veulent prendre des mesures plus agressives, c’est à eux de décider. Mais cela ne devrait pas être [19]… »
Un « ce ne devrait pas être » pas vraiment vigoureux. Moins vigoureux en tout cas que la capacité de Cuba à résister au chantage – « vous lâchez Caracas, on assouplit les sanctions » – et que la volonté des Vénézuéliens de ne pas céder aux pressions et aux agressions.Les résultats

*GAUCHE

Grand pôle patriotique (PSUV, PPT, Unidad Popular Venezolana [UPV], Organización Renovadora Auténtica [ORA], Movimiento Electoral del Pueblo [MEP], Podemos, Tupamaro, Somos Venezuela, Alianza para el Cambio) : 4 277 926 voix (68,43 %).

Parti communiste (PCV) et Alternative populaire révolutionnaire (APR) : 168 743 voix (2,7 %)

DROITE

Alliance démocratique (Acción Democrática [AD], Copei, Cambiemos Movimiento Ciudadano [CMC], Avanzada Progresista [AP], El Cambio) : 1 950 170 voix (17,52 %).Venezuela uni (Primero Venezuela, Voluntad Popular) : 259 450 voix que (4,15 %),

AUTRES

Organisations diverses (Soluciones, Movimiento al socialismo [MAS], ProCiudadanos, Unión Progreso, Nuvipa, UPPP89) : 404 017 voix (6,48 %).
* Résultats sur la base d’une transmission de 98,63 % des résultats (Conseil national électoral, deuxième communiqué, 7 décembre 2020).


[1] John Bolton, The Room Where it Happened, Simon & Schuster, New York, 2020.

[2] Cette procédure a déjà dû être utilisée en 2014.

[3] Cinquante-deux pour cent des sièges sont attribués par scrutin de liste à la proportionnelle et 48 % par scrutin uninominal, c’est-à-dire sur le nom d’un candidat.

[4]  Telesur, Caracas, 15 novembre 2020.

[5] Argentine, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Panamá, Paraguay, Pérou (et à l’origine Mexique, qui s’est retiré). Officiellement non membre, les Etats-Unis tirent les ficelles derrière le rideau.

[6] Sur ce thème : Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d’Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation, Don Quichotte, Paris, 2015.

[7] Pendant la présidence de Hugo Chávez, l’opposition, qui redoutait une nouvelle défaite, a également boycotté les élections législatives de 2005.

[8] Citgo : filiale (d’une valeur de 8 milliards de dollars) de la compagnie pétrolière nationale PDVSA. Monómeros : entreprise publique vénézuélienne du secteur de la pétrochimie confisquée par le gouvernement colombien et remise au clan Guaido.

[9] Fondateur de Voluntad Popular, Leopoldo López, le mentor de Guaido, a été condamné pour son rôle dans le déclenchement des violences insurrectionnelles de 2014. Bénéficiant d’une détention à domicile, il a été libéré par les factieux lors de la tentative de coup d’Etat du 30 mai 2020. Il est arrivé le 25 octobre à Madrid après avoir quitté le Venezuela où il était réfugié dans la résidence de l’ambassadeur d’Espagne. 

[10https://elcomunista.net/2020/01/12/puro-show-el-video-que-muestra-como-guaido-no-quiso-entrar-en-el-parlamento/

[11]  El País, Madrid, 6 juillet 2020.

[12] Lire https://www.medelu.org/Une-inoculation-de-bleuite-sous-controle-au-Venezuela et https://www.medelu.org/Baie-des-Cochons-ou-Operation-Mangouste

[13] Expression inventée par le journaliste John O’Sullivan et repris par le représentant du Massachusetts au Congrès, Robert C. Winthrop, en 1845 : « C’est notre destin manifeste de nous déployer sur tout le continent. »

[14] Frère de Bernabe, Luis Gutiérrez, qui avait précédemment affiché son appui à Guaido, avait auparavant accepté de devenir membre du nouveau CNE.

[15] En désaccord avec la décision de faire « bande à part » au sein de cette APR, des militants et dirigeants de Patria para todos et des Tupamaros ont pris le contrôle de leurs partis et se présentent, comme d’habitude, en alliance avec le PSUV.

[16] Le Venezuela n’a comptabilisé à ce jour que 102 000 cas de Covid-19 et un peu moins de 900 morts.

[17] De nombreux intellectuels européens ont signé la pétition de 3 500 personnes remise le 1er décembre au Service européen d’action extérieure (SEAE) : « L’Union européenne doit respecter le résultat des élections législatives au Venezuela ».

[18] Sur les accusations de crimes contre l’humanité, lire : https://www.medelu.org/Venezuela-Contes-et-mecomptes-de-curieux-defenseurs-des-droits-humains

[19https://www.hudson.org/research/14923-transcript-dialogues-on-american-foreign-policy-and-world-affairs-a-conversation-with-jake-sullivan

URL de cet article : https://www.medelu.org/Venezuela-mode-d-emploi

Avis du CEELA et de l’Association Internationale des Avocats Démocrates sur les élections parlementaires du 6 décembre 2020 au Venezuela

Le 14 octobre 2020 Nicanor Moscoso (photo), Président du Conseil des Experts Électoraux d’Amérique Latine (CEELA)- organisme pluraliste et indépendant qui regroupe des juristes électoraux, des magistrats professionnels et des présidents de tribunaux électoraux de tous les pays du continent indépendamment de leur couleur politique, a confirmé que le Conseil accompagnera les élections législatives au Venezuela le 6 décembre, expliquant que l’audit du système électoral auquel participent les partis de la majorité et de l’opposition y est mené « mieux que dans aucun autre pays du continent« . Le CEELA a observé plusieurs scrutins antérieurs au Venezuela, les qualifiant de « transparents et légitimes », une observation déjà émise par les observateurs du Centre Carter qui avait qualifié le système électoral vénézuélien de « meilleur système du monde« .

Le 16 novembre le même Conseil des experts électoraux latino-américains s’est dit confiant que les élections législatives qui se tiendront au Venezuela le 6 décembre prochain seront un succès. Le chef de la mission d’observation technique au Venezuela, Guillermo Reyes (au centre sur la photo), a expliqué que Ceela a participé (comme le font tous les partis participant au scrutin, y compris d’opposition comme AD) à tous les audits effectués sur les machines et le système de vote en général et qu’elle surveillera le reste du processus jusqu’au décompte final des votes le jour du scrutin.

Guillermo Reyes (CEELA)

La mission consiste à « observer le processus électoral dans chacune de ses phases », a-t-il déclaré, précisant que cette tâche comprend des contacts directs avec les partis participants, ainsi que la tenue de réunions avec les techniciens et les directeurs du Conseil national électoral (CNE). Un aspect du travail est de « formuler des recommandations tout au long » du processus que l’organe électoral travaille sur « l’amélioration et le perfectionnement » du système de vote.

M. Reyes a rappelé que l’accompagnement du Ceela au Venezuela est éminemment technique et reste « en dehors de la politique » et, en ce sens, a indiqué qu’ils ont pu vérifier la configuration des machines de vote qui seront utilisées en décembre, lorsque quelque 14 400 candidats de 107 formations politiques seront en lice pour obtenir 277 sièges de député(e)s.

Le Ceela se réunit avec les différents partis

La mission du Ceela, lors de cette deuxième visite dans le pays qui a débuté en novembre, a rencontré des représentants de plus de 20 organisations politiques. Lors de ces réunions, a expliqué M. Reyes, les groupes anti-gouvernementaux ont exprimé leur inquiétude quant au manque de carburant dans le pays, et à la manière dont cela pourrait affecter le développement du vote, mais « nous n’avons constaté aucune remise en cause de l’autorité électorale par les organisations politiques, au contraire, il y a une pleine confiance dans ceux qui dirigent » le CNE, a déclaré le chef de la mission.

Pour sa part, réuni le 25 octobre 2020, le Conseil de l’Association Internationale des Avocats Démocrates (photo) a publié la déclaration suivante:

L’Association internationale des avocats démocrates (AIJD), fidèle à ses principes démocratiques et à l’ordre institutionnel qui nous guide, exprime à la communauté internationale sa solidarité avec le peuple vénézuélien à l’occasion des élections législatives qui se tiendront le 6 décembre 2020, conformément aux dispositions de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela.

Cette élection revêt une grande importance pour une population qui a subi le poids de plus de 300 mesures coercitives unilatérales imposées par l’administration Trump et ses pays alliés qui soutiennent ces actions. Celles-ci ont entraîné un blocus économique, commercial et financier qui a généré de vastes souffrances et douleurs, en particulier à l’encontre des groupes les plus vulnérables, en plus de la situation de pandémie COVID-19 qui menace l’humanité.

L’Association internationale des avocats démocrates, engagée en faveur des droits de l’homme, de la paix, de la démocratie, de la souveraineté et de la justice, et dans le respect du droit international :

  1. aspire à ce que le peuple vénézuélien, grâce à des mécanismes démocratiques et institutionnels, surmonte les difficultés qui affectent la société vénézuélienne, par le dialogue, la rationalité et l’exercice de la politique en tant que science destinée à faire prévaloir la civilité sur la violence.
  2. Est convaincue que le processus électoral au Venezuela est le fondement du renforcement de la démocratie et nécessite la création d’espaces de débat politique institutionnel et populaire pour permettre de progresser dans la résolution des problèmes, des besoins et des demandes actuels.
  3. Appelle à la cessation des ingérences et des politiques néocoloniales et des attaques politiques, économiques et diplomatiques répétées ainsi que des menaces d’intervention militaire contre la République bolivarienne du Venezuela. Nous demandons également le respect des résultats électoraux et nous rejetons les opinions anticipées qui prétendent ignorer ces résultats. Nous appelons à la distanciation du secteur radicalisé de l’opposition qui nie et rejette la voie électorale comme moyen de trouver des solutions à la crise actuelle.
  4. Affirme qu’il est donc nécessaire de développer le système électoral, en tenant compte d’une approche progressive des droits de l’homme. Le vote est un droit de l’homme qui permet de trouver des solutions aux conflits politiques et sociaux, et l’approfondissement de la démocratie avec la participation du large spectre des courants politiques et idéologiques constitue la base fondamentale pour parvenir à l’équilibre et à la paix sociale.
  5. Souligne que, dans le cadre du processus électoral vénézuélien, 107 organisations à caractère politique et 14 400 candidats se présentent, parmi lesquels : des jeunes, des femmes, des autochtones, des personnes d’origine africaine, la communauté LGBTI+ et des personnes souffrant d’un certain type de handicap, ce qui montre l’avancée inclusive des différents secteurs sociaux et politiques.
  6. Affirme que le processus électoral est un mandat constitutionnel incontournable pour la restitution de l’ordre institutionnel du pouvoir législatif, qui a été utilisé ces dernières années comme un instrument de réduction de la capacité institutionnelle de la République et a créé les conditions pour déstabiliser le gouvernement présidé par Nicolás Maduro Moros
  7. Affirme que le suffrage est un droit, conformément aux dispositions de l’article 63 de la Constitution bolivarienne du Venezuela, et que les citoyens ont la liberté de participer ou non aux élections. Toutefois, même si certains secteurs décident de ne pas participer, cela n’invalide pas et n’affecte pas la légitimité du processus électoral ou de ses résultats.

Pour toutes les raisons susmentionnées, nous soutenons la position des institutions vénézuéliennes en vue de la tenue de ces élections législatives en décembre 2020. Nous espérons que le peuple vénézuélien démontrera que la démocratie se renforce avec plus de démocratie et que la volonté populaire est un outil sur lequel les peuples peuvent compter pour défendre la civilisation et ne pas retourner à la barbarie.

Source : CNE / CEELA / https://iadllaw.org/2020/10/iadl-resolution-on-the-parliamentary-elections-in-venezuela/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/10/29/resolution-de-lassociation-internationale-des-juristes-democrates-sur-les-elections-parlementaires-du-6-decembre-au-venezuela/

De la Colonie à la Révolution bolivarienne : comment se sont formées les femmes vénézuéliennes

Assemblée préparatoire du Congrès des femmes vénézuéliennes (2015) Photo : Archives

Assemblée préparatoire du Congrès des femmes vénézuéliennes (2015) Photo : Archives

Les femmes vénézuéliennes sont devenues une figure marquante de la révolution bolivarienne. Chávez a su identifier le rôle que les femmes jouaient dans la structure socio-familiale des classes populaires vénézuéliennes et l’a toujours exprimé dans ses récits sur l’éducation donnée par sa grand-mère paternelle, Mama Rosa, et dans les autres sources féminines de sa formation.

Beaucoup d’entre nous nous sommes senties revendiquées dans les anecdotes présidentielles parce qu’en général, dans chaque foyer vénézuélien (non bourgeois) de la vie paysanne ou à la périphérie des villes, il y a une forte présence de la femme comme mère protectrice, qui dirige les activités économiques de la famille et étend les liens de protection aux noyaux familiaux dérivés du sien, et aux autres espaces de la communauté dans laquelle ils vivent, sans qu’existe nécessairement de lien familial.

En caractérisant le chavisme à partir de sa condition de classe, nous passerons en revue de manière générale l’évolution des femmes des secteurs populaires, en cherchant à décrire ce « ferment féminin » que Chávez, citant Karl Marx, demandait d’étudier afin de l’intégrer dans la construction de la Cinquième République : « Il n’y a pas de changements sociaux si nous n’atteignons pas le ferment, et comment atteint-on le ferment ? Une combinaison d’éléments pour que quelque chose fermente ; les mots sont précis, on ne peut pas dire qu’il y a participation des femmes simplement parce qu’il y a un groupe de ministres, ni en les plaçant sur un piédestal, non ! Ici, il faut créer le ferment, le ferment avec la passion, avec la connaissance, avec l’action, avec le mouvement« .

L’invasion européenne, la première agression

Dans son livre L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Engels fait référence au fait qu’avec les premières oppressions de classe, s’est produite également la première oppression masculine contre les femmes. Dans ces conditions d’inégalité entre les sexes, l’aspect de classe continue d’être un facteur déterminant.

Nous pouvons le constater dans les études qui revendiquent la participation des femmes aux processus historiques. Bien que « la » femme soit presque toujours abordée comme un sujet homogène, la recherche finit par la différencier en fonction des inégalités dont souffrent les femmes pauvres par rapport aux femmes riches.

Dans Histoire, Femme ; Femmes : Origine et Développement historique de l’exclusion sociale au Venezuela, l’anthropologue vénézuélienne Iraida Vargas Arenas a constitué un dossier historique très complet sur le travail des femmes dans l’histoire vénézuélienne. Cette documentation soutient une grande partie du voyage que nous allons faire.

Avant la domination espagnole, les femmes indigènes (selon les études anthropologiques des sociétés tribales) faisaient partie de groupes coopératifs où l’idée de « famille » s’étendait à toute la tribu. Elles étaient chargés des tâches liées à la reproduction et à l’éducation, travaillant en particulier dans l’agriculture et dans l’élaboration d’instruments pour la collecte et la cuisson des aliments. Selon le cas, dans certains peuples autochtones, elles pouvaient également travailler dans la chasse et la pêche.

Selon l’anthropologue Luis Bate, cité par Vargas, dans les sociétés primitives, il n’existait pas de discrimination sexuelle au sein du travail productif sur base d’une situation désavantageuse. La répartition de certaines tâches, comme celle de sage-femme, était due à des fonctions biologiques clairement différenciées entre hommes et femmes.

Les données sur les femmes indigènes et leur connaissance de l’agriculture seront précieuses pour les sociétés coloniales. Comme le dit Vargas, la stabilité des colonies espagnoles dépendait beaucoup plus de la connaissance que les sociétés tribales avaient du territoire vénézuélien que de ce que la « modernité » européenne de l’époque était capable de fournir pour s’installer.

L’irruption de l’empire catholique espagnol a disloqué les relations sociales des peuples originels, sans les modifier complètement, en imposant la famille nucléaire, en substituant aux logements communaux des maisons unifamiliales, et dans ce nouvel univers, en soumettant les femmes aux travail domestique dans les maisons des riches aristocrates, en les déracinant de la culture originelle pour leur faire reproduire celle des sociétés hispaniques, qui contenait en elle les valeurs du capitalisme naissant.

Comment sont apparues les femmes métisses, mulâtres et zamba

La colonisation espagnole n’a pas été un phénomène monolithique au Venezuela, ni un succès dans son travail d’endoctrinement ; au contraire, les peuples autochtones et afrodescendants soumis à l’exploitation et à l’esclavage du blanc européen ont généré des formes culturelles hétérogènes que l’envahisseur a classées selon un ordre stratifié pour tenter de contrôler cette anarchie.

Le résultat de siècles de relations coloniales est que les femmes vénézuéliennes se sont formées sous la domination formelle de l’Église et des modalités européennes. Mais, en réalité, elles construisaient leurs propres codes dans la sphère du public et du privé.

Les groupes qui suivaient le plus les normes du concept féminin européen étaient les aristocrates (les « mantuanas »), membres des familles ayant du pouvoir et de l’argent au Venezuela. On constate souvent leur invisibilité dans la vie publique de la colonie, par opposition aux hommes qui appartenaient à la même classe sociale.

Les épouses des blancs vénézuéliens et européens blancs étaient subordonnées à leurs décisions économiques et politiques, car elles étaient considérées comme incapables de travailler dans ces domaines. Certaines aristocrates faisaient exception à ce confinement domestique, quand elles prenaient par exemple en charge leur foyer en l’absence du mari ou d’autres tuteurs masculins, ce qui leur conférait une certaine influence sur l’économie du pays, en prenant des décisions concernant la production agricole des domaines, par exemple.

"Cuisine à l'extérieur" (1854), peinture de Camille Pissarro pendant son séjour au Venezuela

« Cuisine à l’extérieur » (1854), peinture de Camille Pissarro pendant son séjour au Venezuela

La femme africaine qui a été esclavisée au Venezuela est impossible à situer dans une forme culturelle unique, car l’esclavage a touché des coutumes et des traditions extrêmement diverses du continent d’origine. Elle n’existait pas pour les classes supérieures de l’époque ; les esclaves, hommes et femmes, étaient plus considérés comme du bétail que comme des personnes. Mais leur présence a vraiment marqué l’histoire de notre pays. L’influence importante de la culture africaine sur la structuration de la société vénézuélienne a beaucoup à voir avec le rôle des femmes cuisinières et des esclaves domestiques dans la maison du maître. Avec les femmes indigènes, elles ont nourri et élevé les enfants des élites et, par ce biais, transmis une partie de leurs traditions culturelles.

Leurs métiers ne se réduisaient pas au travail à domicile. Il est presque certain que les épisodes rapportés au Brésil par Luiz Roberto de Barros Mott sur l’exploitation des femmes noires se sont répétés au Venezuela : « Les petits propriétaires (…) utilisaient leurs esclaves pour toutes les tâches, même celles considérées comme les plus dangereuses et soi-disant masculines, comme le défrichage, avec l’usage de la machette et de la hache. Les esclaves étaient également utilisés pour la production de sucre, pour récolter le coton, pour préparer le manioc, pour nettoyer le champ de maïs, pour récolter les produits indigènes, pour traire, pour s’occuper du jardin et du poulailler » (cité par Iraida Vargas Arenas).

La littérature sur la vie quotidienne des femmes indigènes et africaines est rare, comme pour tout autre groupe n’ayant pas intégré les élites. Pour se faire une idée de l’influence que leurs coutumes ont acquise au sein de la société vénézuélienne, on peut passer en revue les traces laissées par l’esclavage dans les foyers des familles riches.

Dans les chroniques de Ker Porter, consul britannique au Venezuela entre 1825 et 1835, on trouve des détails sur les influences indigènes et africaines qui les différencient des aristocrates des communautés européennes : « La manière de porter les enfants (d’influence indigène-africaine évidente), la nudité des enfants jusqu’à l’âge de quatre ans (élément de la tradition indigène), la façon dont les femmes fumaient en privé (également d’origine indigène), la conception de l’utilisation de l’espace domestique, en particulier celles qui se réfèrent à la multifonctionnalité spatiale, qui s’exprime dans les caractéristiques du mobilier (hamacs pour dormir dans le salon et pour recevoir des visiteurs) et le partage de l’espace privé avec les animaux domestiques, le peu de soin apporté aux vêtements portés par les femmes chez elles, parfois presque nues, contrairement à celles qui sortent, etc… »

La chercheuse Doris Acevedo (Le travail et la santé au travail des femmes au Venezuela) affirme que dans les foyers de l’élite, les travailleuses domestiques « non seulement ont préservé les traditions gastronomiques populaires au sein des familles, mais en même temps, en tant que préceptrices des enfants d’aristocrates, elles leur ont inculqué l’idéologie qui imprégnait les deux classes sociales et les valeurs des traditions culturelles« .

"Plaza Mayor" (1854). Photo : Peinture de Camille Pissarro

« Plaza Mayor » (1854). Photo : Peinture de Camille Pissarro

Les coutumes des collectifs subordonnés au Venezuela ont infiltré de manière irrépressible les impositions culturelles de la colonie, tout comme les castes se sont mélangées jusqu’à devenir de plus en plus difficiles à stratifier.

C’est ainsi que se sont formées les femmes de notre peuple, qui n’ont pas suivi l’ordre établi pour les rôles de genre dans la société vénézuélienne, peut-être parce qu’elles n’étaient pas considérées comme en faisant partie non plus.

La femme pauvre s’occupait des tâches domestiques, mais participait également à la vie publique en exerçant le rôle de lavandière, de bûcheronne, de repasseuse, de tisserande, de nourrice, de cuisinière, de vannière, de sage-femme, de bonne, de vendeuse, de journalière ou de couturière ; tandis que la femme de la classe supérieure exerçait une influence moindre, concentrée dans la vie privée.

À cet égard, Acevedo cite une information provenant des archives historiques de la mairie de Caracas, qui sert de référence pour se faire une idée de la proportion de femmes dans la population active à partir de ce moment :

« Dans le registre de population réalisé dans la ville de Cagua en 1810, sur 4.184 âmes recensées, 2.342 étaient des femmes, et parmi celles-ci, 882 participaient à l’appareil productif, divisées entre 468 travailleuses de condition libre et 414 esclavisées noires. »

La longue période du Venezuela colonial a donc été marquée par les contributions des femmes pauvres depuis le travail domestique et d’éducation, fait qu’on a longtemps tardé à reconnaître. D’une part, elles ont socialisé les traditions et les coutumes indigènes et africaines, et celles qui découlent du mélange avec les européennes; enfin, dans les périmètres économiques du pays, elles ont pris part à la distribution et à la circulation des biens produits.

Du XIXème siècle à nos jours

Nous savons, grâce à des histoires individuelles, que les femmes ont joué un rôle actif dans le projet d’émancipation de Simon Bolivar. Ces témoignages nous permettent de connaître, avec moins de flou, leur participation à la politique.

Les femmes patriotes, en plus de participer aux batailles et d’aider les malades, mènent des activités d’espionnage, prêtent leurs maisons pour des réunions clandestines où l’on discute d’idées anti-monarchiques, et diffusent une propagande en faveur de la République.

Les conditions de la République conçue par le Libérateur Bolivar étaient favorables à leur rôle direct dans la politique : « On peut dire que Bolívar était en avance sur son temps dans la conception du rôle que les femmes devaient jouer dans la nouvelle société, et il se distinguait par une attitude bien au-dessus des préjugés de l’époque. En plus d’exalter sa féminité sans complexe, il souligne son courage et félicite son courage au combat. Alors que d’autres, comme Santander et Pablo Morillo, ont interdit la participation des femmes à la guerre, sous peine d’être fouettées« , écrit la chercheuse Gladys Higuera dans « Le rôle des femmes dans l’Indépendance. »

Après les guerres d’indépendance et les affrontements civils qui ont suivi dans la tumultueuse période républicaine, les tâches de survie sont devenues extrêmes. Connaissant le rôle des femmes dans ce domaine, il est évident que la dynamique de leur vie quotidienne a subi des changements fondamentaux.

« Jusqu’aux années 1820 et plus tard, durant les luttes entre conservateurs et libéraux pour le contrôle du pouvoir (…) on peut dire que l’économie reposait sur les épaules et les mains des femmes, qui devaient assumer, dans une large mesure, la gestion des troupeaux et des domaines pour la production agricole, payer les contributions aux patriotes pour la guerre d’indépendance, confectionner leurs uniformes, s’occuper des activités commerciales et même faire la guerre » explique Acevedo.

En ces temps de guerre, les femmes sans ressources apporteront leur propre force de travail, en travaillant dans les activités agricoles sur les domaines des aristocrates ou en quittant leur foyer pour accompagner les soldats au combat. Higuera raconte que « les femmes urbaines, de la classe moyenne et les métisses du peuple, épouses, amantes, amies et compagnes des soldats, ont partagé leurs triomphes et leurs échecs. Sans doute leur présence a-t-elle remonté le moral des troupes de l’indépendance et découragé la désertion« .

"Trois Amazones vénézuéliennes" (1892). Photo de l'états-unien Willian Nephew King, tirée d'un reportage sur la Révolution légaliste commandée par Cipriano Castro.

« Trois Amazones vénézuéliennes » (1892). Photo de l’états-unien Willian Nephew King, tirée d’un reportage sur la Révolution légaliste commandée par Cipriano Castro.

Au XXe siècle, le Venezuela entame le processus d’incorporation au capitalisme industriel en tant que pays monoproducteur de pétrole. Une représentation féminine réduite est autorisée à participer aux secteurs de service, d’administration et, dans une moindre mesure, au travail dans les usines de ce nouveau système d’exploitation. Parallèlement se déclenche une vague de revendications de droit du travail, juridiques et politiques pour le sexe féminin dans le cadre de la société de consommation, imitant celles qui ont eu lieu dans les sociétés occidentales du « premier monde ». L’apogée de cette évolution a été l’acceptation des femmes en tant que citoyennes en leur accordant le droit de vote, en 1947.

Ces éléments ont surtout une incidence dans les couches de la classe supérieure déjà constituées et la classe moyenne émergente, explique Doris Acevedo, alors que « dans les secteurs pauvres, les femmes ont toujours dû travailler dur, en rejoignant l’activité agricole, le petit commerce et le service domestique, en même temps qu’elles s’occupaient du foyer« . Les femmes issues de la classe ouvrière vont poursuivre leur travail précaire dans les campagnes, où elles gardent encore une certaine indépendance grâce aux pratiques du conuco (parcelle productive), et vont progressivement grossir les rangs du secteur informel dans les villes.

Situation courante dans les familles ouvrières vénézuéliennes : les femmes « restent à la maison » pour élever les enfants et s’occuper du ménage, et doivent inévitablement s’engager dans d’autres activités pour soutenir les membres de la famille.

Il est impossible de savoir exactement quelle proportion de ce travail de subsistance (qui n’a pas toujours eu une valeur marchande : le travail rural en est le meilleur exemple, pour la consommation propre et à des fins semi-commerciales) était effectuée par les femmes par rapport au travail formel, car les registres d’emploi ne prenaient pas en compte ce type d’activités instables.

Ce n’est qu’avec la victoire électorale du chavisme qu’une véritable transformation des conditions sociales des femmes pauvres du Venezuela deviendra possible, à commencer par le fait que la Constitution Bolivarienne fut l’une des premières de la région à reconnaître comme travail productif celui des femmes au foyer (article 88).

Le chavisme a généré une série d’institutions juridiques, économiques et sociales pour promouvoir la force de ce collectif féminin et l’intégrer dans la participation politique du processus bolivarien.

Cet objectif est palpable lorsqu’on examine les politiques sociales de l’État : plus de 70 % des missions sociales qui protègent les grandes majorités vénézuéliennes sont axées sur les femmes. Cette proportion se retrouve dans la formation des organisations politiques dans les communautés : sur dix personnes qui dirigent les conseils communautaires, sept sont des femmes.

Actuellement, avec l’augmentation des agressions externes contre le Venezuela, les femmes chavistes ont assumé la direction d’organisations de résistance à la guerre. Les Comités Locaux d’Approvisionnement, les Foyers de la Patrie, le programme d’Accouchement Humanisé et d’Allaitement Maternel sont des programmes que le gouvernement de Nicolás Maduro a ajoutés à l’univers des activités communautaires dirigées par les femmes.

Femme vénézuélienne, famille et communauté

Dans cette succession d’anciennes et de nouvelles institutions vénézuéliennes, le lien entre la femme et la maternité va acquérir une place centrale dans l’organisation familiale du pays, reléguant la figure des familles nucléaires avec père, mère et enfants.

Les sociologues vénézuéliens qualifient ce phénomène de « matricentrisme« . Ce paradigme a des racines historiques et culturelles typiques des pays des Caraïbes, produit de l’héritage africain et indigène. La famille matricentrée s’est répandue, de manière générale, dans les couches populaires. Pourquoi la figure paternelle a-t-elle moins de force ? Plusieurs éléments historiques peuvent aider à répondre.

Tout d’abord, les communautés autochtones n’étaient pas régies par la structure matrimoniale ; celle-ci s’est imposée avec la culture occidentale. Et bien qu’on suppose que l’Église a forcé ce comportement chez les Espagnols, et qu’il a donc dû y avoir un transfert de celui-ci dans la colonie, la réalité de cette époque semble avoir été différente : selon le sociologue Alejandro Moreno, dans la société espagnole, « le bâtard constituait une forme de comportement sexuel-familial qui était attribué avant tout à la noblesse (…) bien qu’il fût plus de la noblesse que du peuple, cela signifiait que parmi le peuple il devait y avoir un nombre relativement important de noyaux matricentrés qui étaient le produit de ce même bâtard (…) Combien de conquérants provenaient de noyaux matricentrés ? »

En plus de ces racines culturelles, la nécessité pour les hommes de quitter leur foyer pour s’engager dans les guerres d’indépendance et les guerres civiles a peut-être contribué à renforcer le phénomène.

En bref, les circonstances historiques d’oppression ont obligé les femmes des secteurs populaires à assumer la pleine responsabilité d’élever les enfants, en compensant la figure paternelle, et dans de nombreux cas également les responsabilités économiques, en exerçant des tâches au service d’autrui.

Ce « matricentrisme » a traversé les siècles des tragédies coloniales, puis s’est développé de manière désordonnée au cours des années suivantes, jusqu’à devenir une structure stable dans la société vénézuélienne.

Un modèle qui peut être considéré comme dysfonctionnel s’il est relié au modèle occidental et qui possède ses faiblesses et ses limites. Mais le chavisme, au lieu de le rejeter, a su le prendre en compte comme un véhicule pour introduire les changements politiques de la Révolution bolivarienne. Parce que les femmes et la richesse de leur expérience de la maternité et de la communauté ne doivent pas nécessairement être négatives. Revenons à l’exemple de Mama Rosa, la première éducatrice de Chavez, et aux leçons qu’elle lui a inculquées sur la vie en commun. Le petit-fils transformera ces leçons en catégories politiques et les appliquera dans son programme de gouvernement.

Le « matricentrisme » a permis la transmission de très précieuses données culturelles de notre pays à travers des générations de femmes : dans l’éducation, la production et la distribution des aliments, l’administration des ressources, la fabrication d’artisanat fonctionnel, les soins aux malades, entre autres. Il est facile de comprendre tout l’aspect positif que l’identité féminine, forgée dans l’histoire convulsive de notre pays, a apporté à la nature du vénézuélien : la vie en commun et la coopération sont des valeurs profondes de notre peuple, bien qu’elles coexistent avec les perversions d’un pays minier.

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Rebeca Monsalve, pour Misión Verdad

Source : https://medium.com/@misionverdad2012/de-la-colonia-a-la-revoluci%C3%B3n-bolivariana-c%C3%B3mo-se-form%C3%B3-la-mujer-venezolana-db75bea74771

Traduction : Thierry Deronne

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La démocratie vénézuélienne dit adieu à l’Europe coloniale

Onze ans ont passé depuis le coup d’Etat qui renversa le président hondurien Zelaya, premier épisode de la contre-insurrection impériale contre les processus révolutionnaires en Amérique Latine. A partir de là, la médiasphère européenne s’est coupée du monde et a commencé à justifier coups d’Etat et déstabilisations. Le simple fait que l’ALBA ait pu servir un instant de repoussoir en France dit l’ampleur de cette inintelligence du monde. Mais cette ignorance journalistique et sa complicité avec une parenthèse désespérée de Lawfare, de coups d’Etat, de violences, ne dit au fond qu’une chose : la veille peur de l’Autre démocratique, la peur de voir la république des Jacobin(e)s Noirs enraciner partout la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. 

Alors qu’en Bolivie la dictature issue du coup d’Etat contre la victoire d’Evo Morales veut arrêter les candidats de son parti, portés par les sondages pour les élections du 6 septembre, au Venezuela la nouvelle présidente du Conseil National Électoral Indira Alfonzo vient d’annoncer les normes pour les élections législatives du 6 décembre 2020. Renouvelé à la suite du dialogue entre gouvernement bolivarien et opposition démocratique (celle qui rejette la violence et les sanctions occidentales propulsées par Guaido), le Conseil a approuvé à l’unanimité :
1. Une dose de proportionnelle, en équilibrant le vote nominal (52 %) et le vote par liste (48%), pour octroyer plus de place aux petits partis.
2. Une augmentation de 66 % des sièges à pourvoir : les électeurs(trices) vénézuélien(ne)s voteront pour 110 députés de plus en réponse à l’augmentation de la population. Le parlement passera donc de 167 à 277 député(e)s.
3. Une augmentation du nombre d’organisations politiques qui participeront au scrutin : 87 au total, de tout bord politique.

Après des années de patience face à une Union Européenne qui erre à contresens de l’Histoire, sans vision politique, sur orbite états-unienne, appuyant le secteur putschiste au Venezuela et osant même sanctionner des députés d’opposition… parce qu’ils défendent la voie électorale, le Président Maduro a renvoyé l’ambassadrice d’Europe. Le Venezuela bolivarien étudie également les mesures diplomatiques à prendre à la suite de la collaboration de l’ambassadeur espagnol dans la planification par son hôte Leopoldo Lopez, de l’incursion armée de mai dernier, faits confirmés récemment par le Wall Street Journal« Assez de colonialisme ! » a lancé le chef du gouvernement bolivarien.

Thierry Deronne, Caracas 30 juin 2020

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Comment une plate-forme en ligne a-t-elle aidé à combattre le Covid-19 au Venezuela ? par Jessica Dos Santos (RT)

On ne déplore que 10 décès au Venezuela depuis le début de la pandémie (chiffres confirmés par l’OMS dont les experts travaillent sur place) : l’ONU a demandé l’autorisation au Venezuela d’étudier son modèle pour le répliquer dans d’autres nations. Bien que les médias internationaux persistent à occulter ce succès et  ses facteurs – confinement précoce, masques généralisés, centaines de milliers de tests, etc… il en est un particulièrement peu connu et pourtant décisif : le « Sistema Patria« . Si un(e) citoyen(ne) présente des symptômes de Covid-19, il peut accéder en ligne au « Sistema Patria« , plate-forme bien connue, pour le signaler grâce à une enquête de dépistage composée de huit questions qui aident à déterminer si la personne a une fièvre supérieure à 37,5 degrés, des difficultés à respirer, une toux sèche, une congestion nasale, un mal de gorge, entre autres.

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Jessica Dos Santos est enseignante universitaire, journaliste et écrivaine vénézuélienne. Son travail a été publié dans des revues comme Épale CCS, 15 y Último et Desafíos. Elle est l’auteur du livre « Caracas en sandales » (2018).

Cette enquête, à laquelle chacun(e) peut répondre en permanence, et modifier les réponses au besoin toutes les 24 heures, a été réalisée par les autorités sanitaires du Venezuela en collaboration avec l’Organisation Mondiale de la santé (OMS). Elle est obligatoire lorsque vous entrez dans le système, c’est-à-dire que vous ne pouvez faire aucun autre mouvement sans y répondre au préalable.

Lorsqu’une personne signale des symptômes positifs, les médecins et spécialistes vénézuéliens et cubains, selon le protocole sanitaire standard, se rendent immédiatement à son domicile pour vérifier à l’aide de tests rapides ou de PCR, si la contagion existe ou non, ce qui permet d’éviter le transfert du patient vers un centre de santé et réduit fortement les risques de propagation du virus. Au 9 mai 2020 le Venezuela se porte à la tête des pays d’Amérique Latine avec 507.119 tests, soit  16.904 par million d’habitant(e)s.

Si un cas est confirmé, les autorités hospitalisent la personne concernée et établissent la chaîne de contacts correspondante pour poursuivre les enquêtes.

Avant et après le virus

Ce système créé par le président Nicolás Maduro en décembre 2016, avait et a toujours pour but premier de faire face aux effets de la guerre économique états-unienne et d’évaluer la situation socio-économique de la population pour lui octroyer des allocations d’État. Environ 20 millions de Vénézuéliens sont inscrits sur la plate-forme depuis plusieurs années.

« Il a été utilisé pour faire des études socio-économiques, c’est-à-dire pour vous demander dans quel état est votre logement, si on a accès aux services publics, le type d’emploi que vous avez, et le niveau de revenus, votre situation géographique. C’est un moyen d’unifier les données sociales de la population pour orienter les mesures gouvernementales de protection, en fonction des ressources économiques existantes » explique Luigino Bracci, professionnel de l’informatique.

La nouvelle enquête permet à l’État d’utiliser la plate-forme pour faire un suivi du virus. « Et aussi, d’avoir une carte qui indique la localisation géographique exacte des personnes interrogées et leurs symptômes« , explique Mr. Bracci, ajoutant que si la personne répond depuis son téléphone portable, l’application permet même d’activer le système de géolocalisation (GPS).

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Le médecin et chercheur Ricardo León, directeur de l’Observatoire de l’impact sanitaire et social du Venezuela

Selon les experts de la santé, ces visites à domicile ont joué un rôle décisif pour aplatir la courbe d’infection. « Le « Sistema Patria » a été un outil puissant pour planifier et collecter le volume de données structurées et semi-structurées dont toute nation aimerait disposer« , explique Ricardo León, spécialiste en médecine interne et directeur de l’Observatoire de l’impact sanitaire et social du Venezuela (photo).

Grâce à cet outil, qui possède un domaine public, le Venezuela a pu prendre des décisions en temps réel, et même à l’avance, en matière de contrôle épidémiologique

Cette technologie a également permis la participation directe de la population au contrôle de la pandémie. « Grâce au système Patria, nous sommes connectés jour après jour avec les gens sur leur territoire et nous obtenons un grand volume de participation citoyenne qui nous permet d’obtenir des informations, de les traiter, d’avoir des résultats et d’agir en temps réel. C’est un outil formidable, bien qu’il soit peu utilisé encore en épidémiologie aujourd’hui. Il nous place à l’avant-garde« , ajoute le Dr León.

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Un travailleur de la santé prend des notes pendant que les migrants vénézuéliens attendent d’être contrôlés. 13 avril 2020. Luis Robayo / AFP

Photos : fuyant la xénophobie et la pandémie en Equateur, au Chili, en Colombie, au Pérou ou au Brésil où ils avaient émigré à cause de la guerre économique des USA contre le Venezuela, des milliers de vénézuélien(ne)s rentrent chez eux à bord d’avions publics activés par le gouvernement de Nicolas Maduro

Le gouvernement vénézuélien a fait du système « Patria » l’un des quatre points principaux de sa stratégie.

« Le gouvernement est très fier de ce système car on ne parle généralement pas du Venezuela comme d’un pays à la pointe de la technologie. Et quand on cherche parmi les pays qui ont utilisé la technologie pour combattre le covid-19, on trouve des exemples comme la Corée du Sud, connue pour son très haut niveau technologique, ainsi que la Chine« , explique l’expert en informatique Bracci, qui considère que la plateforme locale « a été assez bien faite » car « les applications pour androïde et ordinateur sont solides« .

Actuellement, la plateforme est également utilisée pour mesurer le degré de conformité avec les mesures de confinement et de prévention – dépistage, port de masque et désinfection des espaces publics mis en place au niveau national.

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Enquête sur la quarantaine et l’analyse de la situation du Covid-19 disponible sur la Plataforma del Carnet de la Patria https://www.facebook.com/CarnetDLaPatria/posts/1604564769697481

Aucun sectarisme

L’initiative a été critiquée par certains secteurs de la droite vénézuélienne qui affirment que la plate-forme « est discriminatoire ». L’argument qu’ils avancent est que de nombreux opposants au gouvernement ne sont pas enregistrés.

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Luigino Bracci, spécialiste en informatique

Pour Bracci la chose est facile à réfuter: « le fait que les allocations sont octroyées à l’ensemble de la population à travers le « Sistema Patria », a depuis longtemps conduit de très nombreuses personnes, de toutes les positions politiques, à s’inscrire sur la plate-forme. La meilleure preuve en est que lors des élections, le gouvernement du président Nicolas Maduro a obtenu environ 7.000.000 de voix, alors qu’on compte plus de 19.000.000 de personnes inscrites dans le « sistema Patria », ce qui montre bien qu’il ne s’agit pas d’un système réservé aux « chavistes« .

L’expert considère que ce système a un énorme potentiel. « Il pourrait aider à mettre en place un contrôle social, par exemple, pour exprimer les problèmes que nous vivons tous et que souvent les dirigeants ou les fonctionnaires, en raison de leurs multiples occupations, ne voient pas. En d’autres termes, les défaillances peuvent être détectées et faire l’objet d’une réponse rapide.« 

Par ailleurs le président Nicolás Maduro a précisé que ces visites à domicile réalisées grâce à l’enquête « ont permis d’améliorer la santé de la population en général » : dans certains cas en effet, alors que les personnes interrogées ne présentaient pas d’infection au Covid-19, « elles ont présenté d’autres pathologies requérant des soins« .

Les autorités vénézuéliennes estiment que sans cette méthode et sans les mesures de confinement, le pays compterait à cette heure 200.360 cas positifs et le nombre de décès dépasserait les 7.000. En revanche, la nation latino-américaine n’a enregistré jusqu’à présent que 381 infections et dix décès, chiffres confirmés par l’OMS.

Jessica Dos Santos

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Photo: Commune Socialiste « Altos de Lidice »

Source : https://actualidad.rt.com/actualidad/351545-venezuela-pandemia-coronavirus-plataforma-patria

Traduction : Thierry Deronne

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