« Voyous chavistes » contre « société civile » : racisme et mépris de classe des médias occidentaux sur le Venezuela, par Alan MacLeod (FAIR)

1. Résumé.

Aujourd’hui, les Vénézuéliens luttent contre l’implosion de leur économie et leurs voisins latino-américains, à droite, agitent des menaces de sanctions contre le  » socialisme  » de l’actuel président Maduro. Depuis l’élection de Chavez en 1998, le pays a connu une période d’intenses conflits de classe et de races. Chavez, premier dirigeant non blanc de l’histoire du pays majoritairement non blanc, a été réélu trois fois et a mené un mouvement populaire contre l’élite blanche retranchée dans ses privilèges. Depuis 1998, le Venezuela est devenu un lieu de lutte permanente entre les classes moyennes et supérieures et les masses subalternes dont Chavez tire son soutien. Le pays a ainsi suscité un grand intérêt médiatique dans le monde entier, tant à gauche qu’à droite.

_101602052_madurorallyrtrs6Cet article, qui s’appuie sur l’analyse du contenu et du discours, explore comment sept journaux occidentaux influents, ont représenté les groupes subalternes de la société civile qui ont soutenu le projet chaviste et les groupes d’élite qui s’y sont opposés. On y trouve un système presque infaillible de deux poids – deux mesures pour représenter les groupes de la société civile qui soutiennent les chavistes comme des « gangs dangereux de voyous » et tout groupe qui s’y oppose en tant que « groupes respectables de la société civile » peu importe leurs actions qui peuvent être contestables.

On entend généralement par « société civile » l’ensemble des organisations non gouvernementales et des institutions visant à promouvoir les intérêts et la volonté des citoyens au sein d’une nation. Elle se compose d’ONG, de syndicats, de mouvements sociaux, d’associations professionnelles et de nombreux autres groupes qui, collectivement, essaient d’améliorer la société. Pourtant, de nombreux universitaires qui ont étudié les médias vénézuéliens locaux ont fait valoir que les médias ne considèrent que les groupes de la classe moyenne comme formant la société civile, tout en diabolisant les groupes ouvriers comme des hordes, des gangs ou des racailles.(1)

Des travaux antérieurs ont détaillé les liens étroits entre l’élite vénézuélienne, les médias vénézuéliens et les journalistes occidentaux ; les médias occidentaux engageant souvent comme correspondants des journalistes locaux de haut vol, prenant leur inspiration politique des publications locales (2). Les médias internationaux ne se sont, pas encore, intéressés au fait qu’ils parlent des groupes selon les représentations qui leur sont proposées.

Afin d’explorer la question de savoir comment les médias internationaux dépeignent la société civile vénézuélienne ; qui en fait partie et qui en est exclue, un échantillon de sept publications occidentales, de premier plan, tiré des bases de données Nexus et NewsBank de tous les articles,de plus de 400 mots, contenant le mot ‘Venezuela’ dans le texte. Il s’agit des journaux The New York Times, The Washington Post, The Miami Herald, The Guardian, The Independent, The Times (Londres) et The Daily Telegraph. (voir tableau 1). Les dates choisies sont celles de pics médiatiques. Il s’agit de l’élection et de l’investiture de Chavez en 1998/9, de la tentative de coup d’Etat de 2002, de la mort de Chavez en 2013, de l’élection de Nicolas Maduro en 2013 et des manifestations de 2014. Le Miami Herald produisant beaucoup d’articles sur le sujet, l’analyse des publications, fut réduite, afin d’éviter qu’il ne domine l’échantillon.

Mac Ledo 1Table 1. Press coverage 1998–2014.

Au total, 501 articles ont été publiés, 232 dans des publications de gauche, 229 dans des publications de droite et 40 dans des journaux centristes, dont 302 américains et 199 britanniques. Ces articles ont ensuite été analysé à l’aide d’une analyse du contenu et du discours. Mais pour replacer cette couverture médiatique dans son contexte, il faut retracer l’histoire récente du Venezuela.

2. Le contexte social vénézuélien

En raison de la mise en œuvre du néolibéralisme au cours des années 1980 et 1990, l’inégalité entre les classes au Venezuela s’est considérablement accrue et la pauvreté a augmenté rapidement. Cela a entraîné une profonde dislocation sociale, en particulier après le Caracazo de 1989, lorsque le gouvernement a ordonné une répression militaire contre les manifestants de la classe ouvrière des barrios, qui a entraîné le massacre de milliers de personnes. L’événement et la crise économique des années 1990 ont conduit à l’effondrement de l’ordre social traditionnel et à l’élection d’un ancien officier militaire et étranger politique, Hugo Chavez, à la présidence en 1998.

Chavez, qui venait d’une famille pauvre, a fait campagne sur la promesse d’une nouvelle Constitution. Elle fut mise en œuvre l’année suivante et contient de nouveaux droits pour les groupes autochtones, les pauvres et les femmes. Il a été réélu en 2000. Mais en 2002, un coup d’État fomenté par des secteurs combinés de l’élite vénézuélienne avec l’aide du gouvernement américain, l’a destitué. Chavez fut sauvé, du même sort que de nombreux dirigeants latino-américains, par un soulèvement d’une grande majorité des Vénézuéliens pauvres et à la peau sombre, qui ont exigé son retour.

À la suite du coup d’État, le gouvernement chaviste s’est déplacé vers la gauche et a institué une série de programmes sociaux à grande échelle visant à redistribuer la richesse et le pouvoir vers le bas. Sous Chavez, l’indice du développement humain s’éleva très nettement, la pauvreté fut réduite de moitié et là part des revenus natioanux revenant à la classe ouvrière grimpa de 22 %. (3) Chavez a été réélu en 2006 (et par la suite en 2012), dans un glissement de terrain politique, mené par une campagne populaire énergique menée à partir de la base et visant à contester l’hégémonie sociale, culturelle, politique et raciale de l’élite à la peau claire qui dirigea le pays depuis son indépendance. Plutôt que de simples avantages économiques, c’est le nouveau sentiment d’estime de soi et le sentiment d’inclusion au sein de la majorité de la classe ouvrière à la peau plus foncée qui ont été essentiels pour comprendre la popularité soutenue de Chavez. Il régna jusqu’à sa mort en 2013. Le vice-président, Nicolas Maduro, fut élu sur la promesse de poursuivre la  » Révolution Bolivarienne « .

Le Venezuela entre dans une crise économique profonde, avec une chute spectaculaire du prix du pétrole, des politiques gouvernementales désastreuses et des sanctions américaines. L’opposition, en grande partie la même élite qui avait régné avant Chavez, en profita pour tenter d’évincer un Maduro de plus en plus impopulaire, comme dans la campagne 2014 des Guarimbas (violences et barrage d’extrême droite, NdT). Le Venezuela est en proie à l’inflation et aux pénuries de certains produits alimentaires. Les classes populaires plus durement touchées protestent le moins et continuent en majorité à soutenir le gouvernement, tandis que les classes supérieures les moins touchées se sont mobilisées autour de la question, suscitant une attention internationale considérable. Cette situation est compliquée par le fait que la production et la distribution des denrées alimentaires continuent d’être largement contrôlées par le secteur privé et sont entre les mains de membres de l’élite, comme Lorenzo Mendoza d’Empresas Polar, la plus grande entreprise du pays, qui exerce un contrôle quasi monopolistique sur de nombreux produits alimentaires essentiels dont les quantités sont limitées. Comme l’affirment Ana Felicien et ses co-auteurs, « sans Polar, il n’y a pas de nourriture « . L’entreprise a refusé de fournir de la nourriture pendant des périodes politiques clés (4). Mendoza a envisagé de se présenter comme candidat de l’opposition contre Maduro en 2018. Néanmoins, malgré les énormes problèmes économiques du pays, l’opposition n’a pas encore atteint son objectif de reprise du pouvoir politique au moment de la rédaction du présent rapport.

De nombreux commentateurs ont vivement critiqué le projet chaviste. Kurt Weyland affirme qu’il a  » lentement mais sûrement étouffé la démocratie  » en supprimant les freins et contrepoids et, en écrasant la société civile. (5) Des critiques similaires ont été formulées par des organisations de défense des droits humains. Human Rights Watch (HRW) parle d’une « approche accusatoire du gouvernement à l’égard de la société civile, qui cherche à harceler ces groupes et à exclure et marginaliser la dissidence dans le pays. » (6)

Un rapport de l’Organisation des États américains (OEA) de 2018 condamne le gouvernement, l’accusant de « crimes contre l’humanité » face aux répressions mises en place contre des groupes de la société civile. (7) D’autres ont réfuté ces critiques. Deux lauréats du prix Nobel et plus d’une centaine de spécialistes d’études latino-américaines ont affirmé que le rapport de HRW « ne répond même pas aux normes les plus minimales en matière d’érudition » et ont attiré l’attention sur la collusion existante entre les organisations des droits humains et le gouvernement états§unien, directement impliqué dans l’exigence du changement de régime. (8) Ce rapport note que cette organisation est dominée par les États-Unis et a été expressément créée comme organisation anti-socialiste et pro-capitaliste. Il attire l’attention sur le diplomate uruguayen Luis Almagro, chef de l’organisation, dont le parti pris anti-socialiste est très marqué et qui entretient des relations étroites avec le controversé leader de l’opposition vénézuélienne Leopoldo Lopez. Lopez, condamné pour terrorisme en 2014, est qualifié d’ « ami cher » et de « prisonnier politique ». En effet, l’un des auteurs du rapport de l’OEA est l’avocat de Lopez. De plus, en justifiant le financement de l’OEA par le Congrès en 2018, l’USAID a soutenu que l’organisation est cruciale pour « promouvoir les intérêts américains dans l’hémisphère occidental en contrant l’influence des pays anti-américains comme le Venezuela ». (9)

Selon Ernesto Abalo, l’une des raisons de ces divergences d’opinion concerne ce qui constitue la démocratie, notant que le Venezuela s’est bien tiré d’affaire au regard de la démocratie participative ou radicale, qui met l’accent sur le pouvoir populaire et l’inclusion. Cependant, si l’on en juge par les normes de la démocratie libérale, qui met l’accent sur la procédure et les institutions, il y a des lacunes évidentes. (10)

En outre, la relation entre la « société civile » et l’État est cruciale mais souvent houleuse dans toute l’Amérique Latine. Les groupes de la société civile ont joué un rôle important dans la fin du régime de Pinochet au Chili. En Équateur et en Bolivie, les organisations autochtones ont joué un rôle clé dans le succès des présidents Correa et Morales et se trouvent parfois maintenant en conflit avec leurs gouvernements sur les questions d’extraction et d’environnement. Mais à droite aussi, des groupes de la « société civile » ont joué un rôle clé dans la destitution de la présidente brésilien Rousseff en 2016 et l’élection de Jair Bolsonaro en 2018…

3. Les médias et le Venezuela

Les médias vénézuéliens sont concentrés entre les mains de très peu de personnes et liés à l’ancienne élite qui contrôlait le pays jusqu’en 1998. Pendant la période dite de « Punto Fijo » (1958-1998), seul le gouvernement avait le pouvoir d’accorder de nouvelles licences pour les médias. Pour se lancer dans une nouvelle entreprise médiatique, il fallait avoir des liens étroits avec des hauts fonctionnaires du gouvernement. Cela a conduit à une relation symbiotique entre les médias et les élites politiques, où les médias, qui dépendent du gouvernement pour l’octroi des licences, à leur tour, légitiment et valident le gouvernement par une couverture positive. Après l’effondrement des partis politiques traditionnels à partir de 1998, les médias privés sont devenus le dernier rempart et le principal véhicule politique de l’élite. Même après les réformes controversées des médias chavistes, les médias privés dominent toujours les parts d’audience et de marché, la part d’audience de la télévision publique étant faible. La grande majorité des stations de radio et des journaux critiquent le gouvernement.

Les études portant sur les médias privés vénézuéliens sont très critiques. Lupien souligne le niveau extrêmement élevé de concentration et d’alignement avec les partis politiques locaux de l’opposition de droite. Il en résulte un ensemble étroit de perspectives, selon lesquelles les mouvements qui contestent l’hégémonie de la race et de la classe sociale dominante sont désignés comme dangereux et offensifs. Incapables de discréditer les résultats des élections, affirme Lupien, les médias ont cherché à saper la légitimité du gouvernement chaviste en présentant ses partisans comme des partisans irréfléchis ou des foules dangereuses et irrationnelles.(12) Et Duno-Gottberg soutient que les médias locaux ont tenté de construire deux groupes distincts d’acteurs politiques ; des groupes rationnels et respectables de la « société civile » qui s’opposent au gouvernement et les dangereux « mafieux, des dégénérés au visage noir, des classes inférieures » qui le soutiennent. (13)

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La droite se mobilise en appui à Juan Guaido, président autoproclamé par Donald Trump

Autre manifestation de la droite vénézuélienne

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Mobilisations chavistes (+ photo ci-dessous)

49948924_10157061752136057_6301419697061494784_n.jpgPour Hernandez, si le projet chaviste peut être lu comme une tentative d’élever et de dynamiser les classes inférieures au sein d’un peuple par une interpellation nationale et populaire, le discours de l’élite blanche consiste à se présenter comme une « société civile » et la multitude comme une « menace barbare et permanente pour la société ». Ainsi, selon lui, le terme « société civile » est devenu un signifiant vide, utilisé uniquement pour décrire les groupes appartenant à l’élite blanche privilégiée qui s’opposent au gouvernement et à ses partisans brutaux comme source imaginaire de terreur pour l’élite. Ainsi, les médias locaux « représentent de manière obsessionnelle » les organisations de la société civile chaviste comme des « groupes paramilitaires intrinsèquement violents, conçus pour intimider et éliminer l’opposition ». Il accuse ainsi l’élite de mener une campagne de « terrorisme médiatique », dans laquelle des journaux influents comme El Nacional et El Universal font preuve « d’une argumentation cohérente et systématique destinée à susciter la peur, l’horreur et la haine envers le chavisme ».(14)

Lupien affirme que les partisans de Chavez ne sont jamais dotés d’une agenda en propre ou considérés comme étant guidés par un intérêt personnel ou collectif rationnel. Les médias locaux, au lieu de cela, utilisent des mots comme « voyous, talibans » et les présentent comme liés au président par manipulation émotionnelle ou littéralement par contrôle magique ou religieux.(15)

Par exemple, El Nacional (14 octobre 2001) a décrit la société civile chaviste comme une « classe marginale… amenée de l’intérieur du pays » qui ne comprenait pas ce pour quoi elle votait mais était « prête à se vendre pour un morceau de pain et une bouteille de rhum ». Cette image d’Epinal de Vénézuéliens pauvres et inintelligents qui sont facilement soudoyés continue jusqu’à aujourd’hui; aux élections de mai 2018, Reuters a affirmé que les pauvres votaient pour Maduro parce qu’ils pensaient « gagner un prix » ou qu’ils « recevraient une boîte de nourriture ».(16)

Au cours du coup d’Etat de 2002, où la pression de l’élite pour forcer Chavez à quitter le pouvoir par la violence a été repoussée par des manifestations de masse des classes populaires du pays, les médias locaux ont insisté sur le fait que la  » foule  » ne savait pas ce qu’elle faisait et était manipulée par un leader trompeur. (17) El Universal (19 juillet 2002) a qualifié les opposants de droite au gouvernement de « société civile » et le contre-coup populaire (21 avril 2002) comme un « pillage comme un produit du ressentiment ».

Pratiquement tous les médias locaux ont été fortement impliqués dans la fomentation, l’orchestration et la promotion du coup d’Etat, dont le siège se trouvait dans la maison de Gustavo Cisneros, le propriétaire de la plus grande chaîne de télévision. Le 12 avril, sa chaîne Venevisión a diffusé sur ses écrans des spots indiquant que le Venezuela avait retrouvé sa liberté, tandis que les dirigeants du coup d’État étaient invités sur les ondes et remerciaient les médias pour leur coopération. L’un d’eux a déclaré : « Nous avions une arme mortelle : les médias. Et maintenant que j’en ai l’occasion, permettez-moi de vous féliciter»(18) D’autres chaînes ont fait de même ; un réalisateur de RCTV s’est fait dire de diffuser « zéro chavisme » à l’écran.(19) Le même jour, Napoleon Bravo, l’un des animateurs de télévision les plus influents du Venezuela, a invité sur les ondes les dirigeants du coup d’Etat, pour les remercier de les aider dans le coup d’Etat contre Hugo Chavez.

Les journaux nationaux du pays ont été impliqués de la même manière. En première page d’El Nacional (11 avril 2002), la veille du coup d’Etat, on pouvait lire : « Descendez dans la rue, pas de pas en arrière » et « la bataille finale aura lieu au Miraflores [palais présidentiel] » ! El Universal (13 avril 2002) a triomphé à la suite de ce qui semblait être une entreprise couronnée de succès, son titre déclarant «  Un pas en avant » ! La plupart des chaînes de télévision privées ont suspendu leurs émissions régulières pour demander aux téléspectateurs de descendre dans la rue pour renverser le gouvernement ; elles ont diffusé des images trafiquées de partisans de Chavez attaqués qui donnaient l’impression qu’ils étaient les agresseurs et ont laissé le temps d’antenne aux putschistes pour dénoncer Chavez. Mais ils ont refusé de faire un reportage sur le contre-coup pendant qui était en cours, diffusant plutôt des documentaires et des films de Julia Roberts. Comme le contre-coup a réussi, tous les journaux nationaux, à l’exception d’Últimas Noticias, ont suspendu leur impression.

En effet, El Universal (13 janvier 2002) a décrit les Cercles bolivariens, associations de quartier, qui ont joué un rôle crucial dans la lutte contre le coup d’Etat, comme de « dangereuses « racailles » qui, sans l’élégance des chemises noires italiennes ou la discipline des groupes nazis allemands considérés comme fascistes, étaient considérés comme des escadrons de la mort du président Duvalier, « les Tontons Macoutes, deux groupes formés de voyous brutaux qui pratiquent la magie ». (20) Nous reviendrons plus bas sur ce racisme fondamental.

4. Race et classe au Venezuela

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« Mantuana » espagnole (oligarchie locale) avec son esclave noire, XVIIIème siècle.

Après l’arrivée de Christophe Colomb en 1498, le Venezuela fut transformé en économie axée sur les plantations, dans lesquelles de petits groupes de paysans européens asservirent de grands groupes d’indigènes américains pour produire des produits primaires. Décimés par l’invasion et la conquête, ils furent remplacés par des Africains victimes de la traite, dont les vies n’avaient pas plus de valeur. Après la longue lutte pour l’indépendance et l’abolition définitive de l’esclavage au milieu du XIXe siècle, la structure de l’économie a très peu changé. Une élite créole blanche propriétaire terrienne a remplacé la domination espagnole directe, tandis que les autochtones et les Afro-Vénézuéliens se sont vu interdire des emplois bien rémunérés dans l’industrie pétrolière, ce qui signifie qu’aujourd’hui les pauvres sont majoritairement noirs et les noirs sont majoritairement pauvres.

Des tentatives ont été faites pour blanchir la composition de la population aux XIXe et XXe siècles, avec des programmes gouvernementaux donnant aux immigrants européens une grande partie des terres les plus productives. Cannon a argumenté de façon convaincante que « le blanc au Venezuela est l’abréviation de beau, pur et sophistiqué, le noir étant le symbole du laid, du pauvre et de l’inintelligent ». Les Noirs sont pratiquement invisibles à la télévision vénézuélienne, présentés seulement comme des voyous sans scrupules. Le noir est fortement sous-estimé, sinon méprisé dans le pays. Avant l’avènement de Chavez, il n’y avait presque pas d’animateurs d’émissions de télévision non blancs dans ce pays majoritairement non blanc. L’intersection de la race et de la classe peut être vue dans la publicité, où les produits destinés à l’élite utilisent des modèles blancs alors que ceux destinés à un public ouvrier sont souvent des modèles plus sombres. Bien que 64 % des Vénézuéliens ne soient pas de race blanche, seulement 4 % s’identifient comme noirs (21).

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Buste du héros national, le rebelle José Leonardo Chirinos, État de Falcón, Venezuela.

Il existe donc une forte corrélation entre la race, la classe sociale et l’affiliation politique au Venezuela, où 67 % des secteurs socio-économiques A et B ont voté pour l’opposant de Chavez en 2000, contre seulement 24 % pour la catégorie socio-économique E, 50,5 % de celle-ci votant pour Chavez. La moitié de ceux qui avaient voté pour lui en 1998 n’avaient jamais voté auparavant. Chavez a pu compter sur le soutien des pauvres, qui le considéraient comme l’un d’entre eux puisqu’il a grandi dans la pauvreté, dans une maison de torchis de l’État de Barinas. En revanche, Cannon soutient que son rejet par les classes moyennes signifiait précisément un rejet des pauvres et des personnes à la peau sombre, et qu’il était fondé sur une notion historique profondément enracinée du noir comme étant inférieur au blanc. (22) Cette position non déclarée de l’élite aujourd’hui, soutient Salas, est remise en question ouvertement par une coalition multiethnique de peuples subalternes, et constitue un choc psychologique douloureux pour la culture hégémonique de la suprématie blanche. (23)

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Chavez vu par l’opposition. Voir aussi, en France, « Les facéties d’Alexandre Adler : Hugo Chavez, « gorille populiste » » et « antisémite » : https://www.acrimed.org/Les-faceties-d-Alexandre-Adler-Hugo-Chavez-gorille-populiste-et-antisemite

Au Venezuela « noir’ et ‘chaviste » sont considérés comme pratiquement synonymes. Un supplément d’El Nacional a publié l’histoire de trois journalistes de l’opposition noircis pour ressembler à des golliwogs (poupée de chiffon représentant une personne noire aux cheveux crépus) afin de passer inaperçus lors d’un rassemblement de chaviste par « la foule qui leur était violemment opposée ». L’un des problèmes signalés dans le supplément était que l’utilisation permanente de ce déguisement signifierait qu’ils commenceraient à puer comme des singes… Etant entendu que les chavistas étaient noirs et que la société civile était blanche. (24)

Pendant les manifestations de l’extrême droite 2017 contre le gouvernement bolivarien, présentées par les médias occidentaux comme « révolte populaire pour la démocratie et contre Maduro », un homme noir, Orlando José Figueroa, a été accosté par un groupe de ces manifestants blancs qui supposaient, en raison de la couleur de sa peau, qu’il était à la fois un chaviste et un criminel. Il a été battu, poignardé et brûlé vif. D’autres Afro-Vénézuéliens ont été lynchés par des groupes blancs pendant ces manifestations. Ainsi, selon Salas, l’économie politique du racisme au sein de l’élite vénézuélienne n’est rien de plus que la continuation historique du processus de conquête et d’esclavage qui a commencé il y a 500 ans. (25)

Orlando Figuera

Le jeune Orlando Figuera, brûlé vif dans un quartier chic de Caracas par une extrême droite insurgée que les médias internationaux ont qualifiée de « révolte populaire contre la dictature ». Voir http://wp.me/p2ahp2-2CO

Pourtant, le racisme est un sujet tabou au Venezuela. L’une des idéologies nationales fondamentales est que le pays est une société « café au lait », où tout le monde est un mélange de café (africain) et de lait (européen), ce qui signifie qu’ils sont tous de la même « race ». En conséquence, le langage et la terminologie ouvertement raciaux dans les médias coexistent avec le déni du fait que le racisme est un problème à l’intérieur du pays.

Cette situation n’est pas remise en question par les analyses locales des médias vénézuéliens ou de la manière dont la société civile est représentée, même si la plupart se concentrent uniquement sur la tentative de coup d’État de 2002 et n’étudient pas les préjugés inhérents à la couverture médiatique de manière plus générale. La présente étude, par contre, prend en compte l’ensemble de la période chaviste (1998-) et se concentre sur les médias britanniques et américains. Elle montre comment les médias occidentaux recyclent fidèlement la couverture raciste et classiste des médias vénézuéliens. L’une des raisons en est que les journalistes occidentaux qui se rendent au Venezuela vivent et travaillent généralement dans les quartiers de l’Est de Caracas, fortement empreints de ségrégation raciale et sociale. La plupart de ces journalistes vivent dans des communautés protégées par des gardes armés et se déplacent rarement en dehors de la partie riche et cosmopolite de la ville. Par conséquent, ils entrent rarement en contact avec la majorité pauvre et à la peau foncée du pays. Beaucoup ne parlent pas l’espagnol et ne peuvent donc pas communiquer avec les 95 % les plus pauvres de la population qui ne parlent pas anglais. Cela les limite encore davantage à ne communiquer presque exclusivement qu’avec des sources de la classe moyenne ou supérieure blanche. Même hiatus pour les journalistes restés en Europe : la plupart des vénézuéliens qui étudient ou achètent des appartements à Londres, Paris ou Madrid… sont, comme les autres communautés latines, en porte-à-faux, pour des raisons sociologiques, économiques et historiques, avec les couches populaires qui forment la majorité sociale de leur pays.

Les journalistes qui prennent leur billet pour Caracas y travaillent en étroite collaboration avec des journalistes locaux bien établis, qui sont majoritairement issus de milieux privilégiés et d’organisations de médias d’opposition très partisanes. Des journalistes m’ont avoué n’avoir fait que copier/coller des articles provenant de sources d’information locales partisanes comme El Universal et El Nacional. En outre, sous la pression de la mondialisation et des coupes budgétaires exigées par les actionnaires des grands groupes de communication, de nombreux organes d’information occidentaux ont commencé à sous-traiter ou à externaliser leur couverture vénézuélienne auprès de journalistes locaux issus de l’opposition. Cela crée une atmosphère de salle de rédaction antagoniste où même les journalistes occidentaux de Caracas se disent « résistants » aux chavistes, tandis que ceux qui sont plus empathiques par rapport au chavisme admettent l’auto-censure, renforçant ainsi la pensée unique. Comme l’a dit un journaliste : « Je n’ai tout simplement jamais présenté d’articles dont je savais qu’ils n’entreraient pas… Et je le savais et je n’étais même pas assez stupide pour les présenter. Je savais que ça ne serait même pas pris en compte ». (26) Il n’est donc pas étonnant que les attitudes des médias locaux s’infiltrent également dans les reportages occidentaux. »

Constatations tirées de la couverture occidentale

J’ai compté la fréquence avec laquelle les sept journaux de mon échantillon présentent les chavistes et les groupes d’opposition comme des foules ou des gangs intrinsèquement violents a été comptée. Dans 65 articles, il y a 158 références à des groupes sympathisants du gouvernement comme « hordes violentes, gangs ou criminels », qualificatifs non utilisés pour décrire des groupes d’opposition.

Chavez est le premier président non blanc élu après s’être présenté face à d’autres candidats dont une ancienne Miss Univers blanche. Les médias locaux ont baptisé l’élection « La beauté contre la bête ». (27) Les médias occidentaux ont adopté ce ton, qualifiant ses partisans d’ignorants et de bestiaux. Le Washington Post (7 décembre 1998) a cité un observateur qui notait : « Chavez rejoint les gens incultes. Il n’offre qu’une série de rêves ». Et le Miami Herald (7 décembre 1998) affirmait que « les chavistes embrasseraient une dictature autoritaire », citant une source qui disait : « L’histoire de violence de Chavez m’inquiète. Ses disciples m’inquiètent. Ses disciples ne sont généralement pas très éduqués ».

La déshumanisation des Vénézuéliens de la classe ouvrière, à la peau sombre, s’est intensifiée en 2002 lors de la tentative de coup d’État. Le 11 avril, de grandes manifestations ont débordé Caracas. Les groupes d’opposition de droite (dits de la « société civile ») ont affirmé que les actions de Chavez en tant que président, y compris ses attaques verbales contre l’Eglise et les groupes d’affaires, « érodaient la démocratie ». La renationalisation de PDVSA (Petróleos de Venezuela, S. A.), une compagnie qu’ils considéraient comme neutre et indépendante, a été, pour beaucoup dans ce groupe, la goutte qui a fait déborder le vase.

Alors que les manifestations anti-gouvernementales se sont heurtées à des manifestations pro-gouvernementales, des franc-tireurs ont tiré dans le tas ; dix-neuf personnes ont été tuées et soixante-neuf ont été blessées. Les chefs de l’opposition ont pu ainsi imputer les morts à Chavez et, avec l’aide d’unités militaires, l’ont arrêté et ont installé à sa place Pedro Carmona, le chef de la Chambre de Commerce. Des représentants de tous les secteurs de l’élite – l’Église catholique, l’armée, le monde des affaires, les médias et les syndicats – ont signé le « décret Carmona », qui abolissait la nouvelle Constitution, suspendait la Cour Suprême, liquidait le Congrès et donnait à Carmona le pouvoir de gouverner seul et par décret. La composition raciale et de classe du nouveau gouvernement était évidente même pour les putschistes eux-mêmes, les conseillers de Carmona le suppliant de trouver au moins une personne non blanche à mettre devant les caméras. Mais Carmona n’en a pas trouvé. (28)

Selon le rapport final du Défenseur vénézuélien des droits humains, sept des morts étaient des chavistes, sept étaient des partisans de l’opposition et cinq étaient non affiliés. Parmi les blessés, trente-huit étaient des chavistes, dix-sept des opposants et quatorze des non-affiliés. Il n’y a pas de consensus sur les responsables des meurtres ; les sympathisants de l’opposition insistent sur l’incertitude quant aux coupables, alors que les députés bolivariens considèrent qu’il s’agit de mercenaires postés ad hoc sur les toits environnant le palais de Miraflores. Cependant, même les critiques les plus virulentes des chavistes admettent que ce qui s’est produit était effectivement un coup d’État (29).

Les putschistes apparurent sur les écrans et annoncèrent le licenciement d’environ 500 journalistes considérés comme ennemis du nouveau régime (30) En moins d’une jour une centaine d’entre eux furent arrêtés, la télévision d’Etat forcée de quitter les ondes et de nombreux médias locaux indépendants envahis et détruits, certains journalistes furent torturés et d’autres ont publiquement fouettés (31).

Ce gouvernement auto-proclamé n’a duré que deux jours : un grand nombre des vénézuéliens de la classe ouvrière et à la peau sombre sont descendus des barrios, quartiers populaires sur les collines autour de Caracas, pour protester. Ces manifestations pacifiques de masse ont encouragé les unités loyales de l’armée à reprendre le palais présidentiel et à ramener le président constitutionnel Chavez.

Les documents publiés montrent que le coup d’État et la violence avaient été planifiés dès le début et que le gouvernement américain était parfaitement conscient que l’opposition avait l’intention de provoquer et d’exploiter la violence dès le début du mois d’avril 2002 afin de perpétrer un coup d’État. (32) Les États-Unis ont d’abord soutenu ces actions, la Maison Blanche les qualifiant de « manifestations pacifiques » et a fait pression sur l’OEA pour reconnaître Carmona (33). Cependant, l’OEA a dénoncé ce qu’elle considérait comme un coup d’État violent et a exprimé sa solidarité avec le peuple vénézuélien. (34) Le 15 avril, le gouvernement américain a fait marche arrière et « condamné » le coup d’État.

C’est dans ce contexte que les médias occidentaux ont présenté les groupes responsables du coup d’État comme des « sociétés civiles » alors que les groupes de la classe inférieure qui défendaient la Constitution étaient dépeints comme des « foules dangereuses menaçant la démocratie ». Par exemple, le Daily Telegraph (13 avril 2002) : « Le président vénézuélien a été contraint de démissionner par son haut commandement militaire hier après que ses partisans ont ouvert le feu sur un rassemblement de l’opposition appelant à son départ, tuant 13 personnes…[Les coups de Chavez] ont aliéné tous les secteurs importants de la société vénézuélienne : les entreprises, les propriétaires terriens, les syndicats et l’Eglise catholique… M. Chavez a une clientèle fanatique parmi certains secteurs des pauvres. »

Par ailleurs, le journal a rapporté de fausses informations selon lesquelles Chavez avait démissionné et ses partisans avaient tué des partisans de l’opposition. Pourtant, Chavez a été enlevé de manière démontrée et il existe un vaste bilan de preuves, en particulier le fait que deux fois plus de chavistes ont été blessés que les partisans de l’opposition. Le correspondant de CNN Otto Neustadt a lui-même filmé les dénonciations des putschistes revendiquant le coup d’Etat et parlant de « morts » avant que celles-ci ne se produisent sous les balles de leurs francs-tireurs… Le Daily Telegraph a également délégitimé la classe ouvrière, affirmant que tous les secteurs « importants » de la société s’opposaient à Chavez et que seuls des assassins « fanatiques » le soutenaient. Ces meurtriers fanatiques constituaient la majorité sociale du pays.

Le New York Times (13 avril 2002) a fortement soutenu les événements, les présentant comme un soulèvement démocratique plutôt que comme un coup d’Etat, notant que Chavez s’était : « aliéné pratiquement toutes les circonscriptions, des professionnels de la classe moyenne, des universitaires et des chefs d’entreprise aux membres des syndicats et de l’Église catholique romaine… Un développement encourageant a été la forte participation des citoyens de la classe moyenne à l’organisation des groupes d’opposition et des manifestations de rue. La poursuite de la participation civique pourrait contribuer à revitaliser le Venezuela. »

Ce journal a décrit les mobilisations de la droite pro-coup d’État comme « une semaine de manifestations pacifiques » tandis que la contre-manifestation a été qualifiée de « mouvances furieuses de partisans de Chavez marchant violemment à travers les magasins pillant la capitale dans les quartiers pauvres ». (16 avril 2002).

Cette couverture est très semblable à celle du journal de droite vénézuélien El Universal documentée précédemment. Moins de deux ans auparavant, Chavez avait remporté à la fois le plus grand nombre total de voix de l’histoire du Venezuela, avec vingt-deux victoires sur vingt-trois États; en 2006, il avait obtenu le meilleur résultat avec sa réélection. Chavez donc n’avait manifestement pas « perdu la majeure partie de la population ». Mais cette lecture journalistique montre clairement qui constitue et qui ne constitue pas la société selon les médias. Ceux qui en font partie sont les groupes professionnels de l’élite blanche et ceux qui n’en font pas partie, à l’évidence, sont les violents sous-humains (unpeople). Le New York Times a dénigré les centaines de milliers de manifestants pacifiques de la classe ouvrière qui se sont soulevés contre le coup d’Etat en les qualifiant de « voyous armés » (15 avril 2002) et « Dobermans » (12 avril 2002).

Les autres journaux dépeignent les groupes de la même façon. Par exemple, selon le Washington Post (21 avril 2002), « l’opposition de la société civile était inspirée et énergique, démocratique ». En revanche les groupes ouvriers opposés au coup d’État étaient des «  extrémistes, des brutes » – même lorsque les démocrates inspirés s’abattaient ces extrémistes. Sur l’ensemble de l’échantillon, trente-cinq groupes d’opposition ont été cités comme représentant une  » société civile  » respectable. Les groupes chavistes n’ont pas été décrits de la même manière. Cette uniformité sur l’ensemble du spectre ajoute du poids à la théorie de Hernandez selon laquelle le terme « société civile » est un signifiant vide, un terme technique utilisé uniquement pour décrire les groupes de l’élite sociale.

Le Miami Herald (16 avril 2002) reprenait lui aussi la couverture du quotidien vénézuélien de droite El Universal (13 janvier 2002) qui comparait les cercles bolivariens aux nazis et aux tontons Macoutes.

La présentation des partisans de Chavez comme « hordes violentes et sans instruction » s’est poursuivie tout au long de sa présidence et jusqu’après sa mort en 2013. Tout en couvrant les funérailles de Chavez et l’élection présidentielle qui a suivi, les journaux ont nié toute capacité d’autonomie d’action ou de pensée aux partisans de Chavez, les présentant comme de simples disciples irréfléchis, incapables de prendre des décisions rationnelles, reflétant ainsi les conclusions de Lupien dans les médias vénézuéliens. Par exemple, le Times (6 mars 2013) a affirmé que Chavez était « un personnage plus grand que nature qui commandait une adoration presque sectaire aux dévots de sa soi-disant révolution, sa domination du pouvoir laissant peu de place pour pouvoir briller aux autres personnalités politiques ».

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Diversité des organisations citoyennes nées de la révolution : une réunion communale dans un quartier populaire d’El Lidice, Caracas, 2018. Photo: Jesus Reyes

En fait, selon les médias, les vénézuéliens de la classe ouvrière n’appuyaient pas le gouvernement de façon rationnelle mais participaient à un culte qui leur avait lavé le cerveau. Il y a aussi une tendance marquée à dépeindre les groupes de chavistes comme des fouets émanent d’une rage névrosée, comme le montrent les deux citations suivantes : « Ses partisans frénétiques ne veulent tout simplement pas dire au revoir, et les héritiers d’Hugo Chavez disent qu’ils n’auront peut-être pas à le faire. » (The Washington Post, 16 mars 2013). Ou «Le Commandant a été ramené d’entre les morts, apparaissant sur des écrans vidéo géants haranguant des foules endiablées. » (The Daily Telegraph, 12 avril 2013)

La  » frénésie  » évoque un comportement incontrôlable, irrationnel ou sauvage, indiquant que les groupes qui soutiennent le gouvernement sont hystériques, maniaques ou fous plutôt que des acteurs rationnels. Le mot est souvent utilisé pour désigner des animaux irrationnels ou même des parasites –  » une frénésie alimentaire  » – et sert à déshumaniser la majorité de la population à la peau sombre et de classe inférieure du pays. Le mot n’a jamais été utilisé pour décrire les mouvements d’opposition.

La conséquence du règne de Chavez, selon un journal, a été de déchaîner une bête sur le Venezuela. The Miami Herald (5 mars 2013) affirmant que, par conséquent,  » le Venezuela est aujourd’hui une société polarisée divisée entre les partisans intolérants de la révolution bolivarienne de M. Chávez et une opposition démocratique qui, contre toute attente, a mené un combat courageux pour une alternative démocratique « . Cela diabolise à la fois les chavistes et idéalise l’opposition.

L’élection présidentielle qui a suivi a opposé le vice-président Nicolas Maduro au leader de l’opposition Henrique Capriles. Alors que les chavistes considéraient l’élection comme libre et équitable, l’opposition affirma que, bien que le vote ait été sûr, le gouvernement avait utilisé les médias et les ressources de l’État en sa faveur, et qu’il avait fait pression sur ses employés pour qu’ils votent pour Maduro, biaisant les règles du jeu.

La réaction de la communauté internationale à l’élection a été extrêmement positive. L’Union des Nations de l’Amérique du Sud a pleinement approuvé les travaux, comme l’ont fait de nombreux autres États importants comme le Canada, le Mexique, la Russie et l’Espagne. En fait, le seul pays au monde qui n’a pas rapidement reconnu les résultats était les États-Unis. Et ce, malgré le fait que le Centre Carter, une organisation d’observation électorale ayant reçu le prix Nobel et que le gouvernement états-unien a même financé pour observer des élections, les a approuvées. Elle a constaté qu’en fait, Capriles a reçu presque trois fois plus de couverture que Maduro à la télévision, la plupart étant positive, alors que la couverture de Maduro était surtout négative. En outre, il a constaté que moins d’un pour cent des personnes ont déclaré avoir subi des pressions pour voter dans un sens ou dans l’autre, alors que deux fois plus de personnes ont été poussées à voter pour Capriles que pour Maduro. (35) En 2012, l’ancien président Jimmy Carter a noté que le système électoral au Venezuela était  » le meilleur au monde « .

Néanmoins, les médias occidentaux ont recyclé leur discours et présenté ce scrutin comme un combat injuste entre une opposition démocratique, courageuse et louable, et un gouvernement autoritaire qui avait  » drillé  » ses  » partisans pauvres avec frénésie «  (The Daily Telegraph, 6 mars 2013) et pouvait compter « sur le soutien aveugle » d’un million de clients citoyens et leurs familles « qui ont dû voter pour leur gouvernement du fait de leur travail dans le secteur public. » (The Daily Telegraph, 7 mars 2013). Il évoquait également une forte possibilité que, si les chavistes perdaient, ils pourraient ne pas accepter le résultat. Par exemple, The Guardian (5 mars 2013) écrit : « Les questions abondent. Si Capriles gagne, les milices et factions civiles chavistes des forces armées l’accepteront-elles ? ».

De telles citations soulignent le mépris de classe des médias européens à l’égard des groupes chavistes. Ils démontrent également la même tendance à « paramilitariser » ces groupes comme Hernandez l’a analysé dans les médias vénézuéliens eux-mêmes, qui sont en majorité d’opposition. En réalité, les chavistes ont toujours accepté leurs défaites, de manière immédiate, même en cas de scrutins serrés comme lors du référendum de 2007 – alors que l’opposition a continuellement refusé d’accepter les résultats des élections et a eu recours à la violence dans un certain nombre de cas. Elle a de fait refusé d’accepter les victoires chavistes jusqu’en 2006. Capriles lui-même avait des antécédents de violence, notamment l’enlèvement du ministre de l’Intérieur lors du coup d’État de 2002 et le leadership d’une foule qui a attaqué l’ambassade de Cuba. Pourtant, les médias n’ont jamais posé la question de savoir si l’opposition reconnaîtrait le verdict des urnes (ce qu’elle n’a d’ailleurs pas fait). Le qualificatif « milices » fait référence aux cercles bolivariens, que les chavistes appellent organisations populaires, mais qui sont fréquemment décrits comme des paramilitaires armés par l’opposition vénézuélienne. Notre étude montre qu’aucune organisation d’opposition n’a été qualifiée de milice, même armée, alors que ses commandos ont mené des attaques nocturnes contre l’armée et la police vénézuéliennes. Par contre le Daily Telegraph (14 avril 2013) écrit : « Beaucoup se sont demandés si M. Maduro et ses partisans chavistes accepteraient une victoire de l’opposition si elle se produisait – et ils ont prédit la violence si elle se produisait. ». Le Miami Herald (5 mars 2013) s’inquiète lui aussi de la violence, citant un observateur : « Armando, 29 ans, a déclaré que sa joie était tempérée par la réaction des supporters pro-Chávez, connus sous le nom de chavistes, chez eux. C’est la première étape d’un grand changement » a-t-il déclaré. « J’espère que rien de mal n’arrivera et que les ignorants n’auront pas recours à la violence. »

Heureusement, aucun  » ignorant  » n’a eu recours à la violence. La « foule » est restée à la maison, pacifiquement. Et malheureusement, c’est le candidat de la droite, Henrique Capriles qui a demandé à ses partisans de la société civile « d’exprimer leur colère dans la rue ». Les émeutes qui ont suivi ont entraîné la mort de sept personnes, toutes chavistes. (36)

N’ayant aucune perspective d’accéder rapidement au pouvoir après avoir perdu les élections de 2013, l’opposition s’est scindée en deux factions. La plus modérée était dirigée par Henrique Capriles, et se disait favorable à la poursuite de la voie électorale. L’autre, menée par Leopoldo Lopez, préférait en revenir à la tactique du putsch violent. Lopez argumentait en octobre 2013 : « Nous devons accélérer la sortie du gouvernement… Nicolas Maduro doit partir le plus tôt possible… selon moi, la méthode est secondaire, ce qui est important, c’est la détermination à atteindre nos objectifs à tout prix » (37).

Lopez a persévéré dans ces plans d’action. Au printemps et à l’été 2014, des manifestations anti-gouvernementales ont occupé les quartiers aisés de l’Est de Caracas et des zones frontalières avec la Colombie, comme l’état du Tachira. Elles s’étaient auto-baptisées La Salida (la sortie [de Maduro]) ou « guarimbas » (barrages et violences d’extrême droite, NdT). Quarante-trois personnes sont mortes dans des affrontements très médiatisés entre l’opposition et les forces gouvernementales, dont quatorze directement imputables aux forces de sécurité gouvernementales et vingt-trois à la violence de l’opposition. (38) Les manifestations prolongées ont causé d’énormes dégâts et perturbations dans le pays, évalués à 15 milliards de dollars par le gouvernement bolivarien.

Les chavistes reconnaissent que la police et la Garde nationale sont coupables de certains meurtres, mais affirment que le gouvernement a fait preuve d’une  » étonnante retenue  » face à une tentative de coup d’État violent. Les opposants concèdent que les manifestants ont fait de nombreux morts, mais accusent la répression gouvernementale qui selon a été pire, entraînant un  » pogrom tropical  » généralisé contre des groupes de la société civile largement pacifiques. (39) Les médias vénézuéliens, en majorité d’opposition, ont généralement favorisé la seconde interprétation. El Universal (19 mars 2014), par exemple, a condamné la «  violence des chavistes », et de leurs «  groupes armés » contre «  les étudiants et les familles qui ont manifesté pacifiquement ».

C’est cette interprétation qui dominait en Occident. Ciccariello-Maher note comment les manifestants se sont habilement présentés sur les réseaux sociaux comme une sorte de « Printemps arabe » ou des mouvements d’occupation sous le masque de Guy Fawkes, faisant circuler des images montrant une prétendue répression gouvernementale, malgré le fait que de nombreuses images ne venaient même pas du Venezuela. (40) Les événements ont fait la une des réseaux sociaux à travers le monde, faisant la manchette des journaux et des célébrités comme Cher, Madonna et Kevin Spacey ont apporté leur soutien total aux opposants.

Les Vénézuéliens, les médias et les universitaires ont immédiatement remarqué l’aspect de classe et racial des manifestations. (41) Des étudiants de peau claire, provenant des universités privées de la bourgeoisie, ont co-dirigé les « guarimbas » avec des paramilitaires colombiens et des membres de la pègre. Celles-ci ont eu lieu dans seulement 18 des 335 municipalités du pays, c’est-à-dire principalement dans des zones riches, blanches et contrôlées par l’opposition. Elles ne se sont pas propagées aux zones populaires où vit 80% de la population, métissée, invisible dans les médias occidentaux. Les « guarimbas » étaient très impopulaires, les sondages privés ayant constaté qu’en avril, les deux tiers des Vénézuéliens étaient contre eux (bien qu’une majorité de riches Vénézuéliens les aient soutenus), les autres les estimant impopulaires à hauteur de 87 %. Cela était principalement dû à leur violence, qui comprenait l’attaque de magasins d’alimentation du gouvernement, des incendies ou attaques aux explosifs contre le métro de Caracas, l’attaque de centres de santé qui a mis en péril plus de 160 patients qui ont risqué de brûler vifs, la destruction d’universités libres visant les étudiants pauvres ou des logements sociaux construits pour les secteurs populaires, l’attaque de jardins d’enfants, l’intoxication de l’eau potable et même l’assassinat de passants non mobilisés politiquement. (42) La liste des cibles représentait un message politique clair : les institutions attaquées étaient les représentants des programmes-phares du socialisme bolivarien en matière de santé, d’éducation, de transport et de logement, programmes soutenus par les classes populaires à la peau brune.

Terroristas-Guarimberos

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Dans un quartier huppé de Caracas, les « guarimberos » d’extrême droite, présentés comme « combattants de la liberté » en lutte contre une dictature sur les  écrans occidentaux.

safe_image-php1.jpgPourtant, les médias ne présentèrent pas ces violences de l’extrême droite comme venant des mêmes participants que ceux de la tentative de coup d’Etat contre Chavez en 2002, mais comme les actions de manifestants pacifiques vertueux soumis à une agression violente de la part d’une dictature et ses sbires.

De fait, dans les news de télévision, la chronologie du montage s’inversait. La réponse des forces de sécurité précédait les violences de l’extrême droite, comme s’il s’agissait d’une répression politique contre la population. L’Independent (18 février 2014) a noté que la Maison-Blanche s’était inquiétée du fait que le gouvernement utilisait les forces de sécurité et les gangs armés pour disperser des « manifestations pacifiques ». Tandis que le Times (15 avril 2014) affirmait que « les Colectivos haïs – des gangs armés de loyalistes du gouvernement à moto – se sont présentés devant les maisons des manifestants étudiants et ont menacé de les tuer ». Pour ne pas être en reste, le Daily Telegraph (21 février 2014) présenta le Venezuela comme tombant dans une ochlocratie, déclarant que: « Maduro a laissé les pires personnes prendre le pouvoir – abandonner l’autorité à des foules radicales et à des fonctionnaires corrompus dans le but de les garder tous de son côté ». De plus, «  sous la surface, la société civile pouvait encore survivre. Maintenant que Chavez est mort et que la magie a disparu, c’est le chaos ».

Pour les médias, les « pires personnes » n’étaient donc pas celles qui tendaient des filins d’acier dans les rues pour égorger les travailleurs se rendant en moto à leur travail, ou qui attaquaient des maternités à l’explosif, non : ceux-là étaient représentés comme une « société civile » qui « protestait pacifiquement ». Les « pires personnes » étaient les groupes de la classe ouvrière vénézuélienne qui ne soutenaient pas ces violences.

En fin de compte, les journaux britanniques n’ont fait que reprendre la vision sociale de l’opposition locale : présenter les groupes d’opposition comme des « manifestants » respectables de la société civile usant de leur droit de manifester, tout en dénigrant simultanément les groupes chavistes comme des « gangs » ou des « foules violentes et décérébrées ». Aucun groupe d’opposition n’a jamais été qualifié de « horde » ou de « foule » alors qu’un groupe ouvrier ou chaviste n’a jamais été qualifié de « société civile » dans l’ensemble des 501 articles de l’échantillon.

Les journaux états-uniens sont allés plus loin encore, présentant comme des « faits » des affirmations très douteuses sur les responsables de la violence et exigeant une action internationale voire un changement de « régime ». Le Washington Post (30 mars 2014) a écrit : « Les Vénézuéliens sont désespérés par le manque d’intérêt de la communauté internationale pour la crise politique qui secoue leur pays. Depuis le début des manifestations anti-gouvernementales au début du mois dernier, au moins 34 personnes ont été tuées, pour la plupart des partisans de l’opposition abattus par les forces de sécurité ou des gangs soutenus par le gouvernement. »

Cela soulève la question de savoir qui est exactement un Vénézuélien pour le Washington Post. Évidemment pas la grande majorité des Vénézuéliens pour la plupart à la peau sombre, pour la plupart de la classe ouvrière, qui s’opposaient aux violences de l’extrême droite. Imaginons une situation similaire aux États-Unis. Si les militant(e)s du mouvement Black Lives Matter avait bombardé des bâtiments du gouvernement américain dans une tentative ouverte de renverser le président en tuant des membres de la police, de la Garde nationale ou des forces armées, seraient-il décrits comme des « manifestants pacifiques » par ces mêmes médias ?

Le Miami Herald (17 février 2014) a qualifié les événements de « manifestations » dirigées par un « dirigeant responsable » Lopez qui voulait une « marche pacifique » pour « mettre fin aux persécutions et pour obtenir la liberté des manifestants détenus » mais qu ‘« au lieu de répondre aux préoccupations des manifestants en changeant de cap ou en parlant à ses adversaires, M. Maduro a libéré des voyous soutenus par le gouvernement qui ont rapidement aggravé la violence dans la rue ». Le Miami Herald (26 février 2014) a également réprimandé le président Obama pour son inaction, affirmant que « de nombreux experts latino-américains à Washington s’accordent à dire que l’administration Obama ne peut fermer les yeux sur le massacre de manifestants pacifiques par des voyous armés soutenus par le gouvernement ».

Cependant, les « guarimbas » violentes de 2014 ont perdu leur popularité et le soutien international. En effet, l’Union des Nations Sud-américaines a fermement soutenu Maduro et condamné la violence de l’opposition, de nombreuses nations qualifiant ces violences comme venant de putschistes préparant une enième tentative de coup d’État conçue par le gouvernement américain.

L’utilisation du mot « voyou » était particulièrement répandue et remarquable dans l’échantillon. Les exemples cités ci-dessus ont été écrits par des occidentaux pour un public états-unien. Ceux qui écrivent ou lisent les articles comprennent vite ce que signifie «  voyou » dans un contexte états-unien. Aujourd’hui, le mot vise à diaboliser et à criminaliser les hommes noirs, comme l’explique Coleman. Il a supplanté « nègre » dans le langage courant (44).

Au total, 20 des 501 articles, soit 4%, utilisaient le stigmate racial le plus fort pour désigner les groupes ouvriers. Il convient de noter qu’il ne s’agissait pas de 4 % des articles sur les partisans de Chavez, mais de 4 % de tous les articles pertinents comprenant le mot  » Venezuela  » dans le texte. Cela comprenait des articles sur le pétrole, les équipes de baseball, la nécrologie, les problèmes des habitants de Miami et les actions du gouvernement américain. L’usage du mot a été beaucoup plus courant dans les périodes d’échantillonnage ultérieures (2013, 2014), longtemps après que sa signification ait été bien documentée et comprise. L’étude a également suivi l’utilisation du terme « voyou » pour désigner les groupes d’opposition ou de classe moyenne. Ce terme n’est pas utilisé pour ces groupes d’opposition ou pour la classe moyenne.

L’utilisation de ce mot pour décrire les chavistes était également courante dans la presse britannique. Le Guardian (7 mars 2013) a affirmé que « les groupes civils armés et voyous ont également juré de défendre la révolution contre les ennemis à l’intérieur et à l’extérieur ». Tandis que The Telegraph (7 mars 2013) racontait qu’aux funérailles de Chavez, « pendant un moment, il y a eu une situation tendue, car le garde – un voyou de 18 ans à peine – exigeait de savoir qui prenait une photo ».

L’utilisation du mot  » voyou  » pour désigner uniquement les groupes de classe inférieure à la peau sombre et jamais les groupes d’opposition, même lorsqu’ils se livraient à la violence, ne fait que renforcer l’idée qu’il s’agit de racisme.

5. Conclusion

Depuis 1998, les médias occidentaux ont montré une tendance écrasante à représenter les groupes chavistes comme « des gangs, des hordes ou des foules dangereuses » tout en présentant simultanément les groupes d’opposition comme des membres respectables de la société civile, reflétant les positions des médias locaux. Chaque fois que des mots tels que « mafia, gangs, hordes » étaient utilisés, c’était uniquement en référence aux organisations sympathisantes du gouvernement, ouvrières, à la peau sombre, et jamais pour décrire les groupes d’opposition, en grande partie blancs et de classe supérieure. De même, le terme « voyou » n’a été utilisé que pour décrire les chavistes dans un contexte où « chaviste et noir » sont compris comme étant pratiquement synonymes.

Les périodes d’échantillonnage concernent l’apogée des offensives de l’opposition pour forcer les chavistes à quitter le pouvoir, par la violence. En 2002, cette opposition a déjà fomenté un coup d’État mortel contre le gouvernement démocratiquement élu, mettant en place une dictature de courte durée. En 2013, l’opposition a refusé d’accepter le résultat d’élections internationalement reconnues, ce qui a entraîné des émeutes meurtrières. Et en 2014, elle a lancé un nouveau cycle de violences pour destituer de force le président. Pourtant, dans les sept journaux échantillonnés, ces groupes d’opposition ont été qualifiés de « société civile », tandis que ceux qui s’opposaient à leurs actions étaient des « foules », des « voyous » et des « hordes paramilitaires ».

En présentant les chavistes comme des paramilitaires intrinsèquement violents, les médias occidentaux ont reproduit la vision diffusée par les médias vénézuéliens d’opposition, selon Hernandez. Cette matrice d’opinon de la droite vénézuélienne, reprises par ses médias, affleure dans les médias occidentaux pour dire, comme le démontre Lupien, que les partisans du gouvernement bolivarien sont « irrationnels et irréfléchis, jouets d’un maître démagogue illusionniste, qui les a drillés avec frénésie » (45).

Les sept journaux de cet échantillon ont suivi de très près cette distinction entre groupes de la « société civile de l’opposition » et « foule chaviste » – voir l’analyse de Duno-Gottberg. (46)

Dans ce contexte, le terme  » société civile  » est un signifiant vide, utilisé exclusivement pour désigner les groupes d’opposition de classe supérieure à la manière des médias d’opposition vénézuéliens. Les médias de masse occidentaux semblent se rabattre uniformément sur les mêmes archétypes que ceux des médias vénézuéliens. Que la couverture de Chavez et de ses partisans soit négative et celle de la droite positive, n’est peut-être pas surprenant, compte tenu des positions (géo-)politiques des États-Unis et du Royaume-Uni à l’égard du Venezuela. L’intime proximité avec laquelle les médias internationaux reflètent la vision de la droite locale montre à quel point les deux groupes sont imbriqués médiatiquement.

Alan MacLeod

Alan-MacLeodL’auteur@AlanRMacLeod est membre du Groupe sur les Médias de la Glasgow University. Son dernier ouvrage “Bad News From Venezuela: 20 Years of Fake News and Misreporting” (Venezuela : 20 ans de mensonges ou d’inexactitudes) a été publié par Routledge en avril 2018.

 

Source : https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0306396818823639

Traduction : Libra Sphera, pour Venezuela Infos

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-4yj

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Pour une télévision qui permette au peuple de discuter avec le peuple


En 1975 déjà, dans leur ouvrage Culture et communication de masses, Mattelart, Garreton et Valdez analysaient en ces termes le Coup d’état contre le Président Salvador Allende. « Si la possibilité d’une révolution socialiste a échoué au Chili, on le doit en partie aux atermoiements de la gauche officielle dans sa politique communicationnelle, sa difficulté à valoriser son propre projet historique, sa crainte que les masses elles-mêmes imposent leur voix dans les médias existants ou dans d’autres créés par elles. Il manquait la confiance suffisante pour laisser agir ces acteurs essentiels : les travailleurs. La gauche officielle est restée malheureusement sur la défensive. L’accusé s’est enfermé dans le cercle argumentaire de son adversaire de classe, recyclant les représentations collectives produites par son ennemi politique. L’initiative du discours est restée dans les mains de la droite, et les techniciens de la communication officielle n’ont pas été capables de s’effacer pour laisser surgir les embryons d’une nouvelle culture. La neutralité technique s’est révélée un mythe. Il n’y avait pas de « technique en soi », utilisable à souhait par la droite ou par la gauche. Il n’y avait qu’une technique bourgeoise de la communication et rien de plus. »

Répondant à l’appel de la Révolution Sandiniste au Nicaragua puis Bolivarienne au Venezuela, Thierry Deronne s’est investi, à partir de cet héritage conceptuel, dans les processus de transformation sociale en Amérique Latine. Il vit depuis 1994 au Venezuela, où il enchaîne les ateliers populaires de création audio-visuelle. Dans ce but, il a fondé l’Ecole Populaire et Latino-Américaine de Cinéma en 1995, puis la télévision de quartier Teletambores à Maracay. Plus tard, il participe à la fondation de la télévision publique, nationale et participative, VIVE TV, en 2003, dont il fut vice-président jusqu’en 2010. En parallèle il est l’auteur de nombreux films. Citons Le passage des Andes (2005), Carlos l’aube n’est plus une tentation (2012), Jusqu’à nous enterrer dans la mer (2017). De passage à Bruxelles, Thierry Deronne a présenté « Histoire du Venezuela » (2018), son dernier film, et a donné le séminaire « Une autre télévision est possible », organisé par ZIN TV. L’occasion de nous entretenir avec lui.

Avec quatre élections victorieuses en un an, le processus bolivarien semble entrer dans un nouveau cycle. Quels sont ses défis sur le terrain économique et de la communication ?

Le secteur privé contrôle plus de 80% de la production et de la distribution. Quand le gouvernement opère de fortes augmentations de salaire – jusqu’à 100% – pour protéger le pouvoir d’achat populaire, ce secteur réplique en augmentant les prix dans la même proportion. La contre-offensive du gouvernement Maduro porte donc sur le contrôle des prix, sur la structure même de la spéculation – en gelant les prix ou en prenant le contrôle des marchés municipaux. La massification des Comités locaux d’approvisionnement est une autre stratégie que la guerre économique a imposée mais qui donne un second souffle à une organisation populaire atténuée depuis la mort d’Hugo Chavez. La bataille principale est la construction communale tant comme résistance économique que comme germe d’une autre société possible. Pour nous, cinéastes, gens de théâtre, formateurs, l’enjeu fondamental est de stimuler l’imaginaire communal face aux secteurs conservateurs de l’Etat. D’autant plus que la politique communicationnelle officielle est robotisée par la réponse aux mensonges quotidiens de 99 % des grands médias et n’a donc pas le temps de créer cet imaginaire transformateur.

La gauche en général et plus particulièrement les mouvements sociaux et les progressistes semblent avoir du mal à conquérir le terrain de la communication. A quoi cela doit-il selon toi ?

La gauche ne comprend pas que le secret de l’« action des idées dans l’histoire » ne se trouve pas dans les discours mais dans les supports, les appareils, les relais techniques. Or, un processus de transmission doit servir, comme le disait Walter Benjamin, à nous organiser. D’abord, en donnant tous ses moyens à une politique culturelle visant faisant de la société une grande école artistique et critique, pour acquérir tous les outils de la création visuelle et sonore notamment, dès le plus jeune âge, dans toutes les écoles, à tous les niveaux… Ensuite en promulguant une loi de démocratisation radicale de la propriété des médias, en créant un réseau serré de médias populaires, en remettant la majorité des fréquences, chaînes et ressources aux organisations citoyennes, en refondant un service public de radio et télévision basé sur la participation. Il faut éliminer l’absurde modèle commercial et l’enseignement du schéma émetteur/récepteur qui vend une « actu »-marchandise à des consommateurs. On pourra alors construire un imaginaire non plus axé sur le plaisir de la consommation individuelle mais sur celui de la transformation collective, et réaliser la prophétie sartrienne d’une information non plus comme « droit du journaliste » mais comme « droit du lecteur ou du téléspectateur », c’est-à-dire de celui ou celle qui travaille au bureau, dans les chantiers et n’a pas les moyens de voir l’image complète du monde.
Substituons l’image des produits par l’image des processus les reconnectant avec leur origine. Réhumanisons les temps de fabrication d’un programme et la possibilité de connaître et de réfléchir sur le monde : enquête, réalisation, diffusion, suivi, montage dans et entre les programmes. Bref, créons « une télévision qui permette au peuple de discuter avec le peuple » (Sartre). Il y a quelque chose de tout aussi fondamental, sans lequel tout ce qui précède ne suffirait plus. On sait que le capitalisme a re-territorialisé notre espace-temps en un métabolisme social du « tout-à-l’égo ». La vague numérique états-unienne a mis « hors-sol » une grande partie de la société, les écrans portables entraînent chacun dans une bulle narcissique, avec réenracinement compensatoire de la psyché collective dans le colonialisme. La gouvernance médiatique du champ politique fait que la causalité d’ensemble a disparu derrière le sautillement “facebookien », émotionnel, des effets. Le socialisme n‘existera que s’il inverse cette tendance lourde et invente un appareillage technique et culturel indépendant de l’industrie globalisée.
Un gouvernement de gauche devra donc immédiatement investir dans une recherche scientifique et industrielle basée sur les idées des mouvements sociaux, en vue de générer une technique nouvelle qui produise des effets sociaux organisateurs et non isolants. Cette nouvelle civilisation “technique”, cette restructuration « médiologique » de la vie, reste le grand « impensé » de la gauche. Celle-ci base encore sa « com » sur des apparitions en studio et sur des plateaux, et semble prisonnière du mythe de la déontologie journalistique. Comme si on pouvait oublier que « ce n’est que d’une technique que l’on peut déduire une idéologie » (Althusser).

Contrairement à la révolution soviétique ou la révolution cubaine, certains pensent que la révolution bolivarienne n’a pas su créer sa véritable esthétique.

Si on parle d’imaginaire cinématographique, les processus révolutionnaires que tu cites ont commencé par brasser les possibles puis ont normalisé leur discours, parfois brutalement dans le cas de l’URSS, ou par la retombée dans le Hollywood pathétique que critiquait Humberto Solas à Cuba. Ce qui est très intéressant chez les soviétiques des années 20, c’est qu’ils pensent les nouvelles images non seulement depuis le contenu mais depuis le mode de production : ciné-train, ciné-bateau, vaste réseau de correspondants ouvriers ou paysans… ou parlent “artisanat” contre “industrie », ou « déprofessionnalisation ». Au Venezuela, cette question reste à poser parce que les relations de production restent fondamentalement modélisées par l’entreprise capitaliste. Si on les dépasse par le modèle communal, alors on pourra parler d’une esthétique propre à la révolution bolivarienne, et non de la simple injection de politique dans les formats existants, voire hollywoodiens (Villa del Cine, etc..). Il n‘y a pratiquement aucune fiction produite sur toutes ces années de révolution. Mais tout ne fait que commencer. La révolution bolivarienne, malgré la chute des cours du pétrole et la guerre économique, a maintenu l’ensemble des politiques sociales et culturelles – récupération d’espaces pour la création, missions de formation artistique, festivals et spectacles gratuits pour la population, et c’est un trait d’intelligence : l’art n‘est pas sacrifié, il indique la sortie du tunnel. Après 19 ans on sent une poussée d’en bas de nouvelles voix, de nouveaux créateurs dans tous les domaines, le peuple reste l’acteur principal de cette révolution et c’est pourquoi nous sommes toujours debout.

Un des aspects de la révolution bolivarienne est la légalisation des télévisions communautaires. Quels sont ses acquis ? Où en sommes-nous aujourd’hui.

Notre équipe de chercheurs a mené de 2015 à 2016 une enquête approfondie sur les 35 télévisions populaires existantes, certaines actives, d’autres moins, d’autres éteintes. Parmi les conclusions apparaît d’abord la persistante difficulté de créer une nouvelle forme de média dans un champ homogénéisé par la globalisation marchande et par ses monopoles médiatiques. Nombreux sont ceux qui reproduisent les pratiques dominantes, oublient la formation intégrale et renoncent à créer leur propre agenda. Les collectifs expriment aussi des autocritiques : privatisation du média par un petit groupe ou par une famille, manque de coordination nationale, excès de jalousie territoriale, manque de volonté dans la formation d’équipes de production populaires, mauvais usage, parfois destructeur, du matériel donné par l’État. Mais toutes ces années ont aussi permis de valoriser la télévision populaire comme la « maison qui est la nôtre », comme l’espace d’amitié et de collaboration libéré des normes commerciales, comme les retrouvailles de mondes séparés par le capitalisme (vie et temps, ville et campagne, homme et femme, enfant et adulte…), comme porte-parole des mouvements sociaux, comme école d’organisation citoyenne, capable de pallier les faiblesses de l’Etat.
Pour surmonter la faible production de programmes, les militants proposent de partir des dynamiques déjà existantes : talents musicaux individuels ou collectifs en quête d’indépendance, ligues sportives, etc… William Sivira, de Lara TVe, nous explique : “Nous projetons de prendre le contrôle des terres sur le territoire de la commune pour les semer avec l’appui de jeunes qu’on traite à tort de délinquants”. Autres projets : une école nationale des médias associatifs, un fonds de soutien – récemment approuvé par une Loi sur la Communication Populaire – pour financer les formations et un réseau d’appui mutuel pour mettre à niveau les connaissances techniques.
Beaucoup de ceux qui se forment grâce aux outils de la télévision populaire partent ensuite travailler dans les médias privés. Face à ce problème, on propose une présélection des candidats sur la base de leur engagement social et de ne créer un média nouveau qu’au terme d’un travail de réflexion avec les habitants, pour éviter qu’il soit perçu comme une intervention externe et pour garantir son appropriation populaire immédiate.
La plupart des collectifs souhaitent que l’Etat les dote d’un véhicule pour accéder à tout leur secteur, lui demandent de salarier une trentaine de permanents pour éviter la commercialisation dans laquelle sont tombées les radios communautaires. En général, on attend de l’Etat plus d’appui, plus de suivi technique, plus d’investissements, car le matériel reste cher et complexe.
Sont aussi évoqués la création d’une industrie nationale pour sortir de la dépendance technologique, une majeure interaction via les nouvelles technologies, tout cela adossé à une politique de démocratisation réelle de la propriété des ondes, comme dans l’Argentine d’avant Macri, ou dans la Bolivie d’Evo Morales et dans l’Equateur de Rafael Correa, où les ondes allaient être partagées en trois tiers : privé, public, associatif.


Tu es en train de fonder Terra TV, peux-tu nous raconter en quoi consiste ce projet ?

Terra TV, c’est le monde vu par les paysans, cette télévision sera faite par eux, et sera basée sur ces vingt ans de laboratoire de formes nouvelles. Elle aura une triple fonction : diffuser l’image, et faire le suivi de la vie quotidienne et du travail en profondeur des organisations paysannes, traduire ces chroniques en portugais, espagnol, anglais ou français ; Mettre en ligne des modules de formation en réalisation audio-visuelle, en agroécologie, en Histoire, en économie, en philosophie, en pratiques socioculturelles, avec un suivi pédagogique pour les collectifs participant(e)s ; Organiser, articuler et nouer des solidarités internationales grâce au suivi des processus et à l’agenda des luttes. Toute organisation qui lutte pour la terre sous n’importe quelle latitude pourra afficher ses activités. Ce nouveau média, libéré de « l’événementiel » et des filtres du journalisme traditionnel, commencera par diffuser les programmes réalisés par les partenaires latino-américains pour intégrer peu à peu les organisations paysannes d’Afrique, d’Asie et d’Europe.

Entretien réalisé par Ronnie Ramirez, cinéaste et membre de ZIN TV

Joignez-vous aux donateurs qui appuient la création de Terra Tv : ici

URL de cet article : http://www.zintv.org/Pour-une-television-qui-permette-au-peuple-de-discuter-avec-le-peuple

(Photos): au Vénézuéla, la commune, force politique du peuple pour le peuple

Par Jonas Boussifet, envoyé spécial à Caracas

Un coucher de soleil dans le barrio, une lampe dans une école, une lumière de tungstène dans la rue… Au cours des trois dernières semaines, en accompagnant une des équipes de l’Ecole Populaire et Latino-américaine de Cinéma, j’ai pu participer aux réunions de la Comuna de Lidice. Les comunas – communes – sont dans le processus de la Révolution Bolivarienne des canaux par lesquels les habitants tentent de s’approprier la politique en faisant prévaloir leurs problèmes journaliers : coupure d’eau dans les quartiers, la sécurité dans les barrios, fourniture scolaire, alimentation mais aussi en partageant leurs peurs et leurs solutions pour endiguer les tracas quotidiens provoqués par le blocus économique de la « communauté internationale » comme disent les journalistes, à savoir le tandem grinçant des Etats-Unis et de l’Europe.

C’est ainsi que chaque semaine une réunion populaire est convoquée par sa trentaine de membres ou par d’autres habitants observateurs dans des endroits différents du « barrio ». Cette méthode a comme effet de permettre à l’ensemble de la population de suivre ces assemblées communales et ne pas se restreindre aux habitants qui ont les « moyens »1 d’y participer, de se faire entendre et de trouver des solutions.

Des difficultés !

Il est vrai qu’après une journée de travail il n’est pas aisé de se concentrer pendant trois heures. Crissement des pneus de motos, pleurs des enfants fatigués, longues marches par des collines interminables, chaleur. Mais l’assemblée ranime les esprits. « Miren los huecos en la calle ! (Regardez les trous de cette rue) » lance une jeune dame, « la ultima vez en la noche me cai (la dernière fois je suis tombée un soir) » répond une autre… « Voici le moment d’en parler tous ensemble et de réparer ça » propose un autre », et le tour de parole commence et les propositions pleuvent comme les mangues sur les toits.

Des résultats…

Il y a trois semaines une caraqueña prend la parole. Nous sommes au lendemain d’une nuit agitée, les vents ont giflé les tôles des maisons. Son toit a résisté à la tempête mais l’arbre qui abritait sa maison s’est déraciné et s’est couché sur les toits des deux maisons voisines. « Que puis-je faire, j’ai téléphoné maintes et maintes fois aux autorités et elles se relancent la balle entre elles pour savoir qui est la plus compétente pour déplacer l’arbre et restaurer les toits de ses voisins. Je suis fatiguée, je perds l’espoir de trouver de l’aide et surtout je n’ai pas assez d’argent pour réparer les dommages causé par mon arbre ». La Comuna se concerte et lui propose de se charger d’appeler les administrations dès le lendemain. Tour à tour les membres de la Comuna téléphonent, se renseignent, se déplacent parmi les administrations, plusieurs jours passent mais rien n’y fait, l’arbre est toujours couché sur les toits. Mais la Comuna à d’autres réserves : quelques communards armés de leurs forces, de leurs volontés, de leur solidarité et de quelques machettes vont s’en occuper… L’arbre est maintenant coupé et les toits vont être réparés.

Une bougie dans une école, une lumière de tungstène dans la rue, et dans la nuit la chaleur d’un processus démocratique participatif.

J. B. Caracas, 18 juillet 2018

1 Moyens physiques, financiers, de temps

 

Photos prises par Jesus Reyes et Jonas Boussifet lors de la réunion de la Commune et du tournage organisé par l’Ecole Populaire et Latino-américaine de Cinéma, de Théâtre et de Télévision, Altos de Lidice, Caracas, 17 juillet 2018.

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Sur les hauts de Lidice, à Caracas, la commune ou rien…

12 juillet 2018

Captura de pantalla 2018-07-18 a las 1.35.38 p.m.Au milieu d’une très dure conjoncture économique et des conséquences de la guerre menée depuis plusieurs années contre les classes populaires du Venezuela, l’organisation populaire se réveille. Une deuxième révolution s’amorce-t-elle ? Un signe d’espoir apparaît à Caracas, réputée plus difficile en termes d’organisation : les habitant(e)s décident d’élire une commune pour travailler de manière collective. « Seul le peuple peut sauver le peuple » ?

Par Malu RENGIFO @malurengifo/ photos: Enrique Hernandez.

Haut, très haut, sur les hauteurs de Lidice, un ensemble de communautés agissaient jusqu’ici séparément, chacune de leur côté et selon leurs moyens. Les habitants de La Orchida travaillaient à résoudre leurs propres problèmes, ceux de La Vaquera, les leurs et ceux de El Bosque également, etc. Ce fut un désastre, en fin de compte on n’aboutit pas à grand-chose. Sept conseils communaux se battaient chacun pour ses affaires : l’eau -mais rien n’a été fait à part le petit escalier bleu menant à la maison de Jacintica – ou la hausse des tarifs du transport alors que l’arrêt se trouve toujours à l’angle de l’épicerie – de là jusque sur les hauteurs, les autres s’en occuperont – , ou le nettoyage du ruisseau – mais chacun son territoire, et au bout du compte, ça ne sert à rien puisque le ruisseau commence tout là-haut et suit son cours jusqu’en-bas, et si quelques uns le nettoient à un endroit mais qu’il est mal entretenu à un autre, à qui servira-t-il ?

Au milieu d’une telle confusion, les communautés qui vivent sur les Hauts de Lidice se sont rappelé les élections de 2015, bâclées et mal gérées par les institutions -car il faut bien reconnaître que cela fut le cas- et elles se sont regardées les unes les autres en constatant le résultat : nous avons perdu l’Assemblée Nationale. « Que nous est-il arrivé? Ta faute ?, chaviste de merde, tu étais trop paresseux pour aller voter ? etc…

Captura de pantalla 2018-07-18 a las 1.36.40 p.m.

Ces jours-ci un jeune homme nommé Jésus Garcia, avec un important groupe de compagnons, a consacré son temps à faire un travail d’organisation à El Polvorin, sa communauté d’origine, mais diverses circonstances l’ont rapproché des Hauts de Lidice. Une relation forte s’est nouée entre les activités menées là et celles de Jesus sur le plan de l’organisation populaire. Jésus est resté là et a commencé à se mobiliser aux côtés des habitants, à la recherche de l’idéal chaviste: la Commune.

Captura de pantalla 2018-07-18 a las 1.36.53 p.m.

Photo : Le travail a également consisté à parcourir l’ensemble de la communauté pour relever les problèmes particuliers de chaque foyer.

 

Malu Rengifo – Je dois admettre que je m’attendais à trouver, en arrivant à cet endroit, un petit panneau indiquant « Vous arrivez à la Commune de …. », à voir définies les limites de la Commune, à voir des gens de la Commune en train de travailler, à voir où se terminait la Commune, à la rencontrer, à la soupeser, à l’évaluer et de venir leur raconter une histoire du genre « visite de parc thématique », mais ça n’a pas été le cas. Les choses se sont passées de la manière suivante.

Où est située la Commune ?

Jesus Garcia – Nous voici dans la Commune. Tout ce que nous voyons en fait partie, elle commence tout là-haut et s’étend jusqu’aux secteurs qui se trouvent là en bas, nous indique-t-on en désignant presque le ciel, puis le flanc de la montagne jusqu’à sa base quelques kilomètres plus bas au niveau de l’Avenue Sucre de Catia. Nous pouvons maintenant affirmer que nous sommes devenus la Commune Urbaine Socialiste Altos de Lidice. Nous sommes le produit de l’union de sept conseils communaux qui convergent ici, avec ses huit CLAP, son club du 3ème âge, un total de plus de 1 305 familles comptant 3 506 habitants environ, selon un recensement effectué il y a un peu plus d’un an.

Captura de pantalla 2018-07-18 a las 1.36.58 p.m.

Photo : surmonter la situation est plus compliqué qu’il n’y paraît. La discussion constante des problèmes est essentielle.

Comment s’est déroulé le processus de sa mise en place ?

Ecoute, la décision de son organisation a surgi de la nécessité de résoudre les problèmes du quartier non de manière sectorisée ou temporaire, mais durablement et pour tous. C’est extrêmement difficile, comme ça l’a aussi été de nous organiser en tant que commune, mais rien ne pourra être résolu si nous restons chacun dans notre coin. Le processus a été très instructif, car le temps passait et aucune méthodologie d’organisation ne fonctionnait. Nous n’avons pas adopté la méthodologie du Ministère des Communes pour nous guider, nous avons commencé par nous organiser en conseils communaux et décidé de nous réunir pour réfléchir à des solutions, à penser la Commune.

Au début, personne ne comprenait de quoi nous parlions, de sorte que nous avons dû inventer nos propres méthodes ; nous avons commencé par discuter et il s’est trouvé que les gens ont été séduits, non pas par l’idée de Commune, mais par celle de compagnon, de voisin, de la manière dont celui d’à côté envisageait les problèmes, comment il en parlait et quelles solutions possibles il envisageait ; une sorte d’intérêt s’est progressivement porté sur de la question de l’organisation. A un moment donné, nous avons commencé à rédiger la charte fondatrice, à organiser des élections et une consultation afin de savoir si les membres, ou la majorité des membres des conseils communaux voulaient réaliser la Commune ; et bien qu’il y eut des réticences, bien que beaucoup de pessimistes pensaient que l’apathie ou le refus des gens nous feraient reculer devant ce projet, le résultat a été surprenant : plus de 90% de votes positifs. Il y a eu quelques chose comme 9 votes contre et 300 en faveur de la Commune.

La décision de nous organiser a été prise il y a environ six mois, et la Commune elle-même a été fondée légalement il y a un mois. C’est un processus qui avance très progressivement car il est très difficile de faire venir les institutions jusqu’ici pour régler un problème ou s’enquérir de nos besoins. C’est à nous de nous déplacer pour donner des informations sur une situation donnée, solliciter une aide, c’est pourquoi tout ce que nous avons réussi à faire l’a été par la seule volonté des habitants. Pour obtenir ces réussites, je peux t’affirmer que nous n’avons pas cessé de lutter. Nous avons d’abord identifier les problématiques : la pauvreté, la malnutrition, la situation difficile des petits exploitants, de graves problèmes d’eau et de transport ; et en fonction de ces données, nous avons réussi à faire venir la Directrice des Communes de Caracas, Mary Carmen Moreno, afin de l’informer de la situation, lui faire part des solutions que nous avions envisagées, les engagements que nous étions prêts à prendre afin d’être nous-mêmes partie prenante des solutions proposées et du soutien que nous demandions au ministère pour ce qui est des fonds et de tout ce qui serait nécessaire pour atteindre notre objectif.

Captura de pantalla 2018-07-18 a las 1.37.17 p.m. 1.png

Que va-t-il résulter de cette expérience ?

Ce qui m’a surpris dans tout cela, vois-tu, c’est le fait que cette Commune soit apparue juste au moment où il était impensable que les gens veuillent s’organiser en commune. Malgré les difficultés environnantes, qui faisant sans doute penser aux gens « chacun pour soi », j’ai senti qu’ici les gens se disaient : « Comment « chacun pour soi », jeune homme? Ici, nous allons nous organiser car personne d’autre ne viendra régler nos problèmes ». Tu peux constater qu’ici les voisins s’organisent effectivement, et nous avons lancé des initiatives pour aller apporter nous-mêmes notre soutien à d’autres familles en difficulté, c’est comme ça. La chose remarquable dans cette Commune a été le fait que dans un moment difficile pour tout le monde, où il était dur de trouver de la nourriture pour les familles, des gens qui en disposaient en ont donné pour sauver les autres.

Quels problèmes ont été prioritaires ?

La santé et la pauvreté sont passées en premier. Maintenant, nous sommes en train de voir comment faire pour le transport et l’eau, mais je peux t’assurer que c’est grâce à aux habitants eux-mêmes, qui ont occupé les lieux et les ont entretenus, en les peignant et en les gardant en bon état, que nous avons pu obtenir qu’on nous dote de brancards, de matériel, etc. qui nous ont permis d’installer deux dispensaires médicaux dans la communauté. Nous avons aussi pris une initiative que nous avons appelée « sac magique » : il s’agit d’un sac de jouets et d’aliments que nous avons donné à des enfants qui se trouvaient dans les pires situations. Une fois, nous avons fait une rumba (fête) là-bas, et nous ne savions que demander pour l’entrée ; il nous est venu à l’idée que ce pourrait être un jouet, un vêtement ou quelque chose à manger ; nous pensions que personne n’allait venir. Nous nous sommes trompés : nous avons réussi à emplir deux grands sacs de jouets et d’autres choses pour les gosses de la communauté.

Quelle est l’activité économique de la Commune ?

Ici, tu trouves des cordonniers, des fabricants d’uniformes, de costumes de bain. Il y a quatre hectares de terrains exploités et les produits qui en sont tirés sont distribués par l’intermédiaire des CLAP de la Commune. Il y a des gens qui font de tout afin de satisfaire, en premier lieu, les besoins de la Commune. La création d’une boulangerie est en cours ! Voilà ce que nous sommes en train de faire.

Source : http://epaleccs.info/wp-content/uploads/2018/07/REVISTA-ÉPALE-CCS-N285.pdf

Traduction : Frédérique Buhl

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(Photos :) Nicolas Maduro est réélu Président de la République avec 68 % des voix

Le vice-président bolivien Alvaro Garcia Linera l’avait annoncé il y a quelques jours : ¨Le peuple du Venezuela détient aujourd’hui, de nouveau, la clef de l’avenir de l’Amérique Latine. Exactement comme il y a deux siècles, comme à l’époque de Simon Bolivar, son rôle historique est de protéger notre continent face à un empire et d’empêcher celui-ci de balayer les autres foyers de résistance¨. Après quatre ans de guerre économique, la tâche était difficile, à l’image du peuple indigène d’Autana, dans l’État d’Amazonas, faisant la file sous la bruine pour traverser le fleuve Orénoque et rejoindre les bureaux de vote (photo).

La campagne de la droite consistait, à travers le secteur privé majoritaire dans l’économie, à augmenter les prix au-delà de tout ce qu’on avait connu jusqu’ici et à promouvoir le boycott du scrutin, allant jusqu’à paralyser le transport dans la région de la capitale, le jour de l’élection. Une droite sous forte influence externe, en osmose avec les annonces anticipées de l’Union Européenne et de la Maison Blanche de refuser le verdict des urnes. Dans sa conférence de presse tenue peu avant l’annonce des résultats, le candidat le mieux placé de l’opposition Henri Falcon a soudain refusé de reconnaître la légitimité du scrutin et a exigé d’en organiser un autre, tout en critiquant les secteurs radicaux de la droite: ¨aujourd’hui il est clair que cet appel à l’abstention a fait perdre une occasion extraordinaire de mettre un terme à la tragédie que vit le Venezuela¨.

Avec 98,78 % des votes comptés, le Centre National Électoral a donné les résultats officiels. La participation totale s’élève à 46 %, soit 8 millions 360 mille votes. De ceux-ci, 6 millions 190 mille se sont portés sur le candidat Nicolas Maduro qui remporte la présidentielle avec près de 68 % des suffrages. De son côté, l’opposant Henry Falcón a obtenu 1.917.761 votes soit 21 %, l’évangéliste Javier Bertucci 988.761 votes (11 %) et Reinaldo Quijada, 36.246 votes. La Constitution vénézuélienne, dans son article 228 stipule : « sera proclamé vainqueur le candidat ou la candidate ayant obtenu la majorité des votes valides » : quel que soit le niveau de la participation, c’est la majorité simple qui détermine la victoire. Force est de constater que le ¨noyau dur¨ du chavisme, qui a toujours oscillé entre 5 et 6 millions de votes, est resté intact et a augmenté par rapport aux élections de 2015 remportées par la droite. L’abstention concerne essentiellement une opposition fragmentée qui a obéi au boycott, ou simplement déprimée depuis l’échec de ses violences pour ¨sortir Maduro¨ en 2017, déçue par l’abandon de ses chefs. La pression de la guerre économique et des sanctions euro-américaines s’est heurtée à une fibre historique de résistance populaire et a même réveillé toute une organisation de base – notamment autour de la distribution et de la production d’aliments, en alliance concrète avec les mesures et les programme sociaux de Nicolas Maduro.

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Liesse à Caracas le 20 mai 2018. Nicolas Maduro salue ses partisans rassemblés autour du palais présidentiel de Miraflores peu après l’annonce de sa victoire par le Centre National Électoral.

Après 26 jours de campagne officielle qui ont vu quatre candidats exposer des propositions antagoniques dans les médias, le Centre National Electoral avait installé 14.638 bureaux de vote sur l’ensemble du territoire. Étaient présents près de 2000 observateurs internationaux, venus notamment des nations caraïbes réunies au sein du CARICOM, de l’Union Africaine, et du CEELA, le Conseil des Experts Électoraux Latino-américains17 audits du système électoral avaient été organisés.

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Le Conseil des Experts Électoraux Latino-Américains (CEELA) avec Tibisay Lucena, Présidente du Centre National Électoral (CNE)

Composé en majorité de présidents des tribunaux nationaux électoraux de pays gouvernés par la droite, le Conseil des Experts Électoraux Latino-américains a expliqué par la voix de son président Nicanor Moscoso : ¨Nous avons eu des réunions avec chacun des candidats qui ont accepté les résultats des inspections et des contrôles. Nous sommes en présence d’un processus transparent, harmonieux.¨ Luis Emilio Rondón, Recteur du Centre National Électoral et membre de l’opposition, avait estimé publiquement que le scrutin offrait les mêmes garanties de transparence que celles des élections de 2015, remportées par la droite avec deux millions de voix d’avance.

L’ex-président de l’Équateur Rafael Correa, présent lui aussi en tant qu’observateur,  a rappelé que ¨les élections vénézuéliennes se sont déroulées avec une absolue normalité. J’ai assisté au vote dans quatre centres : flux permanent de citoyen, peu de temps d’attente pour effectuer le vote. Système très moderne avec double contrôle. De ce que j’ai vu, organisation impeccable. Personne ne peut mettre en doute les élections du Venezuela et sur la  planète entière, il n’existe pas d’élections plus contrôlées qu’au Venezuela.¨

Autre observateur, l’ex-premier ministre espagnol José Luis Rodríguez Zapatero avait déclaré vendredi que la position des Etats-Unis et de l’Union Européenne de « désapprouver » les élections présidentielles au Venezuela avant qu’elles n’aient lieu était une « absurdité ». Il a reconnu éprouver « une certaine colère à cause de ce qui est en jeu. C’est très grave de dire à un pays : ces élections ne sont pas utiles, elles ne valent rien, avant qu’elles n’aient lieu. C’est une marque d’irresponsabilité envers un peuple et son avenir. Que des positions si importantes aient été prises avec si peu d’éléments de jugement me fait peur ».

Zapatero s’est interrogé sur les préjugés de l’Union Européenne envers le Venezuela : « Pourquoi a-t-elle agi ainsi avec le Venezuela ? Ce n’est pas raisonnable, ce n’est pas facile à expliquer. (..) Je crois que l’Union Européenne doit redevenir une puissance régionale qui donne la priorité au dialogue et à la paix. Je crois que l’Amérique Latine attend de l’Union Européenne qu’elle parie sur le dialogue ». Zapatero a pris comme exemple Cuba : « Après tout ce que nous avons entendu sur Cuba, maintenant, il y a un changement total de situation, il est très facile de discuter avec Cuba. L’attitude envers le Venezuela reste un grand mystère. Celui qui dit avant de l’avoir vécu que les conditions ne sont pas réunies pour des élections au Venezuela soit est un devin soit a des préjugés. Si le gouvernement bolivarien voulait frauder, il n’aurait pas invité le monde entier à observer les élections. Or, mise à part l’Organisation des Etats Américains (OEA), on a invité le monde entier à vivre le processus électoral. L’Union Européenne, l’ONU, n’ont pas d’experts pour vérifier un processus électoral ? Bien sûr qu’elles en ont, mais nous sommes enfermés dans un grand préjugé, dans des dogmes et cela conduit au fanatisme et au désastre. » Il a souligné, pour conclure, qu’il faut « venir sur le terrain. La vie et l’expérience politique consistent à bannir les préjugés et à connaître la vérité par soi-même. »

Thierry Deronne, Caracas, le 21 mai 2018.

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« J’aime ma révolution, je suis née avec et je meurs avec. » (BBC Monde)

Par Alicia Hernández, envoyée spéciale pour BBC Monde, Caracas.

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Les femmes de la commune Rogelio Castillo Gamarra sont prêtes à voter pour Nicolás Maduro. Ce dimanche et pour toujours.

Malgré la crise, malgré les problèmes, Nicolás Maduro peut compter sur plusieurs millions de personnes prêtes à le réélire dimanche à la présidence du Venezuela. 

Bien qu’il existe un pourcentage élevé de rejet, un noyau dur d’environ 4-5 millions de votants reste fidèle au leader politique du chavisme, une option politique qui pourrait atteindre les 20 ans de gouvernement avec Nicolas Maduro. Ses partisans l’appuient soit par des convictions politiques, soit par leurs expériences personnelles, soit parce qu’il ne trouvent pas de meilleure alternative ou par loyauté envers Hugo Chávez.

Cela fait de Maduro le favori d’une élection sans ses principaux rivaux, qui sont emprisonnés ou inhabilités (pour l’organisation de violences meurtrières ou des cas de corruption, NdT), et où l’opposition appelle à ne pas voter parce qu’elle considère que le processus est frauduleux.

Dans la commune Rogelio Castillo Gamarra, qui se trouve à Petare, considéré comme le plus grand quartier populaire d’Amérique latine, à l’est de Caracas, les opinions divergent.

En entrant, sur un grand mur à gauche, un portrait peint de la guérilla disparue regarde une affiche de propagande avec Chavez et Maduro en face. À l’intérieur de la commune, des affiches des campagnes passées, avec les deux présidents, et des photos de Che Guevara, Fidel et Raúl Castro ou une afiche de Simón Bolívar.

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La commune est responsable de la distribution des boîtes alimentaires vendues par le gouvernement à un prix subventionné.

Obilia Madrid est du comité exécutif de la commune, une forme autogérée d’organisation communautaire promue par Chávez. Sa chemise, avec un grand M tricolore, ne laisse pas de doute sur son choix : « Je vais voter pour Maduro, c’est l’héritage de Hugo Rafael Chávez Frías », dit-il.

« Par conviction »

La première fois qu’elle a voté, elle avait 26 ans, en 1998, quand Chávez a concouru pour la première fois. « Sous la ¨quatrième¨ (République – c’est ainsi que le chavisme appelle la période avant la victoire de Chávez), je n’avais jamais voté et je vais te dire : ¨je suis toujours là, debout, par conviction bien que je n’ai rien reçu, pas de maison, rien, mais c’est grâce à ce processus que nous (les pauvres) avons vu la réalité du pays.  »

Elle parle des missions, des programmes sociaux promus par le chavisme et y voit l’héritage, « ce que Chávez nous a laissé pour diriger notre destin« . « Et tout ça n’est pas pour acheter un vote, mais pensé en fonction des nécessités des gens », dit-elle, en rejetant ceux qui expliquent le soutien du chavisme par le favoritisme.

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La figure d’Hugo Chávez est toujours très présente et favorise Nicolás Maduro.

Elle fait elle-même partie de l’une des missions, ¨Barrio Adentro¨, qui apporte des soins de santé primaires aux zones les plus pauvres du pays. Dans la commune, il y a plusieurs salles consacrées à cela, dont la principale, un cabinet dentaire.

« Lors de la catastrophe naturelle et du glissement de terrain de Vargas (1999) les médecins cubains sont venus ici pour nous aider et on a demandé des volontaires à Petare. Je suis infirmière auxiliaire et j’ai collaboré pour aider les gens. » A partir de ce moment, elle s’est liée au chavisme à travers le travail avec la communauté. « J’aime ma révolution, je suis née avec et je meurs avec. »

La « guerre économique »

Elle reconnaît qu’avant il y avait de tout et que maintenant les médicaments ne sont pas disponibles. « La contrebande les revend. Le président a démantelé les hangars où ils avaient accaparé des médicaments. La guerre économique et sociale, est très forte. Maduro a fait tout ce qu’il pu, mais il y a beaucoup de sabotage interne ».

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On estime qu’il y a environ 5 millions d’électeurs du noyau dur du chavisme qui votent toujours pour Nicolás Maduro comme ils l’ont fait pour Hugo Chávez. 

Obilia souscrit à l’argument avancé par le gouvernement Maduro pour expliquer l’hyperinflation et les pénuries. Dans cette communauté le travail social se fait avec les voisins et on distribue les boîtes des CLAP (comités locaux d’approvisionnement et de production), une sélection de produits alimentaires que le gouvernement vend à un prix subventionné.

Santiaga Aponte est en charge de l’organisation de la distribution des 22 740 caisses chaque fois qu’elles arrivent, avec une régularité -non constante- d’une fois par mois. Malgré la qualité médiocre de certains produits, ils apportent un soulagement face au prix élevé de la nourriture pratiqué par le secteur privé, qui affirme le faire en raison de l’hyperinflation.

Pour Aponte, il y a un avant et après la soi-disant révolution bolivarienne. « Nous n’étions pas pris en compte du tout. Nous étions ¨les pauvres¨. Aujourd’hui, nous avons une participation active à la société. Chavez nous a fait voir beaucoup de choses et nous a réveillés. Et je vais voter pour Maduro parce que nous voulons continuer la révolution à travers lui. »

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Dans une élection avantageuse et boycottée par une partie de l’opposition, Nicolás Maduro pourrait être réélu. Meeting du 17 mai, Caracas.

Interrogée sur les pénuries actuelles de nourriture et de médicaments, elle explique : « Maintenant, ce que nous avons est une guerre économique et l’empire (les Etats-Unis) ne nous laisse pas acheter, ne nous laisse pas importer des biens ou nous approvisionner ».

« Le combat est un mode de vie »

La commune est surtout portée par des femmes, mais plusieurs hommes participent aux activités quotidiennes.

Palmiro Vidal, 68 ans, leur apporte son soutien en tant que conseiller politique, volontairement. Il faisait partie des Forces Armées de Libération Nationale, la guérilla vénézuélienne, et a été emprisonné pendant plusieurs années. En plus d’être un révolutionnaire, c’est une encyclopédie ouverte qui peut discourir d’économie, de littérature ou de Queen, son groupe de rock préféré.

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L’anti-impérialisme est l’un des thèmes du gouvernement socialiste du Venezuela et de ses sympathisants.

« Le combat est un mode de vie. Et maintenant, après le 20 (mai), nous devons nous battre, parce que ce qui est à venir est une sacrée bataille. L’opposition n’existe plus en tant que telle, c’est le Département d’État des États-Unis qui veut prendre le contrôle. » « Il y a tout un mouvement mondial qui nous agresse. Je vote contre l’impérialisme américain et européen. Je vote contre la dollarisation« , dit-il.

José González se définit comme un muraliste, un artisan, un pêcheur et un agriculteur. Il fait partie du mouvement culturel de la commune. Son premier vote est également allé à Chávez en 1998. Il avait 23 ans. « Quelque chose m’a poussé à voter pour lui, je l’ai fait avec mon coeur, je l’ai senti avec la vérité et la révolution. » Aujourd’hui il va voter pour Maduro parce qu’il croit que c’est la seule alternative: « Il n’y a pas d’autre gouvernement ici qui puisse être à la hauteur« .

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Malgré le mécontentement de beaucoup, il y en a d’autres qui ne voient pas la crise comme une raison de changer de gouvernement.

Mais aussi pour quelque chose dans laquelle il croit fermement: « Pour maintenir l’éducation, pour qu’elle reste publique, la lutte est pour les plus pauvres« . Il nous confie qu’il connaît de nombreux révolutionnaires qui ne voteront pas dimanche ou qui voteront contre le gouvernement. Il reconnaît que son vote n’est pas un chèque en blanc. « Nous allons donner un vote de confiance. Si cela ne fonctionne pas, ça s’arrêtera là. Je suis plein d’espoir, mais si la situation ne s’améliore pas, les gens descendront dans les rues. Je vais voter pour Maduro parce qu’il a donné sa parole que ça ira mieux, et s’il sait ce que tenir sa parole signifie, il la tiendra.  »

Source : http://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-44149261

Traduction : Thierry Deronne

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Erika Farías, nouvelle mairesse de Caracas: « pour faire la ville que nous voulons, la clef est de rendre le pouvoir au peuple »

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En 450 ans de l’histoire de Caracas, c’est la première femme à la tête du gouvernement municipal, et elle assure qu’en tant que caribéenne elle ne reste pas un instant sans inventer quelque chose. Comme toute femme elle est passionnée, volontariste, comme disait le commandant Chávez lorsqu’il parlait de cette audace des femmes, aussi nourrit-elle beaucoup de projets et de rêves pour notre ville. Voilà pourquoi l’organisation populaire sera pour elle une priorité dans sa tâche à la tête de la Mairie de Caracas.

« Sa première obligation en tant que mairesse ? » : s’attaquer aux problèmes que les gens souhaitent voir affrontés par n’importe quel maire : les ordures, l’eau, la circulation et les services. Sa principale préoccupation ce sont les jeunes, cible de l’hyper-consumérisme de la culture capitaliste – elle voit son propre reflet dans leur révolte. Elle dit qu’elle a été et qu’elle reste une rebelle. Elle mise sur la sauvegarde de la Caracas solidaire, pleine d’espoir. La Caracas où les histoires se transmettent par les contes des aïeux, où d’un rien naît une rumba, une fête sans fin, une blague impertinente, la conversation sans fin, pour le plaisir, où prévaudra la culture de paix, propre à un révolutionnaire.

Erika est une femme directe, sans détours, qui va droit au but. Elle aime la vérité, le travail quand il a du sens. Elle aime s’impliquer dans des causes et convaincre les autres. Elle fait confiance au peuple, voilà pourquoi elle s’est fixé le tâche de lui restituer son pouvoir originaire, constituant. Avec ses 24 scrutins en 18 ans de révolution, le Venezuela est sans doute une des démocraties représentatives les plus vivantes au monde, mais elle est plus que cela : une volonté et un besoin de développer la démocratie participative. Ce samedi 6 janvier, des citoyens ont entamé dans tout le pays la discussion pour apporter des idées en fonction du programme de gouvernement 2019-2015 et fortifier une révolution féministe, écosocialiste et communale.

— De votre point de vue féministe, que pensez-vous apporter à Caracas ?

— Sans doute y a-t-il des choses très concrètes auxquelles la population aspire et qu’elle attend d’un maire. On peut philosopher, être créatif, innover, il n’y a pas de limites, mais, au départ, les ordures doivent être ramassées, les trous rebouchés, les rues éclairées. Tout passe par la nécessité de résoudre le principal problème qu’a Caracas : le manque de coordination entre nous qui y vivons et nous qui y gouvernons, qu’il s’agisse de la mairie, du pouvoir populaire ou du ministère. Nous n’avons pas atteint un degré de coordination qui permette de faire de Caracas le lieu auquel aspire le président Maduro ou le peuple. C’est en ce sens que nous les femmes avons une forte potentialité, car de tous temps, en raison des responsabilités qui nous ont été attribuées, nous avons eu la mission de mettre de l’ordre, plus que les hommes ne le font. Et cela a à voir avec les pratiques historiquement assumées : l’agriculture, la répartition des choses dans les lieux que nous habitons, la famille. Tout cela te donne de l’expérience. Quand la coordination manque, on perd beaucoup de temps et d’effort. Par ailleurs, les femmes, nous sommes très dynamiques, inventives. Voilà pourquoi Chávez nous disait «hyper-engagées». Moi je suis ainsi. Dans le monde des hommes on ne discute pas beaucoup, on impose beaucoup, tandis que dans le monde des femmes, le dialogue est toujours présent. Le débat, la discussion, la réflexion sont toujours présents, cela nous plaît et c’est une valeur qu’il faut sauver. Nous, les femmes en général, nous ne restons pas immobiles, nous sommes toujours en train d’inventer une nouveauté et comment ne pas inventer à Caracas, une ville jeune, diverse, qui bouge, un peu chaotique, hystérique, bipolaire. Comment ne pas inventer dans une Caracas pareille ! dans une ville marquée par le passage quotidien de plus d’un million de personnes qui viennent pour la visiter ou parce qu’ils y travaillent ou qu’ils y étudient ou simplement qui passent par plaisir. Alors, en plus de nous qui vivons ici, et nous sommes près de 4 millions, tout cela fait que Caracas a besoin de beaucoup d’inventivité, de créativité, de flexibilité et de beaucoup de force. Et autre chose encore : nous les femmes sommes têtues. Ce que nous disons, nous le faisons, avec de la formation, avec de l’organisation et avec de la planification.

— Quelles sont les tâches prioritaires à prendre en compte et comment aborder ces problèmes stratégiques de la ville ?

— En premier lieu, il y a la question économique, en insistant sur l’approvisionnement, non seulement des aliments, mais c’est le principal. En deuxième lieu, les services publics (ordures, transport, circulation, eau potable) et en troisième, l’organisation communale. Ce sont les trois grandes priorités parmi les six défis que nous nous sommes lancés sur le plan du gouvernement.

Le mode d’organisation va nous permettre de rendre au peuple son pouvoir d’origine. Il n’y a pas un seul problème qui puisse se résoudre sans la participation populaire. Par exemple le ramassage des ordures. On pourra avoir les meilleures équipes et la meilleure technologie, mais si l’on ne parvient pas à faire comprendre que c’est une question de culture, il y aura toujours des ordures. La solution se joue à moyen terme avec la participation principale de la population. Pour les denrées alimentaires, c’est la même chose. Le CLAP (comité local d’approvisionnement et de production) est une mesure de guerre qui nous a permis, à Caracas, de secourir près de 805000 familles. L’appareil économique qui est au service de la bourgeoisie, de l’empire, a miné tout le système d’investissement et le processus de production, distribution et commercialisation, mais également le modèle de consommation. Les gens font la queue pour acheter des choses qui peuvent être remplacées dans le régime alimentaire de base. En situation de guerre il nous faut nous tourner vers d’autres choses, sinon, le degré de dépendance augmente dans le désir angoissé d’obtenir ce qu’on ne peut avoir. Malheureusement la culture de la consommation s’est imposée et c’est pour cela que la bataille doit être menée dans le domaine économique avec tous les secteurs de la population, afin de changer de modèle de consommation. On ne peut voir triompher un processus révolutionnaire sans un peuple organisé, sans un sujet historique conscient, mobilisé, organisé. Voilà pourquoi je crois fermement que seul le peuple sauve le peuple. Toutes les secondes de ma vie que je passerai à la tête de cette institution, je les mettrai au service de l’organisation populaire. C’est pour moi une priorité.

— Comment rendre son pouvoir au peuple ?

— Rendre son pouvoir au peuple signifie lui faire comprendre qu’il fait partie du problème car il est le demandeur. Il ne peut demander et attendre que la solution vienne. Il doit faire partie du processus de la solution. Il doit réclamer, car ce sont ses droits : l’eau, l’alimentation, la culture, le loisir, et cela grâce à la Révolution. Les droits, il nous faut les protéger et les construire.

Si en plus, on fait entrer ce peuple dans ce processus de planification et de réalisation des solutions, alors il fait preuve de ses capacités. Cet instant-là devra marquer la fin des vieilles institutions car le peuple exercera pleinement son pouvoir et il y aura des institutions qui n’auront plus de raison d’être – elle dit cela avec un sourire convaincu. Mais cela est un processus, il ne faut pas l’imposer à coup de matraque. D’où la nécessité du débat, de l’organisation, de la réflexion, parce que le pays est un, le projet aussi. Au milieu de tout ceci il faut protéger la Patrie comme une force unique ainsi que notre projet révolutionnaire, car c’est lui qui nous permet de faire ceci, c’est pourquoi une extrême responsabilité s’impose. L’un des grands défis que doit relever notre révolution est donc d’obtenir que le peuple soit l’acteur principal. Si le peuple se sent habilité, s’il est conscient que c’est son heure, qu’il a un rôle historique, personne ne peut l’abattre. Lorsque nous parlons d’une Caracas Communale c’est le peuple qui en est le sujet central, qui reconnaît son moment historique, qui reconnaît sa diversité, ses luttes et son identité ; dans cette conscience, en opposition au système hégémonique, il doit nécessairement, non seulement créer les bases d’un nouveau modèle mais aussi développer toute sa potentialité dans cette entreprise.

— Comment faire un gouvernement communal ?

— Notre Révolution a créé de nombreux mécanismes aptes à rendre le pouvoir au peuple, comme par exemple la Municipalité, le Conseil Fédéral de gouvernement, le Conseil des ministres, et le Président lui-même, lequel a la faculté de valider des ressources extraordinaires pour des projets en particulier. Mais il y a aussi l’autogestion. Nous ne devons pas laisser perdre les efforts fournis. Notre peuple a garanti un ensemble de conditions qui lui permettent d’être partie prenante de la solution de certains problèmes autrefois inexistants. Écoute, ma mère a passé toute sa vie à construire une maison, pour nous, pour ses enfants. Quand enfin elle a fini, nous étions déjà partis. Quand je passe par le tunnel de La Planicie je vois toujours la maison, mais nous n’y sommes plus. Mais maintenant il en est autrement, une famille a la possibilité de bâtir sa maison, parce qu’il y a un gouvernement qui garantit cela, elle a un emploi, il y a un système de missions et chacun peut prendre part à la solution de son problème. Voilà les concepts qu’il faut se réapproprier : l’autogestion, la coresponsabilité, les devoirs partagés. L’Etat a des devoirs, mais la communauté aussi. C’est l’un des débats que nous allons avoir en leur temps et à leur rythme, mais je suis sûre que nous allons avancer suffisamment, car c’est un travail à moyen et long terme. Il ne faut pas désespérer sur ce point, zéro angoisse. Nous les révolutionnaires nous savons quoi faire et ce qu’il faut faire, c’est s’occuper, sans angoisser. Les choses ne vont pas se résoudre du jour au lendemain, ou par magie, -souligne-t-elle simplement, insufflant ce calme nécessaire auquel elle fait référence.

— Quelle est votre stratégie pour le thème de la sécurité en ville ?

—La sécurité se ressent quand un ensemble de thèmes est résolu. La Municipalité a une police administrative, cependant nous avons notre responsabilité sur l’insécurité, qui est résultat et non cause. Nous avons la responsabilité de l’existence d’un bon aménagement, des normes de vie en commun, du loisir, de la culture et du sport pour éviter l’insécurité. Lorsqu’il y a des cas d’insécurité, il y a des mécanismes que l’Etat utilise, et en ce sens notre Révolution a une stratégie que sont les « secteurs de paix» où sont intégrées à l’organisation populaire des activités récréatives, sportives et culturelles pour le contrôle de la criminalité. Il faut souligner qu’ont été importées à Caracas des pratiques criminelles étrangères à notre culture et qui portent atteinte à la normalité de quelques communautés. Je m’engagerai dans ces équipes pour continuer à garantir l’éradication de cette conduite criminelle introduite par des groupes étrangers à notre culture et totalement démobilisés. Il y a à Caracas 11 « secteurs de paix » et nous allons les soutenir aux côtés de la Police Nationale Bolivarienne et des corps d’intelligence, de police de proximité pour continuer la bataille contre le crime.

— Comment la Mairie stimulera-t-elle l’Economie Productive ?

— Il y a une grande expectative avec le Conseil Economique de Caracas. Nous avons une forte potentialité dans le secteur du textile, des services, de la chaussure et dans l’alimentaire, non seulement en agriculture urbaine mais aussi sur la conservation et la transformation des aliments, tout comme dans le Tourisme. En ce sens nous pensons travailler conjointement avec l’état de Vargas, avec lequel nous partageons le parc naturel Waraira Repano et le bord de mer. Caracas a de magnifiques sites pour connaître l’histoire, toutes ces activités bien faites et planifiées peuvent s’avérer une source significative de revenus pour la ville. De plus –ajoute-t-elle- le vénézuélien est plus productif qu’hier, nous ne sommes pas un peuple de mous, d’ignorants, de paresseux. Si tel était le cas, aucune des luttes qui au long de plus de 500 ans ont été conduites pour conquérir la liberté et pour libérer cinq nations sud-américaines et davantage, n’aurait été menée ; c’est là l’œuvre d’un peuple vaillant, travailleur, d’un peuple qui pense, cultivé et intelligent. Pour que le Venezuela soit une puissance économique, son territoire et son peuple doivent être forts. Caracas a ces possibilités, il y a une voie, un plan unifié.

— Quelle est selon vous la principale potentialité de Caracas ?

— Caracas a une grande potentialité du point de vue des structures organisationnelles que la Révolution a construites, qui sont nombreuses et très diverses. Et grâce à elles nous créons des liens, nous intégrons quiconque aime Caracas et la Patrie. Nous allons y inviter toute personne qui voudra faire de Caracas un espace aimable où nous pourrons nous sentir chez nous, où nous pourrons développer nos propres capacités, afin de construire une Caracas sûre, productive, où la culture, les loisirs et le sport nous aideront à édifier cette culture nouvelle, ce sens commun qu’il nous faut bâtir dans le cadre du socialisme.

— Quels projets avez-vous pour poursuivre la récupération des espaces publics ?

—Jorge Rodríguez, le maire qui m’a précédée, a fait beaucoup pour notre ville et l’effort réalisé dans ce sens a été réellement extraordinaire. Cependant, le travail n’est pas encore terminé car cela requiert une programmation propre à chacun des espaces récupérés afin qu’ils soient en utilisation permanente. Un terrain de sport par exemple, peut avoir beaucoup d’usages, pour des aînés qui s’entraînent, pour des enfants qui s’initient à l’activité sportive, pour des évènements culturels, des réunions de la communauté, des débats… Ces espaces doivent être constamment utilisables, et, naturellement, il faut impliquer la communauté dans leur utilisation. Caracas est une ville universitaire, par exemple, et les jeunes gens de la Unearte pourraient exprimer leurs talents, animer des ateliers, dans un partage avec la communauté. Telle est la vraie « Culture Au Cœur ». Mettre dans ces espaces toute cette potentialité qui existe dans nos universités et parmi nous. Est-ce que vous imaginez –dit-elle le visage souriant- dans l’un ou l’autre de ces espaces nos grands -pères et grand- mères en train de raconter notre histoire. Il faut retrouver la culture orale.

Elle marque une pause et décide de nous raconter une anecdote : « Ma grand-mère Luisa était une indienne Karina, extraordinaire, forte et elle me racontait toujours ses histoires sous le manguier, et je ne vous dis pas tout ce qu’elle me racontait » -ajoute-t-elle tout en lançant un grand éclat de rire complice. – Les vénézuéliens nous sommes des conteurs, nous aimons raconter nos histoires. Ces choses se sont perdues, dans la précipitation de la ville capitaliste, de l’hyperconsommation, de ce machin – elle prend le téléphone portable et plonge les yeux sur l’écran, comme pour envoyer un message- nous avons perdu la véritable Caracas.

— Et quelle est la véritable Caracas à laquelle vous faites référence ?

—Cette Caracas qui, quand elle se lève, a le souci de l’autre, la Caracas solidaire. Cette Caracas elle est là, en attente. Elle n’est pas morte. L’hyperconsommation, la culture capitaliste de l’individualisme nous a fabriqué une société qui nous fait courir tout le temps comme hébétés et il faut combattre cela, car parfois c’est par plaisir, or personne ne peut vivre ainsi pressé en permanence, à ces niveaux d’angoisse qui font que les gens tombent malades et qu’ils veuillent même se battre avec tout le monde. Cela ne permet pas de voir la véritable Caracas, celle qui se retrouve un dimanche et fait une soupe collective. Cette Caracas où d’un rien naît une rumba, une fête, un mauvais tour, un joli boniment. Il faut retrouver cela, voilà la culture de la Paix.

— Quelle est votre plus grande préoccupation?

— La jeunesse. Une des choses qui me préoccupent beaucoup c’est cette tendance destructrice que l’empire nord-américain et la bourgeoisie veulent inoculer chez nos jeunes, avec comme devise « consomme à en mourir ». La jeunesse est une saine préoccupation, non pour les juger mais pour les accompagner car j’ai été jeune moi aussi et j’ai été très révoltée, je suis très reconnaissante à ma famille de ne pas m’avoir laissée seule dans ma période de plus grande révolte. Et avec le reguetón, tous ces hits commerciaux érotiques, et la petite fille qui tombe enceinte, surgit le thème de la sexualité, propre aux jeunes, car aujourd’hui ils sont initiés de plus en plus tôt. Il y a des gens qui ont peur de ce sujet, mais moi, non, rien n’est plus naturel, sans elle l’humanité n’existerait pas. Mais si l’on écoute les chansons c’est presque un retour à l’animalité … qu’est-ce que cela ?… où est passé l’amour, le fait de tomber amoureux ? – demande-t-elle, se plaignant des paroles des chansons de reguetón.- Nous cessons d’être des animaux et redevenons des êtres humains lorsque nous commençons à apprécier chez l’autre la beauté, la capacité à développer le meilleur de moi-même en l’autre, mais il convient au capitalisme que cela se perde. Nous devons dire comme le poète : Il faut lutter pour la joie, pour la beauté, pour l’amour, nous ne pouvons déboucher sur une société de barbares. Nous ne pouvons pas accuser les jeunes, il ne faut pas les laisser seuls – insiste-t-elle, sinon la culture antagonique les avale. C’est pour moi une grande préoccupation car notre pays est jeune. Et cette jeunesse est le futur. Chez nos ancêtres s’occuper des enfants est une affaire collective, cela ne concerne pas que papa et maman, la communauté doit les soutenir et les accompagner et moi, c’est en cela que je crois. Voilà pourquoi c’est mon souci et pour cela on me verra parmi les jeunes.

— Quel est le défi spécifique?

— Nous devons valoriser notre idéologie, nos contenus, notre identité, parce que, parfois, nous ne faisons que reproduire ce qui est étranger, qui nous asservit. Nous devons retrouver et reconstruire notre esthétique … Notre commandant disait que l’homme de la révolution doit être beau, cultivé, soigné, personne de référence, exemplaire. La Révolution est la plus belle chose du monde. Nous devons continuer à fouiller pour retrouver cette Caracas profonde, ce Venezuela profond, qui est capable de faire ce qu’il a fait le dimanche des élections. Au milieu d’une guerre comme celle que nous connaissons, où l’on croirait qu’il n’y a aucun motif pour nous faire bouger, qu’il n’y a rien ni personne à soutenir car nous sommes dans un conflit permanent, la saleté, le ticket de bus, la monnaie … tout un problème et la file en prime, pour s’approvisionner… au milieu d’un machin chaotique … et malgré tout cela le peuple a dit oui, mais c’est la Révolution et non le capitalisme qui va résoudre cela … peut-être n’a-t-elle pas tous les arguments, mais notre peuple sait qu’ils sont en train d’attaquer tout ce que Chavez a fait, afin d’enfoncer Nicolás Maduro… Ce qu’eux ne savent pas c’est que, nous les chavistes, nous sommes têtus et avons de la mémoire. Je suis militante, missionnaire de cette unité extraordinaire qu’il faut nouer sans cesse entre notre direction et notre peuple indissociable, pour l’unité, pour la détermination, pour l’adéquation, pour les enjeux, pour les défis. Nicolás est présent, un homme du peuple, courageux. C’est la plus belle qualité qu’a notre peuple, ils n’ont pas pu nous abattre et ne le pourront pas, ils ne vont pas pouvoir. Je le dis avec ma conviction de femme révolutionnaire, ici il n’y a pas de lâches et personne ne va se rendre.

Dans mon vieux San Juan

Erika est née dans le quartier Los Eucaliptos et jusqu’à quelque temps de là, elle vivait à Capuchinos, deux endroits de la paroisse San Juan. Pour elle, parcourir les rues de Caracas est un plaisir auquel, actuellement, elle s’adonne peu en raison de ses responsabilités politiques. « Je m’en allais de San Juan jusqu’à la Place des Musées, aller et retour à pied. A n’importe quelle heure, et j’étais la personne la plus heureuse du monde. Et cela me manque beaucoup». Le parc naturel Waraira Repano est l’un de ses lieux préférés, non seulement parce qu’il enserre Caracas, mais aussi parce qu’elle le connaît en long et en large car elle y monte depuis l’âge de trois ans quand, avec sa mère, elle allait voir son oncle qui était garde forestier. “Des 5 frères et sœurs, l’aînée et moi- même, gardons ce lien avec Waraira. Je connais presque toutes ses montées et j’y suis restée souvent, en différents moments : joyeux, tristes, méditatifs. Je choisis toujours la montagne. »

Sa façon de se distraire est de voir des films, des séries ainsi que la lecture. Elle dit qu’elle adore les enquêtes policières. Sur la musique, elle nous a dit que ses goûts sont variés, mais lorsque nous lui avons demandé si elle incluait les jukebox elle a éclaté de rire et nous raconta cette anecdote : « J’étais alors ministre des Communes, il était tard, j’étais fatiguée, mais avant d’arriver chez moi, à Capuchinos, je voulais me vider un peu la tête et je suis entrée dans un troquet immonde, tout près. J’hésitai à entrer, mais je me persuadai qu’à cette heure-là personne ne me verrait, alors je suis entrée et j’ai vu qu’il y avait un jukebox, je me suis installée, car il n’y avait presque personne, pour écouter Toña La Negra, la Lupe, Felipe Pirela, Javier Solís… à partir de ce jour, chaque fois que je le pouvais, j’allais faire le vide un petit moment pour « déconnecter un brin ». Sur un ton mélancolique elle se souvient du café Rajatabla. «  Il n’y a pas à Caracas un endroit comme celui-là, il faudrait qu’on rouvre ce bar ! ».

Biographie

La nouvelle mairesse de la Municipalité Libertador de Caracas a été élue le 30 juillet comme députée à l’assemblée constituante pour le District-Capitale. Le 22 septembre le chef de l’Etat l’a désignée comme ministre du Pouvoir Populaire auprès du Bureau de la Présidence de la République. Elle a aussi occupé les portefeuilles ministériels de l’Agriculture Urbaine, celui des Communes et Mouvements Sociaux et a été élue gouverneure de l’état de Cojedes, un mandat exercé de 2012 à 2016. La militante du PSUV (Parti Socialiste Uni du Venezuela) a fait des études de Philosophie à l’UCV et à l’Université Pédagogique Expérimentale Libertador. Elle a été la directrice nationale du Front Francisco de Miranda, organisation politique de la jeunesse vénézuélienne spécialisée dans le travail social. “J’ai commencé à travailler avec le commandant Chávez comme assistante civile. Dans cet espace intime on pouvait percevoir sa qualité humaine, sa capacité à comprendre les personnes et les choses. L’une de ses qualités qui m’a beaucoup marquée ce fut son authenticité, Chávez était ce qu’on voyait, il n’était pas autre chose, affectueux et très juste. Avec Chávez nous avons appris la nécessité de l’étude. « Un cadre révolutionnaire doit être constamment en train d’étudier, il ne peut être une personne superficielle, nous disait-il », se souvient-elle. Comme anecdote Erika nous a raconté qu’une fois quelqu’un l’a fustigée en tant que membre du gouvernement, à quoi, lui, le commandant, lui répondit : « rien de ceci n’est contre toi en tant que personne, c’est la vision révoltée d’un peuple qui un jour s’est dressé contre un gouvernement qui l’a toujours exclus, c’est pourquoi nous nous sommes engagés à écouter notre peuple et à changer la vision qu’il a du gouvernement. Voilà pourquoi nous devons être de plus en plus révolutionnaires. Ce peuple n’a jamais pu parler. Il faut toujours gagner son adhésion afin qu’il nous accompagne aussi fortement qu’il nous critique, car nous sommes convaincus que c’est le gouvernement révolutionnaire lui-même qui va établir les bases de la libération. »

Source : ODRY FARNETANO / CIUDAD CCS, http://ciudadccs.info/entrevista-erika-farias-restituir-poder-al-pueblo-la-caracas-queremos/

Traduction : Michele ELICHIRIGOITY

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Élections municipales : nouvelle étape pour les bases populaires du chavisme

DQu4-31UMAYTFk5par Ruben Castillo, 13 décembre 2017

2017 avait débuté dans un calme que nous n’avions pas connu depuis longtemps. Nous sortions d’une année plombée par la défaite que nous avait infligée la droite lors des élections législatives du 6 décembre 2015, et nous subissions déjà les assauts d’une guerre économique marquée par la rareté des aliments, la spéculation effrénée et la peur de mourir de faim que tant de prophètes de malheur (de droite comme de gauche) – conjointement aux grands médias privés (internes et externes) – s’étaient chargés de nous faire intérioriser.

Politique réelle : soutien des bases chavistes 

Ce calme des deux premiers mois fut un ressourcement, une respiration pour affronter les difficultés accumulées depuis 2016; c’est alors que la situation empira à l’extrême lorsque l’ex-procureure générale Luisa Ortega lança dans un discours, au début d’avril 2017, le mot d’ordre de « la rupture du fil constitutionnel » : le Venezuela entra dans la spirale de la violence. Plus de 120 jours de « guarimbas » (violences de l’extrême droite). Mais c’est là aussi que se situe la genèse politique de notre mouvement qui aboutit à trois victoires électorales successives. Nous avons désarticulé l’antipolitique qu’on a voulu imposer par la violence, en suivant la stratégie politique initiée par Chavez et continuée par Nicolas Maduro.

La mobilisation populaire pour élire l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) s’est chargée de désarticuler toute cette antipolitique violente qui s’est abattue sur nous, et les élections régionales ont laissé l’adversaire sans arguments. L’année aurait pu s’achever sur ces deux victoires, mais le CNE a ouvert un processus électoral de plus : celui des élections municipales de décembre 2017; une fois de plus, la politique nous a permis d’obtenir une victoire, plus grande même, grâce aux secteurs populaires qui appuient ce processus, démontrant une fois de plus que ce gouvernement bénéficie d’un solide soutien, malgré la guerre économique que nous vivons.

Arrêtons-nous un moment sur le contexte de ces trois victoires, et surtout sur la dernière qui fait apparaître des résultats que nous n’avions pas obtenus en 2008 avec Hugo Chavez à la tête de l’Etat, et alors qu’à cette époque nous jouissions d’un climat d’apparentes tranquillité et stabilité.

A mon avis, il existe deux raisons à ce triomphe :

  • Les bases et la politique réelle. Le fait politique, telle une habitude inscrite dans notre corps, est plus vivant que jamais dans les différentes formes d’organisation, qu’elle s’appelle UBCH (équipes politiques de mobilisation du chavisme), Conseils Communaux ou CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production). Ceux-ci plus que les autres ont conduit les bases à une discussion réelle, de fond, sur le fait politique pour construire un pays différent à celui que nous connaissons.
  • Les outils de cette politique au milieu des attaquesNicolas Maduro a répondu à la question que beaucoup se sont posée le 8 décembre 2012 : pourquoi lui à la présidence de la république et pas quelqu’un d’autre ? Habilement et sans se laisser prendre au jeu de l’ennemi, il a créé une série de conditions pour maintenir le fait politique dans les quartiers pauvres, dans les maisons, au travail, dans les quartiers plus résidentiels, etc…et, ce qui est encore plus intéressant, il a créé des instrument sociaux pour esquiver les attaques de l’ennemi, tels que le Carnet de la Patrie, le mouvement Nous sommes Venezuela, le plan Travail Jeune, le Congrès de la Patrie, entre autres.

Les résultats obtenus, bien que très favorables, ont également montré que les processus électoraux qui ont précédé ce scrutin-ci, ont créé les conditions favorables à une atomisation de la droite. Le coup de maître de l’Assemblée Nationale Constituante et la convocation qui a suivi aux élections régionales a démobilisé brutalement une masse d’opposants autosuggestionnée, pendant quatre mois de violences et d’étau économique et médiatique international, sur la chute imminente du gouvernement bolivarien.

Dans l’agenda des partis de droite, le politique arrive en dernier. Et c’est là que la direction chaviste a sorti tout son jeu pour les désarticuler. A preuve, la forte abstention que l’on a connue dans le camp de l’opposition. Même avec 49 % d’abstention, de nombreux pays du continent et du monde voudraient bien un taux d’abstention équivalent à celui de nos élections municipales.

Les élections municipales de 2017, en terme d’analyse statistique, reflètent un élément de comparaison intéressant. Notons que chaque élection a été réalisée dans un contexte différent (2008 : prospérité pétrolière ; 2013 : décès de Chavez et début de l’attaque économique ; 2017 : guerre économique, sanctions internationales, blocus financier et manifestations violentes). Pour éviter l’euphorie du triomphalisme, il est important de reconnaître que le succès de ces élections et leurs résultats chiffrés répondent à un projet politique et à un plan exécuté par une équipe qui a Nicolas Maduro à sa tête, un plan qui, avant le processus de la Constituante, n’avait pas d’objectif clairement défini. En cinq mois, il a désarticulé l’adversaire et a joué très fortement sur la remoralisation de la base. Les graphiques qui suivent montrent en chiffre ce à quoi nous avons fait référence :2008-2013

Lexique nécessaire à la lecture du tableau :
Estado : État
Comparativa : comparatif
Total alcadías : total des Mairies
Alcadías perdidas por el PSUV : Mairies perdues par le PSUV
Alcadías ganadas : Mairies gagnées
Pérdida real de alcadías en 2013 : perte réelle de Mairies en 2013

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Graphique n°2, comparatif des Mairies 2013-2017

À la lumière de ces données, on ne peut pas nier les espaces récupérés au milieu de la plus grande agression subie par notre pays depuis l’époque de Cipriano Castro ; la transition 2008-2013, favorisée par l’incertitude qui a suivi le décès d’Hugo Chavez et la méfiance quant aux capacités de Nicolas Maduro pour mener la bataille et assumer le leadership populaire, ont influé notoirement sur le recul électoral. Or, neuf ans plus tard, (en comptant à partir de 2008) la courbe s’est inversée de façon magistrale, mettant en évidence deux choses : il améliore les résultats obtenus avec Hugo Chavez à la tête de la révolution, et au passage, en moins de deux mois, il récupère environ 945.000 votes pour la camp chaviste, depuis la dernière bataille – celle des élections régionales de 2017.

Bref, la dynamique électorale et le fait politique constituent la grande combinaison gagnante utilisée cette année par Nicolas Maduro pour éviter la guerre et son instinct de mort. Il se sort avec brio de l’année qui semblait la plus compliquée de toutes. A cela s’ajoute le fait que ces processus électoraux viennent renforcer des éléments stratégiques tels que les tables rondes de négociation en République Dominicaine. Lors de la prochaine session de négociations de janvier 2018, la position renforcée par ces événements électoraux permettra de poser comme condition aux représentants de l’opposition qui devront intercéder auprès de leurs alliés internationaux, l’arrêt du blocus économique et financier auquel ils soumettent le Venezuela depuis une longue période et plus encore l’exigence d’un accord de cohabitation qui permette de réaliser les élections présidentielles dans des conditions pacifiques; il est clair que pour ces élections-là, dans son travail politique actuel, dans sa pratique depuis la base, le chavisme a retrouvé le moral.

Source : http://misionverdad.com/LA-GUERRA-EN-VENEZUELA/elecciones-municipales-cierre-de-un-ciclo-en-2017-para-las-bases-del-chavismo

Traduction : Sylvie Carrasco

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La campagne pour élire les maires en décembre 2017 commence au Venezuela

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Dans sa conférence de presse du 31 octobre, la présidente du Conseil National Electoral (CNE), Tibisay Lucena (photo), a fait savoir ce soir que 4800 citoyens avaient déposé leurs demandes de candidatures pour les élections municipales, prévues pour décembre de cette année. Elle a indiqué que sur ce total 4016 sont des hommes et 784 des femmes. (Note : depuis lors ce chiffre a augmenté : ils étaient 7106 candidats le mercredi après-midi, le deadline pour inscrire les candidats étant fixé à ce jeudi 2 octobre à minuit, il y aura donc plus de partis et de candidats inscrits que ceux mentionnés dans cet article)

Mme Lucena a indiqué que la régularisation de la demande, qui doit se faire avec les pièces requises auprès des commissions électorales municipales, a déjà été réalisée par 18 porte-paroles, et a appelé le reste des partis politiques, groupes d’électeurs et citoyens à présenter sur initiative propre leurs postulations, dans le respect des étapes prévues dans le chronogramme et qui se termine ce 2 novembre.

Lucena a mentionné que pour ce nouvel évènement électoral, 82% des organisations politiques de dimension nationale qui existent dans le pays (elles sont 22 au total) ont déjà présenté leurs candidats et ont fait l’inscription de leurs candidats à travers le Système Automatisé de Demandes du CNE.

Pour ce qui est des 66 organisations politiques de dimension régionale, 84% ont fait la même démarche, et sont en train de présenter devant les conseils régionaux les éléments requis pour la régularisation de leurs candidatures.

Les partis politiques qui se sont inscrits sont: Comité de Organización Política Electoral Independiente (Copei), Movimiento al Socialismo (MAS), Movimiento Electoral del Pueblo (MEP), Partido Comunista de Venezuela (PCV), Movimiento Popular (MP), Movimiento Político Alianza para el Cambio (APC).

Se sont ajoutés aussi Patria Para Todos (PPT), Unidad Popular Venezolana (UPV), Partido Socialista Unido de Venezuela (PSUV), Por la Democracia Social (Podemos).

Avanzada Progresista (AP), Organización Renovadora Auténtica (ORA), Un Nuevo Tiempo (UNT), Tupamaro, Nueva Visión para mi País (Nuvipa), Nuevo Camino Revolucionario (NCR), Unión y Entendimiento (Puente) y Unidad Política Popular 89 (UPP 89) complètent la liste.

« Ce sont les organisations politiques qui ont inscrit sur internet leurs candidats et leurs candidates ou partiellement certains d’entre eux, et ont porté aux conseils municipaux leurs candidats et leurs candidates ».

Elle a rappelé que le Registre Electoral National qui sera utilisé pour ces élections est celui qui a été mis à jour du 15 juillet et qu’il a déjà été approuvé par l’ensemble des partis. Ce registre contient 19 millions 740 846 électeurs.

Inscriptions dans l’état du Zulia

Un ensemble de 15 citoyens se sont inscrits sur le Système Automatisé de Demandes pour la candidature au gouvernement de l’état de Zulia, pour les élections qui auront lieu en décembre de cette année, a également fait savoir Lucena ce 31 octobre.

Elle a détaillé que neuf de ces demandes ont été présentées par des vénézuéliens de leur propre initiative, alors que le reste l’a été par les partis politiques.

Dans l’état de Zulia un nouveau gouverneur sera élu, aussitôt que le Conseil Législatif de cette entité régionale a déclaré son absence absolue après le refus de Juan Pablo Guanipa de prêter serment devant l’Assemblée Nationale Constituante.

L’opposition avalise le processus

Face aux dénonciations de la part de dirigeants de partis d’opposition de « manque de garanties électorales » pour ces élections de maires qui auront lieu en décembre, Lucena a qualifié ces accusations d’imprécises. Elle a rappelé que toutes les organisations politiques ont avalisé publiquement la transparence et la fiabilité du système électoral vénézuélien en signant les audits réalisées à chaque processus.

« Disposer des conditions nécessaires pour la réalisation du processus électoral auxquelles toutes les organisations politiques ont participé a toujours fait partie des garanties de ce processus » a-t-elle souligné.

Elle a dit que les garanties sont données par le CNE « mais aussi construites par ces mêmes organisations politiques qui disent aujourd’hui qu’il n’y a pas de garanties alors qu’elles finissent toujours par participer aux scrutins, et avaliser les résultats comme ce fut, de nouveau, le cas des élections de gouverneurs : les partis d’opposition ou de la majorité ont signé l’audit post-électorale. »

Elle a ajouté que le processus électoral est normé et compte sur la présence d’inspecteurs électoraux; d’observateurs nationaux, d’un  accompagnement d’observateurs internationaux, de témoins de scrutin provenant des organisations présentes dans les registres électoraux subalternes; de conseils électoraux, de groupes de bureaux électoraux et de salles de totalisation des suffrages. Ainsi que de la transmission via internet des audits, d’une  commission technique électorale et de l’identification biométrique de l’électeur, avant qu’il se rende à l’isoloir.

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Signature de l’audit post-élection des gouverneurs par les différents partis politiques (14-16 octobre 2017)

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Postulats nationaux

Un total de 22 partis nationaux et 73 régionaux sont autorisés à présenter des candidats pour les élections municipales et pour le choix du gouverneur de l’état de Zulia, a fait savoir plus tôt dans la journée la rectrice du Conseil National Electoral (CNE), Tania D’Amelio, à travers son compte twitter @taniadamelio.

Elle a signalé que « les postulations pour les élections #Municipales2017 de gouverneur(e) de Zulia peut se faire soit via les représentants des partis politiques soit par initiative propre.

Par état

Pour l’heure, en attendant les dernières postulations, le CNE a déjà autorisé les partis régionaux suivants:

> Amazonas: Solución, La Plataforma, Puama, Merap, Tupaz, Geradivu, Orisur y Creea.
> Anzoátegui: US, Dale, PTA; URS; Tison y NP.
> Apure: Fuerza Ciudadana.
> Aragua: Puro Limón, Rena y AUP.
> Barinas: Frutos.
> Bolívar: M-100; EB y Pro Guayana.
> Carabobo: Proca, Usted, PMP, Camina, PMV, Conenzo, SCC, Seguimos, Progreso y Juega Limpio.
> Cojedes: Pasoco y TINA ES I.
> D. Amacuro: Meri, PIO, Yivi y Rios.
> Falcón: PLC; PQV y Goyova.
> Guárico: Proyecto Gente Nueva.
> Lara: Organización Fuerza en Movimiento.
> Mérida: Active, GI; Agen y PMI.
> Miranda: Por Amor a los Pueblos.
> Monagas: UPEM, DSM, PLRAS, MABS y MIPAM.
> Nueva Esparta: MRA, ARNE y NM.
> Portuguesa: Electores de Voluntad Independiente Venezolano.
> Sucre: Asis, Proalfa, Fichas, Mlsd, MPS, SR y TB.
> Táchira: Partido Orientación Revolucionaria Socialista.
> Vargas: Gentilicio de Vargas y Vargas Unida.
> Yaracuy: Convergencia, Yaracuy Unido, Nueges y MRS.
> Zulia: Partido Indep. del Zulia

Source: http://ciudadccs.info/4-800-ciudadanos-se-postulado-las-municipales/

Traduction: Cathie Duval

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Élections régionales au Venezuela : large victoire du chavisme et… nouvelle défaite de la droite et des médias

Ce dimanche 15 octobre, plus de 18 millions de vénézuéliens étaient invités à élire les 23 gouverneurs de 23 états parmi 226 candidats de droite ou bolivariens (= chavistes) – sauf à Caracas qui n’est pas un État. À cet effet le Centre National Électoral avait installé dans tout le pays 13.559 centres de vote et 30.274 tables électorales. Le taux de participation a été de 61,4 %, un taux très élevé pour un scrutin régional.

Les bolivariens remportent une large victoire avec 17 états contre 5 pour l’opposition. Celle-ci gagne notamment dans les états stratégiques de Mérida, Táchira, Zulia, proches de la Colombie, foyers de violence paramilitaire. Les bolivariens récupèrent trois états historiquement gouvernés par la droite : les états d’Amazonas, de Lara et – victoire hautement symbolique – celle du jeune candidat chaviste Hector Rodriguez dans l’État de Miranda, longtemps gouverné par le milliardaire et ex-candidat à la présidentielle Henrique Capriles Radonsky.

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Pour mieux comprendre le ressort vivant du chavisme, il suffit de comparer deux images. En haut : une droite machiste, blanche, liée à l’entreprise privée, adoubée par Donald Trump, l’Union Européenne, Emmanuel Macron, Mariano Rajoy, Angela Merkel et les grands médias internationaux, pour « rétablir la démocratie ». En bas, les secteurs populaires – une population métissée, majoritaire, mais invisibilisée par les médias – font la fête à Petare, un des plus grands « barrios » d’Amérique Latine, après la victoire du candidat bolivarien Hector Rodriguez. (1)

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Le candidat bolivarien Hector Rodriguez a gagné son pari de reprendre l’état de Miranda à la droite.

C’est le 22ème scrutin depuis que le chavisme est arrivé au gouvernement, et le deuxième de l’année (on peut y ajouter plusieurs consultations – organisées en interne et sans cadre légal – par les partis de droite en 2017). Cette élection des gouverneurs sera suivie par celle des maires puis, en 2018, par les élections présidentielles.

Ces résultats qui donnent au chavisme 54 % des votes nationaux contre 45 % à la droite sont d’autant plus intéressants que ces élections ont lieu dans un contexte difficile. Il y a deux mois et demi encore, une insurrection armée dirigée par l’extrême droite cherchait à renverser le gouvernement élu, avec un bilan de près de 200 morts (2). Cette déstabilisation prit fin le 30 juillet, lorsque la population jusque-là restée en marge de ces violences s’est mobilisée pour élire une Assemblée Constituante. Désavouée, la droite s’est alors déchirée entre un secteur radical maintenant l’objectif de revenir au pouvoir sans passer par les urnes et un secteur acceptant de revenir à la voie électorale. Pour tenter d’infléchir le scrutin en sa faveur, la droite, le secteur privé (80 % de l’économie) et les Etats-Unis ont remis toute la pression dans la guerre économique, avec l’envol astronomique des prix de certains de produits de base afin d’augmenter le mécontentement populaire. Comme d’habitude, soucieuse d’alimenter le storytelling international, la droite a contesté les résultats, évoquant une « fraude ». Le président Maduro a répondu en demandant un recomptage de 100 % des votes.

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Les experts du Collège d’Experts Electoraux d’Amérique Latine (CEELA)  ont suivi l’ensemble du processus électoral.

Parmi les observateurs internationaux dont 50 experts électoraux, le colombien Guillermo Reyes, porte-parole du respecté Collège d’Experts Electoraux d’Amérique Latine (formé d’ex-présidents de centres nationaux électoraux de nombreux pays) a rappelé que le système électronique du Venezuela est le plus moderne du continent et que plusieurs jours avant l’élection, l’ensemble des partis de droite et de gauche ont participé aux essais techniques du vote, signant le rapport concluant à sa fiabilité. En 2012 déjà, le système électoral automatisé du Venezuela a été qualifié par le Centre Carter de « meilleur du monde ». (3)

Avec 22 scrutins en 18 ans de processus bolivarien, le Venezuela continue donc à battre tous les records en nombre d’élections et même si les secteurs radicaux de la droite crient à la fraude quand les résultats ne les favorisent pas, celle-ci en a remporté plusieurs, comme les législatives de 2015.

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Scènes de la campagne et de l’élection régionale du 15 octobre 2017.

Contrairement à ce que les médias veulent faire croire au monde entier, la droite vénézuélienne dispose de tous les moyens pour s’exprimer. La majorité des médias, privés, et des réseaux sociaux (bots y compris…) lui est largement favorable sur les plans local, régional, national et international (4). On comprend le silence des médias internationaux sur ce scrutin qui contredit, une fois de plus, le plus grand fake news de l’histoire contemporaine : « la dictature au Venezuela ». Les urnes répondent aux « journalistes » qu’il ne faut jamais oublier l’existence d’un peuple, et encore moins sous-estimer sa conscience.

Thierry Deronne, Caracas, le 15 octobre 2017

Correa

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Pour Rafael Correa, « le Venezuela vient de vivre une fête démocratique (..) Avec ces résultats le peuple vénézuélien dénude la manipulation médiatique ». Evo Morales félicite le Venezuela parce que la démocratie a vaincu l’intervention et la conspiration. Le peuple défend sa souveraineté, sa dignité, ses ressources naturelles. La paix a triomphé face à la violence, le peuple face à l’Empire. Luis Almagro (secrétaire général de l’OEA, NdT) et son chef Trump ont perdu. »

Notes

  1. Lire « On n’a encore rien dit du Venezuela », https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/09/25/on-na-encore-rien-dit-du-venezuela-le-journal-de-linsoumission/
  2. Pour un graphique et un tableau précis et complet des victimes, des secteurs sociaux, des responsables et des personnes condamnées, voir https://venezuelanalysis.com/analysis/13081; Sur les assassinats racistes de la droite : Sous les Tropiques, les apprentis de l’Etat Islamique – 27 juillet 2017 ; Le Venezuela est attaqué parce que pour lui aussi « la vie des Noirs compte » (Truth Out) – 24 juillet 2017
  3. « Former US President Carter: Venezuelan Electoral System “Best in the World” », https://venezuelanalysis.com/news/7272
  4. Au Venezuela la majorité des médias, comme l’économie en général, sont privés et s’opposent aux politiques sociales du gouvernement bolivarien. Voir Mensonges médiatiques contre France insoumise, partie I : « Maduro a fermé 49 médias ». – On peut lire aussi, sur ce thème : Thomas Cluzel ou l’interdiction d’informer sur France Culture, http://wp.me/p2ahp2-1M7

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