Comment une plate-forme en ligne a-t-elle aidé à combattre le Covid-19 au Venezuela ? par Jessica Dos Santos (RT)

On ne déplore que 10 décès au Venezuela depuis le début de la pandémie (chiffres confirmés par l’OMS dont les experts travaillent sur place) : l’ONU a demandé l’autorisation au Venezuela d’étudier son modèle pour le répliquer dans d’autres nations. Bien que les médias internationaux persistent à occulter ce succès et  ses facteurs – confinement précoce, masques généralisés, centaines de milliers de tests, etc… il en est un particulièrement peu connu et pourtant décisif : le « Sistema Patria« . Si un(e) citoyen(ne) présente des symptômes de Covid-19, il peut accéder en ligne au « Sistema Patria« , plate-forme bien connue, pour le signaler grâce à une enquête de dépistage composée de huit questions qui aident à déterminer si la personne a une fièvre supérieure à 37,5 degrés, des difficultés à respirer, une toux sèche, une congestion nasale, un mal de gorge, entre autres.

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Jessica Dos Santos est enseignante universitaire, journaliste et écrivaine vénézuélienne. Son travail a été publié dans des revues comme Épale CCS, 15 y Último et Desafíos. Elle est l’auteur du livre « Caracas en sandales » (2018).

Cette enquête, à laquelle chacun(e) peut répondre en permanence, et modifier les réponses au besoin toutes les 24 heures, a été réalisée par les autorités sanitaires du Venezuela en collaboration avec l’Organisation Mondiale de la santé (OMS). Elle est obligatoire lorsque vous entrez dans le système, c’est-à-dire que vous ne pouvez faire aucun autre mouvement sans y répondre au préalable.

Lorsqu’une personne signale des symptômes positifs, les médecins et spécialistes vénézuéliens et cubains, selon le protocole sanitaire standard, se rendent immédiatement à son domicile pour vérifier à l’aide de tests rapides ou de PCR, si la contagion existe ou non, ce qui permet d’éviter le transfert du patient vers un centre de santé et réduit fortement les risques de propagation du virus. Au 9 mai 2020 le Venezuela se porte à la tête des pays d’Amérique Latine avec 507.119 tests, soit  16.904 par million d’habitant(e)s.

Si un cas est confirmé, les autorités hospitalisent la personne concernée et établissent la chaîne de contacts correspondante pour poursuivre les enquêtes.

Avant et après le virus

Ce système créé par le président Nicolás Maduro en décembre 2016, avait et a toujours pour but premier de faire face aux effets de la guerre économique états-unienne et d’évaluer la situation socio-économique de la population pour lui octroyer des allocations d’État. Environ 20 millions de Vénézuéliens sont inscrits sur la plate-forme depuis plusieurs années.

« Il a été utilisé pour faire des études socio-économiques, c’est-à-dire pour vous demander dans quel état est votre logement, si on a accès aux services publics, le type d’emploi que vous avez, et le niveau de revenus, votre situation géographique. C’est un moyen d’unifier les données sociales de la population pour orienter les mesures gouvernementales de protection, en fonction des ressources économiques existantes » explique Luigino Bracci, professionnel de l’informatique.

La nouvelle enquête permet à l’État d’utiliser la plate-forme pour faire un suivi du virus. « Et aussi, d’avoir une carte qui indique la localisation géographique exacte des personnes interrogées et leurs symptômes« , explique Mr. Bracci, ajoutant que si la personne répond depuis son téléphone portable, l’application permet même d’activer le système de géolocalisation (GPS).

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Le médecin et chercheur Ricardo León, directeur de l’Observatoire de l’impact sanitaire et social du Venezuela

Selon les experts de la santé, ces visites à domicile ont joué un rôle décisif pour aplatir la courbe d’infection. « Le « Sistema Patria » a été un outil puissant pour planifier et collecter le volume de données structurées et semi-structurées dont toute nation aimerait disposer« , explique Ricardo León, spécialiste en médecine interne et directeur de l’Observatoire de l’impact sanitaire et social du Venezuela (photo).

Grâce à cet outil, qui possède un domaine public, le Venezuela a pu prendre des décisions en temps réel, et même à l’avance, en matière de contrôle épidémiologique

Cette technologie a également permis la participation directe de la population au contrôle de la pandémie. « Grâce au système Patria, nous sommes connectés jour après jour avec les gens sur leur territoire et nous obtenons un grand volume de participation citoyenne qui nous permet d’obtenir des informations, de les traiter, d’avoir des résultats et d’agir en temps réel. C’est un outil formidable, bien qu’il soit peu utilisé encore en épidémiologie aujourd’hui. Il nous place à l’avant-garde« , ajoute le Dr León.

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Un travailleur de la santé prend des notes pendant que les migrants vénézuéliens attendent d’être contrôlés. 13 avril 2020. Luis Robayo / AFP

Photos : fuyant la xénophobie et la pandémie en Equateur, au Chili, en Colombie, au Pérou ou au Brésil où ils avaient émigré à cause de la guerre économique des USA contre le Venezuela, des milliers de vénézuélien(ne)s rentrent chez eux à bord d’avions publics activés par le gouvernement de Nicolas Maduro

Le gouvernement vénézuélien a fait du système « Patria » l’un des quatre points principaux de sa stratégie.

« Le gouvernement est très fier de ce système car on ne parle généralement pas du Venezuela comme d’un pays à la pointe de la technologie. Et quand on cherche parmi les pays qui ont utilisé la technologie pour combattre le covid-19, on trouve des exemples comme la Corée du Sud, connue pour son très haut niveau technologique, ainsi que la Chine« , explique l’expert en informatique Bracci, qui considère que la plateforme locale « a été assez bien faite » car « les applications pour androïde et ordinateur sont solides« .

Actuellement, la plateforme est également utilisée pour mesurer le degré de conformité avec les mesures de confinement et de prévention – dépistage, port de masque et désinfection des espaces publics mis en place au niveau national.

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Enquête sur la quarantaine et l’analyse de la situation du Covid-19 disponible sur la Plataforma del Carnet de la Patria https://www.facebook.com/CarnetDLaPatria/posts/1604564769697481

Aucun sectarisme

L’initiative a été critiquée par certains secteurs de la droite vénézuélienne qui affirment que la plate-forme « est discriminatoire ». L’argument qu’ils avancent est que de nombreux opposants au gouvernement ne sont pas enregistrés.

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Luigino Bracci, spécialiste en informatique

Pour Bracci la chose est facile à réfuter: « le fait que les allocations sont octroyées à l’ensemble de la population à travers le « Sistema Patria », a depuis longtemps conduit de très nombreuses personnes, de toutes les positions politiques, à s’inscrire sur la plate-forme. La meilleure preuve en est que lors des élections, le gouvernement du président Nicolas Maduro a obtenu environ 7.000.000 de voix, alors qu’on compte plus de 19.000.000 de personnes inscrites dans le « sistema Patria », ce qui montre bien qu’il ne s’agit pas d’un système réservé aux « chavistes« .

L’expert considère que ce système a un énorme potentiel. « Il pourrait aider à mettre en place un contrôle social, par exemple, pour exprimer les problèmes que nous vivons tous et que souvent les dirigeants ou les fonctionnaires, en raison de leurs multiples occupations, ne voient pas. En d’autres termes, les défaillances peuvent être détectées et faire l’objet d’une réponse rapide.« 

Par ailleurs le président Nicolás Maduro a précisé que ces visites à domicile réalisées grâce à l’enquête « ont permis d’améliorer la santé de la population en général » : dans certains cas en effet, alors que les personnes interrogées ne présentaient pas d’infection au Covid-19, « elles ont présenté d’autres pathologies requérant des soins« .

Les autorités vénézuéliennes estiment que sans cette méthode et sans les mesures de confinement, le pays compterait à cette heure 200.360 cas positifs et le nombre de décès dépasserait les 7.000. En revanche, la nation latino-américaine n’a enregistré jusqu’à présent que 381 infections et dix décès, chiffres confirmés par l’OMS.

Jessica Dos Santos

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Photo: Commune Socialiste « Altos de Lidice »

Source : https://actualidad.rt.com/actualidad/351545-venezuela-pandemia-coronavirus-plataforma-patria

Traduction : Thierry Deronne

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(Photos:) l’avantage de la démocratie communale dans l’endiguement d’une pandémie

« Le Venezuela à l’agonie » nous dit France Inter. Il y a quelque chose de réconfortant dans le fait que les tigres de papier soient obligés depuis vingt ans de s’accrocher aux dix principes de la propagande de guerre pour nous convaincre que le Venezuela est une dictature doublée d’une faillite du socialisme, où tout effet aura fait fuir les causes.

A part les quelques fake news ponctuelles de Marie Delcas du « Monde » (comme les « 18000 morts du régime », resucée du « charnier de TImisoara« , ou des « charniers sandinistes » de De la Grange dans le même journal), démontées en leur temps par Maurice Lemoine, la méthode aura été aussi bête que peut l’être toute propagande. Les journalistes français basés dans les quartiers chics de l’Est de Caracas, ou.. à Bogota, ont tout simplement occulté la majorité de la population, les 80 % de secteurs populaires, la base sociale du chavisme. Ils ont repeint en « peuple » substitutif les insurrections périodiques de l’extrême droite et en « répression » les affrontements générés. Ils n’occultent pas le peuple par pure morgue idéologique ou par mépris de classe, comme ils le font en France face à la colère sociale. Il leur faut aussi cacher la mise en place par une révolution de gauche d’une participation citoyenne comme ressort démocratique renforçant la forme représentative. Car on pourra rappeler cent fois que Jimmy Carter, le Conseil des Juristes Latino-américains, Rodriguez Zapatero, Lula, ou Rafael Correa, avec tant d’observateurs internationaux et de médiateurs entre gouvernement et opposition démocratique, ont insisté sur la transparence, sur la légitimité, et sur le nombre record d’élections, que cela resterait insuffisant. C’est en fin de compte l’avènement d’une démocratie participative depuis vingt ans qui aura permis d’endiguer assez vite, pour l’heure en tout cas, l’épidémie.

Nous venons d’étrenner « Temps de Lutte », chronique documentaire réalisée pendant plus d’un an aux côtés des citoyen(ne)s construisant une de ces communes invisibles dans les médias. Ces photos prises dans les dernières heures en sont la suite. Les personnages du film ont pris en main la prévention, le dépistage, la remise d’aliments à la population qui a rapidement accepté, avec un grand niveau de conscience, les instructions gouvernementales sur le confinement et la prévention. Au 19 mars, on compte dans tout le pays 42 cas détectés (34 de personnes voyageant d’Europe et 8 venues de Colombie) et suivis médicalement. Aucun décès. Le réseau de remise d’aliments gratuits créé face au blocus des USA sert à recenser les symptômes et, notamment, à préparer 320.000 examens grâce aux 4015 kits arrivés de Chine, avec laquelle un pont aérien vient d’être installé, et bientôt de Russie. Cuba aussi est présent, agit sur le terrain avec 130 nouveaux médecins qui renforceront le système de santé dans les quartiers populaires, ainsi qu’avec ses experts, dont le créateur du puissant Interféron, qui sera produit sur place.

Alors que la destruction du secteur public vendue depuis des décennies par les mêmes médias au nom de l' »efficacité du privé », génère aujourd’hui chaos, détresse, hécatombes en Europe ou aux Etats-Unis, le Venezuela récolte un travail sui generis de construction d’une double alliance : Etat-organisation populaire, et union civico-militaire. Les deux convergent en cet instant, dans un contexte de guerre économique et de blocus occidentaux. Car bien sûr les Etats-Unis redoublent leurs sanctions, empêchant des avions et des bateaux d’apporter de la nourriture ou des médicaments, tentant d’attiser le feu de l’épidémie. Face à quoi des soldats des forces armées bolivariennes aident avec les citoyen(ne)s à fermer des commerces privés, à arrêter des accapareurs qui cachent ou spéculent sur le matériel médical, à organiser la remise de tonnes de nourriture gratuite aux quartiers populaires via les Comités Locaux d’Approvisionnement, quand ce n’est pas à désinfecter les sols des marchés populaires ou fabriquer des masques et des gants dans le centre militaire de production textile.

Au blocus bancaire occidental, aux sanctions états-uniennes, à l’impossibilité d’acheter des médicaments essentiels, répond un travail invisible, essentiellement féminin, de recensement des besoins des familles, repris ensuite par le « Carnet de la Patria » pour faire arriver à des millions de bénéficiaires une alimentation mensuelle quasi gratuite mais aussi des allocations. C’est ce système du www.patria.org.ve qui a permis à chacun de remplir un questionnaire en ligne sur ses symptômes. Au 21 mars plus de de 10 millions de personnes ont participé à l’enquête en ligne du gouvernement. Grâce à cette carte 16336 personnes ont été visitées chez elles.

Tout cela explique – avec le confinement organisé par le gouvernement, la réduction des déplacements au strictement vital pour le métro, les routes, le maillage des centres de santé populaire renforcés récemment dans leur capacité d’accueil, et la capacité politique de Nicolas Maduro (toujours méprisé et sous-estimé en tant qu’ex-ouvrier)-, pourquoi le Venezuela bolivarien freine fortement la progression du virus, alors que des gouvernements voisins, d’extrême droite, laissent filer l’épidémie, comme le rappellent les concerts de casserole à Brasilia ou à Bogota.

Thierry Deronne, Caracas, le 19 mars 2020

Photos: Giuliano Salvatore, Jesus Garcia, Commune socialiste d’Altos de Lídice.

Mise à jour 21 mars: depuis le début de l’épidémie dans le monde on compte 70 cas, pas de décès, deux états critiques, 15 guérisons. Tous sont suivis et soignés à l’hôpital.

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« Temps de lutte », le nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne

On sait pourquoi le gouvernement mondial des médias a creusé un abîme entre la réalité du Venezuela et son image. Encore faut-il pouvoir ressourcer notre conscience au réel. “Temps de lutte” nous fait entrer au coeur d’une démocratie participative que la plupart des journalistes ont substituée par “la-dictature-de-Maduro”.

Jesús Reyes (gauche) et Víctor Hugo Rivera (droite) dans la Commune Socialiste Altos de Lídice. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Les réalisateurs de ce documentaire dense et imposant de 90 minutes, Jesús Reyes (image) et Víctor Hugo Rivera (son), se sont immergés pendant un an dans un “barrio”. Un de ces quartiers populaires où vit la majorité des vénézuélien(ne)s, invisibilisés par les grands médias depuis vingt ans en tant que base sociale de la révolution. Ils y ont suivi sept conseils communaux qui, face à la guerre économique impériale, prennent en main la santé, le transport, l’approvisionnement, et surmontent mille et une difficultés pour s’organiser en commune. Au départ, les auteurs voulaient étudier le lien possible entre luttes paysannes et approvisionnement de Caracas. Ils ont fini par se marier pour une année avec cette organisation populaire dans ses doutes, ses rires, ses conflits, ses chutes et ses nouveaux départs. Le personnage principal du film, ce sont comme souvent au Venezuela, les femmes.

Temps de lutte” est le contraire d’une vitrine. Il refuse la colonisation des images par la voix off. Le montage associe le local et le global, le passé et le futur, l’individu et le groupe, laissant le spectateur libre de sa lecture. Croire dans le documentaire, c’est aussi croire dans le droit des sujets d’une Histoire de transmettre une expérience qui peut nous aider dans nos propres processus de transformation.

Durée: 90 minutes. HD. Sous-titres français. Coproduction: Commune Socialiste « Altos de Lidice »/EPLACITE. Venezuela janvier 2020.

Ci-dessous: première du film au Théâtre Principal de Caracas, le 12 décembre 2019, en présence des communard(e)s. Photos: Yrleana Gomez.

Ci-dessous: photogrammes tirés du documentaire « Temps de lutte« .

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« La révolution ne sera pas télévisée », épisode 5.418 ? Le Vénézuéla qu’on ne voit pas entre dans la lumière, par Marco Teruggi

Photo © Sputnik / Marco Teruggi

Un reportage de Caracas, 10 décembre 2019

Deux cinéastes se sont immergés pendant une année dans un quartier populaire de Caracas pour montrer comment s’organise une commune. Le résultat sort enfin sur les écrans avec la première à Caracas de “Temps de lutte, actions d’une commune”, un documentaire pour rompre les mythes et nous ouvrir à la réalité populaire de Caracas.

Il y a un lieu très digne dans le monde. Il s’appelle Altos de Lidice” raconte à Sputnik Víctor Hugo Rivera, preneur de son de ce documentaire sur la Commune Socialiste Altos de Lídice, qui sera projeté en avant-première au théâtre principal de Caracas, ce 12 décembre à 17 h. 30.

L’oeuvre est le produit d’un an de travail. “Nous nous étions rapprochés dans le but de faire un reportage sur les semailles, nous avons pris conscience de tout un mouvement qui nous a fait dire : “cela doit donner quelque chose de plus”, et nous sommes restés un an” explique Jesús Reyes, qui a créé l’image et l’a montée, à Sputnik. Les semailles sont une des nombreuses activités liées à l’approvisionnement impulsées par la Commune d’Altos de Lidice, sur les hauteurs de cette colline qui jouxte le parc national Waraira Repano, au nord de Caracas.

Rivera et Reyes se présentent comme “inspirés par la philosophie de l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre”, fondée comme projet social en 1995, à Maracay. Ces deux réalisateurs proviennent eux-mêmes de quartiers populaires de Caracas, ce que souligne Reyes: “Nous ne sommes pas des agents externes à l’environnement et à l’espace; nous avons conçu la réalisation audio-visuelle sur la base de la fraternité et de l’empathie”.

Que les gens se voient

Víctor Hugo Rivera y Jesús Reyes, réalisateurs du documentaire “Temps de lutte, actions d’une commune” © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

La force qui nous a poussés à réaliser le documentaire, c’est que les gens se voient et que cette vision s’opère par une réalisation audiovisuelle digne” dit Reyes assis dans une rue du quartier des Altos de Lídice. De là-haut on voit le quartier descendre jusqu’à l’avenue principale: là où commence le secteur du “23 de Enero”, un des lieux les plus emblématiques de la Caracas chaviste.

Cette recherche a empreint l’ensemble du tournage du documentaire. Il a supposé de rompre avec un regard présent dans de nombreux documentaires réalisés sur les quartiers populaires, dont le regard se centre sur ce que le cinéaste résume comme “des rues détruites, des briques rouges, des murs en ruine, des espaces pleins d’ordures” qui restent pour beaucoup la représentation visuelle de la pauvreté.

Notre relation avec l’espace part d’une autre sensibilité et cette sensibilité naît en nous parce que nous sommes du barrio. Dans le cinéma commercial la représentation du quartier populaire est le lieu des voyous, des putes, de la drogue, il ne s’agit pas de ça: le quartier a un potentiel infini, le documentaire éclaire cette dimension” explique Reyes.

L’objectif était différent dès le début: montrer les habitants dans leur mouvement quotidien de construction de leur organisation populaire, de leur commune. Pour réussir cela, il était nécessaire de s’immerger, de partager, de construire les images depuis le quotidien, de son rythme et de ses dynamiques.

Nous travaillons sur la base de l’esthétique de la dignité, du respect des gens, du refus d’exploiter la pauvreté ou les espaces. Le point de vue du cinéma direct nous donne l’avantage de ne pas intervenir dans l’espace des personnes, il n’y a pas de poses dans le documentaire; les portraits sont pris sans que les personnes ne s’en rendent comptent, d’où leur force d’authenticité” souligne-t-il.

Qu’est-ce qu’une commune ?

Espace récupéré par la Commune Socialiste Altos de Lídice, Caracas, Venezuela © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Le documentaire dure une heure et demie. Tout au long de cette durée on peut voir, selon les réalisateurs, comme est menée la construction de la Commune Socialiste Altos de Lídice. Et pas par une explication narrée en off, mais par la visibilisation des mouvements propres aux habitant(e)s: actions, dialogues, débats entre eux.

Nous faisons le portrait du processus. Tu vois les gens au travail pour le bien-être social de chacun des conseils communaux et s’assurant du bien-être des aïeux, des enfants, depuis la pharmacie communale, l’éducation, les services, le transport” précise Reyes.

Temps de lutte, actions d’une commune montre la dynamique intérieure. La caméra pénètre au coeur de la construction d’une commune: ses assemblées quotidiennes, ses planifications d’activités, leur réalisation. “Toutes les fins de semaine il y a une activité, tous les jours quelque chose se passe, c’est comme un volcan sans fin, ce que nous avons fait c’est en tirer le meilleur portrait possible” ajoute le réalisateur.

D’où un double défi. D’une part, raconter l’expérience d’une commune ce qui signifie s’immerger dans une des formes d’organisation populaire nouvelles, créées par la Révolution Bolivarienne. D’autre part, le faire sans compter beaucoup d’antécédents à l’intérieur du pays: ce documentaire n’est que le quatrième depuis que les communes ont commencé à se former dans le pays depuis 10 ans.

Le point de vue est d’exposer le bon, le difficile, les contradictions qui selon Reyes “font que le processus avance et se maintienne. Nous ne brossons pas le “magique et le merveilleux”.

Le son du barrio

Jesús Reyes (gauche) et Víctor Hugo Rivera (droite) dans la Commune Socialiste Altos de Lídice. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Les barrios (quartiers populaires) de Caracas, avec leur musique, leur vitesse et leurs zones de calmes, tissent un temps caraïbe et populaire à chaque coin de rue. La Commune Socialiste Altos de Lídice, immergée dans cet espace, respirent ce temps dans ses rues, ses conversations, ses activités.

Ce rythme de vie est un rythme de transformation politique, s’il y a des élections on a de la salsa à plein volume, un bouillonnement citoyen, les grandes soupes collectives, tout ça. Ces actions sont entrées dans le tournage, on a intégré la salsa populaire, les cris des gens, leur organisation, pas de mise en scène ou d’intervention du réalisateur en ce sens. Nous respectons l’espace et le son des habitants” soutient Rivera.

Ce rythme a donné lieu à ce qu’il appelle “une bande sonore propre aux Altos de Lídice” qui donne au documentaire son timbre particulier.

Le portrait du quartier devient alors celui d’un quartier populaire de Caracas en processus soutenu d’organisation. Il s’agit d’une des réalités invisibilisées par la majorité des grands médias internationaux qui construisent l’image d’une Caracas dévorée par la pauvreté, la violence et l’abandon de l’Etat.

Ce documentaire ouvre la porte de la réalité d’une colline filmée par ceux qui font partie de ces secteurs populaires, et permet de comprendre ce que signifie le chavisme pour les gens pauvres. Parce que la commune ne s’explique pas sans la révolution et que la révolution ne peut se comprendre sans prendre en compte les milliers de personnes qui jour après jour construisent des solutions collectives.

Nous allons offrir une autre information à la communauté internationale : le Venezuela lutte de manière digne, sans besoin de pleurer, sans besoin de mendier, depuis sa propre dynamique, sachant que seul le peuple sauve le peuple et que c’est le travail collectif qui compte” conclut Reyes.

M.T.

Source: https://mundo.sputniknews.com/reportajes/201912101089583790-la-revolucion-no-sera-televisada-parte-5418-otra-venezuela-que-no-ves-sale-a-la-luz/

Traduction de l’espagnol: Thierry Deronne

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Le sucre vénézuélien et une politique stratégique à la frontière avec la Colombie

Une sucrerie emblématique du Venezuela a rouvert ses portes dans l’un des points les plus critiques de la frontière colombienne. À l’intérieur, 300 employés travaillent, dont un tiers sont des prisonniers. Spoutnik était présent lors de l’inauguration et raconte l’histoire d’un territoire marqué par la contrebande et le paramilitarisme. 

« Ce sont les actions qui constituent la patrie« , a déclaré Iris Varela, ministre du Pouvoir populaire du Service pénitentiaire. On entend le sifflet – qui ressemble à celui d’un bateau qui est prêt à naviguer – qui indique que la sucrerie a rouvert ses portes après deux ans d’arrêt. On voit les casques des travailleurs, les bleus de travail, des personnes privées de liberté – en jaune de bas en haut -, l’enthousiasme et les drapeaux tricolores du Venezuela.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Centrale sucrière à Azureña, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Il s’agit désormais de l’Azureña, le sucre raffiné produit à Ureña, dans l’État de Táchira, à moins de 500 mètres de la Colombie et de la ville de Cúcuta. Un site qui, il y a quelques mois, était l’épicentre de l’actualité internationale : c’est un pont par lequel, le 23 février, une entrée en force a été tentée sur le territoire vénézuélien  . Ce jour-là aurait dû être celui qui ouvrirait la voie à l’éviction du président vénézuélien Nicolás Maduro.

La décision de remettre en marche la centrale sucrière a été prise l’an dernier. C’est un site emblématique pour le peuple : ouverte en 1954, l’usine est passée des mains de l’Etat à celles du privé, puis de nouveau à celles de l’Etat, jusqu’à ce qu’elle commence à péricliter pour finalement fermer ses portes.

« L’État s’est dégagé en la confiant au secteur privé, ce qui a entraîné une baisse de la production. Il a ensuite voulu la rescaper, mais elle avait subi des dommages importants sans qu’il y ait eu suffisamment d’investissements », explique Varela. La ministre est originare de la région. Elle a fait partie du noyau fondateur du mouvement politique qui a conduit à la victoire de Hugo Chavez à la présidence du pays, en 1998.

La reprise de l’usine avait plusieurs objectifs : augmenter la production nationale, encourager la croissance des champs de canne à sucre, créer des emplois et remporter une victoire dans la zone frontalière.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. La ministre du Service pénitentiaire, Iris Varela, à l’intérieur de la centrale sucrière, en conservation avec le travailleur Virginio Prada, à Ureña, dans l’État de Táchira, au Venezuela

Faire cela à Ureña est particulièrement difficile, cette frontière étant un centre nerveux du siège économique international subi par le Venezuela. La guerre est ici vécue quotidiennement, entretenue par les actions des contrebandiers et des paramilitaires.

Prisonniers et capitalistes

La ministre insiste sur le fait que la « volonté politique » est un facteur déterminant, par opposition à l’idée répandue selon laquelle tout se résout « en piochant dans la bourse », c’est-à-dire avec de l’argent. C’est cette volonté qui est à l’origine du projet de réactivation de l’usine, à quoi s’ajoute celle de recourir à ce que la ministre appelle « un trésor », à savoir la main-d’œuvre pénitentiaire.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Cérémonie d’ouverture de l’usine en présence de la ministre Iris Varela et du représentant de l’État, Táchira Freddy Bernal, Ureña, État de Táchira (Venezuela)

Selon elle, « il y a, au sein de cette population, des personnes qualifiées, des ingénieurs, des architectes, des médecins, des avocats ainsi que des personnes qui n’ont aucune qualification. Si on met en place les conditions matérielles pour les former, on peut tirer parti de leur potentiel, encore largement inexploré ».

C’est dans cet esprit qu’elle a visité l’usine avec Ricardo Gallo, un ingénieur en mécanique faisant partie des détenus. La ministre lui a « tendu la perche », en lui demandant de mettre la main à la pâte en remettant en marche les machines et de faire fonctionner ce qui est l’emblème central d’Ureña et de la région.

« Nous sommes entrés dans la centrale, nous avons évalué la situation : la centrale était en piêtre état. Après trois ans d’interruption de l’activité, elle n’était plus opérationnelle. Il fallait remettre en marche des équipements longtemps arrêtés, ayant subi l’usure du temps depuis la date de leur mise en place, en 1954″, explique Gallo, habillé à présent d’un blue jeans et d’une chemise d’une couleur autre que le jaune, qui sert à désigner les détenus.

Tout y était : la volonté politique de la ministre, le travail fourni par des personnes qualifiées détenues, par d’autres en apprentissage, par d’anciens ouvriers de la centrale, qui y sont revenus. Tout, sauf le capital.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Bureau administratif de la centrale sucrière, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Iris Varela a alors établi une alliance avec un entrepreneur privé qui a fourni l’investissement nécessaire. Ce n’est pas la première fois qu’elle le faisait : le ministère des Services pénitentiaires a lancé d’autres expériences fructueuses de ce genre.

Sucre destiné à être raffiné, Ureña, État de Táchira, Venezuela © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

« Personne ne va investir sans s’attendre à récupérer sa mise et sans croire qu’elle est en de bonnes mains. Aucun entrepreneur du monde ne le fait. Ceux qui ont investi, ont vu leurs ressources croître », a-t-elle déclaré. La ministre met sur la table le débat sur les relations entre le chavisme et les hommes d’affaires :

« Il n’est pas vrai que nous persécutons les entreprises privées. Nous ne persécutons que les mafias politiques créées avec les ressources de l’Etat, qui veulent constituer des cartels, générer des monopoles », ajoute-t-elle. 

À son avis, si la volonté d’investir et de respecter les lois en vigueur existe, il y a un espace pour une collaboration commune, et nécessaire. Maduro a d’ailleurs insisté sur ce point ces dernières années.

Travail et contrebande

Virginio Prada a 61 ans. Il a commencé à travailler à la centrale sucrière en 1984. Il y a occupé plusieurs postes, il connaît les machines et les diverses facettes du processus de raffinage. La centrale fait partie de sa vie, une vie qu’il a dû réorganiser lorsque l’ activité y a cessé. Il est alors retourné chez lui au sein, dit-il, d’un groupe familial uni, où prévaut l’entraide.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Intérieur de la centrale sucrière, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Gallo a recommandé Prada, qui a rejoint d’autres anciens travailleurs de la centrale, décidés à affronter des tâches apparemment trop complexes pour eux. En plus des machines, ils devaient résoudre des problèmes critiques – par exemple, la production suffisante d’énergie électrique. Ils ont néanmoins réussi à installer une centrale électrique puis un turbogénérateur capable d’éclairer l’ensemble de Ureña, lui permettant de parvenir à l’autonomie électrique.

La centrale a cessé d’être une sorte de souvenir de temps meilleurs, pour devenir une réalité. Du moins en partie : le raffinage du sucre brut en sucre blanc, d’une capacité de 200 tonnes par jour, et l’emploi de 300 travailleurs, dont un tiers de détenus. Reste l’autre partie, le broyage de la canne à sucre, dont la mise en oeuvre sera la deuxième grande étape, décisive, pour la réactivation des producteurs de canne à sucre de la région.

L’un des plus grands défis à la frontière, un territoire où les principales difficultés vécues dans d’autres régions du pays se retrouvent de façon condensée, consiste à offrir des sources de travail formel avec un revenu qui permette de vivre. Car, pour le moment, l’économie informelle y prédomine, avec la contrebande qui s’articule autour du paramilitarisme : des produits tels que l’essence, la viande, le fromage sont vendus à la Colombie alors que d’autres, qui y sont moins chers, sont importés.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Intérieur de la centrale sucrière, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Les sommes en jeu sont élevées, en comparaison avec les salaires : la revente d’essence au détail, c’est-à-dire avec un seul véhicule, deux fois par semaine, peut générer un revenu de 200 dollars par mois. Pour cela, il suffit de remplir de carburant son réservoir puis de vendre son contenu de l’autre côté de la frontière. La contrebande d’essence est légale en Colombie, selon le gouvernement de l’ancien président colombien Álvaro Uribe. Cela fait partie de l’architecture du siège économique qui sape le Venezuela.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Zone de café pour les travailleurs de la sucrerie, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Prada explique : « Ici, le jeune ne veut pas trop aller à l’université. À 17 ans, il se lance dans cette activité illégale et il la saisit comme la seule opportunité qu’il entrevoit : ‘je gagne vite fait mon argent’, pense-t-il, ». L’argent vient vite, les risques aussi : l’économie informelle n’offre aucune garantie. Prada a les codes de l’ouvrier formel, celui qui a grandi avec la sécurité médicale, un crédit pour sa maison, la retraite assurée. Tel est le désir, le rêve, que la centrale incarne.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Vue à partir de la centrale sucrière, Ureña, état de Táchira, Venezuela

La centrale électrique doit alors faire face à un ensemble de facteurs locaux, nationaux et internationaux dus au siège économique subi depuis plusieurs années et qui ont causé, ou ont exacerbé, des distorsions dans l’économie, avec la présence d’acteurs tels que les paramilitaires, avec lesquels le président autoproclamé Juan Guaidó et une partie de la droite vénézuélienne ont formé une alliance.

Un modèle

Gallo est ému aux larmes lorsqu’il bénéficie, avant la réouverture de l’usine, d’une mesure de confiance, qui consiste à mettre fin à son statut de détenu. Prada, de son côté, parcourt l’usine comme s’il était chez lui. Il connaît le bruit, les températures, tous les circuits ; il explique que la canne est un être vivant, « nous ne fabriquons pas du sucre, c’est la canne qui le fait, l’usine doit se spécialiser pour extraire tout le sucre que la canne a fabriqué et être efficace pour parvenir à la rentabilité « .

Varela se félicite d’avoir renforcé ainsi le front économique, politique et idéologique dans un endroit crucial du pays. La nuit de l’inauguration, un feu d’artifice a eu lieu, dont a profité la population de Ureña mais aussi celle de Cúcuta.

« Aucune ville ici ne sera autorisée à s’agenouiller », a déclaré la ministre. Elle a insisté sur les résultats qui peuvent être générés par l’alliance de la volonté politique de l’État, de ceux qui sont détenus, des travailleurs du secteur formel et du capital privé.  L’économie, le gouvernement et le chavisme ont besoin de résultats concrets, en association avec des victoires politiques, comme celle du 23 février à Ureña.

Marco Teruggi

Source: https://mundo.sputniknews.com/sociedad/201909301088837935-el-azucar-venezolano-y-una-politica-estrategica-en-la-frontera-con-colombia/

Traduction: Bernard Guerrien

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Réflexions sur le féminisme au Venezuela, par Marielis Fuentes

L’auteure: Marielis Fuentes (à droite), Licenciée en Langue et Littérature, rédactrice et productrice de télévision, enseignante communautaire,  militante des droits humains, du mouvement féministe et pour les droits de la diversité sexuelle au Venezuela.

Il y a quelque temps, une amie chilienne venue au Venezuela pour réaliser un documentaire sur la milice bolivarienne, me posa une question qui m’a fait réfléchir un bon moment avant que je n’y réponde.

Souhaitant en savoir davantage sur nos processus de lutte, elle me demanda “Qu’en est-il du féminisme au Venezuela ? Où sont les féministes ?”. Je me rappelle qu’avoir avoir avalé ma gorgée de cocuy (1) et ruminé une ou deux réflexions initiales, je tentai de lui exposer, au prix d’un certain effort, les multiples et diverses actions que nous déployons, nous les femmes, pour en finir avec les oppressions dans notre pays.

Quelques mois plus tard, la même question me fut posée par une compagne colombienne qui m’invita à rédiger un article pour brosser aux camarades du monde entier le tableau de nos féminismes vénézuéliens. Une telle coïncidence n’est pas due au hasard, mais relève de causes bien précises. J’ai relevé le défi et je me suis préparée à dépeindre à grands traits ce qui pourrait constituer le visage féministe de mon pays.

Il est évident que ce besoin de savoir comment se vivent les luttes féministes au Venezuela provient de l’ample désinformation entretenue par les grands médias privés à l’étranger. La plus grande partie si ce n’est la totalité de ce qui est diffusé, ne saurait être plus éloigné de la réalité de mon pays, qui par ailleurs traverse de grandes difficultés et est en butte à des menaces d’intervention étrangère; son peuple, les femmes en tête, mène une lutte inlassable pour gagner cette guerre et conquérir la paix. Cela implique évidemment une bataille culturelle interne pour éradiquer les violences liées au genre et au sexe.

Je pense que pour faire ce portrait des luttes émancipatrices des femmes vénézuéliennes, je dois commencer par souligner que nos processus de résistance féminine ont commencé bien avant que n’apparaisse le terme “féminisme” dans le monde, et cette caractéristique est partagée par les autres luttes de notre Amérique Latine et des Caraïbes.

La femme vénézuélienne d’aujourd’hui est le produit de la lutte et des résistances anti-impérialistes inscrites dans son corps depuis plus de 500 ans. Avec, comme fer de lance, l’héroïque Apacuana, Juana Ramirez poussant son canon tout au long de sa marche, Luisa Caceres de Arismendi. Toutes ces femmes et des millions d’autres, anonymes, forment à bien des égards le capital génétique des femmes que nous sommes maintenant.

Même si après l’indépendance, ces combattantes, ces chamanes et nos aïeules qui s’étaient battues côte à côte avec les hommes pour arracher l’indépendance à l’empire espagnol ont été reléguées, une fois la République mise en place, au simple rôle de femmes au foyer pourvoyant aux besoins de leurs familles et à l’éducation des enfants, elles commencèrent à former les premières associations de femmes, indignées par cette non-reconnaissance de la part d’hommes devenus propriétaires et “seigneurs” de la nouvelle patrie. Elles le firent essentiellement dans les colonnes de certains journaux ou en écrivant des pamphlets dans lesquels la question du genre occupait une place importante.

Un siècle de victoires et déceptions successives s’est écoulé par la suite, avec pour résultat certaines conquêtes, comme le droit à l’éducation ou le droit de vote reconnu en 1945, ainsi que diverses politiques de santé ou des droits sociaux obtenus grâce au travail de camarades marronnes comme Angela Laya et notre bien-aimée commandante Jacinta dont le combat s’est révélé des plus rudes dans un pays miné par le bipartisme d’extrême-droite au milieu du XXème siècle.

Mais l’évènement qui sans aucun doute a changé pour toujours le cours de la lutte féministe dans notre pays a été l’avènement du processus révolutionnaire initié et conduit par Hugo Chavez. Citer Hugo Chavez pour expliquer les luttes féministes du pays peut paraître une concession absurde aux yeux de compagnes ou compagnons vivant hors du Venezuela ; seul celui ou celle qui aura étudié non pas l’homme mais le phénomène culturel et politique qu’il représente, pourra le comprendre.

Depuis l’avènement de la Révolution, la participation politique des femmes a changé du tout au tout. Les femmes vénézuéliennes ont répondu à l’appel de ce grand président qu’a été Chavez, et celui-ci, à son tour, a rapidement compris l’importance cruciale qu’aurait le fait d’accorder une place de premier ordre aux revendications des femmes dans la politique et dans l’agenda révolutionnaires. Il a aussi compris qu’à défaut d’éradiquer la situation d’inégalité qui existe entre les genres, il n’y aurait pas de véritable processus de changement et encore moins d’émancipation populaire.

En 1999, le taux d’analphabétisme féminin était proportionnellement plus élevé que celui des hommes. La participation politique au niveau décisionnel était quasiment nulle, les rares postes à responsabilité étaient occupés par des femmes qui étaient en mesure de faire valoir leur provenance d’une classe sociale privilégiée. L’employée de maison ne bénéficiait d’aucune sorte de protection sociale ou de droit salarial. Pour résumer, la pauvreté affichait avant tout un visage de femme, comme dans le reste du monde.

Dans un pays où la famille est matricentrée, où il incombe à la femme de porter l’entière responsabilité de la préservation de la vie avec tout ce que cela inclut, il était nécessaire, pour parvenir au “Bien Vivre”, de transversaliser la problématique hommes-femmes dans le cadre de la nouvelle politique émergente, ce qui impliquait d’utiliser tous les moyens disponibles pour obtenir l’émancipation de la femme.

La réforme de la Constitution en 1999 a été le premier pas effectué, son langage inclusif permettant de donner aux femmes une visibilité en tant que citoyenne ayant des droits et des devoirs. Cette réforme reconnaît pour la première fois le travail domestique non rémunéré en tant que travail à part entière, et devant bénéficier à ce titre de garanties sociales comme tout autre travail. C’est à partir de là qu’ont été franchis de nouveaux pas vers une histoire inédite de la lutte organique des femmes dans le cadre du Venezuela Bolivarien.

Des missions telles que “Mères du Quartier” ont été créées, qui non seulement ont imposé la reconnaissance du temps dédié aux activités domestiques et à la prise en charge de la famille par le versement d’une rémunération mensuelle, mais ont aussi promu l’alphabétisation, la formation et l’organisation politique des femmes de la base. C’est ainsi que des compagnes qui n’avaient jamais eu l’occasion de sortir de leur cuisine, ont non seulement quitté l’espace domestique pour conquérir l’espace public, mais un grand nombre d’entre elles sont aussi devenues les protagonistes du processus de changement naissant.

Il faut souligner que lorsque cette Mission a été créée, la droite vénézuélienne a poussé des cris d’orfraie en montrant du doigt cette nouvelle insanité du « dictateur » encourageant la fainéantise de femmes sans aucun mérite.

Cette attitude a toujours été celle de ce secteur social lorsqu’il s’agissait d’offrir aux femmes des classes populaires les moyens de s’émanciper.

Bien que le gouvernement a fait des efforts pour intégrer divers thèmes liés à l’égalité des genres dans son agenda politique, le préjugé patriarcal influence toujours les décisions et les prises de position politiques adoptées. L’année dernière par exemple, il y eut le cas d’un féminicide commis par l’ex-compagnon de la la compagne Mayell Consuelo Hernández Naranjo, étudiante à Unearte. Bien qu’elle eût signalé à plusieurs reprises les violences de son agresseur, les services concernés ont ignoré ses signalements, ce qui a facilité son assassinat.

Le meurtrier a été arrêté, mais sa détention n’a duré que 24 heures, ce qui a provoqué l’indignation et la mobilisation du mouvement féministe, étudiant, de mouvements politiques et régionaux ainsi que d’autres secteurs qui ont dénoncé l’absence de justice avec laquelle ce cas avait été traité. La pression exercée par cette partie importante et diversifiée de la société vénézuélienne eut pour résultat qu’en moins de 72 heures, la justice vénézuélienne dicta une sentence de 30 ans de prison pour le meurtrier de Mayell.

L’agenda de la lutte féministe a beaucoup avancé au Venezuela ; cependant, trois questions restent non résolues: elles sont à mon avis, fondamentales pour progresser dans la garantie des droits des Vénézuéliennes.

La première est celle de la dépénalisation de l’avortement, thème sensible sur lequel les idées religieuses et morales ont encore une influence prépondérante. En février et mars 2018, le mouvement féministe, dont le réseau d’organisations de l’Arana Feminista, fit de l’agit-prop devant l’Assemblée Nationale Constituante pour exiger la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Un droit de parole au sein de l’Assemblée donna aux compagnes l’opportunité d’exposer les raisons pour lesquelles il importe de dépénaliser l’avortement au Venezuela. Malgré ce droit de parole, le débat n’a pas abouti à grand-chose, étant donné que les restrictions à l’accès aux contraceptifs existent toujours, de même que les gros risques que continuent à encourir les femmes sans ressources qui pratiquent un avortement, ou encore la grande vulnérabilité sociale de celles qui doivent assumer une maternité non souhaitée et forcée.

erika y marielis

Rencontre avec Erika Farias (à gauche, en vert), maire chaviste de Caracas

La deuxième question sur laquelle il est important de travailler au sein de la société vénézuélienne et de l’Etat est celle de la diversité sexuelle. Il existe actuellement un département de la diversité sexuelle à la Mairie de Caracas, à partir duquel se sont développés des plans et des politiques de soutien à la population des femmes ayant une sexualité différente. Même si cet engagement institutionnel fait la démonstration d’une volonté politique, il est essentiel d’approfondir ce sujet non seulement dans la capitale, mais aussi dans d’autres villes et régions du pays et de travailler son aspect culturel afin d’éradiquer les pratiques de discrimination et l’absence de débouchés pour les personnes vivant une sexualité différente.

La troisième question est celle du manque de chiffres officiels sur la situation des femmes vénézuéliennes. Même si la guerre économique, le blocage et le sabotage ont généré des difficultés pour collecter les données de base, il est de première importance pour le mouvement des femmes et pour les institutions de connaître, par exemple, les chiffres des violences faites aux femmes, de la mortalité maternelle, du taux de maternité des adolescentes, entre autres indicateurs.

Malheureusement, au niveau de l’Etat les moyens destinés à dresser un tel registre n’ont pas été mis en place et les chiffres disponibles ne proviennent pas de sources officielles, nombre d’entre eux étant gonflés ou modifiés et ne s’accordant pas avec la réalité, car ils sont manipulés par des ONGs poursuivant des fins politiques adverses à la Révolution. Disposer de données fiables, pertinentes et solides est essentiel, car cela permettrait d’identifier les problématiques les plus urgentes pour les femmes et d’élaborer des politiques publiques destinées à résoudre leurs besoins prioritaires en fonction des ressources limitées dont dispose l’Etat.

Comme nous l’avons déjà dit, bon nombre des nécessités des femmes vénézuéliennes n’ont pas trouvé de réponse, ou leur traitement a été lent en raison de la vision patriarcale qui persiste au sein de nos institutions, et ce alors que nous disposions d’un échafaudage juridique et législative solide à ce sujet. L’attitude machiste et sexiste de certains fonctionnaires freine aussi les processus de mise en œuvre des conquêtes obtenues et retarde leur concrétisation.

Un autre facteur qui nous a empêché de progresser est la guerre économique, le sabotage et le blocus états-uniens, puisqu’en premier ressort ils ont pour résultat d’abaisser les ressources économiques et de réduire l’accès aux services de base des familles vénézuéliennes, celles-ci étant dirigées par des femmes qui portent sur leurs épaules tout le poids de la subsistance. Ensuite, les politiques d’ingérence extérieure et de sabotage font que l’Etat se concentre essentiellement sur la sécurité nationale, l’approvisionnement et la préservation de la souveraineté du pays, les autres nécessités et demandes du peuple ne venant qu’en second lieu.

Le dernier point non moins important sur lequel j’aimerais attirer l’attention, est la difficulté qu’a rencontrée le mouvement féministe de placer les débats au niveau de la base populaire des femmes vénézuéliennes. Des questions comme la violence sexiste et l’avortement ont malheureusement été traitées par des féministes blanches, universitaires, issues de la classe moyenne qui ont ignoré les voix des femmes noires et indigènes de la base populaire qui auraient pourtant pu enrichir le débat, le socialiser au sein des organisations et se joindre aux mobilisations nationales.

Le mouvement féministe doit améliorer sa relation et son dialogue avec les femmes de la base, car c’est cette déconnexion qui à mon avis a rendu plus difficile l’inclusion de thèmes telles que la légalisation de l’avortement dans l’agenda public et politique. Malgré ces difficultés et la culture machiste qui persiste, les femmes continuent à faire partie de l’avant-garde la plus fidèle et la plus consciente de l’ouragan révolutionnaire.

Les organisations de femmes se sont multipliées partout et se sont chargées d’elles-mêmes des missions et des espaces d’organisation territoriale dans tout le pays, et c’est toujours le cas aujourd’hui: la femme vénézuélienne est majoritaire dans tous les espaces d’organisation de base des communautés, dans le secteur de la défense comme celui de l’éducation paysanne ou indigène.

Dans cette marée composée de femmes, nous rencontrons une fourchette qui va de celles qui se consacrent à des études universitaires, à des travaux de recherche et à la production de contenus jusqu’à celles qui, sans même savoir qu’elles sont féministes, pratiquent instinctivement la lutte pour l’éradication du patriarcat. Beaucoup de féministes du Venezuela présentent le visage d’une femme qui, sans connaître la théorie et sans avoir en mémoire chacun des courants du féminisme eurocentriste, comprend et reconnaît de loin l’oppression patriarcale, la prévient et la combat.

Ce sont ces femmes qui, dans les réunions communales accueillent leurs sœurs, exigent que leur droit de parole soit respecté, s’associent aux politiques de genre en faveur de l’égalité des sexes menées par l’Etat et remettent en cause les modèles imposés par le modèle patriarcal. Ouvrières de chantiers, paysannes, membres des communes et des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production, chauffeures, mécaniciennes, ministres, miliciennes, toutes ces compagnes forgent notre résistance féministe.

Et, à leurs côtés se tiennent les organisations féministes proprement dites, celles qui animent les ateliers de formation, dirigent les agitations de rue, les débats, ont recours à tous les moyens d’interpellation et de dialogue. Féminisme instinctif, féminisme universitaire ou féminisme de rue, mots d’ordres et graffitis, tout cela réuni dans un engrenage solide qui fissure le ciment du pouvoir patriarcal. Un mouvement de femmes multiforme, latent ou manifeste, faisant face à de grands défis en pleine création d’un socialisme bolivarien, chaviste, et qui se doit d’être profondément un féminisme populaire.

Le 8 mars dernier, tandis que dans le monde entier affluaient des millions de femmes pour exiger l’abolition du système patriarcal ou bien participaient à notre grève féministe, nous, les Vénézuéliennes, devions affronter l’obscurité, une attaque cybernétique destinée à nous démobiliser, ce qui n’était pas un fait fortuite car la grande majorité des actes d’agression économique de ces dernières années touche les femmes. Raréfier la nourriture, retenir, confisquer le papier toilette ou les couches ont été les premières actions menées contre nous. Mais ils se sont encore trompés, car ce 8 mars, en pleins désarroi, agitation et angoisse, alors que nous ne savions pas très bien ce qu’il s’était passé la nuit précédente quand tout à coup la lumière s’est éteinte dans tout le pays, ce furent des centaines de femmes qui, à pied, par files entières, se dirigèrent vers la Place Bolivar à Caracas. Et notre commémoration du jour international de la femme s’est convertie en tribune anti-impérialiste.

Nous avons grandi au milieu des difficultés: tel est sans doute le trait distinctif du féminisme vénézuélien.

Marielis Fuentes

  1. Le cocuy est une liqueur artisanale du Venezuela, d’origine indigène, longtemps restée illégale; en 2005, l’Assemblée Nationale l’a déclaré patrimoine naturel, ancestral et culturel de la Nation.

Source: https://revistamarea.com/2019/05/23/reflexiones-sobre-el-feminismo-en-venezuela/

Traduction: Frédérique Buhl

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Histoires de résistance : les héro(ïne)s méconnu(e)s du Venezuela d’aujourd’hui

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Jessica Dos Santos est professeure d’université, journaliste et écrivaine vénézuélienne. Son travail a été publié dans des revues comme Épale CCS, 15 y Último et Desafíos. Elle est l’auteur du livre « Caracas en sandales » (2018). Elle a remporté le Prix Aníbal Nazoa du Journalisme en 2014.

Il y a quelques jours, certain(e)s de mes ami(e)s, comme beaucoup d’autres vénézuélien(ne)s, se moquaient des milicien(ne)s (membres de la Milicia Bolivariana): “Ce sont eux qui vont nous défendre en cas de guerre ?” “Ils sont si vieux qu’ils peuvent à peine tenir debout”, “Ils sont tous gros” “Des sans-dents” !

En guise de réponse, comme dans d’autres occasions, j’ai évoqué le “Journal de Marquetalia” et ses récits sur une “commune” improvisée, une micro-société socialiste, écrit par un dirigeant de la guérilla colombienne, Jacobo Arenas, en 1972.

Adolescente, j’y découvris le rôle que nous avons toutes et tous à jouer dans la construction de nouvelles structures sociales: celle ou celui qui connaît et utilise correctement les médicaments, celle ou celui qui sait cuisiner sans faire de fumée (dans une guerre de guérilla) pour que le campement ne soit pas repéré, celui ou celle qui est capable de couper les cheveux pour changer totalement une apparence.

Dès lors, comment pourrais-je rabaisser celles et ceux qui, malgré leur âge ou leurs apparences, dans des conditions aussi difficiles que celles que traverse aujourd’hui le Venezuela, ont encore la force de revêtir un uniforme, de déclarer leur amour pour la patrie, et de sortir de chez eux pour accomplir un nombre infini de petites tâches sociales ?

Par exemple, les milicien(ne) ont la responsabilité de percevoir les tickets de métro, restant debout durant des heures et des heures, souvent dans une chaleur torride, tout en étant la cible de nombreuses moqueries de la part de nos médias privés, y compris internationaux. Dans un système où les tourniquets automatiques ne fonctionnent plus et où chaque réparation est extrêmement coûteuse, c’est une responsabilité importante, tout comme celle de maintenir l’ordre et le calme des files d’attente, celle d’assurer la surveillance des espaces publics, etc.

Ce n’est pas l’idéal, mais cela nous aide à « mettre de l’ordre » dans une vie quotidienne durement touchée par l’impact des sanctions états-uniennes et l’absence de réponses nécessaires.

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Il en va de même pour celles et ceux qui crient leur conviction: « Peu importe la faim et le chômage, je reste fidèle à ce processus » (« con hambre y desempleo con este peo me resteo »). D’une façon ou d’une autre, ce sont des gens qui connaissent depuis longtemps les difficultés, mais qui sont prêts à tout faire pour défendre ce en quoi ils ont appris à croire.

De tels héros et héroïnes, il y en a un nombre infini, qui restent invisibles dans les reportages des médias sur le Venezuela d’aujourd’hui. Par exemple, j’ai récemment filmé un court documentaire dans le barrio La Vega (Caracas) où chaque semaine, du lundi au vendredi, quelques femmes cuisinent pour plus de cent personnes dans l’une des cantines populaires du secteur (« comedor popular »).

« Ça commence à 9h du matin, quand les gens commencent à apporter leurs bols pour qu’on les remplisse. Parfois, il n’y a qu’un seul poulet et on le coupe en petits morceaux. Tout le monde en prend un peu et on peut utiliser ce poulet dans plusieurs repas. La même chose arrive avec la viande, le riz. Nous improvisons aussi, nous faisons des arepas (galettes traditionnelles, généralement faites avec de la farine de maïs) avec des pommes de terre, du yucca, des bananes plantains. Aujourd’hui, au Venezuela, il y a de la nourriture, ce qui manque, c’est de l’argent, un salaire pour joindre les deux bouts, donc nous devons agir collectivement« , m’a dit Alicia, l’une de ces femmes.

A certains, ces mots sembleront « conformistes », mais la vérité est que ce « conformisme » sauve cette communauté humaine, et bien d’autres, de la faim.

Parce que, d’une manière ou d’une autre, la crise économique et le blocus américain ont affecté l’accès des populations à l’alimentation et ces espaces (cantines populaires) sont devenus un moyen de prendre soin des secteurs les plus vulnérables du pays. Néanmoins, sans le courage de ces responsables féminines, rien de tout cela ne serait possible.

Je le répète : les femmes. Parce qu’au Venezuela, 70% des personnes qui dirigent les différentes organisations sociales (conseils communaux, communes, programmes alimentaires subventionnés, Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production) sont des femmes. Ce sont elles qui, de leur sueur, soutiennent ces projets d’en bas.

De même, au Venezuela, il y a encore beaucoup de fonctionnaires honnêtes, qui non seulement essaient de faire leur travail, mais qui luttent aussi pour que les gens ne tombent pas dans les griffes de la corruption. Il y a quelques semaines, l’un d’eux m’a donné beaucoup de conseils pour que je ne tombe pas entre les mains d’un « gestionnaire » à l’heure de renouveler mon passeport.

Tou(te)s font partie d’un groupe de personnes en bonne santé qui, même au-delà de leurs penchants politiques, sont animés par une essence humaine qui surmonte toute « tentation ». Ils ou elles possèdent une honnêteté, une dignité et un dévouement à l’égard du bien-être commun qui font défaut à bon nombre de ceux qui dirigent ou dirigeraient le pays. Ils savent tous ce que signifie le sacrifice, même s’ils ne méritent pas de continuer à devoir le faire.

Cette semaine, je passais en revue un article du journaliste argentin Luis Bruschtein intitulé « Le Sacrifice ». L’un de ses paragraphes dit : « Nombreux sont ceux qui pontifient sur le sacrifice qu’exige la croissance, comme s’ils avaient jamais eu besoin de se sacrifier eux-mêmes. Mais ils le demandent aux gens, aux citoyens, au « pueblo », aux travailleurs et aux chômeurs, pour qui toute la vie n’a été qu’un sacrifice (…) Les classes moyennes et supérieures ont peut-être souffert, c’est sûr. Mais dans les secteurs les plus humbles et les plus vulnérables, l’impact de la crise est dévastateur. On le voit sur les visages, les dents, le langage corporel. Écouter des politiciens bien nourris exiger des « sacrifices » de ces gens n’engendre aucune bonne volonté. »

Et oui, la même chose s’est produite ici, des deux côtés.

La vérité est que ceux qui se sacrifient (mais jamais ceux qui exigent ces sacrifices), les héros silencieux d’aujourd’hui, celles et ceux qui possèdent une dignité que ceux d’hier n’avaient pas, devraient être la seule réponse quand quelqu’un demande : comment se fait-il que le processus politique au Venezuela reste vivant ? C’est par elles et par eux que tout reste possible.

Jessica Dos Santos

Source: https://venezuelanalysis.com/analysis/14658

Traduction de l’anglais: Thierry Deronne

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Comment distribuer le gaz bon marché dans les quartiers populaires ? Du sentiment d’appartenance collective de certaines entreprises au Venezuela

Au Venezuela certaines communautés populaires organisées ont créé et gèrent totalement leurs entreprises. L’une d’elles se charge de l’approvisionnement en gaz d’un vaste quartier populaire du sud de Caracas. Marco Teruggi a rencontré ces citoyen(ne)s dont l’expérience incarne l’enjeu fondamental du chavisme.

« Qui est prêt à affronter Trump?« . Tou(te)s lèvent la main. César Negrín, délégué de l’Entreprise de Propriété Sociale directe de gaz d’Antímano, pose la question en pleine assemblée organisée pour débattre du fonctionnement de l’E.P.S. Il relie les différents éléments du puzzle: la bataille pour le gaz, les prix, la situation de guerre, le président états-unien.

Délégué d’un conseil communal à l’entrée du dépôt de bonbonnes où on voit le tableau des contributions apportées par chacun(e) des voisin(e)s, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Chaque mercredi, l’assemblée réunit les membres de l’Entreprise de Production Sociale Directe avec les délégué(e)s des 106 conseils communaux auxquels l’entreprise fournit le gaz. Chaque conseil communal est un espace organisé à l’intérieur du quartier, et couvre en moyenne près de 350 familles.

Du total des 106 conseils communaux, quelques 80 participent activement chaque mercredi à l’organisation de l’EPS. C’est l’espace vital pour veiller au bon fonctionnement: « le primordial est le bon fonctionnement, ensuite nous allons à la bataille, puis nous nous réunissons pour voir ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas marché » explique Negrín.

En réalité cette bataille en recouvre de nombreuses: collecter les bonbonnes de gaz, les remplir, les redistribuer aux habitant(e)s des hauteurs populaires où se trouvent les conseils communaux ravitaillés par l’EPS. Ces quartiers populaires sont très haut perchés, traversés de rues escarpées. D’ici, à Carapita, depuis tout en haut, on aperçoit l’ensemble du quartier, le centre de la ville et tout au fond, la cordillère du Waraira Repano qui sépare la cité de la mer caraïbe.

« Nous devons avoir un sentiment d’appartenance collective des moyens de production, les camions de l’entreprise appartiennent à tous les conseils communaux » poursuit Negrín. La formule a produit ses résultats.

La naissance

« Nous nous sommes réunis à plusieurs leaders de quartiers, de ceux et celles qui mènent la lutte ici, pour chercher des idées et tenter de résoudre ces problèmes et donner une forme à l’entreprise que nous voulions monter« . C’est ainsi qu’a commencé le projet de l’E.P.S, raconte Sonia Fernández, membre de l’entreprise.

Camion de l’entreprise de propriété sociale directe communale de gaz d’Antímano, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Plusieurs conseils communaux ont commencé à s’auto-organiser en février 2014, d’abord en fonction des urgences de l’heure, qui étaient d’inspecter les prix et les magasins. Ensuite est née l’idée de de construire une entreprise de propriété sociale avec l’aide de tou(te)s.

La décision de la consacrer à la distribution communale du gaz est liée, en plus des besoins concrets des quartiers populaires, à une politique gouvernementale de transférer ces compétences aux communautés organisées. Les entreprises de gaz communal ont alors fait partie du plan général de la révolution bolivarienne.

Deux ans se sont écoulés entre la proposition de créer l’EPS de la part des conseils communaux de Carapita et sa réalisation. « Nous avions la foi et la volonté de le faire, mais l’Etat était celui qui disposait des fonds pour acheter les camions » explique Sonia.

Assemblée de propriété sociale directe communale de gaz d’Antimano et des conseils communaux, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Finalement, le 28 de novembre 2016, l’EPS directe de gaz d’Antimano a été inaugurée. Elle a été dotée de trois camions, avec la capacité de charger 230 bonbonnes de gaz chacun. La structure organisative s’est incarnée dans les comités de planification, d’administration, de communication, de contrôle social. Le mercredi a été choisi comme jour d’assemblée conjointe de l’EPS et des conseils communaux.

« L’entreprise de propriété sociale directe fonctionne tant qu’existe l’orientation de l’organisation populaire, de la participation, sinon elle ne serait pas dirigée par la population, avec ses suggestions et ses besoins. Les habitant(e)s sont celles et ceux qui connaissent les problématiques, font les propositions et donnent des réponses à leurs propres besoins » précise Negrín.

Une entreprise de propriété sociale directe ?

Le camion, chargé de centaines de bonbonnes entassées, grimpe par les rues des quartiers où vont et viennent les motard(e)s, conversent les habitant(e)s sous un soleil de midi vertical, éblouissant. Il s’arrête face à un portail où vont être déchargées les bonbonnes remplies et où les voisin(e)s font la file.

Comment marche le système ? L’assemblée du mercredi fixe le chronogramme de distribution. Une fois qu’on tombe d’accord sur l’itinéraire des camions, les délégué(e)s de chaque conseil communal doivent informer les habitant(e)s de leur secteur du jour où ils doivent ramener des bonbonnes vides. Le pas suivant, c’est la collecte par le camion de l’EPS qui les ramène au centre de remplissage de l’Etat, pour les ramener ensuite au conseil communal. Tout es entièrement géré par l’EPS et par les conseils communaux. D’où l’épithète de “directe« .

« Nous ne vendons pas de gaz, nous offrons un service » répète Negrín au cours de l’assemblée. Le coût du remplissage des bonbonnes par le service public est symbolique, « pratiquement gratuit » ajoute Sonia.

Membres de l’entreprise sociale directe communale d’Antímano, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

La contribution demandée aux habitant(e)s « est établie sur la base d’un accord préalable avec les conseils communaux, à travers un modèle de coûts: nous calculons l’ensemble des dépenses et des recettes, pour en tirer le prix, à savoir le montant qui assure l’opérativité de l’entreprise« .

Bonbonnes vides dans le camion de l’entreprise de propriété sociale directe communale du gaz, Antímano, Caracas, Venezuela © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

De cette manière, le prix de la bonbonne reste économique, produit d’un accord collectif. “On n’écarte pas la personne qui ne peut payer, nous ne sommes pas une entreprise destinée à s’enrichir” rappelle-t-on. « Ici, pas de chef, nous sommes un groupe dont les vision et mission sont d’offrir un service public. Si tu viens avec une mentalité capitaliste et l’envie d’acheter le dernier modèle de portable, ce n’est pas la bonne porte” clarifie Sonia.

Dépôt de bonbonnes d’un conseil communal membre de l’entreprise communale de propriété sociale directe de gaz, Antímano, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

L’entreprise de gaz d’Antímano livre les bonbonnes gratuitement aux maisons d’alimentations, aux lycées et aux centres de santé qui opèrent dans son rayon d’action.

Batailler

« C’est dur » répète Sonia. Le problème majeur réside dans les centres de remplissage de l’Etat: « on fait la file, le premier arrivé est servi, actuellement il y a moins de gaz à cause des camions qui n’arrivent pas, des bateaux qu’on ne laisse pas passer, la situation de guerre nous rend la tâche plus difficile« .

Ne pas charger les bonbonnes signifie perdre un jour pour les habitant(e)s et pour l’entreprise. A quoi Sonia ajoute un autre problème: la corruption: « dans les centres de remplissage il y a toute une lutte à mener« .

Le niveau d’organisation atteint leur permet de surmonter des situations complexes: « les gens s’engagent, il y a une clarté sur la situation que nous vivons, nous sommes restés un mois ou deux sans pouvoir offrir les services mais comme on voit ici, nous faisons des assemblées, nous informons, les gens font preuve de patience et croient dans notre entreprise« .

L’Entreprise de Propriété Sociale Directe de gaz d’Antímano fait partie du quotidien des quartiers populaires, avec ses camions qui montent et descendent les hauteurs de Carapita, chargés de bonbonnes vides ou pleines. Sur la base de cette légitimité, de l’expérience, on pense construire d’autres entreprises de propriété sociale: l’une d’emballage et de distribution d’aliments, l’autre de transport.

Vue sur Caracas depuis les hauteurs de Carapita. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

L’objectif est d’apporter une réponse aux besoins des quartiers populaires à travers l’organisation communale. C’est une des clefs de la révolution bolivarienne à l’heure la plus critique, une des forces les plus puissantes du processus. « Que peut bien penser Trump de nous ? Il a limogé Bolton, ce fou s’est cassé les dents sur la stratégie vénézuélienne » commente Negrín.

Marco Teruggi

Source: https://mundo.sputniknews.com/america-latina/201909121088669507-el-gas-comunitario-y-la-pertenencia-colectiva-de-empresas-en-venezuela-/

Traduction: Thierry Deronne

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Le « gariteo », organisation populaire et identité de classe. Interview de Gustavo Borges par Franco Vielma

12661892_1026088580784558_3789757812232673666_nNous nous sommes entretenus avec Gustavo Borges (photo), un militant de la communication révolutionnaire du quartier populaire de Catia, à Caracas. Il nous a reçus avec son habituel « sérieux » qui ne s’oppose pas à son acide sens de l’humour… Sans manières, il nous invite à passer du salon à la table de la salle à manger. Il voulait que nous l’accompagnions pour laver la vaisselle dans la cuisine. Ces dernières années, Gustavo a démarré, depuis son compte Facebook, une activité d’information en temps réel alimentée par les usagers de ce réseau. Cette activité, il l’a appelée « Gariteo » et lui-même est connu comme « l’influenceur chaviste » ou le grand Garitero.

Franco Vielma – Explique-nous un peu, Gustavo, ce qu’est ce « gariteo ».

Gustavo Borges – Si ta question vise le sens du mot, le définir en tant que tel, je pourrais te dire que c’est un mot, un terme populaire du quartier qui signifie : être vigilant. Donner l’alarme face à un événement hors du commun qui surviendrait sur le territoire de la communauté afin d’y faire face. Je me souviens, qu’en d’autres temps, nous disions « avertir le quartier ». Cela nous protégeait des incursions des forces de répression de l’état à l’intérieur du quartier. Je me souviens qu’une garita, c’est un lieu, de préférence en hauteur, d’où l’on surveille pour donner l’alerte.

La modalité semble très simple. Gustavo, grâce à ses réseaux, demande aux usagers comment ça va dans leur quartier, quels événements ont lieu, s’il y a un problème de sécurité, d’ordre public ou un quelconque mouvement bizarre de la part d’éléments fascistes qui, ces derniers temps, ont accumulé les actions violentes contre la population et contre les militants du chavisme.

FV. – Le « gariteo », c’est un réseau d’intelligence sociale ? Quel objectif pratique poursuit-il ?

GB. – Cette expression de « réseau d’intelligence sociale » ferait penser à quelque chose de très élaboré, tu vois, quelque chose de militaire ou policier, ah, ah, ah !… Mais non, en fait, le « gariteo » est quelque chose de plus simple, de spontané, de plus populaire. Un genre de contrôle social par le biais de la communication à chaud que nous permettent les réseaux sociaux d’aujourd’hui. Le « gariteo » est né au beau milieu des « guarimbas » violentes, terroristes de l’année 2017. Né du be besoin immédiat de faire savoir ce qu’il se passait dans la zone où nous vivions face aux agressions violentes de l’opposition dans la rue. Cela a été spontané. Je me souviens qu’une nuit de 2014 quelqu’un m’a écrit sur Facebook, il était à peu près minuit. :« Chamo (mon gars), ils sont en train de faire un coup d’état ». J’ai eu l’idée de le mettre sur ma page : « Attention, nous avons besoin d’information : que se passe-t-il dans ton quartier ? Soyons actifs, donnons l’alerte, nous allons « garitear » au sujet de ce qui se passe dans le quartier ou de n’importe quel endroit où tu te trouves » et la réponse a été impressionnante. Le « gariteo » venait de naître.

Ce qui nous a poussé, c’est la nécessité de protéger nos territoires populaires, mais plus encore, je me souviens qu’une des stratégies de communication de notre ennemi, à ce moment-là, consistait à essayer de faire voir que le Venezuela tout entier était à feu et à sang. En guerre civile, donc.

Nous, hommes et femmes, avec notre « gariteo » permanent qui rapportait tout ce qui se passait dans nos quartiers, nos communautés et zones urbaines, nous sommes parvenus à montrer au niveau national et international que les actions violentes de l’opposition avaient lieu à des endroits ciblés et bien précis, généralement dans les zones dominées par l’opposition.

Les acteurs et actrices du « gariteo » sont des petites gens, des gens ordinaires, le commun des mortels : des maîtresses de maison, des personnes âgées, des étudiants, des ouvriers, des professionnels qui ont accès à internet et qui, étant attentifs aux événements qui pourraient advenir dans leur secteur, au beau milieu de cette guerre, transmettent les nouvelles dans leur « gariteo » actif. Dans mon pays, les femmes constituent le premier front de résistance, d’offensive et d’organisation dans tous les secteurs.

Nous connaissons bien notre adversaire, il est prévisible et facile à évaluer pour le chavisme. Son style, du genre scénario, se présente comme un livre ouvert pour nous tous et toutes. C’est pour ça qu’il ne cesse d’étudier nos caractéristiques caribéennes. La plus constante, persistante c’est d’essayer de démonter notre conscience, mais là, ils sont déjà pris au piège.

FV.- Dans quelle proportion ce réseau de « gariteo s’est-il développé dans les réseaux sociaux ?

GB.- Beaucoup ; les gens rejoignent spontanément ceux qui rapportent les événements et de fait, sur d’autres pages ou profils, au-delà de Facebook, des groupes de « gariteo » se sont formés pour faire face au besoin de communiquer à chaud, immédiatement sur le lieu même des événements. Nous nous trouvons dans un processus d’organisation moins dépendant des réseaux. Il existe déjà des pourparlers pour le faire sur les radios de quartier, pour nous réunir et discuter par territoires.

FV.- « Le gariteo » a également fonctionné en terme de solidarité. C’est-à-dire, est-ce que vous avez créé un réseau de collaboration en ce qui concerne les médicaments ?

GB.- « Le gariteo » en tant que collectif de personnes en situation de communication qui mobilise, embrasse de nombreux sujets sensibles. Notre vie sociale est mise à mal de façon permanente du fait de cette guerre à notre encontre. Le blocus et l’état de siège nous ont fait beaucoup de mal dans la vie au quotidien des vénézuéliens, l’alimentation, le transport, la santé, les loisirs, l’accès aux services les plus élémentaires. Mais, nous avons toujours trouvé des façons d’y faire face. Notre quotidien est « bombardé » en permanence, sans répit.

Tu parles des médicaments. Oui, ça a donné des résultats, par exemple, dans le cas où quelqu’un a besoin d’un médicament difficile à trouver sur le marché du fait du blocus économique et de cet état de siège. Or, nous partons du principe que quelqu’un a ce médicament en sa possession et qu’il ne l’utilise pas ou bien qu’un « garitero » peut nous indiquer le commerce où il l’a vu la dernière fois ; c’est comme ça que nous parvenons à trouver une solution au problème ponctuel auquel fait face celui ou celle qui en a besoin. Mais cela va plus loin. En seulement une journée, nous pouvons savoir où en est la distribution du CLAP (Comité Local d’Approvisionnement) dans un secteur, approvisionnement en gaz, en eau, en électricité, ou encore, si les retraités ont pu toucher leur pension, si l’on s’occupe bien d’eux ou s’ils sont maltraités.

Je crois que cet espace d’action auquel nous pouvons accéder par ce réseau social du « gariteo » est infini. En ces temps de migration, nombre de ceux d’entre nous qui se trouvent hors du pays sont au courant, grâce à nos informations, de comment vont les habitants de leur quartier, de la véritable situation du pays, ou d’un secteur. Ils nous écrivent depuis de nombreux pays pour des choses très simples mais à la fois importantes telles que celles-ci.

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Mirada-foto-Kaloian5-580x376Le cœur du chavisme

Au Venezuela, c’est une révolution qui s’est forgée bien au-delà du chavisme au gouvernement. Le chavisme, en tant qu’identité politique et sociale, a développé un tissu organisationnel et a compris qu’une vraie révolution politique et une véritable résistance, cela est impossible en ne comptant que sur les réseaux sociaux. Il est indispensable de s’organiser à la base.

L’affirmation de Gustavo qui consiste à donner une dimension officielle et organique au « gariteo », vient des insuffisances des technologies 2.0 face aux événements. Le Venezuela a connu, il y a peu, une attaque massive de son système électrique ce qui a provoqué une chute dramatique des télécommunications et ce fut toute une leçon pour le chavisme qui a donné un caractère « officiel » et organique au « gariteo » à travers les modalités d’organisation populaire qui existent déjà.

Ayant presque fini de laver la vaisselle qui restait, Gustavo met de l’eau à chauffer. Landro, un des chats de la maison, déboule dans la cuisine et Gustavo le gronde pour avoir disparu pendant des heures. En toute simplicité et sans vraiment prendre ne compte le fait qu’il répond aux questions d’un entretien que liront principalement des sujets espagnols, Gustavo tente d’être didactique. Nous l’interrogeons sur « le chavisme pour Dummies », il a, alors, un geste qui exprime une certaine indignation. « Merde alors ! Vingt ans dans ce processus et ils ne nous connaissent pas encore » répondit-il en fronçant le sourcil.

FV.- Y a-t-il un sens identitaire à l’organisation populaire au Venezuela ? Qui est l’adversaire ?

GB.- Un sens identitaire ? Oui, très profond, cela s’appelle le chavisme. La façon qu’a le pauvre de faire de la politique, si tu veux. L’adversaire le plus proche, c’est l’empire, dans ce cas, les Etats-Unis. Cela ne fait aucun doute. Leurs prétentions impérialistes, et guerrières, leurs menaces, leur siège et le blocus économique constituent une déclaration de guerre ouverte contre le peuple vénézuélien et en fait notre ennemi. Ils ont deux options, comme l’a exprimé un dirigeant chaviste aux frontières : ou bien ils renoncent, ou bien nous les faisons échouer.

Mais il y a d’autres types d’ennemis que nous devons combattre avec fermeté et faire échouer : la culture consumériste, le capitalisme, la dispersion de la lutte, la corruption, et le bureaucratisme. Et, perdre de vue notre principal objectif : avancer vers la Commune comme forme d’organisation suprême.

Ces éléments sont même plus dangereux que l’envahisseur. Le chavisme se renforce face aux agressions et aux menaces de la contrerévolution mais ces vices internes, si nous les autorisons, si nous les laissons s’installer dans le périmètre de nos luttes, saperont peu à peu quelque chose de très important qui s’appelle la foi, la confiance, la justice, le leadership. Même de cette façon, ils ne nous vaincront pas, nous sommes à fond dans notre plan.

FV.- Pourquoi le chavisme s’est-il organisé en collectifs sociaux et a-t-il dû créer des mécanismes de communication en dehors du gouvernement ?

GB.- Le chavisme a toujours été un collectif social mais avec une caractéristique très importante : son identité. Une identité bien définie et qui ne date pas d’aujourd’hui. Elle émane de siècles de résistance face à l’envahisseur, aux classes dominantes et à une puissante oligarchie patronale. Cette identité s’est alimentée et renforcée avec Chavez. « J’ai confiance dans le chavisme » m’a dit un jour une « garitera » face à une situation nationale à laquelle je ne voyais pas d’issue. Et la « garitera » ne s’est pas trompé.

Le peuple vénézuélien a toujours été communicatif. C’est quelque chose de génétique, qui nous est propre. Nous ne pouvons pas rester silencieux, sans nous mettre à bavarder, raconter quelque chose, un commérage ou une plaisanterie. Ici, au Venezuela, tu montes dans le métro ou dans le bus et les gens parlent, racontent des choses, analysent la situation du pays à voix haute. Nous avons réponse à tout, des réponses que nous ne gardons pas pour nous mais que nous exprimons sur le champ. Et on aime bien écouter aussi. Nous ne nous taisons jamais. Nos mécanismes de communication en dehors du gouvernement, comme tu le dis toi, ont toujours eu cours. C’est le côté populaire, avec ses codes. Je pense que le succès du « gariteo » est, en partie, dû à cela, en tant que façon de passer l’information de bouche à oreille.

Gustavo Borges est un habitant de Caracas comme tout autre. Il n’a pas fait d’études universitaires et de fait il a travaillé durant des décennies comme docker ou bien cariste pour le transport de marchandises, et grâce à cela il voyagé partout dans le pays, en contact avec ses semblables, avec les ouvriers, les femmes du quartier et des personnes âgées, avec les gens du « pays profond », comme il dit.

Comme lui, de nombreux vénézuéliens ont développé un sens d’identité politique qui a atteint son maximum avec le chavisme en donnant un cap à la politique vénézuélienne. Mais nous savons, qu’en politique, bien que cela représente beaucoup, ça ne suffit pas, encore moins lorsqu’il s’agit d’affronter les réactions les plus détestables du capitalisme au niveau local et international. Malgré tout, la base sociale du chavisme est toujours saine et maintient sa cohésion.

Le chavisme, si indéchiffrable et tellement sous-estimé par ses adversaires locaux et étrangers, même s’il est également discuté et mésestimé par des forces de gauche d’autres pays, a été l’une des questions à laquelle il est difficile de répondre.

FV.- Sur quoi repose le pouvoir social du chavisme ?

GB.- Le pouvoir social du chavisme repose sur sa constante mobilisation, son action permanente au sein des communautés, des quartiers populaires et zones urbanisées. Nous sommes le pouvoir populaire et, en tant que tel, il faut agir. Il y a un lien de reconnaissance mutuelle qui se maintient et s’alimente lors de nos rencontres, lors des rassemblements et manifestations. Et surtout, dans son identité, identité de classe. Notre processus est inédit, non seulement, dans le présent avec Chavez, mais aussi depuis le début de notre histoire. La résistance, le caractère rebelle, cette énergie caribéenne pour trouver immédiatement une solution, c’est une grande force. Notre solidarité locale, par exemple, qui se manifeste dans les situations difficiles ne peut pas être copiée, c’est quelque chose que nous avons en nous.

Gustavo propose un café sucré avec du sucre brun. La fin de l’après-midi approche et dans quelques minutes se tiendra une réunion du Conseil communal pour étudier plusieurs points. Il nous dit qu’il s’installera tard dans la soirée à l’ordinateur pour voir ce qu’il y a sur les réseaux.

Telle est l’énorme particularité des vénézuéliens. Les vénézuéliens, les chavistes ne font pas de politique. Ils sont la politique. Elle transpire en eux, ils la vivent tous les jours à toute heure. Peut-être, comme le dit Gustavo, qu’il s’agit de « quelque chose qu’ils ont en eux ».

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Entretien réalisé par le compagnon Franco Vielma.

Photos des visages : Kaloian Santos Cabrera

Petit glossaire de « vénézolanismes »

Commune : Forme d’organisation territoriale citoyenne et de la démocratie participative « protagonique » comme on dit au Venezuela.

Caraïbe : référence à la région des Caraïbes qui comprend l’attitude irrévérencieuse, rusée et fougueuse des vénézuéliens, héritée de l’ethnie Caraïbe, peuple originaire de la Côte Nord du Venezuela.

« Guarimbas » : violences de l’extrême-droite pour provoquer les forces de l’ordre dans la rue et obtenir les images de la « répression-au-Venezuela » (2013, 2014, 2017..).

Source : http://www.revistalacomuna.com/internacional/entrevista-a-gustavo-borges-venezuela-es-gariteo-organizacion-popular-e-identidad-de-clase/

Traduction : Sylvie Carrasco

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Le président Maduro relance la construction du pouvoir communal

Beaucoup de ceux qui condamnent l’impérialisme états-unien ne savent pas, ou parfois ne s’intéressent pas, au fait que le Venezuela construit une démocratie participative avec ses conseils communaux, communes, et toute sorte de formes de pouvoir citoyen. Comme si on ne pouvait défendre ce pays que par défaut, au nom du principe de la souveraineté. Or il y a une sacrée différence entre la patrie de Bolivar et d’autres victimes de la voracité états-unienne. Non seulement cette démocratie a mené plus d’élections que n’importe quel autre pays en vingt ans, mais elle persiste à vouloir aller plus loin que la forme représentative. Cette construction d’une démocratie participative est l’aspect le plus intéressant pour n’importe quel progressiste. C’est aussi l’aspect où on lit le mieux les contradictions et la tension créatrice entre Etat ancien et souveraineté populaire. C’est lui aussi qui explique les actions en cours des Etats-Unis pour éliminer le Venezuela bolivarien en tant qu’exemple d’émancipation pour les peuples (au moins autant que la volonté de s’emparer de son pétrole). Alors, pourquoi ne pas sortir de la position défensive et de la “respectabilité” face à la dictature médiatique ? Et oser dire que c’est parce que la liberté du Venezuela est notre liberté, que nous voulons, aussi, le défendre ?

Le 15 avril nous avons publié le témoignage d’un jeune formateur communal, Jesus Garcia, en forme de critiques et propositions pour la politique gouvernementale de construction du pouvoir communal. Le 25 avril, le président de la République bolivarienne du Venezuela Nicolás Maduro, lui a en quelque sorte répondu en lançant un Plan d’offensive communale 2019 : « J’appelle à un débat pratique, théorique, politique et stratégique pour élaborer le plan offensif communal de 2019 et déterminer avec précision les potentialités du pouvoir communal. Vingt jours pour formuler une résolution et des propositions concrètes« . Les conclusions et mesures qui s’ensuivront produiront-elles des effets sociaux et politiques réels ? Une chose est sûre: au Venezuela les initiatives gouvernementales ne sont qu’un des leviers du changement. L’autre dépend de ce qu’on appelle ici la coresponsabilidad du peuple. L’état communal ne peut devenir réalité que si les lois, les mesures, les soutiens économiques du gouvernement sont portés et suivis dans leur exécution par la participation directe des citoyen(ne)s.

Le plan annoncé par le chef de l’Etat, et qui fait partie du plan de gouvernement général 2019-2025, se compose de cinq éléments principaux :

– Organisation et participation citoyennes.

– Circuit économique communal.

– Transformation intégrale de l’habitat.

– Sphère sociale et culturelle (dont l’éducation fait partie intégrante).

– La défense intégrale du pays, avec la participation des équipes populaires de défense.

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Le président Maduro lors de l’annonce du Plan de l’Offensive Communale 2019, le 26 avril

Nicolas Maduro a chiffré les ressources pour promouvoir l’économie productive au sein des secteurs populaires à travers l’organisation renforcée des conseils communaux. « Nous devons reprendre l’idée des banques communales comme axe de financement des processus productifs.” Pour concrétiser ce plan, il a approuvé un financement public de 16.557 millions de bolivars, à distribuer de manière équitable, sous la supervision et la vigilance du pouvoir populaire dans tout le pays. Il a également demandé l’intégration de plusieurs missions sociales pour élaborer le plan. « Je veux que ce plan intègre la Mission des emplois pour les jeunes, le Mouvement “Nous Sommes Venezuela” et les 2 millions 200 mille miliciens et miliciennes (volontaires des secteurs populaires assumant des tâches défensives). Nous devons bâtir l’Economie Communale Productive !

Le président a décidé de nouvelles remises de terres agricoles. « 200.000 financements et 250 000 hectares seront donnés au Pouvoir Communal pour promouvoir la production nationale”. Maduro a également annoncé la création de l’Université bolivarienne des Communes dans le cadre de la mission d’enseignement supérieur Alma Mater. Il a invité les organisations citoyennes à présenter ses proposition concrètes pour son exécution : « je vous attends le 15 mai avec un Plan d’offensive communale 2019 et vos propositions concrètes pour nous guider et reprendre l’offensive dans les domaines économique, culturel, social, politique, territorial, militaire« .

T.D., Caracas, 26 avril 2019

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