« Le noir manqué » : diplômée à  85 ans et future archéologue

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Le noir manqué” nous attend à l’ombre d’un arbre de l’arrière-cour, dans sa maison du village de Caujarao, État de Falcón. La première chose qu’elle me dit c’est qu’en m’asseyant en position de papillon j’accoucherai sans douleur. Puis l’envie de se répandre en histoires illumine son visage. C’est là, au milieu des vibrations des couleuvres, des iguanes et des grands perroquets qui nous entourent, qu’elle commence. « J’étais très coureuse de garçons. Tout le temps dans la rivière à jouer avec eux. C’est pour ça qu’on m’appelle « le noir manqué ». Un de ces gars est tombé amoureux de moi, c’est le vieux avec qui je vis. J’avais quinze ans. A dix-sept ans je suis tombée enceinte pour la première fois, et à partir de là j’ai fait un enfant tous les deux ans. Quand nous sommes arrivés au onzième, j’ai décidé de me marier parce que je m’étais dit « tant que je ne le connais pas suffisamment je ne me marie pas avec lui », et c’est après notre petit onzième que je l’ai connu », lance-t-elle avec un rire épais et savoureux.

Amelia et son époux, qu’elle a “connu” après avoir eu 11 enfants de lui.

Amelia et son époux, qu’elle a “connu” après avoir eu 11 enfants de lui.

Un des fils d’Amelia, avec son père.

Un des fils d’Amelia, avec son père.

Amelia Agüero a quatre-vingt-cinq ans. L’écouter c’est monter sur un trapèze pour sauter d’histoire en histoire, elle vous parle d’Histoire, de psychologie, de théologie et même des murmures du vent de Coro. Ce n’est qu’à onze ans qu’elle s’est mise à étudier “formellement”.

Fillette, elle réussit à achever la sixième primaire. Mais il lui fallut travailler aussitôt. Chez sa mère elle achetait du fil pour coudre les pièces des sandales de cuir, avec quoi elle achetait du tissu pour faire des vêtements. Elle a fait des confiseries, des conserves, des gâteaux de maïs de toutes sortes – du pan de horno aux pipiritos, des meringues. Et quand elle a eu ses enfants les travaux sont devenus plus épineux : casser des pierres dans la rivière, couper du bois, laver à la main, porter l’eau sur la tête, moudre à force de poignet, tout ce qui lui fut possible pour que les enfants aient les mêmes chances. Il en fut ainsi pendant plusieurs années : « élever les enfants, couvrir les labeurs domestiques, travailler. Jusqu’au jour où, il y a dix ans, je me suis dit “maintenant mon heure est venue, et j’ai dit à mon vieux, je vais à l’école, je vais apprendre. »

Ma motivation

« Tu sais d’où vient le nom Caujarao? C’était le nom du père du cacique  indigène Manaure, grand-père de Jadacaquiva. Comment je le sais ? Mes parents me l’ont raconté, ils le savaient par mes aïeux. C’est pour toutes ces histoires que j’ai eu envie d’étudier mais à ce moment-là c’était impossible. Qu’est-ce qui m’a motivée à le faire après tant d’années ? Chávez. C’est lui qui m’a donné l’inspiration quand j’ai vu que naissait un Venezuela nouveau. Il nous dévoilait la vraie histoire du pays dans ses discours. De mes quelques et lointaine années d’école primaire, je me souviens qu’on nous disait que Christophe Colomb était venu nous découvrir. Quoi ? Nous nous étions déjà découverts, par nous-mêmes, mais cela on ne nous le disait pas. C’est adulte, en écoutant Chávez, que je me suis rendu compte de tout ça. C’est à présent que j’ai découvert l’Histoire, la vraie. »

Elle avait plus de soixante-dix ans quand elle a commencé à étudier dans la Mission  Robinson, le programme social d’alphabétisation mis en place sous le gouvernement du président Chávez. Bien qu’elle eût déjà réussi sa sixième primaire elle décida de commencer à zéro. D’abord par le niveau 1, appelé “Moi oui je peux”, ensuite la “Bataille pour la sixième”, et finalement, les “Cercles de lecture”. « Je ne pouvais pas m’arrêter. Je me suis inscrite immédiatement dans la Mission Ribas, j’ai passé mon bac. Puis j’ai continué avec la Mission Sucre, pour obtenir mon diplôme de Technicien Supérieur Universitaire en audiovisuel. Et ce titre, le premier de ma vie, je l’ai obtenu seule, j’ai fait ma thèse toute seule parce que mes compagnons d’étude pensaient que comme j’étais vieille je serais un poids pour eux, mais non, pas du tout. Une de mes petites filles m’aidait à faire les diapositives et m’interrogeait : « Vous savez faire tout ça ?’ Moi je lui répondais “bien sûr que je sais le faire parce que tout cela je l’ai étudié. »

Pour sa licence elle a entrepris une thèse collective. « Je suis entrée dans un groupe de jeunes. Ma fille m‘a conseillée. Au début nous étions trente, à la fin nous étions trois. »

Elle est tellement appliquée que cela fait quarante-huit ans qu’elle donne des cours de catéchisme dans l’école de son village. Au point d’être la seule personne autorisée à dire la messe : le peu de temps qui lui restait, elle le consacrait à l’église et dans les années quatre-vingt, en voyant sa détermination, le curé l’a poussée vers des études religieuses. « Je n’avais même pas mon bac mais comme ce qui m’intéressait était de bien faire les choses, je fus constante et on m’a même donné une bourse. »

Elle respire. Elle regarde la cour comme si elle reconnaissait une autre époque: « Nous avons toujours eu la conscience claire. Je vais te raconter. Je nourrissais les guérilleros. Un chemin passait par cette maison, qu’ils empruntaient pour aller dans la montagne. A cette époque il y avait un garçon dot nous avons fait un neveu adoptif, on l’appelait Gallinazo, il passait par ici et me demandait de l’eau, et on lui gardait les galettes de maïs. Je lui préparais des caisses de nourriture, des boîtes de conserve, tout ce que je pouvais, pour les aider. Même le chien qu’on avait chez nous, ils l’ont pris. Je les ai récriminés et ils m’ont dit que ce chien les a sauvés : « il se battait avec nous ». C’est pour cela que je me sens une guérilléra de plus, parce que je les ai aidés et que j’ai gardé le secret. Je ne sais pas, je dois avoir ça dans le sang parce que mon arrière-grand-père, le père de ma grand-mère, Sandalio Navas, était lui aussi guérillero, il s’est battu à l’époque de Maisanta ». Ce qui semblait une digression se mue en conférence sur l’Histoire du Venezuela.

Pourquoi une licence à quatre-vingt-cinq ans ?

« Je n’ai pas acquis ces diplômes pour travailler ou pour entrer dans la concurrence du marché du travail. Je les ai voulus parce que j‘ai voulu sortir de l’ignorance. Je suis sûre qu’avec ces connaissances je peux aider à celui qui en a besoin. » Et il en est ainsi. Elle a filmé sa montagne pendant plus de cent heures jusqu’au tournant qui borne le village, des plans d’ensemble qui racontent l’histoire de sa communauté et qui dénoncent, il faut le dire, la destruction des collines aux mains de ceux qui improvisent des maisons sans le moindre contrôle. « Alors, pourquoi étudier ? Pour ne pas oublier l’origine, parce qu’un peuple sans Histoire n’est rien. Et pour avoir plus d’outils au moment de nous organiser, pour dénoncer ce genre de choses car l’étude confinée à une salle de cours ne garantit rien, nous devons aussi assumer note rôle comme membres de la commune, et qu’est-ce qu’être communard ? Tout simplement s’unir, se rassembler pour défendre et lutter et protéger sa communauté. Si nous croyons et avons confiance dans cette forme d’unité, tout s’arrange. »

Elle n’avait pas de lieu pour faire les travaux pour l’université. Un jour le président Chávez est allé à Coro, Amelia s’est préparée et a quitté sa maison un papier à la main qu’au milieu d’un fleuve de gens elle lui a tendu. “Il m’a vue et il a dit “dites-lui de venir”. Il a emporté le feuillet. En un mois le vœu a été exaucé. Amelia et son époux sont entrés dans la Mission En Amor Mayor, le programme social destiné aux personnes du troisième âge qui n’ont pas de pension. « Avec cet argent je me suis acheté un ordinateur pour faire mes travaux. Personne ne m‘a appris à l’utiliser, j’ai appris toute seule. »

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Montrant avec fierté quelques photos de son processus.

Montrant avec fierté quelques photos de son processus.

Ce ne fut pas son seul contact avec Chavez. Quand il a été emprisonné à Yare, après sa rébellion civico-militaire de 1992, un fils d’Amelia et d’autres compagnons de classe lui ont envoyé une lettre demandant qu’il soit le parrain de leur promotion. « Nous n‘espérions rien, ce n‘était que notre manière de lui dire notre admiration et l’envie qu’il nous accompagne, mais Chávez a répondu, il a dit que oui. Imaginez l’émotion ! Nous avons pris la lettre, nous l’avons reproduite et distribuée dans toute l’université » racontent les filles d’Amelia. Personne n’osait croire qu’il irait les voir mais après sa libération et peu avant de lancer la campagne présidentielle, Chávez est apparu à Coro. « Nous avons dîné avec lui à la fin du meeting, nous avons parlé, ri. Il est parti à trois heures du matin. En sortant il a vu quelques jeunes voyous debout pas loin d’où nous étions, il les a appelés, il s’est assis par terre avec eux, pour converser un moment. »

Deuxième diplôme, “nom de …” !

« Vous saviez que le premier cri de liberté sur ces terres c’est le noir José Leonardo Chirino qui l’a poussé ? Et pourquoi je vous dis cela ? Ceci était une maison de terre. Un jour est tombée une averse et mon mari s’est mis à creuser le sol pour que l’eau n’envahisse pas la chambre des enfants et soudain sous la terre il a trouvé un mort et une dague. C’étaient les restes de quelqu’un qui avait lutté pendant la Guerre Fédérale ». Elle fait chercher la dague, la range comme un trésor qui n’a pas de prix, comme si ce fragment de métal contenait toutes les chroniques de combats enterrés des années durant dans le silence d’argile.

« C’est pour tout cela, que je veux continuer à étudier les étapes de l’histoire du Venezuela, je veux commencer à étudier l’archéologie pour découvrir l’histoire cachée sous le sol. Et tout ce que je trouve je voudrais que cela fasse partie d’un futur musée archéologique. Pourquoi continuer à écrire ? Pour découvrir plus de vérité. Et en second lieu parce que nous devons être le témoignage de ceux qui viendront après nous, je me considère ainsi, témoignage vivant de cette communauté qui va entamer un chemin pour les nouvelles générations. Ce musée ne doit pas être un espace pour ranger des objets, il doit se déplacer, enquêter, générer des changements sociaux, communiquer une vision cultuelle. Si nous avons initié ce processus au Venezuela, pourquoi le laisser se perdre, merde ! Pardon pour le mot. »

Au début de ses études elle a dû essuyer les critiques faites aux missions éducatives : « Beaucoup disaient que nous n‘étudions pas, que nous n’étions pas vraiment formés, que nous étions des « étiquettes jaunes » – terme méprisant associé aux produits de mauvaise qualité. Je vous dis une chose, « étiquette jaune » c’est toute personne qui indépendamment de son lieu d’études, n’enquête pas, n’a pas d’éthique. Je vous recommande d’avoir une éthique, d’être authentique, de ne pas laisser dévier votre route par des intérêts égoïstes et surtout, enquêter, faire des recherches, si vous n’enquêtez pas à fond, vous êtes fichu. »

Elle a reçu l’Ordre Santa Ana de Coro en première classe pour son destin  exemplaire. Quand on lui a passé la bandoulière elle a crié « Vive Chávez, nom de.. ! »

« Mon mot d’ordre c’est insister, résister et ne jamais désister. Dans la persévérance réside le triomphe. Vous voyez, on se moquait de moi parce que j’étais vieille, “un vieux perroquet n‘apprend pas à parler » me disait-on. Ma réponse est : si, on peut apprendre, regardez-moi. »

Elle a trente petit-fils et trois arrière-petits-fils et affirme que tant qu’elle vivra elle sera plongée dans les livres, parce qu’elle adore lire, qu’elle se sent heureuse avec un livre dans les mains, renouvelant, apprenant des choses nouvelles : « je me sens comme une adolescente ».

Pour étudier il n‘y a pas d’âge. C’est une de ses filles qui le dit, et qui a eu l’occasion de lui donner des cours à l’université. « Un jour elle m’a cherché querelle parce que je ne lui avais pas mis vingt sur vingt. Je l’ai traitée comme une autre étudiante, je lui ai expliqué en quoi elle avait commis une erreur, elle a compris et m’a remerciée. » Amelia répond « Ma fille a eu une éthique. Je suis fière: je l’ai bien éduquée. »

A son âge,  Amelia, celle qui a élevé le technicien en chimie, le topographe et le dessinateur, le technicien en électricité, l’enseignante de français et d’anglais, le technicien agricole, le technicien mécanicien, le mécanicien industriel et celui de machines lourdes, la licenciée en prévention de désastres naturels et deux bacheliers de plus, a reçu son diplôme de communication sociale.

« Qu’il n‘y ait pas de doute, toute cette expérience de vie n‘aurait pas été possible sans le pari du président Chávez de nous alphabétiser, lui-même a toujours étudié, y compris quand il était prisonnier à Yare, cet homme avait une bibliothèque dans la tête. Et à celui qui par peur ou par préjugés n’a pas voulu continuer à se former, je dis qu’étudier est une source très puissante pour nous défendre, pour défendre nos pensées, notre souveraineté, pour découvrir des vérités cachées, pour discerner les supposées vérités qui en fait ont toujours été des mensonges. »

Amelia avec une petite partie de sa famille.

Amelia avec une petite partie de sa famille.

 

Texte : Katherine Castrillo / Contact : @ktikok

Photographies : Sahili Franco / Contact : @slashysah

Source : La Cultura Nuestra, http://laculturanuestra.com/loro-viejo-no-aprende-a-hablar-el-negro-chato-licenciada-a-los-85-anos/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2jy

« Ne plus porter de joug, ne plus être dominés »

Une étudiante en journalisme de l’IHECS (Bruxelles) qui rédige un mémoire sur le traitement du Venezuela par l’AFP, m’a posé la question : « Y a-t-il, selon vous, des événements qui ont été particulièrement mal traités par la presse européenne ? Si oui, lesquels ? ». J’ai dû lui dire la vérité : un « évènement » ici, cela peut être la création ou légalisation de nouveaux médias associatifs, les initiatives de la démocratie participative en général, ou la création d’un vaste système de santé gratuite. Or ces « évènements » n’en sont pas pour les médias dominants.

Il y a quelques semaines, j’ai pris le temps d’écouter les voix du conseil communal du quartier où je vis. Une réflexion collective sur les hauts et les bas de la démocratie participative, sans filtre, sans propagande. Loin des médias.

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Entrée du quartier « Bello Monte »

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Nelly García

Je m’appelle Nelly Garcia, je suis une des dirigeantes de la communauté Bello Monte. Dès leur acquisition, ces terrains ont été destinés à l’enseignement agricole; ils ont été divisés en lots et vendus pour être cultivés par certaines personnes qui en furent nommées responsables. C’est une communauté qui s’étend sur environ 15 hectares et qui s’est agrandie par la suite. En 1984, nous nous sommes organisés pour fonder la première association de quartier.

En 1989, nous n’étions encore que peu d’habitants, environ une soixantaine de familles. Mais déjà notre force résidait dans l’organisation, ce qui a conduit d’autres habitants à se joindre progressivement à nous; nous avons conçu de nouveaux projets et nous avons effectué les démarches auprès des organismes compétents. Nous avons obtenu de pouvoir construire des logements à travers l’INAVI (Instituto NAcional de la VIvienda – Institut National du Logement), l’électrification, l’aménagement des  trottoirs, la construction de puits, du réseau d’égouts, bref tous les travaux d’assainissement et de viabilisation; tout cela s’est fait sur environ 15 ans ce qui a permis l’enracinement et le renforcement de la communauté.

Depuis lors nous travaillons avec les conseils communaux qui ont intégré la Mission Robinson (mission d’alphabétisation); les habitants du quartier ont aussi participé à la Mission Rivas (mise à niveau universitaire), certes pas de manière directe mais dans des communautés voisines.

Avec un groupe de personnes arrivées dans  la communauté en 2010, nous avons concrétisé un projet de logements élaboré par le premier conseil communal dont le financement avait été approuvé en 2009: remplacement de 4 «ranchos» (baraques) par des maisons décentes, rénovation de 66 logements et du terrain communal  multisports, construction d’une aire de jeux pour les enfants. Grâce à Dieu mais aussi à la lutte coopérative, nous avons obtenu durant la première période du conseil communal le déblocage de fonds pour la construction d’une maison communale; finalement avec ces fonds on a opté pour l’achat d’une maison en cours de construction. Les travaux ne sont toujours pas terminés, mais nous disposons ainsi d’un siège fixe pour toutes nos activités, fait rare dans les conseils communaux.

«Nous devons être capables d’appréhender les divergences afin de les surmonter avec sagesse et tolérance»

En tant que responsable de quartier, j’estime que nous ne pouvons pas transformer nos faiblesses en défaites; tout au contraire, nous, les responsables nous devons nous concerter et voir ce que nous avons fait et où nous avons failli, et à partir de là en tirer les leçons et la force pour qu’à la prochaine occasion les choses s’améliorent. A nous de nous former par le biais d’un apprentissage quotidien,  car chaque jour de lutte apporte des changements, il y a de nouvelles lois et de nouvelles structures avec lesquels nous devons nous familiariser. Je crois que nos faiblesses viennent de notre manque de formation. Notre formation comme responsables communautaires ou politiques doit se faire au jour le jour; ce sont des expériences que nous devons partager avec les autres et si nous n’avons pas la préparation adéquate nous ne pouvons pas interagir avec une communauté d’habitants aux orientations politiques et idéologiques aussi diverses, aussi différentes. Nous devons être capables de bien appréhender les divergences afin de les surmonter avec sagesse et tolérance et être prêts à  toute éventualité. Le travail communautaire n’est pas facile. Qui a dit que la révolution était une tâche facile ? Tout est politique et d’une façon ou d’une autre, la politique s’immisce dans nos foyers…

«Quand quelqu’un arrive pour prendre en charge une mairie ou une région, il oublie vite l’idée fondatrice de ce que doit être l’État communal.»

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Simon Landaeta

Je m’appelle Simon Antonio Landaeta, j’ai commencé à lutter ici dans la communauté en 1992 dans une des associations de quartier. En soumettant à referendum le nom de notre Conseil Communal, nous avons été pionniers en la matière, peu de communautés ont utilisé cette procédure; nous avons aussi élu le directeur de l’école Simon Rodriguez; nous avons recruté une des personnes de la communauté comme enseignant, le professeur Becerra. Peu de communautés peuvent se targuer d’avoir ce type de propositions et d’initiatives.

C’est notre lutte communautaire en 2002 qui a permis l’arrivée du personnel médical cubain à Palo Negro, tout un évènement. Il arrive que ces initiatives ne soient pas appréciées à leur juste mesure, ou qu’on ne les regrette que quand elles disparaissent, mais je connais tous les conseils communaux de la Commune et celui qui fonctionne le mieux, aux dires des habitants des autres communautés qui aimeraient avoir un Conseil Communal comme le nôtre, c’est le nôtre, le Conseil Communal de Bello Monte.

Nous nous efforçons de constituer notre Commune conformément aux orientations proposées par  notre président sur le démantèlement de l’État traditionnel, de l’État bourgeois, des mairies et des gouvernements. Nous le faisons en tant que communauté, en tant que peuple organisé. Comme l’a toujours dit notre président: le pouvoir appartient au peuple, aux communautés; le peuple doit s’approprier du pouvoir. Mais personnellement je remarque que quand quelqu’un arrive pour prendre en charge une mairie ou une région, il oublie vite l’idée fondatrice de ce que doit être l’État communal. Il ne poursuit pas la consolidation du projet communal; il y met des embûches; car il y voit là une structure rivale, une répartition du pouvoir qui entrave son leadership et son ascendant sur les gens. C’est encore, je ne dirais pas une faiblesse, mais un des travers sur lesquels il faut rester vigilants et qu’il faut surmonter pour renforcer le pouvoir communal.

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Ismery Castillo

Bonjour, je m’appelle Ismery Castillo. J’ai intégré la communauté Bello Monte en 2004, au moment du démarrage de la Mission «Barrio Adentro» (mission de soins de santé gratuite dans les quartiers populaires). Après quoi est venue la mise en place d’une structure préscolaire à l’Unité éducative Simon Rodriguez; le développement d’un module d’assistance aux citoyens dans leurs démarches, qui fonctionne toujours, au siège du Conseil Communal; il manque encore 2 modules à concrétiser; Le réaménagement du terrain multi-sport a été effectué grâce à l’apport financier de l’ONA (Office National Anti-Drogue) à hauteur de 150 000 bolivars.

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Cité Universitaire inachevée depuis plusieurs années

Il y a aussi le projet de cité universitaire, à l’entrée de la communauté Bello Monte; les ressources ont été octroyées par le Ministère de l’enseignement supérieur en 2005, 2006 et 2013; ce projet a été exécuté par étapes à l’époque où notre président Chavez était toujours vivant. Pour lui, cette cité était déjà achevée. En réalité nous sommes toujours en attente de l’achèvement des travaux car comme les choses se sont faites par étapes, tout a augmenté avec le temps et les sommes débloquées n’ont pas suffi à couvrir les achats ou travaux prévus initialement; donc l’œuvre reste en souffrance et avec le nombre important d’étudiants il est urgent d’avoir une nouvelle aide pour terminer les travaux: seuls les murs, l’électricité et une partie du câblage ont été effectués jusqu’à présent.

Nous fonctionnons actuellement avec quatre CLAP (Comité Local de Abastecimiento y de Produccion – comité local d’approvisionnement et de production).

Nous avons recensé 1042 familles réparties sur 838 logements, soit en tout 2904 habitants ; afin  que tout le monde puisse bénéficier du programme, grâce au premier bureau ouvert, nous avons actualisé ce recensement.organizando los CLAP 6

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Réunion d’organisation des CLAP au siège du conseil communal

Un autre projet pour lequel nous avons sollicité de l’aide auprès des institutions compétentes est celui de l’équipement en citernes, pompes et flotteurs. La demande a été faite à FUNDACOMUNAL (institution publique d’appui aux conseils communaux) et nous attendons la réponse.

L’axe culturel et sportif n’est pas négligé; on y a réfléchi; il viendra après la réhabilitation de l’habitat, par le biais de formations dans le domaine de la danse, de la culture, du théâtre, de l’informatique; les étudiants qui ont choisi d’étudier dans notre communauté nous aident en nous laissant les méthodes, outils et manuels pédagogiques, une fois qu’ils ont obtenu leur diplôme. Nous avons également le projet de construire un module de police; nous avons de la place pour ce faire.

Tout n’est pas que dépenses. Nous avons donné beaucoup de nous-mêmes, en complément à l’apport des institutions. Que nous ayons eu des problèmes, bien sûr, ne nous voilons pas la face !, mais nous discutons et nous révisons tout de la manière la plus transparente possible. Pourquoi ? Parce que le travail en communauté n’est pas facile, il y a de la méfiance envers certains conseils de quartier, qu’on accuse de voler par exemple. Un exemple : alors que nous étions en train de rénover les logements, une compagne du Conseil communal est allée porter plainte pour vol. Comment démontrer que c’était faux ? Nos camarades sont allés à la quincaillerie, ont demandé des copies de toutes les factures et nous avons pu démontrer que nous n’avions rien volé. Au contraire c’est le fournisseur qui était débiteur à notre égard d’une somme de près de trois mille Bolivars, et c’est nous qui étions traités de voleurs ! Mais la leçon a été retenue : désormais nous travaillons minutieusement, nous contrôlons chacune des factures, les copies, les formulaires, les plannings. On ne va pas se faire avoir une nouvelle fois !

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Reinaldo Corredor

Bonjour, mon nom est Reinaldo Corredor, j’habite dans cette communauté depuis 1995 environ. Depuis mes débuts ici je me bats pour l’organisation des travailleurs dans le secteur textile. C’est là que j’ai compris la nécessité d’une participation du peuple et des travailleurs dans la construction d’un véritable socialisme, d’une nouvelle société.

Mon implication date des années 1997-1998, quand j’ai intégré l’association de quartier. L’organisation de la communauté s’est construite sur plusieurs fronts; dans nos tracts nous parlions de «front résidentiel», «front sportif» car c’était la terminologie qu’on utilisait dans les années 90. J’ai toujours considéré que si les premiers pionniers ont pu obtenir ce qu’ils ont obtenu en apportant leur pierre, alors imaginez ce que nous pourrions conquérir tous ensemble, aujourd’hui ! J’ai aussi fait partie des comités de secteurs fonciers, c’était le secteur A je crois ; il y en avait 4 (A, B, C et D) ; c’est de là que sont nés les conseils communaux.

« Sinon, on va rester toujours sous le joug, dominés, tu comprends… »

Nous ne pouvons pas abandonner cette lutte de chaque instant, aussi prégnant soit le contexte, aussi forte soit la guerre économique. L’essentiel réside dans la participation de tous, parce que quels que soient les dirigeants de l’État ou d’un pays, il leur est impossible de résoudre l’ensemble des  problèmes qui se présentent.

L’émancipation du peuple dépend du peuple lui-même, tu comprends. Il faut que le peuple réalise enfin que c’est à partir de ses seules mobilisations et participation que l’on peut obtenir et consolider les réussites. Sinon, on va rester toujours sous le joug, toujours dominés, tu comprends…

En ce qui concerne les projets à venir d’une Commune comme la nôtre, qui est composée de 13 conseils communaux, nous avons l’intention de développer un axe agricole et touristique; en effet, nous avons des terres cultivables; c’est notre environnement et nous devons aller vers une pleine participation à l’exploitation de ces terres afin d’arriver à une production agricole durable et solide. Un autre projet qui pourrait grandement aider la Commune serait la vente du lait de l’entreprise publique « Los Andes », qui ne rapporte pas beaucoup certes, mais ce sont ces choses qui appartiennent au gouvernement que nous devons contrôler de plus en plus via les circuits de production et de commercialisation. C’est ainsi que l’État révolutionnaire met à disposition du peuple les ressources et l’invite à s’organiser pour en disposer; mais c’est aussi là qu’est notre faiblesse, notre retard à l’allumage : le peuple n’a pas encore compris l’intérêt de la participation de chacun dans l’appropriation des choses.

Mon avis personnel est qu’une éducation sur ce qu’est un socialisme participatif, actif, doit être impartie dans les écoles, les lycées et les universités; de fait notre Conseil communal est un de ceux qui sont le plus fréquentés par les étudiants; pour qu’ils luttent à nos côtés pour les mêmes objectifs que nous; mon engagement personnel est de veiller à ce que l’éducation participative et active soit une réalité dans le domaine éducatif; et nos enfants, parce qu’ils sont aussi étudiants, sont les témoins de nos démarches et de nos discussions au sein de la famille. J’espère que tôt ou tard ma fille va y entrer pour qu’elle apporte sa contribution, qu’elle soit protagoniste et actrice dans ce travail commun.

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Santos Flores (gauche)

Je m’appelle Santos Flores, je suis arrivé ici en 2009. D’emblée j’ai intégré le Conseil communal, grâce au camarade Simon Landaeta. J’ai cherché l’adresse et me suis renseigné auprès des leaders du Conseil, et je me suis lancé. J’ai participé aux différentes élections et je suis encore à ce jour au Conseil. De 2009 à ce jour nous n’avons pas cessé de travailler. Nous avons eu nos moments de faiblesse, mais nous avons su rebondir. Notre rôle est de servir, quelles que soient les critiques, les commentaires à notre encontre. C’est à ça que nous avons été appelés : à servir ; à être au service de la communauté, comme l’a dit le président Chavez, être au service des autres, sans aucune contrepartie financière. Et c’est ce qui plaît aux gens, recevoir un service, d’intérêt public, sans qu’ils aient à payer.

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rue principale

La majorité des rues ne sont pas éclairées, seule la rue principale est  éclairée, les autres sont encore dans le noir. Nous avons contacté CORPOELEC (compagnie publique de l’électricité); ils nous ont promis de venir, mais à ce jour et après plusieurs rendez-vous manqués, ils ne l’ont toujours pas fait. Ce problème ne concerne pas seulement le quartier de Bello Monte, mais d’autres secteurs vitaux de la commune. Ils nous ont apporté les ampoules manquantes dans la rue principale. Les gens de la communauté se rendent compte de ce qui est fait quand ils constatent de visu que tu montes sur les poteaux pour installer les ampoules, mais si tu fais quelque chose moins visible à priori, pour aussi bon que ce soit, ils ne semblent pas s’en rendre compte.

Comme je suis un des porte-parole, c’est à moi que la communauté adresse les réclamations. Je réponds que si j’en avais la possibilité j’installerais moi-même les ampoules, mais ce n’est pas dans mes prérogatives; on transmet seulement les projets, et il ne reste aux employés gouvernementaux qu’à intervenir; mais à ce jour ils ne l’ont pas encore fait.

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Blanca Facundez

Mon nom est Blanca Facundez, je participe au comité de santé de notre communauté. J’ai commencé en 2006 et à ce jour je continue toujours dans ce même comité. A trois ou quatre reprises dans le courant de l’année nous menons des campagnes de soins: vaccinations, en podologie, ophtalmologie, réhabilitation… Tous les comités assument leurs responsabilités au moment opportun.

L’an dernier nous avons recensé 85 personnes du troisième âge, parmi lesquelles nous en avons repéré, grâce à Dieu, une douzaine qui étaient en attente d’une retraite.

Il est bon de s’investir dans ce genre de tâches et d’inviter les gens à le faire pour qu’ils réalisent que ce n’est pas facile, combien d’effort cela représente et combien il faut aimer les gens que tu prends en charge mais aussi aimer ce que tu fais; sans se préoccuper de ce que les gens disent car il y a toujours des personnes pour affirmer qu’on ne travaille pas.

Au cours de ces campagnes, nous sommes en contact avec les petits commerçants du quartier, qui nous aident bien, grâce à Dieu, et s’il manque quelque chose, entre nous tous nous arrivons à compléter; j’ai appris que les choses progressent positivement avec beaucoup de force de volonté, pas mal de tolérance et de pragmatisme.

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Antonio Guanipa

Je m’appelle Antonio Guanipa je suis actuellement porte-parole du comité d’économie populaire; mon rôle ne s’est pas cantonné à celui de porte-parole, j’ai aussi contribué au développement des bénéfices concrets de l’action collective : par exemple ce parc a pu être réalisé grâce à la main d’œuvre fournie par nous tous, les habitants du quartier, de même que pour le terrain multi-sport.

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Raquel Sanchez

Bonsoir, je m’appelle Raquel Sanchez, je vis ici depuis 1990, je suis membre également du Conseil Communal. J’ai même fait de la prison à cause de cette longue lutte, et je suis toujours là (rires). J’ai beaucoup appris. J’ai appris à connaître chaque membre de la communauté, celui qui est solidaire, celui qui ne l’est pas. Je rappelle à l’ordre les voisins pour qu’ils s’intègrent au collectif afin de ne pas laisser dépérir le travail de ceux qui se sont investis pour nous; je rappelle les bénéfices concrets de l’engagement de tous : le terrain multi-sport, la présence d’un médecin à Bello Monte  -jusqu’alors un enfant malade devait partir au petit matin à l’hôpital de la Sécurité sociale- ; nous ne souhaitons pas revenir en arrière et nous nous appuyons sur les acquis et l’espoir que nous a laissés le président Chavez.

Le drainage des eaux pluviales et l’asphaltage de chemins agricoles, c’est un autre projet qui nous mobilise actuellement, et qui implique les institutions officielles – gouvernement régional, mairies, conseil fédéral de gouvernement (institution chargée de transférer les fonds publics aux projets des conseils communaux)-; j’ai informé les gens que nous sommes attentifs au bon déroulement de ce projet, et que quand il sera mené à son terme nous le célébrerons comme il se doit, ici à Bello Monte, avec feux d’artifice et fêtes (applaudissements).

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Ana Ibarra

Bonsoir, je m’appelle Ana Ibarra,  je travaille au sein du comité d’alimentation depuis 2005, année au cours de laquelle a été créée la maison communale d’alimentation de Bello Monte qui approvisionnait 150 personnes par jour, parmi lesquelles des personnes du 3e âge, des enfants en situation de handicap  des femmes enceintes et des mères célibataires à faibles revenus: les aliments fournis leur permettaient d’assurer l’équivalent d’un déjeuner et d’un goûter quotidiens.

Nous avons dispensé des cours de conservation des aliments, de pâtisserie locale; les bénéficiaires y assistaient ainsi que des mères. En ce moment la maison communale d’alimentation ne fonctionne plus parce que la propriétaire a vendu le local et l’équipement et les ingrédients sont en attente de transfert chez une autre mère engagée dans le processus. Ça fait un an et quelques mois que nous attendons sans résultat. C’était un beau local accueillant, et quand on nous demande quand le nouveau va ouvrir nous sommes malheureusement incapables d’apporter une réponse concrète.

Nous aimerions que la communauté bénéficie à nouveau de ce service, même s’il est minime, car les besoins des gens en la matière sont réels, je pense notamment en priorité aux vieillards et aux enfants qui sont dans les rues. Nous assurions ce service de 7h00  à 14 h00, et le faisions de manière très personnalisée, car chaque personne bénéficiaire avait sa problématique, ses besoins spécifiques. Et chacun était servi avec le même amour et la même affection.

plan general proyectosTémoignage du Conseil Communal « Bello Monte », Palo Negro, État d’Aragua, mai 2016. Transcription et photos: Thierry Deronne

Publication en espagnol : http://laculturanuestra.com/voces-comuneras-no-queremos-seguir-siempre-arreados-ni-dominados/

Traduction: Jean-Claude Soubiès

URL de cet article: http://bit.ly/2av4g4h

Gouvernements populaires en Amérique latine : « fin de cycle » ou nouvelle étape politique ?

Isabel Rauber

L’auteure: Isabel Rauber, Docteur en philosophie, enseignante universitaire et formatrice populaire, militante sociale (Argentine). Spécialiste des mouvements sociaux latino-américains engagés dans des processus participatifs de construction d’un pouvoir populaire. Blog : http://isabelrauber.blogspot.com/ Twitter : @IsabelRauber

Quelques intellectuels qui se définissent comme étant de gauche ou de centre gauche, ont affirmé récemment que nous vivons une fin de cycle des gouvernements progressistes, caractérisée par l’épuisement de leurs programmes néo-développementistes – qui incluent l’extractivisme – et leur « inefficace » capacité de gestion. Selon eux, nous devons donc nous attendre à une avancée de la droite dans la région, situation qui dessinerait une nouvelle carte politique en Amérique latine. Avec ce discours « visionnaire », basé sur la connaissance des projets géopolitiques de l’empire pour la région, ces intellectuels ont contribué à installer et à « rendre naturel » dans l’opinion publique l’avènement de la fin des gouvernements populaires et leur remplacement « inévitable » par des gouvernements de droite, en les présentant même comme une « salutaire alternance ». Il convient donc de partager quelques réflexions au sujet de ce diagnostic et de ce jugement.

Le retour critique sur les événements politiques de ces dernières années révèle que les propositions politiques qui ont caractérisé l’action des gouvernements populaires dans la phase post-néolibérale, ont été accomplies. Ceci annonce l’ouverture d’une nouvelle époque, supposant des problématiques et des tâches nouvelles ainsi que de nouveaux sujets et défis. Mais au-delà des tâches et de la programmation des agendas, les premières années des gouvernements populaires ont permis aux peuples d’évoluer à travers toutes sortes  d’apprentissages.

Il est devenu clair –dans les faits- que « gouvernement » et « pouvoir » ne sont pas synonymes, qu’il n’est pas possible de les affronter en même temps ni de la même façon. Les révolutions démocratiques ne sont pas synonymes de la « voie pacifique » d’autrefois. Elles supposent l’approfondissement de conflits politiques comme véhicules de la lutte des classes,  ceux-ci étant fortement liés à une profonde bataille d’idées, tant politique que culturelle.

Il est devenu clair qu’il ne suffit plus de placer « de bons gouvernements » à des postes institutionnels qui répondent au système que l’on cherche à changer.

  • La croissance économique est importante, mais insuffisante. L’éducation politique, la bataille idéologique est centrale. Et elle est liée à la participation politique, à la prise de pouvoir. Personne ne peut autonomiser autrui et moins encore par le haut. L’autonomisation germe dans la participation consciente et active des sujets lors des processus qui transforment la société.
  • La conception de la politique par le haut et discrétionnaire du XXème siècle est épuisée; la niaiserie, le romantisme fade au sujet de la démocratie, la sous-estimation de la politique, et les vieilles modalités de la représentation politique qui supplantent la participation populaire et séparent le politique du social.
  • Fin du maximalisme théorique et du minimalisme pratique de l’extrême-gauche.
  • Fin de l’avant-gardisme, de la pensée libérale de gauche et des pratiques qui en sont issues, et qui isolent les militants de gauche des processus concrets que vivent les peuples, leurs acteurs et leurs dynamiques, en les situant hors des espaces concrets où ont lieu les combats politiques.

DÉFIS FONDAMENTAUX DE CETTE NOUVELLE ÉPOQUE POLITIQUE

Les peuples, les mouvements sociaux et politiques, ainsi que les gouvernements populaires, révolutionnaires et progressistes ont besoin de faire une pause, de rendre compte des réussites, des limites et des nouvelles missions. Il s’agit de cela : retourner aux questions initiales, reconsidérer les réponses qui ont guidé les pas de l’action politique, économique, sociale et culturelle durant plus d’une décennie, tout en se préparant à affronter de nouveaux défis. Parmi eux, je soulignerais les suivants :

Conserver les acquis implique renforcer le processus de changement   

Le retour en force d’oppositions politiques de type néolibéral a mis certains gouvernements sur la défensive. Conserver les acquis est devenu une priorité de l’action politique. Mais ce qui n’a pas été – n’est pas – clarifié c’est que, pour conserver ce qui a été conquis et pour maintenir les processus de changements, il est nécessaire de les renforcer, de les approfondir. Ce n’est pas par des accords entre groupes de pouvoir, ni en cherchant des alliances avec des secteurs opposés aux changements qu’on y parvient; l’exemple du Brésil est plus qu’éloquent à cet égard.

La clé réside dans le fait d’ancrer les processus dans la participation active des citoyens. Une nouvelle époque sociale, politique et culturelle s’est bâtie : ce qui suppose de nouvelles missions dont la réalisation doit se marier avec l’action populaire. Cela implique également de renforcer les processus de conscientisation et d’organisation collective pour revigorer la détermination des peuples à maintenir les acquis et à entraîner le processus vers de plus grandes transformations. Cela ne peut pas être spontané ; si l’on livre les événements à la « spontanéité », ne nous étonnons pas face à l’avènement de substitutions politiques de droite.

L’actuelle conjoncture politique du continent place les gouvernements populaires, les forces progressistes et révolutionnaires face au choix de renforcer les transformations ou de succomber face à elles, s’ils choisissent de les défendre exclusivement « par le haut ».

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Argentine, décembre 2015: première manifestation en défense de la loi démocratisant la répartition des ondes radio et tv (1/3 publiques, 1/3 privées, 1/3 associatives) que le président néo-libéral Macri vient de déroger par décret.

Argentine, janvier 2016: répression de travailleurs par le gouvernement Macri

Argentine, janvier 2016: répression de travailleurs licenciés.

La participation active des citoyens est stratégique pour que les gouvernements populaires deviennent aussi une manière de construire ce pouvoir populaire.

Le renforcement de la démocratie requiert d’assumer l’impératif politique décisif du rôle actif du peuple : les transformations relient simultanément les lignes politiques des gouvernements populaires aux différents processus de construction et de consolidation du pouvoir par le bas. C’est ce qui constitue le fondement de l’approfondissement des processus de transformation sociale en cours. Le penser comme un simple aggiornamento de l’agenda public laisse les gouvernements populaires à la merci de la voracité politique des opposants.

Les réalités objectives et subjectives ont changé ; les subjectivités politiques des acteurs qui prennent part aux processus de changement se sont approfondies, il y a une exigence de rôles nouveaux, plus importants. Cette action a besoin aujourd’hui de se réorganiser et de se réarticuler pour constituer de nouvelles convergences dans les actions militantes sociales et politiques, à l’intérieur et à l’extérieur de ce qui est institutionnel, et en actualisant l’horizon stratégique des changements.

Parier sur la construction du rôle collectif des peuples pour qu’ils se constituent en force politico-sociale de libération est le facteur essentiel qui marquera le cap et les dynamiques politiques du présent et du futur immédiat. C’est lui aussi qui conduira à la construction de l’unité des peuples.

Reconnaître la participation populaire organique comme un facteur clé pour la consolidation et l’approfondissement des processus de changement en cours, ne s’oppose pas à la reconnaissance du rôle des leaderships individuels. Mais cela ne signifie pas accepter que la continuité des leaders à la tête des gouvernements populaires soit le facteur qui donne de la stabilité et de la solidité aux processus. Au contraire, lorsque des leaders se substituent au rôle politique des peuples, en réalité, loin d’en garantir la continuité, ils entraînent le processus dans le court terme.

Des peuples sans autonomie et sans conviction propre agiront peu pour renforcer et/ou approfondir des processus s’ils ne les perçoivent pas réellement come les leurs. La distance s’installera silencieusement dans les rangs populaires et ouvrira la voie à de prévisibles défaites. Ce n’est pas une situation en « noir ou blanc » ; il faut beaucoup nuancer. On a souvent vu des organisations populaires faire preuve de davantage de maturité et de responsabilité que leurs dirigeants et, même quand ils ne parviennent pas à éviter des dénouements négatifs, leur présence active dans la rue, les réduisent de façon non négligeable. Les leaders sont importants et dans certains cas, décisifs. Jamais pour remplacer la participation active des peuples, plutôt pour la déclencher et la faire progresser.

Hugo Chavez, exemple de leader charismatique et grand architecte du processus révolutionnaire bolivarien au Venezuela, n’a pas centré ce processus sur sa personne. Pour lui, il était clair que le peuple auto-constitué en tant que sujet révolutionnaire est le véritable créateur, constructeur et support d’un nouveau type de pouvoir en gestation dans les conseils communaux et les communes. C’est avec ces derniers que  la révolution bolivarienne avance vers une nouvelle civilisation, en s’orientant- avec  des citoyens assumant de plus en plus de pouvoirs – vers la construction d’un État communal. C’était si clair pour Chavez que son slogan a été (et restera) « la commune ou rien ».

Ciné-club dans une commune du Venezuela (novembre 2015)

Ciné-club dans une commune du Venezuela (novembre 2015)

Projets d'agriculture urbaine et jardins dans les écoles primaires (Venezuela, janvier 2016)

Projets d’agriculture urbaine et jardins dans les écoles primaires (Venezuela, janvier 2016)

Construire un nouveau mode de production et de reproduction (société-nature)

L’une des plus grandes limitations de ce que l’on pourrait définir, sans trop de peine, comme « modèle économique néo-développementiste » c’est qu’il s’ajuste aux cadres du modèle de production capitaliste, et entretient ainsi le cycle de la mort. Ceci contribue à fixer pour cette nouvelle époque une tâche importante : créer et articuler des processus productifs alternatifs existants et promouvoir la recherche de nouvelles bases économiques qui rendent possible la cohérence sociale entre ce cycle de production et la reproduction.

Il s’agit d’élaborer un système productif responsable socialement du cycle reproductif qu’il génère. C’est-á-dire contribuer à la création d’un nouveau mode de production-reproduction sociales respectant une logique circulaire. Ce qui ouvrirait la voie à une nouvelle économie, qui, en plus de répondre avec succès à la question de la lutte contre la faim, la pauvreté, l’analphabétisme et les maladies, constituerait le socle d’un nouveau mode de vie et une nouvelle forme de civilisation, celle du bien vivre et du vivre ensemble.

Sortir de l’étau idéologique, politique, culturel et médiatique du pouvoir hégémonique

  • Déployer la bataille politique culturelle sur tous les terrains et dans toutes les dimensions, en particulier les réseaux sociaux.
  • Veiller au développement de la subjectivité et de la spiritualité des peuples en favorisant l’expression de leur identité, de leurs cultures et cosmovisions…
  • Développer durablement des processus interactifs de formation politique.
  • Ouvrir la voie d’une nouvelle pensée critique latino-américaine, décolonisée, interculturelle, embrassant de nombreuses cosmovisions, s’exprimant dans de multiples voix, et ancrée dans les pratiques des peuples.
  • Promouvoir des processus articulés de décolonisation, d’interculturalité et de rupture avec le cadre patriarcal visant la construction du pouvoir populaire par le bas.
  • Développer un nouveau type d’intellectuel organique, qui découvre, met e lumière et renforce la pensée des peuples dans toute sa diversité, son ampleur et sa richesse.

Travailler au renforcement et au développement de l’articulation régionale, continentale des mouvements et organisations sociales populaires, et, en particulier agrandir et renforcer l’espace des mouvements sociaux dans l’ALBA. Mais également, impulser la création d’espaces de rencontre, d’échange et de coordination des organisations sociales et politiques continentales, régionales et existantes au sein de chaque pays.

Parier sur la création et la construction d’une nouvelle gauche politique, sociale et culturelle

Il est vital de comprendre les nouvelles dimensions du politique, de l’action et de l’organisation politique; vital de souligner l’existence de nouvelles réalités et de nouveaux sujets : les déplacé(e)s de diverses origines, les populations précarisées de manière permanente, les mouvements indigènes, les femmes, les jeunes filles et jeunes hommes, les enfants, les adultes plus âgés, les LGTB…, de consacrer un espace aux identités, cosmovisions, savoirs, sagesses et courants de pensée : les connaissances écologiques, la biopolitique, la bioéthique, le féminisme politique et la rupture avec le patriarcat pour réaliser ainsi une critique radicale du pouvoir du capital…

Construire l’offensive stratégique populaire révolutionnaire

L’une des résultantes les plus récurrentes de la division du camp populaire, et particulièrement parmi la gauche latino-américaine, c’est que les manifestations et les luttes sociales finissent par exister en fonction des intérêts des puissants. Le camp populaire étant marqué par des querelles internes de « pouvoir », par des divisions multicolores de tout type entre les forces politiques et leurs corrélats dans les mouvements sociaux populaires, les conflits sociaux finissent par se subordonner aux stricts intérêts du pouvoir, en le renforçant comme « alternative politique » au lieu de parvenir –collectivement- à subordonner les puissants aux intérêts des citoyens et de passer à l’offensive en proposant un agenda politique des objectifs populaires. Le cas de l’Argentine nous en fournit en exemple très clair, visible tant dans les événements les plus récents que dans la trajectoire historique des gauches.

A cette grande faiblesse politique et culturelle, ajoutons la démagogie d’une pensée binaire (« ceci ou cela », « blanc ou noir »…), le développement de la guerre médiatique qui vise à conquérir et à anesthésier les esprits du « grand public » sans que les organisations politiques et sociales – occupées par leurs querelles internes – n’assument le travail de la bataille d’idées comme querelle fondamentale des luttes politiques de notre temps.

Le manque de convergence et d’unité des divers acteurs sociaux et politiques, ajoutée au peu de formation politique, à la sectorisation et au corporatisme… met les organisations sociales et politiques des peuples en situation de subordination aux intérêts des puissants. Ceux-ci peuvent les manipuler pour atteindre leurs objectifs, en affaiblissant et en brisant la base sociale des gouvernements populaires pour se regrouper en tant que bloc de pouvoir d’opposition, capable de récupérer son hégémonie. Cette récupération témoigne d’une adaptation des puissants qui, ayant analysé la nouvelle donne politique liée aux gouvernements populaires, chercheront une fois au gouvernement à détruire les bases démocratiques des sociétés pour empêcher tout retour de gouvernements progressistes, populaires ou révolutionnaires sur le continent. Ils ne sont pas seuls pour ce faire; ils comptent sur l’appui impérial, les institutions du pouvoir globalisé du capital et de ses « canonnières » médiatiques locales et globales.

L’arrivée de gouvernements de droite dans la région n’est pas un simple «retour au passé », pas plus qu’il ne répond à une « alternance enrichissante » de gouvernements et de gouvernants. Il s’agit d’une nouvelle phase, d’un virage radical pour articuler les processus locaux aux besoins hégémoniques et logiques du pouvoir global du capital : pillage, domination et mort… Il est important de ne pas le sous-estimer, et de préparer de nouvelles résistances ancrées dans la coordination, l’unité, la participation des secteurs populaires dans toute leur diversité. C’est cela que doit viser le renforcement de la formation sociopolitique et des processus organiques de convergence collective. Avec des objectifs communs s’inscrivant dans la création et la construction collectives d’un nouvel horizon de civilisation.

Visite de l'ex-président Lula à l'école de formation sociopolitique intégrale du Mouvement des Travailleurs Sans Terre et autres mouvements sociaux, Brasil janvier 2015.

Visite de l’ex-président Lula à l’école de formation sociopolitique intégrale du Mouvement des Travailleurs Sans Terre et autres mouvements sociaux, Brésil janvier 2015.

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Source : http://www.alainet.org/es/articulo/174409

Traduction : Sylvie Carrasco

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Au Venezuela, la République participative gagne du terrain

A partir du 5 janvier 2016 le parlement vénézuélien accueillera une majorité de députés de droite. Face à leur intention annoncée de revenir sur les mécanismes de la démocratie participative et sur les acquis sociaux, le président Nicolas Maduro a promulgué ce 29 décembre l’interdiction de licenciement jusqu’à la fin de 2018 : « c’est le fondement même de la doctrine constitutionnelle de la révolution bolivarienne: protéger celui qui est juridiquement le plus faible, la travailleuse ou le travailleur, face au capitalisme. ». Cette décision a aussitôt été dénoncée comme « démagogique » par le secrétaire général de la MUD (plate-forme de la droite), Chuo Torrealba, pour qui « la seule manière de garantir l’emploi est le libre marché ».

Autre loi signée par le président, la Loi des Semences (1) que viennent d’approuver les députés chavistes : « Nous entrons dans un profond processus de transformation pour remplacer notre modèle agricole actuel par un modèle agroécologique, écosocialiste, pour produire nos propres semences et cesser d’importer des OGMs à des prix astronomiques » a précisé Maduro.CXj44c-U0AEPOECLe mandataire a également signé la loi des « Conseils citoyens de rang présidentiel » qui ont pour tâche de nourrir l’agenda gouvernemental. Ces conseils existent déjà, formés par les mouvements sociaux les plus divers : peuples indigènes, travailleur(se)s de la culture, mouvements féministes, travailleur(se)s, pêcheurs, paysans, personnes souffrant d’un handicap, étudiants et jeunesse, communes (2). Ils voient à présent leur existence et leurs fonctions protégées et garanties par la loi. « Ils pourront ainsi fonctionner au rythme des besoins du pays et faire des propositions concrètes » a expliqué le président vénézuélien pour qui « cette instance de pouvoir doit être de plus en plus dynamique, et avoir plus de pouvoir encore que le conseil des ministres ».

« Le peuple doit être président à cent pour cent.  Nous ne pouvons nous laisser gouverner par aucune élite, aucune oligarchie. Et pour que cela ne reste pas théorique, je vais instituer un organe supplémentaire » a poursuivi Maduro en créant le « Conseil populaire d’État », instance inédite dans l’histoire politique du pays: « nous attendons de ce conseil un haut niveau critique vis-à-vis de la gestion gouvernementale. »

Un « parlement communal »

Aux lois promulguées par le président bolivarien s’ajoute la création par l’Assemblée Nationale, le 15 décembre, d’une autre instance tout aussi neuve au Venezuela : le Parlement Communal National.

Dénoncée par les députés de droite comme « inconstitutionnelle » ou comme « coup d’État du régime chaviste pour refuser le verdict des urnes », la nouvelle assemblée ne prétend pourtant pas concurrencer celle des député(e)s. Elle est plutôt la conséquence logique de quinze ans de construction de démocratie participative.

Ce parlement communal puise son origine dans la Constitution Bolivarienne (3) approuvée au suffrage universel en 1999 et qui instaure la démocratie participative et « protagonique » : « Tous les citoyens et les citoyennes ont le droit de participer librement dans les affaires publiques, directement ou par l’intermédiaire de leurs représentant(e)s élu(e)s. La participation du peuple dans la formation, l’exécution et le contrôle de la gestion des affaires publiques est un moyen nécessaire pour atteindre le processus qui garantisse un complet développement, tant individuel que collectif. C’est une obligation de l’Etat et un devoir de la société de faciliter l’émergence des conditions les plus favorables pour sa pratique.» (Art. 62). L’article 70 évoque le droit de participation directe des citoyens dans la sphère législative, avec la possibilité de formuler des lois d’initiative populaire – comme la Loi des semences, récemment approuvée grâce à une forte mobilisation sociale (1).

Le Parlement Communal est également prévu dans la plus récente Loi Organique des Communes (Articles 21 au 31) qui le définit comme “l’instance majeure d’auto-gouvernement de la commune” qui peut s’agréger pour former une instance plus vaste.

Session inaugurale du parlement communal national, Caracas, 15 décembre 2015

Session inaugurale du parlement communal national, Caracas, 15 décembre 2015

Il ne s’agit pas donc pas de supplanter les compétences de l’Assemblée Nationale mais de faire en sorte que les parlements de chaque commune (4) élisent des délégué(e)s pour former un auto-gouvernement national. Celui-ci se réunira chaque mois et disposera d’un pouvoir législatif – se faire l’écho d’initiatives recueillies dans les assemblées populaires, proposer des lois d’initiative citoyenne, voter des normes de décentralisation, de déconcentration, de planification budgétaire en matière d’éducation, de santé, de logement à l’échelon communal. Il aura également une fonction de suivi – appuyer les nouvelles communes en approuvant leurs projets territoriaux, en leur transférant des compétences, des financements, pour qu’elles puissent superviser et orienter les politiques publiques sur leurs territoires.

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Pari tenu : un million de logements

Ce 30 décembre 2015, dans la chaleur moite du quartier populaire Caña de Azucar de la municipalité de Maracay, Nicolas Maduro a remis à une famille les clefs du millionième logement public construit par la révolution.  « Plus besoin de rasoir » a-t-il plaisanté, rappelant qu’il s’était engagé à se tondre la moustache si l’objectif n’était pas atteint à la fin de l’année. Avant de rappeler que le secteur privé n’avait pratiquement rien investi cette année dans la construction de logements, que la population a participé à 60% dans la main d’œuvre qui a édifié tous ces immeubles, et que le gouvernement bolivarien respectera sa promesse de construire 3 millions de logements publics en 2019.

Alors que les gouvernements de Russie ou d’Arabie Saoudite annoncent des mesures d’austérité pour pallier la chute de 60% des cours du pétrole, Maduro a confirmé que le Venezuela fait le choix inverse depuis deux ans : maintenir et développer les politiques sociales.

En vue d’augmenter les ressources publiques, le président a annoncé de nouvelles lois sur le développement des activités pétrochimiques ou sur l’exploitation directe par l’État des gisements d’or et d’autres métaux précieux,  pour « éliminer les exploitations illégales des garimpeiros, tout en protégeant les populations indigènes et l’environnement ».

A partir d’aujourd’hui, a-t-il expliqué par ailleurs, “les grands capitaux devront payer un impôt de 0,75% pour chacune de leurs transactions financières – ce qui permettra de capter de nouvelles ressources pour nos politiques sociales. Près de 3000 sociétés privées concentrent une masse gigantesque de capital, elles ont même, au cours de la guerre économique, augmenté leur capital de 300 à 400%. Ils font payer la population en gonflant leurs prix alors qu’ils payent le moins d’impôts possible en usant de toutes sortes d’artifices. Nous, comme Robin des Bois, nous allons imposer ces grosses fortunes. Nous décidons aujourd’hui d’élever l’assiette imposable jusqu’à 40%, au juste niveau, pour le restituer aux citoyens en travail, en alimentation, en logements. »

Thierry Deronne, Caracas, le 31 décembre 2015

Notes :
(1)  « Rude coup pour l’agrobusiness au Venezuela : les députés chavistes votent la loi des semences», http://wp.me/p2ahp2-29x
(2)  Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%c2%a8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%c2%a8/ / “Nicolas Maduro refonde l’État pour “donner plus de pouvoir au peuple”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/06/nicolas-maduro-refonde-letat-pour-donner-plus-de-pouvoir-au-peuple/
(3)  Texte intégral de la Constitution Bolivarienne (approuvée au suffrage universel en 1999): http://mjp.univ-perp.fr/constit/ve1999.pdf
(4)  « La commune, co-présidente du Venezuela», http://wp.me/p2ahp2-1EV

 

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-29K

Retrouvailles avec le journalisme

José Roberto Duque

periodismoaltamiraQu’au Venezuela la propagande a assassiné et enterré le journalisme, je l’ai souvent soutenu dans les dernières années. Au centre de ma conviction, le fait que la profession s’est scindée en deux versants, le premier du côté de l’entreprise privée pour attaquer le gouvernement, l’autre “blindant” ce dernier dans une défense tous azimuts de ses politiques.

Certes le second groupe offre des nuances dans l’adhésion aux discours et aux actes du chavisme officiel (il y a des communicateurs critiques et d’autres moins critiques) mais émettre des opinions nous entraîne dans la guerre actuelle, celle de la propagande. Les journalistes ont abandonné (nous avons abandonné) le travail consistant à donner les informations avec tous leurs bémols, de part et d’autre, et les travaux qui gardent une vague apparence de journalisme sont en réalité des productions destinées à promouvoir les bontés ou les misères de l’un ou l’autre groupe dans la lutte pour le pouvoir.

Mis à part quelques exercices destinés à visibiliser les conquêtes du peuple pauvre dans son processus de création et de mobilisation comme alternative à ce qui est établi (une forme de journalisme très vigoureuse et qui dignifie comme peu d’autres le “pourquoi” de ce métier), je fais moi aussi de la propagande chaviste et de la contre-propagande antihégémonique, j’aime jouer des muscles dans l’immense bagarre en cours, peut me chaut qu’on me le reproche.

Mais je déambule aussi parmi ces villages, demandant à la vie de nous surprendre et de nous enseigner (histoire de ne pas nous enliser ou nous momifier dans une idée fixe pour plusieurs années ou pour toujours). Me voici emporté dans une dynamique qui m’a fait découvrir, ébloui, un territoire, un milieu où le journalisme peut puiser sa renaissance ou sa rédemption. Ce milieu ne pouvait être que les communes en gestation.

Nous nous sommes embarqués dans l’expérience du journal-école Piedemonte, ici, dans les montagnes de l’État de Barinas. L’idée est simple même si elle exige pas mal de sueur. De quoi s’agit-il ? De faire descendre un journal dans la rue et d’inviter les habitants de la commune à y participer. Comment ? En rédigeant des nouvelles ou des histoires, en prenant des photos, en informant de vive voix ou par tout autre moyen. Il y a des gens qui n‘ont pas d’habileté pour écrire mais qui sont bien vivants et qui remontent les rues avec leurs sens éveillés; ce sont ces personnes aussi qu’on invite à l’atelier de reportage ou de journalisme communautaire. Nous avions déjà offert ce type d’ateliers. Ici les choses se sont bien déroulées également mais avec quelques ingrédients nouveaux (nous reviendrons sur ces quelques éléments fondamentaux).

C’est dans les communes que nous retrouverons le journalisme authentique.

Cet atelier est permanent et continu, c’est-à-dire qu’il ne s’achève pas à la fin de la session: il porte sur la fabrication du journal et le journal, c’est l’école. Ce n’est pas un atelier théorique: il consiste à réaliser dans la vie ce foutu journal pour le distribuer dans la rue tous les mois.

L’atelier suit une dynamique théorico-pratique de trois heures. Au bout d’une demi-heure les participants (dans ce cas, en majorité des paysans et des fils de paysans, entre 13 et 56 ans) connaissent le cadre légal qui nous autorise tous à informer et à être informés, et comprennent la différence entre communication, information, fait divers, nouvelle, rumeur et calomnie. Ils se familiarisent avec les genres qui seront utilisés dans le journal : recension, reportage, chronique, portrait, légendes photo, article d’opinion.

Une heure plus tard on démonte collectivement quelques nouvelles publiées pour voir où est le titre, l’intro et le corps de l’article. On entre dans l’aventure des “cinq questions” (“quoi, qui, où, quand” et on ajoute le “comment”). Un peu plus tard, sur la base de cette grille simple mais nécessaire à l’intégralité de l’information, les participants en sont déjà à construire leurs propre information. Le premier exercice consiste à rédiger une recension ou une note simple sur l’atelier, qui est la nouvelle la plus immédiate.

Parmi les huit participant(e)s-reporters des hameaux de Agua Fría, Cobalongo et La Laguna, aucun(e) n’a jamais pratiqué le journalisme ou n’a envisagé de devenir reporter de sa communauté. Ils ont commencé leur exercice ainsi:

CHAPEAU:

“S’ouvre une dynamique permanente pour que les nouveaux reporters de la campagne recueillent et traitent les nouvelles de Piedemonte.”

TITRE:

“Des communards de Colafría ont entamé un atelier de reporters communautaires”

INTRO:

« Les habitants des communautés membres du Conseil Communal Colafría (Agua Fría, Cobalongo et La Laguna) ont inauguré dans l’école unitaire El Cabalongo de l’État de Barinas les ateliers de formation de reporters communautaires de la Commune Socialiste Agro-Touristique et Productrice de Café “Pie de Monte Andino Barinés”, ce jeudi 29 octobre 2015… »

Et ainsi de suite, jusqu’à épuiser dans la note tout ce qu’ils ont appris.piedemonte

Une fois entamé ce voyage, le formateur leur dit que c’est tout. Que le reste nous l’apprendrons et l’expérimenterons à la mesure de la fabrication du journal. C’est alors que commencent les “problèmes”: le groupe surexcité exige la poursuite de l’atelier et des sessions. Voilà ou mène la libération d’une énergie tellurique: le peuple communicateur sort fébrilement dans la rue à la recherche de nouvelles et de récits. Nous comptons aujourd’hui 32 reporters pour les trois secteurs de notre commune qui s’adonnent à communiquer des choses importantes, qu’ils croyaient jusque là “locales” ou sans importance pour un journal.

Mes dernières leçons de journalisme je les ai reçues de paysans et de fils de paysans.

D’un exercice aussi basique d’initiation au journalisme, pratiqué par ceux qui s’assument comme paysans et comme créateurs, j’ai tiré des leçons importantes dont une insolite, surprenante et inattendue : les participants ont proposé la création d’équipes de reporters comunautaires. On ne trouvera guère ici de reporters en mal de figuration personnelle mais des équipes qui abordent collectivement la production de l’information: il leur est facile et naturel de se réunir pour décider du meilleur titre, de l’intro idéale; de vérifier qu’aucune question n’a été omise (quoi, qui, quand, pourquoi, comment..). Ce ne sont pas des reporters mais des équipes de reporters que nous formons, celles de Colafría, La Quinta y Bicampocerca, et d’autres suivront.

Autre point: comme dans ces communautés tout le monde se connaît et qu’il y a beaucoup de familles et d’amitiés de toute une vie, il a été facile de mener une réflexion sur l’éthique de la communication sociale: personne n’utilisera le journal pour détruire la réputation d’autrui, et en cas d’accusations et de dénociations, elles seront accompagnées du droit à la défense de quiconque en ferait l’objet. Ceci n’est posible que sur un plan communautaire; dans les cadre national et même régional, ces actes d’honnêteté et de respect sont impossibles. Il n‘y a que dans la commune qu’on peut pratiquer un journalisme propre, sas qu’il perde sa combativité.

Parmi les apprentissages surprenants et inattendus, celui-ci m’a particulièrement frappé : Luis Alberto Uzcátegui, un des nombreux producteurs de café de ce territoire m’a fait comprendre que lorsqu’on recherche des informations détaillées, il vaut mieux que la personne interviewée se libère de son travail, pour se consacrer calmement à l’entrevue. Mais si on veut recueillir des histoires et des mémoires, le mieux est de travailler avec cette personne: quand l’être humain travaille de ses mains, l’esprit s’envole, la mémoire jaillit, les cris du passé parviennent avec assez de netteté et de détails pour raconter l’Histoire humaine et géographique.

Bref, si vous êtes un chercheur d’histoires, enfilez votre tenue de travail et accompagnez le travailleur dans sa tâche: le corps sue, l’oreille s’accorde, le récit transpire.

Merveilleux moment d’apprentissage; j’ai 50 ans et la moitié d’une vie consacrée au journalisme (ma première pige pour l’Universal fut une chronique hippique, en 1990). En vérité, et je le dis avec fierté, je jouis de cette heure déconcertante et fabuleuse: les dernières leçons de journalisme, je les ai reçues non d’écrivains érudits ou d’orateurs d’université, mais de paysans et de fils de paysans (qui m’ont aussi appris les secrets de la récolte et des semailles, ce qui vaut un chapitre à part).

Source : http://misionverdad.com/columnistas/volver-al-periodismo

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-24p

(Photos:) Quand le cinéma se fait peuple

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Ils sont 250 communard(e)s assis face à l’écran blanc qui dans quelques minutes va refléter le film. Dans le soir des montagnes de Carabobo, à part ce bout de rue et les maisons lointaines, tout est plongé dans le noir. On a chanté, dansé le joropo, et souhaité la bienvenue aux habitant(e)s de la Commune Negro Primero –organisatrice de cette première – et de quatre autres communes voisines. Tout est prêt, personne ne veut manquer la projection de “Juntera”.

“Avant de la projeter ailleurs, nous voulons que les communard(e)s qui ont aidé à la réaliser en soient les premiers spectateurs. On la verra à Caracas après qu’elle soit passée par les territoires où on doit la voir” dit Giuliano Salvatore, membre de la Coopérative Audiovisuelle “La Célula”, debout, micro à la main, écouté par certains des acteurs ou actrices qui vont se voir dans quelques instants.

“C’est le résultat d’un effort collectif” explique-t-il. Celui de La Célula, du mouvement paysan révolutionnaire “Bolívar et Zamora”, des communes actrices du documentaire : Negro Primero; Victoria Popular las Uvitas, dans l’État de Barinas; La Ciudad Socialista Simón Bolívar, en Apure; la Ciudad Socialista Juan Pablo Peñaloza, dans l’État du Táchira; et la Commune Orimed, dans l’État d’Amazonas. Autant de lieux où se poursuivront les premières du film dans les prochaines semaines.

“Sans le travail que vous menez, nos espoirs de voir la révolution se poursuivre s’étioleraient, vous êtes la garantie de son  avancée” conclut Giuliano. Les lumières s’éteignent. La projection commence.CR239ydWEAAdBT6 CR21r0HWoAARzW7CR8oCEfWUAAJ3DGCR8o75GWUAAOOiS

Il existe une épopée imperceptible à première vue : se réunir en longues assemblées, former des parlements communaux, décharger des matériaux de construction, traire quand le soleil n’est pas encore levé, transporter des aliments dans un camion. C’est là, dans ce mouvement invisible et permanent, qui pourrait sembler un simple “quotidien”, qu’est la révolution, cette création populaire qui, parfois, quand les circonstances l’exigent, défile à Caracas, autour du palais présidentiel de Miraflores, à la télévision.

Le reste du temps sa réalité ne se paie ni de grandes banderoles ni de slogans: les milliers de mobilisé(e)s – la mobilisation ne s’arrête jamais – apprennent à s’auto-gouverner, à gérer, à écrire des lois, à produire et à distribuer des aliments.

Comment le raconter ? Avec quelles images, quels temps, quels récits, quel équilibre de mots/silences/fleuves/rires peut-on rendre compte de la chose en soi, de la révolution dans son lit le plus profond ? Comment raconter cette épopée, celles d’humains qui veulent être libres, comment est l’esthétique du pouvoir lorsqu’il revient aux mains du peuple ? C’est ici, dans ce défi nécessaire, qu’entre “Juntera”.
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“J’ai été frappée par la pureté de la réalisation, la réalité de la vie paysanne, la manière spontanée de parler, c’est un vrai, beau film” réagit d’emblée Lucrecia Ávila, parlementaire communale de Negro Primero.

“Les compagnons qu’on voit sont des personnes du peuple, c’est la première fois qu’ils se voient dans un documentaire comme celui-ci, et c’est important en plein essor des communes, avec ce film nous allons dire que nous aussi nous sommes importants, et dire au monde que nous les communard(e)s, nous qui croyons au socialisme, nous allons donner de la voix à présent” dit Narbys Borrego, une autre parlementaire de la commune, déléguée au conseil à rang présidentiel du gouvernement populaire comunal (1).

“Juntera” place au premier plan des personnes comme Lucrecia, Narbys, avec leur extraordinaire quotidien, leur pari communal – cette orientation stratégique esquissée par  Hugo Chávez lorsqu’il remonta les bretelles à ses ministres le 20 octobre 2012 (2). Trois ans plus tard, dans la vallée de Carabobo, au sud de Valencia, c’est dans une commune de 39 mille hectares où habitent 9.685 personnes qu’est projeté le film.

“Le film est pensé pour que ses acteurs, actrices communard(e)s puissent évaluer l’importance de leur travail, l’importance pour la révolution du travail qui est mené. Le public que nous voulons le plus toucher est le peuple qui construit des communes, et celui qui n’en est pas encore là mais participe à un conseil communal, à une organisation de quartier : qu’ils sentent d’abord qu’il y a beaucoup de gens qui font ce travail dans le pays, et que ceux qui ont l’envie, l’enthousiasme, le besoin politique d’élever leur travail au plan d’organiser une commune, sachent qu’ils ne sont pas seuls et que leur travail donne des fruits, des fruits qu’on voit sur le territoire lui-même” dit Giuliano.

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Et si l’horizon de la révolution est la commune – “l’acte de naissance du socialisme”- c’est dans cette construction que peut et doit s’insérer le cinéma, autogéré.

“Pour nous le thème comunal est  le chemin fondamental, tout le reste des processus que nous menons, urbains, ruraux, tous sont appelés à s’agréger au processus de construction d’un État communal. Nous avons décidé de prioriser cette “semence”. Chaque fois que naît une commune, nous nous renforçons comme population compétente et capable de gouverner, de gérer, de se protéger avec ses propres équipes de sécurité, de produire ses biens de première nécessité – vêtements, aliments, loisirs, notre propre communication, montrer une image de nous faite par nous-mêmes”.

Quelques personnes restent sur place pour empiler les chaises, converser de tout et de rien, surtout dans une nuit communarde à quelques semaines des élections, aux prises avec une guerre économique. Narbys n’a pas de doutes: “Nous sommes au bon niveau, nous travaillons dur pour la bataille législative du 6 décembre, nous remporterons une nouvelle victoire avec nos candidats chavistes”. Ici aussi la commune est école de volonté collective, une grande “rassembleuse”.

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Un peu d’histoire..

L’expérience du film “Juntera” en rappelle beaucoup d’autres, menées en Amérique Latine depuis les années 60. Parmi elles, le groupe “Cinéma de la Base” de l’Argentine des années 70, sous la houlette de Raimundo Gleyzer: “Nous travaillons exclusivement avec la base, avec les travailleurs, les paysans, avec les intellectuels de gauche aussi mais qui doivent se déplacer jusqu’aux quartiers s’ils veulent voir les films (…) Nous ne pouvons qualifier les gens qui voient les films comme des spectateurs mais comme des personnes qui désirent les voir dans le cadre de leur militance, de leur formation, du déchiffrement du monde, ce sont des films réalisés en vue d’une pratique concrète”. 40 ans ont passé depuis que ces mots furent prononcés. En 1976 Gleyzer fut arrêté, torturé et « disparu ». Pas ses idées, qui reviennent ce soir du 20 octobre dans les montagnes de Carabobo.

Notes

(1) Lire « La commune, co-présidente du Venezuela » https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/17/la-commune-copresidente-du-venezuela/

(2) Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/

Texte: Marco Teruggi. @Marco_Teruggi

Photos: Irene Echenique. @Irevendre

Source: http://laculturanuestra.com/juntera-cuando-el-cine-es-del-pueblo/

Traduction: Thierry Deronne

URL de cet article: http://wp.me/p2ahp2-23X

Que se passe-t-il dans le chavisme ?

Par Franco Vielma, sociologue.

 

Exerçons une seconde notre mémoire: toutes les batailles électorales qu’a livrées le chavisme furent précédées de phases dures d’agression politique et économique. Coups d’État, sabotages pétroliers, attentats contre le réseau électrique, lock-outs patronaux, boycott économique, violences de l’extrême droite, tentatives de putsch militaire, pression internationale, attaques médiatiques persévérantes, asphyxiantes et généralisées, qui trouvent leur origine dans les cercles politiques et économiques de la droite nationale et internationale. Cette histoire a déjà été racontée : de Pedro Carmona (1) à la plantation Daktari (2), des plans de Fedecámaras (3) à ceux du Département d’État (4).

La seule constante qui a favorisé le chavisme, entre résistance et offensive, fut la clarté de la direction politique et la cohésion populaire : une force unitaire, consciente de son devenir. Depuis 2002 une réflexion s’y incarne collectivement, qu’on peut résumer en paraphrasant l’expression populaire : “nous avons trop nagé pour mourir sur la rive”.

Pour le chavisme, les élections n’ont pas été une fin en soi

Le panorama politique national resterait incompréhensible si l’on méconnaissait la nature de la variable économique : la conjonction des problèmes structurels de notre économie rentière, la baisse des prix du pétrole et l’attaque articulée et soutenue de la guerre économique comme “ingénierie sociale” – le chantage politique et le chaos visant à détruire tout ce qui fait l’âme du chavisme. (5)

Face à la conjoncture électorale parlementaire, l’équation de la droite est simple: récolter en votes les conséquences de l’offensive économique, paraéconomique et la distorsion dans les systèmes d’approvisionnement et de prix (l’économie étant privée à 80%). En aval, le pillage et la revente par le privé de produits subventionnés par l’État visent à générer une démobilisation, une perte d’espoir parmi la population. Au sein du chavisme la situation se caractérise par une lutte pour réparer les dégâts de cette guerre, réaffirmer des positions politiques non négociables, défendre le processus des acquis sociaux et sanctionner la délinquance économique.

S’il faut parler de campagnes électorales, le chavisme a commencé la sienne, celle de l’identité et de la résistance, bien avant qu’on parle des échéances de décembre 2015, bien avant : il y a de nombreuses années. Pour le chavisme, les élections n’ont pas été une fin en soi, même s’il a semblé à certains moments que si. Campagnes, scrutins n’ont fait que cristalliser les moments d’une lutte politique qui ne s’arrête pas, qui ne cède pas.

A la différence des opposants qui n’apparaissent que lors des élections pour faire “leur contribution au pays” et qui se montrent apathiques voire indifférents à la mobilisation, le chavisme voit les élections comme l’occasion de rappeler et d’affirmer ce qui a été fait, ce qu’a été la lutte, la sueur dans les rues, jour après jour. C’est toute la différence entre les militants chavistes et les sympathisants (ou antichavistes) de l’opposition. Alors que les premiers s’efforcent, dans de multiples espaces et conjonctures, de pousser le réel vers un monde différent, l’opposant dur concentre sa lutte en une journée électorale pour chasser ce qu’il n’aime pas. C’est la différence de nature entre un secteur du pays constamment politisé et mobilisé, et un autre qui n’a pas compris que la politique a changé au Venezuela depuis 1999. (6)

Parler de mécontentement au sein d’une partie du chavisme, c’est prendre en compte les dimensions politiques de la conjoncture actuelle. C’est un acte politiquement sain. Autre chose est d’en nier l’identité populaire. Face aux élections parlementaires le chavisme est loin de se comporter comme une masse inerte de de mécontents. Pour ne pas nous raconter d’histoires, voici quelques expressions ponctuelles que j’ai pu rencontrer sur le terrain:

  • A Barinas un groupe de communes du territoire de la réserve de Ticoporo s’organise pour renforcer la production agricole face à la guerre économique et simultanément réparer les dégâts de la déforestation sauvage dans cette réserve forestière, à partir d’une vision agro-soutenable. Parmi les activités privilégiées: la formation sociopolitique intégrale de tous(te)s les participants dans le cadre des communes.

    Militant(e)s pour la Loi des Semences traditionnelles et anti-OGMs (en voie d'approbation à l'assemblée nationale). Rencontre pour la biodiversité, la souveraineté alimentaire, l'agroécologie, Naguanagua, État de Carabobo, 8 au 12 octobre 2015

    Militant(e)s pour la Loi des Semences traditionnelles et anti-OGMs (en voie d’approbation à l’assemblée nationale). Rencontre pour la biodiversité, la souveraineté alimentaire, l’agroécologie, Naguanagua, État de Carabobo, 8 au 12 octobre 2015

  • A Maracaibo, un groupe nombreux de travailleurs du secteur technique de Pdvsa (compagnie publique du pétrole) a commencé à se battre pour des espaces traditionnellement sous contrôle d’une opposition qui se présente sous les espèces du professionalisme technocratique “apolitique”. Depuis plusieurs années ce Front Uni des Travailleurs Socialistes d’Exploration et d’Études Intégrées des Gisements (Futsey) s’efforce d’organiser les travailleurs qualifiés autour de revendications radicalement chavistes.
  • A Mérida, divers collectifs de communication populaire et plusieurs communes en construction ont lancé un Réseau Communal d’Informations, pour rendre visible l’important travail des communes de la région. L’idée est de lutter contre l’invisibilisation de la part des médias privés (majoritaires au Venezuela et au plan international, NdT) et de dépasser le court terme de l’appareil de la communication officielle, pour construire et consolider la culture communarde.

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    Lancement d’un Réseau Communal d’Informations, Mérida, le 12 octobre 2015

  • Dans l’État de Portuguesa, des travailleurs de la Corporation Socialiste de Développement Éco-Social de l’état Portuguesa (Corsodep) s’organisent depuis cette entreprise pour articuler un tissu économique sur la base de la production et des besoins des paysans. Il ne s’agit pas de distribuer des aides financières mais de créer des espaces politiques.
  • Des compagnons du front révolutionnaire des artisans de l’État de Lara organisent des ventes de produits artisanaux d’hygiène et domestiques ainsi que des réunions pour diffuser les savoirs élaborés en réponse à la guerre économique. Ils organisent des journées de troc.
    École de féminisme populaire, commune "La Azulita", État de Mérida, 2 au 5 octobre 2015

    École de féminisme populaire, commune « La Azulita », État de Mérida, 2 au 5 octobre 2015

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La liste de ces expériences est longue. Elles sont présentes dans tout le pays et ont un dénominateur commun : le travail politique s’opère, le corps reste en mouvement. S’il est une éternelle campagne à l’intérieur du chavisme, ce n’est pas l’électorale mais la construction du différent.

Les élections

La dynamique politique nationale nous pousse à réduire une force politique à une simple force électorale. C’est un risque, un danger, y compris pour le chavisme lui-même. Il ne faut pas tomber dans ce piège. Bien sûr c’est l’heure des mathématiques électorales mais cet exercice statistique doit garder distance avec notre fait politique : si le chavisme comme force sociale a fait preuve d’une cohérence accumulée durant des années, ce n‘est pas fortuit. Les législatives de décembre, comme toutes les élections à venir, passent par la conscience du peuple, et cette conscience se construit dans le travail, dans le devenir, dans la sueur et dans la lutte quotidienne contre l’adversité. Le scrutin de décembre sera remporté par le chavisme comme expression d’une conscience accumulée, mais il faut redoubler d’efforts dans le travail, dans l’authentique travail politique, sans cesse.

Texte : Franco Vielma

Source : http://misionverdad.com/columnistas/el-chavismo-no-es-un-movimiento-electoral

Traduction : Thierry Deronne

Notes:

  1. “Quand les Grecs étaient vénézuéliens” par Maurice Lemoine, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/06/13/quand-les-grecs-etaient-venezueliens-par-maurice-lemoine/
  2. “Déjà 2,5 millions de dollars investis pour assassiner le président Maduro”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/08/01/deja-25-millions-de-dollars-investis-pour-assassiner-le-president-maduro/
  3. “Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/07/tout-ce-que-vous-avez-toujours-voulu-savoir-sur-les-files-dattente-au-venezuela-sans-jamais-oser-le-demander/
  4. “Rafael Correa : “la tactique de la droite nord-américaine en Équateur, au Venezuela et en Bolivie, est de financer des fondations pour déstabiliser les gouvernements progressistes.” https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/08/rafael-correa-la-tactique-de-la-droite-nord-americaine-en-equateur-au-venezuela-et-en-bolivie-est-de-financer-des-fondations-pour-destabiliser-les-gouvernements-progressistes/
  5. “Le Venezuela lance la campagne des législatives”, http://wp.me/p2ahp2-21z
  6. “Démocratisation des élections : la lutte entre l’ancien et le nouveau au Venezuela et en Amérique Latine”, http://wp.me/p2ahp2-1TS

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-23s

Les autres pays qui s’appellent “Venezuela”

L'auteur : Franco Vielma, sociologue.

L’auteur : Franco Vielma, sociologue.

Ce qui se passe au Venezuela ne peut être réduit à une définition. Il y a une “crise” dans le pays mais il y a beaucoup plus que cela. Il y a un processus de changement politique parce que le fait social a acquis un dynamisme inédit. Notre économie est l’espace de cette “crise” : le vieux se dénude comme une structure face à de nouvelles formes d’organisation économique qui se fraient un chemin contre toute inertie. Depuis seize ans la droite vénézuélienne parle de  « crise » comprise comme la destruction du “bonheur” sous le capitalisme de la quatrième république, mais la vérité est que la seule, vraie crise a lieu dans le fait culturel. La société vénézuélienne, telle que nous la connaissions il y a quelques années, a commencé à vaciller et à s’effriter, c’est bien, très bien même.

Le facteur qui connecte les « crises » qu’a connues le Venezuela des quinze dernières années, est le fait politique de la révolution bolivarienne. La révolution nous est arrivée et nous sommes arrivés à elle, que nous nous identifions ou non avec elle. La révolution nous atteint  tou(te)s, que nous le voulions ou pas, bonne pour certains, mauvaise pour d’autres, mais on ne peut l’écarter ou l’éviter : le pays ne sera plus ce qu’il a été.

La révolution a créé et a détruit. Nous avons édifié d’une main de nombreuses choses, de l’autre nous avons porté des coups de démolisseurs. La révolution a atteint de grands objectifs en profondeur mais aussi superficiels, et a généré des politiques qui malgré leurs objectifs positifs ont eu certaines conséquences négatives. La révolution a transformé le fait économique mais pas suffisamment. Elle a transformé le fait politique, mais pas assez. Elle a assis des bases fortes pour l’organisation sociale, mais nous ne sommes pas encore organisés de manière totale et cohérente. La révolution cultive des restes de la vieille culture politique ankylosés dans des postes et des institutions. La révolution a engendré un peuple plus conscient, plus cohérent, plus politisé. La révolution est ce qu’elle est : avec toutes ses vertus et tous ses défauts, elle est jeune, incomplète, contradictoire, mais c’est la nôtre. Nôtre et de nul autre. Chávez en fut l’accoucheur mais nous sommes ceux qui mirent au monde. Vénézuélienne, bolivarienne, chaviste, socialiste et beaucoup d’autres choses.

Cette révolution a fendu la réalité nationale. Avant nous croyions que le Venezuela était une seule chose, une seule identité sociale et politique. Ce ne fut jamais vrai. La révolution a dénudé cette contradiction, cette croyance erronée, ce mensonge. Au Venezuela coexistent depuis toujours plusieurs pays, plusieurs identités : ils arrivent aujourd’hui au point élevé de contradiction, de choc.CHaxNxuWsAAP9-9

B7KTFGPIgAEdw6j-632x434Un pays, beaucoup de pays

Le Venezuela ne fut jamais toute la masse amorphe et idiote qu’on disait, même si tout le monde regardait le Miss Venezuela, la télénovéla de 21 heures et le Samedi Sensationnel d’un Gilberto Correa dégradant un nain payé en dollars pour faire de lui-même un show dégradant. Derrière le divertissement il y avait un pays profond luttant pour autre chose, pensant à autre chose pour lui-même. Le Venezuela du Caracazo (1) et l’histoire en avalanche. Le pays qui s’est brisé en deux pour se refaire.

Gramsci parlait de “bloc hégémonique” et de “bloc historique” pour expliquer la « crise structurelle” comme lutte entre un “système qui n’en finit pas de mourir” et un “système qui n’en finit pas de naître”. Formule souvent reprise par Chávez. Mais cette lecture est incomplète si nous assumons que le changement socio-culturel est un processus dynamique sans lignes claires de départ et d’arrivée. Il n’existe pas de formulaire pour mesurer exactement l’échelle du changement en profondeur d’une société. Toute tentative de le quantifier serait vouée à l’échec, la réalité sociale étant toujours inachevée. C’est pourquoi la révolution n’est pas ce que beaucoup veulent (ou attendent) qu’elle soit. C’est pourquoi la société vénézuélienne n’est pas encore la société de l’utopie, ni la société du cher livre du vieux Marx. C’est aussi pourquoi le capitalisme au Venezuela n’est pas ce que les capitalistes veulent (ou attendent) qu’il soit.

Il n’y a pas de synthèse totale du Venezuela actuel, et il ne faut pas l’attendre maintenant car elle ne se produira pas. Le Venezuela d’aujourd’hui est en formation ou, pour le dire en termes plus simples, un problème souverain, généralisé et prolongé dans tous les espaces de la vie nationale, en tout lieu. Le Venezuela est en pays en implosion. Nous sommes le Venezuela de l’explosion de 1989 (2), politiquement concrétisé depuis 1999.

Le Venezuela d’aujourd’hui est celui du capital concentré pour la grande part dans le secteur privé, c’est celui du capitalisme d’État, celui de l’héroïque et débutante propriété sociale, celui de la rente pétrolière, de la consommation effrénée, des entreprises administrées socialement par l’État, celui de la construction du socialisme mais qui subventionne en dollars le secteur privé pour le financer. Nous sommes le Venezuela de la démocratie représentative, de la démocratie participative, celui qui reste ancré dans la logique du développementisme tout en aspirant à dépasser le piège du développementisme. Bref. Nos contradictions sont interminables, nous sommes plusieurs pays en un.5-Micaela

Gustavo Lagarde - Somos RevoluciónLa « crise » et les explosions

Toute crise, profonde et  conjoncturelle, dénude le pire et le meilleur d’entre nous. Dans cette conjoncture de guerre économique – l’occasion est bonne de le souligner, nous voyons le pire et le meilleur surgir parmi nous, la laideur de cette “crise” est source de déception et sa beauté est gratifiante. Si cette conjoncture de « crise » ressemble à quelque chose c’est à un accouchement naturel, sans anesthésie. Douloureux, nécessaire. Bienvenu.

Comprendre les crises comme nécessaires est vital. Parfois il nous est difficile de comprendre que nous sommes en révolution et que non seulement toute révolution passe par une crise mais qu’elle doit la susciter si elle est authentique. Le Venezuela subit une brusque inflexion de son système de capitalisme subventionné par la rente pétrolière et notre économie subit un assaut qui tourne au chantage politique. Le pouvoir économique veut récupérer ce qu’il a perdu en 1999. Si le chavisme gagne la guerre économique (comme ce sera le cas, certainement) le résultat de la “crise” nous sera favorable.

Cette circonstance qui voit la confluence du structurel et du conjoncturel des faits politique et économique dans notre pays, nous pousse nécessairement vers une autre subjectivité. Elle est là, sous nos yeux mais nous ne voulons pas la voir: au Venezuela explosent les créativités nuisible et constructive des citoyen(ne)s.

Nous parlons toujours de la créativité de la délinquance de la méga-contrebande, du méga-accaparement, de la fixation artificielle du cours du bolívar face au dollar, de la mafia para-économique, pseudo-entrepreneuriale. Nous parlons toujours de la créativité pernicieuse du grand capital voleur de devises, des réseaux de corruption dans l’administration publique, du pillage et de la revente des produits de base, des files d’attente, de comment sont déjoués les contrôles, de l’économie qui veut que nous nous dévorions les uns les autres, de la rébellion non déclarée du commerce de la spéculation. Tous ces thèmes ont été ressassés dans tous les espaces de la société. Cette créativité dans la destruction ne mérite pas de mots, nous la connaissons, nous la voyons, nous la vivons, nous lui résistons, nous l’affrontons.

Mais dans le pays qui émerge il y a une autre explosion permanente. Le peuple profond explose de manière individuelle et collective face à la crise. Nous la réfléchissons, nous l’assumons.

Il y a ceux qui comprennent la crise comme le moment de voler et ceux qui la comprennent comme le moment de créer.

Il suffit d’observer : des communards organisés profitent de la conjoncture pour occuper les espaces abandonnés par le secteur privé dans la production, des leaderships venus de l’organisation recueillent de nouveaux appuis dans la population, des agriculteurs travaillent sans importer d’intrants. Il y a des gens qui reprennent le travail de la parcelle productive de manière individuelle ou collective, des gens qui engraissent des poulets dans la cour de leur maison, des gens dans les états de Lara et de Mérida qui entament des cycles de culture de la pomme de terre avec des semences autochtones, il y a des communes qui veulent prendre la place des distributeurs privés pour approvisionner leur territoire.

Nous voyons de nouvelles marques de petits produits industriels nationaux produits par l’entreprise publique et privée. De petits fabricants de désinfectant, de chlore, de savon liquide, tant privés que communaux, faisant échouer la pénurie. Il y a des gens qui fabriquent du savon artisanal, ceux ou celles qui donnent ou suivent des cours pour faire de la mayonnaise maison, il y a des artisans qui créent des substituts aux techniques qu’on a l’habitude d’importer à  prix d’or, il y a un mouvement créateur de fresques murales, d’arts de la scène, de communication politique, et de création littéraire en mouvement dans tous les espaces du pays, affirmant leurs idées et leurs identités. Et il y a des mécaniciens qui ressuscitent les pièces de véhicules qu’auparavant ils ne faisaient que remplacer.

Il y a des technologues populaires qui engendrent des propositions de leurs mains, il y a des créateurs de connaissance débridés qui sans être universitaires s’asseyent pour écrire ce qu’ils pensent. Nous voyons des forums, des dialogues dans des espaces institutionnels et communautaires, où les gens débattent de la réalité et font des propositions. Dans les réunions de conseils communaux on discute à propos des mafias de la pénurie organisée et de comment résoudre les problèmes. Il y a des gens qui s’organisent pour dénoncer et contrer les  fléaux économiques dans leurs quartiers. Des instances de gouvernement mènent des actions contre la guerre économique qui ne sont pas décrétées depuis Caracas. Des gens se forment comme inspecteurs populaires pour affronter les délinquants de la mafia économique. Il y a une avidité de créer des alternatives économiques. Il a des gens assoiffés de mieux interpréter la réalité, de trouver et de produire de l’information, de produire des opinions. Nous voyons des gens qui veulent étudier d’une manière ou d’une autre, des gens qui inventent quelque chose pour résoudre quelque chose, partout.

Il y a ceux qui veulent continuer à se droguer aux dollars, avec crédits d’achat aux voyageurs et achats chez Amazon. Il y en a que non. Il y a ceux qui veulent que le capitalisme qui importe la consommation prospère à l’ombre de la dépense de la rente pétrolière. Il y a des gens qui veulent plus de production nationale, produire socialement, consommer moins, produire d’autres choses. Il y a ceux qui voient dans la crise le moment de voler et d’autres qui y voient le moyen de créer. Bref, des contradictions en surnombre. Il y a plusieurs pays en lutte au Venezuela.

Les restes de l’ancien et la poussée vers l’avant, vers le différent, sont le meilleur de notre “crise”. Après tout, nous sommes en révolution.

Franco Vielma, sociologue

Foto Milangela Galea

Foto: Milangela Galea

Photos: Milángela Galea, Orlando Herrera, Gustavo Lagarde, Micaela Ryan

Source : http://misionverdad.com/columnistas/los-otros-paises-llamados-venezuela

Traduction : Thierry Deronne

Notes
(1) et (2) : le “Caracazo” est le nom donné à la répression des révoltes de la faim contre les “mesures d’ajustement” du FMI appliquées par le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez en 1989. Celui-ci ordonna à l’armée d’étouffer les manifestations populaires, avec un bilan de plusieurs milliers de morts et de disparus.

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-22G

Conversation avec le collectif AFRO TV

Compañeros de Afro TVafrotv

Cet entretien poursuit notre enquête de terrain sur la cinquantaine de télévisions participatives au Venezuela (1). Si elles n’occupent encore que peu de place face à la télévision commerciale, elles annoncent peut-être une télévision libérée des monopoles privés qui partout empêchent les citoyens de se voir, de se connaître et de se comprendre.

D’emblée les compagnons d’AfroTV nous expliquent leur vision : “Transformer à travers la culture… on a créé les communes, ce type de choses…. Et nous venons nous ajouter comme une expérience de plus. Il y a un élément historique vénézuélien qui est le “cumbe”, cet espace libertaire où les esclaves en fuite cherchaient de l’eau, généraient leur communication et avaient trouvé un moyen de survivre, et tu vois, c’est exactement ce que la révolution exige de nous aujourd’hui, je suis en train d’écrire là-dessus : “d’accord, tu dis que le pays va mal, que le gouvernement ne fait rien mais que fais-tu toi, depuis ton espace, qu’apportes-tu?”

« Nous devons dépasser la démocratie représentative parce qu’il y a un nouveau modèle politique qui est la démocratie participative et protagonique – à partir de là nous sommes, tous, co-responsables de ce qui se passe, il nous reste donc à changer d’attitude. »

« Nous luttons à partir d’ici… Dans tout ce processus on trouve des fonctionnaires qui ne comprennent pas ce type de lutte, parce que c’est très facile d’être à l’abri, dans un bureau climatisé, et planifier sans avoir de contacts avec les gens. C’est pourquoi a surgi la proposition de Chavez, d’un gouvernement agraire, il y a un document qui s’appelle “coup de timon” (2) qui est aujourd’hui plus d’actualité que jamais…. Je crois que c’est l’heure de se définir… beaucoup de gens se contentent d’avoir, je préfère être et non pas avoir, je suis afro-descendant, cela te donne une force, mais l’avoir… l’avoir.. souviens-toi que c’est matériel… »

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Avez-vous noué des liens avec un type de télévision autre que communautaire, privée par exemple ?

Non.

Pourquoi vous êtes-vous tournés vers un média comme la télévision, était-ce le seul moyen de visibiliser la problématique sociale ?

Nous sommes partis de l’expérience de publier un journal, nous venions de ce processus de communiquer et ce journal reflétait note réalité et quand il circulait les gens commençaient à se voir, à se reconnaître…

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L’équipe d’Afro TV avec le militant et acteur Danny Glover

Quelle était votre situation avant de vous engager dans cette télévision communautaire ?

Nous diffusions notre culture, notre identité de Barlovento, notre identité afro aussi, et c’est de là que nous avons décidé de créer cette télévision…

Si je peux être différent, je peux faire en sorte que nous pensions différemment. C’est là qu’entre en jeu notre Collectif Intégral Afro qui se charge d’appuyer les jeunes qui font du sport, ceux qui jouent de la musique, moi je ne savais pas que c’était possible et je m’en suis rapproché, j’ai découvert que d’une manière ou d’une autre on peut manifester, enseigner, on peut apprendre, la tâche principale est là: transmettre la culture aux jeunes, leur parler de vivre, de ce que continuer à vivre vaut la peine.554520_3183147597768_1112752032_n

Qu’est-ce qui a changé depuis ton engagement ici ?

Hé bien, ma manière de penser, ma manière… d’être humain (rien de tel que le sens commun), davantage de responsabilité. Je peux te rappeler qui nous étions au départ: des amis qui sont plus âgés aujourd’hui comme Chucho García, Miguel Urbina, Yoni Ruda et différents lutteurs autour de Gerónimo Sánchez. Ils ont organisé un ciné-club, ils débarquaient et portaient le message de lutte aux communautés pour que les habitants prennent conscience de ce qui à cette époque était la lutte pour les droits citoyens et ils ont réussi pas mal de choses….

A travers les ciné-clubs, à travers ce principe de lutte, ils ont créé la fondation Afro-américaine un projet de développement culturel rural qui nous a permis d’inclure les jeunes des communautés rurales. De fait nous avons eu les rencontres de percussions dans les années 1990-91, bon, et toute cette série d’activités de la culture afro-vénézuélienne, et à ce moment malgré la présence des gouvernements de la démocratie représentative, ils ont réussi à communiquer aux gens un modèle révolutionnaire, un modèle de libération à travers la culture. C’est alors que démarre la lutte avec les représentations culturelles sur un plan national et à travers le réseau des organisations afro-vénézuéliennes qui aujourd’hui agrège nos mouvements. Ce réseau porte le principe de lutte, d’organisation en notre nom. Puis, comme l’a expliqué le compagnon, avec l’approbation de la constitution bolivarienne nous nous sommes engagés dans la refondation de la république. Comme tu vois, c’est toute une trajectoire de vie…

Nous avons une vidéo d’un groupe de jeunes qui raconte cette histoire en musique. Parce que les communautés rurales partaient du principe que pour sauver un jeune il fallait l’entourer, s’articuler pour le faire, c’était ainsi à l’époque, et aujourd’hui, nous parlons d’un autre modèle de vie et nous voulons créer cette alternative à travers les médias.9c1fb3e3-616c-4db9-8575-329fb0460ae5

Considérez-vous que la télévision communautaire a eu à voir avec ces changements ?

Nous portons un processus d’organisation et de formation des nôtres, imagine le jour où cet ouragan de réalités si diverses, apparaîtra à l’écran, c’est ce que je dis aux jeunes : vous n’imaginez pas le potentiel que nous avons aujourd’hui ! Pourquoi ? Parce que imaginez que nous devons être prêts à capter toute cette demande d’un coup, tout cela qui est dans la rue, je le dis à ceux qui sont en train d’étudier, parce que quand on étudie, on acquiert une responsabilité sociale

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Croyez-vous que la télévision communautaire a influé d’une manière ou d’une autre sur la vie de votre communauté à travers sa programmation ou par la formation que vous avez offerte ?

Bien sûr.. il va y avoir sous peu une réunion de jeunes, 3 ou 4, l’un d’eux a monté un studio d’enregistrement chez lui avec l’appui de son père et de sa mère, ce n’est pas un grand studio professionnel mais quelle fierté pour lui ! et il a déjà réalisé plusieurs productions avec des personnages du secteur. Tu vois, il y a des jeunes en milieu rural qui ont tout un potentiel, comme toi… et donc, nous enregistrons leur travail, nous les invitons à se présenter en public pour que la population les connaisse… Parce que qu’est-ce qui s’est passé avec nos jeunes ? Le manque de suivi, d’accompagnement de la part de la famille, de la communauté elle-même, a fait que n’importe quel délinquant qui débarque va le convaincre facilement de le suivre.

A partir de là il passe par un processus de formation. Nous croyons aujourd’hui que la télévision privée a pris ce rôle des parents, un enfant de 7 ou 8 ans a déjà consommé trois mille heures de télévision, il faut chercher le moyen de retourner cette situation, et nous savons que ce n’est pas la télévision seule qui va le faire, mais la télévision conjointement avec les parents et la communauté, pourraient contribuer de manière efficace à cette formation.100816530

Comment ont influé les ateliers de formation ?

Ici on n’a pas mené d’ateliers de formation depuis 2006, nous en avions menés ici au siège de la télévision mais aussi en zone rurale, à Mango de Ocoita…. S’y est déroulée toute une série de travaux pratiques, nous avons vu la théorie et nous l’avons pratiquée sur place. Des personnes du troisième âge ont participé, leur travail consiste à semer en tant que travailleurs de l’agriculture mais ils ont aussi manié la caméra, ils ont réalisé leurs prises de vue, ils ont fait un peu de montage, en d’autres termes il y a eu une véritable motivation à ce moment-là pour démarrer un processus de formation.

Nous avons eu une expérience de formation avec l’amie Jazmín Tovar, qui aujourd’hui est coordinatrice du site Aporrea, ainsi qu’une expérience de formation avec la compagne Celina de Vive TV. Donc nous ne partons pas de zéro mais il nous faut approfondir.

Considérez-vous que la télévision communautaire a fait le suivi de votre lutte ?

Oui parce qu’il est important de visibiliser notre lutte, nous en sommes convaincus. Encourager les communautés aussi. Il ne s’agit pas seulement des ressources, mais de l’envie de faire. De l’envie de changer les choses. Combien d’argent n’a-t-on pas investi ici ? Je me souviens de quand le baril pétrole était à 100 dollars. Hé bien… Crois-tu qu’ici à Barlovento nous avons besoin des bananes à cuire du marché de Coche ? (rires) Alors, comment nous montrer, à travers quelle image ? La question n’est pas dans l’avoir mais dans l’être, l’être humain comme je te le disais, moi j’ai changé ma forme de vie, le niveau de responsabilité et cela passe par un plan…
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Selon vous comment doit être un média communautaire, comment doivent être son image et son contenu ?

Il faut élaborer les contenus avec les familles et la télévision doit travailler avec la communauté, que la communauté sente que cette télévision lui appartient aussi.…. Qu’elle soit l’actrice principale du processus.

Entretien réalisé par Johanna Márquez et Maritfa Pérez

Notes :

(1) Dans le cadre de cette enquête on peut lire sur ce même blog :  Canal Z, l’aventure de l’appropriation populaire des médias au VenezuelaLara TVe, de la télé communautaire à la télé communale(Photos: ) Tatuy TV : le besoin d’être libres

(2) Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/

Source de l’entretien original (espagnol): http://wp.me/p2bGPp-IO . 

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-20x

Canal Z, l’aventure de l’appropriation populaire des médias au Venezuela

Après 40 ans de critique de médias passés sous contrôle de grands actionnaires privés ou imprégnés de logique commerciale, à quoi bon perdre encore le temps à tirer sur les “pianistes” – journalistes qui se déchainent contre un référendum en Grèce ou transforment en “dictatures” des démocraties d’Amérique Latine ? La solution n’est-elle pas plutôt de démocratiser la propriété des médias ? Après Tatuy TV, Lara TVe, nous poursuivons avec Canal Z notre enquête sur l’appropriation populaire de la communication au Venezuela. Expérience difficile… mais unique au monde.BANNER CANAL Z

Q – Comment est né Canal Z ?

R – Canal Z voit le jour en 2000. Ce fut au départ une revue née de la volonté de certains quartiers de populariser les expériences dans le domaine culturel. Ce sont les habitants du quartier Rafael Urdaneta de Maracaibo qui en sont les initiateurs et qui avaient également mis sur pied un réseau de distribution de l’eau. L’aide, elle est venue de professeurs, et d’étudiants (universités), de militants expérimentés. En 2000, la publication s’intitulait Letra Zurda. C’est de là que vient le  »Z », qui identifie désormais cette station de télévision.

Sur le plan juridique, Canal Z existe depuis 2002, à la d’une rencontre organisée par des animateurs de médias communautaires, les camarades de Catia Tve. C’est à cette occasion, qu’enthousiasmés par cette expérience, les futurs fondateurs de Canal Z ont pris la décision. Aucune télévision communautaire n’émettait depuis Maracaïbo. À l’origine, on avait prévu de l’implanter dans le secteur ouest de la ville. Bien que cette partie concentre le plus grand nombre de quartiers, c’est aussi celle qui est la moins bien lotie. Donc en 2002, peu après le coup d’État contre Chavez co-organisé par les médias privés, que le projet prend corps, et qu’en mars de la même année, la station de télévision est légalisée. C’est à partir de la tenue de vidéos-débats, que la station a commencé à capter l’attention des gens dont nous espérions qu’ils nous rejoignent, et qu’ils participent à l’initiative. Ce sont ceux-là même, qui donneront corps à cette structure organique, de type horizontal, composeront les équipes de production audio-visuelle communautaires, en charge de l’organisation -dans tous les quartiers- des vidéos-rencontres. On y collectera ainsi, tout ce qui relève de l’histoire locale; des questions locales, etc. En cette période de coup d’État, on s’est appuyés là-dessus, pour montrer ainsi, toutes les choses que les médias privés taisaient. Les manipulations allaient bon train, tant et plus. On a donc décidé de relayer les luttes en cours. Et on a rallié beaucoup de gens à notre projet.canalz-0085 canal z

Q.- Vous avez une expérience télévisuelle, hors du cadre communautaire ?

R – Sur le plan professionnel ?

Q – Vous avez été contacté par d’autres stations non communautaires ? Vous en avez visité les locaux ?

R: Oui. Des stations qui relèvent du secteur public. Je pense à Vive TV, avec laquelle les contacts ont été étroits durant toutes ces années de travail. Il y a aussi Catatumbo TV qui est proche de la mouvance privée. Avec eux, on a monté quelques coproductions,etc. Dans tous les cas, notre vision des choses et la leur, sont compatibles.

Q – Qu’est-ce qui différencie entre eux les secteurs communautaire, public et commercial ?

R – En connaissance de cause, nous pensons que les moyens de production sont entre les mains des grandes entreprises de diffusion audio-visuelle. Leur position dominante dans les domaines technique, en audience et sur le terrain technologique, leur permet de contrôler ce qui relève de la culture populaire, jusques et y compris les secteurs de la consommation et de la vente. Sans oublier les manœuvres visant à influer sur ce que l’on dit, ce que l’on pense, sur les conduites à suivre, et la mode.hqdefault

On a décidé de construire quelque chose, le plus éloigné possible de ce système. On est bien conscients du fait qu’une station de télévision privée sert avant tout les intérêts de ceux qui la possèdent, des patrons d’entreprises qui la financent, et de certains acteurs de la scène politique. Et les intérêts en question peuvent se situer aussi hors des frontières de notre pays.

Il faudrait aller vers plus de démocratisation : en finir avec cette idée dépassée selon laquelle les médias seraient le domaine réservé des journalistes ou des experts. Pourquoi auraient-ils plus de qualités pour s’exprimer qu’un habitant de quartier ou qu’une association ? Celui qui a quelque chose à dire, peut le dire et il a tous les outils à sa disposition pour le faire. Tout cela donne de la crédibilité au message. C’est ce qui nous distingue des stations de télévision privées et publiques où il y aura toujours l’obligation de préserver ou de promouvoir quelque chose. Dans notre cas, notre souci principal consiste à ce que les choses se voient et se disent. Ce qui influe sur d’autres éléments : ce qui est montré, et comment c’est montré. En effet, le modèle esthétique dominant (NDLR: au Venezuela, les médias privés font, en 2015, 80% d’audience) exige que ceux qui apparaissent à l’écran obéissent à certaines caractéristiques physiques (blanc(he), blond(e), etc.. Sans oublier la forme commerciale à respecter. Nous rejetons ce travestissement de la réalité. Ce qui ne signifie pas que les choses à voir, soient laides ou mal faites. Il faut tout simplement coller à la réalité et laisser de côté toutes ces formes de camouflage et ces apparences que l’on nous habitue à voir à la télévision. La réalité, toujours différente, génère une forme différente.

Sur le plan technique, les stations de télévision communautaires sont sérieusement handicapées, du fait de leur dépendance technologique (NDLR : au Venezuela l’économie est à 80% aux mains du secteur privé). On est en effet obligés d’importer pratiquement tout ce dont nous avons besoin. Du câble au transmetteur. Mais aussi aux caméras. Toutes ces choses. Quand du matériel se dégrade, les pièces de rechange sont difficiles à obtenir. C’est coûteux. Le système économique dominant au Venezuela reste privé, lié au rentisme pétrolier : il est plus facile d’importer pour les privés que de produire chez nous. Par conséquent, les pratiques spéculatives sur ces équipements atteignent des proportions énormes.

cz2Sans l’aide de l’État, il y a des technologies qui seraient inabordables pour nous, les télévisions communautaires. On ne pourrait pas les acheter, tant elles sont coûteuses. Non seulement il faut les renouveler fréquemment, mais elles demandent aussi, un gros effort de maintenance. Sinon, on est rattrapé par l’obsolescence des matériels. En plus de la dépendance technique, on rencontre également des difficultés à avancer sur le thème de l’autonomie financière. Nous sommes en train de rechercher les moyens nous le permettant, sans recourir au sponsoring ou à l’appui de l’État. Ce qui est sûr, c’est qu’en aucun cas, nous ne ferons appel à la publicité ou à des choses de ce genre.

Q – Vous bénéficiez de subventions ? Est-ce l’État vous paient pour réaliser des programmes ?

R: Non. Tout d’abord, on ne vend pas nos espaces. On ne procède pas comme ça. Si quelqu’un souhaite réaliser un programme, aborder une question quelconque, la première chose à faire, c’est de s’organiser, et de se former, de s’approprier les outils permettant de mener à bien le programme prévu. On ne vend pas nos espaces. On n’en tire pas profit, tout comme l’État ne nous rémunère pas. Je l’ai déjà dit. En tant que médias communautaires, nous sommes profondément engagés dans le processus révolutionnaire pour une raison simple : la démocratisation de la politique. Mais nous ne sommes pas  »gouvernementaux », au sens où l’État nous entretiendrait. Nous ne sommes pas dans ce schéma. Le nôtre, c’est être partie prenante d’un processus en voie de consolidation.

Ceci dit, la question de l’auto-suffisance, est l’une des plus difficiles auxquelles nous sommes confrontés. Comment procéder pour surmonter cette dépendance vis-à-vis de l’État ? Cette dépendance économique et financière ? Il faut dire qu’on ne reçoit pas d’argent pour que la station de télévision existe en tant que telle. On peut recevoir un paiement à travers la diffusion de messages d’intérêt général. C’est précisément ce terrain que nous explorons à Canal Z. Je pense notamment aux projets de formation qui nous permettent d’assurer l’auto-suffisance de notre structure. Il y a aussi le thème de la participation, dont on perçoit quelques signes d’essoufflement. Je crois que c’est inhérent au processus cyclique que vit la révolution dans cette étape. Cela a poussé quelques compagnons à se détacher de ce type d’investissement. Au final, deux éléments se détachent en terme de difficulté : la dépendance sur le plan technologique et la dépendance économique.

Q – Quelles solutions pourrait-on apporter à tout cela ?

R: Continuer à inventer. Nous tentons de trouver la bonne formule qui nous permettrait de résoudre les problèmes des volets économique et technologique. La nationalisation de la production serait une solution.

Q – Et sur l’articulation organisation populaire/télévision communautaire ?

R: Il faut renforcer ces deux mouvements : aller vers les membres de la communauté, et sur ce que nous faisons. Mais il serait souhaitable que les membres de la communauté aillent également à nous. Car ce projet, ce n’est pas seulement celui de Keila, de Kenia, de Roxalide. C’est un projet qui appartient à tous. Nous sommes ce que notre slogan exprime bien :  »la fenêtre populaire ». Donc, celui qui le veut, il vient. L’idée, c’est qu’il y ait le moins de dépendance possible par exemple s’il y a un transport disponible ou non pour aller jusqu’à Canal Z. L’idée, c’est de montrer les processus en cours, les luttes.

R – Moi, j’étais présente à l’inauguration de Canal Z. J’étais jeune. J’en étais également, lorsqu’il était question du programme Barrio Adentro (NDLR: programme de santé gratuite installé dans les quartiers populaires) et des luttes que nous avons menées et gagnées. Canal Z nous a aidés.

Q – Pourquoi le lien avec Canal Z ne s’est-il pas renforcé?

R – Parce qu’on a perdu la liaison avec Canal Z.

Q – Tu aimerais participer ?

R – Évidemment ! On continue à voir nos têtes quand Canal Z nous apporte son soutien.

Q – Sous quel angle vois-tu l’expérience de Canal Z ?

R – C’est une expérience d’autant plus merveilleuse que j’étais là, à ses balbutiements. Cela faisait un bout de temps que je n’étais pas revenue ici. Le studio est vraiment bien. Il s’est beaucoup agrandi.

Q – Tu as conscience que c’est moins à Canal Z d’aller vers la communauté que l’inverse ?

R: Oui. En tant que communauté, nous nous devons d’investir Canal Z, parce que c’est l’unique média de ce genre. Et il nous apporte son soutien. Alors que les autres médias ne le font pas.

Q – Qu’en est-il de ta participation ? Ici même, au sein de cette communauté ? Quel est ton nom ?

R: Bonjour. Mon nom, c’est Édith Pirela. Je suis coordinatrice de quartier des Comités pour la Santé du programme Barrio Adentro. Pour répondre plus précisément, je voudrais dire d’abord que je suis fière de tout ce qui compose Barrio Adentro Santé. On avait affaire à de nombreuses communautés qui ne bénéficiaient d’aucun soutien en la matière. Il y avait des gens qui ne savaient même pas qu’existaient des moyens pouvant sauver des vies. Qui leur donne cette qualité de vie, dont nous avons besoin en tant qu’êtres humains. Personne ne nous tendait la main, à l’exception de Hugo Chavez. C’est lui qui nous a ouvert les yeux. Nous le répétons souvent. Nous sommes des êtres humains. On n’attend pas que l’on nous réponde :  »Oh les pauvres ! ». Nous choisissons la lutte. Un groupe de personnes issues des communautés et des quartiers s’est lancé dans Barrio Adentro. Quelques collaboratrices, des mères de famille en fait. Et ces femmes au foyer comme on les appelait avant, eh bien ces femmes au foyer se sont rassemblées, et ont répondu à cet appel du président :  »j’ai besoin de vous ». Aujourd’hui nous poursuivons la lutte.

Q – Et ton lien avec l’expérience de Canal Z ?

R – La persévérance nous a fait défaut. On n’a pas suffisamment appuyé Canal Z dans son travail. Parce qu’être présent en permanence, c’est difficile. Les membres de l’équipe en avaient conscience, et ils s’en sont préoccupés. Après l’inauguration, on aurait dû les assister, leur apporter notre appui. Dans ce domaine, on n’a pas été à la hauteur. On doit remédier à cela, c’est ce qui explique ma présence ici. Comme vous l’avez dit : ce n’est pas à Canal Z d’aller vers nous en permanence.

R – Bonjour. Je m’appelle Doris del Carmen Ortiz Baez. Je travaille en tant qu’éducatrice de santé au dispensaire El Membrillo, Quartier Francisco Eugenio Bustamente. Je me félicite de l’existence de Canal Z, parce qu’on n’a pas besoin de maquiller la réalité. On n’a pas besoin d’être des professionnels de la télé. On n’exige pas ce qui l’est dans le secteur privé. Du genre, si tu n’es pas un député, si tu ne sais pas t’exprimer correctement, si tu n’es pas ceci ou cela, on te dénie le droit de mettre les pieds dans la station. On te refuse l’entrée. Les médias communautaires, ils sont solidaires. Par conséquent, c’est bien que ce lien existe. Cela doit continuer. C’est l’existence même du canal qui en définit la mission. Pourquoi ? parce qu’il va vers les communautés et s’adresse à la personne qu’il faut. De la base. Il s’adresse à ceux qui savent comment naît une Mission.

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Photo prise durant cet entretien

R – Mon nom, c’est Morelia Herrera. Cela fait à peu près 3 ans que je suis partie prenante du collectif Canal Z. Appréhender la télévision communautaire comme un outil, ce n’est pas une fin en soi. Tout comme ne doit pas l’être le fait d’assumer des responsabilités au sein de la station, et de garder pour soi, les connaissances acquises. Il faut au contraire, être un élément démultiplicateur, et participer ainsi à la consolidation d’autres collectifs. Il est nécessaire d’assumer cette démarche et son caractère révolutionnaire bien compris. Ce n’est pas le fait d’entrer en relation avec des collectifs pourvus d’une station de télévision communautaire, qui prime. Ce qui compte, c’est le lien que l’on noue, la liaison que l’on établit avec toutes les expériences en cours. On peut partir d’expériences personnelles, et mettre en place une relation étroite avec d’autres.

Q – Comment la télévision communautaire, peut-elle aider à la construction du pouvoir citoyen ?

R – Si l’on part de ce qui vient d’être dit, c’est-à-dire du lien à établir, il faut dans un premier temps comprendre la situation. On devient complémentaires, à partir de la mise en visibilité des actions en cours. Y compris celles dont on s’occupe. Il ne s’agit pas seulement de l’action engagée par les télévisions communautaires. Cela englobe aussi les batailles d’autres collectifs, dont on relaie l’action soit par le biais des programmes de télévision ou de toutes autres formes de médias populaires. Par exemple, la radio. L’objectif : populariser et rendre visibles toutes ces initiatives. De cela, nous en sortons toujours plus forts. Plus solides. Cela provient de l’assimilation des expériences propres à d’autres collectifs. Y compris ceux qui n’ont pas à leur disposition un média communautaire. Quel sont les buts à atteindre ? où nous situons-nous par rapport aux autres ? Quelle est la nature de l’aide à envisager ? En tout état de cause, la leçon à tirer de tout cela, est la suivante : c’est avec le collectif que l’on peut avancer. Dans le contexte actuel, je crois que c’est l’une des plus grandes expériences dont on puisse faire mention en ce moment.

Q – Tu nous donnes ton avis sur le contenu de la programmation ?

R: L’un des aspects les plus séduisants, c’est la volonté toujours affichée, d’être présents, là où l’on se doit de l’être : aux côtés des luttes populaires. Comme Kelly le disait tout à l’heure, quand on fait la comparaison avec les médias privés, on parle beaucoup de professionnalisme, et on travestit la réalité. En ma qualité d’auteur-compositrice, j’ai expérimenté concrètement ce lien. C’est pour toute ces raisons que j’ai souhaité faire partie de cette expérience. Parce que d’une certaine manière, je connais le caractère monstrueux du secteur privé dans ce domaine. Je sais comment on formate un chanteur. Ce n’est pas le talent, ni le message ou le contenu du répertoire qui priment mais la dimension commerciale qui domine. A rebours, ici quelqu’un peut s’exprimer librement à travers la chanson. C’est mon cas. Voilà un autre thème susceptible d’étoffer les champs d’un média communautaire. Dans ce cas, c’est le message qui importe. Et le message principal qui transparaît à travers les batailles menées, mais aussi à partir du moment où tu franchis les portes de la station se résume en ces mots : solidarité, respect des principes, honnêteté.

Canal Z sur Youtube: https://www.youtube.com/channel/UC1szr01op1-mexsm8h70_jQ  

Entretien réalisé à Maracaïbo par Iris Castillo et Gladys Castillo, membres de la télévision communautaire Catia Tve (Ouest de Caracas)

Traduction : Jean-Marc del Percio

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