Venezuela, quelques femmes parmi tant d’autres (10) : le collectif Imagiro

Si “tous les arts contribuent au plus grand des arts, l’art de vivre” (Brecht), le travail du collectif Imagiro, fondé par Carmen Violeta Pérez (photo ci-dessous) est un de ces arts. Les femmes vénézuéliennes qui forment cette équipe préparent ce futur où les enfants, sujets de plein droit, auront conquis ce qu’elles nomment “le droit à la tendresse”. Elles nous ont accueillis, Victor Hugo Rivera et moi, durant deux représentations de “Tacatan Fuu” à Caracas. Nous en avons tiré ce documentaire de 27 minutes. A elles, pour leur merveilleuse aventure, notre reconnaissance infinie.

Thierry Deronne

71259290_521556405270690_5998916689318641664_oFiche technique du film : « Tacatan Fuuu, le Droit à la tendresse ». Caméra et montage: Thierry Deronne. Son, mixage, bruitages: Victor Hugo Rivera. Production: École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Théâtre et Télévision. HD 27 min. République Bolivarienne du Venezuela, 2020.

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Venezuela: culture d’une Caraïbe en résistance, par Maria Claudia Rossel

Photo : Mídia NINJA

L’auteure : Maria Claudia Rossel. Ingénieure culturelle, artiste, productrice et coordinatrice de réseaux et féministe cofondatrice de la plateforme Cyberculture.

Depuis 2014, le Venezuela traverse une forte crise qui s’est encore aggravée depuis 2016, une crise économique pour l’essentiel. Cette crise englobe plusieurs éléments : d’une part, les effets dus aux sanctions et blocus émanant des pays centraux, que nous appelons la Guerre Economique proprement dite, et d’autre part, les facteurs liés à l’épuisement du modèle économique vénézuélien lui-même. 

Dans ce contexte, le secteur culturel a été touché de plein fouet, c’est pourquoi une analyse sur la situation du pays et les mesures palliatives à envisager en ce moment pour ce secteur doit être faite à la lumière d’une réalité antérieure de forte résistance, dans des conditions qui, avant le Covid déjà, pouvaient être qualifiées de conditions de guerre. 

Voici quelques idées et réflexions susceptibles de décrire notre réalité culturelle dans une Caraïbe en état de résistance.

  • Le Venezuela a été l’un des pays de la région qui a mis en place des mesures vraiment efficaces contre le Covid-19, comme le montrent les indicateurs – confirmés par l’OMS – qui présentent l’une des courbes de cas les plus plates de la région; ces mesures ayant eu pour effet, non seulement de réduire fortement la contagion, mais aussi de maintenir un taux très bas de mortalité, alors que le taux de dépistages (gratuits) est le plus élevé du continent.
  • Les mesures préventives prises par l’Etat ont accompagné l’évolution des politiques visant à enrayer en amont cette nouvelle crise. Dans un pays assiégé comme le nôtre, ces politiques se sont focalisées sur la base de la Pyramide de Waslow, basée sur deux axes essentiels : 
  •  L’accès à des aliments subventionnés au travers des Conseils Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP), 
  •  et l’attribution d’allocations à divers secteurs sociaux par l’intermédiaire du système “Carnet de la Patria”. 

Ce système est un mécanisme que nous pourrions réexaminer dans le cadre de la reprise d’un débat historique sur la nécessité d’un revenu universel, après la pandémie. 

Ces politiques ont été conçues pour la protection de la population en général, et plus particulièrement pour les zones populaires et les secteurs les plus vulnérables.  Ce ne sont donc pas des mesures prises uniquement pour le secteur culturel. Pourtant, un certain nombre d’artistes et de créateurs de culture bénéficient de ces prestations ; je trouve donc important de présenter ces dispositifs, qui font partie du paysage actuel.

Photos: Cacica Honta/ Cacri Photos

Evidemment, face à une situation d’hyperinflation et de dollarisation de l’économie, face à un dollar qui augmente de jour en jour de manière exponentielle et indiscriminée, et fait bondir les prix des biens de consommation, ces bons représenteraient dans le meilleur des cas des allocations de subsistance.

Au niveau du Ministère de la Culture, organisme responsable de la politique culturelle au niveau de l’Etat, aucune politique officielle d’inclusion de ce secteur n’a été menée. Cependant, divers organismes publics ont développé des programmes afin de réinventer leurs activités suivant trois axes : la formation en ligne, la reconversion numérique de certains espaces (par exemple, les festivals) et la remise d’allocations comme encouragement à la création.

Diverses expériences ont été menées par des gouvernements locaux comme la Mairie de Caracas, non seulement dans le but d’ouvrir des champs de possibilités pour les artistes et les créateurs ou dans certains cas, de préserver des contrats antérieurs, mais aussi pour garantir une offre de consommation culturelle aux citoyens.

En voici quelques exemples :

  • L’un des évènements qu’il me paraît essentiel d’analyser en ce moment, sont les tentatives de reconfiguration analogique de l’activité culturelle entrepris par la mouvance indépendante, et parfois par la Mairie. Je me réfère à diverses activités expérimentées dans la rue et sur tout le territoire, à la réalisation d’évènements sans public à proximité immédiate et dans des zones de forte densité de population comme les zones urbaines ou celles dont la situation géographique le permet. Des équipements y sont installés pour l’organisation de concerts, d’activités ou de “sérénades”, tout en respectant les mesures de distanciation sociale, ce qui permet de créer des espaces de divertissement et de consommation culturelle.

Voici quelques exemples de ces expérimentations analogiques : 

  • Les activités de Radio Verdura (système sonore Tiuna+Tiuna El Fuerte 

On peut les regarder dans l’article suivant  

Photos: Giuliano Salvatore / CACRI photos

Photo: Dikó/ Cacri Photos

Pourquoi nous paraît-il si important d’évaluer ces expériences ? 

Parce que dans un pays où l’accès à internet est précaire, ou la fourniture d’électricité est instable, penser que la seule et unique manière de réinventer le secteur culturel est d’utiliser internet pose problème. 

S’y ajoutent d’autres raisons, découlant toutes des « sanctions » – mesures coercitives unilatérales – occidentales contre le Venezuela, par exemple : 

  •  Les possibilités de rémunération des créateurs et créatrices de ces contenus deviennent de plus en plus précaires;    
  • Il existe des plateformes comme Spotify dont l’accès est bloqué au Venezuela ; dans le cas de Facebook et Instagram, des plateformes existent et fonctionnent mais modifient chaque semaine leurs interdictions et règles d’utilisation en fonction de leur promotion et rentabilisation. 

Pour mieux illustrer la situation au Venezuela, nous donnerons un exemple récent qui a agité les réseaux sociaux : le cas de DirectTV, un opérateur de chaînes de télévisions qui, suite aux sanctions états-uniennes, a cessé d’émettre sur le territoire national; dans un pays dont nous venons de vous rappeler la situation de confinement généralisé, et où la consommation culturelle est fortement réduite à la télévision, un tel évènement nous permet d’évaluer le niveau des difficultés  que rencontre ce secteur, et donne un exemple de la dimension géopolitique du conflit qui nous impacte durement. 

A mon avis, le Venezuela a sans cesse démontré, au risque de tomber dans le lieu commun, que « les crises représentent des opportunités ». Comme l’affirme un dicton populaire vénézuélien : “nous sommes un cuir sec, si on l’écrase d’un côté, il se relève de l’autre”. C’est pourquoi, sans minimiser la gravité de cette nouvelle crise liée à la pandémie, je préfère croire, étant une incorrigible optimiste, que les solutions surgiront du terrain. 

Mai et juin sont les mois les plus effervescents pour ce qui est des fêtes populaires au Venezuela, et nos créateurs nous ont démontré que la culture cherchera toujours les formes, les interstices et les moyens qui lui permettront de renaître. Car, pour nous autres créateurs, créer ne se réduit pas à un simple choix, mais est l’expression de la vie même. Ne pas créer, c’est mourir. 

Depuis le 3 mai, date de la Fête de la Croix de Mai, fête de l‘abondance et de la prospérité, la culture populaire s’est mise à expérimenter des dispositifs qui tout en respectant les règles de distanciation sociale, permettent de perpétuer la tradition vivante. C’est pourquoi, voyant de nouvelles activités émerger quotidiennement, je m’approprie les mots d’un grand Vénézuélien Aquiles Nazoa et de son Credo en affirmant que je crois aux pouvoirs créateurs du peuple. Je suis certaine que malgré les moments difficiles que nous traversons, nous trouverons ensemble les meilleures technologies, collaborations et redistributions collectives et en réseau qui nous permettront de rebondir face aux défis de cette nouvelle ère où la culture doit jouer un rôle vital et devrons saisir cette deuxième opportunité qui nous est offerte, pour faire mieux encore.

María Claudia Rossell

Source : https://medium.com/especial-observa-culturas/venezuela-caracas-la-cultura-desde-un-caribe-en-resistencia-3d1e920b4e9a

Traduction : Frédérique Buhl

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La Commune, “coprésidente du Venezuela”

Pour ceux qui désespèrent de voir un jour la démocratie – au sens originel du terme – s’incarner dans la pratique politique, les mesures prises ce mardi 16 septembre par le président Maduro et le mouvement communal montrent que le rêve reste permis. Nous avons rendu compte ici des premières étapes de l’aspect central de la révolution bolivarienne qu’est la transformation de l’État : des critiques répétées du président Chavez face au manque de volonté de ses ministres pour déraciner la bureaucratie de l’État bourgeois et lui substituer l’État communal (1) à la création en juillet dernier du Conseil présidence/commune (2) et à la refondation de l’État opérée par Nicolas Maduro il y a quelques jours (3).

Ce conseil s’est réuni deux fois pour élaborer un cahier de propositions (4). “Ce ne sont ni des conseillers ni des experts qui les ont rédigées, a insisté Maduro, c’est l’intellectuel collectif, le peuple qui pense”. Cette instance de gouvernement populaire, dotée du rang présidentiel, comptera 120 délégués (à raison de 5 délégués communaux par état régional). Elle siègera tous les deux mois, renouvelée par une rotation annuelle de ses membres. Le président a demandé au ministre des télécommunications de mettre en place un système de vidéo-conférence pour que les délégué(e)s puissent organiser des réunions de travail en temps réel avec les 874 communes fondées à ce jour sur l’ensemble du territoire.consejo-presidencial-de-gobierno-popular-059 consejo-presidencial-de-gobierno-popular-065 consejo-presidencial-de-gobierno-popular-071

16 septembre. Réunions des groupes de travail du Conseil Présidence/Communes, quelques heures avant la rencontre avec le président Maduro.

16 septembre. Réunions des groupes de travail du Conseil Présidence/Communes, quelques heures avant la rencontre avec le président Maduro.

Lors de cet échange télévisé avec les délégués nationaux du mouvement communal, le délégué Jesús Marcano dela commune « Guarico Sur » de l’État agricole du même nom a rappelé au président la revendication principale : la concrétisation rapide du transfert du pouvoir aux communes. Lui répondant en direct, Maduro a signé le transfert de compétences à travers la création d’entreprises communales de propriété sociale directe couvrant les secteurs de la santé, de l’éducation, du sport, de la culture, des programmes sociaux, de la construction et des travaux publics; et a approuvé d’autres revendications communardes comme la fusion des diverses banques créées jusqu’ici pour lutter contre la pauvreté (Banque de la Femme, Banque du Peuple ou Fonds de Développement des Micro-crédits) en une banque unique, plus ambitieuse : la Banque de Développement Social des Communes. Également approuvée par le président, la refonte du Fonds de financement des conseils communaux (Safonac) en fonds de financement des communes.

Le chef de l’État, qui s’est défini comme “président communal, récepteur des projets portés par les mouvements sociaux”, a demandé au ministre compétent de concrétiser un accord immédiat pour faciliter aux communes la vente et la distribution de leur production par les organismes de l’État et l’accès aux devises pour importer les matériels nécessaires à la réalisation de leurs projets. « Si les entreprises privées qui veulent importer des marchandises ont accès aux dollars de l’État, comment les communes- qui ne représentent pas des élites mais des millions de personnes -, ne jouiraient-elles pas du même droit ? » a expliqué Maduro, qui a aussi approuvé la proposition que des délégués communaux soient dorénavant présents au sein des instances régionales chargées de planifier les puissantes Grande Mission Logement Venezuela (5) et Quartier nouveau, quartier tricolore (6), ajoutant qu' »il faut renforcer le tissu urbain des communes« .

Ce conseil présidence-commune sera suivi le 23 septembre par l’installation du Conseil des mouvements de femmes, le 30 septembre par celui des mouvements de jeunesse, le 7 octobre par celui des organisations de travailleurs, le 12 octobre par celui des peuples indigènes, le 14 octobre par celui des coordinations de paysans et de pêcheurs et le 21 octobre par celui des travailleurs de la culture. Chaque conseil a pour tâche centrale la formulation de critiques et de propositions pour démonter les structures de l’État bourgeois.002_FB__6735_W-425x292

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Arrivée du président Maduro à la rencontre avec les communard(e)s, au cinéma Cipreses (Caracas), le 16 septembre 2014.

Ce dialogue, rythmé par les exclamations émues des communard(e)s, était transmis par une chaîne publique depuis le cinéma Cipreses, une des salles tombées en ruines ou aux mains de sectes religieuses – ce qui a longtemps obligé le public à se replier sur les films diffusés dans les centres commerciaux. Remis à neuf comme une quinzaine d’autres salles de la capitale, il accueille aujourd’hui le premier festival international de cinéma de Caracas, au contenu essentiellement latino-américain et non-commercial. Le président y a par ailleurs annoncé la construction prochaine de 1500 nouvelles écoles intégrales, dont les espaces seront repensés en fonction du saut qualitatif défini par le pédagogue Prieto Figueroa : “notre école ne doit pas ressembler à la société actuelle mais à celle du futur”.

Nicolas Maduro a écouté l’acteur Pedro Lander dresser le bilan du mouvement de formation théâtrale César Rengifo, créé il y a un an pour permettre aux écolier(e)s de s’initier aux techniques d’écriture et d’interprétation dramatiques, et conçu sur le modèle de la formation musicale offerte par le système des orchestres symphoniques, devenu célèbre dans le monde entier, dont l’objectif est d’ouvrir les portes de l’apprentissage musical à un million de jeunes vénézuélien(ne)s de milieu populaire. Le président a annoncé la création de l’École nationale de Théâtre, qui permettra à la nouvelle génération de donner “un nouvel essor à notre dramaturgie”, invitant au passage les créateurs de l’Amérique Latine et d’ailleurs à appuyer cet effort mené sous l’égide de Rodolfo Santana, Ignacio Cabrujas, César Rengifo, Dario Fo et Bertolt Brecht.

Thierry Deronne, Caracas, le 17 septembre 2014

Notes :
(1)  “Le président Chávez exige d’avancer vers une communication plus profonde et plus populaire « avec les travailleurs, depuis les usines », et critique l’incapacité du gouvernement à mettre en place l’état communal”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/
(2)     “Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%c2%a8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%c2%a8/
(3)     “Nicolas Maduro refonde l’État pour “donner plus de pouvoir au peuple”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/06/nicolas-maduro-refonde-letat-pour-donner-plus-de-pouvoir-au-peuple/
(4)     “Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%c2%a8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%c2%a8/
(5)     “Le gouvernement Maduro accélère la révolution citoyenne du logement”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/14/le-gouvernement-maduro-accelere-la-revolution-citoyenne-du-logement/
(6)   “Dans mon quartier, la vie a changé”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/27/dans-notre-quartier-la-vie-a-change/

 

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Vers les rives de l’Arauca

Un jour au hasard du temps invisible dans les médias. La pluie tambourine sur l’arsenal remis aux autorités par 97 groupes du quartier populaire 23 de enero. On broie les armes et le délégué communal explique : « elles nous ont servi autrefois à nous défendre des gouvernements sociaux-démocrates, elles sont vaines aujourd’hui » avant de lire un par un l’intitulé et les responsables d’une trentaine de projets productifs, socio-culturels. Le président Maduro exige des ministres présents qu’ils prennent rendez-vous avec chacune des organisations pour leur transférer des ressources «qui n’appartiennent pas au gouvernement mais au peuple». Les armes seront fondues et transformées en poutrelles pour les milliers de chantiers de la Grande Mission Logement.avn

On pariait peu, il y a quelques mois encore, sur l’appel à désarmer lancé par Maduro. Les médias privés nationaux ou internationaux avaient reconduit le cliché de Caracas-sanglante-capitale-du-crime. Mais la république bolivarienne n’est plus une photo du scénario occidental. Alors que depuis 2006, dans un Mexique sur orbite états-unienne, 116.000 citoyens ont été assassinés par les cartels de la drogue et les forces de sécurité, le Venezuela forme sa police nationale bolivarienne aux droits humains et a réduit de 30 à 50 % les homicides en quelques semaines. La récupération des espaces publics, la réforme de la justice et du système pénitentiaire, l’appui aux mouvements urbains de jeunesse visent le même objectif. En septembre 2013 la rentrée des classes, avec distribution de 35 millions de livres et d’ordinateurs gratuits, permet aux écoliers, comme l’explique Nicolas Maduro, «d’apprendre non plus à manier une arme mais à construire et à interpréter des personnages, à pratiquer des sports, à s’initier à l’art de jouer du violon. Chaque commune pourra disposer de son propre réseau de théâtre ».

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Groupe de jeunes musiciens vénézuéliens avec Nicolas Maduro à la batterie (septembre 2013)

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Le Mouvement Théâtral César Regifo va se développer progresssivement dans toutes les écoles à partir de la rentrée 2013 (ici à l’Escuela Nacional Básica San José, sept. 2013)

Ce même jour, pendant qu’on broie des armes, une équipe de l’entreprise nationalisée PDVSA inaugure au large des Caraïbes le plus grand gisement de gaz ; Maduro tient une autre réunion avec les militants de tout le pays pour réviser le financement et relancer toutes les missions sociales pour des millions de vénézuéliens ;  de nouvelles communes s’auto-organisent dans l’État de Lara; à la frontière colombo-vénézuélienne les chanceliers inaugurent une douane dans une zone contrôlée par les mafias du carburant et des aliments. La stratégie de Chavez – la paix avec les colombiens – a contribué à faire reculer le paramilitarisme de Uribe. Pour la première fois des mouvements sociaux imposent leur dynamique au gouvernement Santos, connectent un nouveau champ politique au reste du continent. Dans la quête de sa seconde indépendance, l’Amérique Latine voit son horizon intérieur s’élargir.

Obstacles externes et internes

Comme chaque jour depuis quatorze ans, ce jour-ci fut invisibilisé par la plupart des médias. Au Venezuela les chaînes privées de radio et télévision (satellitaires, nationales, régionales et locales) font 80 % d’audience (1). Beaucoup de citoyens vivent ainsi dans une zone grise, opaque à tout ce qui concerne la révolution bolivarienne, et restent connectés à la telenovela du narcotrafiquant sympathique, prisonniers de la grande ville où vivre se résume à consommer individuellement. Le Venezuela n’a pas encore démocratisé la propriété des médias comme l’ont fait l’Argentine puis l’Équateur. Quant au cinéma national, la réalisatrice vénézuélienne Liliane Blaser observe que «presque toute notre fiction exclut le processus politique actuel, et se déroule dans un pays où rien de tout cela n’a lieu. Nous voyons certains films policiers qui pourraient se dérouler à n’importe quelle époque ou dans la nôtre mais qui sont expurgés de tout ce qui touche à la politique, à la société, à la culture. Or nous vivons un phénomène intégral qui devrait être visibilisé et décrit”.

La droite fonctionne à partir de cette domination culturelle. Avec ses alliés états-uniens et sa patiente infiltration de centaines de paramilitaires « dormants » entre deux assassinats sélectifs, elle recycle une synthèse des scénarios « chilien » et « nicaraguayen ». Éroder la patience populaire en sabotant l’alimentation, en coupant le courant ici et là, en paralysant une raffinerie pétrolière, en injectant du dollar parallèle pour gonfler l’inflation, en achetant des agents dans l’administration… Il s’agit de générer du mécontentement en vue des municipales de décembre 2013 et de maintenir les conditions d’une opération militaire directe pour reprendre le pouvoir et reprivatiser le pays en profondeur. Il y a peu le gouvernement colombien a aidé les autorités vénézuéliennes à arrêter des paramilitaires en pleins préparatifs d’un attentat contre Nicolas Maduro (2), confirmant les dénonciations du gouvernement bolivarien.

La droite et le patronat vénézuéliens peuvent compter sur les médias internationaux pour traduire leurs sabotages ou leurs accaparements en «faillites du régime», les condamnés pour corruption en « prisonniers politiques » ou la violence en « guerre civile ». Combien de journalistes occidentaux qui prêtent leur concours si docile à cette guerre contre une démocratie de gauche savent-ils qu’ils recyclent la campagne de la SIP préparant le coup d’État contre Salvador Allende en 1973 ( « menaces sur la liberté d’expression au Chili », « liens avec le totalitarisme soviétique »…) et que leurs épithètes sont vieux de deux cents ans, lorsque les premiers émissaires des États-Unis menaient campagne contre un certain Simon Bolivar, «  César assoiffé de pouvoir absolu » ?

Le président Maduro lors de la marche de commémoration de l'Unité Populaire de Salvador Allende (Caracas, 11 septembre 2013)

Le président Maduro lors de la marche de commémoration de l’Unité Populaire de Salvador Allende (Caracas, 11 septembre 2013)

«Nous allons défendre le peuple » répond Maduro qui prend des mesures économiques concertées avec les mouvements sociaux, investit 600 millions de dollars pour importer 3,5 millions de tonnes d’aliments de Colombie et garantir l’approvisionnement de la population, promet d’exproprier les entreprises qui accaparent les produits de première nécessité. Avec son homologue Xi Jinping, il vient de signer à Pékin ce 22 septembre un accord avec la Banque de Crédit chinoise : 5 milliards de dollars seront injectés pour accélérer le développement de l’agriculture, de la santé publique, de l’industrie et de la recherche scientifique, de la construction, du système électrique vénézuéliens.

De cette manière, Maduro poursuit la mise en œuvre du programme proposé par son prédécesseur, et approuvé par les électeurs d’octobre 2012 et d’avril 2013. Il parie sur le réveil des forces populaires, passé le choc lié au probable assassinat de Hugo Chavez, pour reprendre «la transformation active, révolutionnaire » d’un État resté, malgré quatorze ans de révolution, le fief d’une classe moyenne « professionnalisée » avant la révolution, et minoritairement révolutionnaire. Le problème (qui est en général celui de toute révolution) est celui du « levier ». Où trouver les formateurs du type nouveau si la majorité des enseignants disponibles sont ceux qu’ont légués le libre marché et un État antipopulaire et non-participatif ?

Quand on dialogue avec les vénézuéliens, on entend parfois la crainte que les nombreuses mesures prises par le président Maduro (par exemple dans sa lutte contre la corruption au sein de l’État ou l’insécurité, approuvées par une large majorité selon des firmes privées de sondage) soient un « modismo » – qu’elles ne durent qu’un temps ou que se « tuerzan en el camino » – qu’elles se perdent en chemin.

Il est vrai que malgré l’appel insistant de Nicolas Maduro aux ministres, gouverneurs, maires et candidats-maires pour qu’ils “résolvent en profondeur les problèmes du peuple car c’est lui qui possède les solutions et c’est á nous d’apprendre à l’écouter”, la vision bolivarienne s’enlise encore souvent dans les pratiques coloniales de fonctionaires dont le seul souci est d’arriver au pouvoir pour y rester. En imposant plusieurs candidats à sa base, le PSUV (parti de la révolution) s’expose à perdre plusieurs mairies lors des municipales en décembre prochain. En dehors de la forme « Etat » ou  « parti », combien des 1.150 communes et des 31.670 conseils communaux, combien des centaines de médias communautaires sont-ils de véritables instances de pouvoir collectif ? Et pourquoi la démocratie participative avance-t-elle lentement ?

Parce qu’il faut encore beaucoup de temps pour surmonter la tradition politique de domination coloniale externe et interne, d’imposition et de castration.

Mais Chavez a réveillé un peuple et Maduro reprend le travail sur un socle qui, comme le rappelle Jesse Chacón, ne pourra être détruit même si la droite remportait les élections : celui de la montée en puissance de ceux d’en bas, de la récupération de la souveraineté et du rôle défensif, citoyen, des forces armées, la redistribution de la richesse nationale et l’égalité sociale comme composantes essentielles de la démocratie. Des experts des Nations Unies, dans leur récent rapport World Happiness Report for 2013 ont conclu que le Vénézuéla est le pays le plus heureux d’Amérique du Sud, confirmant les conclusions d’autres organismes internationaux (3). Mutation aussi sûre que celle du roseau face au chêne. La « guerre des temps » oppose à présent le court terme du « consomme et tais-toi, l’État est un obstacle à ton plaisir.. » à la conscience de l’Histoire longue comme capital du peuple. L’enjeu est la construction d’un imaginaire qui libère le citoyen du narcissisme de la réussite individuelle et le pousse à s’engager davantage au service de la collectivité.

La ferveur des habitants de Caracas saluant le retour de leur fils Simon Bolivar peut sembler une parenthèse folklorique aux touristes ou aux experts occidentaux impatients de voir le Venezuela revenir à la “normale” du libre marché et des gros contrats industriels. Mais lorsque Nicolas Maduro montre au peuple l’épée qui va rejoindre le corps du Libertador dans son Panthéon, chacun comprend qu’il s’agit d’une idée proclamée il y a deux siècles lorsque Caracas poussa le « cri de l’Égalité » et se mua en « berceau de l’indépendance américaine ».

Entrée triomphale de Simón Bolívar (Caracas 6 août 2013)

Entrée triomphale de Simón Bolívar (Caracas 6 août 2013)

Comme l’écrit Gonzalo Ramírez Quintero, l’oligarchie vénézuélienne, celle qui faisait main basse sur les finances de l’État pour s’installer à Paris ou à Miami, « voudrait que Bolivar redevienne une statue pour fêtes patriotiques, un motif rhétorique. Le Bolívar vivant la perturbe : il lui rappelle en permanence sa misère et son inauthenticité. La haine de ses médias, leur rejet moqueur du dialogue entre le peuple et la pensée bolivarienne n’est que la continuité de sa haine coloniale. Il s’agit aussi d’occulter le fort impact qu’a eu l’expérience de la révolution haïtienne dans la redéfinition sociale de la guerre émancipatrice par Simon Bolivar. »

Toute analyse qui se bornerait à analyser le présent pècherait par naïveté. Au Venezuela ce n’est pas seulement avec des archives que l’on commémore l’Unité Populaire chilienne de 1971-73 mais en initiant la discussion parlementaire de « la loi des conseils de travailleurs” qui donnera à ceux-ci le pouvoir non plus seulement de revendiquer syndicalement mais de participer politiquement aux décisions sur la production – dans la foulée des fameux cordons industriels, embryons du pouvoir populaire anéanti par le général Pinochet et l’administration Nixon. Ce nouveau texte complètera la loi du travail anti-néo-libérale mise en vigueur par Hugo Chavez (4). Il faudra encore que les travailleurs assument ce nouveau pouvoir.

Avec l'écrivain Eduardo Galeano, lors de la marche en mémoire d'Allende, Caracas, 11 septembre 2013.

L’écrivain Eduardo Galeano et le président, lors de la marche en mémoire d’Allende, Caracas, 11 septembre 2013.

« Certains m’on dit que Chavez est mort mais je n’en crois rien » dit l’uruguayen Eduardo Galeano, venu à Caracas en septembre 2013 présenter son livre récent « Los hijos de los días ». L’écrivain a rappelé l’empreinte qu’a laissée dans la pensée et dans la personnalité de Bolivar, le philosophe Simón Rodríguez. Un des concepts-clefs de la pensée de Rodriguez, de sa république américaine qui refusait de copier l’européenne, est la toparquia, « l’auto-gouvernement local ». C’est ce concept que Chavez et Maduro ont interprété pour transformer les actuelles relations de production capitalistes à travers une forme sociale et économique nouvelle : « la Commune ». C’est ici où le concept du temps historique rejoint celui d’espace comme fondement de la politique.

Présentation du livre d'Eduardo Galeano "Los hijos de los días" par le président Maduro, Caracas, le 10 septembre 2013.

Présentation du livre d’Eduardo Galeano « Los hijos de los días » par le président Maduro, Caracas, le 10 septembre 2013.

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Eduardo Galeano visite la « Casa de las Primeras Letras« , récemment sauvée de la destruction par le gouvernement bolivarien. Un espace interactif doté d’hologrammes permet au public de découvrir l’itinéraire intellectuel du philosophe Simón Rodríguez qui forma dans ce même lieu il y a deux siècles le jeune Simón Bolívar. José Martí, l’apôtre de l’indépendance cubaine y enseigna à son tour en 1881.

Qu’est-ce que cette « commune » dont Maduro a fait une priorité, après les critiques de Chavez sur le retard pris par le gouvernement dans sa mise en place ? (5)

Laissons la parole à José Roberto Duque (6) :

« A Caracas – et dans tout le Vénézuéla – il y a des centaines de communes en construction, mais le type de relations des grandes villes actuelles  rendent inviable une commune. Caracas est une ville capitaliste, dont la structure et le concept ont été moulés sur le mode de production de l’esclavage puis du capitalisme industriel. Avec de tels antécédents, difficile d’imaginer qu’elle serve de base au socialisme ou à la société de type nouveau que nous voulons. Difficile, oui : mais ceux qui vivent à Caracas ont la mission d’essayer. Caracas a aussi produit une étonnante culture de résistance, une citoyenneté qui sait que quelque chose doit être détruit.

« Un communard c’est quelqu’un qui se lève le matin, pour s’intégrer à une activité productive qui offre une vie et une indépendance à sa  communauté ou à sa commune. Aujourd’hui, les grandes villes n’ont pas de vocation productive (c’est ainsi que le capitalisme les a dessinées : des lieux où se concentrent les consommateurs et les esclaves des tâches inorganiques) de sorte que les citoyens doivent importer du dehors ce qu’ils consomment. Dans les villages agricoles la construction de communes est plus viable : semer pour consommer et pour vendre est un bon levier pour développer une communauté auto-soutenable.

« L’habitant des zones populaires de Caracas se lève le matin pour se rendre à un travail qui, en général, se trouve loin (et parfois très loin) de la communauté dans laquelle il vit ou, simplement, dort. Tout ce temps et cette énergie mentale et physique seraient mieux investis dans une commune. La construction des communes de Caracas doit commencer avec la destruction de cette manière de fonctionner, de cette imposition de la ville capitaliste.

« Les retrouvailles des jeunes avec leurs communautés iraient dans ce sens : l’affection pour le lieu de vie est la matière première pour créer et inventer un futur.

Un projet conçu et mis en oeuvre par un collectif autonome de femmes : la construction d'un immeuble au coeur de Caracas. Septembre 2013.

Un projet conçu et mis en oeuvre par un collectif autonome de femmes : la construction d’un immeuble au coeur de Caracas. Septembre 2013.

« Nous ne connaîtrons pas la société socialiste que nous sommes en train de construire. »

« Il y a cinq ans, ou moins, je l’avoue, je me sentais assez désespéré par certaines choses que je percevais dans le processus bolivarien, dans notre affrontement avec le capitalisme. Je disais que nous étions en train de perdre cette bataille. Cela m’enchantait de me remplir la bouche de critiques faciles parce que leur objet était visible : je disais que Caracas n’était pas une ville socialiste et que celui qui en doutait n‘avait qu’à parcourir les rues et compter chaque McDonald, chaque centre commercial, chaque contradiction de classe, chaque magasin ou bureau ou enseigne lumineuse des principales compagnies transnationales du monde capitaliste. Cela me semblait terrible et contradictoire avec notre déclaration de rébellion et notre proclamation d’une patrie marchant vers le socialisme.

« Difficulté de comprendre le temps de la révolution. Cette difficulté est liée presque exclusivement au fait que dans notre courte vie nous voulons que se produisent tous les changements sociaux dont nous rêvons. Nous passons rapidement de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte. Comme nous fonctionnons de manière individuelle, nous voudrions que le pays change très vite. Nous avons entendu de nombreux compagnons dire : “Après 14 ans nous continuons à négocier avec la bourgeoisie. Après 14 ans il y a encore de l’exploitation capitaliste. Après 14 ans il y a encore des baraques. Après 14 ans il y a encore des jeunes qui préfèrent le regguaetón á Silvio Rodríguez (vous avez déjà tenté de danser « mi unicornio azul ») ?

« Mais nous avons fini par comprendre. Nous, les vénézuéliens d’aujourd’hui, ne connaîtrons pas la société socialiste que nous voulons construire, et que nous sommes en train de construire. Nous ne verrons pas se dresser cet édifice dont nous posons aujourd’hui les premières pierres. Cette affirmation peut paraître très triste, elle mène en réalité à une belle conclusion. Tout ce que nous avons fait de 1998 jusqu’à aujourd’hui (et, depuis plus longtemps, contre les lois et parfois dans la clandestinité) sera bénéfice, jouissance et dignité pour les vénézuéliens qui ne sont pas encore nés. C’est ce qu’on appelle “construire le futur”. Certains d’entre nous sont trop aveugles pour accepter cette idée dure mais réaliste : nous mourrons individuellement sans avoir connu autre chose que ce vicieux capitalisme. »

Changer la vie passe in fine par la création d’un État communal. Ce jour-là Chavez pourra enfin réaliser son vieux rêve, accrocher son hamac sur les rives de l’Arauca.

Thierry Deronne, Caracas, septembre 2013.

Sommet de Petrocaribe à Cienfuegos, Cuba, 2007.

Sommet de Petrocaribe à Cienfuegos, Cuba, 2007.

Photos: AVN, Ciudad Caracas, Correo del Orinoco.
Notes:
  1. Voir http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela
  2. Lire http://www.telesurtv.net/articulos/2013/06/10/detienen-grupos-paramilitares-en-venezuela-que-iban-a-atentar-contra-presidente-maduro-3346.html
  3. Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/06/02/le-venezuela-hors-de-la-caverne-de-platon-2eme-pays-le-plus-heureux-damerique-latine-selon-luniversite-de-columbia-et-5eme-pays-le-plus-heureux-du-monde-selon-gallup/
  4. Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/04/nouvelle-loi-du-travail-au-venezuela-un-pas-de-plus-vers-la-vraie-vie/
  5. Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/
  6. Lire l’article complet : « La lenta construcción del futuro », http://www.ciudadccs.info/?p=453632

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/09/22/vers-les-rives-de-larauca/

Deux tours du monde en 100 jours : révolution dans la révolution bolivarienne.

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Assemblée du gouvernement de rue, État de Lara, 14 juin 2013.

Assemblée du gouvernement de rue, État de Lara, 14 juin 2013.

79.120 kilomètres parcourus en treize semaines par les ministres à la rencontre des citoyen(ne)s; 3.324 activités dont 2.000 assemblées populaires. Contact direct avec 3.483.000 habitant(e)s; 2.450 projets approuvés par l’exécutif sur proposition des organisations populaires dans les 24 états du pays – écoles, centres de diagnostic intégral, autoroutes, métro, autobus, système alimentaire, etc.. pour un investissement total de 16,5 milliards de dollars. Qui veut savoir ce que sera la révolution bolivarienne dans les années à venir, peut s’en faire une bonne idée à partir du bilan d’étape des trois mois du “gouvernement de rue” lancé dès l’élection de Nicolas Maduro, le 14 avril 2013.

Lors d’une assemblée organisée le 28 juillet dans le quartier populaire “23 de Enero” (Caracas) à la mémoire du président Chavez (qui aurait eu 59 ans ce dimanche), le président Maduro a fait rire en citant les “agences spatiales d’information” AFP, AP ou Reuters dont la ligne épouse celle de la droite locale: invisibiliser le gouvernement de rue et tout en concédant que “Nicolas Maduro a stabilisé son pouvoir”, prédire une “catastrophe économique”.

Il a évoqué la récente réunion à Santiago du leader de la droite, Henrique Capriles Radonski (impliqué dans la violence et les assassinats de militants bolivariens le 15 avril 2013 (1) et dans le coup d’État contre le président Chavez en avril 2002) avec Jovino Novoa, sous-secrétaire de la présidence de Pinochet : « il n’y a vraiment que la droite vénézuélienne pour aller conspirer avec ce genre de personnages monstrueux qui supervisaient les disparitions et les tortures« .

Pour la deuxième étape du gouvernement de rue qui démarre ce lundi 29 juillet 2013 à Sabaneta (État rural de Barinas), Maduro a fixé 12 lignes prioritaires (en plus des cinq objectifs généraux du Plan Patria) (2)  :

  • Réaliser de manière immédiate chacun des projets et des travaux publics approuvés au cours de la première étape du gouvernement de rue (avril-juillet).
  • Établir et approfondir le gouvernement de rue comme système intégral et permanent sur tout le territoire, pour mettre en oeuvre les projets à venir.
  • Intensifier et perfectionner le Mouvement pour la Paix et la Vie, avec la participation de tous les jeunes qui veulent sortir du culte des armes, de la drogue, pour qu’ils puissent s’inscrire dans des missions formatives et socio-productives.
  • Accélérer la récupération économique nationale (relancer la production nationale pour sortir de l’effet de la spéculation sur le dollar dans les importations).
  • Faire monter en puissance toutes les missions sociales, éducatives, culturelles qui vont de “En amor mayor” (dotation de pensions aux personnes âgées qu’elles aient cotisé ou non) à “Hijos e hijas de Venezuela” (appui économique direct aux mères en situation de pauvreté extrême), à la mission Logement, etc… Maduro a exigé que soient mises en place les coordinations ministérielles dans les régions : « dans certains états les délégués des différents ministères ne se connaissent même pas entre eux ! Cela doit finir, nous sommes un seul État !« 
  • Fortifier la Mission “Efficacité ou rien” et poursuivre la lutte à fond contre la corruption au sein de l’État, du gouvernement comme du secteur privé. Une lutte “qui va apporter de nouvelles surprises dans les jours prochains”, pour laquelle Maduro a créé une équipe secrète et compte sur l’appui des organisations populaires.
  • Dès le mois d’août, passer à la vitesse supérieure dans la construction de la Commune, stratégie à laquelle Hugo Chavez donnait la plus haute priorité pour dépasser la structure de l’État bourgeois.
  • Accélérer le redressement du système électrique national qui a déjà permis de réduire de moitié les coupures de courant (en 100 jours 70 mégawatts ont été produits et 400 ont été économisés).
  • Approfondir le “gouvernement de rue” dans les forces armées en multipliant les visites sur le terrain.
  • Impulser une révolution dans la communication et dans la culture, notamment en créant un mouvement national de théâtre pour et par les jeunes et par la mise en valeur du répertoire national et latino-américain.
  • Maintenir le cap de la politique internationale d’intégration, en consolidant l’ALBA, Petrocaribe, l’UNASUR et la CELAC.
  • Constituer un front politique élargi entre le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV), les mouvements sociaux et les autres partis progressistes, en vue des élections municipales du 8 décembre 2013.

Sur ce point le président Maduro a critiqué la volonté anachronique de certains candidats “révolutionnaires” de vouloir se faire élire à une mairie par pur égocentrisme. Les critères pour approuver une candidature ne sauraient être autres que l’humilité, la capacité de servir la population et les qualités du travail réellement accompli.

Le matin à Barinas (village natal de Chavez) Maduro avait déclaré : “Je connais des gouverneurs « chavistes », nous les connaissons tous, qui reçoivent de l’argent des grands propriétaires pour freiner la révolution. Nous devons nous critiquer nous-mêmes, pour avoir commis une erreur – celle de laisser à Chavez tout le poids de la révolution, sans assumer assez notre responsabilité qui, aujourd’hui plus que jamais, est de construire le pouvoir populaire. Fidel Castro l’avait dit de manière prémonitoire il y a treize ans, en visitant ce même lieu : “Chavez ne peut être le maire de tout le Venezuela, personne ne peut en supporter autant” en voyant les milliers de papiers, de lettres qu’à chaque déplacement les gens lui glissaient dans les mains, désespérés par les carences et le silence des maires, gouverneurs, ou ministres. »

« Aujourd’hui nous allons construire la commune mais dire commune ne signifie pas direvoilà, il y a une organisation qui s’appelle commune et j’en suis membre”, Beaucoup d’entre nous disonsje fais partie d’une commune. Mais combien peuvent dire réellement qu’ils font partie d’une commune ? Serait-ce qu’elles sont déjà construites ? La commune, c’est un espace militant, de travail, de solidarité, de nouvelles relations de production, pour nous former, pour y former nos enfants… Que chaque dirigeant, que chaque gouverneur se pose la question : “combien de communes ai-je aidé à construire ? combien de gens ai-je formés pour qu’ils puissent organiser le pouvoir populaire ?

Thierry Deronne, Caracas, 29 juillet 2013.

Notes :

  1. Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/17/defaite-de-la-tentative-de-coup-detat-lex-president-lula-critique-lingerence-des-etats-unis-dans-les-elections-venezueliennes/
  2. Lire “Ce que la révolution bolivarienne va faire de 2013 à 2019”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/
  3. Photos ci-dessous : célébration populaire à titre posthume des 59 ans de Hugo Chavez. Crédits : Venezuelanalysis.com / AVN.

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Des habitantes de Caracas ont préparé le gâteau d’anniversaire pour Hugo Chavez.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/07/29/deux-tours-du-monde-en-100-jours-revolution-dans-la-revolution-bolivarienne/

Manuel Vadell : « Le meilleur livre d’un dirigeant est dans les yeux, dans la voix des citoyens »

Ce fut au milieu des années 90, à Caracas, dans un sous-sol bourré de livres de Droit et de politique, que je croisai pour la premiere fois l’éditeur Manuel Vadell. Le Mouvement Bolivarien 200 (1) créé par Hugo Chavez y tenait des réunions secrètes pour fortifier le bras civil de l’union civico-militaire. C’est depuis ce dépôt, où je l’interviewe aujourd’hui (17 décembre 2012) qu’il pratique depuis trente ans la balistique idéologique. On lui doit notamment la rencontre d’Hugo Chavez avec un des derniers grands philosophes marxistes – le hongrois Iztvan Meszáros – grâce à la publication d’ouvrages tels que « Au-delà du Capital » ou « le défi et le poids du temps historique ». Quand Vadell envoie ses « torpedos » dédicacés au Palais de Miraflores, ils sont parfois assortis de listes avec recommandations pratiques au sujet de l’appétit immodéré de certains fonctionnaires pour le Trésor public.

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Manuel Vadell, le 17 décembre 2012, à Caracas.

Thierry Deronne – A quel moment avez-vous décidé d’entrer en politique ?

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Affiche du collectif Trinchera Creativa sur les violations des droits de l’homme avant l’époque de Chavez. Légende : « 1989-1993. Adecos (= sociaux-démocrates) experts en lancements – CHUTE LIBRE. »

Manuel Vadell – En 1953. J’avais 17 ans, j’appartenais à la jeunesse d’un parti qui avait beaucoup promis au pays dans sa première étape populaire, au sortir de la dictature: « Acción Democrática » (parti social-démocrate, NdT). Nos courants internes, à la gauche de AD, étaient emmenés par ce grand dirigeant que fut Domingo Alberto Rangel. Puis nous avons fondé le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR). Ce fut le début d’un long travail qui a coûté beaucoup de martyrs au pays, non seulement sous la dictature de Pérez Jimenez mais par la suite sous la dictature des partis social-démocrate (AD) et démocrate-chrétien (COPEI). Il est frappant de voir que cette période civile fut beaucoup plus meurtrière que la dictature militaire. Tant de gens sacrifiés de manière absurde. En les assassinant, en les torturant, en les lançant depuis des avions. La lutte a continué : nous avons organisé tout le mouvement étudiant, celui de l’Université de Carabobo dans mon cas. J’ai subi 17 emprisonnements. Mes séjours en prison étaient brefs : j’étais président de la Fédération des Centres Universitaires et les rues se remplissaient pour exiger ma libération. Je dois dire avec fierté que j’ai inauguré la prison de Tocuyito ! (rire) M’y ont suivi 700 autres, venus de tous les coins du pays. Au milieu de tout cela, en plein appauvrissement généralisé du pays, Hugo Chavez tente une insurrection. Nous avions déjà des contacts avec lui. Lorsqu’il fut fait prisonnier après ce fameux 4 février 1992, les contacts se sont poursuivis à travers mes visites répétées à sa prison en compagnie du Dr. Giordani (actuel Ministre de la Planification NdT) ou de Domingo Alberto Rangel. Ici même, dans cette cave de la maison d’édition, nous nous sommes réunis après la libération de Chavez – Nicolás Maduro était parfois présent – pour structurer le MBR-200 civico-militaire, qui jusque là était une formation purement militaire. Chavez me nomma au sein de la direction avec – cela paraît incroyable – la responsabilité de la « sécurité et discipline ». C’est ainsi que nous nous sommes rapprochés.

Par la suite nous avons dû créer une organisation pour participer aux élections : le « Mouvement Cinquième République » (1998-2007). Malheureusement un personnage qui s’est révélé très nuisible par la suite, et que Chavez considérait à l’époque comme un père a pris un certain ascendant sur cette organisation (Luis Miquelena, NdT). Pour ma part, du fait que j’étais connu dans l’État de Carabobo, étant né a Puerto Cabello, ayant milité dans son mouvement étudiant, Chavez m’a proposé de m’y lancer comme candidat gouverneur, et j’ai gagné l’élection. Miquilena intervint pour faire annuler ma proclamation bien qu’ elle fût signée par le Conseil Électoral de Carabobo.

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La campagne victorieuse de Vadell au poste de gouverneur de Carabobo, sous les couleurs de Chavez (1998)

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De toutes manières, honnêtement,  ces votes n’étaient pas les miens, c’étaient les votes du Président qui avait d’autres stratégies: deux mois plus tard, en décembre 1998, venaient les élections présidentielles et sa décision de convoquer une assemblée constituante. Chavez remporta le scrutin et pour ma part je fus élu comme député à l’assemblée constituante, et chargé de la commission de l’espace géographique : 900.000 kilomètres carrés de territoire mais aussi 600.000 kilomètres carrés d’un espace maritime avec plus de 300 îles et des frontières avec d’autres États ! Qu’on pense par exemple à la Isla de las Aves, une île si petite qu’elle peut disparaitre, que nos forces navales surveillent aujourd’hui. Ce thème n’est pas négligeable, il suffit de voir l’actuel conflit maritime entre le Nicaragua et la Colombie. Nous savons que nos fonds marins contiennent de grandes quantités de gaz et d’hydrocarbures.

T.D. – De quand date votre action littéraire ?

M.V. – De 1973. Nous avons fondé une maison d’édition à Valencia : « Vadell hermanos » (« Vadell Frères »). Au même titre que la petite maison d’éditions du camarade Fuentes surnommé Ho-Chi Minh, nous étions les « torpedos » de la gauche. Nos livres visaient à former idéologiquement les révolutionnaires au moment où nous sortions de la défaite politique, militaire, de notre guérrilla. Prendre le maquis fut une décision, à notre avis, précipitée. Lors d’une visite à Cuba de Domingo Alberto Rangel, secrétaire général del MIR, accompagné du camarade Simon Saez Mérida, ils en ont parlé au Che. Il s’est exclamé : « Une guérilla au Venezuela ? Quelle folie ! La plupart des paysans qui pourraient vous appuyer sont partis habiter dans les villes, ils sont fascinés à l’idée de voter. C’est dans ces conditions que vous voulez monter une guérilla ?» Ce fut exactement ce qui s’est passé : la guérrilla a manqué de l’appui de nos paysans qui croyaient dans la démocratie, dans cette fausse démocratie et dans le pouvoir du vote, et elle fut défaite.

Nous, pendant ce temps, nous travaillions à partir de la maison d’édition en effectuant des tirs importants contre le régime comme « Los peces gordos » (« les gros poissons ») d’un auteur qui nous a trahis par la suite, « El desastre »  de Pedro Duno, Juan Pablo Pérez Alfonzo et Domingo Alberto Rangel, « la invasión de Mr. Ford » ou « la pipa rota » (« la pipe cassée ») de Rangel, des titres cubains également, bref une série de livres qui cherchaient à aiguiser la participation juvénile au débat  idéologique, et la compréhension de la situation nationale. Une publication qui a causé une grande fureur à l’époque fut « La misère au Venezuela » de Michel Chossudovsky (1977).

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T.D. – Vous évoquez Domingo Alberto Rangel qui n’a jamais ménagé ses critiques vis-à-vis du processus bolivarien. Que pouvons-nous retenir aujourd’hui de sa pensée ?

M.V. – Tout. Tous ses apports sont nécessaires au processus en cours. En premier lieu, l’éthique. Nous vivons un processus qui manque encore d’éthique, de morale révolutionnaire. Il y a des personnalités qui se font passer pour révolutionnaires et qui arrivent, malheureusement, au pouvoir. Cela n’a rien de socialiste. Le rectifier est une des tâches urgentes pour les forces progressistes et réellement révolutionnaires. Il existe des risques de déviation, liés au désir chrématistique, dans beaucoup de ministères. Ce qui implique aussi de secouer notre parti.

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Domingo Alberto Rangel (1923-2012)

T.D. – Que pensez-vous de l’affirmation récente de Jesse Chacón pour qui « la grande fragilité du PSUV est de ne s’activer que dans les conjonctures électorales, sans être vraiment au contact des problèmes quotidiens de la population, et que les gens votent pour lui parce que c’ est « le parti de Chavez » ?

M.V. – Je partage totalement ces idées. Nous l’avons dit durant les derniers mois, dans toutes les activités que nous avons menées dans le pays. Les statuts du parti ne fonctionnent pas bien, il faut les refonder. C’est pourquoi je dis souvent que le véritable parti de Chavez, ce sont les forces armées nationales. Dans le parti actuel, le débat est inhibé par la peur de déclencher des batailles internes entre dirigeants. Une des solutions serait de convoquer une nouvelle assemblée nationale constituante. La constitution que nous avons élaborée en 2000 reste hantée par certaines fantômes…

T.D. – Dans quel sens ?

M.V. – Nous proclamons le socialisme mais ce texte crée des obstacles à son développement, nous ne pouvons plus en tirer grand-chose…

T.D. – Par exemple ?

M.V. – Le cas de la commune. La constitution ne permet pas d’en donner une définition efficace. Nous avons besoin d’une constitution idéologiquement plus cohérente avec le processus actuel. On me dira que c’est une constitution jeune, qu’elle n’a que douze ans. Oui, mais précisément au bout de douze ans nous avons besoin d’une nouvelle efficacité dans le chemin ouvert par Chavez vers le socialisme. C’est un thème qui devrait être débattu au sein du parti.

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Dès 2001, Vadell alertait Chavez à propos des « bandits et commerçants » infiltrés dans le Mouvement Quinta República (première plate-forme électorale bolivarienne créée en 1998, dissoute en 2007)

T.D. – Pour revenir un temps à l’époque du MBR 200, quelle leçon peut-on en tirer, sachant que Nicolás pourrait être le nouveau candidat à la présidence ?

M.V. – Nicolas s’est toujours identifié à sa classe d’origine, la classe des travailleurs. Mais au cas où Chavez devait se retirer dans ces régions du Llano qu’il aime tant comme Elorza, et que Nicolas devait assumer la tâche de mener le processus à bon port idéologique, il faudrait qu’une commission du parti l’appuie en évaluant certains actes commis par des responsables au sein des ministères, qui ont acquis des propriétés dans divers endroits du pays. Il y a des pas positifs dans ce sens comme les déclarations de biens à l’entrée et sortie de fonction mais qui enquête sur la véracité des déclarations ? C’est une tâche parfaite pour notre parti au cas où notre « Contraloría de la República » ne le fait pas. Un parti qui veut être révolutionnaire doit créer en premier lieu une commission de contrôle, un tribunal disciplinaire sérieux, capable d’examiner les dossiers de tous les fonctionnaires publics. Ici la droite ne nous fait pas autant de mal que l’immoralité de certains de nos fonctionnaires qui bien sûr , n’ont aucun intérêt à voir s’instaurer un socialisme et ne veulent pas d’un parti qui les contrôle. L’éthique socialiste qui est un des points du plan stratégique de gouvernement me parait fondamentale pour réaliser notre projet idéologique.

T.D. – Parallèlement à votre combat littéraire, une autre de vos activités permanentes est la formation socio-politique, en particulier au sein du mouvements de travailleurs, quel bilan en tirez-vous ?

M.V. – Pendant une longue période notre gouvernement a tourné le dos à la classe travailleuse, en particulier dans le secteur du fer, du pétrole, et dans d’autres secteurs liés au public. Nous ne marchons pas encore au rythme d’une classe qui doit assumer le rôle central dans une marche vers le socialisme. Dans l’hypothèse d’une présidence de  Nicolás Maduro, mon espoir est qu’il mette l’accent sur cet aspect. En même temps les travailleurs doivent maintenir leur indépendance vis-à-vis du pouvoir central. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne l’appuient pas, mais sans soumission, en gardant leur identité de classe hégémonique. Parce qu’il y aura encore certaines décisions gouvernementales que les travailleurs devront affronter si elles sont influencées par des facteurs moins révolutionnaires. Si on castre la classe, il ne pourra y avoir d’avancée du pouvoir populaire.

T.D. – Quels autres obstacles y-a-t-il à cette émancipation ?

M.V. – Rappelle-toi que nous avons affaire à un processus nouveau, ce n’est qu’aujourd’hui que nous commençons à en parler. En douze ans nous ne pouvions pas espérer davantage que ce que nous avons conquis. Sur un plan économique et public, si les contrats collectifs sont faits au détriment de la classe des travailleurs, l’avancée ne peut se faire. Je crois cependant, après la nouvelle loi sur le travail, que le gouvernement va changer sa vision au sujet du monde des travailleurs. N’oublie pas que notre classe ouvrière provient de quarante ans de tromperies, qu’elle est encore en phase de développement idéologique. Il y a beaucoup de manières de le faire. Par exemple le théâtre, on peut former les travailleurs à travers le divertissement. Il y avait un théâtre des travailleurs sour le dictateur Pérez Jimenez !.. (rires) un théâtre où des travailleurs jouaient pour leurs camarades ! Aujourd’hui il y a le développement de la culture qui consiste par exemple à enseigner comment écouter et interpréter la musique populaire. Il est temps que les syndicats organisent la sortie de cette culture consumériste et aveugle qui ne tourne qu’autour du salaire. Il faut élever les niveaux de lutte, de la conscience du fait de travailler pour un pays, ne pas se cantonner aux revendications économiques comme c’est encore, souvent, le cas aujourd’hui.

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« Conseils d’usine et Contrôle ouvrier de la production », brochure didactique éditée par Areópagos, collectif itinérant de formation socio-politique auquel participe Manuel Vadell.

T.D. – Qu’est-ce qu’être vénézuélien et bolivarien, aujourd’hui ?

M.V. – Du point de vue des médias extérieurs, cela signifie être affilié à une idéologie dictatoriale (rires)

T.D. – Et de votre point de vue ?

M.V. – La première chose à souligner c’est qu’à travers le bolivarianisme nous sommes devenus le pays le plus libre du monde. Nous avons des raisons suffisantes pour l’expliquer. Non seulement les quinze élections qu ont eu lieu depuis l’arrivée de Chavez au pouvoir, mais aussi des faits aussi simples que pendant que les européens doivent se battre pour manger, ici tous mangent, reçoivent des maisons alors que là-bas on les expulse. On pourrait multiplier les exemples. Les médias ont dressé autour de nous un rideau qui empêche de communiquer notre réalité.

T.D. – En tant qu’éditeur, comment voyez-vous le processus ?

M.V. – Chavez est le premier président dont l’objectif déclaré a été de donner au peuple vénézuélien le goût de lire. Ses programmes de télévision ont été fondamentaux pour transmettre au peuple l’émotion de la lecture. La seule erreur, je le dis sur la base de quarante ans de travail, est d’offrir les livres. Le livre doit avoir un prix modique, le gouvernement peut s’en charger. Cinq bolivars, c’est le prix d’un petit café. Livre offert, livre gaspillé en général. Par contre beaucoup le liront s’il l’achètent. En dehors du livre la Révolution doit créer des médias pour élever le niveau de connaissances des classes populaires. Pour un travailleur lire un livre de deux ou trois cents pages peut être fatigant. Mais il peut s’informer sur tout ce qui se passe par la poésie, les télénovélas, le théâtre… J’aimerais que se développe un mouvement théâtral national, semblable à notre grand mouvement symphonique national, un grand mouvement dans les quartiers. Nous avons de grands metteurs en scène et toute l’infrastructure nécessaire. Un coin de rue peut devenir une scène de théâtre, un enseignement pour les jeunes, qui contribue au développement du socialisme.

T.D. – Le général Omar Torrijos disait que la principale qualité du dirigeant est de savoir écouter le peuple.

M.V. – Il avait parfaitement raison. Le meilleur livre d’un dirigeant est dans les yeux, dans la voix des citoyens qu’il veut diriger. Ce sont eux, sans que le veuille le dirigeant, qui vont tracer la route. Dans le fond, c’est la qualité que possède Chavez. Le drame est que certains, parmi ceux qui l’entourent, freinent le développement de l’action populaire, parfois par pure ignorance de comment conduire les masses. Nous devons, avec beaucoup d’habileté, transformer une admiration presque religieuse en militance active, d’où l’importance de la formation populaire. Plutôt que de dire : « j’admire Chavez parce qu’il est le coeur du peuple », l’admirer parce qu’il conduit une action progressiste vers l’égalité par le socialisme.

Photos: T.D.

Note.

(1) Mouvement ainsi nommé en référence aux 200 ans écoulés depuis la geste bolivarienne.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/12/22/manuel-vadell-le-meilleur-livre-dun-dirigeant-est-dans-les-yeux-dans-la-voix-des-citoyens/

Roman Chalbaud, le cinéma-peuple du Venezuela.

Revoir aujourd’hui « El pez que fuma » et « La oveja negra » côte à côte sert d’abord à se rappeler que rien ne peut naître de rien et qu’il serait vain d’étudier la révolution bolivarienne sans pouvoir remonter le temps. A tous ceux qui parlent aujourd’hui, au Venezuela, la langue familière du socialisme, du vivre-ensemble, du pouvoir populaire, le vaste cinéma abandonné de « La Oveja Negra » ou le grand bordel du « Pez que fuma » parlaient déjà de cumbes (1) dont les habitants posent les règles de l’amour, de l’argent, se cherchent dans les corps et dans les âmes. Espaces de vie où on veut rendre un sens aux mots dans l’interminable danse qui les relie tous hors du centre et de la seule lumière, et dont les habitants finissent par se défendre les armes à la main si l’autorIté se fait menaçante. La porte déroulante du cinéma vide ou le portail de fer du bordel, les personnages en connaissent la valeur : c’est leur propre peau.

Un jeune couple s’étreignant en un éclair, la caméra s’éloignant au bout de quelques secondes pour nous montrer que la guitare n’est pas « off » mais grattée à deux mètres par un témoin inspiré qui se met lui aussi à faire l’amour à sa partenaire… C’est dans ce cinéma vide, en ruines, que naît  l’anti-novela-bourgeoise, loin des murs de carton aveugle d’une classe moyenne croyant au bonheur d’être seule au monde. Le cinéaste vénézuélien Chalbaud sait que la raison humaine se retrouve dans la disparition des cloisons, dans les persiennes traversée par des yeux, des bras, des mains qui se cherchent et se touchent, toujours prêts à aller plus loin. De main en main, il noue la famille et ses rôles, mère protectrice, jeune fille enceinte, hommes violents ou simples reproducteurs, devin chauve lecteur de cartes, chiens assis à table pour dévorer patiemment un  gigot, avec pour témoin le perroquet amazonien perché sur l’épaule. Tous ne prennent que ce qui est nécessaire à la vie, à ce qui doit survivre envers et contre tout, s’appuyant sur les béquilles de la magie afro-indigène-européenne, fuyant le présent étouffant, vers l’horizon humain. Avec les réserves infinies de patience de ceux qui scrutent le pouvoir depuis ses frontières, et ont appris à le déchiffrer pour qu’un jour…

D’autres baisseraient les bras mais le peintre de la danse des femmes et des maquereaux, en cinéaste de son peuple, a su voir cette marche : à travers le mirage de la Venezuela Saudite des années 70 et la modernité factice de la piscine de l’Hilton et des avions pour Miami, jusqu’au fond du cinéma abandonné où la vie se réfugie dix ans plus tard quand le « vendredi noir » boursier a fait s’effondrer la monnaie nationale, prélude aux mutineries de la faim, au « Caracazo » de 1989, au massacre ordonné sans hésitation par la social-démocratie. « Les étoiles.. les étoiles… pourquoi nous ont-elles abandonnés ? » s’écrie le cartomancien, roi nu, avant un carnage de la police, avant un cri d’accouchement et d’effroi sur fond de feux d’artifices de noël.

La grande famille de Chalbaud a pris une décision : mieux vaut mourir qu’abandonner notre plaisir. Même dans cette nuit qui tombe, elle continue à aimer : le portrait à l’huile de la grande bourgeoise partie se faire opérer à Paris, éveille un vague sentiment chez l’esotérico, conseiller spiriruel de la famille de voleurs, robins des bois et autres mandrins venus de tout le Venezuela qui se partagent, de cambriolage en cambriolage, les biens de cette aristocrate, son champagne, ses divans à revendre d’urgence au contrebandier, et les murs d’encyclopédies Britannica.

Roman Chalbaud et l’acteur Miguel Angel Landa

Un cinéma qui voit pour le peuple, un cinéaste qui n’a jamais trahi : ses personnages vous poursuivent à la sortie pour vous donner à penser, vous aimer, parfois contre votre volonté. Un cinéma vénézuélien : irréductible a son image.

A 81 ans, Chalbaud continue à écrire, à tourner. « Jamais le cinéma et le théâtre n’ont connu une telle force, un telle productivité. La création de la Villa del Cine a joué un rôle essentiel, tout comme la création d’un distributeur comme Amazonia Films. Avant, le Venezuela n’avait pas de distributeur ou de producteur soutenu par l’État, ce qui limitait fortement notre travail comme cinéastes. La Cinémathèque,  autrefois baptisée nationale, mais en réalité de Caracas, est aujourd’hui présente partout dans les régions. Quand j’ai montré mon film « Caïn adolescent » dans les années 50, il n’a duré qu’une semaine en salle et fut immédiatement retiré, à défaut d’une loi qui protège la diffusion du cinéma national. Les distributeurs et exploitants de salle ne montraient aucun intérêt pour un « produit » qui ne rapportait pas au box-office. Cependant, avec les films que nous avons réalisés, nous avIons prouvé que les gens pouvaient s’intéresser à un autre cinéma. Quelle meilleure preuve que ce qui se passe aujourd’hui ? Les gens sont impatients de regarder notre histoire, de connaître notre culture, notre façon de penser, ce qui s’est passé dans les années 70 , lorsque nous avons commencé à faire des films comme « Cuando quiero llorar no lloro », « La quema de Judas », « Cangrejo », « Macu », « Más allá del silencio ». Ce qui se passe aujourd’hui prouve que le public a toujours été intéressé par ce cinéma. »

Pour Chalbaud, une  autre clef du renouveau est le sauvetage et la réhabilitation de théâtres ou de cinémas tombés en ruine : « Sans aucun doute, l’État a sauvé de nombreux espaces comme le Théâtre Municipal, le Théâtre Principal, le Théâtre de Catia et le le Junin, pour n’en nommer que quelques-uns. C’est essentiel pour consolider les arts de la scène et, même à l’Est de Caracas (zone oú vivent les secteurs les plus aisés), on fait plus de théâtre que ce qu’on a fait jusqu’ici. Nous devons transmettre la culture chez les enfants en âge précoce. Si ces enfants deviennent acteurs, scénaristes et réalisateurs, ils cesseront d’être de simples spectateurs et considèreront l’art d’un point de vue différent».

En juillet 2012 Roman Chalbaud est en pleine pré-production d’un film écrit par l’historien Luis Britto García, « Le pied insolent » qui raconte une partie de la vie de Cipriano Castro. L’histoire remonte à 1899, quand Cipriano Castro descend des Andes et arrive quelques mois plus tard à Caracas, où il prend le pouvoir. Le film narre notamment l’an 1902, « l’irruption de cuirassés britanniques, allemands, néerlandais et italiens qui bombardent Caracas, Maracaibo et Puerto Cabello, à cause d’une dette extérieure contractée par le pays », l’attitude nationaliste de Cipriano Castro, son célèbre discours sur «le pied insolent de l’étranger qui a osé fouler le sol sacré de la patrie », qui donne son titre au film.

Cipriano Castro (1858-1924)

« Ce n’est pas un être exceptionnel, il ne faut pas croire que tout ce qu’il a fait fut parfait mais il faut souligner ce nationalisme, la façon dont il s’est battu contre les forces étrangères, contre cinq empires, son exemple est révélateur « .

En ces jours de juillet l’infatigable Chalbaud met en scène au Teatro Principal la pièce « Jolie Poupée », elle aussi de la plume du dramaturge vénézuélien Luis Britto García, une histoire vraie qui se déroule sur fond de trois moments historiques: le coup d’Etat militaire contre le général Isaias Medina Angarita en octobre 1945, le renversement du président Romulo Gallegos en 1948 et l’arrivée au pouvoir du général Marcos Pérez Jimenez en 1958, jusqu’à sa chute. « La fable parle d’une jeune fille qui tua son ami parce qu’elle avait perdu son honneur et qu’il l’avait abandonnée et se moquait de lui. Elle devint à l’époque un symbole pour les jeunes femmes parce qu’elle avait sauvé leur honneur. »

Thierry Deronne,

Avec Iralva Moreno /AVN

(1) Territoires libérés où se réfugiaient les esclaves en fuite pour réinventer un autre monde.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/07/20/roman-chalbaud-le-cinema-peuple-du-venezuela/

Walkira Zurita : “Avant nous étions invisibles pour l’État”

04/03/12.- Pour Walkira Zurita pouvoir exprimer le mécontentement populaire il y 25 ans était difficile car les institutions fermaient leurs portes à la communauté. Cependant les personnes cherchaient le moyen de faire connaître leur rejet des politiques existantes; sa voie à elle fut le théâtre populaire.

Elle se souvient. Par cet art les habitants de La Vega montraient les carences des services affectant la zone, d’un point de vue insurrectionnel.

“Le secteur avait des problèmes d’eau, le gaz n’arrivait pas aux zones élevées hautes et le transport était déficient. Avec le théâtre nous nous moquions de ces situations et en même temps nous exigions des réponses”.

Walkira a participé avec trente de ses voisins au groupe théâtral Casco Obrero, qui réalisait des pièces-protestations dans les rues du quartier El Carmen. Ils ont aussi mis en scène un chemin de croix révolutionnaire contre Carlos Andrés Pérez.

Mais la méthode de travail de cette militante sociale a changé il y a six ans, quand elle a déménagé dans la zone « Cota 905 », du secteur « El Paraíso », et qu’elle a commencé à remonter les rues.

“Maintenant j`ai plus de contact avec les voisins parce que pour pouvoir les aider il faut connaìtre les problèmes qui les affectent. Dans le secteur El Paraíso, avec le parti socialiste unifié du Venezuela, nous parcourons les rues pour diagnostiquer les réalités”.

—    Quelle est la différence avec le travail mené il y a 25 ans ?

—    « L’objectif est le même, travailler pour la communauté. La grande différence est qu’avant nous luttions parce que les personnes subissaient de nombreuses privations et que nos secteurs étaient très pauvres, avant nous étions invisibles pour les institutions de l’État. Aujourd’hui les secteurs sont recensés et nous, les habitants, construisons des solutions avec l’appui du gouvernement. Ceux qui ne croient pas dans la construction du socialisme, ne savent pas qu’il se construit à travers la solidarité et que nous pouvons avoir un logement décent, renforcer la souveraineté alimentaire, plus d’emplois et faire que les écoles forment réellement les enfants et les jeunes. Aujourd’hui il y a une possibilité de vivre mieux. »

“LE CONTRÒLE SOCIAL EST NÉCESSAIRE”

Actuellement, Walkira est membre du Coneil Communal Cristo de los Milagros, actif dans l’ensemble résidentiel « 21 de Julio ».

Elle raconte que l’organisation populaire a réussi à concrétiser plusieurs projets. Parmi eux la construction d’un écran, la formation d’une route de transport comunal et l’asphaltage de l’aire de stationnement. Mais tout n’a pas été parfait à cause de nombreux obstacles subis par le conseil communal de la part de certaines personnes que Walkira appelle des “ennemis de la Révolution”, des gens qui ne voient pas les changements et font des critiques sans faire de propositions.

Elle rapporte que pour le projet de construction de l’écran certains ont diffamé le conseil comunal au sujet de la gestion des ressources, de sorte que les porte-parole communaux ont commencé à rendre leurs comptes auprès de toutes les institutions pour démentir ces allégations.

« Le contrôle social est nécessaire dans tout conseil communal. A présent nous sommes conscients de l’importance de l’organisation dès le diagnostic des besoins, l’élaboration du projet, la réception des ressources de l’État et la licitation de l’entreprise. Même s’il est également nécessaire que les institutions publiques accompagnent les porte-paroles dans l’exécution des projets, dans la partie technique comme dans la partie légale ».

VOIX DU SECTEUR “EL PARAÍSO”

Pour disposer d’ un moyen d’expression, Walkira a impulsé, avec d’autres porte-paroles du conseil communal, un programme de radio appelé « Voix du secteur El Paraíso » transmis par la radio communautaire « Voix Libertaires ». « Par cette initiative nous avons pu informer sur les progrès accomplis grâce à la révolution mais aussi relayer les crtiques. Aujourd’hui avec les médias alternatifs le peuple a le pouvoir de s’exprimer et de se rendre compte ainsi qu’ il y a une révolution au Venezuela”.

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Brève biographie

Walkira Zurita est née à Caracas el 25 novembre 1971. A grandi dans le secteur « El Carmen” du quartier populaire “La Vega” où elle a vécu jusqu’à l’âge de 35 ans. A étudié l´Education Spéciale à l’Université Pédagogique Expérimentale Libertador. Actuellement elle travaille à l’École Bolivarienne « Los Naranjos » du quartier La Vega. Elle y développe le Programme d’Orientation Intégrale de Vocation, pour les élèves de 5ème et 6ème. Elle offre aussi des ateliers de formation aux parents de diverses institutions éducatives.

KATIUSKA SERRANO/ CIUDAD CCS
PHOTO : ENDER CURBELO

Source : http://www.ciudadccs.info/?p=267347#more-267347

Traduction : Thierry Deronne pour www.venezuelainfos.wordpress.com


« Vole, vole plus haut ! »

L’image d’une cage tenue en l’air. Des mains qui la portent. Des mains qui s’agitent dans l’air. A l’intérieur, un oiseau. On entend des cris : « liberté ! ». La porte de la cage s’ouvre. Un oiseau en sort. D’autres cris : « vole, vole plus haut ! » On voit l’oiseau s’envoler vers le ciel.

Olole, Ololeeeee, Venezuela chante aussi…

Son des tambours. L’oeuvre que nous allons voir est une mise en scène de l’Ecole Basique Bolivarienne “Francisco de Paula Reyna”, située dans le village de San Juan de Colón, dans la municipalité Ayacucho de l’Etat de Táchira.

Nous voyons un fleuve, des arbres, une montagne, et au milieu un groupe d’enfants déguisés en soldats qui suivent une jeune fille coiffée d’une grande couronne. Face à eux s’avance un autre groupe d’enfants déguisés en indigènes. Les deux groupes se trouvent sur un échiquier recouvrant le sol. Pareils aux pions du jeu, les enfants se disposent les uns face aux autres, prêts à commencer la partie.

Une jeune indigène fait un pas en avant, comme un pion que l’on déplace, et s’exclame :

« Je suis la princesse Karula, indigène morte d’amour. La reine des jeunes filles. Je suis née sur la cime de la montagne, dans un petit village de l’Etat de Mérida. Fille du chef indien Tokisai. Ma tribu, les danseurs. Célèbres pour la danse qu’ils exécutent avant le combat ».

Commence le jeu d’échecs, au cours duquel les joueurs de chacune des équipes, qui représentent ici les indigènes contre les conquistadors, se déplaceront en fonction du pion qu’ils représentent (roi, reine, cavalier, fou, tour, etc.) et feront tomber leur rival par le texte qu’ils prononcent. Au cours de la partie les figures les plus emblématiques de l’histoire aborigène du Venezuela sont représentées : l’indien Guaicaipuro, la princesse Yurubí, l’indien Tamanaco, le chef Paisana de la tribu des Caribes, le gochito (habitant orginaire de la région andine) Morachi, la princesse Tibisay… De même, du côté des conquistadors, les noms de Francisco Fajardo, Rodrigo de Triana, de la reine Isabelle de Castille, du Frère Bartolomé de la Casas, du Capitaine Mendoza, de Carlos Primero et de bien d’autres, sont prononcés.

Au cours de cette pièce de théâtre, le spectateur peut observer l’histoire de la résistence indigène vénézuélienne projetée sur un jeu d’échecs. Un échiquier historique qui raconte une légende d’amour et sur lequel apparaît la nécessité de préserver l’environnement pour les générations à venir, tout comme celle de reconnaître les courageux aborigènes comme de véritables héros.

Ainsi, la chute du roi d’Espagne est accompagnée de ces mots : « L’etat supérieur à l’intelligence est la sagesse. Nous, envahisseurs espagnols, nous utilisons notre intelligence supérieure pour pacifier les Indes. Notre intelligence supérieure, mais non la sagesse. Car la sagesse est pure et noble et respecte l’intégrité humaine. Moi, le Roi, je me meurs et me protège. »

Autre exemple, lorsque Morachi va tomber aux mains d’un conquistador celui-ci lui dit :

« Pour nous, la nature de notre terre de Táchira a plus de valeur. Les plantes apportent douceur et tendresse à la vie sociale. Un jardin dans chaque municipalité aiderait d’avantage à la reforestation. » Ce à quoi Morachi répond avant de s’effondrer : « Mon corps retourne au lieu auquel il appartient. »

La pièce est par moments interrompue au profit des représentants des enfants, qui expriment leur opinion sur cette expérience, et affirment que ce genre d’activités ouvre un espace pour l’enseignement, la réflexion, pour transmettre des valeurs, intégrer la communauté, partager… Wilfredo Diaz, l’auteur de la pièce, prend aussi la parole à la fin du programme pour exprimer la nécessité de promouvoir ce type d’activités, car elles permettent de transmettre des valeurs humaines, de donner sa dignité à l’indigène, à travers une forte critique de l’invasion espagnole et une mise en valeur du sauvetage de l’AbyaAyala. La pièce montre ainsi le conflit entre histoire et réalité, qui est au bout du compte la véritable histoire.

« Souvenez-vous, quand l’Indien se lèvera , l’Amérique se lèvera.

Je suis Guaicaipuro.”

ANAKARINA ROTE AUNOCON TOTO PAPAROTO MANTORO

Source: La Revolución Vive