Démocratisation des élections : la lutte entre l’ancien et le nouveau au Venezuela et en Amérique Latine

On savait la droite vénézuélienne divisée entre courants “accumulation de forces” (tendance Enrique Capriles Radonski) et “coup d’État” (tendance Maria Corina Machado). Voici qu’elle se déchire sur les élections législatives qui auront lieu en 2015. Pourquoi ? Tout comme son adversaire le Parti Socialiste Unifié du Venezuela, elle va organiser des primaires dans quelques semaines (1). Sauf que les deux camps ont suivi des méthodes diamétralement opposées.

Du côté de la droite (regroupée dans la MUD, Mesa de la Unidad Democrática), chacun des aspirants-candidats aux primaires du 17 mai devait réunir 1 % des signatures du registre électoral, payer 150.000 bolivars soit 26 fois le salaire minimum, et ne disposait que d’une semaine pour ce faire (du 10 au 17 mars). Conséquence, on ne trouve parmi les 110 candidats retenus que très peu de citoyens de base et… beaucoup d’entrepreneurs privés (comme Braulio Jatar Alonso, Luis Alberto Silva, Franciovy Hernández, Ylidio Abreu, Vestalia San Pedro ou Isaac Pérez). « Comment un producteur, un employé, un professeur universitaire ou un syndicaliste auraient-ils pu réunir toutes ces signatures et 150 mille bolivars en une semaine ? Serait-ce que les gens ne travaillent pas ?” s’insurge Claudio Fermin, membre de la MUD, ex-maire de Caracas et dirigeant du parti Acción Democrática. En outre, les militants de base ne pourront s’exprimer que dans 38 des 87 circonscriptions que compte le pays. Le reste des candidatures a été fixé sans les consulter, à travers des pactes entre appareils.

Claudio Fermin

Claudio Fermin

Pour Fermin, “ces pactes relèvent de la plus pathétique politique de salon. Il est vital de combattre l’apathie et l’abstention lors des prochaines élections en promouvant des actions qui suscitent l’intérêt et la participation des vénézuéliens car ce sont ces éléments qui ont octroyé la victoire au chavisme ces dernières années. La MUD n’est qu’une dictature d’appareils et tous ses partis ne font pas 15 % de la population ».

Nombreux sont les dirigeants locaux de la MUD à dénoncer ces pratiques. A Caracas, Carlos Julio Rojas a exigé que les candidats imposés (comme la dirigeante d’extrême droite Maria Corina Machado) paient eux aussi les 150.000 bolivars. Le parachutage d’Ismaël Garcia, à la réputation douteuse, est mal vécu par la base de l’état de Portuguesa mais les plaintes à la direction nationale restent lettre morte. Leonardo Prieto du “Movimiento Gente” de Puerto Ordaz a entamé une grève de la faim face au refus de la MUD d’organiser des primaires, l’accusant de “séquestrer” le droit des citoyens. Dans l’État de Lara le dirigeant et député Eduardo Gomez Sigala s’étonne que “le candidat Henri Falcon soit imposé par la direction sans passer par des primaires (..) sans doute parce qu’il ne les gagnerait pas” et a rejeté l’argument des dirigeants de Caracas pour qui l’organisation d’une consultation eût été “trop coûteuse”. “L’opportunisme ne peut pas faire la loi (..) Nous assistons à une escroquerie qui nie le droit de la base à choisir ses candidats. Pas de démocratie sans primaires ». D’autres dirigeants comme Efrén José Meza Barrios ont annoncé la création d’une coalition parallèle à la MUD, baptisée “Lara Entera por el Cambio y las Primarias” (2). Dans l’État de Mérida la droite locale proteste en organisant elle-même la consultation des militants.

Dirigeants de la MUD (opposition vénézuélienne). Dernier à droite du premier rang, le député Andrés Velásquez.

Dirigeants de la MUD (opposition vénézuélienne). Deuxième à partir de la gauche du premier rang, Antonio Ledezma, impliqué dans le coups d’État de 2002 et les tentatives de 2014 et 2015. Dernier à droite, le député Andrés Velásquez.

Pour le député d’opposition Andrés Velásquez, cette manière d’organiser les primaires constitue une “grave erreur stratégique”. “Nous avons perdu une occasion en or. Ces primaires nous auraient permis d’élargir notre espace, de construire une base plus large. Les aspirations de nombreuses personnes dans plusieurs états du pays ont été purement et simplement ignorées. Il est temps de mettre un point final à cette habitude des cercles de dirigeants de partis de confisquer les opinions des citoyens”. Velásquez a réclamé une cohérence entre le discours de la MUD qui se dit “plurielle” et “démocratique” mais qui ne se traduit pas dans la pratique dès qu’il s’agit de se répartir des sièges de députés.

Ces dissensions n’auraient sans doute pas pris une telle ampleur sans l’inévitable comparaison avec la méthode suivie par le Parti socialiste Unifié du Venezuela, le PSUV, principal parti de la révolution bolivarienne.

Alors que les 110 candidats de la droite sont plutôt des hommes âgés, riches, blancs, qu’on n’y trouve pratiquement aucune femme (1 sur 10) ni de jeunes (pas même les étudiants de droite qui servirent, médiatiquement, à faire passer les violences de 2014 et 2015 pour une “révolte populaire”), la base du PSUV a organisé 13.682 assemblées à travers tout le pays avec la participation d’environ 900.000 citoyen(ne)s, sans la moindre discrimination de race, de sexe ou de classe sociale, et a désigné 1.152 candidat(e)s pour les primaires, soit dix fois plus que ceux de la droite. 60 % des candidats du PSUV sont des femmes, et la moitié a entre 21 et 30 ans. En tout, 83% ont moins de 50 ans. Pour garantir une campagne équitable les frais des candidat(e)s sont pris en charge par les cotisations des militants : “chacun aura droit à la même quantité d’affiches, à la même quantité d’espaces radio et TV” explique Jorge Rodriguez, un des dirigeants du Parti Socialiste Unifié.

Une assemblée de militants du Parti Socialiste Unifié (PSUV) choisit les candidats aux primaires de juin 2015.

Assemblées de militant(e)s du Parti Socialiste Unifié (PSUV) choisissant les candidats aux primaires de juin 2015.

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Un champ politique nouveau

Un jour j’interrogeai un vénézuélien pauvre : ”Pourquoi votez-vous pour Chavez ? » … « Parce que je ne veux pas redevenir invisible ».
Eduardo Galeano (1940-2015) dans “Chavez, un drôle de dictateur”.

 

La comparaison des deux méthodes révèle deux projets de société. Le champ politique vénézuélien ne se caractérise pas tant, comme le martèlent les grands médias, par une “polarisation” “pour ou contre Maduro” ou “pour ou contre la révolution”, mais par une contradiction plus profonde, historique : entre l’exclusion, la discrimination, l’humiliation et le besoin majoritaire de dignité, de respect et de participation. La caste nostalgique qui espère encore voir poindre le drapeau salvateur des GI’s  – qu’incarne parfaitement Maria Corina Machado, télégénique survivante du seizième siècle (3) – voit sa propre base militante réclamer son droit de participer. Effet d’entraînement d’une révolution qui a su dynamiter l’apartheid des années 80 pour ouvrir le champ politique à de nouveaux acteurs – organisations féministes populaires ou mouvements d’auto-constructeurs de logements. La constitution bolivarienne est un bon exemple, qui donne aux citoyens le droit d’organiser un référendum révocatoire à mi-mandat (qu’il s’agisse d’un maire ou d’un président). Approuvée par référendum en décembre 1999, elle fut d’abord dénoncée par la droite comme “totalitaire”. Jusqu’au jour où celle-ci comprit l’avantage politique qu’elle pouvait en tirer et se l’appropria comme outil de lutte… contre la “dictature bolivarienne”.

Bien qu’elle possède la majorité des médias comme dans le reste de l’Amérique Latine, la droite vénézuélienne n‘a pas réussi, pour l’heure, à capitaliser le mécontentement d’une population qui subit la guerre économique depuis deux ans. Sa difficulté reste qu’elle ne peut sauter par-dessus ses propres murs, renoncer à son rêve néo-libéral et socialement raciste (4). La firme privée de sondages Hinterlaces confirme qu’actuellement, le chavisme reste la seule force sociale, culturelle et symbolique de caractère populaire face à une opposition divisée, sans message et sans projet, élitiste et absente des mouvements sociaux et de la rue (5).

Assemblée du PSUV pour postuler des candidats aux primaires de juin 2015.

Assemblée du PSUV pour postuler les candidat(e)s aux primaires de juin 2015.

Le mouvement de démocratisation ne concerne pas que le système électoral. La domination machiste recule à mesure que s’organise un féminisme populaire – comme celui de l’Union Nationale des Femmes, coordination de 400 collectifs en lutte dans tout le Venezuela et qui ouvre des points d’inscription ce 2 mai dans 335 municipalités du pays. On pourrait parler aussi de la démocratisation d’une université jusqu’ici réservée aux élites : 2015 bat les records avec l’inscription de 486.179 candidats aux études supérieures. Ou de l’appropriation progressive de médias par des centaines de collectifs citoyens, devenus légalement propriétaires de leurs propres fréquences de radio et de télévision locales, sortis de la clandestinité d’avant la révolution. Ou de la démocratisation de l’internet, qui  a valu au Venezuela un prix de l’UNESCO, avec ses centres de connexion dans les quartiers populaires et l’extension du WIFI sur les places publiques et dans les universités. Ou des 1070 communes et des 44.600 conseils communaux qui commencent à écrire l’utopie invisibilisée par les médias d’une économie et d’une politique cogérées par les citoyen(ne)s. Bref, alors que la plupart des journalistes fabriquent docilement l’image d’un “Venezuela qui bascule dans la dictature” exactement comme ils le faisaient à propos du Nicaragua des années 80 (et on voit bien aujourd’hui qu’il n’en était rien), il n’est pas exagéré de dire que le Venezuela est aujourd’hui une des démocraties les plus avancées au monde.

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La Présidente Michelle Bachelet

Une réalité à replacer dans le contexte de la montée des forces progressistes en Amérique Latine depuis le retour de la démocratie. Au Chili, la présidente Michelle Bachelet vient de réaliser une de ses promesses en abrogeant la loi électorale mise en place par Pinochet et dont les dispositions empêchaient l’émergence de petits partis pour mieux maintenir la domination de la droite. 40 % des candidatures devront être féminines pour viser la parité à l’assemblée nationale. Bachelet a annoncé la refonte de la constitution à partir de septembre, à travers un large débat démocratique, décision critiquée par la droite.

Brésil, marche pour la démocratisation de la vie politique.

Brésil, marche pour la démocratisation de la vie politique.

Assemblée constituante, parité de genre, fin des financements des candidatures par les grands lobbies économiques, figurent également dans le projet de réforme politique appuyé par Dilma Roussef et porté par 112 mouvements sociaux et politiques, religieux et étudiants, qui vont de la Via Campesina au Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre et à la CUT, principale force syndicale du pays.

La Présidente Cristina Fernández

La Présidente Cristina Fernández

Dans une interview récente (6), la présidente argentine Cristina Fernández rappelle pour sa part : “après tant d’échecs subis en tant que députée ou sénatrice dans la lutte pour la démocratisation des partis politiques, je suis fière d’avoir réussi à faire que la vie politique en Argentine se caractérise par des primaires internes ouvertes, de caractère obligatoire, pour que les appareils des partis ne soient plus ceux qui définissent les candidatures, mais pour que ce soit la société qui en décide : j’en suis fière et très heureuse parce que nous vivons en démocratie, parce que nous choisissons, parce que nous participons, et je crois que c’est très positif”.

Thierry Deronne, Caracas, 2 mai 2015.

Notes :

(1)   Fait curieux, pour organiser ces primaires, la droite a demandé l’appui du Conseil National Électoral (CNE) alors qu’à chacune de ses défaites, elle accuse ce dernier de “fraude”. Le Venezuela bolivarien a organisé un nombre record de scrutins (19 en 15 ans), reconnus comme transparents par les observateurs de l’Union Européenne, de l’Organisation des États Américains ou de l’Association des Juristes Latino-américains. Selon l’ex-président du Brésil Lula da Silva, il s’agit d’un “excès de démocratie”. Pour Jimmy Carter qui a observé 98 élections dans le monde, le Venezuela possède le meilleur système électoral du monde. En mai 2011 le rapport de la canadienne Fondation pour l’Avancée de la Démocratie (FDA) a placé le système électoral du Venezuela à la première place mondiale pour le respect des normes fondamentales de démocratie. L’ONG chilienne LatinoBarometro a établi dans son rapport 2013 que le Venezuela bat les records de confiance citoyenne dans la démocratie en Amérique Latine (87 %) suivi de l’Équateur (62 %) et du Mexique (21 %). Pour l’ONG, “le Venezuela est le pays où on observe la plus grande différence entre ce que pensent ses citoyens de leur démocratie et l’image qui circule dans la communauté internationale”.

(2)  “État de Lara au complet pour les primaires et le changement”.

(3)  Natacha Tatu (“Nouvel Obs”, France) rattrape sur le tard le peloton des grands médias en nous présentant Maria Corina Machado comme une victime du pouvoir, égérie sympa de la lutte pour la démocratie. Héritière d’une des grandes familles de l’oligarchie, leader de l’extrême droite, Mme Machado signa en avril 2002 le décret de l’éphémère et meurtrier coup d’État contre le président Chavez, qui porta au pouvoir durant 48 heures le patron des patrons Pedro Carmona. Ce décret abolissait toutes les institutions démocratiques telles que la constitution et l’assemblée nationale, tandis que la police putschiste faisait la chasse aux opposants. En juin 2013, dans une conversation téléphonique, Machado évoque ses contacts avec les États-Unis et la nécessité de tenter un nouveau coup d’État précédé de « confrontations non-dialogantes ». Bilan des violences de 2014 : 43 morts, la plupart dans le camp bolivarien et six membres des forces de l’ordre tués par balles. “Il faut nettoyer cette porcherie, en commençant par la tête, profiter du climat mondial avec l’Ukraine et maintenant la Thaïlande” insiste-t-elle en 2014 dans un des mails échangés avec l’ambassadeur états-unien en poste à Bogota, Kevin Whitaker. “C’est l’heure de faire des efforts, de procéder aux appels nécessaires et d’obtenir le financement pour anéantir Maduro, le reste tombera de son propre poids”. Le 12 février 2015, le siège de la télévision publique Telesur où travaillent 800 personnes et l’assemblée nationale devaient être bombardés lors d’une tentative de coup d’État. Lire “C’est l’heure d’anéantir Maduro”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/05/29/%C2%A8cest-lheure-daneantir-maduro-le-reste-tombera-de-son-propre-poids%C2%A8-les-visages-reveles-du-plan-de-coup-detat/

(4)   Lire “L’accord de transition Machado-Ledezma-Lopez, ce que révèle et occulte le programme de la droite en cas de succès d’un coup d’État”,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/22/laccord-de-transition-machado-ledezma-lopez-ce-que-revele-et-ce-quocculte-le-programme-de-la-droite-venezuelienne-en-cas-de-succes-dun-coup-detat/

(5)   Lire “Qui a perdu la rue ?”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/05/qui-a-perdu-la-rue/

(6)   Interview accordée à Russia Today par la Présidente Cristina Fernandez de Kirchner, http://www.tvpublica.com.ar/programa/entrevista-de-rusia-todaday-a-cristina-fernandez-de-kirchner/

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Islamar : une autre économie est possible

pescadores 1Au fur et à mesure que l’on avance sur la route, les faubourgs de la commune de Tubores laissent peu à peu la place à quelques hameaux isolés, à de vastes étendues de terres arides, couvertes ici et là, d’une végétation clairsemée. A l’horizon, par-delà une colline, se profile la Mer des Caraïbes dans toute sa plénitude ; une extension verte et bleue de la terre ferme, qui nous incite à poursuivre notre chemin.

A première vue, le complexe piscicole semble inoccupé. Telle une île installée au beau milieu du désert de l’île de Margarita, brûlé par le soleil. Toutefois, dès le portail franchi, le visiteur se trouve confronté à une odeur mêlée, celle de la mer et du poisson pêché, qui constitue l’ordinaire en quelque sorte, du Complexe Piscicole Islamar.

Luis Benito Marval a tout de celui qui passe plus de temps en mer que sur la terre ferme. Son regard exercé et son visage buriné, l’attestent. « Au moment où la construction du complexe a été lancée, j’avais de mon côté abandonné l’activité de pêcheur. Je m’étais reconverti dans la maçonnerie, ce qui m’a paermisde participer à son édification ». Tandis qu’il s’exprime posément, il surveille de près la fabrication d’andouillettes de poisson qui s’accumulent devant lui, sur la table en acier inoxydable. Outre les andouillettes l’entreprise mixte Islamar produit également des croquettes de poisson, dont la valeur ajoutée est la plus intéressante du fait de la mécanisation et des méthodes appliquées au conditionnement. Les filets de merlu, de dorade, de sardine, mais aussi les steaks de thon, sont partie intégrante de la production. Foto-destacada-Islamar

De sa voix traînante, Benito nous raconte que le recrutement du personnel s’est fait, à partir d’une série d’entretiens d’embauche, dont les conseils communaux de la zone avaient la responsabilité. En ce qui le concerne, c’est la communauté de Guamache qui a procédé à son désignation. Quant à la main d’oeuvre, elle a été recrutée sur des bases analogues. Enfin, la Mission Saber y Trabajo s’est chargée de la sélection et de l’évaluation des postulants. « C’est une situation nouvelle pour nous. Auparavant, les pêcheurs locaux n’intéressaient pas les entreprises. Ceux qui en ce moment travaillent, vivent en effet, ici même. D’une manière ou d’une autre, nos activités ont toujours été liées à l’halieutique ». C’est en ces termes que Benito s’exprime tout en surveillant son travail de près.

Les Conseils de Pêcheurs de Nueva Esparata fournissent la matière première que traite le Complexe piscicole. Les 12 personnes engagées dans cette première étape, participent à toutes les instances de production : le lavage des poissons ; l’éviscération ; le broyage ; le mélange qui débouchera sur la fabrication des andouillettes et des croquettes. Viennent ensuite, le conditionnement et l’empaquetage.

Benito

Benito

Benito ajoute qu’avant, il ne souciait pas de la bonne réussite ou non, d’entreprises telles qu’Islamar. Mais depuis que la communauté s’en occupe, il la défend becs et ongles. « Je me considère comme une partie de cette entreprise, parce qu’elle est à nous. La clé de la réuissite : se sentir impliqué, et par conséquent, avoir envie de travailler ». Un sourire se dessine sur son visage : « j’espère bien vivre un peu plus longtemps. Avoir une vieillesse un peu plus tranquille. Parce que la pêche vieillit rapidement son homme. Parce que celui qui est en mer, qui subit les assauts répétés du soleil, vieillit bien vite ».

Eleazar Villarroel, un pêcheur de 73 ans travaille également à Islamar. Il vivait à Los Roques. Il s’est vu dans l’obligation d’abandonner sa Margarita natale, car les résultats de la pêche en haute mer étaient de plus en plus mauvais. C’est dans ce contexte qu’il a rejoint le Complexe. Maryelis Leon, est une bien jeune mère célibataire, dont la timidité transparaît, lorsqu’elle s’emploie à nous dire de quelle manière elle recherche constamment l’efficacité. Et ce, afin que le peuple soit satisfait des produits issus du Complexe piscicole. Lesquels sont commercialisés chaque vendredi, à l’occasion de la foire qui voit ces mêmes travailleurs partager les fruits de leur travail avec l’ensemble des membres de la communauté. Il faut préciser que les produits sont vendus à des prix solidaires.

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Histoire d’un changement de paradigme.

L’expérience d’Islamar s’ancre dans la réalité concrète depuis 2 ans maintenant. Mais l’idée d’une telle configuration est beaucoup plus ancienne, elle germe dès les premières années de la Révolution. En 2001, une nouvelle disposition légale relative à la Pêche et à l’Aqua-culture a vu le jour. A partir de cette date, un nouveau paradigme de la pêche dans son ensemble, a commencé à s’imposer. Il peut être circonscrit ainsi : rendre prioritaires le social et la souveraineté alimentaire ; la logique économique basée sur la recherche exclusive du profit leur étant désormais subordonnée. La reconnaissance et la protection d’un mode de pêche artisanal, en sera le corollaire.

« Quelques-uns des pêcheurs parmi les plus représentatifs se sont réunis. Nous avons jeté les bases d’un projet, qui visait dans ses grandes lignes à donner la possibilité à chaque pêcheur de confier le fruit de son travail à ce Complexe en devenir, aux fins de conditionnement. La vente directe -le peuple en étant le bénéficiaire- sera la dernière étape ». C’est le président d’Islamar et par ailleurs porte-parole de Nueva Esparta du ¨Frente National de Pescadores y acuicultores¨ (Front National des pêcheurs et aqua-culteurs), Luis Rodriguez qui parle ainsi

A partir de mars 2008, la réforme introduite par la loi soulève l’espoir de voir aboutir rapidement de ce projet. Ce changement de paradigme débouche sur la résolution d’une demande émanant de longue date, des travailleurs de la mer vénézueliens : l’interdiction définitive d’un mode de pêche industrielle au chalut/à la traîne. « La conservation du potentiel hydro-biologique visant au maintien dans la durée de l’halieutique, des pêcheurs et de la pêche en est l’esprit », ajoute Luis qui est de plus, partie prenante d’un des nombreux Conseils de Pêcheurs qui ont vu le jour à Nueva Esparta et qui ont obtenu de l’Etat, le statut d’interlocuteurs à part entière. Telle est l’une des retombées parmi les plus remarquables, de l’application effective de la nouvelle législation. Tripas-y-pescados-detalle-Islamar

« Nous avons été un maillon à part entière d’un processus qui a débouché sur l’élaboration de la loi. Nous nous sommes introduits au sein de ce dispositif participatif grâce à Chavez. Et grâce à cela, nous nous sommes lancés dans la concrétisation du projet qui nous tenait à cœur ». La construction du Complexe piscicole a débuté en 2009. C’est à partir d’août 2012, qu’il commencera à faire ses preuves. A l’heure actuelle, l’entreprise mixte destine 51% de sa production à l’Etat, en retour des crédits qui lui ont été alloués. Les Conseils de Pêcheurs se répartissent les 49% restants.

Pour Luis, le fait saillant de cette démarche, c’est son caractère exemplaire. Car elle démontre qu’une autre économie est possible. Il n’en demeure pas moins que des pans entiers de la pêche au Venezuela, dépendent toujours d’une perception proprement mercantile : des intermédiaires achètent aux pêcheurs le fruit de leur travail, qu’ils vendent à un prix élevé à ceux qui l’écouleront sur les marchés. L’aisance des touristes en matière de pouvoir d’achat, participe également de cette flambée des prix. En définitive, comme Luis le remarque, « c’est le marché qui fixe les prix. De ce fait, le capitalisme est enquisté dans cette manière de commercialiser . La mission d’Islamar, c’est de participer à la construction du socialisme. Il ne faut pas oublier la pratique d’une manière de troc consistant à échanger le poisson pêché contre des produits, du matériel de pêche. Et ce, à des prix solidaires afin de baisser les coûts ». L’idée globale consiste faire en sorte que les pêcheurs bénéficient de revenus réguliers. L’établissement de tarifs solidaires au profit de l’ensemble de la communauté, sera l’objectif ultime affiché. Luis termine en rappelant qu’« éliminer le rôle du revendeur et du spéculateur à l’origine de l’augmentation des prix, est la condition requise afin que le peuple puisse consommer les produits de la mer ». Selon lui, la tâche à laquelle il s’agit de s’atteler, c’est renouer avec l’état d’esprit originel de la communauté des pêcheurs, qui n’a jamais considéré le poisson comme une marchandise, mais comme l’un des éléments majeurs d’une forme d’économie de subsistance qui lui est propre depuis toujours.

La clé de tout : la persévérance.

Siège d'Islamar

Siège d’Islamar

L’édifice principal d’Islamar est pourvu d’une chambre froide de la taille d’un terrain de basket-ball ; d’une zone tout entière dédiée à l’éviscération du poisson et à la fabrication de pulpes qui en résulte ; mais aussi de la salle au sein de laquelle les andouillettes et les croquettes sont produites.

Au total 12 personnes sont employées à ce jour, parties prenantes de la première étape de ce projet pilote. Il faudra rapidement résoudre la question de la désignation de la nouvelle junte de Direction, afin de mener à bien cette tâche. Pour ce faire, il est prévu l’incorporation progressive de personnel nouveau. L’objectif à atteindre étant le suivant : élever le niveau de production à 50% de la capacité totale. Pour atteindre les 100% -c’est-dire 10 tonnes de production par jour- il faudra compter sur 70 personnes travaillant au sein du Complexe piscicole. Ce qui le rendra totalement opérationnel.Foto-grupal-Islamar

Cette jeune femme -Mariangel Salazar- était initialement professeur de chimie. Désignée par le conseil communal dont elle dépend, bénéficiant par ailleurs de l’entremise de la Mision Saber y Trabajo (mission sociale de formation professionnelle), , elle a rejoint Islamar en tant que chargée du contrôle de qualité. Mettant à profit sa pause-déjeuner, elle revient sur l’importance de cette expérience aux yeux de tous les membres de la communauté. « Tout cela est réellement gratifiant. C’est en effet la première fois que nous voyons au niveau de la commune, des personnes issues de la même communauté, des mêmes secteurs d’activité pouvoir profiter d’un bassin d’emploi tel que celui-ci. Car le bien-être consiste à pouvoir gagner sa vie dignement, en offrant aux communautés avoisinantes, d’accéder aux produits de la pêche ».

Son visage rubicond flanqué de lunettes professionnelles de couleur noire de taille imposante nous fait face. Mariangel se souvient des débuts de cette entreprise. Tout n’a pas été facile. Elle songe notamment aux pertes de temps résultant de l’inertie bureaucratique. Mais aussi du manque de moyens financiers qui ont obéré/retardé la mise en fonctionnement effective du Complexe. « La persévérance a été l’élément décisif. Si nous avions compté sur des aides extérieures, si nous avions fait appel à un spécialiste afin de venir à bout de ces difficultés, nous n’aurions pas avancé d’un pas ». Pendant que les travailleurs et travailleuses du Complexe ôtent masques et tabliers pour la pause obligatoire du déjeuner, les blagues fusent, les visages s’éclairent d’un sourire. Mariangel : « rien qu’à voir ces installations, nous constatons qu’Islamar est une belle réussite. Et toutes celles et ceux qui travaillent au sein de ce Complexe en sont comme confortés ».

Après la pause-déjeuner, la journée de travail reprend. Les andouillettes de poisson sont pesées et conditionnées. Ce sont à peu près 2 tonnes d’aliments qui chaque jour, sont produits. Outre la prise en compte des objectifs touchant à l’augmentation de la production, Luis indique que dans un futur proche, ils atteindront ce but : procéder à un échange d’expériences avec des entreprises socialistes se situant sur le territoire d’autres états. Et ce, afin que les unes et les autres puissent bénéficier d’une consolidation conjointe, assurant ainsi à chacune d’entre elle, une assise solide.

Islamar avance jour après jour, grâce à l’apport et aux efforts de chacun de ceux qui lui donnent vie. Pour Luis, « la participation des travailleurs aux décisions relatives à la production est l’essentiel. Nous devons nous doter d’un état d’esprit semblable à celui d’un essaim d’abeilles solidaires les unes des autres. Chacun d’entre nous est appelé à formuler des propositions. Nous en déduisons que c’est le meilleur moyen pour continuer à se développer. »

Luis Rodriguez

Luis Rodriguez

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/islamar-otra-economia-es-posible/

Texte : Martín Di Giácomo

Photos : Sabrina Porras

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/15/islamar-une-autre-economie-est-possible/

Alvaro Caceres, de l’ombre à la lumière vénézuélienne.

Si on se rappelle ces vers de Brecht  « il y a ceux qui sont dans l’ombre et ceux qui sont dans la lumière, et l’on voit ceux qui sont dans la lumière et pas ceux qui sont dans l’ombre. », Alvaro Caceres serait plutôt du genre « ombre». Il y a plus de dix ans, avec sa compagne Blanca Eekhout, il était déjà à la manoeuvre pour jeter sur papier les grandes lignes de la révolution médiatique. C’était l’époque de la première Assemblée Constituante (1999-2000), une ère très militante où nous avions juste assez en poche pour payer l’autobus et sillonner le pays, où on ne parlait pas autant de la « révolution bolivarienne ». Blanca et Alvaro tiraient déjà des plans sur la comète, imaginant une chaine de télévision latino-américaine, des satellites souverains, des lois pour protéger les médias populaires, des studios pour l’industrie nationale du cinéma, une loi libérant la production indépendante du monopole privé…  Rêves devenus aujourd’hui réalités, malgré le coup d’État patronal contre le président Chavez en 2002, qui obligea nos amis a entrer brièvement en clandestinité. Blanca est aujourd’hui députée de l’État rural de Portuguesa et seconde Vice-présidente de l’Assemblée nationale. Alvaro poursuit son travail de producteur audiovisuel indépendant. C’est dans les studios de sa compagnie Albatros, en plein quartier de la Candelaria à Caracas, que je l’ai retrouvé en ces premiers jours de décembre 2012.

T.D.

Alvaro Caceres dans les studios de sa compagnie "Albatros", Caracas décembre 2012.

Alvaro Caceres dans les studios de sa compagnie « Albatros », Caracas, décembre 2012.

Thierry Deronne – Alvaro, dans ces quinze ans de lutte, quels faits t’ont le plus marqué ?

Alvaro Caceres – Deux en particulier. Le premier fut l’approbation de la Loi de Responsabilité Sociale des Médias. L’autre, ce fut la reprise de la chaîne 8 (VTV) durant le coup d’État. Ces deux choses sont liées. Tu vois, nous vivons une révolution – j’ignore comment ont procédé celles du siècle passé – impossible à mener sans une arme médiatique, sans les médias electroniques, informatiques, radio-électriques, outils indispensables pour créer une nouvelle manière de voir le monde. Après toutes ces années, je me rends compte davantage encore qu’une révolution est une nouvelle manière de percevoir, de concevoir, d’interpréter, de comprendre le monde, et notamment de créer un cinéma différent. Pour la majorité, ce changement s’opère à travers la communication.

Quand nous circulions dans Caracas il y a vingt ans, dans nos voitures ou dans les autobus, nous ne voyions rien, nous ne voyions que « Caracas », nous ne comprenions pas, ce que nous voyions nous paraissait normal : les collines  pleines de baraques, de bidonvilles. « Normal » parce que cela paraissait impossible a changer. La particularité de Chavez est que lui, le « voyait » et que cela lui faisait mal et qu’il savait qu’il était possible de changer l’état des choses. Et comment nous a-t-il communiqué cette manière de voir le monde ? Par le biais des médias radio-électriques surtout..  la majorité des gens n’ont jamais parlé personnellement à Chavez, le contact s’est fait par les médias radio-électriques, tous les « allo presidente » étaient des cours d’économie, d’Histoire.

Rompant le silence imposé par les médias putschistes sur la résistance populaire, la reprise de la chaîne 8 (VTV) reste dans les mémoires comme cette image. En régie, invisibles, les techniciens-artisans de ce rallumage furent entre autres Alvaro Caceres, Blanca Eekhout et Angel Palacios...

Rompant le silence imposé par les médias putschistes sur la résistance populaire, la reprise de la chaîne 8 (VTV) par une poignée de militants restera dans les mémoires à travers  cette image. En régie, invisibles, les techniciens improvisés de ce rallumage furent, entre autres, Alvaro Caceres, Blanca Eekhout et Angel Palacios…

Pour revenir à la reprise de la chaîne 8 en avril 2002, ce fut impressionnant de voir comment le coup d’État a cessé au moment où nous avons repris le contrôle de l’unique chaîne d’Etat, qui avait été coupée par les putschistes. Quand ses images sont revenues à l’écran, à ce moment précis, le mensonge des médias privés s’est effondré.. Depuis cette époque nous avons vécu une ascension permanente, palier par palier. L’autre point marquant, ce fut un an plus tard, l’approbation de la Loi sur la Responsabilité Sociale de la Radio et de la Télévision, qui fut le moyen de briser le monopole historique de deux ou trois chaînes de télévision privée – Venevisión, Radio Caracas et Televen, qui à elles seules résumaient à peu près la télévision disponible au Venezuela. Cette loi a créé la figure, comme alternative à ce monopole, du producteur national indépendant.

La loi n’avait rien de nouveau si on la compare aux cadres légaux existants dans le monde entier : il s’agissait de séparer l’opérateur (d’une fréquence radio ou TV) du créateur indépendant, pour sortir de l’aberration du monopole ou de l’oligopole. Et comme les opérateurs tirent tout le bénéfice de la vente de leurs espaces à la publicité, qu’ils s’enrichissent grâce aux concessions qu’ils obtiennent sur le spectre radio-électrique public, fut créé le Fonds de Responsabilité Sociale auquel ces opérateurs doivent contribuer à hauteur de leurs bénéfices publicitaires. Le fonds sert à financer les projets des créateurs qui veulent travailler indépendamment des médias privés. D’autre part la loi établit que sur le temps total de diffusion l’opérateur de radio ou télévision doit diffuser six heures quotidiennes de production nationale indépendante. Cette loi a permis de briser le mur qui enfermait la créativité de tant de vénézuéliens.

Alvaro Caceres 2

A l’heure du bilan, je te dirai que la liberté implique une responsabilité. Ce que je veux dire c’est que je sens que nous vivons, toutes proportions gardées, ce qu’ont vécu les africains ou ce qu’ont vécu les américains quand Bolivar a décrété la liberté. Beaucoup d’entre eux rêvaient de cette liberté mais quand ils l’ont obtenue, ils se sont rendu compte que son exercice était très difficile, parce qu’il implique la nécessité d’une croissance personnelle. Si tu ne te réalises pas comme être humain tu ne peux pas exercer réellement cette liberté. Le même phénomène se produit dans le secteur audiovisuel. La loi de Responsabilité Sociale des médias fut une espèce de décret de libération audiovisuelle qui donne non seulement la liberté mais les moyens de créer et de diffuser. Mais nous nous sommes retrouvés dans la situation de ne pas avoir la capacité, de ne pas nous être préparés à exercer cette liberté audiovisuelle.

Il y a une explication : au Venezuela nous n’avions pas encore d’écoles de cinéma. Il y avait bien quelques centres de formation universitaires mais tout ce que nous faisons aujourd’hui nous l’avons appris par nos propres moyens. Ce fut un processus d’essais et d’erreurs parfois très douloureux. Récemment s’est ouverte l’Université Expérimentale des Arts (UNEARTE) dont sortent à peine les premiers diplômés, mieux préparés que notre génération pour exercer cette liberté de création audiovisuelle. Mieux préparés techniquement. Peut-être pas idéologiquement car ce thème, comme le thème spirituel, nécessite des années de maturation. Mais mieux préparés pour écrire des scénarios, toutes ces choses qui pour moi en tout cas ont été si difficiles à apprendre.

Si nous relions ces trois points : la reprise de contrôle de la chaîne 8 comme point final du coup d’État de 2002, l’approbation de la Loi de Responsabilité Sociale de la Radio et de la Télévision qui a mis fin aux monopoles et libéré les pouvoirs créateurs audiovisuels, et l’expérience  actuelle, difficile, pleine d’obstacles, de dix ans d’exercice de la liberté de création audiovisuelle, nous voici à présent face à la télévision digitale qui multiplie les espaces de diffusion. Avec de plus en plus de films, de plus en plus de public pour le film vénézuélien, la question est : et maintenant ? Il faut créer un nouvel imaginaire. Nous ne ferons rien de cette liberté audiovisuelle si nous ne faisons que répéter des programmes fabriqués ailleurs, en Australie ou aux États-Unis. Le potentiel de notre univers audiovisuel s’est multiplié à une grande échelle mais pour moi le travail, c’est de raconter nos histoires, de raconter l’Histoire de notre propre point de vue comme dans le cas de notre film tiré de « Samuel et les choses » et de la série « Sucre Maréchal d’Amérique ».

Albatros 2

T.D. –          L’écrivain et penseur Domingo Alberto Rangel écrivait que Sucre fut à Bolívar ce que le Che fut à Fidel. Quel est ton point de vue sur Antonio José de Sucre ?

A.C. – Avec cette série sur Sucre (1795-1835) nous avons voulu raconter la première guerre d’indépendance. Au début de la guerre Antonio José de Sucre n’était qu’un jeune homme vivant à Cumana, un des plus petits villages de l’Amérique du Sud. Mais il a assumé la tâche de participer à la guerre, d’affronter l’occupant en embrassant la cause républicaine jusqu’à en assumer les dernières conséquences. Son frère était appelé à jouer un rôle aussi brillant, mais n’eut pas cette chance, il fut fusillé au milieu de la guerre, on l’oublie souvent.

Nous racontons cette histoire de manière amusante, dynamique, intéressante. Ici tu retrouves les divers éléments dont je t’ai parlé : une chose est de conquérir la liberté, une autre de l’exercer. Beaucoup de personnes et de peuples ont échoué dans cette lutte non contre l’ennemi, mais contre eux-mêmes. Dans le cas de Sucre la liberté fut d’abord conquise à feu et à sang, alors qu’aujourd’hui nous l’avons conquise à travers un processus politique, certes nous vivons un affrontement de classes, parfois violent, mais il s’agit d’une bataille d’idées que nous avons remportée dans les urnes. Cela dit nous nous sommes rendus compte lor du coup d’État contre Chavez, que si nous perdions cette bataille, nous ne perdrions pas seulement les acquis mais la vie elle-même, comme cela fut le cas au Chili, ce n’est pas un jeu, l’Histoire nous l’enseigne.

Dans la première saison de la série « Sucre » nous racontons la situation sociale au moment de la guerre de la première indépendance, au début du XIXème siècle. En menant l’enquête et la production pour monter cette série nous avons mesuré comment des personnes qui vivent au paradis sont capables de risquer de tout perdre dans une guerre. Derrière ce paradis apparent, la situation d’esclavage, d’injustice, la terreur, la mort, firent que les gens se décidèrent à affronter l’empire espagnol. Nous préparons les épisodes suivants qui se termineront avec la bataille d’Ayacucho, qui marqua la victoire finale du peuple sud-américain sur l’armée coloniale espagnole.

La vie de Sucre est un exemple, un véhicule pour raconter la vie de tous ceux qui ont participé à cette geste de l’indépendance. Ce fut une expérience intéressante qui nous a obligés à relever le défi des nouvelles techniques d’animation digitale, d’un langage plus complexe, c’est un projet très coûteux qui met au travail une grande équipe sur une longue durée mais qu’a rendu possible le Fonds de Responsabilité Sociale créé par la Loi pour appuyer des projets de ce type. La plupart des personnes qui ont travaillé sur ce projet peuvent par la suite apporter leur expérience à d’autres projets de long-métrages. L’investissement dans cette série ne se limite donc pas au produit diffusé par la télévision, il permet un apprentissage collectif. La série a été rendue possible aussi par le rapprochement entre Cuba et le Venezuela. Cuba a une tradition de plus de 50 ans de dessin animé au sein des laboratoires de l’ICAIC. « Sucre » est une sytnhèse entre leur longue expérience des techniques traditionnelles d’animation et le nouveau mode digital utilisé par notre compagnie de production Albatros.

T.D.Au-delà du cliché théâtral de Simon Rodriguez vu comme un sage portant des lunettes, ta série « Samuel et les choses » (voir le trailer ci-dessus) est sans doute la plus authentique biographie audiovisuelle de Rodriguez, car elle nous donne à voir ses élèves et sa méthode…

A.C. – « Samuel et les choses » parle des choses les plus simples. Par exemple d’oú vient la Harinapan (marque de farine de maïs d’usage quotidien dans les familles vénézuéliennes), d’oú viennent les aliments, comment fonctionne le satellite Simon Bolivar, comment fonctionne la télévision, le téléphone portable… Ce sont les thèmes de la série. Dans le film qui en est né, l’objectif est différent. C’est un film plus amusant, disons : l’aventure de Samuel et ses amis qui habitent une ville, ou une nation, qui s’appelle Buenaventura. Ils vivent heureux jusqu’au jour où, soudainement, l’eau disparaît. La mission de Samuel est de découvrir qui a volé l’eau, comment ce vol est-il possible, et de la ramener car sans eau, plus de vie possible. Au long du film les « bons » (Samuel et ses amis) découvent, comprennent comment des « mauvais » ont pu voler leur eau. Ce qu’il y a ici dans le fond, c’est un apprentissage du sentiment d’appartenance des ressources naturelles, pas seulement de l’eau mais de toutes les ressources. Comprendre comment certains s’emparent de ces ressources sans que nous nous en rendions compte. Si nous ne les valorisons pas, d’autres trouvent toujours le moyen de nous distraire pour s’en emparer. Une histoire très commune dans toute notre Amérique…

T.D. Ton premier dessin animé « Bugo la hormiga » faisait déjà découvrir par les yeux d’une fourmi un continent regorgeant de ressources naturelles…

A.C. – Oui, de fait ici, Samuel effectue aussi un parcours historique, car il découvre des « pistes», sur qui sont ceux qu ont volé l’eau. Il se rend compte qu’ils l’ont déjà tenté plusieurs fois dans l’Histoire. Depuis 1492 où les envahisseurs étaient surpris par la quantité de ressources d’eau et minérales.. D’ailleurs une part du contrôle qu’ils établirent sur les communautés latino-américaines s’opéra en contrôlant les sources d’eau. C’est une histoire qui, nous l’espérons, permettra aux enfants de s’amuser beaucoup tout en leur montrant la réalité.

Alvaro y Ezequiel

Alvaro et son fils Ezequiel en pleine création

T.D.Aujourd’hui, le processus vit de nombreux paradoxes : la difficulté de construire un État communal, la quasi absence de thèmes révolutionnaires dans notre cinéma comme le rappelait récemment Liliane Blaser, mais en même l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes et un débat collectif sur le futur plan de gouvernement. Quelle serait  ta proposition pour rendre la révolution irréversible ?

A.C. – Ah ! (rires) Ce qui reste à faire est tellement grand, pour consolider réellement la révolution, en tout cas du point de vue audiovisuel ! Imagine que nous avons à construire rien de moins qu’une industrie aussi forte, aussi puissante, non seulement ici au Venezuela mais aussi dans toute l’Amérique du Sud, que l’industrie du cinéma existant en Inde par exemple. Et si nous parlons des productions pour les enfants il nous incombe de créer une industrie aussi forte que Disney, mais avec nos valeurs. Imagine la taille du défi. Ce sont des années, des années de travail face à nous. Pour que les enfants qui voient ces films ne reçoivent pas seulement le divertissement exquis made in Disney mais aussi les valeurs de notre Amérique. Par oú allons-nous commencer ? Malgré les lois favorables, je le vois au bout de dix ans de travail personnel, il reste encore très difficile de produire des oeuvres audiovisuelles au Venezuela. Parfois nous avons les ressources mais nous n’avons pas les personnes, parfois nous n’avons ni l’un ni l’autre, mais nous devons continuer. Dans ces six années qui viennent, il nous faut continuer à produire, à produire.

C’est vrai, sans doute, comme le dit Liliane, que les thèmes jusqu’ici traités, ne sont pas encore ceux que nous devrions ou voudrions voir. Il faut que nous réfléchissions au moyen de faire en sorte que ces thèmes soient traités de manière naturelle par la nouvelle génération de cinéastes. Non comme une commande d’État mais comme un besoin réel des artistes : raconter l’histoire de l’Amérique du Sud, raconter nos problèmes. Cela se produira à mesure que les personnes formées dans la révolution commencent à vouloir exercer cette liberté de création audiovisuelle, prennent conscience de ce que signifie cet exercice. Car il ne s’agit pas d’imiter des formules hollywoodiennes – qui peuvent parfois fonctionner, il y a d’ailleurs des cinéastes vénézuéliens qui font des films dans ce genre sans apporter grand-chose de nouveau. C’est une tâche gigantesque. Mais nous la mènerons à bien.

Alvaro y Ezequiel 2

Photos : T.D.

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Aloha Nuñez : « continuer la lutte des peuples indigènes au Venezuela »

Bien que la population indigène du Venezuela soit relativement réduite (environ 3 % de la population) si on la compare à des pays où elle est largement majoritaire comme le Guatemala ou l’Equateur, le processus bolivarien cherche à réparer la « dette historique » que représente l’extermination des populations et l’anéantissement de leur culture. Le décompte d’octobre 2012 montre que 1,8 millions d’hectares du territoire vénézuélien ont été démarqués comme territoires ancestraux appartenant aux communautés indigènes. Il reste cependant un grand travail à faire dans les États d’Anzoategui, de Monagas, de Sucre, de Bolívar, d’Amazonas et du Zulia, à savoir au moins 40 titres supplémentaires à octroyer, les surfaces étant déjà connues. Dans le cas de l’État du Zulia, il ne reste qu’une communauté à laquelle doit être octroyée le titre de propriété (Japrería, municipalité Villa de Rosario de Perija).

Localisation des communautés indigènes sur le territoire vénézuélien.

L’annonce faite en septembre 2012 par l’ONG britannique Survival d’un « massacre d’indigènes Yanomami au Venezuela », largement reprise par les grands médias et par les réseaux sociaux avant d’être démentie par cette même ONG, rappelle que la lutte indigène, par son caractère « victimaire », est un thème médiatiquement « sensible ». Pour certains médias, elle constitue d’ailleurs une « ligne de travail » servant à discréditer les gouvernements progressistes élus ces dernières années en Amérique Latine (1).
L’évolution récente montre cependant une montée en puissance des peuples indigènes eux-mêmes. Le samedi 13 octobre 2012 se sont réunis à Caracas les porte-paroles d’organisations indigènes venues de l’ensemble de Abya-Yala (terme indigène désignant le continent latino-américain) : de l’Équateur, du Pérou, de la Colombie, d’Argentine, de Bolivie, et du Venezuela. La rencontre, organisée dans le cadre de la Journée de la Résistance Indigène (12 octobre) visait à échanger les expériences respectives en matière de politiques publiques.

Le délégué indigène équatorien Milton Galo Llasag Fernández a souligné la participation croissante des communautés indigènes dans la construction des politques publiques. “L’idée est d’enrichir ces processus, de faire valoir nos propositions pour donner un saut qualitatif en Amérique Latine en ce qui concerne les thèmes de l’interculturalité et de la pluralité. Il s’agit de dépasser le simple fait de la reconnaissance. Ce thème ne concerne pas seulement les communautés indigènes mais aussi les États latino-américains ».  Le délégué a salué la volonté politique de l’État vénézuélien car “souvent dans nos pays nous avons un appareillage juridique, constitutionnel excellent qui garantit les droits collectifs mais s’il n’y a pas de volonté politique de la part des gouvernants, il ne se révèle pas très efficace”. Gregorio Alcón, indigène Aymara de Bolivie qui a réalisé une visite dans l’État vénézuélien d’Amazonas, a signalé que « les peuples indigènes disposent de projets de santé, d’unités éducatives et socio-productives« .

Par ailleurs, ce 13 octobre, le président Chavez a nommé la jeune indigène Wayuu Aloha Nuñez, 28 ans, Ministre des Peuples Indigènes. Celle-ci a déclaré : « Nous sommes ici pour continuer à défendre chaque jour la lutte et l’unification des mouvements indigènes, nous sommes plus de 3.000 communautés et 41 peuples dans tout le Venezuela »

Aloha Nuñez, Ministre des Peuples Indigènes du Venezuela.

C’est l’occasion de publier l’interview qu’elle accordait il y a quelques mois au journal brésilien Brasil de Fato lors de son passage au Brésil pour une réunion de l’Organisation du Traité de Coopération Amazonienne (OTCA). Elle était alors vice-ministre.

Par : Vinicius Mansur de Brasília (DF)

Q/ A combien s’élève la population indigène au Venezuela ?

R/ Selon le recensement effectué en 2001, nous sommes entre 2 et 3 pour cent de la population, c’est à dire un peu plus de 500 mille indigènes. Mais ces chiffres ne correspondent pas à la réalité car ce recensement ne parvient pas à rendre compte de toutes les communautés. Le fait est qu’il n’était pas facile de s’avouer indigène ; c’était les débuts de la révolution et avant celle-ci, pas question de droit ni de reconnaissance pour les peuples indigènes. Dire que l’on était indigène provoquait le rejet. Aujourd’hui les choses sont différentes. Il existe une Loi Organique pour les Peuples Originaires. Nous avons des droits. En 2001, le recensement faisait état de l’existence de 36 peuples indigènes . A présent, 44 ont été reconnus ainsi que 2800 communautés indigènes contre 2400 à l’époque.

Q/ Y a-t-il un mouvement indigène organisé au Venezuela ?

R/ Oui, il existe plusieurs organisations indigènes tant au niveau régional que national. Chaque peuple ou tout du moins chaque région compte des organisations représentant leur état respectif. Au niveau national, nous comptons des organisations comme le Conseil National Indigène du Venezuela, le Front Indigène Waike’puru ou la Confédération Bolivarienne Indigène du Venezuela.

Q/ Comment décrire la relation de ces mouvement avec la révolution bolivarienne ?

R/ La lutte des peuples indigènes a commencé il y a très longtemps. C’est à travers notre mobilisation sur tout le continent américain, quand commença la lutte pour les droits des peuples originaires à l’ONU, quand la convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail fut obtenue, que les organisations indigènes ont acquis une certaine visibilité. Ensuite vint la révolution. Avant d’être élu à la présidence, le président Chavez s’était engagé auprès des peuples originaires afin de faire tout ce qui était possible afin d’arriver au règlement de la dette historique accumulée. L’ouverture du président vis-à-vis des communautés indigènes date des débuts de la révolution. Elle se manifesta à travers cet engagement et ensuite, dès son arrivée au pouvoir, quand il convoqua l’assemblée constituante et y impliqua la population indigène.

Q/ Parlez nous de ce processus.

R/ Des députés indigènes prirent part à la constituante et la nouvelle constitution contient un chapitre spécial pour les peuples et communautés indigènes. C’est un droit dont ils n’ont jamais joui auparavant. Précédemment n’existait qu’un article qui promettait… « l’incorporation progressive des indigènes à la vie de la Nation ». Ils n’étaient même pas reconnus comme faisant partie de la société ! Par conséquent, la Constitution bolivarienne de 1999 ouvrit toute grande la porte. Il y est établi que 3 députés indigènes doivent être élus à l’Assemblée Nationale pour les régions sud, orient et occident. En outre, dans chaque municipalité indigène il y a des conseillers municipaux indigènes et dans chaque état où vivent des communautés indigènes, il y a des législateurs indigènes.

Les peuples originaires ont la garantie de disposer d’un poste au moins dans chacun de ces espaces. Ensuite, vint la création de la loi de démarcation et de garantie de l’habitat et des territoires indigènes. Suivirent la mission Guaicaipuro destinée à la prise en charge des besoin sociaux des ces populations ainsi que la promulgation de la Loi Organique des peuples et des communautés indigènes. Je ne connais pas d’autre pays ayant des lois établissant autant de droits à ces populations, dépassant de fait les exigences de la convention 169 de l’OIT.

Par la suite a été créé le Ministère du Pouvoir Populaire pour les peuples indigènes avec à sa tête Nicia Maldonado, une indigène Yekuana de l’Amazonie. Ceci démontre sans aucun doute, une réelle volonté politique. Dans les autres pays, il n’y pas de ministères indigènes. Tout au plus des fondations dépendantes de l’État et qui bien souvent ne sont même pas dirigées par des indigènes. Par conséquent, on ne peut que constater la fidélité du président Chavez dans sa politique envers les peuples originaires et la réalité des avancées obtenues par les indigènes fruit de cette lutte commune.

Femme indigène, oeuvre de Roger Bastardo (Venezuela 2012)

Q/ Où en est-on avec la délimitation des terres ?

R/ Elle se poursuit. Au Venezuela, la délimitation des terres est organisée à partir d’une demande des communautés ou à l’initiative de la Commission Présidentielle Nationale de Délimitation qui se charge conjointement avec une commission régionale de l’étude des dossiers. Nous avons déjà remis 40 titres de propriété collective mais il y a encore beaucoup à faire. Ces titres sont accompagnés d’un plan d’appui afin de pourvoir tous les outils nécessaires pour arriver à l’autosuffisance de ses communautés qui par la suite pourront, à leur tour, aider le pays.

Q/ Existe-t-il une politique de promotion de la culture indigène ?

R/ La Loi reconnait les langues indigènes comme langues officielles. Dans les écoles des communautés originaires, les cours sont données dans les langues indigènes. Avant, tout était donné en espagnol. Dans les villes où réside une population indigène, il doit y avoir au moins un enseignant chargé d’impartir soit les cours en langue indigène ou alors ce qu’on appelle l’éducation interculturelle bilingue. Par ailleurs, nous comptons également une Loi pour l’artisanat indigène.

Q/ Aujourd’hui, quelles sont les principales revendications des peuples originaires ?

R/ Mener à bout le processus de démarcation des terres. Ceci est une revendication qui existe sur tout le continent. Pour nous, il s’agit d’une priorité et le président Chavez a beaucoup insisté pour qu’elle soit satisfaite. D’autre part, nous ne pouvons nier que nous avons encore des communautés en grande précarité qui demandent une assistance gouvernementale permanente. À cet effet, nous avons créé un système de co-responsabilité entre les communautés et l’État afin que les peuples soient pleinement les acteurs de leur décisions et des solutions à leurs difficultés, en se libérant eux-mêmes de la misère et de l’analphabétisme pour arriver à jouir de « la plus grande somme de bonheur possible » comme le préconisait notre libérateur Simon Bolivar. Une grande quantité de nos communautés indigènes n’a pas encore réussi à obtenir cette libération. Quelques unes y sont arrivées. Nous vivons un processus révolutionnaire mais nous ne pouvons pas réparer miraculeusement le mal causé par 500 ans d’invasion et d’extermination, d’éducation perverse qui imposa l’image de l’indigène idiot, alcoolique et dangereux. Nous nous trouvons dans cette phase ou il nous faut remplacer l’ancienne vision par une nouvelle.

Q/ Existe-t-il des conflits entre les communautés indigènes et l’État au sujet de grands projets gouvernementaux d’exploitation des ressources naturelles ?

R/ Oui. Mais au Venezuela nous respectons la convention 169 de l’OIT qui prévoit le consentement libre des communautés. Par conséquent, chaque fois qu’un projet doit être réalisé dans une communauté indigène, celle-ci doit être consultée et informée au préalable. Si les communautés émettent des doutes, il est nécessaire de dialoguer afin de les éclaircir et de renoncer à la réalisation d’un projet si celle-ci s’y oppose.

Q/ L’État a-t-il déjà renoncé à la réalisation d un projet ?

R/ Une fois, Il y a quelque temps déjà. Il s’agissait de concessions pour l’exploitation du charbon en territoire yukpa. Les indigènes étaient contre le projet et cela est arrivé aux oreilles du président Chavez qui organisa un meeting avec plus de 2 mille travailleurs du secteur pétrolier et il y annonça qu’il n’y aurait pas de concessions. Et en effet il n’y a pas eu de concessions. Cette histoire fut très manipulée car certaines ONGs disaient que nous ne voulions pas délimiter les territoires yukpa. Ils espéraient gagner une certaine autonomie après la délimitation. Ces ONGs ont utilisé un dirigeant appelé Sabino Romero comme porte-parole des indigènes, transformant la lutte de toute un communauté en lutte personnelle. Ces ONGs disaient de Sabino Romero qu’il était le cacique des caciques, le plus combatif de tous. Mais, quand vous parlez avec les membres de la communauté, il vous disent que ce n’est pas vraiment comme cela. Lors d’une de leur assemblée, la communauté en est arrivé au point de déclaré cette ONG « persona non grata ».

Q/ Quelle est la situation de ce cacique aujourd’hui ?

R/ Une des conséquence du conflit fut l’affrontement entre deux communautés indigènes et leur leader Sabino Romero et un autre camarade. Il y a eu un échange de coup de feu entre les deux camps et 3 personnes ont perdu la vie. À la suite de ses assassinats , Sabino et Alexander Romero furent arrêtés. C’est alors que les ONGs commencèrent à les qualifier de « prisonniers politiques ». Un procès est en cours. Il est important de souligner que ce sont les propres yupka qui ont décidé que Sabino Romero devait être jugé par la justice ordinaire. Sous la loi yukpa, l’assassinat d’un membre de la communauté est puni de mort. Nous nous trouvons dans un processus de transformation pour ne plus en arriver à de telles extrêmes. C’est pourquoi la communauté décida qu’il fallait le livrer a la justice ordinaire. Ceci aida à la compréhension de la situation car tout le monde avait tendance à victimiser Sabino Romero. Aujourd’hui il est en liberté conditionnelle. La communauté dit qu’elle ne veut plus de Sabino, lui réplique qu’il pourrait y avoir des morts si on lui interdit de revenir. Ceci préoccupe le gouvernement car nous ne voulons pas d’affrontement entre yukpa.

Q/ L’État reconnait-il la justice indigène ?

R/ Oui. La constitution et la loi organique des peuples et communautés indigènes reconnaissent la justice traditionnelle. Mais il y reste des zones d’ombre. Les lois indigènes sont faites à travers l’assemblée communautaire. Certaine choses doivent être normalisées : la peine de mort n’existe pas au Venezuela et jamais nous ne l’appuirons. Chaque communauté a ses particularités et nous les étudions afin de garantir qu’aucune n’applique des peines qui violent les droits de l’homme.

Aloha Nuñez (alors vice-ministre) accueillie par la communauté Sioux (Dakota) dans le cadre de l’aide en gasoile de chauffage attribuée par le gouvernement de Hugo Chavez à plusieurs communautés indigènes des Etats-Unis.

Source : [Brasil de Fato – edição 428 – de 12 a 18 de maio de 2011]. ADITAL, http://www.adital.com.br/site/notic…

(1) Voir de Maurice et Alexis Lemoine, « Voyage en pays indien », http://www.monde-diplomatique.fr/2007/07/LEMOINE/14908

Traduction française : Yerko Ivan

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/14/aloha-nunez-continuer-la-lutte-des-peuples-indigenes-au-venezuela/

Afrique, mère patiente de la révolution bolivarienne

Dessin publié par le journal Tal Cual, Venezuela.

Le 16 mars 2012 le journal d’opposition « Tal Cual », dirigé par l’ex-ministre néo-libéral des années 90 Teodoro Petkoff, publiait une caricature accusant le gouvernement bolivarien de distribuer de l’eau sale aux usagers. Le dessin montre un homme coiffé d’un béret incarnant Hugo Chavez accompagné d’enfants et regardant l’eau jaillir d’un robinet sur lequel s’est posée une mouche. L’homme au béret dit: “Assez de suprématie blanche, maintenant nous avons des eaux afrodescendantes”. Dans “Le général dans son labyrinthe”, Gabriel García Márquez raconte comment les peintres du XIXème siècle « blanchirent » les traits de Simón Bolívar jusqu’à effacer ses traits africains. Cette obsession raciste des « mantuanos » – aristocratie coloniale d’origine européenne – n’a pas disparu. L’élite qui rêve de chasser Hugo Chavez du pouvoir « par tous les moyens » considère comme illégitime l’élection à la Présidence de la République d’un « zambo » (mélange d’indigène et d’afrodescendant). Le mythe fondateur de la société coloniale puis censitaire postulait que les millions de « morenos », « pardos », « zambos », n’appartenaient pas au genre humain.

Hugo Chavez vu par l’opposition.

Pour les historiens Mario Sanoja et Iraida Vargas-Arenas (1) : « Aujourd’hui, dans les coiffures des quartiers chic de Caracas, les clientes qui dénigrent à voix haute le “singe Chávez” et les singes en général oublient que les « choses noires » qui leur lavent les cheveux, leur soignent les pieds, leur vernissent les ongles, sont des « singes » qui habitent des quartiers populaires comme Santa Cruz ou Las Minas, tout comme les «cachifas» (domestiques) qui s’occupent de leurs enfants, leur font la cuisine, lavent leur linge et s’occupent de leurs jardins. » Après avoir fui la misère de leur Europe originelle, devenues élite sociale par la négation de l’Autre, ces communautés d’origine européenne voient soudain leur statut se banaliser et nourrissent une rage raciste décuplée contre Hugo Chávez. Mais quand les dirigeants de cette opposition (minoritaire dans les urnes à l’issue de scrutins validés internationalement) répètent « nous sommes la majorité », ils ne mentent pas. Ils réaffirment sincèrement leur vision du monde. Eux seuls appartiennent au genre humain, eux seuls peuvent être comptés. Ils sont donc, très logiquement, « majoritaires ». Un racisme relayé par des « spécialistes » du monde extérieur comme le français Alexandre Adler pour qui « Hugo Chávez est un “populiste quasi fasciste” (France Culture, 3 mai 2005), un “gorille” ou un “primate” (Le Figaro, 11 mai 2005) 

« Mantuana » espagnole avec son esclave noire, XVIIIème siècle.

Vargas et Sanoja : « Bien avant l’élection de Hugo Chávez et la démocratisation progressive du champ  politique, les “singes” étaient pourtant bien là, pas encore citoyens mais déjà constructeurs de tout un pays : majorité sociale d’employés, de domestiques, d’ouvriers, de journaliers que l’historiographie de l’oligarchie ignorait systématiquement, considérant comme naturelle l’exploitation des untermenschenindigènes, métis, blancs pauvres ainsi que leur maintien dans des conditions de vie dégradantes. »

Buste du héros national, le rebelle José Leonardo Chirinos (1754-1796), Caujarao, État de Falcón, Venezuela.

Eduardo Galeano a rappelé que les premières insurrections d’Africains en Amérique Latine eurent lieu au Venezuela, lorsque se soulevèrent les mineurs de Buria (1533) sous l’impulsion du Rey Miguel. Simon Bolívar avait douze ans lorsque près de trois siècles plus tard, à deux pas de chez lui, les mantuanos exécutèrent sur une place publique de Caracas un autre rebelle : José Leonardo Chirinos, dont le corps écartelé fut exposé aux quatre coins du pays pour rappeler aux esclaves ce qui les attendait en cas de récidive. Sanoja et Vargas : « Vers la fin du XVIIIème siècle, les métis et africains réduits en esclavage totalisaient les 72% d’une population dominée par une bourgeoisie (27%) de commerçants, artisans, producteurs agricoles et des premiers métis, indigènes et noirs affranchis. Au sommet de cette pyramide, 3000 oligarques “mantuanos” de Caracas (1%) accaparaient  plus de 50% de la richesse per capita. « Comme le montrent leurs nombreuses appellations – Angola, Cabindo, Carabalí, Congo, Fuló, Wolof, Mandinga, Malembe – , les esclaves capturés en Afrique occidentale provenaient de sociétés complexes structurées autour du commerce, de l’agriculture et de l’élevage, de l’extraction minière, de la forge et de la fonte du métal. Cette « main d’oeuvre » fut enrôlée dans les mines de cuivre de Cocorote, dans l’état de  Ya­racuy, au XVIIème siècle. « Bien que la structure des grandes plantations absorba la majeure partie de cette force de travail culturellement déracinée, les traditions de la musique, de la magie et de la médecine survécurent avec une intensité qui permit aux afrodescendants de conserver leur identité sociale. Les femmes réduites en esclavage eurent une immense importance dans la vie sexuelle des maîtres de l’oligarchie coloniale et républicaine, soumises aux viols illimités, fait qui explique l’énorme population de mulâtres qui forment le secteur social des « pardos ». Les africains d’origine mandinga, réputés plus rebelles, étaient associés dans l’esprit des maîtres à la représentation du diable, comme l’est Chavez aujourd’hui. « Beaucoup ignorent que le premier drapeau brandi par Bolívar en signe de rébellion contre la couronne espagnole était un drapeau noir appelant le peuple réduit en esclavage à se rallier à la cause de l’indépendance et, par la suite, de l’Égalité. Mais si Bolivar décréta l’abolition de l’esclavage dès 1816, respectant ainsi la promesse faite aux « jacobins noirs » de Haïti à qui il devait pratiquement tout, l’exploitation de cette main d’oeuvre lui survécut. Certes les républiques « indépendantes » qui s’ensuivirent étaient faites pour « les citoyens ». Mais les afrodescendants n’étaient pas encore considérés comme « citoyens ». C’est pourquoi nombre d’entre eux répondirent à l’appel « Terres et Hommes Libres ! » du général Ezequiel Zamora (1859-1863) dont l’assassinat repoussa une fois de plus l’émancipation espérée. Jesús Chucho García (2) : “Au Venezuela l’intellectuel Arturo Uslar Pietri  réclamait une immigration européenne pour “améliorer la race et le niveau culturel , expliquant que les antillais n’avaient rien à apporter au développement de notre pays. Dès 1937, Pietri proposait à la Chambre de Commerce que le Venezuela, pour devenir un pays moderne, renonce à ses composantes indigènes et afrodescendantes. Le marxisme vénézuélien, importé d’Europe comme signe de distinction sociale, refoula lui aussi les thèmes indigènes et afrodescendants. » Mario Sanoja et Iraida Vargas-Arenas : «à partir de 1936, avec le boom pétrolier et la fin de la dictature de Juan Vicente Gómez, s’effondrèrent les relations de production de type semi-féodal qui maintenaient les paysans enfermés dans leurs ghettos. Tous ces paysans sans terre, mulâtres, indigènes et noirs se joignirent à l’embryon de prolétariat urbain rejeté à la périphérie des grandes villes, en particulier à Caracas : une population essentiellement jeune, souvent désoeuvrée, souvent obligée de recourir à la délinquance pour subvenir à ses besoins. La démagogie électorale des années 60 et 70 stimula davantage encore l’exode rural, gonflant les ceintures de misère de millions d’habitants qu’on cherchait à manipuler à travers le média politique central : la télévision, avec sa vision d’une société blanche comme modèle incontournable du « développement ». « Le boom pétrolier permit à la classe moyenne de passer d’une vie austère à un vie aisée, condition qui s’améliora encore avec la hausse du pétrole dans les années 70. C’est à cette époque aussi que la bourgeoisie de gauche comme de droite, s’autoproclama soit comme avant-garde de la révolution mondiale soit comme bouclier anticommuniste, et dans les deux cas, comme garante des intérêts populaires. « Aujourd’hui ces secteurs se sentent trahis par « leurs sujets ». Ils n’ont pas vu venir les élections de 1998 où une majorité de «singes » leur a préféré Hugo Chavez. Cette inclusion soudaine de nouveaux sujets devenus citoyens à part entière, qui proposent des lois, se forment, s’organisent, participent à la vie politique, explique la convergence de certains secteurs marxistes des années 80 avec la droite de la classe moyenne, surtout parmi les universitaires irrités de perdre le monopole du discours critique, et qui défendent leurs intérêts de classe face à l’ « insurrection des singes ».

Norma Romero

La révolution bolivarienne, elle, a rompu avec le mythe officiel du métissage en vigueur sous les gouvernements antérieurs et a promulgué en 2011 une Loi contre la discrimination raciale. Recueillant une proposition exprimée lors de la IVème Rencontre Internationale des mouvements sociaux Afrodescendants d’Amérique Latine et des Caraïbes (juin 2011), le président Chavez a également décrété en mai 2012 la création du Conseil National des Communautés Afrodescendantes dont le rôle est de «concevoir les politiques publiques et d’articuler les différents ministères pour apporter des réponses concrètes et  mettre fin aux asymétries et discriminations qui affectent encore ces communautés». Norma Romero Marín (photo) a été nommée responsable de cet organisme lancé lors d’un acte officiel dans la région de Caucagua, berceau historique de rébellions et de communes libres organisées par les esclaves fugitifs.

Semaine de l’Afrique au Venezuela (mai 2012) en présence du Vice-Ministre Reinaldo Bolivar.

Récemment c’est autour de la figure du rebelle José Leonardo Chirinos que s’est ouverte la Semaine de l’Afrique (21-25 mai 2012). Des étudiants originaires d’Afrique de l’ELAM (École Latino-Américaine de Médecine « Salvador Allende »), de l’Université Expérimentale des Forces Armées (UNEFA), ou encore les étudiant(e)s du Lycée Andrés Bello ont débattu avec le Vice-Ministre des Affaires Étrangères pour l’Afrique, Reinaldo Bolivar (photo), également créateur d’un Centre des savoirs Africains (Centro de Saberes Africanos). Parmi les thèmes abordés : le racisme encore présent dans de nombreux médias privés, l’impact de la Loi contre la Discrimination Raciale et l’analyse des contenus éducatifs. Comme ces “bourgeoisies” locales historiquement fondées sur la négation de l’Autre, les empires actuels invisibilisent, déshumanisent, via les médias, les civilisations qu’ils veulent détruire. Cette réduction de l’Autre, doté de « moins de subtilité intellectuelle, moins de richesse historique » réapparaît parfois curieusement dans la gauche occidentale (avec la puissance du refoulé colonial et sous des dehors apparemment progressistes comme la « laicité » ou les « droits de l’homme »). Le cliché souvent entendu : «Ah ! quel dommage que Chavez soit trop primaire pour comprendre que les ennemis de ses ennemis ne sont pas forcément des amis » exprime la difficulté de comprendre que l’Autre est capable de penser subtilement, d’avoir une stratégie à long terme et une Histoire assez dense pour qu’on ne le définisse pas en creux. Comment ignorer encore le mouvement profond d’une diplomatie qui procède en droite ligne de Simón Bolivar et de son projet de réunir « les trois quarts de l’Humanité » lors d’un vaste congrès à Panama (1826) pour bâtir «l’équilibre du Monde » ? Rêve multipolaire saboté par les grandes puissances de l’époque mais souvent repris depuis par les nations du Sud (Bandoeng  1955) ? Au-delà des contingences de qui gouverne chacun des États (combien de despotes ici ou là à l’époque de Bolivar, à l’époque de Bandoeng, aujourd’hui ?), la stratégie bolivarienne consiste à préparer, par des accords d’État à État, le jour où comme en Amérique Latine, et peut-être sous son influence, l’intelligence collective des peuples finira par démocratiser les institutions politiques et permettra des relations internationales enfin basées sur les principes de souveraineté, d’égalité, de respect et de coopération. Caracas accueillera le prochain sommet des non-alignés en 2015.

Jesús « Chucho » García lors d’une conférence-débat, Caracas.

Jesus « Chucho » García : « Le Venezuela fait un grand travail pour resserrer les liens avec l’Afrique: nous avons commencé à faire venir des étudiants de là-bas et à nouer toutes sortes d’accords : commerciaux, culturels, etc.. Pendant trop d’années et malgré tout ce que nous avons en commun nous avons tourné le dos à l’Afrique, au moment où l’impérialisme mène une guerre de reconquête pour s’emparer de ses ressources naturelles. Nous ne nous identifions pas pour autant à la religion afro-centrée ni à une certaine forme d’auto-ségrégation du mouvement noir états-unien. Nous sommes américains et sur ce continent américain a eu lieu un long processus d’innovation, de création. Nous ne voulons pas nous paralyser dans le temps. Notre objectif final est que nous soyons tous égaux et que l’on comprenne que le racisme fut inventé pour justifier un système d’exploitation mondiale». Auteur et traducteur : Thierry Deronne (1)  Ricardo Sanoja et Iraida Vargas,  anthropologues et historiens vénézuéliens, article ” El Origen de “Monos” y “Escuálidos”. Voir aussi http://www.dailymotion.com/video/xmi3bz_a-solas-con-dos-antropologos-venezolanos-mario-sanoja-obediente-e-iraida-vargas-arenas_news (2)  Jesús “Chucho” Garcíaintellectuel vénézuélien et fondateur/activiste du mouvement afrodescendant, auteur de nombreux ouvrages sur ce thème (http://www.globalcult.org.ve/pub/Clacso2/garcia.pdf ) URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/26/afrique-mere-patiente-de-la-revolution-bolivarienne/

Venezuela : attaquée par les médias privés, la nouvelle loi du travail est rapidement appliquée et diffusée avec l’appui des mouvements paysans, des syndicats et du réseau féministe.

Caracas, 8 mai 2012.

Lors d’une grande assemblée publique à Caracas ce 8 mai 2012, (photo) plus de 4 mille 600 travailleurs du secteur électrique victimes de la sous-traitance dans les quatorze entreprises qui forment la Corporation Électrique Nationale (Corpoelec) ont été intégrés officiellement au personnel du Ministère de l’Énergie Électrique et vont ainsi bénéficier des avantages offerts par la Nouvelle Loi du Travail (1).

Pour Yiseth González, représentante du Centre de Services La Yaguara et du Front Socialiste des Femmes de Corpoelec : “Nous avions beaucoup d’inconvénients avec les paiements de salaires et avec les tickets-repas, nous ne bénéficions pas des avantages que nous aurions dû avoir”. Clodomiro Serrano Bastídas, représentant du Centre de Services de Guarenas et de Guatire qualifie cette mesure de « vrai bonheur, au bout de 20 ans d’une sous-traitance qui nous réduisait à l’esclavage sans jamais recevoir les bénéfices qui nous sont dûs en tant que travailleurs”.

Le Ministre de l’Énergie Électrique Héctor Navarro a expliqué lors de cette assemblée que « le vieux truc de la sous-traitance n’est qu’un subterfuge du capitalisme pour voler leurs droits aux travailleurs. Avant d’être nationalisée et rattachée au service public de la Corporation Électrique Nationale (Corpoelec), l’entreprise Electricidad de Caracas était une entreprise privée. Une de ses pratiques consistait à créer plusieurs petites entreprises ciblées sur des activités spécifiques, ce qui lui permettait d’embaucher du personnel à un coût moindre que pour le personnel fixe. Ils économisaient sur les salaires et si la petite entreprise rencontrait un problème financier et tombait en faillite, l’entreprise-mère pouvait alléguer qu’elle n’avait aucun engagement vis-à-vis de cette force de travail.

Le ministre a rappelé que la sous-traitance n’a plus lieu d’être dans le socialisme, que la nouvelle Loi du travail signée par le président Chavez la rend illégale, que les entreprises ont un délai maximal de trois ans pour régulariser leur situation légale et que cela vaut aussi pour les entreprises d’État. Le Président de Corpoelec a critiqué les pratiques des entreprises privées et a déclaré aux travailleurs qu’ « aujourd’hui vous devez intégrer le fait que l’État c’est vous tous, vous ne travaillez plus pour un patron mais pour le peuple« .

Les bénéfices

Ces travailleur(se)s qui font désormais partie intégrante du Ministère de l’Énergie électrique seront nommés au 1er janvier 2013 comme personnel fixe de  Corpoelec. Ils jouiront ainsi d’une revalorisation de leur salaire au niveau appliqué dans cette entreprise publique, soit d’une augmentation de 20 à 30% approximativement selon le salaire qu’ils percevaient jusqu’ici. Ils recevront la prime d’alimentation versée via une carte électronique et d’un montant mensuel de 1.350 bolívares. Les travailleurs jouiront aussi de 90 jours de prime salariale de fin d’année calculée sur la base du salaire intégral. Les parents recevront par ailleurs 40% du salaire minimum pour leur permettre de couvrir leurs frais de garderie.

Pour les employés travaillant la fin de semaine et en horaire nocturne le salaire sera majoré selon les nouvelles normes légales. Tous les travailleurs ayant des enfants recevront une aide sous la forme d’une allocation pour chaque enfant – l’une pour l’achat de jouets (1.500 bolivars) et l’autre, en septembre, pour l’achat du matériel et des vêtements scolaires (2000 bolivars). Ils bénéficieront également du Plan Autoadministré de Santé (PAS) de Corpoelec qui offre une couverture de 150 mille bolivars pour les mères, pères, personnes vivant en couple, et enfants jusqu’à l’âge de 25 ans. 

Caracas, 8 mai 2012. Distribution publique de la nouvelle loi du travail.

Caracas 9 mai. Pour diffuser la nouvelle loi au plus grand nombre, les organisations syndicales, le ministère du travail et la commission présidentielle comptent organiser dix mille assemblées dans les prochains mois.

Caracas 11 mai 2012. Assemblée pour étudier la loi, organisée par les travailleur(se)s de CANTV, Compagnie Nationale du Téléphone (nationalisée) , retransmise par vidéo aux autres collectifs de travailleu(se)rs dans le pays.

12 mai. Forum sur la nouvelle loi à l’Université Bolivarienne, Caracas.

 

Les mouvements paysans et le réseau féministe « Araña » lancent une campagne pour défendre la loi.

Laura Lorenzo, porte-parole du mouvement paysan Jirajara, qui regroupe des producteurs agricoles de l’État de Yaracuy, de Barinas, de Monagas, d’Apure et de Portuguesa, rappelle que l’article 235 de la nouvelle loi du travail établit que tout travailleur agricole travaillant un jour férié verra son salaire doublé. Et qu’il jouira annuellement de vacances rémunérées de même qu’une famille travaillant dans une unité de production agricole. « Cette conquête a été obtenue grâce au travail et aux assemblées organisées par les paysans et les pêcheurs, lassés de tant d’injustice » a déclaré Laura Lorenzo (photo).

Laura Lorenzo (au centre), porte-parole du mouvement paysan Jirajara.

« Pendant des années nous les paysans nous fûmes exploités, nous travaillions parfois plus de douze heures, pour moins que le salaire minimum. En réalité nous étions les esclaves des patrons et dans la plupart des cas, des grands propriétaires terriens qui profitaient du fait qu’aucun des gouvernements antérieurs ne nous défendait« .

Laura Lorenzo évoque aussi l’article 238 qui crée une norme légale régulant le travail de tous ceux qui participent à la production agricole. « Nous allons organiser des assemblées et des réunions de travail pour débattre de tout ce qui regarde notre activité productive, les dates de mise en culture, les horaires de travail, le cas des familles liées à la culture de produits alimentaires stratégiques. L’idée est que nous fassions tous des propositions pour qu’il y ait une vraie justice« .

Parallèlement une trentaine de collectifs féministes membres du réseau « Araña Feminista » (Araignée féministe, NdT) se sont exprimés par la voix de leur porte-parole Daniela Hinojosa.

« Après avoir mené campagne pour réunir nos propositions en vue d’élaborer cette loi, propositions que nous avons remises à l’exécutif lors de notre mobilisation du 8 mars 2012, nous nous mobilisons à présent sur le terrain pour faire connaître davantage les articles qui nous visibilisent et pour les faire appliquer. »

Daniela Hinojosa a évoqué les avancées de la loi notament sur l’égalité homme-femme, sur le harcèlement sexuel et a rejeté la campagne des médias privés (2) qui font planer la menace d’une imminente baisse du nombre d’emplois pour les femmes parce que la loi étend à 20 semaines le congé post-natal ou parce qu’elle interdit le licenciement de celles qui ont un enfant de moins de deux ans. « C’est un mensonge de plus car non seulement les femmes représentent 59 % des emplois formels dans ce pays, et sans elles tout s’effondrerait. Mais surtout nous voulons faire prendre conscience à toutes et à tous que ces droits au congé pré- et post-natal ne représentent aucun coût supplémentaire pour le patron puisque la Sécurité Sociale les prend en charge totalement. C’est une grande conquête pour nous les femmes, que cette extension à 20 semaines du congé maternel, alors que dans la loi de 1997 ce congé était limité à 12 semaines. La loi est une grande avancée dans la construction de relations de travail plus justes et plus égalitaires. Seul un gouvernement révolutionnaire pouvait reprendre telles quelles nos propositions pour en faire une loi. »

Notes

(1) Pour connaître la plupart des nouveaux droits garantis par la loi, on peut lire un résumé ici : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/04/nouvelle-loi-du-travail-au-venezuela-un-pas-de-plus-vers-la-vraie-vie/

(2) Alors qu’à l’étranger on a fini par croire que « Chavez contrôle et réprime la presse », en réalité sur place la plupart des médias (TV, radio, presse écrite) sont privés et font librement campagne contre les politiques du gouvernement. Sur cet abîme entre le réel vénézuélien et sa perception à l’extérieur : http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/09/venezuela-attaquee-par-les-medias-prives-la-nouvelle-loi-du-travail-est-rapidement-appliquee-et-diffusee-avec-lappui-des-mouvements-paysans-et-du-reseau-feministe/

Nouvelle loi du travail au Venezuela : un pas de plus vers la vraie vie.

La nouvelle Loi du Travail célébrée en grande pompe par les travailleurs vénézuéliens ce 1er mai 2012 est un vieux rêve devenu réalité au bout d’un débat citoyen qui a duré près de trois ans. Plus de 19000 propositions ont été remises par toutes sortes d’organisations de travailleurs, syndicats, coordinations, etc.. à la commission présidentielle chargée d’élaborer le projet. Avec la Constitution Bolivarienne, c’est le texte de loi qui a le plus bénéficié de la participation populaire.

Nous avions rendu compte de ce débat national il y a quelques semaines : « Le Venezuela ouvre le débat pour construire une nouvelle loi du travail »

Résultat : la loi signée le 30 avril 2012 par le président Chavez brise enfin le carcan néo-libéral où les gouvernements antérieurs avaient étouffé les droits sociaux. Depuis le 2 mai la loi (dont on peut lire ici le texte intégral en espagnol) circule gratuitement sur internet et de main en main, massivement, dans plusieurs journaux. Sauf dans ceux de l’opposition qui relaient les critiques patronales contre la loi, contre l’égalité homme/femme, contre l’augmentation des indemnités dues aux travailleurs, etc… Des réunions seront organisées partout dans les mois qui viennent, notamment par les syndicats, pour continuer à faire connaître la loi et pour qu’elle soit un levier de nouvelles transformations.

Points forts : l’égalité entre hommes et femmes ; l’interdiction de la sous-traitance du travail ; les conseils de travailleurs. Ceux-ci ne substituent pas les syndicats (qui voient leurs prérogatives renforcées par la loi). Leur fonction, bientôt développée par une loi spéciale, est de promouvoir la participation des travailleurs et de la communauté vivant autour des centres de travail, dans la gestion des entreprises. Ainsi que de lutter contre la spéculation, l’accaparement des produits de première nécessité.

Détail amusant (qui rappelle l’extrême misère de l’information sur le Venezuela en France) : pour occulter le débat citoyen à la base de cette loi, le Monde et l’AFP n’ont rien trouvé de mieux que de la présenter comme une épreuve de force entre un autocrate et son opposition. Saluons cette nouvelle victoire du droit des lecteurs qu’on « informe » sur une Loi du travail sans donner la parole à un seul des millions de travailleurs concernés mais en la donnant… au patronat.

Cette loi s’accompagne par ailleurs d’une nouvelle augmentation du salaire minimum, qui en fait le plus élevé d’Amérique Latine. Une augmentation du pouvoir d’achat protégéee par la baisse continue de l’inflation depuis cinq mois consécutifs (0,8% en avril), par une loi de contrôle des prix pour les produits de première nécessité et l’offre concomitante de biens bon marché produits par les entreprises nationalisées.

Voici un résumé (non exhaustif) de quelques uns des droits dont jouissent à présent les travailleurs vénézuéliens.

Les indemnités auxquelles aura droit le travailleur lors de la fin ou lors de la rupture d’un contrat seront calculées en fonction du dernier salaire. Le travailleur y a droit de manière immédiate, tout retard dans le paiement entraînant des intérêts supplémentaires à lui verser. Ce calcul d’indemnités a un effet rétroactif à partir de de juin 1997, date à laquelle le gouvernement néo-libéral de Rafael Caldera et de Teodoro Petkoff avait modifié la loi au détriment des travailleurs. A présent le patron devra verser pour chaque trimestre et à chaque travailleur une somme équivalant à 15 jours de salaire. (Art. 141 y 142).

DAVANTAGE DE BÉNÉFICES NON SALARIAUX. La loi crée des avantages nouveaux (non décomptables des cotisations et des épargnes déjà établies en faveur des travailleurs) : notamment le remboursement de soins médicaux, l’octroi de bourses ou le financement de formations, de spécialisations. (Art. 105)

SANTÉ ET ÉDUCATION GRATUITES PROTÈGENT LE REVENU DU TRAVAILLEUR. (Art. 97)

DURÉE DU TRAVAIL. La durée du travail qui était jusqu’ici de 44 heures (ce qui obligeait à travailler les samedis) se réduit à 40 heures hebdomadaires (Art. 173). L’idée est d’avancer progressivement vers plus de temps libre (Art. 174)

SIX MOIS DE CONGÉ PRÉ- ET POST-NATAL (six semaines avant l’accouchement et vingt semaines ensuite) (Art. 336 y 338). Les pères auront droit de leur côté à quatorze jours de congé à partir de la naissance de leur enfant (Art. 339). Les parents sont désormais protégés contre toute forme de licenciement durant deux années à partir de l’accouchement. La loi prévoit des avantages semblables en cas d’adoption. L’idée est de permettre à l’enfant d’être mieux accueilli, mieux entouré affectivement par ses parents . Des repos quotidiens sont prévus pour l’allaitement des nourrissons (Art. 335-330-345)

LA SOUS-TRAITANCE DU TRAVAIL EST INTERDITE. Cette pratique s’était étendue à toute l’Amérique latine depuis les années 90 avec la néo-libéralisation du continent. On estime qu’au Venezuela 1 million 200 mille travailleurs en sont victimes.

RETOUR DE LA DOUBLE INDEMNISATION, comme l’avait annoncé le président Hugo Chávez peu avant la promulgation de la loi. Ce mécanisme vise à sanctionner le patron qui effectue un licenciement injustifié, et à compenser la perte de l’emploi pour le travailleur en doublant ses indemnités de licenciement (Art. 92)

LE PATRON PAIERA PLUS S’IL LICENCIE. Tandis qu’en Europe les politiques d’ajustement visent à rendre les licenciement moins chers pour le patronat, au Venezuela la nouvelle loi en élève le coût pour le patron (Art. 92)

QUINZE JOURS D’INDEMNITÉS DE VACANCES, c’est ce que devra payer à présent le patron au travailleur en plus du salaire normal (Art 192).

PLUS DE JOURS FÉRIÉS. La nouvelle loi prévoit quatre jours fériés de plus en faveur des travailleurs (Art. 184).

VACANCES OBLIGATOIRES. Le travailleur devra jouir de ses vacances de manière effective et obligatoire (Art 197).

LE CALCUL DES DIVIDENDES ET AUTRES BÉNÉFICES DE FIN D’ANNÉE DÛS AU TRAVAILLEUR se fera a présent sur la base de trente jours au lieu de quinze. La fourchette va donc à présent de trente jours minimum à quatre mois maximum de salaires (Art. 131-132). Les organisations syndicales pourront aussi inspecter les comptes de l’entreprise pour déterminer si ce qui est versé aux travailleurs reflète bien la réalité des bénéfices de l’entreprise (Art. 133-138)

Sanctions légales contre les patrons délinquants, avec DE POSSIBLES PEINES D’EMPRISONNEMENT. Nouveauté introduite par la loi, la détention comme mécanisme de sanction en cas d’infraction à la loi par un patron. Exemples d’infractions: le refus de réembaucher un travailleur, la violation du droit de grève, le refus d’appliquer ou l’obstruction aux actes des autorités du Travail. Ces infractions seront sanctionnées par une mesure de détention de six à quinze mois. (Art. 512, 538)

LA FERMETURE D’UN CENTRE DE TRAVAIL sera également cause d’une mesure de détention qui peut aller de six à quinze mois selon le verdict des organes juridiques compétents de la République. Toute récidive est punie d’une peine augmentée (Art. 539-540)

TRAVAILLEURS FIXES DÈS LE PREMIER MOIS. Les travailleurs de durée indéterminée (comme de durée déterminée, ou à la tâche) seront considérés comme fixes par la loi dès le premier mois et non à partir de trois mois (en fin de période d’essai) comme auparavant. Dans la loi antérieure le patron pouvait rompre le contrat en payant simplement la valeur de celui-ci au travailleur ou en s’appuyant sur les causes de licenciement (Art. 87).

ENTREPRISES SOUS CONTRÔLE OUVRIER : c’est le mécanisme établi par la loi pour faire face à la fermeture illégale ou frauduleuse d’entreprises et de centres de travail. Si le patron ne se soumet pas à l’ordonnance de reprise des activités productives, le Ministère du travail réunira les travailleurs pour former une instance d’administration et réactiver la production. Dans ce Conseil d’Administration Spécial est prévue la participation du patron. Si celui-ci s’y refuse, le contrôle revient totalement aux travailleurs. La loi prévoit la possibilité que l’État offre son assistance technique et participe à la gestion à travers les ministères compétents (Art. 149)

CE N’EST QU’APRÈS LE PAIEMENT DES TRAVAILLEURS et quand ceux-ci s’estiment pleinement satisfaits que les tribunaux peuvent désormais procéder à la déclaration de faillites. Le paiement des salaires est prioritaire par rapport à tout autre engagement de l’entreprise. (Art. 150-151)

CONTRE LE  HARCÈLEMENT MORAL AU TRAVAIL ET SEXUEL. La loi interdit tout autant ce harcèlement au travail que sexuel et établit les sanctions. Elle définit le harcèlement au travail comme la pression constante et la conduite abusive exercée par le patron ou ses représentants ou un travailleur portant atteinte à la dignité ou à l’intégrité bio-psycho-sociale d’un travailleur. Le harcèlement sexuel est défini comme l’imposition d’une conduite sexuelle non désirée et non demandée, exercée de manière isolée ou de manière répétée par le patron ou ses représentants contre le travailleur. La norme légale établit à présent que l’État, les travailleurs, leurs organisations sociales, les patrons sont dans l’obligation de promouvoir des actions qui garantissent la prévention, l’enquête, la sanction, ainsi que la diffusion, le traitement, le suivi et l’appui aux dénonciations de harcèlement. (Art. 164-166)

Signature de la loi par Chavez: « Justicia social ! ». 30 avril 2012.

Caracas, 1er mai 2012.

Voir aussi :

« Venezuela : attaquée par les médias privés, la nouvelle loi du travail est appliquée et diffusée rapidement avec l’appui des mouvements paysans et du réseau féministe. »

Un lac sauvé, un village agro-écologique en construction : l’écologie en mouvement au Venezuela.

Situé dans les États de Carabobo et d’Aragua, le lac baptisé « Los Tacarigua » en mémoire des peuples indigènes qui vivaient sur ses rives, et plus connu comme « Lac de Valencia« , était devenu un immense égoût à ciel ouvert que des années de déversements chimiques d’industries privées et d’égoûts urbains, sans le moindre contrôle de la part de l’État, avaient condamné à une mort définitive. Il est aujourd’hui assaini à 80%, comme le démontrent les analyses et le rétablissement des chaînes trophiques. La réapparition des oiseaux est une preuve du retour du lac à la vie. On y pêche et vend de grandes quantités de poissons.

En 1999 la catastrophe environnementale se caractérisait d’une part par la montée incontrôlée des eaux pendant trois ans à la suite de la mise en service de l’Aqueduc Régional du Centre, et par la pollution totale. 0% des eaux rejetées était traité. La station d’épuration « La Mariposa » a depuis été construite. Elle traite 80% des eaux rejetées par la ville et les zonings industriels de Valencia, appuyée par les stations de Los Guayos pour la zone de Guacara et le nord-ouest de Valencia.

Depuis 1999 jusqu’à aujourd’hui le gouvernement bolivarien a investi plus de 750 millions de dollars, dont 255 millions de bolivars approuvés en 2012 par le président pour parachever les travaux d’assainissement et de contrôle du niveau du lac de Valencia, et pour recycler les 20% d’eaux sales qui s’y déversent encore.

Augmentation des espèces marines

La réapparition de la faune est également perceptible sur la côte caraïbe du Venezuela. C’est le fruit d’une politique de protection et d’encouragement de la pêche artisanale face aux désastres causés par la pêche industrielle, politique mise en oeuvre depuis La Loi de la Pêche de 2001 (qui fut l’un des détonants du coup d’État contre Hugo Chavez mené par les secteurs patronaux en avril 2002).

Selon Régulo Zambrano, pêcheur de Machurucuto, qui possède plus de 28 ans d’expérience, « on observe une grande différence par rapport aux années antérieures. Avant les bateaux-usines arrachaient tout le fond marin avec leurs filets industriels, les alevins, les algues, tout, ils détruisaient l’éco-système. Ils nous exploitaient, ils sont devenus millionnaires en nous exploitant et ils ont tout fait pour éviter que passe la loi. Nous avons toujours lutté contre eux mais ce n’est qu’avec Chavez que nous avons pu éliminer ce fléau.  La pêche redevient un métier productif« .

Julio Moreno, pêcheur artisanal de Choroní, sur la côte de l’État d’Aragua, explique qu’il ne s’agit pas seulement de l’élimination de la pêche industrielle mais d’avancées sociales comme l’intégration de neuf mille pêcheurs au système de retraites de l’Institut Vénézuélien de Sécurité Sociale, à la suite du décret de 2010. « Parce que la pêche est une activité dangereuse, très dure, elle détruit peu à peu le pêcheur. Avant le pêcheur âgé ne pouvait que mourir de faim, maintenant il compte sur les ressources qui couvrent ses besoins fondamentaux« .

Dans l’état de Vargas on sèmera sans pesticides

De leur côté les habitants du secteur El Junko en collaboration avec le gouvernement régional de l’État de Vargas ont lancé une initiative pour lutter contre l’agro-business et le commerce  des pesticides : la création du Village Expérimental « Augusto César Sandino », oú les groupes paysans apprendront à travailler les terres de manière écologique et sans besoin de pesticides.

Ce projet est impulsé par le Mouvement Social Écologique Bolívar y Martí, les conseils communaux, les habitants et les conseils de paysans et de pêcheurs de l’axe Junko-Carayaca, qui réalisent des productions agro-écologiques dans les zones d’agriculture urbaine our les étendre aux zones rurales. Ce projet collectif, porté par les habitants depuis 13 ans, s’est développé au fil des années.

L’objectif principal du hameau agro-écologique Expérimental « Augusto César Sandino » est d’impulser l’agro-écologie comme alternative au commerce des pesticides et dans ce but, de former des paysans organisés dans les communes de l’État de Vargas. L’idée est aussi de projeter l’agro-écologie comme mode de production en tant que tel, basé sur la revitalisation des savoirs ancestraux des paysans et la souveraineté agro-alimentaire avec le relancement de cultures comme l’avocat, le café, le cacao, entre autres. Un autre aspect important est la pêche artisanale, dans cette région située entre la montagne et la côte.

Le gouvernement régional offre son appui pour articuler les actions concrètes de l’État en faveur des secteurs paysans. Actuellement le secteur d’El Junko couvre quatre hectares situés dans El Arbolito, sur la route de Trampa El Tigre, secteur El Farallón, municipalité de Carayaca, dans l’État de Vargas.

C’est là que commencera la construction de ce village agro-écologique dont est chargé l’Institut Autonome du Logement de l’État Vargas (Invivar). Les ressources seront destinées au processus de planification et d’exécution des processus d’auto-construction dirigé par les familles paysannes du secteur, basé sur les techniques indigènes et paysannes de constructions en harmonie avec l’environnement.

Ce Village Agro-écologique Expérimental Augusto César Sandino comptera des espaces d’activités pratiques et théoriques parmi lesquelles 10 salles de classe pour 30 étudiants, équipées avec des ressources didactiques, une salle consacrée á la planification agro-écologique, trois laboratoires : l’un de détection des maladies végétales, l’autre pour la production d’engrais agro-écologiques et le troisième pour l’étude et la conservation des semences autochtones. Il y aura aussi des parcelles pour les cultures tropicales et un système de production d’espéces forestiéres autochtones, dans le cadre de la récupération des sources d’eau pure dans des zones protégées.

Texte et photo : Simón Rendón, militant du collectif local, avec AVN.
Traduction : Thierry Deronne, pour www.venezuelainfos.wordpress.com

Le Venezuela ouvre le débat pour construire une nouvelle loi du travail.

« Démocratiser le monde opaque de la production », “Mettre en place des conseils des travailleurs”, “éliminer la division du travail”, « réduire la durée du travail pour faire place au temps de la vie », « créer la propriété sociale des moyens de production » : les objectifs qui fondent historiquement l’existence de la gauche sont bien vivants… au Venezuela. Alors qu’en Europe, en Espagne par exemple, la loi du travail est revue et corrigée pour la rendre plus favorable au patronat, le Venezuela a lancé il y a quelques mois un débat public pour élaborer une loi qui «paie enfin la dette que possède encore la révolution vis-à-vis des travailleurs».

La loi actuelle reste en effet très favorable à un secteur privé dominant, et marquée au coin du néo-libéralisme et des accords de Punto Fijo (1961) par lesquels sociaux-chrétiens et sociaux-démocrates avaient fixé le contrôle politique de l’État. Pour que la nouvelle « Loi Organique du Travail » (LOT) que signera le président Chavez le 1er mai prochain soit le fruit d’un débat pluraliste, la commission présidentielle a déjà reçu des milliers de propositions que rédigent des mouvements sociaux aux quatre coins du pays : syndicats, mouvements de jeunes, organisations de femmes, coordinations de concierges, de producteurs agricoles ou de pêcheurs, etc…

Ainsi les militants de la JOC (Jeunesse Ouvrière Catholique) ont réalisé un diagnostic précis des atteintes aux droits des jeunes travailleurs (photo). «Non-reconnaissance des jeunes travailleurs du secteur informel», «mauvais traitements et agressions au travail», «licenciements injustifiés», «irrespect du droit lié au premier emploi», «stages sans paiement de salaires», «pas d’accès à la santé dans les centres de travail», etc.. L’axe central de leur proposition est que la loi consacre enfin les jeunes travailleurs comme sujets de plein droit, en garantissant l’égalité et en punissant sévèrement les patrons coupables de discriminations. Parmi les propositions, on notera entre autres:

– Le patron devra garantir que 25% au moins du personnel soit composé de jeunes. Ceux-ci bénéficieront d’un régime spécial qui leur permette d’étudier tout en travaillant, sans que cela affecte ni leur salaire, ni la stabilité de l’emploi.

– Le patron devra garantir les moyens concrets de la formation intégrale des travailleurs durant la journée de travail (ce qui vaut pour les syndicats, délégués de prévention et membres du Conseil des Travailleurs).

– L’interdiction de pré-requis à l’embauche tels qu’expérience préalable ou période d’ essai.

– Les pleins droits à la participation politique et à l’organisation dans les centres de travail, pour le mouvement syndical comme pour les conseils des travailleurs.

– Les pleins droits aux assemblées permanentes comme moyens de prises de décisions et de consultations syndicales et des conseils de travailleurs pendant les heures de travail ou pendant le temps libre.

Osvaldo Vera, député socialiste (PSUV) et membre de la commission présidentielle qui rassemble les diverses propositions, explique que la loi modifiera le rôle du ministère du Travail. «Il cessera d’être neutre et se mettra du côté du travail, non plus de celui du capital». Mr. Vera évoque la création d’un fonds pour le paiement des divers droits sociaux dus aux travailleurs, alimenté par 3% des royalties pétrolières. «Ainsi, tout travailleur qui quitte son poste pour prendre sa retraite, ou parce qu’il démissionne ou se fait licencier, pourra compter sur le paiement rapide de ses droits ou de ses indemnités”. La figure du « licenciement injustifié » sera éliminée de la loi et sera remplacée par celle du « licenciement illégal« . Pour Antonio Espinoza Prieto, avocat expert en droit du travail, lui aussi membre de la commission présidentielle, trois aspects sont incontournables : « la restitution du régime des prestations sociales la réduction de la durée du travail et le renforcement des droits du travaillleur« .

Depuis la salle de réunion des conseils communaux du secteur Valentin Valiente de la ville de Cumaná, sur la côte (photo), des dirigeants syndicaux parmi lesquels Marcela Maspero (UNETE, syndicat bolivarien) ont annoncé la remise de propositions le 22 mars prochain dans le cadre d’une grande mobilisation nationale à Caracas. Elle a exigé que la commission présidentielle rende publique l’ensemble des propositions : « Il n’y a aucune clarté et nous ne pouvons nous démobiliser vu la compromission de secteurs locaux du ministère du travail et le retard de certains dossiers, comme c’est le cas pour les 18 travailleurs de l’entreprise privée Toyota licenciés en septembre 2011, et dont le retour au travail a été repoussé durant 5 mois ».

« Nous sommes toutes travailleuses, dans tous les aspects de la vie»

Dans l’État agricole de Portuguesa, une cinquante de travailleuses se sont réunies à l’occasion de la Journée Internationale de la femme (photo).

Sindia Aguilar et Yilvany Martínez de l’entreprise Protécnica, Patricia Méndez de l’entreprise Molinera, Carolina Gana et Milena Hernández de l’entreprise Proarepa, Camila Rodríguez de ATC, Johanna Rojas et Ninfa Riera, de Pronutricos, Rosa Landínez (Communauté de Píritu), María Mendoza (Venearroz) et Olga Angulo (Arroz del Alba), entre autres, veulent «adapter la loi à nos besoins concrets et en particulier réaliser l’équité totale entre hommes et femmes au travail». Chacune d’elles va réunir le plus grand nombre possible de  travailleuses dans d’autres entreprises pour poursuivre la discussion.

A l’autre bout du pays, des femmes de l’État de Vargas (Maison de la Femme de la mairie, Zone Éducative de Vargas, Direction Régionale de la Santé, Organisation des femmes Josefa Joaquina Sánchez, etc..) exigent que la loi «visibilise la femme travailleuse sous toutes ses facettes : femme qui travaille au foyer, paysanne ou commerçante informelle».

Aimée Benítez, du mouvement Josefa Joaquina Sánchez : «L’égalité absolue est indispensable. Nous sommes toutes travailleuses, dans tous les aspects de la vie. Nous défendons des propositions comme le fonds de sécurité sociale financé par les entreprises publiques et privées, pour résoudre les difficultés des travailleu(r)ses indépendantes». Les femmes appuient la réduction de la durée du travail de 8 à 6 heures par jour, l’extension du congé prénatal à deux mois comme droit inaliénable et du congé postnatal à six mois, un droit qui pourrait être étendu à tout proche qui aide à prendre soin de l’enfant jusqu’à l’âge d’un an. On défend la proposition de “garderies dans les entreprises publiques et privées pour, notamment, garantir le temps de l’allaitement maternel”.

Renaissance légale du «Conseil des travailleurs».

Un des buts de la nouvelle loi est de rattraper le retard pris dans la création de la figure légale du «Conseil des Travailleurs» que le Parti Communiste du Venezuela avait déjà proposée à l’Assemblée Nationale en 2007. Quel est le but de ces «conseils», revendication historique de la gauche mondiale (1) ?

Pas de collaborer avec le patronat pour augmenter l’emprise du capital sur le travail mais de devenir une forme d’organisation supérieure des travailleurs, qui exercera le contrôle social sur la production et sur l’administration des entreprises, prendra une part active aux décisions et développera la participation directe de la population dans les centres de travail publics comme privés. Les «conseils de travailleurs» ne se substitueront donc pas aux syndicats, maintenus dans la nouvelle loi, mais leurs membres jouiront de la même protection légale que les militants syndicaux. Il s’agit en fait de démocratiser le monde du travail. Les entreprises mixtes et privées ne pourront en aucun cas faire obstacle à leur constitution ni à leur fonctionnement, sous peine de sanctions.

Thierry Deronne, avec AVN, Ciudad CCS, Prensa Proarepa, JOC-V, Prensa MINPPAL.

(1) La journaliste Carolina Hidalgo (Ciudad CCS) rappelle qu’au Chili en 1973, les travailleurs chiliens s’organisèrent spontanément sous la forme des “cordons industriels”, sorte de conseils de travailleurs constitués dans chaque secteur pour faire face aux pénuries provoquées par l’opposition et par le gouvernement états-unien sous la présidence de Salvador Allende. Dans ces cordons industriels les ouvriers prenaient les décisions sur la production et fonctionnaient indépendamment du gouvernement.

Dans les premières années de la révolution russe, avant l’époque stalinienne, les “soviets” désignaient des assemblées d’ouvriers, de soldats, de paysans comme force fondamentale de transformation. En 1918, en Allemagne, l’opposition à la Première Guerre Mondiale et à ses pénuries et à la monarchie prussienne furent le point de départ des conseils de travailleurs, de marins et de soldats. Cette année-là des milliers de ces organisations s’établissent dans 18 villes allemandes. En Espagne, en 1936, de nombreuses expériences semblables appelées « collectivités » surgirent au sein du mouvement républicain en lutte contre les franquistes. Ces structures contrôlées par les travailleurs assumèrent dans certains cas les services municipaux, voire le pouvoir municipal. En 1937, ces “collectivités” furent anéanties sous l’action des troupes franquistes.

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Mort d´un jeune et très talentueux musicien vénézuélien.

Aujourd´hui est mort un jeune et très talentueux musicien vénézuélien. Raul Abzueta était engagé dans la pensée et dans l´action. Collaborateur de la CONATEL (Commission Nationale des Télécommunications) pour que notre musique soit enfin entendue et écoutée à la radio. Critique virulent du fait que la CONATEL ramollisse les termes de la loi. Rêvant d´un espace physique qui reproduise le « Venezuela Demo », un de ses grands projets qui rassemble le vaste paysage musical de notre pays. Un lieu où les musiciens et artistes pourraient exprimer leur art, dans le respect, pour tous, avec l´appui des fonds pour la culture. Sa musique est souvent sortie de nos frontières. Avec sa guitare Raul est monté sur scène en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en Espagne, aux États-Unis, en Finlande, en France, en Angleterre, en République Tchèque, en Suisse et en Turquie. Raul est décédé ce samedi 25 février 2012 des suites d´un accident cardio-vasculaire. Il avait 49 ans.

Il est bon de le rappeler car peut-être qu´on ne parlera pas beaucoup de lui hors de nos frontières, mais comme amis nous nous devons à sa mémoire.

Psychologue social, triathlète, guitariste, arrangeur et compositeur, Raul s´était consacré à la danse traditionnelle et contemporaine vénézuélienne dès ses débuts.

Il a commencé sa carrière musicale en tant que joueur de cuatro (NdT :  guitare à quatre cordes, emblématique de la musique vénézuélienne). Il a étudié à l’École de musique Ars Nova et a poursuivi sa formation avec les professeurs de guitare Carmelo Rodríguez, Roberto Jirón, Samuel Granados y Rubén Riera.

Avec la guitare qu´il adopte ensuite comme instrument de prédilection,  il a développé une oeuvre en compagnie du mandoliniste Cristóbal Soto, avec qui il a enregistré le disque « Arisca » en 1996. Cette même année, il fonda Caracas Sincrónica avec Pedro Marin et Alessandro Garcia.

« Agridulce », son premier album, sort en 1998 suivi en 2002 de « Zafarafa ». Avec une nouvelle formation (Abzueta, Marin, Demian Martinez, Rolando Canon, Javier Marin et Oscar Lista), le groupe sort « Tabara » en 2011.

Avec Pedro et Javier Marín, Rolando Canónico, Marina Bravo y Zeneida Rodríguez, il était aussi le fondateur du groupe « Pomarrosa » de la Fondation Bigott, avec lequel il enregistra les albums « Decir Piel » et « Otra historia ».

Avec le groupe de jazz « Mixtura », qui fut un autre de ses projets, il a produit les disques « Naniobo » et « Animal de viento. »

Abzueta a dit un jour au journal « El Mundo » : « Je pense que notre musique populaire est en bonne santé et que les problèmes sont du côté de la diffusion  et de sa compréhension ». C´est nourri de cette conviction qu´il a produit et animé avec Pedro Marin «Caracas sicrónica à la Radio » et, plus récemment, « Le merequetengue ».

Avec le groupe ELG4, formé par Luis Laya, Alejandro Calzadilla, Daniela Gómez-Castro, Yoli Chacón, Alba Marina González, Mari Stella Paredes, Germán Acero y Abzueta, il a produit la série « Venezuela Demo » pour diffuser  des productions indépendantes sur le plan national.

Faisant équipe avec les producteurs Leonardo Pico (exécutif) et José Ismael Sanchez (général), il a réalisé la captation d´une série de concerts de groupes locaux en vidéo de haute définition, intitulé «Le nouveau son du Venezuela ». Ce programme est en cours de diffusion sur TVes, la nouvelle télévision publique culturelle et éducative.