Trailers de « Un pont pour Pluton » et « Jusqu’à nous enterrer dans la mer », deux nouveaux films issus de la Révolution Bolivarienne au Venezuela

 

Loin de l’image du Venezuela colonisé par les grands médias, c’est avec les habitant(e)s d’un « barrio » populaire proche de l’archipel-monde cher à l’écrivain antillais Edouard Glissant que Thierry Deronne a mené un an d’enquête participative.
« Jusqu’à nous enterrer dans la mer » raconte leur lutte sur le front de la culture et sur celui de l’alimentation. Une révolution difficile, patiente, féminine et presque universelle qui s’entête à desserrer les mâchoires de la gouvernance mondiale et d’une longue histoire de « servitude volontaire ».

Réalisation et montage : Thierry Deronne. Venezuela, 2017, 75 min. Distribution : cataloguefilms@fal33.org

 

Quand de jeunes rockers, animateurs à leurs heures d’une télé associative dans les montagnes de l’ouest du Venezuela, trouvent une idée de fiction dans la contrebande d’essence vers la Colombie, cela donne une leçon de cinéma sous la caméra-férule de Luis Rodriguez, professeur invité par l’Ecole Populaire et Latino-Américaine de Cinéma. L’histoire d’un atelier qui se lit aussi comme une histoire d’amitié.

Réalisation et montage : Thierry Deronne, Venezuela, 2017, 25 min. Distribution : cataloguefilms@fal33.org

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« Le noir manqué » : diplômée à  85 ans et future archéologue

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Le noir manqué” nous attend à l’ombre d’un arbre de l’arrière-cour, dans sa maison du village de Caujarao, État de Falcón. La première chose qu’elle me dit c’est qu’en m’asseyant en position de papillon j’accoucherai sans douleur. Puis l’envie de se répandre en histoires illumine son visage. C’est là, au milieu des vibrations des couleuvres, des iguanes et des grands perroquets qui nous entourent, qu’elle commence. « J’étais très coureuse de garçons. Tout le temps dans la rivière à jouer avec eux. C’est pour ça qu’on m’appelle « le noir manqué ». Un de ces gars est tombé amoureux de moi, c’est le vieux avec qui je vis. J’avais quinze ans. A dix-sept ans je suis tombée enceinte pour la première fois, et à partir de là j’ai fait un enfant tous les deux ans. Quand nous sommes arrivés au onzième, j’ai décidé de me marier parce que je m’étais dit « tant que je ne le connais pas suffisamment je ne me marie pas avec lui », et c’est après notre petit onzième que je l’ai connu », lance-t-elle avec un rire épais et savoureux.

Amelia et son époux, qu’elle a “connu” après avoir eu 11 enfants de lui.

Amelia et son époux, qu’elle a “connu” après avoir eu 11 enfants de lui.

Un des fils d’Amelia, avec son père.

Un des fils d’Amelia, avec son père.

Amelia Agüero a quatre-vingt-cinq ans. L’écouter c’est monter sur un trapèze pour sauter d’histoire en histoire, elle vous parle d’Histoire, de psychologie, de théologie et même des murmures du vent de Coro. Ce n’est qu’à onze ans qu’elle s’est mise à étudier “formellement”.

Fillette, elle réussit à achever la sixième primaire. Mais il lui fallut travailler aussitôt. Chez sa mère elle achetait du fil pour coudre les pièces des sandales de cuir, avec quoi elle achetait du tissu pour faire des vêtements. Elle a fait des confiseries, des conserves, des gâteaux de maïs de toutes sortes – du pan de horno aux pipiritos, des meringues. Et quand elle a eu ses enfants les travaux sont devenus plus épineux : casser des pierres dans la rivière, couper du bois, laver à la main, porter l’eau sur la tête, moudre à force de poignet, tout ce qui lui fut possible pour que les enfants aient les mêmes chances. Il en fut ainsi pendant plusieurs années : « élever les enfants, couvrir les labeurs domestiques, travailler. Jusqu’au jour où, il y a dix ans, je me suis dit “maintenant mon heure est venue, et j’ai dit à mon vieux, je vais à l’école, je vais apprendre. »

Ma motivation

« Tu sais d’où vient le nom Caujarao? C’était le nom du père du cacique  indigène Manaure, grand-père de Jadacaquiva. Comment je le sais ? Mes parents me l’ont raconté, ils le savaient par mes aïeux. C’est pour toutes ces histoires que j’ai eu envie d’étudier mais à ce moment-là c’était impossible. Qu’est-ce qui m’a motivée à le faire après tant d’années ? Chávez. C’est lui qui m’a donné l’inspiration quand j’ai vu que naissait un Venezuela nouveau. Il nous dévoilait la vraie histoire du pays dans ses discours. De mes quelques et lointaine années d’école primaire, je me souviens qu’on nous disait que Christophe Colomb était venu nous découvrir. Quoi ? Nous nous étions déjà découverts, par nous-mêmes, mais cela on ne nous le disait pas. C’est adulte, en écoutant Chávez, que je me suis rendu compte de tout ça. C’est à présent que j’ai découvert l’Histoire, la vraie. »

Elle avait plus de soixante-dix ans quand elle a commencé à étudier dans la Mission  Robinson, le programme social d’alphabétisation mis en place sous le gouvernement du président Chávez. Bien qu’elle eût déjà réussi sa sixième primaire elle décida de commencer à zéro. D’abord par le niveau 1, appelé “Moi oui je peux”, ensuite la “Bataille pour la sixième”, et finalement, les “Cercles de lecture”. « Je ne pouvais pas m’arrêter. Je me suis inscrite immédiatement dans la Mission Ribas, j’ai passé mon bac. Puis j’ai continué avec la Mission Sucre, pour obtenir mon diplôme de Technicien Supérieur Universitaire en audiovisuel. Et ce titre, le premier de ma vie, je l’ai obtenu seule, j’ai fait ma thèse toute seule parce que mes compagnons d’étude pensaient que comme j’étais vieille je serais un poids pour eux, mais non, pas du tout. Une de mes petites filles m’aidait à faire les diapositives et m’interrogeait : « Vous savez faire tout ça ?’ Moi je lui répondais “bien sûr que je sais le faire parce que tout cela je l’ai étudié. »

Pour sa licence elle a entrepris une thèse collective. « Je suis entrée dans un groupe de jeunes. Ma fille m‘a conseillée. Au début nous étions trente, à la fin nous étions trois. »

Elle est tellement appliquée que cela fait quarante-huit ans qu’elle donne des cours de catéchisme dans l’école de son village. Au point d’être la seule personne autorisée à dire la messe : le peu de temps qui lui restait, elle le consacrait à l’église et dans les années quatre-vingt, en voyant sa détermination, le curé l’a poussée vers des études religieuses. « Je n’avais même pas mon bac mais comme ce qui m’intéressait était de bien faire les choses, je fus constante et on m’a même donné une bourse. »

Elle respire. Elle regarde la cour comme si elle reconnaissait une autre époque: « Nous avons toujours eu la conscience claire. Je vais te raconter. Je nourrissais les guérilleros. Un chemin passait par cette maison, qu’ils empruntaient pour aller dans la montagne. A cette époque il y avait un garçon dot nous avons fait un neveu adoptif, on l’appelait Gallinazo, il passait par ici et me demandait de l’eau, et on lui gardait les galettes de maïs. Je lui préparais des caisses de nourriture, des boîtes de conserve, tout ce que je pouvais, pour les aider. Même le chien qu’on avait chez nous, ils l’ont pris. Je les ai récriminés et ils m’ont dit que ce chien les a sauvés : « il se battait avec nous ». C’est pour cela que je me sens une guérilléra de plus, parce que je les ai aidés et que j’ai gardé le secret. Je ne sais pas, je dois avoir ça dans le sang parce que mon arrière-grand-père, le père de ma grand-mère, Sandalio Navas, était lui aussi guérillero, il s’est battu à l’époque de Maisanta ». Ce qui semblait une digression se mue en conférence sur l’Histoire du Venezuela.

Pourquoi une licence à quatre-vingt-cinq ans ?

« Je n’ai pas acquis ces diplômes pour travailler ou pour entrer dans la concurrence du marché du travail. Je les ai voulus parce que j‘ai voulu sortir de l’ignorance. Je suis sûre qu’avec ces connaissances je peux aider à celui qui en a besoin. » Et il en est ainsi. Elle a filmé sa montagne pendant plus de cent heures jusqu’au tournant qui borne le village, des plans d’ensemble qui racontent l’histoire de sa communauté et qui dénoncent, il faut le dire, la destruction des collines aux mains de ceux qui improvisent des maisons sans le moindre contrôle. « Alors, pourquoi étudier ? Pour ne pas oublier l’origine, parce qu’un peuple sans Histoire n’est rien. Et pour avoir plus d’outils au moment de nous organiser, pour dénoncer ce genre de choses car l’étude confinée à une salle de cours ne garantit rien, nous devons aussi assumer note rôle comme membres de la commune, et qu’est-ce qu’être communard ? Tout simplement s’unir, se rassembler pour défendre et lutter et protéger sa communauté. Si nous croyons et avons confiance dans cette forme d’unité, tout s’arrange. »

Elle n’avait pas de lieu pour faire les travaux pour l’université. Un jour le président Chávez est allé à Coro, Amelia s’est préparée et a quitté sa maison un papier à la main qu’au milieu d’un fleuve de gens elle lui a tendu. “Il m’a vue et il a dit “dites-lui de venir”. Il a emporté le feuillet. En un mois le vœu a été exaucé. Amelia et son époux sont entrés dans la Mission En Amor Mayor, le programme social destiné aux personnes du troisième âge qui n’ont pas de pension. « Avec cet argent je me suis acheté un ordinateur pour faire mes travaux. Personne ne m‘a appris à l’utiliser, j’ai appris toute seule. »

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Montrant avec fierté quelques photos de son processus.

Montrant avec fierté quelques photos de son processus.

Ce ne fut pas son seul contact avec Chavez. Quand il a été emprisonné à Yare, après sa rébellion civico-militaire de 1992, un fils d’Amelia et d’autres compagnons de classe lui ont envoyé une lettre demandant qu’il soit le parrain de leur promotion. « Nous n‘espérions rien, ce n‘était que notre manière de lui dire notre admiration et l’envie qu’il nous accompagne, mais Chávez a répondu, il a dit que oui. Imaginez l’émotion ! Nous avons pris la lettre, nous l’avons reproduite et distribuée dans toute l’université » racontent les filles d’Amelia. Personne n’osait croire qu’il irait les voir mais après sa libération et peu avant de lancer la campagne présidentielle, Chávez est apparu à Coro. « Nous avons dîné avec lui à la fin du meeting, nous avons parlé, ri. Il est parti à trois heures du matin. En sortant il a vu quelques jeunes voyous debout pas loin d’où nous étions, il les a appelés, il s’est assis par terre avec eux, pour converser un moment. »

Deuxième diplôme, “nom de …” !

« Vous saviez que le premier cri de liberté sur ces terres c’est le noir José Leonardo Chirino qui l’a poussé ? Et pourquoi je vous dis cela ? Ceci était une maison de terre. Un jour est tombée une averse et mon mari s’est mis à creuser le sol pour que l’eau n’envahisse pas la chambre des enfants et soudain sous la terre il a trouvé un mort et une dague. C’étaient les restes de quelqu’un qui avait lutté pendant la Guerre Fédérale ». Elle fait chercher la dague, la range comme un trésor qui n’a pas de prix, comme si ce fragment de métal contenait toutes les chroniques de combats enterrés des années durant dans le silence d’argile.

« C’est pour tout cela, que je veux continuer à étudier les étapes de l’histoire du Venezuela, je veux commencer à étudier l’archéologie pour découvrir l’histoire cachée sous le sol. Et tout ce que je trouve je voudrais que cela fasse partie d’un futur musée archéologique. Pourquoi continuer à écrire ? Pour découvrir plus de vérité. Et en second lieu parce que nous devons être le témoignage de ceux qui viendront après nous, je me considère ainsi, témoignage vivant de cette communauté qui va entamer un chemin pour les nouvelles générations. Ce musée ne doit pas être un espace pour ranger des objets, il doit se déplacer, enquêter, générer des changements sociaux, communiquer une vision cultuelle. Si nous avons initié ce processus au Venezuela, pourquoi le laisser se perdre, merde ! Pardon pour le mot. »

Au début de ses études elle a dû essuyer les critiques faites aux missions éducatives : « Beaucoup disaient que nous n‘étudions pas, que nous n’étions pas vraiment formés, que nous étions des « étiquettes jaunes » – terme méprisant associé aux produits de mauvaise qualité. Je vous dis une chose, « étiquette jaune » c’est toute personne qui indépendamment de son lieu d’études, n’enquête pas, n’a pas d’éthique. Je vous recommande d’avoir une éthique, d’être authentique, de ne pas laisser dévier votre route par des intérêts égoïstes et surtout, enquêter, faire des recherches, si vous n’enquêtez pas à fond, vous êtes fichu. »

Elle a reçu l’Ordre Santa Ana de Coro en première classe pour son destin  exemplaire. Quand on lui a passé la bandoulière elle a crié « Vive Chávez, nom de.. ! »

« Mon mot d’ordre c’est insister, résister et ne jamais désister. Dans la persévérance réside le triomphe. Vous voyez, on se moquait de moi parce que j’étais vieille, “un vieux perroquet n‘apprend pas à parler » me disait-on. Ma réponse est : si, on peut apprendre, regardez-moi. »

Elle a trente petit-fils et trois arrière-petits-fils et affirme que tant qu’elle vivra elle sera plongée dans les livres, parce qu’elle adore lire, qu’elle se sent heureuse avec un livre dans les mains, renouvelant, apprenant des choses nouvelles : « je me sens comme une adolescente ».

Pour étudier il n‘y a pas d’âge. C’est une de ses filles qui le dit, et qui a eu l’occasion de lui donner des cours à l’université. « Un jour elle m’a cherché querelle parce que je ne lui avais pas mis vingt sur vingt. Je l’ai traitée comme une autre étudiante, je lui ai expliqué en quoi elle avait commis une erreur, elle a compris et m’a remerciée. » Amelia répond « Ma fille a eu une éthique. Je suis fière: je l’ai bien éduquée. »

A son âge,  Amelia, celle qui a élevé le technicien en chimie, le topographe et le dessinateur, le technicien en électricité, l’enseignante de français et d’anglais, le technicien agricole, le technicien mécanicien, le mécanicien industriel et celui de machines lourdes, la licenciée en prévention de désastres naturels et deux bacheliers de plus, a reçu son diplôme de communication sociale.

« Qu’il n‘y ait pas de doute, toute cette expérience de vie n‘aurait pas été possible sans le pari du président Chávez de nous alphabétiser, lui-même a toujours étudié, y compris quand il était prisonnier à Yare, cet homme avait une bibliothèque dans la tête. Et à celui qui par peur ou par préjugés n’a pas voulu continuer à se former, je dis qu’étudier est une source très puissante pour nous défendre, pour défendre nos pensées, notre souveraineté, pour découvrir des vérités cachées, pour discerner les supposées vérités qui en fait ont toujours été des mensonges. »

Amelia avec une petite partie de sa famille.

Amelia avec une petite partie de sa famille.

 

Texte : Katherine Castrillo / Contact : @ktikok

Photographies : Sahili Franco / Contact : @slashysah

Source : La Cultura Nuestra, http://laculturanuestra.com/loro-viejo-no-aprende-a-hablar-el-negro-chato-licenciada-a-los-85-anos/

Traduction : Thierry Deronne

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Wakapa, les Jibi et la victoire dans la guerre de la faim

José Roberto Duque

Los Jibi sont un des peuples originaires qui peuplent la frontière colombo-vénézuélienne, il est plus connu comme le peuple Guajibo.

atarayaimg_20160721_134234-copiaJe dirai plus loin quelque chose sur ce verbe répugnant de « guajibier » pour ceux qui ne le connaitraient pas ou ne s’en souviendraient pas. Nous parlerons aussi de ce que font les fils de ce peuple survivant de massacres pour remporter un round dans la guerre de la faim menée contre le Venezuela.

Les Jibi comptent dans leur vaste cosmogonie plus d’une divinité parmi lesquelles Yamaju, la Mater qui fabrique la fureur des éclairs et du tonnerre. Par conséquent les divinités et leurs taches intimidantes possèdent une relation directe avec les eaux : il y a des éclairs et du tonnerre quand il pleut.

Ces lignes proviennent de ma une rencontre récente avec quelque chose qui se produit dans et avec les abondantes, torrentielles et productives eaux du sud du Venezuela, aussi me pardonnera-t-on le détour par une paire de mythes ancestraux et par quelques données historiques avant d’aller au cœur du sujet. Ce cœur ne battrait pas sans les auspices de deux ou trois phénomènes qui ont lieu aux abords du colossal Orénoque.

Il existe un village appelé Puente Parhueña, à mi-chemin entre Puerto Páez et Puerto Ayacucho. Il s’agit d’une communauté de formation récente : je ne dispose pas de données précises mais la mémoire des amis Jibi, fondateurs et fils de fondateurs, fait remonter le peuplement initial de cette ancienne plantation aux années 50 du vingtième siècle. Ses premiers habitants furent dans leur majorité des Guajibo déplacés par les multiples guerres et massacres commis dans les territoires colombiens du Vichada, du Meta et de Casanare. Cette communauté de l’état vénézuélien d’Amazonas est le produit d’un cruel exode colombien : celui des « Guajibos » ou « Jibis » qui fuyaient les « guajibiades ». “Guajibier” signifie « chasser du Guajibo ». Les guajibiades étaient des pratiques ethnocidaires et génocidaires très communes consistant à liquider des indigènes à coups de fusil et de machette, soit pour les déposséder de leurs terres originelles, soit par pur plaisir.

En 1971, lors du procès des assassins de 16 indigènes (massacre de La Rubiera, 1967), quand les autorités colombiennes se décidèrent à capturer quelques-uns des criminels, un des prévenus fit une déclaration insolite pour se défendre des accusations de multiples assassinats. Cette phrase simple fit le tour du monde et devint le titre du reportage de Daniel Samper : « Je ne savais pas que c’était mal de tuer des indiens ». Grâce au cynisme, à l’ignorance, à la maladie mentale ou spirituelle ou à la sincérité de ce salaud, beaucoup de personnes ont découvert quelque chose qu’elles ne se rappellent probablement pas à chaque « festivité » du 12 octobre : tuer des indigènes est mal et pour cela ils insistent pour qu’on rende à cette date le nom de « journée de la race » qui donne une légitimité historique aux guajibiades.

Histoire ancienne ?  D’aucune manière. La folie guerrière continue d’assassiner des indigènes de tous les peuples ancestraux ainsi que des peuples métis et de toute provenance.

Ce dieu Yamaju, père des éclairs et des grondements, porte sur lui une arme de poids appelée Wakapa. Wakapa est un lieu de l’État d’Amazonas, en plein Parhueña, où il y a six ans s’est produite la révélation suivante. Il existe une autre divinité Jibi appelée Munueno ; c’est le père vigilant et protecteur des poissons. La tradition orale Jibi en fait un vieil homme maigre, barbe et cheveux blancs, qui marche dans l’eau appuyé sur deux troncs et qui a les yeux sur les genoux. La révélation fut l’arrivée subite à Parhueña d’un sujet appelé Walter Lanz. Personne n’a vérifié si ce camarade a des yeux aux genoux mais à peine est-il arrivé sur les terres de la famille Yuave que tout le monde est tombé d’accord qu’il était identique au Munueno de la mythologie guajibo. La surprise a continué lorsque l’homme à la barbe blanche a commencé à les enthousiasmer à propos du projet de l’Ecole Populaire de Pisciculture et avec la possibilité que dans ces sablières amazoniennes on pourrait élever des « cachamas » et en outre semer des fruits, des légumes, des types de mais pour la consommation humaine.

Walter Lanz (gauche), Luisa Araujo du Collectif Cimarron et Thierry Deronne, auteur de ce blog (droite)

Walter Lanz (gauche), Luisa Araujo du Collectif Cimarron et Thierry Deronne (droite), auteur de ce blog.

« Élever des poissons près de l’Orénoque » c’est comme « vendre des frigos au Pôle Nord »

Voici les clefs de cette blague:

  • Parhueña se trouve à une demi-heure du fleuve Orénoque, en voiture.
  • L’expression « élever des poissons près de l’Orénoque » équivaut à dire « emmener des chèvres à Coro » ou « vendre des frigos au Pôle Nord ». Ou si l’on veut, « habituer les gens des villes à semer dans la cour de leur maison et à administrer des poulaillers verticaux quand le pétrole est à 100 dollars et que la nourriture abonde dans les épiceries et dans les supermarchés ».

Bref, il y a quelques jours j’ai visité Parhueña. De là on m’a emmené pour réaliser une activité de celles dont on ne sait comment remercier la vie, surtout quand on est vénézuélien : nous sommes allés avec Jessica pêcher dans l’Orénoque, accompagnés par des habitants de Parhueña et de Mare Mare (État de Bolívar). Notre barque à moteur a bondi durant une demi-heure au pied d’une de ces rochers préhistoriques de la taille du Polyèdre de Caracas. Là nous est arrivé quelque chose qui en aurait déprimé d’autres : à cause de l’équipement de fortune que nous emportions (un hameçon très grand et un fil de nylon très mince), le peu d’adresse, l’intervention de Munueno le grand Veilleur et la dentition des poissons « Caribes », nous nous sommes retrouvés sans matériel de pêche en quelques minutes. Munueno sait que l’être humain s’alimente de poissons mais sa mission est d’éviter que les consuméristes et les accumulateurs ne viennent extraire plus de poissons qu’ils n’en ont besoin.

Il manquait la partie principale du privilège : être entourés d’enfants Jibi et métis, de 8 à 14 ans, être témoins de la manière fraîche et agréable avec laquelle ces petits sortaient, un par un, des poissons de six variétés, certains plus grands que d’autres. Parenthèse : un des garçons portait un filet qu’il lançait de temps à autre. A chaque lancer il ramenait une demi-douzaine de petits poissons, mais ceux-ci n’étaient pas la pêche proprement dite : c’était la proie pour l’hameçon des poissons grands ou moyens. C’est ainsi, en riant de et avec nous, caraquègnes maladroits pas foutus de pêcher quoi que ce soit, qu’ils ont pêché des « bagres », des « paletos », des « torunos », des « payaras », des « caribes » et des « bocones ». Une heure et quelque de jeux et de manœuvres ont suffi pour que nous rentrions au village sur le fleuve et pour nous livrer à l’indescriptible rite de dépecer et de manger ces poissons avec les mains, collectivement. Nous avons fini par nous lasser de tant de « payara », « bocón » et de « sapoara ».

Nous allons redire avec un marteau pour qu’on l’entende bien (une fois encore) la partie cachée de cette blague : ces enfants indigènes ont réussi, en une heure et quelque d’amusement et d’espiègleries, ce qui dans les villes nous coûte des heures de files, de colère, de frustration, de maladies nerveuses, cardiovasculaires; de violence physique et psychologique : obtenir quelques kilos de protéines animales pour le foyer et pour les nôtres.dsc07383-copia

« En ce moment il y a une marée de bancs de poissons dans l’Orénoque » nous ont expliqué Ruben et Mayra, et de là vient une autre : dans deux semaines une marée de poissons viendra de Caicara ».

Cette manne n’est pas un phénomène permanent, mais il y aura toujours des poissons dans l’Orénoque et dans les grands fleuves. Toujours.

Ces jours-ci il y avait à Puerto Ayacucho une Fête du Poisson. L’offre : sept kilos de « bocón » à deux mille bolivars. C’était un 19 juillet; dans la majorité des villes le poisson du fleuve coûtait alors de mille huit cents à deux mille bolivars le kilo.

Munueno ignore peut-être un détail : malgré cette fête du poisson, qui révèle une offre suffisante pour couvrir les besoins régionaux et certainement nationaux, une bonne partie de ce qu’on pêche dans nos grands fleuves est emporté en Colombie, où tout s’achète et se vend à des prix 50 fois plus élevés que de ce côté-ci du fleuve et de la frontière.

Cette communauté n’a produit ni élevé ni généré toutes ces tonnes de poisson. Elle s’est contentée de les récolter.

Quelques jours plus tard nous écoutions la transmission en direct sur toutes les chaînes de Lorena Fréitez, ministre de l’Agriculture Urbaine, expliquer à tout le pays le point de départ le plus simple de la politique gouvernementale de production de protéine animale : on calcule le besoin par personne, on multiplie cet indice par la quantité d’habitants d’une communauté. Ensuite on détermine de combien de porcs, de poulets ou de poissons a besoin cette communauté. La logique mène au reste : si on a besoin de deux mille kilos de produits carniques et que je finis par en produire 4 mille, une fois les besoins en protéines de la communauté satisfaits je passe à la distribution du reste aux communautés qui n’ont pas atteint leur « quota de production » (terminologie nuisible que nous, les ignorants en la matière, employons parfois à défaut de connaitre un terme plus approprié).

Voyons comment s’applique cette formule à une communauté telle que Mare Mare, sur les rives de l’Orénoque : cette communauté peut pêcher et manger tout ce qu’elle voudra, l’excédent de poissons restants est incommensurable. Mais il ne faut pas oublier la donnée cruciale : cette communauté n’a produit ni élevé ni généré toutes ces tonnes de poisson (de même que nous, citadins n’avons rien fait pour produire tout le pétrole que nous a offert le sous-sol), elle s’est limitée à les récolter. Une fois souligné le mot « production », nous trouvons la formule et l’analyse du Ministère de l’Agriculture Urbaine correctes. Revenons à Parhueña, à Wakapa et à l’École Populaire de Pisciculture.

A Parhueña, après l’arrivée de Walter et la mobilisation des sœurs Mayra et Alejandra Yuave, de leur mère María, de Ruben Montoya et d’autres parents et voisins, ont commencé à se produire des faits étranges tels que par exemple le fait qu’on y a élevé et qu’on y élève du poisson en contrevenant quelques paramètres des techniciens, universitaires et « experts en la matière ». Par exemple : quelqu’un leur ayant dit qu’ils ne pouvaient créer d’étangs pour élever des poissons sans auparavant demander les permis et les études de sol auprès du Ministère de l’Environnement, ils s’y sont rendus pour demander ces autorisations. Comme ces messieurs tardèrent à apparaître on a décidé de construire sans permis les foutus étangs, sans connaissances en ingénierie, ni en hydraulique et en autres disciplines.

Après quelques vaines tentatives, ils ont réussi à faire un trou qui s’est rempli d’eau sans la filtrer et y ont plongé les premiers alevins de moins de 4 centimètres. Munueno (Walter) était présent en 2012 avec plusieurs jeunes étudiants de l’Institut Agroécologique Latino-Américain (IALA), paysans de plusieurs pays intégrés à une expérience éducative vénézuélienne fondée par les Sans Terre du Brésil, et tous ensemble réalisèrent un réservoir d’une capacité de 60 mille litres. Enthousiasmés par le récit d’un iranien, ils ont jeté par-dessus une sorte de basse-cour de poules et de canards ; les excréments et les aliments rejetés par ces volailles tombaient dans le réservoir et le fertilisaient, ce qui permettait de nourrir les « cachamas ».

Dans la partie basse du réservoir un robinet ou mécanisme de vidage fut connecté à un tube qu’ils ont percé de nombreux trous (contre l’avis des experts) et l’eau « sale » (fertilisée) alla se répandre dans une sablière soi-disant stérile. Grâce à cette eau puant le poisson un verger magnifique alimente des canards, des poules, les poissons et les personnes. Ainsi, sans un seul gramme d’aliment concentré commercial pour poissons (chose obligatoire, disent les techniciens) ont grandi les premières « cachamas ».

Autre mythe des experts : pour que l’expérience soit considérée comme rentable il est nécessaire que les « cachamas » atteignent, sur une période de temps donnée, un poids proche ou supérieur à 2 kilos. Mais au bout d’un an passé à alimenter les poissons la logique Jibi de María – la maman de Mayra et d’Alejandra – s’est imposée avec le décret suivant : « Si elles prennent place dans une assiette c’est qu’elles sont bonnes à manger ». Madame María pleura, car il a des gens qui s’enamourent des « cachamas » (Munueno travaille aussi les émotions des Jibi). Quoi qu’il en fût elles les mangèrent, les partagèrent et en vendirent même. Les techniciens, experts et universitaires n’ont encore convaincu personne à Parhueña que l’élevage de « cachamas » n’est bon que s’il donne des bénéfices déterminés en bolivars.

Les « experts en la matière » vivent dans un monde fantastique alors que ce « Wakapa » possède un restaurant contigu à l’élevage

Alors que florissait l’expérience et que trois étangs avaient été construits, une lettre arriva aux mains des jeunes Montoya et Yuave; c’était le résultat de l’étude nécessaire pour procéder au creusement. Le rapport ministériel disait : « Après les analyses correspondantes il a été déterminé que le sol recueilli dans la zone est INAPTE à la construction d’étangs productifs ».

Le rire résonna depuis l’Orénoque jusqu’à la Pierre du Cocuy, à la frontière du Brésil.

Certains « experts en la matière », de chair, d’os et de papiers, vivent dans un monde fantastique car trop “sérieux” et irréalisable, alors que ce « Wakapa », où Munueno et Yamaju ont parrainé toute une expérience à partir de leur être mythique, possède un restaurant contigu à l’aire d’élevage. Ses impulseurs propagent en outre le concept d’Ecole Populaire dans la municipalité d’Atures. Mayra Yuave est arrivée le 27 mai 2016 à la communauté Kuweï (autre divinité Jibi), à quelques kilomètres seulement du Tobogán de la Selva (secteur Platanillal) avec 11 alevins de cachama de quelques 4 centimètres. Elle les a remis à Javier Sánchez, autre citoyen du peuple Guajibo sans la moindre expertise ni expérience en matière de pisciculture ou de fabrication de viviers. Avec pelles et pioches, l’aide de deux parents et l’enthousiasme propre aux survivants de massacres séculaires, ils ont ouvert un trou de 10 mètres sur trois et un de profondeur. Les pluies torrentielles des derniers mois ont rempli d’eau ce vulgaire trou converti en vivier.dsc07365_-_copia

Javier s’est consacré à alimenter les 11 poissons (oui, 11 poissons seulement, à quelques kilomètres de plusieurs fleuves remplis de « payaras », « palometas », « bagres » et « bocones »). Le gars sème (dans le Venezuela au pétrole cher qui sert à tout acheter) avec ce qu’il a sous la main : semences rayées de « guama », restes de riz, petits crapauds, maïs tendre, vers, insectes variés. Le 20 juillet ces alevins remis à Javier étaient « de la taille de ma main ». Pardonnez cette expression si peu professionnelle ou scientifique.

Impossible d’arriver à Wakapa, de converser avec les braves gens qui ont rendu ceci possible sans vouloir rassembler l’histoire, les mythes, les sensations et les nouvelles dans ce puzzle. Avec le genre de chronique que nous venons d’achever il se passe la même chose que lorsque Ruben Montoya nous a demandé de lui expliquer comment il pouvait y avoir des gens qui ont faim au Venezuela. Les méandres de la langue ne nous a pas permis d’aller au bout de l’idée : s’il y a des gens qui ont faim c’est parce que tout le monde n’habite pas au bord d’un Orénoque et parce que le système nous a habitués à ce que la nourriture vienne en paquet, en boîte, en bouteille, raffinée, pasteurisée, avec un prix marqué sur un petit papier. Les compagnons Jibi eux-mêmes nous l’ont confirmé ensuite : il y a des communautés indigènes réclamant en plein forêt et en plein fleuve leur sac de sucre, de riz, de pâtes et de sardine en boîte. Jessica Dos Santos, juste avant la zambullida à Wakapa, l’Orénoque et la générosité des Jibi, avait analysé en détail le piège honteux appelé « panier alimentaire de base” ; nous recommandons sa lecture dans en 15yultimo.

Cet après-midi nous avons frit et mangé des fourmis à gros cul. Un mets exquis que les Jibi obtiennent dans un rite d’où ils sortent lacérés par les fourmis-soldats de cette colonie : c’est la reine qu’ils mangent.

Peu importe qu’après des siècles ou des milliers d’années de l’invention de cette pratique par nos peuples originaires, la FAO (ONU) recommande la consommation d’insectes comme source de protéines. Il y aura toujours un arrogant pour pointer le doigt : « Vous voyez, les chavistes obligent les gens à manger des fourmis et des vers « . La stupidité aussi est gratuite.

Source : http://misionverdad.com/pais-adentro/wakapa-los-jibi-y-el-triunfo-en-la-guerra-del-hambre

Traduction : Thierry Deronne

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Gouvernements populaires en Amérique latine : « fin de cycle » ou nouvelle étape politique ?

Isabel Rauber

L’auteure: Isabel Rauber, Docteur en philosophie, enseignante universitaire et formatrice populaire, militante sociale (Argentine). Spécialiste des mouvements sociaux latino-américains engagés dans des processus participatifs de construction d’un pouvoir populaire. Blog : http://isabelrauber.blogspot.com/ Twitter : @IsabelRauber

Quelques intellectuels qui se définissent comme étant de gauche ou de centre gauche, ont affirmé récemment que nous vivons une fin de cycle des gouvernements progressistes, caractérisée par l’épuisement de leurs programmes néo-développementistes – qui incluent l’extractivisme – et leur « inefficace » capacité de gestion. Selon eux, nous devons donc nous attendre à une avancée de la droite dans la région, situation qui dessinerait une nouvelle carte politique en Amérique latine. Avec ce discours « visionnaire », basé sur la connaissance des projets géopolitiques de l’empire pour la région, ces intellectuels ont contribué à installer et à « rendre naturel » dans l’opinion publique l’avènement de la fin des gouvernements populaires et leur remplacement « inévitable » par des gouvernements de droite, en les présentant même comme une « salutaire alternance ». Il convient donc de partager quelques réflexions au sujet de ce diagnostic et de ce jugement.

Le retour critique sur les événements politiques de ces dernières années révèle que les propositions politiques qui ont caractérisé l’action des gouvernements populaires dans la phase post-néolibérale, ont été accomplies. Ceci annonce l’ouverture d’une nouvelle époque, supposant des problématiques et des tâches nouvelles ainsi que de nouveaux sujets et défis. Mais au-delà des tâches et de la programmation des agendas, les premières années des gouvernements populaires ont permis aux peuples d’évoluer à travers toutes sortes  d’apprentissages.

Il est devenu clair –dans les faits- que « gouvernement » et « pouvoir » ne sont pas synonymes, qu’il n’est pas possible de les affronter en même temps ni de la même façon. Les révolutions démocratiques ne sont pas synonymes de la « voie pacifique » d’autrefois. Elles supposent l’approfondissement de conflits politiques comme véhicules de la lutte des classes,  ceux-ci étant fortement liés à une profonde bataille d’idées, tant politique que culturelle.

Il est devenu clair qu’il ne suffit plus de placer « de bons gouvernements » à des postes institutionnels qui répondent au système que l’on cherche à changer.

  • La croissance économique est importante, mais insuffisante. L’éducation politique, la bataille idéologique est centrale. Et elle est liée à la participation politique, à la prise de pouvoir. Personne ne peut autonomiser autrui et moins encore par le haut. L’autonomisation germe dans la participation consciente et active des sujets lors des processus qui transforment la société.
  • La conception de la politique par le haut et discrétionnaire du XXème siècle est épuisée; la niaiserie, le romantisme fade au sujet de la démocratie, la sous-estimation de la politique, et les vieilles modalités de la représentation politique qui supplantent la participation populaire et séparent le politique du social.
  • Fin du maximalisme théorique et du minimalisme pratique de l’extrême-gauche.
  • Fin de l’avant-gardisme, de la pensée libérale de gauche et des pratiques qui en sont issues, et qui isolent les militants de gauche des processus concrets que vivent les peuples, leurs acteurs et leurs dynamiques, en les situant hors des espaces concrets où ont lieu les combats politiques.

DÉFIS FONDAMENTAUX DE CETTE NOUVELLE ÉPOQUE POLITIQUE

Les peuples, les mouvements sociaux et politiques, ainsi que les gouvernements populaires, révolutionnaires et progressistes ont besoin de faire une pause, de rendre compte des réussites, des limites et des nouvelles missions. Il s’agit de cela : retourner aux questions initiales, reconsidérer les réponses qui ont guidé les pas de l’action politique, économique, sociale et culturelle durant plus d’une décennie, tout en se préparant à affronter de nouveaux défis. Parmi eux, je soulignerais les suivants :

Conserver les acquis implique renforcer le processus de changement   

Le retour en force d’oppositions politiques de type néolibéral a mis certains gouvernements sur la défensive. Conserver les acquis est devenu une priorité de l’action politique. Mais ce qui n’a pas été – n’est pas – clarifié c’est que, pour conserver ce qui a été conquis et pour maintenir les processus de changements, il est nécessaire de les renforcer, de les approfondir. Ce n’est pas par des accords entre groupes de pouvoir, ni en cherchant des alliances avec des secteurs opposés aux changements qu’on y parvient; l’exemple du Brésil est plus qu’éloquent à cet égard.

La clé réside dans le fait d’ancrer les processus dans la participation active des citoyens. Une nouvelle époque sociale, politique et culturelle s’est bâtie : ce qui suppose de nouvelles missions dont la réalisation doit se marier avec l’action populaire. Cela implique également de renforcer les processus de conscientisation et d’organisation collective pour revigorer la détermination des peuples à maintenir les acquis et à entraîner le processus vers de plus grandes transformations. Cela ne peut pas être spontané ; si l’on livre les événements à la « spontanéité », ne nous étonnons pas face à l’avènement de substitutions politiques de droite.

L’actuelle conjoncture politique du continent place les gouvernements populaires, les forces progressistes et révolutionnaires face au choix de renforcer les transformations ou de succomber face à elles, s’ils choisissent de les défendre exclusivement « par le haut ».

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Argentine, décembre 2015: première manifestation en défense de la loi démocratisant la répartition des ondes radio et tv (1/3 publiques, 1/3 privées, 1/3 associatives) que le président néo-libéral Macri vient de déroger par décret.

Argentine, janvier 2016: répression de travailleurs par le gouvernement Macri

Argentine, janvier 2016: répression de travailleurs licenciés.

La participation active des citoyens est stratégique pour que les gouvernements populaires deviennent aussi une manière de construire ce pouvoir populaire.

Le renforcement de la démocratie requiert d’assumer l’impératif politique décisif du rôle actif du peuple : les transformations relient simultanément les lignes politiques des gouvernements populaires aux différents processus de construction et de consolidation du pouvoir par le bas. C’est ce qui constitue le fondement de l’approfondissement des processus de transformation sociale en cours. Le penser comme un simple aggiornamento de l’agenda public laisse les gouvernements populaires à la merci de la voracité politique des opposants.

Les réalités objectives et subjectives ont changé ; les subjectivités politiques des acteurs qui prennent part aux processus de changement se sont approfondies, il y a une exigence de rôles nouveaux, plus importants. Cette action a besoin aujourd’hui de se réorganiser et de se réarticuler pour constituer de nouvelles convergences dans les actions militantes sociales et politiques, à l’intérieur et à l’extérieur de ce qui est institutionnel, et en actualisant l’horizon stratégique des changements.

Parier sur la construction du rôle collectif des peuples pour qu’ils se constituent en force politico-sociale de libération est le facteur essentiel qui marquera le cap et les dynamiques politiques du présent et du futur immédiat. C’est lui aussi qui conduira à la construction de l’unité des peuples.

Reconnaître la participation populaire organique comme un facteur clé pour la consolidation et l’approfondissement des processus de changement en cours, ne s’oppose pas à la reconnaissance du rôle des leaderships individuels. Mais cela ne signifie pas accepter que la continuité des leaders à la tête des gouvernements populaires soit le facteur qui donne de la stabilité et de la solidité aux processus. Au contraire, lorsque des leaders se substituent au rôle politique des peuples, en réalité, loin d’en garantir la continuité, ils entraînent le processus dans le court terme.

Des peuples sans autonomie et sans conviction propre agiront peu pour renforcer et/ou approfondir des processus s’ils ne les perçoivent pas réellement come les leurs. La distance s’installera silencieusement dans les rangs populaires et ouvrira la voie à de prévisibles défaites. Ce n’est pas une situation en « noir ou blanc » ; il faut beaucoup nuancer. On a souvent vu des organisations populaires faire preuve de davantage de maturité et de responsabilité que leurs dirigeants et, même quand ils ne parviennent pas à éviter des dénouements négatifs, leur présence active dans la rue, les réduisent de façon non négligeable. Les leaders sont importants et dans certains cas, décisifs. Jamais pour remplacer la participation active des peuples, plutôt pour la déclencher et la faire progresser.

Hugo Chavez, exemple de leader charismatique et grand architecte du processus révolutionnaire bolivarien au Venezuela, n’a pas centré ce processus sur sa personne. Pour lui, il était clair que le peuple auto-constitué en tant que sujet révolutionnaire est le véritable créateur, constructeur et support d’un nouveau type de pouvoir en gestation dans les conseils communaux et les communes. C’est avec ces derniers que  la révolution bolivarienne avance vers une nouvelle civilisation, en s’orientant- avec  des citoyens assumant de plus en plus de pouvoirs – vers la construction d’un État communal. C’était si clair pour Chavez que son slogan a été (et restera) « la commune ou rien ».

Ciné-club dans une commune du Venezuela (novembre 2015)

Ciné-club dans une commune du Venezuela (novembre 2015)

Projets d'agriculture urbaine et jardins dans les écoles primaires (Venezuela, janvier 2016)

Projets d’agriculture urbaine et jardins dans les écoles primaires (Venezuela, janvier 2016)

Construire un nouveau mode de production et de reproduction (société-nature)

L’une des plus grandes limitations de ce que l’on pourrait définir, sans trop de peine, comme « modèle économique néo-développementiste » c’est qu’il s’ajuste aux cadres du modèle de production capitaliste, et entretient ainsi le cycle de la mort. Ceci contribue à fixer pour cette nouvelle époque une tâche importante : créer et articuler des processus productifs alternatifs existants et promouvoir la recherche de nouvelles bases économiques qui rendent possible la cohérence sociale entre ce cycle de production et la reproduction.

Il s’agit d’élaborer un système productif responsable socialement du cycle reproductif qu’il génère. C’est-á-dire contribuer à la création d’un nouveau mode de production-reproduction sociales respectant une logique circulaire. Ce qui ouvrirait la voie à une nouvelle économie, qui, en plus de répondre avec succès à la question de la lutte contre la faim, la pauvreté, l’analphabétisme et les maladies, constituerait le socle d’un nouveau mode de vie et une nouvelle forme de civilisation, celle du bien vivre et du vivre ensemble.

Sortir de l’étau idéologique, politique, culturel et médiatique du pouvoir hégémonique

  • Déployer la bataille politique culturelle sur tous les terrains et dans toutes les dimensions, en particulier les réseaux sociaux.
  • Veiller au développement de la subjectivité et de la spiritualité des peuples en favorisant l’expression de leur identité, de leurs cultures et cosmovisions…
  • Développer durablement des processus interactifs de formation politique.
  • Ouvrir la voie d’une nouvelle pensée critique latino-américaine, décolonisée, interculturelle, embrassant de nombreuses cosmovisions, s’exprimant dans de multiples voix, et ancrée dans les pratiques des peuples.
  • Promouvoir des processus articulés de décolonisation, d’interculturalité et de rupture avec le cadre patriarcal visant la construction du pouvoir populaire par le bas.
  • Développer un nouveau type d’intellectuel organique, qui découvre, met e lumière et renforce la pensée des peuples dans toute sa diversité, son ampleur et sa richesse.

Travailler au renforcement et au développement de l’articulation régionale, continentale des mouvements et organisations sociales populaires, et, en particulier agrandir et renforcer l’espace des mouvements sociaux dans l’ALBA. Mais également, impulser la création d’espaces de rencontre, d’échange et de coordination des organisations sociales et politiques continentales, régionales et existantes au sein de chaque pays.

Parier sur la création et la construction d’une nouvelle gauche politique, sociale et culturelle

Il est vital de comprendre les nouvelles dimensions du politique, de l’action et de l’organisation politique; vital de souligner l’existence de nouvelles réalités et de nouveaux sujets : les déplacé(e)s de diverses origines, les populations précarisées de manière permanente, les mouvements indigènes, les femmes, les jeunes filles et jeunes hommes, les enfants, les adultes plus âgés, les LGTB…, de consacrer un espace aux identités, cosmovisions, savoirs, sagesses et courants de pensée : les connaissances écologiques, la biopolitique, la bioéthique, le féminisme politique et la rupture avec le patriarcat pour réaliser ainsi une critique radicale du pouvoir du capital…

Construire l’offensive stratégique populaire révolutionnaire

L’une des résultantes les plus récurrentes de la division du camp populaire, et particulièrement parmi la gauche latino-américaine, c’est que les manifestations et les luttes sociales finissent par exister en fonction des intérêts des puissants. Le camp populaire étant marqué par des querelles internes de « pouvoir », par des divisions multicolores de tout type entre les forces politiques et leurs corrélats dans les mouvements sociaux populaires, les conflits sociaux finissent par se subordonner aux stricts intérêts du pouvoir, en le renforçant comme « alternative politique » au lieu de parvenir –collectivement- à subordonner les puissants aux intérêts des citoyens et de passer à l’offensive en proposant un agenda politique des objectifs populaires. Le cas de l’Argentine nous en fournit en exemple très clair, visible tant dans les événements les plus récents que dans la trajectoire historique des gauches.

A cette grande faiblesse politique et culturelle, ajoutons la démagogie d’une pensée binaire (« ceci ou cela », « blanc ou noir »…), le développement de la guerre médiatique qui vise à conquérir et à anesthésier les esprits du « grand public » sans que les organisations politiques et sociales – occupées par leurs querelles internes – n’assument le travail de la bataille d’idées comme querelle fondamentale des luttes politiques de notre temps.

Le manque de convergence et d’unité des divers acteurs sociaux et politiques, ajoutée au peu de formation politique, à la sectorisation et au corporatisme… met les organisations sociales et politiques des peuples en situation de subordination aux intérêts des puissants. Ceux-ci peuvent les manipuler pour atteindre leurs objectifs, en affaiblissant et en brisant la base sociale des gouvernements populaires pour se regrouper en tant que bloc de pouvoir d’opposition, capable de récupérer son hégémonie. Cette récupération témoigne d’une adaptation des puissants qui, ayant analysé la nouvelle donne politique liée aux gouvernements populaires, chercheront une fois au gouvernement à détruire les bases démocratiques des sociétés pour empêcher tout retour de gouvernements progressistes, populaires ou révolutionnaires sur le continent. Ils ne sont pas seuls pour ce faire; ils comptent sur l’appui impérial, les institutions du pouvoir globalisé du capital et de ses « canonnières » médiatiques locales et globales.

L’arrivée de gouvernements de droite dans la région n’est pas un simple «retour au passé », pas plus qu’il ne répond à une « alternance enrichissante » de gouvernements et de gouvernants. Il s’agit d’une nouvelle phase, d’un virage radical pour articuler les processus locaux aux besoins hégémoniques et logiques du pouvoir global du capital : pillage, domination et mort… Il est important de ne pas le sous-estimer, et de préparer de nouvelles résistances ancrées dans la coordination, l’unité, la participation des secteurs populaires dans toute leur diversité. C’est cela que doit viser le renforcement de la formation sociopolitique et des processus organiques de convergence collective. Avec des objectifs communs s’inscrivant dans la création et la construction collectives d’un nouvel horizon de civilisation.

Visite de l'ex-président Lula à l'école de formation sociopolitique intégrale du Mouvement des Travailleurs Sans Terre et autres mouvements sociaux, Brasil janvier 2015.

Visite de l’ex-président Lula à l’école de formation sociopolitique intégrale du Mouvement des Travailleurs Sans Terre et autres mouvements sociaux, Brésil janvier 2015.

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Source : http://www.alainet.org/es/articulo/174409

Traduction : Sylvie Carrasco

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(Photos:) Quand le cinéma se fait peuple

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Ils sont 250 communard(e)s assis face à l’écran blanc qui dans quelques minutes va refléter le film. Dans le soir des montagnes de Carabobo, à part ce bout de rue et les maisons lointaines, tout est plongé dans le noir. On a chanté, dansé le joropo, et souhaité la bienvenue aux habitant(e)s de la Commune Negro Primero –organisatrice de cette première – et de quatre autres communes voisines. Tout est prêt, personne ne veut manquer la projection de “Juntera”.

“Avant de la projeter ailleurs, nous voulons que les communard(e)s qui ont aidé à la réaliser en soient les premiers spectateurs. On la verra à Caracas après qu’elle soit passée par les territoires où on doit la voir” dit Giuliano Salvatore, membre de la Coopérative Audiovisuelle “La Célula”, debout, micro à la main, écouté par certains des acteurs ou actrices qui vont se voir dans quelques instants.

“C’est le résultat d’un effort collectif” explique-t-il. Celui de La Célula, du mouvement paysan révolutionnaire “Bolívar et Zamora”, des communes actrices du documentaire : Negro Primero; Victoria Popular las Uvitas, dans l’État de Barinas; La Ciudad Socialista Simón Bolívar, en Apure; la Ciudad Socialista Juan Pablo Peñaloza, dans l’État du Táchira; et la Commune Orimed, dans l’État d’Amazonas. Autant de lieux où se poursuivront les premières du film dans les prochaines semaines.

“Sans le travail que vous menez, nos espoirs de voir la révolution se poursuivre s’étioleraient, vous êtes la garantie de son  avancée” conclut Giuliano. Les lumières s’éteignent. La projection commence.CR239ydWEAAdBT6 CR21r0HWoAARzW7CR8oCEfWUAAJ3DGCR8o75GWUAAOOiS

Il existe une épopée imperceptible à première vue : se réunir en longues assemblées, former des parlements communaux, décharger des matériaux de construction, traire quand le soleil n’est pas encore levé, transporter des aliments dans un camion. C’est là, dans ce mouvement invisible et permanent, qui pourrait sembler un simple “quotidien”, qu’est la révolution, cette création populaire qui, parfois, quand les circonstances l’exigent, défile à Caracas, autour du palais présidentiel de Miraflores, à la télévision.

Le reste du temps sa réalité ne se paie ni de grandes banderoles ni de slogans: les milliers de mobilisé(e)s – la mobilisation ne s’arrête jamais – apprennent à s’auto-gouverner, à gérer, à écrire des lois, à produire et à distribuer des aliments.

Comment le raconter ? Avec quelles images, quels temps, quels récits, quel équilibre de mots/silences/fleuves/rires peut-on rendre compte de la chose en soi, de la révolution dans son lit le plus profond ? Comment raconter cette épopée, celles d’humains qui veulent être libres, comment est l’esthétique du pouvoir lorsqu’il revient aux mains du peuple ? C’est ici, dans ce défi nécessaire, qu’entre “Juntera”.
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“J’ai été frappée par la pureté de la réalisation, la réalité de la vie paysanne, la manière spontanée de parler, c’est un vrai, beau film” réagit d’emblée Lucrecia Ávila, parlementaire communale de Negro Primero.

“Les compagnons qu’on voit sont des personnes du peuple, c’est la première fois qu’ils se voient dans un documentaire comme celui-ci, et c’est important en plein essor des communes, avec ce film nous allons dire que nous aussi nous sommes importants, et dire au monde que nous les communard(e)s, nous qui croyons au socialisme, nous allons donner de la voix à présent” dit Narbys Borrego, une autre parlementaire de la commune, déléguée au conseil à rang présidentiel du gouvernement populaire comunal (1).

“Juntera” place au premier plan des personnes comme Lucrecia, Narbys, avec leur extraordinaire quotidien, leur pari communal – cette orientation stratégique esquissée par  Hugo Chávez lorsqu’il remonta les bretelles à ses ministres le 20 octobre 2012 (2). Trois ans plus tard, dans la vallée de Carabobo, au sud de Valencia, c’est dans une commune de 39 mille hectares où habitent 9.685 personnes qu’est projeté le film.

“Le film est pensé pour que ses acteurs, actrices communard(e)s puissent évaluer l’importance de leur travail, l’importance pour la révolution du travail qui est mené. Le public que nous voulons le plus toucher est le peuple qui construit des communes, et celui qui n’en est pas encore là mais participe à un conseil communal, à une organisation de quartier : qu’ils sentent d’abord qu’il y a beaucoup de gens qui font ce travail dans le pays, et que ceux qui ont l’envie, l’enthousiasme, le besoin politique d’élever leur travail au plan d’organiser une commune, sachent qu’ils ne sont pas seuls et que leur travail donne des fruits, des fruits qu’on voit sur le territoire lui-même” dit Giuliano.

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Et si l’horizon de la révolution est la commune – “l’acte de naissance du socialisme”- c’est dans cette construction que peut et doit s’insérer le cinéma, autogéré.

“Pour nous le thème comunal est  le chemin fondamental, tout le reste des processus que nous menons, urbains, ruraux, tous sont appelés à s’agréger au processus de construction d’un État communal. Nous avons décidé de prioriser cette “semence”. Chaque fois que naît une commune, nous nous renforçons comme population compétente et capable de gouverner, de gérer, de se protéger avec ses propres équipes de sécurité, de produire ses biens de première nécessité – vêtements, aliments, loisirs, notre propre communication, montrer une image de nous faite par nous-mêmes”.

Quelques personnes restent sur place pour empiler les chaises, converser de tout et de rien, surtout dans une nuit communarde à quelques semaines des élections, aux prises avec une guerre économique. Narbys n’a pas de doutes: “Nous sommes au bon niveau, nous travaillons dur pour la bataille législative du 6 décembre, nous remporterons une nouvelle victoire avec nos candidats chavistes”. Ici aussi la commune est école de volonté collective, une grande “rassembleuse”.

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Un peu d’histoire..

L’expérience du film “Juntera” en rappelle beaucoup d’autres, menées en Amérique Latine depuis les années 60. Parmi elles, le groupe “Cinéma de la Base” de l’Argentine des années 70, sous la houlette de Raimundo Gleyzer: “Nous travaillons exclusivement avec la base, avec les travailleurs, les paysans, avec les intellectuels de gauche aussi mais qui doivent se déplacer jusqu’aux quartiers s’ils veulent voir les films (…) Nous ne pouvons qualifier les gens qui voient les films comme des spectateurs mais comme des personnes qui désirent les voir dans le cadre de leur militance, de leur formation, du déchiffrement du monde, ce sont des films réalisés en vue d’une pratique concrète”. 40 ans ont passé depuis que ces mots furent prononcés. En 1976 Gleyzer fut arrêté, torturé et « disparu ». Pas ses idées, qui reviennent ce soir du 20 octobre dans les montagnes de Carabobo.

Notes

(1) Lire « La commune, co-présidente du Venezuela » https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/17/la-commune-copresidente-du-venezuela/

(2) Lire https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/

Texte: Marco Teruggi. @Marco_Teruggi

Photos: Irene Echenique. @Irevendre

Source: http://laculturanuestra.com/juntera-cuando-el-cine-es-del-pueblo/

Traduction: Thierry Deronne

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Maîtres de la terre et de l’Histoire

Oscar Arria

Jusqu’en 1947, toutes les habitations de la ville étaient en terre. C’est alors, avec la fabrique de ciment venue de Caracas et les premiers parpaings, que fut construit le premier quartier résidentiel. Événement oublié, mais pas pour Jesus Coello « Chucho » qui avait 17 ans, dont 7 passés à apprendre l’art de la construction en terre armée.

Avec le béton armé, c’est tout un discours du « progrès » qui s’est imposé : efficacité, beauté, rapidité. L’usage de la terre est resté associé au passé, à la chaumière pauvre, à l’archaïsme, à ce « lieu qu’il fallait laisser derrière soi ». On a commencé à migrer vers les techniques nouvelles – ciment et acier. L’expansion de la ville a commencé, tandis que les maisons en terre se cantonnaient à la Vieille Ville : moins de torchis, moins d’adobes (briques de terre crue séchée au soleil), moins de de bois, moins d’osier. Mais aussi, moins de maîtres-artisans, et d’apprentis. Et plus de manœuvres, de maçons, plus de conducteurs de travaux, plus d’architectes et d’ingénieurs.

Pour les artisans de la construction en terre, ces changements ont entraîné une perte. Ils durent transformer leur vie, devenir salariés d’entreprises, mal payés, et surtout relégués, méconnus comme porteurs d’un savoir-faire ancien et populaire. Un savoir-faire de fondateurs de cités, partie constitutive de l’identité culturelle de Santa Ana de Coro (capitale de l’État de Falcon), et d’une grande partie du Venezuela.

Dans un pays se fondant sur le béton, le pétrole et l’exclusion, quelle place restait-il à ces personnes ? Quel a été le destin de ces hommes, de ces travailleurs, héritiers d’un savoir transmis de génération en génération, mis en pratique à travers l’effort ?Oscar ArriaDiego Morillo se souvient bien de cette époque. Son père, associé à Chucho, en a été l’un des principaux protagonistes. Lui et son frère ont pris le relais. 26 ans d’expérience dans le domaine de ce qu’il appelle la construction traditionnelle. « On entend bien défendre les droits de tous les maîtres-artisans. Cela n’a pas été facile, tant les gouvernements précédents nous ont humiliés, trompés, exploités. Nous sommes des artisans. Cela implique que l’on doive nous exploiter ? Pas du tout. Nous sommes les héritiers d’un patrimoine ».

Quand il parle de patrimoine, il se réfère à sa maîtrise de la technique de la construction en terre mais aussi à la reconnaissance de ce savoir-faire comme patrimoine de l’humanité par l’UNESCO, de par la diversité des méthodes de construction et du professionnalisme des maîtres-artisans. (Depuis 1993, l’UNESCO a classé Coro et La Vela de Coro, au Patrimoine mondial de l’humanité).

L’ère du ciment a été celle de la marginalisation et du peu de cas fait à la mention de l’UNESCO. Les lignes ont commencé à bouger avec l’arrivée de Hugo Chavez – puis de Nicolas Maduro – et le financement d’importants chantiers de restauration d’édifices de 400 ans d’âge du Centre Historique de Coro. Toutefois, si les murs et les toits des maisons et des églises avaient bénéficié du changement, il n’en était rien pour leurs bâtisseurs, restés dans l’ombre, confinés à l’anonymat.

Jusqu’en 2010, l’année des pluies torrentielles qui se sont abattues avec une telle force sur le centre de la ville, que les murs et les toits ont été détruits. Des mètres cubes de décombres se sont accumulés, dans et hors des maisons. Un scénario d’urgence sur le plan humain et patrimonial et une crise s’est transformée en opportunité.Oscar Arria

Oscar ArriaTravailler avec la communauté et en collaboration avec les maîtres-artisans fut la première idée qui s’imposa avec une conviction : ils étaient les seuls en mesure d’apporter une réponse stratégique à l’urgence de la situation. C’est pourquoi la directrice de l’Institut du Patrimoine culturel de l’État de Falcon – Merlin Rodriguez- décida d’entrer en contact avec les 9 Conseils communaux se situant dans les zones à risques, et en relation avec les artisans-bâtisseurs concernés : «Le plus important, c’est qu’ils ont eux-mêmes pris les décisions de s’occuper des édifices qui en avaient besoin, non pas exclusivement pour leur valeur architecturale, mais aussi en fonction de leurs occupants, de la présence d’habitants âgés, de personnes n’ayant que peu de ressources pour réparer leurs maisons. C’est l’Assemblée communale qui pouvait décider, ce fut une grande avancée ».

Tous se consacrèrent à cette priorité sociale, au patrimoine ensuite. Avec les 5 millions de bolivars alloués par le Gouvernement pour remettre en état 37 logements, ils en ont restauré 47. Comment ? Le travail volontaire des maîtres-artisans -ils ont travaillé un an sans être payés – mais aussi l’implication des riverains et des techniciens de l’Institut du Patrimoine culturel de l’État de Falcon – a fait la différence.

Merlin : « Le discours a commencé à changer. Le patrimoine n’était plus seulement la vitrine, le luxe, mais aussi l’empreinte historique qui te permet de savoir d’où tu es. Mettre en valeur le peuple et ses savoirs. Des voisins sans emploi ont aidé et appris comment on faisait. Surtout, il y a l’organisation sociale qui est restée, le moral qui s’est renforcé. Les gens ont donc appris que le travail en commun est possible. Que pour aboutir, il faut s’organiser. Que cela améliore la vie quotidienne ».

Un pari qui a permis de renforcer les liens entre les maîtres-artisans et les habitants et le respect vis-à-vis du savoir-faire, de l’art et de la technique de la construction en terre. Sans oublier le pari majeur : la création d’une entreprise de Propriété Sociale (EPS) qui regroupe 176 artisans et maîtres-artisans.Oscar ArriaSi quelqu’un demande à Lucas Morillo -le frère de Diego- ce qui est le plus important en ce moment, il répondra clairement : « Pour nous, le plus important, c’est d’être respectés, reconnus, qu’on ne nous exploite plus, qu’on ne nous humilie plus».

Quand on cherche des responsables, la Direction parle de ces entreprises sous contrat de l’État de Falcon, qui sous-traitaient les maîtres-artisans. A bas coût, payés de la main à la main, sans droit à la sécurité sociale, sans aucune protection en cas d’accident. C’est la raison pour laquelle ils ont décidé de fondé l’Entreprise de Production Sociale, pour accéder directement aux chantiers en cours, sans retomber dans l’exploitation de la sous-traitance par le secteur privé.

Mais le gouvernement de Falcon a refusé de passer des accords avec la nouvelle structure créée par les artisans. Il ne considère comme interlocutrices que les entreprises privées, alors que celles-ci ne peuvent construire sans les maîtres-artisans.

Diego : « Pourquoi ? Nous savons bien que nous sommes un caillou dans la chaussure des patrons, des entreprises privées, de tous ceux qui dans l’État de Falcon se sont enrichis sur le dos des artisans ». L’option ciment s’est imposée au détriment de la construction en terre – perçue comme désuette- alors même qu’elle est porteuse d’avenir et non pas un héritage dont on devrait se débarrasser.

De fait, plus aucun logement n’a été conçu à partir de la technique de la terre. Coro et La Vela (ville et port) ont poursuivi leur expansion de béton armé et d’acier, alors que comme l’explique Chucho, une maison conçue de terre armée est achevée en 6 mois/1an, et que ses coûts sont moindres. Aucune n’a été construite jusqu’à présent mais avec la consolidation des liens découlant de la structure ayant vu le jour en 2010, l’option de la terre refait surface. Un Conseil Communal a décidé que les locaux de la future station de radio communautaire, seraient entièrement construits avec cette technique traditionnelle. 

Les maîtres-artisans ont l’âge de la fondation de Coro, la doyenne des cités vénézueliennes. Ce sont eux, qui ont édifié et entretenu chacune des maisons et des églises qui la composent : « l’objectif est de changer le discours: passer de la vision des colonisateurs, à la restitution au peuple de ce qui lui appartient, à travers la Révolution. Voir dans les immeubles, le travail des invisibilisés. Voir cet effort collectif, ces mains d’esclaves innombrables qui ont permis la construction d’une ville ».Oscar Arria

Oscar ArriaTelle est la quête de Merlin. La transmission de la technique de la terre s’est faite sans enrichissement quelconque. Les maître-artisans l’expliquent, Chucho par exemple : « on me dit : ceux qui à l’origine étaient ici pour t’aider, eh bien ces manœuvres, ils en savent aujourd’hui plus que toi. Oui. C’est vrai. C’est pour cela qu’on leur transmet notre savoir, pour qu’au final, ils en sachent plus que toi. C’est cela, un maître-artisan. Si je souhaitais qu’ils en sachent moins que moi, quelle sorte de maître-artisan serais-je ? » Ou Lucas : « être maître-artisan, c’est toute ma vie. C’est tout un savoir à léguer, tout l’amour que je ressens au contact de ces maisons. C’est exactement ce que ressentait mon père. Ces maisons, c’était toute sa vie ».

C’est pourquoi, parallèlement à la restauration de la ville, ils ont centré leurs efforts sur la transmission de leurs savoir-faire respectifs. Ils l’ont fait avec les élèves des écoles de la ville (les équipes patrimoniales de la jeunesse) mais aussi avec des jeunes en difficultés, originaires de divers points du Venezuela. Ils se sont également déplacés en plusieurs endroits. Comme à Cumana (Est du pays), où ils ont participé à la restauration des lieux, tout en intervenant face aux étudiants en architecture de l’Université Bolivarienne du Venezuela.

Ils ont remis sur pied la Casa del Sol (« Maison du Soleil ») au cœur du centre historique. C’est ici qu’ils enseignent l’art de préparer la terre, les blocs. Comment couper le bois (toujours à la lune décroissante). Comment construire la maison de terre traditionnelle. Diego insiste sur point : « c’est comme cela qu’on l’appelle. Pas une baraque».

Les dernières années de travail ont permis de jeter des ponts de savoir-faire : on a profité des restaurations de bâtiments pour y adjoindre du matériel moderne, tel que des manteaux imperméabilisants pour les toitures ou l’injection de béton dans les murs porteurs (45 à 60 centimètres de large). En ce qui concerne les maisons de terre proprement dites, les maîtres-artisans considèrent qu’ «il est tout aussi important d’en assurer l’entretien que de les restaurer ».

« La maison de terre est climatologiques : quand il fait chaud à l’extérieur, il fait frais à l’intérieur; et lorsqu’il fait froid dehors, il fait chaud dedans. Pas besoin de recourir à l’air conditionné et aux ventilateurs. Dans ces lieux de vie, tout est naturel » : Diego regarde ces toits recouverts de tuiles artisanales, les murs larges et hauts, les caresse de la main, comprend ces maisons, leur terre, ceux qui l’ont précédé dans la construction.

C’est pourquoi il est crucial de construire de concert avec les habitants des quartiers et des maisons : pour en prendre soin au quotidien, en comprenant les spécificités de la vie et de l’entretien de murs de plus de 300 ans d’âge. C’est ce qui les a faits maîtres de la glèbe, d’un métier, d’une ville qui il y a moins de 70 ans, tenait debout sans un bloc de béton, où les savoirs populaires s’étaient réunis. D’un métier qui porte en lui le futur : une vision du temps propres aux maîtres-artisans s’oppose aux critères des entreprises privées et d’une conception capitaliste des choses et de la vie.Oscar Arria

Oscar ArriaTexte : Marco Teruggi.  Photos: Oscar Arria

Source : http://laculturanuestra.com/?p=1085

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Une maison en juillet à Caracas

Milangela GaleaC’est dans un bruit confus, “comme ce bruit de chaise renversée sur le tapis ou le murmure noyé d’une conversation” que fut occupée la maison du conte connu de Julio Cortázar. Depuis ce jour, le frère et la soeur qui habitaient la maison cédèrent peu à peu l’espace, entre la peur de ce qu’on ne voit pas et l’indifférence face à l’inconnu.

Il y a des manières très opposées d’occuper des maisons. L’une d’elles nous a menés à convertir une maison en terre collective de création artistique.

De quoi s’agit-il ? Plusieurs artistes qui partageaient le quotidien d’un même espace dans le secteur populaire de La Pastora (Caracas) devaient déménager et pour marquer cette fin de cycle ont décidé de transformer la maison en galerie d’un jour, pour montrer à la communauté que toute création peut être itinérante.Milangela Galea

“Cette expo offre les résultats d’un projet qui lie l’espace de vie en commun à la création collective et qui en même temps l’ouvre au public, tant pour montrer des œuvres que pour initier des processus de formation et récupérer des espaces dans les quartiers” explique Joseph Villamizar du collectif Antimantuanxs.

En une semaine ils ont rassemblé vingt créateurs pour monter des expositions de photographie, de peinture, de gastronomie, d’artisanat, de littérature, des installations, du vidéo-art, sur les murs, sur les toits, sur les sols.

C’est la première expérience de cette sorte pour la plate-forme Urbano Aborigen, un collectif qui travaille depuis trois ans dans diverses disciplines artistiques et qui se veut une organisation itinérante, révolutionnaire et latino-américaine.Milangela Galea

“Parmi nous il y a des compagnons et des compagnes qui savent travailler, planifier, s’organiser. Nous venons des Andes, de Maracay, de Los Teques, de Barquisimeto, de Caracas. Quand nous nous sommes réunis nous avons voulu récupérer notre héritage bâillonné, récupérer notre mémoire. Nous avons commencé à travailler l’art corporel à partir de l’esthétique aborigène, des pétroglyphes mais à mesure que le groupe a mûri nous nous sommes transformés en réseau de réseaux interdisciplinaires” raconte Marijó.

Avec la maison-galerie on tente de casser les paramètres traditionnels des musées, les distances entre communautés et espaces d’exposition formels ou académiques. Casser, aussi, cette tradition de mettre le travail artistique dans un espace blanc avec un éclairage spécifique.Milangela Galea

Ce qu’on recherche, pour le dire avec Marijó, c’est “faire de notre foyer un lieu de création. Se rapprocher des collectifs et des voisins. Que les biens culturels s’exposent principalement dans les lieux où ils naissent, dans ce cas das le quartier lui-même, le lieu qui a été mis à la marge dans sa relation avec l’art, comme si, d’ici, nous n’avions pas la possibilité de créer, de nous penser !”.

Et à quoi peut aboutir l’action d’une journée? A ce grain de folie de créer un précédent là où on n’a jamais assumé qu’on pouvait le faire, à la signification symbolique de ce qu’une maison fermée et silencieuse en face de laquelle nous sommes passés durant des années puisse faire palpiter de musique une impasse endormie, la possibilité de vivre une expérience créative, ne fût-ce qu’un jour, qui nous rapproche d’un art qui nous plaît, et que nous ressentons profondément parce qu’il est notre identité.

Et pourquoi une maison partagée et pas une maison réservée aux expositions d’art ? “Parce qu’on nous a habitués à entrer en relation en maintenant les distances, avec cette idée de “la maison d’autrui”, dans l’ignorance de comment vivent nos voisin(e)s. Nous voulons briser ces paradigmes, nous regarder depuis l’intimité, de toi à toi”. Ouvrir la maison, donc, pour la visite du voisin mécanicien, de la compagne muraliste, des enfants qui veulent se peindre le visage. Alors la maison paraît s’étendre, embrasser la rue, jusqu’à l’arrêt du bus.

Cortázar le disait, dans le conte mentionné au début : quand la porte fut ouverte, “on se rendit compte que la maison était très grande”.casa tomada fotos

Texte : Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Photos: Milangela Galea

Source : La Cultura Nuestra, http://laculturanuestra.com/?p=1110

Traduction : T.D.

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Lara TVe, de la télé communautaire à la télé communale

Willians Sivira, de Lara Tve

Willians Sivira, de Lara Tve

Thierry Deronne : Willians, peux-tu nous expliquer l’origine de Lara Tve, première « télévision communale » du Venezuela ?

William Sivira : je travaille à Lara Tve dans les domaines du montage, de l’enregistrement et de la programmation. Je suis pluridisciplinaire, j’anime des ateliers de sérigraphie dans la communauté. A l’origine, lorsque je me suis rapproché de ce collectif, Lara Tve était pourvue d’une structure traditionnelle, avec son président, son vice-président, etc. Enfin, comme on peut envisager le fonctionnement normal de ce type de structure. Parallèlement je suivais les ateliers de  »Voces urgentes », un collectif de communication populaire qui voulait occuper cet espace, mais n’avait pas beaucoup d’incidence sur les programmes.  »Voces urgentes » apportait bien des reportages, mais la direction n’en faisait qu’à sa tête. Il n’y avait pas de prise en compte des débats émanant du gouvernement de la commune.

Et puis, il y a eu une assemblée de la commune du fait des rumeurs : face au succès de l’organisation communale, la direction s’employait à se débarrasser des équipes en place. La commune a donc décidé d’occuper cet espace. Puis le processus a pris du temps parce que le MINCI (Ministère de l’Information et de la Communication) et Conatel (Commission nationale des Télécommunications) ne comprenaient pas qu’un espace communautaire soit pris en charge par la commune. Cela leur paraissait contradictoire. Au sein de ces institutions, il y a des gens qui ne saisissent pas toujours le sens de la lutte. Ils ne le comprennent pas, parce qu’ils ne font pas partie du pouvoir populaire. Malgré tout, nous sommes allés au fond des choses, on a fait en sorte qu’ils comprennent que le noyau précédent se débrouillait mal. Contrairement aux apparences, ce dernier ne construisait pas un projet communautaire. C’est pourquoi de nouvelles élections ont été organisées. Mais à ce moment, on ne pensait pas créer une entreprise de production sociale, telle qu’elle existe aujourd’hui, même si la commune existait déjà.

comuna-ataroaCe qu’on voulait, c’était faire notre travail et avancer. Pour commencer, on a procédé à un nouvel enregistrement légal de la fondation, avec sa nouvelle direction. Cela s’est fait lentement, parce que l’équipe dirigeante d’avant est tout bonnement partie avec le matériel ! Sans oublier de saboter le transmetteur ! Malgré tout, on a poursuivi notre tâche. Et c’est avec un financement de l’État, que la relance de la télévision a été possible. On a revu les lignes éditoriales. Une nouvelle manière de faire de la télévision est née, s’inspirant clairement du travail de formation qu’a mené l’ANMCLA (organisation de médias alternatifs à l’échelle nationale). Peu à peu, la communauté nouvellement créée a trouvé sa place. Cependant, une partie des camarades a dû partir, ou s’investir dans d’autres activités, par nécessité économique. Certains ont rejoint la presse institutionnelle. Il fallait bien manger, peu de gens sont restés.

Quant à moi, qui ne faisais pas partie encore directement partie de Lara Tve, occupé par mes ateliers de sérigraphie, j’ai décidé de réagir face à cette situation, et d’accroître ma participation en épaulant les deux camarades qui poursuivaient le travail et qui m’ont aidé à me former. J’ai appris d’eux, de manière désintéressée. J’ai assimilé tout ce que je pouvais, convaincu de la justesse de cette lutte. Parce que même sans argent, il faut faire les choses. Être clair. Apprendre, pour enseigner au peuple. La communication est une forme de pouvoir. Il faut transférer ces outils au peuple. Ceci dit, je ne pense pas m’éterniser ici. Non pas parce que cela ne m’intéresse pas, mais parce qu’on passe tous par des cycles. Et il faut que d’autres se forment. Il faut laisser la place aux jeunes, pour passer à autre chose. Nous, en tant qu’adultes on doit retourner à la terre et semer. Tout cela pour qu’ils poursuivent la lutte à leur tour, pendant que ous travaillons pour donner à manger aux jeunes et ainsi maintenir le processus. C’est nécessaire, c’est comme un cycle.

TD : peux-tu nous parler des organisations qui s’articulent autour de Lara Tve ?

William Sivira : dans l’État de Lara, au sein de la communauté et jusque dans le monde entier, on connaît la commune Ataroa. C’est grâce à la radio communautaire  » Crepuscular », et à la station de télévision Lara Tve. On a retracé toutes les étapes menant à la création de la commune. Il y a des archives, les images sur toutes les élections des conseils communaux. Tout cela a été largement diffusé, pour que les gens puissent connaître la nature du processus en cours.lara_tvlogo

Toutefois, vu de l’extérieur, il y a des gens qui pensent que ceux qui font de la télévision, le vivent comme un hobby. Comme s’ils avaient attrapé le virus de la télé. En fait, ils ne se rendent pas compte que c’est un travail au moins aussi conséquent que le maniement d’une truelle. D’ailleurs on a effectivement participé à des activités de construction ! Nous participons aux entreprises de production sociale. La commune est de toutes ces initiatives, elle participe pleinement au processus en cours. Nous avons pris part à des chantiers. Nous avons animé des ateliers. Nous avons formé des gens dans tous les domaines. Il faudrait cependant, que les communautés, les conseils communaux comprennent que la communication est un outil crucial. On l’a bien vu en avril 2002 (date du coup d’État contre le président Chavez), le coup d’État a été co-organisé par les médias. Participer à la télévision communautaire est aussi important que de participer à la gestion populaire de la santé publique.

TD : comment concevez-vous l’économie communale ?

William Sivira : en plus de la télévision et de la radio communautaires, une société de distribution de gaz a été mise sur pied, pour appuyer les familles des communautés de la Caruciena. Une entreprise de transport a vu le jour. Sans parler de la briqueterie communale, qui produit 1000 à 2000 briques par jour. Sa capacité de production est bien plus grande mais avec les problèmes de livraison du ciment et du sable, c’est une lutte incessante et qui est loin d’être terminée, parce qu’il y a une structure bureaucratique qui fait que la bonne réception des matériaux dont on a besoin, est aléatoire. C’est le cas du sable. Parfois on en reçoit, parfois non. Il y a bien une sablière sur le territoire de la commune. On a même été confrontés à des moments où la construction de logements était bloquée, du fait de la pénurie de sable. Le problème est le suivant : la sablière en question appartient à une entreprise privée. C’est une des luttes de la commune depuis un bon bout de temps. Nous souhaitons que cette entreprise soit partie intégrante de la commune, qu’elle se mette au service de toutes les communautés et des conseils communaux.

poligonal_ataroaNous nous heurtons à un autre écueil : le pouvoir de la famille Reyes Reyes (Ndt: Ex-gouverneur bolivarien jusqu’en 2012), avec ses investissements . Au niveau de CorpoLara (Structure publique en charge du développement des États de Lara, Yaracuy et Portuguesa), il y a des membres de la famille de Reyes Reyes qui sont aux commandes, parallèlement à l’ancien propriétaire de la structure privée. De ce fait, ils pilotent les choses entre eux. C’est pour cela, qu’il nous est difficile d’acquérir un réel contrôle territorial de cet espace. Nous sommes en train de voir si au niveau national, on nous accorderait une concession sur cette sablière.

Historiquement, il y a une catégorie de travailleurs qui en vit : les « paleros »(ouvriers qui extraient le sable). Quant il pleut, le sable afflue. Et par conséquent, ils peuvent travailler d’une manière artisanale. Par contre, l’entreprise tirant profit de la sablière entend l’exploiter sur des bases industrielles. Autre problème, puisqu’on sait que l’eau est également issue de ce secteur, la vallée du Turbio. Donc, qui dit poursuite des excavations, dit pollution du cours d’eau. Et c’est toute la communauté qui en pâtit. C’est pour cela que nous voulons prendre le contrôle de la sablière et l’exploiter selon des méthodes exclusivement artisanales, tout en préservant l’environnement. On ne peut pas se permettre de perdre cette source d’eau.

Willians Sivira (gauche)

Willians Sivira (gauche)

TD : et le travail avec les jeunes ?

William Sivira : depuis quelques années déjà, on organise des activités de vacances pour les jeunes. Les camarades ont mis sur pied une véritable entreprise récréative. En plus de cela, depuis quelque temps déjà, on récupère les rebuts de légumes du marché périphérique qui se situe dans le secteur de la Caruciena, pour transformer le tout en engrais. Tous les samedis, on rassemble les restes que le marché rejette -c’est un vrai attrape-mouches- et on le convertit en engrais organique. Tout cela, c’est fait par les jeunes qui s’investissent dans les activités de la station de télévision, de la radio. Ils réalisent également des fresques murales. D’une manière ou d’une autre, ils font œuvre de révolution. Pour en revenir à l’engrais, on est en train de donner forme à une projet qui consiste à mécaniser notre activité . Cela nous permettra de parachever le processus de transformation de cette matière, afin de pouvoir la commercialiser.

Il y a aussi un terrain que quelques camarades sont en train de transformer en parcelle collective (« conuco »). L’obtention de cette parcelle collective, on la doit à un crédit alloué par l’État. A cela il faut ajouter d’autres terrains rachetés. On y trouve un hangar et quelques têtes de bétail. On produit de la viande. Quelques arpents ont été ensemencés. Ils sont occupés par des arbres fruitiers, des plantations productives et des citrouilles. Les participants sont des jeunes aux études ou qui les ont arrêtées. Dans tous les cas, ils ont un lieu de rencontre à leur disposition. On les appuie en leur offrant une formation. La question des semailles, les arbres fruitiers. Il faut penser aux problèmes de sécheresse et aux conditions climatiques. On plante des néfliers, des tamariniers, des avocatiers, des manguiers, des papayers., des arbres à mamones. A partir de 2 ans, ils peuvent se défendre seuls. Cela permettra de passer à autre chose. Nous bénéficierons de l’ombre des arbres. On repère d’autres lieux pour étendre le secteur des plantations. Dans un futur proche, on pourra aussi en faire commerce, puisqu’un jeune arbre, on peut espérer le vendre 100 bolivares. On pourrait aussi planter 100 pousses de tamariniers. Pour cela, on aura besoin de beaucoup d’eau durant les 3 premières années. Cela peut représenter une rentrée d’argent, dont la station de télévision, la radio, pourront profiter. Sans oublier les jeunes qui s’investissent tout à la fois dans les activités télévisuelles et l’entretien de la parcelle collective.

TD : peux-tu nous parler de la programmation de Lara Tve ?

William Sivira : dès la relance de la télévision (https://es-es.facebook.com/LaraTve) avec sa nouvelle équipe de direction, des programmes ont été repris. C’est le cas de  »Reporte en la calle » qui parle des luttes populaires invisibles dans les grands médias:

et de l »’Informativo comunal » qui concerne la construction de la commune dans son ensemble, et qui sort tous les 15 jours :

Quant au programme intitulé  »Por todas nuestras luchas », c’est une synthèse des discussions issues des activités du parlement communal, qui est soumise aux téléspectateurs et aux auditeurs (radio communautaire), tous les mardis ou mercredis. Il est également visible sur YouTube, sur le canal d’Ataroa.

Aujourd’hui, nous produisons un programme réalisé par un étudiant de l’Université Bolivarienne, qui concerne la fabrique de bière industrielle Brahma. C’est une usine qui a été reprise par les travailleurs, les anciens patrons sont partis sans les payer. (1) En ce moment, la production du programme est ralentie pour des raisons d’ordre logistique mais il est maintenu :

Nous proposons également une émission intitulée  »Tiempo de canto ». C’est le collectif  »Jesus Gordo Paez » de l’État de Lara, qui visiblise non pas la musique commerciale mais les vies des groupes de ce que nous appelons la « chanson nécessaire » :

Il faut également prendre en compte, les diverses programmations que nous puisons sur internet, et sur d’autres stations de télévision communautaire, et une co-réalisation avec la chaîne publique Vive dont le titre est  »Agenda popular ». Pour se faire, nous mettons en commun nos dépêches respectives. Il faut ajouter que nous prenons appui sur cette dernière programmation, pour animer un atelier de formation. Pourvus d’une expérience supérieure à la nôtre, les camarades de Vive transmettent ainsi leur savoir à nos propres animateurs. Ceci dit, nous sommes hors antenne depuis 3 ou 4 semaines, parce qu’il nous manque le système d’air conditionné. On a tenté d’en obtenir par le biais de personnes en charge de ces systèmes mais les lourdeurs bureaucratiques sont telles que nous avons décidé de vendre le produit de nos récoltes (légumes) au marché, pour en faire nous-mêmes l’acquisition. Toutefois, si les structures institutionnelles finissent par nous donner ce matériel nous l’accepterons volontiers !

TD : quels sont les problèmes qui ont surgi dans le cadre des activités du collectif, et quelles sont les solutions ?

William Sivira : dans le cadre de l’assemblée, lorsque des décisions sont à prendre, c’est l’opinion majoritaire des adultes -dotés de plus d’expérience et d’une solide formation idéologique- qui prédomine. On ne prend pas suffisamment en considération les projets des jeunes. Il y a comme un choc de points de vue. Par ailleurs, il y a la question pendante de la production. Il en est ainsi parce que nous nous situons en milieu urbain. Par conséquent, nous ne sommes pas des producteurs de produits alimentaires au sens premier du terme. Notre projet prioritaire, c’est la création d’une commune de distribution de produits alimentaires.

0 (1)En ce qui concerne les projets futurs, on aimerait pouvoir obtenir le contrôle de terres se situant sur le territoire de la commune. Ce sont des terrains à vocation agricole que l’on pourrait transformer en champs cultivés. Il y a les questions de délinquance. Je ne parle pas de « voyous ». Je songe aux jeunes gens victimes de la violence du système et qui ont été tenus en marge des projets politiques qui ont déjà vu le jour. Cela motive leurs agissements, comme s’ils étaient tributaires d’un héritage. C’est pourquoi nous cherchons avec les camarades, à créer une interface qui nous permettra de leur donner une formation, de les rapprocher de la communauté sur les bases d’un respect mutuel, tout en tenant compte de leur propre espace de vie. En fait, on va chercher à poursuivre la mise en valeur de ce territoire avec leur concours. On pourrait envisager de créer une lagune artificielle pour les cachamas (poissons d’élevage en eau douce) ou de donner la priorité à une plantation quelconque.

Bon, il y a des gens qui pourraient penser  »ça va être difficile ». Pourtant nous pensons que lorsque ces jeunes verront que l’un des problèmes qui se posent à la communauté est en voie d’être résolu, grâce à nos efforts conjoints; et que l’on va assurer la sécurité alimentaire de notre communauté (car au final, ils sont partie intégrante de la sécurité apportée à la communauté) ils commenceront à voir cette question sous un nouvel angle. Et ils nous considèreront comme leurs alliés. C’est pour toutes ces raisons que nous croyons pouvoir entamer un travail avec eux. D’autres personnes pourraient penser  »bon, on va recourir à la police, à la garde » pour ces camarades. Nous ne pensons pas que cela soit la bonne solution, parce que nous ne les considérons pas comme des délinquants. Nous croyons que ce sont des victimes de la violence sociale. Et que c’est d’une aide dont ils ont besoin.

TD : quel est le modèle télévisuel que défend Lara Tve, et que proposez-vous au sujet de la démocratisation des ondes ?

William Sivira : sur le plan juridique, les télévisions ou radios communautaires sont des « fondations à but non lucratif ». Bien que notre télévision communautaire relève de cette catégorie, on ne fonctionne pas ainsi. Par contre, la gestion antérieure fonctionnait sous ce statut.

Lors des dernières assemblées auxquelles Lara Tve a participé et au regard des propositions de l’ANMCLA- (Association nationale des médias communautaires, libres et alternatifs) nous avons décidé que la station de télévision communautaire devait abandonner son statut actuel et devenir une entreprise de production sociale directe. Parce que c’est le modèle qui correspond à celui de la commune, à l’État communal, et qui entre en résonance avec les paroles du président Chavez :  »La Commune ou Rien ». Chavez a parlé de la sorte parce qu’il en avait assez de changer de ministres, l’un par ici, l’autre par là. Il a dit non, cette manière de faire ne peut pas durer. Cet État, il faut l’abolir au profit de la Commune, de l’auto-gouvernement communal. C’est la raison pour laquelle nous estimons que nous devons relever de la production sociale directe. Et Conatel (Commission nationale des Télécommunications du Venezuela) a du boulot en perspective. Parce qu’elle reproduit la même bureaucratie, elle s’appuie sur le même système qui était en vigueur sous la droite. Dans ce domaine, on n’a pas avancé d’un iota.2_captura_de_pantalla_2015-01-05_a_las_13.11.370On est en train de réactiver le projet de loi sur la communication populaire. Nous avons été partie prenante de ces débats. Un de nos camarades de Lara Tve a soumis le projet de loi à l’Assemblée Nationale, il y a deux ans. En fait, il a été mis en sommeil. La députée Blanca Eekhout a avancé un autre projet de loi dont on n’a pas discuté le contenu au niveau des communautés. C’est celui qui est en vigueur pour le moment. Le nôtre ne paraît pas avoir retenu l’attention des députés, sinon il aurait été adopté. On a l’impression que quelque chose freine là-bas. Il y a quelque temps, on a organisé diverses mobilisations et marches à ce sujet, pour obtenir une visibilité. Les revendications tournent autour de ces chiffres : 50/50.

TD : tu veux dire 50% des ondes radios et des canaux de télévision pour les médias communautaires et 50% pour les médias publics et privés ?

William Sivira : oui. Si nous sommes le gouvernement et si nous savons que la guerre est médiatique, si nous savons que la violence mais aussi une quantité de problèmes auxquels nous sommes confrontés, ont pour origine la guerre des ondes qui est menée, alors nous devons profiter de notre majorité de députés pour légiférer. Les camarades qui siègent à l’Assemblée devraient avancer ce type d’argument, pour que nous puissions engager une véritable révolution, ne pas en rester à une révolution d’apparence.

TD : tu souhaites ajouter quelque chose ?

William Sivira : oui. L’actuelle loi sur la communication populaire, aborde uniquement la question des médias télévisuels et des radios. Alors qu’il y a tout un éventail de communications populaires, telles que celles qui recourent aux tee-shirts, aux affiches, aux arts muraux. Il est donc nécessaire de les inclure au texte de loi. Pourquoi en est-il ainsi ? Rappelons-nous que le muralisme a occupé une place immense dans le cadre de la révolution chilienne. Il en est de même ici, au Venezuela. Il y a une grande quantité d’artistes muralistes qui réalisent un travail important. Même si l’électricité était coupée, les murs eux, continueraient à parler, et la communication se poursuivrait. C’est pourquoi il est fondamental de ne pas oublier tous ces camarades qui exercent ce type d’activité.

Entretien réalisé à Acarigua (Venezuela) le 11 juin 2015

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Portraits d’un peuple

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Photo : Orlando Monteleone

Yeux embués, regards qui défient, commissures tombantes et d’autres qui sourient, lèvres fines ou grosses, moustaches, barbes, traits afros ou indigènes, ongles vernis ou mains endurcies, rides ou cicatrices qui rappellent un acné ancien, enfants, jeunes, adultes. Tous ces visages, toutes ces expressions, toutes ces vies sont dans les portraits d’Orlando Monteleone. Dans ces photographies, il y a un peuple qui a mal, un peuple conscient, un peuple aguerri, un peuple présent.

Lui se définit comme “caraquègne né à Valera” et “italien de nom mais fils d’un chauffeur de taxi et de madame Rosa”; autrement dit, fils d’immigrant et de paysanne. Orlando Monteleone trouve les pourquoi de sa photographie dans l’enfance qui fut la siennee, dans les quatre cent coups commis dans les rues Coromoto et Santa Bárbara, du quartier populaire La Pastora.

Un enfant qui traverse les années 60 avec assez de malice pour se transformer du jour au lendemain en choriste des Tucusitos, à peine sorti de l’École Nationale Crucita Delgado, où il était un “très mauvais étudiant”, se souvient-il. Ainsi s’est-il formé, avec une “bande des douze” gamins, dans ce quartier dont il tire le portrait chaque fois qu’il peut. “La photographie fait partie de l’amour, c’est comme jouer à la toupie, comme si je jouais encore à la balle-pelote, au base-ball de capsules de bouteilles; la rue est restée en moi” explique Monteleone.

L’enfance lui a aussi servi à monter dans la tête ce qu’il désirait. Avec sa bande de voyous il allait au ravin “d’eaux sales, dépotoir des immondices populaires” pour voir ce qu’il y trouvait. “Dans le besoin qui nous obligeait, ou peut-être était-ce les rêves d’enfants, nous imaginions comment nous allions trouver cette bicyclette, comme serait son cadre, si la route de devant allait être plus grande ou plus petite; c’est cela qui est resté, ce doux poison de devoir inventer les choses, les penser, les développer à l’intérieur pour ensuite les situer” raconte l’artiste.

Orlando Monteleone

Orlando Monteleone. Photo : Milángela Galea

Cette créativité l’a aidé à formuler ses projets ultérieurs, un savoir enrichi par une formation académique inachevée: études à l’École Technique des Arts Visuels Cristóbal Rojas, ensuite à l’Institut du Design (IDD) et au Centre d’Enseignement des Arts Graphiques (CEGRA). Il a travaillé au Musée d’Art Contemporain (MAC) et à la Galerie d’Art National (GAN). “J’ai pensé : ici je vais me faire vampire, sucer le sang pour me cultiver” reconnaît Monteleone en évoquant la GAN de cette époque.

Il reste habité par ce ressentiment face à ces gérants qui investissaient beaucoup d’argent dans des artistes internationaux pendant que la population subissait les conséquences du néo-libéralisme. Malgré cela, le photographe reconnaît que ces acquisitions forment une collection importante, “qu’elle existe et qu’il faut la protéger”.

C’est dans ce contexte qu’il a commencé à travailler pour l’entreprise de publicité transnationale  Young & Rubican. “A force de manœuvres je réussis à être envoyé à New York, et c’est là que je me suis réellement spécialisé en portraits photographiques” indique-t-il. Après un an et demi, il rentre au Venezuela où il découvre un nouveau paysage.

Le XXIème venait de commencer. “A mon retour à l’agence de pub, on m’a jeté à coups de pied dès que j’ai commencé à montrer et à rappeler que je venais de lieux très semblables à ceux d’où venait Chávez”.

Ce rejet le poussa à faire son propre chemin, à puiser des forces dans l’acte de créer, dans la malice, dans la nécessité d’inventer, pour créer ses projets, avec de nouveau un renvoi à la rue. Il se rendit compte que la pub n’était pas sa voie. “J’avais une dette avec les miens, avec le temps et avec les espaces où j’ai grandi”.

A travers les images capturées par sa caméra, il retourne au quartier et à ses personnagesss pour retrouver ce que cherche à occulter la vague “Wall Street y Rockefeller”. “La photographie que je tente de faire, je veux qu’elle entretienne cette rébellion […]. C’est une manière de continuer à dire “c’est là”; nous devons rester rebelles, comme aujourd’hui face au décret de ce président des États-Unis qui veut nous spolier de nos ressources” explique Monteleone.

 

Ces jours-ci dans les rues du centre de Caracas de grands panneaux expriment ce qu’a ressenti une grande partie du peuple vénézuélien : un poing levé, des yeux larmoyant, un brassard tricolore au bras, un tee-shirt à l’effigie de Bolívar, quelqu’un qui montre un portrait de Chavez; les personnages varient, le sentiment les réunit.

L’idée naquit dans cette file interminable qui venait rendre un dernier hommage à Hugo Chávez au Paseo Los Ilustres, en mars 2013. (Pendant ce temps à Paris, interrogé dans les studios de BFM TV par un présentateur qu’étonnaient ces files pouvant atteindre trois kilomètres et durant de longues heures, pour un caudillo attaqué sans répit par tous les médias, le journaliste « spécialiste du Venezuela » François-Xavier Freland fit une réponse qui restera dans les annales : « Oh, vous savez, dans cette foule, il y a beaucoup de curieux… »). Installé sur le boulevard des Símbolos, Orlando Monteleone prépara son appareil photographique, ses lumières, son backing, et commença à tirer des portraits. Quelques minutes plus tard, une file de 150 personnes attendaient d’être photographiées.

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Son idée n’était pas de capter la grande masse mais d’entrer dans l’âme des gens, dans les sentiments profonds de chaque être humain. “En outre, je voulais démonter l’idée que les chavistes sont laids. Comme le dit le sociologue et ministre Iturriza: “Le chavisme a été diabolisé”.

Une beauté libérée du joug des défilés de miss, sans figures imposées, beauté haute ou petite, grosse ou maigre; avec ses boucles d’oreille, ses tatouages, ses cheveux bouclés en désordre; mais authentique – dans les yeux brillants, dans un amour maternel, dans une espièglerie d’enfant, dans la fierté de quelqu’un qui participe à une construction collective.

« Au début quand je les ai photographiées, je sentais que les personnes étaient très blessées puis les jours ont passé et tout a cédé la place à un amour collectif : “j’aime Chávez comme un défi, par engagement pour mon fils”, entendait-on, chacun offrait son amour” se souvient l’artiste.

Après avoir travaillé et monté ces images, Monteleone les a fait circuler sur la toile et par les réseaux sociaux, jusqu’à ce qu’elles soient vues et reconnues par le Ministère de la Culture dont les autorités ont décidé de les exposer sur la voie publique pour que les habitants de Caracas puissent les découvrir.

L’exposition qui compte une centaine de photographies, emprunte son titre aux propos d’un d’une des participantes aux longues files d’adieu : “Venez, allons nous faire prendre en photo, nous, les amours de Chávez”. Tout en ajoutant : “Ici personne ne se rend”, “Chávez n’est pas mort, il s’est multiplié”, “Genou à terre” parmi d’autres thèmes populaires entendus.

Je sens que ce sont les pages d’un livre qui s’ouvre. A mesure que nous marchons et regardons, chaque page raconte une histoire. Dans chaque chapitre, nous voyons des personnages différents qui se dénudent pratiquement face au genre d’amour qu’ils voulaient offrir”. 

Une anecdote : un des photographiés — qui dans la photo originale apparaît avec un livre de Lénine — “fut tellement ému de découvrir son portrait dans la rue qu’il s’est fait rephotographier dans la rue, sous le cliché”. Un autre est un historien qui passe son temps au Café Venezuela et “qui bavarde beaucoup de communisme”.

Monteleone dit son bonheur de se voir affiché sur des immeubles, parmi les passants, les voitures et les motos, plutôt que dans un musée. “Maintenant ils sont dans la rue, on a rempli les rues des “amours de Chavez”, on a rempli les rues de peuple”.

Nous montrer

Cette idée de refléter le beau qui n‘est dans aucun concours de Miss mais dans le quotidien est visible dans un autre des projets d’Orlando Monteleone: “Photogéniques”. “Le concept est de décoloniser le portrait, montrer une beauté totalement différente à celle qu’on a voulu nous vendre”.

Ces personnages forment le paysage urbain habituel que Monteleone, en bon “piéton heureux”, a l’habitude de rencontrer tous les jours. Il interagit avec eux, invente des histoires pour pouvoir converser, tout en réfléchissant — comme s’il s’agissait de la bicyclette d’enfance —, plaçant les pièces du puzzle qui s’achèvera dans son studio.

“Si je vais boire un café je finis par parler un bon moment avec le monsieur qui le prépare” résume-t-il pour annoncer d’autres protagonistes : un alcoolique anonyme qui a décidé de ne pas être si anonyme, le vendeur d’oranges du métro Bellas Artes, les personnages du marché de Guaicaipuro, un cireur de chaussures ou un universitaire. Tous se montrent tels qu’ils sont, avec leurs rides, leurs dents de travers, leurs imperfections.

Photo: Orlando Monteleone

Photo: Orlando Monteleone

Autre expérience à laquelle il a participé : la campagne “Nous sommes un peuple digne”, qui visibilise différentes expressions artistiques exprimant les valeurs vivantes au sein du peuple vénézuélien : la lutte pour ce qui est juste, la foi, l’espérance, la solidarité, l’amour, la culture caraïbe, la défense de la patrie, la force collective.

Par exemple, quand des jeunes apprennent à boxer dans le plus haut des quartiers populaires de José Félix Ribas, grâce à l’entraîneur qui a construit un ring au-dessus de sa maison. La majorité de ces jeunes n’étudient pas, malgré les efforts de la révolution bolivarienne pour démocratiser l’enseignement.

“L’entraîneur m’a raconté qu’il a eu un groupe de ce genre il y a deux ans et aujourd’hui plus un seul n’est en vie à cause des affrontements de bandes” explique-t-il. “Après avoir pris ces jeunes en photo, je me suis demandé comment les restituer et j’ai voulu les montrer avec l’expression du défi, il n’y a pas d’autre manière. Ils cherchent comment se frayer un chemin dans la vie”.

Le bonheur est présent parmi les pêcheurs de Naiguatá, qui montrent avec satisfaction leurs réussites collectives : ils ont obtenu un financement pour les moteurs de leurs barques, outils indispensables.

Il y a aussi l’épouse de Jacinto Peña, l’habitant de Maracay à qui, lors du lock-out pétrolier de la droite en 2002, on brûla l’autobus dans lequel il transportait des passagers. Cette femme, “à cause de tout ce que son mari avait subi, angoissée, tomba dans un coma diabétique et perdit les jambes. Le mari est mort il y a peu. Mais elle, avec beaucoup de fierté et d’honnêteté, a voulu se faire tirer le portrait auprès de son autel personnel, près de la photo de son époux”.

Regards de défi, de fierté, de tendresse, d’engagement, de joie, de complicité. Monteleone improvise une analyse sur la prédisposition du vénézuélien à être photogénique: “Le vénézuélien, ce qu’il ne sait pas, il l’invente; et ce qu’il ne peut inventer, il tente de le copier. Il n’a pas de problèmes pour dire qu’il est du peuple, qu’il est pauvre. Peut-être que cela a partie liée avec le pétrole, avec cet excès de confiance intérieure de savoir qu’il y a quelque chose là, sous la terre”.

Démocratiser la photographie

L’ère du visuel — depuis qu’existe l’imprimerie, le téléviseur, et la photographie — a envahi les relations sociales, la manière d’être et de vivre des êtres humains, et le raz-de-marée de la photographie numérique qui s’en est suivi. “On nous drogués de photographie” synthétise le créateur. “De même que le format s’est démocratisé, cette addiction peut nous perturber mais malgré les risques que nous pouvons prendre, je crois qu’elle nous aide”.

Photo: Milángela Galea

Photo: Milángela Galea

Quand la caméra analogique exigeait un laboratoire pour traiter le matériel et que le professionnel devait passer par l’avis d’un expert qui décidait si l’œuvre avait assez de valeur pour “finir sur le mur froid d’un musée”, la photo était pensée selon des normes externes et avec des objectifs commerciaux.

Quand je travaillais au Musée d’Art Contemporain, je gagnais quatre sous et le budget perçu par cette institution était distribué entre photographes et artistes utilisés comme ressources capitalistes pour galeries privées, leurs produits se transformaient en biens de consommation”. 

Lorsque le numérique surgit, la photographie se démocratise : les appareils sont plus accessibles, les portables permettent de prendre des photos et de plus en plus de personnes peuvent prendre en photo ce qu’ils veulent. Ainsi ce qui était un art pour peu s’est converti en amusement pour beaucoup. Surtout au Venezuela où il y a tant de jeunes racontant leur propre histoire.

Comme ceux qui vivaient à la faveur de l’exclusion “n’ont pas compris ce qui se passe, ils se sont retranchés en cénacles dans des librairies de l’Est cossu de Caracas. Cette marée de jeunes qui travaillent dur, qui grandissent avec le processus, ont compris qu’il faut s’emparer de cette technique”, pour rompre avec une photographie que Monteleone considère comme “trompeuse”.

Cette myopie explique pourquoi certains “intellectuels de l’art” continuent à nier, à disqualifier, à refuser ce qui naît du peuple, pour le seul fait d’exister. “Mon travail, les compagnons cultivés n’en veulent pas pour les musées, ils ne l’aiment pas à cause de l’engagement qui l’imprègne” assure-t-il.

Ce risque qu’a assumé la photographie en démocratisant la technique peut conduire à un projet original et intéressant, ou superficiel et inexpressif. Le problème n’est pas l’outil ou la technique — dont il y a beaucoup à apprendre, beaucoup —, mais le fond, le contenu, le pourquoi et le pour qui on photographie.

D’où l’invitation aux jeunes : “Montrons le quartier populaire, montrons nos textures, montrons nos rébellions, montrons que nous existons. Cet élément – il montre l’appareil numérique – a changé la vie de beaucoup de gens. Ce fut un des aspects. Chavez a fait voir à tous qu’ils existent. Cet appareil photographique est le bras armé des quartiers populaires, des communautés. Nous allons montrer l’anniversaire de la cousine, nous allons montrer comment se fait le bouillon collectif, nous allons montrer nos chaussures trouées, nous allons nous montrer. C’est de cela qu’ils ont peur, c’est ce que vomit l’oligarchie. Ce sont des balles visuelles”. Pour remplir de peuple les rues du Venezuela, conclut  Monteleone.

Texte : Laura Farina

Source : http://laculturanuestra.com/?p=560

Traduction : Thierry Deronne

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Maduro, la mangue et l’exemple

Au cours d’un meeting de sa campagne présidentielle en 2013, le candidat Nicolas Maduro avait  évoqué la tragédie historique de la bataille de Macarapana (1567) où les espagnols avaient réussi à diviser et à monter les peuples indigènes les uns contre les autres, pour mieux écraser ensuite leur résistance : «Cette bataille de 1567, nous pourrions l’appeler la bataille de la trahison. Si la droite gagnait, ce serait comme si la malédiction de cette bataille retombait sur nous mais nous n’allons pas permettre que cela se reproduise». Dans « Le Monde » du 7 avril 2013, cela devint :

«Maduro agite la menace d’une malédiction sur les Vénézuéliens

Le Monde.fr avec Reuters | 07.04.2013 à 05h23

Candidat à l’élection présidentielle au Venezuela, Nicolas Maduro a affirmé samedi 6 avril qu’un sortilège vieux de plusieurs siècles s’abattrait sur ceux qui ne lui apporteraient pas leur voix le 14 avril . «Si quelqu’un parmi le peuple vote contre (moi), il vote contre lui-même et la malédiction de Macarapana s’abattra sur lui, a mis en garde le président par intérim, dauphin désigné par Hugo Chavez lui-même avant sa mort d’un cancer en mars.»

Les perruques poudrées qui s’ennuyaient à Versailles se délectaient déjà en observant les fous de Charenton ou les sauvages emplumés des Indes Galantes de Rameau, ces êtres lointains, fanatiques, dont la magie menace notre raison. «Eux les barbares, nous les civilisés» : retour d’un certain “journalisme” à la case coloniale au moment où l’Amérique Latine s’émancipe de l’Occident.

La relation de proximité avec les citoyens qui marque la présidence de Nicolas Maduro (comme, hier celle de Hugo Chavez ou de José « Pepe » Mujica, aujourd’hui celle de Rafael Correa ou Evo Morales) ne mérite donc pour « Courrier International » – autre produit du Groupe Le Monde (1) – qu’une raillerie empruntée au rayon « réalisme magique » de la FNAC (2).

L’article de Luigino Bracci, lui, nous parle d’une Amérique où le pouvoir n’est pas forcément synonyme de cynisme et de cruauté.

T.D., Caracas 4 mai 2015

Maduro, la mangue et l’exemple

Luigino Bracci, Radio Alba Ciudad

Mango 1Lors des visites du président Nicolas Maduro dans les états d’Aragua et d’Anzoategui, où il a inauguré le service de transport public TransMaracay ainsi qu’un nouveau tronçon de l’avenue La Costanera de Barcelona,  il a lui-même conduit durant plusieurs heures un autobus à faible vitesse, tandis qu’il saluait des milliers de personnes et communiquait directement avec elles. « Nous avons reçu plus de 4000 lettres, notes, documents ou propositions. Tout cela est en train d’être traité ! Même une mangue! » a-t-il dit mardi dernier. Des demandes, des rapports, des projets et des plaintes ont été remis par la population qui semble garder confiance en lui malgré la guerre économique qui secoue le pays. On lui a également remis de très gros livres, des boîtes de sardines, des boîtes de jus de fruit, des livres et… même une brosse à cheveux.

Depuis notre enfance, on nous enseigne à manipuler toute sorte de règles qui doivent être respectées lors de la réalisation de certaines tâches. Par exemple, comment écrire une lettre…comment faire un rapport pour le lycée…comment remplir un imprimé de dépôt bancaire. Celui qui va présenter une thèse doit acheter un de ces nombreux livres exposant les dizaines de règles pour présenter un rapport final, qui contiennent des dizaines de précisions sur les marges, les espaces, sur comment réaliser la page de garde, l’index et chacun des chapitres. Ensuite, il faut se coltiner des dizaines de modes d’emploi sur comment présenter son curriculum vitae pour une recherche lorsque tu cherches un emploi, comment faire bonne impression lors de l’entretien d’embauche et comment répondre aux questions. Si tu obtiens le travail, tu dois tout mettre en pratique et apprendre à t’adresser à tes chefs, à tes collègues, aux responsables des autres départements ou institutions, à tes clients ou tes fournisseurs. Comment élaborer des rapports et des requêtes. Comment remplir des formulaires et à qui les remettre. Et le fait de t’adresser à tes supérieurs suppose une suprême solennité.

Est-ce pour cela que que beaucoup de ceux qui pensent qu’ils ont reçu « la meilleure éducation » se moquent en apprenant que le président du pays qui possède la plus grande réserve pétrolière du monde, a reçu des demandes écrites sur… une mangue ? Oui, une mangue, ce délicieux fruit sucré qui abonde dans notre pays deux ou trois mois par an.  Chavez a dit un jour que s’il n’en tenait qu’à lui, le manguier serait l’arbre national, et ce n’est pas qu’il ait eu quelque chose contre les jolis  « araguaney » mais parce qu’en réalité il n’y a aucun enfant des quartiers populaires du Venezuela qui n’ait grimpé des centaines de fois à l’un de ces arbres pour avoir le plaisir de manger une mangue verte avec du sel.

Le président Nicolas Maduro est en train de faire en ce moment une tournée dans différents états du pays en essayant d’avoir le plus grand nombre de contacts possibles avec la population. En conduisant lui-même un autobus à petite vitesse, il retrouve son vieux métier de chauffeur – puis syndicaliste – du Métrobus avant de se consacrer à la politique.

Samedi 18 avril, il l’a fait alors qu’il conduisait un autobus récemment inauguré de la ligne Transmaracay dans la capitale de l’État d’Aragua. Le mercredi 22 il a conduit un autre autobus alors qu’il inaugurait un tronçon de l’Avenue La Costanera à Barcelona, état d’Anzoategui.

Et ce n’est facile pour personne. Il y a beaucoup de monde qui s’agglutine, il y a également des photographes et des caméramans qui essaient de faire leur travail, beaucoup de monde qui veut approcher Maduro pour lui serrer la main, prendre une photo, se plaindre de quelque chose ou exposer un problème. L’équipe de sécurité du Président fait son travail en l’entourant et en le protégeant. Il y a un monde fou.

mango 2Généralement, ces visites sont inattendues et de très nombreuses personnes veulent profiter de l’occasion pour écrire un message ou une requête sur un petit papier et tenter de le remettre en mains propres au président. Imagine : tu apprends par la rumeur que le Président va passer près de chez toi, tu veux lui donner un message mais tu n’as que quelques minutes pour le rédiger. Sapristi ! une lettre pour le Président de la république ! Le gars pour qui ont voté des millions de personnes ! L’homme désigné par Chavez lui-même pour lui succéder ! Si je dois être cravaté et en costume pour aller chercher du travail, ne devrais-je pas rédiger une lettre destinée au président de la façon la plus formelle possible ? Voyons… je sors la machine à écrire de grand-père ? J’allume la Canaïmita (ordinateur portable offert par l’État, NdT) du gamin ? Ah, et où est-ce que j’imprime ? Je vais au centre informatique ? Hum. Tu sais quoi ? C’est mieux, donne-moi un stylo et j’écris la lettre à la main, il comprendra bien.

Si les réseaux sociaux sont constamment pleins de personnes qui profèrent des insultes, des malédictions et même des menaces de mort contre Maduro et les siens, les rues vénézuéliennes sont tout le contraire. Voir ces vidéos, c’est voir des milliers de personnes qui s’approchent de Maduro pour lui donner toute sorte de messages positifs, pour le remercier de sa gestion, lui serrer la main, se plaindre de choses qui ne fonctionnent pas, d’injustices au travail.

CDdA8rxW8AAggdCLe fait que Maduro sorte dans la rue avec un petit groupe de soldats bousculés par la foule, et dont le travail est d’essayer de faire en sorte que trop de personnes ne s’attroupent autour du Président, indique qu’il a une très grande confiance en la protection de son propre peuple. Rien de semblable avec l’énorme dispositif de sécurité dont s’est entouré Barack Obama au sommet des Amériques et qui comprenaient même deux porte-avions et des milliers de soldats.

Plus encore, il est même devenu courant qu’un habitant, peut-être impatient de remettre son message à Maduro, finisse par carrément lui lancer le petit papier ou le dossier.

Mais, regarde un peu ! Tu es en train de jeter un petit papier au Président de la Nation ! Avez-vous déjà vu un jour un citoyen lancer un petit papier ou un dossier à Obama, Rajoy, Cameron, Merkel, Peña Nieto, Santos ou Poutine ? Au mieux, il serait roué de coups et on le mettrait plusieurs jours en prison.

Un ami qui avait à ce moment-là 14 ans et qui est aujourd’hui professeur d’université m’a raconté :  « Moi, rien que pour avoir dit dans une réunion à Jaime Lusinchi (Président du Venezuela de 1984 à 1989) que nous n’avions pas de pupitre au Lycée, on m’a arrêté comme guérillero. Et pourtant, j’étais en train d’être décoré comme jeune étudiant brillant ! ». Et ce sont ces présidents que l’on accuse d’être des « démagogues populistes » : Maduro, Evo, Correa et d’autres leaders qui eux reçoivent des petits papiers des gens, et essaient d’apporter une réponse à leurs angoisses.

mango 3Dans d’autres pays, la paranoïa est telle que le 21 avril dernier on a fait un véritable scandale au Japon lorsque quelqu’un a fait atterrir un jouet en forme d’hélicoptère, de ceux que l’on appelle aujourd’hui « drones », sur le toit d’un immeuble où travaille le premier ministre japonais qui n’était même pas présent dans le pays. Est-ce que quelqu’un voulait utiliser ce drone pour remettre un message au premier ministre japonais, pour lui demander de l’aide parce qu’il avait des problèmes avec sa maison ou un enfant malade ? Quoiqu’il en soit, la nouvelle fit plus de bruit pour « la menace » qu’avait représentée ce petit drone que pour toute autre chose.

En revanche, Maduro est une personne plutôt humble et simple, tel que l’était Chavez, qui non seulement recevait des milliers de petits papiers chaque fois qu’il parcourait le pays mais avait du personnel qui les lisait, les classait et tentait d’apporter des solutions aux problèmes, comme cela est visible dans le documentaire « La révolution ne sera pas transmise » de Kim Bartley et Donnacha O Brien.

« Nous recevons plus de 4000 lettres, petits papiers, documents et propositions. Ils sont tous traités ! Même la mangue… ! a-t-il dit le 21 avril (voir la vidéo) tandis qu’il menait son programme « En contact avec Maduro » depuis l’état d’Anzoategui, lorsqu’il a raconté les anecdotes de cette la visite du samedi 18. « C’est une mangue mûre, un « délice ». Je n’y ai pas mis les dents parce nous étions en train de classer les lettres » ajoute-t-il en plaisantant et en montrant à la caméra le message écrit sur le fruit au stylo feutre : « si vous pouvez, appelez-moi » avec un numéro de téléphone et un nom : Marleny Olivo. La femme avait un problème avec son logement. Dans le cadre de la Grande Mission Logement Venezuela, plan qui a récemment construit 700 000 maisons et appartements remis dans tout le pays, on donnera un appartement neuf à madame Olivo.mango 4mango 5

La nouvelle s’est répandue comme une trainée de poudre, et lors du nouveau parcours du 22 avril à Barcelona, que la chaîne publique VTV a transmis en direct durant deux heures, on a pu voir beaucoup de choses amusantes, émouvantes et intéressantes… le président a reçu de nombreuses autres mangues portant un message. Et depuis cette visite, l’humour populaire en profite, et pas mal de fruits sont offerts en guise de lettres urgentes…mango 6

Une femme lui a donné un sac avec deux grosses mangues : cadeau remis  affectueusement par une personne modeste pour quelqu’un qu’elle voit sans doute comme son fils. Ou peut-être que son message était trop long et qu’il ne tenait pas sur une seule mangue.bolsa-mangos-632x424

D’autres lui ont offert toutes sortes d’objets étranges. Par exemple, quelqu’un a insisté pour lui offrir une bouteille d’un certain jus de fruit. Ou une sorte de brosse à cheveux.cepillo-632x455

Ou une boîte de sardines…
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Ou encore une autre variété de fruit…fruta1-632x457

Ou un livre, avec un message écrit sur la première page.libro-632x426

Évidemment les dossiers volaient. Parfois on les lui lançait, non par manque de respect mais parce que c’était la seule façon qu’avait une personne qui ne pouvait pas passer par-dessus la foule ou l’équipe de sécurité du Président.

Mais il ne s’agissait pas seulement de requêtes. Maduro a reçu un grand sac en papier, avec l’inscription « reçu » écrite dessus. Il l’a ouvert, il y avait un livre gigantesque, aussi épais que les annuaires téléphonique d’antan. Il l’a feuilleté, et l’a remis à Aristobulo Isturiz, gouverneur d’Anzoategui qui l’accompagnait dans le bus, en lui donnant des instructions. Il s’agissait sûrement d’un projet ou d’une proposition que quelqu’un voulait faire parvenir entre ses mains.

Dans un autre cas, on lui a remis le projet d’une commune socialiste agroindustrielle.comuna1comuna2Le fait que l’on remette des petits papiers ou des requêtes à Maduro nous paraît quelque chose de courant, si habituel que ce n’est plus une surprise. Je l’avoue : moi-même j’y n’y ai plus accordé d’importance. Mais c’est devenu différent le jour où l’on a lancé une mangue à la tête de Maduro durant son parcours à Anzoategui. La vidéo, que quelqu’un a prise avec son téléphone portable, a immédiatement été diffusée sur le réseau Twitter, accompagnée de quelques messages ironiques et haineux encouragés par des sites web d’extrême droite tels que Maduradas, DolarToday, La Patilla et NTN24.

C’est devenu une banalité de dire que lorsque l’extraordinaire nous semble quotidien, c’est que nous sommes en révolution. Mais nous ne pouvons considérer comme banal et habituel le fait d’avoir successivement deux présidents qui aient une telle interaction avec leur peuple, même dans des circonstances aussi difficiles que celles de la guerre économique que nous vivons. Il se passe ici des choses extraordinaires et bien des personnes dans ce monde voudraient bien qu’elles leur arrivent !

Le samedi 18, le personnel de la chaîne publique a fait un effort titanesque, en transmettant en direct durant trois heures le parcours du Président au volant à Maracay. Mais, c’était vraiment surprenant de voir l’affection que lui manifestaient les gens, en se pressant les uns contre les autres pour s’approcher de lui, bousculant les deux files de soldats au bérets rouges qui escortaient l’autobus (des soldats qui avaient accompagné Chavez lors des deux insurrections militaires de 1992), passant au-dessus d’eux, faisant tout pour parvenir à la fenêtre du véhicule, serrer fortement la main du chef de l’État, lui exprimer leur soutien et l’encourager.

Il y avait de très nombreuses femmes et de nombreux hommes, quelques-uns avec un garçonnet ou une fillette sur les épaules. Maduro, souvent ému, prenait les petits papiers, les pancartes et les dossiers. Il riait, faisait des gestes en signe de victoire, ou en signe de lutte, le poing fermé tandis qu’à l’extérieur on lui criait des consignes.

Un jeune qui portait un gant de boxe s’approchait en mimant un combat, et à Barcelone un deux jeunes élèves se sont arrêtés face à l’autobus et ont fait une démonstration d’arts martiaux.boxeo339-632x406sensei2394332-632x423

« Maduro, que Dieu te bénisse ! » répétaient sans cesse de nombreuses femmes sur le chemin des deux parcours. A Aragua, on lui a offert une petite croix, qu’il a rangée dans son portefeuille. Des enfants et des jeunes s’approchaient également pour lui exposer un problème et solliciter son aide. Parfois, on n’entendait pas ce qu’ils disaient, mais l’émotion sur les visages laisse penser qu’il s’agissait de problèmes sérieux et compliqués.

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Le soir à Maracay, un travailleur dont le visage exprimait un profond désespoir, s’est approché passant par-dessus les soldats pour lui remettre une enveloppe et des vidéos. Le jeune homme était désespéré.polar2827323-632x404

« On m’a fait renoncer à mon travail. Voilà les vidéos, Président ! », disait-il. Nous dénoncions la guerre économique avant le décès du Commandant Hugo Chavez. Regardez ces vidéos sur ce que nous étions en train de dénoncer… c’était au magasin d’alimentation Polar, à Palo Negro, il y avait un entrepôt clandestin, une entreprise sous-traitante et maintenant c’est Polar qui l’a. Mais, il faut que vous sachiez, nous avons dû démissionner parce que nous y avons été contraints, on nous a menacés. » Maduro a promis de l’appeler une heure plus tard. « Ça, c’est la classe ouvrière qui dénonce ceux qui mènent la guerre économique », dit-il en remettant l’enveloppe avec les vidéos à ses collaborateurs et en donnant ses instructions.

Ces visites permettent à Maduro et à son équipe (laquelle inclut généralement le gouverneur et le maire de la zone visitée) d’analyser les problèmes des gens et d’apporter une solution à ceux qui sont les plus urgents et qui touchent le plus grand nombre de personnes.

Même ainsi, moi, en tant qu’informaticien, je rêve qu’un jour on n’ait plus besoin de poursuivre le chef de l’état lors de ses visites pour lui remettre des petits papiers où l’on dénonce des problèmes et où l’on formule des requêtes. Tout le monde ne peut y arriver… il y a des personnes malades, des personnes âgées, ou ceux qui sont au travail et qui n’ont pas pu arriver à temps.

Un jour nous avons écrit que c’était pour cette raison que les entités publiques ont une plateforme informatique et qu’il est relativement simple d’installer un équipement de gestion, en software libre, pour que les personnes accèdent à la page Web et qu’ils y mettent leurs problèmes et leurs requêtes d’une façon respectueuse et  sincère, avec toutes leurs coordonnées, sans la limitation des 140 caractères de twitter, sans craindre que le tweet puisse être vu par quelqu’un qui puisse prendre des représailles contre toi. L’équipe de serviteurs de l’état traite toutes ces demandes et leur apporte réponse (comme l’a fait en son temps la Sala Chavez Candanga), et en plus, cela lui permet d’élaborer des statistiques et de déterminer quels problèmes touchent le plus de personnes et quels sont ceux dont il convient de s’occuper en premier.

Quelques-uns diront qu’il s’agit là d’une proposition très technocratique, mais je suis de ceux qui pensent que, pour une personne qui habite dans un village ou dans un lieu isolé, il est beaucoup plus facile d’arriver à un infocentre ou à un cybercafé et de mettre une requête sur la page web (avec l’aide de quelqu’un, si l’affaire semble compliquée) que de se rendre à la capitale de l’état ou du pays,  faire la queue et passer de mauvais moments pendant deux ou trois jours pour tenter de résoudre un problème.

Mais je reconnais aussi une chose : aussi efficace que soit un système comme celui-ci, je suis sûr que bien des personnes qui se sont trouvées près de Maduro et sont parvenues à lui remettre en mains propres un dossier, une mangue ou une petite croix, n’échangeraient pour rien au monde cette expérience. Malgré la bousculade et les désagréments.

Et qu’en est-il de nous, nous qui travaillons pour l’État en tant que serviteurs de l’état ? Que ferons-nous le jour où une dame nous remettra une mangue avec une requête écrite dessus ? Nous la rejetterons, nous lui ferons une histoire, nous nous sentirons offensés et nous la ferons emmener par les services de sécurité ? Ou bien, nous nous en occuperons avec patience ? Tant qu’il y a des institutions publiques qui donneront l’impression d’avoir  plus d’intérêt à décourager les gens, il y a aussi d’autres serviteurs de l’état qui travaillent très dur pour s’occuper du public, sans faire attention à l’heure ni à la date, tout cela parce qu’ils croient qu’ils verront le Venezuela aller de l’avant et que le fait de voir le sourire d’une personne dont on a résolu le problème leur semble être une superbe récompense. Ou bien, comme me l’a dit une fonctionnaire d’Etat : « les jours d’attention au public nous sommes là jusqu’à huit heures du soir, des milliers de fois, à voix basses, je parle avec les gens, je leur donne mon numéro de téléphone… C’est que…nous restons engagés envers Chavez ! »

Ce sont des fonctionnaires comme elle que nous devons imiter.

Luigino Bracci

Source : http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/04/maduro-el-mango-y-el-ejemplo/

Traduction : Sylvie Carrasco

 Notes : 

(1) Lire « Comment le Sommet des Amériques a écrit l’Histoire (tout ce que ne vous a pas dit « Courrier International »)« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/04/15/comment-le-sommet-des-ameriques-a-ecrit-lhistoire-tout-ce-que-ne-vous-a-pas-dit-courrier-international/. Lire aussi « Courrier International », le produit offshore du « Monde »

(2) Courrier International « Planète Buzz » « Venezuela. La formidable histoire du président et sa mangue magique », http://www.courrierinternational.com/article/venezuela-la-formidable-histoire-du-president-et-sa-mangue-magique

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