L’Institut Agroécologique “Paulo Freire” du Venezuela: sur la voie d’une société nouvelle (Via Campesina/Radio Mundo Real)

Avant j’avais un sentiment de privation, aujourd’hui je me sens libre car je travaille ma terre et je décide ce que je veux faire de ma production : la vendre ou la troquer, mon gain ne dépend que de ma propre initiative. Je ne dépends plus d’un salaire” nous raconte Geronimo, paysan de la communauté Pena Larga, dans l’état de Barinas. C’est dans le cadre de la première Mission Internationale de Solidarité de la Via Campesina au Venezuela, que nous avons visité récemment le centre éducatif IALA “Paulo Freire” et l’exploitation familiale de Geronimo Solorzano, l’un des paysans accompagnateurs.

Geronimo Solorzano (deuxième à partir de la droite). Photo de David Crump, membre de l’Association des Travailleurs Agricoles de Floride (EEUU), qui fait partie de la Via Campesina. 

Geronimo Solorzano (deuxième à partir de la droite) partage son témoignage avec les délégué(e)s internationaux(nales) de Via Campesina. Photo de David Crump, membre de l’Association des Travailleurs Agricoles de Floride (Etats-Unis), qui fait partie de la Vía Campesina.

Quand j’ai besoin de sous, je vais vendre quelque chose et j’en obtiens. Cela aide les gens à se sentir mieux. Si ma fille a besoin d’un cahier, je pars vendre un kilo de quichoncho”  (pois cajan, ou pois d’angole), et aussitôt elle a son cahier. Comme ça tu vis tranquille, et c’est pour cela que je dis que je suis libre et indépendant”, ajoute Geronimo pendant son entretien avec Radio Mundo Real (Radio Monde Réel).

Nous l’avons interviewé en même temps que sa fille de 13 ans, Erlinda, qui s’est déroulée du 20 au 27 janvier et a visité plusieurs états de l’ouest de ce pays.

Le conuco (potager familial) de Geronimo est un terrain de 15 000 mètres carrés (l’équivalent d’un hectare et demi). Il s’y est installé il y a trois ans et demi avec sa famille après avoir quitté une entreprise pour travailler la terre avec le soutien de l’Institut Universitaire Latino-Américain d’Agroécologie Paulo Freire (IALA Paulo Freire). Cela fait maintenant sept ans que Geronimo travaille aux côtés de professeurs et d’étudiants de ce centre éducatif situé à une courte distance en voiture de sa maison, dans la même commune. L’IALA a été officiellement créé en avril 2008 par un accord entre le gouvernement vénézuélien de Hugo Chavez et la Via Campesina, pour former des étudiant(e)s (proposés par des mouvements sociaux) dans la production agropastorale à vocation agroécologique. Il a été l’un des premiers IALA de la Vía Campesina, qui en compte beaucoup plus actuellement dans différentes régions d’Amérique Latine.

Géronimo, sa femme et sa fille cultivent du riz, du maïs, de la caraota (haricots noirs), du quinchoncho (pois cajan), du topocho (banane plantain), de la canne à sucre, de l’ajonjoli (sésame), des haricots à galettes et du lait de chèvre. Une partie de la récolte sert à nourrir la famille, une autre est destinée à la vente et une autre encore au troc (échanges sans l’intermédiaire d’argent). Quelquefois il leur faut aussi conserver les semences.

Le paysan, auquel nous avons rendu visite le 22 janvier 2020, nous explique que les professeurs et les élèves de l’IALA Paulo Freire lui ont installé un système de compost à vers et lui apportent leur aide lors de visites chaque vendredi afin de surveiller et traiter l’apparition de ravageurs et de maladies dans ses cultures. Ils lui apportent aussi des plants de café ou de cacao.

Ci-dessus: À la demande de certains des étudiants de l’Institut Agro-écologique Latino-américain « Paulo Freire » (IALA, Venezuela), Betzany Guedez de Terra TV a planifié avec eux un atelier de formation audiovisuelle qui permette de visibiliser l’énorme travail qui est réalisé dans cette école polyvalente. Voici les notes visuelles de cette première réunion. Réalisé par : Betzany Guedez. Edition : Miguel Escalona. Terra TV août 2019

 

Geronimo apprécie l’oeuvre du chavisme et de la révolution bolivarienne en cours, qui a permis de récupérer de grands latifundios improductifs pour les distribuer aux paysans et paysannes organisé(e)s, et il revendique haut et fort l’identité et la dignité du paysannat.

Avant nous devions nous soumettre aux gens riches. Tu travaillais pour eux et tu avais peur de prendre ton indépendance. Tu avais peur en te disant : “si cet homme me renvoie, ma famille ne mangera pas aujourd’hui”. Mais maintenant je n’ai plus peur, je travaille en sachant que je dois le faire parce que j’ai une famille à entretenir et je cultive moi-même mes propres produits”.

Géronimo projette d’élever des porcs, des vaches et des poules et sa parcelle devra nourrir les animaux en plus de sa famille. Sa fille Erlinda est en 2ème année d’Enseignement Secondaire et a surpris les membres de la mission de Via Campesina par ses connaissances sur les cultures et l’usage des plantes médicinales. Elle a appris des choses à plus d’un d’entre nous : “l’origan sert à assaisonner la nourriture. Il existe deux variétés d’origan, le plus grand sert à fabriquer des remèdes, il faut broyer, recueillir le jus qu’il contient pour le mélanger avec du miel et le boire afin de soigner la toux ou la grippe. Le plus petit est mélangé à la nourriture et sert à conserver la viande. A défaut de réfrigérateur, on fait sécher l’origan pour le conserver.”

ÉDUCATION POPULAIRE

La mission de de l’IALA Paulo Freire est de former les étudiants proposés par les mouvements paysans, indigène et afro-descendants d’Amérique Latine, des Caraïbes et d’Afrique pour en faire des professionnels hautement qualifiés dans le domaine de la transformation des modes de production agricole et d’élevage dans une approche agro-écologique, afin d’atteindre la souveraineté alimentaire.

Le militant José Luis Riber Rodriguez, du Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora (CRBZ) qui a dirigé la mission, participe à ce processus de coordination politique et pédagogique de l’IALA depuis 2017. José Luis est ingénieur dans le domaine de l’agroécologie et sort de cette école de formation. Agé de 25 ans, ce fils de paysans de l’Etat de Barinas, est responsable, à l’IALA, de projets socio-productifs et sociaux-intégratifs, ainsi que des unités de formation.

En ce qui concerne les projets sociaux-productifs, José Luis nous dit lors de notre visite à l’IALA qu’il s’occupait du secteur de la production animale, volailles, porcins et pisciculture. Il travaille par exemple à la récupération de poules créoles pour la consommation de viande et d’œufs à l’IALA. Le jeune dirigeant a opté pour la formation continue dans le cadre du collectif de formation de la Coordination Latino-Américaine des Organisations paysans (CLOC-La Via Campesina) et d’autres mis en place par le CRBZ.

La principale richesse de l’IALA, fondée sur la pensée du “pédagogue des opprimés” Paulo Freire, est, selon José Luis, sa contribution à générer des processus de formation qui misent sur la construction de l’être humain, ou “comment convertir une personne en sujet de construction de sa propre réalitéNous travaillons avec un sujet sensible, qui pense et agit en même temps, qui a la capacité d’évaluer les choses, de comprendre chacune des activités et de créer cette dynamique d’auto-construction en tant qu’être humain”, explique le jeune vénézuélien.

Nous travaillons à la formation de l’être humain, de son bien-être, du Vivre-Ensemble, pour que chacun puisse créer ses propres outils pour fonder sa propre base sociale et matérielle au sein de ce processus, qui se veut dialogique et qui relève de l’édification d’une nouvelle société”, ajoute-t-il.

José Luis explique à Radio Mundo Real les raisons d’être des accompagnements réalisés par le Centre d’études auprès des familles se dédiant à la production familiale : “Notre mission dans le cadre de ces accompagnements des exploitations est de renforcer les espaces agroécologiques ; territorialiser l’agroécologie est essentiel pour l’IALA, qui se différencie de l’Université dans le processus de la construction communale et doit s’appuyer sur la population et être en relation constante avec elle. Le but premier étant de promouvoir les processus de base d’organisation et de formation, et de tout ce qui relève de la transformation et de la production d’aliments selon une perspective écologique. Nous nous rencontrons une fois par semaine et nous maintenons cette relation pour poursuivre de manière planifiée ce processus de formation avec une méthodologie d’investigation et d’action participative, de paysan à paysan. Cela permet de socialiser et de créer un lien tout en établissant ensemble une planification du travail, pour atteindre notre objectif commun : la souveraineté alimentaire”.

La délégation internationale de Via Campesina à son arrivée à Caracas et (ci-dessous) parcourant les régions paysannes de l’ouest du Venezuela

Source: Radio Mundo Real, https://rmr.fm/informes-especiales/en-la-senda-de-una-nueva-sociedad/

Traduction: Frédérique Buhl

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Venezuela : la nouvelle société émergera de la commune

Conversation avec Angel Prado, militant de base qui parle de la commune comme d’un moyen de transformer la société et l’économie à partir de la base.

El Maizal est une commune rurale phare située entre les États vénézuéliens de Lara et Portuguesa, au centre du pays, qui produit du bétail, du maïs et d’autres denrées alimentaires. La production communale à El Maizal est basée sur le contrôle social des moyens de production. Les processus démocratiques au cœur de ses initiatives comprennent la prise de décision collective dans le processus de travail et dans la distribution des surplus, qui sont souvent destinés à résoudre les problèmes médicaux et de logement de la communauté, à soutenir d’autres communes et à encourager les initiatives éducatives.

La commune a été proposée par Chávez comme l’unité embryonnaire du pouvoir populaire sur le territoire pour la construction du socialisme. Regroupant les conseils communaux et autres organisations, l’idée est que la communauté exerce directement le pouvoir par le biais d’assemblées, et qu’elle assume progressivement des facteurs de production et des compétences politiques.

Q. – Puisque le Venezuela est assiégé par l’impérialisme, il devrait y avoir un front unifié dans la lutte pour la souveraineté. Cependant, la commune d’El Maizal, comme la plupart des organisations de base du chavisme, a une attitude critique envers certaines politiques et positions gouvernementales. Quelle est votre opinion sur la dialectique entre soutien et critique ?

Angel Prado – Quand El Maizal a commencé à occuper des terres en friche et à les rendre collectives, c’était au moment où le Commandant Chavez menait une guerre acharnée contre les grands domaines de l’oligarchie du pays… El Maizal est donc né au milieu d’une lutte économique et politique. Dans ce contexte, nous sommes nécessairement entrés en contradiction avec l’ordre des choses existant : la logique qui prévaut dans notre société. Ainsi, notre histoire même a fait de nous une organisation critique, luttant contre les « antivaleurs » de la société capitaliste qui doivent être détruites. C’est pourquoi nous ne pouvons pas fermer les yeux sur la façon dont une logique contraire au chavisme entre dans certaines sphères politiques.

Depuis la mort de Chavez, qui nous a rendus particulièrement vulnérables face à l’impérialisme américain, le gouvernement s’est surtout efforcé d’établir des alliances tactiques avec de nombreux secteurs, en privilégiant parfois même le capital privé. Il l’a fait pour tenter d’éviter, premièrement, une guerre civile ou une intervention militaire et, deuxièmement, pour éviter la chute du gouvernement.

Nos principes, nos objectifs et notre engagement envers Chavez signifient que nous ne pouvons pas être d’accord avec certaines des politiques du gouvernement. De nombreux pactes privilégiant le secteur privé ont mis de côté le potentiel de la commune – c’est pourquoi nous ne soutenons pas le gouvernement lorsqu’il s’agit de ces politiques. Cependant, tant que le gouvernement restera ferme contre l’impérialisme (comme il le fait), nous resterons fermes dans un front uni avec lui.

Nous continuerons à critiquer [le gouvernement] de manière constructive, mais quoi qu’il en soit, nous ne contribuerons jamais à créer les conditions d’une intervention militaire.

Comme vous le savez, nous ne pouvons exclure une intervention directe, et nous avons déjà été témoins d’une action indirecte des États-Unis au Venezuela. De plus, ce ne serait pas la première fois que les États-Unis interviennent au Venezuela [par exemple, le blocus naval de 1902-1903], et le continent a une longue histoire d’interventions, la plus récente étant l’invasion du Panama [1989]. De plus, ce n’est pas pour rien que les États-Unis ont des bases militaires en Colombie et à Aruba.

L’Amérique latine a connu une longue histoire d’interventions américaines, de renversement de gouvernements et de massacres de populations. Cependant, le Venezuela, qui est maintenant dans la ligne de mire de l’impérialisme américain, a pu se relever. Cela est dû en partie à la solidarité internationale développée au fil du temps, au processus d’intégration continentale de Chavez (sur les traces de Bolivar), et à l’organisation interne de la classe ouvrière.

Pour ceux d’entre nous qui font partie du mouvement populaire – avec notre degré d’autonomie et notre disposition à dire ce qui doit être dit – nous sommes de ceux qui ont créé les conditions pour empêcher une intervention américaine, qui serait catastrophique non seulement pour le peuple vénézuélien, mais pour le continent tout entier.

Revenons un peu en arrière : il y a beaucoup de politiques en cours avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord. Face à ces politiques, nous serons critiques et non soumis. Cependant, nous comprenons que notre engagement inébranlable pour la défense de la Patrie est l’une des clés pour empêcher les États-Unis de nous bombarder et de nous massacrer. En fait, contrairement aux gouvernements d’autres pays producteurs de pétrole qui étaient également aux prises avec l’impérialisme américain, le resserrement des rangs du mouvement populaire vénézuélien avec le gouvernement en ce qui concerne les questions de souveraineté est l’une des raisons pour lesquelles Maduro est encore debout aujourd’hui.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, je pense que nous pouvons dire que la République bolivarienne du Venezuela a jusqu’à présent vaincu le projet impérialiste dans notre pays. Cet exemple continue d’inspirer les peuples d’Amérique latine, qui se dressent aujourd’hui contre l’impérialisme. Cet exemple continue d’inspirer les peuples d’Amérique latine, qui se dressent aujourd’hui contre le système néolibéral auquel ils sont soumis depuis tant d’années.

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Dans la commune d’El Maizal, sous un énorme saman [arbre – NDLT], les visiteurs trouveront une sculpture d’Hugo Chavez. Derrière elle, le drapeau vénézuélien et le drapeau de Zamora, sur lequel on peut lire « Terre libre et hommes libres ».

Lorsque vous serrez les rangs du gouvernement pour défendre le Venezuela, défendez-vous seulement la souveraineté ou défendez-vous aussi la révolution ?

Je dirais que nous faisons les deux. Il y a un processus révolutionnaire en cours au Venezuela, mais il y a aussi un secteur réformiste qui est en conflit avec nous. Ces derniers s’enrichissent des opportunités qui se présentent avec la crise. Cependant, le peuple est conscient de ce problème et le mouvement populaire travaille dur pour maintenir le processus révolutionnaire à flot.

Je suis sûr qu’un jour nous serons assez forts pour combattre non seulement l’impérialisme américain, mais aussi les secteurs qui ont nui au projet révolutionnaire de l’intérieur – ceux qui en profitent personnellement dans le contexte de la crise et de la guerre économique.

La défense de la révolution se fait au jour le jour. La défense de la révolution a lieu dans le bâtiment quotidien de la commune. Elle a lieu lorsqu’un paysan produit pour satisfaire les besoins de sa famille, mais aussi lorsqu’il s’engage dans la société dans son ensemble.

C’est une victoire pour le peuple vénézuélien que nous soyons toujours une nation souveraine, ce qui n’est pas rien. Le peuple vénézuélien défend également la révolution au quotidien. C’est aussi une victoire très importante, et elle devrait être connue du monde entier ! Une partie de la gauche internationale ne le comprend peut-être pas. Nous nous faisons l’écho de Chavez en leur disant : « Il y a des gens qui ont passé toute leur vie à poursuivre un rêve, mais en pratique, ils n’ont jamais rien construit ». Nous avons notre méthode, notre travail et notre projet. Nous défendrons notre projet, et notre victoire finale sera le jour où le  » peuple prendra le pouvoir entre ses mains « .

Depuis El Maizal, comment comprenez-vous la proposition de la commune de Chavez ? S’agit-il d’autonomie locale ou cela va-t-il au-delà ?

La commune est le pari politique du Commandant Chavez. Il l’a placée au centre de la scène… Son slogan « Commune ou rien ! » Le concept de « Comuna o nada ! » est très important.

La commune est le système politique que Chavez a planté, taillé et fertilisé. Il a fait cela pour qu’une nouvelle société s’épanouisse. La commune est la réorganisation de la société dans son ensemble, du petit au grand, afin que le peuple puisse prendre le pouvoir.

Dans la pensée de Chavez, la commune est destinée à en finir avec le pouvoir qui, pendant tant d’années, s’est concentré autour de la bourgeoisie, des classes dominantes et de leur état obsolète – un état qui a tenu les gens humbles à l’écart de la participation non seulement dans la sphère politique, mais aussi dans toutes les autres sphères de la vie.

La commune est une proposition intéressante : elle offre une forme d’autonomie populaire, elle nous donne le pouvoir de définir notre propre destin, de décider de nos propres ressources, de définir notre modèle de production et d’imaginer notre modèle de vie. Je pense que la commune est le moyen le plus viable de surmonter le modèle imposé par le capitalisme, qui a construit une machine d’État pour maintenir le contrôle de nos ressources tout en contrôlant le peuple avec certaines formes de domination culturelle, idéologique et religieuse.

J’oserais dire que la commune n’est pas une proposition uniquement destinée au peuple vénézuélien. C’est une proposition d’émancipation pour les peuples du monde. Les classes populaires, les dépossédés, la majorité – nous devons tous nous organiser à partir du niveau local, en construisant des communes socialistes. À partir de là [le peuple organisé en communes] doit devenir le gouvernement du peuple avec un réel contrôle sur nos ressources naturelles et sur nos ressources économiques en général.

C’est un projet populaire qui vise à changer le modèle politique et économique à partir de la base. À partir de là, les gens doivent faire partie du projet, l’assumer comme leur propre projet et commencer à gouverner d’abord au niveau local. De plus, dans la mesure où nous, le peuple, nous nous organisons, nous pourrons défendre nos pays, et même définir l’avenir de chaque pays. En fin de compte, c’est la seule façon de nous libérer du joug de l’impérialisme, qui domine et nous prend nos ressources, même si ce sont les bourgeois locaux qui nous gouvernent.

La commune est un projet de grande envergure. C’est un projet qui intègre les territoires à l’intérieur d’un pays, avec le peuple comme pierre angulaire. Je pense que les communes peuvent être la base à partir de laquelle on peut construire une véritable intégration continentale. Comme le dirait Chavez, la commune est la nouvelle Patrie. C’est la seule alternative politique face au capitalisme.

Ces derniers mois, El Maizal a donné le coup d’envoi d’une importante initiative éducative. Dans tout projet autonome, l’éducation politique devrait être l’un des piliers. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette proposition ?

Pour notre deuxième décennie à la Commune d’El Maizal, nous avons défini plusieurs objectifs stratégiques. L’un d’entre eux est de construire un système d’éducation populaire qui nous éduquera politiquement, nous préparera techniquement et nous donnera des outils pour travailler à la transformation collective. Nous avons construit une commune et ce n’est pas rien, mais le moment est venu de travailler à une transformation culturelle profonde. Nous devons créer une nouvelle conscience. Nous avons besoin que notre peuple voie les choses avec ses propres critères et définisse son avenir par des processus conscients de débats et de réflexions, ainsi que par l’acquisition de mécanismes de construction collective. Pour ce faire, nous développons notre propre système éducatif.

Nous ne voulons pas d’un peuple qui se contente de répéter des slogans, qui suit aveuglément un acronyme ou un drapeau. Cette année, nous voulons faire de l’éducation politique et de la formation technique un objectif transversal. Cet objectif ne doit pas être limité. Nous pensons à un système qui commence avec nos plus jeunes enfants qui vont étudier ici dans la commune, et nous espérons construire notre propre programme scolaire pour eux. Les adolescents, les étudiants universitaires, les travailleurs – tous doivent être intégrés dans un système qui a en son centre la formation politique critique.

Nous devons cultiver la conscience patriotique et construire la conscience politique. Nous devons également créer une conscience communautaire, et cela se fait par l’exemple – par un travail réel sur le territoire, mais aussi par l’éducation et la formation.

Nous faisons cela dans le but de transformer culturellement notre société, qui est pleine de vices. Elle nous façonne comme des êtres soumis, adaptés à un système de domination conçu par le capitalisme et imposé par la violence.

La préparation des cadres militants est essentielle pour notre commune, mais la formation technique est également très importante pour tous nos processus de production. Nous voulons que notre système éducatif soit holistique.

Nous travaillons à l’organisation d’une nouvelle société, ce qui nécessite une énorme transformation culturelle.

L’année 2019 a marqué le 10e anniversaire de la commune d’El Maizal. Pouvez-vous nous donner un bref aperçu de ce qui a été réalisé jusqu’à présent ?

En dix ans de construction communale ici à la Commune d’El Maizal, nous avons accumulé des expériences et nous avons mené des batailles sur les fronts économiques, politiques, idéologiques, électoraux et organisationnels. Au fil des années, nous avons eu l’occasion de nouer des relations avec de nombreuses personnes à l’intérieur et à l’extérieur de la commune qui ont contribué au projet. En d’autres termes, la commune est une construction collective pour l’émancipation collective.

Sur le front productif, nous avons pu concevoir un système économique grâce auquel nous finançons divers projets et initiatives au sein de notre organisation et de notre communauté. Nous avons pu faire face à la situation économique difficile en produisant, et nous avons élargi notre distribution de produits alimentaires et la redistribution des excédents. Nous avons également réussi à mettre en relation les petits et moyens producteurs – individuels et collectifs – avec le système de production d’El Maizal. Cela a renforcé la commune dans son ensemble.

La réussite économique est la clé de la réussite politique. Nous avons travaillé à la souveraineté et à l’autonomie, en consolidant des projets qui étaient initialement précaires. Nous l’avons fait avec l’aide et l’orientation de beaucoup. Maintenant, nous pensons pouvoir lancer de nouveaux projets dans les domaines de l’éducation et de l’agriculture.

Dans le domaine électoral, nous avons remporté quelques victoires dans de dures batailles contre la droite politique, mais aussi contre notre propre gouvernement et notre propre système politique et électoral. Nous sommes maintenant représentés à l’Assemblée nationale constitutive, au Parlement de l’État et dans les communes de notre territoire. Ces batailles et ces espaces de représentation sont symboliquement importants. Cela inclut les postes de représentation qui nous ont été retirés dans le conflit entre l’État, le parti et le gouvernement, d’une part, et le peuple et le mouvement populaire, d’autre part.

Heureusement, dans le domaine électoral, nous avons pu surmonter un problème commun aux hommes politiques de tous types qui se séparent souvent du peuple. C’est-à-dire que nous continuons à être des gens humbles, certains d’entre nous ayant des responsabilités en tant que représentants élus du peuple… mais surtout, nous sommes des communards.

Sur le plan éthique, je pense que nous avons beaucoup progressé. Aujourd’hui, El Maizal dispose d’un vaste réseau de jeunes intégrés dans les processus productifs, politiques, administratifs et économiques, et nous sommes tous dans un débat permanent, qui remet en question nos valeurs et se concentre sur nos principes collectifs. Aujourd’hui, El Maizal se distingue non seulement par sa capacité productive, mais aussi parce qu’elle est un exemple éthique.

L’honnêteté et la solidarité ouvrière au service de l’organisation et sur le chemin de la construction du socialisme – voilà ce que nous sommes. De nombreuses organisations populaires du pays et du monde entier apprécient cela, et elles reconnaissent qu’El Maizal est une petite expérience intéressante dont il vaut la peine de tirer des enseignements. Nous devons être à la hauteur de cela !

Je pense qu’en dix ans de cheminement communal, nous avons beaucoup progressé. La Commune d’El Maizal est composée de plus de 22 conseils communaux. Notre travail s’étend au-delà de notre territoire, et nous avons entamé un processus de connexion avec d’autres communautés, avec d’autres projets d’organisation. En fait, parmi nos objectifs historiques, l’expansion du projet communal est considérée comme stratégique. Jusqu’à présent, nous avons exprimé notre disposition à nous unir et nous avons fait les premiers pas vers la construction d’une société communale.

Quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontés pour l’avenir ?

Dans les dix prochaines années, nous travaillerons très dur pour consolider un nouveau système de production, en organisant notre travail de façon démocratique, en nous orientant vers l’industrialisation et en éliminant les intermédiaires, dans le but de déplacer la logique du capital et de ses monopoles, qui vise à contrôler les besoins de base de notre population tout en saccageant les plus humbles.

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Pour dépasser la logique du capital, la seule option est d’unifier fortement les nombreuses organisations populaires et communales du pays (et du monde). Depuis les rangs du vrai chavisme, nous sommes appelés à donner des solutions aux besoins fondamentaux de notre société. Cela devra se faire en parallèle avec la construction de nouvelles organisations de masse, avec un militantisme politique qui devra être à la hauteur des défis auxquels nous sommes confrontés. Il ne s’agit pas seulement de la sphère politique et économique. Nous sommes obligés de construire une grande organisation pour faire comprendre qu’il existe une alternative. C’est aussi un combat idéologique.

La commune d’El Maizal a de grands défis à relever. Au fur et à mesure que nous les affronterons, nous nous développerons. Le processus de construction des communes est aussi un processus d’apprentissage et d’enseignement, et nous savons que des gens du monde entier continueront à nous rendre visite et à nous donner des conseils, tout comme nous espérons visiter d’autres projets et en tirer des enseignements. Partout où la vie nous mènera, nous chercherons à renforcer les projets populaires communaux et collectifs.

Ricardo Vaz

Investig’action / traduit par : Venesol

Comment les Vénézuéliens vivent-ils en temps de blocus économique et de crise ?

L’auteure: Fania Rodrigues, journaliste brésilienne en poste à Caracas

La crise économique, causée en grande partie par le blocus occidental dont souffre le pays, pousse la population à utiliser sa créativité au quotidien ; l’organisation populaire est le moyen que beaucoup ont trouvé pour résoudre collectivement les problèmes.

Il n’est que 6 heures du matin et toute une vie agite déjà les impasses, rues et les escaliers du grand quartier populaire de Altos de Lídice au centre de Caracas. Dans ce quartier, peuplé de maisons simples, chaque porte s’ouvre sur un travailleur qui rejoint la longue file ouvrière qui descend chaque jour la colline pour fournir la main-d’œuvre à la ville.

Là, au pied de l’imposante Avila, la chaîne de montagnes qui coupe Caracas d’un bout à l’autre, vit Wilmer Villarroel, cuisinier de 38 ans, qui se bat pour vivre en temps de crise. « Ici, nous ne pouvons pas travailler à une seule chose, nous devons avoir plusieurs emplois pour garantir la nourriture de la famille« , dit-il. Le salaire minimum légal est dépassé par l’inflation élevée, la crise financière, la baisse de la production pétrolière et du prix du pétrole, ainsi que par le blocus occidental et l’instabilité politique. Au Venezuela, le salaire est payé chaque quinzaine et s’élève environ à 150 000 bolívares (5 USD). C’est pour compenser sa faible valeur qu’il est combiné à des avantages sociaux.

Je me réveille à 5 heures du matin pour faire des arepas (galettes typiquement vénézuéliennes à base de maïs) et je descends la colline à 6h45 du matin pour les vendre. Il y a un arrêt de bus à proximité et je les vends aux chauffeurs. À 7 h, j’ai déjà tout vendu, je reviens et je me joins au travail communautaire, à la brigade d’entretien, nous balayons les rues jusqu’à 12 h” raconte Wilmer.

Le travail est rémunéré par l’intermédiaire de la Commune Altos de Lídice, une forme d’organisation populaire. Pour ce travail, ils perçoivent l’équivalent de six salaires minimums. Cela ne suffit pas. Wilmer doit complémenter avec un troisième et un quatrième revenu. “Je fais de la soupe que je vends le dimanche. Nous avons aussi des terres qui ont été abandonnées, où les gens jetaient des ordures. Avec un oncle et un voisin, nous avons nettoyé et commencé à planter. Nous avons maintenant de la citrouille, du poivre, du poivre, du manioc, du maïs, de la banane, de la tomate, de l’igname, de l’avocat et de la tomate” dit-il.

Comme Wilmer, des milliers de vénézuélien(ne)s considèrent la mise en culture de terres comme un moyen de résoudre le problème de la pénurie. Depuis octobre 2018, les supermarchés améliorent progressivement le niveau de l’offre. Aujourd’hui, il ne manque presque aucun produit dans les rayons, mais le problème est le prix, car le salaire dévalué par l’inflation et la valeur des produits marqués en dollars créent un abîme économique entre la classe qui a accès au dollar et le salarié, qui reçoit en bolivars, la monnaie locale.

Wilmer Villarroel: cultiver soi-même ses aliments pour résister aux pénuries. Photo: Fania Rodrigues/Opera Mundi

Aujourd’hui, cela vaut la peine de planter, car un kilo de bananes dans la rue coûte très cher. Une banane plantain peut coûter 8 000 bolívares. Trois bananes plantains coûtent une demi-semaine. Nous économisons ainsi un argent dont parfois nous ne disposons même pas. Nous aidons également les habitant(e)s du quartier qui n’ont pas les ressources nécessaires pour acheter. Cet aspect est important” souligne Villarroel.

Le Venezuela subit un scénario d’hyperinflation causé par des facteurs internes et externes. La crise économique, qui a débuté en 2013, a été causée par le déficit budgétaire et la baisse de la production pétrolière. En 2012, la production de pétrole était de 2,2 millions de barils par jour et a diminué au cours des dernières années avec un peu moins d’un million de barils en 2019. De plus, le prix du baril a été réduit de plus de 50 %. L’impact a été immédiat, puisque 90% du budget de l’Etat dépend des recettes pétrolières.

En outre, la crise a été accélérée par des facteurs externes, tels que le blocus économique et financier imposé par les États-Unis depuis 2014. Selon le gouvernement vénézuélien, les ressources bloquées dans des banques à l’étranger dépassent 24 milliards de dollars, qui pourraient être utilisés pour acheter des produits de première nécessité, tels que de la nourriture et des médicaments.

A cela s’ajoute ce que l’on appelle l’inflation induite, terme utilisé au Venezuela pour désigner la spéculation opérée par des sites web gérés hors du pays et qui marquent la valeur du dollar parallèle et illégal, servant de référence au commerce et aux médias privés (tous deux majoritaires au Venezuela), et sont aussi les soutiens de la droite.

Économie collective

La vie en communauté est aussi un moyen de surmonter les problèmes économiques. “Le besoin économique nous a forcés à être plus unis et à reprendre l’organisation collective qui avait été laissée de côté après la mort du commandant Hugo Chávez. Organiser de nouveau la commune est le seul moyen de s’assurer que toutes les familles du quartier aient au moins de la nourriture”, explique l’artisane Rosiris Zapatero, une leader communautaire du quartier de La Pastora. Les habitants eux-mêmes ont essayé de faire un recensement du quartier afin de pouvoir suivre les familles qui ont des enfants souffrant de malnutrition infantile. Grâce à quoi ceux-ci bénéficient d’une assistance spéciale, de soins médicaux et du droit de prendre leurs repas à la cantine communautaire, qui fournit aujourd’hui de la nourriture à plus de 200 personnes.

En plus du travail communautaire, Rosiris se dédouble pour gagner sa vie, en tant que décoratrice de fêtes, ce qui est considéré comme un véritable luxe à l’heure où la plupart des gens travaillent pour se procurer la nourriture. Dans n’importe quel pays, dans ces conditions, elle se retrouverait sans travail, mais pas au Venezuela, où les célébrations sont presque sacrées, surtout quand il s’agit des anniversaires des enfants.

Les prix que je facture sont modestes. Les gens d’ici ne sont pas en condition d’acheter beaucoup de choses, alors ils inventent et utilisent leur créativité pour s’amuser. Nous continuons à célébrer, de façon plus simple, mais nous n’arrêtons pas de faire la fête”, dit Rosiris. “Le Vénézuélien est une personne très heureuse. Ils n’ont pas pu nous ôter cette identité. Nous n’avons pas perdu cet esprit joyeux. Les gens luttent contre ce sentiment de tristesse qui laisse une crise de cette ampleur. Nous résistons et luttons de toutes les façons. Nous n’allons pas devenir des personnes tristes parce qu’il y a un problème économique.

Pour Rosiris, “en temps de guerre, maintenir la joie est une forme de résistance”. “Nous n’attendons pas de miracle pour pouvoir célébrer la vie. Nous avons décidé de rendre réels les moments de joie. Pour une mère, il est important que son enfant ait un gâteau d’anniversaire et oui, c’est possible. Ce don de la joie, on ne pourra jamais nous l’enlever. Et j’aide les gens à profiter de ces moments et j’en vis” explique Rosiris.

Roisris: « Nous n’allons pas laisser le problème économique faire de nous des personnes tristes ». Photo: Fania Rodrigues/Opera Mundi

Outre les fêtes de famille, dans les quartiers les plus humbles, les distractions sont les jeux de hasard – tiercé, loteries et bingos -, les projections itinérantes de films, les jeux sportifs tels que le championnat intercommunal de basket-ball, les spectacles de danse et de théâtre dans les espaces communautaires, les fêtes et les réunions familiales. Quant aux voyages à la plage, les visites au centre commercial et les repas à l’extérieur de la maison, ils ont été réduits ou ont tout simplement cessé d’exister pour les secteurs populaires.

Même la façon de sortir a changé, raconte l’avocat Raúl Escalona, 28 ans, qui travaille pour un organisme public et gagne un peu plus qu’un salaire minimum. Le plus dur c’est la conquête amoureuse, selon Raul, parce que les temps de crise exigent plus de créativité.

Quand je rencontre quelqu’un que j’aime vraiment et avec qui je veux sortir, je l’invite, mais aux restaurants et aux boîtes de nuit on préfère un dîner à la maison, où je cuisine pour elle. C’est aussi un problème, parce que parfois la fille ne veut pas venir à la maison dès le début. Mais nous sommes tous clairs sur la situation actuelle” confie cet avocat venu de la classe moyenne, et qui ressent également les difficultés économiques du pays.

Une fois que l’amour est noué, on cherche ensemble des solutions quotidiennes pour maintenir la flamme. “Ce que nous faisons, en plus de tout diviser, c’est de recourir aux choses les plus simples. Parfois, nous mangeons un hot-dog dans la rue ou achetons cinq bières en réunissant nos ressources. Parfois, je dépense tout ce que j’ai pour sortir et elle aussi, et le week-end suivant, nous restons à la maison. Et c’est comme ça qu’on tient” dit Raúl.

Est-il possible de manger plus sainement dans un pays en crise ?

Dans un pays où la priorité pour beaucoup est tout simplement de manger, la variété nutritive passe au second plan. La question centrale est que le Venezuela importe plus de 50 pour cent de tous les aliments qu’il consomme et qu’avec le blocus économique, certains produits sont devenus plus chers et plus rares, notamment les protéines animales.

Le gouvernement vénézuélien fournit un panier de nourriture subventionné, qui atteint actuellement 25 % de la population la plus pauvre, selon les chiffres officiels du Ministère de l’alimentation. Cependant, il est composé d’aliments riches en glucides et pauvres en protéines animales, en fibres et autres nutriments.

Pour se nourrir plus sainement, le professeur de droit Sílio Sanchez, 42 ans, a décidé de sortir de son milieu intellectuel d’enseignant à l’Université Centrale du Venezuela, la première université du pays, pour aller vivre à la campagne, où il peut développer sa propre production alimentaire.

Ici, nous avons des chèvres, des lapins, des poules de pays et des cochons d’Inde. Ces animaux nous donnent d’autres protéines comme les œufs, le lait et les produits laitiers, en plus de la viande. Pour la viande, ce que nous avons le plus, ce sont les lapins, parce que c’est la production la plus rapide et la plus saine” raconte le professeur. Les chèvres sont davantage utilisées pour la production de fromage, de crème, de confiserie à base de lait, entre autres produits.

Silio explique aussi pourquoi il a choisi ces types d’animaux. « Ils sont plus résistants, ils peuvent survivre sans médicaments dans un contexte de crise et de blocus international, et se nourrissent d’une plus grande variété de végétation et de nourriture. Cela me permet d’économiser toute sorte de choses dont je ne pourrais disposer« .

C’est sur un terrain de 300 mètres, considéré comme petit pour la production rurale, dans une modeste maison en bois, qu’il vit avec sa femme et ses deux enfants. Il partage également le travail et la production avec un ami et un voisin. Ce qu’ils ne consomment pas, ils le vendent, ce qui rapporte environ sept salaires pour chacun des chefs de ménage. “Ce que nous produisons ici ne pourrait pas être achetés avec nos salaires, en tout cas pas dans la quantité que nous consommons. Nous nous offrons un luxe énorme, qu’on peut comparer aux pratiques de consommation de la classe moyenne. En outre, ce sont des produits sains, comme le fromage et le lait de chèvre, des œufs de ferme, le chocolat nutritif qu’ils fabriquent ici avec le cacao, le pollen, le sucre de mélasse et la citrouille”.

Silio est l’exemple du vénézuélien qui “transforme le citron en limonade”. Il a créé un nouveau style de vie et une nouvelle économie domestique qui à leur tout inspirent maintenant d’autres personnes. Des voisins et des amis se sont joints à lui, produisent maintenant collectivement et le partagent en parts égales. Il rêve déjà d’augmenter sa production et de continuer à s’associer avec ses voisins. “Nous avons toujours une carence, qui est celle des légumes, parce que nous n’avons pas d’espace où planter. Nous travaillons à résoudre ce problème, le voisin va nous prêter un terrain près d’ici”.

Les difficultés sont immenses et vont du manque de crédit aux outils de base, difficiles à obtenir dans un pays bloqué. Mais c’est ainsi que chaque vénézuélien(ne) résout les problèmes quotidiens. Le blocus économique et la crise ont touché toutes les classes sociales, mais les plus pauvres sont les plus touchés, c’est pourquoi l’organisation populaire a resurgi comme moyen de résoudre collectivement les problèmes.

Le professeur de Droit Silio Sanchez a laissé son milieu intellectuel d’universitaires pour produire ses propres aliments. Photo: Fania Rodrigues/Opera Mundi

Fania Rodrigues

Source : https://operamundi.uol.com.br/sociedade/61905/como-vivem-os-venezuelanos-em-tempos-de-bloqueio-economico-e-crise

Traduit du portugais par Thierry Deronne

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« Commune Las Lomas. Les raisons d’un peuple » (Terra TV)

Terra TV transmet depuis Villa Nueva dans l’état de Lara, Venezuela. Dans ce deuxième épisode de la chronique communale de Betzany Guedez, le collectif révolutionnaire Argelia Lara raconte comment il s’est organisé pour mener à bien le sauvetage des terres abandonnées par des entreprises publiques ou des propriétaires privés. Il appelle à mettre fin aux intimidations de pouvoirs régionaux afin de pouvoir travailler pleinement en vertu de la Loi des Terres et pour la souveraineté alimentaire du Venezuela.

Montage : Miguel Escalona. Durée: 17 minutes. Production: Terra TV, République Bolivarienne du Venezuela, novembre 2019.

Le champ médiatique qui surplombe aujourd’hui les champs universitaire et journalistique, fixe les obligations de recherche ou de réponse. Le temps médiatique a peu à peu remplacé le temps politique, menant la majorité des occidentaux a une inintelligence du monde. Nous sommes responsables de n’avoir jamais voulu démocratiser la propriété des médias, ni défendre et multiplier un authentique service public, ni protéger un enseignement journalistique des forces du marché, ni repenser une autre forme de “réseaux sociaux”. Le temps de l’Histoire, celui des peuples, continue.

Répondre sans cesse aux mensonges chaque jour plus grotesques du champ médiatique durera des siècles si nous ne construisons une hégémonie de médias au service des citoyens face à celle, actuelle, de grands groupes privés et de leurs actionnaires, bref : si nous ne sommes pas capables de développer notre propre agenda. La tactique doit céder le pas à la stratégie. Le journaliste ou le militant ne peut que rester en surface s’il ne s’immerge pas dans la pensée populaire. C’est-à-dire s’il ne récupère pas le temps perdu qui seul permet de cultiver la relation morale avec l’Autre social comme base de l’information. Être sur un pied d’égalité avec l’Autre, loin du marché thématique qui pousse subtilement à gommer l’Histoire pour individualiser des « objets humains ».

Prendre ce temps, c’est ce que fait Betzany Guedez , réalisatrice et formatrice de Terra TV, dans cette commune vénézuélienne née sur les hautes collines d’une ancienne “corporation publique du café” si mal gérée que les paysan(ne)s ont décidé de se l’approprier, en vertu de la Loi des Terres. Les médias privés les traitent d’envahisseurs pendant que les mafias agraires utilisent des corps régionaux de sécurité pour les intimider et les chasser de leurs terres. Les mots d’un paysan donnent une belle définition de ce que serait un média au service du peuple : “notre but est de produire des aliments pour satisfaire les besoins de la population la plus proche”.

Photos ci-dessous : pendant ce temps, à un autre bout du pays, dans l’état de Barinas, Betzany Guedez et Jorge Henriquez de TERRA TV donnent un atelier de réalisation aux étudiant(e)s autogestionnaires de l’Institut Agroécologique Latino-américain “Paulo Freire” (IALA). Ce futur noyau de production audiovisuelle est une réponse à leur demande de visibiliser toutes leurs activités et tous leurs efforts pour maintenir l’école en vie.

T.D. Caracas 13 novembre 2019

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Vivre le Venezuela (3) : au pays du bûcheron perdu

par Thierry Deronne, Alto Apure, Venezuela, octobre 2019

« Nous n’avions pas de terres mais ici nous pouvons offrir un futur à nos enfants. C’est ce qui nous a motivées à participer en tant que mères. Ils ne tomberont pas malades comme dans les villes. Ici, ils apprendront à partager, à être humbles et respectueux » raconte Maria. « Ouiiii ! Ouiiii !» font les machettes qu’on affûte sur la pierre plantée entre deux churuatas, cabanes en forme d’étuves, faites de palmes, planches, zinc et bambou. L’une sert aux paysan(ne)s de salle de réunion et de dortoir, l’autre de cuisine. « C’est dans cette casserole qu’on a cuit le poisson ? » « Oui, ne jette pas l’eau ! » Hommes et femmes de garde travaillent sans relâche à nourrir le collectif. A cheval ou à pied, paysan(ne)s et fonctionnaires de l’Institut National des Terres – qui sont ici des alliés – vont et viennent du camp de base à la terre en friche pour démarquer les lots assignés aux 107 familles. Après quinze ans d’attente, chaque agriculteur aura droit à neuf des 1200 hectares abandonnés. « 10% au moins de la zone restera vierge pour préserver la biodiversité » précise un des ingénieurs de l’Institut des Terres. Erigé il y a dix mois au cœur de l’Alto Apure, le campement « Hugo Rafael Chavez Frias », témoigne d’une grande force d’organisation et d’une grande patience…

« Au début nous avons marché, marché beaucoup, partout, pour retrouver les chemins. Tout était recouvert par l’herbe et la forêt. La lutte a été longue. En 2000 quand Chavez a encouragé les paysans nous avons pris la terre mais on nous a demandé de suivre la voie légale. En 2006, en 2014, à chaque occupation, nous sommes restés sans réponse de l’Institut des Terres. Et puis nous nous sommes regroupés ici, en 2019. Il y a eu des nuits où nous devions dormir debout car la pluie avait inondé le campement. Qu’est-ce qu’on a ri, la nuit où le toit de plastique s’est troué, et a douché José de la tête aux pieds ! Quand une compagne a senti un serpent dans son sac de couchage, elle a failli déchirer le hamac ! Il y a des jours où on ne peut pas même boire un café, il n’y a que du pain et de l’eau. De six à neuf heures du soir, nous sommes mangés par les moustiques. A l’aube ils reviennent, ils te rendent fou ! Celui qui n’a pas l’habitude part en courant. Mais nous sommes des paysans. Nous aimons travailler la terre. Nous aimons travailler ensemble ! Avoir sa parcelle, c’est le rêve ! Pouvoir cultiver ses bananes, ses haricots, connaître de nouveaux amis ! Heureusement sous le gouvernement révolutionnaire, cela nous est permis, et grâce à Dieu aussi, car pour nous ce serait impossible d’acheter un lopin. Nous avons formé des groupes armés, pour nous défendre, des équipes pour la cuisine, le bois, l’eau. Et maintenant le toit ne laisse plus passer la pluie. »

« Qui vient avec nous ? » « On se rejoint au fleuve ? ». La vase des étangs, les sentiers oubliés, les friches d’herbe se réveillent à l’aube sous les bottes pressées. Les lames se fraient pendant des heures un chemin dans la forêt de ronces et de roches. Parfois un écho poursuit les pionniers : le bûcheron perdu, un fantôme qui coupe des arbres et qu’on ne voit jamais. Mais rien, ni les trombes de pluie ni les sangsues, n’arrête les trois arpenteurs de l’Institut National des Terres qui s’enfoncent dans les rivières en crue, GPS au-dessus de la tête, et qui se sont engagés à rester sur place tant que la dernière parcelle ne serait pas démarquée. L’après-midi, un groupe électrogène leur permet de transcrire les relevés. Un Etat au service des paysans, des fonctionnaires travaillant et dormant sous le même toit : une fraternisation dont Chavez avait rêvé.

La pointe des machettes tatoue sur la boue séchée les futures parcelles de cacao, maïs, banane plantain, haricots, ail, potiron, tomate, tubercules – ocumo, manioc –, citron, avocat, abricot, noix de coco, goyave et pourquoi pas, ici ou là, dans les marécages, un élevage de buffles, pour la viande et le fromage. Les très poissonneux étangs et le fleuve Uribante sont proches. « Ce que nous voulons, c’est produire. Pas seulement pour nous, mais pour vendre au prix juste à la population voisine, dans les grandes villes, dans les marchés populaires, et pourquoi pas pour exporter. » Juchés sur une estrade de terre, sous les branches d’un guarataro del llano, malgré la fatigue et entre deux averses, les dirigeants locaux et ceux de la Corriente Revolucionaria Bolívar et Zamora ont réuni l’assemblée. La Corriente est forte d’une expérience avancée de pouvoir populaire : elle a organisé près d’ici une vaste cité communale (1). Elle peut donc conseiller les défricheurs: « Sur d’autres terres récupérées nous nous sommes entraidés en offrant trois jours de travail les uns aux autres. Il y en a qui sont venus en rêvant de négoces, mais sont vite partis quand on leur a parlé de socialisme et de révolution. Chaque parcelle est le fruit de la lutte, pas question que certains revendent la leur. Nous voulons travailler pour nourrir le peuple. Pas comme ceux qui émigrent vers des pays voisins parce que la télévision leur dit qu’on y gagne plus d’argent, et qui s’y font exploiter à mort » explique Ovidio.

L’auteur avec Betzany Guedez formatrice et réalisatrice de Terra TV et sa fille. Campement « Hugo Rafael Chavez Frias », Alto Apure, Venezuela, octobre 2019.

Un homme et une femme bien habillés débarquent en 4X4. Ils assistent à l’assemblée, en retrait, visage tendu, lèvres serrées pendant l’hymne national. « Nous sommes les héritiers de ces terres, nous avons les preuves, on ne nous a pas informés de ce qui se passe ici ». « Mais où est votre titre de propriété ? » interrogent les paysans. « Nous n’avons pas eu le temps de le photocopier ». Quand on leur rappelle poliment que l’Institut des Terres a tranché en faveur de ceux qui veulent semer (2), les « héritiers » menacent : « Nous avons de la famille dans le gouvernement.» Après leur départ, un paysan analyse : « Ils parlent d’héritage mais que signifie ce mot puisqu’ils ont abandonné ces terres ? Pour en hériter, il faudrait les mériter comme nous qui les avons assez aimées pour les travailler ». Faut-il prendre au sérieux ces personnages de telenovela ? Peut-être ne sont-ils venus que pour quémander une parcelle, dans leur défaite ? Mais ailleurs les terratenientes continuent à régner à coups d’assassinats. Les médias privés – majoritaires au Venezuela – traitent les paysans d’« envahisseurs », justifiant la violence. Cinq compagnons et une compagne sont encore tombés, le 27 juillet, sur la route de Ticoporo, d’une balle paramilitaire dans la nuque. (3)

Ici, aux croisements des états du Tachira, d’Apure et de Barinas, tout le long de la frontière avec la Colombie, la souveraineté du Venezuela vacille : le peso colombien a remplacé le bolivar. Le satellite diffuse les télés colombiennes. Aux trafics en tout genre – billets de banque, drogue, essence -, s’ajoutent les effets du blocus impérial: centres de santé sans médicaments, réseaux sans électricité, machines agricoles sans pièces de rechange. Les paysans s’organisent pour résister à la guerre économique, aux menaces des mafias agraires, et, parfois, aux maires, gouverneurs, fonctionnaires « chavistes » qui renouent avec les pratiques politiques dénoncées par Chavez. « Nous soutenons à fond le camarade Nicolas Maduro. Un autre gouvernement nous aurait déjà tous massacrés. Mais s’il ne secoue pas l’Etat…  s’il continue à négocier… »

A chaque pas, la lutte révolutionnaire affronte de nouvelles contradictions. Au Venezuela le modèle urbain, celui du grand exode post-boom pétrolier, a généré de curieux hybrides. Comme nous ne sommes ni à la campagne ni dans de vraies villes, la délinquance tend à remplir le vide d’identité sociale. Alors, quand naîtra cette commune paysanne ? Quel sera son visage ? On n’y a pas encore vraiment réfléchi. On attend que l’Etat remplisse sa fonction : électricité, internet, la route surtout… « Sur les terres nous avons réservé une aire pour un terrain sportif, une école, un centre de santé, une église car ici nous respectons le credo de chacun, et puis, nous aimerions bénéficier d’une Mission du Logement paysan ».

Pour les vétérans de la Corriente, le point crucial est d’organiser au plus vite la production, en évitant les dérives commerciales, et la formation. « Pour éviter de vendre tous nos légumes en Colombie, nous devons créer un espace commun de travail. Il faut développer la vie collective du projet, et démontrer au gouvernement que c’est la meilleure alternative. Penser « commune » avant lopin. Dans une commune, un secteur peut produire de l’engrais pour tous les autres, par exemple. Vous vous souvenez de la Commune « Brisas de Caño Amarillo », quand on leur a dit que c’était impossible de cultiver 30 hectares sans machines ? Ils ont récolté à la main et tout transporté jusqu’à la mairie ! C’est ce genre d’expériences que nous devons transmettre. Et que nos futures assemblées soient comme les premières, comme des retrouvailles… et plutôt que de répéter mille fois « commune, conseils communaux… », regardons comment a fonctionné réellement l’auto-gouvernement en pleine crise économique. Pour ne pas décevoir ceux qui viendront à l’assemblée, il faut leur dire ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné. »

Sous les discussions et les rires percent les motos, le ruminement intime des chevaux, le bras de fer asthmatique de la pompe à eau, les infatigables oiseaux, singes araguatos, grenouilles, d’une infinité à l’autre de ces terres où chaque famille rêve de construire son rancho. Bientôt viendra l’heure de semer, d’attendre la pluie. « Et qu’elle ne soit pas trop forte

T.D.

Ci-dessous: octobre 2019, une équipe de la télévision paysanne Terra TV (Betzany Guedez, Jorge Henriquez, Thierry Deronne) réalise un documentaire pour défendre la lutte des pionniers du campement « Hugo Rafael Chavez Frias ». Surmontant une mauvaise fièvre, l’amie Danilsa, une « commandante » de la « ciudad comunal », est venue de Chorrosquero, avec dans son sac, le livre que j’avais publié en 2009 chez l’éditeur bolivarien Manuel Vadell, à Caracas : « Dix propositions pour créer une télévision socialiste ». Il y a douze ans, avec une équipe de la télévision publique Vive TV, nous étions déjà venus ici pour former au langage de la caméra des militant(e)s de la Corriente Revolucionaria Bolivar et Zamora. La ville communale a bien grandi, et ses défis aussi.

Lire les récits précédents : « Vivre le Venezuela » (1) https://wp.me/p2ahp2-4rZ et “Vivre le Venezuela” (2) https://wp.me/p2ahp2-4su

Notes :

  1. Site de ce mouvement social :http://www.crbz.org/

  2. Lorsque des paysans réclament le droit de semer des terres abandonnées, l’Institut National des Terres (https://twitter.com/INTi_Venezuela ) inspecte le domaine et le cas échéant, publie un avis d’abandon pour que l’éventuel propriétaire puisse faire valoir ses droits à la défense. S’il ne se manifeste pas, la loi dit que la terre doit être remise aux paysans en vertu du droit de la population à la souveraineté alimentaire.

  3. Voir http://www.crbz.org/masacre-en-barinas-contra-militantes-revolucionarios-comunicado-de-la-corriente/ et http://www.crbz.org/intervenciones-en-los-actos-homenajes-a-ls-martires-de-ticoporo/

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“A la main ». Permaculture créatrice dans les Andes vénézuéliennes (Terra TV)

Venezuela, août 2019. Loin des médias, une équipe solidaire réunie par France-Amérique Latine Bordeaux Gironde, et une Brigade internationaliste du Mouvement des Sans Terre du Brésil, organisent un atelier de permaculture. Une formation impulsée par Gloria Verges et Franck David pour appuyer la création de “Tierra Libre”, le siège du réseau de producteurs de semences autochtones établi par les Sans Terre dans le village andin de La Azulita. Deux formateurs de TERRA TV se sont mêlés aux participant(e)s pour filmer les deux derniers jours de cette expérience. Au-delà de la transmission de connaissances, c’est une rencontre humaine toute particulière que révèle et raconte leur documentaire.

Image: Víctor Hugo Rivera

Son direct: Thierry Deronne

Montage: Miguel Escalona

Production: Terra TV, Venezuela, 2019

Durée: 53 minutes. Sous-titres français

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Venezuela, une femme parmi tant d’autres (9): Ernestina de Ribas

La Azulita, état de Mérida, Venezuela, 22 août 2019. Avec la projection publique du portrait collectif d’Ernestina de Ribas (assise au premier rang avec le petit Jeremy) s’est conclu un nouvel atelier de Terra TV et de l’Ecole Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Théâtre et Télévision (EPLACITE).

Après deux jours de cours théorique, deux jours d’observation sur le terrain et de tournage, et un jour et demi de montage, les participant(e)s ont projeté ce portrait d’une paysanne, productrice de semences, qui cultive sa terre sur les hauteurs de La Azulita, dans les Andes vénézuéliennes.

Cet atelier a été réalisé avec l’appui de la Brigade internationaliste Apolonio de Carvalho du Mouvement des Sans Terre du Brésil, et la solidarité de France-Amérique Latine Bordeaux Gironde (FAL 33). Formateurs: Victor Hugo Rivera, Sylvain Mavel, Betzany Guedez, Thierry Deronne. Participant(e)s: Nadia Lobo, Diana Lobo, Cécile Leonett, Catherine Dautret, Cathy Chambon, Frédéric Paschal, Thomas Cornet. Durée: 15 min. ESP, ST français.

Ernestina de Ribas sur sa parcelle, La Azulita, Andes vénézuéliennes, août 2019.

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« Las Mercedes, la forge d’un héritage », le documentaire de Terra TV qui marche au pas paysan (sous-titres français)

Il y a quelques mois les militant(e)s sociaux de la CRBZ ont parlé à l’équipe de Terra TV de la lutte tenace de nombreuses familles qui cultivent quelques parcelles de l’immense terre improductive del “Hato Las Mercedes”, dans l’état de Barinas. Malgré la Loi des Terres et les instructions du président Maduro de faire cesser toute expulsion de paysans, des mafias locales (grands propriétaires, hommes de main, paramilitaires colombiens, fonctionnaires soudoyés de l’Institut des Terres) tentent de reprendre à ceux et celles qui les travaillent les terres remises par Hugo Chavez. Les cinéastes-formateurs(trices) de Terra TV Jorge Henriquez, Victor Daniel Rivera et Betzany Guedez sont allés visibiliser cette bataille. Cet extraordinaire documentaire est aussi leur premier moyen-métrage.

La situation de la lutte pour la terre reste complexe au Venezuela mais grâce aux luttes des paysan(ne)s et aux campagnes des médias alternatifs, le gouvernement bolivarien a renoué avec la remise des titres de propriété, comme en témoignent les cas récents des terres du “Trebol” et de “Santa Maria”, dans l’état du Zulia.

Las Mercedes – La Forge d’un Héritage”, fruit d’une école de cinéma documentaire

Terra TV est un des résultats d’un effort de formation qui dure depuis vingt ans : l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Théâtre et Télévision (EPLACITE). Cette première oeuvre part de quelques uns des principes décolonisateurs de cette école itinérante.

Véhicule direct de la parole paysanne, le film libère l’information du champ externe du journalisme des “questions/ réponses”. La voix du paysan n’est ni trahie, ni rabotée. Jusque dans le volume: la voix que les curseurs de la télé font toujours monter “au-dessus du réel” se mêle ici à l’univers du travail qui transforme l’être humain autant que lui le transforme. Cohérence technique du son avec le concept de l’harmonie recherchée entre paysan(ne)s, animaux, terre et semis. Il y a dans les regards sur les objets une tendresse qui s’oppose à la relation que le capitalisme a créée avec les « choses ».

La haute qualité photographique de ce premier film est aussi liée à la relation de respect, d’amour et aux orientations données par les paysan(ne)s à la jeune équipe de Terra TV. Comme dit Jorge Henriquez : “On nous a aimés”.

Dans le voyage vers la parcelle, il y a un autre effet particulier du montage. Un documentaire classique résumerait sans doute la traversée de la rivière et la longue marche à pied sous le soleil en quelques plans: « c’est ainsi que les paysans arrivent sur la terre à cultiver”. Ici les réalisateurs ont structuré la marche en fragments successifs, renforcés par le son lancinants des pas. Nous marchons avec les paysan(ne)s. Surgissent les personnalités des marcheurs(se)s, mères, enfants, hommes à pied ou en moto. La distance à franchir elle-même évoque mieux que tout discours l’immensité des terres en friche aux mains d’un seul homme, l’immense injustice accentuée par le refus de vendre de l’essence au bac qui passe les paysans d’une rive à l’autre. Les témoignages disent l’espoir des paysans qu’un jour les choses s’amélioreront, une patience populaire qui vient de loin, d’une histoire collective vécue bien avant que les « intellectuels » expliquent comment faire la révolution. Cette longue marche est en quelque sorte l’image du temps de la révolution bolivarienne, foi populaire contre obstacles renouvelés.

Thierry Deronne, Caracas, 4 septembre 2019

Jorge Henriquez « bachaco » et Victor Daniel Rivera (réalisateurs) avec ci-dessous Betzany Guedez (assistante de production et preneuse de son) de Terra TV, le 26 août lors du lancement du documentaire à Caracas, avant les projections dans les campagnes du Venezuela. Photos: Yrleana Gómez Oropeza

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L’Institut Agroécologique Latino-Américain « Paulo Freire » prépare un noyau de production audiovisuelle avec Terra TV

Betzany Guedez, formatrice et réalisatrice de Terra TV (première en bas à droite, enlaçant l’enfant portant une plante) avec une partie du collectif étudiant et la communauté voisine de l’Instituto Agroecológico Latinoamericano « Paulo Freire » (IALA), État de Barinas, Venezuela, juin 2019.

A la demande de porte-paroles étudiants de l’Institut Agroécologique Latino-américain « Paulo Freire » (IALA, Venezuela), Betzany Guedez de Terra TV est allée à leur rencontre entre juin et juillet 2019 pour dialoguer avec eux et jeter les bases d’un travail collectif de visibilisation audiovisuelle de l’énorme travail qui se développe dans cette école intégrale. Voici son témoignage.

« Dans l’État de Barinas, tout près de Sabaneta, se trouve l’IALA, où 60 jeunes de différents États du Venezuela ainsi que d’Haïti, d’Uruguay et d’Équateur, sont actuellement en formation pour cinq ans. Au petit matin, dès que sonne la cloche, le groupe de volontaires se lève pour préparer le petit déjeuner. Ils assument cette tâche par solidarité avec les travailleur(se)s chargés de la cuisine qui ne peuvent arriver très tôt en raison des difficultés de transport. Si par hasard il n’y a pas de gaz, il leur revient d’aller chercher du bois pour cuisiner.

Ensuite tout le monde se joint aux activités prévues la veille : visites des communautés voisines où se développe un travail avec les habitants pour partager les connaissances, la recherche et l’échange d’expériences, ainsi que la participation aux plantations avec les familles paysannes.

Les Maestros Pueblos apportent également leur contribution à la formation des étudiants. Ce sont des paysannes et des paysans qui pratiquent depuis plusieurs années les techniques de l’agro-écologie dans leurs exploitations et ont reçu une certification de formateurs délivrée par cette université.

Dans le cadre de la recherche participative, les étudiants de l’IALA ont pu établir un diagnostic des enfants paysans déscolarisés du fait de leur éloignement physique des écoles, et ont décidé d’assumer comme projet de donner des cours à ces enfants afin qu’ils ne perdent pas leur année scolaire. Ils ont construit une salle de classe pour leur donner cours, y compris le chant, la danse, la formation agro-écologique tout en veillant à leur intégration dans les activités culturelles de l’université.

Ici le travail est basé sur une discipline volontaire : on assume le travail parce qu’on en a envie et que l’on comprend pourquoi on le fait. Ils partagent ainsi leur vie quotidienne en appliquant l’éducation populaire de manière libre. Les élèves peuvent venir aux cours pieds nus, avec leurs chiens à côté d’eux, sans aucune discrimination, le troc permettant parfois de résoudre les échanges (ainsi le prêt de tracteurs aux agriculteurs qui travaillent à proximité de l’IALA, en échange de nourriture comme le manioc pour la cantine des étudiants). C’est ainsi que se côtoient femmes enceintes, familles paysannes, ouvrières et ouvriers, enfants et enseignants qui comprennent ainsi les différents parcours que vivent les élèves. Ces jeunes vivent une dynamique qui leur est propre mais d’une manière engagée et responsable pour atteindre un seul objectif : la massification de l’agroécologie.

En plus de recevoir une formation agro-écologique, académique et sociopolitique avec leurs pratiques et leurs recherches, ils sont intégrés dans différentes activités culturelles, historiques, sportives, artistiques et même de défense territoriale : cinq camarades assurent les tâches de la “milicia bolivariana” (équipes assurant des tâches de défense civile) pendant leur temps libre. Toutes et tous avec énormément de passion et de dévouement pour ce qu’ils réalisent. »

Texte et photos : Betzany Guedez (Terra TV)

Source : https://escuelapopularcineytv.wordpress.com/

Traduction : Venesol

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Le Venezuela au fond des yeux (2): Carolina Cruz

La photographe Carolina Cruz (à gauche)

Thierry Deronne – Comment vois-tu le visage d’une photographie révolutionnaire dans un pays soumis depuis si longtemps et, aujourd’hui encore, à la culture publicitaire et au marketing politique ?

Carolina Cruz – Il est très complexe de parler de la culture publicitaire. Une des grandes victoires du capitalisme est son hégémonie culturelle, symbolique. Depuis toujours, nous sommes bombardés, ceux d’entre nous qui avons grandi dans les espaces urbains du moins, par le culte publicitaire du « beau », du parfait et du standardisé, on trouve à peine dans la publicité des gens qui ne répondent pas aux paramètres occidentaux de la beauté. Les quelques campagnes publicitaires qui en sortent, comme Femmes réelles de Dove ou United Colors Of Benetton, ne sont en définitive que des variations du modèle sur un mode « détonant » .

Bien entendu, le Venezuela n’a pas échappé à cette globalisation. Cependant, il y a un avant et un après dans la visibilisation du peuple : nous devons cette rupture à la Révolution bolivarienne. Cette image nouvelle ne découle pas bien sûr de la publicité commerciale mais d’une volonté politique de donner un visage à ce peuple qui, pour la droite propriétaire de la majorité des médias de ce pays, n’était qu’une masse amorphe.

Rendre visibles les éternels invisibilisés, objectif déjà difficile dans n’importe quel contexte, se révèle d’autant plus ardu dans un pays comme le Venezuela qui mène depuis 20 ans la bataille de la multipolarité face à un monde hégémonique, unipolaire. Tous les outils de communication dont dispose le capitalisme (les outils traditionnels et ceux qui sont en cours de développement et d’essai) sont activés pour mentir, invisibiliser et manipuler, ordonner les succès et les erreurs de la Révolution bolivarienne dans le storytelling de la « dictature », du « gouvernement failli », de la « banqueroute du socialisme ». Un exemple de ce sens commun indépassable est le rapport de la Haute-Commissaire des Nations Unies, Michelle Bachelet, qui fait disparaître la majorité des victimes – celles de la déstabilisation violente de l’extrême droite urbaine et celles des tueurs à gages des grands propriétaires terriens -, « éliminant » non seulement les faits mais l’existence même d’un groupe de population dont le défaut est d’appartenir à l’être chaviste.

Cette contextualisation est fondamentale pour répondre à ta question sur ce que serait une photographie révolutionnaire. Elle ne peut naître, comme tout fait révolutionnaire, que d’un besoin. Je vois avec beaucoup d’espoir la tendance parmi nous, les photographes né(e)s à la chaleur d’un processus révolutionnaire, de vouloir concrétiser la possibilité d’une société égalitaire, de considérer que la politique n’est plus le domaine réservé de fonctionnaires publics. De comprendre sur la base de cette prémisse, que les femmes et les hommes pauvres nous sommes des sujets politiques qui avons la pleine capacité de planifier/exécuter les politiques, d’en organiser le contrôle social de notre espace territorial local, et que nous sommes des sujets actifs dans la politique nationale; je note la volonté de visibiliser ce qui se passe au cœur du quartier, au sommet des escaliers de nos collines, dans les profondeurs rurales, dans les prises de terres, dans toutes ces réalités que les médias hégémoniques de la droite n’ont jamais montrées et que les médias gouvernementaux ont cessé de montrer. J’évoque ces derniers parce que je crois qu’en tant que gouvernement nous avons perdu beaucoup de potentiel en limitant ce qui est montré des processus de construction et des luttes populaires. Les médias d’Etat, dans une révolution, devraient refléter l’intégralité du processus révolutionnaire, avec ses réussites et ses contradictions, mais souvent cela en reste aux effets de propagande, aux actions répétitives dans lesquelles beaucoup ne se sentent pas reflétés. C’est là, dans ce manque d’espaces, que s’approfondit ce besoin d’expression qui est collectif, de raconter, de nous raconter et de nous représenter.

La droite a une immense expérience dans l’usage de la photographie comme outil de marketing, tant commercial que politique. Prenons l’exemple des centaines de photos d’une excellente qualité technique qui ont transformé les combattants d’extrême droite et la violence fasciste des rues de Caracas en lutte libertaire; la photographie a ce pouvoir. Je reprends ce point parce qu’il nous mène à la question: à quoi sert la photographie ? Une photographie révolutionnaire doit servir à déconstruire les faux récits que fabrique la droite mais aussi à construire notre discours, à établir notre sens commun, nous devons comprendre clairement, au-delà de notre besoin de nous exprimer individuellement, à quoi servent nos images.

Personnellement je suis militante d’un mouvement social et politique, membre de son équipe de communication, et une grande partie des photos que je réalise servent à construire des messages en phase avec une ligne politique qui vient soit de la conjoncture, soit du projet stratégique; quand nous luttons contre un ennemi aussi puissant que le capitalisme nous devons savoir pourquoi nous faisons les choses, quelle est la stratégie à suivre. Je crois que la photographie doit faire partie d’un “marketing politique” au service des masses, au service des luttes populaires. Pour que cela soit efficace, et serve concrètement les luttes pour une société vraiment juste, nous devons nous former, dépasser notre adversaire en qualité (ce que la capitalisme appelle « être compétitifs »), innover constamment, nous former techniquement dans l’objectif de disputer concrètement et systématiquement le champ auquel nous a amené(e)s l’hégémonie du capital.

Donc, le visage de la photographie révolutionnaire serait celui d’un outil au service des communs, un outil prodigieux pour disputer un projet dans l’imaginaire collectif, je crois que pour que la photographie soit un fait révolutionnaire elle doit dépasser cette conception bourgeoise de l’art comme processus individuel et embrasser le processus collectif; elle doit se sentir et se comprendre comme un processus collectif. La révolution bolivarienne a besoin de toutes et de tous selon leurs potentiels et leurs talents, et nous qui d’une certaine façon manions les outils communicationnels devons les mettre au service des luttes populaires.

Si la photographie est une relation avec l’autre, qu’as-tu appris des paysan(ne)s, ont-elles, ont-ils modifié ta façon de travailler, de penser tes images ?

C’est une question très intéressante, il y a différentes situations dans lesquelles nous prenons des photos sans connaître les gens que nous représentons, alors que dans d’autres cas je photographie des compagnes(on)s militant(e)s, que je connais pour certain(e)s et que je découvre pour d’autres, mais en général j’ai déjà une idée ou la possibilité de savoir quelles sont leurs histoires. Dans quelques cas j’ai pu partager quelques jours avec eux dans leurs vies quotidiennes et cette coexistence nous fait toujours voir des gens depuis un autre lieu. La règle veut que ce « lieu » finisse par être celui de l’affection et de l’admiration.

Je pourrais mentionner beaucoup de choses concrètes que j’ai apprises sur l’art de semer, sur les soins de la terre et des animaux, mais je pense que la chose la plus enrichissante a été de voir comment la persévérance, le dévouement et la volonté des gens se matérialisent dans une lutte. L’histoire de la lutte pour la terre est jalonnée de grandes douleurs, de carences, de beaucoup d’impuissance et de mépris, mais tout cela finit par trouver une issue transformatrice dans l’énorme dignité non quantifiable qui s’incarne dans nos paysannes et nos paysans. Cette dignité et cette ténacité me mènent parfois à un dilemme essentiellement esthétique. Parfois les situations, la nécessité politique nous poussent à cadrer dans le viseur les carences et la douleur, cependant les paysan(ne)s se perçoivent rarement eux-mêmes ou elles-mêmes comme des victimes, comme des sujets gris, à fortiori au Venezuela où le sens de l’humour reste de mise même dans les situations les plus tendues. Ainsi, cette image de dignité (j’utilise beaucoup le mot dignité parce que c’est le mot que j’associe immédiatement aux femmes et aux hommes qui luttent pour la terre) me donne envie de les représenter comme je les vois et comme je les perçois: comme un groupe plein d’énergie et de joie.

Il y a des situations dans lesquelles prévalent la tristesse et la frustration, j’ai dû accompagner des entrevues à des personnes dont les familles, des amis ou des compagnons avaient été assassinés par des tueurs à gage des mafias agraires et parfois il est difficile de ne pas sentir comme envahisseur d’un moment qui devrait rester intime; ce respect de l’humanité des compagnes et compagnons dont je tire le portrait reste présent dans la façon dont je travaille, dont je compose. Par conséquent, je dois dire que ma relation avec les compagnes et compagnons n’a pas modifié ma manière de travailler, elle l’a déterminée. J’ai le privilège de me former comme photographe (et je sens que c’est un processus constant dans lequel je débute à peine) en accompagnant ces luttes et c’est cela qui a déterminé ma formation éthique et les décisions esthétiques.

Quels sont tes projets ou tes rêves en tant que photographe, que femme, que citoyenne ?

Je crois nécessaire d’ajouter un aspect qui unifie la photographe, la femme et la citoyenne : la militante. Croître avec Chávez (quand il a été élu, j’avais cinq ans), appartenir à la vaste génération née de la révolution bolivarienne, être aujourd’hui membre d’une organisation concrète dotée d’un horizon politique, fait que chaque aspect de ma vie, présente et future, se lit à travers le prisme de la militance pour un monde plus juste et humain. Comme photographe, femme et militante, j’aspire à accompagner par mon travail autant de luttes, de personnes et d’espaces invisibilisés que possible et de contribuer à la construction d’une nouvelle géométrie du pouvoir pour continuer à approfondir une Amérique Latine humaine, souveraine, égalitaire, unie et en paix.

Photos: Carolina Cruz

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Traduction: Thierry Deronne

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