« Marche », nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne, sort en Europe.

Ce documentaire produit par Terra TV sera disponible en Europe le 1er novembre 2018. Pour organiser une projection et/ou acquérir le DVD on peut contacter Gloria Verges, gloriaverges@free.fr

Synopsis : Alors que la guerre économique s’intensifie contre la révolution vénézuélienne, les mafias agraires, appuyées par des paramilitaires colombiens et certains fonctionnaires publics, lancent une contre-offensive pour récupérer les terres remises par le Président Chavez aux paysans. Les assassinats de lutteurs pour la terre se multiplient. Les paysans décident de marcher jusqu’à Caracas pour réitérer leur soutien au Président Nicolas Maduro, lui demander de reprendre la réforme agraire et de faire cesser les assassinats…

Durée : 60 minutes. Vidéo HD. Sous-titres FR. Production : Terra TV, République Bolivarienne du Venezuela 2018.

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Les invisibles en marche

Pendant vingt jours, ils ont parcouru les routes et autoroutes qui relient l’Etat de Portuguesa à Caracas quelles qu’aient été les conditions climatiques, mangeant peu, dormant où ils le pouvaient, mais fermement résolus à faire entendre leur voix devant le pays tout entier. Et ils y sont parvenus.

 

Par Malu Rengito, @malurengito  Photos : Michael Mata

Les leçons que nous autres créatures de la ville, avons à recevoir de la campagne et de ses habitants sont nombreuses. Celle d’aujourd’hui ne parle certes pas de semailles ou d’élevage de bétail – ce qui vient à l’esprit de n’importe quel habitant de Caracas réductionniste face aux propos d’un paysan- mais une leçon de détermination, d’organisation, d’humilité, de lutte et de loyauté, entre autres choses, comme en ont fait preuve les plus de 120 hommes et femmes de la campagne vénézuélienne qui se sont mis en marche le 12 juillet dernier depuis Guanare, dans l’Etat de Portuguesa pour un long périple qu’ils ont appelé la Grande Marche Paysanne Admirable.

« Nous exigeons que le fonctionnement du Pouvoir Judiciaire soit réexaminé. Nous ne comprenons pas comment il se peut qu’après plus de 17 ans, pas un seul propriétaire terrien ne soit emprisonné alors que de milliers de paysans font l’objet de mesures préventives en ce moment ».

Ils voulaient partir trois mois plus tôt, mais l’assassinat de deux de leurs compagnons à Palo Quemao a stoppé ce projet.

« Nous voulons que la manière dont fonctionne le Pouvoir Judiciaire soit réexaminée et modifiée. Nous ne comprenons pas comment il se peut qu’après plus de 17 ans pas un seul propriétaire terrien ne soit emprisonné alors que des milliers de paysans font l’objet de mesures préventives en ce moment même et doivent se présenter devant la Justice parce qu’ils ont été expulsés illégalement de leurs exploitations ; nous en avons toutes les preuves. Nous ne continuerons plus à accepter cette situation », dit Gerardo Sieveres, paysan de Tinaco, l’un des porte-paroles du mouvement.

Leurs revendications : justice, terres et intrants.

Parmi les nombreux documents qu’ils ont apporté pour les soumettre au Président, il y a par exemple la Proposition Tagua Venezuela, un projet de production d’une protéine végétale qui pourrait se substituer au soja, à une dimension industrielles afin de produire de l’alimentation pour le bétail, dont l’approvisionnement fait défaut du fait du blocus et des sanctions imposées par l’Empire qui empêche le soja d’entrer dans le pays. L’objectif est donc de développer la culture d’espèces comme le pignon de pin qui pousse de manière naturelle dans notre pays, afin de réguler la production d’aliments pour le bétail de manière souveraine. Mais ce n’est pas tout.

Mettez-vous à notre place : quand la distribution de ressources et d’intrants destinés à la production agricole et à l’élevage se retrouve aux mains de mafias en tous genres qui ont activement participé au déroulement de la terrible guerre économique à laquelle nous avons survécu ces dernières années, ou quand on se rend compte que la sécurité juridique qui vous est due concernant la récupération de terres non cultivées dépend de votre détermination et de vos jambes, ou, en quelques mots, si vous êtes un simple paysan, vous avez en avez tant vu que rien ne vous fait plus peur.

Quand vous vous réveillez tous les matins en sachant que la responsabilité d’alimenter le reste du pays repose entre vos mains, que vos jambes sont le support d’une grande chaîne de production qui emporte les aliments depuis les champs jusqu’à la table de vos compatriotes, et, surtout, dans vous avez de tous temps été dupés par des maires ou des fonctionnaires démagogues passant par votre communauté juste pour se faire prendre en photo, vous n’avez pas peur de faire une marche de 400 kms à pied pour faire entendre ce que vous avez à dire face au pays et au Président, auquel le fonctionnaire démagogue que nous venons de mentionner n’a jamais fait parvenir le message que nous lui avions adressé.

Lorsque vous avez vu vos camarades paysans déplacés de force par des groupes paramilitaires importés, vous n’hésitez pas à vous déplacer par n’importe quel moyen, (y compris ce putain de vieux si nécessaire ?), pourvu que quelqu’un qui s’en soucie écoute ce que vous avez à dire. Vous hésitez encore moins si les raisons qui vous poussent à réaliser une mobilisation de cette ampleur, il y a le fait que des centaines de paysans ont été brutalement assassinés par des latifundistes et les sicaires à leur solde au cours de ces dernières années ; ce qui ne s’arrêtera pas aussi longtemps que justice n’aura pas été fait et que ne soit enfin imposé de manière définitive le principe révolutionnaire qui affirme que la terre appartient à ceux qui la travaillent. Tout ce que nous venons de dire là nous a conduits jusqu’ici. Les soldats de Chavez ne vont-ils pas accomplir leur mission ?

LES INVISIBLES

« La marche se planifie en cours de route, et c’est ce que nous avons fait depuis notre départ de Portuguesa. Nous sommes arrivés ici prêts à donner une accolade  à nos camarades de Caracas, de parler aux médias ; cela nous a beaucoup attristés de constater que des camarades de la presse ont voulu passer sous silence ce que nous sommes venus dire. Nous étions invités à un programme en direct sur Vive TV, et à la dernière minute on nous a dit que non, que finalement le programme n’aurait pas lieu. Ce que nous sommes venus dire ici ne va pas à l’encontre du processus révolutionnaire, bien au contrait, nous voulons nous exprimer en faveur de notre gouvernement, en soutien au Président Nicolas Maduro. Nous savons que des camarades occupant des postes intermédiaires dans le Gouvernement ont voulu ôter toute visibilité à notre Marche, car ils craignent que celle-ci ne fasse ce qu’elle a déjà fait : réveiller l’espoir du peuple en le laissant s’exprimer et parvenir à faire que les choses fonctionnent. Ils ont menti à notre sujet, nous traitant d’infiltrés et nous voulons faire savoir que c’est faux ; ce que nous présentons ici, c’est une série de dénonciations et de propositions qui exposent nos problèmes mais aussi les solutions que nous savons pouvoir y apporter », dit Sieveres.

Le drôle d’accueil  qui nous a été réservé et la réussite de ce qui n’est qu’un début : le mercredi 1er août au matin, les paysans, accompagnés de nombreux camarades des mouvements sociaux de Caracas, se sont rendus de Hoyo de la Puerta (où ils ont bénéficié d’une assistance médicale et d’un lieu de repos) jusqu’à l’avenue Urdaneta, très proche du Palais de Miraflores. Mais un cordon de sécurité policière important les a empêché d’arriver jusqu’au Palais, et, bien qu’il ne s’agissait pas d’un rassemblement violent, cette situation a contribué à ce que des voix pressantes se soient élevées, ne provenant pas de la Marche, en défense des paysans. Malgré tout, avec la fermeté et le calme qui caractérisent l’homme de la campagne, ces derniers ont pris cela comme une ultime bataille à livrer et ils ont supporter stoïquement une nuit de plus, encouragés par l’enthousiasme et le soutien qu’ils avaient reçu tout au long de leur voyage.

« Tu vois, nous sommes partis avec le cœur en bandoulière, avec nos bananes, quelques topochos (bananes à cuire), du riz. Nous sommes allés jusqu’à Cojedes, Carabobo, en mangeant ces topochos, du riz salé, car c’est tout ce que nous avions. Notre arrivée à Carabobo a été impressionnante : les camarades du mouvement populaires, les camarades de Conuquo, ceux de « Todas la Manos a la siembra » nous ont reçu très cordialement et nous ont apporté un grand soutien. De là-bas jusqu’ici, nous n’avons manqué de rien. Nous avons reçu à boire et à manger, et bon, nous pouvons affirmer avec une grande dignité et beaucoup de fierté que c’est le peuple qui a financé cette Marche et nous sommes très reconnaissants envers ces camarades, ceux du Parti Tupamaro, du PCV, des partis du Pôle Patriotique qui se sont montrés favorables à cette marche ; de même que les camarades de Patria Grande, d’Argentine ; les camarades du Mouvement des Sans Terre du Brésil ; les Zapatistes du Chiapas, les camarades d’Europe qui nous ont apporté leur soutien ; les camarades de Via Campesina et bien d’autres encore.

Nous n’avons donc pas le moindre doute qu’avec un tel soutien, le Président Nicolas Maduro nous recevra, car son peuple se tient là, le peuple qui le défend et qui le défendra dans n’importe quelles circonstances ».

Gerardo ne s’est pas trompé : le lendemain, ils ont été reçus par le Président et leur droit de s’exprimer sur une chaîne nationale, acquis bien plus qu’à la simple force des poignets, pour dire ce qu’ils avaient à dire, a été respecté.

Source : EPALE 284, http://epaleccs.info/campesinos-admirables-una-travesia-por-la-justicia-y-el-alimento/

Traduction : Frédérique Buhl

Note : on peut voir et entendre les témoignages des paysan(ne)s sur la Teleweb Terra TV 

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Déjà 100 donateurs pour faire exister Terra TV, le monde vu par les paysan(ne)s


Avec 100 premiers donateurs et 63 % du montant rassemblé, Terra TV commence à travailler. Son équipe de 10 formatrices et formateurs met les bouchées doubles pour que les paysan(ne)s soient les acteurs(trices) direct(e)s d’une télé web comme outil pour se former, s’organiser, se solidariser face aux mafias de la terre paramilitarisées et face aux transnationales de l’agro. Nous remercions chaleureusement tous les militant(e)s et sympathisant(e)s qui ont compris l’importance stratégique de la création de ce média. Comme le dit un des donateurs “Notre soutien à tous les défenseurs de la Terre, de la biodiversité et de la qualité de l’environnement leur est dû car ils sont nos défenseurs.”

Aidez-nous à atteindre l’objectif en faisant un don: https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv

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Liste des 100 premiers donateurs

(7 septembre 2018)

 

– Assos ou Médias alternatifs : Médias Libres (Québec), Primitivi (France), Le Grand Soir (France), Théâtre Croquemitaine (Belgique), France Amérique Latine Comité Bordeaux Gironde.

– Particuliers (par ordre alphabétique) : Raphaëlle Azcué, Elise Alard, Faical Areski, Nasser Belabbas, Alain Bellido, Patrice Bere, Bernard Besson, Léonie Biasotto, Pascal Blanleuil, Patrick Bonhery, Jonas Boussifet, Myriem Benbrahim, Kamil Benjelloun, Zineb Benlyamani, Chantal Casterman, Marie-Claude Cayzac-Vigouroux, Yvain Chambard, Mehdi Chraibi, Hamza Chraibi, Andrea Cotrena, François Cadoux, Olivier D’Asselin, Franck David, Viktor Dedaj, Maggy Dehon, Chris Den Hond, Julie Denoix, Christine Deronne, Véronique Devaux, Frédéric Dietlin, Emmeline Dolléans, Christophe Drevet-Droguet, Benjamin Durand, Kacem El Guernaoui, Omar Elguernaoui, Yassine El Guernaoui, Jean-Baptiste Fabin, Louise Fusenig, Raphael Garcia, Marc Girard, Hélène Goureau, Go mehdouche Tom&Lou, Bernard Guerrien, Lea Houben, Hervé Hubert, Jean-Christophe Huclin, Yannick Humeau, Meryem Ihrai, Julie Jaroszewski, Anne Jaucot, Patricia Kajnar, Fabien Kretz, Radia Lam, Othmane Laousy, Françoise Lemoine, Mathilde Larrère, Guillaume Latrille, Jacqueline Lavy, Nelly Le Caroff, Justine Le Gall, Zoé Libault, Jean-Claude Llinares, Ludovic Mamessier, Anne Mortiaux, Layla Mouchtaq, Oranne Mounition, Stéphane Nadeau, Juliette Oheix, Monia Oussou, Carlos Alfredo Pacas, Christine Pagnoulle, Mônica Passos, Carole Pentier, Emmanuel Piégay, Miguel Quintero y Pérez, Dominique Remi, Marie-Claire Richard, Nordine Saidi, Jean Secret, Mariona Simon, Fabien Simon, Lina Slassi, Mounia Slassi, Marcel Solbreux, Milady Renoir, Mehdi Tarik, Marie Tallut, Bernard Tornare, P-E Travé, Sébastien Urbain, Laurent Van de Wyngaert, Rosana Vautrain, Daniel Veltin, Gloria Verges, Maxime Vivas, Marianne Waeber, Roxane Zadvat et deux anonymes.

 

Vidéos produites par Terra TV ces derniers jours :

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Les communard(e)s de tout le Venezuela se réunissent à Sarare

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74 communes originaires des États Apure, Barinas, Táchira, Lara, Mérida, Yaracuy, et Carabobo, se ont donné rendez-vous lors de la rencontre nationale de communes qui a eu lieu dans le village de Sarare, convoqué par El Maizal et le Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora.
« Que fait le Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora dans Simón Planas ? Qui a proposé et qui est derrière tout cela ? C’est le chavisme, car ici sont réunies les communes qui sont nées sous l’étoile de la révolution bolivarienne, ici il y a cinq membres constituants élus par notre peuple », a affirmé Ángel Prado après avoir initié l’assemblée dans les installations du Village Universitaire Simón Planas, récupéré ce mois encore par le mouvement populaire dans un processus de construction d’une ville communale.
Lors de la rencontre  les constituants, Ángel Prado, Pedro Alvarado, Yoleida Uzcátegui, Lisandro Solórzano, et Orlando Zambrano ont participé. Les objectifs centraux ont été énoncé, mais le principal, est d’avancer dans l’articulation et la progression du mouvement populaire national, pour construire un agenda de lutte sur la base des demandes des communes.
« Il y a beaucoup de gens qui luttent dans tout le pays, mais ceux qui sont dans la lutte commune nous sommes encore désarticulés, avons besoin d’un agenda de lutte pour que nous puissions résister aux ravages de la guerre et du réformisme qui veut en finir avec ce processus », a affirmé Angel devant les communards venus par leurs propres moyens jusqu’à Lara.
À la rencontre, sont venu également assister des délégations de la Marche Paysanne Admirable, du Réseau National de Communards, du Mouvement de Travailleurs sans Terre du Brésil et du mouvement Patria Grande de l’Argentine.
« Le mouvement populaire est dans un processus de regroupement afin de continuer à lutter, nous devons voir où est l’ennemi, quelles sont nos forces propres que nous devons réunir pour construire une plate-forme de luttes, nous avons besoin de nous retrouver et de construire un instrument national où nous laisserions de côté toutes les différences qui nous désunissent et chercherons ce qui nous uni, », a affirmé Zambrano.
Zambrano, dirigeant du Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora, s’est référé à la nécessité de réaliser un bilan sur le mouvement populaire pour tirer des leçons et pour avancer : quels ont été les relations et les problèmes avec l’État? La bureaucratie qui nous a conduit à une situation de démobilisation et de division au sein du mouvement populaire? A partir des réponses des pas doivent être fait afin de chercher un progrès et des victoires : « Nous devons à passer à l’offensive, nous devons exercer une pression sur les bureaucrates car leur temps n’est pas celui du mouvement communard », a affirmé Zambrano.
Le membre constituant s’est référé à son tour à la nécessité de construire un espace unitaire entre le mouvement communard et le mouvement paysan, souvent c’est le même sujet, pour ainsi articuler les luttes, donner une forme à la plate-forme nécessaire pour porter les défis urgents et stratégiques.
Durant la rencontre différents sujets ont été abordés à chaque table de travail, comme celui des enjeux et des défis du mouvement populaire ; l’articulation de processus productifs ; la communication ; comment encourager la construction de l’État communal, entre autres. À son tour a été abordé le débat sur les membres constituants des communes, son rôle à l’intérieur de l’Assemblée nationale constituante, son rôle à l’intérieur du mouvement populaire.
La clôture de la séance plénière a laissé par-devant les pas qui restent à faire dans cet agenda accordé de luttes, d’horizons politiques et économiques. Il suivra le chemin du regroupement, d’objectifs, d’organisation et de mobilisation afin d’affronter les batailles dont la patrie a besoin en ce moment : la révolution n’avancera pas dans ses révolutions nécessaires sans le rôle principal de la commune, des paysans et du peuple en général.

 

Source : Presse Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora / Traduction : venesol

Terra TV : les paysan(ne)s du Venezuela définissent les contenus et se forment pour les réaliser

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Après avoir adopté les propositions faites par les paysan(ne)s de tout le Venezuela pour construire la forme et les contenus de Terra TV, l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Télévision et Théâtre leur a donné un premier atelier de réalisation audiovisuelle. De cette manière naît concrètement le réseau de producteurs(trices) audiovisuel(le)s de Terra TV. Un média stratégique au moment où les grands propriétaires déclarent la guerre aux paysans, veulent reprendre les terres distribuées aux petits producteurs, continuent à assassiner leurs leaders, à l’heure où l’agroécologie doit être développée pour briser le carcan des transnationales. Vous aussi vous pouvez appuyer la naissance de ce nouveau média en rejoignant ici les 88 premiers donateurs : https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv

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A la plate-forme de la marche paysanne nous croyons qu’il n’y a pas eu d’initiative aussi importante jusqu’ici que Terra TV et nous l’appuierons totalement comme nous l’avons fait jusqu’à présent”. Compte-rendu de l’assemblée paysanne qui a défini les contenus de Terra TV, le 13 août 2018.

José Ramón Bastardo Martínez, de l’Etat Bolivar prend la parole : “nous semons des tomates avec moins d’eau que les privés et en décembre, nous on récolte le triple ! Mais ça les médias ne peuvent pas le dire. Cela doit rester caché, on produit pour la patrie mais ça il ne faut pas le montrer… Il y a quelques années je disais que j’allais monter une école de paysans mais ce n’était pas pour former des paysans mais pour former des hommes et des femmes de la campagne. Terra Tv doit être aussi une école pour ces jeunes qui vivent dans la ville, avec les pères et les mères qui sont dans le plus grand besoin, leur enseigner à traire une vache, à manier des machines, à monter à cheval, à manier la hache et la houe, comme on le voyait dans cette vidéo…

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Pour Neida Rodríguez, venue de l’Etat de Portuguesa : “Quand vous nous demandez ce que pourrait être une télévision paysanne, sur nos propres terres, dans nos propres espaces, je dis qu’on pourrait faire, pourquoi pas, un feuilleton de la femme paysanne, du fils de paysans, du mari paysan, faire le feuilleton à partir de là, faire le feuilleton depuis ce lieu, vivre notre vie à nous les paysans. Si on réalise des feuilletons de toute sorte, sur les rives du fleuve Arauca, pourquoi pas un feuilleton plein d’amour pour le Venezuela et non seulement pour le Venezuela mais pour toute l’Amérique Latine. Comment est la femme et l’homme paysan, pourquoi nous avons un grand cœur en tant que paysans, si le monde n’en sait rien c’est parce qu’on nous a invisibilisés mais grâce à Terra TV, la télévision populaire qui va porter notre voix et nos sentiments aux pays frères, ils verra comment est le travail du paysan et de la paysanne quand ils se lèvent pour réaliser leur tâche quotidienne, tout ce qu’il leur faut faire, pourquoi ne pas en faire un feuilleton, quand ils se lèvent tôt avec leur gourde d’eau, pourquoi nous n’avons pas droit nous les paysans à ça ? Sans maquillage, sans déguisement, vers d’autres frontières, ou un documentaire pour qu’on voie comme on travaille, comment on fait la production. Si vous voyiez nos enfants, nos petits enfants, comment nous semons, ou comment nous marchons, pourquoi nous marchons pieds nus, on pourrait faire un feuilleton où nous lavons, là où nous sommes, au bord d’un fleuve, dans la cuisine de terre ou dans une maison qui n’est pas en ciment mais dans une maison paysanne, une maison de palmes. Nous, nous produisons de tout, c’est un bonheur. Malgré tout nous vivons bien, à la campagne. Nous voyons la femme urbaine, et nous sommes tristes pour elle, quand l’enfant lui demande à manger, quand il y a la faim, il y a la faim, alors pourquoi ne pas venir travailler avec nous, au moment des vacances, en décembre, pourquoi ne pas aller avec nous à la campagne, je ne leur dis pas de déménager mais ils vont voir qu’après le travail avec nous, ils vont commencer à construire des maisons avec nous. Nous sommes des oubliés sur le plan des institutions, des intrants, de l’engrais, des semences… Et pourquoi nous les paysan(ne)s nous ne pourrions pas être comme vous ? Avoir un studio, Terra Tv, je vous dis d’aller sur les terres pour voir la qualité de personnes que nous sommes et oui, j’aimerais qu’on fasse un feuilleton pour que les gens attendent l’heure de la diffusion et se disent “nous allons regarder le feuilleton des paysans” et que jour après jour on suive l’évolution de la femme paysanne, comment la situation s’améliore… Merci à Terra TV d’avoir suivi notre marche pas à pas et je vous le dis, ceci est un début, un éveil du paysan, parce que nous avons encore un tas de choses à régler.

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Selon un autre compagnon de l’état du Zulia, “Terra TV est un grand espace pour développer tout le potentiel culturel de notre peuple, la danse, la musique, la gastronomie, je parle d’une culture qui naît dans nos peuples, de racines, c’est différent de ce qui se projette dans une école, dans une maison de la culture. Il y a toute une transculturation, nous devons valoriser ce que font notre peuple, nos paysans.

Pour sa part le militant Andrés Alayo exprime : “Pourquoi Terra TV naît à El Esfuerzo et non à El Tunal ?, pourquoi ? Parce qu’il y a une option à El Esfuerzo, une communauté paysanne qui a été expulsée, son école brûlée, il y a une communauté qui construit, qui est un modèle agricole totalement différent de celui d’El Tunal. C’est une lutte communicationnelle avec des acteurs concrets. Comment construire un autre modèle de communication sans que les outils ne soient aux mains du peuple ?”

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Arbonio Ortega, un des leaders de la marche paysanne, de l’état Portuguesa : “on se souvient de comment était Vive TV il y a quelques années, dans la lutte et on se disait : pour travailler la terre, il y a la houe, la binette, le soc et pour la lutte, il y a la télévision; la communication… des armes qui font peur au grand propriétaire et au latifundiste. C’était aussi un moment d’intégration. On s’intégrait et on perdait même la peur de parler, de parler à la caméra, au micro, il y avait une intégration entre le journaliste, le reporter, le paysan… Ces jeunes de la chaîne prenaient leur sac à dos et s’en allaient à la campagne, ainsi était Vive. Je me souviens de plusieurs traversées, à l’Esfuerzo Bolivariano à Guanarito, à cheval, avec l’eau jusqu’à la ceinture… et quel bonheur, avec la caméra dans le sac à dos, et ce n’était pas une petite caméra comme celles d’aujourd’hui, c’était un machin grand et lourd qu’on portait sur le dos, pour enregistrer la lutte, ce n’était pas comme les pistolets-jouets d’aujourd’hui, même si ceux-ci sont tout aussi redoutables et peut-être plus, tout dépend de l’usage qu’on en fait. Combien de cas n’ont-ils pas été documentés ? 2006, 2005, où on surprenait les vigiles des grands domaines en pleine action, armés jusqu’aux dents, et on a fait tant de documentaires. Combien de programmes ne concernaient le secteur paysan ? Je me souviens de “arrachons les barbelés” à Vive TV. Combien d’images n’avons-nous vues de tant de compagnons tombés, tués, disparus ? Combien de compagnons n’ont-ils pas dit de mots en faveur de la lutte pour ensuite se transformer en dévoreurs de terres, vendant la terre, ceci sert aussi à réfléchir. Pour apprendre de ceux que nous appelons les voyous de la terre. Notre idiosyncrasie, l’échange de notre idiosyncrasie aussi, à travers la télévision.

Qu’y a-t-il de plus beau que d’enregistrer sa propre image ?

À El Esfuerzo, “Jota” de Terra TV attendait un ministre à Acarigua pendant que les grands propriétaires incendiaient l’école, et il y est allé avec la caméra, ce fut un coup de maître, sans doute que sans ces images l’Etat n’aurait pas bougé, même si les enfants d’El Esfuerzo allaient les enregistrer avec leurs tablettes, mais le plus fort ce fut Jota avec sa caméra. Les médias privés comme Venevisión ont produit des feuilletons comme “Doña Bárbara”, mais même la manière de parler des personnages n’allait pas, c’était comme une moquerie. Quand on lit “Doña Barbara”, on voit que le roman n’a rien à voir avec ça, ils le trahissent complètement. Pour l’auteur Rómulo Gallegos ce serait une honte de voir cela. Par contre si les mêmes personnages sont fidèlement restitués, si leur langue est maintenue, et le contexte aussi, alors l’adaptation nous touche. Là aussi la télévision devient nécessaire, pour maintenir vivante notre identité, notre manière d’être, de penser. Qu’y a-t-il de plus beau que d’enregistrer sa propre image ? Certains se battent encore comme la compagne de Colombeia TV, de Terra TV, mais Vive TV s’est perdue totalement, cette chaîne ne ressemble plus en rien à ce qu’il était initialement. Au début les compagnons voyageaient jusqu’au lieu de la lutte; parce qu’ils sentaient qu’il fallait y aller, “allons-y !”, sans rien demander en échange, parfois sans hamac, pour vivre la réalité rurale, avec les moustiques et tout. Je vois Terra TV comme une bonne initiative qui va nous réveiller à cette étape de l’Histoire. Je crois que c’est crucial dans ce moment historique que nous vivons, à ce croisement des chemins, parce que quand l’ennemi veut nous voler à nouveau nos terres, quand il veut déclarer une guerre aux paysans, la communication va jouer un rôle important, nous devons livrer cette bataille. Nous devons réussir ou perdre. Le grand propriétaire fonce sur nous et nous n’allons pas le permettre. A travers la communication nous allons montrer les degrés d’unité, d’organicité, la capacité de mobilisation que nous pouvons mener et cela va être une arme puissante contre l’impérialisme. A la plate-forme paysanne nous croyons qu’il n’y a pas eu d’initiative aussi importante jusqu’ici que Terra TV et nous l’appuierons sous tous ses aspects comme nous l’avons fait jusqu’ici. Autre chose : l’échange sur le plan international avec les autres mouvements paysans. Ici l’élément de pouvoir est la terre. Ils veulent nous éliminer pour conquérir le monopole de la terre et de ses ressources, c’est pourquoi ils nous tuent, partout.

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Douglas Quintero, de l’Etat de Trujillo, prend la parole : “Comment j’imagine la télévision des paysans ? D’abord comme instrument de formation sociopolitique. Deuxièmement comme un outil didactique pour offrir des connaissances au paysan. Parce que la guerre économique nous a fait comprendre que nous en sommes aux balbutiements à l’heure de produire. Qu’on nous coupe l’approvisionnement en intrants, en produits chimiques, qui sont des composants de l’agriculture conventionnelle… et la production retombe presque à zéro. Qu’est-ce que cela signifie ? Que nous les paysans, bien que nous disposions de la parcelle comme outil de production, nous sommes encore loin du compte. Beaucoup de paysans sur le plan national ne savent pas ce qu’est un compostage et ne savent pas qu’à travers un biodigesteur nous pouvons produire du gaz. La télévision pourrait nous aider, en plus de la formation, à renforcer la lutte politique. Je voudrais qu’existent des espaces pour transférer la technologie, par exemple, pour comprendre que l’engrais organique est plus puissant que l’engrais chimique et ainsi nous le produirions dans toute la plantation. Je crois qu’il y a des gens qui ne saisissent pas la différence entre l’agriculture traditionnelle et l’agriculture organique, alors que c’est l’agriculture organique qui va nous apporter l’émancipation comme paysans y que va nous libérer d’une entreprise comme Agropatria, mais nous ne cherchons pas à en sortir. L’heure est arrivée. La guerre économique nous a apporté de mauvaises choses mais aussi des points positifs comme de nous rendre compte qu’il y a d’autres outils pour renforcer la production et pour que l’alimentation revienne dans les rayons. A partir de 2016, la majorité des productions étaient à prix écrasé, le riz, la farine de maïs, la viande, mais aujourd’hui même les marchés paysans ne sont plus une option, les commerçants mettent un kilo de pommes de terre à deux millions, ils nous ont ruinés, même un kilo de bananes qui étaient le produit meilleur marché vaut un million. Nous devons aller au plus profond et avec cette télévision apprendre comment on peut produire des semences d’oignon, de pomme de terre, ici nous avons tous les climats. Introduire des connaissances comme celles de la ferme intégrale, pour que le producteur soit plus efficace, plus intégral à l’heure de produire et qu’il y ait plus de bonheur tant envers les consommateurs qu’envers les producteurs. Il y aura moins de cancers.”

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Nous voulons qu’on nous montre comme nous sommes.”

Une compagne paysanne de l’Etat de Barinas conclut : “c’est important de visibiliser le travail, de mettre en lumière ce que les médias ne montrent pas. Parce que le média privé montre le paysan comme un pauvre hère, par exemple comme la femme qui doit épouser un riche mari pour pouvoir cesser d’être paysanne. Nous ne voulons pas que l’on nous regarde comme des pauvres gens, nous sommes celles et ceux qui travaillons et produisons la nourriture pour que ce pays puisse s’en sortir. Mais les institutions se sont pliées aux intérêts des grands riches qui ont de quoi les acheter sous la table. Mais nous sommes ceux qui semons. Nous voulons qu’on nous montre comme nous sommes, fiers d’être paysans. Moi par exemple j’étudie mais je veux aussi semer, je veux aussi avoir mon lopin de terre. L’agroécologie rend indépendant le paysan. Nous les paysans nous dépendons des semences de transnationales et nous ne voulons pas travailler avec des produits chimiques, avec des OGM. Les paysans sont ceux qui transmettent à leurs enfants les connaissances ancestrales, nous devons donc chercher et voir où sont ces connaissances. C’est ce dont nous avons besoin. Comment nous réussissons à maintenir par exemple les semences de maïs. Par exemple en ce moment l’Institut Agroécologique Latino-américain Paulo Freire (état de Barinas, NDT), travaille avec certaines de ces semences. Mais ils n’ont pas de sécurité, ils n’ont rien et ce sont eux qui poussent tout le thème agroécologique. Ils ont un programme qui s’appelle “maître populaire”: je suis paysan, je vais, je vois et en tant que paysan je vais en former d’autres, on donne des cours sur la manière de cultiver la terre, pas comme ces ingénieurs qui viennent commander. Et quelle fut la manière de revendiquer la marche paysanne invisibilisée par tous les médias ? Ce fut une diffusion télévisée nationale exigée par le président. Parce que ce fut une marche des pauvres, venus à pied, avec un camion qui devait transporter l’eau mais qui est tombé en panne. N’importe qui aurait dit : je rebrousse chemin, parce qu’imaginez, sans eau ni nourriture; et en fait les gens qui nous ont vus, ont dit : nous voulons que vous parveniez au terme de votre marche, nous allons vous aider, et les gens sont sortis pour nous donner de l’eau. Ils nous ont dit : “entrez chez moi, vous pouvez rester ici, ici il y a de la nourriture pour que vous l’emportiez”. Ce sont ces choses qui nous ont fait tenir à tout moment, et plus encore maintenant, quand on voit la réussite que la marche a permis, qui a dépassé nos espérances. L’espoir a envahi les gens, ils se sont sentis fiers et se sont enfin éveillés, c’était l’unique façon; tout le monde se plaint mais jusqu’à présent ce fut la seule action pour dénoncer la situation, pour que le président Maduro se rende compte de ce qui se passait, se rende compte de toute notre souffrance, de tous nos problèmes et que ces problèmes ne viennent pas d’aujourd’hui, depuis combien d’années se battait le compagnon Parra pour les terres (paysan assassiné par des grands propriétaires peu après la réunion entre Maduro et la marche paysanne, NDT) ? Pas depuis un mois ou deux jours, parce qu’ils ont entamé la marche avec nous et cela faisait six ans qu’ils occupaient ces terres. Comment l’ont-ils tué, pourquoi l’ont-ils tué de cette manière ? Ils l’ont torturé pour que le reste des paysans quittent les lieux, s’enfuient.. Et ce paysan, ce n’est pas qu’ils l’ont tué tout à coup, il y a eu tant de dénonciations, de visites aux institutions mais le grand propriétaire s’est dit : après tout ce n’est qu’un petit paysan, je le tue, je paie le juge, je paie la police, je m’en sors bien et plus personne ne saura rien du paysan. Grâce à cette marche on essaie de faire que justice soit rendue, je crois qu’on peut y arriver et aussi pour deux autres paysan assassinés au même endroit par les mêmes personnes (les assassins de Parra ont depuis été arrêtés grâce aux pressions des paysans, NDT).

Photographies de l’assemblée et de l’atelier : Jonas Boussifet.

Source de cet article : https://wp.me/p2bGPp-1Tb

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-4hI

Pour une télévision qui permette au peuple de discuter avec le peuple


En 1975 déjà, dans leur ouvrage Culture et communication de masses, Mattelart, Garreton et Valdez analysaient en ces termes le Coup d’état contre le Président Salvador Allende. « Si la possibilité d’une révolution socialiste a échoué au Chili, on le doit en partie aux atermoiements de la gauche officielle dans sa politique communicationnelle, sa difficulté à valoriser son propre projet historique, sa crainte que les masses elles-mêmes imposent leur voix dans les médias existants ou dans d’autres créés par elles. Il manquait la confiance suffisante pour laisser agir ces acteurs essentiels : les travailleurs. La gauche officielle est restée malheureusement sur la défensive. L’accusé s’est enfermé dans le cercle argumentaire de son adversaire de classe, recyclant les représentations collectives produites par son ennemi politique. L’initiative du discours est restée dans les mains de la droite, et les techniciens de la communication officielle n’ont pas été capables de s’effacer pour laisser surgir les embryons d’une nouvelle culture. La neutralité technique s’est révélée un mythe. Il n’y avait pas de « technique en soi », utilisable à souhait par la droite ou par la gauche. Il n’y avait qu’une technique bourgeoise de la communication et rien de plus. »

Répondant à l’appel de la Révolution Sandiniste au Nicaragua puis Bolivarienne au Venezuela, Thierry Deronne s’est investi, à partir de cet héritage conceptuel, dans les processus de transformation sociale en Amérique Latine. Il vit depuis 1994 au Venezuela, où il enchaîne les ateliers populaires de création audio-visuelle. Dans ce but, il a fondé l’Ecole Populaire et Latino-Américaine de Cinéma en 1995, puis la télévision de quartier Teletambores à Maracay. Plus tard, il participe à la fondation de la télévision publique, nationale et participative, VIVE TV, en 2003, dont il fut vice-président jusqu’en 2010. En parallèle il est l’auteur de nombreux films. Citons Le passage des Andes (2005), Carlos l’aube n’est plus une tentation (2012), Jusqu’à nous enterrer dans la mer (2017). De passage à Bruxelles, Thierry Deronne a présenté « Histoire du Venezuela » (2018), son dernier film, et a donné le séminaire « Une autre télévision est possible », organisé par ZIN TV. L’occasion de nous entretenir avec lui.

Avec quatre élections victorieuses en un an, le processus bolivarien semble entrer dans un nouveau cycle. Quels sont ses défis sur le terrain économique et de la communication ?

Le secteur privé contrôle plus de 80% de la production et de la distribution. Quand le gouvernement opère de fortes augmentations de salaire – jusqu’à 100% – pour protéger le pouvoir d’achat populaire, ce secteur réplique en augmentant les prix dans la même proportion. La contre-offensive du gouvernement Maduro porte donc sur le contrôle des prix, sur la structure même de la spéculation – en gelant les prix ou en prenant le contrôle des marchés municipaux. La massification des Comités locaux d’approvisionnement est une autre stratégie que la guerre économique a imposée mais qui donne un second souffle à une organisation populaire atténuée depuis la mort d’Hugo Chavez. La bataille principale est la construction communale tant comme résistance économique que comme germe d’une autre société possible. Pour nous, cinéastes, gens de théâtre, formateurs, l’enjeu fondamental est de stimuler l’imaginaire communal face aux secteurs conservateurs de l’Etat. D’autant plus que la politique communicationnelle officielle est robotisée par la réponse aux mensonges quotidiens de 99 % des grands médias et n’a donc pas le temps de créer cet imaginaire transformateur.

La gauche en général et plus particulièrement les mouvements sociaux et les progressistes semblent avoir du mal à conquérir le terrain de la communication. A quoi cela doit-il selon toi ?

La gauche ne comprend pas que le secret de l’« action des idées dans l’histoire » ne se trouve pas dans les discours mais dans les supports, les appareils, les relais techniques. Or, un processus de transmission doit servir, comme le disait Walter Benjamin, à nous organiser. D’abord, en donnant tous ses moyens à une politique culturelle visant faisant de la société une grande école artistique et critique, pour acquérir tous les outils de la création visuelle et sonore notamment, dès le plus jeune âge, dans toutes les écoles, à tous les niveaux… Ensuite en promulguant une loi de démocratisation radicale de la propriété des médias, en créant un réseau serré de médias populaires, en remettant la majorité des fréquences, chaînes et ressources aux organisations citoyennes, en refondant un service public de radio et télévision basé sur la participation. Il faut éliminer l’absurde modèle commercial et l’enseignement du schéma émetteur/récepteur qui vend une « actu »-marchandise à des consommateurs. On pourra alors construire un imaginaire non plus axé sur le plaisir de la consommation individuelle mais sur celui de la transformation collective, et réaliser la prophétie sartrienne d’une information non plus comme « droit du journaliste » mais comme « droit du lecteur ou du téléspectateur », c’est-à-dire de celui ou celle qui travaille au bureau, dans les chantiers et n’a pas les moyens de voir l’image complète du monde.
Substituons l’image des produits par l’image des processus les reconnectant avec leur origine. Réhumanisons les temps de fabrication d’un programme et la possibilité de connaître et de réfléchir sur le monde : enquête, réalisation, diffusion, suivi, montage dans et entre les programmes. Bref, créons « une télévision qui permette au peuple de discuter avec le peuple » (Sartre). Il y a quelque chose de tout aussi fondamental, sans lequel tout ce qui précède ne suffirait plus. On sait que le capitalisme a re-territorialisé notre espace-temps en un métabolisme social du « tout-à-l’égo ». La vague numérique états-unienne a mis « hors-sol » une grande partie de la société, les écrans portables entraînent chacun dans une bulle narcissique, avec réenracinement compensatoire de la psyché collective dans le colonialisme. La gouvernance médiatique du champ politique fait que la causalité d’ensemble a disparu derrière le sautillement “facebookien », émotionnel, des effets. Le socialisme n‘existera que s’il inverse cette tendance lourde et invente un appareillage technique et culturel indépendant de l’industrie globalisée.
Un gouvernement de gauche devra donc immédiatement investir dans une recherche scientifique et industrielle basée sur les idées des mouvements sociaux, en vue de générer une technique nouvelle qui produise des effets sociaux organisateurs et non isolants. Cette nouvelle civilisation “technique”, cette restructuration « médiologique » de la vie, reste le grand « impensé » de la gauche. Celle-ci base encore sa « com » sur des apparitions en studio et sur des plateaux, et semble prisonnière du mythe de la déontologie journalistique. Comme si on pouvait oublier que « ce n’est que d’une technique que l’on peut déduire une idéologie » (Althusser).

Contrairement à la révolution soviétique ou la révolution cubaine, certains pensent que la révolution bolivarienne n’a pas su créer sa véritable esthétique.

Si on parle d’imaginaire cinématographique, les processus révolutionnaires que tu cites ont commencé par brasser les possibles puis ont normalisé leur discours, parfois brutalement dans le cas de l’URSS, ou par la retombée dans le Hollywood pathétique que critiquait Humberto Solas à Cuba. Ce qui est très intéressant chez les soviétiques des années 20, c’est qu’ils pensent les nouvelles images non seulement depuis le contenu mais depuis le mode de production : ciné-train, ciné-bateau, vaste réseau de correspondants ouvriers ou paysans… ou parlent “artisanat” contre “industrie », ou « déprofessionnalisation ». Au Venezuela, cette question reste à poser parce que les relations de production restent fondamentalement modélisées par l’entreprise capitaliste. Si on les dépasse par le modèle communal, alors on pourra parler d’une esthétique propre à la révolution bolivarienne, et non de la simple injection de politique dans les formats existants, voire hollywoodiens (Villa del Cine, etc..). Il n‘y a pratiquement aucune fiction produite sur toutes ces années de révolution. Mais tout ne fait que commencer. La révolution bolivarienne, malgré la chute des cours du pétrole et la guerre économique, a maintenu l’ensemble des politiques sociales et culturelles – récupération d’espaces pour la création, missions de formation artistique, festivals et spectacles gratuits pour la population, et c’est un trait d’intelligence : l’art n‘est pas sacrifié, il indique la sortie du tunnel. Après 19 ans on sent une poussée d’en bas de nouvelles voix, de nouveaux créateurs dans tous les domaines, le peuple reste l’acteur principal de cette révolution et c’est pourquoi nous sommes toujours debout.

Un des aspects de la révolution bolivarienne est la légalisation des télévisions communautaires. Quels sont ses acquis ? Où en sommes-nous aujourd’hui.

Notre équipe de chercheurs a mené de 2015 à 2016 une enquête approfondie sur les 35 télévisions populaires existantes, certaines actives, d’autres moins, d’autres éteintes. Parmi les conclusions apparaît d’abord la persistante difficulté de créer une nouvelle forme de média dans un champ homogénéisé par la globalisation marchande et par ses monopoles médiatiques. Nombreux sont ceux qui reproduisent les pratiques dominantes, oublient la formation intégrale et renoncent à créer leur propre agenda. Les collectifs expriment aussi des autocritiques : privatisation du média par un petit groupe ou par une famille, manque de coordination nationale, excès de jalousie territoriale, manque de volonté dans la formation d’équipes de production populaires, mauvais usage, parfois destructeur, du matériel donné par l’État. Mais toutes ces années ont aussi permis de valoriser la télévision populaire comme la « maison qui est la nôtre », comme l’espace d’amitié et de collaboration libéré des normes commerciales, comme les retrouvailles de mondes séparés par le capitalisme (vie et temps, ville et campagne, homme et femme, enfant et adulte…), comme porte-parole des mouvements sociaux, comme école d’organisation citoyenne, capable de pallier les faiblesses de l’Etat.
Pour surmonter la faible production de programmes, les militants proposent de partir des dynamiques déjà existantes : talents musicaux individuels ou collectifs en quête d’indépendance, ligues sportives, etc… William Sivira, de Lara TVe, nous explique : “Nous projetons de prendre le contrôle des terres sur le territoire de la commune pour les semer avec l’appui de jeunes qu’on traite à tort de délinquants”. Autres projets : une école nationale des médias associatifs, un fonds de soutien – récemment approuvé par une Loi sur la Communication Populaire – pour financer les formations et un réseau d’appui mutuel pour mettre à niveau les connaissances techniques.
Beaucoup de ceux qui se forment grâce aux outils de la télévision populaire partent ensuite travailler dans les médias privés. Face à ce problème, on propose une présélection des candidats sur la base de leur engagement social et de ne créer un média nouveau qu’au terme d’un travail de réflexion avec les habitants, pour éviter qu’il soit perçu comme une intervention externe et pour garantir son appropriation populaire immédiate.
La plupart des collectifs souhaitent que l’Etat les dote d’un véhicule pour accéder à tout leur secteur, lui demandent de salarier une trentaine de permanents pour éviter la commercialisation dans laquelle sont tombées les radios communautaires. En général, on attend de l’Etat plus d’appui, plus de suivi technique, plus d’investissements, car le matériel reste cher et complexe.
Sont aussi évoqués la création d’une industrie nationale pour sortir de la dépendance technologique, une majeure interaction via les nouvelles technologies, tout cela adossé à une politique de démocratisation réelle de la propriété des ondes, comme dans l’Argentine d’avant Macri, ou dans la Bolivie d’Evo Morales et dans l’Equateur de Rafael Correa, où les ondes allaient être partagées en trois tiers : privé, public, associatif.


Tu es en train de fonder Terra TV, peux-tu nous raconter en quoi consiste ce projet ?

Terra TV, c’est le monde vu par les paysans, cette télévision sera faite par eux, et sera basée sur ces vingt ans de laboratoire de formes nouvelles. Elle aura une triple fonction : diffuser l’image, et faire le suivi de la vie quotidienne et du travail en profondeur des organisations paysannes, traduire ces chroniques en portugais, espagnol, anglais ou français ; Mettre en ligne des modules de formation en réalisation audio-visuelle, en agroécologie, en Histoire, en économie, en philosophie, en pratiques socioculturelles, avec un suivi pédagogique pour les collectifs participant(e)s ; Organiser, articuler et nouer des solidarités internationales grâce au suivi des processus et à l’agenda des luttes. Toute organisation qui lutte pour la terre sous n’importe quelle latitude pourra afficher ses activités. Ce nouveau média, libéré de « l’événementiel » et des filtres du journalisme traditionnel, commencera par diffuser les programmes réalisés par les partenaires latino-américains pour intégrer peu à peu les organisations paysannes d’Afrique, d’Asie et d’Europe.

Entretien réalisé par Ronnie Ramirez, cinéaste et membre de ZIN TV

Joignez-vous aux donateurs qui appuient la création de Terra Tv : ici

URL de cet article : http://www.zintv.org/Pour-une-television-qui-permette-au-peuple-de-discuter-avec-le-peuple

L’heure venue

Notre « hors-champ médiatique » est infini. La majorité sociale du Venezuela, que les journalistes ne ponctionnent que dans un cadre individuel, humanitaire et atemporel, n’est pas cet objet qu’on veut identifier comme une victime. C’est un sujet pris dans une action collective, habillé d’une Histoire et d’un futur.

Il faudrait tenter d’expliquer a présent, pour ceux qui vivent loin de nous, ce qu’on perçoit du ronronnement de la machine souterraine. Pour beaucoup le sentiment est que l’heure est venue de s’ébrouer, d’inventer un nouvel Etat, de construire des communes autosuffisantes, des pouvoirs plus clairs, plus directs, voire un Etat communal. Il y a plusieurs explications a cela : les échéances electorales, gagnées par le camp révolutionnaire, sont derrière nous – si on excepte les municipales de décembre prochain. Le verdict des urnes et le répit électoral sont propices à ce recentrage sur la révolution de la structure.

La droite locale, convaincue en 2017 par l’axe Bogota-Washington d’organiser une vague de déstabilisation meurtrière pour que le monde puisse “voir” enfin comment Maduro réprimait les vénézuéliens, est de plus en plus discréditée auprès de sa base, et retrouve son plus bas étiage electoral. L’attentat contre le président Maduro organisé par les Etats-Unis et le président colombien Juan Manuel Santos à deux jours de l’expiration de son mandat, dit bien ce désespoir de l’oligarchie colombienne qui vient d’adhérer à l’OTAN. Transformer la Mer Caraïbe en Atlantique Nord parle d’une Histoire qui se répète. En 1819 la même oligarchie de Santander décidait de s’unir aux Etats-Unis contre un “Bolivar assoiffé de sang” pour empêcher la marche à travers les Andes des ex-esclaves noirs du Venezuela et de leurs alliés les jacobins noirs de Haïti…

Il y a d’autres explications à ce retour d’une ambiance révolutionnaire, très “années 90” au Venezuela: la guerre économique et la hausse irrationnelle des prix organisée par le secteur privé majoritaire, met beaucoup de citoyens au pied du mur. Les communes sont une partie de la solution à ces problèmes de survie, de production, d’alimentation, de services publics en voie de détérioration.

Par ailleurs, vingt ans de révolution ont servi d’école à toute une génération qui a les outils de l’expérience pour se remobiliser. Son but est d’influencer de plus en plus Maduro, en lui exigeant de faire le ménage, par exemple en cessant de recaser des fonctionnaires qui ont failli, volé, trahi la population, en les limogeant une fois pour toutes et en nommant des gens valables à leur place. Cette énergie spécifique, qui répond à la fois à la guerre impériale et au poids de la forme ancienne de l’Etat, est enfin née de ce temps que Chavez ne pouvait accélérer a lui seul, celui qui transforme les idées en force matérielle.

Ce besoin de commune, de transformer l’Etat, s’incarne dans les pieds gonflés des 200 paysan(ne)s venus des Etats intérieurs où les mafias des blanchisseurs de capitaux colombiens, juges, grands propriétaires, militaires, les ont chassés des terres données par Chavez, avant de revendre leurs tracteurs en Colombie. Mafias qui souvent trouvent des complices parmi les fonctionnaires de l’Institut des Terres qui sabotent la remise des engrais, des semences, des crédits aux mêmes paysans, ce qui permet à certains secteurs de l’Etat de dire que mieux vaut appuyer les agroindustriels privés puisque décidément les paysans ne produisent rien. 400 km de marche, 20 km par jour, épuisement, campements de fortune, soif, diarrhées, intimidations, mais la marche a continué grâce à la solidarité des plus humbles comme cette vieille dame qui partage l’espace de sa pauvre demeure au bord de la route et offre le peu qui lui reste de café. Les médias privés, majoritaires, invisibilisent la marche, mais aussi, curieusement, les médias bolivariens. Jusqu’à ce que Nicolas Maduro oblige les télévisions à transmettre leur parole…

A Caracas, lorsqu’une haie de police a stoppé la marche à deux pâtés du palais présidentiel, nous nous sommes dit : si Maduro a réellement ordonné cela et s’il ne les reçoit pas ces paysans qui sont une des bases les plus sincères de la révolution, il ne pourra plus rien comprendre. Quelques gauchistes avaient pris la tête de la marche pour les derniers mètres, exultaient à la vue d’un barrage de police, filmant les casques : la voilà, la preuve de l’Etat bourgeois, de la trahison de Maduro ! Jusqu’à ce que les organisateurs paysans leur demandent courtoisement de s’éloigner, de se placer en fin de cortège, les priant de comprendre les problèmes d’infiltrations et de sécurité du président. Au même moment une délégation des paysans se réunissait avec le Président de l’Assemblée Constituante Diosdado Cabello (photos).

Le lendemain le président Maduro ouvrit grand les portes du palais présidentiel pour les recevoir à son tour, faisant retransmettre à tout le pays par la télévision, radio et Internet, leurs longs témoignages. Il commença par écouter les paysans sans les interrompre, avant d’approuver leurs exigences et d’en faire des ordres.

  • Remise immédiate aux paysans de toutes les terres remises par Chavez et dont ils ont été expulsés de manière arbitraire.
  • Révision cas par cas de toutes les victimes de mercenaires et de persécution par des organes juridiques.
  • Révision de tout le système de désignation des juges agraires pour les mettre au service des paysans vénézuéliens.
  • Modification des lois agraires pour un système du 21ème siècle aux mains du peuple.
  • Démarrage d’une lutte contre la corruption et transformation de toutes les institutions en matière agricole du pays, à la chaleur de la critique populaire.
  • Alliance productive avec tous les secteurs paysans pour concrétiser le Plan Productif et le “Plan de la Patrie 2025”. Enfin, un grand Congrès Paysan pour la troisième semaine de septembre 2018.

Au sortir de la réunion, les paysan(ne)s épuisés ne cachaient pas leur satisfaction, malgré l’amertume des chausse-trappes semés sur la route par certains sous-ministres. N’avaient-ils enfin atteint leur objectif d’une rencontre au sommet et d’une parole totale ? En remettant à Nicolas Maduro deux cents propositions, ils lui on dit ce que tout un peuple chaviste a envie de lui dire depuis longtemps : « l’heure est venue ». Joie vite brisée : au moment même où la rencontre avec le Président prenait fin, le paramilitarisme répondait en torturant, mutilant, assassinant trois leaders de la lutte pour la terre a Barinas, trois compagnons des premières heures de la marche, trois victimes de plus parmi les centaines de victimes de la lutte des terres. A Sabaneta, terre natale de Chavez. Tout un symbole pour une déclaration de guerre aux accords énoncés par Maduro, qui le lendemain allait lui-même subir une tentative d’assassinat. La Loi des Terres promulguée par Chavez avait constitué un des facteurs déterminants du coup d’Etat en 2002.

Il y a quelques jours nous étions sous la bruine côtière de Caruao où les tambours d’Afrique vont de maison en maison de paysans et de pêcheurs dont les fils hésitent entre l’horizon de la mer et l’écran du Blackberry. Caruao recevait pour la première fois la visite de fonctionnaires du Conapdis. Cet institut organise depuis l’Etat le soutien aux personnes handicapées. Le travail du jour consistait à doter les personnes concernées d’un Carnet de la Patrie, outil de recensement qui leur permettra entre autres de toucher des allocations. Problème : beaucoup des patients qui font la file depuis tôt ce matin ne possèdent pas de rapports médicaux attestant de leur handicap. Les fonctionnaires décident alors d’oublier la paperasserie : un diagnostic visuel, une photo faite sur place, on imprime le Carnet, on le remet au patient. Bilan de la journée : une soixantaine de nouveaux allocataires. Tel est ce Venezuela “hors-champ”, toujours prêt a ouvrir doucement sa main pour qui voudrait lire dans ses lignes.

Thierry Deronne, Caracas, 5 août 2018

Photos : CRBZ, Jonas Boussifet

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Terra TV… ou les efforts d’une luciole

par Julie Jaroszewski, envoyée spéciale au Venezuela

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Julie Jaroszewski à la guitare, lors de l’atelier de Terra TV avec les paysan(ne)s de la Commune El Esfuerzo, Portuguesa, Venezuela, 16-21 juillet 2018

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Le camion chargé à ras-bord de sacs, vidéoprojecteur, bout de matelas, cadre de lit, et d’une équipe féminine de l’Ecole Populaire et LatinoAméricaine de Cinéma et de Théâtre, a laissé derrière lui la route de goudron de Guanare dans l’Etat de Portuguesa et s’engage dans les chemins de terre. Le soleil se couche doucement sur les collines au fond de cette plaine agricole du cœur du Venezuela et les premières lucioles commencent à scintiller dans les arbres. Entre un cadre de lit et deux dos d’âne, on s’échange des tartines de fromage blanc en riant. Puis une étoile s’allume, puis une autre, puis c’est la lune.

Impossible de ne pas penser à la Barraca, la compagnie théâtrale dirigée par Federico Garcia Lorca, durant la seconde République espagnole et s’intégrant au projet gouvernemental des missions pédagogiques de la « Nina Roja ». La vocation de Terra TV est semblable : apporter via le théâtre, le cinéma et la télévision, les outils aux communautés rurales en lutte afin de pouvoir se raconter.

La commune ici, s’appelle El Esfuerzo (« l’effort»), et rassemble une quarantaine de familles paysannes. Depuis 2011 et après avoir initié la procédure légale pour la récupération des terres -telle que le stipule la loi des Terres et Développement Agraire- celles-ci ont commencé à construire leurs maisons et à cultiver la terre. Ce 14 février dernier, après dix ans de lutte, les habitants ont vu leurs efforts reconnus par l’État bolivarien à travers l’obtention d’un titre de propriété reconnaissant leur droit à vivre et produire sur ces terres.

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Yarumi Gonzalez et Estephanie Carrizales, formatrices de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE)

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Marilena Jara, formatrice de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE)

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Betzany Guedez formatrice de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE)

La présence de l’Ecole a pour vocation de donner de manière récurrente des ateliers transmettant des techniques de jeu d’acteur, de langage audiovisuel mais aussi de dramaturgie, afin de dégager avec la communauté les bases qui serviront à l’élaboration d’un scénario retraçant l’épopée menée pour la construction de leur commune paysanne. Il ne s’agit pas seulement de raconter le passé, mais d’interroger le présent, afin de fortifier de manière consciente au sein du groupe, ce qui fût acquis, les fragilités, les conflits en cours, et l’émergence des nécessités. La dramaturgie ici, devient un outil au service de la communauté apportant la distance nécessaire afin de se reconnaître dans la construction d’un récit commun.

C’est la chanson de Chicho Sanchez, Gallo Rojo – Gallo Negro, qui va être choisie pour exemple afin de transmettre les fondamentaux de la dramaturgie et dégager les bases d’un scénario. Composée au début des années 60, cette chanson était rapidement devenue un hymne contre la dictature franquiste. Elle met en jeu deux coqs, l’un rouge et l’autre noir. Le premier veut chanter l’espérance avec les siens, le second appelle l’obscurité et veut chanter seul. Ils s’affrontent dans l’arène, le coq noir est grand et traitre mais le coq rouge est courageux. La chanson se conclut sur la révélation du coq rouge, il y formule qu’il ne se rendra pas avant d’être mort. Le choeur du refrain, chante la peine du manque de transmission historique.

A travers des ateliers avec les enfants, les femmes et les hommes de la Commune del Esfuerzo, ceux-ci analysent et transposent la chanson à leur réalité. Le coq noir ici, c’est Bernardo Medina Moser, le fils de l’ancien propriétaire de ces terres laissées à l’abandon et saisies par l’État vénézuélien suite à la présence de groupe impliqués dans des délits. Aujourd’hui, celui-ci tente d’exproprier une partie des terres occupées par la communauté afin de s’approprier le bois des tecks, ses arbres précieux représentant une valeur marchande considérable.

Le coq rouge c’est la communauté del Esfuerzo en pleine construction de son conseil communal. Son école a été brûlée par le coq noir, mais les fondations d’un nouveau bâtiment sont d’ores et déjà debout, grâce à l’endurance du groupe et au soutien du gouvernement bolivarien. Une partie de la communauté et de ses leaders sont en marche depuis l’État agricole jusqu’à Caracas afin de faire entendre leurs revendications auprès du gouvernement et solliciter un rendez vous avec le Président de la République Bolivarienne Nicolas Maduro.

Alors que les ateliers de dramaturgie se concluent, le dernier jour voit l’arrivée d’une inspection du Ministère Agricole. L’avocate de Bernardo Medina Moser a demandé une inspection des terres, celle-ci a dénoncé le non-respect de l’environnement dans la Commune del Esfuerzo. L’argumentation est cynique et oppose sans aucune honte, d’une part la volonté des paysans de vivre du travail de la terre et d’autre part l’appétit vorace des propriétaires terriens alléché par la valeur marchande des tecks (bois précieux).

Alors que la réunion se conclut et que la date de la prochaine séance est avancée entre les juges, les avocats et la communauté ; les membres de l’Ecole et la Communauté entonnent en choeur « Gallo Rojo, Gallo Negro ». Pendant que les véhicules des visiteurs démarrent et traversent la rivière, on énonce déjà les articles de lois à relire, étudier, travailler lors des prochaines sessions de travail. On discute des stratégies à adopter afin de valoriser le travail de reforestation entrepris par la Communauté afin de se défendre de toutes nouvelles attaques visant le non-respect de l’environnement.

Si dans la chanson de Chicho Sanchez, le choeur chante la peine du manque de transmission dans le combat que fût la guerre d’Espagne, ici, à El Esfuerzo, la bataille est toujours en cours. « Si le vent efface sans cesse ce que l’on chante », les membres de Terra TV sont debout aux côtés des communautés en lutte. Loin de lutter contre des moulins à vent, ils inscrivent dans le présent les bases d’un combat concret, celui de la nécessité d’une souveraineté dramaturgique et d’une liberté à oser définir ses objectifs loin de la culture dominante imposée par le capitalisme et le modèle colonial.

J.J. – 24 juillet 2018. Photos de l’auteure

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Des mouvements paysans parcourent 200 km à pied pour faire entendre leur voix auprès du gouvernement

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Assemblée de mouvements sociaux paysans, à l’occasion de l’élection d’un autogouvernement dans l’Etat d’Apure (juillet 2018)

Depuis une semaine, des compagnes et compagnons paysans engagés dans la révolution bolivarienne ont entrepris de remonter à pied depuis l’Etat agricole de Portuguesa jusqu’à Caracas pour y faire entendre leurs voix et leurs revendications auprès du gouvernement. Cette action a surgi comme une initiative autonome de partis et d’organisations populaires après leur recherche ou leur participation à des instances de dialogue qui n’ont pas abouti. L’objectif primordial est de remettre aux mains du président Nicolas Maduro un document qui exprime l’appui politique à son gouvernement mais aussi toute une série de critiques constructives à propos des politiques productives menées actuellement. Parmi ces points qui concernent l’appropriation populaire des terres improductives, les équipements de production et la justice pour les victimes des grands propriétaires ou des mafias juridico-policières régionales, les mouvements paysans n’oublient pas la nécessité de visibiliser leurs luttes et leurs expériences, d’où leur appui au nouveau média Terra TV  :

  • Justice pour les 200 paysans victimes des mercenaires des grands propriétaires.

  • Justice pour les paysans criminalisés.

  • Remise de terres occupées et dénonciation de terres non mises en culture (cas Fundo La Victoria, Agrícola Yaracuy, Agrícola A y B, entre autres).

  • Financement et matières premières.

  • Plan de Semailles Nord / été.

  • Financement por des Banques de Semences Paysannes de Semences.

  • Dotation de 12 tracteurs avec équipements.

  • Financement de 12 camions pour le Système Paysan de Production et Approvisionnement.

  • Pensions de la Sécurité Sociale pour les paysans.

  • Financement du Plan de Logements pour les Paysans.

  • Dotation de l’Ecole de Formation Politique et Technique.

  • Dotation de la chaîne Terra TV et de la Guérilla Communicationnelle Paysanne.

  • Financement de projets productifs de la jeunesse paysanne.

  • Restructuration des institutions qui ne fonctionnent pas.

  • Corruption.

  • Insécurité.

Cette marche de 185 Km, à raison d’environ 26 km de marche quotidienne, doit mener le groupe à Caracas le mercredi 25 juillet.

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A gauche , chemise blanche, Juan Jose Moreno, formateur de Terra TV, filme une assemblée à Barinas, lors de l’occupation de l’Institut des Terres par divers mouvements paysans, juin 2018.

Source : http://www.albatv.org/Marcha-Campesina-Admirable-rumbo-a.html

Traduction : Terra TV

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Terra TV : le monde vu par les paysans

Atelier de Terra TV du 5 au 9 juin 2018 pour former les paysan(ne)s de la commune rurale « El Esfuerzo », Suruapo, état de Portuguesa, Venezuela.

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IMGP2736

Nous enseignons le cinéma aux paysan(ne)s d’Amérique Latine pour qu’ils soient les producteurs de TERRA TV . Nous avons déjà reçu l’appui de 50 donateurs. Aidez-nous à créer ce nouveau média! https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv