Pour le droit à être informés sur l’Arc Minier

 

Hein? Les défenseurs de la patrie agroécologique et de la parcelle productive comme style de vie prenant la défense de l’Arc Minier ? Mais ici nous ne sommes pas en train de défendre un style de vie mais le droit d’être informés des raisons pour lesquelles il y a « quelqu’un » là-bas au-dehors et ici même sur notre territoire qui s’obstine à créer la zizanie entre nous. Le thème de l’Arc Minier est un thème extrêmement sensible pour les chavistes ? Profitons-en pour les bombarder d’informations fausses ou dévoyées sur l ‘Arc Minier, et voyons comment ils vont se déchirer entre eux ! Il est aisé de voir comment cette tactique vieille comme le monde fonctionne encore.

L’extraction minière est une activité méprisable, horrible ; c’est peut-être l’activité humaine la plus immonde qu’il ait été donné au capitalisme à son apogée de produire. On rêve d’une autre humanité, dans laquelle le concept de richesse ne signifie ni accumulation, ni exploitation humaine, ni destruction de l’environnement. Mais le fait de rêver ne doit pas nous déconnecter du réel. Nous sommes à un moment de l’histoire où ce qui se meurt doit servir à financer et à lancer ce qui est en train d’émerger. Ça ne paraît pas très éthique, mais l’histoire de l’humanité l’est-elle ? Ainsi cette noble entreprise appelée en son temps « Indépendance » n’a-t-elle pas été financée par le système esclavagiste ? et ensuite par l’essor des bourgeoisies européennes émergentes ? Désolé si vous pensiez que cette glorieuse épopée a été menée par des ouvriers communistes, vraiment désolé !

Les rêves d’une humanité engagée massivement dans la production artisanale et traditionnelle d’aliments, de vêtements, de culture et d’habitat continueront à nous porter mais nous savons au fond que chacun de nous mourra sans le voir réalisé ; après nous d’autres générations viendront pour tenter de l’inscrire dans le réel et cela prendra des siècles. Mais celle qu’on appelle « génération actuelle» dépend et continuera à dépendre de l’extraction minière, que cela nous plaise ou non. Et celui qui souffre de cet état de fait au point de pester contre l’âme vénézuélienne (parce que soyons clair : l’industrie pétrolière est bien une activité minière répugnante) et bien qu’il s’exile vers la patrie idéale, ce Pays Imaginaire socialiste où le combustible fossile, le fer, le ciment et maintenant le coltran, ne sont plus des facteurs déterminants de son développement et de sa civilisation.

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Il est probable que l’un des exercices rhétoriques -disons plutôt exercice d’humilité et de maturité- les plus difficiles à réaliser ces temps-ci est de reconnaître qu’une opinion ou une position défendue ardemment peuvent se révéler erronées. Certaines fois on se trompe par obstination, d’autres fois par désinformation ou manque d’information. Dans ce dernier cas de figure, il est plus aisé de reconnaître publiquement et solennellement : « camarades, je me suis trompé. Je demande pardon ; je vais rectifier, corriger et me forger une nouvelle opinion ». Par contre dans le premier cas, il n’y a pas grand-chose à attendre ; il y a des gens qui ont de la peine, de la rage ou tout simplement peur de dire qu’ils ne savent pas, qu’ils ignorent le sujet ou qu’ils le connaissent de manière imparfaite. C’est le type de personnes capable de se plonger dans des discussions interminables sur des sujets qu’ils ont découverts 5 minutes auparavant dans Wikipedia ; et ils en parlent tels des experts.

Sur le thème de l’Arc Minier nous nous sommes trouvés en présence des 2 types de contumace (au fait, cherchez « contumace » sur le dictionnaire de Google) évoqués plus haut. Des gens qui ont jeté en un tweet incendiaire une malédiction contre l’Arc Minier à peine avaient-ils lu les 3 premiers paragraphes sur ce sujet et qui se sont crus obligés de défendre becs et ongles ces 140 caractères simplement parce qu’ils avaient lu une citation d’Einstein, de Benedetti, ou du Che -à moins que ce ne soit de Bob Marley- qui disait à peu près ceci « Les gens qui valent ce sont ceux qui n’ont qu’une parole et qui s’y tiennent de façon inébranlable. Les autres ne sont que des personnes stupides qui ne méritent pas le titre de révolutionnaires ». Donc nous avons les réseaux sociaux et les conversations de café de commerce saturées de gens qui savent tout sur tout sur l’Arc Minier et qui ont décidé d’être une fois pour toutes pour ou contre. Mais à peine sont-ils interrompus au milieu de la conversation par une question du style « mais l’Arc Minier, c’est quoi ? » qu’ils s’enferrent dans la colère et l’invective, tout simplement parce qu’au fond ils réalisent qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent.

On devait s’attendre logiquement à ce qu’une campagne nationale et internationale de diabolisation du décret de « zone de développement stratégique national » (je parie les cendres de mon père et le cartable de mon fils que 98% des lecteurs viennent juste de réaliser que c’est ainsi que se nomme le fameux décret sur l’Arc Minier) ne se développe ; par cette attaque on cherche ainsi à criminaliser le gouvernement de Nicolas Maduro et à affaiblir les possibilités pour le Venezuela de profiter pleinement de nouvelles ressources financières. Mais ce qui rend ce moment si particulier c’est une des facettes de la campagne en cours, qui cible un secteur du chavisme, très sensible au thème de l’extractivisme et de son impact sur les écosystèmes, les populations indigènes et la souveraineté.

Par exemple, les discours récents de Valentina Quintero (la spécialiste du tourisme télévisé, NdT) et Luisa Ortega Diaz (ex-procureure générale, aujourd’hui en campagne contre la « dictature de Maduro », NdT) à ce propos sont truffés de bêtises, d’imprécisions et de mensonges éhontés ; et tout ce qui est dit par ce genre de porte-paroles du catastrophisme trouvera toujours un écho certain dans un secteur chaviste qui a décidé que l’Arc Minier est un instrument créé pour contribuer à la dégradation des cours d’eau et des populations ; ce sont des gens pourtant authentiquement chavistes et révolutionnaires, et qui pour des raisons liées à l’image de soi ou au «qu’en-dira-t-on » corrigeront difficilement leur erreurs ou n’iront même pas vérifier la véracité de l’information. L’Arc Minier de l’Orénoque est devenu le maillon faible d’une chaîne (notre nécessaire, mais si malmenée, unité) que les mafias hégémoniques ont décidé de faire céder, aidées en cela par hypersensibilité des uns, les mauvaises intentions des autres et l’ignorance de la majorité.

Ainsi la vision que les gens (de notre bord et de l’autre) ont de l’Arc Minier de l’Orénoque est à peu près la suivante (accrochez-vous bien!) :

L’Arc Minier est un territoire couvert de forêts vierges et peuplé d’indigènes qui vivent en harmonie avec la Terre-mère. Le gouvernement a vendu ce territoire à des entreprises transnationales chargées d’en extraire et d’en exporter toutes les richesses du sous-sol (or, diamants, coltan, etc…). L’extraction va impliquer la déforestation de 111 800km2 de terres, la mort des cours d’eau à coup de flots de mercure (l’Orénoque disparaîtra et laissera place à une immense flaque rouge ; précisons que le mercure est rouge comme le mercurochrome), la mise en esclavage, l’assassinat ou la mise à l’écart de plusieurs populations indigènes. Là où il y avait la paix, un vivre-ensemble harmonieux, à cause de l’Arc Minier il y aura des bandes et des mafias, de la drogue et de la prostitution, de le contamination au mercure, de la délinquance, de la drogue, la dévastation de zones naturelles, encore de la prostitution, des transnationales assassines et de la corruption. Et encore plus de prostitution et de drogue.

En résumé la propagande attribue à l’Arc Minier tous les travers que l’Arc Minier a précisément pour objectif d’éradiquer. Je peux grâce à un simple article (et je le démontre dans le paragraphe suivant) démentir tout ça et partager une vérité qu’on a voulu nous cacher ou déformer:

Il existe au nord de l’état Bolivar des territoires où ont sévi des bandes, des mafias, de la drogue et de la prostitution, de la contamination au mercure, de la délinquance, des drogues, la destruction de zones naturelles, encore de la prostitution, des transnationales criminelles et de la corruption. Et encore plus de prostitution, de drogue et de contamination par le mercure. C’est pourquoi l’État a conçu et décrété un plan, applicable à cette zone du pays appelée Zone de développement stratégique national Arc Minier de l’Orénoque. Les raisons de ce plan ? L’État vénézuélien a une dette envers la population de cette région et celle de tout le pays, qui consiste à asseoir sa souveraineté sur ce territoire et toutes ses ressources ; cela ne peut être fait de façon isolée par le gouvernorat de l’état Bolivar,  ni par l’armée, ni par l’initiative privée, ni par un ministère. L’Arc Minier est sous-tendu par la volonté ferme et déterminée de respecter les populations indigènes, de protéger les zones où il n’est pas nécessaire ni justifié de développer l’extraction minière, de développer des techniques et de méthodes moins toxiques et destructrices que l’usage traditionnel du mercure (qui au passage n’est pas rouge mais argenté), et de rendre sa dignité et son essor à l’extraction minière de petite envergure, autrement moins nocive que l’extraction minière industrielle à grande échelle. C’est un mensonge éhonté que de dire que 111 800 km2 de forêts vont être dévastés: c’est à peine 1,5% de ce territoire qui sera impacté directement, ce qui est amplement suffisant pour extraire les minerais du sous-sol. L’Arc Minier a été décrété il y a 8 mois (le 24 février précisément) ; et on voudrait qu’en à peine 8 mois on efface les désastres résultant de 200 ans d’irresponsabilité !

Mais ce simple paragraphe ne suffira pas à convaincre certaines personnes de cesser de croire ou de répéter ce que la propagande de guerre assène. Vous pouvez dire toutes les vérités que vous voulez et sur tous les tons, si votre interlocuteur répond systématiquement « ce n’est pas vrai », et vous en ressentirez de la frustration; vous avez gaspillé votre temps, votre salive et votre énergie ; et probablement perdu l’amitié de votre interlocuteur. La machiavélique propagande fasciste a concentré tous ses efforts pour convaincre les gens désinformés, sous-informés ou très sensibles, que Nicolas Maduro a décidé d’étendre l’exploitation minière dans des recoins où personne n’avait encore usé de pelle ou de pioche.

Le territoire concerné par le plan appelé Arc Minier (notez bien : l’Arc Minier n’est pas un territoire mais un plan!) est une zone dévastée, surexploitée par plusieurs transnationales qui ont détruit des milliers d’hectares de forêts, des milliers de vies humaines et de cultures, via des procédés et des techniques criminels ; la mission de l’Arc Minier est d’en finir avec tout cela ! Bien sûr qu’il y a de la criminalité dans les zones minières, de la drogue et de la prostitution aussi. Tout autant que dans certaines zones de Caracas, de Valence ou de Mérida, villes depuis lesquelles on attaque avec le plus de virulence qu’ailleurs l’Arc Minier (en ignorant dans la majorité des cas ce qu’est l’Arc Minier). Si quelqu’un à Valence s’indigne de la destruction de la nature, de la prolifération de la drogue et de la prostitution dans l’état Bolivar, qu’il s’interroge si la fondation de Valence n’est pas passée par des phases d’extermination de populations et d’espèces naturelles et s’il n’y a aucune prostituée ni aucun drogué dans ses rues…

Le plus grand allié de l’État dans la tâche de développer un extractivisme respectueux de l’environnement et soucieux de l’appropriation souveraine des ressources est bien le petit mineur artisanal ; soit dit en passant c’est grâce à lui que l’État a pu récupérer plus de 5 tonnes d’or en 6 mois ! 5 tonnes qui, s’il n’y avait pas eu l’Arc Minier, seraient parties en Colombie, au Brésil, au Guyana, dans une île des Caraïbes, aux États-Unis ou dans un quelconque pays européen. Les petits mineurs artisanaux ont été à la pointe de mouvements de rébellion qui ont permis d’enlever des mines des griffes de grandes entreprises transnationales ou de mafias  que les autorités vénézuéliennes envisagent maintenant d’expulser. A souligner le cas particulier d’une de ces émeutes (la rébellion, ou la prise de Nuevo Callao) qui a vu un groupe de mineurs, en colère suite à l’assassinat d’un des leurs, prendre possession d’une mine gérée par la Greenwich Resources, retenir en otage ses dirigeants, les obliger à signer sur un bout de papier la cession totale de l’entreprise et en assurer un total contrôle ouvrier. C’était en 1995 avant que Chavez ne mette à l’ordre du jour de la Révolution bolivarienne la notion d’expropriation; c’est dire si ces ouvriers-là de l’état Bolivar n’ont aucune leçon à recevoir de qui que ce soit quant au contrôle social des moyens de production.

Le travail à mener par l’État et les travailleurs dans le domaine de l’Arc Minier est titanesque. J’ai rappelé plus haut combien les tares plus ou moins importantes qui caractérisent l’activité minière ont pu macérer ou s’enkyster au cours de ces 200 dernières années. Au fil des générations, l’extractivisme a pu modeler une mentalité et une personnalité spécifiques pour des populations et des communautés entières, dont des communautés indigènes. Si l’on veut démonter de telles structures mentales à la hussarde et en quelques mois, un seul moyen : le génocide ! Hélas il y a toujours ceux qui croient encore que tout se résout à marche forcée, y compris l’édification du socialisme ou l’implantation obligatoire de la permaculture ! Il y a encore des gens qui pensent ainsi : « Il y a un million de personnes vivant directement ou indirectement de l’extractivisme ? Pas de problème : il suffit d’interdire l’extraction minière, d’emprisonner ou de tuer ceux qui persistent à pratiquer cette activité, de déplacer de force les milliers de gens qui en vivent, ou de les convertir en artisans, agriculteurs, journalistes, danseurs, coiffeurs , avocats ou ouvriers textiles ! Ainsi l’extractivisme se meurt, vive le socialisme ! » L’irresponsabilité a souvent des audaces que même l’ignorance n’a pas !

Nous serons encore présents et pour un bon moment, dans des zones minières de l’état Bolivar. Nous venons d’amorcer un premier parcours exploratoire ; vient maintenant le temps de l’approfondissement de ces explorations et des perspectives dévoilées. L’engagement éthique nous oblige à enquêter sur ce qui est digne d’être recherché afin d’ informer le reste du pays au plus près de la vérité, ou à tout le moins cette partie du pays qui accepte d’être informée en dépit de ses préjugés, sur la façon de vivre de ces gens dans ces zones-là, sur leurs luttes et leurs rêves…

Il y a une limite au droit d’informer et de s’informer: la préservation de la vie humaine. Comme vieux routard du journalisme que je suis, je n’ai désormais que faire des prime-times ou des coups d’éclat journalistiques et je serai d’une attention intransigeante sur toutes ces informations ou rumeurs qui pourraient léser la vie ou la réputation de gens qui ne le méritent pas. Je vois une autre limite, qui a trait à la sûreté de l’État, celle-là : si vous apprenez quelque chose et vous le révélez avant que cela ne se concrétise, vous tuez l’information dans l’œuf. Très prosaïquement cela signifie que je ne publierai pas tout ce que je sais, je ne me précipiterai pas pour le dire avant tout le monde, mais je dirai toute la vérité et rien que la vérité. Méditez tout cela et donnez-en l’interprétation que vous voulez, mais je ne serai jamais la cause du malheur de quelqu’un par l’usage d’artifices communicationnels ou par l’ambition de gagner des points d’audience avec la souffrance et les tragédies vécues par d’autres.

José Roberto Duque

Source : https://arconoticias-info.blogspot.com/2017/11/tras-la-noticia-y-tras-la-historia-en.html

Traduction: Jean-Claude Soubiès

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L’or en temps de guerre

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-Ne nous y trompons pas, la page que lisent les mineurs s’appelle Dolar Today.

A El Callao, localité minière au sud de l’état Bolivar, tout le monde connaît le cours du dollar illégal. C’est un des acheteurs (il existe presque 500 centres d’achat dans la ville) qui le dit. Ils sont alignés les uns à côté des autres  et restent ouverts  tard le soir.  Les mineurs, tenant leurs batées en bois à la main ou sur la tête comme des chapeaux chinois, de la boue collée sur leurs vêtements, s’entassent devant les portes.  Ils vendent ce qu’ils ont pu trouver pendant la journée, à savoir entre un demi gramme et deux grammes en moyenne. Ils reçoivent 215 000 bolivars par gramme d’or sale, presque un salaire minimum.

Le prix de l’or est international : il est côté en bourse, tourne autour de 43 dollars le gramme. Sur le marché local le prix varie en fonction du cours du bolivar sur le marché noir, qui détermine  chaque jour le taux de spéculation. Le mineur est payé pour de l’or non traité, qui est ensuite nettoyé et change de prix. C’est le mouvement quotidien de milliers de personnes dans cette société qui gravite autour de l’or, avec ses règles et ses hiérarchies. La première chose à faire c’est de comprendre.

Il existe deux sortes d’exploitations minières artisanales : la sédentaire, composée  d’exploitations qui durent des années, et la nomade, appelée « bulla » qui est temporaire et attire des milliers de personnes de tout le pays à l’annonce d’un nouveau filon. Les techniques pour obtenir  de l’or varient : celle des sédiments, dans une rivière ; elle se pratique avec la batée et l’extracteur, et celle du ravin, qui sont des puits d’un mètre et demi de large jusqu’à à peu près 150 mètres de profondeur, qui s’ouvrent ensuite sur des galeries de dizaines de mètres.

Le nombre total de mineurs dans l’état de Bolivar est approximatif. On estime a 250 mille les personnes dont l’activité tourne autour de l’or.  Le nombre a fortement augmenté au cours des quatre dernières années, d’une part en raison du prix de l’or qui est monté avec la guerre économique, et d’autre part en raison des difficultés matérielles qui affectent le pays : dans les zones minières on peut gagner beaucoup. Les coûts peuvent également être élevés.

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Depuis 2008 l’or est propriété exclusive de l’Etat. Auparavant l’exploitation était surtout entre les mains d’entreprises étrangères et des mines artisanales. A partir de cette année là, l’Etat en a pris formellement le contrôle : mais dans la pratique l’exercice s’est révélé plus complexe.

S’il appartient à l’Etat, cela signifie que plus personne ne peut extraire ni vendre.

Que faire alors de l’économie illégale de plusieurs municipalités où des milliers de personnes dépendent essentiellement de ces revenus ? Une économie avec ses propres règles, ses réseaux de distribution et  où les bandes rivalisent pour contrôler les zones minières. Ce fut le cas par exemple en mars 2016, quand 17 mineurs ont été assassinés à Tumeremo lors d’un affrontement pour le contrôle d’une mine – et que la droite a d’ailleurs essayé d’utiliser politiquement. La réponse face à ce scénario a été de commencer à régulariser quelques zones minières, en particulier à partir de la mise en œuvre de l’Arc Minier en février dernier.

Le plan s’efforce de mettre de l’ordre dans l’exploitation des mines artisanales en aidant avec des matières premières – explosifs pour l’exploitation, machines pour traiter les sables contenant de l’or ; il aspire également à ce que l’Etat devienne l’acheteur de la production des mineurs, pour la faire fondre et la déposer à la Banque Centrale du Venezuela. Le but était d’éviter que l’or artisanal parte dans des circuits privés. La réponse des mineurs est favorable : l’Etat, la possibilité de la légalité permettent d’éviter les circuits illégaux qui existent aujourd’hui. Comme tout le monde le sait, ce qui est illégal dérive en économie sous-terraine, règne de la pègre et  utilisation de la force.

Il a plu toute une nuit et la « bulla » de las Cuatro Esquinas a été inondée. Le ravin a été submergé et deux personnes sont mortes pour avoir inhalé des gaz. A l’intérieur de la mine il y a des centaines de puits, de  fermes, de commerces, on dirait des ruines de terres avec des parois en zinc ou en toile noire.  Après la pluie les gens s’assoient dans le fleuve de boue qu’est devenue la rue pour chercher l’or avec la batée. Des milliers de personnes habitent à Cuatro Esquinas.

Il y a une épidémie de malaria à El Callao et dans les zones avoisinantes. Le Conseil Communal de Nacupay a soigné plus de mille cas sur une population d’environ huit mille personnes. Les médicaments pour les traitements manquent.

Plus de 200 personnes viennent chaque jour à l’hôpital pour être soignées, elles se tiennent devant l’entrée, quelques uns secoués par les tremblements de froid qui précèdent la montée de la fièvre. Tout le corps leur fait mal, ils gémissent, le parasite les envahit de l’intérieur. Il y a des enfants parmi eux. On a l’impression d’avoir fait un saut dans le passé ; épidémie, recherche de l’or, pauvreté.

***

Dans une cabane près du fleuve un jeune est allongé dans un hamac. Il boit de l’eau, vomit, lutte contre la fièvre. Il n’a aucun traitement.

  • Si tu n’arrives pas à te soigner, tu vas mourir, lui dit une représentante du Conseil Communal.
  • -Je sais répond-il.

On cherche des solutions pour combattre la crise au niveau de la santé. Le manque de médicaments dans le pays   –dû au sabotage des grandes entreprises pharmaceutiques et bureaucratiques de l’Etat – ne permet pas d’apporter une réponse suffisante. Le manque de fumigation aggrave encore le panorama. Et à El Callao il existe des rivières et des étangs près de chaque moulin où l’on traite l’eau qui contient de l’or. Il existe des centaines de moulins.

Pourquoi le mineur est-il toujours aussi pauvre s’il gagne autant ? Pour trois raisons principales : parce que sauf s’il travaille avec une batée dans les alluvions, il ne gagne pas 100% de l’or qu’il extrait, il doit payer des pourcentages à différents échelons de la chaîne, par exemple pour utiliser l’extracteur de sable, ou le camion qui transporte les sacs de terre, ou encore le moulin où ils sont traités. A la fin il ne lui en reste même pas la moitié.

Cette somme qui est souvent moins que la moitié, représente peu pour faire face au coût de la vie à El Callao. Dans le village tous les produits coûtent beaucoup plus cher qu’à Caracas, par exemple. La spéculation est élevée, et il est pratiquement impossible d’y échapper.  Il existe une troisième raison, qui est la première citée pour répondre à cette question : la mauvaise gestion de l’argent par les mineurs, c’est-à-dire la dépense presque automatique des gains. Trouver de l’or pour le vendre, le dépenser et recommencer le lendemain, tel est le quotidien de la majorité.

En revanche, ceux qui font des profits sont en particulier les propriétaires des moulins. Quelques-uns, en accord avec l’Etat, ont élargi leur champ d’action et acquis davantage de machines.

-Le mineur naît mineur et le reste jusqu’à sa mort, – dit  un mineur.

Il faut également permettre aux mines artisanales de passer de l’utilisation du mercure à celle du cyanure. Le premier est utilisé pour retenir l’or dans le sable. Une fois que les deux sont mélangés, le mercure est brûlé – ce qui provoque une pollution de l’air – pour que seul l’or subsiste. En revanche le cyanure liquéfie l’or, et celui-ci est absorbé par des petits morceaux de charbon dans des réservoirs d’eau ; ensuite charbon et or seront séparés.  D’après les mineurs d’El Callao le cyanure ne pollue pas, il se décompose. Cependant l’utilisation de ce matériel est interdite dans plusieurs pays car des entreprises privées sont à l’origine de plusieurs fuites de cyanure qui ont pollué des fleuves – comme la Barick Gold en Argentine en 2015 et 2016.

Et justement, les informations sont rares sur la politique menée par l’Etat envers les entreprises privées au sein de l’Arc Minier. Selon des  récents communiqués officiels du Ministère de la Mine des accords sont en cours avec quelques unes d’entre elles comme la Gold Resort, du Canada, pour l’or, une entreprise d’Afrique du Sud, et une autre d’Angola pour l’exploitation du diamant, et trois pour le Coltan. A chaque fois l’Etat doit avoir au moins 55% des actions. Comment se passera l’exploitation ? Quelles seront les garanties environnementales avec les entreprises ayant déjà pollué ? Existent elles ? C’est sur ce point que portent les principales questions et inquiétudes autour de l’Arc Minier. Le nombre exact de réserves d’or que compte le pays n’est pas connu. On estime qu’il fait partie des premiers pays du monde, tant en ce qui concerne les quantités que la qualité de l’or. Pays béni, mais que beaucoup éprouvent le besoin de piller.

Le défi dans la zone minière est grand et complexe. Il n’a jamais encore été résolu : cela fait plus d’un siècle que cette activité existe à El Callao. Nous sommes face à la nécessité de régulariser une des productions les plus précieuses du Venezuela, de renforcer les réserves et les devises d’un pays qui en a besoin à un moment où son économie est soumise à des attaques de guerre avec la complicité de bureaucraties internes. L’enjeu est d’atteindre l’objectif sans polluer, sans brader l’avenir du pays pour lequel les grandes entreprises transnationales n’ont aucun égard. Et mettre fin à la pauvreté matérielle qui s’étend : ils prennent tout d’ici et on n’a jamais rien en retour, comme disent les mineurs. La richesse de l’or doit être pour l’Etat, pour la production nationale, pour défendre la monnaie face à la guerre économique, pour maintenir en vie et développer les missions sociales dont la grande majorité de la population a un besoin vital, et pour ceux qui, jour après jour, descendent à 150 mètres de profondeur armés d’une lanterne, d’une pelle et d’une barre de fer et remuent la boue avec une batée à la recherche d’un éclat d’or collé au mercure.

Marco Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/07/13/el-oro-en-tiempos-de-guerra/

Traduction : Pascale Mantel

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-3y2

Que se passe-t-il dans le chavisme ?

Par Franco Vielma, sociologue.

 

Exerçons une seconde notre mémoire: toutes les batailles électorales qu’a livrées le chavisme furent précédées de phases dures d’agression politique et économique. Coups d’État, sabotages pétroliers, attentats contre le réseau électrique, lock-outs patronaux, boycott économique, violences de l’extrême droite, tentatives de putsch militaire, pression internationale, attaques médiatiques persévérantes, asphyxiantes et généralisées, qui trouvent leur origine dans les cercles politiques et économiques de la droite nationale et internationale. Cette histoire a déjà été racontée : de Pedro Carmona (1) à la plantation Daktari (2), des plans de Fedecámaras (3) à ceux du Département d’État (4).

La seule constante qui a favorisé le chavisme, entre résistance et offensive, fut la clarté de la direction politique et la cohésion populaire : une force unitaire, consciente de son devenir. Depuis 2002 une réflexion s’y incarne collectivement, qu’on peut résumer en paraphrasant l’expression populaire : “nous avons trop nagé pour mourir sur la rive”.

Pour le chavisme, les élections n’ont pas été une fin en soi

Le panorama politique national resterait incompréhensible si l’on méconnaissait la nature de la variable économique : la conjonction des problèmes structurels de notre économie rentière, la baisse des prix du pétrole et l’attaque articulée et soutenue de la guerre économique comme “ingénierie sociale” – le chantage politique et le chaos visant à détruire tout ce qui fait l’âme du chavisme. (5)

Face à la conjoncture électorale parlementaire, l’équation de la droite est simple: récolter en votes les conséquences de l’offensive économique, paraéconomique et la distorsion dans les systèmes d’approvisionnement et de prix (l’économie étant privée à 80%). En aval, le pillage et la revente par le privé de produits subventionnés par l’État visent à générer une démobilisation, une perte d’espoir parmi la population. Au sein du chavisme la situation se caractérise par une lutte pour réparer les dégâts de cette guerre, réaffirmer des positions politiques non négociables, défendre le processus des acquis sociaux et sanctionner la délinquance économique.

S’il faut parler de campagnes électorales, le chavisme a commencé la sienne, celle de l’identité et de la résistance, bien avant qu’on parle des échéances de décembre 2015, bien avant : il y a de nombreuses années. Pour le chavisme, les élections n’ont pas été une fin en soi, même s’il a semblé à certains moments que si. Campagnes, scrutins n’ont fait que cristalliser les moments d’une lutte politique qui ne s’arrête pas, qui ne cède pas.

A la différence des opposants qui n’apparaissent que lors des élections pour faire “leur contribution au pays” et qui se montrent apathiques voire indifférents à la mobilisation, le chavisme voit les élections comme l’occasion de rappeler et d’affirmer ce qui a été fait, ce qu’a été la lutte, la sueur dans les rues, jour après jour. C’est toute la différence entre les militants chavistes et les sympathisants (ou antichavistes) de l’opposition. Alors que les premiers s’efforcent, dans de multiples espaces et conjonctures, de pousser le réel vers un monde différent, l’opposant dur concentre sa lutte en une journée électorale pour chasser ce qu’il n’aime pas. C’est la différence de nature entre un secteur du pays constamment politisé et mobilisé, et un autre qui n’a pas compris que la politique a changé au Venezuela depuis 1999. (6)

Parler de mécontentement au sein d’une partie du chavisme, c’est prendre en compte les dimensions politiques de la conjoncture actuelle. C’est un acte politiquement sain. Autre chose est d’en nier l’identité populaire. Face aux élections parlementaires le chavisme est loin de se comporter comme une masse inerte de de mécontents. Pour ne pas nous raconter d’histoires, voici quelques expressions ponctuelles que j’ai pu rencontrer sur le terrain:

  • A Barinas un groupe de communes du territoire de la réserve de Ticoporo s’organise pour renforcer la production agricole face à la guerre économique et simultanément réparer les dégâts de la déforestation sauvage dans cette réserve forestière, à partir d’une vision agro-soutenable. Parmi les activités privilégiées: la formation sociopolitique intégrale de tous(te)s les participants dans le cadre des communes.

    Militant(e)s pour la Loi des Semences traditionnelles et anti-OGMs (en voie d'approbation à l'assemblée nationale). Rencontre pour la biodiversité, la souveraineté alimentaire, l'agroécologie, Naguanagua, État de Carabobo, 8 au 12 octobre 2015

    Militant(e)s pour la Loi des Semences traditionnelles et anti-OGMs (en voie d’approbation à l’assemblée nationale). Rencontre pour la biodiversité, la souveraineté alimentaire, l’agroécologie, Naguanagua, État de Carabobo, 8 au 12 octobre 2015

  • A Maracaibo, un groupe nombreux de travailleurs du secteur technique de Pdvsa (compagnie publique du pétrole) a commencé à se battre pour des espaces traditionnellement sous contrôle d’une opposition qui se présente sous les espèces du professionalisme technocratique “apolitique”. Depuis plusieurs années ce Front Uni des Travailleurs Socialistes d’Exploration et d’Études Intégrées des Gisements (Futsey) s’efforce d’organiser les travailleurs qualifiés autour de revendications radicalement chavistes.
  • A Mérida, divers collectifs de communication populaire et plusieurs communes en construction ont lancé un Réseau Communal d’Informations, pour rendre visible l’important travail des communes de la région. L’idée est de lutter contre l’invisibilisation de la part des médias privés (majoritaires au Venezuela et au plan international, NdT) et de dépasser le court terme de l’appareil de la communication officielle, pour construire et consolider la culture communarde.

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    Lancement d’un Réseau Communal d’Informations, Mérida, le 12 octobre 2015

  • Dans l’État de Portuguesa, des travailleurs de la Corporation Socialiste de Développement Éco-Social de l’état Portuguesa (Corsodep) s’organisent depuis cette entreprise pour articuler un tissu économique sur la base de la production et des besoins des paysans. Il ne s’agit pas de distribuer des aides financières mais de créer des espaces politiques.
  • Des compagnons du front révolutionnaire des artisans de l’État de Lara organisent des ventes de produits artisanaux d’hygiène et domestiques ainsi que des réunions pour diffuser les savoirs élaborés en réponse à la guerre économique. Ils organisent des journées de troc.
    École de féminisme populaire, commune "La Azulita", État de Mérida, 2 au 5 octobre 2015

    École de féminisme populaire, commune « La Azulita », État de Mérida, 2 au 5 octobre 2015

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La liste de ces expériences est longue. Elles sont présentes dans tout le pays et ont un dénominateur commun : le travail politique s’opère, le corps reste en mouvement. S’il est une éternelle campagne à l’intérieur du chavisme, ce n’est pas l’électorale mais la construction du différent.

Les élections

La dynamique politique nationale nous pousse à réduire une force politique à une simple force électorale. C’est un risque, un danger, y compris pour le chavisme lui-même. Il ne faut pas tomber dans ce piège. Bien sûr c’est l’heure des mathématiques électorales mais cet exercice statistique doit garder distance avec notre fait politique : si le chavisme comme force sociale a fait preuve d’une cohérence accumulée durant des années, ce n‘est pas fortuit. Les législatives de décembre, comme toutes les élections à venir, passent par la conscience du peuple, et cette conscience se construit dans le travail, dans le devenir, dans la sueur et dans la lutte quotidienne contre l’adversité. Le scrutin de décembre sera remporté par le chavisme comme expression d’une conscience accumulée, mais il faut redoubler d’efforts dans le travail, dans l’authentique travail politique, sans cesse.

Texte : Franco Vielma

Source : http://misionverdad.com/columnistas/el-chavismo-no-es-un-movimiento-electoral

Traduction : Thierry Deronne

Notes:

  1. “Quand les Grecs étaient vénézuéliens” par Maurice Lemoine, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/06/13/quand-les-grecs-etaient-venezueliens-par-maurice-lemoine/
  2. “Déjà 2,5 millions de dollars investis pour assassiner le président Maduro”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/08/01/deja-25-millions-de-dollars-investis-pour-assassiner-le-president-maduro/
  3. “Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/07/tout-ce-que-vous-avez-toujours-voulu-savoir-sur-les-files-dattente-au-venezuela-sans-jamais-oser-le-demander/
  4. “Rafael Correa : “la tactique de la droite nord-américaine en Équateur, au Venezuela et en Bolivie, est de financer des fondations pour déstabiliser les gouvernements progressistes.” https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/08/rafael-correa-la-tactique-de-la-droite-nord-americaine-en-equateur-au-venezuela-et-en-bolivie-est-de-financer-des-fondations-pour-destabiliser-les-gouvernements-progressistes/
  5. “Le Venezuela lance la campagne des législatives”, http://wp.me/p2ahp2-21z
  6. “Démocratisation des élections : la lutte entre l’ancien et le nouveau au Venezuela et en Amérique Latine”, http://wp.me/p2ahp2-1TS

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Maîtres de la terre et de l’Histoire

Oscar Arria

Jusqu’en 1947, toutes les habitations de la ville étaient en terre. C’est alors, avec la fabrique de ciment venue de Caracas et les premiers parpaings, que fut construit le premier quartier résidentiel. Événement oublié, mais pas pour Jesus Coello « Chucho » qui avait 17 ans, dont 7 passés à apprendre l’art de la construction en terre armée.

Avec le béton armé, c’est tout un discours du « progrès » qui s’est imposé : efficacité, beauté, rapidité. L’usage de la terre est resté associé au passé, à la chaumière pauvre, à l’archaïsme, à ce « lieu qu’il fallait laisser derrière soi ». On a commencé à migrer vers les techniques nouvelles – ciment et acier. L’expansion de la ville a commencé, tandis que les maisons en terre se cantonnaient à la Vieille Ville : moins de torchis, moins d’adobes (briques de terre crue séchée au soleil), moins de de bois, moins d’osier. Mais aussi, moins de maîtres-artisans, et d’apprentis. Et plus de manœuvres, de maçons, plus de conducteurs de travaux, plus d’architectes et d’ingénieurs.

Pour les artisans de la construction en terre, ces changements ont entraîné une perte. Ils durent transformer leur vie, devenir salariés d’entreprises, mal payés, et surtout relégués, méconnus comme porteurs d’un savoir-faire ancien et populaire. Un savoir-faire de fondateurs de cités, partie constitutive de l’identité culturelle de Santa Ana de Coro (capitale de l’État de Falcon), et d’une grande partie du Venezuela.

Dans un pays se fondant sur le béton, le pétrole et l’exclusion, quelle place restait-il à ces personnes ? Quel a été le destin de ces hommes, de ces travailleurs, héritiers d’un savoir transmis de génération en génération, mis en pratique à travers l’effort ?Oscar ArriaDiego Morillo se souvient bien de cette époque. Son père, associé à Chucho, en a été l’un des principaux protagonistes. Lui et son frère ont pris le relais. 26 ans d’expérience dans le domaine de ce qu’il appelle la construction traditionnelle. « On entend bien défendre les droits de tous les maîtres-artisans. Cela n’a pas été facile, tant les gouvernements précédents nous ont humiliés, trompés, exploités. Nous sommes des artisans. Cela implique que l’on doive nous exploiter ? Pas du tout. Nous sommes les héritiers d’un patrimoine ».

Quand il parle de patrimoine, il se réfère à sa maîtrise de la technique de la construction en terre mais aussi à la reconnaissance de ce savoir-faire comme patrimoine de l’humanité par l’UNESCO, de par la diversité des méthodes de construction et du professionnalisme des maîtres-artisans. (Depuis 1993, l’UNESCO a classé Coro et La Vela de Coro, au Patrimoine mondial de l’humanité).

L’ère du ciment a été celle de la marginalisation et du peu de cas fait à la mention de l’UNESCO. Les lignes ont commencé à bouger avec l’arrivée de Hugo Chavez – puis de Nicolas Maduro – et le financement d’importants chantiers de restauration d’édifices de 400 ans d’âge du Centre Historique de Coro. Toutefois, si les murs et les toits des maisons et des églises avaient bénéficié du changement, il n’en était rien pour leurs bâtisseurs, restés dans l’ombre, confinés à l’anonymat.

Jusqu’en 2010, l’année des pluies torrentielles qui se sont abattues avec une telle force sur le centre de la ville, que les murs et les toits ont été détruits. Des mètres cubes de décombres se sont accumulés, dans et hors des maisons. Un scénario d’urgence sur le plan humain et patrimonial et une crise s’est transformée en opportunité.Oscar Arria

Oscar ArriaTravailler avec la communauté et en collaboration avec les maîtres-artisans fut la première idée qui s’imposa avec une conviction : ils étaient les seuls en mesure d’apporter une réponse stratégique à l’urgence de la situation. C’est pourquoi la directrice de l’Institut du Patrimoine culturel de l’État de Falcon – Merlin Rodriguez- décida d’entrer en contact avec les 9 Conseils communaux se situant dans les zones à risques, et en relation avec les artisans-bâtisseurs concernés : «Le plus important, c’est qu’ils ont eux-mêmes pris les décisions de s’occuper des édifices qui en avaient besoin, non pas exclusivement pour leur valeur architecturale, mais aussi en fonction de leurs occupants, de la présence d’habitants âgés, de personnes n’ayant que peu de ressources pour réparer leurs maisons. C’est l’Assemblée communale qui pouvait décider, ce fut une grande avancée ».

Tous se consacrèrent à cette priorité sociale, au patrimoine ensuite. Avec les 5 millions de bolivars alloués par le Gouvernement pour remettre en état 37 logements, ils en ont restauré 47. Comment ? Le travail volontaire des maîtres-artisans -ils ont travaillé un an sans être payés – mais aussi l’implication des riverains et des techniciens de l’Institut du Patrimoine culturel de l’État de Falcon – a fait la différence.

Merlin : « Le discours a commencé à changer. Le patrimoine n’était plus seulement la vitrine, le luxe, mais aussi l’empreinte historique qui te permet de savoir d’où tu es. Mettre en valeur le peuple et ses savoirs. Des voisins sans emploi ont aidé et appris comment on faisait. Surtout, il y a l’organisation sociale qui est restée, le moral qui s’est renforcé. Les gens ont donc appris que le travail en commun est possible. Que pour aboutir, il faut s’organiser. Que cela améliore la vie quotidienne ».

Un pari qui a permis de renforcer les liens entre les maîtres-artisans et les habitants et le respect vis-à-vis du savoir-faire, de l’art et de la technique de la construction en terre. Sans oublier le pari majeur : la création d’une entreprise de Propriété Sociale (EPS) qui regroupe 176 artisans et maîtres-artisans.Oscar ArriaSi quelqu’un demande à Lucas Morillo -le frère de Diego- ce qui est le plus important en ce moment, il répondra clairement : « Pour nous, le plus important, c’est d’être respectés, reconnus, qu’on ne nous exploite plus, qu’on ne nous humilie plus».

Quand on cherche des responsables, la Direction parle de ces entreprises sous contrat de l’État de Falcon, qui sous-traitaient les maîtres-artisans. A bas coût, payés de la main à la main, sans droit à la sécurité sociale, sans aucune protection en cas d’accident. C’est la raison pour laquelle ils ont décidé de fondé l’Entreprise de Production Sociale, pour accéder directement aux chantiers en cours, sans retomber dans l’exploitation de la sous-traitance par le secteur privé.

Mais le gouvernement de Falcon a refusé de passer des accords avec la nouvelle structure créée par les artisans. Il ne considère comme interlocutrices que les entreprises privées, alors que celles-ci ne peuvent construire sans les maîtres-artisans.

Diego : « Pourquoi ? Nous savons bien que nous sommes un caillou dans la chaussure des patrons, des entreprises privées, de tous ceux qui dans l’État de Falcon se sont enrichis sur le dos des artisans ». L’option ciment s’est imposée au détriment de la construction en terre – perçue comme désuette- alors même qu’elle est porteuse d’avenir et non pas un héritage dont on devrait se débarrasser.

De fait, plus aucun logement n’a été conçu à partir de la technique de la terre. Coro et La Vela (ville et port) ont poursuivi leur expansion de béton armé et d’acier, alors que comme l’explique Chucho, une maison conçue de terre armée est achevée en 6 mois/1an, et que ses coûts sont moindres. Aucune n’a été construite jusqu’à présent mais avec la consolidation des liens découlant de la structure ayant vu le jour en 2010, l’option de la terre refait surface. Un Conseil Communal a décidé que les locaux de la future station de radio communautaire, seraient entièrement construits avec cette technique traditionnelle. 

Les maîtres-artisans ont l’âge de la fondation de Coro, la doyenne des cités vénézueliennes. Ce sont eux, qui ont édifié et entretenu chacune des maisons et des églises qui la composent : « l’objectif est de changer le discours: passer de la vision des colonisateurs, à la restitution au peuple de ce qui lui appartient, à travers la Révolution. Voir dans les immeubles, le travail des invisibilisés. Voir cet effort collectif, ces mains d’esclaves innombrables qui ont permis la construction d’une ville ».Oscar Arria

Oscar ArriaTelle est la quête de Merlin. La transmission de la technique de la terre s’est faite sans enrichissement quelconque. Les maître-artisans l’expliquent, Chucho par exemple : « on me dit : ceux qui à l’origine étaient ici pour t’aider, eh bien ces manœuvres, ils en savent aujourd’hui plus que toi. Oui. C’est vrai. C’est pour cela qu’on leur transmet notre savoir, pour qu’au final, ils en sachent plus que toi. C’est cela, un maître-artisan. Si je souhaitais qu’ils en sachent moins que moi, quelle sorte de maître-artisan serais-je ? » Ou Lucas : « être maître-artisan, c’est toute ma vie. C’est tout un savoir à léguer, tout l’amour que je ressens au contact de ces maisons. C’est exactement ce que ressentait mon père. Ces maisons, c’était toute sa vie ».

C’est pourquoi, parallèlement à la restauration de la ville, ils ont centré leurs efforts sur la transmission de leurs savoir-faire respectifs. Ils l’ont fait avec les élèves des écoles de la ville (les équipes patrimoniales de la jeunesse) mais aussi avec des jeunes en difficultés, originaires de divers points du Venezuela. Ils se sont également déplacés en plusieurs endroits. Comme à Cumana (Est du pays), où ils ont participé à la restauration des lieux, tout en intervenant face aux étudiants en architecture de l’Université Bolivarienne du Venezuela.

Ils ont remis sur pied la Casa del Sol (« Maison du Soleil ») au cœur du centre historique. C’est ici qu’ils enseignent l’art de préparer la terre, les blocs. Comment couper le bois (toujours à la lune décroissante). Comment construire la maison de terre traditionnelle. Diego insiste sur point : « c’est comme cela qu’on l’appelle. Pas une baraque».

Les dernières années de travail ont permis de jeter des ponts de savoir-faire : on a profité des restaurations de bâtiments pour y adjoindre du matériel moderne, tel que des manteaux imperméabilisants pour les toitures ou l’injection de béton dans les murs porteurs (45 à 60 centimètres de large). En ce qui concerne les maisons de terre proprement dites, les maîtres-artisans considèrent qu’ «il est tout aussi important d’en assurer l’entretien que de les restaurer ».

« La maison de terre est climatologiques : quand il fait chaud à l’extérieur, il fait frais à l’intérieur; et lorsqu’il fait froid dehors, il fait chaud dedans. Pas besoin de recourir à l’air conditionné et aux ventilateurs. Dans ces lieux de vie, tout est naturel » : Diego regarde ces toits recouverts de tuiles artisanales, les murs larges et hauts, les caresse de la main, comprend ces maisons, leur terre, ceux qui l’ont précédé dans la construction.

C’est pourquoi il est crucial de construire de concert avec les habitants des quartiers et des maisons : pour en prendre soin au quotidien, en comprenant les spécificités de la vie et de l’entretien de murs de plus de 300 ans d’âge. C’est ce qui les a faits maîtres de la glèbe, d’un métier, d’une ville qui il y a moins de 70 ans, tenait debout sans un bloc de béton, où les savoirs populaires s’étaient réunis. D’un métier qui porte en lui le futur : une vision du temps propres aux maîtres-artisans s’oppose aux critères des entreprises privées et d’une conception capitaliste des choses et de la vie.Oscar Arria

Oscar ArriaTexte : Marco Teruggi.  Photos: Oscar Arria

Source : http://laculturanuestra.com/?p=1085

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Une maison en juillet à Caracas

Milangela GaleaC’est dans un bruit confus, “comme ce bruit de chaise renversée sur le tapis ou le murmure noyé d’une conversation” que fut occupée la maison du conte connu de Julio Cortázar. Depuis ce jour, le frère et la soeur qui habitaient la maison cédèrent peu à peu l’espace, entre la peur de ce qu’on ne voit pas et l’indifférence face à l’inconnu.

Il y a des manières très opposées d’occuper des maisons. L’une d’elles nous a menés à convertir une maison en terre collective de création artistique.

De quoi s’agit-il ? Plusieurs artistes qui partageaient le quotidien d’un même espace dans le secteur populaire de La Pastora (Caracas) devaient déménager et pour marquer cette fin de cycle ont décidé de transformer la maison en galerie d’un jour, pour montrer à la communauté que toute création peut être itinérante.Milangela Galea

“Cette expo offre les résultats d’un projet qui lie l’espace de vie en commun à la création collective et qui en même temps l’ouvre au public, tant pour montrer des œuvres que pour initier des processus de formation et récupérer des espaces dans les quartiers” explique Joseph Villamizar du collectif Antimantuanxs.

En une semaine ils ont rassemblé vingt créateurs pour monter des expositions de photographie, de peinture, de gastronomie, d’artisanat, de littérature, des installations, du vidéo-art, sur les murs, sur les toits, sur les sols.

C’est la première expérience de cette sorte pour la plate-forme Urbano Aborigen, un collectif qui travaille depuis trois ans dans diverses disciplines artistiques et qui se veut une organisation itinérante, révolutionnaire et latino-américaine.Milangela Galea

“Parmi nous il y a des compagnons et des compagnes qui savent travailler, planifier, s’organiser. Nous venons des Andes, de Maracay, de Los Teques, de Barquisimeto, de Caracas. Quand nous nous sommes réunis nous avons voulu récupérer notre héritage bâillonné, récupérer notre mémoire. Nous avons commencé à travailler l’art corporel à partir de l’esthétique aborigène, des pétroglyphes mais à mesure que le groupe a mûri nous nous sommes transformés en réseau de réseaux interdisciplinaires” raconte Marijó.

Avec la maison-galerie on tente de casser les paramètres traditionnels des musées, les distances entre communautés et espaces d’exposition formels ou académiques. Casser, aussi, cette tradition de mettre le travail artistique dans un espace blanc avec un éclairage spécifique.Milangela Galea

Ce qu’on recherche, pour le dire avec Marijó, c’est “faire de notre foyer un lieu de création. Se rapprocher des collectifs et des voisins. Que les biens culturels s’exposent principalement dans les lieux où ils naissent, dans ce cas das le quartier lui-même, le lieu qui a été mis à la marge dans sa relation avec l’art, comme si, d’ici, nous n’avions pas la possibilité de créer, de nous penser !”.

Et à quoi peut aboutir l’action d’une journée? A ce grain de folie de créer un précédent là où on n’a jamais assumé qu’on pouvait le faire, à la signification symbolique de ce qu’une maison fermée et silencieuse en face de laquelle nous sommes passés durant des années puisse faire palpiter de musique une impasse endormie, la possibilité de vivre une expérience créative, ne fût-ce qu’un jour, qui nous rapproche d’un art qui nous plaît, et que nous ressentons profondément parce qu’il est notre identité.

Et pourquoi une maison partagée et pas une maison réservée aux expositions d’art ? “Parce qu’on nous a habitués à entrer en relation en maintenant les distances, avec cette idée de “la maison d’autrui”, dans l’ignorance de comment vivent nos voisin(e)s. Nous voulons briser ces paradigmes, nous regarder depuis l’intimité, de toi à toi”. Ouvrir la maison, donc, pour la visite du voisin mécanicien, de la compagne muraliste, des enfants qui veulent se peindre le visage. Alors la maison paraît s’étendre, embrasser la rue, jusqu’à l’arrêt du bus.

Cortázar le disait, dans le conte mentionné au début : quand la porte fut ouverte, “on se rendit compte que la maison était très grande”.casa tomada fotos

Texte : Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Photos: Milangela Galea

Source : La Cultura Nuestra, http://laculturanuestra.com/?p=1110

Traduction : T.D.

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Le labeur des Capables

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Commune “Collines unies de la vallée Macho Capaz’’, municipalités Andrés Bello et Campo Elías, État de Mérida.

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Récolte de pommes de terre, Commune Macho Capaz.

Récolte de pommes de terre, Commune Macho Capaz.

Par Marianny Sánchez

Photos : Oscar Arria 

Ni le froid épais capable de congeler les os ni les menaces répétées de passage à tabac ou de mort reçues pendant un an ne purent entraver leur décision : cette nuit – une fois pour toutes – on occuperait l’hacienda La Carbonera.

Nous sommes le 11 avril 2011, à la sourde périphérie de Mérida, à trois heures du matin. En pleine obscurité, Luis Marquina et Julio César Rangel surveillent l’entrée de la centrale laitière qui donne la bienvenue aux visiteurs. A l’intérieur, deux des leurs traient les vaches, scellant ainsi la première grande victoire de la commune “Communes Unies de la Vallée de Macho Capaz” : le contrôle total de tous les moyens de production du grand domaine – de tous, oui. Plus seulement de quelques potagers ou d’espaces de réunion, mais aussi des bêtes.

Ces quatre corps ne tremblaient pas à l’idée que l’autre débarque, celui qui jusqu’alors avait possédé ces grandes terres en friche et le bétail maigrissant, ne livrant qu’un peu de lait pour les vacances sur les haut-plateaux; celui qui détenait la signature des titres de propriété du terrain. La bataille – c’était clair pour eux – pouvait se livrer par la force mais pas par celle des muscles. Celle des tripes, celle qui se répète sur la cartographie racontée de la commune : la force de volonté.

Plus de mille nuits ont coulé depuis. Qui monte le chemin vers Macho Capaz et qui passe par le village de Jají un lundi, est surpris de découvrir dans la profondeur d’un silence à peine troublé par le courant fort du Río Blanco, parmi des maisons éparpillées dans les montagnes, les pionniers de cette occupation avec leurs corps usés par le temps et dedans, leurs esprits rebelles.

Julio César Rangel

Julio César Rangel

Un matin clair a réussi à se faufiler entre les averses torrentielles de cette saison, et dans les Corrals, Julio observe les deux porcs vider leur auge crémeuse. Bientôt c’est avec le même appétit qu’ils seront dévorés par la communauté. “Quand La Carbonera appartenait aux anciens propriétaires, c’est ici qu’on entraînait et soignait les taureaux pour les corridas”. La paire d’animaux n’est que le début des plans que développe la commune pour multiplier l’offre de viande aux voisins. Il faut se retrousser les manches pour donner un sens au slogan tant répété de “renforcer la souveraineté alimentaire’’.Plus de trois ans après l’aube décisive, on retrouve Julio César Rangel dans les Corrals de l’Unité de Production Characot–Apirá, dans les pâturages de La Carbonera. “Cette nuit-là il y avait de la peur mais nous sommes allés traire les vaches, tous les quatre, parce que c’est ce dont nous avions besoin (…) nous vivions depuis un an au même endroit que les gens de Chepo (José Vera), le grand propriétaire qui malgré l’expropriation refusait de s’en aller. Nous attendions que quelque chose se passe mais personne n’est venu, et quand nous avons pris le contrôle, au bout de deux, trois jours, Chepo et les siens sont partis, enfin’’ raconte-t-il, mettant des mots sur les images de la mémoire.

Il n’y a pas que les Corrals qui ont été transformés par la population. Depuis l’occupation de 2011 l’unité de traite mécanisée produit près de 400 litres de lait par jour achetés par l’entreprise nationalisée Lácteos Los Andes, à El Vigía; les vastes étendues émeraude sont des champs de pommes de terre qui sont écoulées dans les marchés paysans, et l’hacienda centrale – une grosse demeure coloniale à demi ruinée, à demi reflet de la prospérité des ci-devant grands propriétaires – a cessé d’être le fleuron d’été des Grisolía, proches du président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, pour se convertir en siège non seulement du premier Agropatria mais aussi des sessions du parlement communal qui se réunit, religieusement, tous les mercredis.

Sur les murs du rez-de-chaussée restent des traces de marqueur bleu, traces des fêtes aveugles aux besoins des habitants, marques du Moi des puissants. “Je ne veux pas d’eau, je veux de la boisson” et “ici on vient pour danser” a dû écrire un ivrogne sur un coin de la terrasse où les gens huppés venaient noyer dans la danse et l’alcool le stress de la grande ville. Avec comme toile de fond pour la fête, 277 hectares de terre fertile, apte à produire des aliments et à élever du bétail, mais confinées au rôle d’ornement, de carte postale pour voyageurs.

Hermógenes Puentes

Hermógenes Puentes

Vous savez, quand on raconte cette histoire, on finit par s’émouvoir parce qu’elle a été dure (…) A la fin de 2008, en novembre, on a commencé à travailler avec les gens de Transition au Socialisme de la Compagnie Nationale de Téléphone (CANTV) et les conseils communaux existants se sont regroupés en assemblée pour la communication, avec le projet de construire une antenne pour une base radio ici dans la communauté de La Carbonera, parce que l’obstacle majeur que nous avons subi est celui des communications et des voies de transport’’ se souvient-il sans inspirer trop d’air dans les poumons pour ne pas s’arrêter, et qu’on ne l’interrompe pas, car il demande aussitôt de se calmer, car il arrive précisément à la partie de l’histoire que l’oreille curieuse souhaite entendre. Hermógenes Puentes n’était pas présent cette aube-là. Paperasserie par-ci, paperasserie par-là, c’est l’homme des dossiers mais aussi la mémoire vivante de la commune. Son parler andin, étiré, confond. La lente cadence – peut-être la fatigue accumulée dans les genoux après tant de marches à pied de La Carbonera à El Paramito, de El Paramito à El Macho – contraste avec le dynamisme du récit qu’il égrène. “C’est que je suis une machine d’information” dit-il avec un léger rire, après que la glace de la première rencontre se soit brisée en quelques jours.

Au début il y eut quatorze conseils communaux articulés pour briser le silence. Nul caprice. Il y a quelques mois, un enfant étouffé par un noyau de fruit est arrivé mort à l’hôpital le plus proche, à Jají, à quelques 45 minutes de jeep. Trop loin. Quand les portables ne servent que de lanterne ou de montre, les minutes qui peuvent sauver une vie – auxquelles on ne pense pas dans les grandes villes – vous glissent, fatalement, entre les doigts.

Hacienda La Carbonera

Ex-hacienda La Carbonera, aujourd’hui siège du parlement communal et d’Agropatria.

En mai de cette année-là l’INTI a récupéré les terres et nous sommes entrés ici avec les fonctionnaires. Nous continuons à gérer tout ce qui a trait aux projets mis en place : l’antenne, les voies de transport et tous les problèmes généraux mais nous avons décidé de recevoir les terres. Nous sommes entrés ici, trente porte-paroles, trois ou quatre par conseil communal – les plus motivés – et nous avons commencé aussitôt les réunions, dans l’Unité de Production (…) nous avons pris quelques terrains pour les ensemencer et eux (les propriétaires) ont continué à traire les vaches et à gérer l’affaire. Nous avons remis les terrains en état… à la fin de 2009 nous avions créé la Banque de la Commune comme Association Coopérative – baptisée Association Coopérative de la Commune Collines Unies de la Vallée Macho Capaz, un sacré nom !” lâche Hermógenes, les yeux clairs, brillants de fierté sans doute. Il précise que dans ce fonds sont entrés près de 900 mille bolívars sous la forme d’aides et de crédits de Fundacomunal et de Fondas (Fonds pour le Développement Agraire Socialiste) pour lancer les activités de la commune.On a alors organisé les discussions de l’assemblée communale pour la communication, jusqu’à ce qu’en 2010 la direction de l’État du Táchira du Ministère des Communes a fait savoir que l’Institut National des Terres (INTI) allait exproprier les terres de “Chepo” et qu’elles pouvaient être remises à la commune, si celle-ci en décidait dans son assemblée.

Un tournant. Avec toute une Unité de Production dans les mains, les ressources déposées dans la nouvelle banque ont dû être répartis, réorientés non plus pour acheter une fromagerie en construction loin de La Carbonera – hors de portée du regard – mais pour les semailles qui fourniraient les aliments et un revenu; pour engraisser et vacciner le bétail producteur de lait et pour acquérir les deux tracteurs et le camion nécessaires au labour et au transport des sacs de pommes de terre pour les écoles de la zone.

¨Beaucoup de voisins ont pris peur, ils nous disaient que nous avions volé la terre au grand propriétaire¨

Vint la solitude. “Vous voyez, la mentalité de beaucoup de gens ici n’est pas favorable à cela, au socialisme (…) on nous disait que nous avions volé la terre au propriétaire (…) Quand nous avons occupé la terre, enfin, quand nous avons commencé à traire les vaches, beaucoup de gens se sont retournés, c’est pourquoi nous ne sommes restés que sept conseils communaux (…) Ils sont partis parce qu’ils avaient peur, comme je dis, peur de lutter, parce qu’ils craignaient des représailles des grands propriétaires contre nous. Il y a eu des moments où nous n’étions plus que trois personnes, trois personnes – souligne-t-il – pour défendre ceci, mais armés de volonté, vous entendez ? C’est ainsi que nous avons comencé à travaillr avec la communauté, on faisait du fromage, on vendait toute la semaine à Cdval, Pdval Mérida, en particulier le fromage fumé qui est traditionnel ici et les gens ont commencé à avoir confiance, à nous respecter, il n’y a plus autant d’hostilité, mais pour vous dire la vérité, sans ces trois porte-paroles de conseils communaux et leur motivation socialiste, croyez-moi, cette commune n’aurait jamais vu le jour”.Vacas lecheras llegando al segundo ordeño

Les vaches laitières interrompent la conversation, dans leur procession depuis les pâtures jusqu’au centre de traite mécanisée. On est presque 4 heures et elles inondent la route. C’est la seconde traite du jour, après celle de 4 heures du matin. Elles sont les principales sources de revenus de la commune. L’une d’elles avance avec peine, au ralenti, à cause du poids de son pis. Quelques minutes plus tard des tuyaux reversent le liquide dans des cartons qui garniront les rayons des supermarchés. Mais pas à la commune, non, pas aux postes de vente ni aux maisons du voisinage. Énorme contradiction qui fait s’émouvoir Hermógenes, mais il se remet vite, parle des semences données par FONDAS et qui vont arriver cette semaine, pour cultiver plus que des pommes de terre, du brocoli, du céleri, des carottes, du chou rouge et des échalotes; par ailleurs le Plan de Développement Communal propose que l’entreprise Lácteos Los Andes distribue du lait, obligatoirement, à la communauté qui fournit la matière première.

Karen Knight

Peu de visites sont attendues par avance à Macho Capaz. Karen Knight ne nous attend pas. Les aboiements de quatre chiens au moins nous accueillent. Les étrangers ici arrivent par surprise; et les bonnes nouvelles, en travaillant dur.

Elle pourrait être andine. Mais le “ouw” avec laquelle elle achève les gros mots qui vénézolanisent son parler (“coñouw”, “carajouw”) révèlent que cette femme – un des rares visages féminins de la commune – est née loin d’ici. Elle est venue d’Angleterre à Caracas et après un passage par l’entreprise privée a décidé de se lancer dans la vente de roses à Mérida. Quand son associée a décidé de jeter l’éponge, elle a déménagé dans la grande maison entourée de roseraies fanées, une des plus éloignées du lieu. On y parvient par un chemin de terre, on l’appelle à présent “L’ambassade des Communards”.

Elle fronce les sourcils en parlant, un feu intérieur brille. Karen a été actrice d’un des épisodes les plus incendiaires de la commune.  “Des menaces ? si ce n’était que ça, il y a eu bagarre” corrige-t-elle.“Dans un endroit aussi éloigné où personne n’arrive, si les gens ne s’entraident pas, comment s’en sortirait-on ?” répond-elle sans hésiter quand on l’interroge sur son itinéraire pour devenir membre de la commune. Elle clarifie d’emblée : “Ce fut une expérience d’organisation pour tenter de faire que les gens assument certaines responsabilités et parce que, honnêtement, je crois que l’union fait la force. Donc l’idée est – coñouw – de briser le concept de l’État-qui-doit-me-donner et les gens n’ont pas compris que si toi tu t’organises, si tu fais par toi-même tout ce que tu peux faire, alors oui le gouvernement peut venir t’aider par surcroît, mais nous n’en sommes pas encore là”.

¨Les communards de Macho Capaz sont diplômés en matière de problèmes, d’obstacles et d’hypocrisie des fonctionnaires¨.

Ce fut en 2011. Un groupe de porte-paroles du conseil communal Lomas del Pedregal –influencé par le recteur de l’Université des Andes (ULA) Mario Bonucci, qui possède une propriété dans la zone – veut qu’on restitue La Carbonera au grand propriétaire Chepo. Ánquiza Vásquez – compagne de lutte et de foyer de Karen- est trésorière et garde avec soin le cachet qui sert à sceller tous les accords passés entre communards. Un soir d’assemblée, le fameux cachet – est posé innocemment sur une table. La température monte entre participants jusqu’au point d’ébullition : “Nous voulons le cachet ! Nous ne partirons pas sans qu’on nous cachète les signatures – crie un groupe. Où est le foutu cachet ?”. Karen le cache dans la camionnette et à l’intérieur Ánquiza Vásquez – est très secouée par les coups portés contre la porte du véhicule. Un acte de violence qui fut dénoncé et qui mena à l’exclusion du conseil communal qui avait trahi la cause. Karen conclut : “ici personne ne peut venir utiliser le processus du pouvoir citoyen pour détruire le système que nous sommes en train de construire, et qui est déjà assez problématique”.

En matière de problèmes et d’obstacles les communards de Macho Capaz sont diplômés. “Les soi-disants promoteurs de Fundacomunal qui devaient venir et qui ne sont jamais venus – ¨c’est trop loin ce secteur¨, ¨la voiture ne grimpe pas jusque là¨, tous les prétextes étaient bon. Les gens de CANTV, de Transition au Socialisme, je leur ai fait dire de laisser tomber parce qu’ils ne nous donnaient pas de réponses, on obtenait le contact de CANTV Caracas et ils ne nous donnaient pas de réponse fiable (…) Le Ministre de l’Agriculture et des Terres de l’époque n’était jamais venu sauf le jour où il a eu besoin de faire un direct à la télé avec le bétail et a dépensé 80 mille bolívars pour ça, quelle hypocrisie (…) Là on l’a pris à part et ils ont fait ce qu’ils avaient à faire mais pendant trois semaines seulement, après plus jamais.  Alors les gens se fatiguent car tu as beaucoup d’offres et peu de réponses concrètes, c’est à cause de ça que nous avons appris à trouver des réponses par la bande. Je t’assure que nous en savons plus en matière de routes et de télécommunications que ceux qu’ils nous envoient, qui n’ont pas la moindre idée de ce qu’est l’efficacité”.

Pourquoi continuer, quel est le secret de la patience infinie des rebelles ? Quand a pris fin le chantier public il y a deux jours, l’antenne a été mise en service; on a nivelé quelques kilomètres de gravier sur la route; il y a les vaches qui produisent le lait; le tapis vert des champs de pommes de terre; les vergers et leurs figues et framboises prêtes à croquer, les coopératives qui sèment le paysage et emballent les roses; les tours où on façonne des cruches en céramique; la mise en pot des confitures et des confiseries laitières.

Jardins d'orangettes, Commune de Macho Capaz.

Jardins d’orangettes, Commune de Macho Capaz.

¨Il suffit de comprendre qu’on n’est pas la personne la plus importante du monde.

La tradition orale veut que ces terres furent le berceau des indigènes Capables, célèbres pour leur force de travail et leur persévérance. C’est ce que disent les voisins et bien que les livres n’en disent rien, la légende vit dans les corps infatigables. “La vision de Chávez sur les communes, c’était tellement génial, beaucoup ne l’ont pas encore compris : on a des zones où les gens vivent, souffrent et jouissent des mêmes choses, alors tu prends conscience des ce qu’il faut apporter à ce qui en ont le plus besoin, tu peux équiper tes propres centres de santé, maintenir la propreté de tes écoles en contrôlant les excédents que tu produis (…) tout le monde est conscient que le bien commun est plus important que l’individuel, il suffit de comprendre qu’on n’est pas la personne la plus importante du monde” conclut Karen.

Elles sont quelques uns des visages nouveaux de la commune, avec leurs enfants, certains tout petits, d’autres adultes, toute une génération qui a grandi assise sur une charrette pendant que les mères recueillaient des framboises et semaient des fleurs.

Où est la commune ? Où allons-nous la chercher, sur la lune, sur Jupiter ?” demandait Chávez en 2012.

La pluie frappe le toit de zinc de la coopérative Los Rosales Bolivarianos. María Vivas emballe des bouquet de roses crème, rouges et oranges avec la dextérité de l’expérience. Quand elle a entendu Chávez parler des coopératives elle a pris son courage à deux mains pour abandonner son travail de domestique et prendre en charge sa propre subsistance dans la communauté.

María Vivas, coopérative La Hoja (¨La feuille¨), Commune Macho Capaz

María Vivas, coopérative La Hoja (¨La feuille¨), Commune Macho Capaz

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C’est aussi le cas de Carmen Guerrero, surnommée Maggi, qui après avoir vaincu son cancer, s’est dit qu’il était temps de s’engager dans cette révolution féministe et qui, avec ses cinq fils, a pris part à la naissance de la commune jusqu’à devenir actuelle porte-parole de la sécurité.

Le petit-fils de Maggi

Le petit-fils de Maggi

Maggi laisse son petit-fils dans sa nouvelle maison construite récemment par un des conseils communaux et nous conduit en souriant au temple de câbles, de fils qui focalise six ans de lutte, de prières, d’espoirs et de démarches : l’antenne de la base radio. Le lundi 5 mai 2014, une date qu’on n’oubliera pas, les travaux ont pris fin. On n’attend plus que les techniciens de Movilnet pour faire fonctionner ce qui fut l’impulsion première de l’organisation populaire.

Où est la commune ? Où allons-nous la chercher, sur la lune, sur Jupiter ?” demandait Chávez en 2012 dans un discours qu’on a retenu comme ¨le coup de barre¨. Il est probable que si les Collines Unies de Macho Capaz n’avaient encore été à ce moment-là une zone silencieuse – un silence que vont briser aujourd’hui les télécommunications – il aurait su que la commune était ici, dans les Andes, et depuis longtemps, dans la moelle des indigènes Capables et dans celle de leurs descendants, les communard(e)s de Macho Capaz, ceux et celles qui sont nés ¨câblé(e)s¨.

L'antenne de la base radio, enfin !

L’antenne de la base radio, enfin !

Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2014/05/brega-de-capaces.html

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/01/le-labeur-des-capables/

Quand le troisième oeil de la révolution s’ouvrira…

Ces treize dernières années le Venezuela bolivarien s’est transformé en laboratoire de nouveaux modes de production de l’information, une bataille qui a commencé sur le thème de la « visibilisation » d’une majorité sociale exclue pour s’inscrire aujourd’hui, de manière plus ambitieuse, dans la construction d’un État communal.

Á sa manière le président Chavez avait poussé ce processus dès son élection en décembre 98, en réalisant sa promesse de campagne de convoquer une assemblée constituante. Le texte final de la Constitution bolivarienne oblige l’État à veiller au caractère démocratique et pluriel du droit à l’information (2000). Chavez avait ensuite informé la CONATEL (Commission Nationale des Télécommunications, le CSA vénézuélien) de son intention de répondre positivement aux invitations de collectifs de communication populaire dont les antennes étaient encore considérés par Conatel comme « illégales »… C’est ainsi que le 8 janvier 2002 au terme d’une longue négociation entre les médias populaires pionniers (Catia Tve, Teletambores, TV Rubio et TV Zulia) et la CONATEL était enfin publié le « Règlement légal » des médias populaires (on dit ici  « medios comunitarios »).

L’article 28 de ce règlement déclare que les médias populaires doivent transmettre un minimum de 70% de programmes réalisés directement par la population. Pour assurer cette participation réelle de la majorité, le règlement oblige les responsables de ces médias à former en permanence des groupes de production parmi la population. La pub est limitée pour ne pas répéter les échecs historiques des radios libres en France ou de la télévision communautaire en Colombie, où la participation citoyenne a été chassée par la logique commerciale.

TV Venezuela - spectre radio-électrique 2013Depuis la publication du règlement les médias populaires se sont multipliés à un rythme soutenu. Alors que ceux-ci restent réprimés, illégaux ou inexistants sur la majeure partie du globe, le Venezuela en compte à peu près 300 en 2012, des radios essentiellement, qui émettent librement sur une échelle locale (1). La liberté d’expression y est totale, à l’image du site alternatif  www.aporrea.org qui tout en recevant un appui économique de l’État publie quotidiennement des critiques en tout genre et parfois virulentes des politiques du gouvernement Chavez.

Les obstacles.

Cette explosion des médias participatifs fait face aux mêmes obstacles que ceux que rencontre la révolution bolivarienne en général. A commencer par la domination écrasante des médias privés (2). Avec des télénovélas comme la colombienne « El capo » dont le héros narcotrafiquant sympa bat des records d’audimat, les films de guerre ou d’horreur importés des États-Unis, les shows érotiques et les jeux de la fortune, jusqu’à la manière de traiter les luttes sociales dans les JT, etc.. , l’hégémonie culturelle du capitalisme reste assez efficace (80% d’audience) pour freiner l’essor de la démocratie participative et la transition d’une société de marché à une société socialiste. Le gouvernement bolivarien n’a pas encore osé démocratiser le spectre radio-électrique comme l’a fait l’Argentine de Cristina Fernandez en octroyant un tiers des ondes radio et TV au service public, un tiers à l’entreprise privée, un tiers au secteur associatif  (3).

Ceci explique que beaucoup des nouveaux médias populaires imitent la logique des médias commerciaux et que le nombre de « présentateurs » ou de « vendeurs » enfermés dans des studios dépasse encore le nombre de formateurs d’équipes de production populaire. Il faut y ajouter la vieille culture politique du pouvoir personnel, de la division du travail et du rejet de la formation intégrale, facteurs qui peuvent décourager les nouveaux arrivants. Dans beaucoup de cas, la faible participation fait qu’on est encore loin des 70% de production populaire prévus par le réglement de 2002.

Cependant le nombre de concessions accordées à ces médias citoyens continue de croître (de même que les concessions accordées aux médias privés) et l’État ne lésine pas sur les moyens pour les doter d’équipements de production et de transmission (4). Politiquement on vit une conjoncture intéressante: peu après sa réélection le 7 novembre 2012, le président a appelé les médias publics à sortir de leurs studios et à transmettre “depuis les usines, avec les travailleurs réunis en assemblée, avec la critique et l’autocritique qui nous nourrissent tant et dont nous avons tant besoin ”.

Le nouveau Ministre de l’Information et de la Communication Ernesto Villegas, nommé pour impulser cette rupture, a annoncé son appui au renforcement des médias participatifs, a mis l’accent sur la formation sociopolitique des communicateurs sociaux, sur l’effacement de la frontière anachronique entre ceux qui disposent d’une carte de presse et ceux qui n’en ont pas. Il a demandé aux médias publics d’”ouvrir leurs portes au peuple mais pas seulement pour qu’il remercie pour les bonnes choses mais aussi pour qu’il montre les erreurs, les fautes commises par le gouvernement et les déviations du processus”.

Face à la difficulté de construire un authentique pouvoir populaire, quelles sont les tâches du jour ? Accélérer et intensifier la formation intégrale en éducation et en communication populaires pour que la technique soit cohérente avec l’idéologie, pour que les équipes en charge de ces médias sortent des studios et se transforment en équipes de formateurs, bref: pour que la majorité sociale produise les programmes. Il s’agit aussi d’unifier les forces sociales pour qu’une loi d’initiative populaire démocratise la répartition des fréquences radiophoniques et télévisées.

Le concept idéal pour comprendre le rôle du média populaire dans la révolution bolivarienne serait celui d’une « entreprise sociale de production d’information ». Il ne s’agit pas de « faire du lien social » ni de devenir une « chaîne culturelle » mais plutôt, dans la tradition de l’éducation populaire de Simón Rodriguez à Paulo Freire, d’assembler les points de vue dispersés pour les renvoyer à la population enrichis par la comparaison et la contextualisation, depuis l’enquête participative jusqu’au montage final. Une image du monde assez complète pour produire un saut de conscience et renforcer la capacité d’agir des citoyens. Ce qui implique que les animateurs et formateurs étudient l’Histoire, la philosophie, la littérature, la musique, l’économie, la sociologie, etc..  pour être capables de « lire le monde avant de lire l’image » ou de « penser global, filmer local ».

“Il ne s’agit pas de montrer le carton de jus de fruit, il s’agit de montrer ce qu’il y a derrière; et ce qu’il y a derrière c’est le peuple qui produit ».

Lors du Forum “Comunication en Révolution” (Caracas, 1 novembre 2012) auquel participait également le Ministre Ernesto Villegas, le sociologue Reinaldo Iturriza insistait sur le fait que “nous ne pouvons continuer à montrer le peuple comme celui qui reçoit, mais le peuple constitué en sujet politique et qui dit tout ce qu’il y a à dire, avec les critiques qui doivent être faites”. Et de s’interroger sur un paradoxe: si le président Chavez a souvent pointé cette lacune ces dernières années, pourquoi les médias publics restent-ils réticents à ouvrir leurs portes à la critique populaire ?

Iturizza a exposé une autre idée que nous défendons dans les ateliers de notre école populaire et latinoaméricaine de cinéma, télévision et théâtre : “Il ne s’agit pas de montrer le carton de jus de fruit, il s’agit de montrer ce qu’il y a derrière; et ce qu’il y a derrière c’est le peuple qui produit ». Une idée mise en pratique dans les années 20 par le cinéaste soviétique Dziga Vertov (ou par le cinéaste français Luc Moullet avec « Genèse d’un repas » (1978). Le film que Vertov avait réalisé pour inviter la population à acheter la viande à la coopérative d’État plutôt qu’à l’intermédiaire privé invente une forme cinématographique de grand impact pour l’époque : faire défiler à l’envers la pellicule pour « dévoiler l’origine des choses et du pain, offrir ainsi à chaque travailleur la possibilité de se convaincre concrètement que c’est lui qui fabrique toutes ces choses et que par conséquent, elles lui appartiennent. Et de mettre en doute l’obligation de vêtir et d’alimenter toute une caste de parasites. » (Dziga Vertov).

Analyse participative d’un film de Vertov sur la production et la vente de la viande.

 Cette idée de “scruter le réel au-delà des apparences” a servi de point de départ à l’exercice final organisé dans un de nos ateliers pour des télévisions communautaires de tout le pays (5).

Le hasard a fait que le début de cette formation coïncide avec un meeting de campagne du candidat bolivarien au poste de gouverneur de l’État d’Aragua, Tareck El-Assaimi (ex-ministre de l’Intérieur). Des chaînes de télé comme VTV ou Venevisión couvrent ce type d’événements en suivant la technique publicitaire des plans frontaux du candidat assortis de ses déclarations, un « travail » expédié en 10 minutes avant de courir à une autre « actu », réduisant la population à un décor de circonstance. Cette image personnaliste de la politique montre qu’au bout de treize ans n’est pas encore né un nouveau mode de produire l’information en fonction de la « démocratie participative et protagonique » prévue dans la constitution bolivarienne.

Le candidat gouverneur bolivarien pour l’État d’Aragua, Tareck El Assaimi, lors de la marche dans les quartiers populaires, novembre 2012.

Avant ce meeting, usant d’une vieille habitude de la culture politique locale, la mairesse (PSUV, parti chaviste) de Linares Alcántara avait préparé un « tour » spécial pour accueillir le candidat, en asphaltant in extremis le parcours. C’était compter sans l’intelligence du peuple qui entoura le candidat de toutes parts, l’obligeant à modifier le trajet initial. Ce qu’il accepta de bonne grâce, enfonçant les pieds dans la boue du quartier populaire pour, selon ses termes, « ressentir ce que ressent la population ».

C’est en partant des visages des collectifs présents à cette marche que les participants à l’atelier ont transformé cet épisode d’une campagne en point de départ d’une mise en contexte sociale, politique, pour comme Dziga Vertov, remonter le fil des choses.

Si nous prenons au sérieux l’idée de créer un nouveau type de télévision, il nous faut comprendre par exemple qu’un responsable politique n’est pas un “produit” et que s’il est « produit », c’est par ceux qui font la politique, par ceux et celles qu’il faut par conséquent voir. Dans les années 60 le brésilien Glauber Rocha avait subverti un film de commande sur la prise de fonction du gouverneur José Sarney – dans ce cas, nul candidat révolutionnaire mais un fidèle serviteur de l’oligarchie du Brésil. La technique de “Maranhao 1966“ est intéressante parce que son montage montre les contre-champs qu’occultait le discours de Sarney et devient ainsi, du film de propagande qu’il aurait pu être, une critique. 

María Muñoz et Dioselin Camiña (membres de Teletambores)

María Muñoz (photo), membre de Teletambores, raconte: “l’atelier commence avec ce meeting parce que nous avons vu que la lutte sociale en découle et que nous pouvions raconter ces expériences de lutte sociale, voir comment certaines mères abandonnent leurs enfants ou les laissent à la maison pour se vouer totalement à leur lutte sociale, ce qui est une manière d’exprimer ce problème qui a surgi ici dans notre communauté. En plus de visibiliser la lutte qu’elles mènent, voir le quotidien de chacune d’elles dans son travail au foyer, les moments passés avec les enfants, leurs luttes dans la communauté, les campagnes électorales successives, et les espoirs que nous avons au sujet du nouveau candidat en termes de sécurité » .

“Nous avons relié les moments de vie des lutteuses sociales avec ceux des artisans céramistes du quartier El Valle qui sont à leur manière aussi des lutteurs sociaux, qui nouent des liens avec les jeunes qu’ils forment dans la fabrication des pièces. Les autres propositions étaient le “Simoncito” (centre éducatif pour la petite enfance, mis en place par l’actuel gouvernement, NdT) dont de nombreuses mères ont besoin, et les entreprises de production sociale organisées par des femmes en lutte – il s’agissait de montrer des mains qui fabriquent les chemisiers de la marque « Gotcha » et refléter le processus d’un produit qui n’est pas qu’un produit, derrière il y a beaucoup de mains, des mains de lutteuses qui sentent, qui ont des problèmes, et une infinité de choses qui enrichissent la communication populaire, les nouvelles télévisions, je pense qu’il y a beaucoup à faire.”

“Nous pensions que Teletambores avait été privatisée.”

Au moment de visionner pour les évaluer les quatre court-métrages finaux produits par les participant(e)s à l’atelier, quelques unes des organisatrices de la Misión Ribas Joven (dont l’objectif est d’offrir aux jeunes exclus du système la possibilité de conclure leurs études, tout en leur donnant des cours de culture) ont proposé de s’en servir pour animer des assemblées de quartier car au-delà des thèmes en eux-mêmes, les films projettent une image de l’état dans lequel se trouve le quartier. Elles ont aussi exprimé un souhait: “que Teletambores se réintègre à la communauté car depuis un certain temps nous ne sentions plus sa présence, nous avions même pensé qu’il avait été privatisée”.

Dernier jour de l’atelier. Évaluation des court-métrages par des habitantes du quartier.

María Muñoz: “le travail reprend peu à peu, nous avons connu des hauts et des bas mais je pense que là est la solution, dans l’intégration au quartier, que les habitants la ressentent pour qu’ils continuent à répondre présents comme au cours de l’atelier. S’ils ne s’étaient pas sentis partie prenante du travail, je pense qu’ils ne seraient pas venus évaluer nos travaux finaux. Ce bref contact a rallumé la mêche. Continuer à nous intégrer nous rendra plus forts. Mon rôle en tant que membre de Teletambores est l’articulation avec les luttes sociales, avec les conseils communaux. La clef est dans l’intégration, dans l’appui de l’État et dans l’union avec les autres télévisions communautaires. Que tou(te)s ceux et celles qui participent aux ateliers soient lié(e)s aux organisations sociales. Nous sommes ici pour apprendre les uns des autres. On est ou on n’est pas”.

“J’ai vécu un conflit entre ce qu’est la communication populaire et ce qu’on m’a enseigne dans l’université bolivarienne.”

“Les premiers jours de l’atelier il y a eu beaucoup d’information, mais c’était ce que j’attendais car j’étudie les communications sociales à l’UBV, et là j’ai vécu un choc entre ce qu’est la communication populaire et ce qu’on donne à l’université bolivarienne. J’imagine que cela vient de la formation des professeurs qui viennent avec des bagages idéologiques de la quatrième république et la forme antérieure d’enseigner, alors que la forme d’enseigner d’aujourd’hui a pour maître-mot apprendre en faisant.”

T.D.

Notes :

(1) Pour une liste détaillée des médias populaires légalisés (auxquels l’État a octroyé une fréquence hertzienne 24 heures sur 24): http://www.conatel.gob.ve/files/solicitudes/habilitaciones/Medios_Comunitarios_Habilitados_actualizado.pdf

(2) «Vénézuéla, qui étouffe qui ?»:  http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela

(3) La SIP, organisation de patrons de médias réunie à Sao Paulo (Brésil) le 16 octobre 2012, a dénoncé la loi argentine de démocratisation des ondes radio et TV comme une « grave menace pour la liberté d’expression ».

(4) Un exemple récent d’appui de la part de l’État: http://www.conatel.gob.ve/#http://www.conatel.gob.ve/index.php/principal/noticiacompleta?id_noticia=3183

(5) Cet atelier intensif de 11 jours a été organisé du 2 au 12 novembre 2012 avec l’appui de Conatel/Ceditel, Catia TVe, Teletambores et Vive TV. Y ont participé des membres de  TV Cimarrón (Higuerote, État Miranda), de TVC Bailadores (État Mérida), de Quijote TV (État Zulia), de Teletambores (État d’Aragua), et de Digital Visión (État de Cojedes).

Photos : Marco Felizola y Thierry Deronne

URL de cet article: https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/11/23/quand-le-troisieme-oeil-de-la-revolution-souvrira/

Un lac sauvé, un village agro-écologique en construction : l’écologie en mouvement au Venezuela.

Situé dans les États de Carabobo et d’Aragua, le lac baptisé « Los Tacarigua » en mémoire des peuples indigènes qui vivaient sur ses rives, et plus connu comme « Lac de Valencia« , était devenu un immense égoût à ciel ouvert que des années de déversements chimiques d’industries privées et d’égoûts urbains, sans le moindre contrôle de la part de l’État, avaient condamné à une mort définitive. Il est aujourd’hui assaini à 80%, comme le démontrent les analyses et le rétablissement des chaînes trophiques. La réapparition des oiseaux est une preuve du retour du lac à la vie. On y pêche et vend de grandes quantités de poissons.

En 1999 la catastrophe environnementale se caractérisait d’une part par la montée incontrôlée des eaux pendant trois ans à la suite de la mise en service de l’Aqueduc Régional du Centre, et par la pollution totale. 0% des eaux rejetées était traité. La station d’épuration « La Mariposa » a depuis été construite. Elle traite 80% des eaux rejetées par la ville et les zonings industriels de Valencia, appuyée par les stations de Los Guayos pour la zone de Guacara et le nord-ouest de Valencia.

Depuis 1999 jusqu’à aujourd’hui le gouvernement bolivarien a investi plus de 750 millions de dollars, dont 255 millions de bolivars approuvés en 2012 par le président pour parachever les travaux d’assainissement et de contrôle du niveau du lac de Valencia, et pour recycler les 20% d’eaux sales qui s’y déversent encore.

Augmentation des espèces marines

La réapparition de la faune est également perceptible sur la côte caraïbe du Venezuela. C’est le fruit d’une politique de protection et d’encouragement de la pêche artisanale face aux désastres causés par la pêche industrielle, politique mise en oeuvre depuis La Loi de la Pêche de 2001 (qui fut l’un des détonants du coup d’État contre Hugo Chavez mené par les secteurs patronaux en avril 2002).

Selon Régulo Zambrano, pêcheur de Machurucuto, qui possède plus de 28 ans d’expérience, « on observe une grande différence par rapport aux années antérieures. Avant les bateaux-usines arrachaient tout le fond marin avec leurs filets industriels, les alevins, les algues, tout, ils détruisaient l’éco-système. Ils nous exploitaient, ils sont devenus millionnaires en nous exploitant et ils ont tout fait pour éviter que passe la loi. Nous avons toujours lutté contre eux mais ce n’est qu’avec Chavez que nous avons pu éliminer ce fléau.  La pêche redevient un métier productif« .

Julio Moreno, pêcheur artisanal de Choroní, sur la côte de l’État d’Aragua, explique qu’il ne s’agit pas seulement de l’élimination de la pêche industrielle mais d’avancées sociales comme l’intégration de neuf mille pêcheurs au système de retraites de l’Institut Vénézuélien de Sécurité Sociale, à la suite du décret de 2010. « Parce que la pêche est une activité dangereuse, très dure, elle détruit peu à peu le pêcheur. Avant le pêcheur âgé ne pouvait que mourir de faim, maintenant il compte sur les ressources qui couvrent ses besoins fondamentaux« .

Dans l’état de Vargas on sèmera sans pesticides

De leur côté les habitants du secteur El Junko en collaboration avec le gouvernement régional de l’État de Vargas ont lancé une initiative pour lutter contre l’agro-business et le commerce  des pesticides : la création du Village Expérimental « Augusto César Sandino », oú les groupes paysans apprendront à travailler les terres de manière écologique et sans besoin de pesticides.

Ce projet est impulsé par le Mouvement Social Écologique Bolívar y Martí, les conseils communaux, les habitants et les conseils de paysans et de pêcheurs de l’axe Junko-Carayaca, qui réalisent des productions agro-écologiques dans les zones d’agriculture urbaine our les étendre aux zones rurales. Ce projet collectif, porté par les habitants depuis 13 ans, s’est développé au fil des années.

L’objectif principal du hameau agro-écologique Expérimental « Augusto César Sandino » est d’impulser l’agro-écologie comme alternative au commerce des pesticides et dans ce but, de former des paysans organisés dans les communes de l’État de Vargas. L’idée est aussi de projeter l’agro-écologie comme mode de production en tant que tel, basé sur la revitalisation des savoirs ancestraux des paysans et la souveraineté agro-alimentaire avec le relancement de cultures comme l’avocat, le café, le cacao, entre autres. Un autre aspect important est la pêche artisanale, dans cette région située entre la montagne et la côte.

Le gouvernement régional offre son appui pour articuler les actions concrètes de l’État en faveur des secteurs paysans. Actuellement le secteur d’El Junko couvre quatre hectares situés dans El Arbolito, sur la route de Trampa El Tigre, secteur El Farallón, municipalité de Carayaca, dans l’État de Vargas.

C’est là que commencera la construction de ce village agro-écologique dont est chargé l’Institut Autonome du Logement de l’État Vargas (Invivar). Les ressources seront destinées au processus de planification et d’exécution des processus d’auto-construction dirigé par les familles paysannes du secteur, basé sur les techniques indigènes et paysannes de constructions en harmonie avec l’environnement.

Ce Village Agro-écologique Expérimental Augusto César Sandino comptera des espaces d’activités pratiques et théoriques parmi lesquelles 10 salles de classe pour 30 étudiants, équipées avec des ressources didactiques, une salle consacrée á la planification agro-écologique, trois laboratoires : l’un de détection des maladies végétales, l’autre pour la production d’engrais agro-écologiques et le troisième pour l’étude et la conservation des semences autochtones. Il y aura aussi des parcelles pour les cultures tropicales et un système de production d’espéces forestiéres autochtones, dans le cadre de la récupération des sources d’eau pure dans des zones protégées.

Texte et photo : Simón Rendón, militant du collectif local, avec AVN.
Traduction : Thierry Deronne, pour www.venezuelainfos.wordpress.com

Mission Ché Guevara : une formation aux savoirs-faire artisanaux pour promouvoir le nouveau modèle économique

jeudi 10 décembre 2009

Dans le Municipe Tucupita de l’Etat Delta Amacuro, la mission Ché Guevara est un programme de formation intégrale, qui a pour tâche de former aux travaux productifs pour que puissent s’y intégrer les communautés. Ceci s’effectue dans le cadre du nouveau modèle de production socialiste qui a pour objectif de contribuer au développement socio-économique de l’Etat et plus largement du pays.

Les participant-e-s contribuent également à l’élaboration de différents travaux artisanaux, parmi lesquels la boulangerie et la pâtisserie, mais aussi le travail du bois. Zuleni Figuera, coordinatrice régionale de la mission nous explique : “nous formons à des activités comme le textile, la construction et l’industrie, avec des cours plus spécifiques sur la menuiserie, la réfrigération. Nous avons deux centres de formation socialiste, l’un situé dans la communauté de San Rafael et l’autre au centre de la ville, appelé Centre de Formation Socialiste Tucupita. Nous donnons également des cours à l’extérieur, qui ont pour objectif de coordonner les différents conseils communaux qui sont eux mêmes ceux qui participent et intègrent les différents débouchés et ateliers de formation professionnelle de la mission Che Guevara.

“La finalité de ce cours est d’apprendre avec les membres de la mission, c’est une bonne opportunité pour nos familles, cela valorise le travail effectué par nos enfants, avec cette opportunité que nous a apporté la révolution, qui est de pouvoir renforcer le secteur éducatif. C’est un des objectifs que nous poursuivons actuellement” commente une des coordinatrices de la mission, en même temps qu’elle collecte la farine pour faire le pain.

 

Hommes et femmes se forment au travail communautaire, aux travaux manuels, et tandis que l’un scie des planches de bois, l’autre vernit une chaise, une table et l’ensemble s’élabore de manière collective. Jesucita Rondon, membre de la mission, nous raconte : “grâce au formateur, je fais des choses qu’auparavant je n’avais jamais faites, nous commençons un cours et un mois plus tard nous savons déjà faire des petites tables, avec des matériaux de recyclage, pour ensuite les vendre à prix solidaire. Notre prix est bien inférieur au prix du commerce, quasiment la moitié moins cher ».

Pendant ce temps, Jovanni Martinez, nous montre toutes les machines qui ont été créées pour réaliser le travail d’ébéniste. Jesús González, facilitateur déclare”L’objectif n’est pas simplement donner la connaissance aux jeunes hommes et femmes, mais qu’ils forment leur coopérative et puisse vendre à moinrde prix dans nos communautés”.

Ils se forment pour mettre leurs idées en pratique dans leurs communauté, et grâce à la mission, ls ont pu acquérir une somme d’outils nécessaires, qui leur permettent non pas de développer un commerce lucratif pour eux seuls mais d’intégrer ces savoirs-faire dans leur communauté pour aboutir à un développement solidaire.

Adriana Pacheco

Pour plus d’information : http://www.misioncheguevara.gob.ve/

Traduction : Grégoire Souchay pour : http://www.larevolucionvive.org.ve/

Nectar de la vie ou l’art de vivre du peuple Piaroa

lundi 16 novembre 2009

Dans le municipe Atures de l’Etat Amazonas, le peuple Piaroa se consacre à la culture et la récolte de l’ananas qu’ils acheminent à une coopérative qui dispose d’une usine de jus de fruits, et qui les distribue ensuite à des prix solidaires.

Santiago Lopéz signale que le chef de la tribu lu-même ne se souvient plus en quelle année ils commencèrent à vivre dans ce caño, comme ils appelaient alors un secteur, avec 5 familles complètes. En peu de temps, un homme appelé Antonio Coronel, premier capitaine de la communauté vint les rencontrer, et reste aujourd’hui encore celui qui maintient l´entente entre les habitants de ces collines, avec son œil affuté. Par son action, on commença a construire des cabanes le 19 octobre 1977 sur les côtes de cette savane.

En 1982, on commença la construction de 25 logements pour les nouvelles familles. Certaines d’entre elles permirent de pérenniser la culture traditionnelle de l’ananas. C’est la culture n°1 mais ces indigènes cultivent également le manioc doux, la papaye, la yucca amarga, la canne à sucre, mais ces cultures sont pour la consommation propre ; ici, sont plantées des cultures sur 300 hectares.

L’ananas nécessite près d’un an pour mûrir, les semis se font à la fin octobre et la croissance se termine début mai. L’ananas se consomme sous diverses formes : en jus, en desserts, en confitures, en vins, en tarte, … d’une plante mère naissent 12 bourgeons qui sont ensuite utilisés pour être semés ailleurs.

Juan López, producteur d’ananas nous explique qu’ils cultive également des potirons et diverses variétés de bananes. C’est ce qu’ils mangent : “Nous, indigènes Piaroa vivons de cette culture que nous ont légués nos ancêtres depuis une tradition ancestrale. Grâce au président Chavez, ici dans ce coin nous travaillons en coopérative, et tout le monde, des enfants au cacique, participe.”

Tito Camacho, président de l’usine de jus de fruits nous explique que les 47 producteurs qui travaillaient ici perdaient chaque année 50 tonnes de leur production. Chaque jour, c’est 200 kilos et chaque semaine 800 à 1 tonne qui sont distribués au peuple, au vendeurs et aux restaurants.

Nous nous sommes organisés petit à petit, avec l’appui, l’union et avec les conseils communaux. Ce président aide les indigènes et nous a donné notre chance”. Rogelia de Acosta, qui travaille à l’usine nous dit qu’à la fin de la récolte de l’ananas, débute la saison Tupiro et quand celle-ci s’achève commence celle de Copazú.

Hector Pérez, habitant du secteur nous explique l’importance vitale de l’usine qui est aujourd’hui la seule, et que l’avenir sera meilleur, grâce à la révolution agraire.

Nelson Cova

Traduction : Grégoire Souchay pour :http://www.larevolucionvive.org.ve/