L’Arc minier de l’Orénoque, les « écologistes » et les mafias, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Construite à l’origine, en 1952, pour servir de centre administratif à la Orinoco Mining Company, multinationale américaine exploitant à l’époque le minerai de fer et l’embarquant vers les marchés internationaux, Puerto Ordaz, fière de ses grappes d’immeubles modernes et d’antennes-relais que séparent de vastes zones vertes, est l’une des villes les plus modernes et industrieuses du Venezuela. Dès l’aube, à la sortie sud de sa « petite sœur pauvre » San Felix (cité dortoir avec laquelle elle forme l’ensemble de Ciudad Guyana), des files d’hommes se pressent sur le bord de la route et jouent des coudes pour aborder les bus, cars, camions, camionnettes ou véhicules parfois vétustes qui passent en vrombissant.
Route nationale qu’emprunte cette noria, la « Troncal 10 » trace son sillon en direction du sud et du Brésil, à 600 kilomètres de là. Toutefois, au bout de 165 kilomètres, elle traverse la première des localités à sinistre réputation vers laquelle se dirige, dans l’espoir d’un possible revenu, cette multitude enfiévrée : Guasipati. De dizaines de kilomètres en dizaines de kilomètres, suivront l’inquiétant El Callao, puis la pustule urbaine de Tumeremo. Il y a même pire, à ce qu’il paraît. « A partir de là, grimace le Vénézuélien qui nous accompagne, c’est l’anarchie. Le point le plus obscur, c’est la mine d’or à ciel ouvert de La Cristina. »

Nous nous trouvons au nord de l’Etat de Bolivar, en plein cœur du très polémique Arc minier de l’Orénoque (AMO). Le 24 février 2016, confronté à la campagne de déstabilisation économique menée par l’opposition et le gouvernement des Etats-Unis, le président Nicolás Maduro en a fait une « zone de développement stratégique nationale » de 112 000 km2 afin d’y exploiter d’importants gisements – or, diamants, coltan, kaolin, dolomie, autres métaux rares et stratégiques – et de diversifier l’économie, trop dépendante du pétrole – ce qui, sur tous les tons, est en permanence reproché au Venezuela « bolivarien ».
L’annonce a provoqué de très virulentes critiques de l’opposition, de partis politiques considérés « progressistes » (tels Marea socialista), de « défenseurs de l’environnement » nationaux et étrangers, d’organisations indigènes et de personnalités présentées comme « dissidentes » du chavisme – une poignée d’ex-ministres de feu le président Hugo Chávez (Ana Elisa Osorio, Héctor Navarro, Gustavo Márquez Marín, Olly Millán), le général en retraite Cliver Alcalá Cordones, l’intellectuel Edgardo Lander et Nicmer Evans (« chouchou de certains « gauchistes » européens, qui vient de s’allier à la droite dure au sein d’un Front large récemment constitué en remplacement de la MUD [1] que l’incohérence et les erreurs de ses dirigeants ont fait exploser).
« Le président a rejoint le camp de la droite en méconnaissant le fait irréfutable que les mouvements de gauche, partout dans le monde, ont incorporé à leur patrimoine doctrinal la préservation de l’environnement (…) », déclarera ainsi Freddy Guttiérrez, le 15 août 2016, lors d’une conférence de presse organisée conjointement par la Plateforme citoyenne de défense de la Constitution bolivarienne et les instigateurs du « recours de nullité » déposé devant le Tribunal suprême de justice (TSJ) contre l’AMO. « Il [le chef de l’Etat] a décidé d’amputer le territoire national de 112 000 km2, un espace plus grand que Cuba, l’Irlande ou la Croatie. Il s’agit de la création d’un Etat dans l’Etat. » Qui plus est, ajoutent les relais internationaux de cette virulente campagne, « livré à la rapacité de dizaines de multinationales dérogeant aux lois du travail et à l’impôt [2] ». Pour l’ex-ministre de l’environnement Osorio, « cette initiative provoquera des dégâts environnementaux irréversibles, avec de graves conséquences pour les ressources hydriques, et rendra plus aiguë la décomposition sociale dans d’importantes zones du territoire aujourd’hui quasiment dépeuplées. »

Il y a là des arguments à ne pas négliger. Mais aussi de quoi sursauter d’étonnement… Tout au long du parcours qui, de Ciudad Guyana, mène à Upata, Guasipati, puis El Callao et Tumeremo, les longues lignes droites de la route ne traversent que des zones déboisées, des aires désolées, des champs qu’arpentent quelques troupeaux. Des cocotiers découpent leurs palmes contre le ciel. Où diable est donc passée la forêt vierge immaculée, l’immense jungle aux lianes énormes, aux cours d’eau inviolés, aux peuples d’Indigènes vivant en harmonie avec la Terre Mère, aux innombrables espèces d’oiseaux qu’est censément en train de détruire Maduro ?
« Il y a méconnaissance et désinformation malicieuse, réagit Luis Alberto Vásquez, technicien « révolutionnaire » (de tendance « écologiste et anarchiste » précise-t-il), qui, pour le compte du Centre national de technologie chimique (CNTQ), collabore avec le ministère du Pouvoir populaire pour le développement minier et écologique (MPPDME). On présente l’Arc comme le responsable de la situation alors qu’il prétend la régler. Il y a dans cette région un héritage historique très lourd auquel le gouvernement cherche à apporter des solutions. »

C’est en 1853 – et non en 2016 ! – qu’El Callao, fondée par des migrants en provenance de la Caraïbe, a changé pour toujours lorsque de l’or y fut découvert. Alluvionnaire d’abord, dans les fleuves et les cours d’eau, puis en sous-sol. A 20 minutes aujourd’hui en hélicoptère de Tumeremo, une compagnie anglaise creusa son premier puits en 1881 – fin de XIXe siècle au cours de laquelle des firmes européennes s’abattaient sur ce nouvel eldorado [3]. Lorsque, un peu plus tard, le prix de l’or s’effondra, ces entreprises se retirèrent. Mais l’exploitation des filons n’a jamais cessée.
En 1970 naquit la vénézuélienne Minerven, nationalisée quatre années plus tard. En même temps, multinationales et compagnies appartenant à la classe dominante – celle-là même qui s’est opposée à Chávez et tente aujourd’hui de renverser Maduro – se voyaient octroyer d’importantes concessions qu’elles exploitaient de façon totalement incontrôlée. Dans le pire des cas, elles ne produisaient pas un gramme du précieux métal. Faisant « certifier » leur minerai [4], elles jouaient en bourse avec les fluctuations du prix de l’or sur les marchés et engrangeaient d’importants profits, n’apportant, sous forme d’impôt, aucun bénéfice à l’Etat. D’autres, jouissant d’une autorisation d’exploitation de vingt, voire cinquante ans, en terminaient rapidement avec le filon le plus facile à arracher au sous-sol – le « filet mignon », s’amuse un acteur de terrain ! – et réclamaient immédiatement une autre concession, laissant derrière elles à l’Etat le reliquat de minerai le plus malaisé et le moins rentable à exploiter.
Dans ce sillage, au milieu de ceintures de misère, toute une population informelle s’installait et, repoussant la forêt et parfois les Indiens, transformait le Bolivar en un gruyère tropical creusé d’innombrables puits. N’en déplaise aux rêveurs mal informés, il y a bien longtemps que le paradis terrestre n’y existe plus.

Entre mines et activités connexes – acheteurs d’or plus ou moins véreux, fournisseurs de matériel, vendeurs de bricoles et de boustifaille, camionneurs, mototaxis, compagnes, prostituées –, environ deux cent cinquante mille personnes vivent d’un « extractivisme » devenu sauvage au fil du temps. Dont une proportion notable d’étrangers – Colombiens, Brésiliens, Guyaniens, Dominicains. A l’exception de quelques gisements à ciel ouvert, les plus épouvantables pour l’environnement, l’exploitation, souterraine, se mène depuis les « verticales », puits d’où s’enfoncent, entre 25 et plus de 80 mètres de profondeur, de très étroites et obscures galeries. Précairement assis sur un court bâton fixé perpendiculairement à l’extrémité inférieure de la corde qu’ils cramponnent à deux mains, les travailleurs descendent ou ressortent, au bout de plusieurs heures d’un labeur épuisant, grâce à un treuil des plus rudimentaires que deux gaillards aux traits rudes actionnent à la force des bras. A mesure que la profondeur augmente, rendant l’effort physiquement impossible, un « winch » électrique modernise quelque peu l’installation. Tout au long du jour, de ces mines, remontent à la surface les sacs de 50 kilos de terre d’où, dans les « plantas » voisines, sera extrait, par un ravageur traitement au mercure, le métal convoité.

Entre deux plongées, les travailleurs se reposent dans leur hamac. Partout autour, sur le « barranco » (le front de travail), l’équivalent d’une fourmilière redouble d’activité. Huit hommes et une cuisinière composent généralement l’équipe qui exploite les mines les plus modestes, l’immense majorité. Incapables de payer un logement ou même une chambre d’hôtel, tous vivent dans des campements insalubres faits de « casuchas » – toiles de plastique noire tendues sur des piquets. Ils ne tiennent d’ailleurs pas forcément à une habitation en dur. Leur précarité leur permet de se déplacer « à vitesse grand V » pour peu que surgisse la rumeur d’une « bulla » – le « raffut » que provoque la découverte inopinée d’un nouveau et supposé riche filon.
« Quand tu trouves de l’or, tu oublies tout, s’esclaffe un intéressé, jusqu’au nom de ta maman ! Tu récupères toute ton énergie. » Parfois jusqu’à l’absurde, jusqu’à la folie ! « En 1981, dans l’ouest du Bolivar, en pleine forêt, sous la piste d’atterrissage de leur campement, des types ont découvert des diamants, raconte Sergio Milano, professeur à l’Université nationale expérimentale de Guyana et spécialiste de l’activité minière. En une nuit, ils ont totalement défoncé la piste ! Quand ils ont retrouvé un minimum de bon sens, ils se sont rendus compte qu’ils ne pouvaient plus ni sortir de là, ni être ravitaillés… »
Traditionnellement, les mineurs ont de l’or une vision magique. Pour eux, le métal pense, il a une personnalité. Ils prétendent qu’ils ne le découvrent pas, que c’est lui qui les trouve. Que c’est lui qui décide à qui il va apparaître. « Dans leur idiosyncrasie, dans leur cosmovision, la nature est seulement porteuse de richesse. Le concept de sa protection ou de sa conservation n’existe pas. » C’est donc, lorsque surgit la « bulla », à grands coups de pics, de pelles, d’explosifs et souvent de conflits que naît une nouvelle communauté.

Un gramme d’or environ pour 200 kilos de matériel brut : la boue collée sur leurs vêtements, les chanceux du moment s’entassent devant les officines qui, de Guasipati à Tumeremo, le long des rues bruyantes et encombrées d’une foule grouillante courant en tous sens, achètent, en argent liquide (qui a disparu dans tout le reste du pays) le métal précieux. La bière et le rhum coulent à flots. Les « filles » des « currutelas » cambrent les reins et tendent la main. « La maison de passe, c’est le centre social de la mine », soupire, ayant l’air d’en connaître un rayon sur la nature humaine, un habitant désabusé.

En période de crise économique, comme celle que traverse le Venezuela actuellement, des hordes d’hommes en quête de survie déboulent de partout. Des zones périphériques surgissent autour des agglomérations, dans la plus totale anarchie. « Cela a un fort impact, nous confie José Alejandro Martínez, le maire chaviste de Guasipati, ex-plus jeune édile du pays, qui entame son troisième mandat. En matière d’eau, d’électricité, d’équipements, cette ville n’est pas préparée à recevoir tant de gens. De plus, cette déferlante a une influence sur l’insécurité. »
Il rôde dans les parages des « malandros » (délinquants), des « pranes » (caïds), des bandes mafieuses appelées « syndicats » ou « bases », qui luttent pour le contrôle des territoires, armés de fusils R-15, FAL et AK-47. On pratique le racket – « la vacuna » (« vaccination » : un terme colombien). Quatre ou cinq grammes d’or à payer chaque mois pour éviter d’être embarqué dans les collines et tabassé, voire exécuté, parfois découpé à la tronçonneuse. A El Callao (25 000 habitants, 80 000 avec la population flottante), l’un des onze « municipios » du Bolivar, 90 assassinats ont eu lieu en 2015. Avec, de temps en temps, un pic spectaculaire de violence, très médiatisé. Le 4 mars 2016, à Tumeremo, quatorze corps sont retrouvés dans une fosse commune, exécutés par la bande d’Ulloa Suárez, alias « El Topo » (abattu par les forces de l’ordre ultérieurement). Cinq morts à El Callao, le 5 avril 2017, quand des sujets armés s’en prennent à une patrouille militaire. Onze malfrats au tapis et un officier de l’armée blessé, le 11 septembre 2017, à Tumeremo, lors d’un affrontement avec le « syndicat » du mafieux « Fausto ». Après neuf morts encore, à El Callao, dans le secteur San Luis, le 15 novembre, dix-huit malfrats porteurs d’armes de gros calibre tombent, le 11 février 2018, dans la mine Cicapra de Guasipati.

Chacune de ces tragédies voit se renouveler la même plaisanterie : les députés d’opposition, leurs supplétifs et leurs médias clouent au pilori… les forces de l’ordre, le gouvernement et Maduro. Quelques heures à peine après l’ultime drame de Guasipati, sans avoir effectué aucune enquête de terrain, Provea, supposée organisation de défense des droits humains devenue une quasi annexe du Département d’Etat américain, estimait que, d’après les faits portés à sa connaissance, il s’agissait « d’un nouveau massacre » des Forces armées bolivariennes [5]. Faisant réagir (parmi beaucoup d’autres) Carlos Clarck Wallace, bel homme de 74 ans, noir comme du charbon (et pas spécialement politisé), rencontré dans sa mine de Caratal (près d’El Callao) : « Pendant la IVe République [avant Chávez], il y avait d’avantage de respect pour la loi. Maintenant, avec leurs histoires de droits de l’Homme, quand vient la Garde nationale, on prétend que c’est de la répression. Ces choses-là circulent jusqu’à l’opinion internationale et contribuent à criminaliser le gouvernement. » 

Depuis quelques années, la violence a changé de nature. « Le mineur est un homme rude, mais pacifique, cette barbarie est importée, analyse Sergio Milano. Une partie des formes d’assassinat utilisées ces derniers temps viennent de Colombie. » La « ruée vers l’or » n’ayant pas attiré que des enfants de chœur, des paramilitaires en provenance du pays voisin ont effectivement importé leurs obscènes méthodes. « Comme ce sont des zones où le contrôle policier est déficient et où, jusqu’à présent, ils pouvaient agir avec une certaine liberté, ils se sont enkystés. »
Dans quel but ? A elle seule, l’activité minière informelle – la « pequeña minería » – produit au grand minimum deux tonnes d’or par mois. Paradoxalement, en 2015, la Banque centrale du Venezuela (BCV) n’en a reçu pour toute l’année que 700 kilos – 500 kg en 2016 – alors que, selon une directive de 2009, les mineurs ont l’obligation de lui vendre 60 % de leur production. En revanche, au large des côtes vénézuéliennes, l’île de Curaçao en exportait plus de 18 tonnes. Cette dépendance hollandaise des Caraïbes a ainsi engrangé 2,3 milliards de dollars entre 2010 et 2015… sans posséder une seule mine sur son territoire !
Dans le chaudron étouffant du Bolivar, or et diamants s’échappent par d’obscurs chemins – « los caminos verdes » – ou de discrètes pistes d’aviation clandestines vers le Brésil, la Colombie, le Guyana, Aruba et Curaçao… Qui, sans vergogne, « légalisent » puis exportent la richesse qu’ils savent volée à leur voisin. Aidés, chez celui-ci, pendant longtemps, par l’absence de contrôles et la plaie endémique de la corruption. « Un garde national, un policier, un fonctionnaire public ont des salaires modestes, explique Milano. On leur offre quelques grammes. Ça vaut des millions. Il est très difficile de résister. »

Longtemps, l’Etat a envisagé d’exploiter cette richesse. Sans réellement passer à l’acte. « Ce secteur était toujours relégué car le pétrole constituait la force motrice du pays : une extraction facile, avec peu de travailleurs, et un marché d’exportation à proximité », nous expliquait en mai 2017 le ministre du MPPDME Jorge Arreaza. Le péché capital du Venezuela du XXe siècle : l’or noir freinant toute autre activité. Par ailleurs, dans la loi des mines de 1952, le petit mineur n’existait pas. « Il devait être éliminé et était censé s’incorporer à l’industrie minière, rappelle Milano. Mais, que cela plaise ou non, il était là ! »
Il faut attendre 2001 pour que Chávez signe un décret-loi prenant en considération cet acteur oublié, qui extraie des fortunes, mais n’en récolte que de misérables miettes. En 1995, peu de temps après être sorti de prison pour sa tentative de coup d’Etat du 4 février 1992 contre le président Carlos Andrés Pérez, il a parcouru l’Etat de Bolivar et y a découvert la dure réalité de la vie des « mineros ». N’ayant rien oublié, il reconnaît la dette historique du pays à l’égard de cette population.
En août 2011, Chávez, encore lui, expose en conseil des ministres, puis publiquement, l’idée qu’il a en tête depuis longtemps. « Dans le sud du pays, affirme-t-il, nous avons l’une des réserves d’or les plus importantes du monde et je vous informe que je vais bientôt approuver une loi nous permettant de prendre en main la gestion de la région aurifère parce que les mafias et la contrebande y font régner l’anarchie. Cette loi est déjà prête pour réserver à l’Etat les activités d’exploration et d’exploitation de l’or et toutes les activités connexes. » Sans coup férir, il « invente » l’Arc minier. Quand le « comandante » parle, les courtisans se taisent. Aucun de ceux qui, aujourd’hui, sur ce thème, se réclament de lui pour crucifier Maduro, n’élève la voix.

« On ne va pas tenter de cacher le soleil avec un doigt en prétendant qu’il n’y a pas de dégâts environnementaux, admet en haussant les épaules José Ortiz. Evidemment qu’il y en a ! Il ne s’agit donc pas de produire “plus d’or”, mais “plus et dans de meilleures conditions”. Cela implique que nous devons être accompagnés par le peuple minier pour transformer les relations sociales de production. »
« Muchacho » né à Guasipati, avocat sans costume ni cravate, mais à l’énergie débordante et communicative, Ortiz est depuis un an président de la Mission Piar [6], elle même apparue en 2005 pour mettre un terme à ce Far-West « polluant et générateur de vices » par une « reconversion minière » pleine de bonnes intentions. Un échec, à ce moment. Car il existe trois types de « mineros ». Ceux qui, surgissant en période de crise, repartiront si la situation générale du pays vient à s’améliorer ; les investisseurs d’entreprises de taille moyenne et leurs salariés ; mais, et surtout, la masse des « historiques », dont les pères, grands-pères et aïeux, parfois sur cinq ou six générations, pratiquaient déjà cette activité. « Ces gens-là, tu ne les transformes pas en coiffeurs, en paysans ou en en boutiquiers du jour au lendemain. Tu te heurtes à tout un substrat culturel. Ils ne bougeront jamais, et moins que tout par décret. Le gouvernement a dû reculer. »

Lorsque le vice-président Elías Jaua lance à son tour en 2010 le Plan Caura, destiné à interdire la recherche illégale et terriblement nocive de l’or et du diamant sur le bassin du río Caura, habitat et terre ancestrale des Indiens Yekuwana, Sanemá et Hoti, il se heurte lui aussi à des résistances initialement sous-estimées. En plein boom pétrolier, l’Etat indemnise les propriétaires de barges et d’installations, lesquels empochent l’argent et… vont se réinstaller un peu plus loin.
Quand enfin Chávez « nationalise » l’or en 2011, en expliquant aux investisseurs privés et aux multinationales que, désormais, l’Etat se réserve les tâches d’exploration-exploitation aurifère et devra posséder 55 % du capital des firmes du secteur, ceux-ci décident de s’en aller. A travers Minerven, l’unique entreprise publique existant alors avec ses 800 travailleurs, l’Etat prend le contrôle des multinationales – Crystallex, Rusoro Mining, Mineria MS Ca, Promotora minera de Guyana, Gold Reserve Inc. –, mais, d’une certaine manière, semble hésiter sur le rôle à attribuer à la « pequeña minería ».

« L’or, jusque-là, ne laissait rien, à l’exception de la malaria, d’un environnement saccagé et d’une situation sociale absolument désastreuse, résume l’actuel ministre du MPPDME Victor Cano. Il y avait dès lors deux manières de procéder. A feu et à sang, en envoyant l’armée nettoyer le secteur d’une partie de sa population, ou en travaillant avec les mineurs, chemin que nous avons choisi. Même si c’est difficile, nous en sommes conscients. »
En récupérant en 2016 le flambeau defeu Chávez, Maduro et ses collaborateurs ont établi les bases « réelles » du projet de développement. Premier élément, essentiel, systématiquement occulté par les détracteurs de l’Arco : seuls 5 % de la « potentielle » zone de production de 112 000 km2 donneront lieu à une exploitation, qui plus est « contrôlée ». Ailleurs, dans les aires sous régime d’administration spéciale et les parcs nationaux, la biodiversité sera protégée.

Le 5 décembre 2017, un décret a démarqué les vingt-trois zones (3 400 km2), définies avec le ministère de l’Ecosocialisme, dans lesquelles pourra être exercée l’activité minière. Tout individu ou communauté exerçant en dehors de ces zones doit immédiatement migrer vers les aires autorisées. Deux pour le diamant, vingt-et-une pour l’or. Quelques-unes destinées à la grande industrie – Faoz (Venezuela) pour le coltan – et à quelques multinationales – Afridiam (République démocratique du Congo) pour le diamant, Bedeschi (Italie) pour l’or, ainsi que Yankuang Group (Chine), Barrick Gold Corporation, MPE International Inc et Gold Reserve (Canada). Comme pour le pétrole, des entreprises obligatoirement « mixtes » dont l’Etat sera propriétaire à 55 % et, précise-t-on au ministère, avec un volontarisme évident, « garant du respect des règles salariales et environnementales ».
La majorité des zones sera néanmoins réservées à la moyenne et petite « minería » [7], dans des conditions également imposées par l’Etat.  » Une recherche d’équilibre entre quatre lignes « stratégiques » : apport à l’économie nationale, sécurité, mesures sociales et protection de l’environnement. « Un plan construit sur le territoire, précise Ortiz, avec la participation des gens et la pleine connaissance de leur réalité, de leur culture, de leurs traditions ; pas planifié à Caracas dans une station de métro. »

En 2017, plus de sept cent réunions ont été organisées, par le biais du Conseil populaire minier (CPM), entité créée par les intéressés ces dernières décennies pour lutter, parfois avec succès (et l’aide de Chávez), contre la grande industrie qui tentait de les expulser. « Il y a des zones, explique Victor Cano, où l’on ne savait même pas combien il y a de personnes… » Pendant trois mois, une équipe de techniciens et de professionnels, accompagnés par cinquante garçons et filles de 17 à 35 ans encadrés par la Mission Piar et le « chapitre minería  » du Plan de travail pour les jeunes – la Chamba Juvenil [8] – se sont plongés dans ces espaces chaotiques pour en recenser les habitants. « Le mineur ne sort pas de sa mine, poursuit le ministre, jamais. Il fait sa vie dans la mine, mange dans la mine, reste à la mine. Impossible de lui dire “va te faire enregistrer à El Callao ou Ciudad Bolivar”, il ne le fera pas. On doit se rendre sur place pour l’identifier. »
Au terme de cette intervention a été formalisé un Registre unique des mineurs (RUM) qui permet de connaître de plus près la réalité. « L’accueil a été différent en fonction des endroits, nous confie une jeune femme de Puerto Ordaz, qui a participéà cette enquête de terrain. Une fois seulement, les mineurs ont refusé de nous recevoir, tout en nous traitant avec cordialité. Ailleurs, ça s’est passé très tranquillement. On n’a rencontré des réticences que dans environ 10 % des cas. » Pour la première fois dans l’Histoire, nous content quelques grands-pères, le gouvernement prend en compte la « piétaille » des « mineros » pour formaliser et réglementer leur activité.

En quelques mois, le gouvernement a signé quarante-six « alliances stratégiques » avec ces derniers – entre cent et cent cinquante autres se trouvant en instance de formalisation. « Ils s’organisent en coopératives, en entreprises dotées d’un statut juridique, s’associent à l’Etat, doivent payer des impôts, mais, en échange, rentrent dans la légalité, c’est gagnant-gagnant. » Jusque-là livrés à une armée de profiteurs et de trafiquants pour se fournir en matériels et combustible à des tarifs exorbitants, ils peuvent désormais les acquérir légalement, à prix régulé, réduisant ainsi leurs coûts de production. En contrepartie, ils s’engagent à vendre leur or à travers la compagnie nationale Minerven, qui, pour le compte de la Banque centrale du Venezuela (BCV), le leur achète, rubis sur l’ongle, au prix international du marché – pour parler clair : au taux de change illégal et manipulé dans le cadre de la « guerre économique » imposée au Venezuela [9]. Un aveu d’impuissance, mais aussi, très pragmatiquement, le seul moyen de décourager l’exploitation clandestine et de mettre à mal la concurrence des mafias. « Actuellement, c’est l’Etat qui paye le mieux, nous confie Mireya Cobarubia, co-propriétaire de la mine Tesoro de Dios. Plus que les étrangers ! Depuis qu’on a signé notre alliance et qu’on est partenaires, tout va beaucoup mieux, on collabore à la construction de ce pays. »

Pour bénéficier de ces conditions qui ne nuisent en rien à leurs intérêts, les « mineros » doivent néanmoins faire un effort et, « impérativement », respecter un certain nombre de règles, en matière de sécurité et de protection de l’environnement. Dans ce registre, le principal défi concerne le traitement du matériel aurifère sorti des puits. « C’est nouveau dans le pays, se réjouit Alberto Vásquez, notre « écologiste anarchiste » du CNTQ. Jusque-là, le traitement se faisait presque exclusivement avec du mercure, dont il faut deux tonnes pour obtenir une tonne d’or. Peu efficace donc, et terriblement polluant, il contamine nos ríos et nos poissons. » En effet très toxique, ce métal lourd relâché dans les eaux résiduelles, détruit la faune, la flore et même les hommes en contaminant la chaîne alimentaire par bioaccumulation ; auparavant, chauffé en plein air pour en séparer l’or qu’il a amalgamé, il a produit des gaz dévastateurs pour le « minero » qui procède à l’opération et son entourage immédiat [10].
Il s’agit désormais, pour les mineurs organisés, de se tourner vers les « plantas » utilisant le cyanure, dont quelques-unes existent déjà ; et de pousser les propriétaires d’équipements utilisant le mercure à remplacer leurs néfastes installations. Négativement connoté – à cause des suicides et des homicides par empoisonnement ! –, le cyanure, infiniment moins contaminant que le mercure, se dégrade beaucoup plus facilement. Si, dans son installation initiale, le processus de lixiviation qu’il permet se révèle plus coûteux, il permet, une fois opérationnel, de récupérer 92 % de l’or contenu dans le matériau brut, quand le mercure n’en capte que 38 à 40 %. A minima, une production passant du simple au double, donc un investissement rapidement rentabilisé [11]. Par ailleurs, la cyanuration ne présente un danger qu’en cas de rupture des digues qui retiennent les boues à 75 % liquides qu’elle rejette en bout de course – ce qui s’est déjà produit de par le monde, chacun en est conscient. « Le ministère nous a sollicités pour qu’on trouve des technologies alternatives, souligne Vásquez. On travaille activement sur de nouvelles possibilités, plus écologiques, de substitution. »

Bien entendu, les chemins du progrès, rarement linéaires, ne sont pas exempts de difficultés. Au sortir du traitement dans les « plantas » (également appelées « molinos » ou « moulins brésiliens ») utilisant le mercure, les boues résiduaires mêlées aux flots d’eaux toxiques constituent, une fois asséchées, les « colas » – sables inertes qui contiennent encore, on l’a vu, environ 60 % de l’or très fin non capté par cette technique d’extraction. Ce sont ces « arenas » que récupèrent en priorité les quelques installations procédant par cyanuration, comme Inversiones Guaviare (10 à 15 kilos d’or par mois, 200 ouvriers travaillant en trois-huit). « L’objectif à atteindre est qu’elles traitent la matière primaire, que le mineur y aille directement, sans passer par le mercure, explique lucidement Darwin Evans, vice-président de Minerven, à El Callao. Mais il y a une quantité importante de “molinos” et de gens qui dépendent de leur activité. A mesure du processus d’organisation, on devrait dépasser cette phase, mais ça va forcément prendre du temps. »
Nous faisant visiter son modeste « molino » de Tesoro de Dios, Mireya Cobarubia confirme à sa manière : « On est conscients de ce que le mercure est mauvais pour notre santé et l’environnement, qu’il va arriver un jour où ce moulin ne pourra plus fonctionner, à cause de la contamination, et qu’on devra apporter le matériel directement à l’usine de cyanuration. Donc, tout le monde commence à se réorganiser, mais sans pression. » Un processus de transformation graduel qui a, quoi qu’on en pense, le mérite d’avoir commencé. Et dans lequel chacun peut trouver son compte s’il est bien mené…
« En 2005-2007, avec le CNTQ, on a calculé la quantité d’“arenas” issues du mercure non encore retraitées, raconte Vásquez, évoquant l’Etat de Bolivar. On est arrivés à 10 millions de tonnes ! Si l’on répartit cette quantité entre les traditionnelles équipes de mineurs, et si l’Etat finance ou subventionne de nouvelles installations de cyanuration, ils vont récupérer de l’or sans être tentés de partir dans les zones de forêt primaire ! »

Souvent levés à quatre heures du matin pour arpenter routes et pistes de terre rouge, les membres de la Mission Piar déploient une activité aussi enthousiaste qu’incessante. Militants autant que fonctionnaires, ils constituent la pièce maîtresse de « la grande transformation » recherchée. Deux cent-trente étudiants et professionnels du Plan de travail pour les jeunes – géologues, ingénieurs des mines, travailleurs sociaux, bacheliers, de toutes les universités de l’Etat de Bolivar – actuellement en formation au cri enthousiaste et ludique de « pico, pico / pala, pala / manea, manea / la batea [12 ! », vont les assister pour, selon José Ortiz, « entreprendre une humanisation des mines ». En poussant à l’abandon du mercure, déjà interdit, mais qui jouit d’une période de « tolérance » : « On n’envoie pas l’armée, on fait les choses progressivement. Quand le temps de grâce sera terminé, tout le monde devra se soumettre à la loi. » Avec des principes simples à comprendre. Par exemple : « Si tu as dévasté la nature, tu dois replanter ! »
La mission entend également favoriser l’émergence de projets socio-productifs – pisciculture, agriculture, briqueteries, petites entreprises – « car il ne s’agit pas de remplacer la rente pétrolière par la rente minière ». Ce qu’ont manifestement intégré nombre d’intéressés : « On a déjà prévu un terrain pour monter un élevage de porcs et développer le maraichage, confirme ainsi Ramón Calderón en nous accueillant dans la zone de La Ramona (1 500 familles, plus une population flottante de 500 personnes). On projette également d’avoir un camion, une ambulance, un module de santé, un terrain de foot, une bonne école et un lycée avec leur cantine. Nous devons aussi préparer notre jeunesse en l’envoyant à l’Université… »
Autres axes de travail, « la santé intégrale, sexuelle et reproductive » ainsi que la sécurisation des mines, souvent dangereuses, non étayées, mal ventilées, où ne sont utilisés ni casques, ni masques, ni gants. Et même un registre « loisirs » pour pousser les mineurs à créer des équipes de football, organiser des tournois, « prendre des vacances de quelques jours au bord de la mer plutôt que de dépenser tout leur fric au bordel… »
« On dira que je suis fou, rit Ortiz, mais c’est notre rôle ! La mine doit cesser d’être un espace de production avec violence pour devenir un espace de production humain. »

« Vous allez vous marier avec un projet et ses difficultés, annonçait ce même Ortiz le 10 mars, sans langue de bois, aux deux cent soixante « chamberos » – jeunesde la « Chamba Juvenil » – réunis à Ciudad Bolivar, capitale de l’Etat que borde le puissant Orenoque. Il y a des choses qu’on pourra faire immédiatement, d’autres à moyen terme, d’autres à long terme. Lorsque des complications inattendues vont surgir, ne sombrez pas dans le découragement. Aucun de nos efforts ne sera vain. Nous ne pouvons pas nous rendre ! Notre champ de bataille, c’est les mines, les pieds dans la boue, avec les gens. »
De fait, le message global commence à générer une dynamique. Les premiers résultats sautent aux yeux. Lors d’une visite à San Rafael de la Camora, l’éternel sourire d’Ortiz s’élargit : « la alzadora » – un simple monte-charge – protège du vide impressionnant les trois hommes qu’il transporte à moins 85 mètres grâce à de très inhabituelles sangles de sécurité. Tous les mineurs portent bottes et casque de sécurité.
De quoi motiver les « chamberos » qui se préparent à se lancer dans l’aventure, avec ferveur, « patriotisme », ils ne s’en cachent pas, mais aussi quelques craintes au fond des yeux. Jolie brune de 32 ans abritée derrière de larges lunettes de soleil, Maria Santoya frissonne : « Tu te demandes comment on va te recevoir… Il y en a qui sont dans les mines depuis une éternité, sur plusieurs générations, et nous, on va se pointer et leur dire qu’il faut mettre un casque, un masque pour les poumons, des gants de chantier ! “Qu’est-ce que c’est que cette jeunette qui vient m’expliquer ce que je dois faire”, vont-ils penser… » Laissant fuser un léger rire, une de ses copines l’interrompt : « C’est tous des hommes ! C’est justement parce qu’on est des “muchachas” qu’ils vont ouvrir de grands yeux et nous écouter. » Ce à quoi Isberlyn González, une géologue de Caroni, ajoute : « On n’y va pas seulement pour les mineurs. On y va aussi pour aider, sur le plan social, leurs femmes et leurs enfants. » Derrière elles, dans un charivari d’exclamations joyeuses, un groupe rugit : « Pico, pico / pala, pala / manea, manea / la batea  ! »
C’est aussi ça, le Venezuela.

« On a défini cinq minéraux stratégiques  : l’or, les diamants, le coltan, le cuivre et l’argent », commente le ministre Victor Cano. Le coltan est exploité depuis moins longtemps que l’or, et de façon artisanale. On ne savait pas qu’il était si important, on n’en a entendu parler que ces dernières années. » Et pour la première fois en 2009, quand Chávez en personne révéla qu’on avait découvert des mafias exploitant de manière illégale et détournant en contrebande en Colombie « un métal stratégique appelé coltan ».
Minerai aussi précieux que l’or du fait de son utilisation dans les industries électronique et spatiale, indispensable à la fabrication des téléphones portables, tablettes et condensateurs d’ordinateurs que même les « écolos » les plus purs utilisent quotidiennement pour dénoncer son extraction « par le gouvernement irresponsable de Maduro », le coltan peut être extrait artisanalement et dans des conditions apocalyptiques, comme en République démocratique du Congo (RDC), ou selon un mode industriel, mécanisé et relativement sécurisé. Pas d’enfants dans les mines donc, ni travail forcé au Venezuela où deux entreprises mixtes fonctionnent d’ores et déjà dans le secteur de Los Pijiguaos. Le 9 septembre 2017, l’Entreprise mixte minière écosocialiste Parguaza (Emmepas) a annoncé avoir produit sa première tonne et le pays a communiqué qu’il allait procéder à sa première exportation « officielle » – aucune nation d’Amérique latine ne disposant encore d’installations pour raffiner cet « or bleu ».
Lui aussi exploité artisanalement, le diamant fait l’objet, depuis plusieurs années, de négociation et de discussions avec des entreprises angolaises et sud-africaines intéressées par une association avec l’Etat vénézuélien. D’après le président Maduro, cité par le quotidien El Universo du 3 juin 2017, la zone concernée s’étend sur 10 000 hectares où, estiment les géologues, se trouveraient 40 millions de carats [13].

Ne voir dans l’arrivée de multinationales, dans les conditions précitées, qu’une « mise à l’encan du pays » et une « soumission au capitalisme » a un aspect terriblement simpliste et réducteur. Toutefois, que le retour de la canadienne Gold Reserve reste en travers de la gorge de ses détracteurs n’a rien non plus de vraiment indécent.
En 1992, pour exploiter la mine Brisas de Las Cristinas, Gold Reserve a obtenu une concession, dont elle s’est crue propriétaire (alors que, selon la Constitution, le sous-sol appartient à la nation). Lorsque, en 2009, Chávez a révoqué cette concession, la multinationale en a appelé à la Banque mondiale qui, bien entendu, à travers le Centre international de règlement des différends relatifs aux investissements (Ciadi), lui a donné raison. Au terme de six années de confrontation, l’Etat vénézuélien a été condamné à payer 1,037 milliards de dollars d’indemnité – dont près de 800 millions ont été réglés, le solde donnant lieu à un accord qui permet la création de l’Entreprise mixte éco-socialiste Siembra minera, dont la compagnie canadienne possède 45 % des actions. Le champ d’action de ce « partenariat, que le pouvoir entend « plus écologique qu’auparavant », s’étendra sur les 18 951 hectares du projet Brisas Cristinas, l’un des plus importants gisement d’or et de cuivre du monde, où Gold Réserve opérait avant 2009 et où elle a laissé derrière elle un désastre épouvantable en matière d’environnement [14].

L’apparition en 2016 de la Compagnie anonyme militaire des industries minières, pétrolières et gazières (Camimpeg) provoque tout autant les suspicions. Pour le pouvoir, il s’agit, la crise économique étant ce qu’elle est, de permettre à ce « moteur industriel militaire » de générer des ressources afin de subvenir à ses besoins en matière d’équipement, d’armement et de fonctionnement. Et, s’agissant de l’Arc minier, d’y assurer une présence permettant de contrôler et réduire la présence des groupes irréguliers. Pour ses critiques, ce « cadeau » fait aux généraux donne à ceux-ci un pouvoir économique, et donc politique (déjà non négligeable) préoccupant. D’autres, et pas forcément anti-chavistes, du côté de Guasipti et El Callao, se montrent dubitatifs – certains militaires se montrant, en quelques circonstances, sur le terrain, moins enclins à travailler de pair avec le peuple « minero » qu’à défendre des intérêts douteux, y compris à travers la corruption ou même parfois la répression.
Les mêmes rajoutent généralement que si Washington et l’opposition, à la recherche d’un « Pinochet » (« démocratique », cette fois !), n’appelaient pas ouvertement les forces armées à renverser Maduro, le pouvoir aurait moins de raisons de s’assurer sa fidélité en lui consentant quelques « gratifications » excessives. Néanmoins limitées dans le cas présent : contrairement aux thèses absurdes véhiculées par les réseaux sociaux – qui mériteraient d’ailleurs, à l’examen, d’être rebaptisés « copier-coller sociaux » – les militaires ne se sont pas vu octroyer l’exclusivité de l’exploitation de l’Arc minier : ils ne pourront opérer que dans deux zones, quand on peut supposer qu’ils en espéraient beaucoup plus.

D’après le recensement de 2011, 54 686 Indigènes vivent dans l’Etat de Bolivar, répartis dans 182 communautés. Il n’est pas possible ici d’entamer une description systématique des frictions existant sur ce thème, très classiques au demeurant. Arrêtons nous plutôt sur quelques instantanés qui aideront à baliser le terrain.
D’après les opposants, le gouvernement ne respecte pas la Constitution qui, dans son article 119, traite des « garanties que les Indigènes doivent avoir quant à leurs terres » et, dans le 120, précise que l’exploitation des minerais y existant se fera « sans préjudice pour leur intégrité culturelle, sociale et économique ». La loi organique des peuples indigènes de décembre 2005, par ailleurs, prévoit une « consultation préalable et informée (…) de bonne foi, prenant en compte les langues, la spiritualité, respectant l’organisation propre, les autorités légitimes (…) des peuples et communautés indigènes concernés ». Obligation qui ne serait pas respectée.
De son côté, en mai 2017, le ministre Jorge Arreaza nous affirmait que de telles consultations, respectant les formes et les normes, avaient bel et bien lieu. « On leur présente le projet, on leur explique l’impact environnemental. S’ils disent “ici, non, c’est un territoire sacré”, on écarte immédiatement. On leur explique aussi le besoin de main d’œuvre, certains s’opposent, d’autres non. »
Pour Juan Carlos Velásquez, capitaine général des communautés du « municipio » Gran Sabana, l’Arc minier représente un problème de plus pour des populations déjà affectées par les trafiquants de combustibles. Dans le même registre, Esteban Rodríguez, porte-parole des Ye’kuana de l’Alto Ventuari (Amazonas), estime qu’« il attirera des inconnus sur le territoire, prostituera les femmes indigènes et apportera des maladies ». Francisco Rojas, de la Confédération indigène bolivarienne d’Amazonas, affirme quant à lui qu’il provoquera « des guerres et des problèmes entre Indigènes, car quelques membres des communautés concernées par le décret ont donné leur accord et l’ont même fait savoir à l’opinion publique [15 ».

Deux logiques, deux cultures, deux modes de pensée ? Pas forcément. Les « peuples originaires » ne constituent pas un bloc homogène. Pour le compte de la communauté Mapoyo, Jairo García, lors d’une audience devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme, a fait connaître son appui au développement de l’Arc minier. Une partie des Yekuana partage cette position « pro-minería  ». Les Pemones ont une histoire minière ancestrale. Pour le meilleur et pour le pire : utilisation du mercure, liens avec les contrebandiers. Le 2 mars dernier, pendant notre séjour, alors que la vice-ministre devait rencontrer leur capitaine général le lendemain, ils séquestraient une fonctionnaire, provoquant l’émoi. Car les logiques des fils de la « Terre-mère » sont parfois tordues : alors qu’ils ont signé une alliance stratégique et pratiquent l’extraction de l’or, ils veulent pouvoir le faire dans une zone qu’a interdit le gouvernement pour… préserver la biodiversité !

Au-delà des polémiques et controverses, une forte majorité de mineurs plébiscite manifestement le changement. Le 9 mars, dans la chaleur moite de Caicara del Orinoco, sous les paillotes d’un « Club de musique créole », une assemblée attentive et joyeuse assiste à la signature de 43 « alliances stratégiques » entre le gouvernement et des petits producteurs de diamant. A la tribune, le ministre Victor Cano côtoie le vice-président de la BCV José « Chino » Khan, le gouverneur du Bolivar Justo Noguera, les autorités militaires et les édiles locaux. « Cette alliance stratégique avec l’Etat est un acte historique de dignification de notre travail, scande, sans trop de précautions oratoires, l’orateur qui ouvre la cérémonie. Avec tout le respect pour nos Forces armées, ici présentes, les mineurs artisanaux qui sortaient les diamants pour nourrir leur famille avaient peur chaque fois qu’elles apparaissaient ! Ils étaient illégaux, on leur brûlait tout, on leur détruisait leurs machines, comme s’ils étaient des délinquants. Ce qu’ils voulaient, c’était simplement travailler pour élever leurs enfants. Aujourd’hui, grâce au gouvernement révolutionnaire, c’est possible… D’autres vont nous rejoindre. (…) L’or, le diamant, le coltan vont jouer un rôle aussi important que le pétrole et notre activité va être capitale pour renforcer économiquement la patrie dans la difficile situation que nous traversons. »
On pourrait multiplier les déclarations entendues à l’infini, mais l’essentiel, ce jour-là, est dit. On citera simplement la confirmation apportée par Catalina Gómez, sympathique jeune femme actionnaire d’une modeste mine – neuf personnes au fond du « barranco », cinq en surface – dans le secteur Pérou d’El Cllao : « Avant, on avait des problèmes, on nous confisquait nos machines, on nous maltraitait, on nous expulsait ! Maintenant, on est protégés par l’Etat, ça nous permet de travailler. »
Un Etat qui récolte les fruits de sa politique : alors que la Banque centrale (BCV) ne recevait que 500 kilos d’or en 2016, elle en a stocké 8,5 tonnes en 2017 et en annonçait déjà 8 tonnes début mars 2018 – avec un objectif raisonnable de 24 tonnes en fin d’année. Deux milliards de dollars pour le fisc, espère Victor Cano. Un dur coup aux mafias étrangères qui, durant des années, se sont enrichies sur le dos du pays. Et de quoi alimenter la fureur de Washington et de l’opposition… C’est en effet grâce à cet or que le Venezuela, soumis à des sanctions économiques chaque jour plus pénalisantes des Etats-Unis, a pu financer une partie de ses importations, en particulier d’aliments, en janvier et février 2018.

Avec la complexité de ses causes, de ses effets et de ses contradictions, la transformation et l’utilité de l’Arco requièrent, comme on peut le voir, pour être jugées objectivement, un minimum d’informations et de bonne foi. Décoloniser la « minería », la rendre moins prédatrice pour l’environnement, améliorer la situation de dizaines de milliers de travailleurs, tout en remplissant les caisses de l’Etat… On peut débattre de cette approche, douter de sa réussite (et pour certains souhaiter son échec !), mais, en tout état de cause, on est loin de la planification cynique et irresponsable du « saccage à grande échelle » régulièrement dénoncé.
Le 20 mars dernier a été célébré le premier anniversaire de la création du Parc national indigène populaire Caura, espace vierge de 7,5 millions d’hectares (20 % de l’Etat du Bolivar), dans lequel vivent, entre autres, sept ethnies – Yekwana, Sanema Hoti, Pemón, Hivi (Guajibo), Eñepa et Kariñas – reconnu par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) comme la zone forestière humide protégée la plus grande du monde.
Oui… au Venezuela !

[1] Table d’Unité démocratique : organisatrice des violences insurrectionnelles qui se sont soldées par 45 morts en 2014 et 125 en 2017 parmi les opposants, les forces de l’ordre, des malchanceux passant au mauvais endroit au mauvais moment et des chavistes, avec, à chaque fois, des centaines de blessés.

[2] « Arc minier de l’Orénoque  : quand Maduro et l’opposition s’entendent sur le dos des indigènes, des travailleurs et de l’environnement », Hebdo anticapitaliste, Nouveau parti anticapitaliste (NPA), Paris, 26 juin 2017.

[3] D’après les chroniques, on peut même remonter plus loin puisque celles-ci rapportent que, à l’époque coloniale, les missionnaires faisaient exploiter l’or par les Indigènes afin de l’exporter en Espagne.

[4] Processus d’évaluation et de quantification des réserves minières exécuté par des organismes scientifiques d’exploration et d’analyse du sous-sol.

[5]  BBC Mundo, Londres, 12 février 2018.

[6] Général pendant les guerres d’indépendance et ami de Simón Bolivar, Manuel Carlos Piar, condamné à mort pour « insubordination sédition et conspiration », fut exécuté le 16 octobre 1817 après que Bolivar ait ratifié la sentence.

[7] La petite « minería » traite entre 0 et 100 tonnes de minerai aurifère par jour ; la moyenne, entre 100 et 500 tonnes ; la grande, aujourd’hui représentée par la seule Minerven, plus de 500 tonnes.

[8] Programme de formation et de production destiné à inclure 600 000 jeunes dans le développement d’un nouveau programme économique rompant avec le rentisme pétrolier.

[9] Début mars 2018, lors de la réalisation de ce reportage, 1 dollar s’échangeait officiellement contre 25 000 bolivars ; au marché noir, il permettait d’obtenir 240 000 bolivars.

[10] A El Callao, depuis 2009, 37 % de la population présente des taux de mercure supérieurs au niveau tolérable.

[11] C’est l’acquisition nécessaire de « moulins à bol de broyage » et de réservoirs avec injection d’air, qui rend important l’investissement pour une usine de cyanuration.

[12] « Pic, pic, pelle, pelle, remue, remue la batée ! »

[13] 1 carat = 0,20 grammes.

[14] Ce retour de Gold Reserve se fait pour elle à des conditions avantageuses. Toutefois, contrairement aux allégations des opposants, les impôts et taxes qu’elle devra payer, ainsi que les bénéfices revenant à l’Etat n’ont rien de léonins. Lire : « Oro y CIADI : El arreglo de Gold Reserve con Venezuela », Mining Press, Buenos Aires, 8 août 2016.

[15] Lorena Meléndez, « El Arco minero pasó hasta por encima de los derechos indígenas », Runrunes, Caracas, 23 février 2017.

URL de cet article : http://www.medelu.org/L-Arc-minier-de-l-Orenoque-les

PORTFOLIO

L’Arc minier de l’Orénoque, les « écologistes » et les mafias

Photographies : Maurice Lemoine

 

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Andrés Antillano : « l’Arc Minier apporte de la cohérence à une activité minière qui devenait chaotique ».

Après plusieurs mois de recherche ethnographique dans l’Arc Minier, un scientifique vénézuélien renommé soutient que l’activité minière de l’Orénoque fait l’objet d’une stigmatisation intéressée, de la part du grand capital tout particulièrement. L’une de ses conclusions est qu’un « partenariat entre l’État et la petite exploitation minière est un moyen de conjurer la violence et de garantir un développement minier respectueux de l’environnement ».

par Nerliny Caruci. « Des erreurs ont été commises dans le passé parce que la politique publique était une politique basée sur une mauvaise compréhension de l’activité minière, faite de répression et de non reconnaissance qui a mené à une situation favorable à l’émergence de groupes criminels, ceux-ci finissant par exploiter les mineurs ». C’est ainsi que le scientifique explique dans quel contexte est apparu le controversé Arc Minier de l’Orinoco et comment cette nouvelle politique rend sa dignité au monde des mineurs.

Andrés Antillano- en el río Cuyuni - Foto Emilio Guzmán

Andrés Antillano (à droite sur la photo) est psychosociologue et enseignant à l’Université Centrale du Venezuela (UCV), spécialiste en criminologie et militant des Droits de l’Homme. Ce scientifique a fait des recherches sur le terrain, à l’intérieur même des mines de l’Etat de Bolivar, afin de comprendre la vie du peuple des mineurs dans sa quotidienneté, et pour aller plus loin, la manière dont les pratiques sociales associées à l’activité minière s’organisent. « L’Arc Minier nous permet de garantir un développement responsable de l’activité minière reposant, avant tout, sur ce qui représente la force motrice de cette transformation minière : la classe laborieuse des mineurs », souligne l’expert en référence à l’impact environnemental et social qu’aura l’Arc de Guayana.

Selon l’opinion qu’il s’est forgée sur la base des dispositifs ethnographique de coproduction de l’information, le secteur minier exprime l’identité de la classe travailleuse vénézuélienne, malgré « la stigmatisation intéressée » que propagent à son sujet »le grand capital qui était à l’origine de l’activité minière ». La pression exercée contre l’Arc Minier augmente avec le temps. Il suffit de se rappeler comment il a été discrédité ces derniers jours dans l’opinion publique : « l’activité minière décrétée par Maduro cause des ravages », « l’Arc Minier dévore le Venezuela et personne ne dit rien » ou « L’Arc Minier ampute de 12% le territoire national », alors même que des scientifiques, le peuple des mineurs, des leaders indigènes et le gouvernement national ont démontré que l’Arc Minier de Guayana est une politique qui est venue mettre de l’ordre dans le chaos qui régnait dans une activité minière qui, selon les termes d’Antillano, « partait en vrille ».
Selon ce chercheur universitaire, il y a un peu de tout dans ces critiques : des critiques malveillantes, des critiques justes et des jugements à l’emporte-pièce dues à l’incompréhension. Artillano a défini le partenariat entre l’Etat et la petite exploitation minière dans l’Arc Minier de l’Orinoco comme la voie incontournable à suivre, pouvant être un phare pour les mineurs du monde entier qui vivent dans des conditions d’exploitation relevant quasiment de l’esclavage et qui subissent des spoliations et des pillages sans fin ».

Pourquoi mener une recherche scientifique sur le thème de l’activité minière?

L’intérêt de cette recherche est de dénoncer la stigmatisation qui pèse sur les petits exploitants miniers et qui répond à certains intérêts, selon moi. Cette stigmatisation fait partie d’une stratégie de négation de notre peuple, de négation des petites gens qui sont pourtant ceux qui produisent nos richesses et qui font le pays. Il s’agit d’une stigmatisation historique des petits exploitants miniers qui cherche à les faire apparaître comme des groupes criminels, des fainéants et des prédateurs de l’environnement, alors que ce sont justement ces petits mineurs qui, j’insiste là-dessus, produisent la richesse, tout comme les pauvres et les travailleurs de ce pays.

Donc, pour l’essentiel, cette recherche a tenté de connaître de près le monde de la mine. L’ethnographie consiste justement à faire partie intégrante de l’objet que l’on étudie : il ne s’agit pas de voir les choses de loin, mais de connaître de près la vie, les pratiques sociales, les formes d’organisation, les problèmes des mineurs, et bon, ç’était vraiment passionnant. Et je suis arrivé à la conclusion, Nerliny, Ministre, Maria, que si un secteur de la population est à même d’exprimer l’identité de la classe travailleuse de ce pays, c’est bien celui des mineurs. Dans notre imaginaire collectif, il y a un peu de cette représentation très coloniale d’El Dorado, l’idée que l’or se trouve facilement, qu’il est à portée de main.

Andrés Antillano- en El Callao - Foto Emilio Guzmán
Quelle idée!

Oui vraiment, quelle idée! Comme cette croyance aussi que lorsqu’il a plu à El Callao, apparaissent des « cochanitos » en or ; peut-être cela s’est-il passé un jour? Non, sérieusement, si l’or a une quelconque valeur, ce n’est pas le métal en lui-même qui la lui confère, mais le travail gigantesque fourni par le mineur.

Andrés, pourquoi le public a-t-il une mauvaise image du mineur? Pourquoi cette image négative du mineur est-elle autant relayée par les médias?

Parmi les mineurs, on trouve toutes sortes de personnes, mais les gens honnêtes et travailleurs prédominent, des gens qui s’efforcent de gagner leur vie par leur travail avec une détermination impressionnante. De plus, le mineur mène une vie très simple, très modeste ; il utilise l’or pour survivre, mais il ne s’agit pas du tout de fortunes colossales! Cette croyance est un autre grand mythe!

Il peut y avoir beaucoup de raisons à cette stigmatisation, mais je pense qu’elle est intéressée, tout particulièrement lorsqu’elle provient du grand capital qui était à l’origine de l’exploitation minière. On parle par exemple de déprédation de l’environnement ; je suis allé sur place et j’ai vu, en effet, des zones présentant beaucoup de dégâts, mais c’était le résultat de l’activité d’anciennes grandes entreprises minières qui ont été expulsées (par le gouvernement du Président Chavez). J’étais sur les lieux, on ne pourra pas me raconter d’histoires. En outre, le mineur éprouve un profond sentiment anti-impérialiste. C’est une des choses que j’ai pu constater, car leur lutte de classe a toujours été dirigée contre les grandes corporations qui exploitaient les mineurs ; et le mineur a toujours revendiqué la souveraineté nationale. Se rapprocher du monde des mineurs, c’est côtoyer un monde culturellement riche du fait qu’il est le creuset du peuple vénézuélien : on trouve dans les mines des gens de la partie orientale du pays, de la partie occidentale, des gens de l’Apure, des gens des Andes, des camarades venus d’autres pays, des frères colombiens. Bref, l’Arc est un véritable creuset des secteurs populaires et à ce titre possède une culture très riche. De plus, le mineur a le sens du bien commun -bien sûr j’insiste sur le fait qu’il y a un peu de tout parmi cette population et qu’il ne faut pas généraliser – mais il comprend que la nature ne peut pas être pillée éternellement, car il en vit et doit entretenir avec elle une relation fondée sur le respect. Ensuite, il y a un problème qui relève de la responsabilité de l’Etat ; j’entends par là que le Ministère du Développement Minier Ecologique se doit de régler la question de la situation irrégulière des petits exploitants miniers.

Arco Minero del Orinoco - Mina El Chivao - Foto Emilio Guzmán

Le secteur informel?

Exactement. Le travail informel fait du peuple des mineurs une proie facile des groupes criminels et des victimes d’extorsions. J’ai pu voir comment, sous prétexte de lutte contre le paludisme, des mercenaires de la santé détournent les médicaments pour les vendre à leur propre profit et à des prix exorbitants aux mineurs – des médicaments qui sont gratuits au Venezuela! -, vous vous rendez compte? Le travail informel est aussi lié à la situation juridique, légale du mineur ; à cet égard, une politique de régularisation, de légitimation, une présence de l’Etat et des partenariats entre l’Etat et les petites exploitations minières, non seulement amélioreraient la situation des mineurs, mais garantiraient également un développement respectueux de l’environnement tout en allant dans le sens d’une stratégie visant à remédier à la situation de guerre économique que vit le pays.

Ces jours-ci, on a pu lire dans quelques médias que les résultats d’une enquête que vous avez faite dans l’Arc Minier de l’Orinoco montrent qu’ « il y a une relation directe entre la flambée de la production d’or et la violence ». Peut-on considérer les choses ainsi? Cette affirmation rend-elle justice à la manière dont le phénomènes de la violence se forme dans l’Arc?

Je n’ai absolument pas dit cela, vraiment! D’abord, il y a la question de la rente. L’exploitation minière existe au nord de l’Etat de Bolivar depuis presque 200 ans – en 1824, la première exploitation s’est installée dans la région de Cuyuni – et pourtant la violence n’y régnait pas. Les groupes criminels ne proviennent pas du peuple des mineurs ; bien au contraire, ce sont les mafias qui abusent des mineurs. La violence présente dans l’Arc Minier est liée à plusieurs facteurs dont, je crois, la faible présence de l’Etat. C’est pourquoi il faut renforcer cette présence et réglementer l’activité minière. Par exemple, les mineurs envisagent, entre autres choses, la possibilité de vendre l’or directement à l’Etat et à cet égard, les premiers résultats positifs des bureaux de l’or laissent envisager une politique d’une haute importance, consistant à vendre l’or directement à la Banque Centrale et à Minerven ; et aussi d’entrer en relation étroite avec l’Etat, car les mineurs comprennent que l’Etat Vénézuélien n’est pas là pour les brimer, mais pour les protéger et leur rendre leur dignité. Puisque c’est justement la faible présence de l’Etat qui favorise la toute-puissance des organisations criminelles. La perspective de très gros revenus est également très attractive pour les bandes criminelles qui finissent par exploiter les mineurs. En fait, le problème central est le le prélèvement dérégulé de revenus en l’absence d’un partenariat actif entre l’Etat et les communautés.

La violence est liée à un contexte de lutte de classes ; c’est-à-dire qu’actuellement, ce n’est pas le grand capital des entreprises transnationales qui exploite le mineur, mais les groupes criminels eux-mêmes. Donc, la présence forte de l’Etat, la collaboration entre l’Etat et la petite exploitation minière est un bon moyen de conjurer la violence dans l’Arc Minier de l’Orinoco La violence et l’activité minière ne sont pas nécessairement liées! La violence relève de l’absence de politiques visant à intégrer les mineurs et à leur garantir des conditions de vie satisfaisantes – et je pense que l’Arc Minier de l’Orinoco représente un effort important dans ce sens-.

Arco Minero_Mina El Chivao - Foto Emilio Guzmán
Y a-t-il des personnes qui s’opposent à l’Arc Minier conçu par le Commandant Chavez et qui se concrétise aujourd’hui par le décret du Président Nicolas Maduro ? A votre avis, quel est l’impact social de l’Arc Minier de l’Orinoco?

Bien sûr! Parmi les critiques contre l’Arc Minier, on trouve de tout : de la critique malveillante, des critiques valables et justes que je pourrais même partager, et des critiques dues au manque d’information. C’est pourquoi je profite de l’occasion qui m’est donnée ici pour saluer le travail médiatique effectué par En la bulla, dont l’émission a été réalisée au Ministère du Développement Minier Ecologique avec la Radio Nationale du Venezuela. Mais je pense qu’avant tout l’Arc Minier cherche à donner une cohérence à une activité minière qui existe depuis très longtemps et qui partait en vrilles de toute façon.

Des erreurs ont été commises dans le passé parce que la politique publique était une politique basée sur une mauvaise connaissance de l’activité minière, faite de répression et d’incompréhension ; créant ainsi un contexte qui, par exemple, a favorisé l’apparition de groupes criminels, ceux-ci finissant par exploiter les mineurs. Donc, je suis convaincu que l’Arc Minier contribue à régulariser la situation des petits exploitants miniers, à garantir leurs droits, à garantir une présence active de l’Etat et à démontrer que le développement d’une activité minière écologique n’est certainement pas une utopie. Des expériences intéressantes ont été menées dans des régions minières du Pérou où la communauté des mineurs établit elle-même des mécanismes de contrôle et de surveillance de l’environnement ; ce sont des initiatives susceptibles d’assurer un développement responsable de l’activité minière, surtout si elle repose sur ce que je pense être la force motrice de cette transformation de l’activité minière : les petits exploitants miniers la classe travailleuse des mineurs.

Tu disais il y a un instant que le peuple des mineurs est un peuple très modeste qui manie de grandes richesses. Est-ce que cette pauvreté découle de l’ignorance de la valeur de tant de richesse? Qu’en penses-tu ?

Eh bien figure-toi qu’une des choses qui, à mes yeux, est sans rapport avec ces mythes dont parlait Nerliny, est le fait que le petit exploitant minier ne produit vraiment pas beaucoup. Il ne garde qu’une très petite part de sa production pour lui, en réalité, et l’estimation de ses gains n’est qu’approximative.

Et ce qu’il gagne, il le perd à cause des rackets.

Oui, il finit par le donner aux racketteurs ou en achetant certains produits à des prix exorbitants ; par exemple, des médicaments contre le paludisme qui sont gratuits mais qu’on leur vend à des prix faramineux. Le mineur se retrouve donc avec juste 10 ou 15% de sa production. Il extrait de très petites quantités et ne conserve pour lui que 10% de ce qu’il a sorti. Le surplus reste là. Et qui se l’approprie? Les mafias, les opérateurs qui rackettent les mineurs. Dans un tel contexte, le développement des forces productives minières, l’assistance technique aux mineurs et le déblocage de fonds au profit des mines pouvant être réinvestis, jouent un rôle clé.

Minero_Hoja de Lata II - Foto Emilio Guzmán
Nous allons créer un Fond Social Minier.

Ce genre de choses va permettre d’éviter des dangers bien réels qui menacent la souveraineté nationale. Il y a des pays où des dynamiques de conflits armés sont largement financées par ces pratiques d’extorsion exercées sur les petits mineurs. Ce n’est pas le cas au Venezuela heureusement! Mais c’est un danger permanent. Donc, la possibilité pour la classe travailleuse des mineurs et l’Etat de se réapproprier cet excédent et d’alimenter les caisses de la Banque Centrale, selon des accords équitables entre les petits exploitants miniers et l’Etat, va non seulement écarter ce danger, mais favorisa aussi le développement de l’activité minière traditionnelle, qui représente une activité productive effectuée essentiellement à la main. Au cours de mon enquête, je suis descendu dans les « barrancos » (ravins) comme on appelle là-bas les galeries verticales, jusqu’à 50 mètres de profondeur pour voir comment on extrait l’or à coups de marteau. C’est un travail très artisanal, très rudimentaire et qui met souvent la vie du mineur en danger. Par conséquent, la mise au point et l’application de technologies plus performantes et respectueuses de l’environnement ainsi que la protection de la sécurité au travail et de la santé des mineurs vont se traduire non seulement par la dignification de la vie du mineur mais aussi par une activité beaucoup plus rentable et bien moins coûteuse ; tout cela a quelque chose à voir avec cette enquête, le savoir-faire et l’assistance technique que vous mentionnez. C’est une réelle opportunité de régler le problème de l’usage du mercure qui affecte autant les mineurs que l’environnement.

Toi qui as côtoyé le peuple des mineurs et qui a fait des enquêtes, peux-tu nous dire si les mineurs sont conscients de la nécessité de préserver l’environnement et les écosystèmes dans lesquels ils travaillent? Quelle est ton impression sur ce peuple?

Je dois d’abord souligner que le monde du petit exploitant minier est très hétérogène. Il y a le mineur traditionnel –comme c’est le cas de Maria – : un mineur qui exerce ce métier durant toute sa vie et a développé un savoir-faire dans la protection de l’environnement ; et puis il y a les nouveaux arrivants qui s’adonnent à des activités très nuisibles ; ils veulent se constituer un petit capital le plus vite possible, parfois même au détriment de leur propre vie. Mais en règle générale, l’impact destructeur de l’activité du mineur traditionnel sur l’environnement est plutôt faible. Bien sûr, comme les mineurs sont nombreux, les dégâts seront sans doute plus importants, mais c’est avant tout leur propre vie qui est menacée par la contamination au mercure et par le paludisme. Mais, je le répète, le mineur traditionnel sait intuitivement que la préservation de l’environnement est primordiale ; car, en fin de compte, le mineur vit en relation étroite avec son environnement ; le mineur traditionnel prend soin de son milieu naturel.

Le mineur générationnel a une forte culture propre au monde de la mine et qui se différencie nettement ne serait-ce que par le fait qu’il est moins sujette aux accidents que les autres. Il a une relation responsable avec son travail et avec l’environnement, puisqu’il est né et a vécu dans la mine, ou bien a toujours été en relation avec le monde de la mine. Cette relation est d’ailleurs très intéressante. A El Callao par exemple, de nombreuses familles ont une mine dans la cour de leur maison et n’exploitent que le strict nécessaire. Imaginez-vous, Ministre, Nerliny, la différence que cela représente avec le grand capital! C’est vraiment une grande différence en comparaison avec les grandes industries minières qui épuisent rapidement le gisement en extrayant les plus grandes quantités possibles de ce minerai ; parfois même elles n’extraient rien car ce qui les intéresse c’est le chiffre d’affaires boursier, c’est de figurer à la bourse de valeurs de Wall Street.

Le mineur traditionnel comprend que son mode de vie prioritaire doit être de se procurer uniquement la quantité d’or dont il a besoin pour vivre ; il n’entretient pas de relation déprédatrice avec la mine, ni avec son milieu environnemental. Néanmoins, d’autres formes de relations existent sur le territoire ; par exemple, l’usage de dragues et de bassins, qui constitue une sorte de moyenne exploitation minière, illégale, mobilisant d’importants capitaux et agissant en toute impunité, a un sérieux impact destructeur sur les lits des rivières. Il y aussi les familles de mineurs qui viennent des grandes villes et, pour une bonne part, de la campagne, fuyant la pauvreté que provoquent la guerre économique criminelle menée actuellement contre les secteurs populaires et les opérations de spéculation dirigées contre le peuple vénézuélien. Ces familles viennent le plus souvent pour chercher une bouffée d’oxygène, reprendre leur souffle dans l’activité minière, certaines d’entre elles croyant à la légende d’El Dorado et s’imaginant faire fortune rapidement ; cette légende est fausse, j’insiste là-dessus, car le petit exploitant travaille avec des méthodes très peu industrielles, voire artisanales, et ne réussit jamais à faire fortune, sauf dans quelques rares endroits – il se fait moins d’un gramme d’or – moins d’une « grama » comme ils disent dans les mines.

C’est ce que l’on constate dans les bureaux de l’or : le travail de 25 000 mineurs s’est traduit, lors de la 12ème livraison de 2017, par un peu plus de 700 kilos de métal aurifique.

Vous touchez là un point très important que je n’ai pas fini de développer : chaque mineur, chaque équipe et chaque compagnie travaillent essentiellement en coopération. L’exploitation minière produit relativement peu et les gains des mineurs ne sont pas très élevés ; mais les mineurs dans leur ensemble peuvent obtenir des gains importants. A ce point de vue, il existe un vide que les petits exploitants comblent avec le Conseil Populaire Minier.

Avec les brigades de mineurs.

…avec les brigades de mineurs. Qui n’ont rien à voir avec des unités isolées : elles constituent un véritable mouvement. Car leur capacité de production pourrait faire du mouvement de l’Arc Minier le mouvement populaire le plus important du pays : autant pour leur production que par le grand nombre de familles qui y sont impliquées. C’est-t-à-dire que les petits mineurs organisés de manière collective pourraient se réapproprier leurs propres excédents, avec l’aide de l’Etat, pour le transférer à ce dernier et à la Banque Centrale à un prix juste, ce qui rendrait possible une évolution sociale, technologique et éducative. Le gros problème est que la plupart du temps les mines se trouvent en-dehors des secteurs les mieux implantés, et les enfants n’y ont donc pas accès à l’enseignement scolaire. Avec le Conseil Populaire des Mines, nous avons réfléchi à des projets d’enseignement non officiel et de santé qui permettraient à ces enfants d’être pris en charge, et de quelle manière on pourrait intégrer ces projets dans une dynamique de développement local global.

Minas Ríos Cuyuní-Chicanán - Foto Emilio Guzmán

De tout l’Arc Minier de l’Orinoco ?

De tout l’Arc Minier, contrôlé par ceux qui produisent la richesse. Car, finalement, c’est cela le socialisme, que ceux qui produisent les richesses soient aussi ceux qui décident politiquement de leur usage. De ce point de vue, la possibilité d’un partenariat entre les petits exploitants miniers et l’Etat, dans l’Arc de l’Orinoco, est la seule voie à suivre et peut être un phare pour les mineurs du monde entier qui vivent dans des conditions de surexploitation voir de quasi esclavage, livrés à la spoliation et aux pillages permanents, que ce soit dans différents pays de notre Amérique que dans le reste du monde.
Une fois de plus, nous pouvons constater, Nerliny, que là encore nous avons besoin de l’Arc Minier de l’Orinoco pour aborder la question socio-environnementale qui, comme nous le disions dans notre titre, est de laisser « la plus petite trace possible dans le milieu naturel mais le plus grand impact possible sur le social » et de soutenir l’organisation des mineurs, hommes et femmes, qui mènent leur vie dans l’Arc.

Et de les reconnaître. Il est important que l’Etat reconnaissent les petits exploitants comme producteurs de la richesse minière du pays. Au titre de cette légitimité , la communauté locale doit participer aux processus de prise de décision, de contrôle et de gestion de la politique minière. Dans cette optique, le respect des droits des peuples indigènes sur leurs terres ancestrales, tels qu’ils sont consacrés par la Constitution, relève de la responsabilité de l’Etat.

Si nous reprenons les objectifs de l’Arc Minier, nous trouvons celui de prendre le contrôle souverain de la chaîne productive minière et d’y inclure celui des activités connexes de l’exploitation minière. Vous qui avez eu l’opportunité d’être sur place aux côtés des mineurs, hommes et femmes, de toute cette région du Nord de Bolivar, quelles sont les perspectives de développement de projets agroproductifs, compte-tenu du fait que mineurs paient très leurs aliments?

C’est vrai : le petit mineur est devenu la cible d’intermédiaires sans scrupules. Et ce qui est lamentable, c’est qu’il s’agit parfois de personnes appelées à protéger les petits exploitants, comme des membres des corps de sécurité -pas tous! Juste quelques uns d’entre eux qui exercent une répression disproportionnée- et d’autres acteurs civils qui sans vergogne se livrent au pillage et à la spoliation du petit mineur allant même jusqu’à l’extorsion, ou encore à des opérations spéculatives qui provoquent le coût élevé de la vie. Dans l’Arc Minier, les mineurs produisent des aliments. Dans la plupart des mines, j’ai vu des plantations et des élevages de bétail. C’est ce qu’il faut encourager en apportant aux mineurs une assistance technique et en établissant des partenariats avec eux. Un autre élément important est que les mineurs côtoient les peuples indigènes -beaucoup d’indigènes sont mineurs- et on trouve de nombreuses mines chez les indigènes. Ces peuples sont les seuls à être présents sur des territoires particulièrement vulnérables, à proximité de la frontière avec le Guyana, notre Guyana Esequibo, et de celle avec le Brésil.

Le peuple des mineurs est un facteur de souveraineté, qui permet d’exercer la souveraineté nationale sur des territoires que l’Etat vénézuélien a depuis toujours laissés à l’abandon, et dans lesquels ce sont, comme c’est toujours le cas, les pauvres et les travailleurs qui, par leur présence, renforcent cette souveraineté et y créent la patrie. Cet facteur de la souveraineté nationale doit aussi être pris en compte dans la politique minière et dans la politique d’organisation des petits exploitants miniers. J’ai rencontré l’Association des Gardiens de l’Esequibo près de Hoja de Lata. Les mineurs envisagent sérieusement un développement productif responsable près d’une frontière devenue particulièrement sensible en raison du pillage historique de notre Esequibo par l’empire britannique. La présence de l’Etat est très aléatoire, très faible dans ces régions. C’est un problème qui reste à résoudre. Il est par exemple lamentable de voir comment des semi-wagons remplis d’essence vénézuélienne, refusée aux mineurs, passent au Guyana pour y financer l’usurpation du territoire de l’Esequibo. C’est pourquoi, je le répète, ce sont les mineurs qui représentent une garantie de souveraineté pour la protection et la défense du territoire nationale.

Après avoir vécu cette expérience d’investigation dans les territoires de l’Orinoquia, que signifie l’Arc Minier de l’Orénoque aux yeux du scientifique que vous êtes, Andrés Antillano?

Je crois que l’Arc Minier repose sur la légitimation de la classe laborieuse des mineurs, l’intégration et la réhabilitation de cette classe composée de milliers, de centaines de milliers même de petits exploitants miniers qui, tous les jours, produisent non seulement de l’or et des diamants, mais font la patrie sur les territoires qu’ils occupent. L’Arc Minier doit concevoir un développement à orientation écologique basé sur les relations communautaires et renforcer une présence active de l’Etat, qui protège et potentialise les capacités créatrices de notre peuple.

Photos : Emilio Guzman

Traduction : Frédérique Buhl

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Arc Minier de l’Orénoque: la solution accusée d’être le problème, par José Roberto Duque

Félix Caraballo dirige asamblea de mineros

Le pilonnage contre le Révolution Bolivarienne fait rage sur tous les fronts à la fois. Comme cela se passe ailleurs, c’est l’artillerie informative qui confère à l’agression son caractère massif, cherchant à conditionner la population, sujet et objet du phénomène “opinion publique”. Parmi les nombreux objectifs de guerre identifiables dans l’attaque contre le Venezuela, le plus vulnérable est probablement l’Arc Minier de l’Orénoque (AMO), un plan de régularisation de l’exploitation minière décrété par le gouvernement national en février 2017.

On peut qualifier ce thème de “vulnérable” parce que comme il s’agit d’une tentative d’organiser et d’exploiter de manière souveraine la mine au Venezuela, il fait s`élever les voix de protestation, en premier lieu, des mafias et des bandes criminelles qui contrôlaient l’exploitation de l’or, des diamants et du coltan au sud du fleuve Orénoque; en deuxième lieu, des groupes environnementaux et des organisations sociales (authentiques ou opportunistes, les deux existent), préoccupés par certains énoncés de l’Arc Minier de l’Orénoque, et dévastés dans leur sensibilité par une propagande systématique et bien organisée. En troisième lieu, viennent les attaques contre l’Arc Minier de la part des transnationales et des gouvernements étrangers qui voient freiné ou stoppé leurs plan de tirer bénéfice des richesses minérales du sol vénézuélien. En dernier lieu intervient aussi un secteur citoyen qui n’a jamais été intéressé ni par le thème de la mine, ni par celui de la souveraineté, pas plus que par la problématique indigéniste ou environnementale, mais qui voit dans l’Arc Minier un thème facile pour insulter et pester, même sans éléments concrets.

Exploitation minière ou seulement responsable ?

L’Arc Minier de l’Orénoque (AMO) est un thème sensible et vulnérable pour une raison puissante: l’exploitation minière, pour tout ce qu’elle représente dans le capitalisme industriel, est un thème facile à attaquer et susceptible de criminalisation. Il est pratiquement impossible de parler en termes laudatifs d’une activité qui a détruit nature et cultures, et qui a appauvri les pays pauvres dont le sous-sol contient la matière première. Quand le gouvernement vénézuélien a créé le Ministère du Pouvoir Populaire pour le Développement Minier Écologique, le nom fit scandale, qui suggère qu’on peut faire de l’exploitation minière tout en contribuant à l’écologie. Quand on donne les éclaircissements et les précisions nécessaires – il n’existe pas d’exploitation minière écologique mais il existe une forme hautement polluante de l’exercer -, il est trop tard: le nom du ministère fonctionne comme le titre des articles, et la majorité s’y arrête sans approfondir le contenu.

 

Le résumé ou la synthèse de ce cirque volant communicationnel est celui-ci : on attribue à l’Arc Minier (créé en 2017) toute la dévastation causée par un exercice irresponsable, esclavagiste et déprédatrice de l’exploitation minière pendant les deux siècles antérieurs. Il n’a servi à rien d’informer, intensément et de manière soutenue, sur le fait que l’Arc Minier est la réponse de l’État pour diminuer la pollution engendrée par l’activité extractiviste, pour faire que la classe ouvrière (travailleurs de la petite exploitation minière) s’engagent à une exploitation plus propre et responsable, pour préserver les zones sacrées et peuplées par les peuples indigènes. Toujours revient la campagne qui rejette la faute sur l’État vénézuélien de générer ce qu’il vient en réalité éradiquer et corriger.

Le contexte est le suivant. Il y a des territoires au nord de l’état de Bolivar (sud du Venezuela, limitrophe avec le Brésil et le territoire de l’Essequibo) où on pratique depuis 200 ans l’exploitation minière, moyenne et à grande échelle. Dans ces zones s’est développé, comme dans toute ville ou conglomérat humain produit par les dynamiques économiques extractivistes, un réseau de mafias, prostitution et drogues, pollution au mercure, dévastation des zones naturelles, présence de transnationales (dans la seconde moitié du vingtième siècle) et corruption. Pour ces raisons, l’Etat a décrété un plan, applicable dans des zones spécifiques de ces territoires, baptisé Zone de Développement Stratégique National Arc Minier de l’Orénoque. L’État vénézuélien avait une dette historique envers les habitants de cette région et de tout le Venezuela, qui consistait à reprendre le contrôle souverain de ce territoire et de ses ressources, et cela ne peuvent le faire à eux seuls ni le gouverneur de Bolivar, ni les Forces Armées, ni l’entreprise privée, ni un ministère. L’Arc Minier compte parmi ses principes directeurs le respect des peuples indigènes, la protection de zones où il n’est ni nécessaire ni pertinent de développer l’exploitation minière, la mise en œuvre de techniques et de méthodes moins toxiques et moins destructrices que l’usage traditionnel du mercure, et la dignification et la relance de la petite exploitation (activité dont vivent des milliers de familles depuis plusieurs générations) alors que se réduit et se régule l’exploitation minière à grande échelle. Il est faux que vont être dévastés 111.800 kilomètres carrés de forêt, comme le dit la propagande contre l’Arc Minier: le décret estime que moins de 5 pour cent de ce territoire sera directement affecté, et que cela est suffisant pour extraire les ressources du sous-sol.

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Le gros de la campagne contre l’Arc Minier s’est appuyé sur des images et des témoignages recueillis dans les zones minières… avant le décret gouvernemental. Fleuves éteints et réduits à des puits stériles pleins de mercure, vastes zones forestières dévastées. Il s’est avéré incroyablement difficile d’expliquer aux groupes d’opinion créés à ce sujet comprennent que l’Arc Minier est une solution potentielle à ces dévastations et non leur origine.

Tandis que cette propagande négative se renforce et que se déploient des sites informatifs ( http://arcominerodelorinoco.com/ ) financés par la NED (National Endowment for Democracy (cette façade montée par le Département d’État pour “laver” ou filtrer ses rétributions aux mouvements anticommunistes, progressistes et anti-vénézuéliens d’Amérique) charriant tous les préjugés et les mensonges proférés contre l’AMO, le travail sur le terrain a commencé à démontrer son efficacité en matière de captation souveraine et responsable de ressources. Le Venezuela a produit entre 2012 et 2016, 5,1 tonnes d’or, avec des processus conventionnels et l’intervention minière à grande échelle. En seulement huit mois à partir de l’activation de l’Arc Minier de l’Orénoque, la production a atteint 8,6 tonnes. Ces 8,6 tonnes ont été converties en lingots et entreposées dans les chambres fortes de la Banque Centrale du Venezuela, pour grossir les réserves internationales, les actifs de la République.

Le cas le plus récent et vérifiable du pillage de l’or vénézuélien est celui de Curaçao, une dépendance hollandaise des Caraïbes proche de nos côtes: cette île a exporté 2.300 millions de dollars en or entre 2010 et 2015, sans posséder une seule mine d’or…

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L’explication de ce saut olympique tient à deux facteurs d’explication: le contrôle effectif des ressources exploitées, qui auparavant “s’évadaient“ impunément par d’autres pays à travers les fleuves et les forêts, et l’encadrement de la petite exploitation minière, jusqu’ici considérée comme illégale et objet de persécution.

Classe ouvrière et communautés de mineurs

Dans la petite exploitation se trouve la clef, non seulement de l’augmentation de la production mais de l’humanisation et de la reconnaissance de l’activité minière. Les travailleurs se sont organisés en Conseil Populaire Minier, et cette instance de travailleurs maintient une relation net une coordination directes avec l’État. En échange de cette reconnaissance ce sont les travailleurs organisés qui concrétisent et massifient les instructions et la philosophie de l’Arc Miner : petit à petit on élimine l’usage du mercure (la technologie d’extraction par cyanure et charbon actif est moins risquée et moins polluante), on réalise un recensement des travailleurs qui interviennent dans le processus, on vérifie l’accomplissement des engagements centraux: les ressources extraites ne sont vendues qu’à l’État (un coup porté aux mafias transnationales) et les zones protégées et les territoires indigènes sont respectés et préservés.

De nombreux activistes de l’agroécologie, et beaucoup d’entre nous, défenseurs d’une agriculture propre et liée à la terre, souhaiteraient que l’exploitation minière soit proscrite come activité économique. Mais dans des territoires où il y a des communautés qui vivent de la petite exploitation minière depuis plusieurs générations cette élimination ne serait pas possible sans perpétrer un véritable génocide. Après avoir longtemps tourné le dos à l’exploitation minière l’État vénézuélien a permis que croissent des phénomènes parallèles et pervers de l’extractivisme criminelle à grande échelle et la délinquance organisée qui a pillé ces ressources durant des siècles.

Il y aura certainement une opposition au projet, et le discours transversal continuera à être la perversion de l’activité minière en tant qu’activité extractiviste. Toute attaque transnationale, corporative ou de gouvernements ennemis, sera compréhensible et logique. La difficulté sera de concilier le discours de groupes environnementalistes (authentiques ou manipulés) du Venezuela qui continueraient à attaquer l’exploitation minière pendant que l’on continue à se servir de l’activité minière par antonomasie : la pétrolière. Attaquer l’activité minière pendant qu’on vit du pétrole : c’est le paradoxe fondamental de ces étranges temps de furie antivénézuélienne.

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L’assemblée informative commence avec les mineurs, avant d’initier le recensement. Ils sont dans une communauté proche de Tumeremo, mais plus proche du territoire de l’Essequibo, où sont arrivés au bout d’un voyage de plusieurs heures en barque. Les jeunes du Ministère du Développement Écologique expliquent le motif de leur présence : quelques hommes interviennent, interrompent, veulent parler tous à la fois, par moments la conversation se fait lourde et difficile. Soudain arrive un monsieur qui veut mettre « de l’ordre » à sa manière : il sort un pistolet et tire vers le toit. Alors les autres se taisent. Sachez-le : il y a beaucoup de façons de faire respecter un droit de parole.

Pendant trois mois une équipe de techniciens et de professionnels du Ministère du Pouvoir Populaire pour le Développement Minier Écologique, accompagnés par des jeunes garçons et filles de la Mission Piar et du Plan Travail pour les jeunes, formé dans sa majorité par des jeunes de 17 à 35 ans, ont décidé d’abandonner leur confort pour se submerger dans la forêt et créer à la sueur de leur front, le Registre Unique des Mineurs (RUM); pour connaître et faire connaître de près la réalité des peuples miniers qui habitent l’Arc.

Ainsi formulé, cela pourrait sembler n’être qu’une action de plus de la bureaucratie d’État. Jusqu’à ce qu’on se rende compte des données profondes du contexte et que l’exploit soit mesuré à sa juste valeur : il y avait des endroits où aucune institution de l’État n’avait jamais mis les pieds, et c’est là où ces jeunes garçons et filles ont dû se rendre, se plongeant dans des zones où se déplacent des groupes et des individus qui exercent le contrôle et l’autorité sans discussion possible. Ces derniers qui ont oublié un (gros) détail : cette région fait partie d’un pays où il y a des lois et des institutions. La Révolution a décidé de ne pas le leur expliquer à coups de tanks, d’avions et d’infanterie (ce à quoi on pense souvent dans cette situation) mais en envoyant des jeunes armés d’un sourire, d’une dose de naïveté, et de l’envie de travailler. A la tête de cette équipe chevauche Félix Caraballo, un lutteur de La Vega qui jusqu’il y a peu de mois n’en savait pas beaucoup sur les mines mais pas mal sur les dimensions humaines de l’organisation sociale.

Auparavant le mineur arrivait à un lieu où l’information était centralisée; cette fois, avec l’appui des organisations populaires et de mineurs organisés, plus de 70 jeunes ont habité chez eux, dans les mines d’or de l’état Bolívar. C’est là, dans cet autre Venezuela, caché pour la majorité, qu’ils ont déambulé, embrassant avec vigueur et apprenant avec les neurones frais une réalité en marge du quotidien.

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Le travail du Registre Unique des Mineurs

Petits et (grands) mineurs : de la mitraille à l’hymne national

Liss Lares a 30 ans, est sociologue et assistante adjointe à la Direction Générale de la Gestion Productive de la Petite Exploitation Minière; elle a fait partie de cette équipe qui est partie dans la forêt à la recherche de ces vénézuéliens demi-oubliés. “Nous sommes restés dans les mines des municipalités de El Callao, Cedeño et Piar; nous avons dormis dans des espaces seulement pourvus d’un toit, dans des hamacs ou sans hamacs, avec une moustiquaire, dans des zones ou rôde le paludisme, où il y a des dynamiques de violence. Nous avons mangé ce que mangent les mineurs, car c’est de ce que cela qu’il s’agissait. Pour nous ce fut un processus transformateur, nous avons toujours été disposés à arriver aux mines les plus profondes et nous avons réussi à atteindre la tâche que nous nous étions fixée”.

Le Registre Unique Minier a eu pour objet la caractérisation des zones consacrées à l’exploitation minière et à ses réalités connexes: qui sont les mineurs, d’où ils viennent, quels sont les attentes de ces personnes qui vont chercher de l’or et d’autres ressources minérales de la terre. Liss était particulièrement intéressée de connaître la situation de la femme; créer cet instrument qui permettra à l’État d’orienter les politiques sociales avec l’appui du peuple des travailleurs de la mine, fut une bonne occasion de s’approcher de cette réalité.

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Liss Lares, s’acclimatant au rythme minier

Pour le dire avec élégance et décence, les femmes sont les personnes qui ont vécu les pires choses dans un territoire et une activité où abondent, parmi les mineurs de vieille souche et qui ont construit une culture de travail, des aventuriers de partout du Venezuela et d’autres pays, qui lorsqu’ils arrivent à une zone minière (à une “bulla”: c’est le lieu où quand on découvre de l’or commence à se former une communauté) installent en grappe un campement chaotique et insalubre, couvert de baraques et de toits de plastique; ils s’organisent pour perforer des trous de plusieurs mètres de profondeur, sortir les “moulins” et récupérer de l’or à raison d’un gramme par 200 kilos de matériel brut. Dans la culture du mineur, tout travailleur nouveau qui sort ses premiers grammes d’or doit les dépenser dans les currutelas (bordels), où les jeunes filles se font payer en grammes (un gramme valait 5 millions de bolivars en décembre). Il y a aussi des femmes qui travaillent à creuser le sol mais la stigmatisation fait que toute femme qui travaille comme mineuse soit qualifiée ou traitée comme un objet sexuel.

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Une “bulla” : le lieu où quand on découvre de l’or commence à se former une communauté

Hilgardo Medina travaille comme analyste au ministère, sa préoccupation principale est l’impact environnemental que provoque l’exploitation minière. Dans un véhicule du style Fun Race il a voyagé huit heures de Tumeremo jusqu’à la mine de Botanamo. Tenter de récupérer la couche végétale superficielle où on note les dommages environnementaux est la raison d’être de ce qu’on appelle l’« exploitation minière écologique”, et qui ont éveillé tant de doutes et de soupçons chez des personnes qui croient tout savoir de la mine mais ne sont jamais allés à aucune d’elles. “C’est le lieu où on accède le plus difficilement, ce n’est pas un problème d’accès physique mais la difficulté d’accéder à la conscience du mineur”, dit Hilgardo. “A Botanamo, il y a deux ans, il y a eu une opération de la garde nationale qui a démantelé le campement des mineurs pour trouver le chef d’une bande criminelle qui opérait sur ce territoire. Quand les mineurs ont repris le territoire ils se sont réinstallés comme une organisation populaire, avec leurs règles internes pour restituer l’ordre et avec un grand niveau de conscience. Aujourd’hui quand ils nous ont reçu ils ont chanté l’hymne national”.

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Mineurs en condition d’artisans

Alexandra Meneses, ingénieure géologue, diplômée de l’Université d’Orient, a 26 ans et bien que sa spécialité soit le pétrole, sa vocation sociale l’a poussée à rejoindre cette équipe. Durant cinq semaines elle a parcouru les différentes zones pour parvenir aux fronts miniers et inspecter, géoréférencer (à l’aide du GPS) chacune des communautés productives. “Un jour nous sommes arrivés à la Mine de Hoja de Lata, située dans la municipalité de El Callao, à neuf heures du soir. A cette heure nous avons dressé le campement; le jour suivant nous nous sommes éveillé à 5 h. 30 pour nous doucher avec un demi seau d’eau et déjeuner entourés de chèvres, de vaches, de chiens et de coqs. Parfois nous marchions pendant deux heures et en arrivant à la mine nous nous mettions à travailler immédiatement avec les gens, mais très tôt on se réunissait avec l’équipe pour préparer l’assemblée d’introduction avec les mineurs, pour les informer de ce que nous étions en train de faire sur place. Ensuite nous revenions à El Callao comme point de rencontre pour laver les vêtements, se reposer et réunir les données que nous avions recueillies”.

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Saydubi Santana est de Caracas, elle a 25 ans, est activiste de la communauté de la diversité sexuelle et était chargée de l’enregistrement audiovisuel. Durant le parcours de six heures aller/retour à El Chivao en barque, elle est tombée malade à El Dorado, et vu les symptômes, a dû être rapatriée parce qu’on soupçonnait le paludisme. Finalement on a su que c’était autre chose : un parasite qui s’était introduit par les pieds. Le paludisme fait peur à cause de ses séquelles : tu l’attrapes une seule fois et l’organisme s’en ressent toute la vie. Elle était en train d’apprendre tout ça quand elle rencontra un mineur qui avait souffert réellement du paludisme… mais 79 fois. “Voir autant d’enfants malades de paludisme, voir des jeunes filles de 15 ans travailler dans un bordel pour survivre au coût de la vie élevé, observer la division marquée des rôles de genre, c’est-à-dire l’homme à la mine et la femme à la cuisine, c’est quelque chose de réellement très choquant”. On suppose que l’Arc Minier a été créé pour mettre un terme à ces choses choquantes mais, à cause de la propagande, beaucoup de gens continuent à croire que ce fut l’Arc Minier qui a créé ces maux. Qu’allons-nous y faire ? Un jour nous apprendrons à écouter des histoires de la voix de ceux qui se sont plongés dans l’Histoire.

José Roberto Duque et César Vázquez

Source : https://arconoticias-info.blogspot.com/ et http://epaleccs.info/chambeando-en-otra-venezuela/. Photos: José Roberto Duque et Emilio Guzmán

Traduction : Thierry Deronne

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Pour le droit à être informés sur l’Arc Minier

 

Hein? Les défenseurs de la patrie agroécologique et de la parcelle productive comme style de vie prenant la défense de l’Arc Minier ? Mais ici nous ne sommes pas en train de défendre un style de vie mais le droit d’être informés des raisons pour lesquelles il y a « quelqu’un » là-bas au-dehors et ici même sur notre territoire qui s’obstine à créer la zizanie entre nous. Le thème de l’Arc Minier est un thème extrêmement sensible pour les chavistes ? Profitons-en pour les bombarder d’informations fausses ou dévoyées sur l ‘Arc Minier, et voyons comment ils vont se déchirer entre eux ! Il est aisé de voir comment cette tactique vieille comme le monde fonctionne encore.

L’extraction minière est une activité méprisable, horrible ; c’est peut-être l’activité humaine la plus immonde qu’il ait été donné au capitalisme à son apogée de produire. On rêve d’une autre humanité, dans laquelle le concept de richesse ne signifie ni accumulation, ni exploitation humaine, ni destruction de l’environnement. Mais le fait de rêver ne doit pas nous déconnecter du réel. Nous sommes à un moment de l’histoire où ce qui se meurt doit servir à financer et à lancer ce qui est en train d’émerger. Ça ne paraît pas très éthique, mais l’histoire de l’humanité l’est-elle ? Ainsi cette noble entreprise appelée en son temps « Indépendance » n’a-t-elle pas été financée par le système esclavagiste ? et ensuite par l’essor des bourgeoisies européennes émergentes ? Désolé si vous pensiez que cette glorieuse épopée a été menée par des ouvriers communistes, vraiment désolé !

Les rêves d’une humanité engagée massivement dans la production artisanale et traditionnelle d’aliments, de vêtements, de culture et d’habitat continueront à nous porter mais nous savons au fond que chacun de nous mourra sans le voir réalisé ; après nous d’autres générations viendront pour tenter de l’inscrire dans le réel et cela prendra des siècles. Mais celle qu’on appelle « génération actuelle» dépend et continuera à dépendre de l’extraction minière, que cela nous plaise ou non. Et celui qui souffre de cet état de fait au point de pester contre l’âme vénézuélienne (parce que soyons clair : l’industrie pétrolière est bien une activité minière répugnante) et bien qu’il s’exile vers la patrie idéale, ce Pays Imaginaire socialiste où le combustible fossile, le fer, le ciment et maintenant le coltran, ne sont plus des facteurs déterminants de son développement et de sa civilisation.

***

Il est probable que l’un des exercices rhétoriques -disons plutôt exercice d’humilité et de maturité- les plus difficiles à réaliser ces temps-ci est de reconnaître qu’une opinion ou une position défendue ardemment peuvent se révéler erronées. Certaines fois on se trompe par obstination, d’autres fois par désinformation ou manque d’information. Dans ce dernier cas de figure, il est plus aisé de reconnaître publiquement et solennellement : « camarades, je me suis trompé. Je demande pardon ; je vais rectifier, corriger et me forger une nouvelle opinion ». Par contre dans le premier cas, il n’y a pas grand-chose à attendre ; il y a des gens qui ont de la peine, de la rage ou tout simplement peur de dire qu’ils ne savent pas, qu’ils ignorent le sujet ou qu’ils le connaissent de manière imparfaite. C’est le type de personnes capable de se plonger dans des discussions interminables sur des sujets qu’ils ont découverts 5 minutes auparavant dans Wikipedia ; et ils en parlent tels des experts.

Sur le thème de l’Arc Minier nous nous sommes trouvés en présence des 2 types de contumace (au fait, cherchez « contumace » sur le dictionnaire de Google) évoqués plus haut. Des gens qui ont jeté en un tweet incendiaire une malédiction contre l’Arc Minier à peine avaient-ils lu les 3 premiers paragraphes sur ce sujet et qui se sont crus obligés de défendre becs et ongles ces 140 caractères simplement parce qu’ils avaient lu une citation d’Einstein, de Benedetti, ou du Che -à moins que ce ne soit de Bob Marley- qui disait à peu près ceci « Les gens qui valent ce sont ceux qui n’ont qu’une parole et qui s’y tiennent de façon inébranlable. Les autres ne sont que des personnes stupides qui ne méritent pas le titre de révolutionnaires ». Donc nous avons les réseaux sociaux et les conversations de café de commerce saturées de gens qui savent tout sur tout sur l’Arc Minier et qui ont décidé d’être une fois pour toutes pour ou contre. Mais à peine sont-ils interrompus au milieu de la conversation par une question du style « mais l’Arc Minier, c’est quoi ? » qu’ils s’enferrent dans la colère et l’invective, tout simplement parce qu’au fond ils réalisent qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent.

On devait s’attendre logiquement à ce qu’une campagne nationale et internationale de diabolisation du décret de « zone de développement stratégique national » (je parie les cendres de mon père et le cartable de mon fils que 98% des lecteurs viennent juste de réaliser que c’est ainsi que se nomme le fameux décret sur l’Arc Minier) ne se développe ; par cette attaque on cherche ainsi à criminaliser le gouvernement de Nicolas Maduro et à affaiblir les possibilités pour le Venezuela de profiter pleinement de nouvelles ressources financières. Mais ce qui rend ce moment si particulier c’est une des facettes de la campagne en cours, qui cible un secteur du chavisme, très sensible au thème de l’extractivisme et de son impact sur les écosystèmes, les populations indigènes et la souveraineté.

Par exemple, les discours récents de Valentina Quintero (la spécialiste du tourisme télévisé, NdT) et Luisa Ortega Diaz (ex-procureure générale, aujourd’hui en campagne contre la « dictature de Maduro », NdT) à ce propos sont truffés de bêtises, d’imprécisions et de mensonges éhontés ; et tout ce qui est dit par ce genre de porte-paroles du catastrophisme trouvera toujours un écho certain dans un secteur chaviste qui a décidé que l’Arc Minier est un instrument créé pour contribuer à la dégradation des cours d’eau et des populations ; ce sont des gens pourtant authentiquement chavistes et révolutionnaires, et qui pour des raisons liées à l’image de soi ou au «qu’en-dira-t-on » corrigeront difficilement leur erreurs ou n’iront même pas vérifier la véracité de l’information. L’Arc Minier de l’Orénoque est devenu le maillon faible d’une chaîne (notre nécessaire, mais si malmenée, unité) que les mafias hégémoniques ont décidé de faire céder, aidées en cela par hypersensibilité des uns, les mauvaises intentions des autres et l’ignorance de la majorité.

Ainsi la vision que les gens (de notre bord et de l’autre) ont de l’Arc Minier de l’Orénoque est à peu près la suivante (accrochez-vous bien!) :

L’Arc Minier est un territoire couvert de forêts vierges et peuplé d’indigènes qui vivent en harmonie avec la Terre-mère. Le gouvernement a vendu ce territoire à des entreprises transnationales chargées d’en extraire et d’en exporter toutes les richesses du sous-sol (or, diamants, coltan, etc…). L’extraction va impliquer la déforestation de 111 800km2 de terres, la mort des cours d’eau à coup de flots de mercure (l’Orénoque disparaîtra et laissera place à une immense flaque rouge ; précisons que le mercure est rouge comme le mercurochrome), la mise en esclavage, l’assassinat ou la mise à l’écart de plusieurs populations indigènes. Là où il y avait la paix, un vivre-ensemble harmonieux, à cause de l’Arc Minier il y aura des bandes et des mafias, de la drogue et de la prostitution, de le contamination au mercure, de la délinquance, de la drogue, la dévastation de zones naturelles, encore de la prostitution, des transnationales assassines et de la corruption. Et encore plus de prostitution et de drogue.

En résumé la propagande attribue à l’Arc Minier tous les travers que l’Arc Minier a précisément pour objectif d’éradiquer. Je peux grâce à un simple article (et je le démontre dans le paragraphe suivant) démentir tout ça et partager une vérité qu’on a voulu nous cacher ou déformer:

Il existe au nord de l’état Bolivar des territoires où ont sévi des bandes, des mafias, de la drogue et de la prostitution, de la contamination au mercure, de la délinquance, des drogues, la destruction de zones naturelles, encore de la prostitution, des transnationales criminelles et de la corruption. Et encore plus de prostitution, de drogue et de contamination par le mercure. C’est pourquoi l’État a conçu et décrété un plan, applicable à cette zone du pays appelée Zone de développement stratégique national Arc Minier de l’Orénoque. Les raisons de ce plan ? L’État vénézuélien a une dette envers la population de cette région et celle de tout le pays, qui consiste à asseoir sa souveraineté sur ce territoire et toutes ses ressources ; cela ne peut être fait de façon isolée par le gouvernorat de l’état Bolivar,  ni par l’armée, ni par l’initiative privée, ni par un ministère. L’Arc Minier est sous-tendu par la volonté ferme et déterminée de respecter les populations indigènes, de protéger les zones où il n’est pas nécessaire ni justifié de développer l’extraction minière, de développer des techniques et de méthodes moins toxiques et destructrices que l’usage traditionnel du mercure (qui au passage n’est pas rouge mais argenté), et de rendre sa dignité et son essor à l’extraction minière de petite envergure, autrement moins nocive que l’extraction minière industrielle à grande échelle. C’est un mensonge éhonté que de dire que 111 800 km2 de forêts vont être dévastés: c’est à peine 1,5% de ce territoire qui sera impacté directement, ce qui est amplement suffisant pour extraire les minerais du sous-sol. L’Arc Minier a été décrété il y a 8 mois (le 24 février précisément) ; et on voudrait qu’en à peine 8 mois on efface les désastres résultant de 200 ans d’irresponsabilité !

Mais ce simple paragraphe ne suffira pas à convaincre certaines personnes de cesser de croire ou de répéter ce que la propagande de guerre assène. Vous pouvez dire toutes les vérités que vous voulez et sur tous les tons, si votre interlocuteur répond systématiquement « ce n’est pas vrai », et vous en ressentirez de la frustration; vous avez gaspillé votre temps, votre salive et votre énergie ; et probablement perdu l’amitié de votre interlocuteur. La machiavélique propagande fasciste a concentré tous ses efforts pour convaincre les gens désinformés, sous-informés ou très sensibles, que Nicolas Maduro a décidé d’étendre l’exploitation minière dans des recoins où personne n’avait encore usé de pelle ou de pioche.

Le territoire concerné par le plan appelé Arc Minier (notez bien : l’Arc Minier n’est pas un territoire mais un plan!) est une zone dévastée, surexploitée par plusieurs transnationales qui ont détruit des milliers d’hectares de forêts, des milliers de vies humaines et de cultures, via des procédés et des techniques criminels ; la mission de l’Arc Minier est d’en finir avec tout cela ! Bien sûr qu’il y a de la criminalité dans les zones minières, de la drogue et de la prostitution aussi. Tout autant que dans certaines zones de Caracas, de Valence ou de Mérida, villes depuis lesquelles on attaque avec le plus de virulence qu’ailleurs l’Arc Minier (en ignorant dans la majorité des cas ce qu’est l’Arc Minier). Si quelqu’un à Valence s’indigne de la destruction de la nature, de la prolifération de la drogue et de la prostitution dans l’état Bolivar, qu’il s’interroge si la fondation de Valence n’est pas passée par des phases d’extermination de populations et d’espèces naturelles et s’il n’y a aucune prostituée ni aucun drogué dans ses rues…

Le plus grand allié de l’État dans la tâche de développer un extractivisme respectueux de l’environnement et soucieux de l’appropriation souveraine des ressources est bien le petit mineur artisanal ; soit dit en passant c’est grâce à lui que l’État a pu récupérer plus de 5 tonnes d’or en 6 mois ! 5 tonnes qui, s’il n’y avait pas eu l’Arc Minier, seraient parties en Colombie, au Brésil, au Guyana, dans une île des Caraïbes, aux États-Unis ou dans un quelconque pays européen. Les petits mineurs artisanaux ont été à la pointe de mouvements de rébellion qui ont permis d’enlever des mines des griffes de grandes entreprises transnationales ou de mafias  que les autorités vénézuéliennes envisagent maintenant d’expulser. A souligner le cas particulier d’une de ces émeutes (la rébellion, ou la prise de Nuevo Callao) qui a vu un groupe de mineurs, en colère suite à l’assassinat d’un des leurs, prendre possession d’une mine gérée par la Greenwich Resources, retenir en otage ses dirigeants, les obliger à signer sur un bout de papier la cession totale de l’entreprise et en assurer un total contrôle ouvrier. C’était en 1995 avant que Chavez ne mette à l’ordre du jour de la Révolution bolivarienne la notion d’expropriation; c’est dire si ces ouvriers-là de l’état Bolivar n’ont aucune leçon à recevoir de qui que ce soit quant au contrôle social des moyens de production.

Le travail à mener par l’État et les travailleurs dans le domaine de l’Arc Minier est titanesque. J’ai rappelé plus haut combien les tares plus ou moins importantes qui caractérisent l’activité minière ont pu macérer ou s’enkyster au cours de ces 200 dernières années. Au fil des générations, l’extractivisme a pu modeler une mentalité et une personnalité spécifiques pour des populations et des communautés entières, dont des communautés indigènes. Si l’on veut démonter de telles structures mentales à la hussarde et en quelques mois, un seul moyen : le génocide ! Hélas il y a toujours ceux qui croient encore que tout se résout à marche forcée, y compris l’édification du socialisme ou l’implantation obligatoire de la permaculture ! Il y a encore des gens qui pensent ainsi : « Il y a un million de personnes vivant directement ou indirectement de l’extractivisme ? Pas de problème : il suffit d’interdire l’extraction minière, d’emprisonner ou de tuer ceux qui persistent à pratiquer cette activité, de déplacer de force les milliers de gens qui en vivent, ou de les convertir en artisans, agriculteurs, journalistes, danseurs, coiffeurs , avocats ou ouvriers textiles ! Ainsi l’extractivisme se meurt, vive le socialisme ! » L’irresponsabilité a souvent des audaces que même l’ignorance n’a pas !

Nous serons encore présents et pour un bon moment, dans des zones minières de l’état Bolivar. Nous venons d’amorcer un premier parcours exploratoire ; vient maintenant le temps de l’approfondissement de ces explorations et des perspectives dévoilées. L’engagement éthique nous oblige à enquêter sur ce qui est digne d’être recherché afin d’ informer le reste du pays au plus près de la vérité, ou à tout le moins cette partie du pays qui accepte d’être informée en dépit de ses préjugés, sur la façon de vivre de ces gens dans ces zones-là, sur leurs luttes et leurs rêves…

Il y a une limite au droit d’informer et de s’informer: la préservation de la vie humaine. Comme vieux routard du journalisme que je suis, je n’ai désormais que faire des prime-times ou des coups d’éclat journalistiques et je serai d’une attention intransigeante sur toutes ces informations ou rumeurs qui pourraient léser la vie ou la réputation de gens qui ne le méritent pas. Je vois une autre limite, qui a trait à la sûreté de l’État, celle-là : si vous apprenez quelque chose et vous le révélez avant que cela ne se concrétise, vous tuez l’information dans l’œuf. Très prosaïquement cela signifie que je ne publierai pas tout ce que je sais, je ne me précipiterai pas pour le dire avant tout le monde, mais je dirai toute la vérité et rien que la vérité. Méditez tout cela et donnez-en l’interprétation que vous voulez, mais je ne serai jamais la cause du malheur de quelqu’un par l’usage d’artifices communicationnels ou par l’ambition de gagner des points d’audience avec la souffrance et les tragédies vécues par d’autres.

José Roberto Duque

Source : https://arconoticias-info.blogspot.com/2017/11/tras-la-noticia-y-tras-la-historia-en.html

Traduction: Jean-Claude Soubiès

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L’or en temps de guerre

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-Ne nous y trompons pas, la page que lisent les mineurs s’appelle Dolar Today.

A El Callao, localité minière au sud de l’état Bolivar, tout le monde connaît le cours du dollar illégal. C’est un des acheteurs (il existe presque 500 centres d’achat dans la ville) qui le dit. Ils sont alignés les uns à côté des autres  et restent ouverts  tard le soir.  Les mineurs, tenant leurs batées en bois à la main ou sur la tête comme des chapeaux chinois, de la boue collée sur leurs vêtements, s’entassent devant les portes.  Ils vendent ce qu’ils ont pu trouver pendant la journée, à savoir entre un demi gramme et deux grammes en moyenne. Ils reçoivent 215 000 bolivars par gramme d’or sale, presque un salaire minimum.

Le prix de l’or est international : il est côté en bourse, tourne autour de 43 dollars le gramme. Sur le marché local le prix varie en fonction du cours du bolivar sur le marché noir, qui détermine  chaque jour le taux de spéculation. Le mineur est payé pour de l’or non traité, qui est ensuite nettoyé et change de prix. C’est le mouvement quotidien de milliers de personnes dans cette société qui gravite autour de l’or, avec ses règles et ses hiérarchies. La première chose à faire c’est de comprendre.

Il existe deux sortes d’exploitations minières artisanales : la sédentaire, composée  d’exploitations qui durent des années, et la nomade, appelée « bulla » qui est temporaire et attire des milliers de personnes de tout le pays à l’annonce d’un nouveau filon. Les techniques pour obtenir  de l’or varient : celle des sédiments, dans une rivière ; elle se pratique avec la batée et l’extracteur, et celle du ravin, qui sont des puits d’un mètre et demi de large jusqu’à à peu près 150 mètres de profondeur, qui s’ouvrent ensuite sur des galeries de dizaines de mètres.

Le nombre total de mineurs dans l’état de Bolivar est approximatif. On estime a 250 mille les personnes dont l’activité tourne autour de l’or.  Le nombre a fortement augmenté au cours des quatre dernières années, d’une part en raison du prix de l’or qui est monté avec la guerre économique, et d’autre part en raison des difficultés matérielles qui affectent le pays : dans les zones minières on peut gagner beaucoup. Les coûts peuvent également être élevés.

***

Depuis 2008 l’or est propriété exclusive de l’Etat. Auparavant l’exploitation était surtout entre les mains d’entreprises étrangères et des mines artisanales. A partir de cette année là, l’Etat en a pris formellement le contrôle : mais dans la pratique l’exercice s’est révélé plus complexe.

S’il appartient à l’Etat, cela signifie que plus personne ne peut extraire ni vendre.

Que faire alors de l’économie illégale de plusieurs municipalités où des milliers de personnes dépendent essentiellement de ces revenus ? Une économie avec ses propres règles, ses réseaux de distribution et  où les bandes rivalisent pour contrôler les zones minières. Ce fut le cas par exemple en mars 2016, quand 17 mineurs ont été assassinés à Tumeremo lors d’un affrontement pour le contrôle d’une mine – et que la droite a d’ailleurs essayé d’utiliser politiquement. La réponse face à ce scénario a été de commencer à régulariser quelques zones minières, en particulier à partir de la mise en œuvre de l’Arc Minier en février dernier.

Le plan s’efforce de mettre de l’ordre dans l’exploitation des mines artisanales en aidant avec des matières premières – explosifs pour l’exploitation, machines pour traiter les sables contenant de l’or ; il aspire également à ce que l’Etat devienne l’acheteur de la production des mineurs, pour la faire fondre et la déposer à la Banque Centrale du Venezuela. Le but était d’éviter que l’or artisanal parte dans des circuits privés. La réponse des mineurs est favorable : l’Etat, la possibilité de la légalité permettent d’éviter les circuits illégaux qui existent aujourd’hui. Comme tout le monde le sait, ce qui est illégal dérive en économie sous-terraine, règne de la pègre et  utilisation de la force.

Il a plu toute une nuit et la « bulla » de las Cuatro Esquinas a été inondée. Le ravin a été submergé et deux personnes sont mortes pour avoir inhalé des gaz. A l’intérieur de la mine il y a des centaines de puits, de  fermes, de commerces, on dirait des ruines de terres avec des parois en zinc ou en toile noire.  Après la pluie les gens s’assoient dans le fleuve de boue qu’est devenue la rue pour chercher l’or avec la batée. Des milliers de personnes habitent à Cuatro Esquinas.

Il y a une épidémie de malaria à El Callao et dans les zones avoisinantes. Le Conseil Communal de Nacupay a soigné plus de mille cas sur une population d’environ huit mille personnes. Les médicaments pour les traitements manquent.

Plus de 200 personnes viennent chaque jour à l’hôpital pour être soignées, elles se tiennent devant l’entrée, quelques uns secoués par les tremblements de froid qui précèdent la montée de la fièvre. Tout le corps leur fait mal, ils gémissent, le parasite les envahit de l’intérieur. Il y a des enfants parmi eux. On a l’impression d’avoir fait un saut dans le passé ; épidémie, recherche de l’or, pauvreté.

***

Dans une cabane près du fleuve un jeune est allongé dans un hamac. Il boit de l’eau, vomit, lutte contre la fièvre. Il n’a aucun traitement.

  • Si tu n’arrives pas à te soigner, tu vas mourir, lui dit une représentante du Conseil Communal.
  • -Je sais répond-il.

On cherche des solutions pour combattre la crise au niveau de la santé. Le manque de médicaments dans le pays   –dû au sabotage des grandes entreprises pharmaceutiques et bureaucratiques de l’Etat – ne permet pas d’apporter une réponse suffisante. Le manque de fumigation aggrave encore le panorama. Et à El Callao il existe des rivières et des étangs près de chaque moulin où l’on traite l’eau qui contient de l’or. Il existe des centaines de moulins.

Pourquoi le mineur est-il toujours aussi pauvre s’il gagne autant ? Pour trois raisons principales : parce que sauf s’il travaille avec une batée dans les alluvions, il ne gagne pas 100% de l’or qu’il extrait, il doit payer des pourcentages à différents échelons de la chaîne, par exemple pour utiliser l’extracteur de sable, ou le camion qui transporte les sacs de terre, ou encore le moulin où ils sont traités. A la fin il ne lui en reste même pas la moitié.

Cette somme qui est souvent moins que la moitié, représente peu pour faire face au coût de la vie à El Callao. Dans le village tous les produits coûtent beaucoup plus cher qu’à Caracas, par exemple. La spéculation est élevée, et il est pratiquement impossible d’y échapper.  Il existe une troisième raison, qui est la première citée pour répondre à cette question : la mauvaise gestion de l’argent par les mineurs, c’est-à-dire la dépense presque automatique des gains. Trouver de l’or pour le vendre, le dépenser et recommencer le lendemain, tel est le quotidien de la majorité.

En revanche, ceux qui font des profits sont en particulier les propriétaires des moulins. Quelques-uns, en accord avec l’Etat, ont élargi leur champ d’action et acquis davantage de machines.

-Le mineur naît mineur et le reste jusqu’à sa mort, – dit  un mineur.

Il faut également permettre aux mines artisanales de passer de l’utilisation du mercure à celle du cyanure. Le premier est utilisé pour retenir l’or dans le sable. Une fois que les deux sont mélangés, le mercure est brûlé – ce qui provoque une pollution de l’air – pour que seul l’or subsiste. En revanche le cyanure liquéfie l’or, et celui-ci est absorbé par des petits morceaux de charbon dans des réservoirs d’eau ; ensuite charbon et or seront séparés.  D’après les mineurs d’El Callao le cyanure ne pollue pas, il se décompose. Cependant l’utilisation de ce matériel est interdite dans plusieurs pays car des entreprises privées sont à l’origine de plusieurs fuites de cyanure qui ont pollué des fleuves – comme la Barick Gold en Argentine en 2015 et 2016.

Et justement, les informations sont rares sur la politique menée par l’Etat envers les entreprises privées au sein de l’Arc Minier. Selon des  récents communiqués officiels du Ministère de la Mine des accords sont en cours avec quelques unes d’entre elles comme la Gold Resort, du Canada, pour l’or, une entreprise d’Afrique du Sud, et une autre d’Angola pour l’exploitation du diamant, et trois pour le Coltan. A chaque fois l’Etat doit avoir au moins 55% des actions. Comment se passera l’exploitation ? Quelles seront les garanties environnementales avec les entreprises ayant déjà pollué ? Existent elles ? C’est sur ce point que portent les principales questions et inquiétudes autour de l’Arc Minier. Le nombre exact de réserves d’or que compte le pays n’est pas connu. On estime qu’il fait partie des premiers pays du monde, tant en ce qui concerne les quantités que la qualité de l’or. Pays béni, mais que beaucoup éprouvent le besoin de piller.

Le défi dans la zone minière est grand et complexe. Il n’a jamais encore été résolu : cela fait plus d’un siècle que cette activité existe à El Callao. Nous sommes face à la nécessité de régulariser une des productions les plus précieuses du Venezuela, de renforcer les réserves et les devises d’un pays qui en a besoin à un moment où son économie est soumise à des attaques de guerre avec la complicité de bureaucraties internes. L’enjeu est d’atteindre l’objectif sans polluer, sans brader l’avenir du pays pour lequel les grandes entreprises transnationales n’ont aucun égard. Et mettre fin à la pauvreté matérielle qui s’étend : ils prennent tout d’ici et on n’a jamais rien en retour, comme disent les mineurs. La richesse de l’or doit être pour l’Etat, pour la production nationale, pour défendre la monnaie face à la guerre économique, pour maintenir en vie et développer les missions sociales dont la grande majorité de la population a un besoin vital, et pour ceux qui, jour après jour, descendent à 150 mètres de profondeur armés d’une lanterne, d’une pelle et d’une barre de fer et remuent la boue avec une batée à la recherche d’un éclat d’or collé au mercure.

Marco Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/07/13/el-oro-en-tiempos-de-guerra/

Traduction : Pascale Mantel

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Que se passe-t-il dans le chavisme ?

Par Franco Vielma, sociologue.

 

Exerçons une seconde notre mémoire: toutes les batailles électorales qu’a livrées le chavisme furent précédées de phases dures d’agression politique et économique. Coups d’État, sabotages pétroliers, attentats contre le réseau électrique, lock-outs patronaux, boycott économique, violences de l’extrême droite, tentatives de putsch militaire, pression internationale, attaques médiatiques persévérantes, asphyxiantes et généralisées, qui trouvent leur origine dans les cercles politiques et économiques de la droite nationale et internationale. Cette histoire a déjà été racontée : de Pedro Carmona (1) à la plantation Daktari (2), des plans de Fedecámaras (3) à ceux du Département d’État (4).

La seule constante qui a favorisé le chavisme, entre résistance et offensive, fut la clarté de la direction politique et la cohésion populaire : une force unitaire, consciente de son devenir. Depuis 2002 une réflexion s’y incarne collectivement, qu’on peut résumer en paraphrasant l’expression populaire : “nous avons trop nagé pour mourir sur la rive”.

Pour le chavisme, les élections n’ont pas été une fin en soi

Le panorama politique national resterait incompréhensible si l’on méconnaissait la nature de la variable économique : la conjonction des problèmes structurels de notre économie rentière, la baisse des prix du pétrole et l’attaque articulée et soutenue de la guerre économique comme “ingénierie sociale” – le chantage politique et le chaos visant à détruire tout ce qui fait l’âme du chavisme. (5)

Face à la conjoncture électorale parlementaire, l’équation de la droite est simple: récolter en votes les conséquences de l’offensive économique, paraéconomique et la distorsion dans les systèmes d’approvisionnement et de prix (l’économie étant privée à 80%). En aval, le pillage et la revente par le privé de produits subventionnés par l’État visent à générer une démobilisation, une perte d’espoir parmi la population. Au sein du chavisme la situation se caractérise par une lutte pour réparer les dégâts de cette guerre, réaffirmer des positions politiques non négociables, défendre le processus des acquis sociaux et sanctionner la délinquance économique.

S’il faut parler de campagnes électorales, le chavisme a commencé la sienne, celle de l’identité et de la résistance, bien avant qu’on parle des échéances de décembre 2015, bien avant : il y a de nombreuses années. Pour le chavisme, les élections n’ont pas été une fin en soi, même s’il a semblé à certains moments que si. Campagnes, scrutins n’ont fait que cristalliser les moments d’une lutte politique qui ne s’arrête pas, qui ne cède pas.

A la différence des opposants qui n’apparaissent que lors des élections pour faire “leur contribution au pays” et qui se montrent apathiques voire indifférents à la mobilisation, le chavisme voit les élections comme l’occasion de rappeler et d’affirmer ce qui a été fait, ce qu’a été la lutte, la sueur dans les rues, jour après jour. C’est toute la différence entre les militants chavistes et les sympathisants (ou antichavistes) de l’opposition. Alors que les premiers s’efforcent, dans de multiples espaces et conjonctures, de pousser le réel vers un monde différent, l’opposant dur concentre sa lutte en une journée électorale pour chasser ce qu’il n’aime pas. C’est la différence de nature entre un secteur du pays constamment politisé et mobilisé, et un autre qui n’a pas compris que la politique a changé au Venezuela depuis 1999. (6)

Parler de mécontentement au sein d’une partie du chavisme, c’est prendre en compte les dimensions politiques de la conjoncture actuelle. C’est un acte politiquement sain. Autre chose est d’en nier l’identité populaire. Face aux élections parlementaires le chavisme est loin de se comporter comme une masse inerte de de mécontents. Pour ne pas nous raconter d’histoires, voici quelques expressions ponctuelles que j’ai pu rencontrer sur le terrain:

  • A Barinas un groupe de communes du territoire de la réserve de Ticoporo s’organise pour renforcer la production agricole face à la guerre économique et simultanément réparer les dégâts de la déforestation sauvage dans cette réserve forestière, à partir d’une vision agro-soutenable. Parmi les activités privilégiées: la formation sociopolitique intégrale de tous(te)s les participants dans le cadre des communes.

    Militant(e)s pour la Loi des Semences traditionnelles et anti-OGMs (en voie d'approbation à l'assemblée nationale). Rencontre pour la biodiversité, la souveraineté alimentaire, l'agroécologie, Naguanagua, État de Carabobo, 8 au 12 octobre 2015

    Militant(e)s pour la Loi des Semences traditionnelles et anti-OGMs (en voie d’approbation à l’assemblée nationale). Rencontre pour la biodiversité, la souveraineté alimentaire, l’agroécologie, Naguanagua, État de Carabobo, 8 au 12 octobre 2015

  • A Maracaibo, un groupe nombreux de travailleurs du secteur technique de Pdvsa (compagnie publique du pétrole) a commencé à se battre pour des espaces traditionnellement sous contrôle d’une opposition qui se présente sous les espèces du professionalisme technocratique “apolitique”. Depuis plusieurs années ce Front Uni des Travailleurs Socialistes d’Exploration et d’Études Intégrées des Gisements (Futsey) s’efforce d’organiser les travailleurs qualifiés autour de revendications radicalement chavistes.
  • A Mérida, divers collectifs de communication populaire et plusieurs communes en construction ont lancé un Réseau Communal d’Informations, pour rendre visible l’important travail des communes de la région. L’idée est de lutter contre l’invisibilisation de la part des médias privés (majoritaires au Venezuela et au plan international, NdT) et de dépasser le court terme de l’appareil de la communication officielle, pour construire et consolider la culture communarde.

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    Lancement d’un Réseau Communal d’Informations, Mérida, le 12 octobre 2015

  • Dans l’État de Portuguesa, des travailleurs de la Corporation Socialiste de Développement Éco-Social de l’état Portuguesa (Corsodep) s’organisent depuis cette entreprise pour articuler un tissu économique sur la base de la production et des besoins des paysans. Il ne s’agit pas de distribuer des aides financières mais de créer des espaces politiques.
  • Des compagnons du front révolutionnaire des artisans de l’État de Lara organisent des ventes de produits artisanaux d’hygiène et domestiques ainsi que des réunions pour diffuser les savoirs élaborés en réponse à la guerre économique. Ils organisent des journées de troc.
    École de féminisme populaire, commune "La Azulita", État de Mérida, 2 au 5 octobre 2015

    École de féminisme populaire, commune « La Azulita », État de Mérida, 2 au 5 octobre 2015

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La liste de ces expériences est longue. Elles sont présentes dans tout le pays et ont un dénominateur commun : le travail politique s’opère, le corps reste en mouvement. S’il est une éternelle campagne à l’intérieur du chavisme, ce n’est pas l’électorale mais la construction du différent.

Les élections

La dynamique politique nationale nous pousse à réduire une force politique à une simple force électorale. C’est un risque, un danger, y compris pour le chavisme lui-même. Il ne faut pas tomber dans ce piège. Bien sûr c’est l’heure des mathématiques électorales mais cet exercice statistique doit garder distance avec notre fait politique : si le chavisme comme force sociale a fait preuve d’une cohérence accumulée durant des années, ce n‘est pas fortuit. Les législatives de décembre, comme toutes les élections à venir, passent par la conscience du peuple, et cette conscience se construit dans le travail, dans le devenir, dans la sueur et dans la lutte quotidienne contre l’adversité. Le scrutin de décembre sera remporté par le chavisme comme expression d’une conscience accumulée, mais il faut redoubler d’efforts dans le travail, dans l’authentique travail politique, sans cesse.

Texte : Franco Vielma

Source : http://misionverdad.com/columnistas/el-chavismo-no-es-un-movimiento-electoral

Traduction : Thierry Deronne

Notes:

  1. “Quand les Grecs étaient vénézuéliens” par Maurice Lemoine, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/06/13/quand-les-grecs-etaient-venezueliens-par-maurice-lemoine/
  2. “Déjà 2,5 millions de dollars investis pour assassiner le président Maduro”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/08/01/deja-25-millions-de-dollars-investis-pour-assassiner-le-president-maduro/
  3. “Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/02/07/tout-ce-que-vous-avez-toujours-voulu-savoir-sur-les-files-dattente-au-venezuela-sans-jamais-oser-le-demander/
  4. “Rafael Correa : “la tactique de la droite nord-américaine en Équateur, au Venezuela et en Bolivie, est de financer des fondations pour déstabiliser les gouvernements progressistes.” https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/08/rafael-correa-la-tactique-de-la-droite-nord-americaine-en-equateur-au-venezuela-et-en-bolivie-est-de-financer-des-fondations-pour-destabiliser-les-gouvernements-progressistes/
  5. “Le Venezuela lance la campagne des législatives”, http://wp.me/p2ahp2-21z
  6. “Démocratisation des élections : la lutte entre l’ancien et le nouveau au Venezuela et en Amérique Latine”, http://wp.me/p2ahp2-1TS

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Maîtres de la terre et de l’Histoire

Oscar Arria

Jusqu’en 1947, toutes les habitations de la ville étaient en terre. C’est alors, avec la fabrique de ciment venue de Caracas et les premiers parpaings, que fut construit le premier quartier résidentiel. Événement oublié, mais pas pour Jesus Coello « Chucho » qui avait 17 ans, dont 7 passés à apprendre l’art de la construction en terre armée.

Avec le béton armé, c’est tout un discours du « progrès » qui s’est imposé : efficacité, beauté, rapidité. L’usage de la terre est resté associé au passé, à la chaumière pauvre, à l’archaïsme, à ce « lieu qu’il fallait laisser derrière soi ». On a commencé à migrer vers les techniques nouvelles – ciment et acier. L’expansion de la ville a commencé, tandis que les maisons en terre se cantonnaient à la Vieille Ville : moins de torchis, moins d’adobes (briques de terre crue séchée au soleil), moins de de bois, moins d’osier. Mais aussi, moins de maîtres-artisans, et d’apprentis. Et plus de manœuvres, de maçons, plus de conducteurs de travaux, plus d’architectes et d’ingénieurs.

Pour les artisans de la construction en terre, ces changements ont entraîné une perte. Ils durent transformer leur vie, devenir salariés d’entreprises, mal payés, et surtout relégués, méconnus comme porteurs d’un savoir-faire ancien et populaire. Un savoir-faire de fondateurs de cités, partie constitutive de l’identité culturelle de Santa Ana de Coro (capitale de l’État de Falcon), et d’une grande partie du Venezuela.

Dans un pays se fondant sur le béton, le pétrole et l’exclusion, quelle place restait-il à ces personnes ? Quel a été le destin de ces hommes, de ces travailleurs, héritiers d’un savoir transmis de génération en génération, mis en pratique à travers l’effort ?Oscar ArriaDiego Morillo se souvient bien de cette époque. Son père, associé à Chucho, en a été l’un des principaux protagonistes. Lui et son frère ont pris le relais. 26 ans d’expérience dans le domaine de ce qu’il appelle la construction traditionnelle. « On entend bien défendre les droits de tous les maîtres-artisans. Cela n’a pas été facile, tant les gouvernements précédents nous ont humiliés, trompés, exploités. Nous sommes des artisans. Cela implique que l’on doive nous exploiter ? Pas du tout. Nous sommes les héritiers d’un patrimoine ».

Quand il parle de patrimoine, il se réfère à sa maîtrise de la technique de la construction en terre mais aussi à la reconnaissance de ce savoir-faire comme patrimoine de l’humanité par l’UNESCO, de par la diversité des méthodes de construction et du professionnalisme des maîtres-artisans. (Depuis 1993, l’UNESCO a classé Coro et La Vela de Coro, au Patrimoine mondial de l’humanité).

L’ère du ciment a été celle de la marginalisation et du peu de cas fait à la mention de l’UNESCO. Les lignes ont commencé à bouger avec l’arrivée de Hugo Chavez – puis de Nicolas Maduro – et le financement d’importants chantiers de restauration d’édifices de 400 ans d’âge du Centre Historique de Coro. Toutefois, si les murs et les toits des maisons et des églises avaient bénéficié du changement, il n’en était rien pour leurs bâtisseurs, restés dans l’ombre, confinés à l’anonymat.

Jusqu’en 2010, l’année des pluies torrentielles qui se sont abattues avec une telle force sur le centre de la ville, que les murs et les toits ont été détruits. Des mètres cubes de décombres se sont accumulés, dans et hors des maisons. Un scénario d’urgence sur le plan humain et patrimonial et une crise s’est transformée en opportunité.Oscar Arria

Oscar ArriaTravailler avec la communauté et en collaboration avec les maîtres-artisans fut la première idée qui s’imposa avec une conviction : ils étaient les seuls en mesure d’apporter une réponse stratégique à l’urgence de la situation. C’est pourquoi la directrice de l’Institut du Patrimoine culturel de l’État de Falcon – Merlin Rodriguez- décida d’entrer en contact avec les 9 Conseils communaux se situant dans les zones à risques, et en relation avec les artisans-bâtisseurs concernés : «Le plus important, c’est qu’ils ont eux-mêmes pris les décisions de s’occuper des édifices qui en avaient besoin, non pas exclusivement pour leur valeur architecturale, mais aussi en fonction de leurs occupants, de la présence d’habitants âgés, de personnes n’ayant que peu de ressources pour réparer leurs maisons. C’est l’Assemblée communale qui pouvait décider, ce fut une grande avancée ».

Tous se consacrèrent à cette priorité sociale, au patrimoine ensuite. Avec les 5 millions de bolivars alloués par le Gouvernement pour remettre en état 37 logements, ils en ont restauré 47. Comment ? Le travail volontaire des maîtres-artisans -ils ont travaillé un an sans être payés – mais aussi l’implication des riverains et des techniciens de l’Institut du Patrimoine culturel de l’État de Falcon – a fait la différence.

Merlin : « Le discours a commencé à changer. Le patrimoine n’était plus seulement la vitrine, le luxe, mais aussi l’empreinte historique qui te permet de savoir d’où tu es. Mettre en valeur le peuple et ses savoirs. Des voisins sans emploi ont aidé et appris comment on faisait. Surtout, il y a l’organisation sociale qui est restée, le moral qui s’est renforcé. Les gens ont donc appris que le travail en commun est possible. Que pour aboutir, il faut s’organiser. Que cela améliore la vie quotidienne ».

Un pari qui a permis de renforcer les liens entre les maîtres-artisans et les habitants et le respect vis-à-vis du savoir-faire, de l’art et de la technique de la construction en terre. Sans oublier le pari majeur : la création d’une entreprise de Propriété Sociale (EPS) qui regroupe 176 artisans et maîtres-artisans.Oscar ArriaSi quelqu’un demande à Lucas Morillo -le frère de Diego- ce qui est le plus important en ce moment, il répondra clairement : « Pour nous, le plus important, c’est d’être respectés, reconnus, qu’on ne nous exploite plus, qu’on ne nous humilie plus».

Quand on cherche des responsables, la Direction parle de ces entreprises sous contrat de l’État de Falcon, qui sous-traitaient les maîtres-artisans. A bas coût, payés de la main à la main, sans droit à la sécurité sociale, sans aucune protection en cas d’accident. C’est la raison pour laquelle ils ont décidé de fondé l’Entreprise de Production Sociale, pour accéder directement aux chantiers en cours, sans retomber dans l’exploitation de la sous-traitance par le secteur privé.

Mais le gouvernement de Falcon a refusé de passer des accords avec la nouvelle structure créée par les artisans. Il ne considère comme interlocutrices que les entreprises privées, alors que celles-ci ne peuvent construire sans les maîtres-artisans.

Diego : « Pourquoi ? Nous savons bien que nous sommes un caillou dans la chaussure des patrons, des entreprises privées, de tous ceux qui dans l’État de Falcon se sont enrichis sur le dos des artisans ». L’option ciment s’est imposée au détriment de la construction en terre – perçue comme désuette- alors même qu’elle est porteuse d’avenir et non pas un héritage dont on devrait se débarrasser.

De fait, plus aucun logement n’a été conçu à partir de la technique de la terre. Coro et La Vela (ville et port) ont poursuivi leur expansion de béton armé et d’acier, alors que comme l’explique Chucho, une maison conçue de terre armée est achevée en 6 mois/1an, et que ses coûts sont moindres. Aucune n’a été construite jusqu’à présent mais avec la consolidation des liens découlant de la structure ayant vu le jour en 2010, l’option de la terre refait surface. Un Conseil Communal a décidé que les locaux de la future station de radio communautaire, seraient entièrement construits avec cette technique traditionnelle. 

Les maîtres-artisans ont l’âge de la fondation de Coro, la doyenne des cités vénézueliennes. Ce sont eux, qui ont édifié et entretenu chacune des maisons et des églises qui la composent : « l’objectif est de changer le discours: passer de la vision des colonisateurs, à la restitution au peuple de ce qui lui appartient, à travers la Révolution. Voir dans les immeubles, le travail des invisibilisés. Voir cet effort collectif, ces mains d’esclaves innombrables qui ont permis la construction d’une ville ».Oscar Arria

Oscar ArriaTelle est la quête de Merlin. La transmission de la technique de la terre s’est faite sans enrichissement quelconque. Les maître-artisans l’expliquent, Chucho par exemple : « on me dit : ceux qui à l’origine étaient ici pour t’aider, eh bien ces manœuvres, ils en savent aujourd’hui plus que toi. Oui. C’est vrai. C’est pour cela qu’on leur transmet notre savoir, pour qu’au final, ils en sachent plus que toi. C’est cela, un maître-artisan. Si je souhaitais qu’ils en sachent moins que moi, quelle sorte de maître-artisan serais-je ? » Ou Lucas : « être maître-artisan, c’est toute ma vie. C’est tout un savoir à léguer, tout l’amour que je ressens au contact de ces maisons. C’est exactement ce que ressentait mon père. Ces maisons, c’était toute sa vie ».

C’est pourquoi, parallèlement à la restauration de la ville, ils ont centré leurs efforts sur la transmission de leurs savoir-faire respectifs. Ils l’ont fait avec les élèves des écoles de la ville (les équipes patrimoniales de la jeunesse) mais aussi avec des jeunes en difficultés, originaires de divers points du Venezuela. Ils se sont également déplacés en plusieurs endroits. Comme à Cumana (Est du pays), où ils ont participé à la restauration des lieux, tout en intervenant face aux étudiants en architecture de l’Université Bolivarienne du Venezuela.

Ils ont remis sur pied la Casa del Sol (« Maison du Soleil ») au cœur du centre historique. C’est ici qu’ils enseignent l’art de préparer la terre, les blocs. Comment couper le bois (toujours à la lune décroissante). Comment construire la maison de terre traditionnelle. Diego insiste sur point : « c’est comme cela qu’on l’appelle. Pas une baraque».

Les dernières années de travail ont permis de jeter des ponts de savoir-faire : on a profité des restaurations de bâtiments pour y adjoindre du matériel moderne, tel que des manteaux imperméabilisants pour les toitures ou l’injection de béton dans les murs porteurs (45 à 60 centimètres de large). En ce qui concerne les maisons de terre proprement dites, les maîtres-artisans considèrent qu’ «il est tout aussi important d’en assurer l’entretien que de les restaurer ».

« La maison de terre est climatologiques : quand il fait chaud à l’extérieur, il fait frais à l’intérieur; et lorsqu’il fait froid dehors, il fait chaud dedans. Pas besoin de recourir à l’air conditionné et aux ventilateurs. Dans ces lieux de vie, tout est naturel » : Diego regarde ces toits recouverts de tuiles artisanales, les murs larges et hauts, les caresse de la main, comprend ces maisons, leur terre, ceux qui l’ont précédé dans la construction.

C’est pourquoi il est crucial de construire de concert avec les habitants des quartiers et des maisons : pour en prendre soin au quotidien, en comprenant les spécificités de la vie et de l’entretien de murs de plus de 300 ans d’âge. C’est ce qui les a faits maîtres de la glèbe, d’un métier, d’une ville qui il y a moins de 70 ans, tenait debout sans un bloc de béton, où les savoirs populaires s’étaient réunis. D’un métier qui porte en lui le futur : une vision du temps propres aux maîtres-artisans s’oppose aux critères des entreprises privées et d’une conception capitaliste des choses et de la vie.Oscar Arria

Oscar ArriaTexte : Marco Teruggi.  Photos: Oscar Arria

Source : http://laculturanuestra.com/?p=1085

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Une maison en juillet à Caracas

Milangela GaleaC’est dans un bruit confus, “comme ce bruit de chaise renversée sur le tapis ou le murmure noyé d’une conversation” que fut occupée la maison du conte connu de Julio Cortázar. Depuis ce jour, le frère et la soeur qui habitaient la maison cédèrent peu à peu l’espace, entre la peur de ce qu’on ne voit pas et l’indifférence face à l’inconnu.

Il y a des manières très opposées d’occuper des maisons. L’une d’elles nous a menés à convertir une maison en terre collective de création artistique.

De quoi s’agit-il ? Plusieurs artistes qui partageaient le quotidien d’un même espace dans le secteur populaire de La Pastora (Caracas) devaient déménager et pour marquer cette fin de cycle ont décidé de transformer la maison en galerie d’un jour, pour montrer à la communauté que toute création peut être itinérante.Milangela Galea

“Cette expo offre les résultats d’un projet qui lie l’espace de vie en commun à la création collective et qui en même temps l’ouvre au public, tant pour montrer des œuvres que pour initier des processus de formation et récupérer des espaces dans les quartiers” explique Joseph Villamizar du collectif Antimantuanxs.

En une semaine ils ont rassemblé vingt créateurs pour monter des expositions de photographie, de peinture, de gastronomie, d’artisanat, de littérature, des installations, du vidéo-art, sur les murs, sur les toits, sur les sols.

C’est la première expérience de cette sorte pour la plate-forme Urbano Aborigen, un collectif qui travaille depuis trois ans dans diverses disciplines artistiques et qui se veut une organisation itinérante, révolutionnaire et latino-américaine.Milangela Galea

“Parmi nous il y a des compagnons et des compagnes qui savent travailler, planifier, s’organiser. Nous venons des Andes, de Maracay, de Los Teques, de Barquisimeto, de Caracas. Quand nous nous sommes réunis nous avons voulu récupérer notre héritage bâillonné, récupérer notre mémoire. Nous avons commencé à travailler l’art corporel à partir de l’esthétique aborigène, des pétroglyphes mais à mesure que le groupe a mûri nous nous sommes transformés en réseau de réseaux interdisciplinaires” raconte Marijó.

Avec la maison-galerie on tente de casser les paramètres traditionnels des musées, les distances entre communautés et espaces d’exposition formels ou académiques. Casser, aussi, cette tradition de mettre le travail artistique dans un espace blanc avec un éclairage spécifique.Milangela Galea

Ce qu’on recherche, pour le dire avec Marijó, c’est “faire de notre foyer un lieu de création. Se rapprocher des collectifs et des voisins. Que les biens culturels s’exposent principalement dans les lieux où ils naissent, dans ce cas das le quartier lui-même, le lieu qui a été mis à la marge dans sa relation avec l’art, comme si, d’ici, nous n’avions pas la possibilité de créer, de nous penser !”.

Et à quoi peut aboutir l’action d’une journée? A ce grain de folie de créer un précédent là où on n’a jamais assumé qu’on pouvait le faire, à la signification symbolique de ce qu’une maison fermée et silencieuse en face de laquelle nous sommes passés durant des années puisse faire palpiter de musique une impasse endormie, la possibilité de vivre une expérience créative, ne fût-ce qu’un jour, qui nous rapproche d’un art qui nous plaît, et que nous ressentons profondément parce qu’il est notre identité.

Et pourquoi une maison partagée et pas une maison réservée aux expositions d’art ? “Parce qu’on nous a habitués à entrer en relation en maintenant les distances, avec cette idée de “la maison d’autrui”, dans l’ignorance de comment vivent nos voisin(e)s. Nous voulons briser ces paradigmes, nous regarder depuis l’intimité, de toi à toi”. Ouvrir la maison, donc, pour la visite du voisin mécanicien, de la compagne muraliste, des enfants qui veulent se peindre le visage. Alors la maison paraît s’étendre, embrasser la rue, jusqu’à l’arrêt du bus.

Cortázar le disait, dans le conte mentionné au début : quand la porte fut ouverte, “on se rendit compte que la maison était très grande”.casa tomada fotos

Texte : Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Photos: Milangela Galea

Source : La Cultura Nuestra, http://laculturanuestra.com/?p=1110

Traduction : T.D.

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Le labeur des Capables

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Commune “Collines unies de la vallée Macho Capaz’’, municipalités Andrés Bello et Campo Elías, État de Mérida.

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Récolte de pommes de terre, Commune Macho Capaz.

Récolte de pommes de terre, Commune Macho Capaz.

Par Marianny Sánchez

Photos : Oscar Arria 

Ni le froid épais capable de congeler les os ni les menaces répétées de passage à tabac ou de mort reçues pendant un an ne purent entraver leur décision : cette nuit – une fois pour toutes – on occuperait l’hacienda La Carbonera.

Nous sommes le 11 avril 2011, à la sourde périphérie de Mérida, à trois heures du matin. En pleine obscurité, Luis Marquina et Julio César Rangel surveillent l’entrée de la centrale laitière qui donne la bienvenue aux visiteurs. A l’intérieur, deux des leurs traient les vaches, scellant ainsi la première grande victoire de la commune “Communes Unies de la Vallée de Macho Capaz” : le contrôle total de tous les moyens de production du grand domaine – de tous, oui. Plus seulement de quelques potagers ou d’espaces de réunion, mais aussi des bêtes.

Ces quatre corps ne tremblaient pas à l’idée que l’autre débarque, celui qui jusqu’alors avait possédé ces grandes terres en friche et le bétail maigrissant, ne livrant qu’un peu de lait pour les vacances sur les haut-plateaux; celui qui détenait la signature des titres de propriété du terrain. La bataille – c’était clair pour eux – pouvait se livrer par la force mais pas par celle des muscles. Celle des tripes, celle qui se répète sur la cartographie racontée de la commune : la force de volonté.

Plus de mille nuits ont coulé depuis. Qui monte le chemin vers Macho Capaz et qui passe par le village de Jají un lundi, est surpris de découvrir dans la profondeur d’un silence à peine troublé par le courant fort du Río Blanco, parmi des maisons éparpillées dans les montagnes, les pionniers de cette occupation avec leurs corps usés par le temps et dedans, leurs esprits rebelles.

Julio César Rangel

Julio César Rangel

Un matin clair a réussi à se faufiler entre les averses torrentielles de cette saison, et dans les Corrals, Julio observe les deux porcs vider leur auge crémeuse. Bientôt c’est avec le même appétit qu’ils seront dévorés par la communauté. “Quand La Carbonera appartenait aux anciens propriétaires, c’est ici qu’on entraînait et soignait les taureaux pour les corridas”. La paire d’animaux n’est que le début des plans que développe la commune pour multiplier l’offre de viande aux voisins. Il faut se retrousser les manches pour donner un sens au slogan tant répété de “renforcer la souveraineté alimentaire’’.Plus de trois ans après l’aube décisive, on retrouve Julio César Rangel dans les Corrals de l’Unité de Production Characot–Apirá, dans les pâturages de La Carbonera. “Cette nuit-là il y avait de la peur mais nous sommes allés traire les vaches, tous les quatre, parce que c’est ce dont nous avions besoin (…) nous vivions depuis un an au même endroit que les gens de Chepo (José Vera), le grand propriétaire qui malgré l’expropriation refusait de s’en aller. Nous attendions que quelque chose se passe mais personne n’est venu, et quand nous avons pris le contrôle, au bout de deux, trois jours, Chepo et les siens sont partis, enfin’’ raconte-t-il, mettant des mots sur les images de la mémoire.

Il n’y a pas que les Corrals qui ont été transformés par la population. Depuis l’occupation de 2011 l’unité de traite mécanisée produit près de 400 litres de lait par jour achetés par l’entreprise nationalisée Lácteos Los Andes, à El Vigía; les vastes étendues émeraude sont des champs de pommes de terre qui sont écoulées dans les marchés paysans, et l’hacienda centrale – une grosse demeure coloniale à demi ruinée, à demi reflet de la prospérité des ci-devant grands propriétaires – a cessé d’être le fleuron d’été des Grisolía, proches du président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, pour se convertir en siège non seulement du premier Agropatria mais aussi des sessions du parlement communal qui se réunit, religieusement, tous les mercredis.

Sur les murs du rez-de-chaussée restent des traces de marqueur bleu, traces des fêtes aveugles aux besoins des habitants, marques du Moi des puissants. “Je ne veux pas d’eau, je veux de la boisson” et “ici on vient pour danser” a dû écrire un ivrogne sur un coin de la terrasse où les gens huppés venaient noyer dans la danse et l’alcool le stress de la grande ville. Avec comme toile de fond pour la fête, 277 hectares de terre fertile, apte à produire des aliments et à élever du bétail, mais confinées au rôle d’ornement, de carte postale pour voyageurs.

Hermógenes Puentes

Hermógenes Puentes

Vous savez, quand on raconte cette histoire, on finit par s’émouvoir parce qu’elle a été dure (…) A la fin de 2008, en novembre, on a commencé à travailler avec les gens de Transition au Socialisme de la Compagnie Nationale de Téléphone (CANTV) et les conseils communaux existants se sont regroupés en assemblée pour la communication, avec le projet de construire une antenne pour une base radio ici dans la communauté de La Carbonera, parce que l’obstacle majeur que nous avons subi est celui des communications et des voies de transport’’ se souvient-il sans inspirer trop d’air dans les poumons pour ne pas s’arrêter, et qu’on ne l’interrompe pas, car il demande aussitôt de se calmer, car il arrive précisément à la partie de l’histoire que l’oreille curieuse souhaite entendre. Hermógenes Puentes n’était pas présent cette aube-là. Paperasserie par-ci, paperasserie par-là, c’est l’homme des dossiers mais aussi la mémoire vivante de la commune. Son parler andin, étiré, confond. La lente cadence – peut-être la fatigue accumulée dans les genoux après tant de marches à pied de La Carbonera à El Paramito, de El Paramito à El Macho – contraste avec le dynamisme du récit qu’il égrène. “C’est que je suis une machine d’information” dit-il avec un léger rire, après que la glace de la première rencontre se soit brisée en quelques jours.

Au début il y eut quatorze conseils communaux articulés pour briser le silence. Nul caprice. Il y a quelques mois, un enfant étouffé par un noyau de fruit est arrivé mort à l’hôpital le plus proche, à Jají, à quelques 45 minutes de jeep. Trop loin. Quand les portables ne servent que de lanterne ou de montre, les minutes qui peuvent sauver une vie – auxquelles on ne pense pas dans les grandes villes – vous glissent, fatalement, entre les doigts.

Hacienda La Carbonera

Ex-hacienda La Carbonera, aujourd’hui siège du parlement communal et d’Agropatria.

En mai de cette année-là l’INTI a récupéré les terres et nous sommes entrés ici avec les fonctionnaires. Nous continuons à gérer tout ce qui a trait aux projets mis en place : l’antenne, les voies de transport et tous les problèmes généraux mais nous avons décidé de recevoir les terres. Nous sommes entrés ici, trente porte-paroles, trois ou quatre par conseil communal – les plus motivés – et nous avons commencé aussitôt les réunions, dans l’Unité de Production (…) nous avons pris quelques terrains pour les ensemencer et eux (les propriétaires) ont continué à traire les vaches et à gérer l’affaire. Nous avons remis les terrains en état… à la fin de 2009 nous avions créé la Banque de la Commune comme Association Coopérative – baptisée Association Coopérative de la Commune Collines Unies de la Vallée Macho Capaz, un sacré nom !” lâche Hermógenes, les yeux clairs, brillants de fierté sans doute. Il précise que dans ce fonds sont entrés près de 900 mille bolívars sous la forme d’aides et de crédits de Fundacomunal et de Fondas (Fonds pour le Développement Agraire Socialiste) pour lancer les activités de la commune.On a alors organisé les discussions de l’assemblée communale pour la communication, jusqu’à ce qu’en 2010 la direction de l’État du Táchira du Ministère des Communes a fait savoir que l’Institut National des Terres (INTI) allait exproprier les terres de “Chepo” et qu’elles pouvaient être remises à la commune, si celle-ci en décidait dans son assemblée.

Un tournant. Avec toute une Unité de Production dans les mains, les ressources déposées dans la nouvelle banque ont dû être répartis, réorientés non plus pour acheter une fromagerie en construction loin de La Carbonera – hors de portée du regard – mais pour les semailles qui fourniraient les aliments et un revenu; pour engraisser et vacciner le bétail producteur de lait et pour acquérir les deux tracteurs et le camion nécessaires au labour et au transport des sacs de pommes de terre pour les écoles de la zone.

¨Beaucoup de voisins ont pris peur, ils nous disaient que nous avions volé la terre au grand propriétaire¨

Vint la solitude. “Vous voyez, la mentalité de beaucoup de gens ici n’est pas favorable à cela, au socialisme (…) on nous disait que nous avions volé la terre au propriétaire (…) Quand nous avons occupé la terre, enfin, quand nous avons commencé à traire les vaches, beaucoup de gens se sont retournés, c’est pourquoi nous ne sommes restés que sept conseils communaux (…) Ils sont partis parce qu’ils avaient peur, comme je dis, peur de lutter, parce qu’ils craignaient des représailles des grands propriétaires contre nous. Il y a eu des moments où nous n’étions plus que trois personnes, trois personnes – souligne-t-il – pour défendre ceci, mais armés de volonté, vous entendez ? C’est ainsi que nous avons comencé à travaillr avec la communauté, on faisait du fromage, on vendait toute la semaine à Cdval, Pdval Mérida, en particulier le fromage fumé qui est traditionnel ici et les gens ont commencé à avoir confiance, à nous respecter, il n’y a plus autant d’hostilité, mais pour vous dire la vérité, sans ces trois porte-paroles de conseils communaux et leur motivation socialiste, croyez-moi, cette commune n’aurait jamais vu le jour”.Vacas lecheras llegando al segundo ordeño

Les vaches laitières interrompent la conversation, dans leur procession depuis les pâtures jusqu’au centre de traite mécanisée. On est presque 4 heures et elles inondent la route. C’est la seconde traite du jour, après celle de 4 heures du matin. Elles sont les principales sources de revenus de la commune. L’une d’elles avance avec peine, au ralenti, à cause du poids de son pis. Quelques minutes plus tard des tuyaux reversent le liquide dans des cartons qui garniront les rayons des supermarchés. Mais pas à la commune, non, pas aux postes de vente ni aux maisons du voisinage. Énorme contradiction qui fait s’émouvoir Hermógenes, mais il se remet vite, parle des semences données par FONDAS et qui vont arriver cette semaine, pour cultiver plus que des pommes de terre, du brocoli, du céleri, des carottes, du chou rouge et des échalotes; par ailleurs le Plan de Développement Communal propose que l’entreprise Lácteos Los Andes distribue du lait, obligatoirement, à la communauté qui fournit la matière première.

Karen Knight

Peu de visites sont attendues par avance à Macho Capaz. Karen Knight ne nous attend pas. Les aboiements de quatre chiens au moins nous accueillent. Les étrangers ici arrivent par surprise; et les bonnes nouvelles, en travaillant dur.

Elle pourrait être andine. Mais le “ouw” avec laquelle elle achève les gros mots qui vénézolanisent son parler (“coñouw”, “carajouw”) révèlent que cette femme – un des rares visages féminins de la commune – est née loin d’ici. Elle est venue d’Angleterre à Caracas et après un passage par l’entreprise privée a décidé de se lancer dans la vente de roses à Mérida. Quand son associée a décidé de jeter l’éponge, elle a déménagé dans la grande maison entourée de roseraies fanées, une des plus éloignées du lieu. On y parvient par un chemin de terre, on l’appelle à présent “L’ambassade des Communards”.

Elle fronce les sourcils en parlant, un feu intérieur brille. Karen a été actrice d’un des épisodes les plus incendiaires de la commune.  “Des menaces ? si ce n’était que ça, il y a eu bagarre” corrige-t-elle.“Dans un endroit aussi éloigné où personne n’arrive, si les gens ne s’entraident pas, comment s’en sortirait-on ?” répond-elle sans hésiter quand on l’interroge sur son itinéraire pour devenir membre de la commune. Elle clarifie d’emblée : “Ce fut une expérience d’organisation pour tenter de faire que les gens assument certaines responsabilités et parce que, honnêtement, je crois que l’union fait la force. Donc l’idée est – coñouw – de briser le concept de l’État-qui-doit-me-donner et les gens n’ont pas compris que si toi tu t’organises, si tu fais par toi-même tout ce que tu peux faire, alors oui le gouvernement peut venir t’aider par surcroît, mais nous n’en sommes pas encore là”.

¨Les communards de Macho Capaz sont diplômés en matière de problèmes, d’obstacles et d’hypocrisie des fonctionnaires¨.

Ce fut en 2011. Un groupe de porte-paroles du conseil communal Lomas del Pedregal –influencé par le recteur de l’Université des Andes (ULA) Mario Bonucci, qui possède une propriété dans la zone – veut qu’on restitue La Carbonera au grand propriétaire Chepo. Ánquiza Vásquez – compagne de lutte et de foyer de Karen- est trésorière et garde avec soin le cachet qui sert à sceller tous les accords passés entre communards. Un soir d’assemblée, le fameux cachet – est posé innocemment sur une table. La température monte entre participants jusqu’au point d’ébullition : “Nous voulons le cachet ! Nous ne partirons pas sans qu’on nous cachète les signatures – crie un groupe. Où est le foutu cachet ?”. Karen le cache dans la camionnette et à l’intérieur Ánquiza Vásquez – est très secouée par les coups portés contre la porte du véhicule. Un acte de violence qui fut dénoncé et qui mena à l’exclusion du conseil communal qui avait trahi la cause. Karen conclut : “ici personne ne peut venir utiliser le processus du pouvoir citoyen pour détruire le système que nous sommes en train de construire, et qui est déjà assez problématique”.

En matière de problèmes et d’obstacles les communards de Macho Capaz sont diplômés. “Les soi-disants promoteurs de Fundacomunal qui devaient venir et qui ne sont jamais venus – ¨c’est trop loin ce secteur¨, ¨la voiture ne grimpe pas jusque là¨, tous les prétextes étaient bon. Les gens de CANTV, de Transition au Socialisme, je leur ai fait dire de laisser tomber parce qu’ils ne nous donnaient pas de réponses, on obtenait le contact de CANTV Caracas et ils ne nous donnaient pas de réponse fiable (…) Le Ministre de l’Agriculture et des Terres de l’époque n’était jamais venu sauf le jour où il a eu besoin de faire un direct à la télé avec le bétail et a dépensé 80 mille bolívars pour ça, quelle hypocrisie (…) Là on l’a pris à part et ils ont fait ce qu’ils avaient à faire mais pendant trois semaines seulement, après plus jamais.  Alors les gens se fatiguent car tu as beaucoup d’offres et peu de réponses concrètes, c’est à cause de ça que nous avons appris à trouver des réponses par la bande. Je t’assure que nous en savons plus en matière de routes et de télécommunications que ceux qu’ils nous envoient, qui n’ont pas la moindre idée de ce qu’est l’efficacité”.

Pourquoi continuer, quel est le secret de la patience infinie des rebelles ? Quand a pris fin le chantier public il y a deux jours, l’antenne a été mise en service; on a nivelé quelques kilomètres de gravier sur la route; il y a les vaches qui produisent le lait; le tapis vert des champs de pommes de terre; les vergers et leurs figues et framboises prêtes à croquer, les coopératives qui sèment le paysage et emballent les roses; les tours où on façonne des cruches en céramique; la mise en pot des confitures et des confiseries laitières.

Jardins d'orangettes, Commune de Macho Capaz.

Jardins d’orangettes, Commune de Macho Capaz.

¨Il suffit de comprendre qu’on n’est pas la personne la plus importante du monde.

La tradition orale veut que ces terres furent le berceau des indigènes Capables, célèbres pour leur force de travail et leur persévérance. C’est ce que disent les voisins et bien que les livres n’en disent rien, la légende vit dans les corps infatigables. “La vision de Chávez sur les communes, c’était tellement génial, beaucoup ne l’ont pas encore compris : on a des zones où les gens vivent, souffrent et jouissent des mêmes choses, alors tu prends conscience des ce qu’il faut apporter à ce qui en ont le plus besoin, tu peux équiper tes propres centres de santé, maintenir la propreté de tes écoles en contrôlant les excédents que tu produis (…) tout le monde est conscient que le bien commun est plus important que l’individuel, il suffit de comprendre qu’on n’est pas la personne la plus importante du monde” conclut Karen.

Elles sont quelques uns des visages nouveaux de la commune, avec leurs enfants, certains tout petits, d’autres adultes, toute une génération qui a grandi assise sur une charrette pendant que les mères recueillaient des framboises et semaient des fleurs.

Où est la commune ? Où allons-nous la chercher, sur la lune, sur Jupiter ?” demandait Chávez en 2012.

La pluie frappe le toit de zinc de la coopérative Los Rosales Bolivarianos. María Vivas emballe des bouquet de roses crème, rouges et oranges avec la dextérité de l’expérience. Quand elle a entendu Chávez parler des coopératives elle a pris son courage à deux mains pour abandonner son travail de domestique et prendre en charge sa propre subsistance dans la communauté.

María Vivas, coopérative La Hoja (¨La feuille¨), Commune Macho Capaz

María Vivas, coopérative La Hoja (¨La feuille¨), Commune Macho Capaz

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C’est aussi le cas de Carmen Guerrero, surnommée Maggi, qui après avoir vaincu son cancer, s’est dit qu’il était temps de s’engager dans cette révolution féministe et qui, avec ses cinq fils, a pris part à la naissance de la commune jusqu’à devenir actuelle porte-parole de la sécurité.

Le petit-fils de Maggi

Le petit-fils de Maggi

Maggi laisse son petit-fils dans sa nouvelle maison construite récemment par un des conseils communaux et nous conduit en souriant au temple de câbles, de fils qui focalise six ans de lutte, de prières, d’espoirs et de démarches : l’antenne de la base radio. Le lundi 5 mai 2014, une date qu’on n’oubliera pas, les travaux ont pris fin. On n’attend plus que les techniciens de Movilnet pour faire fonctionner ce qui fut l’impulsion première de l’organisation populaire.

Où est la commune ? Où allons-nous la chercher, sur la lune, sur Jupiter ?” demandait Chávez en 2012 dans un discours qu’on a retenu comme ¨le coup de barre¨. Il est probable que si les Collines Unies de Macho Capaz n’avaient encore été à ce moment-là une zone silencieuse – un silence que vont briser aujourd’hui les télécommunications – il aurait su que la commune était ici, dans les Andes, et depuis longtemps, dans la moelle des indigènes Capables et dans celle de leurs descendants, les communard(e)s de Macho Capaz, ceux et celles qui sont nés ¨câblé(e)s¨.

L'antenne de la base radio, enfin !

L’antenne de la base radio, enfin !

Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2014/05/brega-de-capaces.html

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/01/le-labeur-des-capables/

Quand le troisième oeil de la révolution s’ouvrira…

Ces treize dernières années le Venezuela bolivarien s’est transformé en laboratoire de nouveaux modes de production de l’information, une bataille qui a commencé sur le thème de la « visibilisation » d’une majorité sociale exclue pour s’inscrire aujourd’hui, de manière plus ambitieuse, dans la construction d’un État communal.

Á sa manière le président Chavez avait poussé ce processus dès son élection en décembre 98, en réalisant sa promesse de campagne de convoquer une assemblée constituante. Le texte final de la Constitution bolivarienne oblige l’État à veiller au caractère démocratique et pluriel du droit à l’information (2000). Chavez avait ensuite informé la CONATEL (Commission Nationale des Télécommunications, le CSA vénézuélien) de son intention de répondre positivement aux invitations de collectifs de communication populaire dont les antennes étaient encore considérés par Conatel comme « illégales »… C’est ainsi que le 8 janvier 2002 au terme d’une longue négociation entre les médias populaires pionniers (Catia Tve, Teletambores, TV Rubio et TV Zulia) et la CONATEL était enfin publié le « Règlement légal » des médias populaires (on dit ici  « medios comunitarios »).

L’article 28 de ce règlement déclare que les médias populaires doivent transmettre un minimum de 70% de programmes réalisés directement par la population. Pour assurer cette participation réelle de la majorité, le règlement oblige les responsables de ces médias à former en permanence des groupes de production parmi la population. La pub est limitée pour ne pas répéter les échecs historiques des radios libres en France ou de la télévision communautaire en Colombie, où la participation citoyenne a été chassée par la logique commerciale.

TV Venezuela - spectre radio-électrique 2013Depuis la publication du règlement les médias populaires se sont multipliés à un rythme soutenu. Alors que ceux-ci restent réprimés, illégaux ou inexistants sur la majeure partie du globe, le Venezuela en compte à peu près 300 en 2012, des radios essentiellement, qui émettent librement sur une échelle locale (1). La liberté d’expression y est totale, à l’image du site alternatif  www.aporrea.org qui tout en recevant un appui économique de l’État publie quotidiennement des critiques en tout genre et parfois virulentes des politiques du gouvernement Chavez.

Les obstacles.

Cette explosion des médias participatifs fait face aux mêmes obstacles que ceux que rencontre la révolution bolivarienne en général. A commencer par la domination écrasante des médias privés (2). Avec des télénovélas comme la colombienne « El capo » dont le héros narcotrafiquant sympa bat des records d’audimat, les films de guerre ou d’horreur importés des États-Unis, les shows érotiques et les jeux de la fortune, jusqu’à la manière de traiter les luttes sociales dans les JT, etc.. , l’hégémonie culturelle du capitalisme reste assez efficace (80% d’audience) pour freiner l’essor de la démocratie participative et la transition d’une société de marché à une société socialiste. Le gouvernement bolivarien n’a pas encore osé démocratiser le spectre radio-électrique comme l’a fait l’Argentine de Cristina Fernandez en octroyant un tiers des ondes radio et TV au service public, un tiers à l’entreprise privée, un tiers au secteur associatif  (3).

Ceci explique que beaucoup des nouveaux médias populaires imitent la logique des médias commerciaux et que le nombre de « présentateurs » ou de « vendeurs » enfermés dans des studios dépasse encore le nombre de formateurs d’équipes de production populaire. Il faut y ajouter la vieille culture politique du pouvoir personnel, de la division du travail et du rejet de la formation intégrale, facteurs qui peuvent décourager les nouveaux arrivants. Dans beaucoup de cas, la faible participation fait qu’on est encore loin des 70% de production populaire prévus par le réglement de 2002.

Cependant le nombre de concessions accordées à ces médias citoyens continue de croître (de même que les concessions accordées aux médias privés) et l’État ne lésine pas sur les moyens pour les doter d’équipements de production et de transmission (4). Politiquement on vit une conjoncture intéressante: peu après sa réélection le 7 novembre 2012, le président a appelé les médias publics à sortir de leurs studios et à transmettre “depuis les usines, avec les travailleurs réunis en assemblée, avec la critique et l’autocritique qui nous nourrissent tant et dont nous avons tant besoin ”.

Le nouveau Ministre de l’Information et de la Communication Ernesto Villegas, nommé pour impulser cette rupture, a annoncé son appui au renforcement des médias participatifs, a mis l’accent sur la formation sociopolitique des communicateurs sociaux, sur l’effacement de la frontière anachronique entre ceux qui disposent d’une carte de presse et ceux qui n’en ont pas. Il a demandé aux médias publics d’”ouvrir leurs portes au peuple mais pas seulement pour qu’il remercie pour les bonnes choses mais aussi pour qu’il montre les erreurs, les fautes commises par le gouvernement et les déviations du processus”.

Face à la difficulté de construire un authentique pouvoir populaire, quelles sont les tâches du jour ? Accélérer et intensifier la formation intégrale en éducation et en communication populaires pour que la technique soit cohérente avec l’idéologie, pour que les équipes en charge de ces médias sortent des studios et se transforment en équipes de formateurs, bref: pour que la majorité sociale produise les programmes. Il s’agit aussi d’unifier les forces sociales pour qu’une loi d’initiative populaire démocratise la répartition des fréquences radiophoniques et télévisées.

Le concept idéal pour comprendre le rôle du média populaire dans la révolution bolivarienne serait celui d’une « entreprise sociale de production d’information ». Il ne s’agit pas de « faire du lien social » ni de devenir une « chaîne culturelle » mais plutôt, dans la tradition de l’éducation populaire de Simón Rodriguez à Paulo Freire, d’assembler les points de vue dispersés pour les renvoyer à la population enrichis par la comparaison et la contextualisation, depuis l’enquête participative jusqu’au montage final. Une image du monde assez complète pour produire un saut de conscience et renforcer la capacité d’agir des citoyens. Ce qui implique que les animateurs et formateurs étudient l’Histoire, la philosophie, la littérature, la musique, l’économie, la sociologie, etc..  pour être capables de « lire le monde avant de lire l’image » ou de « penser global, filmer local ».

“Il ne s’agit pas de montrer le carton de jus de fruit, il s’agit de montrer ce qu’il y a derrière; et ce qu’il y a derrière c’est le peuple qui produit ».

Lors du Forum “Comunication en Révolution” (Caracas, 1 novembre 2012) auquel participait également le Ministre Ernesto Villegas, le sociologue Reinaldo Iturriza insistait sur le fait que “nous ne pouvons continuer à montrer le peuple comme celui qui reçoit, mais le peuple constitué en sujet politique et qui dit tout ce qu’il y a à dire, avec les critiques qui doivent être faites”. Et de s’interroger sur un paradoxe: si le président Chavez a souvent pointé cette lacune ces dernières années, pourquoi les médias publics restent-ils réticents à ouvrir leurs portes à la critique populaire ?

Iturizza a exposé une autre idée que nous défendons dans les ateliers de notre école populaire et latinoaméricaine de cinéma, télévision et théâtre : “Il ne s’agit pas de montrer le carton de jus de fruit, il s’agit de montrer ce qu’il y a derrière; et ce qu’il y a derrière c’est le peuple qui produit ». Une idée mise en pratique dans les années 20 par le cinéaste soviétique Dziga Vertov (ou par le cinéaste français Luc Moullet avec « Genèse d’un repas » (1978). Le film que Vertov avait réalisé pour inviter la population à acheter la viande à la coopérative d’État plutôt qu’à l’intermédiaire privé invente une forme cinématographique de grand impact pour l’époque : faire défiler à l’envers la pellicule pour « dévoiler l’origine des choses et du pain, offrir ainsi à chaque travailleur la possibilité de se convaincre concrètement que c’est lui qui fabrique toutes ces choses et que par conséquent, elles lui appartiennent. Et de mettre en doute l’obligation de vêtir et d’alimenter toute une caste de parasites. » (Dziga Vertov).

Analyse participative d’un film de Vertov sur la production et la vente de la viande.

 Cette idée de “scruter le réel au-delà des apparences” a servi de point de départ à l’exercice final organisé dans un de nos ateliers pour des télévisions communautaires de tout le pays (5).

Le hasard a fait que le début de cette formation coïncide avec un meeting de campagne du candidat bolivarien au poste de gouverneur de l’État d’Aragua, Tareck El-Assaimi (ex-ministre de l’Intérieur). Des chaînes de télé comme VTV ou Venevisión couvrent ce type d’événements en suivant la technique publicitaire des plans frontaux du candidat assortis de ses déclarations, un « travail » expédié en 10 minutes avant de courir à une autre « actu », réduisant la population à un décor de circonstance. Cette image personnaliste de la politique montre qu’au bout de treize ans n’est pas encore né un nouveau mode de produire l’information en fonction de la « démocratie participative et protagonique » prévue dans la constitution bolivarienne.

Le candidat gouverneur bolivarien pour l’État d’Aragua, Tareck El Assaimi, lors de la marche dans les quartiers populaires, novembre 2012.

Avant ce meeting, usant d’une vieille habitude de la culture politique locale, la mairesse (PSUV, parti chaviste) de Linares Alcántara avait préparé un « tour » spécial pour accueillir le candidat, en asphaltant in extremis le parcours. C’était compter sans l’intelligence du peuple qui entoura le candidat de toutes parts, l’obligeant à modifier le trajet initial. Ce qu’il accepta de bonne grâce, enfonçant les pieds dans la boue du quartier populaire pour, selon ses termes, « ressentir ce que ressent la population ».

C’est en partant des visages des collectifs présents à cette marche que les participants à l’atelier ont transformé cet épisode d’une campagne en point de départ d’une mise en contexte sociale, politique, pour comme Dziga Vertov, remonter le fil des choses.

Si nous prenons au sérieux l’idée de créer un nouveau type de télévision, il nous faut comprendre par exemple qu’un responsable politique n’est pas un “produit” et que s’il est « produit », c’est par ceux qui font la politique, par ceux et celles qu’il faut par conséquent voir. Dans les années 60 le brésilien Glauber Rocha avait subverti un film de commande sur la prise de fonction du gouverneur José Sarney – dans ce cas, nul candidat révolutionnaire mais un fidèle serviteur de l’oligarchie du Brésil. La technique de “Maranhao 1966“ est intéressante parce que son montage montre les contre-champs qu’occultait le discours de Sarney et devient ainsi, du film de propagande qu’il aurait pu être, une critique. 

María Muñoz et Dioselin Camiña (membres de Teletambores)

María Muñoz (photo), membre de Teletambores, raconte: “l’atelier commence avec ce meeting parce que nous avons vu que la lutte sociale en découle et que nous pouvions raconter ces expériences de lutte sociale, voir comment certaines mères abandonnent leurs enfants ou les laissent à la maison pour se vouer totalement à leur lutte sociale, ce qui est une manière d’exprimer ce problème qui a surgi ici dans notre communauté. En plus de visibiliser la lutte qu’elles mènent, voir le quotidien de chacune d’elles dans son travail au foyer, les moments passés avec les enfants, leurs luttes dans la communauté, les campagnes électorales successives, et les espoirs que nous avons au sujet du nouveau candidat en termes de sécurité » .

“Nous avons relié les moments de vie des lutteuses sociales avec ceux des artisans céramistes du quartier El Valle qui sont à leur manière aussi des lutteurs sociaux, qui nouent des liens avec les jeunes qu’ils forment dans la fabrication des pièces. Les autres propositions étaient le “Simoncito” (centre éducatif pour la petite enfance, mis en place par l’actuel gouvernement, NdT) dont de nombreuses mères ont besoin, et les entreprises de production sociale organisées par des femmes en lutte – il s’agissait de montrer des mains qui fabriquent les chemisiers de la marque « Gotcha » et refléter le processus d’un produit qui n’est pas qu’un produit, derrière il y a beaucoup de mains, des mains de lutteuses qui sentent, qui ont des problèmes, et une infinité de choses qui enrichissent la communication populaire, les nouvelles télévisions, je pense qu’il y a beaucoup à faire.”

“Nous pensions que Teletambores avait été privatisée.”

Au moment de visionner pour les évaluer les quatre court-métrages finaux produits par les participant(e)s à l’atelier, quelques unes des organisatrices de la Misión Ribas Joven (dont l’objectif est d’offrir aux jeunes exclus du système la possibilité de conclure leurs études, tout en leur donnant des cours de culture) ont proposé de s’en servir pour animer des assemblées de quartier car au-delà des thèmes en eux-mêmes, les films projettent une image de l’état dans lequel se trouve le quartier. Elles ont aussi exprimé un souhait: “que Teletambores se réintègre à la communauté car depuis un certain temps nous ne sentions plus sa présence, nous avions même pensé qu’il avait été privatisée”.

Dernier jour de l’atelier. Évaluation des court-métrages par des habitantes du quartier.

María Muñoz: “le travail reprend peu à peu, nous avons connu des hauts et des bas mais je pense que là est la solution, dans l’intégration au quartier, que les habitants la ressentent pour qu’ils continuent à répondre présents comme au cours de l’atelier. S’ils ne s’étaient pas sentis partie prenante du travail, je pense qu’ils ne seraient pas venus évaluer nos travaux finaux. Ce bref contact a rallumé la mêche. Continuer à nous intégrer nous rendra plus forts. Mon rôle en tant que membre de Teletambores est l’articulation avec les luttes sociales, avec les conseils communaux. La clef est dans l’intégration, dans l’appui de l’État et dans l’union avec les autres télévisions communautaires. Que tou(te)s ceux et celles qui participent aux ateliers soient lié(e)s aux organisations sociales. Nous sommes ici pour apprendre les uns des autres. On est ou on n’est pas”.

“J’ai vécu un conflit entre ce qu’est la communication populaire et ce qu’on m’a enseigne dans l’université bolivarienne.”

“Les premiers jours de l’atelier il y a eu beaucoup d’information, mais c’était ce que j’attendais car j’étudie les communications sociales à l’UBV, et là j’ai vécu un choc entre ce qu’est la communication populaire et ce qu’on donne à l’université bolivarienne. J’imagine que cela vient de la formation des professeurs qui viennent avec des bagages idéologiques de la quatrième république et la forme antérieure d’enseigner, alors que la forme d’enseigner d’aujourd’hui a pour maître-mot apprendre en faisant.”

T.D.

Notes :

(1) Pour une liste détaillée des médias populaires légalisés (auxquels l’État a octroyé une fréquence hertzienne 24 heures sur 24): http://www.conatel.gob.ve/files/solicitudes/habilitaciones/Medios_Comunitarios_Habilitados_actualizado.pdf

(2) «Vénézuéla, qui étouffe qui ?»:  http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela

(3) La SIP, organisation de patrons de médias réunie à Sao Paulo (Brésil) le 16 octobre 2012, a dénoncé la loi argentine de démocratisation des ondes radio et TV comme une « grave menace pour la liberté d’expression ».

(4) Un exemple récent d’appui de la part de l’État: http://www.conatel.gob.ve/#http://www.conatel.gob.ve/index.php/principal/noticiacompleta?id_noticia=3183

(5) Cet atelier intensif de 11 jours a été organisé du 2 au 12 novembre 2012 avec l’appui de Conatel/Ceditel, Catia TVe, Teletambores et Vive TV. Y ont participé des membres de  TV Cimarrón (Higuerote, État Miranda), de TVC Bailadores (État Mérida), de Quijote TV (État Zulia), de Teletambores (État d’Aragua), et de Digital Visión (État de Cojedes).

Photos : Marco Felizola y Thierry Deronne

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