Haïti, le Venezuela et PetroCaribe au cœur de la bataille géopolitique : chronique des opportunités ratées

Par Jean Jores Pierre*

images (4)Les accords d’intégration déterminent l’influence géopolitique d’un pays. La coopération internationale s’avère un élément indispensable au développement socioéconomique et au bien-être des populations.

Le 15 mai 2006, l’État haïtien a signé l’un des plus importants accords durant toute son histoire : l’Accord énergétique PetroCaribe. Actuellement, les conjonctures nationales et régionales ont sérieusement bouleversé cet accord. Haïti fait face à une sévère crise politique et économique structurelle. La République bolivarienne du Venezuela, pays pivot du programme PetroCaribe, traverse des turbulences politiques internes et subit des sanctions économiques et financières unilatérales des États-Unis d’Amérique.

L’Accord énergétique PetroCaribe est au cœur de cette bataille, livrée par l’administration politique à Washington contre celle établie à Caracas. Cette bataille est géopolitique, mais aussi économique. Car, l’Oncle Sam a perdu, il y a environ 20 ans, son contrôle absolu sur le pétrole et autres ressources naturelles du Venezuela.

Dans ce texte intitulé « PetroCaribe au cœur de la bataille géopolitique régionale : chronique des opportunités ratées par Haïti », je propose une autre lecture de l’Accord PetroCaribe. Cette présente réflexion est élaborée dans le but d’informer les potentielles lectrices et les potentiels lecteurs sur les non-dits de l’Accord de coopération solidaire PetroCaribe, et de stopper les stratagèmes manipulateurs de tout acabit, qui répondent aux stratégies de domination impérialiste.

Par ce texte, je compte apporter quelques éléments, qui ne sont pas nécessairement connus de toutes et de tous.

Depuis 1999, la société vénézuélienne a pris une autre direction. Des changements profonds ont été réalisés dans la vie politique, sociale, économique, culturelle du géant sud-américain. Ils ont les mêmes origines : la Révolution bolivarienne. L’Accord énergétique PetroCaribe entre dans cette même lignée de changements de direction de la société vénézuélienne, un phénomène sociopolitique ignoré délibérément, ou difficile à imaginer ou à cerner par de nombreux leaders d’opinion.

Le prestige du Venezuela manifesté dans l’accord énergétique PetroCaribe

PetroCaribe est un Accord énergétique, signé par 18 pays [1], dont Haïti.

PetroCaribe constitue un élément important de la politique étrangère de la République bolivarienne du Venezuela. Cet Accord est le symbole du déploiement géopolitique du Venezuela dans la région, ayant pour centre d’intérêt les retrouvailles avec une histoire et un destin commun, et l’essor social des peuples dans les Caraïbes. L’objectif principal de PetroCaribe est de contribuer à la Sécurité énergétique, au Développement socioéconomique et à l’Intégration des pays des Caraïbes, au moyen de l’utilisation souveraine des ressources énergétiques, en se basant sur les principes d’intégration de l’ « Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique » (Alba), à savoir l’union, la solidarité, la coopération, la complémentarité et l’intégration, avec une vision du Sud.

L’Alba s’inscrit dans une autre perspective d’intégration, visant la construction du socialisme et la résolution des problèmes sociaux, qui affectent les peuples, à la différence des accords d’intégration dirigée par les pays impérialistes, qui visent l’intégration des marchés au profit des transnationales et des grandes puissances. De ce fait, le Venezuela met ses ressources à disposition, au profit des pays de la région, et opte pour un processus de développement harmonieux avec les nations caribéennes, défiant ainsi les termes d’échanges inégaux et la logique compétitive, qui favorisent la domination, l’exploitation et le sous-développement des pays du Sud global.

PetroCaribe représente un tournant historique important dans l’histoire contemporaine de la coopération internationale.

Les pays « développés » ont l’habitude de créer des Organisations non gouvernementales (Ong) ou organismes de développement, pour gérer les fonds destinés aux pays « en voie de développement ». A titre d’exemple, les États-Unis d’Amérique ont créé l’Agence américaine pour le développement international (Usaid), qui intervient en Haïti. Les dizaines d’années de l’Usaid en Haïti impliquent des milliards de dollars américains, dépensés et soldés sur des résultats négatifs, souvent avec l’aggravation des problèmes que l’on prétend résoudre. Il semblerait que la sous-traitance des interventions étasuniennes en Haïti, par les Ong, n’engage pas l’administration politique à Washington. Cependant, PetroCaribe qui contribue au renforcement de la capacité de l’État, est traqué tribord et bâbord. En bref, les mécanismes et modes de gestion de l’Usaid n’intéressent pas trop le gouvernement des États-Unis. Les échecs à répétition de l’Usaid en Haïti devraient attirer davantage l’attention des dirigeants étasuniens.

Un fait est certain, il faut abattre, par tous les moyens, l’insolence vénézuélienne du président Hugo Chavez, qui a créé l’Accord de coopération solidaire PetroCaribe. Cette insolence vénézuélienne, qui avait isolé, d’une certaine manière, les États-Unis d’Amérique sur la scène régionale.

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Pendant plus de 10 ans, l’Oncle Sam avait de sérieuses difficultés pour imposer ses ordres, même à l’Organisation des États américains (OEA), qui est un organisme régional réputé être le cheval de Troie de l’impérialisme étasunien dans le continent américain. Qui pis est, le président Chavez avait impulsé la création de plusieurs autres organismes régionaux, sans la participation des États-Unis, comme l’Union des nations sud-américaines (Unasur), la Communauté d’États latino-américains et des Caraïbes (Celac) et l’ « Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA).

Actuellement, le Venezuela est attaqué et traqué par de puissants groupes, qui projettent une image déformée de la réalité sociopolitique du pays. Cette bataille a un allié puissant : la Presse dominante. Durant la deuxième décennie du XXIe siècle, le président Nicolas Maduro est le personnage du continent américain le plus agressé. Des qualificatifs, tels que dictateur, autoritaire, etc., ont été collés, à tort, à son image.

Le modèle de démocratie participative ou démocratie directe du Venezuela n’est pas pris en compte par les détracteurs de la Révolution bolivarienne. L’esprit et la lettre de l’Accord PetroCaribe entrent dans la même lignée du modèle de démocratie de la Révolution bolivarienne : permettre aux peuples de décider de leur destin, sans imposition aucune. Donc, discréditer l’Accord PetroCaribe apporte un grand coup de pouce à cette bataille rangée contre le peuple vénézuélien, qui a choisi de se libérer de la domination de l’impérialisme étasunien et de ses ambassades promotrices de coups d’État.

Au niveau national, le gouvernement haïtien, présidé par Jovenel Moïse, a décidé de se rallier à la politique des États-Unis contre le Venezuela, dans la bataille contre l’esprit et la lettre du programme PetroCaribe. L’actuel régime politique livre cette bataille contre le Venezuela, en faisant fi des problèmes socioéconomiques du pays. La population haïtienne fait face : à la dépréciation record de la gourde face au dollar étasunien (Ndlr : US $ 1.00 = 117.00 gourdes ; 1 euro = 136.00 gourdes ; 1 peso dominicain = 2.10 gourdes aujourd’hui), au refus des autorités haïtiennes d’ajuster (à la baisse) les prix des combustibles, au manque d’accès à l’eau portable, au manque d’investissements et à la mauvaise gestion de la branche de l’électricité, etc. L’Accord PetroCaribe et l’argent frais qui en découle ne sont plus disponibles pour contenir cette dégringolade de l’économie haïtienne. Tout porte à croire que l’impasse diplomatique, alimentée unilatéralement [2] par le gouvernement haïtien contre le gouvernement bolivarien, va perdurer jusqu’à la fin du mandat présidentiel de Jovenel Moïse.

Heureusement, le peuple haïtien n’est pas prêt à renoncer à ces belles pages d’histoire noble entre Haïti et Venezuela. Les récentes manifestations, pour exiger que lumière soit faite autour des fonds PetroCaribe, en dit long. Les millions de manifestantes et de manifestants, qui sont descendus dans les rues du pays, ont gardé leur lucidité. Ils ont accusé directement les fonctionnaires haïtiens, qui ont dilapidé les milliards de dollars américains du fonds PetroCaribe, qui auraient dû être investis dans des programmes socio-productifs, en vue d’améliorer les conditions de vie de la population haïtienne.

Pour éviter tout amalgame inutile et manipulateur

L’Accord énergétique PetroCaribe est le résultat du génie de Fidel Castro et de Hugo Chavez, deux grands hommes d’État, qui ont marqué l’histoire de l’humanité par leurs contributions, en termes de nouvelle méthode et méthodologie de coopération internationale, entre autres. Cet Accord est né à partir de la mise en place de l’Alba, qui réunit 11 pays [3] et gouvernements au sein de l’ « Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique » –Traité commercial des peuples (Alba-Tcp), et aussi des centaines d’organisations sociales et mouvements sociaux qui forment Alba-Mouvements Sociaux (mouvements sociaux vers l’Alba). La solidarité prolétarienne, la complémentarité économique, l’intégration, la coopération et l’union des peuples contre la domination impérialiste font partie intégrante de l’accouchement de cet accord énergétique.

En ce qui concerne Haïti, ce sont des organisations du mouvement social haïtien, telles que la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (Papda), le Mouvement des paysans de Papaye (Mpp) et l’organisation Tèt kole ti peyizan ayisyen, qui ont mené les premières discussions autour de la nécessité d’inclure Haïti dans cet Accord énergétique. Le président Hugo Chavez n’avait pas voulu inclure Haïti, après le coup d’Etat des Etats-Unis et la complicité de la France pour chasser le président Jean-Bertrand Aristide, en février 2004, parallèlement à une insurrection armée. Cependant, cet accord fut signé entre Haïti et le Venezuela, en mai 2006, sous la présidence de René Garcia Préval. L’accord est entré en vigueur en 2009. Haïti a utilisé le fonds PetroCaribe pour financer différents projets de développement, entre 2009 et 2018.

L’Accord PetroCaribe ne représente pas un prétexte, pour l’administration politique à Caracas, de faire de l’ingérence dans la politique interne des pays. Les conditionnalités de cet accord énergétique sont liées aux politiques de bonne gouvernance, de transparence et de démocratie.

Haïti a justifié ces paramètres, en adoptant des documents de programmes, de plans d’action et de projets élaborés par son gouvernement ; en signant des décrets en conseils des ministres pour donner un caractère légal aux décaissements des fonds ; en réalisant des séances de Gouvènman lakay ou (en Français, le gouvernement est chez toi), pour justifier la participation des communautés dans les projets ; en publiant des rapports et des articles dans la presse, qui diffusaient les poses de premières pierres ayant coûté des millions de dollars américains au peuple haïtien. Ce qui, en réalité, n’était que de la poudre aux yeux.

Un fait est certain, le Venezuela n’a jamais dicté, ni imposé des projets et les mécanismes de gestion locale aux gouvernements successifs d’Haïti. Jusqu’à preuve du contraire, la dilapidation des fonds PetroCaribe est la seule et entière responsabilité des fonctionnaires d’Haïti.

D’autre part, il est indispensable de faire la différence entre l’Accord énergétique PetroCaribe et le Fonds PetroCaribe ou Fonds Alba-Caribe. Le Venezuela est directement lié à l’Accord PetroCaribe. C’est un élément important de sa politique de coopération internationale. Par contre, le Fonds PetroCaribe est un financement, dont a bénéficié Haïti dans le cadre de l’Accord PetroCaribe. C’est-à-dire, la création du Fonds Alba-Caraïbes (Alba-Caribe) est une clause de cet accord plus global, connu sous le nom de PetroCaribe. Selon le document fondateur de l’accord, le Fonds Alba-Caraïbes a été créé, afin de financer les projets sociaux et socio-productifs. Les Fonds PetroCaribe sont des prêts, concédés à des conditions totalement différentes et impossibles à trouver sur le marché classique international.

La gestion des fonds PetroCaribe est du domaine des institutions haïtiennes. Les gouvernements haïtiens ont eu l’autonomie totale de décisions sur l’utilisation du Fonds Alba-Caribes. Les fonctionnaires et autorités d’Haïti ont choisi de dilapider le Fonds PetroCaribe, au lieu de l’investir dans l’amélioration des conditions de vie de la population du pays. Mais, l’Accord énergétique PetroCaribe, signé par 18 pays, reste et demeure une expérience réussie. Par exemple, durant la crise financière 2007-2008, le marché financier a connu des perturbations, qui ont limité la possibilité de contracter des prêts. Les pays des Caraïbes font partie des régions, qui ont le mieux résisté à cette crise globale. Grâce au programme PetroCaribe, plusieurs pays de la région ont renforcé leur économie. La République Dominicaine est un exemple significatif. La corruption de quelques autorités et cadres haïtiens ne peut pas salir l’image de ce programme de coopération régionale historique, impulsé par le commandant Hugo Chavez.

Les opportunités ratées par Haïti

Les présidents et gouvernements, qui ont signé l’Accord en 2005, ont déclaré que le programme PetroCaribe devait contribuer à la transformation des sociétés latino-américaines et caribéennes afin d’être plus justes, cultivées, participatives et solidaires. Pour cela, le programme PetroCaribe a été conçu en tant que processus intégral, qui fait la promotion de l’élimination des inégalités sociales, améliore la qualité de vie et favorise la participation des peuples, afin de prendre en main leur propre destin.

Les pays membres de l’Accord se sont entendus pour concrétiser les objectifs spécifiques suivants : stimuler la production locale, par le biais de l’échange des biens et services contre des hydrocarbures ; réaliser des économies et se tourner vers les énergies renouvelables ; augmenter les capacités de production électrique, de raffinage, de pétrochimie, de stockage et de distribution des hydrocarbures ; renforcer la sécurité et la souveraineté des nations de la région et lancer de grands projets sociaux et productifs ; réaliser des échanges de savoirs, des transferts de technologies, en créant des entreprises mixtes binationales ou transnationales ; permettre l’approvisionnement énergétique, grâce à des accords financiers pour augmenter la disponibilité des ressources au profit du développement des pays membres. Les remboursements pouvaient se réaliser en nature, comme l’ont fait la Bolivie et le Nicaragua. Cette possibilité avait été offerte au gouvernement haïtien, qui n’en a pas profité pour dynamiser la production agricole nationale.

Le fonds PetroCaribe constituait une opportunité pour investir dans la production nationale et, par conséquent, renforcer la souveraineté monétaire d’Haïti. Plus de 60% des produits alimentaires, consommés par la population, sont importés de la République Dominicaine et des États-Unis d’Amérique. Cette situation creuse davantage le déficit de la balance commerciale d’Haïti et accélère la dépréciation de la gourde face au dollar américain. Les 76,8 millions de dollars américains de fonds PetroCaribe, alloués au secteur agricole, n’ont pas servi à améliorer les gains de productivité des paysannes et paysans haïtiens. Ces montants ont disparu comme un éclair, de la même manière que les autres fonds alloués à près de 300 projets financés par le fonds Alba-Caribe.

Les décideurs publics d’Haïti ont choisi de ne pas investir dans la production nationale, comme le souhaitait l’Accord PetroCaribe. Le pays a assisté à des épisodes de contrats de plusieurs millions de dollars américains, passés de gré à gré avec des entreprises dominicaines. Les entreprises haïtiennes n’étaient pas priorisées. Les infrastructures et autres projets financés par le fonds PetroCaribe sont, en grande majorité, inachevés, alors que les décaissements ont été versés intégralement …, alors que la majeure partie des fonds a été déjà déboursée par l’État haïtien.

La dette publique d’Haïti, en 2019, [4] s’élevait à 3,689 milliards de dollars américains, dont 2,147 milliards de dette extérieure. Les deux plus grands créanciers du pays sont le Venezuela et la Banque de la république d’Haïti (Brh), avec des dettes de l’ordre de 1,8 milliard et de 960 millions de dollars américains, respectivement. Les fonds PetroCaribe et le financement de la Brh n’ont pas entraîné une amélioration des conditions de vie de la population haïtienne.

Présentement, la population fait face à une dépréciation accélérée de la gourde. Avec environ 120.00 gourdes pour 1 dollar américain, la monnaie nationale subit les conséquences de l’inconséquence des dirigeants. La politique monétaire de la Banque centrale (Brh) consiste à injecter des millions de dollars américains dans l’économie, à partir du système financier, sans pour autant créer des mécanismes de financement direct de l’économie réelle. Ces fonds, injectés dans le système financier, sont broyés, en quelques semaines, par les banques privées et les détenteurs de capitaux du pays.

Entre 2008 et 2017, cet Accord a octroyé à l’État haïtien un financement annuel d’environ 300 millions de dollars américains. L’État haïtien n’avait jamais reçu autant de liquidités. Les montants ridicules de l’aide internationale classique du Fonds monétaire international (Fmi), de la Banque mondiale (Bm) et d’autres organismes internationaux sont insignifiants, par rapport au coussin de liquidités généré par le fonds PetroCaribe.

Durant ces 10 ans, le pays a bénéficié de plus de 4,2 milliards de dollars américains de produits énergétiques. Cela a permis à l’État haïtien de maintenir un prix relativement stable des combustibles sur le marché local.

Selon Michel Patrick Boisvert, le titulaire de facto du Ministère de l’économie et des finances (Mef), l’État n’a pas perçu de taxes pour un montant équivalent à 1,7 milliard de dollars durant cette période. Ces taxes non perçues, considérées comme subventions par les autorités haïtiennes, constitueraient une importante politique de redistribution en faveur des personnes les plus démunies, car le pétrole, en tant que produit stratégique, est transversal dans toutes les activités de l’économie du pays. Augmenter le prix du pétrole implique nécessairement une hausse des prix des produits de première nécessité. Ce qui, en retour, aggraverait la qualité et les conditions de vie déjà vulnérables de la population haïtienne.

Cependant, les autorités gouvernementales ont mal négocié les subventions. Le comble de tout ça, les grands commerçants du secteur privé exigent à l’État haïtien des déboursements colossaux, à côté des marges bénéficiaires faites sur la vente des produits pétroliers. Ce mariage entre l’État haïtien et le secteur privé des affaires ne date pas d’aujourd’hui. Le programme PetroCaribe favorise seulement la stabilisation des prix des combustibles. Ainsi, la population a-t-elle aussi bénéficié de petits soulagements, parce qu’elle allait payer davantage pour acquérir les produits pétroliers.

Dans ce même ordre d’idées, il faut souligner que la consommation quotidienne de produits pétroliers en Haïti est de moins de 20 mille barils, tandis que le Venezuela produisait 1,5 million de barils par jour en 2018. Haïti ne peut constituer, en aucun cas, un marché captif pour le Venezuela. En plus, le marché pétrolier mondial n’offre pas ces conditions avantageuses au pays. Pendant des mois, le gouvernement haïtien a décidé de ne pas transférer, à l’administration politique à Caracas, les fonds qui devraient être versés à chaque livraison de cargaison de combustibles.

L’Accord PetroCaribe priorise l’utilisation des énergies renouvelables, telles que l’énergie solaire et l’énergie éolienne amplement disponibles dans le pays. L’Accord vise aussi à atteindre l’efficience énergétique. Ces lignes d’action stipulent que l’Accord doit octroyer des crédits pour investir dans des projets d’énergies renouvelables et de transferts de technologies, afin de diminuer la consommation du pétrole. Le fonds PetroCaribe a financé la construction de 3 centrales électriques utilisant le mazout, un produit pétrolier. Les autorités haïtiennes ont donc choisi de ne pas investir dans la production électrique à base d’énergie renouvelable. Ces centrales électriques sont installées dans les communes de Carrefour (municipalité au sud de la capitale, Port-au-Prince), Gonaïves (département de l’Artibonite) et Cap-Haïtien (Nord).

La construction de trois (3) centrales électriques a été réalisée par une firme tripartite : Venezuela, Haïti et Cuba. La capacité de production de ces centrales électriques est de 61.2 mégawatts [5] Mais, cette augmentation de la capacité de production énergétique est largement insuffisante par rapport aux besoins du pays. L’appel d’offres de la production et la maintenance furent gagnés par une entreprise sud-coréenne. La distribution de la production a été organisée par l’Électricité d’Haïti (Ed’H) et des entreprises privées haïtiennes, qui travaillent dans la branche de l’électricité.

Le mazout a été fourni par le Venezuela à des prix préférentiels. L’entreprise sud-coréenne a dû laisser le pays, parce que la partie haïtienne n’avait pas respecté les conditions du contrat. Actuellement, le gouvernement haïtien, présidé par Jovenel Moïse, a récupéré la majeure partie des installations électriques du pays. Par contre, le problème reste entier, malgré ses promesses d’électrification 24/24 en 24 mois (36 mois sont déjà passés). Les trois (3) centrales électriques, financées par le fonds Alba-Caribe, restent et demeurent le patrimoine des populations carrefouroises, gonaïviennes et capoises.

La signature de l’Accord PetroCaribe, entre Haïti et le Venezuela, ne visait pas seulement les opportunités de faire des affaires dans la branche pétrolière. Le président Hugo Chavez l’avait inscrit dans la perspective de remboursement de la dette historique, que l’humanité toute entière doit à Haïti, spécialement le Venezuela. D’où la logique, la vision et le leitmotiv, qui animaient le commandant Chavez dans le cadre de la signature de cet Accord.

Le président Jovenel Moïse, qui conduit la diplomatie haïtienne, n’a pas établi de relations diplomatiques cordiales avec la République bolivarienne du Venezuela. Depuis janvier 2019, le gouvernement haïtien se range ouvertement du côté des États-Unis et des pays satellites de l’impérialisme étasunien, qui fomentent un coup d’État contre le président vénézuélien Nicolas Maduro Moros.

Il est évident que Jovenel Moïse partage le dicton : les pays n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. Le choix de Jovenel Moïse ne correspond pas aux intérêts du pays, mais à la soumission totale aux diktats de l’impérialisme. La participation de Jovenel Moïse au mini-sommet à Mar-à-Lago, en Floride, au mois de mars 2019, n’a apporté aucun bénéfice au peuple haïtien. Le directeur exécutif de la Papda, Camille Chalmers, a résumé [6] la participation du gouvernement haïtien à ce mini-sommet, en tant qu’une diplomatie sans vision, qui satisfait la proximité idéologique d’extrême droite entre l’équipe du pouvoir en place et le président Donald Trump. Les promesses de coopération énergétique de Trump, lors de cette rencontre, ne sont pas tenues jusqu’à présent.

La sécurité énergétique du pays est au rouge. Jovenel Moïse s’est adressé à la nation, le lundi 22 juin 2020, afin d’expliquer la gravité du problème énergétique.

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Entre-temps, le président vénézuélien Nicolas Maduro a annoncé la relance de l’Accord PetroCaribe, en incluant de nouvelles mesures, qui parlent d’elles-mêmes en tant que réponse désintéressée à des besoins sociaux accrus, en ce temps de pandémie du nouveau coronavirus : politiques de santé, banque d’aliments et création d’un Fonds humanitaire international [7].

Les dirigeants d’Haïti ne sont pas prêts à participer à une relance de l’Accord, pour deux (2) raisons principales : premièrement, la justice haïtienne ne s’est pas encore prononcée sur la dilapidation des fonds PetroCaribe et, deuxièmement, le gouvernement haïtien ne cultive pas de relations diplomatiques cordiales avec l’administration politique à Caracas. La corruption, la faiblesse de la justice et la diplomatie sans vision de ce régime engloutiront pas mal d’opportunités en faveur de la population haïtienne.

*Jean Jores PIERRE. Économiste. Master en Économie Sociale et Solidaire. Il collabore, depuis 2009, avec la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (Papda). En collaboration avec la Papda, il participe dans le processus de formation de cadres des organisations du mouvement social haïtien, organisé par la plateforme paysanne 4G (Mouvman peyizan Papay / Mpp, Mouvman peyizan nasyonal kongrè Papay / Mpnkp, Tèt Kole ti peyizan ayisyen / Tk et Coordination régionale des organisations du Sud-Est / Crose).

Contact : pjores@gmail.com

 

[1Les pays membres du PetroCaribe sont : Antigua y Barbuda, Bahamas, Belize, Cuba, Dominique, El Salvador, Grenade, Guyane, Haïti, Honduras, Jamaïque, Nicaragua, République Dominicaine, Saint Kits et Nevis, Sainte Lucie, Saint Vincent et Les Grenadines, Surinam et Venezuela. http://mppre.gob.ve/2019/07/09/petrocaribe-14-anos-de-contribucion-al-desarrollo-de-los-pueblos/ consulté le 29 juin 2020.

[2Jusqu’à présent, le gouvernement bolivarien, présidé par Nicolas Maduro, n’a jamais réalisé des attaques directes contre le gouvernement haïtien.

[5https://www.edh.ht/centrales-thermiques.php consulté le 28 juin 2020.

Goliath n’est pas invincible, par Vijay Prashad (Institut Tricontinental de Recherche Sociale)

Mariela Machado. Photo : Vijay Prashad

Cher(e)s amis et amies,

Recevez notre salut depuis les bureaux de l’Institut Tricontinental de Recherche Sociale.

L’an dernier je me promenai avec Mariela Machado à travers son complexe de logements baptisé Kaikachi, dans le quartier de La Vega (Caracas, Venezuela). Après la victoire d’Hugo Chavez aux présidentielles de 1999, un groupe de travailleur(se)s urbain(e)s vit un terrain vide et l’occupa. Mariela et d’autres se réunirent avec le gouvernement et lui dirent : “Nous construirons cette cité, nous pouvons construire nos propres maisons. Tout ce que nous voulons, ce sont les machines et le matériel”. Le gouvernement les appuya. Ce fut ainsi qu’ils construisirent ce complexe enchanteur de plusieurs étages habité quatre-vingt-douze familles.

De l’autre côté du chemin il y a des immeubles de classe moyenne. Parfois, me raconte Mariela, les gens de cet édifice lancent des ordures sur Kaikachi : “Ils veulent nous déloger”. Si le gouvernement bolivarien tombe, explique-t-elle, un gouvernement de l’oligarchie prendrait le parti de ces résidents, et expulserait nos familles – principalement afro-vénézuéliennes – qui ont édifié le projet de logements, pour le remettre à un loueur privé. Telle est la nature de la lutte, dit-elle, une lutte de classes pour défendre les précieuses conquêtes des pauvres contre l’oligarchie.

Photos: Marcelo Volpe

Où que l’on aille parmi la classe des travailleur(se)s et des pauvres des zones urbaines du Venezuela, on trouve une identité effusive : chaviste. Ce mot rassemble des femmes et des hommes loyaux à Chavez, en effet, mais aussi à la Révolution Bolivarienne qu’inaugura son élection. Les révolutions sont difficiles, elles doivent briser des centaines d’années d’inégalité, subvertir les autoroutes culturelles et construire les bases d’une société nouvelle. Lénine écrivit que les révolutions sont “une longue, difficile, têtue lutte de classes qui après le renversement de la domination capitaliste, après la destruction de l’état bourgeois … ne disparaît pas… Elle ne fait que changer dans ses formes et dans beaucoup d’aspects devient plus féroce”. Les dos courbés doivent se redresser pour atteindre des aspirations qui vont au-delà des nécessités de base. Tel était le programme que Chávez a mis sur la table. Au départ, les revenus du pétrole ont fourni les ressources d’un tel rêve – tant à l’intérieur du Venezuela que dans le Sud global-, mais par la suite les prix du pétrole se sont effondrés en 2015, ce qui a eu un impact sur la capacité de l’Etat vénézuélien à approfondir le changement révolutionnaire. Mais le processus bolivarien ne s’est pas affaibli.

Depuis 1999, les principales entreprises minières et pétrolières ont tenté de délégitimer à tout prix le processus révolutionnaire du Venezuela. Elles ne l’ont pas fait seulement pour s’emparer des ressources de ce territoire mais aussi pour s’assurer que l’exemple vénézuélien du socialisme des ressources n’inspire d’autre pays. En 2007, par exempleo, Peter Munk, le directeur de la compagnie canadienne Barrick Gold, écrivit une lettre au Financial Times intitulée : “Arrêtons la démagogie de Chávez avant qu’il ne soit trop tard”. Munk compara Chávez à Hitler et à Pol Pot, disant qu’on ne devrait pas permettre d’agir à ces “démagogues autocratiques”. Ce qui dérangeait Munk – et les hauts cadres d’entreprises minières comme la sienne – était que Chávez menait une “transformation du Venezuela pas à pas”. De quelle nature était cette transformation progressive ? Chávez et la Révolution Bolivarienne prenaient les ressources d’entreprises comme Barrick Gold et les redirigeaient au bénéfice non seulement du peuple vénézuélien mais aussi des peuples d’Amérique Latine et d’autres régions. Ce socialisme des ressources devait être détruit.

En 2002, les Etats-Unis – avec des fonds de la Fondation Nationale pour la Démocratie (NED) et de l’USAID – tentèrent de mener un coup d’Etat contre Chávez. Celui-ci échoua complètement mais les tentatives ne cessèrent pas. En 2004, l’ambassadeur états-unien, William Brownfield, conçut un plan en cinq points : “le centre de la stratégie est 1) fortifier les institutions démocratiques (c’est-à-dire de l’oligarchie; 2) pénétrer (c’est-à-dire désorienter et soudoyer) les bases politiques de Chávez; 3) diviser le chavisme; 4) protéger les intérêts états-uniens vitaux, et 5) isoler Chávez internationalement”.

Telles sont les composantes de la guerre hybride contre le Venezuela, une guerre dont les tactiques vont des “sanctions” à l’étranglement de l’économie, de la campagne de désinformation à l’isolement du processus révolutionnaire. Le gouvernement états-unien et ses alliés (dont le Canada et plusieurs gouvernements d’Amérique latine) ont fait tout leur possible pour renverser non seulement le président Chávez et le président Nicolás Maduro, mais aussi pour éliminer toute la révolution bolivarienne. Si les États-Unis et leurs alliés devaient gagner cette guerre, il ne fait aucun doute qu’ils élimineraient le complexe de logements de Kaikachi où Mariela Machado travaille en tant que dirigeante locale.

Lorsque j’ai rencontré Mariela en 2019, les États-Unis tentaient d’installer Juan Guaidó – un politicien jusqu’alors insignifiant dans la politique vénézuélienne – comme président. Ce sont des gens comme Mariela qui sont descendus dans la rue quotidiennement pour résister aux tentatives de coup d’Etat et à la guerre hybride conçue depuis Washington par les sociétés transnationales et l’ancienne oligarchie vénézuélienne. Les chavistes comme Mariela ont très bien compris les propos de Chávez en 2005 : « Goliath n’est pas invincible. Cela le rend plus dangereux, car lorsque l’impérialisme commence à sentir ses faiblesses, il commence à recourir à la force brutale. L’agression contre le Venezuela qui utilise la force brute est un signe de faiblesse, de faiblesse idéologique« . Ce que Chávez a dit à l’époque ressemble à ce que Frantz Fanon écrivait dans Un colonialisme mourant (1959) : « Ce dont nous sommes réellement témoins, c’est de la lente mais sûre agonie de la mentalité du colonisateur » et de la « mutation radicale » que le processus révolutionnaire produit dans la classe ouvrière. Le chavisme est le nom de l’énergie révolutionnaire, de la mutation radicale de la personnalité des vénézuélien(ne)s qui ne sont plus prêt(e)s à s’incliner devant l’oligarchie ou Washington, mais qui, tout en maintenant leur dignité dans la lutte, n’acceptent plus une vie de soumission.

Quartier de Petare (état de Miranda)

En pleine pandémie mondiale, un monde sensible se serait réuni pour condamner l’étranglement de nations comme le Venezuela et l’Iran, confrontées à une guerre hybride de Washington qui a restreint leur capacité à combattre le virus. Cependant, au lieu de mettre fin à sa guerre hybride ou même de la suspendre, le gouvernement états-unien – avec ses alliés du Canada, d’Europe et d’Amérique latine – a intensifié son attaque contre le Venezuela. Ces attaques vont de l’interdiction pour le Venezuela d’utiliser le fonds COVID-19 du Fonds monétaire international (FMI), à l’accusation portée contre les principaux dirigeants vénézuéliens de “trafic de drogue” – sans preuves – en vue d’envahir le pays.

L’Institut Tricontinental de Recherche Sociale a travaillé avec Ana Maldonado du Front Francisco de Miranda (Venezuela), Paola Estrada de l’Assemblée Populaire Internationale et Zoe PC de Peoples Dispatch, pour produire la deuxième étude sur le Coronashock : Coronashock and the hybrid war against Venezuela (juin 2020). Le texte traite de la guerre hybride contre le Venezuela en 2020 et montre comment – malgré les appels de l’ONU – les États-Unis ont persisté et même multiplié leurs “sanctions” – mesures coercitives unilatérales – et leurs attaques militaires. Nous vous invitons à lire cette étude, à en discuter avec vos amis et collègues et à la diffuser largement.

Des mots comme « démocratie » et « droits humains » ont été vidés de leur sens par la guerre hybride. Les États-Unis accusent le Venezuela de « violations des droits humains » tout en appliquant des politiques de “sanctions” qui équivalent à des crimes contre l’Humanité; les États-Unis sortent de nulle part un individu qu’ils nomment président du Venezuela au nom de la « démocratie », sans se soucier des processus démocratiques au sein du pays.

Quelques années avant que Chávez ne remporte les élections, la poètesse vénézuélienne Miyó Vestrini écrivit sur cette manipulation du langage :

Je me demande si les droits de l’homme

sont une idéologie.

Fernando, le seul barman alcoolique non retraité

parle en rimes :

la nuit est sombre

et je n’ai pas mon coeur.

A mon sens, il est l’un des derniers à penser

que les droits humains sont une morale.

Comando Creativo. L’Histoire nous regarde, Bellas Artes, Caracas, 2011.

Il est clair que Washington use des « droits humains » comme instrument de guerre.

Pendant ce temps, cinq pétroliers iraniens ont brisé le blocus états-unien du commerce vénézuélien pour faire entrer de l’essence dans le pays. Le premier navire, le Fortune, est entré le 24 mai et le cinquième, le Carnation, est arrivé à bon port le 1er juin. L’année dernière, un navire iranien, le Grace 1, avait été détourné à Gibraltar, mais cette fois les Etats-Unis n’ont pas pu provoquer d’incident. Le fait que la Chine et la Russie apportent eux aussi des ressources pour aider le Venezuela à faire face au COVID-19, et le fait que ces deux nations ont clairement indiqué qu’elles ne permettraient pas de “regime change” à Caracas, sont des éléments positifs. Cependant, cette protection n’est pas suffisante ; à notre époque, il semble que rien ne peut empêcher Washington de mener une guerre.

Les rues des États-Unis s’embrasent de nouveau à cause de l’assassinat de George Floyd, un Afro-Américain désarmé, par un policier blanc et ses complices à Minneapolis. Malcolm X a dit un jour : « Ce n’est pas moi qui ai de la rancune. C’est toi qui as ton pied sur mon cou. » Une semaine avant la mort de George Floyd, João Pedro Mattos Pinto, 14 ans, a été assassiné par la police à Rio de Janeiro, au Brésil, alors qu’il jouait dans son jardin. Quelques jours après son assassinat, les forces d’occupation israéliennes ont assassiné Iyad el-Hallak, 32 ans, qui travaillait et fréquentait une école pour enfants handicapés dans l’ancienne Jérusalem. Le pied sur la nuque de George Floyd, João Pedro Mattos Pinto et Iyad el-Hallak est le même pied qui veut étrangler le peuple vénézuélien.

Chaleureusement, Vijay

L’auteur : Vijay Prashad est un historien, rédacteur et journaliste indien. Il est rédacteur et correspondant en chef de Globetrotter, un projet de l’Institut des médias indépendants. Il est le rédacteur en chef de LeftWord Books et le directeur de Tricontinental : Institute for Social Research. Il a écrit plus de vingt livres, dont The Darker Nations : A People’s History of the Third World (The New Press, 2007), The Poorer Nations : A Possible History of the Global South (Verso, 2013), The Death of the Nation and the Future of the Arab Revolution (University of California Press, 2016) et Red Star Over the Third World (LeftWord, 2017). Il écrit régulièrement pour Frontline, the Hindu, Newsclick, AlterNet et BirGün.

Source : https://www.thetricontinental.org/es/newsletterissue/23-2020-venezuela/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-5uk

Les entretiens des Nouvelles Libres – L’école de communication internationale des mouvements sociaux à Caracas

Thierry Deronne, créateur du blog Venezuela infos, a accepté de nous parler du projet qui est en train de voir le jour à Caracas : celui d’une école de communication internationale des mouvements sociaux. Entretien.

  1. Bonjour Thierry. Vous habitez au Venezuela depuis 1994. Comment d’abord avez vous pris la décision d’aller vivre là-bas ?

 « Dans les années 80, parmi d’innombrables “internationalistes”, j’ai vécu deux ans au Nicaragua pour apporter mon modeste concours de vidéaste à l’immense effort de transformation mené par le gouvernement sandiniste (1). J’y ai rencontré Mariana Yonüsg Blanco, une militante vénézuélienne féministe dont l’appartement était devenu une sorte de “siège de l’ONU ». Jésuites madrilènes, théologienne de gauche allemande, infirmières basques, professeur de musique mexicain, médecins cubains, femmes bâtisseuses de Condega, nous débattions passionnément, de longues nuits durant, de comment nous allions construire la planète socialiste. Après la défaite électorale des sandinistes en 1990, nombre de ces “architectes” ont dû renoncer à leur « folie » et sont rentrés dans leur pays. Mariana est retournée au Venezuela avec ses enfants. Elle m’a invité à la rejoindre à Maracay pour poursuivre le travail d’éducation populaire. C’est elle qui m’a fait connaitre le MBR-200, le mouvement bolivarien – encore à demi clandestin – conçu par Hugo Chavez à sa sortie de prison. Après la victoire électorale du Comandante en 1998 s’est déployée au Venezuela la même énergie collective qu’au Nicaragua. Grâce à quoi j’ai pu fonder une école populaire et latino-américaine audiovisuelle et deux télévisions populaires. A partir de 2004 j’ai participé à la direction et à la formation du personnel de la télévision publique participative Vive TV créée à la demande du président Chavez par la militante de la communication populaire Blanca Eekhout. »

  1. Sur votre site vous présentez un aspect du Venezuela qu’en France et en Europe nous ne connaissons pas ou peu. Pourquoi ce choix ?

 « Les médias qui fabriquent le consentement mondial ont pour tactique de personnaliser les processus (Venezuela = Maduro, etc.). Invisibiliser le peuple, son rôle moteur dans la démocratie participative, vise à empêcher l’identification citoyenne pour mieux construire des opinions publiques favorables aux “frappes sélectives” contre un “dictateur solitaire”. Depuis vingt ans, les journalistes français, logés dans les secteurs chics de Caracas, ont occulté les 80 % de quartiers populaires où vit la base sociale du chavisme. Ils ont repeint en « peuple » substitutif l’extrême droite insurgée des Guaido et autres, et en « répression » les affrontements générés pour les médias internationaux. On pourra rappeler cent fois que Jimmy Carter, le Conseil des Juristes Latino-américainsRodriguez ZapateroLula ou Rafael Correa, parmi tant d’observateurs internationaux, ont attesté la transparence, la légitimité, le nombre record d’élections, que cela resterait insuffisant. C’est l’inclusion des exclu(e)s et l’avènement d’une démocratie participative qui caractérisent le mieux le Venezuela bolivarien. Montrer ce que les gens font de leur destin, apprendre à comprendre, à respecter et à aimer ce sujet plein d’histoire, qui construit des communes et d’autres formes de pouvoir citoyen, et qui n’est pas seulement une “victime de l’impérialisme pétrolier”, est donc stratégique. C’est l’angle que je privilégie dans mon Blog Venezuela Infos. »

« Si les grands médias du capitalisme n’ont de cesse d’effacer l’Histoire des peuples et d’opposer les citoyen(ne)s pour mieux démobiliser leurs luttes, nous suffira-t-il de démocratiser leur propriété ? »

 

  1. Un projet, l’école de communication internationale des mouvements sociaux est en train de voir le jour. Pouvez-nous le présenter ?

 « Si les grands médias du capitalisme n’ont de cesse d’effacer l’Histoire des peuples et d’opposer les citoyen(ne)s pour mieux démobiliser leurs luttes, nous suffira-t-il de démocratiser leur propriété ? Préparer le monde nouveau pourrait-il se faire sans créer de nouveaux médias qui permettent « au peuple de discuter avec le peuple » ? Récupérer tous ces espaces n’aura de sens qu’en nous formant d’abord et partout à une forme nouvelle, plus participative, moins narcissique, et moins éphémère, d’informer. Et comme disent les Travailleur(se)s Sans Terre du Brésil « c’est en période de reflux qu’il faut se former pour ne pas être pris au dépourvu quand revient la courbe ascendante« … »

  1. D’où est venue cette idée et par qui est-elle portée ?

 « Depuis vingt ans, avec Pablo Kunich d’Alba TV et tant d’autres, nous avons participé à des rencontres de mouvements sociaux latino-américains qui concluaient à ce besoin pressant d’un vaste système de communication populaire. C’est paradoxal : alors que nous assumons que tout travail politique, toute compréhension de l’Histoire suppose de mettre les cartes sur la table, d’ouvrir et de traiter les contradictions à partir du cerveau collectif, au moment de « communiquer » nous revenons à la forme pauvre – commerciale, lisse, verticale – de vendre un message à un consommateur individuel. On recycle les schèmes de la communication du libre marché, des techniques émanant d’un monde que nous rejetons. Or s’il est un acquis de la pensée révolutionnaire en matière de communication, c’est celui qu’Althusser résumait: “Ce n’est que d’une technique que l’on peut déduire une idéologie”. Un média (ou une usine, un État, une université, une commune, etc.) n’est pas révolutionnaire parce que son discours l’est mais parce que son mode de production l’est (à savoir comment il émane de la population, comment il organise le travail, la formation interne, la programmation, etc.).

Située à Caracas, au carrefour des Amériques et des Caraïbes, l’école de communication internationale Hugo Chavez est un vieux rêve des mouvements sociaux. Sa force réside dans les 25 ans d’expérience de ses fondateurs(trices) et dans son infrastructure déjà prête de production et de transmission télévisée. Elle sera un pas important vers le retour du champ médiatique aux mains des citoyen(ne)s et tendra les bras vers les autres continents, vers l’Afrique en particulier. »

  1. Quel est le rôle des mouvements sociaux, et notamment du Mouvement des Sans Terre dans ce projet ?

 « Les Sans Terre du Brésil appuient depuis le début, puissamment, notre école, et de beaucoup de manières, ils font d’ailleurs partie de son équipe pédagogique à Caracas. En tant qu’enseignant(e)s nous avons été très influencé(e)s par l’extraordinaire Université populaire des Sans Terre construite par eux-mêmes, sur la base du volontariat, au sud de Sao Paulo pour les mouvements sociaux du monde entier.

L’école Florestan Fernandes est un projet intégral. Après les matins d’étude de la philosophie, de l’économie politique, de l’agroécologie ou de la théorie de l’organisation, les étudiant(e)s de tous les continents partagent la tâche de produire leur alimentation en cultivant sur le terrain de l’école, et ils s’organisent pour faire la cuisine, entretenir l’école et créer toutes sortes d’activités culturelles parallèles aux cours. Aucune activité n’y est étrangère à la vision transformatrice. Dans notre école de communication aussi, chaque mouvement social apportera sa propre expérience. »

  1. Quelles en seront les modalités ? Qui pourra s’inscrire ? Quels seront les cursus et les matières ?

 « L’école est destinée aux mouvements sociaux – qu’il s’agisse de travailleurs(ses) et créateur(trice)s de tout bord, syndicats, mouvements de femmes, de jeunesse, écologistes, coordinations paysannes, enseignantes, étudiantes, médias alternatifs, etc. Dès 2020, elle organisera chaque année 30 ateliers intégraux, quatre ateliers de formation de formateurs, quatre séminaires, quatre laboratoires de création et deux stages internationaux. Elle apportera des réponses concrètes aux besoins en formation audiovisuelle, photographique, théâtrale, radiophonique, télévisuelle (y compris la transmission en direct) et dans l’écriture multimédia. Elle mettra ses modules de formation et ses master classes en ligne afin d’en faciliter l’accès à tous. Les mouvements pourront également envoyer leurs scénarios ou productions pour être analysés par nos formateurs. L’école sera un espace d’articulation des mouvements sociaux du monde entier et de rencontre avec les organisations populaires locales. »

  1. Depuis l’arrivée au pouvoir de Chavez au Venezuela, les attaques économiques, mais aussi médiatiques, contre le pays se multiplient. Plus généralement elles touchent tous les pays Latinos-américains dirigés par la gauche mais aussi tous les pays du monde qui refusent d’être les valets de l’impérialisme. Cette école est-elle un moyen de rétablir quelques vérités ?

 « Une des conséquences de la vitesse émotionnelle, de l’instantané satellitaire, de l’absence de contexte, etc. qui caractérisent le champ médiatique actuel, est « l’obligation de moyenne ». D’un côté mille médias martèlent la Weltanschauung états-unienne (Maduro-est-un-dictateur-qui-affame-son-peuple), de l’autre le terrain du Venezuela reste trop lointain, difficile d’accès. La plupart des citoyens, intellectuels ou militants sont donc réduits à « faire une moyenne » forcément bancale entre l’énorme quantité de mensonges quotidiens et le réel. Ce qui donne, dans le meilleur des cas : « Il y a des problèmes de droits de l’homme, de famine, de pauvreté, je condamne la violence d’où quelle vienne, etc. »

Comment, dès lors, nous reconnecter au réel ? Quand le Mouvement des Sans Terre du Brésil, ou Via Campesina, ou le Forum de Sao Paulo qui regroupe 168 organisations, partis politiques et mouvements sociaux d’Amérique Latine, ou 28 organisations vénézuéliennes des droits humains décrivent la déstabilisation économique, les violences, mais aussi les réponses populaires et gouvernementales à cette guerre impériale, on dispose d’un large éventail alternatif de sources et d’expertises provenant d’organisations démocratiques. C’est-à-dire de sources directes et d’une connaissance plus profonde de la réalité que la « moyenne » d’un science-po occidental, obligé de préserver sa carrière médiatique et universitaire. Dans notre école, le temps d’enquête, l’acquisition d’une culture historique, la possibilité de travailler sur place avec un secteur aussi ancré dans le réel que les mouvements sociaux, vont permettre en effet de générer toute sortes de contenus, documentaires, reportages multimédias, au-delà de toute propagande. »

« L’information est un besoin vital du peuple pour s’orienter dans le chaos de la globalisation. »

 

  1. A long terme l’école pourra-t-elle être reproduite dans d’autres pays afin d’aider à l’émergence de nouveaux médias ?

 « Telle est en effet notre stratégie : contribuer à mettre en place une politique de rupture médiatique partout dans le monde. Il est temps de sortir de l’éternelle “critique des médias” pour récupérer notre temps, notre agenda. Seule la souveraineté populaire, communicationnelle, la polyphonie des témoignages contradictoires, endogènes, permettent à une nation de croître mais aussi de dialoguer avec les autres. L’information est un besoin vital du peuple pour s’orienter dans le chaos de la globalisation. C’est pour esquiver les menaces, survivre, croître et trouver des alliés qu’il a besoin d’une information plurielle et différenciée – alors que la commerciale est de plus en plus homogène, superficielle, socialement inutile. C’est pourquoi l’avenir du métier d’informer est dans la démocratie participative. Pour le dire avec Sartre “le rôle du journaliste est de permettre que le peuple discute avec le peuple”. Contrairement aux médias commerciaux, la communication populaire ne résout pas la réalité sur l’écran ou sur la scène mais reste une « oeuvre ouverte » pour que le peuple participe à la construction du sens et se mette en mouvement. C’est aussi pourquoi elle est toujours originale dans sa forme. Elle repart toujours de quelque chose de nouveau parce que la réalité bouge à chaque instant, génère une forme nouvelle, non-formatée, à tout moment. Elle fait aussi ce que ne font jamais les médias dominants : un suivi d’une information pour transmettre les leçons qui nourriront la construction d’autres organisations.

Comment ne pas voir que lorsque le mode de produire l’information sera totalement nié par le grand monopole privé, notre grande “cellule” – appelons-la république, nation ou peuple – aura toujours besoin de “s’alimenter” ? Dès lors qu’attendons-nous ? Pourquoi ne pas anticiper les événements ? Combien de coups d’Etat médiatiques de plus attendrons-nous pour rédiger une loi mondiale, de démocratisation de la propriété des médias, refonder un service public participatif qui ne soit pas la copie du privé, remettre le reste des ondes, concessions, fréquences et ressources aux organisations populaires, repenser un usage du numérique organisateur et non narcissique, tribal ou éphèmère, et mettre en activité les écoles de la nouvelle communication sociale ? L’école “Hugo Chavez” est une école parmi d’autres. Chaque peuple va construire la sienne pour générer des médias socialement utiles qui posent les questions utiles aux citoyen(ne)s. »

Pour aider cette école à naître, tout don, même petit, sera très utile : https://www.helloasso.com/associations/primitivi/collectes/pour-la-creation-de-l-ecole-de-communication-integrale-a-caracas-venezuela

(1) : Un peu d’histoire #8 : L’affaire Iran-Contra

Créer l’école internationale des mouvements sociaux « Hugo Chavez » : pour rester maîtres de notre futur

Cher(e) Ami(e), l’école internationale de communication des mouvements sociaux « Hugo Chavez » est un projet merveilleux que nous demandent de réaliser depuis vingt ans de nombreux mouvements du monde entier qui n’acceptent plus l’écrasement des luttes sociales par le champ médiatique. Comme disent les Travailleur(se)s Sans Terre du Brésil « c’est en période de reflux qu’il faut se former pour ne pas être pris au dépourvu quand revient la courbe ascendante« .

C’est pourquoi nous sollicitons votre soutien. Nous espérons aussi, avec votre aide, toucher un peu plus de gens tous les jours. Voici la présentation détaillée du projet ainsi que les modalités pour qui souhaiterait faire un don et faire de cette idée folle une réalité forte d’engagement et de solidarité: https://www.helloasso.com/associations/primitivi/collectes/pour-la-creation-de-l-ecole-de-communication-integrale-a-caracas-venezuela

Un abrazo fraternel depuis Caracas!

 

L’école de communication continentale Hugo Chavez : rester maîtres de notre futur

[Versión en español al final – English version below]

 

Si les grands médias effacent l’Histoire des peuples et opposent les citoyen(ne)s pour mieux démobiliser leurs luttes, nous suffira-t-il de démocratiser leur propriété ? Récupérer tous ces espaces n’aura de sens qu’en nous formant partout à une forme nouvelle, participative, d’informer. Située à Caracas, au carrefour des Amériques et des Caraïbes, l’école de communication internationale Hugo Chavez est un vieux rêve des mouvements sociaux. Sa force réside dans les 25 ans d’expérience de ses fondateurs(trices) et dans son infrastructure déjà prête de production et de transmission télévisée. Elle sera un pas important vers le retour du champ médiatique aux mains des citoyen(ne)s et tendra les bras vers les autres continents, vers l’Afrique en particulier.

Pour former qui ?

Toutes celles et ceux qui cherchent des réponses concrètes à leurs besoins en formation audiovisuelle, photographique, théâtrale, radiophonique, télévisuelle (y compris la transmission en direct) et dans l’écriture multimédia : travailleurs(ses) et créateur(trice)s de tout bord, syndicats, mouvements de femmes, de jeunesse, écologistes, coordinations paysannes, enseignantes, étudiantes, médias alternatifs, etc. Dès 2020, l’école organisera chaque année 30 ateliers intégraux, 4 Ateliers de formation de formateurs, 4 Séminaires, 4 Laboratoires de Création et 2 Stages Internationaux. Elle mettra ses modules de formation et ses master classes en ligne à la disposition des mouvements sociaux, afin d’en faciliter l’accès à tous. Les mouvements pourront également envoyer leurs scénarios ou productions pour être analysés par nos formateurs. L’École sera un espace d’articulation des mouvements sociaux du monde entier et de rencontre avec les organisations populaires locales. L’objectif économique vise à financer tous ces ateliers : hébergement, nourriture, transport, équipe d’instructeurs(trices). Nous fournissons, en plus de notre expérience, le matériel d’études, l’équipement technique nécessaire aux ateliers, l’infrastructure où la formation aura lieu et nos équipes de formatrices et formateurs qui garantiront la réalisation des ateliers. C’est pourquoi nous vous invitons à participer à cet effort collectif.

Qui porte le projet ?

Quatre associations à but non-lucratif ont décidé d’unir leur expérience en formation intégrale pour créer cette école: l’ EPLACITEALBA TV , TERRA TV et la BALEINE NOIRE. Ses enseignant(e)s se sont formé(e)s depuis quinze ans aux côtés de professeurs chevronnés comme Augusto Boal (Théâtre de l’Opprimé, Brésil), Jorge Sanjines (Cinéaste, Bolivie), Thierry Odeyn (professeur de documentaire, INSAS, Bruxelles), Claude Bailblé (professeur de son, FEMIS, France) et toute sorte d’enseignant(e)s d’Histoire, de littérature, de formation sociopolitique comme celles et ceux de l’École des Sans Terre au Brésil.

L’EPLACITE

Depuis 1995 l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Théâtre et Télévision a formé des milliers de personnes comme le salvadorien Sergio Sibrián dont la première oeuvre Le Tigre et le Cerfa reçu le Prix du Meilleur Documentaire Latino-Américain au Festival Sunscreen (Floride) et du Meilleur Documentaire Indigène au Festival Voces Urgentes (Mexique). « Mémoire des Luttes » raconte l’histoire de l’EPLACITE.

ALBA TV

Depuis 13 ans, la chaîne de télévision Alba TV travaille main dans la main avec des mouvements sociaux et avec d’autres télévisions communautaires ou médias alternatifs en Amérique latine, dans les Caraïbes et dans le monde entier. C’est un média basé sur la participation directe des peuples, et ses lignes de travail sont la production, la formation et l’articulation d’un point de vue décolonial, anti-impérialiste et anti-patriarcal.

TERRA TV

Diffusé via le satellite et le câble d’Alba TV, via les réseaux sociaux ou par des projections de terrain, Terra TV transmet les luttes et les propositions des paysan(ne)s. En tant qu’école audio-visuelle, Terra TV les accompagne dans la création de formes innovantes, non formatées. Des participants tels le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre du Brésil ont réalisé « La terre est à tous » visible dans ce reportage de Reporterre.

LA BALEINE NOIRE

La BALEINE NOIRE a créé des documentaires comme Qui-es tu octobre ? (Ecrans Documentaires, Benindocs – Africadoc, Festival International de documentaires de Buenos Aires, Visions du Réel, etc..) ou d’oeuvres théâtrales telles que le Choeur d’Ali Aarrass dont les 30 femmes racontent la lutte pour la libération du détenu belgo-marocain Ali Aarrass. La BALEINE NOIRE place la rencontre au centre du processus créatif, et tend à effacer la frontière entre acteur et spectateur à travers l’émancipation d’un regard critique.
Pour savoir comment participer aux cours de l’école, proposer des thèmes ou des collaborations, écrivez-nous : escuelaenred.comunicacion@gmail.com
 
[Versión en español]

La Escuela de Comunicación Continental Hugo Chávez: para seguir siendo dueños de nuestro futuro

Si los grandes medios de comunicación borran la historia de los pueblos y dividen a lxs ciudadanxs para desmovilizar sus luchas, ¿bastará con democratizar su propiedad? La recuperación de todos estos espacios sólo tendrá sentido si nos formamos en todas partes en una nueva forma participativa de informar. Ubicada en Caracas, en la encrucijada de las Américas y el Caribe, la Escuela de Comunicación Continental Hugo Chávez es un viejo sueño de los movimientos sociales. Su fuerza radica en los 25 años de experiencia de sus fundadore(a)s y en su infraestructura concreta de capacitación, producción y transmisión televisiva. Será un paso importante en el retorno del campo mediático a manos de los ciudadanos y extenderá sus brazos a otros continentes, en particular a África.

¿Para formar a quién?

A todxs aquellxs que buscan respuestas concretas a sus necesidades de formarse en escritura audiovisual, fotográfica, teatral, radiofónica, televisiva (incluso en vivo) y multimedia: trabajadorxs y creadorxs de todo tipo, sindicatos, movimientos de mujeres y jóvenes, organizaciones campesinas, de maestrxs, estudiantiles, colectivos de medios alternativos o comunitarios, etc… A partir de 2020, la escuela organizará 30 talleres integrales, 4 talleres de formación de formadores, 4 diplomados, 4 seminarios, 4 laboratorios de creación y 2 prácticas internacionales cada año. Pondrá a disposición de los movimientos sociales sus módulos de formación y clases magistrales en linea, para facilitar el acceso de todos y todas. Los movimientos también podrán enviar sus guiones o producciones para que sean analizados por nuestros formadore(a)s. La escuela será un espacio de articulación de los movimientos sociales de todo el mundo y de encuentro con las organizaciones populares locales. El objetivo económico apunta a cubrir la realización de todos estos talleres: alojamiento, comida, transporte, equipo de instructores. Aportamos, además de nuestra experiencia, los materiales de estudio, los equipos técnicos necesarios para las prácticas, la infraestructura donde se realizarán la formación y nuestros colectivos de compañeras y compañeros que garantizarán la realización de los talleres. Por eso te invitamos a ser parte de este esfuerzo colectivo.

¿Quién lleva el proyecto?

Cuatro asociaciones sin ánimo de lucro han decidido unir sus experiencias en formación integral para crear esta escuela: la EPLACITEALBA TVTERRA TV y la BALLENA NEGRA. Sus educadore(a)s se formaron durante quince años junto a maestros experimentados como Augusto Boal (Teatro de los Oprimidos, Brasil), Jorge Sanjinés (Cineasta, Bolivia), Thierry Odeyn (Profesor de Documentales, INSAS, Bruselas), Claude Bailblé (Profesor de Sonido, FEMIS, Francia) y todo tipo de maestrxs de Historia, Literatura, formación sociopolítica como lxs de la Escuela de los Sin Tierra de Brasil.

La EPLACITE

Desde 1995 la Escuela Popular y Latinoamericana de Cine, Teatro y Televisión ha formado a miles de personas como el salvadoreño Sergio Sibrián, cuya primera obra El Tigre y el Venado recibió el Premio al Mejor Documental Latinoamericano en el Festival Sunscreen (Florida) y al Mejor Documental Indígena en el Festival Voces Urgentes (México). « Mémoire des Luttes » cuenta la historia de la EPLACITE.

ALBA TV

Durante los últimos 13 años, el canal de televisión ALBA TV ha trabajado de la mano de los movimientos sociales y otros medios de televisión comunitaria y alternativa en América Latina, el Caribe y en todo el mundo. Es un medio de comunicación basado en la participación directa de los pueblos, y sus líneas de trabajo son la producción, la formación y la articulación de un punto de vista descolonial, antiimperialista y antipatriarcal.

TERRA TV

Transmitido por satélite y por cable a través de ALBA TV, de las redes sociales o mediante proyecciones de campo, TERRA TV es un canal-escuela que transmite las luchas y propuestas del mundo campesino. Como escuela audiovisual, Terra TV acompaña a los campesinos en la creación de formas innovadoras y sin formato. Participantes como el Movimiento de los Trabajadores Rurales Sin Tierra del Brasil, han realizado el corto « La Tierra es para todos » visible en este informe de Reporterre.

LA BALLENA NEGRA

La Ballena Negra ha creado documentales como Quien eres octubre? (Ecrans Documentaires, Benindocs – Africadoc, Festival Internacional de Documentales de Buenos Aires, Visions du Réel, etc.) u obras teatrales como el Coro de Ali Aarrass cuyas 30 mujeres cuentan la historia de la lucha por la liberación del prisionero belga-marroquí Ali Aarrass. La BALEINE NOIRE coloca el encuentro en el centro del proceso creativo, y tiende a borrar la frontera entre el actor y el espectador a través de la emancipación de una mirada crítica.

Para saber cómo participar a los cursos de la escuela, proponer temas o colaboraciones, escríbanos a: escuelaenred.comunicacion@gmail.com

(English version)

The Hugo Chavez School of Continental Communication : Let us remain in control of our Future

If the mass media erase the History of the peoples and oppose the citizens to demobilize their struggles, will it be enough for us to democratize their ownership? Recovering all those spaces will only make sense if we are trained everywhere in a new participatory form of informing. Located in Caracas, at the crossroads of the Americas and the Caribbean, the Hugo Chavez School of Continental Communication is a long-standing dream of the social movements. Its strength lies in its founders’ 25 years of experience and in its ready-made infrastructure for television production and transmission. It will be an important step towards the return of the media landscape in the hands of citizens and will reach out to other continents, in particular Africa.

To train whom?

All those who are looking for concrete answers to their needs in audiovisual, photographic, theatrical, radio, television (including live transmission) and multimedia writing training : workers and creators of all kinds, trade unions, women’s and youth movements, environmentalists, farmers’ organizations, teachers, students, alternative media, etc. Starting in 2020, the school will organize every year 30 integral workshops, 4 Workshops for Trainers’ training, 4 Seminars, 4 Creation Laboratories and 2 International Internships. It will upload its training modules and master classes which will be available to social movements, in order to facilitate access to all. The movements will also be able to send their scripts or productions for analysis by our trainers. The School will be a space for the articulation of social movements from all over the world and a meeting space with local popular organizations. The economic intention is to finance all of these workshops: including accommodation, food, transport, and the teams of instructors. In addition to our experience, we provide the study material and the technical equipment necessary for the workshops, as well as the spaces where the training will take place, as well as the personnel (the trainers) who will ensure the implementation of the workshops. This is why we invite you to participate in this collective effort.

Who carries the project?

Four non-profit associations have decided to combine their experience in integral training to create this school: EPLACITEALBA TVTERRA TV and the BLACK WHALE. Its teachers have been trained for fifteen years along with experienced teachers such as Augusto Boal (Theatre of the Oppressed, Brazil), Jorge Sanjines (Filmmaker, Bolivia), Thierry Odeyn (Documentary Film Teacher, INSAS, Brussels), Claude Bailblé (Sound Teacher, FEMIS, France) and all kinds of teachers of History, Literature, socio-political training such as those of the School of the Landless in Brazil.

EPLACITE

Since 1995 the Popular and LatinAmerican School of Cinema, Theatre and Television has trained thousands of people, such as the Salvadorian Sergio Sibrián, whose first work The Tiger and the Deer received the Award for Best Latin American Documentary at the Sunscreen Festival (Florida) and Best Indigenous Documentary at the Voces Urgentes Festival (Mexico). « Mémoire des Luttes » tells the story of EPLACITE.

ALBA TV

For the past 13 years, Alba TV has been working hand in hand with social movements and other community televisions and alternative media in Latin America, the Caribbean and around the world. It is a medium based on the direct participation of the peoples, and its directions of work are production, training and the articulation of a decolonial, anti-imperialist and anti-patriarchal point of view.

TERRA TV

Broadcast via satellite and cable of Alba TV, via social networks or through field projections, Terra TV transmits the struggles and calls for help of the peasants. As an audio-visual school, Terra TV accompanies its participants in the creation of innovative, unformatted forms. Participants such as the Landless Rural Workers Movement of Brazil have made « Earth is for everyone » which is viewable in this Reporterre report.

THE BLACK WHALE

The Black Whale has created documentaries such as Who are you Octobre? (Ecrans Documentaires, Benindocs – Africadoc, Buenos Aires International Documentary Festival, Visions du Réel, etc.) or theatrical works such as the Choir of Ali Aarrass, whose 30 women tell the story of the struggle for the liberation of the Belgian-Moroccan prisoner Ali Aarrass. The Black Whale sees the encounter as a central part of the creative process and tends to blur the lines between actor and spectator through the emancipation of a critical gaze.

To find out how to participate in the school’s courses, propose topics or collaborations, write to us at: escuelaenred.comunicacion@gmail.com

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Barcelone-Caracas, au-dessus de l’océan des médias

Le 27 février, nous avons parlé via Skype avec un public de Catalogne qui a regardé notre documentaire « Temps de lutte ». Ici, au Venezuela, les communard(e)s s’étaient joints aux cinéastes de l’École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma pour répondre à ses questions. Nous n’abandonnerons jamais le rêve de Dziga Vertov de faire des images et des sons un moyen « de créer un lien visuel entre les travailleurs du monde entier, afin qu’ils puissent se voir mutuellement« .

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L’Institut Agroécologique “Paulo Freire” du Venezuela: sur la voie d’une société nouvelle (Via Campesina/Radio Mundo Real)

Avant j’avais un sentiment de privation, aujourd’hui je me sens libre car je travaille ma terre et je décide ce que je veux faire de ma production : la vendre ou la troquer, mon gain ne dépend que de ma propre initiative. Je ne dépends plus d’un salaire” nous raconte Geronimo, paysan de la communauté Pena Larga, dans l’état de Barinas. C’est dans le cadre de la première Mission Internationale de Solidarité de la Via Campesina au Venezuela, que nous avons visité récemment le centre éducatif IALA “Paulo Freire” et l’exploitation familiale de Geronimo Solorzano, l’un des paysans accompagnateurs.

Geronimo Solorzano (deuxième à partir de la droite). Photo de David Crump, membre de l’Association des Travailleurs Agricoles de Floride (EEUU), qui fait partie de la Via Campesina. 

Geronimo Solorzano (deuxième à partir de la droite) partage son témoignage avec les délégué(e)s internationaux(nales) de Via Campesina. Photo de David Crump, membre de l’Association des Travailleurs Agricoles de Floride (Etats-Unis), qui fait partie de la Vía Campesina.

Quand j’ai besoin de sous, je vais vendre quelque chose et j’en obtiens. Cela aide les gens à se sentir mieux. Si ma fille a besoin d’un cahier, je pars vendre un kilo de quichoncho”  (pois cajan, ou pois d’angole), et aussitôt elle a son cahier. Comme ça tu vis tranquille, et c’est pour cela que je dis que je suis libre et indépendant”, ajoute Geronimo pendant son entretien avec Radio Mundo Real (Radio Monde Réel).

Nous l’avons interviewé en même temps que sa fille de 13 ans, Erlinda, qui s’est déroulée du 20 au 27 janvier et a visité plusieurs états de l’ouest de ce pays.

Le conuco (potager familial) de Geronimo est un terrain de 15 000 mètres carrés (l’équivalent d’un hectare et demi). Il s’y est installé il y a trois ans et demi avec sa famille après avoir quitté une entreprise pour travailler la terre avec le soutien de l’Institut Universitaire Latino-Américain d’Agroécologie Paulo Freire (IALA Paulo Freire). Cela fait maintenant sept ans que Geronimo travaille aux côtés de professeurs et d’étudiants de ce centre éducatif situé à une courte distance en voiture de sa maison, dans la même commune. L’IALA a été officiellement créé en avril 2008 par un accord entre le gouvernement vénézuélien de Hugo Chavez et la Via Campesina, pour former des étudiant(e)s (proposés par des mouvements sociaux) dans la production agropastorale à vocation agroécologique. Il a été l’un des premiers IALA de la Vía Campesina, qui en compte beaucoup plus actuellement dans différentes régions d’Amérique Latine.

Géronimo, sa femme et sa fille cultivent du riz, du maïs, de la caraota (haricots noirs), du quinchoncho (pois cajan), du topocho (banane plantain), de la canne à sucre, de l’ajonjoli (sésame), des haricots à galettes et du lait de chèvre. Une partie de la récolte sert à nourrir la famille, une autre est destinée à la vente et une autre encore au troc (échanges sans l’intermédiaire d’argent). Quelquefois il leur faut aussi conserver les semences.

Le paysan, auquel nous avons rendu visite le 22 janvier 2020, nous explique que les professeurs et les élèves de l’IALA Paulo Freire lui ont installé un système de compost à vers et lui apportent leur aide lors de visites chaque vendredi afin de surveiller et traiter l’apparition de ravageurs et de maladies dans ses cultures. Ils lui apportent aussi des plants de café ou de cacao.

Ci-dessus: À la demande de certains des étudiants de l’Institut Agro-écologique Latino-américain « Paulo Freire » (IALA, Venezuela), Betzany Guedez de Terra TV a planifié avec eux un atelier de formation audiovisuelle qui permette de visibiliser l’énorme travail qui est réalisé dans cette école polyvalente. Voici les notes visuelles de cette première réunion. Réalisé par : Betzany Guedez. Edition : Miguel Escalona. Terra TV août 2019

 

Geronimo apprécie l’oeuvre du chavisme et de la révolution bolivarienne en cours, qui a permis de récupérer de grands latifundios improductifs pour les distribuer aux paysans et paysannes organisé(e)s, et il revendique haut et fort l’identité et la dignité du paysannat.

Avant nous devions nous soumettre aux gens riches. Tu travaillais pour eux et tu avais peur de prendre ton indépendance. Tu avais peur en te disant : “si cet homme me renvoie, ma famille ne mangera pas aujourd’hui”. Mais maintenant je n’ai plus peur, je travaille en sachant que je dois le faire parce que j’ai une famille à entretenir et je cultive moi-même mes propres produits”.

Géronimo projette d’élever des porcs, des vaches et des poules et sa parcelle devra nourrir les animaux en plus de sa famille. Sa fille Erlinda est en 2ème année d’Enseignement Secondaire et a surpris les membres de la mission de Via Campesina par ses connaissances sur les cultures et l’usage des plantes médicinales. Elle a appris des choses à plus d’un d’entre nous : “l’origan sert à assaisonner la nourriture. Il existe deux variétés d’origan, le plus grand sert à fabriquer des remèdes, il faut broyer, recueillir le jus qu’il contient pour le mélanger avec du miel et le boire afin de soigner la toux ou la grippe. Le plus petit est mélangé à la nourriture et sert à conserver la viande. A défaut de réfrigérateur, on fait sécher l’origan pour le conserver.”

ÉDUCATION POPULAIRE

La mission de de l’IALA Paulo Freire est de former les étudiants proposés par les mouvements paysans, indigène et afro-descendants d’Amérique Latine, des Caraïbes et d’Afrique pour en faire des professionnels hautement qualifiés dans le domaine de la transformation des modes de production agricole et d’élevage dans une approche agro-écologique, afin d’atteindre la souveraineté alimentaire.

Le militant José Luis Riber Rodriguez, du Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora (CRBZ) qui a dirigé la mission, participe à ce processus de coordination politique et pédagogique de l’IALA depuis 2017. José Luis est ingénieur dans le domaine de l’agroécologie et sort de cette école de formation. Agé de 25 ans, ce fils de paysans de l’Etat de Barinas, est responsable, à l’IALA, de projets socio-productifs et sociaux-intégratifs, ainsi que des unités de formation.

En ce qui concerne les projets sociaux-productifs, José Luis nous dit lors de notre visite à l’IALA qu’il s’occupait du secteur de la production animale, volailles, porcins et pisciculture. Il travaille par exemple à la récupération de poules créoles pour la consommation de viande et d’œufs à l’IALA. Le jeune dirigeant a opté pour la formation continue dans le cadre du collectif de formation de la Coordination Latino-Américaine des Organisations paysans (CLOC-La Via Campesina) et d’autres mis en place par le CRBZ.

La principale richesse de l’IALA, fondée sur la pensée du “pédagogue des opprimés” Paulo Freire, est, selon José Luis, sa contribution à générer des processus de formation qui misent sur la construction de l’être humain, ou “comment convertir une personne en sujet de construction de sa propre réalitéNous travaillons avec un sujet sensible, qui pense et agit en même temps, qui a la capacité d’évaluer les choses, de comprendre chacune des activités et de créer cette dynamique d’auto-construction en tant qu’être humain”, explique le jeune vénézuélien.

Nous travaillons à la formation de l’être humain, de son bien-être, du Vivre-Ensemble, pour que chacun puisse créer ses propres outils pour fonder sa propre base sociale et matérielle au sein de ce processus, qui se veut dialogique et qui relève de l’édification d’une nouvelle société”, ajoute-t-il.

José Luis explique à Radio Mundo Real les raisons d’être des accompagnements réalisés par le Centre d’études auprès des familles se dédiant à la production familiale : “Notre mission dans le cadre de ces accompagnements des exploitations est de renforcer les espaces agroécologiques ; territorialiser l’agroécologie est essentiel pour l’IALA, qui se différencie de l’Université dans le processus de la construction communale et doit s’appuyer sur la population et être en relation constante avec elle. Le but premier étant de promouvoir les processus de base d’organisation et de formation, et de tout ce qui relève de la transformation et de la production d’aliments selon une perspective écologique. Nous nous rencontrons une fois par semaine et nous maintenons cette relation pour poursuivre de manière planifiée ce processus de formation avec une méthodologie d’investigation et d’action participative, de paysan à paysan. Cela permet de socialiser et de créer un lien tout en établissant ensemble une planification du travail, pour atteindre notre objectif commun : la souveraineté alimentaire”.

La délégation internationale de Via Campesina à son arrivée à Caracas et (ci-dessous) parcourant les régions paysannes de l’ouest du Venezuela

Source: Radio Mundo Real, https://rmr.fm/informes-especiales/en-la-senda-de-una-nueva-sociedad/

Traduction: Frédérique Buhl

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Venezuela : la nouvelle société émergera de la commune

Conversation avec Angel Prado, militant de base qui parle de la commune comme d’un moyen de transformer la société et l’économie à partir de la base.

El Maizal est une commune rurale phare située entre les États vénézuéliens de Lara et Portuguesa, au centre du pays, qui produit du bétail, du maïs et d’autres denrées alimentaires. La production communale à El Maizal est basée sur le contrôle social des moyens de production. Les processus démocratiques au cœur de ses initiatives comprennent la prise de décision collective dans le processus de travail et dans la distribution des surplus, qui sont souvent destinés à résoudre les problèmes médicaux et de logement de la communauté, à soutenir d’autres communes et à encourager les initiatives éducatives.

La commune a été proposée par Chávez comme l’unité embryonnaire du pouvoir populaire sur le territoire pour la construction du socialisme. Regroupant les conseils communaux et autres organisations, l’idée est que la communauté exerce directement le pouvoir par le biais d’assemblées, et qu’elle assume progressivement des facteurs de production et des compétences politiques.

Q. – Puisque le Venezuela est assiégé par l’impérialisme, il devrait y avoir un front unifié dans la lutte pour la souveraineté. Cependant, la commune d’El Maizal, comme la plupart des organisations de base du chavisme, a une attitude critique envers certaines politiques et positions gouvernementales. Quelle est votre opinion sur la dialectique entre soutien et critique ?

Angel Prado – Quand El Maizal a commencé à occuper des terres en friche et à les rendre collectives, c’était au moment où le Commandant Chavez menait une guerre acharnée contre les grands domaines de l’oligarchie du pays… El Maizal est donc né au milieu d’une lutte économique et politique. Dans ce contexte, nous sommes nécessairement entrés en contradiction avec l’ordre des choses existant : la logique qui prévaut dans notre société. Ainsi, notre histoire même a fait de nous une organisation critique, luttant contre les « antivaleurs » de la société capitaliste qui doivent être détruites. C’est pourquoi nous ne pouvons pas fermer les yeux sur la façon dont une logique contraire au chavisme entre dans certaines sphères politiques.

Depuis la mort de Chavez, qui nous a rendus particulièrement vulnérables face à l’impérialisme américain, le gouvernement s’est surtout efforcé d’établir des alliances tactiques avec de nombreux secteurs, en privilégiant parfois même le capital privé. Il l’a fait pour tenter d’éviter, premièrement, une guerre civile ou une intervention militaire et, deuxièmement, pour éviter la chute du gouvernement.

Nos principes, nos objectifs et notre engagement envers Chavez signifient que nous ne pouvons pas être d’accord avec certaines des politiques du gouvernement. De nombreux pactes privilégiant le secteur privé ont mis de côté le potentiel de la commune – c’est pourquoi nous ne soutenons pas le gouvernement lorsqu’il s’agit de ces politiques. Cependant, tant que le gouvernement restera ferme contre l’impérialisme (comme il le fait), nous resterons fermes dans un front uni avec lui.

Nous continuerons à critiquer [le gouvernement] de manière constructive, mais quoi qu’il en soit, nous ne contribuerons jamais à créer les conditions d’une intervention militaire.

Comme vous le savez, nous ne pouvons exclure une intervention directe, et nous avons déjà été témoins d’une action indirecte des États-Unis au Venezuela. De plus, ce ne serait pas la première fois que les États-Unis interviennent au Venezuela [par exemple, le blocus naval de 1902-1903], et le continent a une longue histoire d’interventions, la plus récente étant l’invasion du Panama [1989]. De plus, ce n’est pas pour rien que les États-Unis ont des bases militaires en Colombie et à Aruba.

L’Amérique latine a connu une longue histoire d’interventions américaines, de renversement de gouvernements et de massacres de populations. Cependant, le Venezuela, qui est maintenant dans la ligne de mire de l’impérialisme américain, a pu se relever. Cela est dû en partie à la solidarité internationale développée au fil du temps, au processus d’intégration continentale de Chavez (sur les traces de Bolivar), et à l’organisation interne de la classe ouvrière.

Pour ceux d’entre nous qui font partie du mouvement populaire – avec notre degré d’autonomie et notre disposition à dire ce qui doit être dit – nous sommes de ceux qui ont créé les conditions pour empêcher une intervention américaine, qui serait catastrophique non seulement pour le peuple vénézuélien, mais pour le continent tout entier.

Revenons un peu en arrière : il y a beaucoup de politiques en cours avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord. Face à ces politiques, nous serons critiques et non soumis. Cependant, nous comprenons que notre engagement inébranlable pour la défense de la Patrie est l’une des clés pour empêcher les États-Unis de nous bombarder et de nous massacrer. En fait, contrairement aux gouvernements d’autres pays producteurs de pétrole qui étaient également aux prises avec l’impérialisme américain, le resserrement des rangs du mouvement populaire vénézuélien avec le gouvernement en ce qui concerne les questions de souveraineté est l’une des raisons pour lesquelles Maduro est encore debout aujourd’hui.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, je pense que nous pouvons dire que la République bolivarienne du Venezuela a jusqu’à présent vaincu le projet impérialiste dans notre pays. Cet exemple continue d’inspirer les peuples d’Amérique latine, qui se dressent aujourd’hui contre l’impérialisme. Cet exemple continue d’inspirer les peuples d’Amérique latine, qui se dressent aujourd’hui contre le système néolibéral auquel ils sont soumis depuis tant d’années.

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Dans la commune d’El Maizal, sous un énorme saman [arbre – NDLT], les visiteurs trouveront une sculpture d’Hugo Chavez. Derrière elle, le drapeau vénézuélien et le drapeau de Zamora, sur lequel on peut lire « Terre libre et hommes libres ».

Lorsque vous serrez les rangs du gouvernement pour défendre le Venezuela, défendez-vous seulement la souveraineté ou défendez-vous aussi la révolution ?

Je dirais que nous faisons les deux. Il y a un processus révolutionnaire en cours au Venezuela, mais il y a aussi un secteur réformiste qui est en conflit avec nous. Ces derniers s’enrichissent des opportunités qui se présentent avec la crise. Cependant, le peuple est conscient de ce problème et le mouvement populaire travaille dur pour maintenir le processus révolutionnaire à flot.

Je suis sûr qu’un jour nous serons assez forts pour combattre non seulement l’impérialisme américain, mais aussi les secteurs qui ont nui au projet révolutionnaire de l’intérieur – ceux qui en profitent personnellement dans le contexte de la crise et de la guerre économique.

La défense de la révolution se fait au jour le jour. La défense de la révolution a lieu dans le bâtiment quotidien de la commune. Elle a lieu lorsqu’un paysan produit pour satisfaire les besoins de sa famille, mais aussi lorsqu’il s’engage dans la société dans son ensemble.

C’est une victoire pour le peuple vénézuélien que nous soyons toujours une nation souveraine, ce qui n’est pas rien. Le peuple vénézuélien défend également la révolution au quotidien. C’est aussi une victoire très importante, et elle devrait être connue du monde entier ! Une partie de la gauche internationale ne le comprend peut-être pas. Nous nous faisons l’écho de Chavez en leur disant : « Il y a des gens qui ont passé toute leur vie à poursuivre un rêve, mais en pratique, ils n’ont jamais rien construit ». Nous avons notre méthode, notre travail et notre projet. Nous défendrons notre projet, et notre victoire finale sera le jour où le  » peuple prendra le pouvoir entre ses mains « .

Depuis El Maizal, comment comprenez-vous la proposition de la commune de Chavez ? S’agit-il d’autonomie locale ou cela va-t-il au-delà ?

La commune est le pari politique du Commandant Chavez. Il l’a placée au centre de la scène… Son slogan « Commune ou rien ! » Le concept de « Comuna o nada ! » est très important.

La commune est le système politique que Chavez a planté, taillé et fertilisé. Il a fait cela pour qu’une nouvelle société s’épanouisse. La commune est la réorganisation de la société dans son ensemble, du petit au grand, afin que le peuple puisse prendre le pouvoir.

Dans la pensée de Chavez, la commune est destinée à en finir avec le pouvoir qui, pendant tant d’années, s’est concentré autour de la bourgeoisie, des classes dominantes et de leur état obsolète – un état qui a tenu les gens humbles à l’écart de la participation non seulement dans la sphère politique, mais aussi dans toutes les autres sphères de la vie.

La commune est une proposition intéressante : elle offre une forme d’autonomie populaire, elle nous donne le pouvoir de définir notre propre destin, de décider de nos propres ressources, de définir notre modèle de production et d’imaginer notre modèle de vie. Je pense que la commune est le moyen le plus viable de surmonter le modèle imposé par le capitalisme, qui a construit une machine d’État pour maintenir le contrôle de nos ressources tout en contrôlant le peuple avec certaines formes de domination culturelle, idéologique et religieuse.

J’oserais dire que la commune n’est pas une proposition uniquement destinée au peuple vénézuélien. C’est une proposition d’émancipation pour les peuples du monde. Les classes populaires, les dépossédés, la majorité – nous devons tous nous organiser à partir du niveau local, en construisant des communes socialistes. À partir de là [le peuple organisé en communes] doit devenir le gouvernement du peuple avec un réel contrôle sur nos ressources naturelles et sur nos ressources économiques en général.

C’est un projet populaire qui vise à changer le modèle politique et économique à partir de la base. À partir de là, les gens doivent faire partie du projet, l’assumer comme leur propre projet et commencer à gouverner d’abord au niveau local. De plus, dans la mesure où nous, le peuple, nous nous organisons, nous pourrons défendre nos pays, et même définir l’avenir de chaque pays. En fin de compte, c’est la seule façon de nous libérer du joug de l’impérialisme, qui domine et nous prend nos ressources, même si ce sont les bourgeois locaux qui nous gouvernent.

La commune est un projet de grande envergure. C’est un projet qui intègre les territoires à l’intérieur d’un pays, avec le peuple comme pierre angulaire. Je pense que les communes peuvent être la base à partir de laquelle on peut construire une véritable intégration continentale. Comme le dirait Chavez, la commune est la nouvelle Patrie. C’est la seule alternative politique face au capitalisme.

Ces derniers mois, El Maizal a donné le coup d’envoi d’une importante initiative éducative. Dans tout projet autonome, l’éducation politique devrait être l’un des piliers. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette proposition ?

Pour notre deuxième décennie à la Commune d’El Maizal, nous avons défini plusieurs objectifs stratégiques. L’un d’entre eux est de construire un système d’éducation populaire qui nous éduquera politiquement, nous préparera techniquement et nous donnera des outils pour travailler à la transformation collective. Nous avons construit une commune et ce n’est pas rien, mais le moment est venu de travailler à une transformation culturelle profonde. Nous devons créer une nouvelle conscience. Nous avons besoin que notre peuple voie les choses avec ses propres critères et définisse son avenir par des processus conscients de débats et de réflexions, ainsi que par l’acquisition de mécanismes de construction collective. Pour ce faire, nous développons notre propre système éducatif.

Nous ne voulons pas d’un peuple qui se contente de répéter des slogans, qui suit aveuglément un acronyme ou un drapeau. Cette année, nous voulons faire de l’éducation politique et de la formation technique un objectif transversal. Cet objectif ne doit pas être limité. Nous pensons à un système qui commence avec nos plus jeunes enfants qui vont étudier ici dans la commune, et nous espérons construire notre propre programme scolaire pour eux. Les adolescents, les étudiants universitaires, les travailleurs – tous doivent être intégrés dans un système qui a en son centre la formation politique critique.

Nous devons cultiver la conscience patriotique et construire la conscience politique. Nous devons également créer une conscience communautaire, et cela se fait par l’exemple – par un travail réel sur le territoire, mais aussi par l’éducation et la formation.

Nous faisons cela dans le but de transformer culturellement notre société, qui est pleine de vices. Elle nous façonne comme des êtres soumis, adaptés à un système de domination conçu par le capitalisme et imposé par la violence.

La préparation des cadres militants est essentielle pour notre commune, mais la formation technique est également très importante pour tous nos processus de production. Nous voulons que notre système éducatif soit holistique.

Nous travaillons à l’organisation d’une nouvelle société, ce qui nécessite une énorme transformation culturelle.

L’année 2019 a marqué le 10e anniversaire de la commune d’El Maizal. Pouvez-vous nous donner un bref aperçu de ce qui a été réalisé jusqu’à présent ?

En dix ans de construction communale ici à la Commune d’El Maizal, nous avons accumulé des expériences et nous avons mené des batailles sur les fronts économiques, politiques, idéologiques, électoraux et organisationnels. Au fil des années, nous avons eu l’occasion de nouer des relations avec de nombreuses personnes à l’intérieur et à l’extérieur de la commune qui ont contribué au projet. En d’autres termes, la commune est une construction collective pour l’émancipation collective.

Sur le front productif, nous avons pu concevoir un système économique grâce auquel nous finançons divers projets et initiatives au sein de notre organisation et de notre communauté. Nous avons pu faire face à la situation économique difficile en produisant, et nous avons élargi notre distribution de produits alimentaires et la redistribution des excédents. Nous avons également réussi à mettre en relation les petits et moyens producteurs – individuels et collectifs – avec le système de production d’El Maizal. Cela a renforcé la commune dans son ensemble.

La réussite économique est la clé de la réussite politique. Nous avons travaillé à la souveraineté et à l’autonomie, en consolidant des projets qui étaient initialement précaires. Nous l’avons fait avec l’aide et l’orientation de beaucoup. Maintenant, nous pensons pouvoir lancer de nouveaux projets dans les domaines de l’éducation et de l’agriculture.

Dans le domaine électoral, nous avons remporté quelques victoires dans de dures batailles contre la droite politique, mais aussi contre notre propre gouvernement et notre propre système politique et électoral. Nous sommes maintenant représentés à l’Assemblée nationale constitutive, au Parlement de l’État et dans les communes de notre territoire. Ces batailles et ces espaces de représentation sont symboliquement importants. Cela inclut les postes de représentation qui nous ont été retirés dans le conflit entre l’État, le parti et le gouvernement, d’une part, et le peuple et le mouvement populaire, d’autre part.

Heureusement, dans le domaine électoral, nous avons pu surmonter un problème commun aux hommes politiques de tous types qui se séparent souvent du peuple. C’est-à-dire que nous continuons à être des gens humbles, certains d’entre nous ayant des responsabilités en tant que représentants élus du peuple… mais surtout, nous sommes des communards.

Sur le plan éthique, je pense que nous avons beaucoup progressé. Aujourd’hui, El Maizal dispose d’un vaste réseau de jeunes intégrés dans les processus productifs, politiques, administratifs et économiques, et nous sommes tous dans un débat permanent, qui remet en question nos valeurs et se concentre sur nos principes collectifs. Aujourd’hui, El Maizal se distingue non seulement par sa capacité productive, mais aussi parce qu’elle est un exemple éthique.

L’honnêteté et la solidarité ouvrière au service de l’organisation et sur le chemin de la construction du socialisme – voilà ce que nous sommes. De nombreuses organisations populaires du pays et du monde entier apprécient cela, et elles reconnaissent qu’El Maizal est une petite expérience intéressante dont il vaut la peine de tirer des enseignements. Nous devons être à la hauteur de cela !

Je pense qu’en dix ans de cheminement communal, nous avons beaucoup progressé. La Commune d’El Maizal est composée de plus de 22 conseils communaux. Notre travail s’étend au-delà de notre territoire, et nous avons entamé un processus de connexion avec d’autres communautés, avec d’autres projets d’organisation. En fait, parmi nos objectifs historiques, l’expansion du projet communal est considérée comme stratégique. Jusqu’à présent, nous avons exprimé notre disposition à nous unir et nous avons fait les premiers pas vers la construction d’une société communale.

Quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontés pour l’avenir ?

Dans les dix prochaines années, nous travaillerons très dur pour consolider un nouveau système de production, en organisant notre travail de façon démocratique, en nous orientant vers l’industrialisation et en éliminant les intermédiaires, dans le but de déplacer la logique du capital et de ses monopoles, qui vise à contrôler les besoins de base de notre population tout en saccageant les plus humbles.

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Pour dépasser la logique du capital, la seule option est d’unifier fortement les nombreuses organisations populaires et communales du pays (et du monde). Depuis les rangs du vrai chavisme, nous sommes appelés à donner des solutions aux besoins fondamentaux de notre société. Cela devra se faire en parallèle avec la construction de nouvelles organisations de masse, avec un militantisme politique qui devra être à la hauteur des défis auxquels nous sommes confrontés. Il ne s’agit pas seulement de la sphère politique et économique. Nous sommes obligés de construire une grande organisation pour faire comprendre qu’il existe une alternative. C’est aussi un combat idéologique.

La commune d’El Maizal a de grands défis à relever. Au fur et à mesure que nous les affronterons, nous nous développerons. Le processus de construction des communes est aussi un processus d’apprentissage et d’enseignement, et nous savons que des gens du monde entier continueront à nous rendre visite et à nous donner des conseils, tout comme nous espérons visiter d’autres projets et en tirer des enseignements. Partout où la vie nous mènera, nous chercherons à renforcer les projets populaires communaux et collectifs.

Ricardo Vaz

Investig’action / traduit par : Venesol

« Temps de lutte », le nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne

On sait pourquoi le gouvernement mondial des médias a creusé un abîme entre la réalité du Venezuela et son image. Encore faut-il pouvoir ressourcer notre conscience au réel. “Temps de lutte” nous fait entrer au coeur d’une démocratie participative que la plupart des journalistes ont substituée par “la-dictature-de-Maduro”.

Jesús Reyes (gauche) et Víctor Hugo Rivera (droite) dans la Commune Socialiste Altos de Lídice. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Les réalisateurs de ce documentaire dense et imposant de 90 minutes, Jesús Reyes (image) et Víctor Hugo Rivera (son), se sont immergés pendant un an dans un “barrio”. Un de ces quartiers populaires où vit la majorité des vénézuélien(ne)s, invisibilisés par les grands médias depuis vingt ans en tant que base sociale de la révolution. Ils y ont suivi sept conseils communaux qui, face à la guerre économique impériale, prennent en main la santé, le transport, l’approvisionnement, et surmontent mille et une difficultés pour s’organiser en commune. Au départ, les auteurs voulaient étudier le lien possible entre luttes paysannes et approvisionnement de Caracas. Ils ont fini par se marier pour une année avec cette organisation populaire dans ses doutes, ses rires, ses conflits, ses chutes et ses nouveaux départs. Le personnage principal du film, ce sont comme souvent au Venezuela, les femmes.

Temps de lutte” est le contraire d’une vitrine. Il refuse la colonisation des images par la voix off. Le montage associe le local et le global, le passé et le futur, l’individu et le groupe, laissant le spectateur libre de sa lecture. Croire dans le documentaire, c’est aussi croire dans le droit des sujets d’une Histoire de transmettre une expérience qui peut nous aider dans nos propres processus de transformation.

Durée: 90 minutes. HD. Sous-titres français. Coproduction: Commune Socialiste « Altos de Lidice »/EPLACITE. Venezuela janvier 2020.

Ci-dessous: première du film au Théâtre Principal de Caracas, le 12 décembre 2019, en présence des communard(e)s. Photos: Yrleana Gomez.

Ci-dessous: photogrammes tirés du documentaire « Temps de lutte« .

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Résidence de création de 18 jours – du 10 au 28 avril 2020, au Venezuela (inscriptions ouvertes jusqu’au 15 décembre 2019)

Qui sommes-nous ?

En 25 ans d’existence, l’École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE) a réalisé des milliers d’ateliers dans tout le continent latino-américain. Défendue par des cinéastes comme Alex Cox ou des intellectuels comme Ignacio Ramonet, cette longue expérience a permis de créer une méthode unique, intensive, d’enseignement audiovisuel. Le cinéaste salvadorien Sergio Sibrián a participé à un de ces ateliers, et a vu sa première oeuvre « El Tigre y el venado » (« Le Tigre et le Cerf« ) couronnée du Prix du Meilleur Documentaire Latino-Américain au Festival Sunscreen 2015 (Floride) :

D’autre partenaires de nos formations tels le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre du Brésil qui ont créé le court-métrage « La tierra es de todos« , « La terre est à tous » (voir ci-dessous) sont évoqués dans ce reportage du site français Reporterre :

En 2019, le documentaire “Marcha”, réalisé par de jeunes réalisateurs sortis de l’EPLACITE a été sélectionné par le Festival « Rencontres du Cinéma Latino-américain 2019 » (Bordeaux, France), le Festival International de Cinéma Politique FICIP 2019 (Argentine) et le Festival International des Droits Humains de Guadeloupe 2019 :

En quoi consiste l’atelier ?

Il s’agit d’une résidence de création de 18 jours – du 10 au 28 avril 2020, au Venezuela – au sein d’un mouvement social, pour 15 apprentie-e-s cinéastes ou simples débutant(e)s. Aucune formation préalable au cinéma n’est nécessaire. Les participant(e)s disposeront des espaces et des outils pour préparer, réaliser, monter, présenter leurs court-métrages et pour échanger leurs expériences. Cet atelier est un espace de création individuelle et collective qui part des intérêts de chaque participant. Chacun(e) développe ce dont il ou elle pense qu’il est important de parler. L’atelier se donnera en trois langues (espagnol, français, anglais). A l’issue des cours l’EPLACITE vous délivrera un diplôme professionnel.

Résumé des contenus

  • Comprendre la relation morale avec l’Autre social comme base du documentaire. Ici, le(a) réalisateur(trice) est sur un pied d’égalité avec l’Autre, loin du marché thématique qui le(la) pousse subtilement à gommer l’Histoire pour individualiser des « objets humains ».
  • Prendre conscience du « hors-champ » en tant qu’activateur de l’imagination du spectateur. Comprendre le rôle des inférences.
  • Prendre conscience du plan « détail » en tant que détachement du temps et de l’espace, charnière entre espaces/temps différents.
  • Prendre conscience du son en tant que créateur d’images mentales.
  • Prendre conscience du montage parallèle comme concentration du temps. L’ellipse comme activation de l’imagination du spectateur.
  • Apprendre à passer du concept de l’individu isolé à l’individu social + relation triangulaire êtres-choses-êtres. Un exemple de style de cadre: Joris Ivens.
  • Pourquoi et comment dépeindre les processus plutôt que les produits.
  • Pourquoi faire un mouvement de caméra ? Passage de l’épicentre d’une action à un autre, relation entre les points d’intérêt, création du “hors champ”.
  • Compréhension de la construction mutuelle entre l’univers et le personnage.
  • Prendre conscience de l’observation des axes principaux et secondaires, comment passer de l’un à l’autre. Un axe (de regard, de dialogue, de mouvement, de création-production de quelque chose, de mouvement de relation, d’organisation, voire de montage intellectuel, etc..) est la base de la construction d’un espace cinématographique. Travailler la relation entre ses angles, ses durées, ses échelles, permet d’aller au-delà du simple aspect descriptif d’une action. Ecrire-en-cinéma, c’est créer progressivement la relation entre l’univers et le personnage, entre pôles narratifs, préparer, mesurer, calibrer les impacts de l’un sur l’autre, entre les choses et les êtres, et entre les êtres et les choses. On peut ainsi passer d’un axe physique à un axe mental et, au-delà de la simple description d’un lieu ou d’une action, susciter une révélation.
  • Connaître et pratiquer les trois techniques d’interview pour dépasser la « radio déguisée en télévision » qu’est l’interview frontale + plans de coupes du journal TV.

Exemples d’exercices (adaptables aux besoins des participant-e-s)

Ecouter le son de fragments de films, dessiner des plans imaginaires associés à ces sons, puis voir le même fragment avec l’image, pour découvrir le pouvoir créateur d’images mentales que possède le son.
Ecouter l’environnement les yeux fermés, puis verbaliser la carte sonore.
Une journée ou un après-midi d’observation pure pour détecter les sensations (sonore et visuelle) que chacun perçoit de l’environnement et travailler ensuite sur le développement de ces sensations.
Exercice de prise de vue totalement libre. Entre l’intention du réalisateur et la perception collective qui suit, étudier les réussites et les possibles améliorations. Découverte par ce moyen d’éléments de grammaire audio-visuelles.
Exercice du plan « Lumière ». Comprendre la force de la composition dans le cadre. Quelques lois de composition. Exercice d’Eisenstein (« Crime et châtiment »)
Prise-concept : faire une prise de vue pour illustrer une idée telle que « amour », « solitude », « temps ».
Exercices de la lumière. Exercices de la couleur. Exercices de rythme.
Construire une action en trois sons (en utilisant chacun des « 3 plans sonores »)
Construire une action en trois plans (à l’aide des 3 pôles narratifs).
Avec ces deux derniers exercices, on découvre aussi quelques vertus du montage.
Exercices figure-fond / mouvement interne-externe / exercice de création d’un hors champ. Exercice d’interview en situation.

Comment s’inscrire ?

Très facile, écrivez-nous à escuelaterratv@gmail.com. Le coût de l’inscription est de 960 euros. Il couvre votre participation à l’ensemble de l’atelier, l’accès au matériel audiovisuel (tournage, son, montage) pour produire votre film, ainsi que votre alimentation, votre logement et votre transport. Les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 15 décembre 2019. Le billet d’avion du pays d’origine jusqu’à l’aéroport de Caracas est à charge du ou de la participant(e). Dès votre arrivée vous serez prise en charge par les organisateurs.

Thierry Deronne, coordinateur des formations internationales de l’EPLACITE et de TERRA TV

Ci-dessous: trailer, pour sa prochaine sortie, de notre documentaire « Commune », fruit d’un an de travail au sein d’un quartier populaire de Caracas. Réalisation: Jesus Reyes et Victor Hugo Rivera.

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-52J

« Commune Las Lomas. Les raisons d’un peuple » (Terra TV)

Terra TV transmet depuis Villa Nueva dans l’état de Lara, Venezuela. Dans ce deuxième épisode de la chronique communale de Betzany Guedez, le collectif révolutionnaire Argelia Lara raconte comment il s’est organisé pour mener à bien le sauvetage des terres abandonnées par des entreprises publiques ou des propriétaires privés. Il appelle à mettre fin aux intimidations de pouvoirs régionaux afin de pouvoir travailler pleinement en vertu de la Loi des Terres et pour la souveraineté alimentaire du Venezuela.

Montage : Miguel Escalona. Durée: 17 minutes. Production: Terra TV, République Bolivarienne du Venezuela, novembre 2019.

Le champ médiatique qui surplombe aujourd’hui les champs universitaire et journalistique, fixe les obligations de recherche ou de réponse. Le temps médiatique a peu à peu remplacé le temps politique, menant la majorité des occidentaux a une inintelligence du monde. Nous sommes responsables de n’avoir jamais voulu démocratiser la propriété des médias, ni défendre et multiplier un authentique service public, ni protéger un enseignement journalistique des forces du marché, ni repenser une autre forme de “réseaux sociaux”. Le temps de l’Histoire, celui des peuples, continue.

Répondre sans cesse aux mensonges chaque jour plus grotesques du champ médiatique durera des siècles si nous ne construisons une hégémonie de médias au service des citoyens face à celle, actuelle, de grands groupes privés et de leurs actionnaires, bref : si nous ne sommes pas capables de développer notre propre agenda. La tactique doit céder le pas à la stratégie. Le journaliste ou le militant ne peut que rester en surface s’il ne s’immerge pas dans la pensée populaire. C’est-à-dire s’il ne récupère pas le temps perdu qui seul permet de cultiver la relation morale avec l’Autre social comme base de l’information. Être sur un pied d’égalité avec l’Autre, loin du marché thématique qui pousse subtilement à gommer l’Histoire pour individualiser des « objets humains ».

Prendre ce temps, c’est ce que fait Betzany Guedez , réalisatrice et formatrice de Terra TV, dans cette commune vénézuélienne née sur les hautes collines d’une ancienne “corporation publique du café” si mal gérée que les paysan(ne)s ont décidé de se l’approprier, en vertu de la Loi des Terres. Les médias privés les traitent d’envahisseurs pendant que les mafias agraires utilisent des corps régionaux de sécurité pour les intimider et les chasser de leurs terres. Les mots d’un paysan donnent une belle définition de ce que serait un média au service du peuple : “notre but est de produire des aliments pour satisfaire les besoins de la population la plus proche”.

Photos ci-dessous : pendant ce temps, à un autre bout du pays, dans l’état de Barinas, Betzany Guedez et Jorge Henriquez de TERRA TV donnent un atelier de réalisation aux étudiant(e)s autogestionnaires de l’Institut Agroécologique Latino-américain “Paulo Freire” (IALA). Ce futur noyau de production audiovisuelle est une réponse à leur demande de visibiliser toutes leurs activités et tous leurs efforts pour maintenir l’école en vie.

T.D. Caracas 13 novembre 2019

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