Autoritarisme au Vénézuela ? Réponse à Gabriel Hetland

par Lucas Koerner, de Venezuelanalysis

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Le 21 mai, dans l’état d’Apure, une assemblée de communard(e)s se réunit pour faire des propositions en vue de l’Assemblée Constituante. Scène invisible pour les médias occidentaux. Photo: Marco Teruggi

Le Venezuela domine une fois de plus l’actualité internationale alors que les manifestations violentes visant à renverser le gouvernement élu de Maduro entrent dans leur septième semaine. Les manifestations ont coûté la vie à cette date à au moins 54 personnes depuis le 4 avril, dépassant la précédente vague de manifestations violentes anti-gouvernementales de 2014, connue comme « la Sortie ». Toutefois, cette fois-ci les troubles coïncident avec une grave récession économique et un paysage géopolitique transformé, marqué par le retour de la droite au Brésil et en Argentine, ainsi que par un régime encore plus belliqueux à Washington.

En attendant, l’indignation internationale face à ce dernier effort violent pour évincer le gouvernement chaviste a été bien plus feutrée que la dernière fois.

A l’exception notable d’une lettre ouverte des membres de LASA (Latin American Studies association), d’une déclaration conjointe UNAC/BAP (United National Antiwar Coalition et Black Alliance for Peace), et d’autres actions de protestation moindres, la gauche aux Etats-Unis est restée pour l’essentiel aussi passive face à l’intervention de plus en plus ouverte de l’administration Trump contre le Vénézuela, qu’à l’égard de la censure systématique des médias, préférant le silence à la solidarité active avec le chavisme.

Dans cet environnement, certains universitaires ont publiquement rompu avec le gouvernement Maduro à cause de sa réponse à la crise économique et politique actuelle du pays.

Dans un récent article pour NACLA, le professeur adjoint de l’Université d’Albany, Gabriel Hetland, se désolidarise du gouvernement bolivarien, évoquant des préoccupations au sujet de la dérive « autoritaire » de Maduro.

« Cependant, si bien les allégations précédentes d’autoritarisme de la part du Vénézuela avaient eu peu de fondement, ce n’est plus le cas aujourd’hui », écrit-il.

Tout en respectant profondément les contributions critiques du professeur Hetland au débat sur le Vénézuela, à Venezuelanalysis –un collectif de journalistes et de militants qui ont à un moment ou à un autre vécu, étudié et/ou travaillé au Vénézuela-, nous rejetons fermement cette accusation d’autoritarisme pour des raisons aussi bien analytiques que politiques.

Remettre les pendules à l’heure

Hetland cite un certain nombre d’actions récentes du gouvernement vénézuélien pour étayer ses allégations, notamment la soi-disant « dissolution » de l’Assemblée Nationale, tenue par l’opposition, par la Cour Suprême, l’ « annulation » du référendum révocatoire, le report des « élections municipales et régionales qui auraient dû avoir lieu en 2016 » et le blocage de l’activité législative de l’Assemblée Nationale par la Cour Suprême en 2016.

Ce récit pose bien entendu un certain nombre de problèmes.

Pour commencer, plusieurs éléments sont présentés de telle sorte qu’ils induisent en erreur, voire sont totalement inexacts.

Tout d’abord, comme l’a signalé Venezuelanalysis à l’époque, les décisions du 29 mars de la Cour Suprême (TSJ) n’ont pas « dissous » l’Assemblée Nationale, contrairement à ce qui a été rapporté de manière quasiment uniforme par la presse dominante. Les décisions visaient plutôt à autoriser temporairement le pouvoir judiciaire à exercer les fonctions législatives pertinentes, ce qui dans ce cas signifiait l’adoption d’un accord pressant pour une entreprise mixte entre l’entreprise pétrolière de l’état vénézuélien PDVSA et son homologue de la Russie, Rosneft, était décisif pour la solvabilité de PDVSA. La décision, basée sur l’article 336.7 de la constitution vénézuélienne, a provoqué une division au sein du chavisme, l’ancien et l’actuelle Procureur Général ralliant les camps opposés de ce clivage constitutionnel. On peut certes critiquer la décision, maintenant annulée, sur la base de motifs constitutionnels et politiques, mais la présenter comme une « dissolution » du parlement est de mauvaise foi.

Ceci nous conduit à la question du blocage par la Cour Suprême de la législature à majorité d’opposition de 2016. Il est indéniable que la TSJ a en fait annulé trois des quatre lois que l’AN avait réussi à adopter l’année dernière. Toutefois, c’est un jeu qui se joue à deux et Hetland minimise gravement le rôle joué par l’opposition dans cette longue impasse institutionnelle. Il est important de noter que l’AN n’a « abusé de ses compétences » que « dans certains cas », comme le décrit Hetland.

Dès son investiture en janvier 2016, l’AN a déclaré la guerre à l’ordre institutionnel bolivarien conçu par le chavisme, le président de l’AN, Henry Ramos Allup promettant d’évincer Maduro «en six mois », une menace ouvertement inconstitutionnelle à l’encontre d’un président en exercice. Un échantillon de la législation souhaitée par l’Assemblée Nationale en 2016 inclut une loi pour privatiser le programme de logements publics du Venezuela, une loi pour restituer les terres et les entreprises expropriées à leurs anciens propriétaires, une loi forçant l’exécutif à accepter l’aide humanitaire dans le pays, l’infâme loi d’amnistie ainsi qu’un amendement à la Constitution qui réduirait rétroactivement de deux ans le mandat présidentiel. On peut ajouter à cette liste la tentative de coup d’état parlementaire de l’opposition, lorsque celle-ci déclara que Maduro « avait abandonné son poste » en octobre d’abord, puis encore une fois en janvier dernier, chose que Hetland omet de reconnaître. Il ne dit pas non plus la raison du statut actuel de la législature, déclaré « nul », c’est-à-dire le refus de l’opposition de révoquer trois de ses députés de l’état d’Amazonas actuellement mis en examen pour achat de voix, en violation flagrante de la haute cour. On a donc le droit de critiquer le blocage de l’AN par la TSJ, mais minimiser l’effort systématique du parlement fait pour renverser par tous les moyens le gouvernement bolivarien induit franchement en erreur.

De la même manière, Hetland omet le rôle joué par l’opposition dans la suspension du processus de référendum révocatoire (RR). Comme nous l’avons indiqué, le parlement dominé par l’opposition a pris ses fonctions avec pour objectif de renverser Maduro « en six mois », objectif bien évidemment incompatible avec le référendum révocatoire, qui prend un minimum de huit mois. En effet, le RR n’était qu’une des quatre stratégies pour évincer Maduro que l’opposition avait prévues dans son plan dévoilé en mars 2016, qui incluait également l’amendement constitutionnel cité précédemment, une assemblée constituante pour réécrire la constitution (l’opposition est maintenant contre), et exciter la rue pour contraindre Maduro à démissionner. Étant donné ses propres divisions intestines, l’opposition a pris du retard dans le démarrage du référendum révocatoire et a fait de graves erreurs procédurales, comme la collecte de 53658 signatures frauduleuses, qui a fourni un prétexte au gouvernement pour paralyser indéfiniment la procédure devant les tribunaux. Nul doute que le gouvernement Maduro a trainé des pieds lors du processus de referendum révocatoire, sachant parfaitement qu’il risquait de le perdre, mais ce n’était pas du tout le scénario partial que présente Hetland.

Enfin, le Conseil National Électoral (CNE) a effectivement reporté les élections régionales prévues pour l’année dernière, invoquant des conflits logistiques par rapport au processus de RR, argument difficile à défendre sur le plan constitutionnel et politique. Il vaut cependant la peine de signaler qu’il existe un précédent de ce type de retard : les élections locales de décembre 2004 ont fini par être reportées à août 2005 pour cause de référendum révocatoire contre le Président Chavez l’année précédente. Dans sa hâte pour discréditer le caractère démocratique du Vénézuela, Hetland fait l’impasse sur cet important détail.

En outre, si bien il est parfaitement légitime de critiquer le gouvernement bolivarien parce qu’il retarde la course des gouverneurs, pour les élections municipales c’est une toute autre histoire. Les élections locales sont prévues en 2017, ce qui signifie qu’elles peuvent avoir lieu à tout moment avant la fin de l’année. En suggérant que le gouvernement a reporté les élections locales, Hetland commet une autre erreur factuelle qui lui permet de consolider sa démonstration essentiellement idéologique d’un « autoritarisme rampant » du gouvernement Maduro, comme on le verra plus loin.

Fétichisation de la démocratie libérale

Au-delà de ces inexactitudes et de ces déformations, le principal problème de l’article de Hetland est sa notion implicite d’ « autoritarisme », qu’il ne prend jamais la peine de définir.

Sans s’étendre sur l’origine du terme, force est de rappeler que l’autoritarisme est loin d’être un concept politiquement neutre.

Comme Hetland le fait remarquer à juste titre, le chef d’accusation d’autoritarisme a été lancé de manière contestable contre le gouvernement Chavez et d’autres gouvernements de la « vague rose » qui étaient dénoncés par les commentateurs et politologues occidentaux pour avoir osé contester l’hégémonie de la démocratie représentative capitaliste et (néo)libérale.

En effet, pendant toute la dernière décennie, les politologues sous la conduite de l’ancien ministre des affaires du Mexique Jorge Casteñeda ont fait la distinction entre une gauche « bonne »,  réformiste, libérale, représentée par celle de Lula Da Silva au Brésil, qui est prête à composer avec Washington et le capital transnational et une « mauvaise » gauche, radicale, populiste, incarnée par Hugo Chávez, qui a ouvert les vannes libérales et représentatives pour conduire la participation de masse dans la gouvernance démocratique.

Comme le souligne Sara Motta, c’est une distinction binaire de nature profondément coloniale : la « bonne gauche » occidentalisée et « mûre » a appris des soi-disant échecs du marxisme révolutionnaire et épousé le réformisme, alors que la « mauvaise gauche » reste engluée dans le clientélisme et l’autoritarisme tribal du passé « prémoderne », qui la rendent hostile à la démocratie libérale.

Cette dichotomie « bonne/mauvaise gauche » n’a bien entendu rien de nouveau, c’est la sempiternelle distinction entre gauche « révolutionnaire » et gauche « démocratique » appliquée à la gauche latino-américaine depuis la Révolution cubaine, qui à son tour remonte à l’opposition classique de la « civilisation » contre la « barbarie ».

Hetland, au lieu de remettre en question le critère idéologique libéral sur lequel elle repose , perpétue cette distinction binaire coloniale, lorsqu’il annonce que le gouvernement Maduro a basculé dans le sombre règne de l’autoritarisme :

En annulant le référendum révocatoire, en suspendant les élections et en empêchant les dirigeants de l’opposition de se porter candidats, le gouvernement vénézuélien entrave la faculté du peuple vénézuélien de s’exprimer par la voie électorale. On voit mal ce que cela peut être d’autre, sinon de l’autoritarisme rampant.

En d’autres termes, ce qui semble pour Hetland constituer de « l’autoritarisme », c’est que l’on invalide des normes formelles de la démocratie libérale, notamment la séparation des pouvoirs, menaçant les droits politiques de l’opposition de droite du pays.

Ce qui ressort de cette approche formaliste est une sorte de liste à cocher à la Freedom House, où les points forts et les points faibles des régimes du Sud (liberté d’expression, de la presse, etc.) sont soupesés statistiquement avant que la sentence morale irrévocable ne tombe concernant la « qualité démocratique ». Le Venezuela n’est pas encore un « régime autoritaire total », nous dit Hetland, « étant donné l’accès significatif qu’a l’opposition aux médias traditionnels et sociaux et l’importante capacité de celle-ci de participer à la contestation antigouvernementale ». Sur ce point, la conclusion de Hetland est pratiquement identique à celle du courant dominant les centres d’études de l’Amérique Latine, qui a depuis longtemps inventé des formules alambiquées telles que « autoritarisme compétitif participatif » pour caractériser le gouvernement bolivarien.

Le problème de ce point de vue est qu’il finit par réifier ces pratiques soi-disant autoritaires, et par en faire la cause – associée aux efforts de l’opposition pour renverser le régime- de la crise actuelle du Venezuela plutôt que le symptôme du rapport de forces sous-jacent.

Le piétinement supposé de certaines normes démocratiques libérales –notamment le report des élections régionales- par le gouvernement de Maduro est sans conteste très préoccupant, précisément parce qu’il met en évidence l’impasse catastrophique dans le processus révolutionnaire bolivarien.

Venezuelananalysis a depuis longtemps critiqué les manœuvres institutionnelles imposées par le gouvernement bolivarien pour endiguer les efforts de l’opposition pour évincer Maduro, que nous considérons comme une tentative conservatrice de maintien du statu quo au lieu de mobiliser les masses du peuple d’en bas pour sortir de la paralysie actuelle et trouver une sortir de la crise dans des conditions révolutionnaires.

Dans la même veine, nous avons critiqué les tendances au sein de l’état qui selon nous consolident le pouvoir de fractions de la classe « boli-bourgeoise » corrompue et réformiste dans la bureaucratie et l’armée, notamment le contrôle direct des importations par de l’armée, la libéralisation de facto des prix, la réduction des dépenses sociales associée à un service de la dette draconien, l’Arc minier de l’Orénoque, une procédure discutable mais maintenant modifiée d’enregistrement des partis et un tournant conservateur dans la politique de lutte contre la criminalité.

Or, Hetland reste étrangement silencieux au sujet de ces reculs et de ces régressions des quatre dernières années, qui à toutes fins pratiques sont bien plus graves que nombreux des abus « autoritaires » qu’il décrit.

C’est précisément là que l’accusation « d’autoritarisme » trahit son parti-pris idéologique libéral : en donnant la priorité aux violations procédurales qui frappent l’opposition bourgeoise de droite, Hetland rend invisible la dynamique sous-jacente de l’affrontement de classe qui a un impact brutal sur les classes populaires.

Par conséquent, et contrairement à ce qu’affirme Hetland, le problème n’est pas en soi que les normes démocratiques libérales ont été affaiblies, mais plutôt que la construction révolutionnaire des institutions alternatives de la démocratie radicale participative –« l’état communal » selon Chávez- est confrontée à des obstacles structurels décisifs.

Sur ce point il faut être sans ambigüité : la démocratie libérale n’est ni absolue ni universelle, et sa relation aux processus révolutionnaires est toujours fonction du contexte. Imposer ces normes à la Révolution cubaine, par exemple, dans son contexte de siège impérial génocidaire est le comble de l’absurdité et de l’irresponsabilité politique. Dans ces circonstances, le modèle cubain de démocratie révolutionnaire, malgré ses défauts et ses limites, n’est pas moins légitime que d’autres projets socialistes démocratiques qui ont utilisé stratégiquement certains éléments de la démocratie libérale, comme le Chili et le Nicaragua dans les années 70 et 80 ou le Vénézuela et la Bolivie aujourd’hui.

Le processus bolivarien est cependant fondamentalement différent, dans la mesure où il repose sur la voie électorale vers le socialisme qui aborde l’ordre démocratique et bourgeois existant comme un espace stratégique de lutte contre l’hégémonie. Dans ce contexte, la suspension de certains droits libéraux tels que les élections ou certaines libertés pour l’opposition ne seraient acceptables que dans des circonstances exceptionnelles, si le gouvernement bolivarien était en train de prendre des mesures révolutionnaires pour régler la crise actuelle et exigeait une légitimité sans conteste à ses bases sociales.

Malgré l’indéniable spirale de violence politique et économique provoquée par l’opposition, le Vénézuela ne traverse malheureusement pas l’équivalent d’une « période spéciale », dans la mesure ou la direction du parti et de l’état a échoué à s’attaquer à la corruption endémique et à mener l’offensive contre l’ennemi capitaliste local et transnational, comme ce fut le cas lors de tournants révolutionnaires cruciaux en Russie, en Chine et à Cuba.

Compte tenu de cette réalité, le message qui émane de certains secteurs du chavisme selon lequel il ne saurait y avoir d’élections dans des conditions de combat – un argument légitime dans d’autres contextes, notamment dans la Grande-Bretagne assiégée par les Nazis- est pour le moins contestable. Néanmoins, cet argument est utile dans la mesure où il démontre que la démocratie libérale est un critère d’évaluation totalement inadapté aux processus révolutionnaires, qui obscurcit bien plus qu’il n’éclaire la situation, comme dans le cas de la critique de Hetland de « l’autoritarisme » au Vénézuéla.

Qu’ils s’en aillent tous ?

Dans ce diagnostic des causes de la crise actuelle, notre position coïncide avec celle de la grande majorité des mouvements de gauche vénézuéliens dont la principale doléance est loin d’être la litanie des pratiques « autoritaires » contre l’opposition de droite qu’énumère Hetland, mais bien au contraire les mesures réformistes et parfois franchement contre-révolutionnaires du gouvernement Maduro.

La même chose vaut pour les classes populaires du Vénézuéla – la base sociale du chavisme- qui se moque bien de ce que la Cour Suprême a bloqué l’Assemblée Nationale et de ce que le président ait gouverné par décret d’urgence économique depuis février 2016. Selon l’institut de sondages indépendant Hinterlaces, près de 70 % des vénézuéliens ont une opinion défavorable du parlement contrôlé par l’opposition, tandis que 61% ont peu d’espoir qu’un gouvernement futur de l’opposition règle les problèmes économiques profonds du pays. La majorité des vénézuéliens souhaite plutôt que le gouvernement Maduro reste au pouvoir et trouve une solution à la crise économique actuelle. Leur mécontentement ne vient pas du recours de Maduro aux pouvoirs d’urgence, contrairement à ce que racontent les medias, mais plutôt de ce qu’il échoue à s’en servir pour prendre des mesures décisives de consolidation de la révolution, au lieu de faire davantage de concessions au capital.

Malgré les revers, reculs et trahisons qui ont caractérisé les quatre dernières années depuis le décès de Chávez, l’humeur parmi les masses vénézuéliennes n’est pas celle d’un rejet uniforme de tout l’establishment politique du Vénézuela, comme le suggère Hetland dans une généralisation simplificatrice.

S’il y a un slogan qui reflète bien l’humeur des classes populaires vivant en ce moment dans les barrios et villages du Vénézuela, ce serait sans doute : Que se vayan todos. Qu’ils s’en aillent tous.

Si bien le chavisme a perdu une partie importante de ses soutiens au cours des cinq dernières années et si les rangs des indépendants, ou des ni-ni, ont grossi pour atteindre plus de 40% de la population, le PSUV demeure remarquablement le parti le plus populaire du pays, ses soutiens passant de 27 à 35% de la population depuis janvier. De même, Maduro compte sur l’approbation de près de 24% des vénézuéliens, ce qui en fait un président plus populaire que ceux du Brésil, du Mexique et du Chili – fait systématiquement omis par les médias internationaux non indépendants. Ces sondages demeurent assez incroyables compte tenu de la gravité de la crise économique qui ravage actuellement le pays, et témoignent de l’efficacité partielle de certaines mesures du gouvernent, telles que les CLAPs (Comités locaux d’approvisionnement et de production), ainsi l’absence de programme alternatif proposé par l’opposition.

De même, malgré la désillusion croissante à l’égard du gouvernement et les indices d’une éventuelle rupture, le fait est que la majorité écrasante des mouvements sociaux du Venezuela et des partis politiques de gauche continue de soutenir Maduro.

Qui plus est, cette unité de la gauche en soutien au gouvernement bolivarien n’a fait que se durcir face à l’offensive de l’opposition en cours et en vue de l’Assemblée Nationale Constituante qui doit se tenir dans les prochains mois.

Aussi déconcertante qu’elle soit, cette défense farouche du gouvernement Maduro est parfaitement logique pour au moins deux raisons.

La première, comme peut en témoigner tout chaviste qui a vécu les six dernières semaines de terreur de droite, le choix entre la continuité du chavisme au pouvoir et un régime d’opposition n’est pas une simple question de préférence idéologique, c’est une question de survie, nul ne peut prévoir le degré de violence politique et structurelle que débriderait l’opposition si elle parvenait à prendre Miraflores. Cela ne revient en aucun cas à nier ni à minimiser les répercussions de la crise économique actuelle, pour laquelle le gouvernement porte une grande part de responsabilité, mais il n’y a aucun doute qu’un gouvernement d’opposition porterait cette guerre économique contre les pauvres à un nouveau niveau de sauvagerie néolibérale.

La deuxième est que l’existence du gouvernement bolivarien incarne la persistante possibilité d’une transformation du petro-état bourgeois hérité, dans le cadre de la transition vers le socialisme du 21ème siècle. S’il est vrai qu’il a de raisons d’être sceptique quant aux possibilités réelles de faire avancer la démocratisation et la décolonisation de l’état vénézuélien dans cette conjoncture, il y a eu un déferlement de soutien populaire à l’Assemblée Nationale Constituante qui pourrait servir de vecteur à une reprise de l’offensive révolutionnaire et institutionnaliser les revendications radicales venant d’en bas.

Ce vaste consensus de soutien décisif au gouvernement apporté par la gauche du Vénézuela contraste nettement avec l’approche de Hetland de « la malédiction sur vos deux maisons », qui, selon Ellner, aboutit à « mettre dans le même sac les leaders de l’opposition et les chavistes », comme deux alternatives également indésirables.

S’il y une énorme colère et frustration à l’égard du gouvernement, qui pourrait se traduire par une terrible défaite électorale du chavisme lors des prochaines élections, le sentiment qui prévaut toutefois dans une grande partie des classes populaires du Vénézuela face à la terreur que fait régner en ce moment l’opposition demeure est « no volverán » (ils ne reviendront pas).

Le rôle de la solidarité

Tout ceci nous conduit à la position des militants de la solidarité internationale avec le Vénézuéla.

Nous sommes absolument d’accord avec Hetland pour dire que c’est du devoir de chaque personne de gauche et de chaque progressiste qui se respecte de « rejeter tout appel à l’intervention impérialiste visant à « sauver » le Vénézuéla ».

Néanmoins, alors que l’anti-interventionnisme est une nécessité urgente, la question se pose de savoir avec qui nous sommes censés être solidaires.

Hetland nous appelle à être aux côtés de « la majorité des Vénézuéliens qui souffrent aux mains d’une opposition revancharde et inconsciente, et d’un gouvernement incompétent et irresponsable. »

Le résultat d’une approche de ce type, de la « malédiction sur vos deux maisons » est un refus de prendre parti dans ce combat, en un mot, la neutralité. Cette position découle naturellement du cadre libéral de Hetland de l’autoritarisme, qui place nécessairement l’intellectuel occidental dans le rôle de l’arbitre désincarné, adoptant le point de vue cartésien de « l’œil de Dieu », selon les termes d’Enrique Dussel, seul capable de pondérer objectivement les vertus et les déficits démocratiques des régimes du Tiers Monde.

A contrario, Venezuelanalysis prend inconditionnellement position pour le mouvement socialiste bolivarien du Vénézuela, qui dans cette conjoncture continue de soutenir de manière critique le gouvernement de Maduro.

Nous adoptons cette position non par aveuglément à l’égard des nombreux défauts et trahisons du gouvernement bolivarien, mais parce que (et en particulier nos journalistes sur le terrain) nous savons que pour un très grand nombre de chavistes, le choix entre la radicalisation de la révolution et la restauration de droite est littéralement, une question de vie ou de mort.

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Réunion de mouvements sociaux de tout le continent à Buenos Aires, Argentine, du 15 au 17 mai 2017, pour manifester leur soutien à la révolution vénézuélienne face aux tentatives de déstabilisation par la violence.

Source : https://venezuelanalysis.com/analysis/13136

Traduction : Paula Raonefa

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Yaracuy : une commune en danger, la balle qui menace.

Il y a une balle avec son prénom et son nom : María Cristina Martínez. On le lui a dit comme ça. Maintenant elle a du mal de sortir de chez elle. Quand elle doit voyager hors de Yaracuy ou aller à une audience, elle répond à ceux qui lui demandent où elle va:

– Je ne sais pas. Là-bas…

On lui envoie des petits papiers et des messages:  » Ne te présente pas au Tribunal Pénal ».

Mais María Cristina se présente. Elle se présente et cherche des avocats. Elle se présente et pose des questions.

Elle a 31 ans. Nous préférons l’appeler simplement Cristina. Elle est ingénieure en environnement, et son corps menu et brun se lève pour les 3230 familles qui pourraient être expulsées de leurs terres pour le prétendu « délit de séjour sur un terrain protégé ».

Tout a commencé ainsi.

La Commune Socialiste Minas de Buría a  été fondée en 2013. Comme cela arrive au Venezuela, les communes sortent des divisions typiques territoriales de la cartographie. Elle s’unissent à cause de racines communes, d’identités partagées entre les gens. C’est pour cela que cette commune réunit des conseils communaux des états de Lara et Yaracuy. Du côté de Yaracuy ils sont sept, entre les zones hautes du massif de Nirgua et les zones de Bruzual. Et ce sont ces zones qui sont touchées par le décret 3203 qu’a émis le gouvernement de Yaracuy en 2015 « comme mesure pour la protection des bassins hydrographiques ». Qu’est-ce que cela signifie? Que pour protéger des bassins, des microbassins, des sous-bassins, les familles paysannes qui sont installées dans ce lieu depuis plus de cent ans – beaucoup sont descendants des indiens jirajaras – doivent partir et « en cas de non accomplissement du départ volontaire, l’Etat, en faisant usage de la force publique, exécutera de manière obligatoire la mesure ». Partir pour où? Il n’y a pas eu de propositions sur la table.

Une minute s’il vous plaît… L’expulsion c’est pour éviter la pollution des eaux, mais – et nous entrons dans les contradictions de cette histoire – dans cette région il existe une industrie minière non métallique (extraction de chaux, de sable, feldspath):  » une excellente affaire dans l’état de Yaracuy. A Yumare les producteurs ont été chassés pour Garder les mines de sable », dit Fernando Oliveros, un des avocats défenseurs des paysans de Minas de Buría.

C’est ce qui éveille les soupçons. Oliveros dit qu’il est absurde d’exiger le départ des paysans parce que soi-disant ils affectent les eaux et d’autoriser que les déchets de la Centrale Matilde (centre sucrier) arrivent au canal du Cumaripa qui fournit huit communes en eau, ou que les déchets de Mosarpel (entreprise de carton et papier) polluent le fleuve Veroes. On dit aux mines et autres entreprises de s’adapter, mais ce sont les paysans qu’on impute.

Oui. Le décret 3203 inflige une amende pour l’incendie, l’abattage et l’occupation, mais pas pour l’activité minière.

Naturellement, la terre appelle et les familles sont restées. Bref, on pourrait se demander quel est leur crime: elles sont sur une zone très productive qui alimente au moins 28 secteurs: les musacées (banane), les tubercules et racines, la viande et 500 kg hebdomadaires de fromage, le tout réparti par les paysans et paysannes au niveau local et national.

Ils disposent d’un centre d’approvisionnement dans la communauté pour la distribution directe vers l’état de Lara (là sept communes en bénéficient); et à Fuerte Tiuna, Caracas, ils envoient des bananes, de l’igname et manioc au contingent de la Garde Nationale (GN). Un réseau complet de producteurs qui remet directement au consommateur et qui fait partie du Commando Anti-Accaparement.

Dans la région de Lara ils sèment des légumineuses et des céréales. En 2016 200 hectares de haricots ont été récoltés avec l’aide du Fonds National de Développement Agricole (Fondas), et 200 hectares de plus par l’autogestion. C’est-à-dire une production de 400 hectares qu’ils ont distribuée dans plusieurs parties du pays.

Ce sont 28 mille hectares, sur lesquelles s’appuient des populations complètes, qui sont en discussion. 28 mille hectares qui réunissent, des semailles jusqu’à la récolte, les familles qui ne sont pas parties.

L’angoisse a commencé.

Avril 2015, un paysan circule à moto. Un groupe de la Garde Nationale l’arrête et l’emmène avec six autres personnes de la commune. Le motif: occupation illicite de zones vertes protégées. Quand ils ont été relâchés, ils sont restés sous la menace d’une convocation. A partir de ce moment, la Garde Nationale a commencé les visites de leurs terres tous les quinze jours pour contrôler ce qu’ils sèment.

Quatre mois plus tard est arrivé un ordre d’expulsion, la Garde Nationale est venue avec des camions. L’ordre était d’emporter le bétail et les poules.

 » J’ai informé la Commune, les camarades du parlement communal. Quand je suis arrivée, la Garde Nationale a montré l’ordre du Tribunal pénal qui notifiait que nous n’avions que 45 jours pour enlever tout le bétail qui est ici, en incluant les installations humaines. A partir de ce moment j’ai affronté la Garde Nationale. Nous sommes pas mal sur la Commune, mais comme il y a beaucoup de travail d’agriculture j’ai mis tout mon cœur a l’ouvrage, je me suis consacrée à la lutte » dit Cristina et sa prudence se fait plus claire.

Les paysans mis en examen.

Le 2 janvier 2017 est arrivée la première citation d’audience devant le Tribunal pénal. Cristina raconte:  » On nous a dit que tout ça était à cause de l’occupation illicite de zones protégées. Nous avons recommandé aux paysans accusés de ne pas se présenter parce que d’abord nous voulions savoir sous quel statut se trouve ce cas. »

Qui sont les accusés? Ils sont huit au total. Etonnamment l’un d’entre eux était mort au moins cinq ans avant que soit lancé le décret 3203 (!). Le critère pour que ces huit soient mis en examen et pas d’autres, se fonde sur l’emplacement de leurs terres depuis l’endroit où commence l’ordre d’expulsion. Parmi les sept (vivants), il y a un éleveur, qui possède environ 300 hectares, et le reste ce sont des paysans qui ont reçu leurs titres de propriété agricole et conditions de mise en production.

Les sept accusés ne se sont pas présentés à la convocation. Quelques jours plus tard le Corps de Recherches Scientifique, Pénales et Criminalistiques (CICPC) est arrivé avec un nouvel arrêté. En ne le respectant ils deviendraient des fugitifs.

Mais on n’expulserait pas d’un coup toutes les populations (merci ?). Durant la première phase, la mobilisation de 277 paysans a été envisagée. Cristina continue:  » le Gouverneur a demandé au Tribunal agraire [instance compétente pour agir sur ces sujets] une mesure d’expulsion, mais ce Tribunal l’a considérée non pertinente. Devant cette réponse, ils ont passé le cas au Tribunal Pénal, on a fait faire des études d’impact environnemental mais en réalité c’était la Garde Nationale qui est arrivée sur les propriétés en menaçant et en visant les paysans  avec leurs armes. »

Un mois après le président de l’INTI (Institut National des Terres) leur a rendu visite. Il a manifesté son soutien à la commune, à son travail, à son organisation. Il fit une promesse: l’accusation ne suivrait pas son cours.  » Nous avons eu l’espoir que tout trouve sa solution, mais au contraire, le problème s’est aggravé ». Le 26 février est arrivée une nouvelle convocation.

Et ainsi tout va de pire en pire: la maison d’un des paysans a été prise par la Garde Nationale comme point d’arrivée pour qu’il leur donne à manger, la Garde Nationale emportait le fromage qu’il produisait, ils lui ont creusé deux cents trous dans la cour pour semer une plantule vénéneuse pour soi-disant reboiser.

Terres semees

Cristina vit dans la zone où se termine l’extension définie dans le décret, il y a 486 habitants, écoles et bases de missions. Toute cette population devrait s’en aller.

Et ainsi, le 2 mars on la menace. Un appel dans lequel on a dit à Cristina:  » Ne te présente pas à l’audience d’imputation. Il y a une balle avec ton nom et ton prénom ».

Aujourd’hui on les bloque de tous les côtés. On les a licenciés pour qu’ils ne puissent pas travailler. On leur tue les animaux.

Du côté administratif les dossiers ont été refusés à leurs avocats (militants du Parti Communiste du Venezuela). Oliveros dit:  » ces dossiers sont falsifiés. Les parties ont été informées mais sans droit à la défense. Ils disent que nous ne pouvons pas les voir parce que c’est un fonctionnaire qui les a, c’est une forme claire de mener une campagne de terreur pour que les producteurs quittent leurs terres ».

Cela fait deux ans déjà et c’est une information qui ne sort pas. Pendant ce temps les partis d’extrême-droite sont les seuls qui usent de cette lutte dans la région pour augmenter leur capital politique. Pendant ce temps, dans les bassins, arrivent des déchets de papier et les restes pollués de l’exercice minier que célèbre le directeur d’écosocialisme de Yaracuy parce qu’il apporte des bénéfices pour les projets d' »impact social ».

Pendant ce temps des noms des paysans sont inscrits sur des balles.

Texte : Katherine Castrillo / Contacto @ktikok

Source : http://laculturanuestra.com/yaracuy-una-comuna-en-peligro-una-amenaza-de-bala/

Traduction : Cathie Duval

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Comment dire l’École Florestan Fernandes ?

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Trois heures du matin. Des essaims de mains d’étudiant(e)s qui ont vécu ensemble trois mois intenses tracent des cœurs sur les vitres embuées d’une camionnette. Le compagnon de l’unité de transport du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans terre, habitué à vivre les adieux de ceux qui ne peuvent plus se séparer, assume avec philosophie sa tâche de ramener à l’aéroport de Sao Paulo des groupes successifs de la Xème Promotion de Théorie Politique Latino-américaine “Libertadoras de Nuestra América”, créatrice collective d’un clip chanté tous les matins.

Tous ceux qui ont eu le privilège de vivre une révolution en Afrique ou en Amérique Latine savent ce dont je parle : ici tout se reconnecte. Dans la « Florestan Fernandes », l’école construite par les Sans Terre, les bambous te mènent par des sentiers de terre humide. Leur grincement est le rythme de l’Histoire, parfois lente, qui ne s’arrête jamais. Une photographie troue la nuit : le front pensif d’Ernesto “Che” Guevara. Les arbres oublient les mains solidaires de stars de cinéma, d’intellectuels, d’ex-présidents et de paysans centenaires qui les ont mariés à la terre : ils cherchent le soleil. La pluie fait plus sombre, plus brillante la peau des briques montées l’une après l’autre par les volontaires du MST.

Le matin des centaines d’yeux regardent par les portes entrouvertes de salles grandes et petites. Ces voix d’un cours de matérialisme historique pourraient être celles d’une assemblée du Comité de Salut Public en 1789 ou d’une assemblée au Burkina Faso en 1984. Tant de concentration dans l’étude a fait que les étudiants ne se sont pas rendu compte tout de suite de l’irruption des zombis sortis d’une série de télévision nord-américaine pour expulser la violence inhibée sous Lula et Dilma. Ce ne fut qu’au bout de deux heures – me raconte Ana Cha de la coordination pédagogique – que la communauté étudiante a mesuré la gravité de l’intrusion des policiers tirant à balles réelles, agression rejetée en quelques heures par le monde entier et par la rapide arrivée à l’école d’un réseau spontané d’amis, de militants, d’artistes parmi lesquels Lula. Aujourd’hui, après le réveil en poésie et chants (“la mistica” comme on dit au MST), le compagnon bibliothécaire qui souffre de Parkinson et à qui les policiers ont cassé le bras, tente de lever un poing plâtré pour remercier une délégation de jeunes vénézuéliens qui lui offrent le “livre bleu” d’Hugo Chávez.

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Ici Marx et Marighella ne sont pas des figures de cire ou des pieds de page mais des concepts vivants de l’action politique, l’héritage vivant qui nous incombe à tous – dixit le capitaine Thomas Sankara. Le choc salutaire entre points de vue, expériences et savoirs fait de “La Florestan” une université d’avant le capitalisme, de cette époque où la science naissait au bord des fleuves, où les ponts entre « haut » et « bas » n’étaient pas rompus, comme l’explique l’historien Carlos Ginzburg.

On m’avait invité quelques semaines auparavant comme membre de l’Ecole Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre à donner un cours en anglais sur « Communication Populaire et résistances » : les concepts généraux, m’avait écrit Ana Cha, intéresseront les pratiques particulières. Nous intéressent votre expérience au Venezuela, la relation entre communication populaire et processus participatifs, votre manuel de production intégrale. Et ce matin, après plusieurs nuits d’insomnie pour réveiller mon anglais et une escale à Lima, je vois enfin mes compères d’Afrique, des États-Unis, du Canada, d’Amérique Latine. Ce dialogue total avec l’Afrique, leur dis-je en guise d’introduction, Chávez l’a voulu depuis le début. Son ultime lettre disait que nous n’avons plus rien à attendre de l’Occident et que nous devons espérer beaucoup du Temps pour assumer, enfin, notre destin commun.

Les lutteurs d’Afrique du Sud inaugurent les cours debout : le rythme lent de leur chant finit par nous unir tous en un chœur de paumes, de pieds, de gorges. Il y a beaucoup de syndicats, de réseaux de travailleurs de Californie ou du Minnesota, les militants patients de Zambie. Le compagnon du Québec avec qui nous découvrons un respect commun pour le documentariste Pierre Perrault (La Bête Lumineuse)La compagne d’Égypte qui avec son clairsemé mais passionné anglais réussit à répondre à toutes mes questions sur son pays. Le compagnon des États-Unis préoccupé par le fait que Telesur reste confiné aux réseaux de convaincus de gauche. La travailleuse syndicale venue de Palestine qui veut monter un atelier avec nous pour former les créateurs d’une réalité que les formes politiques connues ne permettent plus de médier. La compagne transgenre d’Inde qui me parle du documentaire qu’on prépare sur son récit de vie. La jeune fille qui étudie la philosophie à l’Université Centrale du Venezuela et qui ne sait pas encore comment elle usera de toutes ces connaissances au retour dans la Patrie. Ou la compagne de l’Île Maurice, qui sait tout de l’histoire morale et économique de Port-Louis et peut en trois mots dessiner la forêt précise des nègres marrons. Je t’écoute et je vois Haïti, lui dis-je. En effet notre créole est celui qui ressemble le plus à celui de Louverture, me répond-elleLes frères portoricains me montrent leurs reportages: La Gente de Abajo Habla: ¿quiénes somos ¨todos¨?, fruit d’une réflexion sur des années de militantisme de gauche (1). Ils sont venus du Ghana. Du Maroc. Du Népal. Du Pays Basque. Du Kenya. Du Sénégal. De Tanzanie. De Tunisie. Du Zimbabwe…

Dans les jours précédents, la roborative professeure des Etats-Unis Rebecca Tarlau a déployé les fondations de la philosophie marxiste. Elle a comparé les concepts économiques d’Adam Smith avec ceux de Karl Marx. Elle a expliqué la guerre de mouvement de Gramsci avec l’exemple d’éducateurs permamboucains du MST qui ont réussi á éloigner la peur insufflée par les médias pour se rapprocher des enseignantes traditionnelles et, sur la base du respect et de l’amitié, proposer de nouvelles pratiques éducatives. Non « bancaires ».

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Cours de Communication Populaire, 9-10 novembre 2016

J’introduis mon cours avec la projection du court-métrage “La Terre est à tous” réalisé en août 2016 au Venezuela au terme d’un atelier commun des Sans Terre et de notre École populaire de Cinéma (2).

Je poursuis avec quelques questions génératrices comme : “Qu’est-ce que l’information ?”, “Quelles sont les différences entre communication révolutionnaire et dominante ?”, “¿Comment fait le capitalisme pour effacer le travail ?”, en récupérant un petit peu de l’abondante philosophie sur l’art et la presse (Mao, Brecht, Boal, Benjamín, Mattelart…). Tout procède d’une idée : “ce n’est que d’une technique qu’on peut déduire une idéologie” (Althusser) ou, pour le dire avec Marcuse : “Une œuvre d’art n’est pas révolutionnaire parce que son contenu est révolutionnaire mais parce que sa forme est révolutionnaire”. Que signifie cela pour nous ? C’est simple : un média (ou une usine, un État, une université, une commune, etc…) n’est pas révolutionnaire parce que son discours l’est mais parce que son mode de production l’est (à savoir sa façon d’organiser le travail et la formation interne, de se lier à la population, de génèrer sa programmation, etc…).

Je dis aux compagnons qui fabriquent l’extraordinaire journal sans publicité commerciale Brasil de Fato (3) avec qui je me réunis deux heures à Sao Paulo : comme c’est étrange, nous assumons que tout travail politique, toute compréhension de l’Histoire suppose de mettre les cartes sur la table, d’ouvrir et de traiter les contradictions à partir du cerveau collectif, mais au moment de « communiquer » nous revenons à la forme commerciale, verticale, de vendre un message à un consommateur.

Dans la classe nous déconstruisons la monoforme planétaire du journal télévisé : un(e) présentateur(trice)–star dont la voix préétablie, en off ou in, modèle la plasticine d’une « réalité » réduite aux ultra-brefs plans de coupe.

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Inventer des techniques pour nous organiser, dixit Walter Benjamín, est la caractéristique majeure de l’art révolutionnaire (4). Nous projetons une actualité de Dziga Vertov qui dans l’Union Soviétique des années vingt montait le film à l’envers pour remonter le temps, de la viande du Marché Rouge à l’animal en train de paître (ou de la farine au champ de blé), pour démontrer au peuple analphabète que le prix révolutionnaire venait de l’absence d’intermédiaires. Objectif d’une information révolutionnaire : reconnecter les choses avec leur origine, leurs causes.

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Nous projetons le journal humoristico-dialectique de Santiago Álvarez qui aida tant la révolution cubaine avec ses spirales explicative de chaque problème subi par le peuple.  Spirale : mouvement de la conscience qui va s’élargissant. “Un cinéma au service la révolution exige surtout de montrer le processus des problèmes. C’est-à-dire exactement le contraire d’un cinéma qui se consacre fondamentalement à célébrer les résultats. Montrer le processus d’un problème est comme montrer le développement même de l’information, c’est  montrer le développement pluraliste de l’information.”  (Julio García Espinoza).

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Contrairement aux médias commerciaux, la communication révolutionnaire ne résout pas la réalité sur l’écran ou sur la scène mais reste une « oeuvre ouverte » pour que le peuple participe à la construction du sens et se mette en mouvement. C’est aussi pourquoi elle est toujours originale. Elle part toujours de quelque chose de nouveau parce que la réalité bouge à chaque instant, génère une forme nouvelle à tout moment. Elle a aussi un intérêt tout particulier à faire ce que ne font jamais les médias dominants : le suivi à lui seul permet d’extraire les leçons qui nourriront la construction d’autres organisations. Si la télévision dominante désorganise les clases dominées en les divisant, notre rôle est de les (ré)organiser.

Le jour suivant je parle du bilan de quinze ans de télévision communautaire au Venezuela, sorties de la répression et de la clandestinité grâce á la révolution bolivarienne (5). Nous ne sommes pas nés pour “concurrencer” les médias privés mais pour les dépasser qualitativement et contribuer á la naissance d’une autre société. Notre télévision communautaire n’est pas un studio fermé où on parle du quartier sur fond d’image du quartier… C’est la communauté qui se forme à chaque moment pour produire 70 % de la programmation. Le travail de l’équipe de la fondation communautaire est de veiller au bon état des systèmes de transmission et de former la population à tout moment pour que celle-ci soit la véritable actrice et productrice du média.

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Les 35 télévisions visitées durant une année par notre équipe de chercheur(ses) nous ont fait part de plusieurs autocritiques : privatisation du média par un groupe ou par une famille, manque de coordination, excès de jalousie territoriale, manque de volonté dans la formation d’équipes de production communautaire, manque de respect pour le matériel donné par l’État. L’empreinte du quasi-monopole du mode de production commercial de la télévision, de la radio ou de la presse (au Venezuela 85% des habitants regardent la télévision commerciale) a pour effet que de nombreux nouveaux médias imitent les dominants, éliminent la formation intégrale et oublient de créer leur agenda propre, original. Cependant et même si de nombreuses télévisions ne transmettent pas et restent invisibles par manque de ressources, ces années ont servi à valoriser la télévision communautaire comme la maison qui est la “nôtre”, comme un espace d’amitié et de collaboration libéré des normes commerciales, comme retrouvailles de mondes séparés par le capitalisme (vie et temps, ville et campagne, homme et femme, enfant et adulte…) et comme porte-parole des mouvements sociaux.

Aujourd’hui les collectifs proposent de résoudre la faible quantité de programmes produits en revenant aux dynamiques existant dans les communautés populaires : sport, musique, fiction populaire. Pour cesser de former un personnel qui finit par aller travailler dans le secteur privé, ils insistent sur la nécessité de présélectionner des participants qui ont déjà une trajectoire d’engagement dans un mouvement  social. Le rôle de l’État comme garant d’un équilibre dans le champ médiatique est réaffirmé au sens où on lui demande de salarier un groupe de trente permanents par télévision et davantage de suivi technique. Ce qui aiderait à éviter la commercialisation dans laquelle sont tombées tant de radios communautaires, et de gagner du temps pour rendre le média soutenable avec l’appui de formes économiques émergentes, communales entre autres…

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“El Tigre y el Venado” de Sergio Sibrián (El Salvador 2013)

Nous achevons la classe en étudiant quelques techniques : la manière d’interviewer – avec des fragments de « Harlan County »  (6) de Bárbara Kopple et du  « Tigre et le Cerf » de Sergio Sibrián (El Salvador), fruit du travail audiovisuel communautaire d’ACISAM et d’un atelier offert par notre École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, Théâtre et Télévision, couronné par le Prix du Meilleur Documentaire Latino-Américain au Sunscreen Festival, en Floride (7). “La Bataille du Chili” sert d’exemple de cohérence entre l’analyse marxiste et la méthodologie d’enquête et de tournage. Charlie Chaplin (“A dog’s life”) et Humberto Solas (“Lucía”) nous aident à subvertir la dramaturgie en faisant voir la différence entre « objectif » et « ·besoin profond » du personnage.

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Synopsis rédigés par les étudiants de la promotion Faris Odeh, du nom de l’enfant palestinien assassiné par l’armée israélienne.

Le jour suivant, Joao Pedro Stedile, un des coordinateurs nationaux du MST, économiste marxiste et humoriste professionnel, captive l’amphithéâtre en racontant le film de l’agriculture versus capitalisme. L’origine du mot humain, rappelle-t-il, est humus, le mot latin qui parle de la terre d’où nous venons avant d’être l’engrais de ceux qui viendront. Pendant la pause je raconte à Joao Pedro que dans les premières usines les travailleurs se rebellaient contre la grande horloge murale, détruisant à coups de marteau l’instrument de torture qui avait déplacé le soleil et la cloche de l’église féodale et qui les mesurait à présent en heures et en minutes.

L’information comme engrais

Humus = Humain ? N’est-ce pas l’heure pour les journalistes de briser les horloges murales de l’information-marchandise ? Pour faire la révolution dans l’information, ne devrions-nous pas redevenir “agriculteurs en politique” ? Quand je leur ai demandé “qu’est-ce que l’information ?”, les étudiants m’ont répondu « quelque chose qui s’envoie », « quelque chose qu’on reçoit », « quelque chose qu’on fabrique ». Je leur ai proposé d’oublier cette flèche unidimensionnelle qu’on nous enseigne encore dans les écoles de journalisme. Pour bien comprendre “l’information” voyons-la plutôt comme un besoin biologique, vital de notre cellule-nation : créer ses propres canaux d’information pour s’orienter dans le chaos de la globalisation. C’est pour esquiver les menaces, survivre, croître, se reproduire et trouver des alliés que la cellule-nation a tant besoin d’une information riche, intégrale, donc plurielle et différenciée – alors que la commerciale est trop peu nourricière, de plus en plus homogène, courte, superficielle, socialement inutile et destructrice. Si le socialisme a un futur, il se trouve dans la production d’un tissu dense, différencié de médias populaires et participatifs. Pourquoi ne pas inventer nos propres « nouvelles technologies » sans attendre que la globalisation nous les offre ? Beaucoup de mouvements sociaux ont déjà remis leurs départements de communication à ceux qui sortent de l’université hégémonique ? Bien, inventons une université de la communication sociale qui efface le paradigme de l’information-marchandise pour revenir à l’information comme engrais de la conscience et croissance de la cellule !

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L’espace local – communauté, commune, république – peut être la mesure idéale pour nous lier à l’universel. Le temps nouveau sera celui qui se sera libéré de la “concurrence” : le temps multiple de nous former comme communicateurs intégraux, de mener l’enquête participative, de la réalisation collective, du montage réflexif, le temps de rendre à la communauté l’image de son propre processus, le temps du feed-back pour critiquer et avancer… et le temps de relier tous ces espaces locaux – par exemple sous la forme d’un véritable télévision publique.

L’Histoire n’aurait-elle pas raison de nous effacer si nous n’étions capables que de répéter chaque jour  que « toute la presse est contre nous » et que « nous devons occuper davantage les réseaux sociaux » ? Comment ne pas voir que lorsque le mode de produire l’information parviendra à la raréfaction finale des grands monopoles privés, notre grande cellule – appelons-la république, nation ou peuple – cherchera tout canal qui lui tombe sous la main pour s’alimenter ? Qu’attendons-nous donc pour préparer le futur ? Combien de coups d’Etat médiatiques de plus attendrons-nous pour décider de faire ce qui ne peut plus attendre : rédiger une loi latino-américaine, puis mondiale, de démocratisation de la propriété des moyens de communication (8), remettre la totalité des ondes, concessions, fréquences et ressources aux organisations populaires, mettre en activité les écoles de la nouvelle communication sociale et monter un réseau de Centres Populaires de Culture dans tous les coins du territoire ?

« La Florestan » est notre université parce qu’elle génère des questions nécessaires alors que les autres continuent à donner des réponses à des questions que les gens ne se posent même pas.

Thierry Deronne, Venezuela, novembre 2016

thierryderonne6@gmail.com

Notes

(1)  Voir http://www.cdpecpr.org/desde-abajo

(2) “La Terre est à tous”, https://www.youtube.com/watch?v=NtxqSBOqFaI&t=84s . Blog de l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma : www.escuelapopularcineytv.wordpress.com

(3) Brasil de Fato / C P Mídias https://www.brasildefato.com.br/

(4) Exemple : les Sans Terre ont réalisé leur propre synthèse de Brecht y Boal 

(5) Voir l’enquête complète ici : https://escuelapopularcineytv.wordpress.com/2016/07/17/propuestas-al-cabo-de-un-ano-de-investigacion-sobre-la-televisora-comunitaria-en-venezuela/

(6) Harlan County de Barbara Kopple (Oscar du Meilleur Documentaire, USA 1976),  https://www.youtube.com/watch?v=5jtIwoGWdms

(7) “Le Tigre et le Cerf” de Sergio Sibrián, https://escuelapopularcineytv.wordpress.com/2013/02/20/fotos-el-tigre-y-el-venado-documental-de-sergio-sibrian-participante-de-la-escuela-popular-de-cine-es-estrenado-en-el-salvador/

(8) Comme le suggérait déjà Mac Bride dans son rapport à l’UNESCO en 1980, et comme les gouvernements progressistes d’Argentine, de Bolivie ou d’Équateur ont tenté de le faire à travers des textes de loi même si ceux-ci ne sont pas encore passés dans la réalité.

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Un court-métrage produit au Venezuela parle de la relation du paysan à la terre

articulo-1Source : page officielle du Mouvement Sans Terre (Brésil), 4 septembre 2016.

Par : Luara Dal Chiavon

Photos : Thierry Deronne et Pablo Kunich

Ce film est un des résultats d’un atelier de cinéma et d’agroécologie réalisé à Caquetios du 19 au 23 août 2016 dans l’école de formation que construit le Mouvement des Sans Terre au Venezuela, dans l’État de Lara, à plus de 400 kilomètres de Caracas. Le court-métrage “La terre est à tous” décrit de manière poétique la relation des paysan(ne)s à la terre, et sera présenté par Alba TV www.albatv.org ce mercredi 7 septembre 2016.

Les ateliers ont été menés en partenariat avec l’École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, TV et Théâtre (qu’on peut découvrir et soutenir ici : https://www.kisskissbankbank.com/soutien-a-l-ecole-populaire-et-latino-americaine-de-cinema-theatre-et-television-eplacite) et avec le Collectif France-Amérique Latine Bordeaux (FAL 33), pour près de 50 membres de mouvements sociaux et collectifs du Venezuela.

Autre collectif participant : ALBA TV, télévision participative créée il y a 10 ans et qui, en plus de son site Web www.albatv.org, diffuse en numérique sur près de la moitié des états vénézuéliens. L’objectif de cette chaîne est de construire et de diffuser l’agenda des mouvements sociaux du Venezuela et d’Amérique Latine.

Le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre du Brésil a également participé à l’atelier de l’EPLACITE mené sous la férule des frères Luis et Andrés Rodriguez.articulo-2

Le cinéma comme outil de lutte

L’École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, Théâtre et Télévision (EPLACITE), fondée au Nicaragua par le belgo-vénézuélien Thierry Deronne il y a trente ans et ancrée depuis 20 ans au Venezuela, a pour objectif de former les adhérents des mouvements sociaux et populaires au cinéma entendu comme outil de lutte.

Pour Thierry, le court-métrage produit durant l’atelier “est un travail participatif, de nombreuses mains ont porté et orienté la caméra, beaucoup de regards ont cherché à percer les apparences du réel, beaucoup d’idées se sont rassemblées – personne ne sait tout mais chacun sait quelque chose – et cet effort de créer un cerveau collectif s’accompagne d’une grande sensibilité. C’est dans le temps – temps de la rencontre, de la réalisation, du montage – que réside la possibilité d’accéder au monde de l’Autre, et à l’autre monde possible”.

Professeurs invités de l’École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, les cinéastes Luis et Andrés Rodriguez, primés internationalement pour certains de leurs films comme “Brèche dans le silence” (Venezuela, 2012) ont dirigé les quatre jours d’atelier pour près de 20 militants des mouvements sociaux du Venezuela et du Mouvement des Sans Terre du Brésil – membres de la Brigade Internationaliste Apolônio de Carvalho présent depuis 10 ans au Venezuela à l’invitation de Hugo Chavez pour développer des projets de semences autochtones et de communication populaire.

La méthodologie suivie par ces cinéastes s’apparente à celle des mouvements sociaux : dialogue, participation intense et création collective. Après avoir revisité quelques concepts du langage cinématographique, on passe à l’observation de la réalité pour que deux sous-groupes tournent les images-visions librement rêvées et élaborées par chacun(e). Ces tournages intensifs durent deux jours et chacun(e) peut manier la caméra et composer les plans. Le résultat est ce court-métrage de 11 minutes, monté sur place et projeté au collectif de participants ainsi qu’à la communauté populaire voisine qui a participé au tournage.

Pour le cinéaste Luis Rodriguez, “les jeunes ont abordé de manière assez intuitive le travail de l’image autour du thème de la relation à la terre, de la relation de l’être humain a la terre. C’est un peu le thème central abordé dans l’atelier, en symbiose avec l’espace de Caquetíos où nous avons vécu ces quatre  jours”.

Son frère le cinéaste Andrés Rodriguez travaille dans la même perspective d’accès à l’universel à partir du local : “Nous avons beaucoup souffert du regard de l’extérieur sur nous, qui est toujours en train de nous superviser, ou d’élaborer nos discours et de dire qui nous sommes. Notre identité doit être construite plan par plan, avec la sueur, la passion, le sang, avec beaucoup de force pour faire face aux voix de ceux qui veulent nous conquérir, nous coloniser à travers des discours. Il s’agit de construire une identité propre, libre, à partir de notre manière de voir les choses, de nos idiosyncrasies, c’est une lutte que nous devons mener avec beaucoup de force” souligne-t-il.

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Agroécologie : échange d’expérience entre peuples

Parallèlement et durant ces quatre jours, 30 militants ont participé à l’atelier d’agroécologie et de permaculture offert par l’association française FAL-33 (France –Amérique Latine Bordeaux).

Gloria Verges, membre de ce collectif et qui a donné l’atelier en compagnie de Chloé Jareno et de Franck David de http://www.saluterre.com/, explique qu’un des buts fondamentaux de l’apprentissage des participants fut qu’ils prennent conscience , à partir d’un projet initial et de la vision de la permaculture, d’une nouvelle philosophie de vivre la terre en pensant aux générations futures, de manière soutenable, pour élaborer une vision encore manquante de l’intégralité du processus : “Ils possédaient de nombreux éléments de connaissance qui sont autant de petits éléments de permaculture, mais il manquait la vision intégrale, globale et systémique. L’atelier a renforcé les pratiques qu’ils menaient déjà, en les intégrant dans une vision globale ”.

Caquetios, école en construction

Une des tâches des Sans Terre au Venezuela est de contribuer à la construction d’un espace de formation latino-américain sur les terres de Caquetios, ancienne hacienda expropriée par le gouvernement Chavez, transformée en Unité de production alimentaire (UPSA), puis cédée au mouvement brésilien non seulement comme espace productif pour contribuer à alimenter la population vénézuélien mais aussi comme espace de formation pour les mouvements sociaux d’Amérique Latine.

De cette manière le Mouvement des Sans Terre cherche à dépasser les frontières géographiques et à contribuer à la lutte internationaliste dans toute l’Amérique Latine, à partir d’une pédagogie paysanne, qui refuse de séparer la théorie de la pratique, et veut les construire conjointement. En d’autres termes, sur ce lieu où on produit les aliments, il s’agit aussi de produire des connaissances. Et de contribuer depuis une réflexion pratique à faire avancer l’unité des peuples et le socialisme latino-américain.articulo-4

Célia Cunha, militante des Sans Terre travaille depuis près de dix ans au Venezuela: “Parler de souveraineté c’est parler de semences. Et pour parler de semences nous devons parler de semailles, de récoltes, de mise en culture, et cela passe par un travail de base, de conscientisation. Il ne s’agit pas seulement de distribuer les semences, il faut aussi que ce processus s’accompagne d’un processus de prise de conscience”.

Célia insiste par ailleurs sur le défi que représente l’organisation même des processus de formation, le débat sur le thème des semences comme souveraineté et leur redistribution aux familles, en garantissant un processus d’accompagnement, pour que dans un an le contexte soit différent. Et l’unité est fondamentale pour réussir ce processus : “nous savons que nous ne mènerons pas ce processus seuls, mais avec l’engagement des paysannes et des paysans du Venezuela, des collectifs (…) C’est pourquoi notre tâche est de jeter des ponts entre eux”.

 

Source : http://www.mst.org.br/2016/09/04/curta-metragem-produzido-na-venezuela-discute-a-relacao-do-campones-com-a-terra.html

Texte : Luara Dal Chiavon

Edition : Iris Pacheco

Traduction : Thierry Deronne

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« Dans notre combat, nous ne ferons de cadeau à personne ». Chronique paysanne au bord du fleuve Chama

7 avril 2016, par Katherine Castrillo. Reportage pour Cultura Nuestra

122-2-1200x776L’histoire remonte au bassin supérieur du fleuve. Sur ses rives peuplées de langues indigènes, aujourd’hui fragilisées et éteintes, il y a eu des enterrements primitifs et des mains qui fabriquaient des objets en céramique. Plus bas, dans les vallées latérales où poussent les bananiers – l’or vert- le fleuve Chama poursuit son cours.

A hauteur des villages de La Fortuna, Paraiso, Francisco Javier Pulgar et le Chivo, seul son cours sépare ses habitants des terres fertiles qui se trouvent de l’autre côté du fleuve. Faire le tour depuis ces endroits habités jusqu’aux champs, c’est encore aujourd’hui quelque chose d’impensable à cause de la distance. Le chemin direct, c’est le fleuve.

Ils n’avaient pas de maison, ils n’avaient pas de terres à travailler. Ils ont entendu parler de quelque chose sur cet autre côté,  de bonnes terres inexploitées pleines de brousssailes de tubercules d’ocumo, de cèdre et de chêne. Ils ont décidé de traverser les eaux pour aller voir. C’était en décembre 2013.

« Le premier jour, nous sommes passés à six. Ceux qui surveillaient cette zone nous ont lancé des bombes lacrymogènes. « Vous vous en allez d’ici, ces terres sont à nous », ils étaient masqués. Le lendemain, nous avons réuni un groupe de personnes de la communauté pour savoir quels étaient ceux qui comptaient les cas les plus graves en terme de pauvreté et de logement et qui seraient d’accord pour venir travailler les terres, prendre la décision de passer de l’autre côté et d’y établir des campements. Nous avons formé des groupes de 50, 80 et 100, nous dormions sur le mur de contention du fleuve. Nous étendions des plastiques et nous dormions par terre, attentifs aux serpents, à trouver de l’eau, à monter la garde par tours de cinq ou six personnes. On nous détruisait les campements et nous les remontions. Ce fut un dur travail que nous avons fait peu à peu jusqu’au jour où nous avons décidé de venir à bout de cette montagne à la force des machettes et des haches. Nous avons demandé une autorisation à la Garde Nationale pour pouvoir faire quelques brûlis alors que nous nous organisions », c’est ainsi que Juan Castillo commence cette histoire.

Le cas de l’hacienda Bicentenaire, au Sud du lac, état de Zulia, est encore aujourd’hui l’un des plus emblématiques de la lutte paysanne pour récupérer et travailler des terres quand la grande propriété et la « récupération » par l’état ne se sont pas avérées des alternatives pour le peuple.20-2-744x443

Roberto Gonzalez était le grand propriétaire qui possédait les 776 hectares de l’hacienda. Il s’est fait passer pour un petit producteur et sollicitait des prêts à l’état qu’il ne remboursait jamais. « Nous avons des copies des chèques qui correspondent à ces prêts. Lorsqu’on a commencé à vérifier, on a découvert qu’il avait, rien que dans cette zone, plus de mil hectares et d’autres terres dans l’état de Zulia. Il embauchait des sans papiers pour leur donner un salaire de misère, il ne payait pas de prestations sociales ; si les travailleurs tombaient malades, il ne les laissait pas aller à l’hôpital, il leur donnait un médicament quelconque sur place », raconte Lili, l’une des porte-parole des paysans.

Une fois que l’état a exproprié la propriété, il la considérait comme « modèle » à cause de sa capacité de production, elle est devenue l’usine de transformation de bananes « Argelia Laya ». Elle est restée approximativement quatre ans sous administration de l’état, jusqu’en décembre 2013 lorsque les paysans et paysannes ont décidé de commencer le processus de récupération de cet espace qui, racontent-ils, se trouvait pratiquement à l’abandon. « Nous avons fait un radeau et tous les jours nous traversions le fleuve. Nous sommes arrivés avec l’idée de parler aux autorités de l’usine Argelia Laya. Nous leur disions que ce dont nous avions besoin c’était d’un morceau de terre en friche pour la travailler. Alors, nous avons cherché conseil dans notre communauté auprès de personnes qui étaient au courant des lois. Elles nous ont dit que nous devions nous constituer en coopératives, pour parler directement avec la direction de la fabrique. La direction nous a fait signer un papier comme quoi ils ne nous chercheraient pas querelle et qu’ils nous permettraient de rester sur le mur de contention jusqu’à ce que nous puissions entrer, mais après cet accord ils nous ont envoyé la Garde Nationale et la police », rappelle Marbella Urdaneta.142-2-744x496

L’occupation

Vitalia Ramirez, on l’appelle « La grand-mère ». Elle est la première à se lever, presque à l’aube, pour faire le café. Elle parle un dialecte de Zulia authentique et rapide. Elle n’a pas encore dit le moindre mot qu’ils rigolent tous. Elle a les cheveux raides et blancs et elle serre ses mains fortes, elle raconte : « Pour moi, ça a été très dur. Je pleurais en traversant le fleuve. On nous faisait courir. Une fois, on nous a même tiré dessus et avec la peur, je ne sais même pas à quoi je me suis agrippée, mais je me disais « je dois rester en vie ». Alors, je me suis retrouvée seule pour franchir le fleuve qui était en crue, je ne savais pas quoi faire, et un camarade est arrivé et il m’a dit « que faites-vous grand-mère, n’ayez pas peur, vous n’allez pas vous noyer, où vas-tu ? lui dis-je, je vais aux champs, je ne fais pas marche arrière, ça ne fait rien, s’ils doivent nous tuer, qu’ils nous tuent tous ». Alors, cinq autres camarades sont apparus et ils m’ont donné du courage, nous avons couru et je me suis même hissée sur un gros morceau de guayacan (arbre tropical). Lorsque nous sommes arrivés nous avons retrouvé d’autres camarades, ils nous ont dit que les hommes masqués se trouvaient dans les parages. Nous savions donc que devions rester groupés. J’ai pris deux camarades par le bras et nous avons marché. Nous sommes tombés sur la Garde et la police. Ils nous ont dit qu’on ne pouvait pas rester là. Je me suis plantée devant eux et leur ai dit :  « Je suis un paquet de nerfs mais on m’a élevée pour me confronter à quoique ce soit ». C’est le jour où ils ont fait l’occupation définitive. C’était en avril 2014.

Ils étaient déjà 300 familles. Quand ils sont enfin entrés, ils ont dormi pendant trois mois dans des hangars entourés de forêt. Ils n’avaient pas de lumière, pas d’eau, ils dormaient dans des hamacs, beaucoup d’entre eux exposés aux intempéries. Ils organisaient de nouvelles rondes de garde. Lili avait un panier où l’on met les bananes qu’elle utilisait en guise de placard. Elle y mettait le linge, un mixer pour préparer à manger à sa petite fille d’à peine un an, celle-ci était purulente à force d’être piquée par les insectes durant les nuits au bord du fleuve. Et même si ce n’était guère confortable, vivre ici, au milieu de tout cela, c’était moins triste et ça donnait plus de cet « espoir vert » dont parle José Maria Arguedas, cette victoire comme un lac profond où respirent les terres qui attendent d’être récoltées.

Cent personnes par garde. Les individus masqués arrivaient, ils couraient et revenaient à leur garde. Ils ont commencé à monter trois coopératives et un front paysan. Enfin, trois mois après l’occupation les actes constitutifs étaient prêts, ils ont cherché un géomètre pour qu’il mesure et définisse les limites  et pour commencer à diviser équitablement les terres entre toutes les familles. Ils ont commencé à s’installer et à travailler pour  faire produire ces terres. Les employés de la Argelia ont commencé à s’en aller bien qu’ils les aient invités à rester. « Ils n’ont pas voulu se joindre à notre lutte, ils voulaient vivre en coupant des bananes, un point c’est tout. Nous leur avons dit « ou vous travaillez ou vous partez » et ils sont partis. Après, ils ont réalisé et ils ont commencé à s’organiser sur d’autres terres près d’ici ».110-2-744x450

Juillet 2015 est arrivé. On appelle l’une de ses nuits « le désastre ». Lorsque les employés sont partis, les machines et les tracteurs de l’entreprise Pedro Camejo sont restés. Une nuit, après la journée de travail, lorsqu’ils étaient réunis en dehors de chez eux, pour discuter, un camion est arrivé avec une douzaine d’hommes armés. Ils les ont frappés et enfermés. Tout cela a duré quatre heures. Ils les ont visé et mis « tête en bas ». De peur, ils ont uriné sur eux et vomis. Ils leur disaient qu’ils allaient les tuer. Tout ça pour quoi ? Ils sont allés voler un tracteur qui était crevé.

« Mais nous continuons à aller de l’avant. Nous avons dû tout faire en partant de zéro. Tout ce que tu vois ici, c’est le résultat de notre travail. Nous avons vendu des galettes de maïs, des fromages, nous avons semé sur des portions de terre pour la faire produire peu à peu. Nous nous sommes rendus dans les bureaux des différentes institutions pour demander de l’aide afin d’obtenir les intrants agricoles les meilleurs marché, car avec l’actuelle guerre économique un produit qui vaut 340 bolivars est vendu 30 000. Mais nous ne sommes pas soutenus. De quoi avons-nous besoin ? Qu’on nous donne le titre qui régularise notre situation sur ces terres, tant que nous n’aurons pas les papiers officiels on continuera de nous répondre qu’on ne peut pas nous aider car nous figurons comme des récupérateurs de terres ou des occupants illégaux. Il faut que nous soyons régularisés, nous voulons travailler. »

Croisée de chemins et horizons

On leur a dit que quelques groupes de la Garde Nationale veulent prendre ces terres. Pour Johana Urdaneta la raison est simple, le manque de proximité avec les expériences vivantes du peuple ont fait que l’on ignore, y compris dans certains secteurs de hauts dirigeants politiques, que de nombreuses luttes paysannes désignées comme des récupérations sont le résultat d’un processus d’organisation accumulée, d’une prise de conscience collective. « Nombreux sont ceux qui croient que nous avons été mis ici sans rien avant, que nous coupons les bananiers et que nous vivons comme des rois, mais personne ne sait tout ce que nous avons enduré et combien nous avons lutté. Si nous avions cinq galettes de maïs, nous mangions tous avec ça, un petit morceau pour chacun, si on apportait du riz, la même chose, nous faisions de grandes marmites de soupe pour que cela profite bien, nous faisions du café avec l’eau du fleuve, nous cuisinions le manioc sans eau, directement jeté sur le feu. »

Et ce n’est pas seulement le fait de la Garde Nationale ou du grand propriétaire, un ex maire d’El Chivo a menacé l’une des porte-parole ; à une autre, il a offert une maison pour qu’elle renonce avec sa famille. « Ils nous ont offert de l’argent pour que nous remettions tous les papiers obtenus lors de nos démarches, les actes constitutifs de nos coopératives, les registres d’information fiscale, les papiers que nous obtenus dans l’affaire avec l’usine Argelia Laya. Mais non, car grâce à toute cette information que nous avons recueillie, nous avons obtenu que le Tribunal Suprême Agricole tranche en notre faveur pour une attribution de terres. Que voulaient-ils ? Que nous leur remettions tout, que nous jetions l’éponge, que nous nous vendions, que nous soyons déloyaux à la lutte de toutes ces familles », dit la professeure Lianela Chourio.

Devant tant de harcèlement, ils ne cessent de faire des projets. Leur objectif est d’obtenir une banane 100% qualité pour l’exporter. Plusieurs entreprises, mixtes ou privées, sont déjà parvenues à offrir quelque chose de semblable, mais ils sont clairs, elles ne participeraient à aucune prise de décisions : « Nous voulons arrêter de travailler avec des intermédiaires qui sont ceux qui augmentent les prix du produit au consommateur et qui sont ceux qui gagnent le plus alors qu’ils ne font pratiquement rien. Ils sont venus ici en pensant qu’ils allaient bien obtenir quelque chose de ces ignorants. Eux, ils vendront une autre partie de leur production aux communautés des environs et la banane de type C, ils les donneront aux institutions qui en auront le besoin.

Il y a 776 hectares, divisées de telle sorte que chaque famille travaille chacune son morceau. Ceci garantit le fait que si vous avez ce morceau, c’est vous qui devez l’entretenir, ainsi chaque famille doit-elle se montrer à la hauteur de sa terre face au collectif, et celle qui ne le fera pas doit céder son morceau à une nouvelle famille qui en a besoin et qui voudra la travailler. Ils disent que ceci ne signifie pas qu’ils ne s’aident pas les uns les autres ; si une famille a besoin d’un coup de main ou d’un outil, de graines ou d’intrants, de bombe pour fumiger, ou de machettes, d’autres familles sont là pour les leur apporter.

« Les personnes qui doutent de tout cela, qu’ils viennent voir et prennent connaissance de notre travail. A l’Assemblée Nationale  l’opposition est là à enquiquiner, ils disent qu’ici nous ne produisons pas une seule banane. Avant de nous juger, qu’ils viennent ». Nous, nous l’avons vu. Les camions sortent chargés. Ils emportent 60 tonnes de bananes par jour, en pleine sécheresse, alors qu’ils n’ont pas un accès facile aux intrants, ni pratiquement aucune aide autre que celle de leurs mains pour travailler. « Et, que dit l’opposition ? Qu’on ne produit pas la moindre banane. Jusque dans le sable et en été nous semons du manioc et du maïs pour notre consommation familiale, des petites bananes, des « parchitas » et du potiron. Nous nous suffisons à nous-mêmes, mais assurons la subsistance des personnes des communautés voisines qui viennent travailler.118-2

Il y a 220 enfants, plus d’une trentaine d’entre eux avec différentes formes de handicap, quatre-vingt personnes âgées. Plus de 60% de ces paysans et paysannes n’ont rien d’autre que le fruit de cette lutte. Ils savent que tout le pays connaît une situation économique difficile : « Et néanmoins, ici nous pouvons dire que nous avons à manger, bien qu’il y ait de nombreux obstacles, nous sommes là paysans et paysannes et nous allons continuer à lutter, nous n’allons pas renoncer ni faire de cadeau à personne. Ici, celui qui viendra va devoir affronter plus de six cents personnes, ici ils vont trouver des gens avec lesquels il faudra combattre pour les expulser ».

Vers la fin de cette conversation, dans la nuit bien avancée et chaude, nous leur avons demandé comment ces expériences ont transformé leur quotidien. D’abord, ils nous ont demandé si nous aimerions manger une galette de maïs avec de l’iguane au petit déjeuner et puis, ils nous ont répondu, toujours les femmes en premier :

« Toute cette expérience nous a apporté un changement dans notre vie et notre attitude. Nous avons appris que l’important n’est pas de travailler pour travailler, mais de nous soutenir collectivement, de sortir de l’isolement.- A toi de parler.

-Bon, je n’avais pas de toit. Rien. Avec tout ce que nous avons fait petit à petit, nous sommes passés de vivre dans un sac dans un hangar à construire notre petite maison. Nous avons deux hectares où semer, et garantir ainsi que nos enfants iront étudier.

Johana dit : « Nous y sommes arrivés parce que le fleuve nous a toujours favorisé la tâche »

Texte: Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Photos: Luis Miguel Hernández / Contact: @FotodgraficoLM

Traduction: Sylvie Carrasco

Source: http://laculturanuestra.com/no-vamos-a-darle-pelea-facil-a-nadie-cronica-campesina-junto-al-rio-chama/

URL de cet article: http://bit.ly/1qZylS3

Rude coup pour l’agrobusiness au Venezuela : les députés chavistes votent la loi des Semences

CW4v2l5UkAAQYhVAprès deux ans d’un débat marqué par  la forte participation des mouvements sociaux, le parlement vénézuélien, qui dispose jusqu’au 5 janvier 2016 d’une majorité chaviste, a approuvé le projet de la Loi des Semences (nous avons rendu compte sur ce blog de la longue marche de cette loi d’initiative populaire, NdT) (1)

Les organisations qui ont défendu cette loi la définissent comme « fruit d’un consensus anti-OGM et anti-brevet ». Depuis plusieurs jours les citoyen(ne)s avaient manifesté leur appui sur les réseaux sociaux ou depuis les balcons de  l’hémicycle aux député(e)s qui discutaient et votaient les articles de ce texte.

Son élaboration a commencé en octobre 2013 sous l’impulsion de mouvements paysans, d’organisations écologistes, de mouvements politiques et sociaux qui appuient le processus révolutionnaire. L’objectif du texte est de promouvoir la production d’aliments sur la base d’une conception agro-écologique, d’interdire les OGM, et de retirer aux grands groupes privés un négoce potentiel qui brasse des milliards de dollars dans le monde entier.

L’approbation de la loi repose sur les articles 127 et 305 de la Constitution Bolivarienne. L’article 127 stipule que “l’État protègera l’environnement, la diversité biologique, les ressources génétiques, les écosystèmes, les parcs nationaux et le patrimoine naturel, ainsi que toute zone qui revêt un intérêt écologique particulier. Le génome des êtres vivants ne peut faire l’objet de brevet commercial et la loi sur la bioéthique régulera cette matière. C’est l’obligation fondamentale de l’État de garantir que la population puisse vivre dans un milieu libre de pollution, où l’air, l’eau, les sols, les côtes, le climat, la couche d’ozone, les espèces vivantes seront protégées spécialement, conformément à la loi”.

Pour sa part l’article 305 prévoit : “l’État encouragera l’agriculture soutenable comme base stratégique du développement rural intégral afin de garantir la sécurité alimentaire de la population, comprise comme la disponibilité suffisante et stable d’aliments dans le cadre national et l’accès opportun et permanente à ceux-ci par les consommateurs”.

En fait la loi applique le mandat constitutionnel sur des thèmes sensibles comme l’interdiction de breveter le vivant. Son objet est de « préserver, protéger, garantir la production, la multiplication, la conservation, la libre circulation et l’usage des semences autochtones; ainsi que la promotion, la recherche, l’innovation, la distribution et l’échange de celles-ci, à partir d’une vision agro-écologique socialiste, en privilégiant la production nationale de semences”.CWSFA5OWsAEtRhcCWTTK52WwAMJoiL

Réactions de l’entreprise privée

Cette politique va en sens inverse de celles impulsées depuis une dizaine d’années, y compris dans des pays considérés comme progressistes – le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, par rapport à des pays néo-libéraux comme le Mexique, la Colombie, le Pérou, le Chili. Alors que tout le continent reste dominé par le modèle des transnationales qui contrôlent le marché des semences dans le monde: Monsanto, Syngenta, DuPont, Dow, Bayer, BASF-, au Venezuela la Révolution Bolivarienne a choisi la voie d’un modèle écosocialiste, tracé dans la plate-forme électoral de Chavez puis de Maduro : le Plan de la Patrie 2013 – 2019. (2)

La nouvelle norme a fait l’objet des critiques de l’opposition de droite, qui a refusé de voter en sa faveur. Après la séance, le député Ivan Colmenares, de l’État de Portuguesa, a déclaré que “cette loi de semences n’est pas viable vu sa nature trop idéologique, son caractère anti-OGM et son caractère anticonstitutionnel”. Colmenares la considère comme “discriminatoire envers le secteur privé et envers la population qui n’est pas alignée sur le processus de changement. Elle est également très contradictoire puisqu’elle défend les semences originaires des ethnies et des paysans sans propositions tangibles pour leur production ”.

Cette position exprime directement la position de la principale Chambre de l’agro-business, Fedeagro, dont le président Antonio Pestana, dès le lendemain des élections législatives du 6 décembre qui ont vu la nette victoire de la droite, demandait que «soit donné en priorité un coup d’arrêt à la Loi des Semences ”.

Pour le représentant patronal, cette loi serait approuvée par des personnes qui « de manière irrationnelle, font passer leur idéologie avant tout autre chose ”. Il a rapidement révélé la sienne : “Il y a un autre thème qui est celui de la Commission Nationale de Biosécurité. Nous devons permettre à nos chercheurs de parler d’OGMs; si ceux-ci sont mauvais pour la santé des vénézuéliens alors il faut empêcher leur entrée dans le pays, mais s’ils disent qu’ils ne nuisent ni à l’environnement ni aux consommateurs, nous devons permettre que les agriculteurs vénézuéliens puissent opter pour cette technologie qui a donné de bons résultats dans d’autres pays ”.

En outre Fedeagro a exigé que soit éliminée la Loi des Terres de 2001 – une des “causes” qui poussèrent le patronat vénézuélien à organiser le coup d’État contre le président Chavez en avril 2002 – et que les terres soient rendues aux grands propriétaires.

Pour les mouvements sociaux il s’agit d’un pas important dans un travail collectif d’organisation qui a pris des années. Il se concrétise dans une bataille plus générale entre deux projets parvenus au plus haut degré d’antagonisme. Si la droite tente d’éliminer la Loi des Terres et la Loi des Semences elle aura face à elle, c’est prévisible, une population décidée à les défendre.

Fernando Vicente Prieto – @FVicentePrieto

Notes:

(1)        Lire notamment « Au Venezuela, le peuple légifère contre Monsanto »https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/12/20/comment-faire-une-loi-au-venezuela/ et « Le Venezuela lutte contre les transnationales en produisant ses semences autochtones”, http://wp.me/p2ahp2-1vp
(2)        Lire « Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019 » https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

 

Source : http://notas.org.ar/2015/12/24/asamblea-nacional-venezuela-aprueba-ley-semillas/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-29x

Renaître avec toutes les forces du mouvement populaire

L'auteur: Katherine Castrillo @ktikok

L’auteur: Katherine Castrillo @ktikok

Ma génération, celle qui a grandi sur les cendres vaincues de nos parents, a été témoin de l’agonie d’un projet politique misérable. Comme de nombreuses mères démobilisées par la pauvreté, le paramilitarisme, les grandes propriétés agraires ou la famine, la mienne fut contrainte de vivre sur une des hautes collines urbaines d’où elle sortait de l’eau pratiquement en creusant avec les mains. Mon frère conservait une longue cicatrice au bras de sa chute sur du verre brisé durant le Caracazo (1). Il avait neuf ans. J’ai grandi à la vue de cette blessure, en écoutant toutes les sornettes sur « comment surgir du bas », « comment sortir du barrio », qu’il fallait laisser le barrio « loin derrière soi », que nous ne devions pas nous habituer à lui, ne voir en lui que les murs hébergeant des familles à la recherche du « progrès » et qu’un jour on l’abandonnerait, pour devenir, enfin, « quelqu’un ».

Je recours à la mémoire parce que dans les heures de “chute” c’est le seul lieu originel où je peux me convaincre du chemin que nous avons parcouru. Cette mémoire me dit que l’heure est venue pour nous de retrouver une racine partagée par des millions de vénézuélien(ne)s qui sommes né(e)s, paradoxalement, de la victoire sur plusieurs défaites. En 1989, quand le sang du peuple se réveilla sur du verre brisé, les forces d’alors pouvaient dire que nous avions échoué parce qu’on nous avait assassinés par milliers. Nous sommes rentrés chez nous pour ressentir en 1992 une secousse abyssale (2): non plus une défaite mais une victoire qui ne resta pas confinée à un « pour l’heure » : le point à partir duquel une autre culture et un autre horizon se firent nécessaires et irréversibles. En 1999, après des siècles de bataille et de résistances à notre corps défendant, nous avons enfin gagné (2). Ce ne fut pas la naissance d’une identité chaviste unique : nous venions d’histoires communes mais de consciences différentes. Ce point est important pour comprendre le chavisme d’aujourd’hui, son engagement envers ce qui a été construit, son pari pour un projet de pays.

“Rien ne peut se créer sans un lieu de départ » : l’affirmation de Chavez vaut la peine d’être relue aujourd’hui au moment où quelque chose s’ouvre sous nos pieds. Cette chose qui nous habite – la morale intacte de celui qui sait perdre – nous oblige à respirer profondément et à nous interroger sincèrement : jetons-nous toute l’énergie, tout notre être, dans la construction de ce “lieu” à partir duquel le Venezuela commencera à engendrer une nouvelle société, un projet socialiste ? Ce lieu a pour nom la commune.

5En 2009, dix ans après notre première victoire électorale, Chavez déclara à San Juan de Los Morros (état de Guarico), qu’il fallait créer d’urgence des projets productifs, aux mains des travailleurs, du peuple. Un plan d’entreprises mixtes entre État national et régions pour créer un nouveau tissu d’entreprises publiques de propriété sociale. Or le coup de massue quotidien que nous recevons depuis deux ans s’opère justement à travers l’accaparement, la contrebande, la revente de la nourriture et des produits de première nécessité, les files d’attente pour ne pas devoir payer au centuple le même produit dans la rue, quand on le trouve. Ce qui pousse des conseils communaux à inventer des systèmes de distribution d’aliments, des cultivateurs de terres récupérées à revenir aux semences éliminées par les transnationales, des conseils paysans à récolter des centaines d’hectares qui avaient été spoliés par des grands propriétaires, tout en espérant ne pas grossir la liste des deux cents paysans morts dans cet effort, des ouvriers à occuper des usines pour les faire produire après leur mise en faillite par des entrepreneurs qui ont ensuite abandonné le pays. Dans ces expériences qui ne sont pas peu nombreuses, se trouve la réponse sur le tournant à prendre. Il faut croire sans réserve aux pouvoirs créateurs du peuple. S’il doit y avoir un changement dans ce pays ce ne sera pas le retour à la misère mais l’émergence croissante d’une culture socialiste, et cela commence par la commune.

Chaque expression communale, disait Chavez, doit avoir son propre profil économique. Chaque expression de l’organisation citoyenne (il incluait les centres culturels) doit devenir une cellule de socialisme.

Y-a-t-il des accords communs pour cette construction parmi les hauts dirigeants du chavisme ? Si tel est le cas nous devons faire nôtres les paroles du président Maduro: rien ne s’est arrêté, rien ne s’arrêtera. Mais ces accords semblent assez récents et ils deviennent particulièrement urgents à l’heure de redéfinir les priorités de la révolution qui passent par la reconnaissance et le transfert de compétences au gouvernement populaire. Nous devons nous demander si comme mouvement populaire nous avons dépassé le stade de la légitimation interne, pour passer à la construction effective de la commune.12

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Les résultats de ces élections sont liés à ces dettes historiques, au bureaucratisme, à l’indifférence et à l’arrogance de nombreux cadres moyens ou d’en haut qui sont restés en place, conjoncture après conjoncture, impunément, parce que ce n’était jamais le moment de la discussion transformatrice. A quoi il faut ajouter les erreurs de communication sur ce projet, dont la stratégie institutionnelle s’est limitée au slogan et à la phraséologie, avec pour résultat, comme l’explique José Roberto Duque: “Une légion de jeunes qui croient que la révolution c’est obtenir un poste, un salaire, un uniforme, des resto-tickets et des avantages bureaucratiques.”

La reconnaissance des propositions de la diversité sexuelle, qui s’incarne aujourd’hui à l’assemblée dans la présence de la députée de droite transgenre Tamara Adriàn, la discussion diaphane et engagée sur la Loi des Semences, la tardive mise en place du nouveau moteur productif non dépendant du rentisme pétrolier, la non-reconnaissance de leaderships populaires et les yeux fermés sur la situation de contrebande qui s’est étendue fortement en zone frontalière grâce à la Garde nationale bolivarienne, sont quelque uns des aspects devenus monstrueux au quotidien.

Ces jours derniers, en voyant les marxiens et chavistologues traiter Nicolas Maduro de “clientéliste”, l’accuser de ne pas appuyer les petits partis qui auraient évité “l’effondrement de la révolution », à entendre ceux qui disent avoir dû voter finalement pour l’opposition par frustration, on se dit que vraiment il revient au peuple d’orienter et de conduire ses processus, et non aux analystes de bistrot ou aux leaders de partis nains.

Qu’est-ce qui est en jeu dans cette nouvelle étape ? En peu de jours les factions de la droite haussent la voix pour dresser la liste de leurs mesures: éliminer la Loi des Locataires, ce qui permettrait de mettre à la porte, rien qu’à Caracas, plus de 25 mille familles; la Confédération des Associations de Producteurs Agricoles demande d’arrêter la discussion de la Loi des Semences impulsée par des paysans et par des mouvements sociaux, pour la remplacer par des articles permettant l’usage d’OGMs. Réaliser des “modifications” à la Loi des terres et du Développement agraire pour que les grands propriétaires récupèrent ces terres volées, qu’ils maintenaient improductives. La Fédération de Chambres de Commerce et de Production du Venezuela (Fedecamaras, d’où est parti le coup d’État de 2002, avec l’auto-proclamation comme président de la république du patron des patrons Pedro Carmona Estanga) demande de “revoir” la Loi du Travail pour éliminer l’interdiction de licencier et les autres conquêtes du monde du travail; plusieurs fédérations patronales qui se battent pour l’élimination de la Loi des Prix Justes et de la Loi Antimonopole.

Cette “nouvelle” Assemblée Nationale est composée des mêmes représentants de vieux projets qui dans ces 16 années ont refusé de reconnaître 18 des 20 élections, qui des dernières élections présidentielles de 2013 à l’opération « sortie » ont provoqué la mort de plus de 50 personnes, jusqu’à ce que la supposée « dictature » s’évapore le dimanche 6 décembre par le simple fait qu’ils ont remporté les élections.

Dans sa volonté de restaurer le néo-libéralisme des années 90, la droite veut aller plus loin. Les attributions de la majorité qualifiée de l’assemblée sont la formulation de lois organiques, le limogeage de magistrats du Tribunal Suprême de Justice, la désignation du Juge, Contrôleur et Défenseur du Peuple, la réforme constitutionnelle et la censure du vice-président ou des ministres. Cependant, la Constitution prévoit que tout acte qui remettrait en cause les garanties et les droits fondamentaux de la population peut entraîner la dissolution du parlement.

Notre force majeure a été et continue d’être un peuple actif et mobilisé. Dès le lendemain des élections, dans plusieurs zones du pays, dans les terrains de sport, les places et les espaces culturels, la population a cherché spontanément à se réunir pour débattre des résultats et à réfléchir sur l’attitude à adopter face à ce qui pourrait se passer.CV36UPVWoAAwhD7

Le président Maduro a su faire une rapide et correcte lecture des événements, s’est adressé au pays pour inviter à créer des espaces d’analyse, de débats et d’agendas de travail, a réuni en congrès les 980 délégué(e)s des partis qui composent le grand pôle patriotique et les conseils du gouvernement citoyen (délégations des mouvements sociaux, à rang présidentiel). “Il faut apprendre des difficultés. Les nouvelles étapes nous mèneront aux chemins de la victoire” a-t-il dit. Il n’y a pas d’autre voie que revoir, rectifier, et réimpulser. Nous l’avons déjà vécu lors de notre défaite au référendum sur la réforme de la Constitution : le message de Chavez fut alors que chaque bataille électorale permet au pays de continuer à mûrir.

Les mouvements de femmes, écologistes, de communication populaire, et beaucoup d’autres ont commencé à organiser leurs propres espaces de rencontres pour la réflexion et l’action. La tâche est de définir les plans d’action de la nouvelle étape : lutte contre la corruption, relance de l’économie productive et renforcement des mouvements sociaux.

C’est pourquoi je suis revenue à la mémoire. Comme nous l’avons appris ces dernières  années, la mémoire ne concerne pas seulement la période d’avant 1999 (première élection de Hugo Chavez, NdT) mais aussi d’après 1999. C’est de là que sortent les grandes lignes de ce que demande le peuple aujourd’hui : la fin des processus inefficaces, de corruption et technocratiques.

Immédiatement après le premier bulletin de résultats donné par le Conseil National Électoral, le leader de l’opposition Ramos Allup a dit qu’il en finirait avec la “porcherie” qu’a été jusqu’ici l’Assemblée Nationale et changerait radicalement la chaîne de télévision parlementaire. C’est cela que pense l’opposition de tout ce que nous avons gagné à force de résistance et d’offensives : la révolution est une porcherie. C’est ce type de pensée qui a fait que des femmes comme ma mère ont baissé le visage vers la terre durant des dizaines d’années pour en sortir de l’eau. Nous ne retournerons pas à cela.

Ceux qui ont voté pour le “changement” promis par la droite ont en réalité choisi de revenir aux modèles d’exclusion et conservateurs, par certitudes ou par vote-sanction. De toute manière, ceux d’entre nous qui croyons qu’il faut approfondir ce qui a commencé avec les révoltes contre le FMI en 1989 (1), allons vers le temps de la renaissance avec toutes les forces du mouvement populaire.

Texte : Katherine Castrillo @ktikok

Source : http://laculturanuestra.com/despues-del-6d-renacer-con-las-fuerzas-del-movi

Traduction : Thierry Deronne

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Notes:

  1. “Caracazo” est le nom donné à la répression des révoltes de la faim contre les “mesures d’ajustement” du FMI appliquées par le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez en 1989. Celui-ci ordonna à l’armée d’étouffer les manifestations populaires. Bilan : plusieurs milliers de morts et de disparus.
  2. C’est contre le précité Carlos Andres Perez qu’Hugo Chavez organisa une insurrection civico-militaire en 1992. L’opération ayant échoué, il apparut à la télévision pour demander à ses compagnons de se rendre. C’est là qu’il prononça son célèbre « pour l’heure les objectifs fixés n’ont pu être atteints ». De manière inattendue ce bref passage à l’antenne en fit un héros populaire. Après plusieurs années de prison, et la décision de fonder un mouvement politique, il fut finalement élu président en décembre 1998.

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-28K

(Photos :) Une commune dans les Andes du Venezuela

Comuna Los Apios Edo Mérida. Foto: Milangela Galea

Comuna Los Apios Edo Mérida. Foto: Milangela Galea

Comuna Los Apios Edo Mérida. Foto: Milangela GaleaA ce jour plus de 1300 communes se sont constituées au Venezuela. D’autres centaines sont en gestation, débattant et définissant en assemblées territoriales leurs futurs axes économiques politiques et sociaux et la forme de leur auto-gouvernement. Le nombre croît constamment, et si toutes les organisations ne sont pas parfaites dans leur fonctionnement, la démocratie participative s’en trouve peu à peu renforcée. Les communes disposent en outre d’un organe de décision qui a rang présidentiel depuis mars 2014: lire “la commune co-présidente du Venezuela(1)

Qui parcourt le pays peut rencontrer des communes aux quatre points cardinaux. Dans les montagnes ou dans les villes, les côtes des pêcheurs, les grandes plaines agricoles, les profondeurs amazoniennes ou, comme ici, dans les Andes, à trois mille mètres d’altitude. La Commune “El Paso de Bolívar 1813” a mis sur pied une auto-construction (autogérée) de logements, les semailles et la récolte du blé, de nouvelles formes d’économie à la fois nouvelles et aussi anciennes que la culture de la terre.

Note:

(1) « La commune, co-présidente du Venezuela »,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/17/la-commune-copresidente-du-venezuela/

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Source de cet article : http://laculturanuestra.com/fotos-merida-una-comuna-de-trigo-hombre-y-mujeres-libres/

Traduction : Thierry Deronne

Photos : Milangela Galea

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La rébellion des semeurs

« Il faudrait faire des trous avec la houe pour enterrer la semence et même ainsi on est sûr que rien ne naîtra ; ni maïs ni rien d’autre ne poussera ».

Juan Rulfo, « Pedro Paramo »

Sabana-Alta-17Toute l’histoire a commencé à la fin de la deuxième Guerre Mondiale et on l’a appelée la Révolution verte. Un nord-américain financé par les Rockefeller  se mit à « améliorer » (à trafiquer) des variétés de semences dans un laboratoire, à quoi il ajouta l’utilisation de nouvelles technologies (agro toxiques) et le semis d’une seule variété durant un temps indéterminé (monoculture). Comme cet essai donna de bons résultats, une grande récolte en peu de temps, ils ont commencé à exporter ce modèle dans le monde entier. Le Venezuela n’y échappa pas.

Ce résumé, simpliste par sa brièveté, ne rend pas compte d’une bonne affaire, celle des monopoles les plus influents du monde dans le secteur de la distribution des semences « certifiées », c’est-à-dire, des semences modifiées génétiquement qui garantissent des récoltes « sûres » : celles qui se traduisent par la perte des semences nationales dans toute leur variété, par la détérioration et la stérilité à long terme des sols contraints à force de produits chimiques à produire un seul type d’aliment, par l’insécurité en matière de santé, l’écrasement des petits et moyens producteurs paysans, la perte des savoirs ancestraux en ce qui concerne le travail de la terre.

Ce qui est nécessaire se perd au profit de ce qui urgent; dans notre pays ces multinationales se maintiennent à flot au milieu de la guerre économique en fournissant des semences aux institutions d’état qui les font parvenir aux familles de producteurs. Que se passe-t-il avec nos semences nationales ? Existe-t-il des efforts de collectifs paysans pour renverser cette réalité ? Y a-t-il des bras pour y parvenir ?Sabana-Alta-3 Sabana-Alta-1 Sabana-Alta-2

« …avec l’épée du général Gabaldon… »

…voilà ce qu’a écrit la poète baleinier Caopolican Ovalles, et c’est avec la même force que l’on dit  Argimiro ou Lara, un groupe de familles de producteurs a créé le Conseil Paysan Argimiro Gabaldon dans la commune de Simon Planas, paroisse Gustavo Vega Leon,  dans la zone d’exploitation paysanne « Sabana Alta. »

Argimiro fut un poète et un guerrier, et ces deux points caractérisent le Conseil Paysan qui s’est activé par besoin d’organisation, pour créer des réponses alternatives aux besoins, raconte José Anzola, l’un des porte-parole : « Nous avons commencé en 2013, avec une initiative de crédits accordés par l’État par le biais du Fonds pour le Développement Agraire et Socialiste (Fondas). Le producteur devait marcher main dans la main avec le Conseil Communal ; celui-ci était chargé d’administrer les ressources accordées pour les semailles. Mais cette méthode n’était pas en accord avec le véritable besoin du producteur car le Conseil Communal était voué aux questions d’habitat, le A-B-C (A: sable, B, parpaing et C : ciment) et les assemblées des Conseils Communaux ne coïncidaient pas avec les besoins urgents tels que les maladies des plantes ou les périodes de semailles. C’est ainsi que nous avons commencé à nous réunir en grandes assemblées de producteurs dans lesquelles nous avons pris en compte toutes les aspects particuliers à cette zone : secteur de culture du café, de la canne à sucre, des céréales, d’élevage de bovins et autres types courants d’élevages ».

José a tout juste vingt-neuf ans et il est déjà passé par l’étape de porte-parole du Conseil Présidentiel des mouvements paysans. Des trois frères, il est le seul à vouloir continuer à travailler la terre et à persuader toute la communauté paysanne de poursuivre sur son chemin. Malgré l’indifférence et le ras-le-bol d’avoir été exploités par des entreprises privées dans l’illusion de voir des améliorations pour eux et leur famille : chat échaudé craint l’eau froide.

Lorsqu’ils ont commencé, ils étaient vingt-trois producteurs. Une fois organisés ils se sont présentés à la Banque Agricole de l’Etat de Lara et ils ont tous obtenu un financement. Ils ont commencé le travail de production sur les cent cinquante hectares des familles participantes. Les producteurs qui ne les avaient pas encore rejoints ont commencé à se rapprocher en voyant que la proposition avançait et que les décisions étaient prises collectivement.

« Lorsque les paysans n’étaient pas organisés ils n’avaient pas de possibilité de travailler les terres, c’est pour cette raison qu’ils les louaient aux entreprises privées qui semaient du maïs; ils payaient les paysans une misère pour chaque hectare cultivé, le maïs semé était mis dans des silos privés qui étaient ensuite amenés aux entreprises Polar et vers d’autres silos afin de produire de l’alcool au lieu d’aliments », raconte José.

Mais il y avait aussi les paysans qui ne pouvaient pas payer leurs dettes envers l’Etat parce que celui-ci leur avait accordé les crédits au mois de décembre, moment où le cycle des semailles de haricots était dépassé. Aussi le Conseil Paysan Argimiro Gabaldon est-il intervenu pour faire le lien entre ces producteurs et Fondas ; ils négocièrent la signature d’un contrat de restructuration qui leur permettrait de solder ces dettes à condition d’être refinancés. Grâce à ce travail d’organisation les producteurs ont fait de bonnes récoltes et sont redevenus solvables vis-à-vis de l’Etat.

Aujourd’hui, il y a déjà soixante-dix familles de producteurs qui font partie du Conseil Paysan, ils ont récupéré 580 hectares de terres : 520 semées de maïs, et 60 de haricots.Sabana-Alta-6 Sabana-Alta-4

Le problème des semences et des facteurs de production bio

C’est ici que nous revenons à notre introduction. Quel type de maïs est semé sur ces 520 hectares ? Pour y répondre il faut d’abord voir  comment marche la relation entre ces organisations paysannes de production familiale et l’État. Les paysans ont récupéré des terres laissées en friche qui étaient là pour « grossir » les grands propriétaires, mais ils avaient besoin des outils nécessaires pour les travailler et les rendre productives.

Premier point: l’Entreprise Socialiste Pedro Camejo, une entité de l’État chargée de la mécanisation agricole et qui fournit ses services pour préparer les terres, les semailles, les aspergements, la coupe et le transport de récolte. Ses prix se situent bien en-dessous des tarifs pratiqués par les entités privées : par exemple, ces dernières font payer trois mille bolivars par hectare quand Pedro Camejo en demande cent soixante, sacrée différence.

Deuxième point : c’est ici qu’intervient l’entreprise d’état Agropatria, expropriée lorsqu’elle était connue sous le nom de Agroisleña S.A. Cette entreprise est celle qui fournit les intrants  et les semences à tous les producteurs. Bien que la semence qui se trouvait naturellement dans cette zone était celle du maïs cariaco, cette année Agropatria a donné au Conseil Paysan Argimiro Gabaldon des semences Dekalb® (inscrit de cette façon avec la lettre « r » dans un petit cercle), importées par Monsanto. Ce sont celles qui se trouvent sur les 520 hectares de terre.

Dekalb® est une marque de maïs, caractérisée par ses « hybrides hautement consistants qui peuvent faire augmenter les gains de l’agriculteur », comme on le souligne dans les pages officielles. Pourquoi ceci se passe-t-il au Venezuela aujourd’hui ? Ce qui est évident pour José c’est que les intérêts des mafias continuent d’exister et celles-ci infiltrent les institutions de l’État, grâce à la collaboration interne dans le but d’accéder au dollar préférentiel destiné aux importations.

De plus : « Depuis que l’on a introduit l’agriculture verte dans le pays, peu à peu les valeurs ancestrales se sont perdues, et grâce auxquelles les grands-pères et grands-mères et leurs aïeux agriculteurs préservaient et administraient leurs semences. Ils n’étaient pas en train d’attendre devant une entreprise pour qu’on leur vende des semences. Ils en gardaient lors des récoltes pour le cycle suivant. Nous pouvons récupérer nos semences. Nous sommes en train de faire un effort pour produire celles que nous sèmerons l’an prochain. »

Actuellement ce Conseil Paysan n’utilise pas 100% d’herbicides. Ils assurent qu’ils utilisent des intrants biologiques moins toxiques et dommageables. « Nous ne sommes pas disposés à utiliser des semences transgéniques. » Ils vont récolter deux millions de kilos de maïs en 20 jours, destinés aux silos d’Agropatria. Avec le maïs on produira de l’huile, des aliments concentrés, et les 2 400 000 kilos de maïs conditionnés seront envoyés au moulin pour produire de la farine précuite.Sabana-Alta-13 Sabana-Alta-8 (1) Sabana-Alta-10

Quelle est l’étape suivante ?

Il faut compter sur la méthodologie adéquate pour créer des ateliers où former les paysans sur la façon de faire les croisements de la semence nationale afin d’améliorer le rendement et les plants. « Nous avons la connaissance, mais nous avons besoin d’articuler cela avec l’Institut National de Recherches Agricoles, lesquelles disposent de l’appareil technologique pour prendre en charge le soutien technique et l’accompagnement dans la sélection et l’amélioration des semences. » Pour José, ceci est possible et d’autres choses encore.

« Depuis que nous nous sommes constitués en Conseil Paysan, nous avons lutté pour ne pas dépendre de l’État par rapport au prestataire de services comme Pedro Camejo, et pour acquérir nos propres machines, les outils pour traiter, empaqueter et distribuer au niveau des Assemblées Paysannes ce que nous semons et récoltons, en particulier, pour nos communautés. Distribuer en « demi-cercle » comme disait Chavez, car nous avons rapproché le maïs de l’État mais nous continuons à acheter un kilo de farine revendue et de lait en poudre à 40 bolivars alors que son coût est de 19 bolivars.

Les défis sont nombreux et parfois compliqués, ils sont liés à des logiques bureaucratiques qui ne sont pas une caractéristique de ces espaces. Mais la connaissance des technologies traditionnelles, la volonté et l’envie de dépasser les contradictions sont plus grandes : « Nous allons travailler pour ne pas dépendre des semences distribuées par l’État, nous allons sauver et produire nos semences nationales. Nous allons travailler pour ne pas dépendre d’un produit agrochimique pour travailler la terre, pour produire nos propres intrants et ne pas dépendre des importations. Aujourd’hui, avec cette guerre économique, si on nous fait un blocus total et que nous ne produisons pas des semences, nous mourrons de faim ».

José dit que ce qu’ils ont obtenu de plus précieux jusqu’à présent, au-delà de ce qu’ils pourraient générer dans leur propre secteur de production, c’est la conscience : « Nous ne voulons pas perdre le travail de la terre, nous voulons poursuivre sur le chemin de nos grands-pères et grands-mères, de nos mères et pères ; ils ont semé à la force du poignet, à la main, sans machine, on produisait à petite échelle mais on produisait.».

Texte : Katherine Castrillo, @ktikok

Photos: Irene Echenique, @Irevendre

Source : http://laculturanuestra.com/producir-semillas-o-morir-de-hambre/

Traduction : Sylvie Carrasco

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Retrouvailles avec le journalisme

José Roberto Duque

periodismoaltamiraQu’au Venezuela la propagande a assassiné et enterré le journalisme, je l’ai souvent soutenu dans les dernières années. Au centre de ma conviction, le fait que la profession s’est scindée en deux versants, le premier du côté de l’entreprise privée pour attaquer le gouvernement, l’autre “blindant” ce dernier dans une défense tous azimuts de ses politiques.

Certes le second groupe offre des nuances dans l’adhésion aux discours et aux actes du chavisme officiel (il y a des communicateurs critiques et d’autres moins critiques) mais émettre des opinions nous entraîne dans la guerre actuelle, celle de la propagande. Les journalistes ont abandonné (nous avons abandonné) le travail consistant à donner les informations avec tous leurs bémols, de part et d’autre, et les travaux qui gardent une vague apparence de journalisme sont en réalité des productions destinées à promouvoir les bontés ou les misères de l’un ou l’autre groupe dans la lutte pour le pouvoir.

Mis à part quelques exercices destinés à visibiliser les conquêtes du peuple pauvre dans son processus de création et de mobilisation comme alternative à ce qui est établi (une forme de journalisme très vigoureuse et qui dignifie comme peu d’autres le “pourquoi” de ce métier), je fais moi aussi de la propagande chaviste et de la contre-propagande antihégémonique, j’aime jouer des muscles dans l’immense bagarre en cours, peut me chaut qu’on me le reproche.

Mais je déambule aussi parmi ces villages, demandant à la vie de nous surprendre et de nous enseigner (histoire de ne pas nous enliser ou nous momifier dans une idée fixe pour plusieurs années ou pour toujours). Me voici emporté dans une dynamique qui m’a fait découvrir, ébloui, un territoire, un milieu où le journalisme peut puiser sa renaissance ou sa rédemption. Ce milieu ne pouvait être que les communes en gestation.

Nous nous sommes embarqués dans l’expérience du journal-école Piedemonte, ici, dans les montagnes de l’État de Barinas. L’idée est simple même si elle exige pas mal de sueur. De quoi s’agit-il ? De faire descendre un journal dans la rue et d’inviter les habitants de la commune à y participer. Comment ? En rédigeant des nouvelles ou des histoires, en prenant des photos, en informant de vive voix ou par tout autre moyen. Il y a des gens qui n‘ont pas d’habileté pour écrire mais qui sont bien vivants et qui remontent les rues avec leurs sens éveillés; ce sont ces personnes aussi qu’on invite à l’atelier de reportage ou de journalisme communautaire. Nous avions déjà offert ce type d’ateliers. Ici les choses se sont bien déroulées également mais avec quelques ingrédients nouveaux (nous reviendrons sur ces quelques éléments fondamentaux).

C’est dans les communes que nous retrouverons le journalisme authentique.

Cet atelier est permanent et continu, c’est-à-dire qu’il ne s’achève pas à la fin de la session: il porte sur la fabrication du journal et le journal, c’est l’école. Ce n’est pas un atelier théorique: il consiste à réaliser dans la vie ce foutu journal pour le distribuer dans la rue tous les mois.

L’atelier suit une dynamique théorico-pratique de trois heures. Au bout d’une demi-heure les participants (dans ce cas, en majorité des paysans et des fils de paysans, entre 13 et 56 ans) connaissent le cadre légal qui nous autorise tous à informer et à être informés, et comprennent la différence entre communication, information, fait divers, nouvelle, rumeur et calomnie. Ils se familiarisent avec les genres qui seront utilisés dans le journal : recension, reportage, chronique, portrait, légendes photo, article d’opinion.

Une heure plus tard on démonte collectivement quelques nouvelles publiées pour voir où est le titre, l’intro et le corps de l’article. On entre dans l’aventure des “cinq questions” (“quoi, qui, où, quand” et on ajoute le “comment”). Un peu plus tard, sur la base de cette grille simple mais nécessaire à l’intégralité de l’information, les participants en sont déjà à construire leurs propre information. Le premier exercice consiste à rédiger une recension ou une note simple sur l’atelier, qui est la nouvelle la plus immédiate.

Parmi les huit participant(e)s-reporters des hameaux de Agua Fría, Cobalongo et La Laguna, aucun(e) n’a jamais pratiqué le journalisme ou n’a envisagé de devenir reporter de sa communauté. Ils ont commencé leur exercice ainsi:

CHAPEAU:

“S’ouvre une dynamique permanente pour que les nouveaux reporters de la campagne recueillent et traitent les nouvelles de Piedemonte.”

TITRE:

“Des communards de Colafría ont entamé un atelier de reporters communautaires”

INTRO:

« Les habitants des communautés membres du Conseil Communal Colafría (Agua Fría, Cobalongo et La Laguna) ont inauguré dans l’école unitaire El Cabalongo de l’État de Barinas les ateliers de formation de reporters communautaires de la Commune Socialiste Agro-Touristique et Productrice de Café “Pie de Monte Andino Barinés”, ce jeudi 29 octobre 2015… »

Et ainsi de suite, jusqu’à épuiser dans la note tout ce qu’ils ont appris.piedemonte

Une fois entamé ce voyage, le formateur leur dit que c’est tout. Que le reste nous l’apprendrons et l’expérimenterons à la mesure de la fabrication du journal. C’est alors que commencent les “problèmes”: le groupe surexcité exige la poursuite de l’atelier et des sessions. Voilà ou mène la libération d’une énergie tellurique: le peuple communicateur sort fébrilement dans la rue à la recherche de nouvelles et de récits. Nous comptons aujourd’hui 32 reporters pour les trois secteurs de notre commune qui s’adonnent à communiquer des choses importantes, qu’ils croyaient jusque là “locales” ou sans importance pour un journal.

Mes dernières leçons de journalisme je les ai reçues de paysans et de fils de paysans.

D’un exercice aussi basique d’initiation au journalisme, pratiqué par ceux qui s’assument comme paysans et comme créateurs, j’ai tiré des leçons importantes dont une insolite, surprenante et inattendue : les participants ont proposé la création d’équipes de reporters comunautaires. On ne trouvera guère ici de reporters en mal de figuration personnelle mais des équipes qui abordent collectivement la production de l’information: il leur est facile et naturel de se réunir pour décider du meilleur titre, de l’intro idéale; de vérifier qu’aucune question n’a été omise (quoi, qui, quand, pourquoi, comment..). Ce ne sont pas des reporters mais des équipes de reporters que nous formons, celles de Colafría, La Quinta y Bicampocerca, et d’autres suivront.

Autre point: comme dans ces communautés tout le monde se connaît et qu’il y a beaucoup de familles et d’amitiés de toute une vie, il a été facile de mener une réflexion sur l’éthique de la communication sociale: personne n’utilisera le journal pour détruire la réputation d’autrui, et en cas d’accusations et de dénociations, elles seront accompagnées du droit à la défense de quiconque en ferait l’objet. Ceci n’est posible que sur un plan communautaire; dans les cadre national et même régional, ces actes d’honnêteté et de respect sont impossibles. Il n‘y a que dans la commune qu’on peut pratiquer un journalisme propre, sas qu’il perde sa combativité.

Parmi les apprentissages surprenants et inattendus, celui-ci m’a particulièrement frappé : Luis Alberto Uzcátegui, un des nombreux producteurs de café de ce territoire m’a fait comprendre que lorsqu’on recherche des informations détaillées, il vaut mieux que la personne interviewée se libère de son travail, pour se consacrer calmement à l’entrevue. Mais si on veut recueillir des histoires et des mémoires, le mieux est de travailler avec cette personne: quand l’être humain travaille de ses mains, l’esprit s’envole, la mémoire jaillit, les cris du passé parviennent avec assez de netteté et de détails pour raconter l’Histoire humaine et géographique.

Bref, si vous êtes un chercheur d’histoires, enfilez votre tenue de travail et accompagnez le travailleur dans sa tâche: le corps sue, l’oreille s’accorde, le récit transpire.

Merveilleux moment d’apprentissage; j’ai 50 ans et la moitié d’une vie consacrée au journalisme (ma première pige pour l’Universal fut une chronique hippique, en 1990). En vérité, et je le dis avec fierté, je jouis de cette heure déconcertante et fabuleuse: les dernières leçons de journalisme, je les ai reçues non d’écrivains érudits ou d’orateurs d’université, mais de paysans et de fils de paysans (qui m’ont aussi appris les secrets de la récolte et des semailles, ce qui vaut un chapitre à part).

Source : http://misionverdad.com/columnistas/volver-al-periodismo

Traduction : Thierry Deronne

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