Le Venezuela signe avec le Mouvement des Sans Terre du Brésil un important accord de coopération

Le vénézuélien Elías Jaua – ministre des communes et des mouvements sociaux et vice-Président pour le développement du socialisme territorial – vient de signer avec les brésiliens Alexandre Conceiçao – membre de la Direction Nationale du Mouvement des Travailleurs ruraux Sans Terre et Erivan Hilario dos Santos, Directeur de l’École Nationale de Formation Florestan Fernandes, un important accord, qui est l’aboutissement d’un double processus.

D’une part, au Venezuela, la montée en puissance du pouvoir citoyen comme base d’un futur État comunal – avec une demande croissante de formation de la part des nouveaux acteurs sociaux. D’autre part, au Brésil, le travail constant de l’université construite par les Sans Terre (photos) pour que les mouvements sociaux d’Amérique Latine disposent d’un espace permanent d’articulation, d’échange d’expériences et de formation permanente en philosophie, critique de l’économie politique, histoire, théorie de l’organisation politique, question agraire (réforme agraire, rôle de la paysannerie) et sociologie, sous la férule de professeurs volontaires venus du monde entier (1).enff3 ??????????????????????????????? enff2Présenté par Elías Jaua comme “un accord pour la formation des communards, et pour l’organisation et la conscientisation d’un peuple qui lutte pour construire une société socialiste”, le texte porte sur trois objectifs communs :

  • La mise en place de stratégies de coopération en matière d’économie solidaire et communale, de développement local et d’économie sociale;
  • La coordination de stratégies intégrales pour la formation d’entreprises socio-productives;
  • La conception et la réalisation de programmes de formation en matière d’économie solidaire et communale, l’organisation d’entreprises de propriété sociale directe et indirecte au Venezuela.

Des formateurs, techniciens et spécialistes mettront au point ces projets de complémentarité productive, et organiseront des séminaires, ateliers, rencontres et conférences destinés aux mouvements sociaux et aux collectifs communards.

enff7L’accord signé ce 28 octobre 2014 en présence des étudiants latino-américains de l’école basée au sud du Brésil (photo) couronne aussi un itinéraire commun. En janvier 2003, Hugo Chavez, le premier, avait rompu le protocole d’un de ses voyages au Brésil pour aller écouter les paysans d’un asentamiento (unité de production agricole) installés sur un “latifundio” (grande propriété sous-exploitée) ensemencé aux cris de “occuper, résister, produire !” (2). En mai 2013, peu après son élection à la présidence du Venezuela, Nicolas Maduro avait fait une halte à Brasilia pour dialoguer et prendre note des propositions des mouvements sociaux de tout le pays (3).

Thierry Deronne, Caracas, le 29 octobre 2014.

Elías Jaua (à droite)- ministre des communes et des mouvements sociaux et vice-Président pour le développement du socialisme territorial - et  Erivan Hilario dos Santos (de face), Directeur de l’École Nationale de Formation Florestan Fernandes.

Elías Jaua (à droite)- ministre des communes et des mouvements sociaux et vice-Président pour le développement du socialisme territorial – et Erivan Hilario dos Santos (centre), Directeur de l’École Nationale de Formation Florestan Fernandes.

Elías Jaua et Alexandre Conceiçao, membre de la Direction Nationale du Mouvement des Travaileurs ruraux Sans Terre.

Elías Jaua et Alexandre Conceiçao, membre de la Direction Nationale du Mouvement des Travailleurs ruraux Sans Terre.

Notes

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Ce que laisse l’eau lorsqu’elle se retire

SONY DSCLes deux hectares de terre brûlée se trouvent au sommet de la colline.  Des petits foyers de fumée grise y persistent encore, des restes de ce qui brûlait à l’aube, à six heures du matin, lorsque la chaleur permet de se mouvoir plus légèrement. Ensuite, le soleil tape, crevasse, désespère. Avec ce feu on a soigné la terre, on l’a rendue plus sèche, plus dure, plus semblable à la couleur des vautours, préparée pour les semailles, pour l’époque des pluies.

A cet endroit, chaque trace a été laissée par un groupe de quatre hommes. Chaque bananier qui poussera aura été planté de leurs mains qui ressemblent à cette même terre qu’ils travaillent à la machette, à la binette et qui les forge eux-mêmes également à chaque coup.

Autour de ces hectares, tout est vert. La forêt se perd, en hauteur et dans le lointain ; sous les cimes, tel de l’or vert, se trouve le cacao. Sur la colline voisine on voit une parcelle de terre identique à celle-ci. D’autres paysans s’y trouvent, eux aussi ils voient naître le jour dans la nuit, ils chargent les plants de bananier, de maïs, de piment remontant depuis le fleuve et ils les gardent dans le même refuge, sous un plastique noir que supportent six piquets de bois.

Lorsque les quatre hommes reviennent à leur communauté à une heure, ils le font par un chemin étroit, sur des pierres qui sont des obstacles, des marches, encore des coups.

Journée de travail des communard(e)s sur le brûlis

Journée de travail des communard(e)s sur le brûlis

Sur leur passage, par terre, ils voient des coquilles de cacao ouvertes en leur milieu – il y en a des jaunes, orange, vertes, rouge foncé, violette. Tous les quatre ils avancent dans l’ombre traversée par la lumière, sur les feuilles sèches tombées des cacaotiers et des arbres plus hauts qui les protègent- d’où pendent des racines, des orchidées et des nids.

En arrivant, ils traversent la rue principale, saluent les habitants qui, à cette heure-là, se trouvent chez eux- certains se penchent à la fenêtre- ils marchent entourés d’enfants jusqu’à arriver au fourneau où se tient le déjeuner qu’on leur a préparé. Alors, ils s’assoient sur des chaises, des grosses pierres, par terre et mangent le pot-au-feu commun. Des chiens, des chiots courent autour d’eux, des poules cherchent les restes et tout près, le fleuve,  ce fleuve qu’on ne voit pas d’en haut.

La base productive

Ces quatre hommes, qui chaque jour montent jusqu’au sommet brûlé, font partie du conseil communal Los Marines. Tout comme ces terres qu’ils travaillent. L’assemblée a approuvé le financement pour y commencer la production.

Les communards Augusto Espinoza et Eibis Brito

Les communards Augusto Espinoza et Eibis Brito

Avec cet argent, ils ont acheté des semis, des outils et ils en ont destiné une partie pour une prime hebdomadaire-un peu moins qu’un salaire. L’accord collectif est le suivant : quand la récolte et la vente se termineront, ils commenceront à rembourser le prêt au conseil communal, et avec l’excédent ils se paieront pour vivre-tout en vivant- en même temps que 3% seront destinés à l’organisation communautaire.

Comme ces deux hectares, il en existe 98 de plus sur la Commune agricole Cajigal, située dans l’état de Sucre, de la municipalité qui lui donne son nom : Cajigal, paroisse Yaguaraparo. Sa surface est de 20 000 hectares, dont la moitié est impropre à la culture, 2300 ha de cacao, 3000 autres attendent d’être mis en production. Sur les hectares restants, on cultive d’autres produits : fruits, et toute sorte de légumes ; les habitants y ont leur logis.

L’agriculture communautaire est l’un des principaux axes économiques encouragés par la Commune. Dans une zone agraire- abandonnée par l’état durant des décennies, marquées par des migrations massives vers les villes et de faible productivité- et dans le contexte d’une guerre économique qui s’est accrue depuis plus d’un an, commencer à faire produire ces terres est une stratégie.

Production de Cacao dans la Commune agricole Cajigal.

Production de Cacao dans la Commune agricole Cajigal.

Rien de tout cela n’est nouveau pour les « communards » et les « communardes » : le premier conseil communal de la zone –La Horqueta de Mata de Chivo- a commencé à s’organiser en ce sens, et c’est dans cette direction qu’ils continuent de regarder, vers les 150 nouveaux hectares qu’ils projettent de mettre en production collectivement et dont le financement a été approuvé en partie par l’Etat. A présent, il n’y a plus un conseil communal mais 16, organisés sur la Commune fondée par un après-midi d’août 2013.

Augusto Espinoza, l’un des principaux  membres référents de la Horqueta, connaît cette réalité depuis ses débuts. Avec les autres « communards » il en est arrivé à cette certitude : « il ne peut y avoir de Commune qui ne soit pas productive. Nous travaillons pour qu’il y ait un équilibre entre les 16 conseils communaux, et qu’ils produisent tous ».

Dans son conseil communal, ils sont parvenus à mettre sur pied 5 hangars d’élevage de poulets où travaillent 29 personnes – pour un total de 18 000 unités tous les deux mois – et une fabrique de parpaings d’une capacité de production de 2500 parpaings par jour, où sont employés 20 « communards »  et « communardes » en deux équipes. Ils savent que de cette façon ils créent des emplois, des revenus pour l’organisation communale, un nouveau système économique qui cherche à être productif et un peu plus que cela : socialiste.

***

Cacao séchant au soleil, commune agricole de Cacigal

Cacao séchant au soleil, commune agricole de Cacigal

Dans les rues, face aux portes, se trouve étalé dans des rectangles le cacao qui sèche au soleil – ceux-ci peuvent mesurer 8 mètres de long ou davantage, et approximativement un mètre et demi de large, pas plus ; ils doivent laisser l’espace nécessaire à la circulation des véhicules. L’air se caractérise par une odeur aigre, presque sucrée, pénétrante. C’est la période des quatre jours qui suivent la sélection des grains, la mise en sachet pour que commence le processus de fermentation. Une semaine au total. Jours durant lesquels les enfants ne vont pas à l’école, pour rester travailler aux côtés de leurs parents.
Dans le village, les maisons sont basses, avec des grilles ; elles sont colorées, très colorées. Des vertes, rose, violette, pourpre, bleu clair et jaunes ; les journées commencent tôt tout comme dans la zone haute. A sept heures c’est comme s’il était dix heures ; dix heures, c’est trop.

En parcourant le territoire communal, rien ne semble indiquer la présence de la Commune, ni les groupes d’hommes et de femmes qui construisent leur maison, ni les files de maisons déjà construites, ni l’institutrice qui va à l’école avec ses enfants, ni les personnes qui préparent les fondations de la nouvelle zone récréative et d’éducation. Pas plus que la pépinière qui se trouve au bord de la route, ou le camion qui vend du poisson sur la place centrale. Cependant, tout l’est. Une excessive évidence qui la rend invisible, la Commune, c’est la vie quotidienne.

Travailleuses de l'Entreprise de Propriété Sociale Directe Communale – Unité d'Approvisionnement.

Travailleuses de l’Entreprise de Propriété Sociale Directe Communale – Unité d’Approvisionnement.

L’un des rares espaces communaux qui se trouve signalé par un panneau est l’entreprise de Propriété Sociale Directe Commune Unité d’Approvisionnement La Horqueta Produciva, – «  directe car c’est la population qui l’organise directement », explique Elinor, membre de l’entreprise-, située au centre de Cajigal. Ses portes – qui présentent de chaque côté une peinture murale de Simon Bolivar, libérateur, à cheval et portant son épée – ouvrent à 8 heures du matin. Sur les étagères se trouve ce qui manque souvent ailleurs : de l’huile de tournesol et d’olive de l’entreprise Diana, du lait concentré et en poudre de l’entreprise Los Andes, de la farine de maïs, des haricots de la Corporation Vénézuélienne d’Aliments (CVAl), des fruits, des salades et des légumes produits sur les terres communales, et également par des producteurs individuels – familles – de la communauté.

De bonne heure accourent également vers cet endroit des habitants et habitantes. Ils viennent des rues principales, de la zone basse et empruntent le pont rouge en fer qui enjambe le fleuve, ce fleuve qui descend vers l’endroit où quatre hommes déjeunent de retour du haut qui paraît trop haut, des hommes qui d’ici quelques mois vendront leurs bananes.

La chaîne libératrice

« Nous sommes encore des novices qui posent les fondements ; même si nous avançons, nous produisons encore à très faible échelle, nous devons couvrir les besoins de l’axe communal », dit Eidis Brito tout en conduisant l’un des camions de la communauté. Avec celui-ci, ils montent jusqu’à la zone haute par la route empierrée, pleine de trous et pentue, ils descendent les récoltes jusqu’à l’Unité d’approvisionnement, et vont jusqu’à l’état de Carabobo acheter directement les produits des entreprises d’état.

Eidis sait qu’ils doivent augmenter la production, qu’ils ont besoin de 40 000 poulets et 400 hectares pour les semailles communales pour répondre au besoin de l’axe (où vivent 10 630 personnes) dans ces domaines. Ils doivent aussi avancer sur deux points : avoir le contrôle sur la totalité de la chaîne productive, et renforcer la chaîne. C’est-à-dire, le processus qui permet la mise en marche d’un nouveau projet à partir d’un projet déjà existant pour renforcer celui-ci à son tour.

Vivier communal agro-écologique

Vivier communal agro-écologique

Sur le premier point, ils ont pu avancer à certains niveaux. Le cas de la production agricole, par exemple, est le suivant : avec les pépinières communales agro écologiques (où  fonctionnera  en plus un banc de géo plasma, et dont l’objectif principal est de récupérer les variétés de cacao autochtone, comme le cacao perla), ils produisent une partie des semis pour les petites exploitations communautaires- les autres sont achetés aux entités d’état ou sur le marché privé.

Ce que l’on récolte là est transporté par la communauté vers l’Unité d’Approvisionnement, rompant ainsi partiellement avec le monopole des intermédiaires, qui achètent les produits aux agriculteurs à bas prix pour les revendre avec une augmentation qui à la fin peut aller jusqu’à 100%. La réponse communale est cependant insuffisante : ils doivent distribuer avec un camion –parfois ils en ont deux- 1 240 000 bananes, ceci correspond à la quantité que peuvent produire les 62 hectares communaux.

Finalement, les efforts des paysans sont rassemblés et le fruit de ces efforts est vendu de façon communautaire, à un prix inférieur à celui qu’impose le marché (« la maracuya » (fruit de la passion), par exemple, est vendue 40 bolivars le kilo, alors que dans les magasins privés elle se trouve à 60). De plus, depuis l’Unité d’Approvisionnement, on réalise des opérations de vente aux communautés les plus éloignées pour garantir un accès équilibré aux produits.

Ce parcours – qui n’est pas encore totalement entre les mains de la communauté, et qui fonctionne à une échelle réduite – représente l’exemple le plus avancé de ce que l’on fait dans la communauté de Cajigal. Néanmoins, ceci ne se produit pas dans d’autres circuits, comme celui des poulets. Là, il y a un problème à la base : l’aliment, les poussins (que l’on fait grossir) de même que les matériaux pour construire les hangars : tout est aux mains du secteur privé. La vente, elle, se fait directement à la communauté sans intermédiaires.

Le travail de préparer le ciment pour construire les logements des membres de la commune.

Le travail de préparer le ciment pour construire les logements des membres de la commune.

Le problème des matériels de production auxquels doivent faire face les « communards» (dans un contexte de guerre économique qui provoque de soudaines hausses de prix) n’est pas réservé à ce cas. Face à cela, ils ont élaboré un projet, la chaîne productive. Pour continuer avec cet exemple : Eliel, Augusto et des centaines d’hommes et de femmes qui construisent jour après jour la communauté en sont arrivés à la conclusion qu’il leur fallait un local pour l’abattage des poulets. Pour pouvoir le mettre sur pied il leur faut produire une plus grande quantité, 70 000 unités environ.

Avec ce local en état de fonctionnement, ils pourraient commencer un processus de séchage des viscères, des plumes et des ongles des poulets, pour ensuite les traiter et les transformer en farine (avec un concentré de protéines) qui serait utilisé comme aliment pour des poulets, économisant ainsi une grande partie des aliments qu’aujourd’hui ils achètent au secteur privé et qui représente une grande partie des dépenses (450 000 bolivars pour 10 000 poulets, qui, au bout du compte, rapportent un bénéfice de 150 000 à 200 000 bolivars nets). A son tour, ce même aliment pourrait être utilisé pour le projet d’élevage de cachamas (poisson d’élevage), autre espace de production qu’ils cherchent à mettre sur pied.

Le local d’abattage permettrait de vendre des poulets déjà préparés pour être cuisinés, des poulets qui pourraient être stockés dans les cinq caves (d’une capacité de 10 000 kilos chacune) qui se trouvent à l’Unité d’Approvisionnement ; ils pourraient  être vendus à un prix, là encore, plus bas (actuellement ils les vendent à 40 bolivars alors que dans les magasins privés ils frisent les 60).

Le problème auquel ils sont confrontés pour mettre en marche ce processus représente un seul problème mais il est central : les ressources (ils expliquent qu’en plus du local d’abattage, ils pourraient mettre en fonctionnement une incubatrice ce qui réduirait le coût de l’achat des poussins). Sur ce point, la communauté a trouvé une solution, partielle, mais qui est parvenue à dynamiser le projet : le réinvestissement des excédents générés par les projets eux-mêmes de la communauté. Néanmoins, les temps que nous vivons durent et sont incertains (la construction d’un hangar coûte aujourd’hui 200 000 bolivars, mais dans le contexte inflationniste spéculatif son prix peut augmenter rapidement), et pour réaliser des projets « d’ampleur » ils ont besoin d’un financement d’État, assure Eilis.

Le socialisme, c’est plus que produire

La genèse est la suivante : d’abord, il y a eu 105 maisons attribuées par l’Etat (le Ministère du Pouvoir Populaire pour les Communes et les Mouvements Sociaux). Avec la construction de ces logements on a généré un excédent économique- en économisant- qui leur a permis de construire les 5 hangars, et avec l’excédent né de l’élevage des poulets ils ont pu mettre sur pied la fabrique de parpaings, qui à son tour a généré une part d’économie dans la construction de nouvelles habitations (jusqu’à présent, ils en ont construit 487 sur la communauté). Les deux secteurs de production sont situés sur les 9 hectares communautaires également achetés avec les excédents.

Comment ? Grâce au travail volontaire. Celui-ci est le moteur qui a permis d’en arriver là aujourd’hui, construire l’esprit de la communauté, ses moyens. Car, non seulement ils ont économisé sur la main d’œuvre (les hangars ont été construits par des volontaires de la communauté, en plus de l’horaire normal de travail de chacun, seuls les soudeurs ont reçu une prime). Comme l’explique Eidis, « C’est ce mécanisme qui a réveillé la conscience sociale face à une culture capitaliste de 500 ans et a fait que l’on pense comme des sujets collectifs et non pas individuels ».

Ainsi, par exemple, avec les ressources pour construire 500 mètres de route, ils en ont construit un kilomètre. Ceci, en plus de générer une amélioration de la viabilité (dans un secteur, bien qu’à petit échelle, stratégique pour le transport des récoltes), a renforcé la communauté elle-même. Leyda Espinoza, porte-parole et membre référente de la communauté, explique ce que signifie pour eux cette pratique : « Le travail volontaire est le travail libérateur par excellence, car nous travaillons pour notre environnement, nous ne le faisons pas pour gagner quelque chose de personnel, nous nous renforçons nous-mêmes, nous renforçons le développement endogène, la communauté qui croît et s’alimente socialement, économiquement et culturellement ».

Centre communal de fabrication des parpaings

Centre communal de fabrication des parpaings

C’est pour cette raison que, grâce au travail volontaire, ils parviennent à générer des excédents dans chacune de leurs entreprises ; ceux-ci ont été réinvestis dans cette même entité qui les a générés (des machines pour de nouveaux espaces de production,  l’ouverture d’une période de nouvelles semailles, de l’aide pour les problèmes de santé, des œuvres sociales, des enterrements, etc…). Ainsi petit à petit,  s’est consolidé « cet être social » dans lequel croit Eilis  et qu’il a découvert aux côtés de ses « compagnons » et « compagnes » de la Commune.

Car, comme l’affirmait Ernesto Guevara lorsqu’il était ministre de l’industrie en 1965, lors de la révolution cubaine naissante, « le communisme est un phénomène de conscience et pas seulement un phénomène de production ; on ne peut pas parvenir au communisme par la simple accumulation de quantités de produits mis à la disposition du peuple ».

C’est pour cette raison que celui-ci insistait sur le besoin de « stimulant moral » comme étant le moteur central (en tension/confrontation avec le « stimulant matériel individuel »). Le travail volontaire était dans cette perspective l’une des principales formes de prise de conscience populaire pour impulser une production, un développement d’un autre type, non capitaliste, la même conclusion à laquelle sont arrivés les « communards » et « communrades » de Cajigal.  C’est pourquoi Augusto insiste et relie ce nouveau processus avec un nouveau travail : « N’importe quel compagnon peut être membre de la Commune. Il doit commencer par participer au travail volontaire, par être avec l’autre, alors un instituteur peut être membre de la Commune, n’importe qui peut l’être ».

***

L’horizon prend fin quelques petits mètres plus loin, parfois moins. Les hommes se cherchent les uns les autres en criant. Dans la zone basse, il n’y a plus de montagnes et les plantes poussent grandes, grosses et serrées. Près de là, se trouvent les palétuviers, les canaux et le fleuve débouche dans le golfe de Paria, la mer s’ouvre. Là, les hérons rouges marchent sur le sable à marée basse, ils volent par dix, vingt, quarante et reviennent se poser, et chercher dans les flaques, les aliments, la vie que laisse l’eau lorsqu’elle se retire.

Un homme avance avec sa machette entre les plants de maïs, les cocotiers et les potirons. Il admire ce que lui donne la terre, l’effort. Celui-ci a prêté son terrain à la Commune et à présent une petite exploitation y fonctionne; six personnes y travaillent, toutes financées comme les quatre hommes de la colline brûlée, comme ceux qui voudront parier sur la production collective. « Le problème, ce n’est pas la terre- les pastèques  mesurent jusqu’à près d’un mètre- mais les outils et la distribution », explique Eidis.

Les « communards » et « communardes » de Cajigal savent que les terres représentent  tout comme l’organisation populaire, la conscience collective qui va croissant, le processus de  transformation. Ils ont également découvert qu’ils peuvent. Ils l’ont prouvé aux gens qui n’y croyaient pas, à l’État. Mais de cet État ils en ont encore plus besoin, pour renforcer le pouvoir communal- ce nouveau pouvoir qui libère-, l’autonomie. Car ils ont un financement propre, capable d’impulser des projets mais, comme disait Eidis, les limites sont celles de la dimension de cette impulsion.

C’est pour cela que, depuis leur réalité enracinée dans la terre, ils donnent l’exemple et réclament. Ils réclament, de même qu’Augusto demande, propose : « je ne comprends pas pourquoi le Gouvernement conclut une fois de plus des accords avec le privé qu’ils acceptent jusqu’à ce qu’ils se disputent à nouveau. Pourquoi n’en finit-il pas avec cette toile d’araignée et ne met-il pas en place un plan de six mois avec le peuple et l’armée, nous vivrons ces six mois terribles mais nous monterons des fabriques d’aliments concentrés, de traitement du cacao, nous ferons des plans nationaux de semis de riz, de maïs et de haricots ». Il ne comprend pas non plus pourquoi le Ministère de l’Agriculture et de la Terre ne finance pas des conseils communaux mais seulement des producteurs individuels.

Plant de banane à cuire

Plant de banane à cuire

Toutefois, ce désaccord ne mène pas à l’échec mais à la nécessité de lutter davantage, de se retrouver avec d’autres Communes pour débattre de l’économie communale, d’une économie qui doit être inventée, avec un héritage comme celui de Guevara (qui a inventé, remis en question l’existant- même le socialisme qui était alors en vigueur-, qui a montré le chemin de la transition en Amérique latine : « un cri lancé depuis le sous-développement ») et surtout les héritages laissés par chaque expérience révolutionnaire vénézuélienne qui pousse le possible un peu plus loin.

Car, derrière les bananes, derrière la Commune se trouvent les hommes qui sortent à l’aube, refermant la porte de leur maison, qui allument des feux, brûlent la terre, au soleil et qui marchent sur des chemins violets et rouges de cacao- d’un cacao que d’autres sur d’autres continents ont pris durant des siècles-, et ils le font pour le repas, la vie et un projet nouveau dont ils savent qu’il leur est propre, qu’il appartient à un peuple qui en a ouvert les portes. C’est sur ces hommes que repose l’urgence de la possibilité de la Commune, de sa nécessité, comme celle du fleuve qui descend, des hérons rouges et de ce que laisse l’eau lorsqu’elle se retire.

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Texte: Marco Teruggi. Photos: Milangela Galea

Source: http://www.mpcomunas.gob.ve/lo-que-deja-el-agua-cuando-se-va/

Traduction : Sylvie Carrasco

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Appel à soutenir le documentaire-fleuve sur la révolution bolivarienne “Nous vivrons”

Répondre à chaque mensonge martelé sur le Venezuela depuis 15 ans de révolution nous enfermerait dans l’agenda des grands médias. Or la désinformation fonctionne surtout par obscurantisme et par occultation. La démocratie participative, la critique populaire, la transformation de l’État, les avancées sociales ou l’être historique vénézuélien indiffèrent la plupart des journalistes occidentaux pour qui la politique se réduit à une guerre d’individus pour le pouvoir.

Nombreux sont celles et ceux qui cherchent à s’informer et nous demandent des références de films. C’est pour eux qu’après le Passage des Andes (2005) et Carlos l’aube n’est plus une tentation (2012) nous préparons le tournage de “Nous vivrons”, qui sortira en décembre 2015.

foto3Grâce au travail volontaire, nous avons pu réduire le budget indispensable à 6500 euros : transport, matériels de prise de vue et de prise de son, montage, mixage, copies. Vous pouvez nous aider à faire exister ce film en apportant une aide dans la mesure de vos moyens et en relayant notre appel via les réseaux sociaux. Chaque donateur ou donatrice figurera au générique (merci de nous dire si vous ne voulez pas voir apparaitre votre nom) et pour tout don à partir de 15 euros recevra une copie DVD du film sous-titré en francais en décembre 2015.

Il vous est possible de verser votre soutien par virement bancaire :

- Compte (IBAN) : BE 08 833538626213

T. Deronne, quai Notre-Dame 4, 7500 Tournai

- Code BIC/SWIFT : GKCCBEBB

- Communication : « “Nous vivrons” 2015 + prénom + nom + email + votre adresse postale » (pour vous envoyer le DVD).

Synopsis

foto2Quinze ans de révolution au Venezuela. Une nouvelle génération sort de l’université devenue accessible à tous. Le racisme des milieux aisés – que les grands médias transforment en “révolte populaire”- rappelle que ce processus renoue avec l’émancipation des esclaves interrompue à la mort de Bolivar. Cette jeunesse qui n’a pas connu la lutte des années 90 poursuivra-t-elle la révolution ? Transformera-t-elle l’État et l’économie pour écrire un nouveau chapitre du socialisme latino-américain ? Qui l’emportera ? Les pessimistes démobilisés par la mort de Chavez ? Les “ni-ni” qui évitent la politique sur fond de consumérisme dominant ? Les patients et enthousiastes qui voient Nicolas Maduro rompre avec l’économie d’importation et de corruption, refonder l’État en appuyant l’organisation de communes ? Comment sera ce nouveau mode de vie ? Dans quels espaces ? Dans quels temps ? Le dénouement se joue chaque jour, avec ceux qui ne sont pas encore partis, avec ceux qui ne sont pas encore arrivés, avec ceux qui vivront.

La réalisation

foto1Décembre 2014-février 2015 : Voyages et rencontres à travers tout le pays avec les “invisibles” des grands médias pour cerner l’accouchement d’un nouveau mode de vie et du territoire communal qui reliera les besoins et l’offre d’une société encore dominée par le grand estomac urbain. Comprendre, écouter avec respect les expériences, les critiques, les propositions, les luttes et les états de conscience antagoniques. Que chaque parole, chaque situation de travail, chaque bataille politique à petite ou à grande échelle, génère sa propre forme, son propre rythme. Mars-juillet 2015 : Tournage. Août-décembre 2015 : Montage et mixage. Sortie du DVD : décembre 2015.

2016-2025: la série.

Nous poursuivrons ce documentaire en tournant un nouvel épisode chaque année durant dix ans. Nous reprendrons la longue route pour retrouver les mêmes personnages, les mêmes expériences – certains disparaissant, d’autres surgissant -, pour que le montage continue à éclairer en profondeur le fil tendu entre passé et futur.

foto4Comme l’écrivait José Roberto Duque en avril 2013, « si l’état communal que nous sommes à peine en train de formuler, de discuter et de construire maladroitement à travers des processus et des expériences locales et pour l’heure isolées, se convertit en forme de vie et de participation citoyenne, là oui ce sera la révolution. Cela sera, oui, l’héritage de Chavez, ce sera aussi notre fierté. Nous, formés par les codes bourgeois, dans des écoles bourgeoises et dans une manière de nous relier absolument bourgeoises, nous aurons démontré que nous pouvons nous faire violence, faire échouer notre être égoïste, individualiste, consommateur et médiocre, et mériter l’épithète de génération révolutionnaire. La mauvaise nouvelle est que nous, les vénézuéliens vivants, ne saurons jamais si on se souviendra de nous de cette manière. Je le regrette. L’histoire est pleine de personnes qui n’ont pas mesuré la taille de leur contribution à l’humanité. »

Thierry Deronne, Caracas, septembre 2014.

thierryderonne6@gmail.com

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Nicolas Maduro refonde l’État « pour donner plus de pouvoir au peuple »

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* Journaliste argentin. Correspondant à Caracas de Notas – Periodismo Popular http://notas.org.ar/  @FVicentePrieto

Par Fernando Vicente Prieto *, Caracas.

Comme il l’a annoncé il y a quelques semaines (1) et pour approfondir le programme (2) soumis aux électeurs des présidentielles d’avril 2013, Nicolas Maduro lance une “nouvelle étape historique de la révolution”: “refonder l’État pour donner plus de pouvoir au peuple”.

Cette restructuration s’inscrit dans un double contexte: le besoin de faire face à une guerre économique qui génère inflation et pénuries, et la critique en profondeur de mouvements sociaux mais aussi d’amples secteurs du chavisme face à l’évidente bureaucratisation de l’État qui, pour reprendre les mots de Maduro lui-même, “conserve les restes de l’État bourgeois”, avec son cortège de surdité et de corruption.

Le mardi 2 septembre, le président s’est adressé au pays pour retracer l’histoire des luttes populaires et souligner la nécessité de construire des mécanismes de participation citoyenne plus profonds : “Nous, hommes et les femmes qui sommes à la tête des institutions, des forces politiques et sociales, nous nous devons au peuple. Nous ne devons rien à aucun groupe des oligarchies nationale et transnationale. Nous nous devons au peuple, à notre histoire et au rêve de la grande Patrie latino-américaine que nous a laissé, déjà bien engagé, le président Chávez, avec des orientations très précises”.

Combien de pouvoir détient le peuple ?

Chacun des compagnons, compagnes qui va exercer des responsabilités dans cette nouvelle étape de la révolution devra les assumer avec une totale énergie transformatrice, il devra tout refaire, tout changer pour servir le peuple. Un élément qui permet de mesurer si nous avançons vraiment dans la direction correcte est la quantité de pouvoir que possède le peuple, de pouvoir réel” a-t-il insisté en exigeant de dépasser le modèle de l’État colonial, “cet État conçu pour piller les ressources du monde du travail, pour exproprier la rente pétrolière à tout le peuple du Venezuela”. Il a rappelé la période ouverte par le “Caracazo” de 1989. Ces révoltes de la faim contre les “mesures d’ajustement” du social-démocrate Carlos Andrés Pérez sur injonction du FMI, furent réprimées par l’armée, avec un bilan de plusieurs milliers de morts et de disparus. Pour Maduro “ce fut l’heure du réveil de notre peuple, lorsque furent jetées les bases d’un processus populaire constituant, qui poursuit sa marche”.

Nicolas Maduro dans l'État de Carabobo, le 5 septembre 2014.

Nicolas Maduro dans l’État de Carabobo, le 5 septembre 2014.

“Cinq grandes révolutions dans la Révolution”

Après avoir fait le bilan des avancées sociales des quinze dernières années, Maduro a appelé à créer les conditions pour construire une société “qui ne régresse pas vers le capitalisme”. En premier lieu la révolution économique, qui devra développer une économie diversifiée, capable de satisfaire les besoins matériels du pays et qui soit à la fois moins dépendante des devises et mois vulnérable à l’action des grands groupes privés importateurs – forme qu’a prise la bourgeoisie au Venezuela il y a près d’un siècle à partir de la matrice monoproductrice de pétrole. “Seule une économie diversifiée peut assurer la stabilité du pays dans les années futures” a-t-il précisé.

Liée à l’antérieure, la deuxième révolution de l’État est celle de l’articulation entre savoir, culture, science et  technologie, pour générer une connaissance libératrice, à partir des besoins de toute la Nation, et non plus pour assurer la domination de petits groupes.

En troisième lieu l’approfondissement de la révolution des missions sociales, pour lesquelles, il y a plusieurs mois, Maduro a rassemblé toutes les initiatives en un Système National de Missions, avec pour objectif principal de garantir l’éducation, la santé, l’alimentation et le logement, gratuits ou subventionnés, à toute la population et en particulier de faire passer la pauvreté extrême de 6,5 a 0 %. Avant la fin de l’année, 3000 “bases de missions sociales” seront installées pour offrir ces services de manière directe aux habitants des derniers secteurs les plus pauvres, mais aussi à ceux des nouvelles cités de la Grande Mission Logement et de zones où réside la classe moyenne.

Le président a consacré la majeure partie de son exposé à la quatrième révolution, politique, celle de l’État. “L’objectif est de transformer toutes les structures et les restes de l’État bourgeois en un État démocratique, un État aux mains du peuple”. Un processus, a-t-il expliqué, qui s’appuie sur “la volonté et la vocation de pouvoir politique du peuple, du citoyen et de la citoyenne ordinaires”. Il est fondamental de garantir des changements en profondeur “parce que le peuple peut s’endormir et laisser peu à peu les bureaucrates prendre le pouvoir. Après quoi ces bureaucrates tombent sous l’emprise de groupes économiques et quand nous nous y attendons le moins, resurgissent les vieilles formes de gouverner, de dominer et de piller la patrie. C’est là où est la vraie contre-révolution, celle qui opère en silence, par le bas, gagnant des espaces, corrompant des fonctionnaires”.

Pour cela seront impulsées des instances spécifiques de participation populaire, ainsi qu’un système de simplification de l’administration, désormais réalisable via internet et sans besoin de courir d’un ministère à l’autre pour effectuer une démarche, chacun d’eux étant connecté à la même base centrale de données. “Pour changer leur enfant d’un lycée à un autre on demande aux parents 28 pièces administratives !, a critiqué Maduro, cet excès de paperassie fait resurgir les “intermédiaires” qui en échange d’argent produisent des pièces en un temps record, ou revendent des droits, comme nous l’avons découvert dans le cas de la mission sociale “en amor mayor” où des mafieux extorquaient de l’argent aux bénéficiaires légaux.pour leur attribuer les allocations de retraite ! Nous les avons arrêtés, mais combien d’autres nous ont filé entre les doigts ? Ce contrôle serré va s’exercer partout”.

Le point le plus important est la création des conseils présidentiels populaires, instances d’articulation pour que les mouvements sociaux puissent communiquer directement à la présidence leurs critiques et propositions. Le 23 septembre sera inauguré le Conseil des mouvements de femmes, le 30 septembre celui des mouvements de jeunesse, le 7 octobre celui des organisations de travailleurs, le 12 octobre celui des peuples indigènes, le 14 octobre celui des coordinations de paysans et de pêcheurs et le 21 octobre celui des travailleurs de la culture. Il faut y ajouter le conseil présidence/commune (3), déjà créé en juillet, après avoir été annoncé lors d’une assemblée populaire à Caracas le 17 mai 2014.

Enfin, la cinquième transformation lancée par le président est la révolution du socialisme territorial, qui partira des nouveaux espaces de vie “pour consolider le modèle communal et pour que nous assumions tous le modèle éco-socialiste”. Pour mener cette tâche à bien, Maduro a nommé un poids lourd de la direction politique de la révolution : Elías Jaua, qui laisse la chancellerie aux mains de Rafael Ramírez, jusqu’ici vice-président économique, ministre du pétrole et président de la compagnie PDVSA. Jaua devient donc vice-président du développement territorial et ministre des communes et des mouvements sociaux, en remplacement de Reinaldo Iturizza, nommé ministre de la culture.

Autres changements dans les vice-présidences et ministères

Parmi les changements les plus importants notons encore la création de la vice-présidence de la sécurité et de la souveraineté alimentaires, dont sera chargé le jeune Iván Gil, jusqu’ici ministre de l’agriculture.

La vice-présidence économique est attribuée à Rodolfo Marco Torres. Dans ce secteur prévaut la continuité avec José David Cabello comme ministre de l’Industrie, Andrés Izarra au Tourisme et deux visages nouveaux mais proches de Ramírez : Asdrúbal Chávez pour le pétrole et Eulogio Del Pino pour PDVSA.

On attend à présent le train de mesures concrètes qui vont accompagner cette refondation. Alors que certains secteurs critiques du chavisme craignent une conciliation avec la bourgeoisie, d’autres soulignent le renforcement de la commune et la volonté appuyée de surmonter la bureaucratie et la corruption, les deux ennemis principaux auxquels doit faire face, au stade actuel, la révolution bolivarienne.

Fernando Vicente Prieto, Caracas.

Source : http://notas.org.ar/2014/09/04/nicolas-maduro-refundar-estado-ministerios-comunas-venezuela/

Traduction : Thierry Deronne

Notes :

(1)       Lire “Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%C2%A8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%C2%A8/

(2)       Lire “Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019”, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

(3)        Ibidem.

imagesPhotos : C’est au coeur des quartiers populaires que Nicolas Maduro a décidé d’inaugurer les nouvelles vice-présidences et de nommer les nouveaux ministres. Le jeudi 4 septembre il a commencé par la Vice-présidence du Développement Social et des Missions – dirigée par Hector Rodriguez – à l’occasion de la construction d’une des 3000 “bases de missions sociales” dans le secteur pauvre de Güerito, municipalité Mariño, État d’Aragua. Pour Maduro, « les bases de missions doivent être l’épicentre des cinq révolutions. La conscience et l’organisation du peuple permettront d’éliminer ce qui reste de pauvreté extrême« .

maduro0509-OR630Le lendemain, vendredi 5 septembre, c’est dans le secteur d’El Valle (Caracas) que le président a lancé la Viceprésidence de Développement du Socialisme Territorial – qui vise à construire l’État communal –  à l’occasion de la remise aux habitants des 760 premiers appartements du nouveau complexe de Ciudad Tiuna, construit par la Grande Mission Logement à travers un accord signé avec la Chine. “De nouveaux logements mais surtout un nouveau mode de vie” a insisté Maduro. Pour le nouveau vice-président Elias Jaua, “ce socialisme ne part pas d’un individu abstrait mais du fait qu’il habite un territoire, un espace de vie où le socialisme va se construire pas à pas. La construction des communes ne peut être décrétée ou imposée, elle doit être une création au sein de la société”. Trait particulier de ce nouveau secteur de l’État : la fusion en un même ministère des mandats de la la construction massive de logements publics avec celui de l’éco-socialisme, sous la houlette du ministre Ricardo Molina.

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Le fil qui ne se coupe pas

YaracuyLa lutte de Los Cañizos Palo Quemado a commencé il y a 28 ans. Nous sommes arrivés ici et tout ceci n‘était que champs de canne des grands propriétaires. Nous les avons occupés et nous les avons partagés en lopins pour chaque famille. Beaucoup d’entre nous furent faits prisonniers. Mon époux fut jeté en prison. Le gouvernement de Carlos Andrés Pérez nous réprimait fortement. Et ici il n’y avait que des pauvres. Cette lutte nous a enseigné à nous défendre,nous avons dû apprendre, parce que la Garde Nationale nous pourchassait, les enfants ont grandi avec ça dans la tête” raconte Olga sous les dernières branches d’un grand arbre. Nous sommes le vendredi 15 août 2014.

Sa voix est entrecoupée par les essais d’un micro. Un peu plus loin un match de foot reprend sur un terrain qui, après l’averse drue comme l’air, est plus boue que poussière. Des enfants  de tous côtés. Peu à peu ils s’asseoient sous les tentes blanches qui ont résisté à la pluie, et avec eux, les familles.

L’oratrice prend le micro et s’adresse aux enfants : “A l’école on vous dit toujours que cette communauté fut fondée par vos oncles, vos pères, vos mères, vos grand-pères. Beaucoup d’entre eux se trouvent au cimetière  – elle montre du doigt l’entrée à quelques centaines de mètres, derrière le terrain de sport -, je vais vous les nommer et nous les applaudirons un par un”.

C’est un jour de fête à Los Cañizos Palo Quemado. De cette joie qui naît du sentiment d’avoir raison, d’avoir réussi quelque chose qui était difficile et juste. On a organisé un bouillon collectif et rassemblé des jouets pour les enfants qui défilent pour les recevoir à l’appel de leur nom. Autres applaudissements. 28 ans d’histoire de lutte pour la terre et pour fonder un village.cac3b1izos

Dans l’État de Yaracuy le ministre des Communes et des Mouvements Sociaux, Reinaldo Iturriza, parcourt plusieurs espaces communaux. Il visite l’unité de production “Prudencio Vázquez” où les paysans expliquent comment piler le maïs – 2 millions 500 mille kilos de maïs par an – pour produire de la farine bien plus saine plus celle du quasi monopole privé de la “Polar”. Ils lui présentent un projet à financer. Ils soulignent la nécessité du système productif comunal à la base.

Iturriza est accompagné de Braulio Álvarez, dirigeant paysan et député à l’Assemblée Nationale. Ensemble ils arrivent à Los Cañizos où la communauté les attend. Ils s’asseyent sous les tentes blanches. Derrière eux, une bannière : “Commune Socialiste Los Cañizos Palo Quemado, pour l’histoire, pour la terre et pour la vie”. A cette heure l’après-midi a fui le ciel.

L’oratrice explique le déroulement du dialogue : dix porte-paroles, hommes ou femmes, prendront la parole pour expliquer au ministre quels sont les principaux objectifs que la commune s’est fixé. Ils ont invité d’autres communes de la zone à la réunion, parmi elles la “Commune Socialiste Ezequiel Zamora”.

Avant que ne commencent les interventions, Braulio Álvarez se lève, salue. Il est de ceux qui ont initié ce chemin il y a 28 ans, à l’époque où comme il l’explique, on les recherchait morts ou vifs : “Nous avons asséné un grand coup à l’oligarchie, à ceux-là même qui conspirent aujourd’hui”. Il a apporté quelques photographies pour se souvenir. Dont celles des occupations des ambassades d’Espagne et du Mexique pour visibiliser leur lutte et faire pression sur ceux qui ne voulaient pas céder.

Ensuite les porte-paroles se succèdent au micro. Hommes et femmes de la communauté, paysan(ne)s, communard(e)s avec parmi eux, des lutteurs de la première heure, de ces années où on ne se rendait pas, quand il y avait “des terres dans peu de mains et beaucoup de mains vides” comme dit une communarde. Ils racontent leur histoire, celle qui les a fait arriver jusqu’à aujourd’hui, à cette après-midi où ils veulent aller plus loin.

Plusieurs projets sont soumis au ministre : un système d’irrigation intégrale, une entreprise de propriété sociale pour fabriquer des portes, un terrain d’usage multiple, une serre, une unité de traitement de bananes à cuire, un fabrique de parpaings –qui portera le nom de Olga Parra-, deux unités de transport communal, une unité d’emballage de sucre. Et un lycée technique agricole.

Ils expliquent chacun des points. Leurs raisons. Leur besoin d’avancer vers une production plus forte  – “Nous avons conquis cette terre pour en faire une aire de production” explique Chavela au micro -, et de créer des espaces pour la jeunesse. Sur d’autres besoins ils avancent déjà, comme le système des égoûts par exemple. Les communards et communardes de  “Cañizos Palo Quemado” veulet refonder la communauté.

Yaracuy2Le gouvernemet de rue est une méthode de travail, ce que nous faisons ici nous le pratiquons de manière permanente partout, c’est une méthode qui doit nous mener à réfléchir sur des formes plus efficaces d’exercer le gouvernement” explique Iturizza. Il y a un murmure permanent d’enfants, de pleurs, de beaucoup d’attention, comme depuis le début de l’assemblée populaire.

Il assume un engagement général : dans une semaine les projets présentés recevront une réponse en fonction de leur viabilité. “L’institutionalité doit marcher de manière accélérée au même rythme que le peuple, être de plus en plus au rythme du peuple organisé” reconnaît-il, expliquant les limitations actuelles et affirme : “Tout ce que finance le Ministère des Communes doit être exécuté par la communauté, par le peuple organisé”.

Il pointe aussi une des tâches les plus importantes que doivent réaliser les communes : “Utiliser un outil puissant de travail et de lutte, qui doit déterminer le rythme de l’institution, qui l’oblige à répondre même si elle est bureaucratique. Quel est cet outil ? Le plan de développement communal. C’est là où vous dites :voici ce qu’a décidé le peuple organisé à son échelle territoriale, pour nous les priorités sont telles et telles, nous avons ces ressources, autant de force disponible pour résoudre ces problèmes, nous avons besoin de l’appui de l’État vénézuélien et de l’institutionnalité révolutionnaire pour résoudre tel ou tel problème”.

Le dialogue s’achève sur ces mots, les dossiers sont rangés, le gâteau partagé, plusieurs personnes s’approchent du ministre, conversent avec lui, il est 8 heures 30.

Quand les voix se dispersent, les réunions en petits groupes se poursuivent hors des tentes, sur les terrains de sport, sous les arbres. Braulio Alvarez sourit dans sa barbe blanche.yaracuy-3

Ici a existé une avant-garde d’hommes et de femmes à la fin des années 60, paysans et paysannes comme Víctor Torrella, Aguilar, El Camarita, femmes de la taille d’Isabel, Chavela, María, nous avons été poursuivis mais nous avons atteint notre objectif sous un gouvernement très dur comme le fut celui de la IVème République, avec nos dossiers policiers, 300 d’entre nous sommes passés par la prison, certains y ont passé un an et demi pour avoir lutté contre les grands propriétaires, pour un droit aussi humain que celui de travailler et de produire des aliments, c’est un honneur et ce le fut aussi pour le président Chávez de connaître toute notre expérience, les prisons, les blessés, la prise des ambassades durant huit jours en 1991, puis notre appui à l’insurrection civico-militaire avec notre groupe-frère de la région occidentale, avec Dilma Pepí et les autres, cette lutte aboutit aujourdhui à une conscience et à une grande capacité de réponse qui a permis la construction de petits silos, de pilons semi-industriels pour la production du maïs et de ses dérivés  pour les animaux et d’autres produits que nous élaborons”. Il ajoute : “C’est vrai qu’il y a encore beaucoup de besoins dans la communauté, mais aujourd’hui nous avons des maisons, nous avons la route, l’autoroute, nous voulons un plan d’irrigation pour travailler tous les jours de l’année, nous avons besoin d’un terrain de sport pour que nos jeunes puissent s’entraîner et se développer physiquement, la possibilité d’une école technique agricole et tout cela démontre que Los Cañizos Palo Quemado a joué son rôle dans l’Histoire”.

Il nomme le nègre Miguel, le nègre Andresote, Ezequiel Zamora, et la région centre-occidentale et les montagnes qu’il a parcourues avec le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire des années 60 et la nuit où Hugo Chávez “a chanté, dansé, mangé et bu, à ces heures, avec nous”, tout ce fil rouge des mémoires populaires qui ne s’est pas coupé, celui des générations qui se succèdent obstinément, qui même si elles ne gagnent pas toujours, ne renoncent jamais.

Texte :  Marco Teruggi. Photos : Yacmaily Perdono

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/comuna-los-canizos-palo-quemado-un-hilo-rojo-que-no-se-corta/

Traduction : Thierry Deronne

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Au Venezuela et en Amérique Latine “nous sommes tous la Palestine”.

Venezuela, 12 août 2014. Le Ministre des Relations Extérieures de Palestine Riad Malki, accompagné de l’Ambassadrice de Palestine au Venezuela Linda Sobeh Alí et du Chancelier vénézuélien Elías Jaua assistent au départ de l'avion aux couleurs de l'ALBA emportant 12 premières tonnes d'aide humanitaire à destination de la Palestine.

Venezuela, 12 août 2014. Le Ministre des Relations Extérieures Elías Jaua, son homologue palestinien Riad Malki, accompagnés de l’Ambassadrice de Palestine au Venezuela Linda Sobeh Alí, assistent au départ de l’avion aux couleurs de l’ALBA emportant 12 premières tonnes d’aide humanitaire à destination de la Palestine.

AVIONVous avez dépassé tout ce que nous attendions d’un peuple aussi éloigné de la Palestine mais si proche de sa lutte. Nous sommes témoins de votre appui, de la solidarité, de la mobilisation qui émanent des principes de la Révolution Bolivarienne impulsée le président Chavez”. C’est par ces mots que le Ministre des Relations Extérieures de Palestine Riad Malki, accompagné de l’Ambassadrice de Palestine au Venezuela Linda Sobeh Alí, a salué l’envol depuis l’Aéroport International Simón Bolívar de 12 premières tonnes d’aide humanitaire à destination de sa patrie.

Comme ailleurs sur le continent, en Équateur notamment, cette aide a été rassemblée en huit jours de collectes citoyennes – syndicats, mouvement sociaux, personnes ont apporté leurs dons dans des centres ouverts dans tout le pays : aliments non périssables, médicaments, vêtements, matériels de campement, eau potable, destinés aux deux millions de personnes déplacées dans la Frange de Gaza.foto-2

Le chancelier Riad Malki a rappelé que l’offensive militaire israëlienne laisse à ce jour près de 2000 morts avec 80 pour cent de victimes civiles dont 437 enfants et 243 femmes, 10 mille blessés, 17 hôpitaux totalement détruits, 141 écoles endommagées, 11 mille maisons détruites totalement et 32 mille détruites partiellement. La seule centrale électrique, les réseaux d’électricité et d’eau potable ont été détruits également.

Nous ne faisons que notre devoir, a répondu le chancelier Elias Jaua, l’article 152 de la Constitution Bolivarienne déclare que notre politique extérieure est basée sur le principe de la solidarité internationale et l’appui aux peuples qui luttent pour leur émancipation”. Jaua a précisé qu’un autre avion décollera jeudi avec plus de quinze tonnes de matériel chirurgical et que des équipes médicales vénézuéliennes se préparent à rejoindre la Palestine. Le président Maduro a par ailleurs annoncé son intention de proposer à la communauté des pays arabes un effort commun pour reconstruire Gaza.

Autre point des réunions de travail avec le chancelier Malki : l’accueil dans les jours prochains au Venezuela d’orphelins palestiniens. Le 5 août dernier, à la demande du président Nicolas Maduro, le chancelier Elías Jaua avait rencontré à l’hôpital Nasser, en Égypte, des rescapés des massacres perpétrés par l’armée israëlienne. En accord avec les autorités égyptiennes, le Croissant Rouge local et avec l’appui de l’ACNUR (ONU) et de l’UNICEF, le Venezuela s’apprête à accueillir ces enfants qui ont perdu leur famille – “Le centre d’accueil est prêt, pour qu’ils puissent recevoir tout l’amour et les soins médicaux nécessaires, et vivre chez nous le temps qu’il faudra jusqu’à ce qu’ils puissent rentrer dans leur Patrie. Les enfants compteront sur l’appui d’un personnel volontaire, de médecins et de femmes de la communauté arabe et palestinienne au Venezuela” a expliqué Elías Jaua. La population vénézuélienne se mobilise pour préparer leur arrivée : des dizaines d’artisans de tout le pays ont fabriqué des jouets à leur intention.

Artisans vénézuéliens fabriquant des jouets pour les orphelins palestiniens bientôt accueillis au Venezuela.

Artisans vénézuéliens fabriquant des jouets pour les orphelins palestiniens bientôt accueillis au Venezuela.

Le chancelier Malki se trouve depuis lundi au Venezuela pour le suivi des accords de coopération signés en mai 2014 entre les présidents Mahmoud Abbas et Nicolas Maduro, et qui prévoient notamment notamment la fourniture de pétrole à la Palestine (1). Le gouvernement bolivarien vient par ailleurs de décider d’accroître le nombre d’étudiants palestiniens au Venezuela en multipliant les bourses d’État : 200 jeunes pourront ainsi suivre des études de médecine dès 2015.

Après avoir insisté au sein du Conseil des Droits Humains à Genève sur l’urgence de dépêcher à Gaza une commission d’enquête de l’ONU (2), le Venezuela, comme pratiquement tous les gouvernements et les mouvements sociaux d’Amérique Latine, maintient la pression diplomatique pour mettre fin aux crimes de guerre et aux crimes contre l’humanité commis contre le peuple Palestinien. Plusieurs pays de la région ont rappelé leurs ambassadeurs (3), ce qui a provoqué une réaction agressive du gouvernement israëlien traitant le Brésil de “nain diplomatique” et le président de l’Uruguay de “menteur”. La réunion de l’UNASUR, composée des douze États d’Amérique du Sud, prévue le 21 août à Montevideo, reviendra sur ce thème.  “Pour ce sommet nous travaillons avec plusieurs chanceliers en vue d’effectuer un nouvel appel de tous les pays d’Amérique Latine à l’arrêt des attaques militaires contre la population civile et au retour à un dialogue sans conditions, position déjà exprimée par le Mercosur. En tant que République Bolivarienne nous allons proposer une solution structurelle au conflit” a indiqué le Ministre des Relations Extérieures Elías Jaua.

Manifestation de solidarité avec la Palestine, Caracas, 2 août 2014

Manifestation de solidarité avec la Palestine, Caracas, 2 août 2014

Parallèlement, de Santiago à La Paz ou à Managua, les mouvements sociaux multiplient les manifestations de solidarité avec le peuple de Palestine et exigent que cesse l’impunité des criminels de guerre. Ce mercredi 13 août Caracas accueillera une nouvelle manifestation sur le thème “Nous sommes tous la Palestine” en présence des chanceliers palestinien et vénézuélien. Une initiative qui s’ajoute aux innombrables mobilisations organisées dans le monde entier et qui renforcent l’isolement d’Israël et de ses alliés états-unien et européens face à la communauté internationale.

Thierry Deronne, Caracas, le 13 août 2014.

Notes:

(1) Sur les récents accords de coopération entre Palestine et Vénézuéla, voir ¨Mahmoud Abbas : le Venezuela nous a permis de briser le monopole d’Israël sur notre économie¨, http://bit.ly/1jEeYSu

(2) Voir « Le Venezuela condamne les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité massifs commis par Israël contre le peuple palestinien« , http://wp.me/p2ahp2-1yg

(3) Le président Chávez avait déjà rompu les relations diplomatiques avec Israël en janvier 2009, à la suite d’une agression semblable contre la population de Gaza : 19 jours de bombardements continuels avaient fait un millier de victimes et détruit une grande partie de l’infrastructure.

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1Bd

L’héritage de Chávez, les communes.

Dans son offensive nationale et internationale, la vulgate de la droite médiatique voulait faire croire que la disparition de Chavez entraînerait la lente dissolution de la révolution bolivarienne. En réalité, c’est en ce moment que son principal héritage commence à déployer ses ailes.

Par Mario Sanoja et Iraida Vargas *

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On a beaucoup parlé, beaucoup écrit sur l’héritage de Chavez, or ce n’est qu’aujourd’hui que, sous l’impulsion du Président Maduro et de son équipe, commence à s’incarner son idée centrale pour transformer la société vénézuélienne. Dès 2007, Chavez expliquait : “Tous les moteurs constituants sont tributaires ou convergent vers le cinquième (moteur), qui est le plus grand, le plus puissant, le moteur essentiel. Lequel ? L’explosion révolutionnaire du pouvoir communal, les conseils communaux… ” (Chávez 2007: 40).

Le Capital est encore profondément inscrit dans tous les secteurs de la culture et de la société vénézuéliennes, capable de dominer et d’influencer en sa faveur le processus de reproduction sociale, tout en étant incapable de résoudre les problèmes et les contradictions qu’entraîne son activité. Abolir ou au moins neutraliser les institutions spécifiques qui font l’hégémonie du capitalisme, doit être, est, le premier pas révolutionnaire dans la construction d’un nouveau bloc historique de pouvoir représenté par la future société et son État socialiste et communal.

Le système communal socialiste déjà existant et qui s’appuie sur les traditions des peuples originaires, constitue la forme spatiale concrète qu’acquiert la résistance populaire au capitalisme, fondée sur l’accumulation de connaissances et d’expériences, la structure sociale et spatiale des forces et de ses acteurs, l’enracinement dans la communauté et dans l’identité culturelle de classe.

A partir de la première décennie du vint-et-unième siècle, la construction d’une société communale socialiste exige que nous produisions une nouvelle cartographie de l’espace national avec les variables fondamentaux du pouvoir communal – les conseils communaux, les communes intégrées avec les réseaux socio-productifs et les missions sociales, pour articuler la chaîne de valeur des matières premières et diversifier la production au service des besoins économiques et sociaux de la population. Ces réseaux transversaux qui représenteraient une alternative post-capitaliste fonctionneraient comne un tissu de connections qui recouperait les centres urbains, stimulant la circulation, la distribution et la consommation de biens et de valeurs (Voir Vargas-Arenas y Sanoja 2014: en préparation).MG_9824

Jusqu’à présent le projet révolutionnaire a eu pour référence centrale la dimension macro-économique. Des esprits éclairés comme D.F. Maza Zavala avaient anticipé qu’au XXIème siècle l’aire de propriété purement étatique devrait être limitée par le développement d’autres formes avancées de propriété sociale, commune ou collective, que nous pourrions assimiler à l’actuel système communal. Maza considérait comme souhaitable que l’État conservât la propriété et le contrôle des activités productives basiques, mais observait que “la socialisation qui est par essence la domination du social par la société, exige la participation collective dans la prise de décisions, le contrôle des intérêts publics ou sociaux par des organisations et des dispositifs institutionnels de type populaire : approfondir la démocratie, éradiquer les élites de pouvoir et le pouvoir des élites, pour développer en leur place le pouvoir populaire” (Maza Zavala 1985: 135-136).

La dimension macro-économique du modèle qui a dominé le processus bolivarien a été affectée par l’actuelle crise du capitalisme, parce qu’elle n‘a pas pu dissocier l’économie et la société vénézuélienne du marché capitaliste promu par l’Empire mais, au contraire, a accru notre dépendance de ce marché. Le processus de socialisation, les communes, ce dont nous parlait Maza Zavala, a pris un nouvel élan sous le gouvernement du Président Maduro.maduro_23_enero_comunas_111377221436-540x360

La soi-disant crise de la révolution bolivarienne semblerait plutôt être un changement de front, une réorientation stratégique du processus en vue d’octroyer un rôle central aux communes, d’où la restructuration du gouvernement entamée par le président (1), discutée par les mouvements sociaux ou lors du récent congrès du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV).

La révolution bolivarienne a besoin de revoir son modèle économique, dont une bonne part est héritée des théories économiques de la vieille gauche vénézuélienne depuis les années 1950. Il est important d’évoquer la crise laborale que traversent les entreprises de Guayana et de rappeler à ce propos l’idée de l’économiste eurochaviste Luciano Vasopollo (224:BCV 2013) pour qui il faut différencier nationalisation et socialisation de la gestion économique : la disparition de la propriété privée – dit-il – n’implique pas sa socialisation immédiate.

La nationalisation des secteurs stratégiques (énergie, communications, transport, etc.), apporte des ressources nécessaires pour impulser une stratégie de redressement productif à court terme. Cependant, soutient Vasopollo, la propriété étatique ne garantit pas per se le contrôle des travailleurs(ses) sur leur propre travail ni ne garantit le socialisme.

Si le monopole d’État n’est pas contrôlé directement par les organismes populaires, comme le plaidait également Maza Zavala, celui-ci pourrait retomber dans l’autoritarisme syndical mafieux, le bureaucratisme sydical contre-révolutionaire et inefficace comme c’est le cas au sein des entreprises basiques de Guayana. Sans contrôle démocratique de la part des organismes populaires, la propriété d’État finit par créer et privilégier une nouvelle classe sociale qui surgit du monopole de la gestion étatique des moyens de production (Álvarez 2003; Idem 2010: 58-74).

Comme le note également Vasopollo “… Ce n’est que lorsque s’effectue le contrôle social du processus de production, que la possession des moyens de production est exercée par les unités productives elles-mêmes et que celles-ci, depuis leur environnement immédiat, prennent des décisions sur les investissements et sur le changement technologique, qu’on peut parler d’une autonomie relative de ces unités, autonomie qui peut être accompagnée – ou non – de la condition correspondante de “sujet juridique” …”

Le socialisme, à quelque niveau que ce soit, dit Vasopollo, ne peut être pensé ni construit s’il n’est fondé sur une base solide de démocratie directe qui permette de concevoir la planification sur la base de la connaissance directe des besoins individuels et collectifs (sociaux, d’entreprises, environnementaux, etc.), s’incarnant dans des processus tels que le président Maduro les a baptisés : gouvernement de rue et dialogue sur la production avec les petits et moyens entrepreneurs.

Pour mettre en marche les critères de l’efficacité micro-économique, il serait nécessaire que le gouvernement révolutionnaire dessine et mette en pratique la création d’une culture du travail appropriée, basée sur des valeurs sociales de solidarité collective qui s’oppose à l’opportunisme syndical et au consumérisme individuel qui sont à la base du capitalisme. De la même manière, poursuit Vasopollo, il est non seulement nécessaire de changer la forme et le contenu des fonctions d’utilité micro-économique, en maintenant par exemple la possibilité de répartir le temps de vie entre travail et loisir, mais aussi d’élargir les possibilités qu’a la population de choisir des alternatives autour de ce thème.comunas-2-

Construire le socialisme, toujours selon Vasopollo, c’est promouvoir un changement d’hégémonie culturelle qui inverse les liens de causalité entre économie et politique “…comme on est déjà en train d’en faire l’expérience entre pays de l’ALBA…” redéfinir le discours politique à partir de la centralité de la planification socio-économique…” (BCV 2013: 802), en l’orientant vers un modèle de développement socio-économique auto-déterminé, autogestionnaire, centré sur les ressources et les économies locales et qui valorise en même temps les traditions culturelles et productives, renonçant à importer tant de marchandise inutile qui ne sert qu’à un système de consommation à outrance et insoutenable.

En somme il s’agit de créer la société communale car le passage d’un mode de production à l’autre, à la société post-capitaliste, dit Vasopollo, suppose fondamentalement la présence organisée d’une subjectivité révolutionnaire, exprimée dans le cas vénézuélien par la commune.

La création d’une nouvelle hégémonie culturelle requiert de manière incontournable l’élargissement des espaces politiques où les processus participatifs qui impulsent les processus autodéterminés et autogestionaires puissent s’exprimer avec plénitude : les communes, les conseils communaux, les conseils de travailleurs, les conseils paysans, les conseils étudiants, etc., semences d’une démocratie authentiquement participative, du pouvoir populaire constituant, de la nouvelle société socialiste vénézuélienne (Álvarez 2010: 145-158).MG_9785

En ce sens il est nécessaire de considérer la pertinence d’un système politique de représentation comme celui développé par le PSUV dans lequel les délégué(e)s, porte-paroles des Unités de Bataille Bolívar Chávez (UBCH) doivent se maintenir à tout moment au contact de leurs bases pour guider et orienter le travail et éviter le bureaucratisme.

Le modèle d’intégration civico-militaire vénézuélien, dont l’artisan fut le président Chávez, a joué un rôle de stabilisation fondamental face à l’insurrection armée de secteurs de l’extrême droite vénézuélienne. Selon la nouvelle doctrine militaire vénézuélienne, en cas d’urgence nationale, les forces armées ne resteraient pas les bras croisés à attendre que l’envahisseur ou l’ennemi intérieur agisse contre la révolution mais déploieraient une guerre de résistance populaire appuyée sur le système communal. C’est pour cela que les contigents réguliers ou les forces liées au système communal doivent sentir qu’ils défendent la souveraineté nationale et qu’ils sont aussi les constructeurs actifs du socialisme vénézuélien.

* Anthropologues et historiens vénézuéliens.

Note

(1) Voir “Le Venezuela accélère la transformation du pouvoir citoyen en gouvernementhttps://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%C2%A8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%C2%A8/


Références citées:

– Álvarez R, Víctor. 2003. Hacia donde va el modelo productivo. Centro Internacional Miranda. Caracas,
-Álvarez R., Víctor. Del Estado Burocrático al Estado Comunal. Centro Internacional Miranda, Caracas,
-Chávez Frías, Hugo. 2007. Poder Popular: Alma de la Democracia Revolucionaria. Gobierno Bolivariano de Venezuela, Caracas.
– Maza Zavala, D.F. 1985. Ensayos sobre la Ciencia y la Política Económica. Academia Nacional de Ciencias Económicas. Serie Ensayos. Caracas.
-Vargas-Arenas, Iraida y Mario Sanoja Obediente. 2013. Lectura geohistórica de Venezuela. El espacio Nacional y la Sociedad Comunal Socialista. Primera edición. Caracas. Segunda edición revisada, corregida y aumentada (en preparación).
-Vasopollo, Luciano. 2013. Análisis de los Sistemas Económicos. Banco Central de Venezuela, Caracas

Source : http://www.comunaactiva.org.ve/2014/08/el-legado-de-chavez-las-comunas/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1AV

Les « colectivos » vénézuéliens, du fantasme à la réalité. Par Maurice Lemoine

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Maurice Lemoine couvre l’Amérique Latine depuis 35 ans. Dernier ouvrage paru : « Sur les eaux noires du fleuve »

Au Venezuela, des collectifs assument des missions  sociales et organisent les quartiers. L’opposition les décrit comme violents, les médias les qualifient de « paramilitaires ».  Anges ou démons?

Maurice Lemoine a enquêté dans ces ¨barrios¨ où vit 85 % de la population vénézuélienne et où la plupart des journalistes ne mettent jamais les pieds…

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Sarria – un quartier populaire de Caracas. Dans le hangar quelque peu lugubre où l’ombre le dispute à la lumière, une bougie à la flamme tremblotante veille au pied des portraits de feu le président Hugo Chávez, de Simón Bolivar et de Jésus-Christ. Polos noirs, lunettes noires posées sur les visières de casquettes noires elles aussi, l’allure des membres du « collectif » Richard Marcano qui nous accueillent provoque une légère sensation de malaise. A Carlos Gutiérrez, leur « commandant », nous faisons part de notre trouble. Alors que l’opposition assimile les « colectivos » à des formations paramilitaires, cette façon de se vêtir peut, de fait, évoquer les sinistres « chemises noires » de la Milizia Volontaria per la Sicurezza Nazionale, bras armé du régime de Benito Mussolini. C’est plus fort que lui, notre interlocuteur éclate de rire avant de reprendre son sérieux. « Je pense que chacun donne aux couleurs le sens qui l’arrange. Le noir, c’est le deuil qu’on a dans le cœur ; dans notre culture, ce n’est pas considéré comme mauvais. » Il montre l’étoile blanche incrustée de rouge du logo qui orne sa poitrine : « Le rouge, c’est le sang versé par nos martyrs, nos libertadores, nos camarades tombés, désarmés », à l’époque où, avant l’arrivée au pouvoir de Chávez, le mouvement social subissait la répression. Il réfléchit une seconde : « L’opposition prétend que nous sommes violents, mais, depuis février, alors que ses groupes de choc sèment le chaos, elle manifeste habillée de blanc, le symbole de l’amour et de la paix ! »

Lorsque, changement de cadre et d’ambiance, nous re-sortons dans la clarté aveuglante du soleil, ces silhouettes, inquiétantes dans la pénombre, prennent une autre dimension : des pères et des mères de familles, des jeunes qui, sur une plaisanterie, hurlent de rire en tapant des pieds. Tout de même… Le dernier des conseillers en communication leur signalerait que la tête de mort qui figure dans leur logo n’a rien de particulièrement avenant.001-6451a

Après le décès de Chávez, beaucoup ont cru ou espéré que la « révolution bolivarienne » ne lui survivrait pas. L’élection de son dauphin Nicolas Maduro en avril 2013 à une faible majorité (50,61 % des suffrages), puis la consolidation du pouvoir lors des élections municipales du 8 décembre, remportées par le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) et ses alliés, avec 48,69 % des voix (76,42 % des municipalités), ont constitué un camouflet cinglant (l’opposition a obtenu 39,34% des voix). Depuis février 2014, les secteurs extrémistes se sont donc lancés dans une opération de déstabilisation avec, en mode opératoire, l’organisation de « guarimbas » – barricades, barrages et pneus enflammés [1]. Cette vague de violence a fait quarante-trois morts et des centaines de blessés. Répression gouvernementale ? En partie, mais en partie seulement : la majorité des victimes n’appartiennent pas à l’opposition et, à titre d’exemple, six gardes nationaux, chargés du maintien de l’ordre, ont été assassinés par balles.

C’est curieusement en Floride, à Miami, le 1er janvier 2014 que, sans s’appuyer sur aucun fait concret et sous le titre « Les colectivos, ordre et terreur chaviste au Venezuela », le Nuevo Herald, quotidien viscéralement anticastriste, a lancé la première salve contre les « coupables  » d’une crise qui… n’avait pas encore commencée : « Ils sont le visage violent de la révolution bolivarienne, délinquants soutenus par le régime pour intimider la société civile et, à l’occasion, faire le sale travail pour lui. » Depuis, la grande internationale du « copier-coller » n’a de cesse de dénoncer ces « gangs armés » ou « milices socialistes » qui sèment la terreur en toute impunité.DSC_0533-copie-9b65a

Dirigeants du collectif Antimantuano, perché sur les hauteurs de La Pastora, Jesús García et la sympathique Pacha Guzmán ont a priori un aspect tout à fait humain. « Le collectif, explique García, sourire aux lèvres, c’est une façon de vivre, de travailler, quasiment une famille, avec un objectif commun : construire la révolution. » Ni l’un ni l’autre ne porte d’uniforme. « Nous, précise Pacha Guzmán, nos symboles sont affichés sur les peintures murales qu’on a fait dans le quartier avec les enfants. » Né en 2012, en lien avec le conseil communal qui assure la gestion locale, leur collectif s’est donné pour priorité « la jeunesse ». Foot, basket, photographie, sérigraphie, projections cinématographiques – « Très important : on utilise le ciné comme moyen de formation ; à travers les messages qu’on passe avant le film, on appelle à l’organisation »… Leur prochain projet d’envergure ? Ils pouffent en même temps. Non, il ne s’agit pas de la création d’un stand d’entraînement au tir à la kalachnikov, mais de celle d’une école d’art dans un local que le conseil communal leur a attribué !

Certains de ces groupes – les plus diabolisés – ont émergé dans les années 1960-1970, issus parfois de la lutte armée. Génériquement, on les appelait alors ñangaras (synonyme de révolutionnaires). Le collectif Ali Primera de Monte Piedad est né, lui, en 1989, après le carnage du caracazo [2]. Au début des années 2000, avec l’arrivée au pouvoir de Chávez, un autre type d’organisation populaire a vu le jour : les « cercles bolivariens ». Il en reste quelques-uns, mais la dynamique du « processus », comme on l’appelle ici, a amené à approfondir la mobilisation ouvrière, paysanne, indigène, étudiante, citoyenne, à travers les fameux collectifs, présents dans tout le pays.

Toujours à Caracas, toujours dans un de ces quartiers acrobatiquement suspendus aux pentes, les quarante haut-parleurs installés dans divers points stratégiques hurlent en même temps l’annonce des prochaines activités : « N’oubliez pas qu’aujourd’hui, à 15 heures, aura lieu la vaccination des animaux domestiques ! » Au siège du collectif La Piedrita (du nom du quartier), Douglas, son responsable, fait visiter avec fierté le foyer destiné aux personnes sans ressources qui, affectées par des maladies particulièrement lourdes, viennent de l’intérieur du pays pour recevoir des soins. « On les héberge, on les nourrit, on les transporte si nécessaire en ambulance. » Profil anguleux, une femme d’apparence paysanne opine d’un hochement de tête reconnaissant. « Mon bébé souffre d’une paralysie cérébrale. Quand on arrive à Caracas pour la première fois, c’est très difficile. Heureusement, on est venu me chercher à la station d’autobus. Ça fait un mois que je suis ici. »010-e9964

A quelques mètres de là, maigre à faire peur, yeux caves, front constellé de taches de vieillesse, un homme pénètre dans le « réfectoire de la dignité Lina Ron [3] ». Derrière un comptoir, les bénévoles tendent des assiettes fumantes aux « personnes en situation de rue » déjà installées. Douglas serre quelques mains tout en commentant : « Avant, on les appelait péjorativement “indigents” et on les écartait de la société. A travers la politique que poursuit notre camarade ouvrier Nicolas Maduro [4], on défend l’idée qu’ils peuvent être insérés dans la société, quelles que soient les difficultés psychologiques que leur a valu leur isolement prolongé. » Deux cent cinquante repas sont servis ici chaque jour avec, bien entendu, une aide financière de l’Etat. Une fois achevé leur déjeuner, certains des « assistés » s’éloignent en direction des jardins ouvriers sur lesquels, en équilibre instable dans la déclivité, ils vont s’occuper des laitues, betteraves, oignons et autres productions de la communauté.

A Caracas, on le sait, l’insécurité n’a rien d’une légende. Même si l’on peut être amené à nuancer [5]. Ce que fait Pacha Guzmán, à La Pastora : « Avant la révolution bolivarienne, on se faisait tuer pour une paire de chaussures. Ça n’existe plus. Ce qui a augmenté, ce sont, liés à la drogue, les affrontements entre bandes. Mais, ici, l’organisation populaire les a fait reculer. »

A Sarria, le collectif a vu le jour le 12 novembre 2013, au terme d’une assemblée du conseil communal, précisément en raison de l’insécurité. « Une clameur populaire, précise Gutiérrez. Il y avait des zones abandonnées où les véhicules étaient dévalisés, vandalisés, et les gens attaqués. Maintenant, on a récupéré ces espaces, on y a érigé des parcs de récréation pour les enfants et on surveille le quartier. » Le « collectif La Piedrita », lui, appartient au Front des collectifs Sergio Rodríguez. Du regard et de la main, émetteur-récepteur radio accroché à la ceinture, Douglas embrasse un large secteur. « On a conscience qu’il manque encore beaucoup de policiers. A l’intérieur du corridor qui va de Caño Amarillo jusqu’à La Silsa, en lien avec dix-sept collectifs et trente-cinq conseils communaux, on assure la sécurité. S’il y a un problème, on s’active car on a un contact total avec la communauté. Nous savons qui est qui, qui est la victime, qui est le délinquant. » Il marque un temps d’arrêt, nous observe d’un air moqueur et devance la question qu’il sent arriver : « Les non-chavistes ne sont pas hostiles à ce travail car il génère paix et tranquillité. Dans nos quartiers populaires, on a des opposants, mais pas outranciers ! »

En version alarmiste, par la voix du président de la Conférence épiscopale, Mgr Diego Rafael Padrón Sánchez, la très conservatrice hiérarchie de l’Eglise catholique dénonce : « Ces groupes radicaux contrôlent des quartiers pauvres entiers dans les grandes villes, souvent indépendamment de la police et de la justice [6].  » En version gouvernementale, le ministre de l’intérieur Miguel Rodríguez Torres dément : « La ville de Caracas est divisée en “cuadrantes” [7]. A aucun moment les collectifs n’effectuent de patrouilles armées. Ce qu’on a mis en place avec eux, c’est des réseaux d’information. Si un délit se produit, si quelqu’un est impliqué dans le trafic de drogue, le collectif informe les forces de sécurité. » Avant de préciser, sans faux-fuyants : « Des réseaux d’information, on en a beaucoup. » Dans les faits, en arrivant parfois à l’improviste dans la quinzaine de collectifs visités, des plus « cool » aux plus radicaux, nous n’avons détecté la présence que d’un seul homme armé (d’un pistolet).

Il n’empêche, et on en conviendra sans peine : c’est le genre de phénomène qu’il faut surveiller comme le lait sur le feu. Le 9 août 2013, dans l’immense complexe de béton de la paroquia [8] 23 de Enero, historique bastion rebelle où l’on affiche ouvertement sa solidarité avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et « les frères palestiniens », quatre-vingt-dix sept collectifs ont volontairement remis aux autorités une centaine de pistolets, carabines et autres fusils d’assaut, dans le cadre de la loi de désarmement. A l’instar du dirigeant du Mouvement révolutionnaire Tupamaro, Oswaldo Canica, et de son sourire sibyllin, personne ne jurera que toutes les armes ont disparu des barrios. Mais, symboliquement, à La Piedrita, la Vierge peinte sur l’un des murs a troqué sa kalachnikov pour « le petit livre bleu » – la Constitution. « On a déposé les armes parce qu’on croit dans ce processus révolutionnaire et dans ce gouvernement, précise José Odrema, robuste« comandante » au crâne rasé et à la voix cassée du collectif 5 de Marzo. Qu’a dit notre leader Maduro ? Que si nous voulions défendre la révolution, nous devions intégrer la Milice bolivarienne. Alors voilà, je suis milicien, il n’y a rien de caché. »

La milice… La peste s’ajoutant au choléra ! A moins, une fois encore, d’écarter tout eurocentrisme paresseux. Le terme ne renvoie pas ici à la police supplétive de la Gestapo traquant les Juifs et les résistants, en France, à partir de 1943, mais au passé du Venezuela, pays où, en janvier 1797, un certain Simón Bolívar s’enrôla comme cadet au sein de la 6e compagnie du Bataillon de Milices de Blancos de los Valles de Aragua – prélude à la geste indépendantiste qu’il mènerait ultérieurement. Depuis, sous des formes diverses, la Milicia a accompagné l’histoire de la nation. Créée par Chávez le 13 avril 2005, date anniversaire de son retour au palais présidentiel après que les putschistes l’aient séquestré en 2002, la Milice bolivarienne a pour mission de seconder la Force armée nationale bolivarienne (FANB) en cas d’agression et, pour ce faire, d’entraîner, préparer et organiser la « défense intégrale » du pays. Composée de volontaires qui s’entraînent en fin de semaine, elle est encadrée par un corps d’officiers des forces armées.003-2bc61

Ce concept de « peuple en armes » ou d’« union civico-militaire » peut heurter dans des pays qui, depuis longtemps, n’ont affronté aucune tentative de déstabilisation. Mais qui connaît l’histoire contemporaine de l’Amérique latine n’ignore rien des brûlants débats qui ont suivi les renversements de Jacobo Arbenz (Guatemala, 1954) et Salvador Allende (Chili, 1973) – fallait-il ou non armer le peuple face à l’imminence du danger ? – et la mise à genou du Nicaragua sandiniste par les Etats-Unis, dans les années 1980 – les « contras » (contre-révolutionnaires) d’alors présentant d’incontestables similitudes avec les actuels paramilitaires colombiens. A Caracas, le choix a été fait : un projet socialiste ne peut survivre sans capacité de se défendre – à plus forte raison, et paradoxalement, s’il joue la carte de la démocratie.

De sorte que, jeunes ou moins, la quasi-totalité des membres des colectivos font partie de cette armée de réserve d’environ cinq cent mille hommes et femmes, similaire à celles qui existent en France, en Suisse, en Espagne, au Canada, aux Etats-Unis (848 000 personnes), au Chili, en Argentine, etc., même si elles ne s’y appellent pas « milicias ». Produits d’une culture endogène, les dirigeants des collectifs portent souvent le titre de « comandante » – quelques-uns, ex-militaires, ont participé à la tentative de coup d’Etat de Chávez, le 4 février 1992 –, leurs troupes se vêtant à l’occasion d’uniformes, des plus élaborés (style vigiles de nos centres commerciaux) aux plus dépareillés.

Depuis le début des manifestations de secteurs minoritaires au sein même de l’opposition, les collectifs sont mobilisés. « Ici, on n’accepte pas les guarimbas, admet Gutiérrez, à Sarria. On ne va pas supporter qu’on nous séquestre dans notre propre quartier ! Tout le monde a le droit de manifester, de descendre dans la rue et de défendre ses droits. Mais pas de décapiter des motards[en tendant des fils métalliques, à hauteur d’homme, en travers des rues] ou de tirer une balle dans la tête d’un innocent [sort réservé à plusieurs personnes depuis le 12 février].  » Occupée et réduite au silence lors du coup d’Etat de 2002, la chaîne publique Venezolana de Televisión (VTV) a connu, en mai, une tentative de « guarimba » en face de ses locaux. « On a des communications, c’est vital, raconte Odrema. La communauté nous a prévenus. Avec différents colectivos, on est descendus ; quand ils nous ont vu arriver, “les fascistes” sont partis. » La Candelaría, quartier en plein centre de la capitale, a également connu plusieurs incursions. Même réaction de Luis Cortés, ancien du « 4F » [9] et « comandante » du collectif Cathédrale combative : « On a dû sortir pour défendre des camaradas qu’ils ne laissaient pas descendre de leur véhicule. On a… attiré leur attention et on a pu contrôler la situation. » De quoi justifier ce qualificatif de « paramilitaires » dont on les affuble régulièrement ? « On a notre secteur, notre logo, on est parfaitement identifiés. Pas comme les opposants qui, à Altamira, El Hatillo [quartiers aisés], sèment la violence encapuchados [masqués].  »

Lors des affrontements les plus violents, des policiers et des civils (des deux camps) ont ouvert le feu. Contrairement à nombre d’affirmations – « Des gangs paramilitaires appelés colectivos ont déferlé à moto, tirant à balles réelles sur quiconque restait à découvert [10] » –, aucune victime ne peut, avec une absolue certitude, être attribuée à ces derniers. L’un de leurs dirigeants, Juan Pablo Montoya, coordinateur du Secrétariat révolutionnaire du Venezuela – qui regroupe plus de cent collectifs – a fait partie des deux premiers morts, le 12 février, dans des circonstances troubles, encore non éclaircies [11]. On ira même plus loin : sans les collectifs, la situation se révélerait infiniment plus périlleuse…

Chacun, dans les quartiers populaires, a de la mémoire et, en travers de la gorge, la tentative de coup d’Etat d’avril 2002. A l’époque officier d’active, l’actuel ministre de l’intérieur était le coordinateur national des cercles bolivariens (CB) – « une sorte de commissaire politique », précise-t-il en souriant. Comme les colectivos à l’heure actuelle, ceux-ci, rebaptisés « cercles de la terreur » par l’opposition, subissaient une très dure campagne de diabolisation. « Les 12 et 13 avril, se souvient Torres, alors que Chávez était emprisonné, j’étais la charnière entre mes compañeroscommandants de bataillons [les militaires loyaux] et les membres des CB qui manifestaient massivement. Il y a eu des milliers d’appels téléphoniques pour coordonner la mobilisation, mais aussi, pour éviter la violence, pour que, malgré la rage immense qui habitait chacun, tout se passe sous la pression pacifique de la rue. A aucun moment les CB n’ont utilisé des armes et on a rétabli la situation. »

Douze ans plus tard, l’histoire se répète. Face à une opposition qui, une fois encore, refuse de respecter le résultat des urnes, des voix s’élèvent, nombreuses, unanimes, hargneuses, excédées : les limites du tolérable sont dépassées. Combien de fois n’entend-on pas : « Si le peuple voit la nécessité de descendre dans la rue pour défendre ce processus, il va le faire, comme il l’a fait le 13-A[13 avril 2002]  »  ? Le type de situation qui peut très facilement dégénérer.

« Quand a commencé la violence de la droite, en février, nous confie le ministre de l’intérieur, on s’est réunis avec tous les collectifs, quelle que soit leur nature, et on leur a dit : “Restez tranquilles, les autorités de l’Etat sauront gérer la situation”. » Dans tous les rassemblements de colectivos, à l’instar de celui auquel nous assistons le 7 juin dans la caserne de l’ancienne Police métropolitaine, celle qu’utilisait la IVe République pour réprimer, une ou des voix de responsables s’élèvent pour rappeler les fondamentaux : « Notre arme, en premier lieu, c’est la Constitution. Toute autre arme ne sera utilisée qu’en légitime défense de notre processus, ça doit être très clair pour tous lescompañeros.  » Et de fait, malgré la conscience qu’il a de sa force, « le peuple » – « les neurones avant les hormones », commentera le ministre pour la transformation du grand Caracas Ernesto Villegas – a gardé son calme, discipliné et encadré. Tandis que les dirigeants de collectifs demeurent en contact permanent avec les autorités.

Très classiquement, le débat artificiel lancé et entretenu sur le thème de leur supposée violence interdit toute réflexion sur la nature véritable et la diversité des colectivos. Si nombre d’entre eux peuvent effectivement être considérés comme des appendices du pouvoir – « Nous sommes avec notre président Maduro ! » –, d’autres se montrent plus autonomes, plus indépendants – « On est chavistes, on n’est pas “du gouvernement. » Un processus politique étant par définition lent, instable, non linéaire, truffé de réussites incontestables, mais aussi d’erreurs et de ratés, « nos critiques, nous confie Guillermo Lugo (collectif Ali Primera), on les fait arriver au PSUV à travers les médias alternatifs, les réseaux, les séminaires, les forums, les réunions… » En prélude à celle du 7 juin, à laquelle doit assister le ministre Villegas, l’un des commandants nous prévient avec gourmandise : « On va profiter du moment pour oxygéner l’Etat ! »

Reçu chaleureusement, et une fois son discours de circonstance terminé, le ministre, les chevilles comme scellées dans le sol, entend effectivement « parler du pays » : « Certains politiques ne se sont pas encore rendus compte qu’ils sont là pour servir le peuple, développe le commandant Cortes, très remonté. Nous avons besoin de votre aide. Nous menons quotidiennement une bataille frontale contre la bureaucratie et contre le blocus des médias, y compris les nôtres, les médias publics. Et nous avons les mains liées, parce que ce gouvernement révolutionnaire ne nous écoute pas, Ernesto. Alors, nous voulons que soit créé un ministère du suivi des actions sociales. Nous voulons que les ministres s’assoient avec le pouvoir populaire. Nous voulons… »004

En plein cœur de la capitale, Cortes et son collectif « Cathédrale combative » ont établi leur quartier général dans le parking bétonné d’un ex-centre commercial Sambil, réquisitionné en 2010 pour servir de refuge provisoire à mille quatre cents familles (cinq mille deux cent personnes) sinistrées lors d’un épisode de pluies torrentielles et d’inondations [12]. L’œil brillant de satisfaction, il détaille les actions en cours : « On capte les camarades “en situation de rue” et les drogués, qu’on oriente vers les programmes du Département d’attention au citoyen. On fait aussi de la réinsertion scolaire avec les gamins désocialisés. » Pour l’heure, sa petite troupe et lui tentent de mettre un peu d’ordre dans une longue file. Face à un Mc Donald’s, celle-ci s’étire devant un camion gouvernemental qui vend du café à prix hyper-subventionné.

Dans le quartier (chic) de Chacao, où la droite veut démolir le marché traditionnel pour construire un centre commercial, un colectivo lutte « pour sauvegarder le patrimoine culturel de la nation. »Des centaines d’autres, ailleurs, se consacrent à la formation politique, à la culture en général, à la culture afro-vénézuélienne ou indigène en particulier, au sport, à la musique, à la conscientisation des motards (dont le style de conduite erratique constitue le cauchemar des automobilistes), à la santé, à l’éducation, à l’amélioration du logement ; n’existe-t-il pas un collectif de deux cents femmes qui bâtissent un immeuble, à Caracas, sur l’avenue Francisco de Miranda [13] ? A La Pastora, Pacha Guzmán résume : « On donne aux gens l’opportunité de participer au type de démocratie que Chávez a appelé à construire : c’est autre chose qu’aller voter et attendre que le gouvernement s’occupe de tout. »

Mais alors, pourquoi tant de haine, selon la formule consacrée ? Au pied des immeubles de l’ensemble 23 de Enero, le député suppléant du PSUV et animateur de la « Coordination Simón Bolivar », Juan Contreras, lève le bras et le rabat en signe d’exaspération : « L’opposition ne supporte pas que les gens défendent le processus. Alors, il faut stigmatiser, criminaliser les organisations sociales qui ont grandi à la chaleur de la révolution bolivarienne, comme les communes, les conseils communaux et, surtout, les collectifs, qui ne sont rien d’autre que le peuple organisé. »

Photos : Maurice Lemoine

Notes: 

[1] Lire Maurice Lemoine, « Stratégie de la tension », 20 février 2014, Mémoire des luttes (http://www.medelu.org/Strategie-de-la-tension-au)

[2] Répression d’un soulèvement populaire qui, à Caracas, le 27 février 1989, a fait, selon les sources, entre trois cents et, plus vraisemblablement, trois mille morts.

[3] Lina Ron : dirigeante chaviste particulièrement radicale, décédée le 5 mars 2011.

[4] L’actuel président a été conducteur d’autobus et syndicaliste.

[5] De janvier à juillet 2014, dans les dix quartiers de Caracas placés sous la juridiction de la nouvelle Police nationale bolivarienne (PNB), la criminalité a diminué de 33 % par rapport à la même période de l’année précédente (Ciudad Caracas, 11 juillet 2014).

[6]  El Nacional, Caracas, 15février 2014.

[7] Zones de patrouillage intensif de la police de proximité.

[8] Littéralement « paroisse » : la plus petite unité politico-territoriale ; Caracas en compte trente-deux.

[9] 4 février 1992 : coup d’Etat de Chávez contre le président Carlos Andrés Pérez.

[10] Slate.fr, Paris, 21 février 2014.

[11] D’abord attribuée à un fonctionnaire du Service bolivarien national de renseignements (Sebin), sa mort l’est désormais à un autre dirigeant de colectivos, Hermes Barrera Niño – qui clame son innocence.

[12] Il n’y reste actuellement que trente-quatre familles (trois cents personnes) ; les autres ont été relogées.

[13] Lire « Un rêve aux mains de femmes » sur le site Venezuela Infos (2 juillet 2014).

Source de cet article : http://www.medelu.org/Les-colectivos-venezueliens-du

Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨

Le 9 mars à Caracas, Maduro rencontre des mouvements communaux venus de tout le pays et annonce l’octroi de 2400 millions de bolivars pour qu’ils puissent réaliser leurs projets socio-productifs ou de construction de logements.

Maduro rencontre des mouvements communaux venus de tout le pays.

15 mois après son élection, le ¨chauffeur d’autobus¨ (1) Nicolas Maduro, cet ex-syndicaliste du transport public, ce militant bolivarien méprisé par les professionnels de la politique, celui que Chavez proposa aux électeurs parce qu’il était le seul sans écurie, sans ambition personnelle, accélère le dynamitage de l’État ancien. Certes, c’est depuis 1999 que la révolution bolivarienne construit la démocratie participative mais en juillet 2014, dans la parfaite invisibilité médiatique, elle lance l’expérience la plus poussée de participation citoyenne dans l’histoire de la gauche mondiale.

On comprend la fébrilité de l’extrême droite vénézuélienne dont les récentes violences appuyées par les paramilitaires colombiens et la CIA (2) ont été déguisées en ¨révolte étudiante¨ par les grands médias (3). Il ne s’agit plus seulement de récupérer les impressionnantes réserves de pétrole ou de freiner l’unification de l’Amérique Latine. La déstabilisation se fait urgente parce que l’approfondissement du pouvoir citoyen éloigne chaque jour un peu plus la possibilité de rétablir l’autoritarisme néo-libéral, les privatisations et la répression des mouvements sociaux.

Conformément aux engagements du programme sorti des urnes d’avril 2013 (4), le président Maduro annonce pour la mi-août un ¨sacudón¨ (forte secousse) des institutions gouvernementales : ¨Nous révisons à la loupe tous les portefeuilles ministériels, le degré de réalisation de leurs objectifs ainsi que le niveau de production des entreprises d’État. Nous allons maximiser l’efficacité du gouvernement dans la rue (5) et toute l’action de l’État pour transférer le pouvoir à la population. Nous n’avons pas rebaptisé nos ministères ¨du pouvoir populaire¨ pour le plaisir de leur coller une belle étiquette mais pour mettre l’État au service du peuple. Nous devons construire un système de gouvernement populaire qui ne soit pas un aimable slogan pour se souvenir de Simón Rodríguez ou de Hugo Chávez. Il est hors de question que la révolution s’arrête une seconde. Elle doit continuer à se déployer dans toutes les sphères de la vie¨ a-t-il rappelé aux ministres.

« La droite croit qu’il s’agit de changer des ministres, non, ce n’est pas l’essence de ce que nous faisons. Le centre du travail est de changer l’État, ses procédures, l’échafaudage monté par le capitalisme pour que la rente pétrolière serve à tout et à rien à la fois » explique le vice-président Jorge Arreaza.

Assemblée paysanne et indigène en vue de rédiger une liste de propositions au gouvernement, Sud du Lac de Maracaibo, juillet 2014.

Assemblée paysanne et indigène en vue de rédiger une liste de propositions au gouvernement, Sud du Lac de Maracaibo, juillet 2014.

Pour l’aider à ¨chambarder l’État¨, Maduro appelle depuis quelques mois les mouvements sociaux et le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) à lui transmettre des propositions concrètes. Le vendredi 18 juillet il s’est rendu dans l’État de Lara à la rencontre d’une assemblée de communes de tout le pays pour y concrétiser officiellement la promesse faite lors d’une assemblée antérieure de délégués communaux (6) : la création d’un Conseil permanent d’articulation entre la présidence et les communes pour que celles-ci dialoguent directement avec le gouvernement, fassent des propositions, définissent des priorités et expriment leurs critiques.

Dans cette réunion de travail avec 300 porte-paroles de diverses instances d’auto-gouvernement communal, Maduro a approuvé leurs premières propositions. Comme celle de créer des conseils du pouvoir citoyen dans les ministères: “Chaque ministère doit posséder son conseil de pouvoir citoyen comme espace permanent pour travailler la main dans la main et éliminer la bureaucratie. Nous sommes en train de travailler sur un plan de transformation totale de l’Etat ; et plus précisément de cet Etat élitaire dont le bureaucratisme, la corruption, l’indolence, la lenteur sont les maîtres-mots. Il est de notre devoir de le transformer de fond en comble. Nous avons besoin de briser le blocage que nous nous imposons nous-mêmes et de rompre avec les schémas qui nous limitent, qui sont ceux de l’État élitaire, lui-même descendant de l’État colonial, répresseur, autoritaire, raciste et voué au pillage. Parce que là où s’impose la bureaucratie s’impose l’incommunication. Et l’unique mode de restructuration souhaitable, est celui qui consiste à associer à ce changement fondamental, le peuple désormais conscient de ses propres capacités¨.

Nicolas Maduro, le 18 juillet, dans l'État de Lara, crée le conseil permanent présidence/communes.

Nicolas Maduro, le 18 juillet, dans l’État de Lara, crée le conseil permanent présidence/communes.

Lara

Des critiques populaires…

Avant de remettre leurs propositions au gouvernement, les 17 tables rondes des organisations communales ont dressé la liste des principaux ¨noeuds critiques¨ : le manque d’articulation entre les différents corps ministériels chargés de travailler avec les organisations communales et la multiplication d’intermédiaires et d’interlocuteurs qui compliquent la tâche des auto-gouvernements communaux et génèrent une perte considérable de temps; La déficience de formation socio-politique des serviteurs publics; La nécessité de revoir les lois et d’en édicter de nouvelles pour le renforcement des communes; L’absence d’espaces de coordination entre les instances municipales et régionales des missions sociales et les instances du pouvoir communal; La faiblesse du suivi de l’exécution des politiques du gouvernement bolivarien au sein des communes; La présence permanente de contenus violents et d’images discriminatoires envers la femme et les minorités sociales dans les médias privés hégémoniques au Venezuela et la promotion d’une culture de la violence, de l’individualisme et du consumérisme dans la population; ou encore la persistance de pratiques de pollution et de déprédation de l’environnement sur le territoire des communes, notamment dans le traitement des eaux usées et l’usage de techniques agricoles ayant un impact négatif sur l’environnement.

… aux propositions populaires.

La machine s’est accélérée : trois jours plus tard, un peu plus de 200 Communard(e)s venus de tout le pays se sont réunis à Caracas pour la première réunion de la Commission Présidence/Communes. Cinq tables-rondes ont planché sur les axes suivants : Centre National du Commerce Extérieur (Cencoex) ; Banque Communale ; Agriculture et Terres ; Commission Nationale des Télécommunications (Conatel), Loi de Responsabilité sociale à la Radio et à la Télévision; Planification Territoriale. Des propositions issues de cette première session de travail émerge le profil de l’État communal.

Enfants de la Commune d'El Rosillo (État d'Anzoategui)

Enfants de la Commune d’El Rosillo (État d’Anzoategui)

Table-ronde n°1 : Centre National du Commerce Extérieur (Cencoex) :

– Obtenir des devises pour la consolidation des unités socio-productives communales existantes.

– Renforcer l’industrialisation des systèmes de production.

– Contribuer à la sécurité alimentaire.

– Efficacité renforcée du modèle économique socio-productif communal.

– Faire en sorte que la triangulation « pouvoir populaire/Ministère des Communes/Cencoex » devienne réalité.

– Gérer des licences d’importation afin d’accéder aux devises.

– Elaboration d’un registre unique recensant les unités socio-productives Communales.

– Activation de commissions mixtes.

– Simplification des diverses démarches à remplir.

– Exonération d’impôts durant les premières étapes.

– Assurer la protection douanière des produits issus des Communes.

Table-ronde n°2 : Banque Communale.

– Réaménagement du système bancaire public et consolidation parallèle de la nouvelle institution financière communale.

Distinguer Banque Communale et Banque privée. Ces deux systèmes distincts ne peuvent et ne doivent en aucun cas se confondre.

– Traitement égalitaire des producteurs Communaux.

– Garantir la viabilité et la pérennité financières de la Banque Communale.

– Prendre en considération les spécificités de chaque Commune.

– Organiser des tables-rondes pour établir les besoins financiers de chaque Commune.

Créer un système pour que la Banque Communale puisse financer les projets sociaux de la Communauté.

– Assurer la formation des communards sur le plan financier.

– Enregistrement des communes auprès de l’office unique du Ministère des Communes.

Table-ronde n°3 : Agriculture et Terres.

– Créer des unités ¨Ecopatrias¨.

- Mettre en place des ateliers de formation en agro-écologie.

– Promouvoir la création d’entreprises de propriété sociale (EPS) communales. Assurer la rotation des cultures et la pratique du troc inter-communal.

– Création de fermes intégrales.

Développer la filière ¨Ecopatria¨ afin de réaliser des fertilisants et des produits écologiques.

– Veiller à éliminer toute bureaucratisation des systèmes en place.

– Revoir et superviser – de concert avec les communards – les diverses attributions de crédits.

Soutenir les pratiques d’agriculture artisanale.

– Améliorer les voies de transport agricoles.

Recenser les terrains en jachère dépendant du Ministère de l’Agriculture et de la Terre pour les transférer aux Communes.

Table-ronde n°4 : Conatel (Loi de Responsabilité Sociale des Médias).

Renforcer les radios et télévisions communautaires.

– Évaluer et contrôler les contenus des programmes transmis par les compagnies de câble (sexe, violence, racisme etc…)

– Transformer la Loi de Responsabilité Sociale pour garantir la libre expression de la population.

– Revoir ce qui est respecté et ce qui ne l’est pas dans la Loi de Responsabilité Sociale.

Travailler avec les médias alternatifs et communautaires.

– Faire en sorte que le plus grand nombre de porte-paroles des communes puissent participer à l’élaboration des dispositions légales que promulgue la Commission Nationale des Télécommunications.

– Edicter une Loi Organique des Conseils exécutifs nationaux en charge de la Communication.

Favoriser la création de chaînes de télévision (communautaires) dans chaque commune.

– Constituer des équipes inter-disciplinaires des Communes comme parties prenantes du secteur de la Communication au niveau national.

Table-ronde n°5 : Planification territoriale.

Réforme de la Loi des Terres, des Parcs et du Cadastre pour reconnaître les communes comme espaces d’auto-gouvernement.

– Oeuvrer à la reconnaissance des Communes à tous les échelons territoriaux.

- Promouvoir la Loi de Transfert de Compétences aux Communes.

Travailler à la reconnaissance de toutes les instances nouvelles d’auto-organisation.

– Encourager l’épanouissement de la souveraineté territoriale de chaque Commune.

– Convoquer un grand débat national sur la Loi du Territoire Communal.

– Activer les mécanismes de planification territoriale.

– Articuler avec les Communes et les Régions stratégiques de Développement Intégral (Redi).

La militante Yanina Settembrino -porte-parole du courant « Bolivar et Zamora »- a insisté sur le caractère sans précédent de l’événement : « je ne pense pas qu’il existe où que ce soit dans le monde, l’équivalent politico-organisationnel de notre Conseil présidentiel de Gouvernement Populaire Communal ». Carlos Alvarado -Communard originaire de l’état agricole de Guarico- insiste aussi sur le fait que « nous sommes en train de vivre un moment historique exceptionnel, car chaque jour qui passe voit le pouvoir Communal se consolider un peu partout au Venezuela ».

Nous avons beaucoup de pain sur la planche, nous nous battons tous les jours avec la bureaucratie et les conspirations de droite pour rendre possible ce projet inscrit dans la Constitution de la République Bolivarienne” précise le Ministre des Communes Reinaldo Iturriza, ajoutant que le président Chavez liait ce projet à la construction d’une nouvelle institutionnalité basée fondamentalement sur les conseils communaux et les communes. Le Ministre a rappelé que la majorité des communes enregistrées ont créé leurs instances d’auto-gouvernement et produisent, l’enjeu étant de renforcer cette productivité et d’éliminer les obstacles qui entravent leur potentiel.

Thierry Deronne, Caracas, 24 juillet 2014

Traductions : Jean-Marc del Percio

Notes :

 (1) C’est ainsi que la droite qualifie le président élu, le considérant comme indigne de la fonction présidentielle parce qu’il vient du monde du travail.

(2) Lire ¨Brévissime leçon de journalisme pour ceux qui croient encore à l’information¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/22/brevissime-cours-de-journalisme-pour-ceux-qui-croient-encore-a-linformation/ et ¨Comment la plupart des journalistes occidentaux ont cessé d’appuyer la démocratie en Amérique Latine¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/03/16/comment-la-plupart-des-journalistes-occidentaux-ont-cesse-dappuyer-la-democratie-en-amerique-latine

(3) ¨Le Venezuela montre que les manifestations peuvent aussi être une défense des privilèges¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/04/16/le-venezuela-montre-que-les-manifestations-peuvent-aussi-etre-une-defense-des-privileges-par-seumas-milne-the-guardian/

(4) ¨Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

(5) ¨Nous t’écoutons Claudia¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/06/nous-tecoutons-claudia/

(6) ¨Venezuela, la profondeur de la démocratie participative cachée par les médias occidentaux¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/06/photos-venezuela-la-profondeur-de-la-democratie-participative-cachee-par-les-medias-occidentaux/

Sources (espagnol) de cet article :

http://www.ciudadccs.info/2014/07/maduro-instala-primer-consejo-presidencial-comunal-en-lara/

http://www.ciudadccs.info/2014/07/aprobada-constitucion-de-consejos-del-poder-popular-en-ministerios/

http://www.mpcomunas.gob.ve/comuneros-y-comuneras-se-reunen-para-presentar-propuestas-en-consejo-presidencial-de-gobierno-popular-con-las-comunas/

http://www.mpcomunas.gob.ve/comuneros-y-comuneras-se-reunen-para-presentar-propuestas-en-consejo-presidencial-de-gobierno-popular-con-las-comunas/

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1ys

Chant de travail à un vénérable corossolier, par Neirlay Andrade

La journaliste vénézuélienne Neirlay Andrade

La journaliste vénézuélienne Neirlay Andrade

On ne saura jamais qui du coq ou du jour se lève le plus tôt. Ce qui est sûr, c’est qu’au moment où la première mamelle sera vidée de tout son lait, le coq se dresse fièrement face aux étoiles. Au même moment précis, comme toujours, certaines personnes s’affairent ici et là, avec en tout et pour tout un guayoyo (café allongé) en guise de nourriture dans l’estomac.

Tout s’accélère en moins de 10 minutes : les veaux sont libérés et se précipitent avidement sur les pis disponibles, tandis que des mains agiles font leur travail en trayant les vaches. A l’issue de la traite -au moment où le coq remporte enfin sa victoire sur les étoiles – les 180 litres de lait attendus quotidiennement, sont acquis.

Non loin de la Vega del Navay, la ferme Jamaica est l’une des unités de production agricole de la Commune « Ali Primera II ». Elle se situe sur le territoire de La Pedrera, état du Táchira.

Celles et ceux qui désormais s’en occupent collectivement, ont tous contribué à sa construction, dans cette zone où la tyrannie uniformisante du llano, se substitue peu à peu aux derniers contreforts des chaînes montagneuses du secteur.

A l’affût du bruit feutré des premiers pas qui se font entendre, les cochons et les truies se dressent sur leurs pattes à l’unisson, immobiles toutefois, et silencieux. Des essaims de mouches trahissent tout de même leur présence, que les suidés éloignent, en jouant de leurs groins impressionnants. Cet état de fait met fin à leur discrétion relative, et le troupeau commence à s’activer, dès qu’il s’habitue à la présence humaine. Toute proche.

Les porcelets arrivent à la ferme à l’âge d’un mois. 30 jours après, ils atteignent déjà le poids respectable de 25 kg. Au quatrième mois, les 120 spécimens d’à peu près 100 kg chacun, ils sont envoyés à l’abattoir.1

« Les politiciens classiques ne respectaient pas leurs engagements. Par conséquent, ils n’étaient pas nos mandataires »

En réalité, malgré les apparences, le point fort des communards de La Pedrera, ce sont les eaux. Située tout au sud de l’état de Tachira, la commune Libertador est la seconde productrice de cachamas (poisson d’eau douce du bassin amazonien) du Venezuela.

L’organisation des Conseils de pêcheurs-aquaculteurs (Conpas) est l’une des principales conquêtes politico-sociales dont la Commune Ali Primera II peut s’enorgueillir. Conpas a réussi le tour de force de regrouper 450 producteurs locaux. Résultats : chaque semestre (7 mois pour être précis),les 2700 sites de pêche dont ils s’occupent, produisent en tout et pour tout 5400 tonnes de cachamas.

A ce jour, précédant leur inscription au registre public (23 février 2013) -acte leur octroyant une existence légale- les Conseils communaux auront à leur actif,pas moins de 160 réunions qu’ils ont puissamment contribué à organiser. Quant à Pedro Ortega -l’un des porte-parole locaux- il nous fait part très clairement des raisons pour lesquelles ils ont décidé de se regrouper, de jouer la carte collective : « les politiciens classiques ne respectaient leurs engagements. Par conséquent, ils n’étaient pas nos mandataires ».2

Les formes d’organisation antérieures -dont la plupart étaient caduques- ont été dépassées.

Le peuple a décidé de devenir le « compositeur et interprète » de sa propre partition. De prendre les choses en mains. C’est Ali Primera qui avait averti les uns et les autres que la dispersion, mais aussi l’individualisme exacerbé, faisaient le lit -et la joie- des ennemis du peuple. Cette communauté a très vite saisi les enjeux en présence. Elle s’est emparée à bras le corps de cette tâche titanesque consistant tout d’abord à unifier les critères et méthodes techniques qui présidaient aux activités (originellement émiettées) des uns et des autres. Cette étape étant franchie, les formes d’organisation antérieures -dont la plupart étaient caduques- ont été dépassées, au profit de celles qui allaient déboucher sur une évidente réussite : la mise en place d’une vaste unité de production, qui allait faire de La Pedrera le vecteur stratégique d’une forme de développement, réussie aux marges du territoire national. Puisque nous avons affaire ici, à une zone frontalière.

C’est à l’ombre tutélaire et bienfaisante d’un palo de guanabana (un corossolier) que la « geste » de la Commune « Ali Primera II » a pris racine. En un lieu précisément, qui se situe à l’exact embranchement des routes menant aux états Barinas et Apure, un groupe d’activistes -qu’on appelait dans le coin d’un ton moqueur « les pasteurs »- a jeté les bases de cette expérience d'(auto)-organisation populaire.

Pedro Ortega

Pedro Ortega

Le corossolier a également été le témoin de ces mémorables et studieuses journées de formation, durant lesquelles les porte-parole se sont emparés des multiples et abscons dispositifs légaux en vigueur. Forts de ces nouvelles connaissances acquises, ils purent affronter avec efficacité un Etat bourgeois dont les arcanes bureaucratiques sont autant de chausse-trappes pour celles et ceux qui n’en sont pas les adeptes. Pedro Ortega prend soin de différencier Etat bourgeois et Etat bolivarien dont l’actuel Gouvernement chaviste est l’émanation. Le premier étant en voie de dépérissement ; le second étant clairement un allié.

En sus du corossolier qui leur a apporté son concours, les « activistes » ont également profité de l’hospitalité bien relative d’une étable abandonnée. Elle sera le creuset duquel est issu la Commune « Ali primera II », dont le siège se situe désormais dans les locaux de l’école Eleazar Lopez Contreras, dont l’effectif s’élève à 200 élèves.

Les travaux se situant à l’origine de la récupération de l’espace suffisant à la création d’un centre d’enseignement, n’ont pas marqué les débuts des Communards en tant que maçons. En effet, dès 2011, ces derniers avaient déjà à leur actif la construction de 15 unités d’habitation offertes en priorité aux familles sinistrées, du fait de la crue (2010) du fleuve Navay. De plus, à l’issue de l’édification de 10 unités supplémentaires, une bien agréable surprise attendait les Communards : le reliquat dont ils ont pu bénéficier a immédiatement été investi dans la rénovation de l’équipement de la Maison Communale.

Ce bilan conséquent s’élève à une centaine de maisons construites. Yudith Galavis occupe quant à elle, l’une de celles-ci. Une charge bien lourde (mais ô combien exaltante) pèse sur ses épaules. Celle de « formatrice du Pouvoir Populaire ». Elle sera de celles et ceux qui auront profité de la protection tutélaire que le corossolier leur a prodiguée. Tant de choses ont pris corps depuis ! Il en est ainsi des jardins d’« auto-subsistance », qui permettent aux familles dans le besoin, de se nourrir convenablement. Ces nouveaux espaces communautaires s’inscrivant dans un programme d’ensemble intitulé « Renacer Bolivariano ». Maintenant, les avocats, les oranges, les mangues , les bananes et les fruits du yucca sont accessibles à tous les Communards. Sans oublier les cachamas dorées qui se situent au centre de l’économie de subsistance dont ils peuvent désormais profiter.

Cependant, ce ne sont pas uniquement les assiettes des Communards qui se sont enrichies. Il en est de même pour les débats, les discussions qui alimentent les nombreuses assemblées communales. Yudith Galavis exprime toute sa fierté lorsque ce sujet est abordé. Elle en profite pour ajouter que les relations établies avec des Communes se situant sur le territoire d’autres états, leur permettent d’échanger expériences et savoirs.

Yudith Galavis

Yudith Galavis

L’EPS : à la fois le corps et l’esprit du Pouvoir Populaire.

Non seulement il a fallu s’organiser; trouver un accord d’association avec les bouchers du secteur; superviser les activités relatives au marché populaire local; sillonner le pays afin d’entrer en campagne contre la pêche à la traîne, et pour la sauvegarde des cours d’eau…Non seulement il a fallu se consacrer au bon fonctionnement de la maison de santé; se pencher sur le recensement des travailleurs peuplant les Conseils communaux afin de les intégrer d’une manière concrète aux projets locaux. Il a été aussi nécessaire de promouvoir tous les projets, et de se défendre sur tous les fronts.

Tels ont été tous les thèmes abordés -qui ont enflammé les débats- par les animateurs de la station de radio locale communautaire. Notamment dans le cadre du programme « Commune en action », qui est diffusé à l’antenne, tous les mercredis soir (19 heures).

L’un de ces projets qui prend corps en ce moment, est celui qui concerne la réfection de l’école General Cipriano Castro. Bien que les travaux de rénovation ait été confiés à un entrepreneur privé, 75% des ouvriers employés sur le chantier sont membres des comités de travailleurs des Conseils communaux.

Chaque victoire obtenue est porteuse d’une signification précise. Toutefois l’une des plus importantes que l’on n’ait pas encore remportée, est celle de la structuration effective de ces fameuses Entreprises de Propriété Social (EPS), véritable symbole du Pouvoir Populaire.

Si l’on ne parvient pas à contrôler les divers maillons constituant la chaîne de commercialisation, il ne sera pas possible de se débarrasser des intermédiaires

Nul doute cependant, que l’on va dans le bon sens. La Commune Ali Primera s’apprête à relever ce défi. En effet, les obstacles et les problèmes qui surgissent sur cette voie, sont d’ores et déjà parfaitement identifiés : si l’on ne parvient pas à contrôler les divers maillons constituant la chaîne de commercialisation dans son ensemble, il ne sera pas possible de se débarrasser des intermédiaires qui dans le cadre du processus de distribution représentent les intérêts privés, et s’enrichissent aux dépens des Communards vivant de la pêche des cachamas.

Il faut préciser qu’à ce jour, aucun accompagnement effectif n’a été mis en place, qui aurait permis une bonne maîtrise des niveaux (quotas) de production atteints. Paradoxalement, le succès que représentent les 450 tonnes de cachamas pêchées chaque semestre (7 mois pour être précis), se mue en problème à résoudre, lorsque l’on sait que les produits destinés à l’ alimentation du poisson, se trouvent aux mains du secteur privé. Or, bien que les matières premières nécessaires à leur fabrication soient fournies par l’Etat, c’est le secteur privé qui fixe le cours des prix. Le problème atteint son point d’incandescence avec les programmes Agropatria qui ne remplissent pas correctement le rôle qui leur a été initialement assigné, sans parler de tous ces éléments profiteurs de la bourgeoisie se déguisant volontiers en paysans. C’est d’ailleurs ces états de fait que Domingo Parilli -porte-parole national des pisciculteurs et aquaculteurs- s’attache à dénoncer.

Il y a quelques années, une entreprise spécialisée espagnole s’était engagée à construire -partout dans le pays- 24 unités de production destinées à traiter le poisson. Elle a été entretemps déclarée en faillite, et le projet fut abandonné. La Commune « Ali Primera II » a toutefois réussi à faire en sorte que l’une de ces unités soit transférée sur le territoire de l’état de Táchira. On attend que les autorités d’Insopesca (Institut d’État pour le développement de la pêche) allouent à la Commune les terrains suffisants (quelques hectares) dont elle a besoin pour que cette structure, flanquée d’une unité de production d’aliments pour poissons, voie enfin le jour.6

« Nous étions des sentinelles assoupies. Cette époque est révolue. »

Ce n’est pas pour autant que les uns et les autres se laissent abattre par les délais que toute demande faite auprès des structures institutionnelles supposent. Parce que les Communards savent pertinemment que leur exigence est juste. Qu’obtenir gain de cause dans cette affaire, c’est s’opposer efficacement à la guerre économique à laquelle le peuple vénézuélien est confronté. En plus des divers trafics de contrebande qui sévissent dans cette zone frontalière, ils se retrouvent face à des ennemis de taille, tel que le terrorisme paramilitaire de Colombie. Ils ont répondu à ces agressions, à ce climat d’insécurité permanente, par la levée au sein de leurs propres rangs, de milices populaires. Ils savent bien que tout homme est mortel. Que l’on peut aisément l’abattre. Cependant, forts de l’enseignement d’Ali, ils savent que les aspirations à la liberté ne peuvent être effacées. Qu’elles aboutiront. C’est la conclusion de Jacobo Sanchez, bien à l’abri du vénérable corossolier : « nous étions des sentinelles assoupies. Cette époque est révolue. S’il advenait que l’un d’entre nous tombe, d’autres le remplaceront et poursuivront la lutte engagée. Nous perdrons vraisemblablement quelques batailles, pourtant cette guerre, nous la gagnerons : ce pays, notre pays sera enfin libre ».5

Neirlay Andrade

Photos : Oscar Arria

Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2014/07/tonada-para-un-palo-de-guanabana.html

Traduction : Jean-Marc del Percio

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