Comment les communes font face à la guerre de l’alimentation au Venezuela, par Marco Teruggi

4 juin 2019, par Marco Teruggi, depuis Caracas.

Un samedi matin. Loin des informations nationales et des chaînes de télévision, la commune s’organise pour réaliser un marché communal dans la partie haute du quartier de Lidice à Caracas. Plus on monte sur la colline, plus les maisons, les infrastructures et les revenus deviennent modestes. Il en est de même dans toute la capitale, dont le centre a été réservé à la minorité des classes supérieures et moyennes; les grands quartiers populaires, eux, ont été construits sur les hauteurs, avec des maisons les unes au-dessus des autres, des escaliers étroits, des labyrinthes, et pas mal d’efforts.

D’en haut, on voit presque tout Caracas. Le marché est installé dans le secteur de Nuestra Señora del Rosario, organisé par la Commune Socialiste des Hauts de Lidice. Ce samedi est inauguré le second marché communal. C’est un des principaux paris qui motivent les hommes et les femmes membres de la commune, en ces temps de guerre des prix, de guerre économique et de blocus financier international contre le Venezuela.

Dans une rue étroite, on installe les étals : pain, poisson et café. La semaine précédente, il y avait des salades, des légumes frais et du pain. On essaye, on expérimente des solutions, on cherche comment les mettre en œuvre en comptant sur ses propres initiatives et ses efforts.

« Une commune doit comprendre que l’alimentation est l’un des éléments de la politique qu’elle doit aborder ; nous savons, en tant que commune, que nous avons la possibilité de trouver des alternatives, de proposer une meilleure alimentation, plus complète, intégrale avec les protéines qu’apportent le poisson et la viande » explique Jesus Garcia, membre de la commune.

En plus de permettre aux Vénézuéliens touchés par les pénuries de la guerre économique états-unienne de se procurer des produits abordables, les marchés communaux sont aussi des instances de socialisation.

Cette autre voie, c’est celle que créent les communautés organisées, principalement celles qui le sont en communes ; elles représentent la principale forme d’organisation théorisée et développée par Hugo Chavez pour avancer dans la construction du socialisme sur les territoires. Actuellement, il existe près de 3000 communes enregistrées dans tout le pays. Les expériences de marchés, depuis plusieurs années, non seulement à Caracas mais dans tout le pays ont eu pour but de résoudre le problème de l’approvisionnement, et l’accès à l’alimentation est devenu l’une des principales préoccupations de toute organisation populaire.

Cette semaine, sur le marché de la commune des Hauts de Lidice, il y avait beaucoup de poisson sur les étals.

« Les marchés, c’est l’occasion de rencontrer nos concitoyens, d’informer sur ce que nous sommes en train de faire, d’offrir une alternative au-delà de celle du CLAP (Comité Local d’Approvisionnement et de Production) et en plus, cela nous permet de nous impliquer aux côtés d’autres communes au niveau national » explique Jesus.

C’est pourquoi des liens ont été noués avec des communes de l’état de Lara, comme Pio Tamayo, El Maizal, pour l’approvisionnement en farine et en viande de porc et de bœuf, tout comme avec des communes de Caracas, telle que « Panal 2021 » dans un autre barrio populaire, pour les légumes. Le principal problème, c’est le transport, en particulier pour les aliments qui doivent respecter la chaîne du réfrigération : l’objectif est de pouvoir réaliser les échanges directement entre les communes sans les intermédiaires qui sont ceux qui gardent des marges importantes pour payer leurs camions. Le lien direct entre des communes réduit les coûts et par conséquent les prix.

Dans la commune socialiste d’Altos de Lidice, le projet est de faire un marché, tous les quinze jours, qui tourne sur les différentes zones de la commune, composée de sept conseils communaux; ceux-ci constituent le pilier de l’organisation communale : chaque conseil communal a sa propre assemblée et ses propres responsables.

Sur le marché de la semaine dernière, 400 familles ont pu faire leurs courses. Sur celui-ci elles sont plus de 500; sur tout le territoire communal vivent 2000 familles. On espère augmenter les quantités et les types de produits, ainsi que les alliances avec d’autres communes et avec l’État comme, par exemple, avec la Mairie de Caracas : La municipalité peut faciliter l’achat de produits sous la forme d’un prépaiement à la commune qui les vendra ensuite sur les marchés.

A moyen terme, l’objectif est plus ambitieux : des épiceries communales vendant la production communale. Les membres de la commune ont déjà un terrain où ils sèment différentes cultures ; ils produisent du pain et des textiles et viennent d’inaugurer une pharmacie communale dont s’occupent les médecins qui font partie de la collectivité, approvisionnée en médicaments donnés par la solidarité internationale.

Les classes populaires et moyennes qui n'ont pas accès aux dollars trouvent dans les communes un moyen de satisfaire leurs besoins alimentaires.

Les classes populaires et moyennes qui n’ont pas accès aux dollars trouvent dans les communes un moyen de satisfaire leurs besoins alimentaires.

L’un des objectifs stratégiques des communes consiste à parvenir à développer leur propre économie articulée et organisée selon des logiques d’autogestion, dirigées par l’auto-gouvernement pour administrer de façon participative le territoire communal.

Ce lundi 3 juin, la commune socialiste d’Altos de Lidice a fêté sa première année en tant que commune. Ce week-end, il y aura des élections pour décider de qui intégrera les organes de gouvernement communal, tel que le Parlement de la commune, l’Exécutif et le Contrôle des finances. Ce sera un espace de débat, de vote et de célébration: fonder une commune dans la tempête, contre vents et marées, mérite d’être fêté.

En plus de permettre l’accès à des produits touchés par la pénurie générée par la guerre économique à laquelle se livrent les États-Unis, les marchés communaux sont aussi des instances de socialisation.

L’objectif est d’apporter des aliments de qualité à la communauté et de garantir des prix inférieurs à ceux qui augmentent, dans la rue, semaine après semaine, souvent jour après jour.

Selon le Réseau des Défenseurs de la Sécurité et la Souveraineté Alimentaire – qui réalise un contrôle permanent des prix alimentaires des produits semés et/ou industrialisés dans le pays- on a eu une augmentation de 100% des prix sur les marchés municipaux de Caracas entre le 20 et le 31 mai, et de 91% la semaine antérieure.

Face à cette situation, il existe deux façons principales de résoudre ces questions dans les quartiers populaires et pour les classes moyennes n’ayant pas accès au dollar. L’une, au moyen des produits dont les prix sont subventionnés par le Gouvernement, distribués principalement par le biais des Comités Locaux d’Approvisionnement (CLAP), qui arrivent aux mains de six millions de familles dans le pays.

C’est justement contre ces CLAP que les Etats-Unis ont annoncé, très officiellement, qu’ils centreraient une partie de leurs attaques pour empêcher que les aliments importés puissent parvenir dans un port vénézuélien.

L’autre ce sont ces marchés communaux, avec leur poisson, leur pain, leur café, leurs légumes ainsi que le travail volontaire des gens et la mise en place de l’auto-gouvernement, qui sont une démonstration du quotidien chaviste, hors du champ des caméras, ignorés par la droite vénézuélienne et par ceux qui resserrent le blocus financier depuis les États-Unis.

C’est sur ces collines, voilà plus de vingt ans, qu’est née l’identité politique du chavisme, sa force s’exprimant lors de grandes dates historiques telles que les élections mais aussi – et surtout- dans la volonté de faire face aux difficultés. Ceux qui sont les plus affectés par la situation matérielle sont aussi ceux qui s’organisent le plus pour trouver des réponses, chercher un type de solution collective. C’est une façon de faire de la politique, inhérente au chavisme, solidaire, entre égaux ; elle explique, entre autres choses, pourquoi devant tant de difficultés, se maintient la décision de ne pas se rendre.

En achetant sur les marchés des communes, les Vénézuéliens peuvent s’approvisionner à des prix notoirement inférieurs à ceux du commerces privé.

L’expérience d’Altos de Lidice est l’une de toutes celles qui, jour après jour, surgissent à travers tout le pays. La révolution n’est pas seulement l’affaire du Palais présidentiel de Miraflores, mais un mouvement historique qui, avec ses réussites, erreurs et complexités, déborde les aspects traditionnels de la politique.

Avec plus de 3000 points de vente dans tout le pays, l'organisation communale permet à ses habitant(e)s de trouver des solutions face aux pénuries générées par la guerre économique imposée par les sanctions états-uniennes

Avec plus de 3000 points de vente dans tout le pays, l’organisation communale permet à ses habitant(e)s de trouver des solutions face aux pénuries générées par la guerre économique imposée par les sanctions états-uniennes

Marco Terrugi. 

Photos de l’auteur

Source : https://mundo.sputniknews.com/reportajes/201906041087494097-venezuela-comunas-alimentos-mercados-escasez-inflacion/

Traduction : Sylvie Carrasco

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Comment vit-on dans une commune du grand Caracas ? par Michele de Mello (Brasil de Fato)

Par la journaliste Michele de Mello, Brasil de Fato | São Paulo (SP), 5 juin 2019.

Applaudissements et rires à gorge déployée pour l’avant-première du film « Commune« . En seulement 18 minutes de projection, le public se multiplie par trois dans le secteur de la “redoma”, au centre du quartier populaire du Lídice, La Pastora, quartier historique de la zone centrale de la capitale où vivent 130 000 vénézuélien(ne)s et qui compte encore des maisons de style colonial dans sa partie basse.

Le mouvement des gens du quartier, traversé par les motos aux klaxons aigus, les enfants jouant au ballon et les chiens à la recherche de restes, s’interrompt pour la projection de la production de Terra TV qui raconte la vie quotidienne de la Commune socialiste de Altos de Lídice. Celle-ci célèbre ce 3 juin 2019 un an d’existence.

Les enfants regardent le documentaire sur la commune. (Photo : Carolina Cruz)

Cette soirée d’un lundi ordinaire sur une colline de Caracas, acquiert un charme supplémentaire lorsque des dizaines de personnes, les yeux rivés sur le mur de l’école maternelle du quartier, se voient, reconnaissent leurs voix et observent le résultat de leurs efforts.

La Commune Socialiste d’Altos de Lídice rassemble 350 familles à travers sept conseils communaux (Bosque, La Redoma, Poder y Union, el Rosario, Madre de Dios, Tres Uniones, Vista Bonita). C’est la première commune fondée dans le quartier populaire de La Pastora et la centième organisation communale du Grand Caracas.

Jésus Garcia, 26 ans, militant du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) et l’un des fondateurs de la commune, se remémore une année de construction, les yeux mi-clos: « Je suis très fier, satisfait, je voudrais obtenir le double de tout ce que nous avons accompli jusqu’à présent. Ce que nous avons fait est héroïque, toute cette construction a coûté beaucoup d’efforts, non pas parce que les gens ne veulent pas, mais à cause du moment que nous vivons. Sanctions, blocus, bureaucratie et réformisme. Il est très réconfortant qu’il y ait encore aujourd’hui des gens qui croient en Hugo Chávez, qui impulsent l’État communal« .

Le premier anniversaire de la commune d’Altos de Lídice. (Photo : Carolina Cruz)

Commune ou rien

Les communes sont des formes d’organisation populaire, territoriale et productive, dont le modèle économique se base le bien commun et la propriété commune. Cette forme a été promue par l’ancien président Hugo Chávez, en particulier au cours des dernières années de son mandat. Dans l’un des discours les plus connus de Chávez, intitulé « le coup de timon« , le chef d’État avait fait une série d’autocritiques sur le processus de la révolution bolivarienne, concluant sur un “commune ou rien!” comme méthode pour avancer dans le socialisme.

Et les vénézuéliens ont répondu à l’appel. Selon le Ministère du Pouvoir Populaire pour les Communes et les Mouvements Sociaux, il y a aujourd’hui près de 48.000 conseils communaux et 3.115 communes créées au Venezuela. Rien qu’en mai de cette année, 20 autres ont été enregistrées légalement.

La multiplication est due, entre autres facteurs, au succès de l’expérience. « Beaucoup de gens ne s’étaient pas intégrés mais dernièrement, quelle que soit l’activité que nous faisons, nous voyons arriver davantage de participant(e)s et c’est gratifiant, cela montre que ce que nous faisons n’est pas vain« , dit Betty Valecillos, 26 ans, assistante administrative et membre de l’équipe de santé de la commune.

Betty Valecillos explique qu’elle s’est trouvé une famille dans la commune. (Photo: Michele de Mello)

Pour le bien commun

En 12 mois de construction communale à Altos de Lídice, il a été possible d’inaugurer une pharmacie communale, avec des médicaments donnés par des organisations de gauche de l’étranger. La pharmacie offre des médicaments – si difficiles à trouver en période de blocus – aux communard(e)s, la priorité étant donnée aux personnes âgées, aux enfants et aux femmes enceintes.

Un autre domaine dans lequel de grandes nécessités ont été produites par les sanctions états-uniennes est celui de l’alimentation. En plus de garantir la distribution d’aliments à bas prix via les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP), les membres de la Commune Altos de Lídice prévoient également d’ouvrir un restaurant communal pour garantir les repas aux populations les plus vulnérables du secteur. Pour déterminer qui en bénéficiera, l’équipe de santé, en collaboration avec les médecins de la Mission sociale « Barrio Adentro », procédera à un recensement, une pesée et une consultation de chaque habitant(e) de la zone communale.

En plus d’améliorer le régime alimentaire, on stimule la coopération entre les communes afin d’assurer une alimentation moins chère. En un mois seulement, deux marchés communaux ont eu lieu, en mettant en vente notamment des produits des Communes El Maizal, dans l’état de Lara, San Martín dans le quartier San Juan, dans la zone ouest de Caracas, et El Panal 2021, dans le quartier 23 janvier, près du Palais présidentiel de Miraflores, dans le centre de la capitale. Café, pain, sardines, sardines, légumes, un peu de tout, produit par tous, pour tous.

On a également réussi à planter du maïs et des poivrons sur la partie la plus haute du “barrio”, là où ce quartier populaire touche les limites du Parc National Warairarepano, qui s’étend tout autour de Caracas.

En écoutant les témoignages, on peut voir qu’un autre aspect qui génère l’unité d’action des habitants autour de la commune est le besoin de services publics. Afin de garantir la propreté des rues et le bon fonctionnement de tout ce qui est d’utilité publique, la Commune a créé une Brigade d’Entretien qui répond aux besoins quotidiens en eau, mais coordonne également le système de collecte sélective et de recyclage des ordures, qui a déjà recueilli 200 kilos de matières recyclables pour générer des revenus aux habitants.

Le service d’eau n’est pas encore continu, mais aujourd’hui, la société publique Hidrocapital a distribué des dizaines de réservoirs d’eau dans toute la communauté et l’approvisionne régulièrement en camions-citernes.

Après avoir lu la liste des objectifs atteints et de quelques autres, Jésus ajoute: « Nous célébrons l’effort et la victoire. Elle est due à la patience, à l’effort et à la volonté de vivre mieux, de vivre dans un monde meilleur. Même si les oligarchies historiques nous ont envoyés vivre ici dans des baraquements, sur les hauteurs, cela ne veut pas dire que nous devons vivre mal« .

Reconnaissance internationale

Lors de la célébration de l’anniversaire, avec gâteau et chanson traditionnelle, les communard(e)s ont reçu des messages de soutien du Brésil, de la Colombie, de l’Argentine et des Etats-Unis.

Le travail ne s’arrête pas. Dimanche prochain, de nouveaux délégué(e)s des conseils communaux seront élus pour un mandat de deux ans. Ensuite, il s’agira de former le parlement communal, puis la banque communale, chargée de créer des liens communautaires et de gérer l’argent produit par la commune.

Le parlement communal serait la plus haute instance d’autonomie, composé de trois délégué(e)s des unités sociales productives créées au sein de la commune, un représentant de chaque conseil communal et un représentant de la banque commune.

Ces structures de base sont prévues par la Loi Organique des Communes, promulguée en 2010 pour donner un caractère constitutionnel à l’initiative. Avec la législation a été créé le Ministère des Communes, qui en plus de promouvoir la création de propriétés communales, conseille l’organisation et offre un soutien financier, politique et technique.

Obstacles à l’intérieur de l’État

Lorsqu’un collectif propose de créer un nouveau modèle socio-économique à l’intérieur des structures de l’ancien modèle de production, des contradictions apparaissent. Le délégué du comité des finances et l’un des fondateurs de la commune, Jizeeh Luy, un commerçant de 60 ans, ne s’en cache pas : « être membre d’une commune fait de vous une personne très critique vis-à-vis de l’Etat”.

« Nous nous engageons à former une commune dans la partie basse du quartier. Ce serait formidable, parce que nous aurions plus de force pour réclamer l’approvisionnement en eau » dit Jizeeh Luy. (Photo : Michele de Mello)

Le prochain grand défi est de résoudre le problème les transports publics à Altos de Lídice. En raison du blocus états-unien, les pièces de rechange sont difficiles à trouver, de sorte que les propriétaires d’autobus et de fourgonnettes privées ne veulent pas monter la colline pour éviter l’usure des véhicules. Et les unités de transport public sont également arrêtées par manque de pièces de rechange.

La proposition des communard(e)s est que la mairie ou le gouvernement du district de la capitale leur donne une partie des bus avariés, à l’arrêt depuis des mois, voire des années, dans des aires de stationnement des institutions publiques. Toutefois, puisqu’il s’agit de biens publics, ils ne peuvent pas être remis aux citoyen(ne)s.

« Mais si vous êtes en pleine guerre, et que vous n’avez pas la possibilité de résoudre le problème du transport et si une commune se montre capable de résoudre un véhicule et de résoudre ce problème, c’est quelque chose qui pour nous est illogique de la part de l’Etat et qui nous remplit d’impuissance, que nous ne puissions résoudre un problème de transport pour nous, simplement parce qu’un fonctionnaire nous dit que c’est très difficile de nous donner une concession. Ah, mais pour une entreprise privée, c’est possible, d’importer des bus de Chine ! » critique le fondateur de la commune.

Jésus Garcia dresse la liste des réalisations de la commune en un an. (Photo : Marco Teruggi)

Vers l’État communal

Malgré ces difficultés, ce qui peut apparaître dans les livres comme une utopie, comme quelque chose de lointain ou même d’inaccessible, est bien une réalité au Venezuela. L’article 10 de la Loi Organique des Communes le définit en ces termes: “La commune est une forme d’organisation politico-sociale de droit et de justice établie dans la Constitution, dans laquelle le pouvoir est exercé directement par le peuple, par autogestion, selon modèle économique de propriété sociale, de développement durable (..). La cellule fondamentale de conformation de l’état communal est la commune.

Bien sûr, un texte de loi ne suffit pas. Pour que le rêve écrit sur le papier puisse s’incarner, nous avons besoin de gens comme Jésus Garcia. Militant social 24 heures sur 24, il décrit l’avenir proche, le regard brillant: « Je me suis fixé un objectif : en 2017, structurer les conseils communaux. En 2018, construire une commune. En 2019, atteindre l’indépendance. En 2020, construire d’autres communes et, en 2021, avoir une ville commune. Ce rêve que j’ai partagé avec Chávez en visitant la Caserne de la Montagne [où reposent les restes de l’ancien président]. J’ai dit : « Compadre, je vais travailler dur et je vais l’obtenir”.

Michele de Mello

Edition: Pedro Ribeiro Nogueira

Source : https://www.brasildefato.com.br/2019/06/05/como-e-a-vida-em-uma-das-mais-de-tres-mil-comunas-venezuelanas/  

Traduction: Thierry Deronne

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Venezuela, une femme parmi tant d’autres (5): Elizabeth Noite.

Venezuela, une femme parmi tant d’autres. Microportrait 5: Elizabeth Noite. Durée: 3 min. ESP sous-titres français.

La brume des hauteurs populaires de Caracas rafraîchit les muscles de l’équipe de foot. C’est pour ces enfants du barrio qu’Elizabeth, entraîneuse sportive, a choisi de travailler, malgré la résistance initiale de ses parents. Il y a un autre frisson: le plaisir de voir, au fil des matches, ses efforts et sa passion porter leurs fruits. « Même si ce ne sont que six heures par semaine, tu connais chaque enfant, il fait partie de toi. Mon projet est qu’ils cessent d’avoir peur en tant que personnes, qu’ils puissent déployer la même énergie dans tous les aspects de la vie ».

Son direct: Victor Hugo Rivera (photos).

Caméra, montage, photos: Jesús Reyes.

Production: Venezuelainfos / Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma et de Télévision 2019.

République Bolivarienne du Venezuela 2019


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Nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne: « Semences, rêves et contradictions » (Terra TV)

 

Il y a 13 ans un accord entre le Gouvernement de Hugo Chavez et le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre a permis la présence permanente au Venezuela de formatrices et formateurs brésiliens. Au service de la souveraineté alimentaire mais aussi comme porteurs d’une expérience latino-américaine des plus importantes en matière de formation intégrale pour les mouvements sociaux. Ce travail ne s’est jamais arrêté malgré de nombreux obstacles bureaucratiques.

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Yirley Rodriguez lance le cours

La compagne Yirley Rodriguez (photo), formatrice et militante féministe explique: “L’école de formation internationaliste “A Namuna signifie “la semaille”. C’est le mot Warao pour dire “semaille”. Nous avons choisi un nom indigène en tant qu’école décoloniale. L’école est le produit d’expériences de formation que nos mouvements sociaux mènent depuis de nombreuses années, appuyés par le Mouvement des Sans Terre du Brésil et sa Brigade Internationaliste Apolonio de Carvalho qui s’est établie au Venezuela il y a 13 ans, ainsi des organisations comme “Femmes pour la vie”, “Front Culturel de Gauche”, Editions “La tranchée”, etc…

Plusieurs organisations ont envoyé des compagnes et compagnons étudier dans l’école “Florestan Fernandes” au Brésil, l’école des Sans Terre, et y ont appris une méthode de formation intégrale, basée sur l’éducation populaire. Nos cours couvrent des aspects tels que l’organisation révolutionnaire, le féminisme populaire, la formation de formateurs(trices). L’école “A Namuna” part du contexte populaire, pour ne pas séparer l’étudiant de la réalité populaire dans laquelle il ou elle est immergé(e), pour qu’il ou elle la vive, collectivement, pour mettre à jour les contradictions, les problématiser et pour que les étudiant(e)s cherchent à les dépasser à travers l’organisation sociale. Notamment en construisant des relations de production socialistes et féministes. C’est pourquoi nous avons organisé cet atelier dans le cadre d’une prise de terres de commune El Maizal.”

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Une des méthodes apportées par le Mouvement des Sans Terre est la « Ciranda ». Une équipe formée par les étudiant(e)s s’occupe des enfants pour que les femmes qui sont mères puissent participer pleinement au cours. A ce moment prendre soin des enfants des travailleuses devient les enfants devient une responsabilité de tout le collectif du cours.

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C’est sur l’espace d’une prise de terre par la Commune El Maizal que le cours est organisé, pour mieux marier étude théorique et apprentissage pratique, pour maintenir le concept d’une pédagogie liant l’étude à l’immersion dans la réalité populaire. Chaque sous-groupe étudiant apprend avec les habitants un aspect différent du travail, traire les vaches, réparer des outils, cuisiner, cultiver les parcelles… C’est une autre caractéristique de la pédagogie politique des Sans Terre.

Réalisation: Yarumi Gonzalez.

Montage: Miguel Escalona.

Production: Terra TV.

République Bolivarienne du Venezuela 2019.

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Venezuela, une femme parmi tant d’autres (4) : Mardelis Graterol (Terra TV)

Venezuela, une femme parmi tant d’autres. Microportrait 4: Mardelis Graterol (5 min., ESP sous-titres FR).

Eloignée de son époux, Mardelis a commencé une vie nouvelle sur les terres fertiles de Boconoito, dans l’état de Portuguesa, en plein coeur agricole du Venezuela. Alphabétisatrice, militante de plusieurs programmes sociaux mis en place par la révolution bolivarienne, elle consacre aujourd’hui le plus de temps possible à ses enfants: leur enseigner à semer, à produire, leur transmettre une certaine idée de la vie, basée sur l’entraide et l’altruisme.

Enquête: Betzany Guedez.

Réalisation, montage, photographies: Victor Daniel Rivera et Jorge Henriquez.

Production: Terra TV.

République Bolivarienne du Venezuela, 2019.

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Des habitants protagonistes de leur histoire (Gauchebdo)

VENEZUELA • Dans le cadre de la Gran Misión Vivienda Venezuela, des milliers de familles développent un modèle communautaire et autogéré de construction de leur lieu de vie.

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Une nouvelle forme de démocratie et de gestion collective dans un quartier construit par 130 familles. (AIt)

«Nueva Comunidad Socialista Amatina». Le nom est peint sur le mur à côté d’un portrait géant du Commandante. Renny Paruta nous accueille, fier de ce quartier que les 130 familles de la communauté ont construit de leurs mains. «Amatina est le nom d’une tribu indigène qui vivait ici à l’époque précolombienne», explique-t-il. «Nous l’avons choisi au moment de la création de notre Campement des pionniers, en 2011». Nous découvrons l’histoire d’un mouvement social et politique qui nous était jusqu’alors totalement inconnu: Le mouvement des habitant-e-s du Venezuela.

Cette plateforme populaire lutte depuis le début des années 2000 – dans un pays où presque 90% de la population est urbaine – pour une ville plus juste, le droit à un logement digne et la construction du socialisme et du pouvoir populaire. Parmi les différentes organisations qui composent la plateforme, les Campements des pionniers et leurs nouvelles communautés socialistes organisent les familles sans logements dans des projets collectifs autogérés de construction de l’habitat sur la base de la propriété collective et du travail solidaire.

Entre 2002 et 2011, des avancées importantes ont lieu au Venezuela en matière de droit au logement, surtout dans le domaine juridique. «Mais c’est en 2011, avec le lancement de la Gran Misión Vivienda Venezuela qu’un énorme saut qualitatif et quantitatif se produit dans la matérialisation du droit humain à un logement digne», souligne le Mouvement des habitant-e-s dans un document de 2015 destiné au comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU. C’est à cette période qu’Amatina reçoit un terrain dans la paroisse civile d’Antímano, situé dans la Municipalité Libertador de Caracas. «L’entreprise alimentaire Polar n’utilisait pas ce grand terrain laissé à l’abandon. Elle a été expropriée et le gouvernement nous l’a cédé, à nous qui n’avions pas de logement», précise Renny. C’est l’Etat qui met également à disposition tous les matériaux nécessaires comme le ciment et l’acier, mais aussi les machines de construction. Les familles se réunissent en assemblée toutes les semaines et gèrent ces ressources de manière collective.

Boulangeries populaires

descargaA l’entrée du quartier se trouve une boulangerie CLAP (Comités locaux d’approvisionnement et de production) où travaille la mère de Renny. Une centaine de ces boulangeries populaires ont été créées en 2017 pour faire face aux gros distributeurs de farine subventionnée, qui font augmenter artificiellement les prix. «Quand le blocus a commencé, c’était très difficile», nous confie-t-elle.

«On ne trouvait pas de pain tous les jours». Ici, des habitantes du quartier reçoivent la farine directement du gouvernement. Elles produisent et vendent le pain aux membres de la communauté, une proximité qui permet de garder le contrôle sur cet aliment indispensable. Dehors, dans la cour, les enfants jouent. Les travaux ne sont pas encore terminés, mais la plupart des familles a déjà pu emménager. Renny sourit: «Ici, on travaille au rythme du peuple. De plus, il est difficile de se procurer les matériaux nécessaires à cause de la guerre économique. Mais nous touchons bientôt au but.»

Nous rencontrons un groupe de femmes du quartier. Pour construire ces immeubles, elles ont appris à conduire des machines de chantier, à faire toutes sortes de travaux pénibles. On sent une grande fierté. Quand nous leur demandons quel a été leur rôle dans la prise de décisions, l’une d’entre elle rit et nous montrent les balcons. «Vous voyez? Les hommes voulaient que le balcon soit devant le salon, pour pouvoir rester sur le canapé et sortir sans trop marcher! Mais nous, qui passons beaucoup de temps à faire à manger pour la famille, on s’est battues pour qu’il y ait un balcon à la cuisine!» Résultat: les balcons s’étendent sur toute la longueur des immeubles. Ce sont cen genre de choses, concrètes, de la vie quotidienne, qui se discutent entre tous lors des assemblées. Une nouvelle forme de démocratie et de gestion collective prend forme dans ce projet innovateur. Amatina? Un quartier où les habitants deviennent les protagonistes de leur histoire.

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Journée de recensement intégral des besoins

Source : https://www.gauchebdo.ch/2019/05/16/des-habitants-protagonistes-de-leur-histoire/

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Histoires du Venezuela: quand jouer au foot peut sauver la vie, par Esther Yanez Illescas

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Reportage du 30/04/2019, par Esther Yanez Illescas (depuis Caracas). Twitter: https://twitter.com/EstherYez

On a tué le frère de Leo alors qu’il n’avait pas même atteint l’âge de conduire une voiture. Ni de boire de l’alcool ou de faire l’amour. Encore que la notion d’âge pour faire telle ou telle chose est toute relative. C’est bien connu. A Caracas surtout où tout peut arriver, comme dans la Cité des Etoiles.

Caracas mord mais embrasse aussi très bien. C’est ce qu’en disent les amoureux qui ne dansent pas le lalaland. On a abattu le frère de Leo dans une impasse du Marché de Coche (quartier sud-ouest de la capitale) : un type se plaignait de ce que Leo vendait plus de pastèques et de cigarettes que lui. Il y a eu une embrouille, une bagarre, un coup de couteau sur un bras, une course poursuite et des coups de feu.

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Photo : La violence et la délinquance dans les faubourgs de Caracas ont coûté la vie au frère de Leo mais le sport sert d’échappatoire à ce contexte, évitant ainsi qu’il ne se pérennise.

Il est parti pour toujours et le Marché poursuit sa routine, avec ses bruits et sa foule compacte. La famille du frère de Leo ne sait toujours pas ce qui s’est passé dans cette rue sans issue où l’un des siens est définitivement resté sur le pavé.

Leo ne veut pas finir comme son frère, c’est pour ça qu’il joue au foot. “Le foot m’a rendu meilleur et m’a éloigné du mauvais chemin”. Il a 16 ans et reste sérieux. Il rit timidement car il a conscience de dire des choses importantes et que son histoire personnelle est une histoire de réussite qui peut servir d’exemple pour les autres jeunes, qui l’appellent “capitaine”.

Leo a commencé à jouer au foot dans l’équipe de son quartier, “Lidice”. L’équipe, en tenue vert et blanc, se nomme “Les Grands de Lidice” ; elle a été créée le 14 janvier 2012, sous un arbre, quand son entraîneur, Pablo, connu de tous comme Cheo, a eu une idée lumineuse (sa lanterne s’est éclairée, selon son expression), celle de faire de son vice, le foot, une passion et de sortir les copains du quartier de l’inactivité et de la rue”.

Le frère de Leo était mêlé à des affaires de drogue et s’était mis dans des problèmes. Cela arrive parfois. C’était l’aîné de la famille et un jour il a eu une discussion avec Leo. Leur mère lui a demandé de quitter, non pas la maison, mais la chambre et de laisser son petit frère tranquille. Mais il l’a mal pris et il est parti pour toujours.

L’équipe de foot existait déjà à l’époque et tous deux y jouaient. Le plus jeune prit la place de l’aîné et c’est finalement lui, le plus petit, qui a fait du foot sa raison d’être. Leo a été l’un des premiers à enfiler le maillot des “Grands de Lidice” et maintenant il est sur le point de devenir le champion du Tournoi de Football de Salon du District.

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Photo : Leo, un jeune de Caracas, a trouvé refuge dans le football pour éviter de tomber dans les mauvaises habitudes bien connues du quartier.

La finale se jouera à Caracas le 4 mai prochain et il se réjouit à l’idée d’une éventuelle victoire. “ L’année dernière, nous avons participé pour la première fois à la finale et sommes arrivés en deuxième position. On verra bien ce qui se passera cette année”. Ils pleureront, qu’ils gagnent ou qu’ils perdent.

J’ai pris le mauvais chemin, comme mon frère qui est tombé dans la drogue et la délinquance. J’étais toujours dehors, dans la rue, car ma maman travaillait toute la journée, donc en sortant du collège, j’allais dans les cybercafés, je m’amusais à m’accrocher à l’arrière des camionnettes, je répondais mal aux gens qui me disaient que je faisais des bêtises et ça finissait par des coups de pied”.

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Photo : Leo a déménagé dans un quartier plus éloigné où il s’entraîne aussi, mais sa passion pour le foot est si forte qu’il revient ici, dans son ancien quartier pour taper dans le ballon.

L’histoire de Leo n’a rien d’exceptionnel. La vie du quartier offre peu d’occasions de faire la fête, mais beaucoup de désoeuvrement, de temps inoccupé et peu de place pour le romantisme. “Le foot m’a aidé à devenir moins agressif, il m’a beaucoup changé, il m’aide à évacuer, et je m’en suis sorti. J’ai trouvé tout le soutien dont j’avais besoin auprès de mes copains d’équipe. Ils me font confiance et m’appellent “capitaine” parce ce que c’est moi qui passe le plus de temps sur le terrain”. Et il rayonne de fierté.

Leo travaille sur une piste de motocross à Caracas. Il y a aussi des karts, ces petites voitures que jeunes et moins jeunes utilisent sur une piste reproduisant le Formule 1, et une tyrolienne dont Leo s’occupe. Il a abandonné ses études mais il dit qu’il se remettra aux cours du soir. Après le foot, ce qu’il préfèrerait, c’est de devenir ingénieur-mécanicien ; pour cela, il doit aller à l’Université.

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Photo : le quartier du “Lidice”, située au pied du Mont Avila, entre dans le cadre du projet sportif et éducatif qui inclue des jeunes de tous âges.

C’est peut-être ici (au Venezuela) ou au Brésil qu’il aimerait s’installer, “là où on joue le mieux”. Au foot, bien-sûr. Et il rit. Actuellement, il ne vit pas à Lidice, mais à Caricuao, un autre quartier situé beaucoup plus loin du Centre et de son équipe. Mais chaque vendredi, il arrive ponctuellement à 5 heures de l’après-midi pour l’entraînement au stade du Collège Jose Luis Ramos.

Le terrain de foot est ouvert du lundi au vendredi. Avant que Pablo et les autres n’aient créé “Les Grands de Lidice”, il était toujours fermé et ils n’y avaient pas accès. “Un vrai gâchis”, dit Pablo, 54 ans court de taille mais résolu, un passionné des choses à réaliser et qui finissent par l’être.

J’ai formé cette équipe dans le but de ne plus voir de gamins dans la rue, plantés là sans rien faire”, dit-il avec la lucidité de celui qui s’en est sorti indemne. “Un jour, j’ai installé un pupitre sous un arbre “mamon macho” et je me suis assis là, attendant ceux qui viendraient. Je pensais juste faire quelque chose pour ma communauté et je voulais ouvrir une école sportive”.

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Photo : L’idée des unités d’encadrement comme “les Grands de Lidice” est de garder les jeunes à l’écart de la rue et d’éviter ainsi qu’ils ne se retrouvent mêlés à des problèmes de délinquance.

L’ombre de l’arbre sous lequel il attendait s’est remplie d’enfants. Plus de 60 jeunes sont venus et j’étais seul, assis là, en face d’eux. Je leur ai expliqué ce que je voulais faire et nous nous y sommes mis. Cela fait 8 ans que nous travaillons et faisons des compétitions d’affilée”.

Aujourd’hui, ce sont plus de 200 jeunes âgés de 4 à 18 ans qui enfilent le maillot vert et blanc. Pablo entraîne chaque jour des groupes répartis par tranches d’âge. La piste ouvre à 5 heures de l’après-midi et ferme vers 7 ou 8 heures du soir. Le temps passe vite, surtout à cette époque de l’année où la neige atteint les goals que défendent les jeunes. Lidice est situé en altitude, au pied de la montagne “Avila” qui surplombe Caracas, et quand le soleil se couche, tombe le friocito (le petit froid, selon l’expression des habitants). Ce qui est mieux pour jouer. Les caraquenos aiment le froid caribéen.

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Photo : Pablo, connu comme Cheo, est l’artisan des “Grands de Lidice”.

L’équipe de foot est autogérée à 100%. A ses débuts, la crise ne frappant pas encore le pays aussi durement qu’aujourd’hui, elle percevait des subventions du Gouvernement, ainsi que du matériel sportif. Actuellement, elle vit des apports des familles qui donnent ce qu’elles peuvent en fonction de leurs revenus ou de leur bonne volonté. Tout compte et est bon à prendre par ces temps de guerre. Quelques bolivars (monnaie nationale), des chaussures, quelques heures de bénévolat pour aider l’équipe en quoi que ce soit.

“Les Grands de Lidice” sont les fils des “Petits de Lidice”, l’équipe dans laquelle jouait Pablo quand il n’était encore qu’un chamo (gamin, dans le jargon vénézuélien). Les “Grands” ont commencé à jouer dans la rue, marquant les buts avec des pierres, sans maillot ni beaucoup de discipline, “comme de jeunes dingues”, raconte Cheo.

Il se rappelle aussi que lors de leurs premiers championnats, on n’a pas voulu les laisser jouer parce qu’ils ne portaient pas les chaussettes de foot règlementaires ; chacun d’entre eux s’étant mis celles qui leur étaient tombées sous la main, en général plus courtes que celles du footballeur Maradona.

Finalement, le propriétaire d’une gargote s’est entiché d’eux et leur a offert de vieux maillots qu’il avait gardés dans un débarras. Ils étaient blancs et verts et trop grands pour eux. “Mais quelle fierté de les porter”. Il la ressent encore.

“Quand je ne suis pas sur le terrain de foot, je passe mon temps à réfléchir”. A quoi ? “Je crois à ce processus révolutionnaire en cours, malgré toutes les difficultés, et j’y crois parce que cette école est née de la Révolution. Chavez évoquait les écoles communautaires et nous n’aurions jamais pu entrer dans ce Collège et utiliser son terrain sans cette Révolution”.

A part cela, on parle peu de politique entre les jeunes, dans le cadre du foot. Il s’agit d’une activité sportive. Ils viennent, jouent, s’amusent, pleurent, bougent dans leur corps et dans leur tête, se font des amis, forment une famille. Puis repartent. Ils reviendront s’entraîner pour un championnat ou simplement pour se sentir bien, se sentir meilleurs ; ils organisent des discussions, des séances d’entraînement. Les plus grands forment les plus petits.

C’est un cercle vertueux qui fonctionne loin des gros titres qu’occupe le Venezuela quand le palais présidentiel de Miraflores vacille ou plutôt qu’on veut le faire vaciller.

C’est du sport. Et ça marche toujours, peu importe la taille des chaussettes.

Esther Yanez Illescas 

Source : https://mundo.sputniknews.com/reportajes/201904301086987778-venezuela-cuadros-futbol-barrios-populares/

Traduction: Frédérique Buhl

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Le « gariteo », organisation populaire et identité de classe. Interview de Gustavo Borges par Franco Vielma

12661892_1026088580784558_3789757812232673666_nNous nous sommes entretenus avec Gustavo Borges (photo), un militant de la communication révolutionnaire du quartier populaire de Catia, à Caracas. Il nous a reçus avec son habituel « sérieux » qui ne s’oppose pas à son acide sens de l’humour… Sans manières, il nous invite à passer du salon à la table de la salle à manger. Il voulait que nous l’accompagnions pour laver la vaisselle dans la cuisine. Ces dernières années, Gustavo a démarré, depuis son compte Facebook, une activité d’information en temps réel alimentée par les usagers de ce réseau. Cette activité, il l’a appelée « Gariteo » et lui-même est connu comme « l’influenceur chaviste » ou le grand Garitero.

Franco Vielma – Explique-nous un peu, Gustavo, ce qu’est ce « gariteo ».

Gustavo Borges – Si ta question vise le sens du mot, le définir en tant que tel, je pourrais te dire que c’est un mot, un terme populaire du quartier qui signifie : être vigilant. Donner l’alarme face à un événement hors du commun qui surviendrait sur le territoire de la communauté afin d’y faire face. Je me souviens, qu’en d’autres temps, nous disions « avertir le quartier ». Cela nous protégeait des incursions des forces de répression de l’état à l’intérieur du quartier. Je me souviens qu’une garita, c’est un lieu, de préférence en hauteur, d’où l’on surveille pour donner l’alerte.

La modalité semble très simple. Gustavo, grâce à ses réseaux, demande aux usagers comment ça va dans leur quartier, quels événements ont lieu, s’il y a un problème de sécurité, d’ordre public ou un quelconque mouvement bizarre de la part d’éléments fascistes qui, ces derniers temps, ont accumulé les actions violentes contre la population et contre les militants du chavisme.

FV. – Le « gariteo », c’est un réseau d’intelligence sociale ? Quel objectif pratique poursuit-il ?

GB. – Cette expression de « réseau d’intelligence sociale » ferait penser à quelque chose de très élaboré, tu vois, quelque chose de militaire ou policier, ah, ah, ah !… Mais non, en fait, le « gariteo » est quelque chose de plus simple, de spontané, de plus populaire. Un genre de contrôle social par le biais de la communication à chaud que nous permettent les réseaux sociaux d’aujourd’hui. Le « gariteo » est né au beau milieu des « guarimbas » violentes, terroristes de l’année 2017. Né du be besoin immédiat de faire savoir ce qu’il se passait dans la zone où nous vivions face aux agressions violentes de l’opposition dans la rue. Cela a été spontané. Je me souviens qu’une nuit de 2014 quelqu’un m’a écrit sur Facebook, il était à peu près minuit. :« Chamo (mon gars), ils sont en train de faire un coup d’état ». J’ai eu l’idée de le mettre sur ma page : « Attention, nous avons besoin d’information : que se passe-t-il dans ton quartier ? Soyons actifs, donnons l’alerte, nous allons « garitear » au sujet de ce qui se passe dans le quartier ou de n’importe quel endroit où tu te trouves » et la réponse a été impressionnante. Le « gariteo » venait de naître.

Ce qui nous a poussé, c’est la nécessité de protéger nos territoires populaires, mais plus encore, je me souviens qu’une des stratégies de communication de notre ennemi, à ce moment-là, consistait à essayer de faire voir que le Venezuela tout entier était à feu et à sang. En guerre civile, donc.

Nous, hommes et femmes, avec notre « gariteo » permanent qui rapportait tout ce qui se passait dans nos quartiers, nos communautés et zones urbaines, nous sommes parvenus à montrer au niveau national et international que les actions violentes de l’opposition avaient lieu à des endroits ciblés et bien précis, généralement dans les zones dominées par l’opposition.

Les acteurs et actrices du « gariteo » sont des petites gens, des gens ordinaires, le commun des mortels : des maîtresses de maison, des personnes âgées, des étudiants, des ouvriers, des professionnels qui ont accès à internet et qui, étant attentifs aux événements qui pourraient advenir dans leur secteur, au beau milieu de cette guerre, transmettent les nouvelles dans leur « gariteo » actif. Dans mon pays, les femmes constituent le premier front de résistance, d’offensive et d’organisation dans tous les secteurs.

Nous connaissons bien notre adversaire, il est prévisible et facile à évaluer pour le chavisme. Son style, du genre scénario, se présente comme un livre ouvert pour nous tous et toutes. C’est pour ça qu’il ne cesse d’étudier nos caractéristiques caribéennes. La plus constante, persistante c’est d’essayer de démonter notre conscience, mais là, ils sont déjà pris au piège.

FV.- Dans quelle proportion ce réseau de « gariteo s’est-il développé dans les réseaux sociaux ?

GB.- Beaucoup ; les gens rejoignent spontanément ceux qui rapportent les événements et de fait, sur d’autres pages ou profils, au-delà de Facebook, des groupes de « gariteo » se sont formés pour faire face au besoin de communiquer à chaud, immédiatement sur le lieu même des événements. Nous nous trouvons dans un processus d’organisation moins dépendant des réseaux. Il existe déjà des pourparlers pour le faire sur les radios de quartier, pour nous réunir et discuter par territoires.

FV.- « Le gariteo » a également fonctionné en terme de solidarité. C’est-à-dire, est-ce que vous avez créé un réseau de collaboration en ce qui concerne les médicaments ?

GB.- « Le gariteo » en tant que collectif de personnes en situation de communication qui mobilise, embrasse de nombreux sujets sensibles. Notre vie sociale est mise à mal de façon permanente du fait de cette guerre à notre encontre. Le blocus et l’état de siège nous ont fait beaucoup de mal dans la vie au quotidien des vénézuéliens, l’alimentation, le transport, la santé, les loisirs, l’accès aux services les plus élémentaires. Mais, nous avons toujours trouvé des façons d’y faire face. Notre quotidien est « bombardé » en permanence, sans répit.

Tu parles des médicaments. Oui, ça a donné des résultats, par exemple, dans le cas où quelqu’un a besoin d’un médicament difficile à trouver sur le marché du fait du blocus économique et de cet état de siège. Or, nous partons du principe que quelqu’un a ce médicament en sa possession et qu’il ne l’utilise pas ou bien qu’un « garitero » peut nous indiquer le commerce où il l’a vu la dernière fois ; c’est comme ça que nous parvenons à trouver une solution au problème ponctuel auquel fait face celui ou celle qui en a besoin. Mais cela va plus loin. En seulement une journée, nous pouvons savoir où en est la distribution du CLAP (Comité Local d’Approvisionnement) dans un secteur, approvisionnement en gaz, en eau, en électricité, ou encore, si les retraités ont pu toucher leur pension, si l’on s’occupe bien d’eux ou s’ils sont maltraités.

Je crois que cet espace d’action auquel nous pouvons accéder par ce réseau social du « gariteo » est infini. En ces temps de migration, nombre de ceux d’entre nous qui se trouvent hors du pays sont au courant, grâce à nos informations, de comment vont les habitants de leur quartier, de la véritable situation du pays, ou d’un secteur. Ils nous écrivent depuis de nombreux pays pour des choses très simples mais à la fois importantes telles que celles-ci.

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Mirada-foto-Kaloian5-580x376Le cœur du chavisme

Au Venezuela, c’est une révolution qui s’est forgée bien au-delà du chavisme au gouvernement. Le chavisme, en tant qu’identité politique et sociale, a développé un tissu organisationnel et a compris qu’une vraie révolution politique et une véritable résistance, cela est impossible en ne comptant que sur les réseaux sociaux. Il est indispensable de s’organiser à la base.

L’affirmation de Gustavo qui consiste à donner une dimension officielle et organique au « gariteo », vient des insuffisances des technologies 2.0 face aux événements. Le Venezuela a connu, il y a peu, une attaque massive de son système électrique ce qui a provoqué une chute dramatique des télécommunications et ce fut toute une leçon pour le chavisme qui a donné un caractère « officiel » et organique au « gariteo » à travers les modalités d’organisation populaire qui existent déjà.

Ayant presque fini de laver la vaisselle qui restait, Gustavo met de l’eau à chauffer. Landro, un des chats de la maison, déboule dans la cuisine et Gustavo le gronde pour avoir disparu pendant des heures. En toute simplicité et sans vraiment prendre ne compte le fait qu’il répond aux questions d’un entretien que liront principalement des sujets espagnols, Gustavo tente d’être didactique. Nous l’interrogeons sur « le chavisme pour Dummies », il a, alors, un geste qui exprime une certaine indignation. « Merde alors ! Vingt ans dans ce processus et ils ne nous connaissent pas encore » répondit-il en fronçant le sourcil.

FV.- Y a-t-il un sens identitaire à l’organisation populaire au Venezuela ? Qui est l’adversaire ?

GB.- Un sens identitaire ? Oui, très profond, cela s’appelle le chavisme. La façon qu’a le pauvre de faire de la politique, si tu veux. L’adversaire le plus proche, c’est l’empire, dans ce cas, les Etats-Unis. Cela ne fait aucun doute. Leurs prétentions impérialistes, et guerrières, leurs menaces, leur siège et le blocus économique constituent une déclaration de guerre ouverte contre le peuple vénézuélien et en fait notre ennemi. Ils ont deux options, comme l’a exprimé un dirigeant chaviste aux frontières : ou bien ils renoncent, ou bien nous les faisons échouer.

Mais il y a d’autres types d’ennemis que nous devons combattre avec fermeté et faire échouer : la culture consumériste, le capitalisme, la dispersion de la lutte, la corruption, et le bureaucratisme. Et, perdre de vue notre principal objectif : avancer vers la Commune comme forme d’organisation suprême.

Ces éléments sont même plus dangereux que l’envahisseur. Le chavisme se renforce face aux agressions et aux menaces de la contrerévolution mais ces vices internes, si nous les autorisons, si nous les laissons s’installer dans le périmètre de nos luttes, saperont peu à peu quelque chose de très important qui s’appelle la foi, la confiance, la justice, le leadership. Même de cette façon, ils ne nous vaincront pas, nous sommes à fond dans notre plan.

FV.- Pourquoi le chavisme s’est-il organisé en collectifs sociaux et a-t-il dû créer des mécanismes de communication en dehors du gouvernement ?

GB.- Le chavisme a toujours été un collectif social mais avec une caractéristique très importante : son identité. Une identité bien définie et qui ne date pas d’aujourd’hui. Elle émane de siècles de résistance face à l’envahisseur, aux classes dominantes et à une puissante oligarchie patronale. Cette identité s’est alimentée et renforcée avec Chavez. « J’ai confiance dans le chavisme » m’a dit un jour une « garitera » face à une situation nationale à laquelle je ne voyais pas d’issue. Et la « garitera » ne s’est pas trompé.

Le peuple vénézuélien a toujours été communicatif. C’est quelque chose de génétique, qui nous est propre. Nous ne pouvons pas rester silencieux, sans nous mettre à bavarder, raconter quelque chose, un commérage ou une plaisanterie. Ici, au Venezuela, tu montes dans le métro ou dans le bus et les gens parlent, racontent des choses, analysent la situation du pays à voix haute. Nous avons réponse à tout, des réponses que nous ne gardons pas pour nous mais que nous exprimons sur le champ. Et on aime bien écouter aussi. Nous ne nous taisons jamais. Nos mécanismes de communication en dehors du gouvernement, comme tu le dis toi, ont toujours eu cours. C’est le côté populaire, avec ses codes. Je pense que le succès du « gariteo » est, en partie, dû à cela, en tant que façon de passer l’information de bouche à oreille.

Gustavo Borges est un habitant de Caracas comme tout autre. Il n’a pas fait d’études universitaires et de fait il a travaillé durant des décennies comme docker ou bien cariste pour le transport de marchandises, et grâce à cela il voyagé partout dans le pays, en contact avec ses semblables, avec les ouvriers, les femmes du quartier et des personnes âgées, avec les gens du « pays profond », comme il dit.

Comme lui, de nombreux vénézuéliens ont développé un sens d’identité politique qui a atteint son maximum avec le chavisme en donnant un cap à la politique vénézuélienne. Mais nous savons, qu’en politique, bien que cela représente beaucoup, ça ne suffit pas, encore moins lorsqu’il s’agit d’affronter les réactions les plus détestables du capitalisme au niveau local et international. Malgré tout, la base sociale du chavisme est toujours saine et maintient sa cohésion.

Le chavisme, si indéchiffrable et tellement sous-estimé par ses adversaires locaux et étrangers, même s’il est également discuté et mésestimé par des forces de gauche d’autres pays, a été l’une des questions à laquelle il est difficile de répondre.

FV.- Sur quoi repose le pouvoir social du chavisme ?

GB.- Le pouvoir social du chavisme repose sur sa constante mobilisation, son action permanente au sein des communautés, des quartiers populaires et zones urbanisées. Nous sommes le pouvoir populaire et, en tant que tel, il faut agir. Il y a un lien de reconnaissance mutuelle qui se maintient et s’alimente lors de nos rencontres, lors des rassemblements et manifestations. Et surtout, dans son identité, identité de classe. Notre processus est inédit, non seulement, dans le présent avec Chavez, mais aussi depuis le début de notre histoire. La résistance, le caractère rebelle, cette énergie caribéenne pour trouver immédiatement une solution, c’est une grande force. Notre solidarité locale, par exemple, qui se manifeste dans les situations difficiles ne peut pas être copiée, c’est quelque chose que nous avons en nous.

Gustavo propose un café sucré avec du sucre brun. La fin de l’après-midi approche et dans quelques minutes se tiendra une réunion du Conseil communal pour étudier plusieurs points. Il nous dit qu’il s’installera tard dans la soirée à l’ordinateur pour voir ce qu’il y a sur les réseaux.

Telle est l’énorme particularité des vénézuéliens. Les vénézuéliens, les chavistes ne font pas de politique. Ils sont la politique. Elle transpire en eux, ils la vivent tous les jours à toute heure. Peut-être, comme le dit Gustavo, qu’il s’agit de « quelque chose qu’ils ont en eux ».

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Entretien réalisé par le compagnon Franco Vielma.

Photos des visages : Kaloian Santos Cabrera

Petit glossaire de « vénézolanismes »

Commune : Forme d’organisation territoriale citoyenne et de la démocratie participative « protagonique » comme on dit au Venezuela.

Caraïbe : référence à la région des Caraïbes qui comprend l’attitude irrévérencieuse, rusée et fougueuse des vénézuéliens, héritée de l’ethnie Caraïbe, peuple originaire de la Côte Nord du Venezuela.

« Guarimbas » : violences de l’extrême-droite pour provoquer les forces de l’ordre dans la rue et obtenir les images de la « répression-au-Venezuela » (2013, 2014, 2017..).

Source : http://www.revistalacomuna.com/internacional/entrevista-a-gustavo-borges-venezuela-es-gariteo-organizacion-popular-e-identidad-de-clase/

Traduction : Sylvie Carrasco

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Des étrangers qui ont choisi de vivre au Venezuela expliquent pourquoi ils y restent

1086816117par Esther Yanez Illescas  20/04/2019

Être étranger au Venezuela c’est s’habituer au mantra quotidien “que fais-tu ici ?” émis avec des yeux ronds d’étonnement face à ce mystère absolu. “Pour y vivre et y travailler” répondent les plus audacieux. C’est d’une évidence aveuglante mais cela en surprend plus d’un.

Je suis espagnole, un lien de fraternité unit nos deux pays suite aux allers-venues permanents de l’un à l’autre ; après cette question rituelle, mon interlocuteur poursuit habituellement le dialogue en objectant qu’aujourd’hui tout le monde veut aller à Madrid, en Galice ou aux Canaries et il ne comprend donc pas pourquoi je tourne le dos à la Place Cibeles ou à la paëlla pour les échanger contre le Cuartel de la Montana ou les arepas de la Place Bolivar de Caracas.

D’habitude je souris et je rétorque que j’aime le Venezuela, à quoi on me répond en écarquillant davantage les yeux et en plissant le front, expression d’un état de rigor mortis (rigidité cadavérique). Il est vrai que de nombreux Vénézuéliens ont choisi l’Espagne comme destination d’exode pour recommencer leur vie à zéro. Et ils s’en sortent bien.

La journaliste Esther Yáñez Illescas

Selon les chiffres du Registre de Madrid, en 2018 les Vénézuéliens émigrés en Espagne ont acheté pour un total de 278 logements, soit 20% de plus que l’an dernier et plus du double des transactions réalisées en 2014. Une autre donnée intéressante est que les appartements achetés par ces “immigrants économiques” vénézuéliens coûtent en moyenne 565.000 euros et sont situés dans les meilleurs quartiers de la capitale espagnole, comme El Barrio de Salamanca ou El Retiro. De plus, la majorité de ces acheteurs vénézuéliens paient comptant. En liquide. Cash. De sorte qu’ils obtiennent d’un coup et l’appartement et l’autorisation de résidence. Le programme “Golden Visa”, démarré en 2013 pour attirer l’investissement étranger, accorde automatiquement la résidence aux acquéreurs de biens immobiliers dont le coût est supérieur à 500.000 euros.

Alors qu’on me demandait d’un air consterné ce que je faisais ici, au Venezuela, et que quelques secondes plus tard reprenait toute une kyrielle de lamentations, j’ai eu envie de répondre que je ne possède pas encore plus du demi-million d’euros en effectifs nécessaires à l’achat d’un logement à Madrid, bien que je travaille comme tout un chacun le fait, que ce soit à Caracas ou à Barcelone. 

En ce qui me concerne, je travaille comme journaliste dans une ville qui ne chôme pas sur le plan de l’information. Et j’y vis aussi ma vie, y construisant mon quotidien et ma vie affective. Il n’y a pas lieu d’en faire toute une salade.

Je ne constitue pas une exception et encore moins un cas d’étude. De nombreux étrangers ont fait de ce pays caribéen leur patrie. Un cas paradigmatique est celui de la Colombie, qui est sans l’ombre d’un doute un pays voisin et frère. Plus de cinq millions de Colombiens et de Colombiennes sont arrivées au Venezuela durant la Révolution Bolivarienne fuyant la misère et la guerre qui avaient embrasé leur pays depuis plusieurs décades. L’ex-Président Hugo Chavez leur a accordé des droits qu’aucun autre pays ne leur a donnés. Ils ont reçu la nationalité vénézuélienne, ont eu accès au logement, à la santé, à l’éducation et à toutes prestations dont bénéficie chaque Vénézuélien. Mais les Colombiens ne sont pas les seuls à être entrés dans cette histoire. Selon des données officielles présentées par Nicolas Maduro lui-même, lors d’une conférence de presse en septembre 2018, 29% de la population qui réside au Venezuela est d’origine étrangère. 

Fania (à droite) est la correspondante à Caracas de Brasil de Fato, et entretient une relation d’amour-haine avec cette ville; mais ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est qu’au Venezuela la politique est un sujet de discussion quotidien, ce qui n’est pas le cas au Brésil.

Fania Rodrigues en fait partie. C’est une journaliste brésilienne de 34 ans, correspondante du journal des mouvements sociaux Brasil de Fato à Caracas où elle est arrivée il y a un an et huit mois. C’est la seule correspondante brésilienne permanente dans le pays. “Je ne suis pas venue pour des raisons de sacrifice personnel”, nous dit-elle.

J’ai déjà vécu dans ce pays en 2011 et 2012, alors que Chavez était encore en vie, c’était un pays différent. J’entretenais déjà une relation forte avec le Venezuela, et c’est pour cela que j’ai accepté de venir y faire le travail qu’on me proposait.

La souriante Fania s’exprime avec ce charisme naturel de l’intelligence que possèdent les personnes qu’on passerait des heures à écouter. “Ce pays offre de nombreuses opportunités. Je ne connais pas un seul étranger installé au Venezuela qui n’ait trouvé de travail”. Elle n’évoque pas seulement les groupes latino-américains réfugiés au Venezuela il y a bien des années, fuyant les dictatures militaires ou les crises politiques et économiques qui sévissaient dans leur pays d’origine, mais aussi ces étrangers venus plus récemment, comme elle ou comme moi. De plus, durant les années de prospérité chaviste, quand le prix du baril de pétrole flambait, “il y avait une forte demande de main d’œuvre car le Venezuela a toujours été un pays très consumériste” remarque-t-elle. 

Caracas est une ville incroyable, c’est ce que j’aime le plus”. Elle rit en affirmant qu’il s’agit d’une capitale avec laquelle elle entretient une relation d’amour-haine très forte. Caracas vous attire et vous repousse  à la fois. Elle élève et abaisse votre sérotonine à parts égales. “Cette sensation est fréquente et se manifeste plusieurs fois par jour”. Fania qualifie de “surprenante” la manière qu’a cette ville de toujours se réinventer face à l’adversité.

Parfois il n’y a plus de sucre, par exemple, et tout le monde se lamente. Mais dans la rue, tu te trouves subitement nez à nez avec des producteurs locaux qui ont organisé une foire agricole juste devant ta porte. Tu n’y trouves peut-être pas du sucre raffiné, mais de la “panelaou du “papelon(sucres bruns naturels vénézuéliens). L’organisation populaire est un chapitre à part dont on pourrait parler des heures durant”, selon elle.

Qu’as-tu trouvé au Venezuela que tu n’avais pas au Brésil ?”, lui ai-je demandé. “La vie politique. Tout dans ce pays relève du politique. Tout le monde parle de politique : le boulanger du coin, l’infirmière de l’Hôpital, ta voisine de palier…Ce n’est pas le cas au Brésil. De plus, ici on a l’impression permanente qu’à chaque instant il peut se passer quelque chose qui entrera dans l’Histoire. Cela nous déstabilise et nous émeut à la fois, et un jour tu prends soudain conscience que c’est justement cette instabilité qui est devenue ta zone de sécurité”. Elle se remet à sourire. Et moi aussi.

Sofia est venue d’Uruguay avec quelques préjugés à l’égard du Venezuela, qu’elle a vite abandonnés en expérimentant la vie quotidienne à Caracas.

Sofia est une Uruguayenne de 35 ans et dans un peu plus d’une semaine, cela fera un an qu’elle réside au Venezuela. Elle est professeure de danse et a déménagé à Caracas après que son compagnon a trouvé un emploi de journaliste à la chaîne internationale d’informations TeleSUR.  Ils ont fait leurs valises et se sont lancés dans l’aventure emmenant avec eux leurs deux petites filles âgées de deux et cinq ans, Jazmin et Marena. La plus petite ne parlait pas encore et la plus grande s’est rapidement mise à mélanger les accents des deux pays dans ses logorrhées. Sofia se défend énergiquement quand je lui demande quelle était son impression sur le Venezuela avant son arrivée dans le pays. 

Catastrophique. Je croyais qu’au Venezuela les gens mouraient de faim. Je me suis rendue compte par la suite que ce n’était pas le cas. C’est un pays à 100% vivable qui fait face à des difficultés particulières, certes, mais qui sont la conséquence de la guerre économique et du blocus imposés à son économie”. 

Sofia travaille pour le Ministère de la Femme, dans le cadre du Plan National pour une Naissance Humanisée. Discuter avec des femmes vénézuéliennes intéressées par ce sujet l’a aidée dans sa recherche et à se faire une idée plus précise sur le pays avant d’y venir.

Au cours des premiers mois de son séjour, la famille vivait à Dos Caminos, un quartier situé à l’est de la capitale, où vit une classe moyenne/haute. “Ce qui a attiré mon attention à mon arrivée, c’est la quantité de voitures d’importation que j’ai vues. Cela te paraîtra peut-être une chotada (une “idiotie” en uruguayen), mais ça m’a impressionnée. Et la quantité de femmes excentriques ayant fait de la chirurgie esthétique m’a également surprise”, raconte-t-elle. “Je m’attendais à voir des femmes très maigres, mal nourries, des personnes marquées par la faim… mais çe n’était pas le cas. J’en ai déduit que ce pays avait eu un grand pouvoir d’achat qu’il n’a peut-être plus aujourd’hui, mais je n’ai pas de pays où règne la faim ni la crise qu’on lui attribue. J’ai vu des gens qui cherchent de la nourriture dans les ordures, mais cela existe aussi en Uruguay, en Argentine ou en Bolivie”, ajoute-t-elle. 

Sofia est brune, sa chevelure est épaisse et bouclée, tout comme ses filles. Elle me parle du Venezuela tout en surveillant les jeux des petites. “Ce que j’ai surtout appris sur ce pays ?”, répond-elle à ma question. “La tolérance”, affirme-t-elle sans hésiter. “Et je sais pourquoi je le dis. Je me sens reconnue ici. La tolérance. La patience. Nous développons tous ces qualités après avoir vécu un certain temps ici. Le Venezuela n’est pas un pays facile à vivre au quotidien. Parfois les choses les plus simples ne fonctionnent pas : un distributeur, un point de vente (un lecteur de carte de crédit), l’internet, l’électricité, l’eau, les services dans leur ensemble. Mais après les premiers soupirs désespérés et les malédictions émises du fond des tripes, tu te rends compte que ce n’est finalement pas si important que ça, et que si ça ne fonctionne pas maintenant, ça marchera plus tard. Et si ce n’est pas possible là où tu te trouves, ça marchera ailleurs, mais ça s’arrange toujours”.

J’ai choisi personnellement de vivre ici, car j’ai appris à vivre de manière alternative. J’ai l’impression que le Venezuela lutte envers et contre tout pour le “bien vivre” et pour l’égalité et je me sens partie prenante de cette réalisation. Quand je ne me sentirai plus bien ici, je ferai mes valises et je partirai”, dit Sofia.

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German a 57 ans, il est venu au Venezuela pour fuir la dictature de Pinochet ; aujourd’hui, il ne quitterait pour rien au monde ce pays qui l’a accueilli.

German Villegas est un Chilien de 57 ans qui a passé presque quarante ans au Venezuela sans perdre son accent du sud de l’Amérique Latine. Il est venu à Caracas en 1980 avec sa famille. Son père a fui la dictature de Pinochet après avoir été emprisonné pendant six mois. 

A son arrivée, German a fait de tout : il a vendu des empanadas, du jus de canne au bord de l’autoroute, a tenu un petit café… Il a été commerçant, a étudié la communication sociale à l’Université Centrale du Venezuela et aujourd’hui, est fonctionnaire public. 

Il a décidé de rester définitivement au Venezuela : “j’ai construit ma vie d’adulte ici, j’y ai rencontré ma femme, je suis tombé amoureux”. 

Ils ont appris l’élection de Hugo Chavez alors qu’ils séjournaient en Californie. “Je ne savais pas grand-chose sur lui sauf que c’était un militaire, ce qui m’a rendu méfiant à son égard, comme tout Chilien l’aurait été. Par la suite, j’ai compris que la Révolution consistait à organiser le peuple sur la base d’un projet et que le chavisme signifiait participation. Je suis descendu dans la rue le 11 avril 2002 lors de la tentative de Coup d’Etat contre Chavez. Ce jour-là, je suis devenu chaviste”, se souvient-il.

German ne quittera plus jamais le Venezuela, malgré la crise. “Je pense que nous éprouvons tous un profond sentiment patriotique et que nous sommes un exemple pour d’autres peuples. J’ai juste prévu d’envoyer ma femme et ma fille au Chili en cas d’invasion militaire. Mais moi, je resterai pour lutter aux côtés de mon peuple, si un vieux comme moi peut encore servir à quelque chose”. Et son rire clair et serein éclate tel un sac de noix qui dégringole l’escalier.

Vivre au Venezuela revient à s’exposer aux critiques et à être constamment dans la ligne de mire du monde extérieur. Au jugement des autres et aussi au sien propre qui afflue sous la surface d’un quotidien plus ou moins bien établi. On dit souvent qu’une année passée au Venezuela vaut une année de la vie d’un chien, qui équivaut à sept années dans le reste du monde. Les heures contiennent plus de minutes, ou du moins elles le paraissent et c’est ce qui importe le plus finalement. Paraître ce que c’est réellement, ou paraître sans plus. Le Venezuela ressemble à plein de choses, mais seul celui qui traverse ses frontières peut écrire avec exactitude son histoire. Nous sommes quelques-uns à avoir décidé de rester encore un peu pour aider à en écrire les chapitres les plus longs.

Source : https://mundo.sputniknews.com/sociedad/201904201086816208-extranjeros-venezuela-espana-testimonios/

Traduction : Frédérique Buhl

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« Il vente », documentaire intégral de Victor Hugo Rivera en ligne (Venezuela 2019, sous-titres FR)

Première oeuvre de Victor Hugo Rivera, “Il vente” nous rappelle la question première que Theo Angelopoulos conseillait de se poser au cinéaste : “Est-ce que je vois ?” Une révolution n’a pas besoin pas de vendre des images mais de cinéastes qui voient. Au Venezuela, après tant d’années d’école populaire de cinéma, le voir/écouter de Victor Hugo fait partie des moments bénis. En couvrant avec Betzany Guedez une marche paysanne pour la jeune télévision Terra TV, il a vu ce que d’autres ne voient pas. Il a écouté (le son est sa spécialité) ce que d’autres n’écoutent pas du haut des estrades.

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Victor Hugo Rivera en plein tournage (état de Falcon, 2018)

Victor Hugo Rivera: “J’écoutais beaucoup les gens… je me souviens de ce monsieur de 82 ans qui parlait peu, j’ai filmé un peu de son travail chaque matin, le dernier jour il m’a rattrapé avec une tasse de café et une arepa au fromage de chèvre. Chaque fragment que j’enregistrais, devenait… un symptôme… un miroir peut-être… on traverse le visage des choses au-delà de l’esthétique du lieu, dans la présence constante du vent. J’ai rejeté la « belle image » par besoin d’écouter. C’étaient des moments éphémères que l’on passait avec les gens, où l’on perçoit l’énergie de ceux qui transforment le monde en toute simplicité. A aucun moment je n’ai imposé le geste formel du tournage. La caméra était une compagne qui marchait avec nous, il n’y avait pas l’attitude égocentrique de l’artiste qui vient faire ses plans, non, on part avec toute la simplicité pour faire son travail et toute cette énergie est transmise dans la réalisation. Alors, dans la magie du montage, se révèle l’intensité de chaque espace, il devient plus dense, on a l’impression que dans chaque plan il y a des idées, des moments fugaces qui cherchent à parler directement au spectateur. »

Soutenir Terra TV ?

En juillet 2018, les militant(e)s de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma et de Télévision ont relevé le défi de créer Terra TV, une télévision voulue et pensée par les paysan(ne)s eux-mêmes. Ils nous demandent aujourd’hui de former partout dans le pays des noyaux paysans de production audiovisuelle. Nous avons donc lancé une campagne de financement participatif. Nous sommes très proches de l’objectif, avec 95% des ressources apportées par 142 donateurs(trices). Vous pouvez nous aider en exprimant votre solidarité ici : https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv

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