Les vénézuéliennes, “fer de lance” de la bataille politique (Brasil de Fato)

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L’auteure: la journaliste Fania Rodrigues, envoyée spéciale de Brasil de Fato

Venezuela est un nom féminin : les femmes y sont à la base de l’organisation sociale. On les retrouve dans les communes, dans les mouvements sociaux et dans les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs), structures d’organisation des secteurs populaires, formées dans le cadre de la révolution bolivarienne, pour gérer des politiques publiques destinées au “pouvoir populaire”, un des piliers de l’Etat. En ce mois des femmes, la journaliste de Brasil de Fato Fania Rodrigues (photo) a conversé avec des vénézuéliennes qui participent à diverses initiatives organisées dans le pays, pour mieux connaître le travail de base et les luttes qu’elles mènent.

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Dans le quartier populaire d’Antímano, à Caracas, des femmes construisent un immeuble de leurs propres mains – Photo: Fania Rodrigues

Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production

Les CLAPs sont organisés quartier par quartier par la communauté elle-même, et leurs dirigeant(e)s sont élu(e)s par la population. Ces comités distribuent des aliments subventionnés par le gouvernement pour 6 millions de familles, ce qui équivaut à peu près à 20 millions de personnes, les deux tiers de la population, selon les chiffres officiels. Les CLAPs sont importants parce qu’aujourd’hui, les produits que les comités distribuent à bas prix sont la base de l’alimentation de la majorité des classes populaires.

Les femmes constituent la majorité de toutes ces structures, avec plus de 60% de participation, selon les données officielles du Ministère des Communes. Dans certains endroits, ce chiffre est encore plus élevé. C’est le cas du quartier populaire de Manicomio, dans le secteur de La Pastora, à l’ouest de Caracas, où Angélica Calzadilla, de 33 ans, s’active comme une des dirigeantes de la communauté. “Nous nous sommes organisés à travers deux conseils communaux: Ali Primera avec ses 340 familles, et Canaima avec 710 familles. Dans les deux cas, la participation féminine atteint les 80% de participant(e)s” explique-t-elle.

Blocus économique

Les femmes représentent une des bases de soutien à la révolution bolivarienne et ont subi de plein fouet l’impact de la guerre économique contre le Venezuela et du blocus international imposé par les Etats-Unis. Elles sont les victimes directes de la pénurie de produits.

L’agricultrice urbaine et dirigeante de mouvement social Orailene Maccarri, 45 ans, explique que les vénézuéliennes ont été privées de l’accès aux produits qui ont le plus d’impact sur les femmes. “Dans cette guerre économique, le gouvernement des Etats-Unis sait que nous sommes le fer de lance de la révolution, c’est pourquoi nous sommes les plus attaquées et les plus affectées. Aujourd’hui encore nous manquent les pilules contraceptives, les tampons, les serviettes, les produits d’hygiène et de beauté, parce qu’on ne les produisait pas dans le pays” dénonce-t-elle.

Orailene est consciente des défis qu’affronte son pays. Pour elle, les femmes sont à la hauteur de la responsabilité historique qui se joue actuellement, et de la lutte pour la construction d’un autre modèle politique dans lequel elle croit et qu’elle se dit prête à défendre.

Les gestes d’une mère préoccupée, amoureuse, contrastent avec les mains calleuses, la force physique acquse dans le travail de la terre et la conviction de celle qui se dit prêt à porter un fusil pour défendre le projet de pays auquel elle croit. “Si on nous attaquent militairement, nous préférons le dire clairement : nous n’allons pas allumer d’encens ni prier les dieux, nous ne resterons pas à l’arrière-garde. Nous, les femmes vénézuéliennes, nous serons au front, avec des fusils et des munitions prêtes. S’il y a un problème, soyez sûrs que nous serons à notre place, aux côtés de nos hommes” souligne l’agricultrice urbaine.

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La dirigeante sociale Orailene Macarri parle du rôle de la femme dans la révolution bolivarienne | Photo: Fania Rodrigues

Orailene est aussi avocate. “J’ai étudié le Droit pour survivre, parce que nous étions attaqué(e)s par les grands propriétaires terriens et nous devions nous défendre.” Elle se définit comme avocate des pauvres, mais avec pour activité principale le travail de la terre. Elle et d’autres compagnes font partie d’un collectif de femmes qui produisent des aliments sur 4 mille mètres carrés, en pleine zone urbaine de Caracas. Le terrain se trouve dans le quartier d’Antímano, dans la zone ouest, une région populaire où l’organisation collective des femmes est devenue un exemple.

Actuellement le groupe cultive 15 types de légumes, de grains et de tubercules, ainsi que sept types de fruits, en plus de plantes médicinales et ornementales. Ensemble, elles produisent une tonne de poisson par an, sans oublier l’élevage de 22 lapins et d’un porc qui leur sert de “recycleur organique” car beaucoup de restes alimentaires sont consommés par l’animal et ses excréments se transforment en engrais avec d’autres matières dégradables.

L’activité économique d’Orailene ne se sépare pas de son activité politique. Elle est une des porte-paroles élue par les membres des organisations paysannes pour les représenter au sein du Conseil Présidentiel Paysan, qui réunit 582 organisations de base et 18 nationales. “Dans ce mouvement nous semons, nous planifions, nous construisons. Nous, les femmes de ce pays, nous éduquons, nous transmettons la culture à nos enfants, mais nous protégeons aussi la dignité de notre peuple” rappelle la paysanne.

Nouvelle génération

Gabriela Maccarri, 15 ans, la plus jeune fille d’Orailene, suit les pas de sa mère et participe elle aussi aux luttes sociales qui se nouent dans la capitale vénézuélienne. Elle s’est réunie avec des jeunes du quartier pour recueillir des signatures pour une pétition en défense de la paix au Venezuela, exigeant que “cessent les tambours de la guerre”, comme élément d’une campagne nationale promue par les organisations politiques chavistes.

Après cette initiative, elle est devenue membre du Conseil de Jeunesse des Législateurs. “Nous recueillons une série de propositions et de revendications dans les quartiers populaires éloignés pour les soumettre aux législateurs municipaux” explique cette étudiante du secondaire.

Avec des amis elle a conversé avec des jeunes qui avaient pris part aux manifestations violentes de l’extrême droite (appelées “guarimbas”) de 2016 et 2017. “Beaucoup d’entre eux ont eu une attitude violente, comme un de mes amis qui a attaqué la Garde Nationale avec un cocktail Molotov, bien sûr que la Garde a réagi en état de légitime défense. Il s’est fait frapper et s’est mis encore plus en colère. Le garde n’aurait pas dû faire cela parce que c’est un gosse, mais c’est aussi compréhensible humainement. Nous essayons donc de parler avec un jeune puis avec l’autre, parce que beaucoup de familles ne savent pas non plus quoi faire.” dit Gabriela.

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L’étudiante Gabriela Maccarri raconte comment elle et ses amis aident à mobiliser le quartier populaire | Photo: Fania Rodrigues

Gabriela affirme que les adolescents du quartier populaire où elle vit et qui ont pris part aux “guarimbas” n’avaient pas plus de 17 ans. “C’étaient tous des gosses, entre 12 et 15 ans” raconte-t-elle. « L’idée est de réintégrer ces jeunes, ne pas les laisser se perdre dans la violence« .

Femmes constructrices

Dans le même quartier d’Antímano, à quelques mètres de la plantation urbaine du collectif dont fait partie Orailene, 90 autres femmes construisent un immeuble où elles vont vivre avec leurs familles. Le mouvement “Infanterie Révolutionnaire pour le Logement” a reçu des ressources à travers le programme social d’Etat “Mission Logement Venezuela” qui a construit plus de 2 millions de maisons populaires dans les dernières vingt années. L’argent est autogéré par les futures propriétaires et elles-mêmes apportent la main d’oeuvre. Pour cela, elles se relaient de manière hebdomadaire et maintiennent 16 personnes en travail constant sur le chantier tous les jours.

Nous construirons au total 95 appartements, mais initialement nous allons en faire 45. Près de 85% des personnes qui travaillent ici sont des femmes. Ici nous sommes multi-fonctionnelles : nous sommes électriciennes, nous posons des briques, il y a celles qui assurent la logistique pour les ouvriers de la construction. C’est un travail de guerrières » pour la porte-parole du mouvement Ayary Rojas, 48 ans, femme au foyer.

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La porte-parole Ayary Rojas explique que les femmes représentent 85% des personnes qui participent à l’effort conjoint de construire des logements abordables pour les secteurs populaires | Photo : Fania Rodrigues

Parmi les femmes bâtisseuses on rencontre également Yrcedia Boada, 44 ans, qui élève et éduque seule ses deux enfants (l’un âgé de 10 ans et l’autre de 19 ans). Pour cette mère, la construction de sa propre maison a changé la relation entre les membres de la famille. « Mon fils adolescent rendait la vie difficile à la maison, il vivait une phase très rebelle, révoltée. Au début, il m’a accompagnée pour m’aider dans le travail. Après quelques mois, il a changé d’attitude. Maintenant qu’il est entré à l’armée, il passe ses jours de congé à m’aider ici. Savoir que c’est notre maison, celle de la famille, lui apporte ce sentiment d’appartenir à un lieu et à une vie en commun avec les voisins » raconte-t-elle avec fierté.

Comme Yrcedia, 40% des vénézuéliennes sont “chefs de famille”. Elles éduquent leurs enfants, travaillent pour faire vivre la famille et dans le cas de ce travail collectif de logements populaires, construisent leur propre maison : “Pas seulement des maisons, mais aussi un mode de vie collectif, en communauté. Une communauté socialiste” précise la femme au foyer.

Fania Rodrigues, Caracas, 25 mars 2019.

Source : Brasil de Fato, https://www.brasildefato.com.br/2019/03/25/marco-das-mulheres-or-venezuelanas-sao-ponta-de-lanca-na-batalha-politica-no-pais/

Traduction : Thierry Deronne

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Histoire du travail effectué par un village de communard(e)s pour faire avancer la Révolution Bolivarienne

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Notre Commune El Maizal est constituée de 22 Conseils Communaux dont 12 font partie de la Municipalité Simon Planas de l’Etat de Lara et 10 de celle d’Araure, dans l’état de Portuguesa. Nous sommes une des premières communes à avoir regroupé des terres de différents états. Depuis notre création nous gérons une exploitation de 2200 hectares dont environ 1800 sont essentiellement destinés à la culture du maïs. C’est Chavez en personne qui nous a remis ces terres le 5 mars 2009. Il nous a visités deux fois – le 29 novembre de la même année, c’est depuis El Maizal qu’il a transmis le n°344 d’Alo Presidente”.

Cette année-là, nous avions réalisé notre première plantation communale d’environ 150 hectares de haricots à l’aide d’un crédit géré par la Banque Mutuelle Gustavo Vegas Léon. En 2010, nous sommes passés au maïs avec un financement géré par le Conseil Communal El Esfuerzo de la communauté d’El Cerrito, car à cette époque-là nous n’étions pas encore officiellement enregistrés. Ce n’est que récemment, en octobre 2012, que le Ministère des Communes a procédé aux premiers registres légaux, celui de la Commune El Maizal a été signé le 25 mars 2013.

En 2011 et 2012, nous avons semé 250 hectares de maïs et en 2013 nous en avons planté 600, cette année-là ayant été une année cruciale pour la Commune qui, après de multiples conflits avec la Corporation Venezuela de Alimentacion, entreprise d’Etat avec laquelle nous partagions l’utilisation des sols, décida de s’en retirer lors d’une Assemblée. Cette superficie cultivée est restée constante jusqu’en 2015.

En 2016 et 2017, 1100 hectares de maïs ont été cultivés avec la participation de 68 petits producteurs; le financement attribué par le gouvernement révolutionnaire ne correspond qu’à une superficie de 600 hectares mais le reste a pu être cultivé grâce aux excédents provenant de la Commune. C’est ainsi que s’est constitué le Réseau de Producteurs qui s’étend et se renforce actuellement avec l’ajout d’autres cultures.

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.. mais la Commune El Maizal, ce n’est pas que du maïs !

En travaillant incessamment, nous avons pu mettre en place diverses expériences de production parallèlement avec notre développement organisationnel, grâce à notre détermination à aller de l’avant et au soutien du gouvernement révolutionnaire.

Cela nous a permis de contribuer de manière significative au bien-être de notre population, d’abord dans le cadre de la Commune El Maizal et maintenant au-delà, ce qui a amené la Municipalité Simon Planas à créer sa cité communale et son district de développement agro-industriel. Pas à pas, nous avons monté d’autres entreprises de propriété sociale directe et des unités de production qui forment aujourd’hui notre système d’économie communale. En 2011, nous avons lancé un projet d’élevage en achetant 48 taureaux destinés à l’engraissement grâce à un crédit du FONDEMI. Lors de l’Assemblée de juillet 2011, qui s’est tenue sur le terrain de foot de Sabana Alta, nous avons choisi le statut de l’entreprise, première étape dans ce nouveau défi. Puis nous avons agrandi le troupeau en y ajoutant quelques vaches, ce qui nous a permis de fabriquer nos premiers fromages. Cette nouvelle expérience nous a encouragé à demander un autre crédit auprès de FONDAS pour l’acquisition de bétail laitier en 2013, commençant par 60 vaches et 3 taureaux. L’année suivante, nous avons rajouté 50 vaches et 2 taureaux à ce troupeau. Dès 2012, nous nous sommes lancés dans la vente de viande et en 2013, dans celle de fromage aux Conseils Communaux de notre secteur. Fin 2017, nous disposions d’un cheptel de 1150 têtes. Nous avons amélioré chaque jour notre travail de sorte que nous avons pu maintenir puis augmenter la production de fromage, de beurre et de viande qui, ajoutée à celle du maïs, nous a permis d’organiser des journées de vente en plein air avec les conseils communaux.

Le Centre de stockage et de distribution de la Commune El Maizal

Dès 2013, quand la commune d’El Maizal a commencé son activité de vente aux conseils communaux, deux nouveaux défis se sont posés à nous : créer les conditions nécessaires au stockage de notre production et de celle des petits producteurs de la région (contribuant ainsi à lutter contre les intermédiaires et la spéculation), et élargir peu à peu le circuit des communautés desservies au-delà de notre territoire.

C’est ainsi qu’en 2014, la vente extérieure à notre secteur s’est étendue aux 86 Conseils Communaux de Sarare et La Miel. En 2016 s’acheva la construction de notre Centre de stockage et de distribution, répondant ainsi au besoin de disposer d’un espace où stocker la totalité de nos produits, dont le fromage, la viande, les haricots, le maïs, le beurre, les légumes, entre autres. Rien qu’en décembre 2017, près de 8 000 kilos de viande ont été écoulés, approvisionnant tout le secteur de la Commune El Maizal ainsi que les deux paroisses de la Municipalité, Sarare et La Miel. A la même époque, nous avons écoulé 1 500 kg de fromage, 800 kg de beurre, près de 4 tonnes de légumes dont des poivrons, de la coriandre, des oignons, sans compter la vente de près de 2 500 kg de café moulu.

Nous avons participé à bon nombre d’autres actions de vente en dehors de la Municipalité, couvrant des communes ou des organisations sociales, institutions et associations diverses ; nous étions par exemple présents pendant trois années consécutives sur les Marchés Communaux organisés par le Ministère des Commune à Caracas.

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La transformation du maïs : meule et minoterie

En 2017, nous avons tenté de réaliser un vieux rêve : transformer nous-mêmes le maïs que nous produisons, alors qu’il finit habituellement entre les mains de l’industrie agro-alimentaire, remis par ce même gouvernement auquel nous fournissons toute notre production subventionnée. Un système fermé qui renforçait notre dépendance et détournait une part importante du produit de notre travail de notre zone d’activité et de notre Municipalité. Après diverses tentatives et projets, nous avons fini par intégrer le Programme de Minoteries lancé par le Ministère des Communes et nous disposons déjà des infrastructures nécessaires pour en accueillir une qui devrait être opérationnelle sous peu et sera alimentée par la production de notre Plan de Semis. En parallèle, nous avons récemment installé un moulin, en sorte de disposer des deux options pour répondre aux besoins de la population ; elle aura une capacité de production journalière d’environ 2 000 kg de maïs.

L’Entreprise de Propriété Sociale Directe et Communale (EPSDC) de Briques Simon Bolivar

La EPSDC de briques Simon Bolivar, créée en 2010, a été cruciale pour la réalisation de nombreux projets par la Commune El Maizal, en termes de construction d’infrastructures sociales et productives. C’est de là que proviennent les briques utilisées dans la construction des maisons de la Grande Mission Logements Venezuela, des lycées et des écoles que nous avons bâties, des maisons communales et des entrepôts, y compris les intrants permettant d’améliorer le rendement des récoltes. Une bonne partie de l’amélioration de notre habitat est due au travail de ses ouvriers. Cette même usine a pu maintenir une production de 400 000 briques par an jusqu’à ce que survienne la crise du ciment en 2016. Actuellement, elle est à l’arrêt à cause du coût élevé des matériaux et de son emplacement difficile d’accès.

L’Entreprise de Propriété Collective Directe Communale de Distribution de Gaz Camilo Cienfuegos

L’entreprise de distribution de gaz Camilo Cienfuego a été inaugurée en 2012 après la présentation de son projet à PDVSA Gaz et un conflit avec la Mairie de Simon Planas au sujet de son contrôle (qui perdure dans une certaine mesure). L’usine alimente 190 Conseils Communaux, et près de 16 000 familles avec la vente de 25 000 bonbonnes par mois. Elle est dirigée par une équipe de producteurs qui vivent dans les différentes communautés du territoire de la Commune. Elle est toujours en fonctionnement à ce jour malgré un contexte de crise, avec des baisses ponctuelles dans les cas où une expédition au secteur approvisionné est nécessaire et où des difficultés surviennent lors de l’entretien des camions. Elle est actuellement en pourparlers avec les conseils comunaux pour chiffrer de manière transparente ses coûts de production et rechercher des solutions qui ne représentent pas une charge supplémentaire pour les communautés.

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L’Unité de production communale de cultures

A Sabana Alta, qui fait partie du secteur de la Commune El Maizal, fonctionne une UPC de cultures protégées, un complexe agricole de 6,6 hectares constitué de 12 unités destinées à l’ensemencement d’une surface de 540 m2 chacune, un réservoir australien de 300 000 litres, des systèmes d’irrigation, un bureau, des appartements, des salles de bain, une serre pour la germination et pour les jeunes plants, une salle de fertilisation et un local pour les pompes, le tout recouvrant une superficie de plus de 160 m2. Elle a été construite par la Corporation Vénézuélienne d’Agriculture et administrée par FONDAS pendant 8 ans, celle-ci l’ayant laissée complètement à l’abandon suite à une mauvaise gestion. Puis elle a été dévalisée jusqu’à sa récupération par la Commune.

En 2014, la Commune El Maizal l’a reprise en main et depuis lors nous la restaurons petit à petit à nos propres frais, après avoir relancé sa production dès le début, avec diverses cultures comme les poivrons, les tomates, les oignons, les concombres, la coriandre, le pois quinconcho, le manioc (yuca)…

Lors de la session du Conseil Présidentiel du Gouvernement Populaire des Communes du 15 août 2015, le Président Maduro a signé son transfert à la Commune El Maizal, scellant ainsi notre victoire dans ce combat. A ce jour, six unités récoltent les poivrons tandis que les six autres sont en pleine reprise et viendront s’ajouter à sa capacité de production. Jusqu’en avril 2018, nous avons obtenu une récolte d’environ 3000 kg alors que cette plantation n’en est encore qu’à 50% de son exploitation. L’objectif de production annuel est d’environ 30 tonnes de légumes.

La plantation de semences de maïs et de riz sera aussi développée dans le cadre des projets-clés visant à renforcer l’autonomie dont a besoin notre production agricole. Parmi les réparations effectuées, la pose de la toiture de six pépinières et la remise en état d’un système d’irrigation qui avait été détérioré autant par l’usure que pendant le cambriolage, surtout au niveau de ses tuyaux, tubes et valves, ont exigé un gros investissement.

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L’Unité de Production Communale Argimiro Gabaldon (anciennement Porcinos de Alba)

L’Unité de Production Communale Argimiro Gabaldon, anciennement nommée Porcinos del Alba et aux mains de la Corporation Vénézuélienne d’Agriculture, a été récupérée par ses travailleurs et les habitant(e)s de la Commune El Maizal le 28 juin 2017. Elle a été occupée parce que ladite entreprise n’assumait pas comme il le fallait l’entretien de l’unité de production, provoquant la perte de bétail et portant préjudice aux travailleurs, probablement pour la céder ensuite au secteur privé. Alors qu’elle dispose d’une capacité d’accueil de 6000 têtes de bétail, elle a été récupérée avec 350 animaux faméliques, des reproductrices pour la plupart. Les travailleurs, préoccupés par leur état, leur avait donné des mangues jusqu’à ce qu’au bout de 28 jours de privation de nourriture, ils aient fini par l’occuper avec l’aide de la Commune El Maizal.

En décembre 2017, après cinq mois de travail sous le contrôle de la commune et des travailleur(se)s, le troupeau avait déjà regagné 2 150 bêtes, dont 900 en croissance et 665 pour l’engraissement, sans compter les reproductrices et les veaux à la mamelle. La plus grosse difficulté que cette unité productrice de base a rencontrée a été d’obtenir de l’alimentation pour bétail à un prix juste qui dans les dispositifs actuels, dépend d’un quota chez des distributeurs d’aliments contrôlés par l’Etat. Curieusement, elle n’a pas pu y accéder jusqu’à présent, ce qui l’a obligée à recourir à l’achat par intermédiaires à des prix spéculatifs au cours des premiers mois.

La mortalité du bétail a chuté de 98%, les animaux sont suivis par des vétérinaires et un accord a été conclu avec Porcinos de Alba pour régulariser la fourniture d’aliments en échange de l’achat assuré par l’Etat de la majorité de la production. Mettre en route sa propre usine de production d’aliments équilibrés dans l’U.P.C. constitue une priorité pour la Commune El Maizal. C’est ce qui lui permettra d’améliorer les conditions de sa production et, par ailleurs, de récupérer la flotte de véhicules adaptés aux exigences du transport des porcins, actuellement à l’abandon.

S’y ajoutent : la remise en état des silos de chaque aire de travail (10 d’une capacité de 14 000 kg, dont 8 nécessitent une maintenance et 2 des réparations importantes, y compris un petit silo de 2 000 kg), l’installation d’une unité de production d’électricité assurant l’autonomie de l’U.P.C., et pour finir l’installation d’un système d’éclairage pour garantir sa sécurité en améliorant sa surveillance.

L’Unité de Production Communale Simon Bolivar (anciennement UCLA)

Le 17 octobre 2017, nous nous sommes engagés dans une nouvelle bataille. En effet, les installations de la station expérimentale de l’Université du Centre-Ouest Lisandro Alvarado, dans le secteur El Torrellero, étaient à l’abandon bien qu’ayant bénéficié d’un financement de l’Etat ; elle avait une longue expérience de la pisciculture derrière elle, grâce aux infrastructures qui s’y trouvaient et dont elle avait besoin pour son activité.

Nous avons été convoqués par le Conseil Communal de la Collectivité de Torrellero qui nous a proposé de nous charger de sa relance et d’assurer sa gestion avec celle-ci. Cette position avait été prise en Assemblée suite à l’indignation soulevée par les vols permanents et les dégâts importants causés à cette infrastructure destinée à la production et à la formation, et qu’il fallait maintenant remettre en état pour qu’elle retrouve son emploi. Ceci en hommage à la méthodologie du “point et du cercle” dont parlait Chavez.

L’UCLA réagit à cette récupération en mentant à l’opinion publique, affirmant que l’unité était pleinement opérationnelle et que ses installations étaient menacées. Elle porta plainte en Justice bien que l’évidence même prouvait tout le contraire. Nous sommes donc engagés dans un procès judiciaire dont nous sortirons certainement gagnants. Nous y avons trouvé du bétail de race Caroro dans de très mauvaises conditions, une maison considérée comme patrimoine régional tombait en ruines, les médicaments vétérinaires étaient périmés, les machines pillées et les étables s’écroulaient à cause des infiltrations d’eau, les caves et les pièces d’habitation étaient en mauvais état ou totalement endommagées. Bref, nous étions face au résultat de nombreuses années d’abandon.

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En mars 2018, la Commune El Maizal, avec l’accord de la communauté, décida d’installer là son troupeau laitier, car l’espace et les conditions qui s’y présentaient après l’aménagement des lieux permettait de mieux s’en occuper. Cette décision a été prise suite à l’incendie criminel de plus de 200 hectares de pâturages situés sur les terres de El Maizal, qui a mis notre cheptel en danger.

En avril 2018, nous avons obtenu une production journalière de 180 litres de lait et de 15 à 18 kg de fromage. Notre cheptel, qui se trouvait alors à l’UPC Simon Bolivar, comptait 46 vaches Girolando et 36 Carora, 25 veaux Girolando et 14 Carora répartis dans 14 parcs installés sur les 90 hectares dont les pâturages et les clôtures ont été récupérés. En ce qui concerne les infrastructures destinées à l’élevage, nous disposons de 4 corrals, une salle de traite mécanisée avec 4 stations dont 2 sont en activité et le reste en cours de restauration. Il y a également 8 chambres froides dont 2 fonctionnent, 3 entrepôts utilisables et un logement actuellement occupé par les producteurs qui vivent sur place.

Nous essayons de relancer le projet de pisciculture, vu qu’il existe six étangs sur le site (le premier en voie de réfection pour l’élevage de tilapias); la remise en état d’une salle d’alevinage, base de l’autonomie que requiert le bon déroulement de cette expérimentation, est également envisagée. Dans le cadre du démarrage du Plan de Semis 2018, nous avons déjà préparé 3 hectares pour la plantation de maïs, 4 pour le Verger Communal en collaboration avec la communauté, et ½ hectare pour les producteurs qui vivent à l’UPC.

Le Verger Communal est une nouvelle ligne de travail du Plan de Semis 2018, qui consiste à former des Brigades de plantation, que ce soit avec des équipes de producteurs provenant des différentes UPC et/ou des comuneras et comuneros qui développent le processus organisationnel du Mouvement Communal Simon Planas. La Commune El Maizal y conserve les intrants de base pour la culture de de produits essentiels comme le maïs, le quinconcho, les haricots et la yuca, entre autres. La majorité de la production est destinée à la consommation familiale des brigadistes, et le restant à l’approvisionnement à des prix équitables des secteurs où ceux-ci mènent leur travail politique et social. Ces ressources permettant de reconstituer le stock d’intrants et de créer un fonds pour la plantation suivante.

L’UPC Simon Bolivar a aussi un fort potentiel de développement du tourisme communal, car sa région est constituée de formations rocheuses offrant aux visiteurs nationaux comme étrangers l’occasion de pratiquer des sports extrêmes et d’effectuer des randonnées dans un milieu naturel riche en cascades, en faune et en flore. Cette unité est cruciale pour l’effet de levier qu’elle exerce sur les processus fondamentaux assurant la viabilité de la Commune et du Mouvement Communal Simon Planas, du fait qu’elle réunit toutes les conditions pour l’installation de plusieurs unités de conditionnement ; à part celle du fromage et du beurre qui fonctionne déjà, il pourrait s’en ajouter une produisant de la charcuterie et de la viande sous diverses présentations et découpes, ainsi qu’ un abattoir pour les bovins et les porcins, par exemple. Pour cela, il nous faut remettre en état les chambres froides et évaluer l’état des infrastructures physiques afin d’établir un plan de restauration ou de remplacement, tant de la maison que des entrepôts, y compris l’achèvement de l’aménagement des parcs et la réfection des clôtures extérieures, travail qui a déjà été commencé.

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Un travail de gestion et de production communales réinvesti dans le social

Notre Commune El Maizal a subvenu aux besoins sociaux des communautés grâce aux revenus de projets financés par l’Etat et aux excédents générés par nos entreprises et unités de production. Ceux-ci ont été nombreux au cours des dernières années, ce qui constitue une nouvelle preuve de l’importance du partage des responsabilités tel qu’il figure dans la Constitution Bolivarienne et dans les programmes de nos conseils communaux ; ce sont les deux axes majeurs de notre Révolution.

Nous pouvons affirmer avec fierté que c’est grâce à la mobilisation de la population et à sa gestion directe qu’ont pu être réalisés l’asphaltage des routes, effectué par les communes de Paujisal, Palmarito, El Flaco, Caballito et Palma Redonda, l’électrification de commune comme Paujisal, Palma Redonda, El Playon, La Calanchera, Brisas Del Cerrito, Palma Sola, Palmarto. Sans oublier la construction de l’aqueduc de El Calvario.

Nous avons aussi construit deux dispensaires, l’un à Caballito qui est sur le point de fonctionner, l’autre à Palmarito, que nous avons aussi équipé et qui est déjà en activité. S’y ajoutent plus de 1200 mesures d’aides en matière de santé, que ce soit pour des opérations, l’achat de médicament ou d’équipements médicaux. Sans compter divers dons apportés à des écoles, des lycées et à diverses activités sociales et culturelle, de même qu’à des églises catholiques et évangéliques, fournissant par exemple des kits sportifs à des disciplines comme le base-ball, le football, le volley ball et des uniformes pour les équipes, et enfin la construction du stade de El Cerrito.

Nous avons remis en état cinq écoles rurales et construits avec nos excédents trois lycées pour 450 élèves environ à El Cerrito, Caballito et Sabana Alta où a également été édifiée par nos soins la Maison Communale. Notre travail a aussi permis la construction de 284 logements distribués sur tout le territoire de la Commune, dans le cadre de la Grande Mission Logement. Nous projetons d’édifier une infrastructure qui servira de siège au groupe universitaire de L’Université Polytechnique Territoriale J.J. Montilla de l’Etat de Portuguesa, avec laquelle nous avons passé un accord en vue de construire des annexes qui accueilleront au minimum 300 de nos jeunes dans le cadre de trois Programmes Nationaux de Formation (P.N.F.) dans les spécialités de soins vétérinaires, agro-alimentation et conditionnement-distribution d’aliments.

Nous oeuvrons à un regroupement politique autour d’un projet de Cité Communale

Tout comme nous avons développé la Commune El Maizal, nous avons mis en route le Mouvement Communal Simon Planas, avec la collaboration des différentes communes de la Municipalité, relevant le défi d’aller encore plus loin dans l’édification de l’Etat Communal, projet stratégique de notre Commandant Chavez qui a devant lui une route toute tracée dans les Lois du Pouvoir Populaire; pour nous, il s’agit de la seule stratégie qui nous permette d’affronter la phase actuelle d’escalade de l’agression impériale en sortant des limites de l’Etat bourgeois et de ses méthodes de gestion politiques comme la corruption, la bureaucratie et le clientélisme ; méthodes qui ont depuis toujours favorisé la dépendance et le colonialisme du capitalisme rentier vénézuélien.

C’est pour cette raison que nous avons créé nos Conseils Communaux constitués de Communes, dont celle de El Maizal est la pionnière. Et nous continuons à nous regrouper politiquement pour consolider notre autogouvernement. Nous avancerons dans cette voie avec un nouveau pas en avant consistant à organiser nos Villes Communales pour ensuite développer la Fédération Communale avec son District Moteur de Développement Agroindustriel, pièce maîtresse de notre stratégie visant à devenir un modèle de construction du socialisme.

L’évaluation de notre territoire et des communes créées nous mène à la conclusion qu’il nous faut créer deux Cités Communales, bases de notre future Fédération Communale, ce qui veut dire que les communes faisant actuellement partie des paroisses Sarare et Gustavo Vegas Léon de Simon Planas constitueront une Cité Communale, parmi elles : El Maizal (sachant qu’elle est aussi composée de conseils communaux de l’Etat de Portuguesa), Lanceros de Atures, Sarare (où nous avons relevé le défi de développer une véritable dynamique communale et de faire en sorte qu’elle redevienne ce qu’elle aurait toujours dû être), Armando Bonilla (projet de cette commune suite à l’élargissement du territoire de la Commune de Sarare) et Ezequiel Zamora.

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La deuxième Cité Communale sera constituée des Communes de la Paroisse Buria (certaines comprenant des Conseils Communaux de l’Etat de Yaracuy), terre de Negro Miguel et de son épopée libertaire, dont Negro Miguel, Minas de Buria, Revolucionarios de Buria Con el Cuartel de la Montana, et Rio Turbio de Buria Patria Querida. Ce sont donc 9 Communes qui feront partie des deux Cités Communales devant former la Fédération Communale, en hommage à notre Commandant Chavez et à notre Général d’hommes et de femmes libres, Ezequiel Zamora : nous consoliderons ainsi notre Système de Gouvernement Populaire.

Ce processus met l’accent sur le rôle des femmes, des jeunes et de la production. Voilà pourquoi s’est développé le Mouvement des Femmes Communardes, créant ses propres méthodes et objectifs à partir de son programme, car la grande majorité de nos membres sont des femmes, ce qui fait notre force et caractérise nos actions tout en garantissant la qualité de sa ce que nous entreprenons ainsi que nos victoires. Il nous faut aussi renforcer le Mouvement des Jeunes Communeros, qui représente un autre succès important de notre lutte, à savoir le ralliement d’une importante partie de la jeunesse qui assume les tâches les plus variées et s’exprime par sa propre voix dans toutes nos actions.

Nous nous engageons aussi à développer intégralement la production communale avec son réseau de producteurs, dans la perspective d’améliorer notre Programme de plantations comunal qui vise à rendre plus efficace encore le travail effectué sur nos terres. La distribution et le conditionnement de notre production doivent être effectués de nos propres mains. Associer nos femmes et nos jeunes à la capacité organisatrice de nos Conseils Communaux et de nos Communes et à notre production, voilà la formule organisationnelle proposée durant toutes ces années et qui doit s’imposer plus que jamais en cette période extrêmement difficile que connait la révolution bolivarienne.

Source : http://www.albatv.org/Comuna-El-Maizal-en-el-camino-de.html

Traduction : Frédérique Buhl

Photos: Juan José Moreno pour Terra TV et Alba Ciudad

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Vivre le Vénézuéla

D’un coup de hache un géant a tranché ces collines de terre aujourd’hui semées de maisons. Des grands quartiers populaires de l’Ouest de Caracas roulent chaque matin les affluents humains qui rient, jurent, s’arrêtent, s’étirent et repartent, se pressent dans le métro: le monde du travail noue et dénoue le Venezuela. Là-haut un vieil ermite devenu fou avait bougé un caillou, puis deux puis trois, faisant jaillir la source. « Une eau pure » raconte un vieillard qui mime de ses bras la taille du ruisseau. « On pourrait creuser un puits d’eau profonde » répond aujourd’hui Jesus Garcia, le jeune coordinateur de la commune « Altos de Lidice ». La majorité des participants à la première réunion de l’année sont, comme toujours et partout, des femmes. Cette fois, les pieds de métal des pupitres de l’école primaire fraîchement repeinte ne font pas de bruit.

– Parfois on entend dire moi je n’aime pas la manière dont Maduro gouverne le pays, commence Garcia, hé bien voyons comment nous allons gouverner notre commune. Parce que c’est notre devoir de nous autogouverner. On va voir si nous en sommes capables, nous, et une commune, en principe, c’est plus facile à gouverner qu’un pays, non ? Maintenant, si nous disons aux gens que pour monter la banque communale nous devons faire deux élections, ils vont nous pendre. Ils en ont marre, ils ont déjà voté tant de fois, ils veulent des réponses concrètes. (Acquiescements). Autre chose : nous n’allons pas créer cette banque puis attendre le financement. Nous avons déjà l’argent. Alors cette banque créons-la sans délai. (Garcia dessine au tableau). Les trois projets sont, primo, semer des pommes de terre sur les terres récupérées la haut.

– A condition qu’on ne nous les vole pas ! lance Yudami.

– Exact. On a pris des mesures pour ça, là-haut. L’autre jour j’ai parlé avec la mairesse Erika. Il y a dans la cour de la Corporation Municipale de Services plusieurs camions abandonnés, jamais réparés depuis des lustres, certains n’ont plus les pneus du devant, à d’autres il manque une pièce, j’ai dit à Erika « pourquoi ne pas donner un de ces camions à la commune ? ». Ici avec nos mécaniciens, on s’arrange pour les réparer, on trouve les pièces manquantes. Avec un seul de ces camions que ne pourrions-nous faire ! Nous pourrions aller chercher les semences de la commune El Maizal, des semences de maïs, de haricots… Le deuxième projet c’est la boulangerie communale. Comme vous savez le boulanger à qui nous avions donné le crédit, les gens s’en sont plaints parce que son pain c’était de la farine et de l’eau, sans levure. Avec la levure, il vendait du pain ailleurs ! Il faut monter nous-mêmes notre boulangerie, nous devons acheter les fours, il y a beaucoup de gens qui savent faire du pain dans la commune. L’autre problème est qu’avec l’hyperinflation, le distributeur de farine de l’Etat ne fournit plus sans être payé d’abord et il faut trouver la levure autrement qu’aux prix du marché noir. Le troisième projet de la banque, c’est le recyclage. Nous parlons de salarier des équipes de jeunes qui vont trier les déchets. Au Venezuela nous sommes très en retard sur le recyclage et pourtant, avec tout l’argent gagné, on pourrait faire beaucoup.

– Je ne suis pas d’accord Jesus ! (c’est Rosiris qui parle), nous sommes tous égaux, nous sommes tous des êtres humains, il serait injuste que ces jeunes doivent trier des papiers hygiéniques souillés mélangés à du verre. C’est à chacun de trier.

– Moi je peux dire d’expérience, poursuit Luisa Elena, qu’il y a une grande réceptivité, j’ai travaillé avec les grand-mères, certaines sont ici à la réunion, et elles ont encouragé leurs petits-fils à trier eux-mêmes. Imaginez, quand on aura recensé tous les coins obscurs du quartier, tous ces lampadaires qu’on pourra avec l’argent gagné…

Un homme mince, lunettes à monture noire, se lève : un professeur d’économie de l’université bolivarienne, accompagné d’étudiant(e)s comme Mariana qui a dessiné un plan des fonctions de la banque. « Une banque comunale n’est pas comme une banque privée qui utilise notre argent pour faire des bénéfices sans que nous ne puissions rien contrôler. La banque communale génère des bénéfices pour la communauté. Chaque projet a ses caractéristiques et ses cycles. Semer des pommes de terre ou faire du pain, ce sont des frais différents et des délais de remboursement différents. Les étudiants peuvent vous aider, par exemple donner un cours de comptabilité… »

– Une question (Yarimir lève la main) : et si je propose à la banque un projet de gâteaux, qui serait bien sûr soumis à l’évaluation collective… ?

– … dans ce cas, reprend le professeur, je suppose que vous devrez vous mettre d’accord sur les critères de recevabilité des projets.

– Moi je sais que ce n’est pas un point à l’ordre du jour, intervient Yusleiny, mais je voudrais dire que c’est regrettable ce qui s’est passé l’autre soir quand est venu le camion du gaz communal, il n’y avait pas assez de bonbonnes. Quand j’ai vu les gens courir derrière le camion, je me suis sentie très triste.

– Oui nous devons tout réorganiser lors de la prochaine réunion sur le gaz, dit Jésus Garcia.

– Il y en a qui ont sorti leurs armes et ont tiré…

– Et l’eau ! (c’est Mara qui parle), écoutez-moi, là tout en haut, il y a des gens qui n’ont pas d’eau depuis un an et je peux vous certifier, j’ai un peu honte de le dire, que les camions-citernes sont pleins, que de l’eau il y en a mais les travailleurs de l’entreprise on ne leur a pas payé leurs allocations de décembre, et ils ont décidé de chômer, ils préfèrent ouvrir les robinets pour vider les camions…

– Moi ce que je veux dire ici puisque nous aurons bientôt la prochaine réunion sur le gaz, c’est que nous devons nous engager, mais vraiment nous engager. Parce que souvent à la première réunion nous y sommes tous, puis à la suivante, il y a la moitié qui vient, et à la suivante la moitié de la moitié. Cette banque nous devons la penser au-delà de tout intérêt individuel, c’est un bénéfice pour tous, s’exclame Rosiris.

Les longs cheveux des participantes sont comme les filets qu’on replie avec patience, dans une barque tendue entre passé et présent. Depuis vingt ans, le journaliste du vieux monde est resté sur le quai et leur a tourné le dos. Il ne peut pas considérer la patience de ces « pêcheuses » comme un bon « sujet ». Ainsi durant vingt ans fut cachée au reste du monde l’humble course des temps qui se surveillent du coin de l’oeil. Ne fuis pas, dit le passé au présent, oui, oui je sais, répond le présent. Les écrans ont caché le lointain, la quantité est devenue « vérité » et ceux qui avaient le plus intérêt à se connaître se sont éloignés. La droite rêvait de prendre racine ici, mais elle ne peut plus compter que sur les médias occidentaux. C’est pourquoi ceux qui débarquent à Caracas ne comprennent pas la sérénité, la nonchalance, le rire là où ils croyaient trouver violence, crise humanitaire, exode, famine. Notre révolution a vingt ans mais quel âge a-t-elle ?

Thierry Deronne, Caracas, 21 janvier 2019

Photos : Jesus Reyes

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Teaser de “Commune”, nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne de TERRA TV

“Commune”, qui sortira en avril 2019, est un nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne produit par TERRA TV et et par l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE).

Sans doute y a-t-il un grain de folie à vouloir encore montrer au monde ce qui se passe au Venezuela hors du champ médiatique, à l’heure où le gouvernement mondial s’exerce par les médias, et où s’est creusé un abîme insondable entre la réalité d’un pays et son image à l’extérieur. ¨Commune¨ nous fait entrer au coeur des contradictions qui font avancer une démocratie participative, celle que les médias ont occultée depuis vingt ans pour la transformer aujourd’hui en ¨dictature de Maduro¨.

Ce film est parti d’une idée de Terra TV : comprendre le lien entre luttes paysannes et agriculture urbaine comme base des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs) qui résistent aux pénuries provoquées par la guerre économique. La relation nouée avec les habitant(e)s de la Commune Altos de Lidice, née au sein des quartiers populaires de l’Ouest de Caracas, a ouvert la boîte de Pandore. De réunion en réunion, le tournage s’est fait tourbillon quotidien : santé, approvisionnement, eau, électricité, transport… doutes, conflits, flottements, absences, chutes, rechutes, humour et nouveaux départs…. élections, reélections de conseils communaux, fêtes de quartier, “arepazos” pour nourrir et ausculter les enfants, cerfs-volants flottant sur les hautes terres froides qu’on s’est promis de semer pour soutenir les CLAPs, avec toujours, partout, les femmes en première ligne…

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Assemblée populaire, maquette du quartier… Jesus Reyes à la caméra et Victor Hugo Rivera au son

Cette chronique d’une organisation populaire depuis sa naissance repose sur les épaules de Jesús Reyes, de Victor Hugo Rivera, issus de l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma et de Télévision.

Jesus Reyes explique : « Les images parlent d’elles-mêmes, il y a de l’affection dans leur conception, elles cherchent à être vues et tentent de faire comprendre un futur pas si lointain. La poésie ne se détermine pas, elle naît de ce que nous observons jour après jour, à l’aube, l’après-midi, le soir.  On n’a pas peur de montrer la vie, quand on connaît la mort de près, on montre les blessures. Nous travaillons tous les jours.  »

Victor Hugo Rivera se dit ¨fatigué de voir comment notre époque a rétréci l’oeil documentaire, de voir le latino-américain rester une victime individualisée, vidée de son Histoire, objet humanitaire monnayable dans les télévisions et les festivals. L’art du réalisateur, de l’équipe qui réalise, ce n’est pas de chercher un thème mais de laisser le thème le trouver, non pas de choisir les gens mais de les laisser vous choisir. La forme de l’image naît de ce moment d’égalité, d’amour, de respect, de compréhension, de construction.¨

Et de citer Julio García Espinoza: ¨Un cinéma au service de la révolution exige, surtout, de montrer le processus des problèmes. C’est-à-dire le contraire d’un cinéma qui se consacre fondamentalement à célébrer les résultats. Le contraire d’un cinéma autosuffisant et contemplatif. Le contraire d’un cinéma qui ¨illustre et embellit¨ les idées ou concepts que nous possédons déjà. Analyser un problème, montrer le processus d’un problème, c’est le soumettre au jugement sans rendre le verdict. Il y a un type de journalisme qui consiste à donner le commentaire plus que l’information. Il y a un autre type de journalisme qui consiste à donner les nouvelles mais en les mettant en valeur par le montage. Montrer le processus d’un problème, c’est comme montrer le développement lui-même de la nouvelle, montrer le développement pluraliste de l’information.¨

Thierry Deronne, Caracas, 25 novembre 2018

« Commune » de Jesus Reyes et Victor Hugo Rivera, production Terra TV, sortie le 20 janvier 2019. Pour acquérir le DVD en sous-titres français, on peut écrire à partir de cette date à Gloria Verges, gloriaverges@free.fr

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Congrès des Communes : comment passer des engagements aux actes ?

Une analyse du mouvement social vénézuélien Courant Révolutionnaire Bolívar et Zamora (www.CRBZ.org)

Une première phase du Congrès national des communes vient de s’achever. Comme l’a annoncé le président Maduro, celui-ci sera prolongé durant soixante jours pour élaborer et développer les propositions de manière plus détaillée. Après des jours de débats, lors de la réunion de clôture avec le Président de la République, Nicolás Maduro lui-même a fait siennes et approuvé les propositions présentées par les congressistes. C’est sans aucun doute de la plus haute importance, surtout si l’on considère que le discours officiel acte la décentralisation de la question des communes et l’approfondissement du pouvoir populaire.

Le fait que le président Maduro a publiquement pris ces engagements signifie que le gouvernement national dans son ensemble et les mairies et les administrations doivent prendre en compte et appliquer ces orientations. Ainsi, la question communale reprend de l’importance dans les actions du gouvernement, en vertu de l’engagement pris par la première autorité de l’État vénézuélien, le gouvernement et le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV).

Il ne s’agit pas d’une question mineure, car l’approfondissement de la construction communale n’est rien moins que l’horizon stratégique défini par le commandant Chávez pour développer une démocratie révolutionnaire et ainsi transformer la société à travers un socialismo territorial. C’est dans la commune en effet, dans ses formes d’organisation, dans son potentiel de productivité économique, dans sa capacité à générer de nouvelles formes d’administration, de gestion des services et la satisfaction des besoins de base, à partir de structures organisationnelles fondées sur la participation et l’implication du peuple, que se manifeste le mieux la possibilité de créer une société dans laquelle le peuple lui-même prend en main son destin pour ne pas être conduit par les élites économiques et politiques. D’où l’importance de la tenue du Congrès et des résultats exprimés dans l’engagement du Président Maduro, qui vont dans cette direction.

Un peu de mémoire…

Ces nouveaux accords devraient comporter un nécessaire équilibre d’engagements semblables pris dans le passé par l’Exécutif national. Par exemple, le programme de travail avec lequel le président Maduro s’est engagé le 15 août 2015 et dans lequel il a également impliqué un nombre important de hauts fonctionnaires.

Dans cet ensemble d’accords, il avait été proposé d’avancer dans des domaines tels que la police communale, les plans de défense territoriale, l’intégration des plans de développement communaux dans le système national de planification, la création d’un système national de presses communales, la création d’un réseau pour la distribution et la commercialisation de la production des communes et d’une grande société de production et de distribution commune, la création d’une super intendance du système économique communal, la construction d’un plan afin de transférer des compétences à l’administration et la gestion des services, un plan de transfert de l’administration et de la gestion des sablières, des carrières, des fours à chaux, entre autres, la détermination par la banque de programmes de financement des communes, la promotion du système agricole communal qui implique, entre autres, la création d’un plan agro-industriel pour les communes et une banque de semences, l’affectation d’un code unique d’achat de fournitures pour les communes et autres organisations socio-productives pour avoir un accès préférentiel aux intrants agricoles, au ciment, au fer et à l’acier ainsi qu’à la production des entreprises publiques d’aliments.

Si l’on fait le bilan aujourd’hui, force est de constater que très peu de choses ont été accomplies et beaucoup a été fait pour des choses qui n’ont pas avancé. La logique bureaucratique s’est imposée, la lassitude, des retards, des intérêts politiques partisans, des quotas de pouvoir régional et municipal, mais aussi la corruption et les mafias. Comment faire en sorte que le cela ne se répète pas et que nous puissions réellement avancer dans la réalisation des objectifs proposés ? Comment pouvons-nous reprendre cet agenda en suspens et l’intégrer dans l’agenda actuel ?

Tout d’abord, nous pensons qu’en plus de l’élaboration détaillée des propositions, il est nécessaire de définir des priorités, d’élaborer des plans et des calendriers d’exécution, d’orienter les ressources ainsi que de définir les responsables des tâches aux différents niveaux de gouvernement et dans les instances organisées des communes ; ces plans et calendriers doivent être examinés périodiquement. Les raisons du non-respect et des retards éventuels doivent être évalués afin de déterminer les responsabilités et prendre les décisions en la matière.

Deuxièmement, il est essentiel que cela soit fait à l’égard du pays, d’une manière publique et transparente, sans opacité d’aucune sorte ; à cette fin, il faut mettre à profit internet et les technologies de l’information et de la communication.

Troisièmement, il est essentiel que les communes disposent d’instances et de canaux au sein du gouvernement pour pouvoir porter plainte au sujet des obstacles, des retards, du détournement des ressources dans la mesure où cela se produit : ces canaux doivent être d’une efficacité immédiate.

Quatrièmement, il doit y avoir un espace et des moyens pour que les médias publics deviennent des haut-parleurs tant pour les mesures prises dans les processus de respect des accords que pour les critiques, alertes et dénonciations qui doivent être faites.

Cinquièmement, il faut que les électeurs du Secteur des communes et des Conseils communaux élus par le peuple lors d’élections libres et directes aient un poids déterminant ; le pouvoir transféré par la base communale à ces fonctionnaires doit se traduire par une contre-expression et doit être reconnu dans sa juste mesure par les institutions du gouvernement national, régional et municipal, ainsi que par les autres organes qui constituent l’État.

Le peuple des communes et ceux d’entre nous qui promeuvent et accompagnent la construction communale se sont avérés être l’une des constructions les plus importantes de toutes ces années de révolution ; c’est là que se concentre la base populaire la plus engagée dans les transformations profondes, celles qui concernent l’approfondissement de la démocratie, la défense de la souveraineté, le développement productif. Ceux d’entre nous qui font partie du secteur communal ont également fait preuve d’une loyauté absolue envers la révolution, le gouvernement bolivarien et le président Maduro. Nous voilà, ancrés au sol, fermes dans la défense de l’héritage du commandant Chavez. Notre combativité et notre capacité de lutte seront entièrement mises à disposition pour respecter ces nouveaux accords. L’institutionnalisation du gouvernement bolivarien à tous les niveaux et l’institutionnalisation de l’État dans son ensemble doivent également s’avancer et assumer cette tâche. C’est l’horizon stratégique de la révolution qui est en jeu.

Ciné-club dans une commune du Venezuela (novembre 2015)

École de féminisme populaire, commune « La Azulita », État de Mérida, 2 au 5 octobre 2015

Le travail de préparer le ciment pour construire les logements des membres de la commune.

Cacao séchant au soleil, commune agricole de Cacigal

16 septembre. Réunions des groupes de travail du Conseil Présidence/Communes, quelques heures avant la rencontre avec le président Maduro.

Enfants de la Commune d’El Rosillo (État d’Anzoategui)

Nicolas Maduro, le 18 juillet, dans l’État de Lara, crée le conseil permanent présidence/communes.

Lieu de réunion de la Commune ¨Rogelio Castillo Gamarra¨

Récolte de pommes de terre, Commune Macho Capaz.

María Vivas, coopérative La Hoja (¨La feuille¨), Commune Macho Capaz

Jardins d’orangettes, Commune de Macho Capaz.

L’ex-ministre de la Commune Reinaldo Iturizza (assis au fond) durant la fête populaire qui a marqué la légalisation de la six-centième commune

Commune Agro-écologique “EL Tambor”, Municipalité Andrés Bello. État de Mérida, Venezuela, 2013.

La Commune Máximo Viscaya, État de Yaracuy, octobre 2013. Photographie : Verónica Canino

Le communicateur alternatif et directeur régional du Ministère de la Commune Gerardo Rojas signe la légalisation de la Commune Socialiste Sabas Peralta (État de Lara, août 2013)

Commune Sabas Peralta, État de Lara. Photos : Leonardo Ramos

Commune Sabas Peralta

Source : http://www.crbz.org/congreso-de-comunas-como-trascender-del-compromiso-a-los-hechos-comunicado-de-la-corriente/

Traduction : VeneSol

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(Photos): au Vénézuéla, la commune, force politique du peuple pour le peuple

Par Jonas Boussifet, envoyé spécial à Caracas

Un coucher de soleil dans le barrio, une lampe dans une école, une lumière de tungstène dans la rue… Au cours des trois dernières semaines, en accompagnant une des équipes de l’Ecole Populaire et Latino-américaine de Cinéma, j’ai pu participer aux réunions de la Comuna de Lidice. Les comunas – communes – sont dans le processus de la Révolution Bolivarienne des canaux par lesquels les habitants tentent de s’approprier la politique en faisant prévaloir leurs problèmes journaliers : coupure d’eau dans les quartiers, la sécurité dans les barrios, fourniture scolaire, alimentation mais aussi en partageant leurs peurs et leurs solutions pour endiguer les tracas quotidiens provoqués par le blocus économique de la « communauté internationale » comme disent les journalistes, à savoir le tandem grinçant des Etats-Unis et de l’Europe.

C’est ainsi que chaque semaine une réunion populaire est convoquée par sa trentaine de membres ou par d’autres habitants observateurs dans des endroits différents du « barrio ». Cette méthode a comme effet de permettre à l’ensemble de la population de suivre ces assemblées communales et ne pas se restreindre aux habitants qui ont les « moyens »1 d’y participer, de se faire entendre et de trouver des solutions.

Des difficultés !

Il est vrai qu’après une journée de travail il n’est pas aisé de se concentrer pendant trois heures. Crissement des pneus de motos, pleurs des enfants fatigués, longues marches par des collines interminables, chaleur. Mais l’assemblée ranime les esprits. « Miren los huecos en la calle ! (Regardez les trous de cette rue) » lance une jeune dame, « la ultima vez en la noche me cai (la dernière fois je suis tombée un soir) » répond une autre… « Voici le moment d’en parler tous ensemble et de réparer ça » propose un autre », et le tour de parole commence et les propositions pleuvent comme les mangues sur les toits.

Des résultats…

Il y a trois semaines une caraqueña prend la parole. Nous sommes au lendemain d’une nuit agitée, les vents ont giflé les tôles des maisons. Son toit a résisté à la tempête mais l’arbre qui abritait sa maison s’est déraciné et s’est couché sur les toits des deux maisons voisines. « Que puis-je faire, j’ai téléphoné maintes et maintes fois aux autorités et elles se relancent la balle entre elles pour savoir qui est la plus compétente pour déplacer l’arbre et restaurer les toits de ses voisins. Je suis fatiguée, je perds l’espoir de trouver de l’aide et surtout je n’ai pas assez d’argent pour réparer les dommages causé par mon arbre ». La Comuna se concerte et lui propose de se charger d’appeler les administrations dès le lendemain. Tour à tour les membres de la Comuna téléphonent, se renseignent, se déplacent parmi les administrations, plusieurs jours passent mais rien n’y fait, l’arbre est toujours couché sur les toits. Mais la Comuna à d’autres réserves : quelques communards armés de leurs forces, de leurs volontés, de leur solidarité et de quelques machettes vont s’en occuper… L’arbre est maintenant coupé et les toits vont être réparés.

Une bougie dans une école, une lumière de tungstène dans la rue, et dans la nuit la chaleur d’un processus démocratique participatif.

J. B. Caracas, 18 juillet 2018

1 Moyens physiques, financiers, de temps

 

Photos prises par Jesus Reyes et Jonas Boussifet lors de la réunion de la Commune et du tournage organisé par l’Ecole Populaire et Latino-américaine de Cinéma, de Théâtre et de Télévision, Altos de Lidice, Caracas, 17 juillet 2018.

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Sur les hauts de Lidice, à Caracas, la commune ou rien…

12 juillet 2018

Captura de pantalla 2018-07-18 a las 1.35.38 p.m.Au milieu d’une très dure conjoncture économique et des conséquences de la guerre menée depuis plusieurs années contre les classes populaires du Venezuela, l’organisation populaire se réveille. Une deuxième révolution s’amorce-t-elle ? Un signe d’espoir apparaît à Caracas, réputée plus difficile en termes d’organisation : les habitant(e)s décident d’élire une commune pour travailler de manière collective. « Seul le peuple peut sauver le peuple » ?

Par Malu RENGIFO @malurengifo/ photos: Enrique Hernandez.

Haut, très haut, sur les hauteurs de Lidice, un ensemble de communautés agissaient jusqu’ici séparément, chacune de leur côté et selon leurs moyens. Les habitants de La Orchida travaillaient à résoudre leurs propres problèmes, ceux de La Vaquera, les leurs et ceux de El Bosque également, etc. Ce fut un désastre, en fin de compte on n’aboutit pas à grand-chose. Sept conseils communaux se battaient chacun pour ses affaires : l’eau -mais rien n’a été fait à part le petit escalier bleu menant à la maison de Jacintica – ou la hausse des tarifs du transport alors que l’arrêt se trouve toujours à l’angle de l’épicerie – de là jusque sur les hauteurs, les autres s’en occuperont – , ou le nettoyage du ruisseau – mais chacun son territoire, et au bout du compte, ça ne sert à rien puisque le ruisseau commence tout là-haut et suit son cours jusqu’en-bas, et si quelques uns le nettoient à un endroit mais qu’il est mal entretenu à un autre, à qui servira-t-il ?

Au milieu d’une telle confusion, les communautés qui vivent sur les Hauts de Lidice se sont rappelé les élections de 2015, bâclées et mal gérées par les institutions -car il faut bien reconnaître que cela fut le cas- et elles se sont regardées les unes les autres en constatant le résultat : nous avons perdu l’Assemblée Nationale. « Que nous est-il arrivé? Ta faute ?, chaviste de merde, tu étais trop paresseux pour aller voter ? etc…

Captura de pantalla 2018-07-18 a las 1.36.40 p.m.

Ces jours-ci un jeune homme nommé Jésus Garcia, avec un important groupe de compagnons, a consacré son temps à faire un travail d’organisation à El Polvorin, sa communauté d’origine, mais diverses circonstances l’ont rapproché des Hauts de Lidice. Une relation forte s’est nouée entre les activités menées là et celles de Jesus sur le plan de l’organisation populaire. Jésus est resté là et a commencé à se mobiliser aux côtés des habitants, à la recherche de l’idéal chaviste: la Commune.

Captura de pantalla 2018-07-18 a las 1.36.53 p.m.

Photo : Le travail a également consisté à parcourir l’ensemble de la communauté pour relever les problèmes particuliers de chaque foyer.

 

Malu Rengifo – Je dois admettre que je m’attendais à trouver, en arrivant à cet endroit, un petit panneau indiquant « Vous arrivez à la Commune de …. », à voir définies les limites de la Commune, à voir des gens de la Commune en train de travailler, à voir où se terminait la Commune, à la rencontrer, à la soupeser, à l’évaluer et de venir leur raconter une histoire du genre « visite de parc thématique », mais ça n’a pas été le cas. Les choses se sont passées de la manière suivante.

Où est située la Commune ?

Jesus Garcia – Nous voici dans la Commune. Tout ce que nous voyons en fait partie, elle commence tout là-haut et s’étend jusqu’aux secteurs qui se trouvent là en bas, nous indique-t-on en désignant presque le ciel, puis le flanc de la montagne jusqu’à sa base quelques kilomètres plus bas au niveau de l’Avenue Sucre de Catia. Nous pouvons maintenant affirmer que nous sommes devenus la Commune Urbaine Socialiste Altos de Lidice. Nous sommes le produit de l’union de sept conseils communaux qui convergent ici, avec ses huit CLAP, son club du 3ème âge, un total de plus de 1 305 familles comptant 3 506 habitants environ, selon un recensement effectué il y a un peu plus d’un an.

Captura de pantalla 2018-07-18 a las 1.36.58 p.m.

Photo : surmonter la situation est plus compliqué qu’il n’y paraît. La discussion constante des problèmes est essentielle.

Comment s’est déroulé le processus de sa mise en place ?

Ecoute, la décision de son organisation a surgi de la nécessité de résoudre les problèmes du quartier non de manière sectorisée ou temporaire, mais durablement et pour tous. C’est extrêmement difficile, comme ça l’a aussi été de nous organiser en tant que commune, mais rien ne pourra être résolu si nous restons chacun dans notre coin. Le processus a été très instructif, car le temps passait et aucune méthodologie d’organisation ne fonctionnait. Nous n’avons pas adopté la méthodologie du Ministère des Communes pour nous guider, nous avons commencé par nous organiser en conseils communaux et décidé de nous réunir pour réfléchir à des solutions, à penser la Commune.

Au début, personne ne comprenait de quoi nous parlions, de sorte que nous avons dû inventer nos propres méthodes ; nous avons commencé par discuter et il s’est trouvé que les gens ont été séduits, non pas par l’idée de Commune, mais par celle de compagnon, de voisin, de la manière dont celui d’à côté envisageait les problèmes, comment il en parlait et quelles solutions possibles il envisageait ; une sorte d’intérêt s’est progressivement porté sur de la question de l’organisation. A un moment donné, nous avons commencé à rédiger la charte fondatrice, à organiser des élections et une consultation afin de savoir si les membres, ou la majorité des membres des conseils communaux voulaient réaliser la Commune ; et bien qu’il y eut des réticences, bien que beaucoup de pessimistes pensaient que l’apathie ou le refus des gens nous feraient reculer devant ce projet, le résultat a été surprenant : plus de 90% de votes positifs. Il y a eu quelques chose comme 9 votes contre et 300 en faveur de la Commune.

La décision de nous organiser a été prise il y a environ six mois, et la Commune elle-même a été fondée légalement il y a un mois. C’est un processus qui avance très progressivement car il est très difficile de faire venir les institutions jusqu’ici pour régler un problème ou s’enquérir de nos besoins. C’est à nous de nous déplacer pour donner des informations sur une situation donnée, solliciter une aide, c’est pourquoi tout ce que nous avons réussi à faire l’a été par la seule volonté des habitants. Pour obtenir ces réussites, je peux t’affirmer que nous n’avons pas cessé de lutter. Nous avons d’abord identifier les problématiques : la pauvreté, la malnutrition, la situation difficile des petits exploitants, de graves problèmes d’eau et de transport ; et en fonction de ces données, nous avons réussi à faire venir la Directrice des Communes de Caracas, Mary Carmen Moreno, afin de l’informer de la situation, lui faire part des solutions que nous avions envisagées, les engagements que nous étions prêts à prendre afin d’être nous-mêmes partie prenante des solutions proposées et du soutien que nous demandions au ministère pour ce qui est des fonds et de tout ce qui serait nécessaire pour atteindre notre objectif.

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Que va-t-il résulter de cette expérience ?

Ce qui m’a surpris dans tout cela, vois-tu, c’est le fait que cette Commune soit apparue juste au moment où il était impensable que les gens veuillent s’organiser en commune. Malgré les difficultés environnantes, qui faisant sans doute penser aux gens « chacun pour soi », j’ai senti qu’ici les gens se disaient : « Comment « chacun pour soi », jeune homme? Ici, nous allons nous organiser car personne d’autre ne viendra régler nos problèmes ». Tu peux constater qu’ici les voisins s’organisent effectivement, et nous avons lancé des initiatives pour aller apporter nous-mêmes notre soutien à d’autres familles en difficulté, c’est comme ça. La chose remarquable dans cette Commune a été le fait que dans un moment difficile pour tout le monde, où il était dur de trouver de la nourriture pour les familles, des gens qui en disposaient en ont donné pour sauver les autres.

Quels problèmes ont été prioritaires ?

La santé et la pauvreté sont passées en premier. Maintenant, nous sommes en train de voir comment faire pour le transport et l’eau, mais je peux t’assurer que c’est grâce à aux habitants eux-mêmes, qui ont occupé les lieux et les ont entretenus, en les peignant et en les gardant en bon état, que nous avons pu obtenir qu’on nous dote de brancards, de matériel, etc. qui nous ont permis d’installer deux dispensaires médicaux dans la communauté. Nous avons aussi pris une initiative que nous avons appelée « sac magique » : il s’agit d’un sac de jouets et d’aliments que nous avons donné à des enfants qui se trouvaient dans les pires situations. Une fois, nous avons fait une rumba (fête) là-bas, et nous ne savions que demander pour l’entrée ; il nous est venu à l’idée que ce pourrait être un jouet, un vêtement ou quelque chose à manger ; nous pensions que personne n’allait venir. Nous nous sommes trompés : nous avons réussi à emplir deux grands sacs de jouets et d’autres choses pour les gosses de la communauté.

Quelle est l’activité économique de la Commune ?

Ici, tu trouves des cordonniers, des fabricants d’uniformes, de costumes de bain. Il y a quatre hectares de terrains exploités et les produits qui en sont tirés sont distribués par l’intermédiaire des CLAP de la Commune. Il y a des gens qui font de tout afin de satisfaire, en premier lieu, les besoins de la Commune. La création d’une boulangerie est en cours ! Voilà ce que nous sommes en train de faire.

Source : http://epaleccs.info/wp-content/uploads/2018/07/REVISTA-ÉPALE-CCS-N285.pdf

Traduction : Frédérique Buhl

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La révolution du logement dans la Révolution Bolivarienne

Entretien de Hernando Calvo Ospina avec l’architecte Jean-François Parent, président du Laboratoire International pour l’Habitat Populaire, une association française. Cette rencontre a eu lieu à Caracas, en décembre dernier. Jean-François Parent présente les projets du LIHP au Venezuela, mais parle aussi de la situation politique de ce pays.

Hernando Calvo Ospina. Parlez-moi du projet, comment a-t-il commencé, et pourquoi ici au Venezuela en particulier ?

Tout est lié au travail du Laboratoire et à ses relations avec l’Amérique Latine. On travaille depuis 2013 avec le Brésil, la Colombie, le Venezuela, Haïti et le Mexique. C’est un travail de recherche sur les questions urbaines et le rôle de l’habitat populaire, sur son histoire politique et sociale.

On s’est interrogés sur la façon dont les grands mouvements populaires visaient à transformer radicalement ces sociétés et comment cette ambition politique se traduisait sur le plan du mode de vie. C’est cela qui a motivé notre travail.

Au Venezuela, nous avons travaillé sur la présence du pouvoir populaire dans les décisions concernant la transformation urbaine, par le biais des conseils communaux. Nous sommes arrivés la première fois en 2011, mais c’est en 2013 que nous avons fixé les choses. Nous avons démarré ce travail et progressé au fur et à mesure. Nous sommes venus au Venezuela car l’architecture contemporaine nous intéressait. Il nous semblait que, comme au Brésil et au Mexique, la question de la modernité avait été traitée d’une manière particulière au Venezuela, du fait que des architectes avaient étudié en Europe puis rapporté cette culture de la modernité européenne ici, et l’avaient confrontée à La Caraïbe. Donc il s’agissait de comprendre comment la modernité s’était tropicalisée.

Mais dès qu’on abordait la question du logement social, de l’habitat populaire, ça restait très figé sur des modèles européens. On gardait les mêmes principes qu’en Europe, qu’en France. On n’arrivait pas à comprendre pourquoi. Alors on s’est interrogés.

En travaillant, nous avons été amenés à rencontrer des représentants du monde de l’architecture, de l’urbanisme et des représentants populaires vénézuéliens.

On a établi des relations personnelles scientifiques tout à fait passionnantes. A un moment donné, des responsables politiques nationaux nous ont dit que ce que nous faisions les intéressait d’un point de vue opérationnel. Ils avaient réussi à produire sept à huit cent mille logements, dans le cadre de la grande Mission Vivienda, dont l’objectif est de 3 millions de logements. Mais selon eux, ils n’avaient pas répondu à la dette qu’ils avaient vis-à-vis du pays, c’est-à-dire de faire que les gens vivent dans des conditions décentes, où qu’ils soient sur le territoire national. Ils affirmaient que la grande mission Vivienda arrivait à un tournant nécessitant de travailler l’appareil critique de leurs propres productions.

Nous, on était sur le cul quand ils ont dit ça. On s’est dit que ce n’était pas possible que ces gens, impliqués dans un tel processus et compte tenu de l’agression extérieure, puissent se dire : on se met sur la table, à poil, et on réfléchit à cet appareil critique.

Nous leur avons dit très volontiers que nous étions prêts à participer dans la mesure de nos moyens, avec nos limites : nous sommes étrangers, nous ne maîtrisons pas bien la situation politique, sociale, ni les éléments techniques.

Et c’est là qu’on a rencontré Francisco Garcés qui était président du SENEVI, un organisme de certification pour tout ce qui concerne les questions de logement, d’habitat, de construction et de normes administratives.

Il nous a dit : je veux la transformation de Los Teques. Et sachant que Los Teques était aussi la capitale de l’Etat de Miranda, c’était symboliquement extrêmement important, car à l’époque le gouverneur était Henrique Capriles, un homme de droite, opposé à la Révolution Bolivarienne. Il y avait donc un enjeu politique fort.

Nous avons signé une convention avec eux dans le cadre du projet de la grande Mission Vivienda, donc avec le gouvernement national, pour mettre en place cette stratégie de travail.

Nous avons formé une équipe franco-vénézuélienne tout à fait exceptionnelle, c’était plus qu’une équipe franco-vénézuélienne, c’était une équipe de gens qui avaient vraiment envie de travailler.

HCO : Qu’est-ce que les vénézuéliens attendaient des français ?

Nous nous sommes inscrits dans la stratégie de développement de la ville de Los Teques. Le maire nous a dit : « Je veux que vous réfléchissiez, que vous travailliez à partir des axes politiques. Quels sont de votre point de vue les axes urbains et architecturaux à développer ? » Il ne nous a pas donné de contraintes de lieux, ni de quartiers à transformer. On a eu toute liberté, parce que ce qui l’intéressait c’était d’avoir un regard extérieur sur sa ville à partir de son projet politique.

HCO : Quel était son projet politique  ?

Redonner vie à Los Teques, une ville de la banlieue de Caracas avec une population pendulaire, c’est-à-dire, qui part en métro bosser le matin à Caracas et qui revient le soir. C’était devenu une ville dortoir, alors que c’était le lieu où l’on produisait la nourriture pour l’ensemble de la ville de Caracas, un territoire gigantesque.

C’est tout le phénomène d’urbanisation mondialisée qui s’applique là. Et le maire disait qu’il fallait réfléchir à une chose fondamentale : éviter ce phénomène pendulaire d’abord, même s’il ne se règle pas en 3 ans. Et réfléchir à redévelopper l’économie locale pour permettre un développement de la ville en l’intégrant d’une autre manière dans celui de Caracas. Pas le grand Caracas, parce qu‘ils ne sont pas sur cette notion de grand Paris, de grand machin, comme on a chez nous. Ça aussi c’est un modèle idéologiquement fort  : on impose une forme d’urbanisation qui est le modèle néolibéral.

Un des points qui me paraissait très important, était la question du travail, c’est-à-dire le rapport des gens à leur travail. Comment faire pour qu’en produisant de la ville, on change y compris le rapport à la nature du travail. On n’améliore pas que les conditions de travail, mais on change la manière dont on pense le travail.

C’était extrêmement passionnant, car il y avait plein de zones urbaines industrialisées en déshérence.

Un deuxième point important était l’implication populaire dans la conception de la transformation de la ville.

Nous avons travaillé dans un premier temps avec la représentation populaire, c’est-à-dire qu’on a discuté avec les conseils communaux et le maire. C’est à ce moment que le maire a défini un lieu important, un quartier en mutation, structuré politiquement sur le plan des conseils communaux.

Il y a eu 3 étapes successives pour en arriver là où on en est aujourd’hui, c’est-à-dire prêts à construire. On va démarrer la construction maintenant.

HCO : Avec quels moyens ? Comment se porte le secteur du bâtiment au Venezuela  ?

Cette question est extrêmement importante dans le processus de la grande Mission Vivienda. Comme le Venezuela est un pays pétrolier, pendant toute une période l’appareil de production industrielle a été mis de côté, parce qu’on n’en avait pas besoin. Tout était importé, et en particulier dans le bâtiment. Il y a toujours des constructions dans le secteur privé, mais qui ne répondent pas aux besoins de la population.

L’outil de production du bâtiment a été réduit à une industrie de médiocre ou de faible qualité qui n’est pas capable de répondre aux besoins des objectifs de la grande Mission Vivienda, c’est-à-dire de produire massivement 300 000 logements par an. La France arrive à peine à 100 000.

Il faut un puissant appareil industriel pour cela. D’où l’importance, à la fois politique et industrielle, de la présence de la population dans le processus de production de la ville.

HCO : Comment cela se met-il en place concrètement ?

C’est justement l’un des objectifs : impliquer la population dans la construction de logements, pour qu’ils deviennent des ouvriers permettant de développer des chaînes de production, des lignes de production préfabriquées aussi, et qu’ils participent à la construction, mais pas comme ils ont fait au départ en achetant clés en mains des logements aux chinois, aux biélorusses, etc.

En engageant ce processus, en même temps que tu produis du logement, tu construis un appareil de production populaire puisque ce sont les populations qui, au travers de leur conseil communal, permettent d’avoir de petites industries répondant aux demandes, qui ne sont pas les mêmes que celles de la construction de tours de 25 étages.

En ce qui concerne l’implication des citoyens, c’est un processus en plein développement, et c’est ça qui est très intéressant. Au départ, dans les statistiques, les vénézuéliens devaient représenter 30 % de la production du logement de la grande Mission Vivienda, maintenant ils atteignent 65 % voire 70 %.

On produit non seulement du logement, mais aussi de la richesse car c’est une source de travail. On dit que l’économie va mal, mais on voit bien qu’en ce moment les vénézuéliens sont en train de générer une nouvelle économie au travers de ces grands axes politiques.

HCO : Comment le gouvernement français considère-t-il ce projet ?

L’administration française dit que ce n’est pas facile, que c’est dangereux. C’est donc difficile d’organiser les choses dès qu’on les officialise, du côté français. Cela n’est pas une critique de l’administration française, c’est un constat.

D’abord, officiellement, la France n’a pas de très bonnes relations diplomatiques avec le Venezuela. En 2013, l’ambassadeur de l’époque avait une ambition, parce qu’on n’était pas encore dans la situation économique et politique actuelle, Chavez était encore là. Avec le pétrole à 100 dollars le baril, l’économie vénézuélienne n’était pas la même qu’aujourd’hui. Il y avait une volonté de coopérer, des champs d’investigation qui faisaient qu’on avançait dans plein de domaines.

Avec Hollande, quand tout s’est arrêté, nous avons été marginalisés de fait, puisque plus rien ne se passait.

Nous nous sommes rendu compte à un moment donné que si l’on s’appuyait sur la structure de coopération officielle, on n’avançait pas. On ne peut pas dire qu’ils nous empêchaient d’avancer, mais c’était très difficile. Alors, on s’est libérés de tout ça et on a avancé.

Avec Macron, des positions politiques officielles ont été prises, qui font que c’est très difficile d’aller au Venezuela en disant qu’on représente la France. Mais on ne la représente pas, on représente un idéal de travail et de coopération.

Il y a un nouvel ambassadeur qui essaie de faire des choses un peu plus dynamiques, donc on verra bien. Mais on n’est pas dans une situation où l’on peut attendre de la France quoi que ce soit. Ce n’est pas possible.

HCO : Comment pouvez-vous progresser alors que le gouvernement français a décrété que le Venezuela était une dictature  ?

Cela nous freine par moments. Mais comme nous avons atteint la phase opérationnelle, que nous ne sommes plus des chercheurs travaillant sur une dimension théorique, c’est le gouvernement vénézuélien qui nous dit  : Allez les mecs, on construit. Opérationnaliser, c’est ce qui nous intéresse, d’autant plus que les vénézuéliens sont très clairs là-dessus, ils nous disent que nous avons une histoire très particulière, celle du logement social, de la location des logements. Le logement social en France est un outil de démocratisation, un outil de transformation de la ville, qui commence à se perdre.

HCO : Avez-vous obtenu le soutien d’entreprises françaises ?

Oui, on a fait une réunion à l’ambassade du Venezuela à Paris en mars 2017. Les géants du BTP étaient là. Les entreprises publiques françaises étaient intéressées. On leur a dit  : venez, on monte une délégation et on rencontre les autorités vénézuéliennes et à travers ce projet-là, on aborde les questions de gestion de l’eau, des déchets, de la construction, de la relation politique. C’est-à-dire, comment articuler la politique, le pouvoir politique et la représentation populaire, le pouvoir municipal, etc.

C’est là qu’est l’os avec l’administration française, puisque les relations franco-vénézuéliennes sont difficiles en ce moment sur le plan politique. Donc les entreprises qui avaient envie de venir avaient une certaine réticence. Ils nous ont dit, on reporte un peu.

Les vénézuéliens font appel à des partenaires, pas seulement économiques, mais des partenaires qui comprennent leur logique. Il faut voir aussi que ce qui se produit actuellement au Venezuela est observé par beaucoup de pays en voie de développement ou de pays frères.

J’ai dit aux autorités françaises de bien prendre la mesure de ce qui est en train de se passer. Bien sûr, les relations politiques peuvent être conflictuelles, mais en ce moment en Amérique latine la ville est en train de changer. Et si nous ne mesurons pas cela, ne nous faisons pas d’illusions, d’autres sauront le faire. Nous voulons participer au développement économique d’un continent puissant extrêmement riche, mais d’une manière que nous appelons la coopération renouvelée, car engagée. Nous considérons que nous pouvons avoir aussi un engagement, pas pour faire du fric, ce n’est pas possible. C’est fini de venir au Venezuela pour faire du fric. Il faut donc voir ou revoir des positions qui s’affranchissent de cet eurocentrisme. C’est ça qu’on est en train d’essayer de mettre en place, mais ce n’est pas facile à cause des autorités françaises. Quand tu vas au ministère des affaires étrangères, les mecs que tu côtoies sortent tous de Sciences po, ils ne comprennent rien. Ils ont une forme de pensée que je trouve abstraite, éloignée de tout.

HCO  : Avez-vous été touchés par les problèmes des « guarimbas »  (violences de l’extrême droite) ?

Ils nous ont affectés de 2 manières, mais assez secondaires.

Premièrement du côté français. On nous disait que nous ne pouvions pas aller au Venezuela, car c’était la guerre là-bas. Et nous leur disions que nous y allions déjà, et que nous n’avions pas vu de guerre. Cela a créé une certaine tension avec nos partenaires, car ils n’avaient que l’information bête que tout le monde avait en France.

Deuxièmement, ici au Venezuela nous avons été touchés cette année en particulier, parce que l’organisation du pays a été bloquée et que nous avons eu des difficultés pour travailler. Je suis allé plusieurs fois au ministère du logement, et l’année dernière, le rez-de-chaussée avait été complètement détruit et brûlé par la guarimba.

On a aussi ressenti un peu de tension, quand on allait dans les beaux quartiers où se trouve le Ministère du logement entre autres. Des gens nous avaient repérés comme étrangers, parce qu’il n’y en a pas tant que ça, et nous ont dit  : vous, vous êtes des traîtres. Il fallait qu’on fasse un peu attention à ça parce qu’on travaille avec le gouvernement. Ils voyaient bien qu’on n’était pas ici pour passer des vacances, mais parce qu’on avait une activité scientifique, intellectuelle, culturelle, économique avec le pays et qu’on n’était pas en train de pleurer. Nous étions en train de travailler, non pas avec le sourire, mais avec la satisfaction du travail.

Mais c’est plus à l’étranger, en France, que ça nous a affectés parce que nos amis disaient que nous étions « des ambassadeurs du gouvernement vénézuélien », et donc « vous n’êtes plus du tout objectifs ».

Alors moi je réponds, et le Labo répond régulièrement : Non, nous ne sommes pas objectifs, nous sommes engagés. Nous avons fait des choix. Et nous sommes prêts à en débattre, y compris sur le plan de la forme architecturale des projets. C’est-à-dire que vous pouvez émettre une critique sur nos productions architecturales. C’est pour ça qu’on les publie, qu’on les présente en différents endroits, parce qu’on attend la critique, on n’a aucune raison de ne pas l’accepter. C’est la démonstration d’un engagement.

Nos idées se traduisent dans cet engagement, un processus de transformation radicale de la société, et elles génèrent des formes particulières, un espace particulier. C’est pour cela que nous travaillons au Venezuela.

Jean-François PARENT avec Hernando CALVO OSPINA

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Comment fonctionne une commune au Venezuela (BBC Monde)

Par Daniel Garcia Marco (@danigmarco) BBC Monde, Caracas. 1er novembre 2017

Déjà malade, quelques jours après avoir remporté sa réélection et six semaines avant sa dernière apparition télévisée, Hugo Chavez était très mal à l’aise. C’était le 20 octobre 2012. Il avait encore six ans de mandat devant lui, mais, sans doute poussé par la maladie, sentait le besoin d’accélérer son projet socialiste. « Est-ce que je vais continuer à prêcher dans le désert ? » houspilla-t-il ses ministres, auxquels il reprocha de ne pas avoir lu un livre sur l’histoire des communes chinoises remis quelque temps auparavant. Maduro baissa les yeux, comme les autres ministres, donnant raison à Chavez qui lança : « la commune ou rien ! Nicolas, je te confie ce projet comme je te confierais ma vie : les communes ». Avec le temps, cette phrase est apparue comme un testament.

5 ans ont passé. L’actuel président Nicolas Maduro, aux prises avec une grave crise économique, n’a pas fait  des Communes sa priorité. C’est une chose qui pourrait bien changer avec l’actuelle Assemblée Nationale Constituante (ANC), ce corps plénipotentiaire élu par la population le 30 juillet dernier pour réformer l’État et rédiger une nouvelle Constitution. « J’en appelle à une Constituante profondément ouvrière, profondément communale » avait dit Maduro le 1er mai. Désormais installée depuis début août, l’ANC pourrait réaliser ce que Chavez ne put faire: donner à la Commune un rang constitutionnel.

« Âme du socialisme réel »

Mais, qu’est-ce qu’une Commune ? C’est une forme d’organisation basée sur l’autogouvernement et l’autogestion qui possède son propre modèle économique. La sublimation du « pouvoir populaire » que recherchait Chavez. « L’âme du projet de socialisme réel », disait le leader de ce que l’on a appelé la Révolution bolivarienne. L’un de ses plus grands exemples est la Commune socialiste Panal 2021 (Panal signifie : « nid d’abeille ») dirigée par le collectif ou la fondation Alexis Vive.

Panal 2021 a, au-delà de la « commune chinoise » plusieurs référents : les communes des zapatistes au Mexique et la Commune de Paris, un mouvement insurrectionnel qui gouverna la capitale française durant une brève période en 1871.

Panal 2021 se situe dans le quartier 23 janvier ; sans doute le quartier populaire le plus politisé d’Amérique Latine, un bastion de la gauche malgré le triomphe de l’opposition aux élections parlementaires de 2015.

La commune regroupe huit grands blocs d’immeubles, 3600 familles, 13000 habitants. Parmi eux, il y a de nombreux opposants, ce qui n‘empêche pas beaucoup d’entre eux participent à la logique communarde.

« Nous voulons que ce « Commune ou rien » de Chavez ne reste pas un slogan, qu’il soit une action quotidienne. La révolution, ce ne sont pas les ministres qui la font mais les peuples organisés », dit à BBC Monde Ana Marin, porte-parole de l’organisation anticapitaliste Alexis Vive.

Cette commune a démarré en 2006 et elle se distingue par la prise des décisions en assemblées et par des « moyens de production sociale », c’est-à-dire, des petites entreprises telles qu’une boulangerie, un atelier textile et une fabrique d’empaquetage de sucre qui sont entre les mains de la communauté.

Pour sa création, elle a compté sur une aide initiale de l’État, qui a animé et financé l’autogestion. La commune Panal 2021 s’est étendue à d’autres zones de Caracas et même à d’autres régions du pays. Et elle aspire à continuer de croître.

La commune, qui possède sa propre banque pour l’attribution de microcrédit, est en train de mettre la dernière main à la frappe de sa propre monnaie, le Panal, qu’on utiliserait pour payer une partie du salaire des travailleurs, lesquels pourraient dépenser leur argent dans les magasins de la commune. Pour eux, la logique capitaliste de l’offre et de la demande ne s’impose pas. « Il s’agit d’une économie planifiée, qui n’est pas au service du capital mais au service du bien commun et de la répartition équitable de la richesse » affirme Marin, qui assure que les « unités productives » sont rentables.

« Nous ne sommes la main d’œuvre de personne »

L’atelier textile constitue un exemple d’activité. Un portrait en couleur de Chavez domine cet espace où se trouvent plus d’une dizaine de machines à coudre et une machine à broder acquises avec les ressources du gouvernement du District capitale de Caracas. « Ici, il n’y a pas de chef. Ni d’employés. On les appelle des producteurs. Il s’agit d’une organisation horizontale » : José Lugo, porte-parole de l’économie communale, me le montre avec un exemple. Il appelle deux jeunes femmes, je leur propose un prix pour la confection d’uniformes. Toutes les deux me répondent de la même façon, au grand contentement de Lugo : « Nous devons convoquer une assemblée dans laquelle nous fixerons le prix de notre produit ».

«Il n’y a personne qui nous impose le prix que va coûter notre force de production », renchérit Lugo. « Nous ne sommes la main d’œuvre de personne. Nous sommes une force productive. C’est ce que nous a enseigné le Commandant Hugo Chavez Frias », ajoute-t-il.

Dans l’atelier on confectionne des sacs, des tee-shirts et des uniformes avec le logotype d’une abeille du Panal 2021. Les douze productrices connaissent toutes les étapes du processus textile. Elles ont commencé avec six machines et en ont désormais 19 ainsi qu’une camionnette pour la distribution. Les excédents que génèrent cet atelier et le reste de ce que l’on appelle « les unités socio-productives », affirment les porte-parole, sont réinvestis dans la communauté ; celle-ci propose des prix beaucoup plus accessibles car dans la Commune on évite les canaux de distribution, argument-ils.

Une enquête du portail digital local Armando.Info a dénoncé, néanmoins, le fait que le tissu entrepreneurial est en train d’apporter des bénéfices surtout à l’équipe de direction d’Alexis Vive. BBC Monde n’a pu joindre son responsable, Robert Longa.

Pas besoin de policiers

La commune, c’est aussi le contrôle social. Marin s’enorgueillit du fait que le niveau de scolarisation soit plus élevé qu’ailleurs et du haut niveau de sécurité grâce au système de caméras de surveillance. « Nous faisons office d’intelligence sociale. Les caméras représentent un mécanisme de prévention et de dissuasion » dit Marin ; elle assure que les habitants sont actifs et signalent la présence d’éléments externes. La porte-parole nie, cependant, que le collectif Alexis Vive dispose d’armes. Nombre de ces groupes ralliés au gouvernement chaviste, sont accusés de constituer les forces de choc de la dite révolution bolivarienne.

L’autogestion fait qu’eux-mêmes contrôlent leur territoire, affirme la porte-parole. « Ici, il n’y a pas de police, non pas parce qu’elle ne peut pas entrer, mais parce qu’elle n’est pas nécessaire » assure-t-elle. Quant à sa structure, la commune du Panal 2021 se divise en « petits nids », qui se composent de 10 à 12 habitants par bloc, responsables d’environ 300 familles.

Les « nids »apportent des propositions aux assemblées ordinaires, qui se tiennent dans la salle omnisport tous les 15-20 jours. Là, on décide à mains levées. Il n’y a pas de vote secret et universel.

Marin reconnaît le leadership du collectif Alexis Vive en matière de proposition ; il est dirigé par Longa et constitué d’un noyau dur de quelques 50 personnes. « Ici les gens se plient toujours à ce que nous décidons. Non pas parce que c’est l’Alexis Vive qui doit décider de tout, mais parce que nous avons la confiance des gens » dit Marin.

La disparition de l’État ?

L’objectif final, me dit Lugo, c’est que cette commune, l’une de celles qui ont les plus importantes ressources et organisation, soit autosuffisante et en mesure d’être autogérée.

C’était le rêve de Chavez ; en 2007, les poches pleines de pétrodollars, réélu avec la plus large majorité, avec une opposition détruite et une fois dépassées les difficultés sous forme de coup d’état, chômage pétrolier et autre, il relança son idée d’État communal. « C’est la culmination du projet politique de Chavez », dit à BBC Monde l’historienne et professeure Margarita Lopez Maya qui a évolué vers une position critique, et a étudié à fond le projet du commandant. Chavez a tenté d’introduire le nouveau schéma d’organisation territoriale dans la réforme de la Constitution qu’il proposa en 2007. Néanmoins, lors du référendum,  il essuya l’une de ses rares défaites électorales.

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Malgré tout, il continua. En 2010, la Loi Organique de Communes, fut approuvée ; on y développe l’idée d’État Communal, une nouvelle forme d’organisation « qui permettra aux vénézuéliens et aux vénézuéliennes d’atteindre le bonheur social dans la société socialiste » dit le texte.

L’évolution socialiste de Chavez

Chavez cherchait à rompre avec la Constitution de 1999 – elle sera à présent réformée par l’Assemblée Constituante – nombreux sont  les chavistes qui qualifient ce texte de trop bourgeois et libéral. « La discussion consiste à savoir si Chavez a toujours voulu le socialisme et qu’il n’a pas pu le mener à bien jusqu’à ce qu’il ait un pouvoir sans contrepoids ou si, en vérité, il s’est peu à peu laissé convaincre par le socialisme » expose Lopez Maya; elle voit dans ce tournant une claire influence du modèle cubain et de Fidel Castro, qui, lui aussi, vira au socialisme après avoir gagné le pouvoir dans l’île.

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La mort de Chávez, la chute des prix du pétrole et la crise économique ont mis un frein – pour le moment – au rêve du commandant. « Sur le chemin que nous avions parcouru avec le président Chavez, nous avons un peu reculé avec le président Maduro du fait de tout ce qui s’est passé » admet José Lugo, le porte-parole économique de Panal 2021.

« Mais, avec l’Assemblée Constituante, ce que nous avons reculé, nous allons le parcourir quatre fois plus vite, en marche avant », confie-t-il.

BBC Monde n’a pas reçu de réponse à sa demande d’entretien avec le Ministère des Communes et avec la Commission de la Constituante pour le renforcement de la Démocratie participative, les Communes et les Conseils Communaux. L’idée de la Constituante consiste à renforcer les liens entre le peuple et l’État, mais Lugo poursuit un objectif plus lointain : « L’intention, au bout du compte, c’est de démonter l’État, c’est ce que disait le commandant Chavez : en finir avec la bureaucratie, réduire l’État dans la mesure du possible. Ce serait l’idéal ».

« Ceci pourrait paraître une utopie, mais nous sommes bien là », dit-il.

Source : http://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-41827684

Traduction : Sylvie Carrasco

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L’or en temps de guerre

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-Ne nous y trompons pas, la page que lisent les mineurs s’appelle Dolar Today.

A El Callao, localité minière au sud de l’état Bolivar, tout le monde connaît le cours du dollar illégal. C’est un des acheteurs (il existe presque 500 centres d’achat dans la ville) qui le dit. Ils sont alignés les uns à côté des autres  et restent ouverts  tard le soir.  Les mineurs, tenant leurs batées en bois à la main ou sur la tête comme des chapeaux chinois, de la boue collée sur leurs vêtements, s’entassent devant les portes.  Ils vendent ce qu’ils ont pu trouver pendant la journée, à savoir entre un demi gramme et deux grammes en moyenne. Ils reçoivent 215 000 bolivars par gramme d’or sale, presque un salaire minimum.

Le prix de l’or est international : il est côté en bourse, tourne autour de 43 dollars le gramme. Sur le marché local le prix varie en fonction du cours du bolivar sur le marché noir, qui détermine  chaque jour le taux de spéculation. Le mineur est payé pour de l’or non traité, qui est ensuite nettoyé et change de prix. C’est le mouvement quotidien de milliers de personnes dans cette société qui gravite autour de l’or, avec ses règles et ses hiérarchies. La première chose à faire c’est de comprendre.

Il existe deux sortes d’exploitations minières artisanales : la sédentaire, composée  d’exploitations qui durent des années, et la nomade, appelée « bulla » qui est temporaire et attire des milliers de personnes de tout le pays à l’annonce d’un nouveau filon. Les techniques pour obtenir  de l’or varient : celle des sédiments, dans une rivière ; elle se pratique avec la batée et l’extracteur, et celle du ravin, qui sont des puits d’un mètre et demi de large jusqu’à à peu près 150 mètres de profondeur, qui s’ouvrent ensuite sur des galeries de dizaines de mètres.

Le nombre total de mineurs dans l’état de Bolivar est approximatif. On estime a 250 mille les personnes dont l’activité tourne autour de l’or.  Le nombre a fortement augmenté au cours des quatre dernières années, d’une part en raison du prix de l’or qui est monté avec la guerre économique, et d’autre part en raison des difficultés matérielles qui affectent le pays : dans les zones minières on peut gagner beaucoup. Les coûts peuvent également être élevés.

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Depuis 2008 l’or est propriété exclusive de l’Etat. Auparavant l’exploitation était surtout entre les mains d’entreprises étrangères et des mines artisanales. A partir de cette année là, l’Etat en a pris formellement le contrôle : mais dans la pratique l’exercice s’est révélé plus complexe.

S’il appartient à l’Etat, cela signifie que plus personne ne peut extraire ni vendre.

Que faire alors de l’économie illégale de plusieurs municipalités où des milliers de personnes dépendent essentiellement de ces revenus ? Une économie avec ses propres règles, ses réseaux de distribution et  où les bandes rivalisent pour contrôler les zones minières. Ce fut le cas par exemple en mars 2016, quand 17 mineurs ont été assassinés à Tumeremo lors d’un affrontement pour le contrôle d’une mine – et que la droite a d’ailleurs essayé d’utiliser politiquement. La réponse face à ce scénario a été de commencer à régulariser quelques zones minières, en particulier à partir de la mise en œuvre de l’Arc Minier en février dernier.

Le plan s’efforce de mettre de l’ordre dans l’exploitation des mines artisanales en aidant avec des matières premières – explosifs pour l’exploitation, machines pour traiter les sables contenant de l’or ; il aspire également à ce que l’Etat devienne l’acheteur de la production des mineurs, pour la faire fondre et la déposer à la Banque Centrale du Venezuela. Le but était d’éviter que l’or artisanal parte dans des circuits privés. La réponse des mineurs est favorable : l’Etat, la possibilité de la légalité permettent d’éviter les circuits illégaux qui existent aujourd’hui. Comme tout le monde le sait, ce qui est illégal dérive en économie sous-terraine, règne de la pègre et  utilisation de la force.

Il a plu toute une nuit et la « bulla » de las Cuatro Esquinas a été inondée. Le ravin a été submergé et deux personnes sont mortes pour avoir inhalé des gaz. A l’intérieur de la mine il y a des centaines de puits, de  fermes, de commerces, on dirait des ruines de terres avec des parois en zinc ou en toile noire.  Après la pluie les gens s’assoient dans le fleuve de boue qu’est devenue la rue pour chercher l’or avec la batée. Des milliers de personnes habitent à Cuatro Esquinas.

Il y a une épidémie de malaria à El Callao et dans les zones avoisinantes. Le Conseil Communal de Nacupay a soigné plus de mille cas sur une population d’environ huit mille personnes. Les médicaments pour les traitements manquent.

Plus de 200 personnes viennent chaque jour à l’hôpital pour être soignées, elles se tiennent devant l’entrée, quelques uns secoués par les tremblements de froid qui précèdent la montée de la fièvre. Tout le corps leur fait mal, ils gémissent, le parasite les envahit de l’intérieur. Il y a des enfants parmi eux. On a l’impression d’avoir fait un saut dans le passé ; épidémie, recherche de l’or, pauvreté.

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Dans une cabane près du fleuve un jeune est allongé dans un hamac. Il boit de l’eau, vomit, lutte contre la fièvre. Il n’a aucun traitement.

  • Si tu n’arrives pas à te soigner, tu vas mourir, lui dit une représentante du Conseil Communal.
  • -Je sais répond-il.

On cherche des solutions pour combattre la crise au niveau de la santé. Le manque de médicaments dans le pays   –dû au sabotage des grandes entreprises pharmaceutiques et bureaucratiques de l’Etat – ne permet pas d’apporter une réponse suffisante. Le manque de fumigation aggrave encore le panorama. Et à El Callao il existe des rivières et des étangs près de chaque moulin où l’on traite l’eau qui contient de l’or. Il existe des centaines de moulins.

Pourquoi le mineur est-il toujours aussi pauvre s’il gagne autant ? Pour trois raisons principales : parce que sauf s’il travaille avec une batée dans les alluvions, il ne gagne pas 100% de l’or qu’il extrait, il doit payer des pourcentages à différents échelons de la chaîne, par exemple pour utiliser l’extracteur de sable, ou le camion qui transporte les sacs de terre, ou encore le moulin où ils sont traités. A la fin il ne lui en reste même pas la moitié.

Cette somme qui est souvent moins que la moitié, représente peu pour faire face au coût de la vie à El Callao. Dans le village tous les produits coûtent beaucoup plus cher qu’à Caracas, par exemple. La spéculation est élevée, et il est pratiquement impossible d’y échapper.  Il existe une troisième raison, qui est la première citée pour répondre à cette question : la mauvaise gestion de l’argent par les mineurs, c’est-à-dire la dépense presque automatique des gains. Trouver de l’or pour le vendre, le dépenser et recommencer le lendemain, tel est le quotidien de la majorité.

En revanche, ceux qui font des profits sont en particulier les propriétaires des moulins. Quelques-uns, en accord avec l’Etat, ont élargi leur champ d’action et acquis davantage de machines.

-Le mineur naît mineur et le reste jusqu’à sa mort, – dit  un mineur.

Il faut également permettre aux mines artisanales de passer de l’utilisation du mercure à celle du cyanure. Le premier est utilisé pour retenir l’or dans le sable. Une fois que les deux sont mélangés, le mercure est brûlé – ce qui provoque une pollution de l’air – pour que seul l’or subsiste. En revanche le cyanure liquéfie l’or, et celui-ci est absorbé par des petits morceaux de charbon dans des réservoirs d’eau ; ensuite charbon et or seront séparés.  D’après les mineurs d’El Callao le cyanure ne pollue pas, il se décompose. Cependant l’utilisation de ce matériel est interdite dans plusieurs pays car des entreprises privées sont à l’origine de plusieurs fuites de cyanure qui ont pollué des fleuves – comme la Barick Gold en Argentine en 2015 et 2016.

Et justement, les informations sont rares sur la politique menée par l’Etat envers les entreprises privées au sein de l’Arc Minier. Selon des  récents communiqués officiels du Ministère de la Mine des accords sont en cours avec quelques unes d’entre elles comme la Gold Resort, du Canada, pour l’or, une entreprise d’Afrique du Sud, et une autre d’Angola pour l’exploitation du diamant, et trois pour le Coltan. A chaque fois l’Etat doit avoir au moins 55% des actions. Comment se passera l’exploitation ? Quelles seront les garanties environnementales avec les entreprises ayant déjà pollué ? Existent elles ? C’est sur ce point que portent les principales questions et inquiétudes autour de l’Arc Minier. Le nombre exact de réserves d’or que compte le pays n’est pas connu. On estime qu’il fait partie des premiers pays du monde, tant en ce qui concerne les quantités que la qualité de l’or. Pays béni, mais que beaucoup éprouvent le besoin de piller.

Le défi dans la zone minière est grand et complexe. Il n’a jamais encore été résolu : cela fait plus d’un siècle que cette activité existe à El Callao. Nous sommes face à la nécessité de régulariser une des productions les plus précieuses du Venezuela, de renforcer les réserves et les devises d’un pays qui en a besoin à un moment où son économie est soumise à des attaques de guerre avec la complicité de bureaucraties internes. L’enjeu est d’atteindre l’objectif sans polluer, sans brader l’avenir du pays pour lequel les grandes entreprises transnationales n’ont aucun égard. Et mettre fin à la pauvreté matérielle qui s’étend : ils prennent tout d’ici et on n’a jamais rien en retour, comme disent les mineurs. La richesse de l’or doit être pour l’Etat, pour la production nationale, pour défendre la monnaie face à la guerre économique, pour maintenir en vie et développer les missions sociales dont la grande majorité de la population a un besoin vital, et pour ceux qui, jour après jour, descendent à 150 mètres de profondeur armés d’une lanterne, d’une pelle et d’une barre de fer et remuent la boue avec une batée à la recherche d’un éclat d’or collé au mercure.

Marco Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/07/13/el-oro-en-tiempos-de-guerra/

Traduction : Pascale Mantel

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