« Des travailleurs unis qui produisent sans patron, ça n’existe pas ?». Voyage au coeur des « Ateliers de Grès »

Foto Milangela Galea

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Photos:  Milangela Galea

Le patron s’est installé dans son bureau… en Espagne – peut-être était-ce son domicile ?, a activé Skype et a ordonné d’appeler tous les travailleurs de l’usine de Barquisimeto (Venezuela) autour de l’ordinateur du gérant local : « Je n’ai plus de quoi investir, l’entreprise est liquidée, lundi vous pouvez passer chercher votre chèque » a-t-il dit. Message concis, depuis un pays lointain, dont se souviennent bien les employés des « Ateliers du Grès ». Maintenant il n’y avait plus de doute : l’usine fermait, les licenciait tous, le vendredi 31 août 2012.

Le premier réflexe fut d’empêcher l’avocat d’emporter les machines de l’usine. Le second, de cadenasser la porte d’entrée. Le troisième, de commencer à s’organiser devant les bruits qui circulaient : l’usine sera vendue, démolie sous peu. Les travailleurs formèrent trois groupes de surveillance pour garder les installations 24 heures sur 24, du dimanche au dimanche.

Commencèrent les chantages, les tentatives d’usure et les menaces de la part du patron, de l’avocat, de l’acheteur du terrain et en même temps la pression économique sur des travailleurs privés de salaire, l’apprentissage d’une lutte sur le long terme. Tout ce qui était prévisible dans un bras de fer où la propriété d’une usine est en jeu.

Sur les 150 ouvriers céramistes, 25 sont restés, puis 19… L’argent manquait, impossible d’apporter une réponse aux besoins urgents des familles. Ceux qui maintinrent l’occupation mirent sur pied des stratégies de survie : un étal à la porte de l’usine pour y vendre du café, des bonbons, tout ce qu’on pouvait, et la recherche d’appuis solidaires rapidement apparus : celui de la Fédération Bolivarienne Socialiste de Travailleurs Urbains, Ruraux et de la Pêche- qui monta l’ « opération kilo » afin d’obtenir des aliments – et celui des camarades de l’usine Altusa, qui avaient affronté le même patron dans un conflit similaire.

Les céramistes résistèrent 19 mois, en maintenant chaque machine en état de marche, en construisant un réseau d’appui familial, ouvrier, une conscience, une capacité d’affronter des nuits de solitude. Devant eux, l’usine n’était que silence. Immobilisée, la pièce maîtresse avait fonctionné durant des décennies sans jamais s’éteindre – un four de 120 mètres de long, 2m80 de haut, 60 de large, à une température de 890 degrés, et une capacité de traiter 45 wagons. Sur le modèle de ceux « créés par les allemands durant la deuxième guerre mondiale pour brûler les corps des homosexuels et des juifs » expliquent les travailleurs.

19 mois. Jusqu’au jour où, devant l’absence de réponse de la part de patron et suite aux démarches auprès de l’Etat, ils décidèrent de remettre l’usine en marche, de réactiver le four avec l’aide des travailleurs d’Altusa qui avaient appris comment rallumer les machines de leur usine sans leur patron. « Ils l’ont chauffé pendant deux mois, on leur disait que s’ils l’allumaient, Barquisimeto allait exploser » raconte José Novoa, Président de la fédération.

Mais après les essais et les erreurs – comme la difficulté de stabiliser la température à son juste niveau-, le four recommença à fonctionner, le pré-four et les différents engrenages pour fabriquer les dalles de grès, celles qu’avait toujours produit cette usine.

Avec le premier pas vint le premier problème : le manque de produits chimiques nécessaires à la fabrication des dalles. La solution : produire des poutrelles et des briques alvéolées avec des matières premières faciles à se procurer – argile, eau et mélasse. A force d’invention, on changea les moules, les instruments de découpe et construisit de nouvelles lignes de transport. Et tandis que la production commençait, la situation se régularisait juridiquement : on enregistra la fabrique auprès du Ministère des Communes en tant qu’Entreprise Sociale Directe – c’est-à-dire sans participation de l’Etat : « Ateliers de Grès ». Le bras de fer sur la propriété s’est achevé en faveur des travailleurs.

La production actuelle, après une année et demie de fonctionnement, est de 10.000 briques alvéolées par jour. Lorsque le processus d’automatisation sera finalisé, avec le soutien de la Mission Savoir et Travail, il y aura 30 à 35.000 unités par jour. « Aucun d’entre nous n’est un professionnel, la plupart de ceux qui dirigent l’entreprise n’ont pas le baccalauréat », explique Pedro, l’un des dix-neuf. Il était « homme à tout faire » comme il s’appelle lui-même : il réparait les sous-sols du four, il faisait des travaux de maçonnerie, des réparations mécaniques, il baignait les chiens.

Pour mettre en fonctionnement ces six hectares sur lesquels s’étend l’usine ils ont dû s’organiser davantage en mettant sur pied quatre unités : administration, gestion productive, formation et contrôle. Pedro, par exemple, est membre de la troisième. « Les unités ont été choisies en assemblée, petit à petit nous avons découvert quelle tâche pouvait exécuter chacun d’entre nous » raconte-t-il. Dans les installations on voit une partie de son travail : des fresques murales, des slogans, des consignes, l’esthétique révolutionnaire de l’usine.

« On dit que nous ne savons ni gérer ni produire, mais dans les faits nous avons démontré le contraire. C’est dur mais nous avons appris, tout est dirigé par les travailleurs, l’entreprise est à nous, nous devons en prendre soin. », dit Jorgina Catalina, de l’unité administrative. « Les Ateliers de Grès » comptent aujourd’hui 85 travailleurs, en majorité des jeunes, de moins de 25 ans. L’objectif est d’arriver à 150, lorsque l’usine produira 35 000 briques alvéolées dont ils savent qu’elles seront achetés par la Grande Mission Logement Venezuela.

« La situation n’est pas ce que dit la droite. Une usine sans patron et avec des travailleurs unis, oui, ça produit » explique Pedro. À présent les bénéfices sont répartis de façon équitable entre ceux qui produisent les briques alvéolées, pas comme avant, où « sur les huit heures de travail, deux allaient à celui qui produisait et 8 au patron ».

Les travailleurs des Ateliers ont conscience de représenter une expérience d’avant-garde, non seulement parce qu’il s’agit de l’Entreprise de Production Sociale Directe de plus grande taille mais parce qu’ils sont l’une des rares usines récupérées à être administrées intégralement par des travailleurs. Ils ont noué une alliance étroite avec les deux autres expériences qu’ils connaissent et toutes deux à Barquisimeto : Beneagro –anciennement Poulets Souto- récupérée et mise en production par les travailleurs, et Travailleurs Unis –ex Brahma- (1) où on a résisté à la tentative de licenciement en occupant l’entreprise et où on n’attend que l’expropriation pour la mettre en marche.

« On compte sur les doigts d’une main les entreprises occupées et totalement administrées par les travailleurs » souligne José Novoa qui donne les chiffres actuels : il y a au Venezuela 1800 entreprises récupérées, nationalisées, occupées et alliées, c’est-à-dire là où il existe une forte présence syndicale et un contrôle de la base.

Les « Ateliers du Grès » est l’une de celles que l’on compte sur les doigts d’une main ; elle est parvenue à résister, à se mettre en marche, à produire, à vendre et à croître. Sans baccalauréats, ni propriétaires étrangers, ni experts venant de l’extérieur pour « conseiller » la direction. Ils ont leurs défis, tel que celui d’équilibrer les dynamiques entre les 19 travailleurs et ceux qui s’incorporeront- le groupe qui a résisté n’a pas perçu de salaire pendant deux ans, comment prendre en compte cela sans générer de disparités ?, celui de réaliser une gestion collective, efficace, transparente,  celui de montrer, tant pour eux-mêmes que pour la batailles d’idées en cours au Venezuela, que « oui, la production socialiste ça existe ».

Texte : Marco Teruggi

Photos : Milángela Galea

Traduction : Sylvie Carrasco

Source : http://laculturanuestra.com/no-existe-la-produccion-socialista-viaje-al-interior-de-alfareros-del-gres/

Note : (1) Sur cette expérience, on peut lire “(Photos :) occuper, résister, produire”, http://wp.me/p2ahp2-1UN

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Nouvelles chroniques communardes du Venezuela

Commune Agro-écologique  “EL Tambor”, Municipalité Andrés Bello. État de Mérida, Venezuela, 2013.

Commune Agroécologique “EL Tambor”, Municipalité Andrés Bello. État de Mérida, Venezuela, 2013.

La Azulita: les yeux ne suffisent pas à embrasser tout le paysage en fleur. Ici, quelque part entre le Catatumbo et le Páramo doit régner certaine magie, certain secret réservé à ses  millions d’oiseaux migrateurs. C’est l’heure de la flamme sous le café du matin, le début de cette histoire. Celle de ceux qui croient dans leurs mains.

Ainsi de Julio Mota, au verbe insurgé de toujours mais calme, de celui qui sait qu’il fait partie d’un mouvement vital, irréversible. Lui, sa compagne et leurs deux gosses, ont décidé de fuir la ville pour se submerger dans la montagne, à la lueur d’une bougie. Remplir ce vide que nous traînons depuis tant d’années,  nous les victimes de l’aliénation de Cosmopolitan, ”se retrouver de nouveau face au fait d’être homme et femme, je crois que tout commence par là, c’est un des grands apprentissages que nous a transmis ce retour à la terre. Nous avons dû tout reprendre à zéro, cela revient à renaître comme enfant car les gens d’ici possèdent des conditions physiques et spirituelles exceptionnelles, nous avons dû apprendre d’eux.”

A la différence d’autres villages ruraux, La Azulita présente une particularité : ex-refuge de hippies, libre-penseurs et bohèmes des années 70, elle accueille aujourd’hui la vague de ceux qui veulent échapper à la logique urbaine imposée par le modèle pétrolier. A force d´apprendre à réapprendre ils ont inventé une Commune : “El Tambor” …

ComunaElTambor_01Comment naît une politique “autre” ? En quoi se différencie la production agricole communale de celle implantée au Venezuela depuis le siècle passé ? Qu’est-ce qui nous rend différents ? Est-ce la seule propriété de la terre ou un changement de paradigme ? Le fameux “développement” est-il cohérent avec une autre proposition politique ? Ces questions surgissent dans la conversation entre les communard(e)s de “El Tambor” : les espaces de récupération de la culture du café et d’autres plantations ne parlent pas seulement d’une production pragmatique d’aliments mais d’une vision en profondeur de l’histoire nationale, de la critique de la culture de l’exploitation de la nature et de l’humain, destructrice et arrogante, propre du capitalisme, dilemme toujours brûlant dans ce pays en pleine transformation.

Ce furent toujours les mêmes paysans qui ont semé le café. Ils se sont faits vieux et les plants aussi… La terre est morte d’être exposée sans fin à la monoculture et aux agents toxiques inclus dans les semences industrielles et commerciales. Pour quatre sous et au prix d’un épuisement historique, en échange de l’exode et de l’honneur de leurs propres enfants, ils ont rempli les entrepôts des industries de traitement, héritages des fils de la bonne bourgeoisie “nationale”. Ensuite sont venus les éleveurs pour occuper les meilleures terres avec leur bétail, la où naissent les sources, aujourd’hui polluées par les bouses de vaches; les arbres exterminés, la vie exterminée pour garantir la présence de la viande dans les rayons de supermarchés. « Les lits des rivières sont totalement abîmés par l’élevage, toutes ces parties râpées que tu vois dans la montagne sont l’effet de l’élevage extensif; ils râclent la terre, la retournent et cela produit l’érosion. La totalité de la municipalité Andrés Bello est zone ABRAE, Aire sous Régime d’Administration Spéciale: tout ce qui n’entre pas dans le Parc National est zone ABRAE de type 2, c-á-d. soumise à de fortes restrictions, et l’une ou l’autre zone est ABRAE de type 3, qui permet l’impact de l’élevage mais de manière contrôlée. Mais cela n’est pas respecté. » ComunaElTambor_04C’est à la Commune aujourd’hui de tout mettre sur la table. Ce débat est un exemple de sa position rebelle. Dépasser la vision du développement pur n’est pas simple au coeur d’un processus bolivarien où survivent de grandes contradictions entre la rentabilité et l’autonomie populaire. Du point de vue des communards, le thème n’est pas de produire de plus en plus de tonnes d’aliments mais de quelle manière on les produit, pourquoi et pour qui; nous semons pour nous alimenter ou pour accumuler du capital ? Ces compagnons proposent par exemple la culture du café sous ombre, et l’usage d’engrais produit par la communauté elle-même; bien sûr cette culture est plus lente mais elle ne tue ni le paysan ni sa terre parce qu’elle lui permet de semer tout autour, et en harmonie, des bananiers, des framboisiers, des plantes médicinales.

Nous proposons d’autres manières de cultiver les légumes, nous travaillons sur quatre unités productives comme celle-ci, la plus petite, avec la production de viviers multiples : forestier, frutiers, ornementaux, d’engrais organique, légumes cultivés sous protection. Le “convite« , ou échange de travail contre travail, est la manière d’appliquer cette autre politique basée sur une vision agroécologique, “la symbiose être humain-nature, la nature vue non comme un simple objet de production mais comme un monde où la participation humaine ne signifie plus la destruction. Ces unités productives auront un impact tant visuel que quotidien: démontrer à d’autres petits producteurs qu’on peut récolter le café sans investir en main d’oeuvre extérieure – ce qui augmente les coûts de production – mais en nous unissant entre producteurs et en travaillant en commun..

Et comme l’activité économique du village paysan veut aller au-delà de la fourniture de matière première à l’industrie, les Conseils Communaux se sont proposé de construire un centre de stockage et de torréfaction en vue de commercialiser du café, ce qui garantit d’autres formes de travail et une participation de la communauté à l’autogestion. Dans cet espace fonctionne déjà la salle de bataille sociale et un centre de déshydratation et de conservation de fruits. Cette initiative vise à pratiquer le tourisme rural communautaire : un échange de savoirs, de travail et d’expériences entre organisations sociales comme le Mouvement des Travailleurs Sans Terre (Brésil) avec lequel ont été nouées des relations de solidarité et d’égalité. Ici les producteurs naissent sous un plant de café et meurent sous un plant de café. “Nous voulons offiir la possibilité de migrer vers les secteur secondaire et tertiaire de la commercialisation et de la distribution de sa propre matière première, ce qui va nous apporter une énorme valeur ajoutée économiquement parlant, mais aussi en termes d’organisation. Nous ne croyons pas qu’un pays puisse se développer sur la seule base de la production de matière première, il faut investir des ressources dans le traitement de ces matières premières. D’abord nous regrouper comme organisations et ensuite permettre aux producteurs de croître, de se transformer progressivement. Pour nous les espaces de travail sont les plus propices à la transformation.ComunaElTambor_09Marisol Fernández, Alberto Cruz et Mina la grand-mère nous expliquent, sourire aux lèvres, que l’expérience des viviers a changé leur vie, car c’est là que s’est concrétisée la possibilité de l’agriculture collective, des soins de la terre comme de la vie elle-même, de l’apprentissage permanent. Neuf femmes et leurs enfants mènent ce travail quotidien sur ces quelques mètres carrés ruraux réhabilités, et les voisins observent, pour voir si au bout de trois mois, sans rapporter de gain chez elles, sans pesticides, à force de volonté pure, elles réussiront à récolter la première production de légumes. “Le plus difficile, c’est le démarrage, mais ici nous disposons de compost, de lombriculture, de vivier de plants de café, de plantes d’ornement et cela a rapporté des ressources pour l’autogestion. Les premiers bénéficiaires de ces aliments sont les gens d’ici, nos enfants participent aux semailles, ils ont semé leurs propres plantes. Nous sommes ici pour tenter de vaincre l’idée reçue que rien ne peut se faire sans produits chimiques, il faut prêcher par l’exemple. »

Plus haut, perdue dans la brume, il y a Ciudad Fresita. Là-haut, la commune construit un autre espace pour les semailles et pour le travail, dans ce cas pour l’artisanat. C’est ce que nous explique un homme aux allures de lutin, Mika, comme on le nomme ici. Il joue le rôle du professeur et construit avec ses apprentis cet espace de forme circulaire, fait de terre et de bois de la zone. Lui aussi est arrivé ici en quête de quelque chose.

Pendant ce temps à Petare… (État de Miranda)

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comuna 3Quel travail ! Toute la semaine de réunion en réunion pour nous mettre d’accord, toi tu fais ça, moi je m’occupe de ça… “ Le centre de vote vient d’ouvrir. Chacun des membres de ce bureau a reçu une formation du Conseil National Électoral. Une question : “la communauté viendra-t-elle, approuvera-t-elle le projet de créer une commune ?”

A 7h15 les premiers voisins sont apparus. Petit à petit. “Approuvez-vous la création de la charte fondatrice de la Commune ?” Deux cases seulement : “Oui”. “Non”.

Vu d’en haut les collines de Petare sont une immense marée de peuple. Vu d’en bas, ce sont des files, des urnes, de la musique, des auvents, des textes de loi sous le bras, des Plans de la Patrie 2013-2019  annotés. Ana est sortie quelques minutes du centre de vote pour chercher le soleil, “avant je ne savais pas ce qu’était un maire, un gouverneur, j’ai connu mes voisins à travers le conseil comunal, j’ai beaucoup travaillé avec eux”.

Au même moment les 22 conseils communaux qui ce soir formeront la Commune Alicia Benítez votent eux aussi. Ils ne savent pas encore qu’au même moment, 11 autres communes seront fondées à Petare et que dans l’ensemble du pays on compterait dès demain, lundi 2 décembre, 452 communes.Comuna II e

Comuna II dcomuna 1Le vote s’est déroulé comme prévu, avec les compagnons connus, ceux qui ont donné vie aux “11 modules de santé gratuite du programme “Barrio Adentro” (“au coeur du quartier”), un centre de diagnostic intégral, deux centres de connection Internet communautaires, les six bus du transport collectif communal, une Entreprise de Propriété Sociale de Gaz communal, et le centre de production de chocolat”.

Des jeunes aussi sont venus voter, comme Manuel et Astrid, 18 et 21 ans, membres des Comités de Culture et de Sécurité. Ou John Cisneros, 20 ans, qui enregistre des interviews pour la radio de quartier du Colectivo Radiofónico Petare.

Le soir, les tendances sont irréversibles. La Commune est approuvée. 97% de “oui”. 3459 des 3795 votes exprimés. La commune Alicia Benítez peut commencer à travailler. Un Parlement communal, une Banque Communale… petits pas vers un probable “auto-gouvernement”. Nouvelle réunion à la fabrique de chocolat pour voir si les votes donnent un sens aux années de lutte, si lourdes parfois…

Et vers la mer…. (État de Vargas)

Comuna III aLa commune n’existe pas, c’est une initiative !

Ils nous l’ont dit d’emblée, dès notre arrivée.

Ce n’est qu’hier que nous avons eu notre première session extraordinaire du parlement communal.

Dans la commune naissante “Cacique Guaicaipuro” on ne se raconte pas d’histoires. On sait que le travail difficile commence. “Oui, des temps difficiles” insiste Leandro Rojas. Il y aura le travail électoral à maintenir dans le secteur de Caraballeda, dans cette géographie qui couvre l’espace communard (avec l’activation de 30 conseils communaux) et tout le temps est englouti par les difficultés de créer une organisation et une production authentiques. Mais : “nous avons un esprit collectif suffisant pour monter la commune”.

Caraballeda. Soleil implacable sur des plages et des montagnes, sur des immeubles de classe moyenne qui se mêlent à présent aux logements publics de la Gran Misión Vivienda Venezuela. Les militants actifs de la commune, les pauvres du secteur, tentent de récupérer le territoire “accaparé par les bourgeois de Caracas qui viennent passer la saison dans leurs appartements”. Ils se réunissent tous les mardis à 16 heures : ils traitent les problèmes des différentes communautés qui jouent un rôle dans ce qu’on appele depuis peu les “gouvernements de rue”.

Maintenant ils peuvent se réunir dans leur salle de bataille “Luisa Cáceres de Arismendi”, un espace qui était aux mains du privé jusqu’au 20 août. L’occupation de ce lieu s’est faite avec l’appui des institutions. Mais ils sont rebelles à toute idée d’”assistentialisme, une culture politique qu’il faut briser” explique José Calero sans crainte; “ensemble on réussira”. L’espace fait face à la plage Alí Babá, quelle chance ! Il fait frais quand souffle au moins un peu de vent mais aujourd’hui le soleil ne pardonne pas.

comuna III bMaintenant ils ont ce lieu fixe de réunion, pour “conspirer” ensemble, avec une bonne expérience en ce domaine: “avant même la commune nous devions travailler ensemble”. Jacqueline Zúñiga est celle qui a la peau noire et le sourire éclatant: “Chávez nous a appelés à construire une autre forme de vie, et nous le lui devons, ne serait-ce que nous organiser. Tout le bien construit dans ces quatorze années m’a ouvert les yeux, parce que j’ai subi la grande tragédie des inondations de Vargas, maintenant mon fils a des possibilités dont je n’ai jamais bénéficié”. Il faut davantage de travail d’organisation mais “nous savons où nous allons”.

Antero Colón parle de la situation scolaire: “Si nous n‘y mettons pas de passion, dans l’idée de forger la commune, nous perdrons face à eux”. Ils sentent ce territoire comme le leur, et il y a une bonne raison à cela.

comuna III cC’est ici qu’en 1560, les indigènes de la vallée de Caracas combattirent l’envahisseur espagnol, hollandais, allemand… Guaicaipuro fut le dirigeant indigène qui réunifia les peuples autochtones face à l’empire espagnol. Les communards connaissent son histoire de martyr écartelé. “C’est dans ces montagnes qu’il campait lorsqu’il fuyait le feu ennemi” raconte Eduardo Álvarez. Ils croient pouvoir projeter son esprit rebelle dans l’action communale. “Le problème de la propriété n’existait pas avant la conquête des terres nôtre-américaines par les européens. Il sont apporté ce concept pervers et l’ont mis en pratique. Guaicaipuro et les siens l’ont refusé, et ont combattu. La mort du premier cacique et la trahison de  Francisco Fajardo ont abouti à la création de Caraballeda comme espace géographique sous l’influence de l’Église catholique et du pouvoir impérial. Nous, nous voulons retrouver les racines communales, démanteler ce vieil espace.

Ils ont plusieurs idées quant à la viabilité de leur Commune : “Comme nous n’avons pas beaucoup de terre à cultiver, même si nous n’écartons pas cette possibilité, nous pouvons développer le tourisme”. Leandro nomme les différentes Entreprises de Production Sociale (EPS) à l’ordre du jour : machinerie agricole lourde à Caruao; tourisme; stockage. Le plus intéressant du projet est qu’ils pensent non seulement impulser la production locale, mais qu’ils veulent mener un travail en commun avec d’autres communes de l’État de Vargas.

marina-de-caraballedaIls veulent même récupérer la zone portuaire de Caraballeda, qui fait partie du rayon de la commune et appartient à l’État, à Venetur. Le plus curieux de l’affaire est qu’elle est louée au secteur privé pour le seul confort des yachts des riches qui y stationnent. Sur place l’accès aux lieux nous a été interdit par le coordinateur de sécurité qui nous a délogés sans nous permettre de prendre une photo. Le tourisme n’est pas pour tous mais pour ceux qui peuvent payer.

―Mais vous pensez pouvoir concrétiser un modèle de tourisme qui ne devienne pas capitaliste ?

― Il y a une forte base écologique mais tout cela est encore en discussion, répond Eglia Lárez.

― Encore que le concept même de tourisme a été inventé par le capitalisme, parce qu’il s’agit de vendre des services, dit Miguelangel.

La discussion se poursuit, comme toujours dans une révolution.

Une des réussites de ceux et celles qui se sont organisé(e)s en commune à Caraballeda, c’est la communication par le journal, la radio et la télévision commuautaires. Héctor Liendo, l’autre afrodescendant du groupe, est le principal coordinateur de TV Caribe, canal 58 qui émet sur le littoral. “La télévision a été impulsée avec nos propres ressources, combien de sous n’avons-nous investis ces dernières années. Mais maintenant la télévision va adhérer à la commune !”. Il nomme tous les appareils que quiconque travaille dans l’audiovisuel lui envierait. “Et le projet est de produire un programme qui raconte le travail communal que nous réalisons ici”.

“Écrire et diffuser notre histoires est important, pour mener la bataille contre le pouvoir hégémonique de la communication et de la culture. Nous penser, nous les pauvres, comme classe sociale et non comme l’objet du regard de la BBC ou de ESPN. Pour l’heure nous ne pouvons faire beaucoup plus, tant que ne seront pas créées les Entreprises de Production Sociale nécessaires mais en attendant nous formulons les projets d’infrastructure pour obtenir les réponses des institutions” reconnaît Antero. “Comment nous organiser si nous restons rivés à nos individualités ?” rappelle Jacqueline.

comuna III dAuteurs : Aquarela Padilla, Ernesto Cazal et Marco Ferrugi.

Articles publiés sur http://comunaadentro.blogspot.com/

Photos : Verónica Canino

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/12/07/nouvelles-chroniques-communardes-du-venezuela/

Auto-gouvernement et production communale aux confins du Venezuela.

Ce samedi 19 janvier, le représentant de l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture (FAO) au Venezuela, Marcelo Resenda de Souza, a souligné qu’alors que dans le monde 800 millions de personnes souffrent de la faim, aucune d’elles n’est vénézuélienne. Un des objectifs du plan socialiste 2013-2019 soumis par Hugo Chavez lors des élections présidentielles et approuvé par la majorité le 6 octobre 2012, est de parvenir à la souveraineté alimentaire intégrale. En 1998, avant la révolution, la production annuelle d’aliments était de 13 millions de tonnes. Elle en atteint aujourd’hui 24 millions, soit près du double. La réforme agraire et, dans les deux dernières années, l’octroi de crédits aux petits et moyens producteurs par le biais de la « Grande Mission AgroVenezuela » ont permis à 600 mille familles de se consacrer à la production agricole et à l’élevage.
Derrière ces chiffres il y a les visages et les voix d’êtres humains invisibles dans les médias occidentaux.

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Dans l’ouest du pays, à la frontière avec la Colombie, s’étend l’état d’Apure. Quelques kilomètres avant le village de Guacas, là où le fleuve Apure marque la frontière avec l’État de Barinas, fonctionne depuis trois ans l’Unité de Production socialiste Jorge Eliécer Nieves qui fait partie de la ville communale Simón Bolívar.

Pivot de cette unité agricole et d’élevage : une longue maison couleur de terre. Au fond de ces installations, des enclos et une structure en cours de construction où fonctionnera la cantine des travailleurs; un peu plus loin, des étangs pour la pisciculture des « cachamas ».

Ni patrons ni employés

La chaleur du « Haut Apure » laisse filtrer un vent frais. Amparo s’approche lentement, offre d’une voix douce, timide, quelque chose à boire. Cette femme d’un peu plus de cinquante ans, aux cheveux noirs et brillants, revient avec une limonade glacée.

Il y a trois ans, le conseil comunal “Jorge Eliécer Nieves” a mis en marche son unité productive. Actuellement celle-ci compte 32 têtes de bétail qui produisent entre 72 et 74 litres de lait par jour, 11.500 alevins de «cachamas», poissons qui seront prêts pour la vente dans six mois, à quoi il faut ajouter des hectares de riz, de manioc, de haricot et de maïs, ainsi qu’un projet d’auto-construction qui donne ses premiers résultats : aux alentours de Guacas, six logements de trois pièces, aux espaces amples, sont sur le point d’être achevés.

Willy Ríos, 24 ans, est ingénieur de production et travaille depuis le début dans le projet. Quatre jours par semaine il se charge avec ses compagnons de produire pour la communauté elle-même mais suivant un modèle éloigné des paramètres capitalistes.

“Nous commençons à huit heures du matin et nous planifions le travail tous les 15 ou 20 jours en commissions” explique ce jeune homme maigre, direct, coiffé du chapeau « llanero ».

Son histoire ressemble à celle de ses compagnons : “Avant je travaillais pour le privé, pour les capitalistes. Aujourd’hui il n’y a ni patron, ni employés : ce qu’on a dans le sang, c’est le côté social, le travail en communauté, apprendre et tenter de construire un modèle de production différent. Dans le capitalisme tout se résume à donner des ordres ou à obéir. Ici c’est plus humain, au lieu d’exploiter l’autre, on discute avec lui”.

Du total de la production laitière que génère cette unité, la majeure partie est vendue à prix solidaire aux habitants, et le reste est commercialisé, comme les poissons. Les excédents reviennent à la communauté. Willy : “Nous les utilisons pour améliorer la qualité de vie. Si un compagnon a besoin d’argent pour un transfo électrique, on le prend dans les excédents”.

Un schéma nouveau

Willy et Yorlis Fernández, membre du mouvement social paysan Frente Nacional Campesino Ezequiel Zamora (FNCEZ), précisent que « dans l’unité 25 familles travaillent trois ou quatre jours par semaine sur les terres collectives. Ce rythme permet de consacrer le reste du temps aux terrains de 50 hectares que chacune d’elles possède en propre et où elle produit pour son bénéfice personnel. Si quelqu’un a besoin d’aide pour sa production  familiale, il y a toujours cinq ou six compagnons disponibles. Tout ce qu’on produit sur une terre collective est destiné à l’ensemble des habitants ».

Le changement passe aussi par le refus d’utiliser des produits agro-toxiques ou des concentrés alimentaires pour les poissons. Dans le premier cas le débroussaillage se fait manuellement, dans le second les poissons sont alimentés avec du maïs, des fleurs, du manioc et des haricot, produits sur place.

En ce qui concerme les salaires, Willy explique : “Ceux qui travaillent n’ont pas de salaire fixe parce que nous tentons d’appliquer un autre modèle de production, différent des méthodes capitalistes. Ici nous gagnons tous la même chose, notre revenu hebdomadaire provient de la vente du lait, il est réparti entre tous les associés. Nous travaillons pour améliorer la production, ce qui permet d’augmenter notre revenu. Même chose, en augmentant le poids des poissons, nous vendons un peu plus. Ce n’est pas un salaire fixe pour chacun sinon nous retomberions dans : « Je te fais exécuter telle tâche, et je te paie pour ça. Ce n’est pas l’idée”.

Comme la vie en général dans l’unité, le processus d’auto-construction de logements est soumis à des assemblées qui discutent les plans : “la communauté a créé l’association coopérative Zamora Vive 2011 – explique Willy -, la mairie de la municipalité Pedro Camejo nous a donné les matériaux mais nous avons dessiné les plans nous-mêmes, le système de distribution des eaux, des égoûts, l’électricité, les modèles de toits et de fenêtres. Nous avons produit nous-mêmes les blocs. Tout s’est fait en nous appuyant sur le potentiel propre du conseil communal. Certains d’entre nous sommes forgerons, d’autres maçons, électriciens… Nous avons économisé la mise sous contrat d’ingénieurs, ce qui permet de construire plus de logements. Nous en sommes à six maisons qui vont être réparties aux habitants ».

« Nous associer entre compagnons, discuter des problèmes qui nous touchent et voir ensemble comment les résoudre, bref, vivre ensemble est toujours préférable même si dans les discussions en assemblées nous avons des visions différentes. Ensuite nous travaillons sur la base des plans approuvés, nous nous retrouvons les après-midis ou les fins de semaine pour une partie de foot. Même le terrain de foot a été auto-construit”.

Jusqu’à Guasdualito s’étend la cité communale Simón Bolívar, expérience née quelques mois après un moment complexe pour le pays : la réforme constitutionnelle proposée par le gouvernement du président Chávez venait d’être rejetée lors du référendum. Le mandataire national visita la grande propriété d’El Cedral. Un groupe du Frente Nacional Campesino Ezequiel Zamora lui remit en mains propres la proposition de créer une cité communale.

A partir de cette rencontre, et sur la base de la Loi des Communes, l’initiative a pris corps en regroupant les huit communes des secteurs de San Camilo, Urdaneta et Guasdualito, dans la municipalité de Páez. A cette expérience s’ajoutent d’autres de nature semblable organisées par le FNCEZ, comme une commune à Biruaca, dans le « Bas Apure » et six communes dans la zone urbaine de Guasdualito, ces dernières étant formées par 36 conseils communaux.

Dans la zone urbaine, grâce à un financement du budget participatif de la mairie de Guasdualito, les communes organisent des coopératives de coordonnerie, de fabrication de jeans et une petite usine de plastique. Fernández reconnaît que le principal obstacle est que dans une économie encore majoritairement privée, il faut “une plus grande assistance technique, savoir comment administrer, comment lutter dans le cadre d’une économie de marché traditionnelle, à partir d’une entreprise formée de personnes qui n’ont pas de connaissances en économie et en marketing ». La coopérative de chaussures est celle qui marche le mieux, selon Fernández. Les paires de chaussures de cuir sont vendues à cent bolivars pièce, ce qui leur a permis d’organiser des opérations de vente à San Fernando de Apure et à  Caracas.

Avant que s’allume l’enregistreur et que filent les heures de questions en réponses, les militants locaux du FNCEZ offrent à boire, installent des chaises et montrent avec fierté le local de la FM 96.3, la radio « Bolívar Vive ». Parmi les lignes stratégiques de cette organisation, la communication joue un rôle fondamental.

“Auto-gouvernement”

Le but avoué de la cité communale est l’auto-gouvernement. Un objectif que les membres du  FNCEZ comprennent comme “la prise de décisions en assemblées d’habitants, la formation socio-politique, le développement d’une culture du travail comme moteur fundamental, et la conscience que chacun doit atteindre chacun sur sa responsabilité collective. »

Braulio Márquez, depuis le studio de la radio associative, explique: « Nous comprenons que le gouvernement national ne peut tout nous donner, qu’il nous appartient de jeter les bases d’une culture nouvelle, de valeurs socialistes. Cela signifie que nous devons tous nous engager parce que c’est au peuple d’assumer le rôle central. Il serait contradictoire que le gouvernement fasse tout à notre place; nous devons être nous-mêmes le gouvernement, non pas faire partie du problème mais de la solution ».

Dans la cité communale le fonctionnement se base sur des réunions et sur les activités de travail : « une famille apporte une tôle d’acier, l’autre un sac de ciment, une autre une quantité de blocs, un jour on se réunit et nous construisons ensemble la maison communale ».

C’est en suivant cette méthode qu’ont été auto-construits les logements mais la population se charge aussi du maintien des voies d’accès et des câbles électriques.

Quand la cité communale a fait ses premier pas, le gouvernement national a collaboré pour mener le diagnostic de la zone et pour financer les projets initiaux. La cité a reçu un ensemble de machines telles qu’élévateurs, remorques et camions. « Par exemple, explique Márquez, si une machine de type Patrol, qui sert à labourer, est remise à une commune, tous les habitants deviennent responsables de son entretien et de l’appui au chauffeur et à l’opérateur. Si la machine est abîmée, c’est la même commune qui doit financer sa réparation. C’est ainsi que les habitants assument eux-mêmes les problèmes, cette culture a déjà généré une nouvelle conscience ».

Leandro Albani, AVN.

Traduction de l’espagnol : Thierry Deronne

Sources :  http://www.avn.info.ve/node/151948 et http://www.avn.info.ve/contenido/autogesti%C3%B3n-y-producci%C3%B3n-comunal-caracterizan-ups-jorge-eli%C3%A9cer-nieves

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/01/19/auto-gouvernement-et-production-communale-aux-confins-du-venezuela/

(Photos :) Venezuela, libérer l’information pour refonder le journalisme

Carmen (au centre) dans une de ses luttes quotidiennes, en l’ocurrence comme responsable de l’alimentation des militants de la communication populaire.

Photos réalisées par Leonardo Lugo, Manuel Farias et Thierry Deronne. Voir le reportage intégral à la fin de cet article.

Du 4 au 10 juin 2012 la télévision associative des quartiers populaires de l’Ouest de Caracas Catia Tve a organisé avec l’appui de la télévision publique et participative Vive TV un atelier donné principalement par l’École populaire et Latinoaméricaine de Cinéma, TV et Théâtre “Simón Rodríguez”. Y ont pris part des délégués d’autres télévisions populaires venus de tout le pays : Montaña Tv, Jaureguina TV, Teletambores, Calipso Tv.

Au menu, à part les analyses de films et les exercices de caméra : des discussions quotidiennes sur le rôle du média populaire. Cette marche rapide et intensive de sept jours a abouti à la réalisation et au montage de quatre reportages sur une entreprise de production sociale et sur une « forge socialiste » du quartier populaire « 23 de enero », films projetés le dernier jour aux habitants du quartier. Ces thèmes étaient parfaits pour comprendre le rôle de l’information dans un processus révolutionnaire. Il ne s’agit pas de vendre le socialisme comme une nouvelle marque de poudre à laver, ni d’effacer les contradictions et les difficultés du processus, mais d’évaluer en permanence une réalité changeante, pour que le peuple puisse s’informer réellement et surmonter les obstacles.

Nous avons analysé des films de Akira Kurosawa, Satyajit Ray, Fritz Lang, Charles Chaplin, Glauber Rocha, Santiago Alvarez, Miguel Littin, Fernando Pérez, Yanara Guayasamin, etc.  Pour leur futur travail de formateurs  dans les régions, les participants ont reçu un manuel digital de formation de formateurs de 200 pages, les copies DVD des matériaux filmiques étudiés, ainsi que le manuel du Mouvement des Travailleurs Sans Terre (Brésil) « Méthode de travail et d’organisation populaire«  traduit en espagnol et diffusé gratuitement au Venezuela en 2010 par le Ministère de la Communication.

Pendant tout l’atelier nous avons travaillé sur deux axes fondamentaux.

Premier axe: comment dépasser peu à peu la forme dominante du JT qui se caractérise par l’absence de temps d’enquête, la monoforme de plans-troncs du présentateur et une réalité superficielle réduite à de simples “plans de coupe”. En plus d’évoquer la relation indissociable entre une information authentique et l’enquête participative, nous avons étudié des éléments de langage tels que les pôles narratifs ou l’équilibre entre activités et parole (Cf les cours de Claude  Bailblé).

Second axe : la nécessité de revenir au concept original des médias populaires. Nos médias populaires ne sont pas nés pour « concurrencer » d’autres médias mais pour dépasser le mode dominant de production télévisuelle, en pleine construction d’une société nouvelle. Un média populaire ne se réduit pas aux personnes qui travaillent intra muros. Son être véritable est la collectivité. Le rôle des permanents est double: d’une part veiller au bon fonctionnement des outils techniques ; d’autre part se muer en formateurs pour que la participation citoyenne se massifie et se renouvelle sans cesse dans la production des programmes.

Jean-Paul-Sartre : « Il faut, pour comprendre ce que nous voulons, voir ce qu’il faut entendre par liberté de l’information. La première chose sur laquelle on fait beaucoup d’erreurs, c’est qu’on croit que la liberté d’information, le droit à la liberté de la presse, c’est un droit du journaliste. Mais pas du tout, c’est un droit du lecteur du journal. C’est-à-dire que c’est les gens, les gens dans la rue, les gens qui achètent le journal, qui ont le droit d’être informé. C’est les gens qui travaillent dans une entreprise, dans un chantier, dans un bureau qui ont le droit de savoir ce qu’il se passe et d’en tirer les conséquences. Naturellement, il en résulte qu’il faut que le journaliste ait la possibilité d’exprimer ses pensées, mais cela signifie seulement qu’il doit faire en sorte qu’il informe constamment le peuple. Quel est le moyen d’informer le peuple ? C’est de l’informer par le peuple. […] On vous a parlé d’objectivité. L’objectivité, c’est une situation vraie telle qu’elle est exprimée par la pensée populaire. ce sont des gens qui pensent sur une situation qui est la leur. cela, nous devons le recueillir. Comme on vous l’a dit, le journaliste ne doit pas faire l’histoire, il ne doit pas l’interpréter. Il doit recueillir l’événement et le donner dans le journal à ceux du peuple qui n’ont pas été intéressés à l’événement en question ou qui n’en ont pas été mis au courant. Donc, il faut essentiellement que le peuple discute avec le peuple. »

Jean-Paul Sartre, conférence de presse de présentation du quotidien Libération, 4 janvier 1973, cité par François-Marie Samuelson, Il était une fois Libé, Seuil, 1979, p. 153-154.

Au début de l’atelier nous avons dessiné au tableau une cellule vivante qui cherche son « information » partout, au sens le plus nutritif du terme. Notre « cellule-nation » est plongée dans un chaos quotidien d’appétits transnationaux, de menaces d’agression militaire, de colonisations culturelles, c’est pourquoi elle cherche sans cesse à s’informer de la manière la plus pertinente, et à avancer en nouant des accords de coopération avec d’autres « cellules » du Sud (accords de l’ALBA par exemple).

La cellule a besoin de manière vitale de s’orienter, de croître et de se diviser pour se reproduire, ce qui implique qu’elle puisse s’informer à travers des canaux suffisamment nombreux, riches et larges d’information tels que les médias populaires ou publics/participatifs. Une fonction que ne peuvent assumer par nature des médias commerciaux, simples entreprises privées dont l’information n’est pas l’objectif.

Aujourd’hui dans la majorité des écoles de journalisme on étudie encore ce type de schéma fonctionnaliste, anachronique :

Dans une société de libre marché la fonction originelle du journaliste – qui est d’enquêter sur le réel – se dégrade en simple « présentateur d’actu » ou « fabriquant de news ». L’information devient une « marchandise » parmi d’autres qu’il faut « vendre » à un client ciblé dans un marché saturé de concurrents (« médias »). L' »info-marchandise » est dotée des caractéristiques de la consommation de masse (brièveté, superficialité, spectaculaire, etc.) . Cette concurrence marchande explique pourquoi l’explication structurelle, contextualisée, participative de la réalité (le comment ?, le pourquoi ?…) est vite balayée par les fast-questions du journalisme à la nord-américaine : qui, oú, quand ?…

Lorsque la cellule-nation dépend d’un quasi-monopole privé de la communication, où le service public se retrouve à la remorque du privé, elle ne peut s’orienter dans le monde, ne peut plus comprendre ni l’espace ni le temps où elle évolue. Les doses quotidiennes d’idéologie de libre marché inoculées par ces « médias » ne font que l’appauvrir, précipiter sa mort comme nation pour la transformer en un marché inerte d’individus-consommateurs (« Fin de l’Histoire« ) :

Par contre, la démocratisation du champ médiatique, la multiplication de canaux participatifs, pluralistes,  rendent à notre cellule citoyenne la possibilité de s’informer de manière riche et différenciée sur son environnement, d’y reconnaître des ressources et des alliés potentiels, d’identifier des menaces de destruction, de se reconnecter en profondeur avec son Histoire et donc de croître. Elle peut alors se multiplier ou s’associer (voir les « organismes pluricellulaires » comme l’UNASUR ou la CELAC qui naissent de la coopération entre gouvernements en Amérique Latine).


Échelles de la souveraineté communicationnelle dans la démocratie participative.

Si la cellule-nation ne dispose pas de véritables canaux d’information, sa responsabilité est de les créer. C’est ici que l’on comprend que l’information est une fonction trop importante pour la laisser aux mains des médias actuels, que le futur de la démocratie ne peut être que participatif et que la gauche (si elle veut survivre elle-même) ne peut plus éluder un thème aussi fondamental que la réappropriation populaire du bien commun que sont les ondes radio et TV.

Dans un cours donné il y a quelques années aux travailleur(se)s de ViVe TV, José Arbex, professeur de journalisme au Brésil, nous expliquait pourquoi dès leur origine les médias eurent partie liée avec la naissance du capitalisme occidental. Les commerçants, les “bourgeois » qui surgirent à la périphérie des îles autarciques médiévales finirent par les « déterritorialiser » pour mieux les « reterritorialiser » à travers le contrôle de l’information,  c-à-d à travers la connaissance aigüe des carences et des besoins locaux et le maniement concurrentiel de l’offre et de la demande. Lunettes, téléscopes, caravelles, imprimeries : les inventions médiévales préfigurent les satellites, les réseaux en temps réel dont on connaît le rôle central aujourd’hui dans les stratégies de destruction de structures résistant à la globalisation.

Aujourd’hui le mythe dominant – et le slogan commercial – des médias est « l’objectivité ». Il s’appuie sur des techniques qui évoquent l’impartialité (diplômes), l’exactitude (minutages, plateaux symétriques…), le sacrifice héroïque du journaliste pour nous informer (halètements en direct, liaison satellitaire). Parmi ces techniques importées des États-Unis il y a celle du « présentateur-vedette » et la séparation jugée nécessaire entre « information » et « opinion ».

« L’être social détermine la conscience« . Dans le média dominant les journalistes cherchent à occulter leur position sociale en revendiquant leur « autonomie professionnelle« . Colloques sur « l’éthique  journalistique » pour apporter des « améliorations internes« , prix annuels, clubs et associations, campagnes sur la liberté de la presse… tout est bon pour justifier l’irruption historique du « métier d’informer« . Mais dès que le gouvernement de Rafael Correa propose d’universaliser le droit d’informer à l’ensemble de la société, le secteur des étudiants en journalisme manifeste son opposition.

Armand Mattelard : “Si le journaliste ne veut pas être complice de la réactualisation quotidienne de l’opression et de l’exploitation, il doit dépasser cette notion de réalité “impartiale” et lier l’information au devenir historique, c’est-á-dire la reconnecter avec la réalité contradictoire et conflictuelle, lá oú précisément ces contradictions et ces conflits nient  l’image harmonique de la société et la “vérité” et la “véracité” imposée par une classe.

Lorsque nous voulons donner un exemple conceptuel d' »information socialement utile« , nous montrons aux participants les images du ciné-train de Vertov et de Medvedkine qui parcourait la Russie des années 20, dans cette époque de grande effervescence et de grande créativité révolutionnaire d’avant les années staliniennes. Ce train, ancêtre de nos médias populaires, était composé d’une douzaine de wagons, et totalement équipé de dortoirs, réfectoires, laboratoires, salles de montage, de projection, etc.. Avec le ciné-train on pouvait filmer, révéler, monter et projeter en 48 heures, de kolhoze en kolkhoze des documents-pamphlets pour contribuer à la prise de conscience des paysans:

  Ces actualités sur la transformation révolutionnaire seront diffusées dans les villes, sur les places publiques, sur les chemins de fer, dans les ciné-wagons, spécialement adaptés pour les projections en marche pendant les arrêts, sur les voies fluviales, dans les cinémas installés sur les rives, dans les ciné-ambulants; dans les ciné-diligences, de hameau en hameau, de village en village, dans des automobiles cinématographiques, l’appareil cinématographique étant activé par le moteur au point mort, avec les buts suivants: le travailleur textile doit pouvoir voir l’ouvrier d’une usine de construction mécanique lorsqu’il fabrique une machine nécessaire au travailleur textile. L’ouvrier d’une usine de construction mécanique doit pouvoir voir le mineur qui fournit à l’usine le combustible nécessaire. Le mineur de charbon doit pouvoir voir le paysan qui produit son blé nécessaire. Tous les travailleurs doivent pouvoir se voir afin d’établir mutuellement entre eux un lien étroit et indestructible. Mais tous ces travailleurs sont éloignés les uns des autres, et par conséquent ne peuvent pas se voir. Un des objectifs du ciné-œil est justement d’établir une relation visuelle entre les travailleurs du monde entier (…)” 

Dziga Vertov, “Le ciné-oeil”

 

Or, quelle est la forme du JT dominant ?

La forme du JT dominant (reproduit mécaniquement par 99% des chaînes de télévision du monde entier) se caractérise par le tronc d’un présentateur(trice)-vedette qui  incarne l' »actu » ; la réalité sociale, elle, est réduite à de simples « plans de coupe » de plus en plus brefs, spectaculaires, écrasés par le commentaire journalistique qui nous dit ce que nous devons penser de chaque « fait » (comme l’a ironiquement montré Chris Marker dans « Lettre de Sibérie« ):

 

C’est le règne d’une classe sociale qui définit le monde avec ses mots abstraits, comme si le monde n’était créé par l’effort et le travail quotidien de toute une population. Pour le spectateur il n’ a pas de temps pour penser, pas même pour se souvenir (ce type de JT s’efface rapidement de la mémoire, les infos-marchandises sont jetables, pas de temps pour exercer le suivi des « faits »).

Pas de temps non plus pour l’enquête préalable puisqu’il faut produire chaque jour un saucisson de « news », concurrence entre « médias » oblige. C’est pourquoi les cadreurs savent déjà quels plans ils vont faire avant d’arriver sur les lieux. C’est pourquoi il existe des stocks de plans de coupe prêts-à-monter, indépendants de la réalité qui va être présentée (par exemple le guichet de la banque ou le puits pétrolier à contre-jour lorsqu’on parle d’économie, mais pas les travailleurs eux-mêmes). Le présentateur est un tronc et ne connaît pas la réalité de laquelle il nous « parle ». Cette nord-américanisation du JT explique l’isolement croissant entre les peuples et le comportement de tant de (mal-nommés) « communicateurs sociaux » : arrivistes, rivaux, traitant comme des « ouvriers » les travailleurs du cadre et du son, indifférents à l’information et à l’enquête participative. Cette corporation qui s’est autoproclamée propriétaire du droit d’informer méprise les médias populaires.

Par contre quelle est la forme d’un JT populaire ?

Un Jt populaire est un outil de libération collective et de formation intellectuelle ; il peut avoir de nombreux visages mais il doit posséder quelques caractéristiques fondamentales:

–       La centralité du peuple dans l’agenda de l’information (ses intérêts, ses propositions, ses bilans, ses critiques, ses rêves..) parce que c’est lui qui travaille, crée et pense le monde. Il existe un équilibre entre ce qui est dit (parole), ce qui est montré (activités) et ce qui est imaginé (cadre, montage, relation son/image, etc…).

–       La posssibilité pour le spectateur de penser (se rappeler le concept de « citoyen critique » de Simón Rodríguez). En d’autres termes le journal télévisé doit permettre l’expression de points de vue contradictoires, doit expliquer des processus depuis les causes aux effets, accumuler des connaissances dans le temps pour que le spectateur puisse participer intellectuellement à la construction du sens sans être étourdi par la vitesse brutale ou le commentaire autoritaire.

–       Que l’équipe chargée d’informer dispose du temps suffisant pour générer une véritable information (temps de l’enquête, temps du suivi, durée elle-même des reportages, etc.. ). Il s’agit de rendre sa dignité au métier d’informer et d’un véritable professionalisme trempé dans l’enquête en profondeur sur le réel avant de transmettre quoi que ce soit.

–       Que le journaliste ne se prenne par pour une star (ou ne rêve de l’être quand on l’exploite comme pigiste) mais puisse ressentir l’honneur d’être un serviteur public, humble, discret, un « dynamiseur » socratique dont le rôle est de relier les témoignages et les situations que l’apparence du quotidien tend à séparer (se rappeler les concepts de Augusto Boal et de Paulo Freire sur le pédagogue révolutionnaire). Ou pour le dire avec Sartre, que l’équipe journalistique contribue à ce que le peuple discute avec le peuple.

Thierry Deronne, Caracas, juin 2012.

Annexes : tableaux de l’atelier et reportage photo.

Siège de la télévision populaire Catia Tve. Le cadreur Simón Bolívar.
Siège de la télévision populaire Catia Tve

URL de l’original (espagnol) : http://escuelapopularcineytv.wordpress.com/2012/06/15/fotos-taller-de-reportaje-para-las-televisoras-comunitarias-en-catia-tve-junio-2012/

URL de cet article (français) : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/06/20/photos-venezuela-liberer-linformation-pour-refonder-le-journalisme/

Le Venezuela ouvre le débat pour construire une nouvelle loi du travail.

« Démocratiser le monde opaque de la production », “Mettre en place des conseils des travailleurs”, “éliminer la division du travail”, « réduire la durée du travail pour faire place au temps de la vie », « créer la propriété sociale des moyens de production » : les objectifs qui fondent historiquement l’existence de la gauche sont bien vivants… au Venezuela. Alors qu’en Europe, en Espagne par exemple, la loi du travail est revue et corrigée pour la rendre plus favorable au patronat, le Venezuela a lancé il y a quelques mois un débat public pour élaborer une loi qui «paie enfin la dette que possède encore la révolution vis-à-vis des travailleurs».

La loi actuelle reste en effet très favorable à un secteur privé dominant, et marquée au coin du néo-libéralisme et des accords de Punto Fijo (1961) par lesquels sociaux-chrétiens et sociaux-démocrates avaient fixé le contrôle politique de l’État. Pour que la nouvelle « Loi Organique du Travail » (LOT) que signera le président Chavez le 1er mai prochain soit le fruit d’un débat pluraliste, la commission présidentielle a déjà reçu des milliers de propositions que rédigent des mouvements sociaux aux quatre coins du pays : syndicats, mouvements de jeunes, organisations de femmes, coordinations de concierges, de producteurs agricoles ou de pêcheurs, etc…

Ainsi les militants de la JOC (Jeunesse Ouvrière Catholique) ont réalisé un diagnostic précis des atteintes aux droits des jeunes travailleurs (photo). «Non-reconnaissance des jeunes travailleurs du secteur informel», «mauvais traitements et agressions au travail», «licenciements injustifiés», «irrespect du droit lié au premier emploi», «stages sans paiement de salaires», «pas d’accès à la santé dans les centres de travail», etc.. L’axe central de leur proposition est que la loi consacre enfin les jeunes travailleurs comme sujets de plein droit, en garantissant l’égalité et en punissant sévèrement les patrons coupables de discriminations. Parmi les propositions, on notera entre autres:

– Le patron devra garantir que 25% au moins du personnel soit composé de jeunes. Ceux-ci bénéficieront d’un régime spécial qui leur permette d’étudier tout en travaillant, sans que cela affecte ni leur salaire, ni la stabilité de l’emploi.

– Le patron devra garantir les moyens concrets de la formation intégrale des travailleurs durant la journée de travail (ce qui vaut pour les syndicats, délégués de prévention et membres du Conseil des Travailleurs).

– L’interdiction de pré-requis à l’embauche tels qu’expérience préalable ou période d’ essai.

– Les pleins droits à la participation politique et à l’organisation dans les centres de travail, pour le mouvement syndical comme pour les conseils des travailleurs.

– Les pleins droits aux assemblées permanentes comme moyens de prises de décisions et de consultations syndicales et des conseils de travailleurs pendant les heures de travail ou pendant le temps libre.

Osvaldo Vera, député socialiste (PSUV) et membre de la commission présidentielle qui rassemble les diverses propositions, explique que la loi modifiera le rôle du ministère du Travail. «Il cessera d’être neutre et se mettra du côté du travail, non plus de celui du capital». Mr. Vera évoque la création d’un fonds pour le paiement des divers droits sociaux dus aux travailleurs, alimenté par 3% des royalties pétrolières. «Ainsi, tout travailleur qui quitte son poste pour prendre sa retraite, ou parce qu’il démissionne ou se fait licencier, pourra compter sur le paiement rapide de ses droits ou de ses indemnités”. La figure du « licenciement injustifié » sera éliminée de la loi et sera remplacée par celle du « licenciement illégal« . Pour Antonio Espinoza Prieto, avocat expert en droit du travail, lui aussi membre de la commission présidentielle, trois aspects sont incontournables : « la restitution du régime des prestations sociales la réduction de la durée du travail et le renforcement des droits du travaillleur« .

Depuis la salle de réunion des conseils communaux du secteur Valentin Valiente de la ville de Cumaná, sur la côte (photo), des dirigeants syndicaux parmi lesquels Marcela Maspero (UNETE, syndicat bolivarien) ont annoncé la remise de propositions le 22 mars prochain dans le cadre d’une grande mobilisation nationale à Caracas. Elle a exigé que la commission présidentielle rende publique l’ensemble des propositions : « Il n’y a aucune clarté et nous ne pouvons nous démobiliser vu la compromission de secteurs locaux du ministère du travail et le retard de certains dossiers, comme c’est le cas pour les 18 travailleurs de l’entreprise privée Toyota licenciés en septembre 2011, et dont le retour au travail a été repoussé durant 5 mois ».

« Nous sommes toutes travailleuses, dans tous les aspects de la vie»

Dans l’État agricole de Portuguesa, une cinquante de travailleuses se sont réunies à l’occasion de la Journée Internationale de la femme (photo).

Sindia Aguilar et Yilvany Martínez de l’entreprise Protécnica, Patricia Méndez de l’entreprise Molinera, Carolina Gana et Milena Hernández de l’entreprise Proarepa, Camila Rodríguez de ATC, Johanna Rojas et Ninfa Riera, de Pronutricos, Rosa Landínez (Communauté de Píritu), María Mendoza (Venearroz) et Olga Angulo (Arroz del Alba), entre autres, veulent «adapter la loi à nos besoins concrets et en particulier réaliser l’équité totale entre hommes et femmes au travail». Chacune d’elles va réunir le plus grand nombre possible de  travailleuses dans d’autres entreprises pour poursuivre la discussion.

A l’autre bout du pays, des femmes de l’État de Vargas (Maison de la Femme de la mairie, Zone Éducative de Vargas, Direction Régionale de la Santé, Organisation des femmes Josefa Joaquina Sánchez, etc..) exigent que la loi «visibilise la femme travailleuse sous toutes ses facettes : femme qui travaille au foyer, paysanne ou commerçante informelle».

Aimée Benítez, du mouvement Josefa Joaquina Sánchez : «L’égalité absolue est indispensable. Nous sommes toutes travailleuses, dans tous les aspects de la vie. Nous défendons des propositions comme le fonds de sécurité sociale financé par les entreprises publiques et privées, pour résoudre les difficultés des travailleu(r)ses indépendantes». Les femmes appuient la réduction de la durée du travail de 8 à 6 heures par jour, l’extension du congé prénatal à deux mois comme droit inaliénable et du congé postnatal à six mois, un droit qui pourrait être étendu à tout proche qui aide à prendre soin de l’enfant jusqu’à l’âge d’un an. On défend la proposition de “garderies dans les entreprises publiques et privées pour, notamment, garantir le temps de l’allaitement maternel”.

Renaissance légale du «Conseil des travailleurs».

Un des buts de la nouvelle loi est de rattraper le retard pris dans la création de la figure légale du «Conseil des Travailleurs» que le Parti Communiste du Venezuela avait déjà proposée à l’Assemblée Nationale en 2007. Quel est le but de ces «conseils», revendication historique de la gauche mondiale (1) ?

Pas de collaborer avec le patronat pour augmenter l’emprise du capital sur le travail mais de devenir une forme d’organisation supérieure des travailleurs, qui exercera le contrôle social sur la production et sur l’administration des entreprises, prendra une part active aux décisions et développera la participation directe de la population dans les centres de travail publics comme privés. Les «conseils de travailleurs» ne se substitueront donc pas aux syndicats, maintenus dans la nouvelle loi, mais leurs membres jouiront de la même protection légale que les militants syndicaux. Il s’agit en fait de démocratiser le monde du travail. Les entreprises mixtes et privées ne pourront en aucun cas faire obstacle à leur constitution ni à leur fonctionnement, sous peine de sanctions.

Thierry Deronne, avec AVN, Ciudad CCS, Prensa Proarepa, JOC-V, Prensa MINPPAL.

(1) La journaliste Carolina Hidalgo (Ciudad CCS) rappelle qu’au Chili en 1973, les travailleurs chiliens s’organisèrent spontanément sous la forme des “cordons industriels”, sorte de conseils de travailleurs constitués dans chaque secteur pour faire face aux pénuries provoquées par l’opposition et par le gouvernement états-unien sous la présidence de Salvador Allende. Dans ces cordons industriels les ouvriers prenaient les décisions sur la production et fonctionnaient indépendamment du gouvernement.

Dans les premières années de la révolution russe, avant l’époque stalinienne, les “soviets” désignaient des assemblées d’ouvriers, de soldats, de paysans comme force fondamentale de transformation. En 1918, en Allemagne, l’opposition à la Première Guerre Mondiale et à ses pénuries et à la monarchie prussienne furent le point de départ des conseils de travailleurs, de marins et de soldats. Cette année-là des milliers de ces organisations s’établissent dans 18 villes allemandes. En Espagne, en 1936, de nombreuses expériences semblables appelées « collectivités » surgirent au sein du mouvement républicain en lutte contre les franquistes. Ces structures contrôlées par les travailleurs assumèrent dans certains cas les services municipaux, voire le pouvoir municipal. En 1937, ces “collectivités” furent anéanties sous l’action des troupes franquistes.

URL de cet article: https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/03/09/le-venezuela-ouvre-le-debat-pour-construire-une-nouvelle-loi-du-travail/

Les travailleurs de « La Gaviota » veulent approfondir le contrôle ouvrier

lundi 23 mai 2011

En décembre 2010 les travailleurs de l’entreprises de conserves alimentaires « La Gaviota » ont organisé une grève de 21 jours. Il ne s’agissait pas seulement d’exprimer des revendications sur le travail mais aussi d’exiger des informations sur la comptabilité et de protester contre la chute et les « problèmes fréquents » dans la distribution.

Dans la mesure où les travailleurs et les communautés accèdent vraiment à l’information sur le processus productif sans aucune limitation et participe pleinement aux décisions qui la concernent, alors l’efficacité s’améliorera, la bureaucratie, la corruption diminueront, la distribution sera mieux ciblée, avec une qualité et des prix justes. Elle rencontrera les besoins du collectif et non de petits groupes de pouvoir”. C’est ce qu’explique José García, dirigeant du syndicat d’UNETE (Union Nationale des Travailleurs) de cette industrie.

Les « Conservas Alimenticias La Gaviota » est une entreprise qui emballe et distribue des sardines, des mollusques, et du thon, elle constitue une des rares sources de revenus du secteurValentin Valiente, Cumaná, état de Sucre.

A la suite de son occupation par les travailleurs, elle a été nationalisée par le gouvernement révolutionnaire. Dès ses premiers pas comme entreprise publique, les travailleurs ont participé directement à la relance de la production. Depuis, malgré ses hauts et ses bas, ce processus de contrôle ouvrier, ne s’est pas arrêté.

C’est ce que nous raconte le syndicaliste García qui, au vu du chemin parcouru, exige plus d’avancées. Il considère que l’actuelle direction, malgré des progrès, prend encore des décisions sans consulter les travailleurs. « Le contrôle ouvrier est l’usage d’informations pour pouvoir intervenir dans les décisions. Sans cela, ce n’est pas un contrôle ouvrier« . nous dit-il, tout en reconnaissant l’appui du gouvernement : « Le ministre Juan Carlos Loyo a dit, et nous le savons, que le gouvernement veut continuer à changer le modèle”.

HISTOIRE D’UNE LUTTE DES TRAVAILLEURS

En janvier 2009, les travailleurs avaient organisé une grève de 75 jours pour obtenir de meilleures conditions de travail. Les patrons privés leur imposaient des cycles de deux à trois jours de travail par semaine pour éviter de leur payer des droits sociaux ou des vacances. “Nous avons enquêté et nous nous sommes rendus compte que le produit était exporté au Brésil, car comme elle est vendue au Venezuela à trois bolivars, ils préféraient la vendre à l’étranger, à un prix de 17 bolivars”.

Il raconte comment le patron diminuait les tours de travail parce qu’il ne souhaitait pas augmenter la production. “Ils gagnaient quatre fois plus à l’extérieur, payaient le moins de temps de travail possible. Nous avons commencé la lutte non seulement pour nos revendications salariales ou sur les conditions de travail mais aussi pour un travail permanent”.

En mai 2009, le gouvernement bolivarien a fait occuper temporairement l’usine pour éviter sa fermeture par les patrons. Cet acte fut notamment l’œuvre du ministre du Commerce Eduardo Samán qui annonça que l’entreprise passerait sous contrôle ouvrier et qui expliqua dans divers médias que dans la première étape on “avait réussi à briser la division entre le travail manuel et l’administration de l’entreprise”.

Pendant cette période fut nommé un conseil de travailleurs pour gérer l’entreprise avec le conseil des fonctionnaires du Ministère du Commerce. Les premières conquêtes furent le paiement de tickets d’alimentation, la restructuration du temps de travail, le paiement de droits acquis aux travailleurs et l’inscription générale à la sécurité sociale. Voir la vidéo sous-titre en FR : http://blip.tv/escuela-popular-latinoamericana-cine/empresa-recuperada-socialista-la-gaviota-sub-frances-2591495

Le 19 mai, deux semaines après l’intervention gouvernementale, l’usine produisait déjà à 50% de sa capacité. Les excédents étaient minimes mais elle n’enregistra aucune perte. “Effectivement il fut démontré que nous pouvions payer des salaires, l’entretien et tout le reste, grâce à la vente des produits” explique García.

Notre objectif était de produire à 100% de capacité pour atteindre l’indépendance financière mais nous ne l’avons pas encore atteint”.

En mars 2010 l’entreprise passe sous le contrôle d’Indepabis (Institut de Défense des Droits des Consommateurs) et par la suite, de la Corporation Vénézuélienne d’Aliments (CVAL), organisme qui nomme une équipe de gérants pour substituer la vieille structure où le conseil des travailleurs était l’organe de décision.

A partir de cette date a commencé à baisser la production et les actions syndicales ont repris parce que les gérants ne donnaient pas d’information sur la situation financière. Après de nombreuses luttes, nous avons obtenu le contrôle des secteurs de vente et de production mais la direction s’est réservée ceux des achats et de la comptabilité”.

Le représentant syndical raconte que les travailleurs se sont organisés pour publier mensuellement les chiffres de la production et pour développer des systèmes de distribution “pertinents, fréquents, de qualité, à un prix juste” avec l’aide des conseils communaux de la zone Valentin Valiente.

En octobre 2010 le syndicat a présenté un document à la direction de Pescalba, entreprise cubano-vénézuélienne qui fournit à « La Gaviota » du poisson et d’autres matières pour la production. Ils y ont dénoncé des barrières bureaucratiques pour l’acquisition de la matière première, des outils et les problèmes dans le stockage et la distribution.

En décembre 2010, le syndicat a décidé de paralyser les activités. Les travailleurs n’avaient toujours pas reçu le paiement du treizième mois et dénonçait le fait que la gérance stockait inexplicablement plus de 50000 caisses de produits sans les écouler.

Après 21 jours d’arrêt des activités, on est parvenu à certains accords, comme l’intégration de deux travailleurs dans la direction.

En janvier 2011 les activités reprennent. Mais en mars 2011 la production et la distribution chutent de nouveau jusqu’à l’arrêt de la production “par manque de matière première et à cause des barrières bureaucratiques”.

Nous avions 96 mille caisses accumulées qui exigeaient une distribution rapide, efficace, nous ne pouvions faire le travail parce que les gérants retardaient les décisions et n’achetaient pas les matières premières”.

En avril, le ministre de l’Agriculture et des Terres Juan Carlos Loyo, s’est rendu sur place, a visité « La Gaviota » pour mener son enquête. Après une assemblée du personnel, il a destitué la direction de la partie vénézuélienne de Pescalba et a annoncé la restructuration de la direction de « La Gaviota » qui depuis lors serait intégrée par les travailleurs, les porte-parole de la communauté et de l’Etat.

A l’heure actuelle José García fait un bilan positif du processus mais insiste sur la nécessité de changer le modèle de gestion pour améliorer la situation. “Les travailleurs sont ceux qui doivent transformer ce modèle et prendre le contrôle des entreprises, pas les bureaucrates ni les directions syndicales” conclut-il avec ses compagnons, en proposant d’apporter un coup de main pour atteindre la souveraineté.


Qu’est-ce que le contrôle ouvrier ?

Le contrôle ouvrier signifie exactement ceci : la classe ouvrière et ses représentants dans les entreprises ont le droit d’inspecter les livres de compte de l’entreprise ou de l’industrie, de surveiller et de contrôler tous les revenus et les dépenses et les actions de la direction.

Dans le programme de transition au socialisme l’homme politique russe Léon Trotsky explique que le premier pas vers le contrôle réel de l’industrie est l’élimination des “secrets de l’entreprise” : la comptabilité est utilisée en effet pour justifier toutes les attaques contre la classe ouvrière, telles que les réductions de salaire, les licenciements et l’augmentation des cycles de travail. Quand les entrepreneurs disent qu’ils sont en faillite ou qu’ils perdent des bénéfices, il faut demander des comptes. Le contrôle ouvrier permet aux travailleurs de connaître les chiffres et donc la situation réelle de l’entreprise. L’idée est de lever le voile, de démontrer à la classe ouvrière le fonctionnement détaillé du système capitaliste, c’est un pas nécessaire dans son élimination.

Source : Ciudad Caracas http://www.ciudadccs.info/?p=173699 CAROLINA HIDALGO/CIUDAD CCS

Traduction : Thierry Deronne, URL de cet article : http://www.larevolucionvive.org.ve/spip.php?article1561&lang=fr

Vie quotidienne dans une usine de Production Sociale dans l’Etat Guarico

vendredi 15 janvier 2010

Aux murs de l’usine sont dessinés des visages : le chef indigène Guaicaipuro, Ernesto Che Guevara ainsi que Simon Bolivar, on peut lire : « souvenez vous que l’échelon le plus élevé que peut atteindre l’espèce humaine est l’être révolutionnaire » (Ernesto Guevara).

Une femme en uniforme conduit un monte-charge. Ana Teresa Marín, coordinatrice générale de l’usine explique : « notre principale tâche est de produire de la farine de maïs blanc et enrichie. »

Les machines tournent à plein régime. Chaque jour l’usine peut recevoir jusqu’à 72 tonnes de maïs blanc et le transformer en 47 tonnes de farine de maïs pré-cuite. Cela permet non seulement d’alimenter l’Etat Guarico de farine de maïs, mais également de produire pour l’ensemble du pays cet ingrédient de base de l’arepa vénézuelienne (galette de maïs).

La volonté du gouvernement bolivarien est que ce produit aille également aux conseils communaux, aux producteurs, aux Mercal et PDVAL (supermarchés à bas prix) et aux cantines populaires.

Un homme nous interpelle : « c’est comme ça que ça marche, nous faisons un produit de qualité et il est largement diffusé parmi la population. Cela permet d’empêcher que les grandes entreprises capitalistes sabotent le circuit en accaparant les produits pour les revendre plus cher, comme ils l’ont fait plus d’une fois ».

Une dame arrive pour acheter deux paquets de farine, et la jeune fille qui lu répond lui demande « vous allez à la cantine populaire ? ». La dame répond que oui et prend le chemin de ce lieu où chaque jour 150 personnes ont de quoi manger.

Plus loin, un paysan producteur, Carlos Mayorca, perché sur un cheval rassemble le bétail. Il nous explique que l’usine de farine fait maintenant partie de la famille, qu’il enlevait les mauvaises herbes qui poussaient aux alentours, et chassait les voleurs qui traînaient par là. « Beaucoup de gens vivent ici et travaillent dans l’usine, j’en suis très fier, car nous nous bénéficions tous de ces produits »

Un jeune homme rencontré dans l’usine nous déclare « nous venons des conseils communaux, nous sommes volontaires pour aller dans les petits villages pour motiver la communauté à participer aux conseils communaux, nombreux sont ceux qui restent apathiques, qui n’ont pas l’envie de se former ou de se réunir. »

La coordinatrice Ana Teresa Marín reprend : « ce n’est pas facile, nous ne sommes pas là pour profiter des fruits du socialisme, mais pour le construire, pour que nos enfants le vivent dans un nouveau pays, avec les possibilités qui s’ouvrent à eux dont nous n’avons profité, le travail se construit, en luttant et donnant tout ce que nous pouvons dans ce sentiment d’appartenance. »

La femme avec ses deux paquets de farine arrive à la Cantine Populaire, elle ouvre un sac et commence à préparer la pâte et à cuisiner. Elle nous explique qu’il est très simple de pétrir cette farine, elle est de bonne qualité, elle a bon goût et elle va directement bénéficier à la population de Chaguaramas, et elle est vendue ici moins chère. Elle continue expliquant que l’usine fournit du travail aux personnes au chômage, qu’ici il y en avait beaucoup. L’arepa cuit doucement.

« Plus précisément, nous ne savions pas ce que c’était « semer le pétrole », aujourd’hui nous ne voudrions pas que lorsque le pétrole soit épuisé, nous n’ayons rien construit. Désormais, nous avons cette usine ».

Nelson Cova

Traduction : Grégoire Souchay pour :http://www.larevolucionvive.org.ve/

“El Maizal”, une commune en construction

mardi 5 janvier 2010

Dans la ville de Sanare de l’Etat de Lara on peut découvrir des hectares de champs avec des cultivateurs y travaillant. Traversant un large chemin, nous entrons dans la propriété “El Maizal” récupérée par le président Hugo Chavez au début de 2009. A l’origine, les terres étaient destinées à une entreprise socialiste, mais avec la participation du peuple organisé, on marche désormais vers la commune socialiste. “Participent 21 conseils communaux, 12 dans l’Etat de Lara et 9 dans celui de Portuguesa, qui rompent avec l’axe géopolitique de division entre Etats fédéraux ». Désormais, pour passer de l’un à l’autre, il n’y a plus de problème de division « territoriale” nous explique un des porte paroles de la communauté.

“Ces terres appartenaient auparavant à un capitaliste et nombre d’entre nous étions auparavant ouvriers, salariés, soumis à cette personne. Avec l’expropriation au début de 2009 décidée par le président, nous n’avons pas seulement récupéré El Maizal mais également le domaine El Piñal, et nous avons pu mettre entre les mains des communautés organisées ces unités de production pour les mettre en production maximale avec la main d’œuvre que nous apportons afin de faire avancer le processus.”

Perchés sur un tracteur Veniran, on se dirige sur les parcelles de la communauté pour travailler directement les 200 hectares de l’un des domaines. Ces terres s’étendent au total sur 2237 hectares. On sème ici des haricots rouges, qui pourront ensuite aller à la communauté et permettre de fournir des aliments à la population en garantissant la souveraineté alimentaire. Avec l’apport financier du Fond de Développement Agricole Socialiste (FONDAS) on a pu acquérir trois tracteurs, lesquels ont fourni un large soutien à la communauté et a permis de resserrer le lien d’appartenance pour améliorer les conditions de vie pour tous.

Devant toutes ces terres semées et arrosées d’eau fraiche, on nous explique : “nous voulons rompre avec le paradigme selon lequel les groupes de pouvoirs doivent être ceux qui gouvernaient ici, que nous n’avons rien d’autre à faire que d’obéir à cette clique politicienne qui nous disait quoi faire, c’était l’époque de la “démocratie représentative, dont les bases se trouve dans l’ancienne constitution de 1961, après que le pacte néfaste de Punto Fijo (NdT : alliance gouvernementale et programatique des partis dominants de l’époque) de l’oligarchie qui maintint la politique dans un cercle fermé. Ils firent leur constitution, décidèrent que la représentation était la seule manière de faire, car nous n’avions pas, selon eux, la capacité de gouverner comme nous le faisons actuellement. Et puis est venue la nouvelle constitution de la République, nous avons élu les députés représentants du peuple pour l’assemblée constituante qui ont écrit la nouvelle constitution de 1999, faite par le peuple, une constitution très avancée, une des plus avancées au monde” commente Juan Heredia, porte parole de la commune “El Maizal”.

Richard Silva nous fait part quand à lui de “l’importance de l’organisation de chacun et de la communauté toute entière. Pour nous, il est plus facile de faire un travail en collectif que de le faire seul. Nous nous sommes organisés en salle de bataille sociale où nous avons crée 12 commissions de travail, et dans chacune on trouve au moins un porte-parole par conseil communal, soit au moins 21 personnes. Actuellement plus de 200 personnes travaillent activement dans l’organisation et la planification du travail.”

Avec pelles et pioches, les femmes de la communauté travaillent la terre de jour en jour pour transformer la vie.

Une activité se tient dans la communauté. Appelée “Plan de Travail Communal” celle-ci compte sur tous les conseils communaux de la zone lesquels aident au :

- transport de café depuis les zones en altitude avec des véhicules adaptés

- transport de passager vers ces mêmes zones d’altitude

- avancement du projet d’usine d’emballage de maïs

- opérations médicales et de soins

Richard Silva ajoute : “Tout cela vise à résoudre les besoins que nous avons au sein des communes, nous manquons d’un mercal (supermarché à bas prix) mais aussi de statistiques sur le taux de chômage, le nombre de personnes handicapées, de retraités, dans la communauté.

Nous souhaitons lancer avec l’appui de la commission de télécommunication, une radio communautaire qui sera le fer de lance pour que l’information diffusée serve aux habitants de la région. Tout cela ce sont des propositions qui entrent dans le cadre du même plan communal. Nous consultons également la population pour savoir si elle souhaite établir un poste de garde à l’entrée du village”.

Journal du Changement 2010, Vive Centre-Ouest, équipe de Production Intégrale

Rédaction : Adriana Pacheco

Traduction : Grégoire Souchay pour :http://www.larevolucionvive.org.ve/

Transférer de plus en plus d´entreprises aux mains de la population

lundi 14 décembre 2009

Le président Hugo Chavez a annoncé l’intervention de l’État dans l’entreprise FEXTUN, dans l’État Sucre, qui appartient à des banquiers peu scrupuleux auteurs de malversations avec l’argent du peuple.

Le chef de l’Etat a chargé le tout nouveau ministre du Pouvoir Populaire pour les Sciences, technologies et les industries intermédiaires, Ricardo Menéndez, et le responsable du ministère de l’Alimentation, Félix Osorio, de former une équipe mixte avec les intervenants étatiques et les travailleurs pour augmenter le potentiel de l’usine Fextun.

Un crédit mixte sera nécessaire, un financement à la fois public et privé, a annoncé le mandataire national tout en lançant un nouvel appel aux banques privées pour qu’elles respectent la loi. “Banque publique ou privé, plus d’excuses ! Leurs ressources et leurs crédits doivent aller à la production”.

Selon les informations fournies par l’entreprise, Fextun produit actuellement 12.647 boîtes de thon par jour, “ce qui représente 0,73 % de l’ensemble du thon consommé au Venezuela, alors que nous sommes parfaitement capables d’approvisionner le Venezuela, les Caraïbes et une partie de l’Amérique”.

Le président, au vu de ces informations, a demandé aux institutions concernées de dessiner un plan spécial de distribution de ce thon, de réviser les prix pour déterminer le véritable coût de production et ainsi établir le prix de vente au public le plus juste, avec une différence permettant de couvrir décemment les frais et les salaires des travailleurs.

Le mandataire national a également affirmé qu’il était fondamental de planifier l’expansion de l’entreprise et de développer l’exportation, “nous avons une grande capacité (de pêche) dans les Caraïbes, l’Atlantique et le Pacifique. Nous avons donc besoin d’agrandir cette entreprise et d’élargir les canaux de distribution”.

La Corporation des Marchés Socialistes (Comerso) est un des canaux de distribution quii permettra de diminuer le nombre d’intermédiaires dans les chaines de production, a déclaré le leader de la Révolution Bolivarienne, en répétant que le socialisme a pour devoir de planifier la production et la distribution.

Pour sa part, le ministre du Pouvoir Populaire pour l’Agriculture et les Terres, Elías Jaua, a annoncé que le Venezuela disposera en janvier prochain de deux bateaux de pêche : un thonier et un pour la pêche au maquereau.

Les droits des 652 travailleurs sont désormais garantis. Indepabis a lancé le processus de prise de contrôle le 2 décembre dernier.

Ce vendredi, c’est l’entreprise Collecteurs et Transporteurs de Céréales (ATC) située dans le municipe Araure, dans l’Etat Portuguesa qui a été récupérée par le Gouvernement Bolivarien, pour avancer dans le contrôle des entreprises qui se trouvaient aux mains de banquiers impliqués dans les récentes malversations contre lesquelles est intervenu l’Etat.

En communication par satellite avec l’Etat Portuguesa depuis le salon Ayacucho du Palais Miraflores, le chef de l’Etat a assuré que “tous les travailleurs sont fondamentaux en tant qu’âme de ces entreprises, et d’autant plus qu’actuellement ils vont initier la transition vers un modèle d’entreprise socialiste.”

La récupération de cette entreprise implique, précise le président, de remettre en fonctionnement les 233 transports actuellement inutilisés, sur les 751 que compte l’entreprise.

Le président a souligné qu’avec cette intervention de l’Etat, les travailleurs pourront mieux s’organiser, il les appelle à former des conseils ouvriers et des conseils de travailleurs, expliquant qu’il s’agit d’organiser la classe ouvrière. “Les conseils communaux et les conseils ouvriers doivent s’unir”.

Au cours de son intervention face aux épargnants des banques dans lesquelles l’Etat est intervenu, le chef de l’Etat a insisté sur le rôle foindamental des travailleurs. “Face aux attaques médiatiques qui cherchent à semer la panique et à déstabiliser la population, nous avons un gouvernement : les travailleurs, le peuple”.

Sur le cas de la compagnie d’Assurance La Previsora, il a rappelé qu’une partie des fonds ont été détournés par quelques délinquants financiers, et que cette entreprise est désormais aux mains du peuple, comme aujourd’hui cette usine de céréales. “Il ne s’agit pas moins que de la naissance d’entreprises socialistes”

11 entreprises déjà récupérées dans l’Etat Portuguesa

Le président a déclaré également au sujet des 11 entreprises déjà nationalisées dans l’Etat Portuguesa : “pas une seule ne doit rester aux mains de ces bandits. Ces entreprises doivent être récupérées pour qu’elle produisent selon les intérêts du pays, nous continuerons donc à chercher sans relâche les informations, pas un seul camion ni une tête de bétail ne doivent manquer à l’appel.”

Un des travailleurs de ATC, Gustavo Silva, a souligné le potentiel de cette compagnie dans la mesure où elle travaille avec les conseils communaux : “C’est désormais une entreprise socialiste pour le peuple” signale José Espinosa, porte-parole du Conseil Communal “Algodonal”, alors que Haischel Escorche, responsable de l’équipe de récupération de l’entreprise déclare qu’ils sont tous prêts à se joindre à la Révolution et avancer. “Nous sommes une équipe enthousiaste prête à poursuivre le transport de cette matière première et à distribuer les produits dans les Mercal et les PDVAL (supermarchés de l’Etat fournissant des aliments de base à prix démocratiques).

Source : P.P. / Anaís Pérez

Traduction : Grégoire Souchay pour http://www.larevolucionvive.org.ve/

Sur la route de Cumaná…

dimanche 13 décembre 2009

A l’origine, une nouvelle lubie de notre camarade de Vive, nous faire voir du pays.

Et le voici qu’il nous parle d’une entreprise nommée La Gaviota qui va être nationalisée officiellement le jour même et que ce serait bien qu’on y aille, admettons.

Nous, c’est le camarade toulousain Maxime Vivas (écrivain, auteur notamment de la Face Cachée de Reporters sans Frontières) et moi même.

Il est donc 6h du matin quand nous quittons Caracas pour Cumana, dans l’Etat de Sucre, à 8h de route (en comptant les heures de bouchons).

Voyage cahoteux avec des nids de poule en plein milieu des « autoroutes », si gros qu’on parlerais plutôt de nids d’autruches, mais pas chaotique pour autant. Quelques arrêts dans les panaderias (boulangeries) pour touriste, à vous faire regretter les mêmes des quartiers chics de la capitale pourtant déjà excessivement chers.

Nous traversons l’Etat de Miranda, descendant les collines vers les plaines verdoyantes. Puis la forêt touffue, ou jungle, ou ne sais plus, avec les vendeurs de fruits, bananes, fruits de la passions, mandarines, …

Voici un péage, le seul, nous payons quelques centimes. On croise des postes de péages sur toutes les routes au Venezuela mais il est rare que ceux-ci servent encore à leur usage premier. les routes du Venezuela appartiennent elles aussi au domaine public.

Nous voici dans l’Etat Azoantegui, avec ses grandes plaines entre plaines semi-désertiques, faisant penser au Mexique, avec les cactus au bord de la route, sous un climat chaud et sec.

Puis une lagune, bleue océan, calme, au bord de laquelle j’ai appris par une traduction du début de mon séjour qu’il s’y trouve une coopérative socialiste de pêche. Invisible à l’oeil de l’autoroute mais bien réelle

On roule, roule, et on passe devant les puits de pétrole, le cœur de la richesse de cette nation. Cette richesse qui est aussi source de beaucoup de problèmes, comme un cadeau empoissonné. Rien n’est possible sans, mais on ne put rien faire tant qu’il est là. cette richesse qui appauvrit. Encore un paradoxe. pas des moindres.*

On traverse les villes, on arrive à Barcelona, eh oui ici aussi, et on reprend l’autoroute. Puis voici Puerto la Cruz, à la limite avec l’Etat Sucre, une ville clairement touristique et nous commençons à grimper les montagnes pour suivre la route du bord de mer et redescendre vers notre destination, avec tout le long vue sur la mer, la côte, les plages, qu’on dit ici encore plus paradisiaques qu’à Choroni.

Enfin, nous finissons notre périple et derrière les collines on arrive à Cumanà, une cité balnéaire, hôtels, plages, vendeurs, tout pour les touristes. Sauf que ce n’est pas précisément le motif de notre visite.

En bon gauchistes, nous sommes une fois de plus là pour suivre le processus révolutionnaire à partir de la base (révolutionnaire). Et évidemment, nous nous concentrons dans les lieux où ça marche afin de généreusement collaborer à la (honteuse) propagande chaviste.

Nous arrivons sur place sur les coup de 14h. On passe le portail et nous entrons.

Un immense espace s’offre à nous, avec devant une grande usine, plutôt sobre, même austère, s’il n’y avait devant tout un petit monde s’affairant à monter une scène de spectacle, et ces gens discutant tranquillement sur les chaises installées devant la scène.

Au dessus de la scène, cette photo, si explicite, et pourtant ce n’est que plus tard que nous comprendrons un peu mieux de quoi il s’agit vraiment. « La Gaviota alzó el vuelo al socialismo »

Je retrouve Rafael, notre contact, que j’avais rencontré Fama de America quand ces ouvriers étaient venus jouer pour ces autres travailleurs en lutte une pièce de théâtre sur leur combat. Embrassades chaleureuses, présentation de tout le petit monde. Il y a là des ouvriers et ouvrières, des militants sociaux, des membres du conseil communal, des représentant des fonds d’aide du gouvernement.

Devant nous la scène, derrière nous et plus loin dans la place, un bâtiment plus petit avec des groupes s’affairant devant. On se rapproche.

On se trouve face à la Salle de Bataille Sociale « Subversion Caribe », un lieu où peuvent se rassembler les conseils communaux, les commissions, les lutteurs sociaux.

Devant, une sono crache à plein poumon la voix d’Ali Primera et ses chants populaires et révolutionnaires. On entre dans les lieux et on nous dirige vers les cuisine où les ouvrières et les ouvriers de l’usine préparent la hallaca, le plat de noël au Venezuela, et nous en offre une immédiatement, que nous dégustons avec saveur.

Étant passablement épuisés, Rafael nous désigne en souriant des matelas stockés dans un coin et nous nous écroulons dans une sieste réconfortante.

Mais où sommes nous donc me direz vous ?

La Gaviota est une fabrique de conserves de sardines et de fruits de mer. Une usine qui emploie 330 ouvriers, majoritairement des femmes, qui distribue les sardines en conserve dans le pays. Il y a 6 mois ces travailleurs ont commencé une lutte pour obtenir la nationalisation de l’entreprise. Condition de travail difficile, faibles salaires, exploitation des gérants. Les ouvriers effectuait alors les deux 12, en non pas les trois 8, en étant payé la moitié des (au minimum) 58 heures de travail hebdomadaires.Comme chaque fois dans ce cas, le gouvernement a pris une mesure d’occupation temporaire afin de mesurer la viabilité de l’entreprise et si elle est d’importance à l’économie nationale, dans le cadre d’un programme de souveraineté alimentaire.

Après quelques mois de lutte, le gouvernement a accepté rapidement la nationalisation.

Ce 5 décembre 2009 est la date où l’usine est officiellement nationalisée.

Mais pas dans n’importe quelle condition car comme nous l’explique un des ouvrier, l’usine est totalement gérée par les ouvriers. Il n’y a pas de patron, un simple comité de coordination. ils sont arrivés à s’organiser pour les commandes, les contrats, les ventes. Les pêcheurs du coin livrent la matière première, les travailleurs font leur travailleur de mise en conserve et les produits sont exportés sur les marchés locaux, mais également dans tout le pays via les réseaux de distribution à bas prix Mercal et Pdval. Dans cette organisation, ils ont réussi en diminuant la production de 50% pour retrouver un niveau de pénibilité du travail acceptable, en réorganisant la structure avec des salaires garantis pour tous et non plus au fonction du rendement, avec tout cela, ils ont encore un bénéfice record et peuvent s’octroyer à tous un salaire de 2500 BsF mensuel, presque le triple de leur salaire antérieur.

Nous sommes donc dans une usine nationalisée ET autogérée.

Alors, pour fêter cet évènement exceptionnel, les ouvriers et les communautés de Cumana ont organisé un festival intitulé : « la Gaviota a fait le saut vers le socialisme »

Comme dit précédemment, l’usine accueille la salle de bataille socle et les ouvriers sont aussi investits dans la vie de quartier, dans le PSUV et des les luttes sociales extérieures.

On se réveille sous le coup de 16h. Beaucoup de monde est arrivé. On voit défiler les camionettes et descendre les groupes de musique et de danseurs.

Programmé à13h, le spectacle commence à 16h30.

La musique commence.

Un groupe de danseuses folkloriques de musique traditionnelle vénézuelienne nous fait une démonstration de robes de couleurs et de mouvements pleins d’allégresse.

Vient ensuite sur scène une chanteuse locale, apparemment très connue ici, qui dans un sanglot d’émotion déclame un chant composé à la gloire des travailleurs de la Gaviota.

Puis vient le tour des jeunes de l’école de danse de Cumana. Devant nous une démonstration de sensualité, de rapidité et de maitrise ..

… Le joropo, danse traditionnelle des llanos, les plaine du centre, une danse majestueuse, avec les tenues qui vont avec.

Puis c’est le tour d’une groupe de la gaïta, chant traditionnel de noël, venu de Maracaibo, dans l’Ouest, devenu culture nationale, sauf qu’ici il n’y a que des femmes qui chantent et elles parlent de socialisme et de la Gaviota.

Peu après vient un autre groupe de danse, cette fois des enfants, qui procèdent aux aussi un joropo endiablé, au milieu d’une coupure d’électricité du secteur.

Entre chacune des chansons, les organisateurs remettront un titre de reconnaissance aux groupes. Les pauses et les installations de chacun des musiciens laisseront un laps de temps disponible pour des lectures, déclarations ou poèmes en tous genres. Il y en aura à la fin de chaque chanson.

Je me souviendrais longtemps de ce musicien, ouvrier de la Gaviota, timide et tremblant, amené sur le devant de la scène guidé par la main, prenant le micro et déclamant un poème de sa composition, qui fit l’effet d’un soufflet qui s’abat sur nous et nous laisse cois d’admiration.

Il y a aussi cet autre ouvrier qui au moment de débuté une chanson, prendra soudainement le micro et déclarera la Gaviota « base de Paz, base de paix contre l’impérialisme yankee dans Notre Amérique ». Je discute avec mon voisin, lui parle du 23 de Enero, il connait, évidemment.

Viendront ensuite des mariachis (chanson traditionnelle mexicaine) vénézueliens, avec leur chanteur complètement ivre qui tentera en vain de nous convertir à une secte protestante évangéliste, tout en chantant horriblement faux. Moment de fou rire collectif mémorable.

Et puis viennent des groupes de jeunes, de Caracas, du reggea, du rock, on change de ton. Joue un groupe de Caracas, que j’avais déjà croisé au 23 de Enero lors du concert pour le référendum.

On sent a ce moment dans la foule comme un souffle, les gens commencent à danser plus massivement. Les percussionnistes sont déchainés, deux, trois temps, quatre temps, ils changent selon le morceau et s’adaptent à la musique.

Vient un autre jeune, qui reprend de manière très rythmée les grands succès d’Ali Primera avec la foule debout qui chante et danse. J’apprendrais plus tard qu’il s’agit du fils du chanteur populaire.

Et puis viendra la conclusion, où sur scène ils se retrouveront tous, tous ceux qui ont participé au festival. Les jeunes sur le devant de la scène, Les petits encore devant et tout les autres là où il reste de la place, derrière, sur les côtés, dans le public.

Ils entament la chanson du groupe « La Cantera » : Libertad, la luna en mi pensamiento.

La chanson commence doucement, soudain je vois un ouvrier, le sourire jusqu’aux oreilles, courant précipitamment à l’intérieur de l’usine et en ressortant avec un but de tissu coloré.

Puis une ouvrière accroche à un ballon de baudruche un drapeau rouge qu’elle brandit.

Le bout de tissu coloré est un drapeau, le drapeau du Venezuela, l’ouvrier juché sur une chaise le tend au dessus de la scène. Il projette son ombre sur le mur blanc de l’usine. Et puis. et puis,

Il y aura cet instant de pure synchronie, de parfaite cohésion. Tout le public monde chantant, dansant, assis ou debout, peu importe, toute la scène répétant ces mots « libertad, libertad, libertad, la luna en mi pensamiento », (liberté, la lune dans mes pensées). La lumière des projecteurs se reflette au travers du drapeau vénézuelien tendu au dessus de tous, et au fond cette image de la gaviota, la mouette, volant au devant d’un coucher de soleil en forme d’étoile. L’image est surréaliste.

Personne n’a eu besoin de crier « patria socialismo o muerte, venceremos », le slogan des chavistes. Il n’y avait pas de caméra, pas de journalistes, seulement des homme et des femmes. Pa de manipulation ni de propagande, un simple évènement collectif. Ca n’a pas duré certes, mais,

Au milieu de tous ces chavistes, les critiques, les contradictions, les oppositions, la propagande, quittaient les pensées. Il n’y avait qu’une mystique commune, un sentiment d’unité si fort, celui qui fait croire qu’on peut déplacer les montagnes et qui donne envie de sourire aux autres, de serrer son voisin dans ses bras et de chanter et danser ensemble de rire et de croire que tout est réellement possible sur cette terre.

Si futile, si irréel, si enfantin et naïf mais, au moins pour moi c’était là.

L’espace d’un peu plus d’une minute, j’ai vécu un instant de socialisme. Et la seule chose que je peux désormais espérer c’est que ça ne soit pas le dernier… La musique s’arrête. Pas brutalement, la descente s’est faite en douceur avec quelques autres chansons, les gens partent progressivement.

Un petit vieux m’accoste et me parle des héros du Venezuela. Je lui confie mon ignorance crasse de l’histoire des figures historiques du pays. Il s’en va, me dit de l’attendre. Dix minutes plus tard le voila revenu chargé de bouquins, portant sur les héros du pays et de l’Amérique Latine. il me les offre.

Nus nous dirigeons vers l’infirmerie de l’usine où nous posons nos affaires et nous endormons sous l’oeil des affiches du gouvernement.

Réveil à 6h du matin. Difficile. Pas la gueule de bois (pas d’alcool) mais presque. Sueur, poussière, on est pas super propre et on ne sent pas forcément le jasmin.On cherche le gardien pour qu’il nous ouvre les portes. Celui-ci nous propose de visiter l’usine. Nous acceptons.

Effet de la veille ou de la fatigue, toujours est il que j’ai immédiatement été pris d’une envie de photographier chacun des détails de l’usine et de ses machines. la tête embrumée, tentant de cadrer et d’avoir des photos nettes, je me fais la réflexion qu’avant de venir au Venezuela, je n’avais jamais regardé une usine ni ne m’étais intéressé à son fonctionnement, son histoire, la vie des gens à l’intérieur. On est le révolutionnaire qu’on peut..

Le gardien travaille aussi et les gardes de nuit se font à tour de rôle. Il nous explique chaque phase de la production : arrivée des poissons, découpe, cuisson, préparation des condiments, pose des couvercles, expédition.

Il nous raconte aussi tout ce qu’ils ont gagné : médecine du travail, infirmerie, ticket restaurants, augmentation des salaires, diminution de la pénibilité, mais surtout, faisant écho une phrase que j’ai déjà entendu à plusieurs reprises :

« nous avons retrouvé notre dignité ».

Il est l’heure de partir, retrouver les bouchons, la ville, l’agitation et la pollution. Le « processus » et le quotidien révolutionnaires ou pas. Cet ouvrier me dira alors cette phrase, la dernière qui me reste de la Gaviota :

« Tant que nous serons là, tant qu’il y aura ne serait-ce qu’une Gaviota dans ce pays, existera la Révolution ».

Nous nous disons au revoir. On passe la porte. Et nous partons.

Epilogue :

Sur la route nous avons faim, nous payons à nouveau cher pour une petite empanada. Notre chauffeur s’arrête à cinq reprises pour charger des denrées, bananes plantin, mandarines, gateaux tradtionnels, lard séché (! !!), essence aussi. 0.10 Bolivars le litre. 2 centimes d’euros. 90 centimes pour 30 litre. On prend une bouteille d’eau de 33 cl : 7 BsF, 2 euros. Paradoxe des contradictions.

On croise en traversant Portuguesa un panneau publicitaire immense pour une bière avec dessus une nana quasiment à poil. La question féminine n’est pas encore tout à fait résolue, elle non plus.

Que restera-t-il de cette escapade à la Gaviota ?

Est-ce une autre de ces exceptions ne confirmant pas la règle comme j’en ai déjà vu d’autres en ce pays ?

Et quand bien même, est-ce qu’un pays qui peut, grâce à des changements politiques arriver à créer ce genre d’évènement, est-il vraiment foutu, pétris de contradictions, s’autodétruisant de jour en jour ?

Certains disent que toute société totalitaire est vouée à s’effondrer dès lors qu’une personne arrive à porter une voix dissidente en son sein. N’est pas l’apanage de processus révolutionnaire d’exister à partir du moment où en un lieu donné une personne y croit et la met en pratique ?

Je ne vois bien que ce que je veux voir de ce pays, j’en suis conscient, mais le peu que je ne me cache pas existe lui aussi, il serait fâcheux de l’oublier, un rêve une utopie, un processus, une révolution, une raison de vivre ?

Bien des choses que je ne sache pas. Et c’est tant mieux car c’est la seule raison qui me (et nous) permette d’espérer.

Grégoire Souchay, décembre 2009.

Source : http://escapades-bolivariennes.blogspot.com/2009/12/instants-socialistes.html

Voir aussi :

08.09.2009. « LA GAVIOTA », nouveau documentaire sous-titré en français sur la lutte des travailleurs au Venezuela.