Venezuela, une femme parmi tant d’autres (8): Marian Blanco

Synopsis:Ma satisfaction quotidienne, quand je remonte chez moi, c’est le salut et le sourire des gens. Ça ne s’achète pas. Une chose que m’ont enseignée mes patients, c’est de ne jamais renoncer à l’humilité. “ Ainsi parle la docteure Marian Blanco, médecin intégrale communautaire de la Mission Barrio Adentro, qui travaille dans les secteurs populaires de l’ouest de Caracas.

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Marian (à gauche) dans une des nombreuses assemblées de la Commune Altos de Lidice (Caracas)

Avant, dans les années 90, les politiciens nous considéraient comme des objets de leur charité, nous n’étions que leurs machines à voter. Chavez est venu changer tout cela. Pour lui chacune et chacun de ceux qui s’efforcent de vivre, qui luttent, était important(e). Cela vous rend amoureux. Cette même passion fait que le processus révolutionnaire ne va pas se refroidir, ni au bout de vingt ans, ni de trente ni de cinquante. La Patrie, ce n’est pas un morceau de terre situé géographiquement. La Patrie, c’est se reconnaître et de se respecter en tant qu’Égaux dans les différences. Nous sommes pétris d’adversité. Ce que nous n’avons pas, nous l’inventons. Rien ne nous nous paraît trop grand. Avec humilité, toujours.

Durée : 4 min. 40 sec., ESP sous-titres FR. 

Son: Víctor Hugo Rivera

Caméra et montage: Thierry Deronne

ProductionVenezuelainfos

République Bolivarienne du Venezuela, 2019

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Le pouvoir constituant se mobilise pour le logement populaire

Le Venezuela est un pays hautement polarisé. La politique s’éveille chaque matin dans les conversations, dans les transports en commun, autour des kiosques à journaux, dans les bars, dans les écoles, dans la rue, au boulot… partout. Au coeur de cette politisation, le phénomène citoyen du chavisme compte vingt ans d’existence. Son sujet social, enraciné dans les quartiers populaires des 80% de la population, reste invisibilisé par les médias privés nationaux (majoritaires) et internationaux. Seule a droit de cité médiatique la minorité de classe moyenne et haute qui manifeste, souvent avec violence, son refus des verdicts électoraux et rêve encore d’un débarquement de marines, d’un coup d’Etat à la Pinochet, et d’un nouveau Plan Condor pour “nettoyer” définitivement le pays. Comme ces manifestant(e)s des quartiers aisés sont le seul “peuple” admis à la télé, on comprend que les visiteurs étrangers soient surpris de découvrir la réalité sociale du Venezuela. Telle la mobilisation citoyenne du 18 juin 2019, arrivée aux portes de l’Assemblée Constituante, en plein coeur de Caracas, pour défendre une nouvelle loi sur le logement populaire.

Alors que la “Gran Mision Vivienda”, créée par le président Chavez avec l’objectif de construire des logements bon marché (50 % du prix du secteur privé) pour les secteurs populaires, vient d’atteindre la barre de deux millions 694.185 mille logements en juin 2019 (avec près de 12 millions de bénéficiaires) et garde le cap sur l’objectif de 3 millions de logements, un collectif de 400 personnes est venu demander à ses député(e)s un droit de parole dans l’hémicycle. Dans quel but ? Présenter une loi sur la production autogérée d’habitats et de logements populaires.

« Renforcer les capacités des populations à produire et à reproduire leur vie, c’est cela, l’autogestion » expliquent dans leur manifeste plus de 30 organisations, dont le Mouvement des Habitant(e)s et les Assemblées Vivre au Venezuela. Le collectif a dû faire le tour de plusieurs entrées des bâtiments de l’Assemblée Constituante avant d’être reçu par le député Ricardo Molina, ancien ministre du Logement et de l’Habitat, des Transports et Travaux publics, qui était sorti leur parler à l’angle de la place Bolivar. Molina s’est engagé à travailler sur la loi, d’abord dans les commissions, pour la présenter ensuite en assemblée plénière.

Ce projet de loi a été présenté il y a deux semaines lors d’une mobilisation semblable. Aujourd’hui, l’objectif est d’accélérer le débat. Vu le contexte qu’affronte la nation, la proposition des organisateurs(trices) est de renforcer les organisations du pouvoir populaire, en particulier sur l’axe du logement.

« Beaucoup de progrès ont été réalisés au cours de toutes ces années avec la Grande Mission du Logement au Venezuela, le quartier populaire a été reconnu et revendiqué, ainsi que les habitant(e)s exclus et rejeté(e)s dans la périphérie urbaine. Nous comprenons qu’il reste encore un long chemin à parcourir. Nous voulons réaliser de nos propres mains la reconstruction territoriale de notre habitat : logement, zones récréatives, espaces socio-productifs. À notre Assemblée Nationale Constituante, nous proposons d’autogérer nos maisons, avec des outils et des matériaux fournis par l’Etat” nous explique Irma Pacheco tandis que la mobilisation avançait sur les trottoirs de l’avenue Universidad.

Dans le communiqué accompagnant la présentation du projet de loi, les organisations précisent: “Il y a une expérience sans précédent reconnue aux niveaux national et international: à ce jour 37% des maisons construites par la “Grande Mission Logement” ont été construites par des organisations populaires sous différentes modalités de gestion. C’est une grande école.” C’est à partir de cette expérience que l’idée est de faire avancer le débat sur la loi, sans plus retarder son approbation.

Habitad-20-300x168Habitad-5-300x168Source: http://www.crbz.org/en-defensa-de-la-vivienda-popular/

Traduction: Thierry Deronne

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La commune « Che Guevara », une expérience d’auto-gouvernement au Venezuela

S’il n’y a pas de café pour tous, il n’y aura de café pour personne”. La phrase est attribuée à Ernesto “Che” Guevara, dans les premières années de la révolution cubaine, quand on lui tendit une tasse au cours d’une réunion. Refus des privilèges jusque dans ses moindres détails. La conscience du collectif. Tou(te)s ou personne. Sur les collines touffues des hauteurs de Tucaní, chef-lieu du municipe Caracciolo Parra Olmedo, Mérida, cette phrase du Che résonne pratiquement. Non seulement parce qu’il y a du café pour toute la commune, au point d’en user comme monnaie d’échange, mais surtout parce que les prémisses des communard(e)s se basent sur la même aspiration à vivre mieux, dans un projet collectif qu’ils construisent depuis quelques années et continuent à défendre au milieu des difficultés auxquelles est soumis le pays.

Dans la Commune Che Guevara vivent 1600 familles, quelques 6000 personnes, organisées en 12 conseils communaux. La population élit deux représentants par conseil communal pour le parlement communal. Même si la légalisation s’est formalisée en 2013, cette organisation se construit depuis les 2008 et 2009 quand, avec le mouvement social et politique Corriente Révolutionnaire Bolivar et Zamora, les habitant(e)s ont établi la planification territoriale des communes, un plan toujours actuel et qui vise la construction d’une cité communale.

Le gouvernement des Etats-Unis nous assiège, désinforme sur notre processus révolutionnaire. Pas seulement sur ce que fait notre gouvernement mais aussi sur le travail que nous menons dans les communes, dans les conseils paysans, dans les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs)explique Cati Lobo, communarde et militante de la “Corriente”.

Ecoles, lycées, dispensaires et, principalement, production. Une des forces majeures tient dans la capacité productive de la commune. Dans les zones de moindre altitude, on observe des plantations de banane à cuire, de potiron, de yucca (manioc). A mesure qu’on gravit les collines, apparaissent en quantité des hectares d’ananas, d’orange et de citron. 15 camions d’ananas, quelques 450 tonnes sont produites chaque semaine aux moments de plus forte production. Et chaque semaine un camion de citron et d’oranges, parmi d’autres exemples.

La commune compte plusieurs entreprises familiales mais le bastion productif est le café et le cacao. La fierté de la commune, ce sont l’entreprise “Che Guevara 2021” qui produit, traite et distribue le cacao et dans une moindre mesure le café, ainsi que la Coopérative Colinas del Mirador (COLIMIR), productrice et distributrice de café.

La commune impulse l’échange de production en interne, avec d’autres communes, des privés, et l’Etat. Dans ce circuit intérieur on utilise le café comme moyen de paiement. Les prix de plusieurs produits se mesurent en kilos. Dans cette municipalité relativement proche d’une vaste zone frontalière qui s’étend économiquement de jour en jour (où domine le peso colombien), en pleine guerre économique que subit le pays et qui affecte entre autres la monnaie nationale, l’équivalence du café est une alternative inventée par les habitants.

Les entreprises de propriété sociale ne se concurrencent pas, elles pratiquent des prix unifiés. Avec d’autres communes on échange différents types d’aliments (viande, pâtes, riz) contre du café et du cacao. Même les uniformes scolaires s’échangent lors de journées organisées par les différents conseils communaux. Cette pratique est si courante que COLIMIR utilise une monnaie propre pour ses échanges avec des producteurs associés: le “Cafeto”, équivalent d’un kilogramme étalonné physiquement en sacs de café que la coopérative garde dans ses dépôts.

Pratiques et créations du peuple dans ses batailles quotidiennes pour affronter la guerre économique déployée par les Etats-Unis et ses alliés locaux. Ces derniers ont organisé des violences à Tucaní à la fin de février 2019: les “guarimbas” (violences d’extrême droite) ont obligé les conseils communaux à renforcer les conditions de sécurité pour empêcher le retour de telles actions. La défense territoriale de la commune est assurée par des brigades de défense populaire. “Les organisateurs de guarimbas ne peuvent être nos porte-paroles” affirme un boulanger qui possède un commerce face à la Place Bolívar, place nettoyée et reconstruite lors des journées de travail volontaire réalisées les samedis.

Les communes sont un des héritages les plus importants en termes d’organisation construits par la révolution bolivarienne. Organisation des gens visant à résoudre les problèmes quotidiens et à construire un pouvoir ascendant pour construire la nouvelle société. Comme l’explique Cati Lobo: “C’est le peuple qui impulse les communes. C’est le peuple, les bases citoyennes, qui s’approprient le projet communal et travaillent le plus dans ce sens. Ces efforts et ces initiatives ont permis d’arriver à ce que nous voyons aujourd’hui. Nous voulons détruire l’Etat ancien. Si nous ne croyons pas en notre propre pouvoir, si nous n’en faisons pas un précédent, on ne nous reconnaîtra pas. Nous sommes appelé(e)s à chercher les formes et les alternatives. Avancer vers l’auto-gouvernement, c’est un défi qui n’a rien de facile. Pour le relever, nous avons besoin de force et de conscience.

Source : Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora

Traduction: Thierry Deronne

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Le Venezuela au fond des yeux (1): Albert Cañas

Face à l’objectif médiatique de fixer notre imaginaire, Venezuelainfos poursuit doucement son travail de le ressourcer au réel. Nous vous invitons à un voyage au long cours à la rencontre de la jeune génération des photographes vénézuélien(ne)s. Après une première étape parmi les photos de Cacica Honta, voici un avant-goût de celles de l’ami Albert Cañas.

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Le photographe vénézuélien Albert Cañas.

Thierry Deronne – En quoi le fait d’avoir grandi dans le “barrio” (quartier populaire) influence-t-il ta manière de regarder Caracas ?

Albert Cañas – J’ai grandi à La Pastora, un secteur populaire qui est une icône traditionnelle de Caracas. J’ai appris à regarder ma ville à partir de la vie en commun et de la chaleur du “barrio”. Pendant longtemps je n’ai pas eu le besoin de quitter mon quartier: ma vie entière s’y déroulait. Quand j’ai commencé à parcourir la ville, adolescent, j’ai découvert les classes sociales, j’ai appris que les stations de métro ressemblent à leurs noms, que des gens vivent dans des maisons très pauvres, d’autres dans des immeubles ou dans des maisons de luxe. Naître et vivre dans le barrio a forgé mon caractère, m’a fait aimer la lutte pour montrer son meilleur visage, expliquer qu’il ne peut être réduit à la délinquance. Quand j’ai commencé à faire des photos il y a environ dix ans, j’ai toujours pensé à dépeindre la ville que je vois comme une ville merveilleuse habitée par des gens merveilleux. Puis j’ai roulé ma bosse dans toutes sortes de médias, avec ou sans contrat.

Plonger dans le monde du journalisme m’a amené à comprendre qu’il s’agit d’une fonction sociale, des gens pour les gens, et c’est ce que je veux appliquer dans mon travail. Être la voix et le moyen de celui qui n’a pas de visibilité, être la voix du créateur qui n’a pas d’espace pour montrer son art, du poète qui écrit dans l’anonymat, être la voix qui dénonce l’injustice et l’indifférence. 

T.D. – Quelle expérience en tires-tu, quel devrait être pour toi un média au service d’un peuple et d’une révolution ?

A.C.-  Ce n’est pas moi qui ai le plus travaillé dans la rue mais j’ai réalisé chacun de mes reportages avec passion. J’ai développé une bonne partie de mon travail à partir de mes propres envies, sans qu’il soit commandé ni couvert par personne, ce furent des enquêtes que j’ai menées pour mon propre compte. Mon rêve de journaliste est de faire le travail juste, ne pas travailler sous couvert d’un salaire. Chaque espace dans lequel j’ai travaillé et les personnes avec qui j’ai collaboré ont laissé leur trace en moi, j’ai eu la chance de travailler avec de grands professionnels du journalisme et de chacun d’eux j’ai essayé d’apprendre le plus possible. L’un d’eux m’a dit “tout peut être dit, tout, il faut savoir comment le dire”.

Je considère que les médias, les journalistes, doivent fonctionner au-delà des partis politiques. Malheureusement nous nous convertissons souvent en porte-paroles et en propagandistes d’intérêts externes au champ social, repliés sur les conférences de presse ou le suivi de Twitter. C’est un phénomène que je rejette totalement: c’est dans la rue qu’est la vérité, avec les gens, nous ne pouvons en rester à la vérité des maires, des ministres, des députés, des porte-paroles de l’opposition ou du gouvernement. Une citation dans une note de presse ne suffit pas. Une information a beaucoup d’aspects et il faut les envisager tous. Bref: le journalisme doit être social, pour protéger les gens et non les partis. Souvent on choisit de ne pas mentionner une information parce qu’elle affecte un parti, une institution, un politicien, cela n’est pas correct. Le journalisme doit être un espace de consultation y compris pour les politiques eux-mêmes, un moyen qui permette par exemple à un président de s’informer de ce qui se passe, c’est cela pour moi révolutionner le journalisme: un journalisme sans censure, qui se reconnaît comme l’arme la plus puissante d’un peuple.

T.D. – Tout ce peuple que tu photographies, comment réagit-il à ta production, que t’a-t-il appris dans ta pratique photographique, l’as-tu modifiée à travers cette rencontre ?

A.C. – Quand j’ai commencé à faire des photos, je me consacrais beaucoup au paysagisme et à l’architecture, j’avais beaucoup de mal à me rapprocher des gens pour leur demander de prendre une photo. Quand je me suis mis à écrire et à faire des reportages, j’ai vécu de mauvaises expériences parce que les gens n’aiment pas qu’on fasse des images d’eux s’ils ne savent pas pourquoi on les fait. Quand ai-je perdu cette peur ? Je n’en sais rien. J’ai appris à sentir la relation, à me rapprocher, à parler avec les personnes, à leur expliquer ce que je faisais là, et pourquoi je le faisais, et crois-moi, ce fut merveilleux. Quand les gens savent que tu es là pour raconter leur histoire, pour montrer leur essence par une photographie, ils sont très heureux. Parfois ils ont du mal à le croire, parce qu’ils n’ont jamais vécu cela. Quand tu te montres chaleureux, ils s’ouvrent et montrent qui ils sont, et parlent, parlent, te demandent comment tu veux prendre la photo, d’une certaine manière ils veulent que tu fasses un bon travail.

Dans mon cas personnel je remplis la double fonction: j’écris et je fais les photos, ce qui est très gratifiant en général. Parfois des choses m’échappent, je tente de capturer dans le portrait l’image vivante de celles et ceux qui me racontent leur vie mais je dois veiller aussi à ce qu’ils me confient toutes les données, c’est pourquoi parfois mes travaux ressemblent plus à une chronique qu’à un reportage formel. Je vis l’instant dans un rapport plus libre: plus qu’une interview, nous soutenons une conversation qui me permet de poser des questions à mesure que les personnes parlent, et quand on y pense le moins, et qu’ils ont oublié l’appareil, je prends la photo.

Le site d’Alberto Cañas : https://albertenriquebox.wixsite.com/trebla/

Sur Facebook : https://www.facebook.com/el.trebla.1

Ci-dessus: ils sont à Caracas depuis 15 mois maintenant, plus de 600 hommes et femmes, et tous ont plus de 50 ans, certains près de 80 ans. Qui allait penser qu’à ce stade de leur vie, ils ou elles seraient obligé(e)s de descendre dans la rue pour réclamer l’argent qui leur est dû. Cette histoire commence à l’époque où ils travaillaient pour la transnationale états-unienne Exxon Mobil. Lorsque celle-ci abandonna le pays, elle signa un accord avec la compagnie publique du pétrole PDVSA, le Ministère du Travail et la Présidence pour payer chacun des employés dont l’Etat se faisait désormais responsable. Selon les travailleurs, les paiements ont bien commencé à être effectués, d’abord à la haute direction, à certains syndicalistes et dirigeants mais pour l’heure eux, ils ou elles, restent dans la rue, dans l’attente de recevoir leur dû…

La ballerine aux pieds nus.

La ballerine aux pieds nus.

C'est un rituel à Caracas: le vendeur de hot dogs est l'un des travailleurs de la rue qui travaille le plus, c'est courant de voir un chariot avec plus de 10 personnes en train de manger et le gars affairé mais détendu, qui garde un calme parfait, tu lui demandes le hot dog et il te le prépare en moins d'une minute, "sans oignon, rien que des frites, sans moutarde ou avec tout". J'aime le son des pinces quand il commence à mettre l'oignon, le chou et les pommes de terre frites, un bon maître sait comment verser la sauce avec rapidité et précision pendant qu'il vous lance une blague sur la saucisse à l'intérieur. Merde, nom de Dieu, de vrais salopards.

C’est un rituel à Caracas: le vendeur de hot dogs est l’un des travailleurs de la rue qui a le plus à faire, il est courant de voir un chariot avec plus de 10 personnes en train de manger et le gars affairé mais détendu, qui garde un calme parfait, tu lui demandes le hot dog et il te le prépare en moins d’une minute, « sans oignon, rien que des frites, sans moutarde ou avec tout ». J’aime le son des pinces quand il commence à mettre l’oignon, le chou et les pommes de terre frites, un bon maître sait comment verser la sauce avec rapidité et précision pendant qu’il vous lance une blague sur la saucisse à l’intérieur. Merde, nom de Dieu, de vraies canailles.

Le rémouleur qui fait des miracles avec les vieux couteaux et refuse que tu le payes avant la fin du travail

La Pastora: nostalgie du quartier natal où les arbres voudraient parfois se toucher

Charly, le portier des restaurants de La Candelaria. “Pourquoi tu t’habilles comme ça?” “Parce que ça me plaît”.

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Créer ensemble. Avec les amis, complices, les peintres des murs du barrio.

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Le culte de San Juan, le solstice d’été et l’arrivée des pluies. L’héritage vivant de la culture afro-descendante qui une fois par an invoque en chantant ce saint et lui joue du tambour pour le faire sortir du Vatican et l’emmener à la côte. San Juan est plus à nous qu’à eux. Quartier de San Juan (Caracas). « Demande ce que tu veux au saint »

Photos et légendes: Albert Cañas.

Traduction: T.D.

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Venezuela, une femme parmi tant d’autres (7): Eneida Ramirez

En mai 2019 l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma et Terra TV ont initié un cycle de portraits de femmes du peuple vénézuélien. C’est une plongée dans le Venezuela « hors champ médiatique », à savoir populaire, quotidien et féminin en sachant que la femme est en première ligne des organisations révolutionnaires et de la résistance à la guerre économique états-unienne. Et qu’elles parlent sans besoin de faire dans la contre-propagande. Comme Eneida Ramirez, la couturière installée dans le quartier populaire de Petare (Caracas), passée de la découpe des patrons de catalogues à la fondation de sa propre “école”.

Durée : 4 min. 15’, ESP sous-titres FR. 

Image et montage: Jesus Reyes.

Son: Victor Hugo Rivera.

Production: Venezuelainfos 2019.

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Des habitants protagonistes de leur histoire (Gauchebdo)

VENEZUELA • Dans le cadre de la Gran Misión Vivienda Venezuela, des milliers de familles développent un modèle communautaire et autogéré de construction de leur lieu de vie.

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Une nouvelle forme de démocratie et de gestion collective dans un quartier construit par 130 familles. (AIt)

«Nueva Comunidad Socialista Amatina». Le nom est peint sur le mur à côté d’un portrait géant du Commandante. Renny Paruta nous accueille, fier de ce quartier que les 130 familles de la communauté ont construit de leurs mains. «Amatina est le nom d’une tribu indigène qui vivait ici à l’époque précolombienne», explique-t-il. «Nous l’avons choisi au moment de la création de notre Campement des pionniers, en 2011». Nous découvrons l’histoire d’un mouvement social et politique qui nous était jusqu’alors totalement inconnu: Le mouvement des habitant-e-s du Venezuela.

Cette plateforme populaire lutte depuis le début des années 2000 – dans un pays où presque 90% de la population est urbaine – pour une ville plus juste, le droit à un logement digne et la construction du socialisme et du pouvoir populaire. Parmi les différentes organisations qui composent la plateforme, les Campements des pionniers et leurs nouvelles communautés socialistes organisent les familles sans logements dans des projets collectifs autogérés de construction de l’habitat sur la base de la propriété collective et du travail solidaire.

Entre 2002 et 2011, des avancées importantes ont lieu au Venezuela en matière de droit au logement, surtout dans le domaine juridique. «Mais c’est en 2011, avec le lancement de la Gran Misión Vivienda Venezuela qu’un énorme saut qualitatif et quantitatif se produit dans la matérialisation du droit humain à un logement digne», souligne le Mouvement des habitant-e-s dans un document de 2015 destiné au comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU. C’est à cette période qu’Amatina reçoit un terrain dans la paroisse civile d’Antímano, situé dans la Municipalité Libertador de Caracas. «L’entreprise alimentaire Polar n’utilisait pas ce grand terrain laissé à l’abandon. Elle a été expropriée et le gouvernement nous l’a cédé, à nous qui n’avions pas de logement», précise Renny. C’est l’Etat qui met également à disposition tous les matériaux nécessaires comme le ciment et l’acier, mais aussi les machines de construction. Les familles se réunissent en assemblée toutes les semaines et gèrent ces ressources de manière collective.

Boulangeries populaires

descargaA l’entrée du quartier se trouve une boulangerie CLAP (Comités locaux d’approvisionnement et de production) où travaille la mère de Renny. Une centaine de ces boulangeries populaires ont été créées en 2017 pour faire face aux gros distributeurs de farine subventionnée, qui font augmenter artificiellement les prix. «Quand le blocus a commencé, c’était très difficile», nous confie-t-elle.

«On ne trouvait pas de pain tous les jours». Ici, des habitantes du quartier reçoivent la farine directement du gouvernement. Elles produisent et vendent le pain aux membres de la communauté, une proximité qui permet de garder le contrôle sur cet aliment indispensable. Dehors, dans la cour, les enfants jouent. Les travaux ne sont pas encore terminés, mais la plupart des familles a déjà pu emménager. Renny sourit: «Ici, on travaille au rythme du peuple. De plus, il est difficile de se procurer les matériaux nécessaires à cause de la guerre économique. Mais nous touchons bientôt au but.»

Nous rencontrons un groupe de femmes du quartier. Pour construire ces immeubles, elles ont appris à conduire des machines de chantier, à faire toutes sortes de travaux pénibles. On sent une grande fierté. Quand nous leur demandons quel a été leur rôle dans la prise de décisions, l’une d’entre elle rit et nous montrent les balcons. «Vous voyez? Les hommes voulaient que le balcon soit devant le salon, pour pouvoir rester sur le canapé et sortir sans trop marcher! Mais nous, qui passons beaucoup de temps à faire à manger pour la famille, on s’est battues pour qu’il y ait un balcon à la cuisine!» Résultat: les balcons s’étendent sur toute la longueur des immeubles. Ce sont cen genre de choses, concrètes, de la vie quotidienne, qui se discutent entre tous lors des assemblées. Une nouvelle forme de démocratie et de gestion collective prend forme dans ce projet innovateur. Amatina? Un quartier où les habitants deviennent les protagonistes de leur histoire.

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Journée de recensement intégral des besoins

Source : https://www.gauchebdo.ch/2019/05/16/des-habitants-protagonistes-de-leur-histoire/

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Le « gariteo », organisation populaire et identité de classe. Interview de Gustavo Borges par Franco Vielma

12661892_1026088580784558_3789757812232673666_nNous nous sommes entretenus avec Gustavo Borges (photo), un militant de la communication révolutionnaire du quartier populaire de Catia, à Caracas. Il nous a reçus avec son habituel « sérieux » qui ne s’oppose pas à son acide sens de l’humour… Sans manières, il nous invite à passer du salon à la table de la salle à manger. Il voulait que nous l’accompagnions pour laver la vaisselle dans la cuisine. Ces dernières années, Gustavo a démarré, depuis son compte Facebook, une activité d’information en temps réel alimentée par les usagers de ce réseau. Cette activité, il l’a appelée « Gariteo » et lui-même est connu comme « l’influenceur chaviste » ou le grand Garitero.

Franco Vielma – Explique-nous un peu, Gustavo, ce qu’est ce « gariteo ».

Gustavo Borges – Si ta question vise le sens du mot, le définir en tant que tel, je pourrais te dire que c’est un mot, un terme populaire du quartier qui signifie : être vigilant. Donner l’alarme face à un événement hors du commun qui surviendrait sur le territoire de la communauté afin d’y faire face. Je me souviens, qu’en d’autres temps, nous disions « avertir le quartier ». Cela nous protégeait des incursions des forces de répression de l’état à l’intérieur du quartier. Je me souviens qu’une garita, c’est un lieu, de préférence en hauteur, d’où l’on surveille pour donner l’alerte.

La modalité semble très simple. Gustavo, grâce à ses réseaux, demande aux usagers comment ça va dans leur quartier, quels événements ont lieu, s’il y a un problème de sécurité, d’ordre public ou un quelconque mouvement bizarre de la part d’éléments fascistes qui, ces derniers temps, ont accumulé les actions violentes contre la population et contre les militants du chavisme.

FV. – Le « gariteo », c’est un réseau d’intelligence sociale ? Quel objectif pratique poursuit-il ?

GB. – Cette expression de « réseau d’intelligence sociale » ferait penser à quelque chose de très élaboré, tu vois, quelque chose de militaire ou policier, ah, ah, ah !… Mais non, en fait, le « gariteo » est quelque chose de plus simple, de spontané, de plus populaire. Un genre de contrôle social par le biais de la communication à chaud que nous permettent les réseaux sociaux d’aujourd’hui. Le « gariteo » est né au beau milieu des « guarimbas » violentes, terroristes de l’année 2017. Né du be besoin immédiat de faire savoir ce qu’il se passait dans la zone où nous vivions face aux agressions violentes de l’opposition dans la rue. Cela a été spontané. Je me souviens qu’une nuit de 2014 quelqu’un m’a écrit sur Facebook, il était à peu près minuit. :« Chamo (mon gars), ils sont en train de faire un coup d’état ». J’ai eu l’idée de le mettre sur ma page : « Attention, nous avons besoin d’information : que se passe-t-il dans ton quartier ? Soyons actifs, donnons l’alerte, nous allons « garitear » au sujet de ce qui se passe dans le quartier ou de n’importe quel endroit où tu te trouves » et la réponse a été impressionnante. Le « gariteo » venait de naître.

Ce qui nous a poussé, c’est la nécessité de protéger nos territoires populaires, mais plus encore, je me souviens qu’une des stratégies de communication de notre ennemi, à ce moment-là, consistait à essayer de faire voir que le Venezuela tout entier était à feu et à sang. En guerre civile, donc.

Nous, hommes et femmes, avec notre « gariteo » permanent qui rapportait tout ce qui se passait dans nos quartiers, nos communautés et zones urbaines, nous sommes parvenus à montrer au niveau national et international que les actions violentes de l’opposition avaient lieu à des endroits ciblés et bien précis, généralement dans les zones dominées par l’opposition.

Les acteurs et actrices du « gariteo » sont des petites gens, des gens ordinaires, le commun des mortels : des maîtresses de maison, des personnes âgées, des étudiants, des ouvriers, des professionnels qui ont accès à internet et qui, étant attentifs aux événements qui pourraient advenir dans leur secteur, au beau milieu de cette guerre, transmettent les nouvelles dans leur « gariteo » actif. Dans mon pays, les femmes constituent le premier front de résistance, d’offensive et d’organisation dans tous les secteurs.

Nous connaissons bien notre adversaire, il est prévisible et facile à évaluer pour le chavisme. Son style, du genre scénario, se présente comme un livre ouvert pour nous tous et toutes. C’est pour ça qu’il ne cesse d’étudier nos caractéristiques caribéennes. La plus constante, persistante c’est d’essayer de démonter notre conscience, mais là, ils sont déjà pris au piège.

FV.- Dans quelle proportion ce réseau de « gariteo s’est-il développé dans les réseaux sociaux ?

GB.- Beaucoup ; les gens rejoignent spontanément ceux qui rapportent les événements et de fait, sur d’autres pages ou profils, au-delà de Facebook, des groupes de « gariteo » se sont formés pour faire face au besoin de communiquer à chaud, immédiatement sur le lieu même des événements. Nous nous trouvons dans un processus d’organisation moins dépendant des réseaux. Il existe déjà des pourparlers pour le faire sur les radios de quartier, pour nous réunir et discuter par territoires.

FV.- « Le gariteo » a également fonctionné en terme de solidarité. C’est-à-dire, est-ce que vous avez créé un réseau de collaboration en ce qui concerne les médicaments ?

GB.- « Le gariteo » en tant que collectif de personnes en situation de communication qui mobilise, embrasse de nombreux sujets sensibles. Notre vie sociale est mise à mal de façon permanente du fait de cette guerre à notre encontre. Le blocus et l’état de siège nous ont fait beaucoup de mal dans la vie au quotidien des vénézuéliens, l’alimentation, le transport, la santé, les loisirs, l’accès aux services les plus élémentaires. Mais, nous avons toujours trouvé des façons d’y faire face. Notre quotidien est « bombardé » en permanence, sans répit.

Tu parles des médicaments. Oui, ça a donné des résultats, par exemple, dans le cas où quelqu’un a besoin d’un médicament difficile à trouver sur le marché du fait du blocus économique et de cet état de siège. Or, nous partons du principe que quelqu’un a ce médicament en sa possession et qu’il ne l’utilise pas ou bien qu’un « garitero » peut nous indiquer le commerce où il l’a vu la dernière fois ; c’est comme ça que nous parvenons à trouver une solution au problème ponctuel auquel fait face celui ou celle qui en a besoin. Mais cela va plus loin. En seulement une journée, nous pouvons savoir où en est la distribution du CLAP (Comité Local d’Approvisionnement) dans un secteur, approvisionnement en gaz, en eau, en électricité, ou encore, si les retraités ont pu toucher leur pension, si l’on s’occupe bien d’eux ou s’ils sont maltraités.

Je crois que cet espace d’action auquel nous pouvons accéder par ce réseau social du « gariteo » est infini. En ces temps de migration, nombre de ceux d’entre nous qui se trouvent hors du pays sont au courant, grâce à nos informations, de comment vont les habitants de leur quartier, de la véritable situation du pays, ou d’un secteur. Ils nous écrivent depuis de nombreux pays pour des choses très simples mais à la fois importantes telles que celles-ci.

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Mirada-foto-Kaloian5-580x376Le cœur du chavisme

Au Venezuela, c’est une révolution qui s’est forgée bien au-delà du chavisme au gouvernement. Le chavisme, en tant qu’identité politique et sociale, a développé un tissu organisationnel et a compris qu’une vraie révolution politique et une véritable résistance, cela est impossible en ne comptant que sur les réseaux sociaux. Il est indispensable de s’organiser à la base.

L’affirmation de Gustavo qui consiste à donner une dimension officielle et organique au « gariteo », vient des insuffisances des technologies 2.0 face aux événements. Le Venezuela a connu, il y a peu, une attaque massive de son système électrique ce qui a provoqué une chute dramatique des télécommunications et ce fut toute une leçon pour le chavisme qui a donné un caractère « officiel » et organique au « gariteo » à travers les modalités d’organisation populaire qui existent déjà.

Ayant presque fini de laver la vaisselle qui restait, Gustavo met de l’eau à chauffer. Landro, un des chats de la maison, déboule dans la cuisine et Gustavo le gronde pour avoir disparu pendant des heures. En toute simplicité et sans vraiment prendre ne compte le fait qu’il répond aux questions d’un entretien que liront principalement des sujets espagnols, Gustavo tente d’être didactique. Nous l’interrogeons sur « le chavisme pour Dummies », il a, alors, un geste qui exprime une certaine indignation. « Merde alors ! Vingt ans dans ce processus et ils ne nous connaissent pas encore » répondit-il en fronçant le sourcil.

FV.- Y a-t-il un sens identitaire à l’organisation populaire au Venezuela ? Qui est l’adversaire ?

GB.- Un sens identitaire ? Oui, très profond, cela s’appelle le chavisme. La façon qu’a le pauvre de faire de la politique, si tu veux. L’adversaire le plus proche, c’est l’empire, dans ce cas, les Etats-Unis. Cela ne fait aucun doute. Leurs prétentions impérialistes, et guerrières, leurs menaces, leur siège et le blocus économique constituent une déclaration de guerre ouverte contre le peuple vénézuélien et en fait notre ennemi. Ils ont deux options, comme l’a exprimé un dirigeant chaviste aux frontières : ou bien ils renoncent, ou bien nous les faisons échouer.

Mais il y a d’autres types d’ennemis que nous devons combattre avec fermeté et faire échouer : la culture consumériste, le capitalisme, la dispersion de la lutte, la corruption, et le bureaucratisme. Et, perdre de vue notre principal objectif : avancer vers la Commune comme forme d’organisation suprême.

Ces éléments sont même plus dangereux que l’envahisseur. Le chavisme se renforce face aux agressions et aux menaces de la contrerévolution mais ces vices internes, si nous les autorisons, si nous les laissons s’installer dans le périmètre de nos luttes, saperont peu à peu quelque chose de très important qui s’appelle la foi, la confiance, la justice, le leadership. Même de cette façon, ils ne nous vaincront pas, nous sommes à fond dans notre plan.

FV.- Pourquoi le chavisme s’est-il organisé en collectifs sociaux et a-t-il dû créer des mécanismes de communication en dehors du gouvernement ?

GB.- Le chavisme a toujours été un collectif social mais avec une caractéristique très importante : son identité. Une identité bien définie et qui ne date pas d’aujourd’hui. Elle émane de siècles de résistance face à l’envahisseur, aux classes dominantes et à une puissante oligarchie patronale. Cette identité s’est alimentée et renforcée avec Chavez. « J’ai confiance dans le chavisme » m’a dit un jour une « garitera » face à une situation nationale à laquelle je ne voyais pas d’issue. Et la « garitera » ne s’est pas trompé.

Le peuple vénézuélien a toujours été communicatif. C’est quelque chose de génétique, qui nous est propre. Nous ne pouvons pas rester silencieux, sans nous mettre à bavarder, raconter quelque chose, un commérage ou une plaisanterie. Ici, au Venezuela, tu montes dans le métro ou dans le bus et les gens parlent, racontent des choses, analysent la situation du pays à voix haute. Nous avons réponse à tout, des réponses que nous ne gardons pas pour nous mais que nous exprimons sur le champ. Et on aime bien écouter aussi. Nous ne nous taisons jamais. Nos mécanismes de communication en dehors du gouvernement, comme tu le dis toi, ont toujours eu cours. C’est le côté populaire, avec ses codes. Je pense que le succès du « gariteo » est, en partie, dû à cela, en tant que façon de passer l’information de bouche à oreille.

Gustavo Borges est un habitant de Caracas comme tout autre. Il n’a pas fait d’études universitaires et de fait il a travaillé durant des décennies comme docker ou bien cariste pour le transport de marchandises, et grâce à cela il voyagé partout dans le pays, en contact avec ses semblables, avec les ouvriers, les femmes du quartier et des personnes âgées, avec les gens du « pays profond », comme il dit.

Comme lui, de nombreux vénézuéliens ont développé un sens d’identité politique qui a atteint son maximum avec le chavisme en donnant un cap à la politique vénézuélienne. Mais nous savons, qu’en politique, bien que cela représente beaucoup, ça ne suffit pas, encore moins lorsqu’il s’agit d’affronter les réactions les plus détestables du capitalisme au niveau local et international. Malgré tout, la base sociale du chavisme est toujours saine et maintient sa cohésion.

Le chavisme, si indéchiffrable et tellement sous-estimé par ses adversaires locaux et étrangers, même s’il est également discuté et mésestimé par des forces de gauche d’autres pays, a été l’une des questions à laquelle il est difficile de répondre.

FV.- Sur quoi repose le pouvoir social du chavisme ?

GB.- Le pouvoir social du chavisme repose sur sa constante mobilisation, son action permanente au sein des communautés, des quartiers populaires et zones urbanisées. Nous sommes le pouvoir populaire et, en tant que tel, il faut agir. Il y a un lien de reconnaissance mutuelle qui se maintient et s’alimente lors de nos rencontres, lors des rassemblements et manifestations. Et surtout, dans son identité, identité de classe. Notre processus est inédit, non seulement, dans le présent avec Chavez, mais aussi depuis le début de notre histoire. La résistance, le caractère rebelle, cette énergie caribéenne pour trouver immédiatement une solution, c’est une grande force. Notre solidarité locale, par exemple, qui se manifeste dans les situations difficiles ne peut pas être copiée, c’est quelque chose que nous avons en nous.

Gustavo propose un café sucré avec du sucre brun. La fin de l’après-midi approche et dans quelques minutes se tiendra une réunion du Conseil communal pour étudier plusieurs points. Il nous dit qu’il s’installera tard dans la soirée à l’ordinateur pour voir ce qu’il y a sur les réseaux.

Telle est l’énorme particularité des vénézuéliens. Les vénézuéliens, les chavistes ne font pas de politique. Ils sont la politique. Elle transpire en eux, ils la vivent tous les jours à toute heure. Peut-être, comme le dit Gustavo, qu’il s’agit de « quelque chose qu’ils ont en eux ».

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Entretien réalisé par le compagnon Franco Vielma.

Photos des visages : Kaloian Santos Cabrera

Petit glossaire de « vénézolanismes »

Commune : Forme d’organisation territoriale citoyenne et de la démocratie participative « protagonique » comme on dit au Venezuela.

Caraïbe : référence à la région des Caraïbes qui comprend l’attitude irrévérencieuse, rusée et fougueuse des vénézuéliens, héritée de l’ethnie Caraïbe, peuple originaire de la Côte Nord du Venezuela.

« Guarimbas » : violences de l’extrême-droite pour provoquer les forces de l’ordre dans la rue et obtenir les images de la « répression-au-Venezuela » (2013, 2014, 2017..).

Source : http://www.revistalacomuna.com/internacional/entrevista-a-gustavo-borges-venezuela-es-gariteo-organizacion-popular-e-identidad-de-clase/

Traduction : Sylvie Carrasco

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-4Hp

La manière d’être des vénézuélien(ne)s rend possible l’existence de cette révolution

Interview de Jesus García, porte-parole de la Commune Socialiste Altos de Lídice (Venezuela) par le blogueur argentin Federico Simonetti

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Federico Simonetti : Commençons par le commencement. L’expérience que vous avez développée s’appelle « Commune socialiste des Hauts de Lidice« . Pourquoi socialiste ? Qu’entendez-vous par socialisme ?

Jesus García : Une nouvelle façon de faire les choses. Une façon différente de celle dans laquelle nous avons été élevés. Une façon différente de l’habitude de faire les choses. D’un point de vue scientifique, nous avons peut-être encore un long chemin à parcourir pour faire avancer l’idée de notre socialisme. Chavez a donné beaucoup d’idées. Mais je crois que dans la commune, le meilleur exemple de construction du socialisme nous est donné par la pratique, par l’action, la marche. L’une des grandes erreurs de la révolution bolivarienne est peut-être de ne pas avoir une bonne systématisation de tous ces processus. Reinaldo[Iturriza] y a travaillé, il a beaucoup progressé dans ce domaine.

Lorsque nous travaillons à la collectivisation de l’action, à tous points de vue, dans le domaine de la santé, du social, de l’économique, du productif, c’est là que nous construisons le socialisme. Bien sûr, nous avons encore beaucoup de relations financières, beaucoup de relations purement capitalistes. Mais quand le profit généré par notre travail est redistribué en parts égales ou va directement à l’investissement social, quand nous ne pensons pas à tirer un profit maximal mais plutôt à résoudre les problèmes dans la commune, nous croyons que nous créons quelque chose de nouveau. Parce que ça ne s’est jamais produit avant.

Quand auparavant dans le quartier quelqu’un investissait dans une aide sociale ou célébrait la journée de l’enfant, on pensait : « Quelle bonne personne, quel gentil gars, qu’il est cool, sympa” Non ! Ici, cette histoire de “brave type” ne fonctionne plus, ça doit devenir un système de gouvernement. Et quand on en fait un système de gouvernement territorial, on construit le socialisme. Nous n’avons pas trouvé dans le cadre du capitalisme une figure de ce type. Nous croyons donc que c’est là, dans la Commune, dans le système du travail territorial, que nous donnons naissance au socialisme.Secuencia 11 Arepa.Imagen fija007

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Photos: Jesus Reyes

FS : Chávez expliquait qu’il était nécessaire d’aller vers le socialisme. Tout en reconnaissant comme tu le dis que les relations capitalistes continuent de prévaloir aujourd’hui. Quel est le rôle de la Commune dans cette transition du capitalisme au socialisme ?

JG : La commune est la cellule. C’est l’espace de l’accouchement, de l’expérimentation, l’espace idéal de création, il n’y en a pas d’autre. Il est sur le territoire ou il ne l’est pas. C’est dans la commune ou pas. La commune n’est rien d’autre que cette usine où nous sommes tous comme des ouvriers, serrant des boulons, maniant des clés, huilant la machine, le moteur. Comme l’a dit Chávez, la commune, c’est la cellule territoriale du socialisme. S’il y a des groupes de réflexion, des intellectuels et des gens qui aiment penser depuis l’extérieur du territoire, eh bien, c’est leur façon de voir les choses. Mais nous, nous pensons, nous corrigeons, nous pensons, nous corrigeons et voilà. Si on n’expérimente pas, comment créer le socialisme ? La commune, c’est cela, c’est l’espace d’expérimentation en soi du socialisme.

FS : L’autre jour, lors de la réunion avec l’équipe de santé du quartier, tu as dit quelque chose qui m’a marqué, quelque chose comme “il faut abolir l’Etat ancien”. Quelle est cet État ancien ? Quel type d’État existe aujourd’hui au Venezuela ?

JG: Un truc horrible, mon pote ! (rires) C’est une structure très bureaucratique, très lente. Qui ne s’adapte pas aux processus des communautés. À l’heure actuelle, nous avons des processus qui vont très vite, parce qu’ils doivent aller très vite, parce que les temps actuels l’exigent, nous sommes en pleine guerre, nous ne pouvons pas aller lentement. Quand on présente un projet à une institution, on dit : “Non ! cela doit d’abord passer par cette démarche, puis par ici, puis par ici, puis il faut cette signature, puis cette autre signature, et alors moi je signerai”. Une année s’écoule et le projet n’est pas encore approuvé.

L’État est comme une structure déjà grise. Quand Chavez a lancé les missions sociales, il l’a fait précisément pour créer un Etat parallèle, qui serait plus rapide, qui irait plus profond, qui n’aurait pas autant de bureaucratie. Chavez l’a dit en 2012 : nous vivons une phase de transition vers le socialisme, et nous devons le faire au niveau territorial, au niveau des communes, dans son fameux discours du “coup de timon”. Malheureusement, cela s’est étiolé avec le temps.

Cet État ancien est un obstacle contre lequel nous devons lutter. Et toujours chercher à ce que chaque Commune ait l’autonomie et l’organisation suffisantes pour dépendre le moins possible de cet Etat. Parce que la Commune qui dépend de l’Etat est comme un être humain en état végétatif, avec une pompe à oxygène, fonctionnant à l’électricité. Un humain qui, s’il n’a ni électricité ni centrale électrique, va mourir. La Commune ne peut pas mourir parce que l’Etat ne marche pas. La Commune doit être un Etat par elle-même, elle doit gouverner le territoire et ne peut dépendre d’un Etat bureaucratique, sinon elle meurt.

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Jesus Garcia dans sa commune d’El Lidice, Ouest de Caracas. Photo: Jesus Reyes

FS : Tout au long de l’Histoire, il y a eu de nombreuses expériences de pouvoir populaire dans le monde. Elles ont toujours été traversées par un débat crucial, celui de savoir si le pouvoir populaire devait se développer au sein de l’État ou parallèlement à l’État : comment voyez-vous cela, ici, au Venezuela ?

JG : Eh bien, il y a des visions contradictoires. Personnellement j’ai vécu les deux. Il y a la vision, dans laquelle je crois, qu’il faut parfois être dans l’État ancien pour le détruire de l’intérieur, comme l’a fait Chávez. Entrer dans l’État pour le démêler de l’intérieur, et en même temps construire ce qui est parallèle. Je pense qu’ils faut les deux. Par exemple, beaucoup de gens ont critiqué Ángel [Prado] de la Commune d’El Maizal, parce que la population l’a élu maire. « Si c’est un membre de la commune, pourquoi doit-il être maire ?” a-t-on entendu. Eh bien, précisément parce que nous avons besoin d’un infiltré qui transfèrera tout le pouvoir qu’il peut au peuple, et ce pouvoir du peuple construira le nouvel État parallèle. Quand l’autre maire reviendra dans quatre ans pour gouverner, il dira : « Et maintenant, qu’est-ce que je fais ici si ce gars a pratiquement tout transféré à la Commune ? » Eh bien, je n’en sais rien, je m’en fous ! Qu’il utilise sa mairie comme salle de ping-pong, je ne sais pas (rires).

Je pense que nous avons besoin des deux choses. Maintenant, toute femme ou homme communal(e), communard(e), révolutionnaire, qui entre dans l’Etat sans avoir une idée claire de ce qu’il ou elle va faire, mais simplement avec la simple supposition abstraite qu’il va construire le socialisme, il ou elle est mort(e), mort(e). Si je dois entrer, même si c’est dans le « Ministère des affaires sans importance », je dois savoir clairement que dans ce Ministère j’ai la fonction de transférer tout pouvoir au peuple. Sans clarté dans l’objectif, je me perds dans cette mer. Parce que cette mer a ses plaisirs, son luxe. Avec ces quatre murs qui vous entourent. Et tu crois que tu es en train de construire le socialisme. Mais en fait, on réalise la feuille de route d’un Etat bureaucratique, de l’Etat bourgeois. Donc, je crois qu’il faut être dans les deux espaces, pour détruire l’un et pour construire l’autre en parallèle.

FS : L’autre jour, j’ai lu une très bonne publication sur Facebook sur les difficultés dans votre “parroquia” (1). Tu y fais beaucoup de critiques sur le pouvoir public, l’État. Dans quelle mesure penses-tu qu’il y a de la naïveté (ou de manque de compréhension du rôle stratégique du pouvoir populaire) et de querelle d’intérêts (de luttes de classe), dans la non-priorisation du développement communal par les fonctionnaires de l’Etat ?

JG: Ça dépend. Dans le domaine économique, il y a une lutte d’intérêts parce qu’il y a de l’argent en jeu. Ceux qui sont ministres de l’Économie dans ce pays ne sont pas naïfs. Ils savent qu’il y a les communes, ils savent que Chávez a donné au peuple une grande quantité de terres pour les faire produire, qu’il les a données aux communes et aux conseils paysans, ils savent que tout cela existe. Lorsqu’ils décident de ne pas s’articuler avec la Commune et de donner la priorité aux grandes entreprises, ce n’est pas par naïveté.

Chez d’autres, oui, c’est dû à un manque de compréhension de l’importance stratégique des communes. Par exemple, lorsqu’une institution interrompt un transfert de compétences, que ce soit dans les transports, dans l’eau, dans n’importe quel service, parfois c’est parce qu’elle ne comprend pas qu’en rendant cela possible, elle ferait un pas très important dans le rôle historique qu’elle joue dans la révolution, que ce serait un saut qualitatif dans la construction du socialisme. Beaucoup de compagnons ne le savent pas. Le parti au pouvoir a fait des efforts, mais très minces, au sujet de la formation, du débat sur le socialisme, du débat fort, sincère et direct sur la construction du socialisme.

Un fonctionnaire qui occupe des postes de direction ne peut pas être nommé parce qu’il sait bien parler, ou parce qu’il est le copain de l’un ou de l’autre. Il doit l’être parce qu’il comprend le projet. Et beaucoup ne le comprennent pas. Non, frère ! Tu n’as pas un poste d’État pour gérer, tu as l’État pour faire la révolution ! Et pour faire la révolution, il faut donner du pouvoir au peuple. Et il y a de très nombreuses lois, toute une panoplie légale pensée et promulguée pour donner du pouvoir au peuple.

Sur le plan économique, c’est différent. Dans le domaine économique, il y a une lutte d’intérêts marquée, une lutte de classe, en ce moment, dans tout le dossier économique vénézuélien. Entre ce qu’on appelle la nouvelle bourgeoisie, qui pour moi est la même bourgeoisie qu’avant, qu’on appelle la bourgeoisie rouge, les “Bolibourgeois”, etc… il y a une lutte entre eux et la paysannerie, les communards, etc. Il y a une lutte de classe constante, évidente, dure. Mais dans d’autres domaines, c’est simplement parce qu’ils ne comprennent pas l’importance de donner une place centrale à la Commune. Voilà.

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Réunion de l’équipe de santé. Photos: Jesus Reyes

FS : La Commune a la tâche stratégique d’aider, à un moment donné, à démonter l’Etat bourgeois, mais aujourd’hui l’Etat est dirigé par le chavisme. Il y a donc une tension, parce que, d’un côté, nous devons nous battre avec cet État, mais de l’autre, nous devons le défendre, parce que si on perd ce leadership, quelque chose de bien pire arrivera. Comment vivez-vous cette tension ? Y a-t-il une place pour la défense du gouvernement dans la stratégie communale ?

JG : Un copain disait : « Cet État, quel qu’il soit, est un mur”. Un grand mur de contention qui nous permet de ce côté-ci du mur, du côté gauche du mur, de construire ce que nous construisons. Quand les briques commencent à tomber du mur parce qu’elles s’amollissent, il faut les boucher les trous avec du ciment. Combien de temps nous faudra-t-il porter les briques de cet État ? Eh bien, jusqu’à ce qu’il soit complètement ramolli. Quand ce mur ne servira plus à rien, quand on pourra pratiquement voir à travers. Mais tant qu’il est encore là, tant qu’on ne nous tue pas parce que nous sommes des membres de la commune, tant que la police ne nous passe pas à tabac parce que nous sommes des communard(e)s, tant que nous construisons, tant que nous sommes autonomes, nous devons défendre ce mur. Parce que nous savons que bon nombre des choses qui nous semblent aujourd’hui quotidiennes et normales, ne seraient plus quotidiennes ou normales sous un gouvernement de droite. On en a des exemples partout en Amérique latine à l’heure actuelle. Nous devons protéger ce mur aussi longtemps que possible. Quand l’ennemi stratégique et historique nous attaque de manière effrénée, comme le fait l’impérialisme américain en ce moment, ce n’est pas une coïncidence. Ils ont une bonne raison pour le faire. Bien sûr, nous savons qu’il y a des gens qui négocient, quelques briques qui tombent, dans ce cas on rebouche avec une nouvelle brique et voilà.

FS : Le projet de Chávez était que le pouvoir passe complètement à la Commune, même au niveau national. Le pouvoir a de nombreuses facettes, prenons trois des plus importantes : la souveraineté alimentaire, les FANB (Forces armées Nationales Bolivariennes) et les secteurs stratégiques de l’économie : comment la Commune s’articule-t-elle autour de ces trois axes ?

JG : 2019 est l’année où nous avons décidé de cesser d’être une Commune simplement urbaine en tant que bonne organisatrice des enjeux sociaux, de l’enjeu sanitaire, pour devenir une commune productive. Si nous voulons être indépendants, nous devons être une commune productive. Nous prévoyons de créer beaucoup de terres cultivées et, surtout, de créer une bonne banque de semences pour les années à venir. Pouvoir semer non seulement dans les territoires de la Commune, mais aussi dans les territoires voisins. Et que toute cette population puisse compter sur cet apport en nourriture. Une Commune est productive ou n’est pas.

En ce qui concerne l’aspect stratégique de l’économie, nous voulons également aborder la question des services publics. Nous voulons qu’au moins un service public soit placé sous le contrôle de la Commune. La collecte des déchets solides pour le recyclage, la question de l’eau, la question de l’électricité. Nous pensons avant tout au recyclage, nous pensons qu’il est possible d’en tirer une bonne quantité de ressources. Dans le contexte de la guerre économique et du blocus, apprendre à réutiliser bon nombre des choses que nous jetons est devient quelque chose de providentiel. La question du recyclage revêt une importance stratégique. Il ne s’agit pas seulement de recycler pour sauver le monde, ce qui est aussi un objectif du Plan de la Patrie (plan d’action du gouvernement bolivarien, NdT), mais aussi de recycler pour survivre. Sinon, nous devrons continuer à importer de plus en plus.

La question de la sécurité n’a pas encore été abordée en profondeur. Dans la Commune, il y a des miliciens civils (citoyens qui se forment volontairement aux tâches défensives, NdT), oui. Cependant, nous n’avons pas créé le « corps de combat de la Commune ». Ce processus doit être mené avec le plus grand soin, car nous ne voulons pas non plus faire fuir les gens. Mais c’est un processus nécessaire. Dans la commune, il n’y a eu qu’une seule vague de violences importante il y a environ trois ans, nous n’étions pas encore une commune en tant que telle. Après cela, nous avons dit : « Cela ne se reproduira plus ici, il n’y aura plus de guarimba » (violences d’extrême droite, NdT). En vérité, cela s’est produit un peu plus bas que le territoire de la Commune, à sa périphérie, mais nous nous sommes dit que cela ne pouvait pas se reproduire. Et avec la conformation de la Commune, nous avons commencé à nous préparer pour que cela n’arrive plus.

FS : Et les Forces Armées Bolivariennes, elles laissent la Commune se charger de créer ce groupe de défense ? Elle vous aide ? Comment ça se passe ?

JG : Oui, c’est ce que je te disais à propos du mur. Le mur nous permet de faire ces choses. Imagine, sous un gouvernement de droite, si nous formions un corps de combattants de la commune ! En quelques minutes les forces de sécurité nous tomberait dessus. Je ne veux même pas imaginer ce qui arriverait.

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Photos: Jesus Reyes

FS : L’article 3 de la loi organique du pouvoir populaire dit quelque chose de très intéressant. Il affirme que le développement du Pouvoir du Peuple est lié au niveau de conscience et d’organisation du peuple, comment s’opère la relation entre le développement de la conscience et l’exercice direct du pouvoir ?

JG : Je pense que cela part de l’individu. Dans la commune il y a des porte-parole très actifs, des compagnes et compagnons qui aiment aider les autres, qui consacrent leur vie à aider les autres. Certain(e)s (les moins nombreux) ne se revendiquent pas comme révolutionnaires. D’autres, la majorité, se disent révolutionnaires, chavistes, et le font parce qu’ils comprennent le processus. Je pense que dans les deux cas, il y a un processus de croissance de la conscience. Je crois qu’on devient conscient dans la mesure où on comprend que si on n’aide pas l’autre, ça ne sert à rien d’être au monde. Pour faire du mal ? Si tout ce que tu vas faire ne sert qu’à toi et ne tourne qu’autour de toi, de quelle conscience parle-t-on ?

C’est parce qu’il y a des gens comme ça dans la Commune, parce que c’est dans l’idiosyncrasie des vénézuélien(ne)s, qu’il est possible que cette révolution existe. Sans cette solidarité, cette camaraderie, sans ce voisinage, sans ce soutien qui court de l’un à l’autre, je pense qu’il serait difficile que se soit produite et survive une révolution comme celle que Chavez a proposée ici.

Il y a des gens dont l’idiosyncrasie est d’aider l’autre, et il y a des gens qui, au-delà de l’idiosyncrasie, ont la conviction que c’est la solution. Et lorsque ces deux volontés sont unifiées, les instances du Pouvoir populaire, les conseils communaux, les communes, les collectifs avancent. C’est toute une culture populaire, ici : donner un coup de main à autrui. Prenons l’exemple que nous vivons maintenant avec l’eau. Dans le quartier d’El Lídice, quand l’eau arrive à la partie basse de la commune, et que toutes les maisons sont remplies, tout le monde sort un tuyau pour que le voisin d’un peu plus haut qui n’a pas reçu l’eau, puisse remplir son réservoir. Jusqu’à minuit, on prépare le café, on te donne de l’eau, « tu es fatigué ? Il te manque un baril ? » Aider l’autre. Et cela est dû au fait que Chavez l’a proposé comme quelque chose de tous les jours, avant c’était exceptionnel, aujourd’hui c’est quelque chose de quotidien dans la révolution bolivarienne. Il s’agit d’un trait important de la conscience, et lorsqu’elle se traduit par la recherche du pouvoir communal, alors nous créons le socialisme. Parce que l’idiosyncrasie passe du statut de culture à celui de projet territorial. Nous donnons naissance à une autre réalité, à quelque chose de différent.

FS : Une puissante révolution féministe a lieu dans le monde. Le rôle historique dans lequel le machisme a voulu confiner les femmes est remis en cause. En visitant cette commune, nous avons vu que la majorité des porte-paroles sont des compagnes qui exercent toutes sortes de pouvoirs. Quel est le rôle des femmes dans la Commune ?

JG: Sans les femmes, il n’y a pas de commune. C’est aussi simple que ça. Ce n’est pas un slogan, c’est réel. Une bonne partie des communes du Venezuela, si ce n’est toutes, sont dirigées par des femmes, dans toutes leurs instances. Ce sont les femmes qui font avancer les processus politiques dans ce pays. Dans la commune, les femmes pratiquent un féminisme combatif et militant, mais peut-être n’en ont-elles pas conscience. Elles font leur travail, elles sont majoritaires dans toutes les assemblées, dans toutes les réunions, dans toutes les instances. Mais beaucoup d’entre elles ne sont peut-être pas conscientes de l’importance de leur rôle en tant que femmes dans la société et dans la Commune.

Je pense que c’est un travail qui doit être fait de manière adéquate. Parfois on a des courants féministes qui viennent de l’extérieur du territoire pour “organiser les femmes”. Non ! Venez, écoutez, comprenez le processus, travaillez avec eux, souffrez avec eux, créez avec elles. Et sur cette base, une fois que vous comprenez le processus qu’elles vivent, proposez quelque chose, construisez. Mais ne venez pas imposer vos idées ou celles de votre groupe parce que vous êtes allées en Argentine ou au Chili, et que vous avez vu les femmes y faire telle ou telle chose. Non, il faut observer comment ça se passe ici et à partir de là créer les conditions, les transformer, en produire la philosophie, etc… Je ne suis peut-être pas le meilleur exemple pour promouvoir les processus féministes. Mais je pense que parfois les femmes ne sont pas conscientes du pouvoir qu’elles ont. Nous devons trouver un moyen de leur faire comprendre que sans elles, il n’y a rien.

FS : Chávez disait que la Commune ne peut pas être une île socialiste dans une mer capitaliste, sinon la mer finira par l’avaler, comment cela se passe-t-il dans la cette commune ? Comment se passe l’articulation avec les autres communes ?

JG : Nous sommes en train de la créer. Je pense que nous avançons bien, surtout si on tient compte du fait que notre commune vient de naître. Nous avons à peine deux ans d’existence et nous faisons déjà beaucoup de choses. Aujourd’hui, nous cherchons avant tout à établir des relations économiques avec d’autres communes du pays sur le plan de l’alimentation. Nous essayons de stimuler l’organisation communale suivant le schéma du point et du cercle de la Commune. Nous tentons de faire en sorte que les lieux proches de notre commune soient impactés par sa politique. C’est comme lorqu’un Etat, un gouvernement, aide ses pays voisins, pour prendre un exemple géopolitique. Avec les tonnes de pommes de terre que nous avons rapportées il y a deux semaines, nous avons pu donner des pommes de terre à un prix économique aux conseils communaux voisins. Nous voulons faire la même chose avec d’autres aliments, et tout ce que nous pouvons partager avec d’autres conseils communaux, nous allons le partager. Nous voulons aussi aider à construire plus de communes dans notre parroquia (1), parce que la nôtre est la seule de toute La Pastora. Nous sommes seuls à ramer dans cette mer. Dans un contexte où le pouvoir communal a diminué, nous devons rassembler toutes celles et ceux qui croient en cette idée. Et nous mettre en mouvement.

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Photos: Jesus Reyes

FS : Chávez avait cette caractéristique d’avancer pas à pas, en gardant les pieds sur terre et les yeux sur l’horizon, le lointain. Comment sera-t-on dans dix ans, si tout va bien ?

JG : C’est ici que je dois pleurer ? (rires) Ecoute, d’abord, je ne voudrais pas pouvoir penser égoïstement : je voudrais qu’au moins chaque secteur de El Lidice organise sa commune, ce serait essentiel que la commune puisse en promouvoir d’autres. Deuxièmement, que toutes les instances d’autonomie gouvernementale fonctionnent et qu’elles fonctionnent bien, qu’elles ne soient pas une copie de l’État ancien, qu’elles soient le nouvel État. Troisièmement, que nous ayons l’indépendance, je pense que c’est la clé, l’indépendance de la commune. Chávez l’a dit. Il faut que chaque commune lutte pour l’indépendance sur le plan territorial . Comment administrer ses services, comment administrer son économie productive, comment gérer sa dynamique sociale, comment protéger chacun de ses habitants avec des politiques diverses, et que la participation à chacun des processus électoraux communaux atteigne plus de 60%. Nous devons faire participer les gens, pas seulement en votant. Nous avons besoin de nouveaux espaces de participation.

Je crois que pour que les communes soient le gouvernement de l’avenir, elles doivent se connecter avec l’avenir. Si nous nous pensons comme les Communes de l’Union Soviétique, nous sommes foutus, à l’heure des téléphones portables, quand presque tous les jeunes communiquent plus à travers ces appareils que face à face. C’est l’avenir, allons-y. Faut-il créer un réseau social ? Devons-nous créer de nouvelles formes d’interaction ? Nous devons les créer. Mais nous ne pouvons pas en rester au papier, au journal mural. La commune doit aborder l’avenir, elle doit être l’avenir, elle doit être le gouvernement de l’avenir. C’est comme ça que je vois les choses.

Il y a beaucoup de companeros qui ont peur de ça. Pour eux, créer un café pour les jeunes d’aujourd’hui et non comme un café d’antan, n’a pas d’intérêt. Mais quelle population la Commune aura-t-elle dans les dix prochaines années si on ne prend pas en compte cette tranche d’âge ?

Quand Maduro a lancé le “Carnet de la Patrie” pour faire arriver les aides sociales, ça m’a donné un peu de nostalgie. Par ce que pour moi, la Commune aurait dû s’approprier ces espaces de technologie et de participation d’une manière plus territorialisée. Bien sûr, Maduro l’a peut-être fait, lui aussi, à partir de la nécessité d’échapper à l’Etat bourgeois, et de chercher la technologique qui permette d’atteindre les gens d’une manière plus directe. La Commune doit se penser dans ce miroir.

Bref, pour l’avenir, je vois une commune indépendante, une commune qui ne peut être isolée, et qui pour être indépendante, doit être productive, et en même temps, doit tisser un lien quotidien plus fort avec chacun(e) de ses habitants. De nouveaux espaces de participation. C’est là que se situe l’horizon de l’avenir.IMGP5611

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Photos: Jesus Reyes

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14 avril 2019, le festival international de théâtre s’invite dans la commune Altos de Lidice.

FS : Tout ce que tu me dis me rappelle cette phrase d’un héros du Venezuela et de toute notre Amérique – Simón Rodríguez: « Inventons ou nous errerons », cette volonté de créer sans copier de vieilles formules. Y a-t-il quelque chose que je ne t’ai pas demandé et que tu aimerais dire ?

JG : La situation actuelle des communes est très complexe. Nous avons un triple espace de combat. Celle de la commune en tant que telle, ses vicissitudes, ses problèmes. Celle de la guerre à laquelle tous les Vénézuéliens sont confrontés. Et en outre, l’espace de lutte avec l’Etat bourgeois qui devient plus fort et plus difficile.

Qu’allons-nous faire pour ne pas disparaître ? Le mouvement communal doit se repenser, être un mouvement. En ce moment, nous ne sommes pas un mouvement, nous sommes isolés. Nous devons bouger pour que l’État sache que nous sommes là. Est-il possible de réaliser l’avenir que nous proposons, au-delà de la guerre, avec cet État ? Je ne parle pas de l’Etat bourgeois d’un point de vue philosophique, mais plus précisément de la manière dont les dirigeants du moment se comportent aujourd’hui. C’est toute la complexité du moment. Comment faire ?

Les rencontres qui ont eu lieu jusqu’à présent avec le président ont été des espaces qui suivent dans la même logique. Les communard(e)s se réunissent pendant deux ou trois jours, produisent un document d’environ 20 pages, le donnent au président, qui a déjà son ordre du jour, et à partir de cet ordre du jour, on approuve trois points du document, tou(te)s les communard(e)s applaudissent, repartent et attendent la prochaine réunion avec le président. Non, mon frère, ce n’est pas comme ça que ça doit marcher. Chavez proposait un débat. Quand Chavez a rencontré les communes, c’était un débat, n’importe qui pouvait se lever et dire quatre choses à Chavez, et soit il disait oui c’est ça, soit il disait non. Mais c’était un débat, pas une réunion protocolaire. Avec les communes, il ne s’agit pas de faire des rencontres institutionnalisées, non. Avec les communes, il faut discuter politique. Parce que c’est avec ces gens que vous allez construire le socialisme. Ce n’est pas avec d’autres gens. Avec quel sujet social allez-vous construire le socialisme ? Avec celle ou ceui qui habite le territoire. Qu’il soit jeune, femme, noir(e), blanc ou blanche, brun(e), athée, catholique, chrétien(ne), protestant(e), qui que ce soit. Tout est là.

Ce qui se passe, c’est que les choses deviennent de plus en plus floues et que l’on retombe dans l’État qui impulse beaucoup de politiques nationales, mais sans territoire. C’est une complexité qui, à mon avis, ne fait pas l’objet d’un débat. Nous le subissons tou(te)s, nous le critiquons tou(te)s, nous l’écrivons tou(te)s, mais il ne se passe rien au-delà. Nous devons nous rencontrer, créer un espace de débat et de concrétisation, avec des propositions sérieuses. Si ce n’est pas avec les mille communes dont on nous parle, alors que ce soit avec les trente qui le veulent. Nous oserons. Nous oserons proposer autre chose. Tel est notre défi.

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Photo: Jesus Reyes

Note : (1) La paroisse est l’instance juridictionnelle immédiatement inférieure à la municipalité.

Source: https://fedechimo.home.blog/2019/04/11/la-comuna-es-la-celula-territorial-del-socialismo/ 

Traduction : Thierry Deronne

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« Voyous chavistes » contre « société civile » : racisme et mépris de classe des médias occidentaux sur le Venezuela, par Alan MacLeod (FAIR)

1. Résumé.

Aujourd’hui, les Vénézuéliens luttent contre l’implosion de leur économie et leurs voisins latino-américains, à droite, agitent des menaces de sanctions contre le  » socialisme  » de l’actuel président Maduro. Depuis l’élection de Chavez en 1998, le pays a connu une période d’intenses conflits de classe et de races. Chavez, premier dirigeant non blanc de l’histoire du pays majoritairement non blanc, a été réélu trois fois et a mené un mouvement populaire contre l’élite blanche retranchée dans ses privilèges. Depuis 1998, le Venezuela est devenu un lieu de lutte permanente entre les classes moyennes et supérieures et les masses subalternes dont Chavez tire son soutien. Le pays a ainsi suscité un grand intérêt médiatique dans le monde entier, tant à gauche qu’à droite.

_101602052_madurorallyrtrs6Cet article, qui s’appuie sur l’analyse du contenu et du discours, explore comment sept journaux occidentaux influents, ont représenté les groupes subalternes de la société civile qui ont soutenu le projet chaviste et les groupes d’élite qui s’y sont opposés. On y trouve un système presque infaillible de deux poids – deux mesures pour représenter les groupes de la société civile qui soutiennent les chavistes comme des « gangs dangereux de voyous » et tout groupe qui s’y oppose en tant que « groupes respectables de la société civile » peu importe leurs actions qui peuvent être contestables.

On entend généralement par « société civile » l’ensemble des organisations non gouvernementales et des institutions visant à promouvoir les intérêts et la volonté des citoyens au sein d’une nation. Elle se compose d’ONG, de syndicats, de mouvements sociaux, d’associations professionnelles et de nombreux autres groupes qui, collectivement, essaient d’améliorer la société. Pourtant, de nombreux universitaires qui ont étudié les médias vénézuéliens locaux ont fait valoir que les médias ne considèrent que les groupes de la classe moyenne comme formant la société civile, tout en diabolisant les groupes ouvriers comme des hordes, des gangs ou des racailles.(1)

Des travaux antérieurs ont détaillé les liens étroits entre l’élite vénézuélienne, les médias vénézuéliens et les journalistes occidentaux ; les médias occidentaux engageant souvent comme correspondants des journalistes locaux de haut vol, prenant leur inspiration politique des publications locales (2). Les médias internationaux ne se sont, pas encore, intéressés au fait qu’ils parlent des groupes selon les représentations qui leur sont proposées.

Afin d’explorer la question de savoir comment les médias internationaux dépeignent la société civile vénézuélienne ; qui en fait partie et qui en est exclue, un échantillon de sept publications occidentales, de premier plan, tiré des bases de données Nexus et NewsBank de tous les articles,de plus de 400 mots, contenant le mot ‘Venezuela’ dans le texte. Il s’agit des journaux The New York Times, The Washington Post, The Miami Herald, The Guardian, The Independent, The Times (Londres) et The Daily Telegraph. (voir tableau 1). Les dates choisies sont celles de pics médiatiques. Il s’agit de l’élection et de l’investiture de Chavez en 1998/9, de la tentative de coup d’Etat de 2002, de la mort de Chavez en 2013, de l’élection de Nicolas Maduro en 2013 et des manifestations de 2014. Le Miami Herald produisant beaucoup d’articles sur le sujet, l’analyse des publications, fut réduite, afin d’éviter qu’il ne domine l’échantillon.

Mac Ledo 1Table 1. Press coverage 1998–2014.

Au total, 501 articles ont été publiés, 232 dans des publications de gauche, 229 dans des publications de droite et 40 dans des journaux centristes, dont 302 américains et 199 britanniques. Ces articles ont ensuite été analysé à l’aide d’une analyse du contenu et du discours. Mais pour replacer cette couverture médiatique dans son contexte, il faut retracer l’histoire récente du Venezuela.

2. Le contexte social vénézuélien

En raison de la mise en œuvre du néolibéralisme au cours des années 1980 et 1990, l’inégalité entre les classes au Venezuela s’est considérablement accrue et la pauvreté a augmenté rapidement. Cela a entraîné une profonde dislocation sociale, en particulier après le Caracazo de 1989, lorsque le gouvernement a ordonné une répression militaire contre les manifestants de la classe ouvrière des barrios, qui a entraîné le massacre de milliers de personnes. L’événement et la crise économique des années 1990 ont conduit à l’effondrement de l’ordre social traditionnel et à l’élection d’un ancien officier militaire et étranger politique, Hugo Chavez, à la présidence en 1998.

Chavez, qui venait d’une famille pauvre, a fait campagne sur la promesse d’une nouvelle Constitution. Elle fut mise en œuvre l’année suivante et contient de nouveaux droits pour les groupes autochtones, les pauvres et les femmes. Il a été réélu en 2000. Mais en 2002, un coup d’État fomenté par des secteurs combinés de l’élite vénézuélienne avec l’aide du gouvernement américain, l’a destitué. Chavez fut sauvé, du même sort que de nombreux dirigeants latino-américains, par un soulèvement d’une grande majorité des Vénézuéliens pauvres et à la peau sombre, qui ont exigé son retour.

À la suite du coup d’État, le gouvernement chaviste s’est déplacé vers la gauche et a institué une série de programmes sociaux à grande échelle visant à redistribuer la richesse et le pouvoir vers le bas. Sous Chavez, l’indice du développement humain s’éleva très nettement, la pauvreté fut réduite de moitié et là part des revenus natioanux revenant à la classe ouvrière grimpa de 22 %. (3) Chavez a été réélu en 2006 (et par la suite en 2012), dans un glissement de terrain politique, mené par une campagne populaire énergique menée à partir de la base et visant à contester l’hégémonie sociale, culturelle, politique et raciale de l’élite à la peau claire qui dirigea le pays depuis son indépendance. Plutôt que de simples avantages économiques, c’est le nouveau sentiment d’estime de soi et le sentiment d’inclusion au sein de la majorité de la classe ouvrière à la peau plus foncée qui ont été essentiels pour comprendre la popularité soutenue de Chavez. Il régna jusqu’à sa mort en 2013. Le vice-président, Nicolas Maduro, fut élu sur la promesse de poursuivre la  » Révolution Bolivarienne « .

Le Venezuela entre dans une crise économique profonde, avec une chute spectaculaire du prix du pétrole, des politiques gouvernementales désastreuses et des sanctions américaines. L’opposition, en grande partie la même élite qui avait régné avant Chavez, en profita pour tenter d’évincer un Maduro de plus en plus impopulaire, comme dans la campagne 2014 des Guarimbas (violences et barrage d’extrême droite, NdT). Le Venezuela est en proie à l’inflation et aux pénuries de certains produits alimentaires. Les classes populaires plus durement touchées protestent le moins et continuent en majorité à soutenir le gouvernement, tandis que les classes supérieures les moins touchées se sont mobilisées autour de la question, suscitant une attention internationale considérable. Cette situation est compliquée par le fait que la production et la distribution des denrées alimentaires continuent d’être largement contrôlées par le secteur privé et sont entre les mains de membres de l’élite, comme Lorenzo Mendoza d’Empresas Polar, la plus grande entreprise du pays, qui exerce un contrôle quasi monopolistique sur de nombreux produits alimentaires essentiels dont les quantités sont limitées. Comme l’affirment Ana Felicien et ses co-auteurs, « sans Polar, il n’y a pas de nourriture « . L’entreprise a refusé de fournir de la nourriture pendant des périodes politiques clés (4). Mendoza a envisagé de se présenter comme candidat de l’opposition contre Maduro en 2018. Néanmoins, malgré les énormes problèmes économiques du pays, l’opposition n’a pas encore atteint son objectif de reprise du pouvoir politique au moment de la rédaction du présent rapport.

De nombreux commentateurs ont vivement critiqué le projet chaviste. Kurt Weyland affirme qu’il a  » lentement mais sûrement étouffé la démocratie  » en supprimant les freins et contrepoids et, en écrasant la société civile. (5) Des critiques similaires ont été formulées par des organisations de défense des droits humains. Human Rights Watch (HRW) parle d’une « approche accusatoire du gouvernement à l’égard de la société civile, qui cherche à harceler ces groupes et à exclure et marginaliser la dissidence dans le pays. » (6)

Un rapport de l’Organisation des États américains (OEA) de 2018 condamne le gouvernement, l’accusant de « crimes contre l’humanité » face aux répressions mises en place contre des groupes de la société civile. (7) D’autres ont réfuté ces critiques. Deux lauréats du prix Nobel et plus d’une centaine de spécialistes d’études latino-américaines ont affirmé que le rapport de HRW « ne répond même pas aux normes les plus minimales en matière d’érudition » et ont attiré l’attention sur la collusion existante entre les organisations des droits humains et le gouvernement états§unien, directement impliqué dans l’exigence du changement de régime. (8) Ce rapport note que cette organisation est dominée par les États-Unis et a été expressément créée comme organisation anti-socialiste et pro-capitaliste. Il attire l’attention sur le diplomate uruguayen Luis Almagro, chef de l’organisation, dont le parti pris anti-socialiste est très marqué et qui entretient des relations étroites avec le controversé leader de l’opposition vénézuélienne Leopoldo Lopez. Lopez, condamné pour terrorisme en 2014, est qualifié d’ « ami cher » et de « prisonnier politique ». En effet, l’un des auteurs du rapport de l’OEA est l’avocat de Lopez. De plus, en justifiant le financement de l’OEA par le Congrès en 2018, l’USAID a soutenu que l’organisation est cruciale pour « promouvoir les intérêts américains dans l’hémisphère occidental en contrant l’influence des pays anti-américains comme le Venezuela ». (9)

Selon Ernesto Abalo, l’une des raisons de ces divergences d’opinion concerne ce qui constitue la démocratie, notant que le Venezuela s’est bien tiré d’affaire au regard de la démocratie participative ou radicale, qui met l’accent sur le pouvoir populaire et l’inclusion. Cependant, si l’on en juge par les normes de la démocratie libérale, qui met l’accent sur la procédure et les institutions, il y a des lacunes évidentes. (10)

En outre, la relation entre la « société civile » et l’État est cruciale mais souvent houleuse dans toute l’Amérique Latine. Les groupes de la société civile ont joué un rôle important dans la fin du régime de Pinochet au Chili. En Équateur et en Bolivie, les organisations autochtones ont joué un rôle clé dans le succès des présidents Correa et Morales et se trouvent parfois maintenant en conflit avec leurs gouvernements sur les questions d’extraction et d’environnement. Mais à droite aussi, des groupes de la « société civile » ont joué un rôle clé dans la destitution de la présidente brésilien Rousseff en 2016 et l’élection de Jair Bolsonaro en 2018…

3. Les médias et le Venezuela

Les médias vénézuéliens sont concentrés entre les mains de très peu de personnes et liés à l’ancienne élite qui contrôlait le pays jusqu’en 1998. Pendant la période dite de « Punto Fijo » (1958-1998), seul le gouvernement avait le pouvoir d’accorder de nouvelles licences pour les médias. Pour se lancer dans une nouvelle entreprise médiatique, il fallait avoir des liens étroits avec des hauts fonctionnaires du gouvernement. Cela a conduit à une relation symbiotique entre les médias et les élites politiques, où les médias, qui dépendent du gouvernement pour l’octroi des licences, à leur tour, légitiment et valident le gouvernement par une couverture positive. Après l’effondrement des partis politiques traditionnels à partir de 1998, les médias privés sont devenus le dernier rempart et le principal véhicule politique de l’élite. Même après les réformes controversées des médias chavistes, les médias privés dominent toujours les parts d’audience et de marché, la part d’audience de la télévision publique étant faible. La grande majorité des stations de radio et des journaux critiquent le gouvernement.

Les études portant sur les médias privés vénézuéliens sont très critiques. Lupien souligne le niveau extrêmement élevé de concentration et d’alignement avec les partis politiques locaux de l’opposition de droite. Il en résulte un ensemble étroit de perspectives, selon lesquelles les mouvements qui contestent l’hégémonie de la race et de la classe sociale dominante sont désignés comme dangereux et offensifs. Incapables de discréditer les résultats des élections, affirme Lupien, les médias ont cherché à saper la légitimité du gouvernement chaviste en présentant ses partisans comme des partisans irréfléchis ou des foules dangereuses et irrationnelles.(12) Et Duno-Gottberg soutient que les médias locaux ont tenté de construire deux groupes distincts d’acteurs politiques ; des groupes rationnels et respectables de la « société civile » qui s’opposent au gouvernement et les dangereux « mafieux, des dégénérés au visage noir, des classes inférieures » qui le soutiennent. (13)

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La droite se mobilise en appui à Juan Guaido, président autoproclamé par Donald Trump

Autre manifestation de la droite vénézuélienne

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Mobilisations chavistes (+ photo ci-dessous)

49948924_10157061752136057_6301419697061494784_n.jpgPour Hernandez, si le projet chaviste peut être lu comme une tentative d’élever et de dynamiser les classes inférieures au sein d’un peuple par une interpellation nationale et populaire, le discours de l’élite blanche consiste à se présenter comme une « société civile » et la multitude comme une « menace barbare et permanente pour la société ». Ainsi, selon lui, le terme « société civile » est devenu un signifiant vide, utilisé uniquement pour décrire les groupes appartenant à l’élite blanche privilégiée qui s’opposent au gouvernement et à ses partisans brutaux comme source imaginaire de terreur pour l’élite. Ainsi, les médias locaux « représentent de manière obsessionnelle » les organisations de la société civile chaviste comme des « groupes paramilitaires intrinsèquement violents, conçus pour intimider et éliminer l’opposition ». Il accuse ainsi l’élite de mener une campagne de « terrorisme médiatique », dans laquelle des journaux influents comme El Nacional et El Universal font preuve « d’une argumentation cohérente et systématique destinée à susciter la peur, l’horreur et la haine envers le chavisme ».(14)

Lupien affirme que les partisans de Chavez ne sont jamais dotés d’une agenda en propre ou considérés comme étant guidés par un intérêt personnel ou collectif rationnel. Les médias locaux, au lieu de cela, utilisent des mots comme « voyous, talibans » et les présentent comme liés au président par manipulation émotionnelle ou littéralement par contrôle magique ou religieux.(15)

Par exemple, El Nacional (14 octobre 2001) a décrit la société civile chaviste comme une « classe marginale… amenée de l’intérieur du pays » qui ne comprenait pas ce pour quoi elle votait mais était « prête à se vendre pour un morceau de pain et une bouteille de rhum ». Cette image d’Epinal de Vénézuéliens pauvres et inintelligents qui sont facilement soudoyés continue jusqu’à aujourd’hui; aux élections de mai 2018, Reuters a affirmé que les pauvres votaient pour Maduro parce qu’ils pensaient « gagner un prix » ou qu’ils « recevraient une boîte de nourriture ».(16)

Au cours du coup d’Etat de 2002, où la pression de l’élite pour forcer Chavez à quitter le pouvoir par la violence a été repoussée par des manifestations de masse des classes populaires du pays, les médias locaux ont insisté sur le fait que la  » foule  » ne savait pas ce qu’elle faisait et était manipulée par un leader trompeur. (17) El Universal (19 juillet 2002) a qualifié les opposants de droite au gouvernement de « société civile » et le contre-coup populaire (21 avril 2002) comme un « pillage comme un produit du ressentiment ».

Pratiquement tous les médias locaux ont été fortement impliqués dans la fomentation, l’orchestration et la promotion du coup d’Etat, dont le siège se trouvait dans la maison de Gustavo Cisneros, le propriétaire de la plus grande chaîne de télévision. Le 12 avril, sa chaîne Venevisión a diffusé sur ses écrans des spots indiquant que le Venezuela avait retrouvé sa liberté, tandis que les dirigeants du coup d’État étaient invités sur les ondes et remerciaient les médias pour leur coopération. L’un d’eux a déclaré : « Nous avions une arme mortelle : les médias. Et maintenant que j’en ai l’occasion, permettez-moi de vous féliciter»(18) D’autres chaînes ont fait de même ; un réalisateur de RCTV s’est fait dire de diffuser « zéro chavisme » à l’écran.(19) Le même jour, Napoleon Bravo, l’un des animateurs de télévision les plus influents du Venezuela, a invité sur les ondes les dirigeants du coup d’Etat, pour les remercier de les aider dans le coup d’Etat contre Hugo Chavez.

Les journaux nationaux du pays ont été impliqués de la même manière. En première page d’El Nacional (11 avril 2002), la veille du coup d’Etat, on pouvait lire : « Descendez dans la rue, pas de pas en arrière » et « la bataille finale aura lieu au Miraflores [palais présidentiel] » ! El Universal (13 avril 2002) a triomphé à la suite de ce qui semblait être une entreprise couronnée de succès, son titre déclarant «  Un pas en avant » ! La plupart des chaînes de télévision privées ont suspendu leurs émissions régulières pour demander aux téléspectateurs de descendre dans la rue pour renverser le gouvernement ; elles ont diffusé des images trafiquées de partisans de Chavez attaqués qui donnaient l’impression qu’ils étaient les agresseurs et ont laissé le temps d’antenne aux putschistes pour dénoncer Chavez. Mais ils ont refusé de faire un reportage sur le contre-coup pendant qui était en cours, diffusant plutôt des documentaires et des films de Julia Roberts. Comme le contre-coup a réussi, tous les journaux nationaux, à l’exception d’Últimas Noticias, ont suspendu leur impression.

En effet, El Universal (13 janvier 2002) a décrit les Cercles bolivariens, associations de quartier, qui ont joué un rôle crucial dans la lutte contre le coup d’Etat, comme de « dangereuses « racailles » qui, sans l’élégance des chemises noires italiennes ou la discipline des groupes nazis allemands considérés comme fascistes, étaient considérés comme des escadrons de la mort du président Duvalier, « les Tontons Macoutes, deux groupes formés de voyous brutaux qui pratiquent la magie ». (20) Nous reviendrons plus bas sur ce racisme fondamental.

4. Race et classe au Venezuela

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« Mantuana » espagnole (oligarchie locale) avec son esclave noire, XVIIIème siècle.

Après l’arrivée de Christophe Colomb en 1498, le Venezuela fut transformé en économie axée sur les plantations, dans lesquelles de petits groupes de paysans européens asservirent de grands groupes d’indigènes américains pour produire des produits primaires. Décimés par l’invasion et la conquête, ils furent remplacés par des Africains victimes de la traite, dont les vies n’avaient pas plus de valeur. Après la longue lutte pour l’indépendance et l’abolition définitive de l’esclavage au milieu du XIXe siècle, la structure de l’économie a très peu changé. Une élite créole blanche propriétaire terrienne a remplacé la domination espagnole directe, tandis que les autochtones et les Afro-Vénézuéliens se sont vu interdire des emplois bien rémunérés dans l’industrie pétrolière, ce qui signifie qu’aujourd’hui les pauvres sont majoritairement noirs et les noirs sont majoritairement pauvres.

Des tentatives ont été faites pour blanchir la composition de la population aux XIXe et XXe siècles, avec des programmes gouvernementaux donnant aux immigrants européens une grande partie des terres les plus productives. Cannon a argumenté de façon convaincante que « le blanc au Venezuela est l’abréviation de beau, pur et sophistiqué, le noir étant le symbole du laid, du pauvre et de l’inintelligent ». Les Noirs sont pratiquement invisibles à la télévision vénézuélienne, présentés seulement comme des voyous sans scrupules. Le noir est fortement sous-estimé, sinon méprisé dans le pays. Avant l’avènement de Chavez, il n’y avait presque pas d’animateurs d’émissions de télévision non blancs dans ce pays majoritairement non blanc. L’intersection de la race et de la classe peut être vue dans la publicité, où les produits destinés à l’élite utilisent des modèles blancs alors que ceux destinés à un public ouvrier sont souvent des modèles plus sombres. Bien que 64 % des Vénézuéliens ne soient pas de race blanche, seulement 4 % s’identifient comme noirs (21).

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Buste du héros national, le rebelle José Leonardo Chirinos, État de Falcón, Venezuela.

Il existe donc une forte corrélation entre la race, la classe sociale et l’affiliation politique au Venezuela, où 67 % des secteurs socio-économiques A et B ont voté pour l’opposant de Chavez en 2000, contre seulement 24 % pour la catégorie socio-économique E, 50,5 % de celle-ci votant pour Chavez. La moitié de ceux qui avaient voté pour lui en 1998 n’avaient jamais voté auparavant. Chavez a pu compter sur le soutien des pauvres, qui le considéraient comme l’un d’entre eux puisqu’il a grandi dans la pauvreté, dans une maison de torchis de l’État de Barinas. En revanche, Cannon soutient que son rejet par les classes moyennes signifiait précisément un rejet des pauvres et des personnes à la peau sombre, et qu’il était fondé sur une notion historique profondément enracinée du noir comme étant inférieur au blanc. (22) Cette position non déclarée de l’élite aujourd’hui, soutient Salas, est remise en question ouvertement par une coalition multiethnique de peuples subalternes, et constitue un choc psychologique douloureux pour la culture hégémonique de la suprématie blanche. (23)

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Chavez vu par l’opposition. Voir aussi, en France, « Les facéties d’Alexandre Adler : Hugo Chavez, « gorille populiste » » et « antisémite » : https://www.acrimed.org/Les-faceties-d-Alexandre-Adler-Hugo-Chavez-gorille-populiste-et-antisemite

Au Venezuela « noir’ et ‘chaviste » sont considérés comme pratiquement synonymes. Un supplément d’El Nacional a publié l’histoire de trois journalistes de l’opposition noircis pour ressembler à des golliwogs (poupée de chiffon représentant une personne noire aux cheveux crépus) afin de passer inaperçus lors d’un rassemblement de chaviste par « la foule qui leur était violemment opposée ». L’un des problèmes signalés dans le supplément était que l’utilisation permanente de ce déguisement signifierait qu’ils commenceraient à puer comme des singes… Etant entendu que les chavistas étaient noirs et que la société civile était blanche. (24)

Pendant les manifestations de l’extrême droite 2017 contre le gouvernement bolivarien, présentées par les médias occidentaux comme « révolte populaire pour la démocratie et contre Maduro », un homme noir, Orlando José Figueroa, a été accosté par un groupe de ces manifestants blancs qui supposaient, en raison de la couleur de sa peau, qu’il était à la fois un chaviste et un criminel. Il a été battu, poignardé et brûlé vif. D’autres Afro-Vénézuéliens ont été lynchés par des groupes blancs pendant ces manifestations. Ainsi, selon Salas, l’économie politique du racisme au sein de l’élite vénézuélienne n’est rien de plus que la continuation historique du processus de conquête et d’esclavage qui a commencé il y a 500 ans. (25)

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Le jeune Orlando Figuera, brûlé vif dans un quartier chic de Caracas par une extrême droite insurgée que les médias internationaux ont qualifiée de « révolte populaire contre la dictature ». Voir http://wp.me/p2ahp2-2CO

Pourtant, le racisme est un sujet tabou au Venezuela. L’une des idéologies nationales fondamentales est que le pays est une société « café au lait », où tout le monde est un mélange de café (africain) et de lait (européen), ce qui signifie qu’ils sont tous de la même « race ». En conséquence, le langage et la terminologie ouvertement raciaux dans les médias coexistent avec le déni du fait que le racisme est un problème à l’intérieur du pays.

Cette situation n’est pas remise en question par les analyses locales des médias vénézuéliens ou de la manière dont la société civile est représentée, même si la plupart se concentrent uniquement sur la tentative de coup d’État de 2002 et n’étudient pas les préjugés inhérents à la couverture médiatique de manière plus générale. La présente étude, par contre, prend en compte l’ensemble de la période chaviste (1998-) et se concentre sur les médias britanniques et américains. Elle montre comment les médias occidentaux recyclent fidèlement la couverture raciste et classiste des médias vénézuéliens. L’une des raisons en est que les journalistes occidentaux qui se rendent au Venezuela vivent et travaillent généralement dans les quartiers de l’Est de Caracas, fortement empreints de ségrégation raciale et sociale. La plupart de ces journalistes vivent dans des communautés protégées par des gardes armés et se déplacent rarement en dehors de la partie riche et cosmopolite de la ville. Par conséquent, ils entrent rarement en contact avec la majorité pauvre et à la peau foncée du pays. Beaucoup ne parlent pas l’espagnol et ne peuvent donc pas communiquer avec les 95 % les plus pauvres de la population qui ne parlent pas anglais. Cela les limite encore davantage à ne communiquer presque exclusivement qu’avec des sources de la classe moyenne ou supérieure blanche. Même hiatus pour les journalistes restés en Europe : la plupart des vénézuéliens qui étudient ou achètent des appartements à Londres, Paris ou Madrid… sont, comme les autres communautés latines, en porte-à-faux, pour des raisons sociologiques, économiques et historiques, avec les couches populaires qui forment la majorité sociale de leur pays.

Les journalistes qui prennent leur billet pour Caracas y travaillent en étroite collaboration avec des journalistes locaux bien établis, qui sont majoritairement issus de milieux privilégiés et d’organisations de médias d’opposition très partisanes. Des journalistes m’ont avoué n’avoir fait que copier/coller des articles provenant de sources d’information locales partisanes comme El Universal et El Nacional. En outre, sous la pression de la mondialisation et des coupes budgétaires exigées par les actionnaires des grands groupes de communication, de nombreux organes d’information occidentaux ont commencé à sous-traiter ou à externaliser leur couverture vénézuélienne auprès de journalistes locaux issus de l’opposition. Cela crée une atmosphère de salle de rédaction antagoniste où même les journalistes occidentaux de Caracas se disent « résistants » aux chavistes, tandis que ceux qui sont plus empathiques par rapport au chavisme admettent l’auto-censure, renforçant ainsi la pensée unique. Comme l’a dit un journaliste : « Je n’ai tout simplement jamais présenté d’articles dont je savais qu’ils n’entreraient pas… Et je le savais et je n’étais même pas assez stupide pour les présenter. Je savais que ça ne serait même pas pris en compte ». (26) Il n’est donc pas étonnant que les attitudes des médias locaux s’infiltrent également dans les reportages occidentaux. »

Constatations tirées de la couverture occidentale

J’ai compté la fréquence avec laquelle les sept journaux de mon échantillon présentent les chavistes et les groupes d’opposition comme des foules ou des gangs intrinsèquement violents a été comptée. Dans 65 articles, il y a 158 références à des groupes sympathisants du gouvernement comme « hordes violentes, gangs ou criminels », qualificatifs non utilisés pour décrire des groupes d’opposition.

Chavez est le premier président non blanc élu après s’être présenté face à d’autres candidats dont une ancienne Miss Univers blanche. Les médias locaux ont baptisé l’élection « La beauté contre la bête ». (27) Les médias occidentaux ont adopté ce ton, qualifiant ses partisans d’ignorants et de bestiaux. Le Washington Post (7 décembre 1998) a cité un observateur qui notait : « Chavez rejoint les gens incultes. Il n’offre qu’une série de rêves ». Et le Miami Herald (7 décembre 1998) affirmait que « les chavistes embrasseraient une dictature autoritaire », citant une source qui disait : « L’histoire de violence de Chavez m’inquiète. Ses disciples m’inquiètent. Ses disciples ne sont généralement pas très éduqués ».

La déshumanisation des Vénézuéliens de la classe ouvrière, à la peau sombre, s’est intensifiée en 2002 lors de la tentative de coup d’État. Le 11 avril, de grandes manifestations ont débordé Caracas. Les groupes d’opposition de droite (dits de la « société civile ») ont affirmé que les actions de Chavez en tant que président, y compris ses attaques verbales contre l’Eglise et les groupes d’affaires, « érodaient la démocratie ». La renationalisation de PDVSA (Petróleos de Venezuela, S. A.), une compagnie qu’ils considéraient comme neutre et indépendante, a été, pour beaucoup dans ce groupe, la goutte qui a fait déborder le vase.

Alors que les manifestations anti-gouvernementales se sont heurtées à des manifestations pro-gouvernementales, des franc-tireurs ont tiré dans le tas ; dix-neuf personnes ont été tuées et soixante-neuf ont été blessées. Les chefs de l’opposition ont pu ainsi imputer les morts à Chavez et, avec l’aide d’unités militaires, l’ont arrêté et ont installé à sa place Pedro Carmona, le chef de la Chambre de Commerce. Des représentants de tous les secteurs de l’élite – l’Église catholique, l’armée, le monde des affaires, les médias et les syndicats – ont signé le « décret Carmona », qui abolissait la nouvelle Constitution, suspendait la Cour Suprême, liquidait le Congrès et donnait à Carmona le pouvoir de gouverner seul et par décret. La composition raciale et de classe du nouveau gouvernement était évidente même pour les putschistes eux-mêmes, les conseillers de Carmona le suppliant de trouver au moins une personne non blanche à mettre devant les caméras. Mais Carmona n’en a pas trouvé. (28)

Selon le rapport final du Défenseur vénézuélien des droits humains, sept des morts étaient des chavistes, sept étaient des partisans de l’opposition et cinq étaient non affiliés. Parmi les blessés, trente-huit étaient des chavistes, dix-sept des opposants et quatorze des non-affiliés. Il n’y a pas de consensus sur les responsables des meurtres ; les sympathisants de l’opposition insistent sur l’incertitude quant aux coupables, alors que les députés bolivariens considèrent qu’il s’agit de mercenaires postés ad hoc sur les toits environnant le palais de Miraflores. Cependant, même les critiques les plus virulentes des chavistes admettent que ce qui s’est produit était effectivement un coup d’État (29).

Les putschistes apparurent sur les écrans et annoncèrent le licenciement d’environ 500 journalistes considérés comme ennemis du nouveau régime (30) En moins d’une jour une centaine d’entre eux furent arrêtés, la télévision d’Etat forcée de quitter les ondes et de nombreux médias locaux indépendants envahis et détruits, certains journalistes furent torturés et d’autres ont publiquement fouettés (31).

Ce gouvernement auto-proclamé n’a duré que deux jours : un grand nombre des vénézuéliens de la classe ouvrière et à la peau sombre sont descendus des barrios, quartiers populaires sur les collines autour de Caracas, pour protester. Ces manifestations pacifiques de masse ont encouragé les unités loyales de l’armée à reprendre le palais présidentiel et à ramener le président constitutionnel Chavez.

Les documents publiés montrent que le coup d’État et la violence avaient été planifiés dès le début et que le gouvernement américain était parfaitement conscient que l’opposition avait l’intention de provoquer et d’exploiter la violence dès le début du mois d’avril 2002 afin de perpétrer un coup d’État. (32) Les États-Unis ont d’abord soutenu ces actions, la Maison Blanche les qualifiant de « manifestations pacifiques » et a fait pression sur l’OEA pour reconnaître Carmona (33). Cependant, l’OEA a dénoncé ce qu’elle considérait comme un coup d’État violent et a exprimé sa solidarité avec le peuple vénézuélien. (34) Le 15 avril, le gouvernement américain a fait marche arrière et « condamné » le coup d’État.

C’est dans ce contexte que les médias occidentaux ont présenté les groupes responsables du coup d’État comme des « sociétés civiles » alors que les groupes de la classe inférieure qui défendaient la Constitution étaient dépeints comme des « foules dangereuses menaçant la démocratie ». Par exemple, le Daily Telegraph (13 avril 2002) : « Le président vénézuélien a été contraint de démissionner par son haut commandement militaire hier après que ses partisans ont ouvert le feu sur un rassemblement de l’opposition appelant à son départ, tuant 13 personnes…[Les coups de Chavez] ont aliéné tous les secteurs importants de la société vénézuélienne : les entreprises, les propriétaires terriens, les syndicats et l’Eglise catholique… M. Chavez a une clientèle fanatique parmi certains secteurs des pauvres. »

Par ailleurs, le journal a rapporté de fausses informations selon lesquelles Chavez avait démissionné et ses partisans avaient tué des partisans de l’opposition. Pourtant, Chavez a été enlevé de manière démontrée et il existe un vaste bilan de preuves, en particulier le fait que deux fois plus de chavistes ont été blessés que les partisans de l’opposition. Le correspondant de CNN Otto Neustadt a lui-même filmé les dénonciations des putschistes revendiquant le coup d’Etat et parlant de « morts » avant que celles-ci ne se produisent sous les balles de leurs francs-tireurs… Le Daily Telegraph a également délégitimé la classe ouvrière, affirmant que tous les secteurs « importants » de la société s’opposaient à Chavez et que seuls des assassins « fanatiques » le soutenaient. Ces meurtriers fanatiques constituaient la majorité sociale du pays.

Le New York Times (13 avril 2002) a fortement soutenu les événements, les présentant comme un soulèvement démocratique plutôt que comme un coup d’Etat, notant que Chavez s’était : « aliéné pratiquement toutes les circonscriptions, des professionnels de la classe moyenne, des universitaires et des chefs d’entreprise aux membres des syndicats et de l’Église catholique romaine… Un développement encourageant a été la forte participation des citoyens de la classe moyenne à l’organisation des groupes d’opposition et des manifestations de rue. La poursuite de la participation civique pourrait contribuer à revitaliser le Venezuela. »

Ce journal a décrit les mobilisations de la droite pro-coup d’État comme « une semaine de manifestations pacifiques » tandis que la contre-manifestation a été qualifiée de « mouvances furieuses de partisans de Chavez marchant violemment à travers les magasins pillant la capitale dans les quartiers pauvres ». (16 avril 2002).

Cette couverture est très semblable à celle du journal de droite vénézuélien El Universal documentée précédemment. Moins de deux ans auparavant, Chavez avait remporté à la fois le plus grand nombre total de voix de l’histoire du Venezuela, avec vingt-deux victoires sur vingt-trois États; en 2006, il avait obtenu le meilleur résultat avec sa réélection. Chavez donc n’avait manifestement pas « perdu la majeure partie de la population ». Mais cette lecture journalistique montre clairement qui constitue et qui ne constitue pas la société selon les médias. Ceux qui en font partie sont les groupes professionnels de l’élite blanche et ceux qui n’en font pas partie, à l’évidence, sont les violents sous-humains (unpeople). Le New York Times a dénigré les centaines de milliers de manifestants pacifiques de la classe ouvrière qui se sont soulevés contre le coup d’Etat en les qualifiant de « voyous armés » (15 avril 2002) et « Dobermans » (12 avril 2002).

Les autres journaux dépeignent les groupes de la même façon. Par exemple, selon le Washington Post (21 avril 2002), « l’opposition de la société civile était inspirée et énergique, démocratique ». En revanche les groupes ouvriers opposés au coup d’État étaient des «  extrémistes, des brutes » – même lorsque les démocrates inspirés s’abattaient ces extrémistes. Sur l’ensemble de l’échantillon, trente-cinq groupes d’opposition ont été cités comme représentant une  » société civile  » respectable. Les groupes chavistes n’ont pas été décrits de la même manière. Cette uniformité sur l’ensemble du spectre ajoute du poids à la théorie de Hernandez selon laquelle le terme « société civile » est un signifiant vide, un terme technique utilisé uniquement pour décrire les groupes de l’élite sociale.

Le Miami Herald (16 avril 2002) reprenait lui aussi la couverture du quotidien vénézuélien de droite El Universal (13 janvier 2002) qui comparait les cercles bolivariens aux nazis et aux tontons Macoutes.

La présentation des partisans de Chavez comme « hordes violentes et sans instruction » s’est poursuivie tout au long de sa présidence et jusqu’après sa mort en 2013. Tout en couvrant les funérailles de Chavez et l’élection présidentielle qui a suivi, les journaux ont nié toute capacité d’autonomie d’action ou de pensée aux partisans de Chavez, les présentant comme de simples disciples irréfléchis, incapables de prendre des décisions rationnelles, reflétant ainsi les conclusions de Lupien dans les médias vénézuéliens. Par exemple, le Times (6 mars 2013) a affirmé que Chavez était « un personnage plus grand que nature qui commandait une adoration presque sectaire aux dévots de sa soi-disant révolution, sa domination du pouvoir laissant peu de place pour pouvoir briller aux autres personnalités politiques ».

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Diversité des organisations citoyennes nées de la révolution : une réunion communale dans un quartier populaire d’El Lidice, Caracas, 2018. Photo: Jesus Reyes

En fait, selon les médias, les vénézuéliens de la classe ouvrière n’appuyaient pas le gouvernement de façon rationnelle mais participaient à un culte qui leur avait lavé le cerveau. Il y a aussi une tendance marquée à dépeindre les groupes de chavistes comme des fouets émanent d’une rage névrosée, comme le montrent les deux citations suivantes : « Ses partisans frénétiques ne veulent tout simplement pas dire au revoir, et les héritiers d’Hugo Chavez disent qu’ils n’auront peut-être pas à le faire. » (The Washington Post, 16 mars 2013). Ou «Le Commandant a été ramené d’entre les morts, apparaissant sur des écrans vidéo géants haranguant des foules endiablées. » (The Daily Telegraph, 12 avril 2013)

La  » frénésie  » évoque un comportement incontrôlable, irrationnel ou sauvage, indiquant que les groupes qui soutiennent le gouvernement sont hystériques, maniaques ou fous plutôt que des acteurs rationnels. Le mot est souvent utilisé pour désigner des animaux irrationnels ou même des parasites –  » une frénésie alimentaire  » – et sert à déshumaniser la majorité de la population à la peau sombre et de classe inférieure du pays. Le mot n’a jamais été utilisé pour décrire les mouvements d’opposition.

La conséquence du règne de Chavez, selon un journal, a été de déchaîner une bête sur le Venezuela. The Miami Herald (5 mars 2013) affirmant que, par conséquent,  » le Venezuela est aujourd’hui une société polarisée divisée entre les partisans intolérants de la révolution bolivarienne de M. Chávez et une opposition démocratique qui, contre toute attente, a mené un combat courageux pour une alternative démocratique « . Cela diabolise à la fois les chavistes et idéalise l’opposition.

L’élection présidentielle qui a suivi a opposé le vice-président Nicolas Maduro au leader de l’opposition Henrique Capriles. Alors que les chavistes considéraient l’élection comme libre et équitable, l’opposition affirma que, bien que le vote ait été sûr, le gouvernement avait utilisé les médias et les ressources de l’État en sa faveur, et qu’il avait fait pression sur ses employés pour qu’ils votent pour Maduro, biaisant les règles du jeu.

La réaction de la communauté internationale à l’élection a été extrêmement positive. L’Union des Nations de l’Amérique du Sud a pleinement approuvé les travaux, comme l’ont fait de nombreux autres États importants comme le Canada, le Mexique, la Russie et l’Espagne. En fait, le seul pays au monde qui n’a pas rapidement reconnu les résultats était les États-Unis. Et ce, malgré le fait que le Centre Carter, une organisation d’observation électorale ayant reçu le prix Nobel et que le gouvernement états-unien a même financé pour observer des élections, les a approuvées. Elle a constaté qu’en fait, Capriles a reçu presque trois fois plus de couverture que Maduro à la télévision, la plupart étant positive, alors que la couverture de Maduro était surtout négative. En outre, il a constaté que moins d’un pour cent des personnes ont déclaré avoir subi des pressions pour voter dans un sens ou dans l’autre, alors que deux fois plus de personnes ont été poussées à voter pour Capriles que pour Maduro. (35) En 2012, l’ancien président Jimmy Carter a noté que le système électoral au Venezuela était  » le meilleur au monde « .

Néanmoins, les médias occidentaux ont recyclé leur discours et présenté ce scrutin comme un combat injuste entre une opposition démocratique, courageuse et louable, et un gouvernement autoritaire qui avait  » drillé  » ses  » partisans pauvres avec frénésie «  (The Daily Telegraph, 6 mars 2013) et pouvait compter « sur le soutien aveugle » d’un million de clients citoyens et leurs familles « qui ont dû voter pour leur gouvernement du fait de leur travail dans le secteur public. » (The Daily Telegraph, 7 mars 2013). Il évoquait également une forte possibilité que, si les chavistes perdaient, ils pourraient ne pas accepter le résultat. Par exemple, The Guardian (5 mars 2013) écrit : « Les questions abondent. Si Capriles gagne, les milices et factions civiles chavistes des forces armées l’accepteront-elles ? ».

De telles citations soulignent le mépris de classe des médias européens à l’égard des groupes chavistes. Ils démontrent également la même tendance à « paramilitariser » ces groupes comme Hernandez l’a analysé dans les médias vénézuéliens eux-mêmes, qui sont en majorité d’opposition. En réalité, les chavistes ont toujours accepté leurs défaites, de manière immédiate, même en cas de scrutins serrés comme lors du référendum de 2007 – alors que l’opposition a continuellement refusé d’accepter les résultats des élections et a eu recours à la violence dans un certain nombre de cas. Elle a de fait refusé d’accepter les victoires chavistes jusqu’en 2006. Capriles lui-même avait des antécédents de violence, notamment l’enlèvement du ministre de l’Intérieur lors du coup d’État de 2002 et le leadership d’une foule qui a attaqué l’ambassade de Cuba. Pourtant, les médias n’ont jamais posé la question de savoir si l’opposition reconnaîtrait le verdict des urnes (ce qu’elle n’a d’ailleurs pas fait). Le qualificatif « milices » fait référence aux cercles bolivariens, que les chavistes appellent organisations populaires, mais qui sont fréquemment décrits comme des paramilitaires armés par l’opposition vénézuélienne. Notre étude montre qu’aucune organisation d’opposition n’a été qualifiée de milice, même armée, alors que ses commandos ont mené des attaques nocturnes contre l’armée et la police vénézuéliennes. Par contre le Daily Telegraph (14 avril 2013) écrit : « Beaucoup se sont demandés si M. Maduro et ses partisans chavistes accepteraient une victoire de l’opposition si elle se produisait – et ils ont prédit la violence si elle se produisait. ». Le Miami Herald (5 mars 2013) s’inquiète lui aussi de la violence, citant un observateur : « Armando, 29 ans, a déclaré que sa joie était tempérée par la réaction des supporters pro-Chávez, connus sous le nom de chavistes, chez eux. C’est la première étape d’un grand changement » a-t-il déclaré. « J’espère que rien de mal n’arrivera et que les ignorants n’auront pas recours à la violence. »

Heureusement, aucun  » ignorant  » n’a eu recours à la violence. La « foule » est restée à la maison, pacifiquement. Et malheureusement, c’est le candidat de la droite, Henrique Capriles qui a demandé à ses partisans de la société civile « d’exprimer leur colère dans la rue ». Les émeutes qui ont suivi ont entraîné la mort de sept personnes, toutes chavistes. (36)

N’ayant aucune perspective d’accéder rapidement au pouvoir après avoir perdu les élections de 2013, l’opposition s’est scindée en deux factions. La plus modérée était dirigée par Henrique Capriles, et se disait favorable à la poursuite de la voie électorale. L’autre, menée par Leopoldo Lopez, préférait en revenir à la tactique du putsch violent. Lopez argumentait en octobre 2013 : « Nous devons accélérer la sortie du gouvernement… Nicolas Maduro doit partir le plus tôt possible… selon moi, la méthode est secondaire, ce qui est important, c’est la détermination à atteindre nos objectifs à tout prix » (37).

Lopez a persévéré dans ces plans d’action. Au printemps et à l’été 2014, des manifestations anti-gouvernementales ont occupé les quartiers aisés de l’Est de Caracas et des zones frontalières avec la Colombie, comme l’état du Tachira. Elles s’étaient auto-baptisées La Salida (la sortie [de Maduro]) ou « guarimbas » (barrages et violences d’extrême droite, NdT). Quarante-trois personnes sont mortes dans des affrontements très médiatisés entre l’opposition et les forces gouvernementales, dont quatorze directement imputables aux forces de sécurité gouvernementales et vingt-trois à la violence de l’opposition. (38) Les manifestations prolongées ont causé d’énormes dégâts et perturbations dans le pays, évalués à 15 milliards de dollars par le gouvernement bolivarien.

Les chavistes reconnaissent que la police et la Garde nationale sont coupables de certains meurtres, mais affirment que le gouvernement a fait preuve d’une  » étonnante retenue  » face à une tentative de coup d’État violent. Les opposants concèdent que les manifestants ont fait de nombreux morts, mais accusent la répression gouvernementale qui selon a été pire, entraînant un  » pogrom tropical  » généralisé contre des groupes de la société civile largement pacifiques. (39) Les médias vénézuéliens, en majorité d’opposition, ont généralement favorisé la seconde interprétation. El Universal (19 mars 2014), par exemple, a condamné la «  violence des chavistes », et de leurs «  groupes armés » contre «  les étudiants et les familles qui ont manifesté pacifiquement ».

C’est cette interprétation qui dominait en Occident. Ciccariello-Maher note comment les manifestants se sont habilement présentés sur les réseaux sociaux comme une sorte de « Printemps arabe » ou des mouvements d’occupation sous le masque de Guy Fawkes, faisant circuler des images montrant une prétendue répression gouvernementale, malgré le fait que de nombreuses images ne venaient même pas du Venezuela. (40) Les événements ont fait la une des réseaux sociaux à travers le monde, faisant la manchette des journaux et des célébrités comme Cher, Madonna et Kevin Spacey ont apporté leur soutien total aux opposants.

Les Vénézuéliens, les médias et les universitaires ont immédiatement remarqué l’aspect de classe et racial des manifestations. (41) Des étudiants de peau claire, provenant des universités privées de la bourgeoisie, ont co-dirigé les « guarimbas » avec des paramilitaires colombiens et des membres de la pègre. Celles-ci ont eu lieu dans seulement 18 des 335 municipalités du pays, c’est-à-dire principalement dans des zones riches, blanches et contrôlées par l’opposition. Elles ne se sont pas propagées aux zones populaires où vit 80% de la population, métissée, invisible dans les médias occidentaux. Les « guarimbas » étaient très impopulaires, les sondages privés ayant constaté qu’en avril, les deux tiers des Vénézuéliens étaient contre eux (bien qu’une majorité de riches Vénézuéliens les aient soutenus), les autres les estimant impopulaires à hauteur de 87 %. Cela était principalement dû à leur violence, qui comprenait l’attaque de magasins d’alimentation du gouvernement, des incendies ou attaques aux explosifs contre le métro de Caracas, l’attaque de centres de santé qui a mis en péril plus de 160 patients qui ont risqué de brûler vifs, la destruction d’universités libres visant les étudiants pauvres ou des logements sociaux construits pour les secteurs populaires, l’attaque de jardins d’enfants, l’intoxication de l’eau potable et même l’assassinat de passants non mobilisés politiquement. (42) La liste des cibles représentait un message politique clair : les institutions attaquées étaient les représentants des programmes-phares du socialisme bolivarien en matière de santé, d’éducation, de transport et de logement, programmes soutenus par les classes populaires à la peau brune.

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Dans un quartier huppé de Caracas, les « guarimberos » d’extrême droite, présentés comme « combattants de la liberté » en lutte contre une dictature sur les  écrans occidentaux.

safe_image-php1.jpgPourtant, les médias ne présentèrent pas ces violences de l’extrême droite comme venant des mêmes participants que ceux de la tentative de coup d’Etat contre Chavez en 2002, mais comme les actions de manifestants pacifiques vertueux soumis à une agression violente de la part d’une dictature et ses sbires.

De fait, dans les news de télévision, la chronologie du montage s’inversait. La réponse des forces de sécurité précédait les violences de l’extrême droite, comme s’il s’agissait d’une répression politique contre la population. L’Independent (18 février 2014) a noté que la Maison-Blanche s’était inquiétée du fait que le gouvernement utilisait les forces de sécurité et les gangs armés pour disperser des « manifestations pacifiques ». Tandis que le Times (15 avril 2014) affirmait que « les Colectivos haïs – des gangs armés de loyalistes du gouvernement à moto – se sont présentés devant les maisons des manifestants étudiants et ont menacé de les tuer ». Pour ne pas être en reste, le Daily Telegraph (21 février 2014) présenta le Venezuela comme tombant dans une ochlocratie, déclarant que: « Maduro a laissé les pires personnes prendre le pouvoir – abandonner l’autorité à des foules radicales et à des fonctionnaires corrompus dans le but de les garder tous de son côté ». De plus, «  sous la surface, la société civile pouvait encore survivre. Maintenant que Chavez est mort et que la magie a disparu, c’est le chaos ».

Pour les médias, les « pires personnes » n’étaient donc pas celles qui tendaient des filins d’acier dans les rues pour égorger les travailleurs se rendant en moto à leur travail, ou qui attaquaient des maternités à l’explosif, non : ceux-là étaient représentés comme une « société civile » qui « protestait pacifiquement ». Les « pires personnes » étaient les groupes de la classe ouvrière vénézuélienne qui ne soutenaient pas ces violences.

En fin de compte, les journaux britanniques n’ont fait que reprendre la vision sociale de l’opposition locale : présenter les groupes d’opposition comme des « manifestants » respectables de la société civile usant de leur droit de manifester, tout en dénigrant simultanément les groupes chavistes comme des « gangs » ou des « foules violentes et décérébrées ». Aucun groupe d’opposition n’a jamais été qualifié de « horde » ou de « foule » alors qu’un groupe ouvrier ou chaviste n’a jamais été qualifié de « société civile » dans l’ensemble des 501 articles de l’échantillon.

Les journaux états-uniens sont allés plus loin encore, présentant comme des « faits » des affirmations très douteuses sur les responsables de la violence et exigeant une action internationale voire un changement de « régime ». Le Washington Post (30 mars 2014) a écrit : « Les Vénézuéliens sont désespérés par le manque d’intérêt de la communauté internationale pour la crise politique qui secoue leur pays. Depuis le début des manifestations anti-gouvernementales au début du mois dernier, au moins 34 personnes ont été tuées, pour la plupart des partisans de l’opposition abattus par les forces de sécurité ou des gangs soutenus par le gouvernement. »

Cela soulève la question de savoir qui est exactement un Vénézuélien pour le Washington Post. Évidemment pas la grande majorité des Vénézuéliens pour la plupart à la peau sombre, pour la plupart de la classe ouvrière, qui s’opposaient aux violences de l’extrême droite. Imaginons une situation similaire aux États-Unis. Si les militant(e)s du mouvement Black Lives Matter avait bombardé des bâtiments du gouvernement américain dans une tentative ouverte de renverser le président en tuant des membres de la police, de la Garde nationale ou des forces armées, seraient-il décrits comme des « manifestants pacifiques » par ces mêmes médias ?

Le Miami Herald (17 février 2014) a qualifié les événements de « manifestations » dirigées par un « dirigeant responsable » Lopez qui voulait une « marche pacifique » pour « mettre fin aux persécutions et pour obtenir la liberté des manifestants détenus » mais qu ‘« au lieu de répondre aux préoccupations des manifestants en changeant de cap ou en parlant à ses adversaires, M. Maduro a libéré des voyous soutenus par le gouvernement qui ont rapidement aggravé la violence dans la rue ». Le Miami Herald (26 février 2014) a également réprimandé le président Obama pour son inaction, affirmant que « de nombreux experts latino-américains à Washington s’accordent à dire que l’administration Obama ne peut fermer les yeux sur le massacre de manifestants pacifiques par des voyous armés soutenus par le gouvernement ».

Cependant, les « guarimbas » violentes de 2014 ont perdu leur popularité et le soutien international. En effet, l’Union des Nations Sud-américaines a fermement soutenu Maduro et condamné la violence de l’opposition, de nombreuses nations qualifiant ces violences comme venant de putschistes préparant une enième tentative de coup d’État conçue par le gouvernement américain.

L’utilisation du mot « voyou » était particulièrement répandue et remarquable dans l’échantillon. Les exemples cités ci-dessus ont été écrits par des occidentaux pour un public états-unien. Ceux qui écrivent ou lisent les articles comprennent vite ce que signifie «  voyou » dans un contexte états-unien. Aujourd’hui, le mot vise à diaboliser et à criminaliser les hommes noirs, comme l’explique Coleman. Il a supplanté « nègre » dans le langage courant (44).

Au total, 20 des 501 articles, soit 4%, utilisaient le stigmate racial le plus fort pour désigner les groupes ouvriers. Il convient de noter qu’il ne s’agissait pas de 4 % des articles sur les partisans de Chavez, mais de 4 % de tous les articles pertinents comprenant le mot  » Venezuela  » dans le texte. Cela comprenait des articles sur le pétrole, les équipes de baseball, la nécrologie, les problèmes des habitants de Miami et les actions du gouvernement américain. L’usage du mot a été beaucoup plus courant dans les périodes d’échantillonnage ultérieures (2013, 2014), longtemps après que sa signification ait été bien documentée et comprise. L’étude a également suivi l’utilisation du terme « voyou » pour désigner les groupes d’opposition ou de classe moyenne. Ce terme n’est pas utilisé pour ces groupes d’opposition ou pour la classe moyenne.

L’utilisation de ce mot pour décrire les chavistes était également courante dans la presse britannique. Le Guardian (7 mars 2013) a affirmé que « les groupes civils armés et voyous ont également juré de défendre la révolution contre les ennemis à l’intérieur et à l’extérieur ». Tandis que The Telegraph (7 mars 2013) racontait qu’aux funérailles de Chavez, « pendant un moment, il y a eu une situation tendue, car le garde – un voyou de 18 ans à peine – exigeait de savoir qui prenait une photo ».

L’utilisation du mot  » voyou  » pour désigner uniquement les groupes de classe inférieure à la peau sombre et jamais les groupes d’opposition, même lorsqu’ils se livraient à la violence, ne fait que renforcer l’idée qu’il s’agit de racisme.

5. Conclusion

Depuis 1998, les médias occidentaux ont montré une tendance écrasante à représenter les groupes chavistes comme « des gangs, des hordes ou des foules dangereuses » tout en présentant simultanément les groupes d’opposition comme des membres respectables de la société civile, reflétant les positions des médias locaux. Chaque fois que des mots tels que « mafia, gangs, hordes » étaient utilisés, c’était uniquement en référence aux organisations sympathisantes du gouvernement, ouvrières, à la peau sombre, et jamais pour décrire les groupes d’opposition, en grande partie blancs et de classe supérieure. De même, le terme « voyou » n’a été utilisé que pour décrire les chavistes dans un contexte où « chaviste et noir » sont compris comme étant pratiquement synonymes.

Les périodes d’échantillonnage concernent l’apogée des offensives de l’opposition pour forcer les chavistes à quitter le pouvoir, par la violence. En 2002, cette opposition a déjà fomenté un coup d’État mortel contre le gouvernement démocratiquement élu, mettant en place une dictature de courte durée. En 2013, l’opposition a refusé d’accepter le résultat d’élections internationalement reconnues, ce qui a entraîné des émeutes meurtrières. Et en 2014, elle a lancé un nouveau cycle de violences pour destituer de force le président. Pourtant, dans les sept journaux échantillonnés, ces groupes d’opposition ont été qualifiés de « société civile », tandis que ceux qui s’opposaient à leurs actions étaient des « foules », des « voyous » et des « hordes paramilitaires ».

En présentant les chavistes comme des paramilitaires intrinsèquement violents, les médias occidentaux ont reproduit la vision diffusée par les médias vénézuéliens d’opposition, selon Hernandez. Cette matrice d’opinon de la droite vénézuélienne, reprises par ses médias, affleure dans les médias occidentaux pour dire, comme le démontre Lupien, que les partisans du gouvernement bolivarien sont « irrationnels et irréfléchis, jouets d’un maître démagogue illusionniste, qui les a drillés avec frénésie » (45).

Les sept journaux de cet échantillon ont suivi de très près cette distinction entre groupes de la « société civile de l’opposition » et « foule chaviste » – voir l’analyse de Duno-Gottberg. (46)

Dans ce contexte, le terme  » société civile  » est un signifiant vide, utilisé exclusivement pour désigner les groupes d’opposition de classe supérieure à la manière des médias d’opposition vénézuéliens. Les médias de masse occidentaux semblent se rabattre uniformément sur les mêmes archétypes que ceux des médias vénézuéliens. Que la couverture de Chavez et de ses partisans soit négative et celle de la droite positive, n’est peut-être pas surprenant, compte tenu des positions (géo-)politiques des États-Unis et du Royaume-Uni à l’égard du Venezuela. L’intime proximité avec laquelle les médias internationaux reflètent la vision de la droite locale montre à quel point les deux groupes sont imbriqués médiatiquement.

Alan MacLeod

Alan-MacLeodL’auteur@AlanRMacLeod est membre du Groupe sur les Médias de la Glasgow University. Son dernier ouvrage “Bad News From Venezuela: 20 Years of Fake News and Misreporting” (Venezuela : 20 ans de mensonges ou d’inexactitudes) a été publié par Routledge en avril 2018.

 

Source : https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0306396818823639

Traduction : Libra Sphera, pour Venezuela Infos

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(Photos): au Vénézuéla, la commune, force politique du peuple pour le peuple

Par Jonas Boussifet, envoyé spécial à Caracas

Un coucher de soleil dans le barrio, une lampe dans une école, une lumière de tungstène dans la rue… Au cours des trois dernières semaines, en accompagnant une des équipes de l’Ecole Populaire et Latino-américaine de Cinéma, j’ai pu participer aux réunions de la Comuna de Lidice. Les comunas – communes – sont dans le processus de la Révolution Bolivarienne des canaux par lesquels les habitants tentent de s’approprier la politique en faisant prévaloir leurs problèmes journaliers : coupure d’eau dans les quartiers, la sécurité dans les barrios, fourniture scolaire, alimentation mais aussi en partageant leurs peurs et leurs solutions pour endiguer les tracas quotidiens provoqués par le blocus économique de la « communauté internationale » comme disent les journalistes, à savoir le tandem grinçant des Etats-Unis et de l’Europe.

C’est ainsi que chaque semaine une réunion populaire est convoquée par sa trentaine de membres ou par d’autres habitants observateurs dans des endroits différents du « barrio ». Cette méthode a comme effet de permettre à l’ensemble de la population de suivre ces assemblées communales et ne pas se restreindre aux habitants qui ont les « moyens »1 d’y participer, de se faire entendre et de trouver des solutions.

Des difficultés !

Il est vrai qu’après une journée de travail il n’est pas aisé de se concentrer pendant trois heures. Crissement des pneus de motos, pleurs des enfants fatigués, longues marches par des collines interminables, chaleur. Mais l’assemblée ranime les esprits. « Miren los huecos en la calle ! (Regardez les trous de cette rue) » lance une jeune dame, « la ultima vez en la noche me cai (la dernière fois je suis tombée un soir) » répond une autre… « Voici le moment d’en parler tous ensemble et de réparer ça » propose un autre », et le tour de parole commence et les propositions pleuvent comme les mangues sur les toits.

Des résultats…

Il y a trois semaines une caraqueña prend la parole. Nous sommes au lendemain d’une nuit agitée, les vents ont giflé les tôles des maisons. Son toit a résisté à la tempête mais l’arbre qui abritait sa maison s’est déraciné et s’est couché sur les toits des deux maisons voisines. « Que puis-je faire, j’ai téléphoné maintes et maintes fois aux autorités et elles se relancent la balle entre elles pour savoir qui est la plus compétente pour déplacer l’arbre et restaurer les toits de ses voisins. Je suis fatiguée, je perds l’espoir de trouver de l’aide et surtout je n’ai pas assez d’argent pour réparer les dommages causé par mon arbre ». La Comuna se concerte et lui propose de se charger d’appeler les administrations dès le lendemain. Tour à tour les membres de la Comuna téléphonent, se renseignent, se déplacent parmi les administrations, plusieurs jours passent mais rien n’y fait, l’arbre est toujours couché sur les toits. Mais la Comuna à d’autres réserves : quelques communards armés de leurs forces, de leurs volontés, de leur solidarité et de quelques machettes vont s’en occuper… L’arbre est maintenant coupé et les toits vont être réparés.

Une bougie dans une école, une lumière de tungstène dans la rue, et dans la nuit la chaleur d’un processus démocratique participatif.

J. B. Caracas, 18 juillet 2018

1 Moyens physiques, financiers, de temps

 

Photos prises par Jesus Reyes et Jonas Boussifet lors de la réunion de la Commune et du tournage organisé par l’Ecole Populaire et Latino-américaine de Cinéma, de Théâtre et de Télévision, Altos de Lidice, Caracas, 17 juillet 2018.

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