Le Venezuela commence à assouplir un confinement national de 45 jours, par Fania Rodrigues

Fania Rodrigues pour Opera Mundi, 5/5/2020.

La chercheuse Lily Michel Angeli, a pu quitter sa maison après 45 jours de confinement. Pour cette dame âgée « pouvoir se promener sur un kilomètre à la ronde autorisé par le gouvernement est salutaire pour se vider la tête, pour activer le système circulatoire et nous remplir de vitamine D, grâce au bain de soleil« .

Cependant, pour ce premier déconfinement temporaire, la circulation des personnes est encore modérée, à la différence d’autres pays où ce type de relâchement a entraîné une agglomération, comme en Espagne la semaine dernière. Pour le comptable Humberto Viera, les Vénézuéliens eux-mêmes ont préféré le confinement. « Les gens s’auto-confinent parce que même s’ils peuvent sortir de chez eux, ils ont encore un peu peur« , a-t-il déclaré.

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Fania Rodrigues, journaliste indépendante brésilienne, vit à Caracas.

M. Vieira se dit d’accord avec l’ouverture progressive et souligne que « si le gouvernement rend les choses plus flexibles, c’est parce que la situation ne va pas si mal. Si les gens quittent la maison et prennent toutes les précautions de sécurité, comme le port de masques, je ne vois pas de problème. Ce qu’il ne faut pas faire, c’est se promener comme si rien ne s’était passé« .

Le commerce en général est resté fermé depuis le 14 mars, date à laquelle le coronavirus a atterri sur le sol vénézuélien. le confinement national décidé très tôt par le gouvernement, ce qui a suscité l’inquiétude des commerçants car l’économie du Venezuela était déjà affaiblie par les sanctions successives imposées par les Etats-Unis au cours des cinq dernières années.

Selon Licet Bustamante, patronne du Café Hilda, dans la région de Sábana Grande du district de Caracas, « nous voulons tous ouvrir le plus tôt possible, car l’économie était déjà compliquée avant la pandémie. Aujourd’hui, nous ne produisons plus que 10 % de ce que nous produisions avant la quarantaine. Mais nous pensons que l’ouverture doit être contrôlée, afin que la même chose ne se produise pas comme dans d’autres pays où il y a eu une ouverture et une nouvelle vague de contagion. Nous ne voulons pas que cela se produise. Le café compte 25 employés, mais seuls cinq travaillent. Nous leur avons demandé de ne pas venir travailler, mais nous garantissons le salaire de chacun. Nous envoyons également des masques et du gel à l’alcool« , explique-t-elle.

Tout comme au Hilda, les cafés, restaurants, boulangeries, marchés et pharmacies peuvent fonctionner jusqu’à 14 heures. Les clients n’achètent que pour emporter, car le service de table a été interdit. La plupart des restaurants ont donc dû fermer leurs portes pendant les premières semaines de quarantaine, car au Venezuela, il n’y a pas de culture du « Delivery ».

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Photo: Fania Rodriguez

Au 5 mai 2020, l’OMS confirme que le Venezuela compte un total de 367 cas d’infection depuis le début de la pandémie, avec 164 cas de guérison (soit 44% du total) et 10 décès seulement (soit un taux de 0,3 par million d’habitant(e)s). 116 cas sont asymptomatiques : en fait, c’est grâce aux centaines de milliers de tests mis en place très tôt par le gouvernement que la courbe de la contagion a pu être cassée.

La boulangerie/snack-bar Moka, par exemple, a dû changer sa façon de servir. « Nous avons dû acheter une moto pour faire des livraisons et pouvoir continuer à produire. Ici au Venezuela, nous n’avions pas l’habitude de commander de la nourriture à la maison, mais je pense qu’après la pandémie, c’est une habitude qui restera« , dit Rodolfo Gonçalves, un des propriétaires de Moka.

L’entrepreneur pense déjà s’adapter aux temps nouveaux, en prenant comme référence ce qu’il voit dans d’autres pays. « La façon dont nous travaillons dans le commerce va complètement changer, ici et partout dans le monde. Les caisses de paiement de la boulangerie devront être protégées par du verre et je cherche un moyen d’adapter le service au public en fonction des nouvelles conditions sanitaires. Les masques et les gants sont là pour rester et le service aux tables de la cafétéria ne reprendra pas avant le vaccin contre le covid-19« , explique Gonçalves.

Pandémie et manque d’essence

Le Venezuela est confronté à un problème de pénurie d’essence en pleine pandémie en raison du blocus économique imposé par les États-Unis. En effet, la plupart des raffineries de l’État vénézuélien se trouvent en dehors de son territoire : aux États-Unis, à Aruba, à Curaçao et dans une entreprise pétrochimique en Colombie. Toutes sont bloquées.

Cette question affecte également l’agenda des fournisseurs de denrées alimentaires, en raison des limites imposées au transport terrestre. C’est également une question qui préoccupe le propriétaire de Moka. Selon M. Gonçalves, « le retard de livraison de nos fournisseurs a été de deux ou trois jours, ce que nous pouvons gérer en planifiant mieux nos commandes« .

Pour pallier le problème, le gouvernement vénézuélien a réactivé le mois dernier la raffinerie d’El Palito, située dans l’État vénézuélien de Carabobo. El Palito avait été fermé parce que le gouvernement vénézuélien n’était pas en mesure d’acheter les pièces nécessaires à l’entretien, généralement importées des États-Unis ou de ses alliés, qui sont les pays qui possèdent la technologie pour ce type d’équipement. En outre, le gouvernement de Nicolas Maduro a conclu un accord d’approvisionnement en essence avec le Mexique et l’Iran pour l’achat d’additifs chimiques utilisés dans la production du carburant.

F.R.

Source: Opera Mundi, https://operamundi.uol.com.br/coronavirus/64513/apos-45-dias-de-isolamento-nacional-venezuela-comeca-a-flexibilizar-quarentena

Traduction: Thierry Deronne

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Nicolas Maduro décrète une série de mesures pour protéger les travailleur(se)s vénézuélien(ne)s

Le président vénézuélien Nicolás Maduro a décrété dimanche plusieurs mesures pour protéger les travailleur(se)s vénézuélien(ne)s face à la situation générée par le Covid-19. Ces mesures viennent accompagner les mesures de santé publique (confinement général à domicile, port généralisé de masques, interruption ou réduction des activités économiques au minimum vital des transports et des services publics et commerces, etc..) qui ont déjà permis d’endiguer la progression de l’épidémie (1)

Ces mesures sont :

1. Prolongement de l’interdiction totale de licenciement jusqu’à la fin de 2020.
2. Les banques doivent suspendre pour six mois le recouvrement du capital et des intérêts sur tous les prêts, dettes, crédits.
3. Suppression immédiate du paiement des loyers des logements principaux et des commerces pendant 6 mois.
4. Interdiction de toute expulsion de logement, de toute coupure d’électricité, d’eau, de téléphone et d’internet.
5. Plan spécial par lequel le gouvernement assumera le paiement des salaires aux petites et moyennes industries par le biais du système Patria pendant 6 mois.
6. Restructuration des conditions d’accès au crédit, en faveur des petits et moyens producteurs.
7. Plan d’investissement prioritaire pour l’agroalimentaire en vue de garantir la production de 7 millions de caisses de nourriture à très bas prix pour leur distribution par les Comités Locaux d’Approvisionnement au même nombre de familles.
8. Des primes spéciales pour tous les travailleur(se)s de l’économie informelle et des entreprises privées par le biais du système Patria
9. Allocation pour l’ensemble de la population via le Carnet Patria.

Note (1):

Depuis que le Covid-19 est arrivé dans le pays (via les liaisons aériennes avec l’Europe en majorité, ainsi que via la Colombie), on compte 77 cas confirmés et aucun décès à ce jour, selon les statistiques officielles. Le gouvernement a très tôt déclaré l’état d’alarme, imposant une quarantaine générale d’un mois dans tout le pays. Il commence à administrer de la chloroquine non seulement aux patients infectés mais aussi à ses contacts proches – une quinzaine – et au personnel soignant qui s’occupe de ces personnes. Aucun patient infecté, pas même ceux ou celles qui sont dans des cliniques privées, ne paie un centime pour le traitement. Sont disponibles 23.762 lits  (11 mille dans le réseau public, 4003 dans les Centres de Diagnostic Intégral installés dans les quartiers populaires, 4759 dans le réseau privé et 4000 supplémentaires dans les hôtels réquisitionnés).

Nicolas Maduro a appelé de nouveau les États-Unis à lever toutes leurs sanctions et leur blocus bancaire, afin de pouvoir acheter l’ensemble du matériel médical dont a besoin le pays. La coopération médicale de la Russie, la Chine et Cuba, avec la production d’Interféron, l’envoi de kits de dépistage ainsi que la présence sur le terrain de 130 médecins cubains, permettent de pallier en partie les effets de la guerre économique de l’administration Trump. Le Venezuela vient de déposer plainte pour ces “crimes contre l’humanité” responsables de nombreuses morts et de vagues d’émigration, et visant à générer un chaos social comme technique de renversement d’un gouvernement élu.

Thierry Deronne, Caracas, 23 mars 2020

Sources: agences et https://albaciudad.org/2020/03/jefe-de-estado-nicolas-maduro-anuncio-medidas-economicas-para-proteger-a-los-venezolanos-durante-la-contingencia-del-coronavirus/

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Au Venezuela, une armée non conventionnelle pour une guerre non conventionnelle : l’armée productive ouvrière

Les projets d’autogestion tels que l’Armée productive ouvrière représentent une expérience prometteuse pour surmonter la guerre économique vénézuélienne, menée à partir de positions de classe. 

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Photo : Première bataille productive à INDORCA : réparation du réseau électrique. Archive EPO.

Par Joseph M. MARTORELL CALAF

Depuis 2017, il existe au Venezuela une armée de travailleurs(euses) qui parcourt le pays pour lutter contre les effets de la crise économique et du blocus. Pour ce faire, ils remettent en marche des usines et des installations qui sont restées à l’arrêt pendant de nombreuses années. Il ne s’agit pas d’une initiative gouvernementale ou d’un autre secteur de l’Etat, mais du projet d’un groupe de travailleuses de l’Est du pays né de stratégies politiques de classe.

Après l’abandon de plusieurs entreprises métallurgiques de Guayana par leurs propriétaires, les travailleurs qui se sont proposés de les remettre en route n’ont trouvé que cette solution pour surmonter les grosses difficultés en résultant. Face au lockout, au désinvestissement, au pillage et à l’abandon délibéré des entreprises, Chavez avait lancé dès 2005 la consigne du contrôle ouvrier, mais il revenait aux travailleurs d’inventer les solutions aux problèmes rencontrés lors de leur redémarrage.

A Ciudad Guayana, dans l’Etat de Bolivar, ce fut particulièrement le cas à partir de 2008. CALDERYS, EQUIPETROL et INDORCA ont été récupérées par leur propre personnel et il leur fallut bientôt surmonter de grands obstacles : la dépendance technologique, la fragmentation du tissu industriel vénézuélien, le blocus économique jusqu’aux sabotages. Les dynamiques de “complémentarité qu’ils mirent en œuvre leur permirent de mener à terme le processus de redressement et relancer la production. Après cela, ils tentèrent d’inciter d’autres entreprises, aussi bien d’Etat que publiques, à utiliser cette méthode de travail volontaire : actuellement, 2270 volontaires sont disponibles dans tout le pays.

SEUL LE PEUPLE PEUT SAUVER LE PEUPLE

En juillet dernier, l’EPO a fait sa première présentation publique à Caracas. Des camarades des organisations de gauche les plus diverses ont pris place au Théâtre Principal de la Place Bolivar. Amaru RIERA les accueillit chaleureusement et leur souhaita la bienvenue au nom des “héros et héroïnes anonymes du pays”, les travailleurs du Venezuela. Elle était chargée d’exposer brièvement les objectifs de cette jeune organisation.

Notre objectif est de réactiver l’appareil productif national afin de gagner la guerre économique menée contre nous. Et ceci, à l’initiative et avec la participation de la classe travailleuse.

Elle commença son discours en mettant l’accent sur la détermination et l’esprit d’engagement dont fait preuve le peuple vénézuélien dans la défense quotidienne de son indépendance. Et ce n’est pas que pure réthorique :  le Venezuela est constamment attaqué dans sa souveraineté des manières les plus diverses… à l’exception d’une violation étrangère du territoire national. C’est pourquoi il est évident pour le chavisme que nous vivons une guerre “non conventionnelle”. Et c’est aussi pour cela que l’EPO se structure comme une armée -avec un état-major et la mise en place de capitaineries pour chaque bataille productive, etc.- mais une armée “non conventionnelle”, une armée de travailleurs. Ceci parce que face à la grave crise en cours et au blocus impérialiste, “seul le peuple peut sauver le peuple” comme Amaru le répétait avec enthousiasme.

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Photo : Sixième Bataille Productive Ambrioso Plaza. Archive EPO.

TACTIQUE UTILISÉE : LES BATAILLES PRODUCTIVES 

Mais quel genre de batailles peut bien mener une armée “non conventionnelle” ? Des batailles productives. Comme nous l’explique Edimar Martinez, militant de l’Armée de production ouvrière (EPO), elles consistent à faire le nécessaire pour remettre en fonction les unités de travail paralysées ou semi-paralysées. L’objectif étant de réactiver l’appareil productif national afin de gagner la guerre économique. Et ceci sur l’initiative et avec la participation de la classe travailleuse.

La bataille productive commence par une phase de diagnostic au cours de laquelle un groupe restreint de militants spécialisés se rend dans l’entreprise concernée et identifie les éléments critiques qui paralysent les processus de production. En fonction des besoins repérés, l’état-major se met à la recherche une équipe de professionnels dans sa réserve de volontaires, en prenant en compte les critères de proximité de l’entreprise sinistrée. Une fois le contact établi, les volontaires demandent des commissions de service à l’entreprise où ils travaillent afin de pouvoir s’absenter quelques jours ou, si cela ne s’avère pas possible, de poser des jours de permission ou de congés. La bataille productive, qui dure entre 5 et 7 jours, commence ou s’achève généralement en fin de semaine afin de faciliter la coordination.

DEPUIS 2016, L’EPO A LIVRE AVEC SUCCÈS 14 BATAILLES PRODUCTIVES DANS TOUT LE PAYS, REMETTANT EN ÉTAT UN TOTAL DE 320 INSTALLATIONS ET MACHINES ET CE, SANS AUCUN FINANCEMENT.

Sergio Requena, co-fondateur de l’EPO et membre de l’état-major, nous explique que dès qu’ils arrivent sur le site, ils s’organisent sur le modèle d’ un petit campement militaire. Ils s’installent sur leur lieu de travail même, où ils dormiront et prendront leurs repas jusqu’à la fin du travail entrepris. Car il faut optimiser le temps imparti et pour ce faire, ils travaillent du lever au coucher du soleil. Le soir venu, les équipes rendent compte des travaux accomplis et on attribue à chacune d’elle la tâche à effectuer le lendemain. Une équipe s’occupe de l’intendance et de la cuisine. Depuis 2016, l’EPO a livré avec succès 14 batailles productives dans tout le pays, remettant en état de marche un total de 320 installations et machineries. Et ce, sans aucun financement.

REPARER LES CONSCIENCES

A INDORCA, Victor Mujica, tourneur et vice-président, interrompt un instant son travail pour nous parler de la première bataille productive, celle pour laquelle ils se sont déplacés à 500 kms au nord-ouest du pays, à CUMANA. C’était en février 2016, à l’usine de farine de poisson et de mise en boîte de sardine UPSA La Gaviota, une entreprise d’état entièrement paralysée en raison de l’avarie d’un tour depuis deux ans et demi.

“Quand nous sommes arrivés là-bas avec le matériel et tout le reste, les gens en sont restés bouche-bée et ne savaient comment réagir, se demandant comment nous allions pouvoir arranger leur usine gratuitement et en gérant tout nous-mêmes. Il y avait un groupe qui n’était pas d’accord. C’était le premier jour. Les gens arrivaient à 7 heures du matin et repartaient à 10 heures. Puisqu’on leur payait de toute façon leur salaire entier…et ils ne produisaient rien. Le 2è jour, d’autres camarades sont arrivés et se sont progressivement intégrés au groupe. Le 3ème jour, tous étaient mobilisés. Et le grand nettoyage a commencé : nous réparions une machine ou autre chose, et eux nettoyaient ensuite le local. Et ils en étaient très contents. Le jour où tout a été opérationnel… ils étaient enchantés. A partir de ce moment, ils ont décidé de démarrer l’usine et de relancer la production de sardines en boîtes. C’était impressionnant ! La plupart d’entre eux avaient totalement changé d’attitude. Et eux aussi s’y sont mis après notre départ, intervenant auprès d’autres entreprises. Ils ont pris part à ce combat et font maintenant partie de l’EPO.

On entend dire dans l’armée productive qu’on n’y répare pas seulement les machines, mais aussi les consciences. l’effet le plus marquant produit par la bataille productive, selon les avis recueillis lors de nombreuses entrevues, est un regain d’espoir chez le personnel qui retrouve sa fierté de classe.

Reportage de Terra TV : « El Maizal, la bataille pour produire » sur la treizième « bataille productive » de l’EPO en faveur de la Commune El Maizal pour récupérer les machines inutilisables faute de réparation, les réfrigérateurs, les machines à semer, les réseaux électriques, les ampoules. Toute une série de connaissances ont été partagées entre électriciens et travailleurs ruraux, afin que les communard(e)s sachent réparer et entretenir les machines, et disposent d’outils pour fortifier le développement productif.

C’est pourquoi on dit à ‘EPO qu’on n’y répare pas seulement les machines mais avant tout les consciences. L’effet majeur obtenu par la bataille productive, selon les avis recueillis lors de nombreux entretiens, est un regain d’espoir chez le personnel qui retrouve sa fierté de classe. C’est pour cette raison qu’on entend dire à l’EPO qu’on n’y répare pas seulement les machines, mais surtout les consciences. Les travailleurs se sentent soutenus par d’autres travailleurs et travaillent pour des travailleurs. Ils sont heureux de pouvoir recommencer à produire, cela leur apporte une satisfaction qui peut paraître anodine jusqu’à ce qu’elle manque. Aujourd’hui encore davantage, alors que la crise économique et le blocus entraîne souvent la pénurie de certains produits de base pour le peuple vénézuélien.

La “moralisation de la classe travailleuse” et “l’intégration et la reconnaissance des travailleuses et travailleurs en tant que sœurs et frères appartenant à la même classe” font donc partie des objectifs de cette organisation. Pour qui la bataille productive est une activité “contre-culturelle, car elle va à l’encontre de la culture dominante dans le tissu des entreprises vénézuéliennes. Dans une économie entièrement dédiée depuis des centaines d’années à l’exportation, les liens entre les entreprises sont très lâches. La bataille productive est basée sur le principe de la “complémentarité”. Elle essaie de réparer l’avarie en collaboration avec les entreprises voisines, en leur demandant l’autorisation de fouiller dans leurs entrepôts, afin d‘utiliser pour l’usine en panne ce qui ne représente que du rebut pour les autres. De cette façon, ils luttent contre l’isolement, suscitent une solidarité active et font en sorte de mettre en place des relations de collaboration avant de repartir.

C’est ainsi qu’ils mettent leur idéal en pratique : “Notre perspective est d’instaurer le Socialisme dans notre pays” et ceci en mettant en place un véritable contrôle ouvrier, chose très différente de la simple nationalisation et de sa gestion bureaucratique par le Ministère correspondant dont le siège est à Caracas. Selon leurs propres termes, il s’agit de “promouvoir la gestion ouvrière directe et démocratique du processus social du travail”.

UNE MÊME CRISE MAIS DIFFÉRENTES MANIÈRES D’EN SORTIR

Une fois vérifiée sa solvabilité sur un laps de quatre années, il peut être difficile de comprendre pourquoi un projet tel que celui de l’EPO ne bénéficie pas d’aides de la part de l’Etat. Cela est dû au fait qu’à l’intérieur même du Chavisme coexistent deux propositions très différentes pour surmonter la crise et le blocus.

D’une part, le Gouvernement de Maduro se réclame du premier Chavez, celui qui défendait l’économie mixte. Et opte donc pour le recours à l’investissement étranger -provenant de Chine, de la Russie, de la Turquie et d’autres pays rivaux des Etats-Unis-, aux privatisations et au renforcement du modèle extractiviste –or et autres métaux rares outre le pétrole-.

D’autre part, le chavisme populaire réclame le maintien du deuxième Chavez, celui du Changement de Cap. Dans cette optique, les communes, le contrôle ouvrier et la démocratisation de la terre représentent la seule véritable alternative permettant de développer les forces productives d’un pays comme le Venezuela situé à la périphérie du marché global.

Quoiqu’il en soit, l’EPO, projet chaviste entièrement basé sur l’autogestion, a non seulement démontré sa capacité à restaurer le potentiel de production nationale, mais il a aussi fait preuve d’une croissance exponentielle grâce à la seule contribution des travailleurs qui la rejoignent quotidiennement. Il faut donc la considérer comme l’une des pièces fondamentales qui, en complémentarité avec d’autres, peut aboutir à une réelle sortie de la crise par la Gauche.

Source: https://www.elsaltodiario.com/mapas/batallas-ejercito-productivo-obrero-venezuela-guerra-no-convencional

Traduction: Frédérique Buhl 

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Au Venezuela, comment des femmes ont pris le contrôle d’une usine, par Jessica dos Santos

Photo : entreprise « Héroïnes d’Aragua »

Jessica Dos Santos est professeure d’université, journaliste et écrivaine vénézuélienne. Son travail a été publié dans des revues comme Épale CCS, 15 y Último et Desafíos. Elle est l’auteur du livre « Caracas en sandales » (2018). Elle a remporté le Prix Aníbal Nazoa du Journalisme en 2014.

Il y a treize ans, les ouvriers de l’ancienne usine textile Gotcha, située dans la banlieue de Maracay, l’une des principales villes industrielles du Venezuela, ont commencé à lutter contre les abus dont elles étaient victimes jusqu’à ce qu’elles assument le contrôle de l’entreprise, aujourd’hui rebaptisée « Héroïnes d’Aragua ».

Selon les travailleuses, l’entrepreneur privé et propriétaire de l’usine, Wilson Balaguera, modifiait le nom légal de l’entreprise chaque année, une manœuvre légale qui lui permettait d’échapper aux impôts et d’éviter de payer les avantages qui, selon la loi, correspondent aux travailleurs (bénéfices, vacances, bons d’alimentation, dépôt des prestations sociales et primes d’ancienneté).

Cette situation les a amenés à s’organiser en syndicat. Balaguera réagit durement et licencia plusieurs travailleuses.

« L’employeur nous a exploitées pendant 18 ans. Chaque année, il réenregistrait l’entreprise sous un nouveau nom. Le 18 juillet 2005, nous avons légalisé le syndicat parce que nous ne pouvions plus supporter cette situation, ils ne nous payait ni bons d’alimentation, ni bénéfices, rien » raconte Patricia Vilmer, une des travailleuses d’Héroïnes d’Aragua qui se souvient de la première occupation de l’usine lorsque les anciens propriétaires ont mis à pied 45 de leurs camarades, « en prétextant qu’il n’y avait pas de travail, par manque de tissu. Ce qui était faux.« 

La première occupation de l’usine a eu lieu en 2006 et a duré environ quatre mois. Quelque temps plus tard, elles ont cherché une assistance juridique, ont repris leurs activités professionnelles pour exiger le paiement des salaires dûs, réclamer le paiement des droits retenus jusque là et discuter d’une convention collective.

Photo: Jessica Dos Santos / RT

Le temps des définitions

Yenny Cortez, porte-parole des travailleurs, se rappelle combien ces jours étaient difficiles. « Nous n’avions rien entre les mains, pas de reçus de paiement, pas de compte bancaire indiquant quelle société nous avait déposés, nous étions des fantômes ! Les pièges étaient si bien mis en place qu’un document légal faisait d’un directeur d’entrepôt… le président de la société, sans qu’il le sache. Nous avons découvert 20 identités juridiques différentes de l’entreprise« , se souvient-elle.

Les négociations entre les parties avancèrent. Sauf que le patron ne respecta pas les accords. En fait, Balaguera allait fermer l’entreprise pour éviter de payer ses dettes aux travailleuses. Face à cela, les femmes ont entrepris une occupation définitive et le redémarrage de la production.

« Une autre occupation a eu lieu en mars 2007. Cette fois-là, nous avons renvoyé le représentant du patron, l’avocat, et nous sommes restées dans l’entreprise. A cette époque, nous avons reçu la visite des ouvriers de l’usine de tubulures de Los Teques, INVEVAL, qui était déjà sous le contrôle des ouvriers, et notre formation idéologique a commencé » explique Cortez.

La travailleuse se souvient que lors de cette visite, on leur a dit que les moyens de production devaient passer sous le contrôle de la classe ouvrière. « Ne crois pas que ce débat fut simple à mener, ce fut un combat acharné, beaucoup de couturières n’étaient pas d’accord. Cela n’a pas été facile. Il y a eu des luttes contre l’employeur, avec l’avocat, avec les ministères, et entre nous-mêmes. Beaucoup de compagnes ont abandonné.« 

Yenny Cortez, porte-parole des « Héroïnes d’Aragua ». Photo: Luchadeclases.org

A partir de 2005, le gouvernement d’Hugo Chávez commença à nationaliser des entreprises d’importance stratégique et des usines improductives (au-delà des nationalisations dans le secteur pétrolier et des expropriations des grandes propriétés terriennes, qui avaient commencé plus tôt), ce qui a permis à des groupes de travailleurs d’élargir leur participation dans le secteur productif de propriété publique et collective.

Jouer sur la fatigue

Mais au-delà du fait que les conditions politiques étaient en place, Cortez reconnaît que la lutte interne entre les travailleurs fut encore plus compliquée que la bataille juridique. « Il était très difficile d’accepter qu’une, deux ou trois d’entre nous, des couturières, des gens simples, des femmes, des femmes au foyer, deviennent tout à coup des leaders. Les réactions ont été de rejeter cette possibilité, alors que paradoxalement quand quelqu’un vient de l’extérieur et nous dit n’importe quoi, nous l’acceptons, mais quand il s’agit d’un collègue du travail, nous disons « pourquoi devrais-je l’écouter ? Ce fut très dur !« 

En cours de route, de nombreuses travailleuses ont renoncé sous la pression ou ont même préféré négocier avec les avocats de l’entreprise. Au bout du chemin, sur plus de cent travailleuses, il n’en restait plus que trente.. Elles ont résisté dans l’espoir qu’à un moment donné, l’usine serait expropriée par l’État.

La procédure attendue a eu lieu, mais huit ans plus tard. Ce n’est qu’alors que l’usine textile a été nationalisée. « Seuls 30 d’entre nous ont pu voir le décret d’utilité publique et d’expropriation publié au Journal Officiel » dit Cortez.

Entrée de l’usine « Héroïnes d’Aragua

Ici et maintenant

Aujourd’hui, l’entreprise « Heroïnes d’Aragua » est active à 100%, bien que sa permanence sur le marché a été difficile. « L’usine est petite. Pendant que nous achetons quatre ou cinq rouleaux de tissu, les grands entrepreneurs en achètent quatre ou cinq conteneurs. Nous devons entrer en concurrence avec ceux qui peuvent produire de plus grandes quantités« .

Parallèlement, l’entreprise est membre du Front Textile et participe à la production d’uniformes scolaires pour les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (comités populaires associés au programme gouvernemental d’aide en aliments presque gratuits et autres bénéfices sociaux pour les secteurs populaires, mis en place face à la guerre économique). Bien que cela ne leur apporte pas de grands dividendes économiques, elles sont conscientes de l’importance de leur contribution : « Nous contribuons à réduire les coûts de l’acquisition d’uniformes scolaires pour les femmes au foyer et même si beaucoup ne s’en rendent pas compte, nous apportons notre grain de sel à la planification économique de notre communauté« .

La seule façon de faire avancer le pays est de mettre les moyens de production entre les mains des travailleurs. Toutes les entreprises fonctionnent grâce aux travailleurs.

Après de nombreuses années de lutte, ces femmes déplorent le fait qu’au Venezuela, le contrôle ouvrier a été stigmatisé par les médias privés et elles soulignent que c’est leur travail qui soutient la chaîne de production. « Une entreprise transnationale, aussi immense soit-elle, fonctionne grâce aux travailleurs » soulignent-elles.

Cette vénézuélienne pense que les travailleurs, en particulier les femmes, ont la capacité de produire efficacement, pour le marché intérieur, des biens qui contribueront à atténuer les effets de la crise économique que traverse le pays, surtout après les sanctions américaines. Entre se victimiser et batailler en première ligne, ces femmes ont décidé.

Photos: en 2012, l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Théâtre et Télévision organisa un atelier de caméra dans l’entreprise « Héroïnes d’Aragua »

Jessica Dos Santos

Source : https://actualidad.rt.com/actualidad/343566-heroinas-aragua-historia-fabrica-textil

Traduction: Thierry Deronne

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« La révolution ne sera pas télévisée », épisode 5.418 ? Le Vénézuéla qu’on ne voit pas entre dans la lumière, par Marco Teruggi

Photo © Sputnik / Marco Teruggi

Reportage de , Caracas, 10 décembre 2019

Deux cinéastes se sont immergés pendant une année dans un quartier populaire de Caracas pour montrer comment s’organise une commune. Le résultat sort enfin sur les écrans avec la première à Caracas de “Temps de lutte, actions d’une commune”, un documentaire pour rompre les mythes et nous ouvrir à la réalité populaire de Caracas.

Il y a un lieu très digne dans le monde. Il s’appelle Altos de Lidice” raconte à Sputnik Víctor Hugo Rivera, preneur de son de ce documentaire sur la Commune Socialiste Altos de Lídice, qui sera projeté en avant-première au théâtre principal de Caracas, ce 12 décembre à 17 h. 30.

L’oeuvre est le produit d’un an de travail. “Nous nous étions rapprochés dans le but de faire un reportage sur les semailles, nous avons pris conscience de tout un mouvement qui nous a fait dire : “cela doit donner quelque chose de plus”, et nous sommes restés un an” explique Jesús Reyes, qui a créé l’image et l’a montée, à Sputnik. Les semailles sont une des nombreuses activités liées à l’approvisionnement impulsées par la Commune d’Altos de Lidice, sur les hauteurs de cette colline qui jouxte le parc national Waraira Repano, au nord de Caracas.

Rivera et Reyes se présentent comme “inspirés par la philosophie de l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre”, fondée comme projet social en 1995, à Maracay. Ces deux réalisateurs proviennent eux-mêmes de quartiers populaires de Caracas, ce que souligne Reyes: “Nous ne sommes pas des agents externes à l’environnement et à l’espace; nous avons conçu la réalisation audio-visuelle sur la base de la fraternité et de l’empathie”.

Que les gens se voient

Víctor Hugo Rivera y Jesús Reyes, réalisateurs du documentaire “Temps de lutte, actions d’une commune” © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

La force qui nous a poussés à réaliser le documentaire, c’est que les gens se voient et que cette vision s’opère par une réalisation audiovisuelle digne” dit Reyes assis dans une rue du quartier des Altos de Lídice. De là-haut on voit le quartier descendre jusqu’à l’avenue principale: là où commence le secteur du “23 de Enero”, un des lieux les plus emblématiques de la Caracas chaviste.

Cette recherche a empreint l’ensemble du tournage du documentaire. Il a supposé de rompre avec un regard présent dans de nombreux documentaires réalisés sur les quartiers populaires, dont le regard se centre sur ce que le cinéaste résume comme “des rues détruites, des briques rouges, des murs en ruine, des espaces pleins d’ordures” qui restent pour beaucoup la représentation visuelle de la pauvreté.

Notre relation avec l’espace part d’une autre sensibilité et cette sensibilité naît en nous parce que nous sommes du barrio. Dans le cinéma commercial la représentation du quartier populaire est le lieu des voyous, des putes, de la drogue, il ne s’agit pas de ça: le quartier a un potentiel infini, le documentaire éclaire cette dimension” explique Reyes.

L’objectif était différent dès le début: montrer les habitants dans leur mouvement quotidien de construction de leur organisation populaire, de leur commune. Pour réussir cela, il était nécessaire de s’immerger, de partager, de construire les images depuis le quotidien, de son rythme et de ses dynamiques.

Nous travaillons sur la base de l’esthétique de la dignité, du respect des gens, du refus d’exploiter la pauvreté ou les espaces. Le point de vue du cinéma direct nous donne l’avantage de ne pas intervenir dans l’espace des personnes, il n’y a pas de poses dans le documentaire; les portraits sont pris sans que les personnes ne s’en rendent comptent, d’où leur force d’authenticité” souligne-t-il.

Qu’est-ce qu’une commune ?

Espace récupéré par la Commune Socialiste Altos de Lídice, Caracas, Venezuela © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Le documentaire dure une heure et demie. Tout au long de cette durée on peut voir, selon les réalisateurs, comme est menée la construction de la Commune Socialiste Altos de Lídice. Et pas par une explication narrée en off, mais par la visibilisation des mouvements propres aux habitant(e)s: actions, dialogues, débats entre eux.

Nous faisons le portrait du processus. Tu vois les gens au travail pour le bien-être social de chacun des conseils communaux et s’assurant du bien-être des aïeux, des enfants, depuis la pharmacie communale, l’éducation, les services, le transport” précise Reyes.

Temps de lutte, actions d’une commune montre la dynamique intérieure. La caméra pénètre au coeur de la construction d’une commune: ses assemblées quotidiennes, ses planifications d’activités, leur réalisation. “Toutes les fins de semaine il y a une activité, tous les jours quelque chose se passe, c’est comme un volcan sans fin, ce que nous avons fait c’est en tirer le meilleur portrait possible” ajoute le réalisateur.

D’où un double défi. D’une part, raconter l’expérience d’une commune ce qui signifie s’immerger dans une des formes d’organisation populaire nouvelles, créées par la Révolution Bolivarienne. D’autre part, le faire sans compter beaucoup d’antécédents à l’intérieur du pays: ce documentaire n’est que le quatrième depuis que les communes ont commencé à se former dans le pays depuis 10 ans.

Le point de vue est d’exposer le bon, le difficile, les contradictions qui selon Reyes “font que le processus avance et se maintienne. Nous ne brossons pas le “magique et le merveilleux”.

Le son du barrio

Jesús Reyes (gauche) et Víctor Hugo Rivera (droite) dans la Commune Socialiste Altos de Lídice. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Les barrios (quartiers populaires) de Caracas, avec leur musique, leur vitesse et leurs zones de calmes, tissent un temps caraïbe et populaire à chaque coin de rue. La Commune Socialiste Altos de Lídice, immergée dans cet espace, respirent ce temps dans ses rues, ses conversations, ses activités.

Ce rythme de vie est un rythme de transformation politique, s’il y a des élections on a de la salsa à plein volume, un bouillonnement citoyen, les grandes soupes collectives, tout ça. Ces actions sont entrées dans le tournage, on a intégré la salsa populaire, les cris des gens, leur organisation, pas de mise en scène ou d’intervention du réalisateur en ce sens. Nous respectons l’espace et le son des habitants” soutient Rivera.

Ce rythme a donné lieu à ce qu’il appelle “une bande sonore propre aux Altos de Lídice” qui donne au documentaire son timbre particulier.

Le portrait du quartier devient alors celui d’un quartier populaire de Caracas en processus soutenu d’organisation. Il s’agit d’une des réalités invisibilisées par la majorité des grands médias internationaux qui construisent l’image d’une Caracas dévorée par la pauvreté, la violence et l’abandon de l’Etat.

Ce documentaire ouvre la porte de la réalité d’une colline filmée par ceux qui font partie de ces secteurs populaires, et permet de comprendre ce que signifie le chavisme pour les gens pauvres. Parce que la commune ne s’explique pas sans la révolution et que la révolution ne peut se comprendre sans prendre en compte les milliers de personnes qui jour après jour construisent des solutions collectives.

Nous allons offrir une autre information à la communauté internationale : le Venezuela lutte de manière digne, sans besoin de pleurer, sans besoin de mendier, depuis sa propre dynamique, sachant que seul le peuple sauve le peuple et que c’est le travail collectif qui compte” conclut Reyes.

M.T.

Source: https://mundo.sputniknews.com/reportajes/201912101089583790-la-revolucion-no-sera-televisada-parte-5418-otra-venezuela-que-no-ves-sale-a-la-luz/

Traduction de l’espagnol: Thierry Deronne

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Le sucre vénézuélien et une politique stratégique à la frontière avec la Colombie

Une sucrerie emblématique du Venezuela a rouvert ses portes dans l’un des points les plus critiques de la frontière colombienne. À l’intérieur, 300 employés travaillent, dont un tiers sont des prisonniers. Spoutnik était présent lors de l’inauguration et raconte l’histoire d’un territoire marqué par la contrebande et le paramilitarisme. 

« Ce sont les actions qui constituent la patrie« , a déclaré Iris Varela, ministre du Pouvoir populaire du Service pénitentiaire. On entend le sifflet – qui ressemble à celui d’un bateau qui est prêt à naviguer – qui indique que la sucrerie a rouvert ses portes après deux ans d’arrêt. On voit les casques des travailleurs, les bleus de travail, des personnes privées de liberté – en jaune de bas en haut -, l’enthousiasme et les drapeaux tricolores du Venezuela.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Centrale sucrière à Azureña, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Il s’agit désormais de l’Azureña, le sucre raffiné produit à Ureña, dans l’État de Táchira, à moins de 500 mètres de la Colombie et de la ville de Cúcuta. Un site qui, il y a quelques mois, était l’épicentre de l’actualité internationale : c’est un pont par lequel, le 23 février, une entrée en force a été tentée sur le territoire vénézuélien  . Ce jour-là aurait dû être celui qui ouvrirait la voie à l’éviction du président vénézuélien Nicolás Maduro.

La décision de remettre en marche la centrale sucrière a été prise l’an dernier. C’est un site emblématique pour le peuple : ouverte en 1954, l’usine est passée des mains de l’Etat à celles du privé, puis de nouveau à celles de l’Etat, jusqu’à ce qu’elle commence à péricliter pour finalement fermer ses portes.

« L’État s’est dégagé en la confiant au secteur privé, ce qui a entraîné une baisse de la production. Il a ensuite voulu la rescaper, mais elle avait subi des dommages importants sans qu’il y ait eu suffisamment d’investissements », explique Varela. La ministre est originare de la région. Elle a fait partie du noyau fondateur du mouvement politique qui a conduit à la victoire de Hugo Chavez à la présidence du pays, en 1998.

La reprise de l’usine avait plusieurs objectifs : augmenter la production nationale, encourager la croissance des champs de canne à sucre, créer des emplois et remporter une victoire dans la zone frontalière.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. La ministre du Service pénitentiaire, Iris Varela, à l’intérieur de la centrale sucrière, en conservation avec le travailleur Virginio Prada, à Ureña, dans l’État de Táchira, au Venezuela

Faire cela à Ureña est particulièrement difficile, cette frontière étant un centre nerveux du siège économique international subi par le Venezuela. La guerre est ici vécue quotidiennement, entretenue par les actions des contrebandiers et des paramilitaires.

Prisonniers et capitalistes

La ministre insiste sur le fait que la « volonté politique » est un facteur déterminant, par opposition à l’idée répandue selon laquelle tout se résout « en piochant dans la bourse », c’est-à-dire avec de l’argent. C’est cette volonté qui est à l’origine du projet de réactivation de l’usine, à quoi s’ajoute celle de recourir à ce que la ministre appelle « un trésor », à savoir la main-d’œuvre pénitentiaire.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Cérémonie d’ouverture de l’usine en présence de la ministre Iris Varela et du représentant de l’État, Táchira Freddy Bernal, Ureña, État de Táchira (Venezuela)

Selon elle, « il y a, au sein de cette population, des personnes qualifiées, des ingénieurs, des architectes, des médecins, des avocats ainsi que des personnes qui n’ont aucune qualification. Si on met en place les conditions matérielles pour les former, on peut tirer parti de leur potentiel, encore largement inexploré ».

C’est dans cet esprit qu’elle a visité l’usine avec Ricardo Gallo, un ingénieur en mécanique faisant partie des détenus. La ministre lui a « tendu la perche », en lui demandant de mettre la main à la pâte en remettant en marche les machines et de faire fonctionner ce qui est l’emblème central d’Ureña et de la région.

« Nous sommes entrés dans la centrale, nous avons évalué la situation : la centrale était en piêtre état. Après trois ans d’interruption de l’activité, elle n’était plus opérationnelle. Il fallait remettre en marche des équipements longtemps arrêtés, ayant subi l’usure du temps depuis la date de leur mise en place, en 1954″, explique Gallo, habillé à présent d’un blue jeans et d’une chemise d’une couleur autre que le jaune, qui sert à désigner les détenus.

Tout y était : la volonté politique de la ministre, le travail fourni par des personnes qualifiées détenues, par d’autres en apprentissage, par d’anciens ouvriers de la centrale, qui y sont revenus. Tout, sauf le capital.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Bureau administratif de la centrale sucrière, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Iris Varela a alors établi une alliance avec un entrepreneur privé qui a fourni l’investissement nécessaire. Ce n’est pas la première fois qu’elle le faisait : le ministère des Services pénitentiaires a lancé d’autres expériences fructueuses de ce genre.

Sucre destiné à être raffiné, Ureña, État de Táchira, Venezuela © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

« Personne ne va investir sans s’attendre à récupérer sa mise et sans croire qu’elle est en de bonnes mains. Aucun entrepreneur du monde ne le fait. Ceux qui ont investi, ont vu leurs ressources croître », a-t-elle déclaré. La ministre met sur la table le débat sur les relations entre le chavisme et les hommes d’affaires :

« Il n’est pas vrai que nous persécutons les entreprises privées. Nous ne persécutons que les mafias politiques créées avec les ressources de l’Etat, qui veulent constituer des cartels, générer des monopoles », ajoute-t-elle. 

À son avis, si la volonté d’investir et de respecter les lois en vigueur existe, il y a un espace pour une collaboration commune, et nécessaire. Maduro a d’ailleurs insisté sur ce point ces dernières années.

Travail et contrebande

Virginio Prada a 61 ans. Il a commencé à travailler à la centrale sucrière en 1984. Il y a occupé plusieurs postes, il connaît les machines et les diverses facettes du processus de raffinage. La centrale fait partie de sa vie, une vie qu’il a dû réorganiser lorsque l’ activité y a cessé. Il est alors retourné chez lui au sein, dit-il, d’un groupe familial uni, où prévaut l’entraide.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Intérieur de la centrale sucrière, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Gallo a recommandé Prada, qui a rejoint d’autres anciens travailleurs de la centrale, décidés à affronter des tâches apparemment trop complexes pour eux. En plus des machines, ils devaient résoudre des problèmes critiques – par exemple, la production suffisante d’énergie électrique. Ils ont néanmoins réussi à installer une centrale électrique puis un turbogénérateur capable d’éclairer l’ensemble de Ureña, lui permettant de parvenir à l’autonomie électrique.

La centrale a cessé d’être une sorte de souvenir de temps meilleurs, pour devenir une réalité. Du moins en partie : le raffinage du sucre brut en sucre blanc, d’une capacité de 200 tonnes par jour, et l’emploi de 300 travailleurs, dont un tiers de détenus. Reste l’autre partie, le broyage de la canne à sucre, dont la mise en oeuvre sera la deuxième grande étape, décisive, pour la réactivation des producteurs de canne à sucre de la région.

L’un des plus grands défis à la frontière, un territoire où les principales difficultés vécues dans d’autres régions du pays se retrouvent de façon condensée, consiste à offrir des sources de travail formel avec un revenu qui permette de vivre. Car, pour le moment, l’économie informelle y prédomine, avec la contrebande qui s’articule autour du paramilitarisme : des produits tels que l’essence, la viande, le fromage sont vendus à la Colombie alors que d’autres, qui y sont moins chers, sont importés.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Intérieur de la centrale sucrière, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Les sommes en jeu sont élevées, en comparaison avec les salaires : la revente d’essence au détail, c’est-à-dire avec un seul véhicule, deux fois par semaine, peut générer un revenu de 200 dollars par mois. Pour cela, il suffit de remplir de carburant son réservoir puis de vendre son contenu de l’autre côté de la frontière. La contrebande d’essence est légale en Colombie, selon le gouvernement de l’ancien président colombien Álvaro Uribe. Cela fait partie de l’architecture du siège économique qui sape le Venezuela.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Zone de café pour les travailleurs de la sucrerie, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Prada explique : « Ici, le jeune ne veut pas trop aller à l’université. À 17 ans, il se lance dans cette activité illégale et il la saisit comme la seule opportunité qu’il entrevoit : ‘je gagne vite fait mon argent’, pense-t-il, ». L’argent vient vite, les risques aussi : l’économie informelle n’offre aucune garantie. Prada a les codes de l’ouvrier formel, celui qui a grandi avec la sécurité médicale, un crédit pour sa maison, la retraite assurée. Tel est le désir, le rêve, que la centrale incarne.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Vue à partir de la centrale sucrière, Ureña, état de Táchira, Venezuela

La centrale électrique doit alors faire face à un ensemble de facteurs locaux, nationaux et internationaux dus au siège économique subi depuis plusieurs années et qui ont causé, ou ont exacerbé, des distorsions dans l’économie, avec la présence d’acteurs tels que les paramilitaires, avec lesquels le président autoproclamé Juan Guaidó et une partie de la droite vénézuélienne ont formé une alliance.

Un modèle

Gallo est ému aux larmes lorsqu’il bénéficie, avant la réouverture de l’usine, d’une mesure de confiance, qui consiste à mettre fin à son statut de détenu. Prada, de son côté, parcourt l’usine comme s’il était chez lui. Il connaît le bruit, les températures, tous les circuits ; il explique que la canne est un être vivant, « nous ne fabriquons pas du sucre, c’est la canne qui le fait, l’usine doit se spécialiser pour extraire tout le sucre que la canne a fabriqué et être efficace pour parvenir à la rentabilité « .

Varela se félicite d’avoir renforcé ainsi le front économique, politique et idéologique dans un endroit crucial du pays. La nuit de l’inauguration, un feu d’artifice a eu lieu, dont a profité la population de Ureña mais aussi celle de Cúcuta.

« Aucune ville ici ne sera autorisée à s’agenouiller », a déclaré la ministre. Elle a insisté sur les résultats qui peuvent être générés par l’alliance de la volonté politique de l’État, de ceux qui sont détenus, des travailleurs du secteur formel et du capital privé.  L’économie, le gouvernement et le chavisme ont besoin de résultats concrets, en association avec des victoires politiques, comme celle du 23 février à Ureña.

Marco Teruggi

Source: https://mundo.sputniknews.com/sociedad/201909301088837935-el-azucar-venezolano-y-una-politica-estrategica-en-la-frontera-con-colombia/

Traduction: Bernard Guerrien

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A Caracas, un logement populaire au cœur des quartiers chics…

Araure, dans l’état de Portuguesa, 11 septembre 2019. Nous voici aux 2.800.000 logements. Impressionnant! Continuons vers les 3 millions, puis vers les 5 millions de logements pour le peuple” déclare Nicolas Maduro en inaugurant un nouveau lotissement de la Grande Mission Logement, créée en 2011 par Hugo Chávez. « Cette mission sociale vise à faire de ces espaces une vraie communauté humaine, pour que les enfants disposent d’espaces sportifs, des espaces productifs aussi” rappelle le chef d’Etat. 

Face à la chute des prix du pétrole, à la guerre économique et aux sanctions états-uniennes qui s’alourdissent, d’autres gouvernements auraient sans doute “austérisé”, voire supprimé un tel programme social. L’opposition projette d’ailleurs de privatiser ces logements publics si elle revenait aux affaires. Mais le gouvernement bolivarien de Nicolas  Maduro continue à investir l’argent public dans la démocratisation du droit au logement des secteurs populaires. Il n’y a pas que la quantité qui impressionne: la participation des organisations citoyennes dans ces chantiers aide à mieux contrôler les ressources de l’Etat. 37 % ont été construits par le pouvoir populaire. Marco Teruggi a visité une construction de logements autogérés sur un terrain récupéré au cœur des quartiers de la haute bourgeoisie de Caracas…

Venezuelainfos

« Je suis fière d’être ici, je n’aurais jamais eu une maison toute seule, je suis restée parce que ça en valait la peine, je suis une guerrière », dit Leonor Sanchez, avec 59 ans de vie marqué par la pauvreté, sans jamais baisser les bras. Léonor nous offre du café dans son appartement qui n’est pas encore achevé : il manque les finitions, les carrelages de la salle de bain… « C’est pour ceux d’entre nous qui n’avaient rien », poursuit-elle. Elle est couturière, pâtissière, a eu des enfants, a un partenaire, et un projet collectif : finir les maisons sur le terrain qu’ils occupaient depuis 14 ans, depuis 2005. Elle sourit quand elle parle. « vous reprenez du café ? », demande-t-elle.

A gauche, Leonor Sánchez avec son amie

La parcelle de trois hectares est située à Baruta, à l’est de Caracas, où vivent des gens riches, l’air y est frais, il y a des collines, des urbanisations, et une majorité est contre le chavisme.

« Nous nous sommes battus par les voies légales, nous avons découvert la chaîne des titres de propriété de la terre, et la famille qui pensait être le propriétaire a découvert que le bureau du maire avait enlevé les papiers pour les donner à une société immobilière, » explique Richard Hereida, qui appartient au Mouvement des pobladores.

L’affaire ne s’arrête pas là : le maire était l’opposant Capriles Radonski et ce terrain était destiné à une de ses entreprises pour construire un centre commercial.

Le quartier où vit Richard Hereida, en face de la Nouvelle Communauté Socialiste Monterrey, Caracas, Venezuela

Quand ils ont pénétrés sur les lieux, ce n’était qu’une colline avec des sapins. Hereida était là depuis le début, lui et sa famille sont du quartier en face. « Nous vivions sur des collines, des ravins, des collines non planifiées « , dit-il en montrant son quartier. Quand il parle, il est fier de ce qu’ils ont fait : les 60.000 mètres cubes de terre qu’ils ont déplacés, la rue asphaltée, les sept immeubles où 156 familles vivront dans des appartements de 80 mètres carrés, avec trois chambres, salon, cuisine et deux salles de bains. « Rien n’a été donné », dit-il.

Une histoire à deux temps

La récupération de la terre à Baruta c’était au début de la révolution bolivarienne. En 2004, le Ministère du logement et de l’habitat a été créé et le débat sur les terrains urbains n’avait pas encore été organisé. L’une des premières actions de récupération de terrains a été organisée par le Camp des pionniers, faisant partie du mouvement des Pobladores, dans la région de Macaracuay, zone aisée.

« Cette prise de pouvoir nous a fait trembler parce que, bien que nous ayons entendu des rumeurs, il n’y avait personne à Caracas pour contester les terres des riches, pour leur dire que nous allions vivre à côté d’eux parce que nous avions le même droit, il n’y avait pas de discussion, explique Iraida Morocoima, porte-parole du mouvement.

Cette fois-là, ils ne sont pas entrés sur le terrain, l’action s’est déroulée sur le trottoir. La réponse a été violente : « Nous avons commencé à voir ce qu’était la lutte de classes, les gens qui nous insultaient, ils sont sortis avec des annonces à la une des journaux disant « notre maison va perdre de la valeur »‘, ils nous ont craché dessus, nous étions rien, des racistes et des classistes, » dit-elle.

A l’époque, ils faisaient des recherches sur les terrains urbains : « nous avons vu qu’il y avait beaucoup de terrains dans la ville qui pouvaient être récupérés pour les transformer en logements populaires », se souvient Juan Carlos Rodriguez. Il n’y avait pas de politique d’Etat pour ce problème, et ce qui existait, c’était la logique appliquée dans tout le continent : « tout au plus offrait-on des terres en périphérie, les terres pour le logement populaire étaient rejetées en dehors de la ville ».

Bâtiments en construction de la nouvelle communauté socialiste Monterrey, Caracas, Venezuela

Le mouvement s’est mis à disputer le centre de la ville, à questionner les latifundia urbains, les maisons vides, les terrains non utilisés, l’ordre hiérarchique de la terre et de ses propriétaires.

Le tournant s’est produit en 2011 : le mouvement a rencontré Hugo Chávez, et ce qui était une lutte entre les habitants est devenu une politique d’État, la Grande Mission Logement Venezuela est née et la récupération massive des terres à l’intérieur des villes a commencé.

« Chávez a réussi à regarder dans les yeux d’un peuple qui se battait et qui s’est joint à lui », dit Iraida. C’est en 2011 que l’État a exproprié les terres de Baruta et accordé un premier financement. Maintenant, il s’appelle Nueva Comunidad Socialista Monterrey.

L’autogestion

Occuper, résister, construire, c’est l’un des slogans du mouvement. Dès le début, ils ont proposé le processus d’une manière collective et organisée, tant la pénétration d’une terre que la permanence et la construction. « Les règles sont claires quand nous pénétrons ici, presque tout le monde participe de la lutte depuis le début, nous construisons ces règles nous-mêmes, » explique Hereida.

Espace collectif de la nouvelle communauté socialiste Monterrey, Caracas, Venezuela

Les normes couvrent plusieurs dimensions dans la construction. L’une d’entre elles est, dans la nouvelle communauté socialiste de Monterrey, que chaque personne doit contribuer 16 heures de travail collectif par semaine pour les espaces communs. Les autres sont pour l’intérieur de votre maison. Les samedis sont les cayapas (travail collectif et non rétribué), quand toutes les familles vont au travail en commun.

« L’autogestion est un pari politique de construction du pouvoir communal et populaire, elle implique le conflit des moyens de production, de la terre, des ressources, des matériaux, des machines, tout cela est un conflit pour que ces moyens soient gérés collectivement », explique Juan Carlos Rodríguez. Le pari, souligne-t-il, est sur le processus, et pas seulement sur le numérique, comme dans la logique constructiviste.

Le processus de construction de logements dépend du niveau d’organisation et de la constance avec laquelle l’État fournit les ressources matérielles. Le résultat est plus qu’un bâtiment : c’est une communauté.

Plan d’urbanisation Nouvelle communauté socialiste Monterrey, Caracas, Venezuela

« Si les hommes d’affaires construisent et que ce n’est pas rentable, ils le laissent à mi-chemin, mais pas les gens, parce que c’est leur maison, leur lutte, leur rêve, ils ne les abandonnent pas, ils les finissent avec dignité « , explique Iraida. Il fait remarquer à un homme qui se trouve dans les cayapas (travail collectif) : « Je parie que chez lui, les aliments viennent à manquer, parce que malgré tout ce que le président a tenté de faire, ce travail reste difficile, nous n’avons pas d’outils, tu sais combien coûte une paire de chaussures ? »

« Le blocus tue des gens, ce n’est pas que la guerre arrive, c’est qu’il y a la guerre, chaque processus électoral est une bataille de plus, mais qui en paie les conséquences, jusqu’à quand allons-nous mettre les morts. Iraida insiste sur la nécessité de trouver des réponses, et l’autogestion en est une : elle réduit les coûts de construction, crée l’organisation, le tissu social, la solidarité, l’horizon du socialisme communal.

L’une des luttes du Mouvement des Pobladores est pour que l’autogestion soit acceptée comme l’une des modalités de la Grande Mission Logement Venezuela. « Nous devons dépasser la vision selon laquelle l’État doit fournir toutes les ressources et les donner ensuite aux personnes qui en ont besoin », explique Rodríguez. Jusqu’à présent, la Grande Mission a achevé près de 2 millions 800 mille maisons, dont 37% ont été construites par le pouvoir populaire.

A qui appartiennent les maisons ?

L’une des premières lois que la droite a voulu mettre en œuvre lorsqu’elle a remporté l’Assemblée nationale en 2015 a été de modifier les bases du terrain et du logement de la Grande Mission. La loi envisageait de reconnaître la valeur spéculative des terres touchées, c’est-à-dire de les taxer à un prix plus élevé afin que l’État paie une indemnité plus élevée. Deuxièmement, elle proposait que les maisons puissent être vendues librement sur le marché immobilier, afin de les intégrer dans des circuits de spéculation.

Plans des maisons de la nouvelle communauté socialiste Monterrey, Caracas, Venezuela

Le mouvement des pobladores a mené plusieurs mobilisations pour s’y opposer, et le projet de loi a été classé. Cependant, l’une des mesures qu’ils prendraient s’ils étaient en mesure de le faire est devenue évidente.

« La haine de l’opposition à l’égard de Chávez est principalement due à l’expropriation des terres inutilisées ; ils ne nous pardonneront jamais d’avoir osé construire cela », dit Iraida Morocoima.

Le pari des Pobladores porte sur la propriété collective de la terre et du logement : « Nous ne voulons pas qu’elle passe par un processus d’individualisation de la propriété qui fragmente ce que nous avons construit collectivement au fil des ans », explique Juan Carlos. Ce cadre juridique n’existe pas encore et une partie de leur combat consiste à y parvenir.

Hereida explique qu’une fois les maisons terminées, elles continueront le processus de travail collectif et d’assemblées, comme cela se passe dans les espaces déjà terminés. La nouvelle communauté socialiste de Monterrey disposera de logements, d’une zone de loisirs et d’une autre zone de production, avec une construction de trois étages, où il y aura des locaux pour, par exemple, une boulangerie, une pharmacie, et des locaux pour des ateliers de couture.

« Des combats forts et difficiles arrivent », dit Iraida. « Nous disons que nous sommes loyaux envers les loyaux, pas envers le vol, pas envers la corruption, fidèles à ce qui doit être fait ». Et ce qu’il faut faire, disent-ils, c’est approfondir la politique de récupération des sols oisifs, contester les centres urbains, miser sur l’autogestion, créer des communautés dans les quartiers et au sein des zones exclusives de la bourgeoisie.

Marco Teruggi

Sputnik / traduit par Venesol

Venezuela, une femme parmi tant d’autres (8): Marian Blanco

Synopsis:Ma satisfaction quotidienne, quand je remonte chez moi, c’est le salut et le sourire des gens. Ça ne s’achète pas. Une chose que m’ont enseignée mes patients, c’est de ne jamais renoncer à l’humilité. “ Ainsi parle la docteure Marian Blanco, médecin intégrale communautaire de la Mission Barrio Adentro, qui travaille dans les secteurs populaires de l’ouest de Caracas.

marian

Marian (à gauche) dans une des nombreuses assemblées de la Commune Altos de Lidice (Caracas)

Avant, dans les années 90, les politiciens nous considéraient comme des objets de leur charité, nous n’étions que leurs machines à voter. Chavez est venu changer tout cela. Pour lui chacune et chacun de ceux qui s’efforcent de vivre, qui luttent, était important(e). Cela vous rend amoureux. Cette même passion fait que le processus révolutionnaire ne va pas se refroidir, ni au bout de vingt ans, ni de trente ni de cinquante. La Patrie, ce n’est pas un morceau de terre situé géographiquement. La Patrie, c’est se reconnaître et de se respecter en tant qu’Égaux dans les différences. Nous sommes pétris d’adversité. Ce que nous n’avons pas, nous l’inventons. Rien ne nous nous paraît trop grand. Avec humilité, toujours.

Durée : 4 min. 40 sec., ESP sous-titres FR. 

Son: Víctor Hugo Rivera

Caméra et montage: Thierry Deronne

ProductionVenezuelainfos

République Bolivarienne du Venezuela, 2019

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Le pouvoir constituant se mobilise pour le logement populaire

Le Venezuela est un pays hautement polarisé. La politique s’éveille chaque matin dans les conversations, dans les transports en commun, autour des kiosques à journaux, dans les bars, dans les écoles, dans la rue, au boulot… partout. Au coeur de cette politisation, le phénomène citoyen du chavisme compte vingt ans d’existence. Son sujet social, enraciné dans les quartiers populaires des 80% de la population, reste invisibilisé par les médias privés nationaux (majoritaires) et internationaux. Seule a droit de cité médiatique la minorité de classe moyenne et haute qui manifeste, souvent avec violence, son refus des verdicts électoraux et rêve encore d’un débarquement de marines, d’un coup d’Etat à la Pinochet, et d’un nouveau Plan Condor pour “nettoyer” définitivement le pays. Comme ces manifestant(e)s des quartiers aisés sont le seul “peuple” admis à la télé, on comprend que les visiteurs étrangers soient surpris de découvrir la réalité sociale du Venezuela. Telle la mobilisation citoyenne du 18 juin 2019, arrivée aux portes de l’Assemblée Constituante, en plein coeur de Caracas, pour défendre une nouvelle loi sur le logement populaire.

Alors que la “Gran Mision Vivienda”, créée par le président Chavez avec l’objectif de construire des logements bon marché (50 % du prix du secteur privé) pour les secteurs populaires, vient d’atteindre la barre de deux millions 694.185 mille logements en juin 2019 (avec près de 12 millions de bénéficiaires) et garde le cap sur l’objectif de 3 millions de logements, un collectif de 400 personnes est venu demander à ses député(e)s un droit de parole dans l’hémicycle. Dans quel but ? Présenter une loi sur la production autogérée d’habitats et de logements populaires.

« Renforcer les capacités des populations à produire et à reproduire leur vie, c’est cela, l’autogestion » expliquent dans leur manifeste plus de 30 organisations, dont le Mouvement des Habitant(e)s et les Assemblées Vivre au Venezuela. Le collectif a dû faire le tour de plusieurs entrées des bâtiments de l’Assemblée Constituante avant d’être reçu par le député Ricardo Molina, ancien ministre du Logement et de l’Habitat, des Transports et Travaux publics, qui était sorti leur parler à l’angle de la place Bolivar. Molina s’est engagé à travailler sur la loi, d’abord dans les commissions, pour la présenter ensuite en assemblée plénière.

Ce projet de loi a été présenté il y a deux semaines lors d’une mobilisation semblable. Aujourd’hui, l’objectif est d’accélérer le débat. Vu le contexte qu’affronte la nation, la proposition des organisateurs(trices) est de renforcer les organisations du pouvoir populaire, en particulier sur l’axe du logement.

« Beaucoup de progrès ont été réalisés au cours de toutes ces années avec la Grande Mission du Logement au Venezuela, le quartier populaire a été reconnu et revendiqué, ainsi que les habitant(e)s exclus et rejeté(e)s dans la périphérie urbaine. Nous comprenons qu’il reste encore un long chemin à parcourir. Nous voulons réaliser de nos propres mains la reconstruction territoriale de notre habitat : logement, zones récréatives, espaces socio-productifs. À notre Assemblée Nationale Constituante, nous proposons d’autogérer nos maisons, avec des outils et des matériaux fournis par l’Etat” nous explique Irma Pacheco tandis que la mobilisation avançait sur les trottoirs de l’avenue Universidad.

Dans le communiqué accompagnant la présentation du projet de loi, les organisations précisent: “Il y a une expérience sans précédent reconnue aux niveaux national et international: à ce jour 37% des maisons construites par la “Grande Mission Logement” ont été construites par des organisations populaires sous différentes modalités de gestion. C’est une grande école.” C’est à partir de cette expérience que l’idée est de faire avancer le débat sur la loi, sans plus retarder son approbation.

Habitad-20-300x168Habitad-5-300x168Source: http://www.crbz.org/en-defensa-de-la-vivienda-popular/

Traduction: Thierry Deronne

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La commune « Che Guevara », une expérience d’auto-gouvernement au Venezuela

S’il n’y a pas de café pour tous, il n’y aura de café pour personne”. La phrase est attribuée à Ernesto “Che” Guevara, dans les premières années de la révolution cubaine, quand on lui tendit une tasse au cours d’une réunion. Refus des privilèges jusque dans ses moindres détails. La conscience du collectif. Tou(te)s ou personne. Sur les collines touffues des hauteurs de Tucaní, chef-lieu du municipe Caracciolo Parra Olmedo, Mérida, cette phrase du Che résonne pratiquement. Non seulement parce qu’il y a du café pour toute la commune, au point d’en user comme monnaie d’échange, mais surtout parce que les prémisses des communard(e)s se basent sur la même aspiration à vivre mieux, dans un projet collectif qu’ils construisent depuis quelques années et continuent à défendre au milieu des difficultés auxquelles est soumis le pays.

Dans la Commune Che Guevara vivent 1600 familles, quelques 6000 personnes, organisées en 12 conseils communaux. La population élit deux représentants par conseil communal pour le parlement communal. Même si la légalisation s’est formalisée en 2013, cette organisation se construit depuis les 2008 et 2009 quand, avec le mouvement social et politique Corriente Révolutionnaire Bolivar et Zamora, les habitant(e)s ont établi la planification territoriale des communes, un plan toujours actuel et qui vise la construction d’une cité communale.

Le gouvernement des Etats-Unis nous assiège, désinforme sur notre processus révolutionnaire. Pas seulement sur ce que fait notre gouvernement mais aussi sur le travail que nous menons dans les communes, dans les conseils paysans, dans les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs)explique Cati Lobo, communarde et militante de la “Corriente”.

Ecoles, lycées, dispensaires et, principalement, production. Une des forces majeures tient dans la capacité productive de la commune. Dans les zones de moindre altitude, on observe des plantations de banane à cuire, de potiron, de yucca (manioc). A mesure qu’on gravit les collines, apparaissent en quantité des hectares d’ananas, d’orange et de citron. 15 camions d’ananas, quelques 450 tonnes sont produites chaque semaine aux moments de plus forte production. Et chaque semaine un camion de citron et d’oranges, parmi d’autres exemples.

La commune compte plusieurs entreprises familiales mais le bastion productif est le café et le cacao. La fierté de la commune, ce sont l’entreprise “Che Guevara 2021” qui produit, traite et distribue le cacao et dans une moindre mesure le café, ainsi que la Coopérative Colinas del Mirador (COLIMIR), productrice et distributrice de café.

La commune impulse l’échange de production en interne, avec d’autres communes, des privés, et l’Etat. Dans ce circuit intérieur on utilise le café comme moyen de paiement. Les prix de plusieurs produits se mesurent en kilos. Dans cette municipalité relativement proche d’une vaste zone frontalière qui s’étend économiquement de jour en jour (où domine le peso colombien), en pleine guerre économique que subit le pays et qui affecte entre autres la monnaie nationale, l’équivalence du café est une alternative inventée par les habitants.

Les entreprises de propriété sociale ne se concurrencent pas, elles pratiquent des prix unifiés. Avec d’autres communes on échange différents types d’aliments (viande, pâtes, riz) contre du café et du cacao. Même les uniformes scolaires s’échangent lors de journées organisées par les différents conseils communaux. Cette pratique est si courante que COLIMIR utilise une monnaie propre pour ses échanges avec des producteurs associés: le “Cafeto”, équivalent d’un kilogramme étalonné physiquement en sacs de café que la coopérative garde dans ses dépôts.

Pratiques et créations du peuple dans ses batailles quotidiennes pour affronter la guerre économique déployée par les Etats-Unis et ses alliés locaux. Ces derniers ont organisé des violences à Tucaní à la fin de février 2019: les “guarimbas” (violences d’extrême droite) ont obligé les conseils communaux à renforcer les conditions de sécurité pour empêcher le retour de telles actions. La défense territoriale de la commune est assurée par des brigades de défense populaire. “Les organisateurs de guarimbas ne peuvent être nos porte-paroles” affirme un boulanger qui possède un commerce face à la Place Bolívar, place nettoyée et reconstruite lors des journées de travail volontaire réalisées les samedis.

Les communes sont un des héritages les plus importants en termes d’organisation construits par la révolution bolivarienne. Organisation des gens visant à résoudre les problèmes quotidiens et à construire un pouvoir ascendant pour construire la nouvelle société. Comme l’explique Cati Lobo: “C’est le peuple qui impulse les communes. C’est le peuple, les bases citoyennes, qui s’approprient le projet communal et travaillent le plus dans ce sens. Ces efforts et ces initiatives ont permis d’arriver à ce que nous voyons aujourd’hui. Nous voulons détruire l’Etat ancien. Si nous ne croyons pas en notre propre pouvoir, si nous n’en faisons pas un précédent, on ne nous reconnaîtra pas. Nous sommes appelé(e)s à chercher les formes et les alternatives. Avancer vers l’auto-gouvernement, c’est un défi qui n’a rien de facile. Pour le relever, nous avons besoin de force et de conscience.

Source : Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora

Traduction: Thierry Deronne

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