Les communes existent-elles ? par Marco Teruggi

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On ne parle plus guère des communes aujourd’hui au Venezuela. Il est vraiment exceptionnel que le thème soit traité dans une information, un reportage, une analyse ou un débat des medias publics. C’est comme si elles n’existaient pas, sauf en conclusion  des discours du président Maduro quand il énumère tous les secteurs de la société.

Cette absence peut s’expliquer par une actualité toujours brûlante qui ne laisse pas beaucoup de place au moyen terme. Ces jours-ci par exemple, un des débats a lieu autour de la rénovation des partis politiques, avec une question sous-jacente: quand se dérouleront les élections de gouverneurs et de maires? Le thème monopolise les titres, les déclarations, les échanges et on ne sait trop quand cela va finir. L’autre point chaud c’est l’attaque virulente des Etats-Unis contre le vice-président de la République, Tarek El Aissami, accusé d’être impliqué dans le narcotrafic et le terrorisme -coktail du mal par excellence-. Dans un tel contexte, quelle place pour les communes?

L’urgence prime sur tout le reste. Le problème est que ce reste-là c’est précisément le projet stratégique de société développé par Hugo Chavez. Les communes devraient être présentées comme les porte-drapeaux des succès du processus révolutionnaire, comme des espaces dans lesquels le socialisme cherche son chemin, comme des expériences productives réussies en ces temps où il faudrait montrer que oui on produit: elles ne le sont pas! Le thème des communes ne nourrit aucun débat dans l’opinion publique.

Les communes existent-elles? Oui. Il y en a plus de 1700.

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On dit d’elles qu’elles sont fictives, qu’elles n’existent que sur le papier. S’il y a manifestement là de la  dévalorisation, voire de la négation, c’est davantage à cause d’une méconnaissance du phénomène. Comme pour tout processus d’organisation populaire, les communes ont des niveaux, des rythmes de développement, des relations à l’Etat et des degrés d’adhésion populaire différents. Certaines ne sont qu’à l’état d’ébauche et sont très loin d’une expérience d’autogestion avancée? Sans aucun doute. Combien y en a-t-il ainsi? Difficile de le savoir…

Il est plus intéressant de faire l’exercice à l’envers. Et au lieu de chercher celles qui ne sont pas ce qu’elles devraient être, il faut aller là où le processus est en pointe. Prenons le cas de la province Portuguesa, le grenier du Venezuela. Partons de chiffres: pour que la totalité de son territoire  -soit 15 200km2-   soit entièrement quadrillé par des communes il en faudrait 130; or il y en a actuellement 110! De ces 110, 64 disposent des structures autogestionnaires dûment constituées: parlement, banque, instance de contrôle, organisme exécutif. Le reste est en cours de constitution.

En même temps, 70 d’entre elles se sont regroupées au sein du Bloc Provincial de Communes, instance régionale du Conseil Présidentiel du Gouvernement Populaire pour les Communes; cet organisme a été créé pour formaliser le co-gouvernement entre la présidence de la République et les conseils communaux. S’il est vrai que durant l’année 2016 et depuis le début de cette année ce Conseil n’a jamais été convoqué par le Président, sa dynamique est réelle, particulièrement dans les provinces. C’est là que se situe le saut qualitatif du processus communal.

Une commune ne fait pas le socialisme, mille non plus… Comment seulement le construire? En tout cas un regroupement communal à des fins de gouvernement communal c’est déjà une avancée. A fortiori si plusieurs provinces sont impliquées. Là commence à se concrétiser un pouvoir territorial, à des fins productives, capable d’automie si nécessaire. Mais une autonomie pour quoi faire? Par exemple, pour peser, à partir du chavisme, face à l’absence de réponses politiques aux revendications; pour imposer au sein du chavisme même le débat, grâce à la légitimité que confère le pouvoir des masses.

Et c’est bien ce qu’a fait dernièrement le Bloc des Communes de Portuguesa: une mobilisation massive à Caracas pour exiger des réponses au Ministre du Pouvoir Populaire pour les Communes. A cette occasion, tout a été mis à profit pour rassembler et transporter les gens: des bus, les remorques de camions communaux. Ce n’est pas un mince détail: dans un processus politique où les initiatives populaires dépendaient du financement de l’Etat, la capacité autonome de mobilisation est un signe de force populaire.

A force de patience et de détermination ils ont pu se réunir avec le Ministre et mettre en chantier un certain nombre d’accords.

Mais à ce jour, les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances.

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Nous nous sommes rendus dans la province de Portuguesa, les jours suivant la mobilisation. Nous avons filmé, montré les cultures, les entreprises de propriété sociale, les idées, les débats et les conclusions politiques qui ont émergé. Nous avons pénétré à l’intérieur du llano  -à l’horizon déchiré par le soleil-, gravi les montagnes  -aux forêts de fleurs oranges-  pour nous asseoir et écouter. La conclusion est la même: les avancées politiques sont bien tangibles en territoire communal, et plus particulièrement dans les zones rurales.

« -Le peuple est sage et patient. Il résiste. Mais actuellement il y a une réelle d’indignation devant l’absence de réponse; nous voulons passer à une autre niveau, regrouper les forces pour être entendus », nous dit Nelly Rodriguez, porte-parole du Bloc et militante du courant révolutionnaire Bolivar y Zamora.

Le diagnostic est largement posé. La patience face à une bureaucratie impénétrable  -spécialement dans les régions-  a atteint ses limites. Comment transformer cet état de fait en moyens de pression dans ce contexte politique? C’est le débat en cours dans les 70 communes de Portuguesa qui ont invité les autres blocs provinciaux à rechercher les moyens de se faire entendre et respecter. Faut-il passer à autre chose? Depuis le début de l’année il y a eu un processus de récupération de terres de la Commune Negro Miguel, dans la province du Yaracuy, un autre a eu lieu à Sur de Lago, dans la province de Barinas; une autre mobilisation communale enfin s’est déroulée dans la province de Guarico. Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais plusieurs luttes montrent que quelque chose a commencé à changer qui peut aller plus avant… ou s’éteindre par manque de coordination, de vision et de conditions politiques partagées.

Il n’est bien sûr pas question d’idéaliser le dispositif communal. Il n’y a pas de sujet politique pur, non-entaché d’erreurs ou sans limite. Les communes représentent un  processus typiquement vénézuélien et plus particulièrement chaviste: elles ont leur lot de qualités et de défauts inhérents au projet révolutionaire. Avec leurs errances et leurs impasses, elles dessinent le pays à venir, nourrissent une force éthique quand cette dernière même est en crise, enracinent la résistance dans les territoires dans l’hypothèses d’une perte du pouvoir central. Alors pourquoi ne parle-t-on pas des communes? N’est-ce vraiment pas le moment propice d’en parler, d’y penser, de s’y impliquer?

Il n’y a aucun doute à avoir sur l’importance de sujets comme les élections à venir, la rénovation des partis politiques, les prix internationaux du pétrole, les changements de gouvernement, les accords avec la Chine, les attaques des Etats-Unis, ou encore les querelles entre dirigeants de droite. Le problème est que, en laissant trop de côté une problématique, on en arrive à oublier qu’elle existe. Pour éviter cette impasse, il convient de faire émerger et d’entretenir un débat. Il ne s’agit pas de se plaindre, mais plutôt de trouver le moyen de briser le silence.

 

Marco Teruggi, depuis Caracas.

@Marco_Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/02/18/existen-las-comunas/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

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Bilan et avenir de la télévision populaire au Venezuela

L’enquête “Consommation et imaginaires culturels” publiée par le Ministère de la Culture du Venezuela en 2015 (1) indique que 78% des citoyens regardent tous les jours la télévision (85 % de ceux-ci regardant des chaines privées). A la question : « qu’est-ce qui vous rend le plus fier du Venezuela ? », 27 % des citoyen(ne)s interrogés répondent “ses beaux paysages”, 3 % ses “jolies femmes”, 1% le fait d’être “le pays de Bolívar”, 1% “son histoire politique contemporaine”. 18 ans de révolution n’ont guère entamé l’imaginaire collectif installé par une télévision commerciale qui est devenue dès les années 50 le média central du boom pétrolier et de sa pseudo-modernité sociale. Le journalisme vertical et non-participatif reste la pratique dominante.

L’élection d’Hugo Chavez en 1998 a bousculé cette misère. Jusque-là réprimées, les télévisions associatives furent légalisées et dotées par l’Etat d’outils, d’antennes, de financements – sans contrôle de leur message. Le concept original qui inspira le premier règlement légal co-écrit avec les militants de la communication populaire en 2000, n’est pas de “concurrencer” les médias privés mais de former les citoyens pour qu’ils produisent 70 % de la programmation des ces nouvelles radios et télévisions. La táche de l’équipe responsable est de veiller au bon état du matériel et de former la population en permanence à la production audiovisuelle pour que celle-ci soit l’actrice authentique du média. Ce modèle inédit a fait du Venezuela un laboratoire historique.

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Photos : une équipe de chercheurs a mené de 2015 à 2016 une enquête approfondie sur les 35 télévisions populaires du Venezuela.

Un premier bilan s’imposait. C’est à la demande des collectifs et avec l’appui de la Commission nationale des Télécommunications que j’ai organisé une équipe de chercheurs pour mener de 2015 à 2016 une enquête approfondie sur les 35 télévisions populaires existantes, certaines actives, d’autres moins, d’autres éteintes.
Première constatation : la persistante difficulté de créer une nouvelle forme de média dans un champ homogénéisé par la globalisation marchande et par ses monopoles médiatiques. Nombreux sont ceux qui reproduisent les pratiques dominantes, éliminent la formation intégrale et renoncent à  créer leur propre agenda informatif. Même si la majorité rejette l’idée de se muer en stations commerciales : “Le jour où nous serions soutenus par une entreprise privée nous cesserions d’être communautaires et perdrions notre engagement (Karache TV). “Pas de chefs, pas de commerce, soyons totalement sociaux » renchérit un membre d’Arañero TV. Les collectifs expriment aussi des autocritiques : privatisation du média par un petit groupe ou par une famille, manque de coordination nationale, excès de jalousie territoriale, manque de volonté dans la formation d’équipes de production populaires, mauvais usage, parfois destructeur, du matériel donné par l’État.

Mais toutes ces années ont aussi permis de valoriser la télévision populaire comme la « maison qui est la nôtre », comme l’espace d’amitié et de collaboration libéré des normes commerciales, comme les retrouvailles de mondes séparés par le capitalisme (vie et temps, ville et campagne, homme et femme, enfant et adulte…), comme porte-parole des mouvements sociaux, comme école d’organisation citoyenne, service public capable de pallier les faiblesses de l’Etat, point de rencontre pour diagnostiquer les problèmes.

Pour surmonter la faible production de programmes, les militants proposent de partir des dynamiques déjà existantes: talents musicaux individuels ou collectifs en quête d’indépendance, ligues sportives, etc… “Nous projetons de prendre le contrôle des terres sur le territoire de la commune pour les semer avec l’appui de jeunes qu’on traite à tort de délinquants” explique Willians Sivira de Lara TVe.  Autres projets : une école nationale des médias associatifs, un fonds de soutien – récemment approuvé par une Loi sur la Communication Populaire (2) – pour financer les formations et un réseau d’appui mutuel pour mettre à niveau les connaissances techniques nécessaires. A Selva TVe on veut relancer la formation et si un jour il y a ici 300 quartiers, nous aurons 300 Selva Tve”.

Beaucoup de ceux qui se forment grâce aux outils de la télévision populaire partent ensuite chercher du travail dans les médias privés. Face à ce problème, TV Petare propose une présélection des candidats sur la base de leur engagement social préalable et de ne lancer un média nouveau qu’au terme d’un travail de réflexion avec les habitants, pour éviter qu’il soit perçu comme une « invasion » (Paulo Freire) et garantir ainsi une majeure participation.

La plupart des collectifs souhaitent que l’Etat les dote d’un véhicule pour accéder aux différents points de leur secteur, lui demandent de salarier une trentaine de permanents par télévision pour éviter la commercialisation dans laquelle sont tombées tant de radios communautaires, en attendant de  rendre le média soutenable avec l’appui de formes économiques émergentes, communales entre autres (TV Petare). En général, on attend de l’Etat plus d’appui, plus de suivi technique, plus d’investissements, car le matériel reste cher et complexe.

Sont aussi évoqués la création d’une industrie nationale pour sortir de la dépendance technologique, une majeure interaction via les nouvelles technologies pour autant que celles-ci servent une plus grande capacité d’organisation, l’usage du solaire, de  l’éolien, des campagnes publiques d’explication du concept de télévision populaire, l’appui de l’Etat pour faire appliquer la loi qui prévoit que les télévisions accèdent au câble et au numérique, tout cela adossé à une politique de démocratisation réelle de la propriété des ondes, comme dans l’Argentine d’avant Macri, ou en Bolivie et en Equateur, où le spectre hertzien est partagé en trois tiers : privé, public, associatif.

Mais une “professionnalisation” qui s’aligne sur les écoles de journalisme transformerait vite un média associatif en clone local du dominant. La télévision populaire appelle donc un nouveau professionnalisme adapté aux besoins de participation sociale et de décolonisation culturelle. La formation intégrale aux différentes phases techniques ne vise pas à réduire les coûts de production mais à comprendre le travail des autres, à penser globalement le processus, à y participer pleinement. Le temps nouveau sera libéré de la “concurrence” : temps de l’enquête participative, de la réalisation collective, du montage réflexif, temps de rendre aux habitants l’image de leurs processus, temps du feed-back pour critiquer et avancer… et temps de relier tous ces espaces locaux – par exemple sous la forme d’une véritable télévision publique.

A l’ère des coups d’Etat médiatiques, plutôt que de répéter que « toute la presse est contre nous » ou que « nous devons occuper davantage les réseaux sociaux », le socialisme latino-américain doit prendre conscience que son futur passe par la création d’un tissu serré de médias populaires, la rédaction d’une une loi latino-américaine puis mondiale de démocratisation de la propriété des médias (3), la remise de la majorité des fréquences et des ressources aux organisations populaires, la refonte de l’enseignement de la communication sociale. Mais aussi par un saut organique : “Nous proposons un système communal qui sera aux mains du paysan producteur d’aliments pour que nous organisions la production et la distribution” dit un membre d’une commune du Venezuela. Substituons le mot « alimentation » par « information » et nous aurons le visage du média enraciné localement et fédéré internationalement, qui permettrait enfin de sortir de notre Caverne de Platon planétaire.

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Thierry Deronne 

Notes

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¨Comprendre le Venezuela¨, Andrés Bansart parle de son nouveau livre.

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Thierry DeronneTu t’es marié, il y a longtemps, à notre pays le Venezuela. Peux-tu nous parler de cette vie commune? A-t-elle changé ta vision de l’être humain?

Andrés Bansart – Après le coup d’Etat au Chili et la mort d’Allende, je me suis installé au Venezuela. Le pays avait la réputation d’être un bastion de la démocratie en Amérique Latine. Bien sûr, en comparaison avec la plupart des pays qui étaient tombés sous les dictatures les plus féroces, il semblait que le Venezuela était un exemple de démocratie. A un ami, qui avait été accueilli par la Suède et qui m’avait écrit qu’il était bien mais se trouvait là comme dans une cage d’or, je répondis que, quant à moi, j’avais cru arriver dans un pays démocratique, mais que ce n’était pas le cas. En effet, le Pacte de Punto Fijo de 1958 avait fixé des règles de jeu qui  n’étaient pas démocratiques du tout et permettaient à une certaine classe sociale avec deux partis de contrôler le pays qu’ils vendaient aux Etats-Unis et aux entreprises transnationales. Ce système politique dura pendant quarante ans. Quant à ma vision de l’être humain, elle n’a pas beaucoup changé. Je me suis attaché à ce pays jusqu’à obtenir la nationnalité venezuelienne et vivre comme miens les événements positifs et négatifs du pays où, finalement, j’ai passé le plus d’années de ma vie. Si ma vision de l’être humain n’a pas changé, celle de la société a par contre évolué. Je suis très reconnaissant pour tout ce que j’ai pu vivre au Venezuela. J’ai donc connu une certaine époque, puis pu vivre les événements et les changements qui eurent lieu en 1989, 1992, 1998 et se poursuivent quasi vingt ans après.

T.D. – La globalisation comme fait culturel, l’urbanisation qui déplace peu à peu l’agriculture se ressentent au Venezuela comme dans tous les pays. On le voit en particulier dans une jeunesse bien différente de celle d’y a dix ans. Crois-tu que l’héritage bien palpable du chavisme -comme la souveraineté ou l’écosocialisme- a des chances de durer?

A. B. – Il faut peut-être rappeler que le Venezuela est un pays extrêmement riche sur lequel sévit la pauvreté parfois la plus extrême. C’est le résultat du colonialisme puis de l’impérialisme, celui des actions de certaines classes sociales, au cours de son Histoire depuis le XVIème siècle. Après le vol des perles de Cubagua, il y eut les plantations de café, de cacao et de sucre pour les acheteurs riches des pays riches, les haciendas et les esclaves. Puis, il y eut le pétrole et les camps miniers avec des ingénieurs souvent étrangers et des cabanes d’ouvriers, les déplacements de populations, les ceintures de misère autour des villes, les quartiers riches des villes, les ports d’où saignaient les richesses du pays et où entraient les produits que les riches achetaient avec les gains du pétrole, les aéroports pour recevoir les ingénieurs étrangers et enmener les riches qui voulaient faire du tourisme ou placer ailleurs leur trop-plein d’argent. Des dizaines d’années de gains pour les uns, de misère pour les autres. Et puis, il y eut 1989: les pauvres en avaient assez. Combien de personnes furent-elles tuées? Et puis, il y eut 1992: la tentative de renverser le Pouvoir échoua, mais un certain Hugo Chávez dit: “Por ahora! Pour l’instant!” Et puis, il y eut encore des points de suspension dans les espoirs… Et puis, il y eut 1998, 1999, Chávez Président, une nouvelle Constitution, une nouvelle République, les missions, une certaine solidarité, pas d’aumônes, mais des droits. Les prix du pétrole ont chuté et les anciens maîtres du pays ont voulu en profiter pour récupérer les avantages d’antan. La situation a changé. Ce n’est plus si facile. Les gens connaissent leurs droits. Le Peuple est souverain. L’héritage est là. Des moments durs sont devant nous, mais le désespoir n’est pas permis. Quant à l’ecosocialismo, certaines communautés de base le pensent et commencent à le pratiquer. Il faudra longtemps pour qu’il s’étende vraiment. Les jeunes ont la responsabilité du futur.

T. D.Le Venezuela peut-il être compris, et par qui devrait-il être compris?

A. B. – Il peut être compris par ceux qui le veulent. Mais pour vraiment comprendre un phénomène, il faut connaître les antécédents de celui-ci. Les grands médias nationaux et étrangers appartiennent à ceux qui ont avantage à manipuler l’information et à distorsioner les faits. Là, on voit l’effort qui doit être le nôtre, le tien, le mien, celui des camarades du Venezuela lui-même et ceux qui vivent dans d’autres pays. Dans “Comprendre le Venezuela” (Paris, Le Temps des Cerises, 2016), je tente d’expliquer nos problèmes, nos difficultés, pourquoi est né un personnage comme Chávez, quel a été son rôle, comment a réagi le Peuple, comment le Peuple continue à chercher un chemin, à construire une société nouvelle.

T. D.Existe-t-il en France une information sur nous qui ne soit pas projection de positions internes?

AB. – En France comme ailleurs, certains médias offrent des informations qui permettent de comprendre l’évolution du Venezuela. Il faut les en remercier. Mais l’ensemble des gens se font une idée en se référant à ce qu’ils connaissent et, comme je viens de le dire, à ce qu’ils recoivent comme matériel pour la comprendre (souvent ce matériel fait qu’il comprennent mal). Puis, il y a en effet un système de projections. Mais cela se fait dans les deux sens. Ainsi, lorsque, au moment des élections présidentielles francaise de 2012, au cours d’une interview sur TeleSur, j’ai expliqué que le parti socialiste francais n’avait rien à voir avec le PSUV; le mot “socialiste” prête à confusion. On tente toujours de comprendre à partir de son expérience et souvent on fausse ainsi les explications qu’on se donne.

T. D.L’Européen pourra-t-il un jour adopter cette humilité vis-à-vis des Africains ou des Latino-américains sans laquelle une vraie gauche ne saurait exister?

A. B. – Un jour! Quand? Il est difficile pour les gens de connaître la vérité de l’Histoire. Qui écrit celle-ci? Et dans quel but? Comment enseigne-t-on l’Histoire à l’école? Quels sont ces héros (anti-héros) qu’on fait admirer aux enfants? Quelles sont les valeurs (souvent les anti-valeurs) de ces héros? Il y a plusieurs manières d’aborder l’Histoire, celle de la colonisation, de l’esclavage et du néo-colonialisme. Bien sûr, dans les pays riches, il est difficile d’expliquer la provenance des richesses. Et puis, le bien-être est, pour les habitants de ces pays plus important que le Bien-Vivre (le Buen Vivir), concept que la plupart ne comprend même pas. Il leur est difficile de constater que leur bien-être (“buen-estar”) provient de la rapine, de la domination de l’être humain par d’autres êtres humains, de la domination implitoyable de la nature, de l’exploitation. La plupart des gens ne savent pas ou ne veulent pas savoir que cette exploitation a déséquilibré la nature et les sociétés. Ils ne savent pas ou ne veulent pas savoir que leur industrialisation est en partie responsable du changement climatique et voudraient maintenant que tous les pays fassent un effort pour empêcher les drames qu’auraient sans doute a souffrir la Terre et, partant, l’Humanité. Une minorité le sait. Elle comprend. Elle lutte. Elle cherche le moyen, comme nous, d’imaginer un écosocialismo et de commencer à le faire fonctionner. Mais il faudra du temps. Les vraies révolutions se font lentement. Pour y participer, il faut de l’humilité, de la patience et une grande capacité de travailler en équipe.

Andrés BansartComprendre le Venezuela, Paris, Le Temps des Cerises Editeurs, 200 pages, 15 euros, publié le 21 octobre 2016.

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« Les 10 victoires du Président Nicolás Maduro en 2016 », par Ignacio Ramonet

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Début 2016, tout semblait bien complexe pour les autorités de Caracas.  Et cela principalement pour trois raisons : 1) L’opposition néolibérale avait remporté les élections législatives de décembre 2015 et contrôlait désormais l’Assemblée Nationale ; 2) La chute des prix du pétrole, la principale ressource du Venezuela,  avait atteint son plus bas niveau dans les dernières décennies ; 3) Le président des Etat Unis, Barack Obama, avait signé un Ordre exécutif déclarant le Venezuela une « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et pour la politique extérieure des Etats-Unis »
C’est-à-dire, dans trois domaines décisifs  – politique, économique et géopolitique – la Révolution bolivarienne semblait à la défensive. Tandis que la contrerévolution, autant intérieure qu’extérieure, pensait avoir enfin le pouvoir à portée de la main.

Le tout dans un contexte de guerre médiatique de longue durée contre Caracas,  commencée avec l’arrivée à la Présidence d’Hugo Chávez en 1999, qui s’est intensifiée en avril 2013 et a atteint des niveaux inouïs de violence depuis l’élection du Président Nicolás Maduro.

Ce climat d’harcèlement médiatique agressif et permanent a produit une désinformation insidieuse sur le Venezuela, semant la confusion même chez de nombreux amis de la Révolution  bolivarienne. En particulier car dans cette ère de la « post-vérité », la pratique du mensonge, de la fraude intellectuelle et de la tromperie manifeste n’est  sanctionnée par aucune conséquence négative, ni sur la crédibilité, ni sur l’image.

Tout vaut, tout sert dans cette « ère du relativisme post-factuel », et même les faits ou les données les plus objectifs ne sont pas pris en considération. Même l’argument – si évident pour le Venezuela – du complot, de la conjuration, de la conspiration, n’est pas accepté.  Le nouveau discours médiatique dominant dénonce et ridiculise d’avance « le prétendu complotisme » comme un argument inacceptable de « récits à l’ancienne »,  non recevable…

Tout, donc, au début de l’année 2016, semblait difficile pour le Président vénézuélien.  A un point tel que le bancal opposant néolibéral  Henry Ramos Allup, enivré pas sa majorité parlementaire, a osé assurer en janvier 2016, dans son premier discours comme Président de l’Assemblée Nationale, que « dans un délai de mois de six mois » il chasserait Nicolás Maduro du pouvoir. En s’inspirant sans doute du coup d’Etat institutionnel contre la Présidente Dilma Rousef, au Brésil, et misant sur la victoire dans un éventuel référendum révocatoire.

Ainsi allaient les choses quand le Président Maduro, dans une séquence magistrale que personne n’a vu venir dans le jeu d’échecs qui se déroulait – et conformément à la Constitution – a surpris tout le monde.  Il a renouvelé, comme il en avait le droit, les membres du Tribunal Suprême de Justice (TSJ), instance supérieure du pouvoir judiciaire, dont la Salle Constitutionnelle a le dernier mot en matière d’interprétation de la Constitution.

L’opposition, imbue de sa superbe, a commis alors deux erreurs majeures :

  1. Elle a décidé d’ignorer les avertissements du TSJ et a admis en séance trois députés de l’état d’Amazonas dont l’élection en décembre 2015 était l’objet de suspension pour irrégularités.  Devant cet affront, le TSJ a évidemment proclamé la non validité des décisions de l’Assemblée Nationale en raison de la présence en séance de trois députés « non élus régulièrement » .  En fait, le TSJ a déclaré l’Assemblée en désobéissance (desacato) et en conséquence, a décidé  que  « toutes ses décisions seraient considérées nulles».  Ainsi, par ses propres erreurs, l’Assemblée non seulement n’a pas réussi à légiférer ni à contrôler le Gouvernement, mais bien au contraire, comme l’ont reconnu des spécialistes renommés en droit constitutionnel, elle s’est annulée elle-même, a dilapidé son pouvoir est s’est auto-dissoute. Cela a été la première grande victoire de Nicolás Maduro en 2016.
  1. Dans son obsession de renverser le Président, l’opposition anti-chaviste a également décidé d’ignorer ce que stipule la loi (article 72 de la Constitution)  sur les étapes indispensables et les exigences juridiques pour la tenue d’un référendum révocatoire en 2016.  L’opposition a également connu un important échec sur ce point.  Et ce fut une autre grande victoire de Nicolás Maduro.

Malgré cela, vers mars-avril 2016, tout est devenu de plus en plus complexe. Car aux offensives habituelles des forces hostiles à la révolution bolivarienne est  venue s’ajouter une sécheresse impressionnante, la deuxième en importance depuis 1950, et une canicule, résultat du  phénomène El Niño. Or au Venezuela 70% de l’énergie provient des centrales hydroélectriques, dont la principale dépend du barrage El Guri.  Et avec l’absence de pluies, les niveaux de ce barrage ont diminué jusqu’à atteindre presque le niveau minimum.

La contre-révolution a tenté de profiter de ces circonstances pour multiplier les sabotages électriques, cherchant à créer un chaos énergétique, la colère sociale et des manifestations.  Le danger a été grand, car au problème électrique s’ajoutait le manque d’eau potable, conséquence de la sécheresse persistante, ….

Mais une fois de plus le Président Maduro a réagi rapidement en prenant des mesures radicales : il a décidé le remplacement de millions d’ampoules à incandescence par des ampoules à faible consommation d’énergie ; il a ordonné le remplacement des vieux climatiseurs par d’autres moins gourmands en énergie ;  il a décrété la demi journée de travail dans l’administration publique et mis en œuvre un plan national spécial de consommation d’électricité et d’eau.

Grâce à ces mesures audacieuses, le Président a réussi à éviter l’effondrement énergétique.  Et obtenu une de ses victoires les plus populaires de l’année 2016.
Un autre des problèmes importants que le Gouvernement a du affronter (peut-être le plus grave) – conséquence en partie de la guerre économique contre la révolution bolivarienne – est l’approvisionnement alimentaire. Il faut rappeler qu’avant 1999, 65% des vénézuéliens vivaient en situation de pauvreté et seulement 35% pouvaient bénéficier d’une bonne qualité de vie. C’est-à-dire, sur 10 vénézuéliens, seulement 3 mangeaient régulièrement de la viande, du poulet, du café, du maïs, du lait, du sucre… Tandis que pendant les 17 dernières années la consommation alimentaire (grâce à l’investissement social massif de la Révolution) a augmenté de 80%.

Ce changement structurel explique par lui-même pourquoi subitement la production nationale d’aliments, bien plus importante qu’on ne le croit, est devenue insuffisante.

Avec l’augmentation massive de la demande, la spéculation a explosé.  Devant une offre structurellement limitée, les prix se sont envolés vertigineusement.  Et le phénomène du marché noir ou « bachaqueo » s’est propagé : acheter les produits subventionnés par le Gouvernement à des prix inférieurs à ceux du marché pour les revendre à des prix supérieurs à ceux du marché. Ou les « exporter » massivement aux pays voisins (Colombie, Brésil) pour les revendre au double ou au triple du prix subventionné.  Ainsi le Venezuela se « vidait » de ses dollars – de moins en moins nombreux en raison de l’effondrement des prix du pétrole – pour nourrir les « vampires » qui dépouillent les plus humbles des produits de base pour s’enrichir de façon spectaculaire.

Une telle immoralité ne pouvait continuer. Une fois de plus, le Président Maduro agit avec fermeté.  D’abord – très important – il a changé la philosophie de l’aide sociale. Et il a rectifié une erreur majeure commise par le Venezuela depuis des décennies.  Il a décidé que l’Etat, au lieu de subventionner les produits, devait subventionner les personnes. Pour que seulement les pauvres, ceux qui en ont réellement besoin, puissent avoir accès aux produits subventionnés par le Gouvernement. Pour tous les autres, les prix des produits sont les prix justes fixés par le marché.  Ce qui évite la spéculation et le bachaqueo.

Et la deuxième mesure décisive: le Président a annoncé que désormais le Gouvernement orienterait  tous ses efforts vers le changement du modèle économique du pays, passant d’un « modèle rentier » à un « modèle productif ».  Et le Président a défini ce qu’il appela les « quinze moteurs » pour dynamiser l’activité économique tant du secteur privé que du secteur publique et de l’économie communale.

Ces deux décisions essentielles ont convergé dans une création originale, imaginée par le Président Maduro: les CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production) qui constituent une nouvelle forme d’organisation populaire.  Foyer après foyer, les représentants des communautés organisées remettent des sacs pleins d’aliments à un prix régulé.  Beaucoup de ces aliments viennent d’ailleurs de la nouvelle production nationale.  Les CLAP devraient approvisionner pendant les prochains mois de 2017 environ quatre millions de familles à revenus modestes.  Garantissant ainsi l’alimentation du peuple. Et signant donc une nouvelle grande victoire du Président Maduro.

Une autre victoire non moins importante en cette difficile année 2016 est le taux record des investissements sociaux, qui représentent 71,4% du budget national.  C’est un record mondial.  Aucun autre Etat au monde ne consacre presque les trois quarts de son budget à l’investissement social.

En matière de santé, par exemple, le nombre d’hôpitaux a été multiplié par 3,5 depuis 1999.  Et le montant des investissements dans un nouveau modèle humain de santé publique a été multiplié par dix.

Dans le cadre de la Misión Barrio Adentro, dont l’objectif est l’accès aux soins des malades des zones urbaines les plus modestes du pays, ont eu lieu presque 800 millions de consultations et on a sauvé la vie de presque 1.400.000 personnes.  Les facultés de médecine ont formé 27.000 médecins et 30.000 autres doivent obtenir leur diplôme en 2017.  Huit états du Venezuela sont couverts à 100% par la Mission Barrio Adentro, alors que l’objectif fixé était de six états.

Une autre victoire sociale fondamentale, non mentionnée par les grands média dominants, concerne les retraites.  Avant la révolution, seulement 19% des personnes en âge d’être retraitées recevaient une pension, le reste subsistait souvent dans la misère ou à la charge de leur famille.  En 2016, 90% des personnes en âge d’être retraités reçoivent une pension, et cela même s’ils n’ont pas pu cotiser à la Sécurité Sociale pendant leur vie active.  Un record en Amérique du Sud.

Une autre victoire spectaculaire –   une fois de plus non mentionnée par les média dominants-  est celle de la  Misión Vivienda,  dont le but est de construire des logements sociaux à prix régulé pour les familles les plus modestes.

En 2016, cette Mission a remis 359.000 logements (à titre de comparaison, un pays développé comme la France a construit à peine 109.000 logements sociaux en 2015).  Il faut y ajouter les 335.000 logements rénovés dans le cadre de la belle Misión Barrio Nuevo, Barrio Tricolor.  Mission qui a reçu les éloges du génie de l’architecture Frank Gehry, créateur du  Musée Guggenheim de Bilbao et du Musée Louis Vuitton à Paris, qui a affirmé vouloir y participer.  Nous parlons donc de presque 700.000 logements sociaux en 2016.  Un chiffre sans équivalent dans le monde.

Depuis le début de son mandat, en 2013, le Président Maduro a déjà remis à des familles modestes presque un million et demi de logements.  Un record mondial passé sous silence par des média hostiles à la Révolution bolivarienne.  Et que même ses amis négligent parfois de mentionner.
Pour finir, rappelons quelques unes des victoires éclatantes obtenues dans le domaine géopolitique.  Par exemple, avoir empêché l’Organisation des Etats Américains (OEA), contrôlée par Washington, de condamner le Venezuela, comme le voulait le Secrétaire général de l’Organisation, Luis Almagro, en invoquant la Charte Démocratique contre le Venezuela.

Ou le succès du 27ème Sommet du Mouvement des Pays Non Alignés (MNOAL), qui s’est tenu en septembre 2016 au Centre de Conventiond Hugo Chávez, dans l’île de Margarita, en présence de nombreux Chefs d’Etat et de Gouvernement et de représentants de cent vingt pays qui ont manifesté leur solidarité avec le Venezuela.

Mais la principale victoire du Président Maduro en ce domaine a été la réussite inouïe de l’accord entre les Pays OPEP et NON OPEP pour une réduction concertée des exportations de pétrole, fruits de nombreux voyages du Président en quête de cet objectif.
Cet accord historique, signé en novembre 2016, a immédiatement freiné la chute du prix des hydrocarbures, qui s’effondrait depuis le milieu de l’année 2014, quand le prix dépassait 100 dollars le baril.
Grâce à cette victoire capitale, le prix du pétrole, qui était de 24 dollars en janvier, dépassait  45 dollars fin décembre 2016.

Ainsi, pendant l’année la plus dure et la plus longue, pendant laquelle nombreux ont été ceux qui ont misé sur son échec, le Président Nicolás Maduro, déjouant tous les pièges et toutes les difficultés, a montré sa taille exceptionnelle d’homme d’Etat.  Et de leader indestructible de la Révolution bolivarienne

Ignacio Ramonet

Source: Telesur http://www.telesurtv.net/opinion/Las-10-victorias-del-presidente-Maduro-en-2016-20161231-0028.html

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Se battre dans les cordes : les leçons de l’année 2016 au Venezuela

tecl-3C’est décembre, et contre tous les pronostics majoritairement défavorables, nous sommes toujours debout. Beaucoup, chez nos amis comme chez nos ennemis, prédisaient que nous ne passerions pas le premier semestre de l’année. En janvier 2016, les couloirs et les réunions bruissaient de la rumeur suivante : on nous donnait 6 mois, au-delà ce serait  le néant. Juin 2016 se profilait comme l’horizon indépassable de l’aventure révolutionnaire; on ne se projetait même pas en 2017. Or nous sommes toujours là, avec des projets pour l’année à venir qui sera, comme chaque année la plus difficile du processus révolutionnaire. Nous sommes là, certes,  mais dans quel état ? Poussés dans les cordes… Dans le contexte qui est le nôtre ce n’est déjà pas si mal. Nous serions KO si les choses en étaient allées autrement. Autant de coups assénés auraient dû nous faire plier ; certains diront que c’est le cas, mais je crois que non ; pas encore.

Je ne suis pas un optimiste invétéré. J’ai une vie  modeste, je loue une chambre dans une maison que nous partageons à plusieurs ; j’ai peu d’affaires personnelles : quelques livres, un service à maté, une valise de mon arrière-grand-mère ; et mes ressources suffisent à subvenir à mes besoins. Je ne me plains pas, je vis de ce que j’aime : écrire et militer. C’est un luxe. Le monde qui m’environne et à partir duquel je pense et j’agis, n’offre pas beaucoup de raisons d’être optimiste : nous sommes frappés, et même si nous restons debout nous sommes sérieusement amochés…

J’aime l’univers de la boxe ; j’y fais référence car la dynamique politique vénézuélienne me fait penser à une série d’assauts : certains servent à user et affaiblir, d’autres visent le KO. Mais beaucoup ont été donnés dans le vide, d’autres étaient aussi usant pour un combattant que pour l’autre et ne servaient in fine qu’à ennuyer le public, à l’éloigner du duel, comme s’il n’avait face à lui que deux boxeurs usant de trucs de catcheurs plutôt que cherchant à se battre à la loyale. C’est ce qui s’est passé cette année ; et s’il y a bien quelque chose de pire que d’être acculé dans les cordes, c’est de se battre face à des tribunes qui se vident. Comment faire revenir nos supporters ? C’est la question à mille €uros.

Le premier objectif de la révolution, annoncé au peuple et mobilisant des milliers de personnes, était de changer les règles du jeu. Les plus désarmés se sont fédérés autour d’un projet et d’un leadership et ont contribué à refonder la politique. Le problème, qui est devenu tendance, c’est que peu à peu certains  -d’aucuns diraient en quantité infinitésimale-  se sont transformés en ce que nous avions pour but de combattre ; un peu comme si la vague se retournait contre nous pour nous noyer. Je dis « nous » pour parler d’un mouvement de masse appelé chavisme, fait de passions contraires, de nuances de joie et de tristesse, de quartiers en ébullition et de bureaucrates addicts au dollar. Ce serait trop facile de ne voir le mal que chez l’autre. Il y a bien sûr des contradictions, et c’est avec elles que se construit le projet révolutionnaire. L’ennemi a voulu en tirer profit  pour mener le pays au bord de l’explosion et de la guerre civile. Il n’y est pas arrivé malgré l’importance des ressources mobilisées pour ce faire.

Ecrire « C’est décembre, et contre tous les pronostics majoritairement défavorables, nous sommes toujours là » est déjà en soi une victoire, un autre round où ils ont été inefficaces; le plus décisif de tous.

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Faire le bilan à ce jour c’est le faire à un an de la défaite électorale la plus significative du chavisme, celle des élections législatives. C’est arrivé le 6 décembre 2015 avec un  résultat qui, même s’il était pressenti, a déjoué les pronoctics avec des chiffres inespérés. Les jours précédents on parlait de légères différences mais surtout pas de majorité qualifiée en faveur de la droite. L’annonce des résultats  fut une véritable douche froide : ils montraient que le chavisme, jusqu’ici gagnant de toutes les joutes électorales, pouvait perdre. Et perdre sérieusement. Cela a eu des conséquences sur les diagnostics postérieurs, sur le pessimisme des générations grandies dans cet univers de victoires permanentes, différentes en cela de celles des autres pays souvent confrontées à la déroute et à la résistance.

Une question surgit obligatoirement à un an des élections : avons-nous changé ? En réalité, je pense que non : ni chez les dirigeants, ni à la base du chavisme  -constitué des communes, du mouvement social, des intellectuels, bref tout ce qui n’est pas organiquement ou idéologiquement dépendant du PSUV , même s’il y a des liens-. Toute défaite implique un changement : Hugo Chavez parlait des 3 R. , révision, rectification et redémarrage. Cependant les 2 univers, constitutifs de l’indispensable unité, ont poursuivi  en terrain connu, ce qui s’est révélé finalement insuffisant. La sphère dirigeante a pu conserver le pouvoir malgré les assauts putschistes, et le mouvement communal/populaire a suivi son processus sectoriel et local. L’ordre révolutionnaire tendait à sa reproduction et non à son dépassement. La révolution dans la révolution n’a pas pu émerger.

Un approfondissement pouvait uniquement venir de la base du chavisme. Le problème à ce jour est qu’elle ne s’est pas assigné cet objectif et n’a donc pas construit les outils pour ce faire. Sans pression il n’y a pas de changement, sans commandement il n’y a pas d’obéissance, sans envie de débattre  -et d’organisation pour le faire- il n’y a pas de conquête. Le mouvement populaire vénézuélien, qui n’est pas la même chose que l’organisation populaire, a une dette historique au sein de ce processus. Car les lignes de front, la prise de pouvoir populaire sur l’ennemi ne seront pas impulsées par la sphère dirigeante ; et ce pour une simple raison : ce n’est pas son projet ; en tout cas pas celui d’une majorité. Chavez l’a vu, l’a dit et a laissé un plan minutieux et précis pour aider à avancer. Qui conduira le processus vers cet objectif ? Très peu, comme on peut le voir ; et sans rapport de force interne.

Ce schéma a permis malgré tout de rester dans les cordes, de supporter les crochets et de rendre quelques uppercuts. La tentative de coup d’Etat fin octobre en a été la preuve la plus flagrante : la droite en est restée désarticulée et sans force suite à sa course vers l’abîme. Après s’être rengorgée, elle est tombée dans le ridicule  (cf la  scène finale où Lilian Tintori s’enchaîne au Vatican!). Il faut le redire encore et encore, un des grands avantages du chavisme a été historiquement d’avoir face à lui la médiocrité de la droite,  son incapacité à construire une hégémonie, des leaderships solides, une unité pragmatique, etc…

Le problème fondamental a été et est toujours l’économie, cible de toutes les attaques, maillon faible du chavisme, autant dans les faits que dans les perspectives. Dans les faits parce qu’effectivement le processus révolutionnaire a retardé la transformation de l’appareil productif. C’est cette étape que devait mener à bien Hugo Chavez lui-même. Je ne juge pas à la légère : transformer des dispositifs construits durant un siècle au service exclusif de la rente pétrolière n’est pas chose aisée ; il s’agit de quelque chose de plus profond qui relève même du culturel. Des choses ont été faites, insuffisantes certes mais bien réelles : des expropriations, des nationalisations-clés  -l’industrie pétrolière par exemple-, des créations de nouvelles entreprises d’Etat ou communales, etc… Ce processus doit être étudié  minutieusement tant il est vrai que par manque d’expérience, de suivi, à cause de la corruption, ou d’une organisation verticale aux mains des militaires les résultats attendus n’étaient pas au rendez-vous. Côté perspectives, il n’y a pas lieu d’être optimiste : beaucoup de concessions ont été faites au patronat, à la banque et aux multinationales. Et c’est un des secteurs dirigeant du chavisme particulièrement en pointe qui a donné plus de pouvoir à ceux qui sont désignés comme les ennemis du peuple.

C’est donc sur le terrain de l’économie que se joue aujourd’hui la partie la plus complexe. Voilà pourquoi le débat politique ressemble plus à un match de catch et ses trucages : il faut évacuer toutes les menaces, les joutes verbales, les coups à la table et entrer dans le vif du combat, l’économie. Les inimitiés/amitiés sont floues, et quand la bourgeoisie essaie d’asséner un KO, les négociateurs chavistes sont plus préoccupés de chercher à terminer le match qu’à donner des coups…

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Il y a une autre hypothèse à examiner : le problème ne réside pas dans l’appareil productif mais dans les mécanismes de distribution, c’est-à-dire dans cet entrelacs qui va de l’importation jusqu’à l’affectation des produits sur leur lieux de vente finale. C’est là le cœur de la guerre économique, et c’est là qu’intervient la corruption comme protagoniste de cette même guerre. S’il est possible d’augmenter les prix illégalement  de créer des pénuries, de monter des réseaux parallèles de distribution, d’accaparer des produits dans les ports et les grands centres de stockage, de surfacturer, de détourner des camions et de leur faire passer illégalement la frontière avec la Colombie, c’est parce que dans ce plan de déstabilisation il y a des éléments actifs de la Révolution. Cela conditionne un autre débat : qui peut mettre en œuvre et en toute transparence les mesures nécessaires et décisives, comme par exemple la nationalisation de secteurs clés de l’économie ?

Il n’y a pas d’autres remèdes que la prison pour punir la corruption. Même si cela implique de mettre derrière les barreaux des hommes-clés de la révolution. Alvaro Garcia Linera l’explique très bien : la corruption pervertit un des aspects majeurs d’un processus révolutionnaire : la force morale.

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C’est décembre et des élections approchent : trois dans les deux ans qui viennent, dont l’élection présidentielle. La dynamique politique va reprendre le dessus avec ses candidats, ses campagnes ; pendant ce temps le contexte économique ne semble pas donner des signes d’amélioration, hormis sur les accords entre pays pétroliers qui laissent présager une augmentation du prix du barril. Ca fait trois ans d’augmentation des prix, de pénuries de produits de première nécessité, d’attaques sur la monnaie nationale… Cette crise n’est pas similaire à celles des pays du cône sud avec leurs cortèges de chômeurs, de mendiants, de faillites de commerces et d’entreprises, mais elle mine insidieusement la vie quotidienne, elle sape les avancées du chavisme.

Je disais que je n’étais pas un optimiste invétéré. Les tendances ne sont pas bonnes. Il nous faut récupérer la majorité perdue, retisser les fils de l’hégémonie politique et culturelle, ce qui  veut dire ne pas se contenter de démonstrations de rue massives dont est toujours capable le chavisme. Ca passe aussi, par exemple,  par la révision des stratégies de communication ; par  des changements au sein du chavisme, par  le rôle des mouvements populaires et d’une nouvelle architecture révolutionnaire qui permette un débat interne fructueux et créateur.

Cependant, nous sommes toujours là, contre vents et marées. Ce que nous a légué Chavez est immense ; il s’agit ni plus ni moins que du plus important processus d’émancipation de cette ère politique sur le continent ; sans cela nous ne serions pas là où nous en  sommes. Aucun peuple n’est en capacité de supporter autant de coups s’il n’a pas opéré de transformation radicale. Jusqu’où peut-il résister ? C’est une « terra incognita » parsemée d’ hypothèses, de spéculations, de regards croisés de désirs, de colères et où se mêlent des héros, des traîtres, des camarades et des bureaucrates. Les analyses ne sont ni neutres ni objectives : ce que j’écris s’inscrit dans une perspective politique au sein de la révolution. Je fais le pari du développement du réseau communal, de la construction d’une organisation populaire nationale qui depuis le chavisme soit en capacité de créer les rapports de force qui permettront de redresser le cours des choses ; qui défende les acquis de la révolution et crée les tensions créatives ; qui tisse l’unité tout en créant les conditions du débat interne constructif. C’est à ça que nous nous attelons, chaque jour.

Après tout écrire et rester les bras croisés ne serait guère chaviste.

Marco Teruggi

Photo: Vicent Chanza

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2016/12/13/pelear-contra-las-cuerdas-lecciones-del-2016-venezolano/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

URL de cet article : http://bit.ly/2ikLxwl

L’étrange crise vénézuélienne

Marco Teruggi

pibasEn Argentine le mot « crise » est synonyme de commerces en faillite, de milliers et de milliers de collecteurs de carton, d’ordures comme butin, d’épargnes perdues, de chômage massif, de pillages spontanés et planifiés, la pauvreté – cette immense douleur –qui s’abat sur les villes, les quartiers populaires et les campagnes, d´émigration des classes moyennes, de vol ouvert de banquiers et de politiciens. Ce mot signifie aussi pour beaucoup : organisation populaire, occupation de tout ce qui peut être occupé, piquets, insurrections de pauvres, une trame collective qui s’étend comme urgence et stratégie. Pour le sens commun national, voilà ce que semble recouvrir, à gros traits, le terme de crise.

Quiconque, depuis l’Argentine, imagine la crise vénézuélienne à travers ces images, se trompe. Une erreur produite par la désinformation planifiée par les monopoles de la communication, par des campagnes soutenues pour construire au sujet de la révolution un storytelling qui l’assimile aux pires scénarios mondiaux. Le  Venezuela serait un mélange du 2001 argentin, et pire encore, un gouvernement dictatorial, un pays exsangue au bord de l’abîme humanitaire.

Or celle ou celui qui débarque au Venezuela se retrouve face à d’autres images. Il est vrai qu’il se forme des queues dans de nombreux supermarchés pour obtenir des produits à prix régulés, que les pharmacies répondent plus souvent “il n’y en a pas” que “oui”, et d’autres scènes qui font la crise. Face à cela surgit l’indispensable question : pourquoi ? Ce qu’on ne voit pas ici, c’est une armée de pousseurs de charrettes à la nuit tombée, des restaurants vides, des stores baissés avec des ventes au rabais, les images de la faim comme des ombres dans la rue. Au contraire il y a des centres commerciaux remplis de téléphones portables de dernière génération vendus à des prix exorbitants, des queues pour acheter des glaces. Et plus : des plages remplies, des bières glacées, une vie qui se déroule de manière instable mais loin de toucher le fond.

Moins d’abondance qu’avant ? Il ne pouvait en être autrement dans un pays pétrolier qui a disposé durant des années d’un baril à un prix très élevé, et qui fut utilisé – entre autres choses – pour démocratiser la consommation. Avec la chute des prix du pétrole, source première de revenus de l’économie et malgré la diversification croissante, il serait impossible qu’une partie des conquêtes ne reculât pas.

La crise existe mais ne ressemble en rien aux images argentines du mot crise. Il s’agit d’une économie sabotée avec une précision chirurgicale, comme stratégie pour briser les reins du chavisme. Il est bon de le répéter incessamment : la cause des choses est indissociable des choses elles-mêmes, la pénurie est le produit d’un plan politique, non de lois du marché. C’est ce que les grands médias et toutes les droites occultent avec minutie. Frapper et cacher le poing, pour accuser le chavisme ou le « régime » comme ils aiment dire.

***

Ce qui s’est passé il y a quinze jours fut exemplaire de la situation qui se vit. Trois faits se sont déroulés l’un après l’autre, sans laisser le temps de respirer. Le premier fut l’augmentation quotidienne du dollar illégal parallèle; le second fut la tentative de la part des gouvernements du Brésil, d’Argentine, du Paraguay et de l’Uruguay d’expulser le Venezuela du Mercosur; le troisième est le sabotage informatique qui a paralysé tout le système d’achats par cartes pendant vingt-quatre heures.

Rien que ce dernier fait a transformé Caracas – point de référence politique et de la vie collective – en chaos. Sans la possibilité de réaliser des transactions avec une carte bancaire, dans une période marquée par la difficulté d’obtenir du liquide pour cause de l’annonce de l’émission prochaine de nouveaux billets de montants plus élevés, la ville a connu des queues immenses, colères et angoisses. Ce n’était pas la faim qu’il y avait: c’était l’impossibilité de payer ce qu’on voulait consommer. Une fois le système normalisé, la consommation/consumérisme revint.

C’est un scénario complexe où beaucoup d’argent circule et où les commerces émergent aux coins de rue – celui qui sait comment capter l’argent qui circule par des voies parallèles peut devenir riche. La situation est dure, en particulier pour les plus pauvres, mais à des années-lumière de l’image d’un enfer d’où il faut partir parce qu’on ne peut plus y vivre. Ceux qui s’en vont sont dans leur immense majorité de classe moyenne (et de sa frange supérieure y compris), ils émigrent à Miami, Madrid, Santiago du Chili et laissent derrière eux, en général, des drames de riches. Ils le disent eux-mêmes : un journal raconte la tragédie d’un homme qui a abandonné sa maison de 300 mètres carrés dans la zone huppée de Caracas, sans pouvoir la vendre parce qu’il voulait être payé en dollars et qu’il n’a pas atteint son but. « Maintenant, poursuit l’article, les cadres qui ornent les murs de la salle à manger ne créent plus l’harmonie ».

Les pauvres par contre ne sont pas partis. Où aller ? Pourquoi partir ?

***

Il existe une dimension de la crise commune avec l’imaginaire argentin: l’organisation populaire pour construire des réponses. Parce que les besoins produits par la pénurie et l’augmentation des prix sont réels. Il fallait s’attendre à ce que le chavisme de base – cet immense tissu qui zèbre le pays – s’organise pour trouver des solutions. Hugo Chávez insista dès le premier jour sur la nécessité de donner forme à la démocratie participative et protagonique, il l’a répété chaque fois qu’il l’a pu, appelant le collectif les gens à une tâche stratégique, proposant à chaque étape historique des formes différentes : Comités de Terre Urbaine, Équipes Associatives de l’Eau. Missions sociales, Conseils Communaux, Communes, etc. Là où il existait un besoin, il fallait s’organiser.

C’est pour cela que la situation actuelle s’est transformée pour beaucoup en une possibilité de renforcer les niveaux d’organisation déjà existants, d’initier des expériences dotées de nouvelles vertus comme celle de ne plus dépendre du financement de l’État. Parce qu’il est vrai que beaucoup des expériences ont été appuyées économiquement par l’État – de quelle manière et avec quelles logiques mérite un autre débat – et que beaucoup d’organisations se sont créées sous la forme de projets présentés à des ministères pour recevoir des appuis.

On pourrait parler d’un saut qualitatif pour le dire avec les mots de Rodolfo Walsh quad il parle du peuple qui comprend qu’il compte uniquement sur lui-même. Mais même cela serait injuste : faute d’un gouvernement, à l’exception de certains dirigeants, qui se soit approprié le projet de transition au socialisme, la vérité est que la contradiction actuelle est une possibilité de travailler et d’avancer. Il existe des portes, des fenêtres par où entrer, des opportunités pour développer une politique dans les institutions, un champ immense sur tout le territoire pour jeter les bases de l’État Communal.

Le Venezuela n’est ni le visage de la faim, ni la société qui se défait. Le pays est ce débat et beaucoup d’autres. C’est une crise étrange où la vie trébuche et se relève, il n‘y a pas de milliers de pauvres au centre des villes, les restaurants et les plages restent bondés, et les plus touchés sont ceux qui, en général, se battent le plus. Des problèmes ? Oui : des tonnes. De même que les efforts pour les surmonter.

@Marco_Teruggi

Photo: Vicent Chanza

Traduction : Thierry Deronne

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2016/12/10/la-extrana-crisis-venezolana/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2016/12/20/letrange-crise-venezuelienne/

Comment dire l’École Florestan Fernandes ?

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Trois heures du matin. Des essaims de mains d’étudiant(e)s qui ont vécu ensemble trois mois intenses tracent des cœurs sur les vitres embuées d’une camionnette. Le compagnon de l’unité de transport du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans terre, habitué à vivre les adieux de ceux qui ne peuvent plus se séparer, assume avec philosophie sa tâche de ramener à l’aéroport de Sao Paulo des groupes successifs de la Xème Promotion de Théorie Politique Latino-américaine “Libertadoras de Nuestra América”, créatrice collective d’un clip chanté tous les matins.

Tous ceux qui ont eu le privilège de vivre une révolution en Afrique ou en Amérique Latine savent ce dont je parle : ici tout se reconnecte. Dans la « Florestan Fernandes », l’école construite par les Sans Terre, les bambous te mènent par des sentiers de terre humide. Leur grincement est le rythme de l’Histoire, parfois lente, qui ne s’arrête jamais. Une photographie troue la nuit : le front pensif d’Ernesto “Che” Guevara. Les arbres oublient les mains solidaires de stars de cinéma, d’intellectuels, d’ex-présidents et de paysans centenaires qui les ont mariés à la terre : ils cherchent le soleil. La pluie fait plus sombre, plus brillante la peau des briques montées l’une après l’autre par les volontaires du MST.

Le matin des centaines d’yeux regardent par les portes entrouvertes de salles grandes et petites. Ces voix d’un cours de matérialisme historique pourraient être celles d’une assemblée du Comité de Salut Public en 1789 ou d’une assemblée au Burkina Faso en 1984. Tant de concentration dans l’étude a fait que les étudiants ne se sont pas rendu compte tout de suite de l’irruption des zombis sortis d’une série de télévision nord-américaine pour expulser la violence inhibée sous Lula et Dilma. Ce ne fut qu’au bout de deux heures – me raconte Ana Cha de la coordination pédagogique – que la communauté étudiante a mesuré la gravité de l’intrusion des policiers tirant à balles réelles, agression rejetée en quelques heures par le monde entier et par la rapide arrivée à l’école d’un réseau spontané d’amis, de militants, d’artistes parmi lesquels Lula. Aujourd’hui, après le réveil en poésie et chants (“la mistica” comme on dit au MST), le compagnon bibliothécaire qui souffre de Parkinson et à qui les policiers ont cassé le bras, tente de lever un poing plâtré pour remercier une délégation de jeunes vénézuéliens qui lui offrent le “livre bleu” d’Hugo Chávez.

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Ici Marx et Marighella ne sont pas des figures de cire ou des pieds de page mais des concepts vivants de l’action politique, l’héritage vivant qui nous incombe à tous – dixit le capitaine Thomas Sankara. Le choc salutaire entre points de vue, expériences et savoirs fait de “La Florestan” une université d’avant le capitalisme, de cette époque où la science naissait au bord des fleuves, où les ponts entre « haut » et « bas » n’étaient pas rompus, comme l’explique l’historien Carlos Ginzburg.

On m’avait invité quelques semaines auparavant comme membre de l’Ecole Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre à donner un cours en anglais sur « Communication Populaire et résistances » : les concepts généraux, m’avait écrit Ana Cha, intéresseront les pratiques particulières. Nous intéressent votre expérience au Venezuela, la relation entre communication populaire et processus participatifs, votre manuel de production intégrale. Et ce matin, après plusieurs nuits d’insomnie pour réveiller mon anglais et une escale à Lima, je vois enfin mes compères d’Afrique, des États-Unis, du Canada, d’Amérique Latine. Ce dialogue total avec l’Afrique, leur dis-je en guise d’introduction, Chávez l’a voulu depuis le début. Son ultime lettre disait que nous n’avons plus rien à attendre de l’Occident et que nous devons espérer beaucoup du Temps pour assumer, enfin, notre destin commun.

Les lutteurs d’Afrique du Sud inaugurent les cours debout : le rythme lent de leur chant finit par nous unir tous en un chœur de paumes, de pieds, de gorges. Il y a beaucoup de syndicats, de réseaux de travailleurs de Californie ou du Minnesota, les militants patients de Zambie. Le compagnon du Québec avec qui nous découvrons un respect commun pour le documentariste Pierre Perrault (La Bête Lumineuse)La compagne d’Égypte qui avec son clairsemé mais passionné anglais réussit à répondre à toutes mes questions sur son pays. Le compagnon des États-Unis préoccupé par le fait que Telesur reste confiné aux réseaux de convaincus de gauche. La travailleuse syndicale venue de Palestine qui veut monter un atelier avec nous pour former les créateurs d’une réalité que les formes politiques connues ne permettent plus de médier. La compagne transgenre d’Inde qui me parle du documentaire qu’on prépare sur son récit de vie. La jeune fille qui étudie la philosophie à l’Université Centrale du Venezuela et qui ne sait pas encore comment elle usera de toutes ces connaissances au retour dans la Patrie. Ou la compagne de l’Île Maurice, qui sait tout de l’histoire morale et économique de Port-Louis et peut en trois mots dessiner la forêt précise des nègres marrons. Je t’écoute et je vois Haïti, lui dis-je. En effet notre créole est celui qui ressemble le plus à celui de Louverture, me répond-elleLes frères portoricains me montrent leurs reportages: La Gente de Abajo Habla: ¿quiénes somos ¨todos¨?, fruit d’une réflexion sur des années de militantisme de gauche (1). Ils sont venus du Ghana. Du Maroc. Du Népal. Du Pays Basque. Du Kenya. Du Sénégal. De Tanzanie. De Tunisie. Du Zimbabwe…

Dans les jours précédents, la roborative professeure des Etats-Unis Rebecca Tarlau a déployé les fondations de la philosophie marxiste. Elle a comparé les concepts économiques d’Adam Smith avec ceux de Karl Marx. Elle a expliqué la guerre de mouvement de Gramsci avec l’exemple d’éducateurs permamboucains du MST qui ont réussi á éloigner la peur insufflée par les médias pour se rapprocher des enseignantes traditionnelles et, sur la base du respect et de l’amitié, proposer de nouvelles pratiques éducatives. Non « bancaires ».

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Cours de Communication Populaire, 9-10 novembre 2016

J’introduis mon cours avec la projection du court-métrage “La Terre est à tous” réalisé en août 2016 au Venezuela au terme d’un atelier commun des Sans Terre et de notre École populaire de Cinéma (2).

Je poursuis avec quelques questions génératrices comme : “Qu’est-ce que l’information ?”, “Quelles sont les différences entre communication révolutionnaire et dominante ?”, “¿Comment fait le capitalisme pour effacer le travail ?”, en récupérant un petit peu de l’abondante philosophie sur l’art et la presse (Mao, Brecht, Boal, Benjamín, Mattelart…). Tout procède d’une idée : “ce n’est que d’une technique qu’on peut déduire une idéologie” (Althusser) ou, pour le dire avec Marcuse : “Une œuvre d’art n’est pas révolutionnaire parce que son contenu est révolutionnaire mais parce que sa forme est révolutionnaire”. Que signifie cela pour nous ? C’est simple : un média (ou une usine, un État, une université, une commune, etc…) n’est pas révolutionnaire parce que son discours l’est mais parce que son mode de production l’est (à savoir sa façon d’organiser le travail et la formation interne, de se lier à la population, de génèrer sa programmation, etc…).

Je dis aux compagnons qui fabriquent l’extraordinaire journal sans publicité commerciale Brasil de Fato (3) avec qui je me réunis deux heures à Sao Paulo : comme c’est étrange, nous assumons que tout travail politique, toute compréhension de l’Histoire suppose de mettre les cartes sur la table, d’ouvrir et de traiter les contradictions à partir du cerveau collectif, mais au moment de « communiquer » nous revenons à la forme commerciale, verticale, de vendre un message à un consommateur.

Dans la classe nous déconstruisons la monoforme planétaire du journal télévisé : un(e) présentateur(trice)–star dont la voix préétablie, en off ou in, modèle la plasticine d’une « réalité » réduite aux ultra-brefs plans de coupe.

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Inventer des techniques pour nous organiser, dixit Walter Benjamín, est la caractéristique majeure de l’art révolutionnaire (4). Nous projetons une actualité de Dziga Vertov qui dans l’Union Soviétique des années vingt montait le film à l’envers pour remonter le temps, de la viande du Marché Rouge à l’animal en train de paître (ou de la farine au champ de blé), pour démontrer au peuple analphabète que le prix révolutionnaire venait de l’absence d’intermédiaires. Objectif d’une information révolutionnaire : reconnecter les choses avec leur origine, leurs causes.

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Nous projetons le journal humoristico-dialectique de Santiago Álvarez qui aida tant la révolution cubaine avec ses spirales explicative de chaque problème subi par le peuple.  Spirale : mouvement de la conscience qui va s’élargissant. “Un cinéma au service la révolution exige surtout de montrer le processus des problèmes. C’est-à-dire exactement le contraire d’un cinéma qui se consacre fondamentalement à célébrer les résultats. Montrer le processus d’un problème est comme montrer le développement même de l’information, c’est  montrer le développement pluraliste de l’information.”  (Julio García Espinoza).

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Contrairement aux médias commerciaux, la communication révolutionnaire ne résout pas la réalité sur l’écran ou sur la scène mais reste une « oeuvre ouverte » pour que le peuple participe à la construction du sens et se mette en mouvement. C’est aussi pourquoi elle est toujours originale. Elle part toujours de quelque chose de nouveau parce que la réalité bouge à chaque instant, génère une forme nouvelle à tout moment. Elle a aussi un intérêt tout particulier à faire ce que ne font jamais les médias dominants : le suivi à lui seul permet d’extraire les leçons qui nourriront la construction d’autres organisations. Si la télévision dominante désorganise les clases dominées en les divisant, notre rôle est de les (ré)organiser.

Le jour suivant je parle du bilan de quinze ans de télévision communautaire au Venezuela, sorties de la répression et de la clandestinité grâce á la révolution bolivarienne (5). Nous ne sommes pas nés pour “concurrencer” les médias privés mais pour les dépasser qualitativement et contribuer á la naissance d’une autre société. Notre télévision communautaire n’est pas un studio fermé où on parle du quartier sur fond d’image du quartier… C’est la communauté qui se forme à chaque moment pour produire 70 % de la programmation. Le travail de l’équipe de la fondation communautaire est de veiller au bon état des systèmes de transmission et de former la population à tout moment pour que celle-ci soit la véritable actrice et productrice du média.

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Les 35 télévisions visitées durant une année par notre équipe de chercheur(ses) nous ont fait part de plusieurs autocritiques : privatisation du média par un groupe ou par une famille, manque de coordination, excès de jalousie territoriale, manque de volonté dans la formation d’équipes de production communautaire, manque de respect pour le matériel donné par l’État. L’empreinte du quasi-monopole du mode de production commercial de la télévision, de la radio ou de la presse (au Venezuela 85% des habitants regardent la télévision commerciale) a pour effet que de nombreux nouveaux médias imitent les dominants, éliminent la formation intégrale et oublient de créer leur agenda propre, original. Cependant et même si de nombreuses télévisions ne transmettent pas et restent invisibles par manque de ressources, ces années ont servi à valoriser la télévision communautaire comme la maison qui est la “nôtre”, comme un espace d’amitié et de collaboration libéré des normes commerciales, comme retrouvailles de mondes séparés par le capitalisme (vie et temps, ville et campagne, homme et femme, enfant et adulte…) et comme porte-parole des mouvements sociaux.

Aujourd’hui les collectifs proposent de résoudre la faible quantité de programmes produits en revenant aux dynamiques existant dans les communautés populaires : sport, musique, fiction populaire. Pour cesser de former un personnel qui finit par aller travailler dans le secteur privé, ils insistent sur la nécessité de présélectionner des participants qui ont déjà une trajectoire d’engagement dans un mouvement  social. Le rôle de l’État comme garant d’un équilibre dans le champ médiatique est réaffirmé au sens où on lui demande de salarier un groupe de trente permanents par télévision et davantage de suivi technique. Ce qui aiderait à éviter la commercialisation dans laquelle sont tombées tant de radios communautaires, et de gagner du temps pour rendre le média soutenable avec l’appui de formes économiques émergentes, communales entre autres…

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“El Tigre y el Venado” de Sergio Sibrián (El Salvador 2013)

Nous achevons la classe en étudiant quelques techniques : la manière d’interviewer – avec des fragments de « Harlan County »  (6) de Bárbara Kopple et du  « Tigre et le Cerf » de Sergio Sibrián (El Salvador), fruit du travail audiovisuel communautaire d’ACISAM et d’un atelier offert par notre École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, Théâtre et Télévision, couronné par le Prix du Meilleur Documentaire Latino-Américain au Sunscreen Festival, en Floride (7). “La Bataille du Chili” sert d’exemple de cohérence entre l’analyse marxiste et la méthodologie d’enquête et de tournage. Charlie Chaplin (“A dog’s life”) et Humberto Solas (“Lucía”) nous aident à subvertir la dramaturgie en faisant voir la différence entre « objectif » et « ·besoin profond » du personnage.

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Synopsis rédigés par les étudiants de la promotion Faris Odeh, du nom de l’enfant palestinien assassiné par l’armée israélienne.

Le jour suivant, Joao Pedro Stedile, un des coordinateurs nationaux du MST, économiste marxiste et humoriste professionnel, captive l’amphithéâtre en racontant le film de l’agriculture versus capitalisme. L’origine du mot humain, rappelle-t-il, est humus, le mot latin qui parle de la terre d’où nous venons avant d’être l’engrais de ceux qui viendront. Pendant la pause je raconte à Joao Pedro que dans les premières usines les travailleurs se rebellaient contre la grande horloge murale, détruisant à coups de marteau l’instrument de torture qui avait déplacé le soleil et la cloche de l’église féodale et qui les mesurait à présent en heures et en minutes.

L’information comme engrais

Humus = Humain ? N’est-ce pas l’heure pour les journalistes de briser les horloges murales de l’information-marchandise ? Pour faire la révolution dans l’information, ne devrions-nous pas redevenir “agriculteurs en politique” ? Quand je leur ai demandé “qu’est-ce que l’information ?”, les étudiants m’ont répondu « quelque chose qui s’envoie », « quelque chose qu’on reçoit », « quelque chose qu’on fabrique ». Je leur ai proposé d’oublier cette flèche unidimensionnelle qu’on nous enseigne encore dans les écoles de journalisme. Pour bien comprendre “l’information” voyons-la plutôt comme un besoin biologique, vital de notre cellule-nation : créer ses propres canaux d’information pour s’orienter dans le chaos de la globalisation. C’est pour esquiver les menaces, survivre, croître, se reproduire et trouver des alliés que la cellule-nation a tant besoin d’une information riche, intégrale, donc plurielle et différenciée – alors que la commerciale est trop peu nourricière, de plus en plus homogène, courte, superficielle, socialement inutile et destructrice. Si le socialisme a un futur, il se trouve dans la production d’un tissu dense, différencié de médias populaires et participatifs. Pourquoi ne pas inventer nos propres « nouvelles technologies » sans attendre que la globalisation nous les offre ? Beaucoup de mouvements sociaux ont déjà remis leurs départements de communication à ceux qui sortent de l’université hégémonique ? Bien, inventons une université de la communication sociale qui efface le paradigme de l’information-marchandise pour revenir à l’information comme engrais de la conscience et croissance de la cellule !

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L’espace local – communauté, commune, république – peut être la mesure idéale pour nous lier à l’universel. Le temps nouveau sera celui qui se sera libéré de la “concurrence” : le temps multiple de nous former comme communicateurs intégraux, de mener l’enquête participative, de la réalisation collective, du montage réflexif, le temps de rendre à la communauté l’image de son propre processus, le temps du feed-back pour critiquer et avancer… et le temps de relier tous ces espaces locaux – par exemple sous la forme d’un véritable télévision publique.

L’Histoire n’aurait-elle pas raison de nous effacer si nous n’étions capables que de répéter chaque jour  que « toute la presse est contre nous » et que « nous devons occuper davantage les réseaux sociaux » ? Comment ne pas voir que lorsque le mode de produire l’information parviendra à la raréfaction finale des grands monopoles privés, notre grande cellule – appelons-la république, nation ou peuple – cherchera tout canal qui lui tombe sous la main pour s’alimenter ? Qu’attendons-nous donc pour préparer le futur ? Combien de coups d’Etat médiatiques de plus attendrons-nous pour décider de faire ce qui ne peut plus attendre : rédiger une loi latino-américaine, puis mondiale, de démocratisation de la propriété des moyens de communication (8), remettre la totalité des ondes, concessions, fréquences et ressources aux organisations populaires, mettre en activité les écoles de la nouvelle communication sociale et monter un réseau de Centres Populaires de Culture dans tous les coins du territoire ?

« La Florestan » est notre université parce qu’elle génère des questions nécessaires alors que les autres continuent à donner des réponses à des questions que les gens ne se posent même pas.

Thierry Deronne, Venezuela, novembre 2016

thierryderonne6@gmail.com

Notes

(1)  Voir http://www.cdpecpr.org/desde-abajo

(2) “La Terre est à tous”, https://www.youtube.com/watch?v=NtxqSBOqFaI&t=84s . Blog de l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma : www.escuelapopularcineytv.wordpress.com

(3) Brasil de Fato / C P Mídias https://www.brasildefato.com.br/

(4) Exemple : les Sans Terre ont réalisé leur propre synthèse de Brecht y Boal 

(5) Voir l’enquête complète ici : https://escuelapopularcineytv.wordpress.com/2016/07/17/propuestas-al-cabo-de-un-ano-de-investigacion-sobre-la-televisora-comunitaria-en-venezuela/

(6) Harlan County de Barbara Kopple (Oscar du Meilleur Documentaire, USA 1976),  https://www.youtube.com/watch?v=5jtIwoGWdms

(7) “Le Tigre et le Cerf” de Sergio Sibrián, https://escuelapopularcineytv.wordpress.com/2013/02/20/fotos-el-tigre-y-el-venado-documental-de-sergio-sibrian-participante-de-la-escuela-popular-de-cine-es-estrenado-en-el-salvador/

(8) Comme le suggérait déjà Mac Bride dans son rapport à l’UNESCO en 1980, et comme les gouvernements progressistes d’Argentine, de Bolivie ou d’Équateur ont tenté de le faire à travers des textes de loi même si ceux-ci ne sont pas encore passés dans la réalité.

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Le peuple sait toujours pourquoi il chante

golpe-11C’est la fin de la saison des pluies au Venezuela. Il pleut presque tous les jours, en général vers quatre heures de l’après-midi. Il tombe ce qu’on appelle un tonneau, un dense courant d’eau, les trombes rendent sourd, et dans cette chute d’eau il y a un peu d’air, comme la pluie décrite par Vladimir Maïakovski lors de son séjour à Cuba. Chaque fois que cela arrive et que je suis à la maison la chienne devient folle, les chambres, la cuisine et la salle à manger suintent, nous nous répartissons les seaux stratégiquement, et il semble même faire froid. Je profite de ces après-midis pour écrire un peu et m’interroger : que dire que je n’ai pas dit encore ? Comment aborder sous un angle nouveau une réalité aussi complexe que le processus vénézuélien ? Il est indomptable, personne ne sait la vérité de la révolution. C’est pour cela qu’on écrit autant.

Aujourd’hui est une de ces après-midis. Je suis encore á Caracas, avec la sensation qui reste du coup d’État démonté. Il n’y a plus de soubresauts politiques – le peu qui reste ressemble plus à un aboiement lointain, pathétique – c’est depuis l’économie que la bataille a repris. Du lieu exact où nous sommes faibles, structurellement faibles, d’où on voit les coutures du chavisme – on voit même les os. Là où il y a moins d’épique, mais des négociations à huis-clos, des clauses en petits caractères. Il faut tailler si fin le crayon que l’économie s’éloigne des maisons communes pour devenir le monopole des experts, une régression dans ce processus. Il faut s’asseoir pour lire, chercher les pages de moindre rhétorique politique et de plus de donnés économiques, comprendre ce qui se passe dans le domaine de la production, de l’importation, des finances, des surprix, des maisons de change, etc. Le Che demanda à être Ministre de l’Economie et de l’Industrie à Cuba, me rappela un jour Vicente Zito Lema, en parlant du Venezuela et de l’importance de l’économie dans tout processus de transformation. La relation entre infrastructure et superstructure n’est pas linéaire mais les retards peuvent coûter cher.

C’est une évidence, à ce stade du déploiement de la contre-révolution, que le volet le plus efficace et le plus criminel de son plan a été l’attaque économique. De même que depuis la direction on n’a pas pu apporter de réponse, au-delà de parades tactiques – importantes comme toute parade, mais insuffisantes. Cette sphère a pénétré les autres : la psychologique, la morale, la politique, l’idéologique, répandant un poison qui sape l’accumulation de forces chavistes à la base. L’attaque a visé à désarticuler le lien entre la direction et le chavisme de la rue, à susciter une destruction prolongée qui ouvre un abîme entre la réalité matérielle et la conscience populaire. Ils ont réussi en partie. Cette partie qu’ils ont démontée, cependant, ne suffit pas : il existe 35% de chavisme dur dans le pays, qui ne cède pas sous la marée des coups. Le politique est fort : il a résisté aux effondrements matériels.

Il n’y a pas de majorité comme à d’autres époques. La retrouver est un des défis principaux qui passe par la politique de la communication et centralement par l’économie – il n’y aura pas de mot qui prenne l’envol s’il ne reste proche de la réalité matérielle. Le quotidien doit cesser d’être incertitude, une impuissance face aux chiffres de prix et de dollars qui font de tout calcul futur un exercice de violence. La droite a développé une grande adresse dans cet exercice, elle nous place sur son terrain, et nous y sommes perdants. Elle l’a prouvé une fois le Coup d’État dégonflé : un dialogue se noue pour éteindre l’imminente confrontation, mais le bal de la spéculation reprend aussitôt. Le jour même où débutait la négociation nationale entre les deux parties, le dollar parallèle grimpa de 1417 à 1501 bolivars, et c’était un dimanche, journée sans activité boursière. En un mois et demi le dollar a monté de 1.000 à 2.000 bolivars. Après trois ans de guerre on continue à jouer au ballon économique.

***

– Pourquoi ne nationalisez-vous pas certaines importations ? demandent des compagnons qui passent par le Venezuela. Ce ne serait pas une mesure socialiste mais une décision qui découle de l’analyse du circuit décrit dans de nombreux articles : les grands entrepreneurs obtiennent les dollars préférentiels délivrés par l’État – 10 bolivars pour 1 dollar dans 80% des cas – surfacturent ce qu’ils importent, accaparent et montent des réseaux de distribution parallèle pour fournir le marché parallèle avec des prix de vente liés au dollar en noir. En d’autres mots ils captent les dollars que génère l’État à travers le pétrole, importent, ne produisent pas et tirent les fils des pénuries. Ils font pression sur la population, les moyens entrepreneurs, la vie quotidienne. Pourquoi, face au parasitisme structurel de cette bourgeoisie l’État ne prend-il pas le contrôle de certaines importations stratégiques ? Ce serait une manière de contrôler la principale source d’attaques dans la plus complexe période de la révolution, á quelques mois du début d’une nouvelle course électorale.

Les analyses politiques sont souvent un mélange d’informations de plusieurs sources, de points de vue théoriques, de comparaisons historiques, de désir, de conversations, d’analyse, d’intuition et de quelques choses de plus, bien sûr. Bref, pour ma part, j’ai une hypothèse. Dans ce cas l’irrésolution face au nœud gordien tient à la complexité même de la direction du chavisme. Ce n’est pas dans les bases qu’il faut chercher la réponse sur ce point précis mais parmi ceux qui ont tenu les fils de la politique économique, ce qui n’est pas non plus la totalité de la direction. Il y a deux luttes en haut : certains veulent sortir du labyrinthe avec des mesures néo-libérales soutenant des politiques sociales – certains dirigeants l’ont déjà écrit. D’autres sont partie du commerce des importations, de manière directe avec des entreprises d’importation ou à travers des pourcentages. On trouve aussi des compagnons qui voient une issue par la gauche – c’est-à-dire chaviste – sans corrélation suffisante pour impulser cette voie.

On pourrait dire qu’une telle mesure de nationalisation n’est pas nécessaire en réalité. Ce dont il s’agit est de réguler ce qui existe déjà : le problème ne serait pas l’architecture d’importations mais le manque de contrôle sur celle-ci. Ce problème présente une autre complexité : l’exercice de l’autorité traverse un moment d’incertitude. Qui inspecte/surveille qui ? Qui en possède la capacité ? Un problème qui touche inexorablement à celui de la corruption, cette eau qui oxyde l’indispensable force morale. Les pieds d’argile. La corruption s’unit à la politique : les révolutions ont des traîtres, des opportunistes, des infiltrés, qui face à une possible défaite – comme celle qu’on a vécue cette année – sortent les canots de sauvetage pour prendre la fuite. Comment combattre cela ?

Je pourrais donner d’autres exemples, comme celui de la dette extérieure ou du comportement face au dollar parallèle. Des décisions macro-économiques aux mains de la direction. Les articles ne servent pas à grand-chose : il faut construire raison et force. Par le haut et par le bas. Et se regarder dans la glace pour se demander, que fais-je pour que le futur ressemble à ce que je souhaite ?

***
vicent-chanza-11Dans le fossé entre économie et conscience populaire jouent des facteurs subjectifs, culturels, des possibilités réelles. Par exemple, qu’’y a –t-il hors du chavisme ? Un abîme. Peut-on pousser une majorité à voter pour l’abîme ? C’est ce que tente la droite qui cherche à conquérir par le désespoir le vote des pauvres. Pour comprendre jusqu’où on résiste il faut se submerger, là où est le thermomètre populaire. C’est lui qui explique pourquoi les appels au pillage n’ont pas eu de réponse, pourquoi les rues restent pleines de chavisme quand l’appel au coup d’État s’élève comme une inondation prête à crever. Certains diront que ceux qui vont y vont par obligation, un argument disséminé au Venezuela et en Argentine pour masquer le mépris historique envers le peuple. Cet argument comme celui de dire que la révolution n’a été possible que grâce au pétrole, est un regard qui n’appartient pas qu’à la droite.

Les profondeurs sont complexes. Il existe un tissu de mouvements sociaux, de partis hors du Parti Socialiste Uni du Venezuela, et un univers étendu d’organisations populaires présent sur tout le territoire avec une force majeure dans certaines régions – les llanos, par exemple : une force organisée que peu de processus politiques sur le continent possède. La limite est que la majeure partie de ces expressions sont locales et sectorielles, elles sont nées ainsi et ne se projettent pas – à quelques exceptions près – au-delà. Et la rénovation á l’intérieur de la révolution devrait venir de ces eaux-là. C’est ici que se construisent des leaderships authentiques, des processus de production autogestionnaire, etc. Le chavisme a besoin que cet acteur se transforme en sujet protagonique, dispute le pouvoir, se déploie au-delà de ses limites.

Ce sont quelques éléments pour comprendre la complexité du processus, son labyrinthe, lire ce qu’il y a entre la pluie, ce que laisse chaque nouvelle tempête, comme une sorte de bilan sur bilan. C’est pourquoi j’aime passer ces après-midi sous les trombes d’eau, quand j’ai le temps. Je peux lire, écrire, regarder des photos, me rappeler que depuis que je vis dans ce pays le peuple a toujours chanté. Et il n’est pas fou. Il sait pourquoi il chante.

Texte : Marco Teruggi
Photos : Vicent Chanza
Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2016/11/21/el-pueblo-sabe-siempre-por-que-canta/

Traduction : Thierry Deronne

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Pourquoi devrais-je revenir sur mes pas ? La lutte d’une femme vénézuélienne, par Katherine Castrillo

Haydee Berroterán Foto: Milangela Galea“Fini de regarder des telenovelas, nous allons monter nos entreprises de production sociale” dit Haydee Berroterán à un groupe de femmes afro-descendantes de Barlovento, état de Miranda. C’est ici que toutes les semaines, elle les forme: ateliers de genre, de santé sexuelle et de grossesse adolescente. Elle aide à organiser des réunions où la communauté identifie ses forces et ses besoins pour tracer des plans d’action. Longues, longues journées, mais il reste toujours un peu de temps pour se baigner dans l’eau claire de la rivière avec Anderson, son allié, son ami, son fils de vingt-et-un ans, handicapé physique et moteur depuis un accident à neuf mois.

Haydee est née et a grandi à Curiepe, ce village et cœur la région de Barlovento, d’où les  tambours rebelles appellent San Juan tous les 24 juin. Cette force vit dans son corps : pour elle, le travail commence à quatre heures du matin pour ne plus s’arrêter. Très tôt commencent les réunions avec d’autres femmes qui comptent des personnes handicapées dans leur famille, suivies des assemblées auxquelles elle assiste en tant que porte-parole du Conseil Présidentiel pour les Personnes Handicapées, sans oublier le « point de rencontre » où elle conseille une soixantaine de femmes. “Maintenant je me suis plongée dans un autre problème : l’organisation communale pour améliorer le système de transport”, dit-elle en souriant comme si c’était une facétie de plus dans sa longue liste de militance au quotidien.

“Ma militance a commencé quand j’ai emmené Anderson au centre de développement infantile. C’était un centre d’équinothérapie. A ce moment j’ai compris l’importance que d’autres mères aient le même accès que moi à ce type de justice sociale. Cela ne pouvait rester le privilège de quelques-uns. Il fallait sortir de l’anonymat tous ces enfants jusque-là exclus des soins à cause des limites économiques de leurs parents. C’est ainsi que je me suis mise en mouvement, que j’ai commencé à parler avec d’autres femmes et nous nous sommes rendu compte que nous étions de nombreuses mères partout à vouloir visibiliser notre situation, à chercher des solutions, nous étions déjà un mouvement à l’échelle nationale ! Avec tout ce que nous commencions à faire, je me suis rendu compte que je n’étais plus la même, j’avais tiré les leçons de ma faiblesse, je ne pouvais plus rester à la maison. Ensuite le président Chávez a été élu et en 2006 a impulsé la Loi pour les personnes handicapées, ce qui nous a renforcées”.

Lock-out pétrolier et solidarité cubaine

En 2002 Anderson, sept ans, souffre d’une dislocation de la hanche qui entraîne une tumeur. Il subit une intervention chirurgicale mais on l’opère au mauvais endroit. Surgissent la fièvre et la douleur, il faut réopérer : “Mais e décembre 2002 les médecins de l’hôpital se sont joints au lock-out de la droite pour faire tomber le gouvernement bolivarien. Ils ont expulsé les patients, quel que fût leur état. J’étais désespérée, suppliant aux portes de l’hôpital qu’on me laisse passer. Mais non, ils ont refusé de l’opérer”. Quand tout espoir semble s’éloigner, Haydee écoute Chavez à la télévision: « S’il y a parmi vous des personnes affectées par le lock-out et qui ont des urgences de santé, appelez la cellule de crise que  j’ai désignée pour traiter vos cas. » J’ai bondi pour appeler, on m’a écoutée, on m’a dit ‘venez demain, vous partez à Cuba’. Mon plus jeune fils avait un an à peine, je lui donnais encore le sein”.

C’est ainsi que tous deux sont arrivés à Cuba, grâce aux accords intégraux de santé qui offrent des soins gratuits aux patients vénézuéliens. Au début ce fut difficile de passer Noël loin des siens, le séjour s’est prolongé cinq mois. “Mes seins se remplissaient de lait car mon plus jeune fils était resté avec son père au Venezuela. Mais cela a valu la peine, c’est là que j’ai compris qu’un lutteur social doit tout faire pour revendiquer les droits qui sont souvent violés, et que le président Chávez est arrivé pour que les droits de chacun soient respectés. Avant lui j’avais essayé d’inscrire mon fils dans un des centres qui offrent de meilleures thérapies mais ceux-ci n’étaient accessibles qu’à certains groupes privilégiés et on me fermait la porte”.

Anderson arriva à Cuba dans un état très délicat. Il était couché, les bras levés, en proie aux douleurs. Après l’opération, les médecins cubains lui ont planifié une routine, avec pour la première fois une thérapie du langage. On leur a appris à s’écouter davantage, et à emporter ces connaissances chez eux : “Les processus ne restaient pas prisonniers de quatre murs”. L’état d’Anderson s’améliora au point qu’il réussit à faire en cinq mois ce qu’il n’avait pu faire en sept ans. “Dans l’avion il a réussi à revenir assis, il avait retrouvé l’appétit, il est revenu en très bonnes conditions”.

De retour au Venezuela, Haydee aida d’autres mères à rédiger les lettres de demande et à monter les dossiers pour qu’elles puissent envoyer leurs enfants à Cuba, pour que d’autres puissent bénéficier de ces accord. “Tu sais quoi ? Quand nous avons écouté le président Chávez dire qu’il ne pouvait rester une seule personne handicapée qui ne soit pas prise en compte par les missions sociales, nous avons compris qu’il ne s’agissait pas d’une “promesse”. Notre famille et beaucoup d’autres peuvent témoigner des résultats”.Haydee Berroterán Foto: Milangela Galea

“J’avais besoin de temps pour apprendre”

Les soins des familles aux personnes handicapées restent habituellement une responsabilité des femmes, à quoi s’ajoutent les travaux domestiques et le travail hors de la maison. Cette dynamique d’inégalité dans la division du travail, dans les responsabilités quotidiennes, non seulement surchargent et épuisent mais détruisent des rêves et des projets, devenus irréalisables faute de temps. Comment Haydee a-t-elle fait, sans renoncer à travailler pour l’organisation populaire ? « Quand je cherchais du  travail on me demandait ce que je savais faire, et que savais-je d’autre à part soigner des personnes handicapées ? Mais je voulais apprendre un métier, je voulais être couturière. »

Pendant les thérapies prodiguées à Anderson, elle a suivi un cours de couture de la Mission “Vuelvan Caras” (programme gouvernemental de formation socio-professionnelle pour renforcer le potentiel productif du pays, NdT) puis à travers la Mission « Savoir et Travail » qui recense et offre des emplois à la population disposée à se former au préalable. “C’était un cours de 45 jours du matin au soir, comment faire ? Nous avons resserré nos liens familiaux, adapté les horaires de chacun, en moins d’une semaine nous avons trouvé la formule. Parfois je m’écartais du groupe en formation pour pleurer, je me sentais coupable, je me disais “ton fils a besoin de toi, que fais-tu ici, tu es une femme âgée, pourquoi veux-tu encore te former ? » J’ai pensé à tout laisser tomber mais j’ai continué. Grâce à la formation sociopolitique qu’on nous a donnée je me suis rendue compte que je n’abandonnais pas ma famille, que j’avais besoin de temps pour apprendre”.

Un an plus tard Haydee commença à travailler dans le réseau des magasins d’alimentation de l’État (« Abastos bicentenarios ») puis dans une Base de Missions (Centre unifiant les programmes sociaux offerts aux secteurs populaires, NdT). “Ce fut difficile car on m’avait assigné le secteur Antímano, où mon fils avait subi son accident il y a des années. En arrivant chez moi je me suis mise à pleurer, je ne savais pas si j’allais supporter… Mais mon travail visait à fortifier une communauté populaire, et c’est ce qui me plaît. J’ai tenu bon et aujourd’hui j’aide des personnes handicapées”.

Trouver ensemble des solutions, comme peuple

Tout ce qui la touche individuellement la mène au collectif. Lorsqu’on la mit sous pression pour qu’elle quitte la maison qu’elle louait, elle trouva la solution en rassemblant beaucoup de mains amies. “Je suis allée au Ministère de la Femme, j’avais besoin d’aide. On m’a reçue, j’ai commencé à travailler le dossier, et avec d’autres femmes nous nous sommes organisées pour effectuer une demande collective à la Mission Logement. Et ça a marché! Qu’est-ce que je veux dire avec cet exemple ? Simple : qu’Haydee Berroterán a un fils handicapé mais que rien ne l’épuise”. Mais dans la guerre économique des trois dernières années ?

“C’est une période de nombreuses tribulations. Nous, femmes, sommes particulièrement frappées par la guerre économique, c’est pourquoi nous devons redoubler d’énergie. Au moment où l’entreprise privée a cessé de produire des couches-culottes, qu’avons-nous fait, nous, les mères du quartier ? Nous avons cherché ensemble, beaucoup se sont senties frustrées parce que nous n’avons pas réussi à en trouver, mais je leur disais : « patience, on va réussir ». C’était dur pour moi, mais ma tâche était de leur insuffler de l’optimisme, moi qui pendant vingt-et-un ans ai utilisé des langes jetables pour mon fils handicapé. Quand je suis rentrée chez moi je me suis assise pour la première fois avec Anderson pour lui dire : « écoute, il n’y a plus de langes, quand tu en as besoin, fais-moi signe, fais-toi comprendre et je t’aiderai ». Son système cognitif est parfait, il m’a compris et depuis ce jour-là Anderson s’est passé de couches-culottes. J’ai inventé un système avec un linge dans un sachet de plastique, qu’on change et qu’on lave. J’ai partagé cette solution avec d’autres mères. Certaines la trouvent “difficile”. Pourquoi ? Parce qu’on nous a habituées à ce que d’autres trouvent la solution pour nous”.

« Je ne suis pas tentée de revenir sur mes pas »

Elle ne connaît pas la fatigue. Chaque jour elle invente un projet nouveau. Avec quelques compagnes elle veut créer un centre où les personnes handicapées pourront continuer à recevoir des soins au cas où leurs proches décèdent.

Je lui ai demandé pourquoi elle ne s’arrêtait jamais, pourquoi elle continuait à se mouvoir dans tous ces espaces, d’où lui vient la force de porter son fils dans les bras. “Ce qui a commencé au Venezuela, ce que nous avons commencé comme peuple, il faut le maintenir. C’est ce qui me porte. Je ne suis pas tentée de revenir sur mes pas. Il y a cinq choses qui me maintiennent en activité depuis que la révolution a commencé : persévérance, constance, concentration, tolérance, et ténacité. Ce processus nous a tant donné que c’est à nous aujourd’hui de tendre la main pour dire “eh, nous sommes ici, éveille-toi, le Venezuela a besoin de toi”.

Haydee tend la main : elle coordonne avec les agriculteurs de Barlovento la vente à Caracas de feuilles de bananier qui enveloppent les « hallacas » de maïs farci de viande – une tradition de Noël. Elle invite d’autres femmes à se joindre au mouvement et à celles qui perdent espoir, elle explique que la lutte sociale les rendra plus fortes pour surmonter cette épreuve politique.

“Ce processus a permis de faire croître notre conscience, il a fallu lire et lire encore pour que notre esprit puisse s’ouvrir. Le président Chávez nous a enseigné pas mal de choses et c’est à notre tour de le faire pour les générations qui viennent, parce que le Venezuela ne dort pas, il ne s’endormira pas, nous n’allons pas perdre ce que nous avons obtenu”.Haydee Berroterán Foto: Milangela Galea

Texte: Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Photographies : Milángela Galea

Source : http://laculturanuestra.com/la-discapacidad-no-tiene-barreras-para-luchar/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2016/11/24/pourquoi-devrais-je-revenir-sur-mes-pas-la-lutte-dune-femme-venezuelienne-par-katherine-castrillo/

Nouvelle donne politique au Vénézuéla… et retard de l’information en France

Retour au galop du réel refoulé par les grands médias. Alors que ceux-ci qualifiaient de « prisonniers politiques » les leaders d’extrême droite arrêtés pour possession d’explosifs ou organisation de violences meurtrières avec l’appui paramilitaire d’Alvaro Uribe, la droite vénézuélienne reconnaît à présent qu’il n’existe que des « personnes arrêtées ». Plus surprenant encore, elle admet la réalité d’une guerre économique qu’elle qualifiait jusqu’ici d’invention du président Maduro « pour cacher la faillite du socialisme bolivarien ». Le sociologue vénézuélien Franco Vielma nous éclaire sur ces revirements inattendus.

dialogoA l’initiative du gouvernement bolivarien, les partis de la droite vénézuélienne ont accepté récemment de s’asseoir à la table des négociations. La première étape de ce dialogue amorcé avec l’appui de l’ex-président du Panama Martin Torrijos et de l’ex-président espagnol Rodriguez Zapatero s’est achevée le samedi 12 novembre 2016. Entouré notamment du secrétaire général de l’UNASUR et ex-président de Colombie Ernesto Samper, de Leonel Fernandez, ex-président de la République Dominicaine, l’envoyé du Vatican Claudio María Celli a lu les cinq points principaux du communiqué final :

  1. Le gouvernement et la MUD (coordination des partis d’opposition à la révolution) ont convenu de combattre ensemble toute forme de sabotage, de boycott ou d’agression envers l’économie. La priorité sera donnée aux mesures en faveur de l’approvisionnement, production et importation de médicaments et aliments, via la planification et l’application de politiques de coopération entre les secteurs public et privé pour surveiller et contrôler les mécanismes d’acquisition et de distribution de matières premières et de marchandises.
  1. La droite accepte la sentence d’illégalité prononcée par le Tribunal Suprême de Justice à la suite de l’élection frauduleuse de trois de ses députés (Ndr : ces députés, exclus, ont offert leur démission au leader de la droite, Henry Ramos Allup, président de l’Assemblée Nationale). Les parties ont également convenu de travailler ensemble à la nomination de deux recteurs du Conseil National Électoral dot le mandat prend fin en décembre 2016.
  1. Les parties ont adopté une position unanime de défense des droits du Venezuela sur la région de l’Esequibo, adoptant l’accord de Genève de 1966 comme instrument juridique pour résoudre cette controverse territoriale.
  1. Les parties ont adopté une déclaration commune intitulée « Vivre ensemble en Paix ».
  1. Seront invités aux prochaines réunions un gouverneur de chacune des parties et des représentants des différents secteurs de la société. Une commission de suivi sera coordonnée par l’ex-président espagnol José Luis Rodriguez Zapatero, par Jorge Rodriguez pour le gouvernement bolivarien et Luis Aquiles Moreno pour la MUD.

Qui gagne, qui perd ?

Dans le cadre strict des accords il n‘y a ni gagnant ni perdant. C’est une victoire de la Constitution Bolivarienne, soit une avancée majeure pour une société vénézuélienne qui réclame de ses leaders des alternatives et des solutions consensuelles, en particulier pour faire cesser les violences.

C’est sur la nouvelle donne politique et la perception publique que je voudrais faire quelques commentaires.

  • La coordination de la droite (MUD) admet face au pays qu’il y a un boycott et une agression économique persistants contre la population, reconnaissant entre les lignes que son capital politique est né d’un contexte d’extorsion et du désespoir d’une population qui a voté pour elle en décembre 2015. La guerre économique cent fois niée existerait donc ? C’est la MUD qui le dit à présent. Autre discours qui s’effondre : celui du « communisme régulateur » comme cause de la situation économique. La MUD adhère en effet à la nécessité de « surveiller, inspecter et contrôler » le flux de marchandises.
  • En reconnaissant que l’Assemblée Nationale ne peut maintenir des députés élus frauduleusement, la droite renonce au lexique destiné aux médias internationaux (ou commandé par eux…) d’« actions arbitraires » de la part d’une « dictature ». Les élections législatives dans l’état d’Amazonas ont été entachées de fraudes et devront être répétées.
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    De gauche à droite : Jorge Rodriguez (Parti Socialiste Uni du Venezuela) pour le gouvernement, Leonel Fernandez (médiateur, ex-président de la République Dominicaine) et Carlos Ocariz, porte-parole de la MUD (pour l’opposition) lisant les accords.

    Carlos Ocaríz (porte-parole antichaviste qui a participé au dialogue, voir photo) use à présent du terme « personnes arrêtées » au lieu de celui de « prisonniers politiques » jusqu’ici destiné aux militants et dont la fonction était surtout d’agiter les médias internationaux (terme rentable également pour certaines « ONG de droits de l’homme » à l’œuvre également en Bolivie, en Equateur ou au Nicaragua).

  • Pas d’accord sur le référendum révocatoire, dont la collecte de signatures a elle aussi été entachée de fraudes massives (des milliers de personnes décédées apparaissant parmi les signataires) ni sur les prochaines élections générales (il y en aura deux en 2017). La rhétorique et la démagogie destinées aux militants souffre des incohérences, des divisions au sein de la droite, minant sa crédibilité. Même l’ambassade des États-Unis semble lassée de tant d’inefficacité. Il n‘est pas sûr encore que son soutien se poursuive avec la même intensité sous la présidence de Donald Trump.
  • Après de nombreux effets d’annonces sur la « prise du palais présidentiel » au terme de mobilisations de rue, la droite rentre dans les rangs institutionnels de l’Assemblée Nationale qu’elle pourra continuer à utiliser comme un bélier politique. Pour sa part le chavisme gagne en légitimité. La droite aurait-elle sous-estimé la capacité politique de Nicolas Maduro ?

Franco Vielma

Source : http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/reflexiones-sobre-los-resultados-del-dialogo-chavismo-mud

Traduction : Thierry Deronne

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imagesLettre de Maurice Lemoine au médiateur de Radio France sur le traitement du Vénézuéla dans la matinale (16/11) de France Culture.

(Invitée : Paula Vasquez (EHESS / CNRS)

Votre message a bien été envoyé au Médiateur des antennes de Radio France. Il est en cours de traitement.

De : Monsieur Maurice Lemoine (75018)
Concernant la chaîne : France Culture

Votre message :

Au nom de la droite et de l’extrême droite vénézuéliennes, merci à M. Guillaume Erner pour son traitement de la crise vénézuélienne, à travers une seule intervenante, représentante (assez caricaturale, je vous l’accorde, mais universitaire, vous avez eu raison de le souligner) de l’opposition.

Merci d’avoir caché les responsabilités bien réelles de cette opposition dans la crise – en particulier dans le report (et non l’interdiction) du Référendum révocatoire.

Merci d’avoir occulté que se déroule actuellement un « dialogue », sous les auspices d’individus extrêmement douteux – M. Ernesto Samper, secrétaire général de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) ; les ex-présidents panaméen et dominicain Martin Torrijos et Leonel Fernandez ; l’ex-chef du gouvernement espagnol José Luis Zapatero ; le représentant du Pape, Mgr Emil Paul –, dialogue auquel s’oppose la partie la plus « droitière » de l’opposition, représentée ce matin sur votre plateau.

Merci d’avoir innocemment introduit une petite séquence « Jean-Luc Mélenchon » dans votre lynchage des présidents Chavez et Maduro.

Merci encore de ne pas avoir mentionné, en évoquant les « pénuries » et la « famine », les similitudes étonnantes qu’elles présentent avec le phénomène constaté au Chili durant les mois qui ont précédé le renversement de Salvador Allende.

Merci surtout d’avoir laissé raconter qu’on ne trouve plus un journal dans les rues de Caracas – les occasions de rire sont tellement rares que, lorsqu’il s’en présente une, il faut en profiter à fond.

Merci, mille fois merci, de participer à l’affaiblissement du service public en lui ôtant toute crédibilité – ceux qui rêvent de le démanteler vous en seront gré.

Maurice Lemoine *

* NdR : Ex-rédacteur en chef du Monde Diplomatique, auteur de nombreux ouvrages sur l’Amérique Latine qu’il sillonne depuis trente ans, Maurice Lemoine a récemment publié « Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d’Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation » (ed. Don Quichotte, 2015).

Pour écrire au médiateur : http://mediateur.radiofrance.fr/contact/mediateur/)

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