Révolution bolivarienne de B à M (#4) : Maduro, ou la difficile succession à Chavez

I. Election présidentielle post-Chavez de 2013: le départ d’une crise économique, les prémices d’une grande crise politique

Avant sa mort, Chavez annonce, dans une intervention télévisée devenue célèbre1, vouloir comme successeur à la présidence de la République un certains Nicolas Maduro Moros. C’est un ancien syndicaliste et ancien conducteur de bus alors âgé de cinquante ans, qui a notamment été ministre des Affaires étrangères de Chavez pendant plus de six ans.

Au moment de la disparition du président, Nicolas Maduro est alors vice-président. En accord avec la constitution, de nouvelles élections doivent être convoquées dans les trente jours qui suivent et c’est au vice-président que revient temporairement la charge de président de la République2. A croire que certains ne savent pas lire une constitution, l’opposition déclare la présidence par intérim de Maduro comme une « fraude constitutionnelle »3, je vous laisse vérifier par vous même si c’est vrai (voir les notes pour explication). C’est peut-être un détail, mais vous allez voir que ce n’est que le début d’une longue série de mensonges de ce type dont use l’opposition.
Les prochaines élections présidentielles ont donc lieu le 14 avril. Deux « gros » candidats s’y opposent: à droite, Henrique Capriles Radonski, candidat de la MUD (Table de l’unité démocratique), une coalition de partis de droite et d’extrême-droite qui ont comme point commun un rejet viscéral du chavisme, et à gauche, évidemment Nicolas Maduro, candidat du GPP (Grand Pôle Patriotique), coalition soutenant la révolution bolivarienne.

– Portrait de Henrique Capriles

De gauche à droite: Julio Borges, Leopoldo Lopez et Henrique Capriles, lors de la lecture d'un manifeste soutenant le coup d'Etat contre Chavez en 2002De gauche à droite: Julio Borges, Leopoldo Lopez et Henrique Capriles, lors de la lecture d’un manifeste soutenant le coup d’Etat contre Chavez en 2002

 

Penchant nous un peu sur ce Henrique Capriles. Comme de nombreux leaders de l’opposition, il ne sort pas de nul part. Sa famille est l’une des plus riche du Venezuela, possédant plus de vingt grandes entreprises dans le pays parmi lesquelles des entreprises immobilières, industrielles, de services, d’entretien, mais aussi des médias de communication. On peut citer par exemple la société américaine Kraft Foods (géant de l’agroalimentaire tiens donc) dont le père de Capriles est le représentant au Venezuela, ou encore des journaux très populaires comme Ultimas Noticias dont le groupe qui en ait propriétaire s’appelait autrefois la Chaîne Capriles (curieusement ils ont changé de nom en 2014).
Bon, passons sur le fait que Capriles ait la chance d’avoir ses propres grands médias de communication et que sa situation est plus que confortable. Après tout, ce qui nous importe c’est son comportement de démocrate non? A en croire Le Figaro, on a affaire à un « gendre idéal » qui peut « revendiquer une carrière politique brillante »4. Pour France Info, « mince et photogénique », il est « l’image de la réussite »5, ou pour El Pais, il est tout simplement « l’espoir du Venezuela »6. Merveilleux.

Sérieusement, voyons à qui nous avons vraiment à faire. Comme vous avez pu le constater un peu plus haut, il fait partie de ceux qui ont soutenu le coup d’Etat de 2002 et qui y ont aussi directement participé. Ainsi, il est l’un de ceux qui ont assiégé l’ambassade de Cuba pendant le putsch, où s’étaient réfugiés certains dirigeants chavistes. Après l’échec du coup, il fera un séjour en prison jusqu’à être amnistié en 2006 par Chavez. Petit couac donc dans la « carrière politique brillante ».
On peut également noter une de ses promesses de campagne qui était de « libérer les prisonniers politiques » vénézuéliens dont un certains…Pedro Carmona, président auto-proclamé lors du coup de 2002, et qui a fuit la justice vénézuélienne en Colombie. Drôle de prisonnier politique. Mais c’est pas fini, vous allez adorer la suite.

– Plan de la Patrie, élection de Maduro, contestation de Capriles

Avant sa mort, Chavez laisse au chavisme et à Maduro un testament politique censé être une feuille de route pour le prochain mandat présidentiel: le Plan de la Patrie7. Tel Salvador Allende au début des années 1970, Chavez n’était pas dupe, il savait que son pays restait en majeure partie capitaliste et que la révolution n’avait fait qu’entamer une transition vers l’écosocialisme (on y reviendra dans le bilan du dernier épisode). Le Plan de la Patrie fixe cinq grands objectifs historiques afin d’accentuer cette transition: la défense de l’Indépendance Nationale, la continuation de la construction du socialisme bolivarien du XXIème siècle, la création d’une zone de paix en Amérique, la contribution à un monde multipolaire, et le sauvetage de la vie humaine sur Terre.

Nicolas Maduro lisant le Plan de la Patrie en 2013Nicolas Maduro lisant le Plan de la Patrie en 2013

 

C’est sur cette base que le 14 avril 2013, Nicolas Maduro est élu président de la République bolivarienne du Venezuela avec 50,61% des suffrages face à Henrique Capriles, avec 49,12%. Les résultats surprennent un peu quand on sait que moins d’un an auparavant, Chavez avait été réélu en récoltant 55,07% des suffrages, soit une différence de 685 794 voix (et un gain pour l’opposition à peu près similaire). Maurice Lemoine analysait bien ce résultat par d’un côté, la démobilisation d’un certain électorat chaviste qui votait surtout pour l’orateur qu’était Chavez, et de l’autre, la re-mobilisation d’un électorat de droite, jusque là démoralisé par la force électoral que représentait le chavisme8.
L’écart de voix entre Maduro et Capriles s’élève à un peu plus de 220 000. Il n’en faut pas plus à Capriles pour dénoncer une fraude. Pourtant, 173 observateurs internationaux du scrutin parmi lesquels l’UNASUR ou le Mercosur notamment, ont reconnu la transparence du scrutin9. Le caractère démocratique et légitime de la présidence de Maduro est indéniable. A titre de comparaison, c’est comme si Mitterand face à Giscard en 1976, ou Romney face à Obama en 2012, n’acceptaient pas les résultats sous prétexte que les vainqueurs aient obtenu respectivement 50,81% et 51,07%. Lui-même, Capriles, a été réélu gouverneur de l’Etat de Miranda le 16 décembre 2012 avec 51,83% des voix.

Mais l’opposition ne reconnait pas le résultat. Malgré le re-comptage partiel des voix qui n’a présenté aucune anomalies, les hostilités sont lancées dans la rue. Les partisans de Capriles déchaînent leur haine: quatre sièges régionaux du PSUV sont incendiés, des centres médicaux pris d’assaut, des radios communautaires attaquées, pour un total de 7 morts et 61 blessés.

Groupes violents d'opposition brandissant le portrait de Capriles après l'élection de MaduroGroupes violents d’opposition brandissant le portrait de Capriles après l’élection de Maduro

 

La photo que vous pouvez voir ci-dessus rappelle celles que l’on peut voir dans la presse actuellement. Les violences na datent pas d’hier, ici ce n’est qu’un début, mais prenez bien soin de discerner qui est et qui sera l’agresseur à chaque nouvelles vagues de violences.

– La Salida et les guarimbas

Le 8 décembre 2013, nouveau camouflet pour l’opposition. Lors des élections municipales, la MUD n’obtient que 81 mairies contre 256 pour le GPP. Il n’aura pas fallu plus de deux mois pour que, le 23 janvier 2014, la Salida (la Sortie) soit lancée.
A la date symbolique de la chute du dictateur Perez Jimenez en 1958, trois leaders de l’opposition parmi lesquels Antonio Ledezma, Maria Corina Machado et un certain Leopoldo Lopez, appellent au chaos dans les rues pour organiser « la Sortie » de Maduro, autrement dit l’obliger à démissionner.

A gauche: Leopoldo Lopez et Maria Corina Machado annonce leur plan La Salida le 23 janvier 2014 | A droite: Lopez, Machado et Ledezma prononce leurs discours qui vont lancer les guarimbas le 12 févrierA gauche: Leopoldo Lopez et Maria Corina Machado annonce leur plan La Salida le 23 janvier 2014 | A droite: Lopez, Machado et Ledezma prononce leurs discours qui vont lancer les guarimbas le 12 février

 

Le 12 février, Lopez lance ses sbires à l’assaut du ministère Public dans un discours enflammé. Sans mauvais jeu de mot, des cocktails Molotov sont lancés sur le ministère et des voitures de police incendiées. C’est le début d’une vague d’émeutes extrêmement violentes qui vont durer plusieurs semaines et qui sont connues sous le nom deguarimbas. Les pires méthodes y sont utilisées: des routes sont bloquées, des câbles métalliques sont tendus en travers de certaines avenues et des motocyclistes sont décapités, des partisans du gouvernement sont attaqués, des autobus, des ministères, des universités, des écoles, des centres de santé ou encore de distribution d’aliments sont incendiés10.

Quelques images des guarimbas de 2014 (je pourrais mettre "2017" on y verrait que du feu)Quelques images des guarimbas de 2014 (je pourrais mettre « 2017 » on n’y verrait que du feu)

 

Bilan des guarimbas: 43 morts (dont 9 fonctionnaires de police, 9 personnes ayant tenté de franchir des barricades ou de dégager des rues, et le reste des victimes sont des partisans chavistes ou des passants) et 878 blessés (dont 300 membres des forces de l’ordre). 6 morts (de trop évidemment) sont attribués aux actions des effectifs militaires. 30 policiers inculpés, 3 reconnus coupables, 14 placés en détention et 12 mis en liberté conditionnelle11. Tout ça sans compter les coûts matériels considérables.

– La fabrique du « martyr » Lopez

Il est important de s’arrêter un moment sur le cas de Leopoldo Lopez, car il est emblématique de la guerre médiatique sans précédent qui est livrée depuis le début du gouvernement Maduro, à la révolution. Vous avez pu le voir, Lopez est déjà à l’origine de la Salida. Mais c’est également un ancien cadre enrichit de PDVSA qui a participé au coup d’Etat de 2002 contre Chavez (comme Henrique Capriles).
Le jour même du lancement des guarimbas le 12 février, il se rend aux forces armées. Certains expliquent son choix par la peur d’être assassiné par son propre camp pour en faire un martyr, ou l’écarter d’un certain leadership de l’opposition12. Il est jugé et condamné à 13 ans et 6 mois de prison pour les violences meurtrières qu’il a initié durant les guarimbas. Ça y est, l’opposition et la presse nationale et internationale ont leur martyr, représentant des « prisonniers politiques » au Venezuela.

Leopoldo Lopez le 12 février lorsqu'il se rend, l'image fera le tour des médiasLeopoldo Lopez le 12 février lorsqu’il se rend, l’image fera le tour des médias

 

Vous voyez donc bien que ceux qui nous sont présentés comme des héros ne sont rien d’autres que des voyous criminels, qui ne cherchent qu’à faire tomber un gouvernement démocratiquement élu, en rien des prisonniers politiques. Imaginons que demain je lance des cocktails Molotov sur le ministère de l’Intérieur en criant « à bas la dictature de Macron » et que l’on m’emprisonne après cela. Est-ce que vous me considéreriez comme un prisonnier politique? J’en doute.
Pourtant c’est ce qui est fait pour le Venezuela. Il est considéré par le Monde comme le « prisonnier politique numéro un » de « centre-gauche »13 (s’il vous plait). Manuel Valls, alors premier ministre, a appelé à sa libération, considérant qu’enfermer un « démocrate », c’était « trahir la démocratie »14 (on connaît d’ailleurs la conception de la démocratie selon Valls). Sa femme, Lilian Tintori, est aussi très présente dans les médias. On la présente comme « l’égérie infatigable des droits de l’Homme »15, et la « messagère » du prisonnier Lopez16, sûrement entre Caracas et Washington… (on reparlera de l’ingérence nord-américaine plus loin)

Début 2017, Lilian Tintori, la femme de Leopoldo Lopez, à Washington avec Donald Trump, Mike Pence, et Marco Rubio (pour discutailler évidemment)Début 2017, Lilian Tintori, la femme de Leopoldo Lopez, à Washington avec Donald Trump, Mike Pence, et Marco Rubio (pour discutailler évidemment)

 

– La crise économique

Le début de la présidence de Maduro est également marqué par une crise économique qui va crescendo. Elle pointait déjà le bout de son nez en 2012, lorsque Chavez était encore président, mais elle va vraiment prendre racine dans les années 2013-2014.

Si vous avez suivi les autres épisodes de la série, vous savez que le Venezuela est un pays pétrolier. Les devises viennent du pétrole, et le pays importe la grande majorité de ses biens. Par conséquent, si le prix du baril commence à chuter, cela n’augure rien de bon pour le pays, et c’est précisément ce qui s’est passé à partir de 2012. Pourtant, contrairement à ce qui est souvent dit, ce n’est pas la seule raison du mauvais état de l’économie vénézuélienne. Le résumé qui va suivre est partiellement repris du livreComprendre le Venezuela d’André Bansart17, je le trouve très pertinent:

  • Le prix du baril commence à baisser à partir de 2012, et chute durant l’année 2014, notamment du fait de la politique de maintient de la production de l’Arabie Saoudite. L’offre devient énorme par rapport à la demande mondiale. Le baril qui a pu atteindre 110$, passe progressivement à 28$.
  • Le Venezuela, dont je le rappelle, 96% des exportations et 50% des recettes fiscales proviennent de la production pétrolière (en 2012), connait ainsi une inflation galopante. Les importations étant entrain de diminuer du fait de manque de revenus, les prix augmentent naturellement.
  • Les années Chavez ont vu augmenter le pouvoir d’achat des plus pauvres, à cela s’ajoute la naturelle croissance démographique. Deux facteurs supplémentaires qui augmente la carence de l’offre de produits de première nécessité.
  • Oui, les énormes revenues pétroliers dont a bénéficié Chavez ont favorisé le financement de l’intervention sociale mais n’ont pas contribuer à la stimulation de l’appareil productif (déjà saboté en 2003 par l’opposition en plus) et à la diversification de l’économie (malgré des tentatives mais qui n’ont pas eu de franc succès).

Mais là vous allez voir, c’est un peu plus complexe que la simple explication de la baisse des prix du baril et les erreurs de gestion de Chavez. Des facteurs de déstabilisations économiques tant intérieurs qu’extérieurs existent bel et bien. Il ne faut pas avoir peur de la formule « guerre économique », voyons pourquoi.

  • Face au manque de produits de première nécessité, les entreprises de productions de biens produisent moins, ou cachent leurs produits pour spéculer, les entreprises d’importation importent elles aussi volontairement moins, et les magasins vendent le plus cher possible leurs produits. A cela s’ajoute le marché noir. Les bachaqueros, ceux qui achètent des produits et les revendent dix fois plus chers, se sont multipliés et constitués en véritables mafias.
    A gauche: En août 2015, 56 tonnes d'aliments sont saisies par l'armée à la frontière colombienne | A droite: En décembre 2016, 138 millions de bolivars sont interceptés à cette même frontièreA gauche: En août 2015, 56 tonnes d’aliments sont saisies par l’armée à la frontière colombienne | A droite: En décembre 2016, 138 millions de bolivars sont interceptés à cette même frontière

La réalité de la situation c’est que les biens comme la nourriture sont là, dans le pays, mais ne sont sciemment pas distribués. On a ainsi pu voir des images d’énormes stocks de nourritures ou même de bolivars (monnaie vénézuélienne) stagner à la frontière colombienne, hors des circuits de distribution du pays.

Pour parer au manque d’approvisionnement et aux prix élevés, le gouvernement augmentera régulièrement les salaires et mettra en place début 2016 les CLAP (Comité Locaux d’Approvisionnement et de Production), qui distribuent massivement des aliments à bas prix aux secteurs populaires.

Tel le Chili d’Allende dans les années 1972-1973, avec les files d’attente devant les supermarchés et la population qui s’agace de la situation qui dure, la stratégie semble claire: on exaspère un maximum la population en empêchant l’accès aux produits du quotidien comme la farine de maïs une semaine, ou les serviettes hygiéniques une autre semaine, puis, on pointe du doigt la responsabilité du gouvernement dans son incapacité à distribuer même les biens de premières nécessités, et enfin, on essai de le faire tomber. Seulement, maintenant on sait que c’était la CIA qui était derrière la déstabilisation du Chili et la chute d’Allende en 1973, mais pour le Venezuela d’aujourd’hui, on ne le saura que dans trente ans. Quoique, elle n’a même plus l’air de s’en cacher…18

II. Elections législatives de fin 2015: crise économique installée, crise politique lancée

Le 6 décembre 2015 doivent se tenir des élections législatives. Les deux mêmes camps, à savoir le GPP et la MUD, s’opposent à nouveau, mais le rapport de force semble cette fois tourner en faveur de l’opposition.
L’exaspération due aux pénuries fait son effet, la MUD remporte le scrutin et gagne ainsi sa première élection majeure depuis le début de la révolution. Le GPP passe de 98 à 55 sièges en ne récoltant que 5 622 844 voix, la MUD passe elle de 65 à 112 sièges, avec 7 726 066 voix19. L’année 2016 va sans doute être la plus difficile pour le chavisme, qui va passer sur la défensive. Avec cette nouvelle assemblée qui sera investie le 5 janvier, la contre-révolution se sent pousser des ailes, et pense enfin toucher à son but.

– Analyse des résultats

L’unanimité de la presse vis-à-vis de cette élection est une fois de plus de mise: l’opposition en sortirait victorieuse20 et mettrait un camouflet au chavisme. Pourtant, à y regarder de plus près, ce n’est pas ce qui s’est passé.
Ce vote a en effet davantage l’allure d’un vote de contestation que d’un vote d’adhésion. Si l’on compare les résultats des deux partis avec ceux de l’élection présidentielle de 2013, on constate que l’opposition ne gagne qu’un peu plus de 360 000 voix, tandis que dans le même temps, le chavisme en perd quasiment deux millions. A cela s’ajoute également 700 000 votes nuls (moins de 70 000 en 2013), sachant qu’au Venezuela sont comptés comme nuls les votes blancs.

Nicolas Maduro lors de l'allocution télévisée dans laquelle il reconnait la victoire de l'opposition aux législatives et la victoire de la démocratie, le 7 décembre 2015 © EFENicolas Maduro lors de l’allocution télévisée dans laquelle il reconnait la victoire de l’opposition aux législatives et la victoire de la démocratie, le 7 décembre 2015 © EFE

 

On voit donc très clairement une démobilisation de l’électorat chaviste, mais il n’y a pas eu de transfert de voix en faveur de l’opposition. La parole exprimée est avant tout un signal fort envoyé au gouvernement, non seulement celui émanant de l’exaspération due aux pénuries, mais aussi contre une certaine bureaucratie chaviste qui s’est installée depuis le début de la révolution, et dont ne peut nier l’existence.
Cependant, les vénézuéliens ayant exprimé démocratiquement leur contestation, ne s’attendaient surement pas à donner une telle majorité à l’opposition, dont elle connait la dangerosité pour le pays, et on va le voir par la suite.

– Une Assemblée Nationale illégale

L’assemblée est donc investie le 5 janvier 2016. On pourrait croire que c’est un événement somme toute anodin, bien que les circonstances soient assez spéciales. Et pourtant, il faut bien comprendre que c’est à partir de là que commence l’affrontement et le blocage qui va avoir lieu entre l’exécutif et le législatif.
En effet, avant l’investiture de la nouvelle assemblée, le TSJ (Tribunal Suprême de Justice) avait annoncé la suspension temporaire de quatre députés de l’Etat d’Amazonas, sur suspicions de fraudes les concernant, comme l’achat de voix par exemple. Parmi ces quatre élections frauduleuses, on trouve trois députés de la MUD et un député chaviste.
Mais l’opposition refuse la décision du TSJ, et décide envers et contre tout d’investir ses trois députés le 5 janvier. Il faut donc bien comprendre, car c’est important pour la suite, que l’Assemblée Nationale vénézuélienne est en situation d’illégalité depuis le jour même de son investiture.

Alors pourquoi la MUD fait forcer les portes de l’assemblée par trois de ses députés?
L’AN comporte 167 sièges, dont 55 sont aux couleurs du GPP, et 112 aux couleurs de la MUD. Si l’on retire les quatre députés suspendus, la MUD ne se retrouve qu’avec 109 sièges, ce qui lui retire la majorité des deux tiers. Or cette majorité lui aurait conféré davantage de pouvoirs, notamment celui de la convocation d’un référendum révocatoire, dont elle rêve pour faire partir Maduro.

– D’étranges objectifs pour une Assemblée Nationale

Lors de son premier discours, le nouveau président de l’AN, Henry Ramos Allup, annonce comme objectif principal, se donner six mois pour faire partir Maduro par la « voix constitutionnelle », tiens donc comme c’est original. Il faut se poser des questions quand on entend ce genre de chose. La fonction d’une Assemblée Nationale nouvellement élue est-elle de faire tomber le président de la République? Est-ce que Lionel Jospin, une fois premier ministre, a annoncé se donner six mois pour faire tomber Jacques Chirac? C’est absurde, mais c’est dans la continuité du fait que l’opposition n’a en réalité jamais accepté le chavisme, et encore moins l’élection de Maduro. Par conséquent, quoi de plus logique que de vouloir faire tomber un président dont on ne reconnait pas le caractère démocratique de son élection?

Le président Nicolas Maduro (à gauche) et le nouveau président de l'Assemblée Nationale Henry Ramos Allup (à droite), le 15 janvier 2016 © ReutersLe président Nicolas Maduro (à gauche) et le nouveau président de l’Assemblée Nationale Henry Ramos Allup (à droite), le 15 janvier 2016 © Reuters

 

Si l’objectif premier de la majorité est de faire tomber Maduro, ce n’est pas pour autant qu’elle va se priver de présenter de nouvelles lois au pays.
Le premier projet de loi que l’assemblée va présenter est tout simplement hallucinant, et je pèse mes mots. La Loi d’amnistie (c’est comme ça qu’ils la nomment) est à la fois une loi criminelle et révélatrice. L’opposition veut non seulement permettre à des criminels de retrouver la liberté, mais fait également des aveux concernant ses propres crimes.

Pour vous rendre compte à quel point la MUD est culottée et cherche à se blanchir avec cette loi, je me sens obligé de vous citer quelques passages de la « Loi d’amnistie« 21:

  • Déjà, dans l’article 2, il est précisé que les amnisties qui seront prononcées concernent l’exclusive période de la révolution, c’est-à-dire du 1er janvier 1999 à aujourd’hui. Evidemment.
  • Article 10: « Est accordée une amnistie aux crimes et délits, y compris ceux visés par l’article 4 de la présente loi (article 4 dans lequel on trouve l’amnistie de faits comme la violence à l’encontre de l’autorité, l’incitation à la désobéissance des lois, ou encore l’incitation à la haine), relatifs aux faits contraires à la paix et à l’ordre général établi, qui ont eu lieu entre le 11 et le 14 avril 2002 […]. »
    Souvenez-vous, du 11 au 14 avril 2002, c’est la période durant laquelle a eu lieu le coup d’Etat contre Chavez. Autrement dit, avec cette loi, on aurait par exemple pu voir le retour tranquille au Venezuela de Pedro Carmona (pour ne parler que de lui). Dans l’article 11 on a à peu près la même chose mais cette fois en rapport avec la grève pétrolière de fin 2002-début 2003.
  • Pour citer d’autres exemples, le projet de loi amnistie également explicitement, des fraudes et escroqueries immobilières (article 31), des ports illégaux d’armes à feux ou d’engins incendiaires ou explosifs, des outrages à agents, des destructions de biens publics ou privés en tout genre (article 4), certains trafics de drogues durant des manifestations (article 30), ou encore des « délits de financement du terrorisme » (article 20).
  • Mais c’est pas tout. L’opposition reconnait également la guerre économique dans son projet de loi. Ainsi on amnistie aussi l’accaparement et la spéculation sur l’alimentation et les médicaments depuis 2011 (article 19), et les sabotages d’installations électriques dont on reparlera plus tard (article 4).

Nicolas Maduro refuse évidemment de signer la loi, qui sera d’ailleurs déclarée anticonstitutionnelle par le TSJ.
Ainsi commence le blocage entre les deux pouvoirs, législatifs et exécutifs. Par des lois inconstitutionnelles et une Assemblée Nationale en situation d’illégalité, le TSJ bloque systématiquement ce que fait l’assemblée, l’opposition ne souhaitant pas revoir ses positions. La stratégie est clairement affichée: plutôt que de commencer à, en partie gouverner le pays (quitte à se séparer de trois députés), l’opposition préfère cette situation de blocage qui lui permet une fois de plus de se présenter en victime de l’autoritarisme présumé du « régime chaviste », légitimant ainsi ses actions antidémocratiques.

– Le référendum révocatoire

Une chose dont on a également beaucoup entendu parler, c’est cette histoire de référendum révocatoire. Même si on l’a déjà évoqué, voyons plus en profondeur de quoi il s’agit, étant donné que cet outil n’existe pas chez nous.

La constitution de 1999 pose les bases de ce qu’on appelle le référendum révocatoire. « Constituent des moyens de participation et d’élection du peuple pour l’exercice de sa souveraineté politique : l’élection aux charges publiques, le référendum, la consultation populaire, la révocation du mandat, […] » (article 70) et « Toutes les charges et magistratures de l’élection populaire sont révocables » (article 72)22. Autrement dit, après avoir rempli certaines conditions, un référendum peut être convoqué pour révoquer le mandat de n’importe quel élu, allant du maire au président de la République. Cet outil citoyen n’est pas une spécificité vénézuélienne, on peut également le retrouver dans d’autres pays comme l’Equateur, la Bolivie, et même dans certains Etats des Etats-Unis.

En 2004, l’opposition avait convoqué pour la première fois, un référendum révocatoire pour faire partir Chavez. Celui-ci eu lieu le 15 août, et Chavez le remporta haut la main avec 59% de « non ». Evidemment, l’opposition avait crié à la fraude alors que, dès le 16 août, les observateurs internationaux avaient confirmé les résultats.

L'Avenue Bolivar à Caracas, lors d'un discours de Chavez de trois heures pour le "non" au référendum révocatoire, le 9 août 2004L’Avenue Bolivar à Caracas, lors d’un discours de Chavez de trois heures pour le « non » au référendum révocatoire, le 9 août 2004

 

Bref, revenons en 2016. Alors que l’opposition est majoritaire à l’AN depuis un peu plus de trois mois, elle se décide à engager, le 14 avril, la procédure auprès du CNE qui vise à convoquer un référendum révocatoire contre le président Maduro. Le référendum n’aura jamais lieu, pourquoi?

La version médiatique, la voici: alors qu’il empêcherait déjà l’AN de fonctionner, Nicolas Maduro a une fois de plus fait preuve d’autoritarisme en sabotant une mesure constitutionnelle que l’opposition a sollicité pour le faire partir. Le « sabotage » consistait a repousser le jour du référendum après le 10 janvier 2017, date limite après laquelle, si le peuple aurait voté en faveur de la révocation du président, ce ne sont plus de nouvelles élections qui sont convoquées, mais c’est le vice-président qui terminerait le mandat.
Encore une fois, on omet certaines vérités pour diaboliser l’adversaire et légitimer des actions antidémocratiques.

Il y a deux faits que la plupart des médias oublient de mentionner. Le premier, c’est que la procédure pour convoquer un référendum révocatoire est très longue (peut-être trop), 260 jours pour être plus précis23. Or, bizarrement, l’opposition a attendue avril 2016 pour se présenter au CNE et commencer la collecte des signatures citoyennes nécessaires dans la procédure.
A la longueur de la procédure s’ajoute également de nombreuses fraudes dans la collecte de signatures. 8 600 plaintes sont déposées devant les tribunaux par des citoyens. Ainsi, dans la liste des signataires pour le référendum, on peut recenser 10 000 personnes décédées, 9 333 personnes qui n’existent pas, 3000 mineurs sans droit de vote, ou encore 1300 personnes inhabilités (car en prison notamment)24.

Inutile de vous dire que le gouvernement ne va pas lâcher un centimètre de terrain à la MUD, et les fraudes s’ajoutant à la longueur de la procédure suffisent amplement à ce que le référendum ne soit pas convoqué avant le 10 janvier 2017.
Mais alors pourquoi la MUD ne s’y est pas prise avant? Au départ, lorsqu’elle est arrivée majoritaire à l’AN, elle a concentré ses efforts à tenter de raccourcir le mandat de Maduro plutôt que de se pencher sur le révocatoire. Pour autant, si on analyse le retard de la MUD comme un acte volontaire, on pourrait penser que, l’extrême-droite et la droite extrême étant aux commandes de cette coalition, la décision ait été motivée dans une optique de délégitimation supplémentaire du pouvoir chaviste, afin de tenter de le mettre à terre par la force, ce qui l’affaiblirait sur le long terme, davantage que s’il perdait à travers des élections.

– Sécheresse

Si sur les plans politiques et économiques, l’année 2016 fut éprouvante pour le Venezuela, il faut y ajouter également les catastrophes naturelles malheureusement. En effet, le pays a été frappé d’une très grave sécheresse durant les premiers six mois de l’année. La sécheresse a mise à mal les réserves d’eau du pays et l’approvisionnent en électricité, étant donné qu’il dépend principalement de centrales hydroélectriques. Inutile de vous dire que l’opposition a également surfé sur la catastrophe pour pointer du doigt le gouvernement. On constatera aussi que pendant cet épisode de sécheresse, des sabotages d’installations électriques ont pu être constaté.

Sabotage d'installations électriques à Caracas, février 2016Sabotage d’installations électriques à Caracas, février 2016

 

Pour faire face à la sécheresse, le gouvernement a réussi à mettre plusieurs mesures d’urgences qui se sont avérées efficaces. Est mis en œuvre un plan national spécial de consommation d’électricité et d’eau. On décide de remplacer des millions d’ampoules à incandescence par des ampoules faible consommation, de remplacer des vieux climatiseurs par d’autres moins gourmands en énergie, et il est même décrété la demi journée de travail dans l’administration publique, afin d’économiser électricité25.

L’année 2016 aura donc bel et bien été une année mouvementée pour le chavisme. Entre la nouvelle Assemblée qui se met hors-la-loi, le calvaire du référendum révocatoire, et une sécheresse terrible, le chavisme passe un nouvel an difficile. Sortie de crise en 2017? Voyons ça dans la troisième et dernière partie de cet épisode.

III. Election de l’Assemblée Nationale Constituante de 2017: vers une inversion du rapport de force?

Si l’année 2016 a vu s’exercer une pression terrible sur le chavisme, celle-ci va s’accélérer pour la nouvelle année, en 2017. Au grand dam de l’opposition, le prix du baril avait recommencé à augmenter début 2016 (de façon modérée, en se stabilisant aux alentours de 50 dollars le baril), à la suite d’accord de gels de productions entre pays producteurs, dont l’Arabie Saoudite, qui commençait elle aussi à pâtir de sa politique. Bien que la situation soit encore difficile, elle tend petit à petit à s’améliorer, ce qui pousse l’opposition à accentuer la pression pour rapidement prendre la place du chavisme au pouvoir. Et c’est malheureusement le chavisme lui-même qui va permettre à l’opposition de « lancer les hostilités ».

– 30 mars 2017: le TSJ s’octroie temporairement les pouvoirs de l’assemblée

Les événements de 2016 ont permis à la presse nationale mais surtout internationale, de présenter Maduro comme un dictateur. Mais en 2017, l’événement du 30 mars ne va pas arranger les choses. Il va permettre de lancer la « résistance à la dictature », ou autrement dit, le retour des guarimberos. Explications.

Le 30 mars 2017, c’est le jour où ce qui devait arriver arriva. Exécutifs et législatifs sont bloqués depuis maintenant plus d’un an, et le Tribunal Suprême de Justice décide d’agir. Etant donné que l’AN est encore et toujours illégale du fait de l’investiture de trois députés frauduleux, le TSJ décide de prendre TEMPORAIREMENT les pouvoirs de l’AN, jusqu’à ce que celle-ci obéisse au TSJ et retire ses trois députés. On peut dire ce que l’on veut, mais il n’y a là rien de surprenant. Déjà deux jours avant, l’immunité parlementaire des députés avait été levée.
Pourtant la décision déclenche un tollé médiatique internationale. On omet évidemment qu’il s’agit là d’une mesure temporaire et qu’il fait suite à un contexte institutionnel bien précis, et le dévolu contre la révolution est une fois de plus lancé, mais avec une puissance redoutable.

Bien qu’il y ait exagération, et que même sans cette décision du 30 mars, on peut penser que la suite des événements allait quand même avoir lieu d’une façon ou d’une autre, force est de constater qu’au niveau juridique, la décision du TSJ est en effet discutable, et que c’est un cadeau pour l’opposition. (pour mieux comprendre ce qui s’est passé juridiquement, je vous renvoie dans les notes à la seconde partie de cet article26)

Luisa Ortega Diaz, la Fiscal General de la República (équivalent de Procureure générale de la République) en fonction de décembre 2007 à août 2017Luisa Ortega Diaz, la Fiscal General de la República (équivalent de Procureure générale de la République) en fonction de décembre 2007 à août 2017

 

Le chavisme se scinde en deux, d’un côté on soutient la décision du TSJ, de l’autre on la rejette. On voit notamment apparaître sur le devant de la scène la procureure générale Luisa Ortega Diaz, qui devient le symbole de l’opposition interne au chavisme. Une grande partie des médias vont la présenter comme une dissidente que le régime va se mettre à persécuter sans relâche pour « l’empêcher de parler » (avec parfois des mises en scène médiatiques pittoresques). Étrangement, on parlera moins d’elle quelques mois après, quand la justice sera saisie pour dénoncer les scandales de corruption dans lesquels elle baigne, et quand elle fuira la justice en s’exilant en Colombie.

Pour finir avec le cas Ortega Diaz, il est intéressant de noter qu’elle a changé de discours brutalement envers le chavisme. Lors des guarimbas de 2014 elle dénonçait la violence des groupes d’opposition et la déstabilisation qui était en cours du pouvoir chaviste. Après le 30 mars 2017, elle change du tout au tout en prenant fait et cause pour l’opposition en adoptant le même vocabulaire qu’elle (« dictature », « répression » etc.). Je vous laisse vous faire votre propre opinion sur ce changement soudain de comportement, mais c’est tout de même très étrange.

Attention cependant, ce n’est pas parce que Ortega est une corrompue avérée (maintenant on le sait), qu’il faut en faire une généralité. Le « chavisme critique » existe bel et bien, et ce n’est pas un fait nouveau. Il y a toujours eu confrontation entre les partisans d’une ligne dure et d’une ligne plus souple, mais toujours dans un cadre démocratique. À travers les événements qui vont suivre, le gouvernement de Maduro va justement devoir arbitrer entre ces deux lignes politiques pour prendre ses décisions.

– Le retour des guarimberos | Vers l’élection d’une Assemblée Nationale Constituante

Après le 30 mars, le président Maduro a lui-même demandé à ce que le TSJ revienne sur sa décision27, mais c’est trop tard. Bien que le TSJ annule finalement ses décisions du 28 et du 30 mars deux jours plus tard, l’opposition se jette sur l’occasion pour lancer une offensive de grande ampleur. Des manifestations sont organisées et on voit réapparaître les mêmes groupes de chocs qu’on avait vu en 2014.

Dans un premier temps on assiste à des manifestations pacifiques et démocratiques qui se déroulent dans le calme, puis celles-ci laissent place à des groupes violents qui utilisent des méthodes très similaires à celles des guarimbas. Ce sont des bandes très bien organisées qui s’attaquent à la police, à l’armée, aux passants, aux bâtiments publiques comme privés, voir militaires. En plus d’une très bonne organisation, ces groupes de chocs sont également très bien équipés. Ça va des boucliers, cocktails Molotov, casques, masques à gaz, engins pyrotechniques, aux bombes artisanales et voir même aux armes à feux.
Caracas (mais aussi d’autres villes du pays) va faire les frais de ces violences quasi quotidiennes pendant des mois. On constate que c’est toujours dans les quartiers est de la capitale (quartiers aisés et bourgeois comme à Chacao, une des cinq municipalités de Caracas) qu’ont lieu les manifestations et les violences. On parle souvent de « révolte des riches » car rares sont les mobilisations dans les quartiers populaires, bien que le mécontentement y soit aussi présent.

Quelques images des guarimbas "version 2017" | En bas à gauche, on voit le député Freddy Guevara avec un manifestant "pacifique"Quelques images des guarimbas « version 2017 » | En bas à gauche, on voit le député Freddy Guevara avec un manifestant « pacifique »
En haut à droite, des manifestants attaquent la base militaire de La Carlota en juin 2017 | En bas à gauche, une personne est brûlée vive par des opposants car présumée chaviste. Il s'appelait Orlando Figueroa, et il succombera à ses blessures | En bas à droite, un opposant se brûle lui-même avec son cocktail Molotov. Il survivra à ses blessures.En haut à droite, des manifestants attaquent la base militaire de La Carlota en juin 2017 | En bas à gauche, une personne est brûlée vive par des opposants car présumée chaviste. Il s’appelait Orlando Figueroa, et il succombera à ses blessures | En bas à droite, un opposant se brûle lui-même avec son cocktail Molotov. Il survivra à ses blessures.

 

Les violences insurrectionnelles durent, et les morts et blessés s’accumulent. Les habitants commencent également à être exaspérés par les barricades qui sont dressées sur les routes et les autoroutes, et qui s’ajoutent aux problèmes d’approvisionnement encore présents. Face à la situation de crise qui semble interminable, Maduro annonce le 1er mai vouloir convoquer une Assemblée Nationale Constituante pour faire revenir la paix et faire face aux problèmes que le pays affronte. Scénario classique vous vous en doutez, la décision est qualifiée d’inconstitutionnelle par l’opposition et on dénonce la « dérive autoritaire et dictatoriale » du « régime Maduro ». Si vous avez suivie la série dans son ensemble, vous savez que l’opposition fait le coup à chaque fois.

L’opposition dénonce le fait qu’un référendum doit être convoqué pour mettre en place une constituante (elle se base sur l’article 347 de la constitution). Si effectivement, pour une fois, il y avait quelque chose à redire sur les décisions du TSJ du 30 mars, il n’y a là rien d’anticonstitutionnel dans la décision de Maduro de convoquer une ANC. Si avant la constitution de 1999, en effet, une constituante ne pouvait être convoquée qu’après consultation populaire, aujourd’hui « l’initiative de convocation de l’Assemblée Nationale Constituante peut être prise par le Président ou Présidente de la République », comme le stipule clairement l’article 34828. Donc aucun problème de légalité, surtout que Maduro a d’ores et déjà annoncé qu’une fois les travaux de la constituante terminés, ceux-ci seront soumis à référendum. Autrement dit, c’est le peuple qui aura le dernier mot, rien de plus normal dans une démocratie non?

– 30 juillet 2017: une ANC élue contre vents et marrées | Fin et bilan des manifestations

L’élection de l’ANC doit se tenir le 30 juillet, ce qui laisse trois mois à la branche radicale et extrémiste de l’opposition (qui domine la MUD malheureusement) pour faire sortir Maduro avant la fin de son mandat en 2018. En choisissant de ne pas participer à la constituante, la MUD sait très bien qu’elle sortira affaiblit par cette épreuve, surtout si la participation populaire est élevée. La constituante est le meilleur moyen pour le chavisme de réaffirmer sa légitimité démocratique.

Mais si vous voulez mon analyse personnel, je n’hésite pas une seconde à dire que c’est un véritable coup de maître de la part du président Maduro. La constituante était la seule sortie démocratique de crise qui puisse mettre l’opposition face à ses contradictions. Je m’explique.
Au moment où Maduro annonce la convocation d’élections pour une ANC, la MUD, avec l’appui de la presse nationale et internationale, n’avait de cesse de qualifier le gouvernement de dictature. Or, il aurait été plus avantageux pour elle de présenter des candidats à l’ANC. Elle y aurait pris toute sa place, elle serait resté sur le devant de la scène politique, et aurait pu continuer la pression sur le gouvernement. Mais comment traiter un gouvernement de dictature et ensuite participer à une élection? La MUD est prise dans le piège des règles démocratiques qu’elle n’a jamais sue accepter. Ainsi, il ne lui reste que ses méthodes antidémocratiques pour prendre le pouvoir. Le seul risque pour Maduro dans cette histoire, c’est qu’il y ait une faible participation populaire au 30 juillet. Nous verrons plus loin si tel sera le cas.

Comme on vient de le voir, l’opposition a donc très peu de temps pour agir, et pour ça, quoi de mieux qu’un bon vieux putsch?
Alors attention, je prend des précautions: étant donné qu’il n’y a pas de preuves (au moment où j’écris ces lignes) qui établissent un lien entre la MUD et les événements qui vont suivre, je tiens à préciser que je n’accuse personne.

Le 27 juin, un hélicoptère de la police survole Caracas. A son bord, Oscar Pérez, ancien membre de la police scientifique, est au commande. Quatre grenades sont lancées sur le siège du TSJ, et des rafales sont tirées sur le ministère de l’Intérieur. Par chance, pas de blessés. Plus tard, une vidéo de Pérez sort, dans laquelle il appelle publiquement à la démission de Maduro et à la rébellion. N’importe qui s’accorderait à dire que c’est une attaque terroriste, mais pas les journalistes visiblement. Au contraire, Oscar Pérez est considéré comme le « Rambo du Venezuela »29, un père de famille, etc.

A gauche, l'hélicoptère durant l'attaque du 27 juin | A droite, Oscar Pérez et ses sbires qui déclarent publiquement leurs intentionsA gauche, l’hélicoptère durant l’attaque du 27 juin | A droite, Oscar Pérez et ses sbires qui déclarent publiquement leurs intentions

 

Même si ce qui va suivre a eu lieu peu après l’élection de l’ANC, je préfère le mentionner ici. Le 6 août, le fort militaire de Paramacay, à 180 kilomètres au Nord de Caracas, est attaqué. Des mercenaires déguisés en militaires prennent d’assaut le fort mais l’attaque est repoussée. Cette fois-ci, deux morts sont à déplorer, et huit assaillants sont arrêtés. Une vidéo circule de ces mercenaires se faisant passer pour des militaires, dans laquelle ils appellent à la rébellion.

A gauche, une vue aérienne du fort Paramacay lors de l'attaque du 6 août | A droite, les mercenaires déguisés en militaires, appellent publiquement eux aussi à la rébellionA gauche, une vue aérienne du fort Paramacay lors de l’attaque du 6 août | A droite, les mercenaires déguisés en militaires, appellent publiquement eux aussi à la rébellion

Le but est clairement affiché. L’intention est de créer une scission au sein de l’armée afin d’organiser un coup d’Etat, mais l’appel ne prend pas. La loyauté de l’armée est grandement due à l’union civico-militaire en place au Venezuela, sans laquelle sans doute depuis longtemps, des rébellions auraient été organisées.

Le 30 juillet approche, rien ne se passe. Les violences continuent, mais le gouvernement légitime tient le coup jusqu’au jour J. Donc le dimanche 30 juillet 2017, c’est jour de vote dans tout le pays, et inutile de vous dire que jusqu’au dernier moment, les groupes de chocs vont tout faire pour empêcher le bon déroulement du scrutin.
Durant la nuit du 29 au 30, José Felix Pineda, candidat chaviste à la constituante a été assassiné chez lui. Dans la journée du 30, des bureaux de vote sont bloqués, des machines à voter sont détruites, des barricades sont dressées sur les grands axes pour empêcher les gens d’aller voter, des affrontements ont lieu, une bombe incendiaire explose même au passage d’un convoi de la police, blessant quatre policiers30. Au moins quinze morts sont à déplorer sur les journées du 29 et du 30.

Le jours du vote, une bombe incendiaire artisanale explose au passage d'un convoi policier motorisé, blessant quatre agents © EPA/MaxPPPLe jours du vote, une bombe incendiaire artisanale explose au passage d’un convoi policier motorisé, blessant quatre agents © EPA/MaxPPP

 

Pourtant, une masse considérable de gens vont aller voter, malgré les menaces proférées par l’opposition. 41,53% des inscrits se sont déplacé, soit un peu plus de huit millions de personnes. En quoi est-ce une victoire pour le chavisme?
Le Venezuela a toujours été divisé en trois blocs électoraux: les chavistes, les anti-chavistes, et les « ni-ni ». Souvenez-vous, l’opposition ne participe pas au scrutin, et ses électeurs ont suivi en s’abstenant. Mais de l’autre côté, c’est une véritable démonstration de force du chavisme. Maduro a été élu en 2013 avec 7,5 millions de voix, autrement dit le chavisme regagne 500 000 voix lors de ce scrutin, c’est énorme, alors que l’on disait le chavisme mort. Le 30 juillet a prouvé que la base populaire n’a pas disparue, malgré la situation difficile que le pays connait.

En haut, un centre de votation à Caracas | En bas à gauche, des personnes traversent une rivière pour éviter des barricades routières et aller voter | En bas à droite, des machines à voter sont acheminées d'urgence après que certaines aient été endommagéesEn haut, un centre de votation à Caracas | En bas à gauche, des personnes traversent une rivière pour éviter des barricades routières et aller voter | En bas à droite, des machines à voter sont acheminées d’urgence après que certaines aient été endommagées

 

A partir du 30 juillet, les violences s’arrêtent, l’opposition commence à se diviser et ne mobilise plus. Quel aura été le bilan de ces quatre mois de violence au Venezuela? Les enquêtes étant toujours en cours, les chiffres divergent selon les sources. Je vais tenter de synthétiser, mais je vous laisse aller dans les notes pour plus de détails31;32;33.

D’avril à juillet, ce sont 123 personnes qui auraient perdu la vie. Parmi elles, 48 sont mortes par balles, 13 assassinées durant les émeutes, 30 sont des passants tués par les émeutiers, 10 sont des personnes mortes sur des barricades, 13 sont des militants chavistes, 5 sont des policiers, et 5 ont été tuée par la police. Sur près de 2000 blessés, on compte 507 policiers blessés et 77 policiers blessés par des armes à feu.
Je vous met cependant en garde, il s’agit là d’une version parmi d’autres d’un bilan, sachant que beaucoup d’investigations sont encore en cours. D’autres versions présentent des bilans différents mais voilà ce qu’il faut retenir en règle général: on constate que la majorité des victimes sont des passants, qu’il y a des victimes chez les chavistes, dans la police, mais aussi chez les opposants (or accidents provoqués par eux-mêmes). Devant la violence des groupes de chocs, il y a clairement eu dans certains cas un usage excessif de la force venant des forces de l’ordre. Mais pas d’impunité pour ces agissements, 46 policiers ont été inculpés, détenus ou sont encore recherchés.

– Une opposition affaiblie mais qui n’en a pas fini

Comme dit précédemment, au sortir du 30 juillet, l’opposition ne mobilise plus. La division se fait sur la question de la participation aux élections régionales d’octobre. La même question que la constituante se pose, sauf que cette fois-ci la MUD accepte de participer aux élections (étrange pour une opposition à une dictature non?). Beaucoup d’opposants sont déçus par cette décision. Le parti d’extrême-droite Vente, de Maria Corina Machado, a annoncé quitter la MUD pour des raisons de « cohérence ».

Ce qui est intéressant, c’est que de cette situation, le chavisme peut sortir vainqueur en octobre et asséner un coup encore plus gros à l’opposition. C’est ainsi que certains cherchent des « plans B » pour garder l’exaspération de la population et en attribuer la faute au gouvernement, en allant demander des sanctions économiques contre leur propre pays. C’est le cas par exemple de Julio Borges et Freddy Guevara qui ont fait une tournée européenne début septembre dans ce but précis. Ils ont notamment rencontré le président Macron et le président Rajoy en Espagne.

Julio Borges, Freddy Guevara et Emmanuel Macron à l'Elysée le 4 septembre 2017 © APJulio Borges, Freddy Guevara et Emmanuel Macron à l’Elysée le 4 septembre 2017 © AP

 

– Ingérence nord-américaine

Je ne pouvais pas terminer l’article sans parler du rôle des Etats-Unis d’Amérique dans cette affaire. Bien qu’on l’ait un peu évoqué, j’aimerais y revenir un peu plus en détail. L’hostilité des Etats-Unis envers la révolution bolivarienne a toujours été vive, je ne vous réexplique pas pourquoi.

Le 9 mars 2015, un décret surréaliste d’Obama qualifiait le Venezuela comme une « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale ». Aujourd’hui ce décret est toujours en vigueur et les Etats-Unis s’activent à changer le plus rapidement possible de gouvernement au Venezuela. Je ne vais pas vous faire un récit entier sur les détails des ingérences américaines dans le pays, mais seulement vous donner quelques pistes afin de vous montrer les nouvelles méthodes employées pour qu’ils arrivent à leur fin.

On connait la CIA pour ses ingérences en Amérique latine, mais malheureusement pour le gouvernement américain, un peu trop, du coup il a fallu maquiller l’affaire. La CIA ne finance plus directement les actions de déstabilisation, il y a un organe relativement nouveau qui s’en occupe et qui a vu le jour dans les années 80: la NED (la National Endowment for Democracy ou Fondation Nationale pour la Démocratie).
Cet organisme finance partout dans le monde des sois-disant organisations de défense des droits de l’Homme ou de la démocratie, afin de faire transiter les « fonds de déstabilisation » par une vitrine en apparence propre. C’est ainsi qu’elle reverse plusieurs millions de dollars à des « organisation pour les droits de l’Homme » au Venezuela et qui sont utilisés pour la déstabilisation34. Je n’irais pas plus loin dans les détails, je voulais juste attirer votre attention sur les subtilités que peut prendre l’ingérence américaine.

Enfin, on arrive à nos jours avec l’administration Trump. L’élection de l’ANC a également été un coup dur au nord, par conséquent on accélère la cadence pour reprendre le contrôle du pays. La subtilité n’est pas la qualité majeure du président américain Donald Trump comme vous le savez. Il n’a pas hésité à déclarer publiquement ne pas écarter « l’option militaire » pour le Venezuela35, tout en exerçant des manœuvres militaires dans les pays frontaliers comme la Colombie ou le Brésil. Une attitude dangereuse et irresponsable. Tous les pays de la région ont rejeté cette « option militaire »36.
Les Etats-Unis ont également pris une série de sanctions économiques, ciblant notamment la filiale américaine de PDVSA, CITGO. La guerre qu’ils mènent contre le Venezuela, hélas continue, et n’est pas prête de s’arrêter.

Voilà, c’est ainsi que nous terminons notre long voyage à travers la révolution bolivarienne. Quel bilan et quelles leçons pouvons-nous tirer de celle-ci? Comment devons-nous nous positionner par rapport à la situation au Venezuela, depuis la France? Quelques questions auxquelles nous devons impérativement répondre pour clore cette série, mais pour ça, il faut se rendre sur le prochain et dernier épisode.

Si vous voulez aller plus loin…

 

ARTICLE PRÉCÉDENTEpisode 3: La révolution bolivarienne sous Chavez

ARTICLE SUIVANTEpisode 5 (FIN): Bilan, critique, et suite de la Révolution

Notes:

1: Le dernier discours de Hugo Chavez
2: Article 233 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
3: L’opposition considère comme une « fraude constitutionnelle » le fait que Maduro soit vice-président et candidat à l’élection qui suit (Venezuela: la présidence par intérim de Maduro est « une fraude », rtbf.be, 9 mars 2013). L’article 229 de la constitution prohibe effectivement le fait d’être candidat à la présidence et vice-président en même temps, mais la critique est fausse. Maduro n’exerce plus la fonction de vice-président mais de président à la suite du décès de Chavez. Par conséquent, il est tout à fait possible qu’il soit candidat, en qualité de président de la République.
4: Capriles, le maître atout de l’opposition vénézuélienne, Le Figaro, 4 octobre 2012
5: Venezuela : Henrique Capriles, l’opposant qui fait trembler Chavez, France Info, 5 octobre 2012
6: La esperanza de Venezuela, El Pais, 4 octobre 2012
7: Téléchargement du plan disponible en français sur le site de l’ambassade vénézuélien en France: Plan de la Patrie
8;9: Maurice Lemoine, Au Venezuela, victoire du « chavisme sans Chávez », 17 avril 2013
10;11;12: Informations sur le déroulement des guarimbas tirées de: Comprendre le Venezuela, Andrés Bansart, Le Temps des Cerises, 2016
13;16: Paulo A. Paranagua, Leopoldo Lopez, prisonnier politique numéro un au Venezuela, Le Monde, 11 septembre 2015
14: Venezuela: Valls soutient Leopoldo Lopez, Le Figaro, 15 octobre 2015
15: Paulo A. Paranagua, La lutte de Lilian Tintori pour la libération des prisonniers politiques au Venezuela, Le Monde, 16 septembre 2015
17: Comprendre le Venezuela, Andrés Bansart, Le Temps des Cerises, 2016
18: La CIA confirme publiquement qu’elle travaille au « changement de gouvernement au Venezuela », Venezuela Infos, 26 juillet 2017
19: La page du Conseil National Électoral sur les élections de 2015 étant indisponible, les chiffres des résultats sont tirés de Wikipédia. Néanmoins ils sont fiables, dans la mesure où ils concordent avec ce que l’on peut retrouver dans certains articles de presse (très rares) sur le nombre de voix qu’a perdu le chavisme et gagné l’opposition notamment.
20: Au Venezuela, les défis de l’opposition victorieuse, L’Obs, 7 décembre 2015
21: Projet de Loi d’Amnistie et de Réconciliation Nationale (en espagnol)
22: Articles 70 et 72 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
23: Voir les détails de la procédure de convocation du référendum révocatoire dans cette présentation du CNE
24: Guillermo Alvarado, Une fraude gigantesque dans la collecte de signatures pour le révocatoire est dénoncée au Venezuela, Le Grand Soir, 4 août 2016
25: Ignacio Ramonet, Les 10 victoires du Président Nicolás Maduro en 2016, Telesur, 31 décembre 2016
26: Carolina Cerda-Guzman, La décision du 30 mars 2017 du TSJ: un « auto-coup d’Etat » juridictionnel, 17 mai 2017
27: Venezuela: Maduro appelle le Tribunal suprême de Justice à revoir ses décisions, RFI, 1er avril 2017
28: Article 348 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
29: Le « Rambo » du Venezuela : Oscar Pérez, pilote d’hélico et acteur, Euronews, 28 juin 2017
30: Pascual Serrano, La photo d’un attentat terroriste à Caracas qui transforme la victime en oppresseur, les-crises.fr, 27 août 2017
31: Venezuela : qui sont les victimes des 3 derniers mois de tentatives de coup d’État de la droite?, initiative-communiste.fr
32: Le bilan des victimes des manifestations au Venezuela, les-crises.fr, 6 septembre 2017
33: Les 130 morts du « dictateur » vénézuélien, Le Grand Soir, 9 septembre 2017

34: El desestabilizador furtivo: la NED en Venezuela, Mision Verdad, 4 mars 2014
35: Trump n’écarte pas une « option militaire » pour le Venezuela, Venezuela Infos, 13 août 2017
36: L’Amérique latine rejette en bloc une intervention militaire au Venezuela, Le Monde, 14 août 2017

URL de cet article : https://blogs.mediapart.fr/filip-fi/blog/080717/venezuela-revolution-bolivarienne-de-b-m-4

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Où se cache l’ennemi ? Analyse de la frontière avec la Colombie.

L’auteur : Marco Teruggi (Caracas)

Sous notre pays s’en agite un autre. Nous l’avons vu émerger trois mois durant puis couler comme une pierre dans l’eau sombre. Il n’a pas disparu, il est toujours là, agit, se réorganise, accumule des forces pour resurgir à la prochaine occasion. L’hypothèse est la suivante : l’ennemi se regroupe dans l’Etat de Táchira et le long de la frontière, zone qui constitue la base arrière à partir de laquelle ont été lancées les dernières offensives, sûrement suivie d’autres au fur et à mesure que le scénario se déroulera. Soit il attend les conditions optimales pour passer à l’action, soit il cherchera à les créer, comme nous l’enseigne la politique.

Plusieurs indices mènent à cette conclusion.

En premier lieu, un évènement fortuit : tandis qu’à Caracas, les batailles de rue diminuent brusquement à partir du 25 juillet, elles augmentent dans l’Etat de Táchira où des forces auparavant dispersées en divers points du pays, se sont aujourd’hui concentrées. Des attaques frontales ont eu lieu durant plusieurs jours, assiégeant des villes entières, menées par 4 acteurs : des paramilitaires, des délinquants, des membres de la droite – essentiellement Volonté Populaire – et la base sociale de l’opposition. Tous articulés autour de missions différentes mais relevant d’un plan commun, celui d’empêcher la réalisation des élections constituantes, d’entraîner l’Etat vers un niveau supérieur de violence et à une situation d’ingouvernabilité l’empêchant de maintenir l’ordre public et d’assurer la liberté démocratique.

Cet Etat semblait le plus propice à un effondrement, c’est pourquoi ces forces s’y sont regroupées.

En second lieu, le développement de ces effectifs était en gestation depuis de longues années. Des groupes paramilitaires se sont progressivement installés dans les villes situées le long de la frontière avec la Colombie – pour preuve le camp qui a été démantelé en mars de l’année dernière – , et se sont emparés de maillons de l’économie de l’Etat de Táchira tels que les aliments, les médicaments, les billets de banque et les principaux marchés de fruits et de légumes, sans oublier la contrebande d’essence. On l’a bien vu durant le conflit lorsque des groupes armés empêchaient les camions chargés d’aliments de circuler.

Le découpage des territoires à contrôler correspond à un plan de guerre économique permettant de réorganiser manu militari la vie sociale dans ces zones.

En troisième lieu, nous avons une frontière qui s’étend sur des milliers de kilomètres. De l’autre côté, sont situées des bases militaires nord-américaines, Les forces armées colombiennes et des bases paramilitaires, toutes connectées entre elles : derrière les armes et les munitions des paramilitaires, il y a non seulement la contrebande, mais aussi toute une stratégie des Etats-Unis fournissant finances et organisation. L’intervention annoncée par Donald Trump a déjà commencé par l’entremise de ces forces irrégulières qui opèrent dans l’ombre, sans uniformes, sans bracelets ni annonces publiques. S’agit-il d’un embryon de l’armée irrégulière dont on a besoin? Si elle doit se développer, ce sera apparemment dans cette zone, où ils disposent déjà d’argent, d’un ancrage territorial, de la fourniture d’armes et d’hommes depuis la Colombie voisine. Combien de milliers de paramilitaires y a-t-il dans ce pays? Quelle est leur capacité d’armement? Durant le conflit, des armes lourdes sont apparues.

Puerto Portete, un port sous contrôle exclusif des paramilitaires qui exploitent les indigènes de la Alta Guajira pour charher et décharger les tonnes de produits volés au Venezuela.

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière par le Venezuela, la population locale commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière par le Venezuela, la population locale commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

En quatrième lieu, nous avons les caractéristiques de l’Etat de Táchira, à la frontière colombienne.

Pour des raisons évoquées plus haut, ce pourrait être le lieu d’expérimentation d’un projet de « territoire libéré », c’est-à-dire sous contrôle politique de la contrerévolution par le biais de son bras paramilitaire. Non plus dans l’anonymat, mais en affichant une identité publique pour tenter de briser l’unité territoriale de l’Etat. Réuniront-ils les conditions matérielles qui leur permettraient de soutenir une action de cette envergure? Ils ne semblaient pas disposer d’une telle capacité durant ces trois derniers mois. Serait-elle en plein développement en ce moment, surtout après l’échec de leur insurrection et l’éventuelle défaite électorale pouvant survenir en octobre prochain? Ou bien disposent-ils déjà d’un tel potentiel sans le montrer? Il s’agit sans doute d’une tentative de mettre sur pied une armée de colombiens et de vénézuéliens pauvres, inféodée aux intérêts des Etats-Unis, des transnationales et des bourgeoisies et oligarchies nationales. Une armée paramilitaire alimentée d’argent, de drogue, de culture hollywoodienne à la sauce latino-américaine, de la misère qui dévore les jeunes et les transforme en mercenaires formant les troupes des structures armées contrerévolutionnaires. Ils offrent leur vie à ceux qui par la suite tenteront de s’approprier des richesses du pays.

C’est un dilemme propre à toutes les époques, entre ceux qui feront main basse sur les richesses produites par la société et ceux qui les perdront. Dans le cas du Venezuela, cette lutte se déroule aujourd’hui au quitte ou double (sur le mode du tout ou rien). Et tandis que l’ennemi armé a regagné l’ombre au niveau national – sauf dans la zone frontalière où on signale des affrontements avec les Forces Armées Nationales Bolivariennes -, l’ennemi principal, les Etats-Unis, s’est clairement manifesté et s’exprime publiquement. Menaces d’interventions militaires, de sanctions économiques pour mener le pays au default en conséquence des sanctions, déploiement diplomatique au niveau du continent : toutes les cartes sont sur la table.

Mais un autre ennemi se cache derrière l’ennemi principal, selon l’analyse de Fernando Travesio, un ennemi qui œuvre dans l’anonymat au service de la criminalité mondiale : les compagnies pétrolières, elles-mêmes manipulées par quelques grandes familles qui forment le fond d’investissement Vanguard. Quelle stratégie mettent-elles en œuvre pour récupérer le contrôle des richesses du pays? Le schéma est probablement le suivant : mener le pays à la faillite économique au moyen d’un default résultant des sanctions, ce qui aggraverait la situation déjà difficile dans laquelle se trouve la population. Ce scénario s’accompagnerait d’une tentative de déclencher des pillages que l’on chercherait à transformer en assauts insurrectionnels par des méthodes terroristes qu’emploieraient des groupes paramilitaires, et qui pourraient aboutir à un début de contrôle sur l’Etat de Táchira. Un tel plan pourrait déboucher sur une issue électorale – la droite n’étant pas sûre du résultat attendu – ou bien se transformer en conflit durable menant le pays au chaos.

Il comporterait plusieurs étapes : l’usure, l’attaque et la reconfiguration de la société. Quel serait le rôle du bras paramilitaire si la droite récupérait le pouvoir politique? L’un de leurs problème est que la violence déployée entre avril et juin a ôté toute crédibilité aux dirigeants de l’opposition. Une autre difficulté est le fait que le chavisme est présent sur l’échiquier international, en particulier par ses alliances avec la Russie et la Chine.

Mais l’analyse présentée dans ces termes ne considère que l’ennemi extérieur. Or, la situation dans laquelle nous sommes plongés montre que cette division – cette extériorité de l’ennemi du chavisme – n’est pas valide : un exemple évident parmi d’autres est le cas de la Procureure Générale.

L’analyse de la situation économique, en particulier, montre que le rapport des forces dans la lutte pour l’appropriation des richesses, n’est pas en faveur des classes populaires qui constatent que dans le cadre de la réduction des marges économiques, ce sont essentiellement leurs conditions de vie qui se détériorent semaine après semaine, un mois après l’autre.

Ce tableau économique facilite l’avancée de l’ennemi, lui permettant de gagner des positions au niveau national et international. Pourquoi des décisions ne sont-elles pas prises à ce niveau comme cela s’est fait sur le plan politique (NDLR: depuis la rédaction de cet article le président Maduro a annoncé d’importantes mesures de restructuration économique) ? Quels sont les intérêts en jeu quand on laisse les importations aux mains d’entreprises qui ne présentent pourtant pas de bilans positifs, ou dans le manque de transparence dans la présentation de chiffres, d’informations sur les dettes, ou dans les difficultés à rendre étanche une frontière pourtant fermée officiellement? Cette critique résume bien où se situe la connexion entre les ennemis extérieurs de la Révolution et leurs alliés internes – alliances qui peuvent être économiques seulement, mais qui auront un impact inévitable sur la politique.

En ce moment le chavisme prend des initiatives politiques. En parallèle, l’ennemi réorganise ses forces, met sur pied son bras paramilitaire à la frontière, oeuvre à l’affaiblissement économique de la population, abat toutes les cartes possibles. Jusqu’à quand cela durera-t-il? C’est maintenant qu’il faut aller de l’avant, sinon quand ?

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/09/05/donde-esta-el-enemigo-analisis-de-la-frontera-con-colombia/

Traduction : Frédérique Buhl

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Boaventura de Souza Santos: « Pourquoi je continue à défendre la Révolution Bolivarienne au Venezuela”

Décrit comme le « sociologue de l’antiglobalisation » et le « penseur étoile des mouvements sociaux », le portugais Boaventura de Souza est un des principaux initiateurs du Forum Social Mondial et l’un des intellectuels de gauche les plus respectés d’Europe. Cependant son travail dépasse les frontières nationales et universitaires. Docteur en Sociologie du Droit de l’Université de Yale, il occupe les fonctions de directeur du centre d’Etudes Sociales de l’Université de Coimbra et travaille également comme chercheur à la faculté de Droit de l’Université de Wisconsin-Madison aux États-Unis.

Entretien réalisé par Arturo Wallace, de BBC World Service, août 2017.

Lorsque vous écrivez «En défense du Venezuela » que défendez-vous, ou qui défendez-vous exactement ?

Je défends les majorités du Venezuela, parce que jusqu’à maintenant il est évident que ces majorités ont manifesté pour continuer les politiques d’inclusion sociale et de progrès menée pour les classes défavorisées. Comme vous le savez en 1998, au moment de l’élection de Hugo Chavez, 60% de la population du Venezuela vivait sous le seuil de pauvreté et aujourd’hui c’est beaucoup moins. Bien sûr en ce moment, il y a une crise au niveau de l’approvisionnement, une crise économique très grave. Mais jusqu’à présent la majorité pauvre du Venezuela n’a pas manifesté contre (l’actuel gouvernement), sauf lors des élections (parlementaires) de 2015, lorsque l’opposition a gagné mais avec une faible avance..

La société vénézuélienne est polarisée, avec de fortes différences. Et défendre le Venezuela, c’est défendre la démocratie vénézuélienne et le droit des majorités à manifester démocratiquement. Si vous regardez bien, l’opposition organise un référendum – bien qu’il n’ait aucune valeur juridique – et on parle de 7 millions, le gouvernement organise des élections pour une Assemblée Constituante et on parle de 8 millions. Et ensuite une entreprise privée dit qu’en réalité il n’y avait que sept millions, mais ce que tout cela montre c’est que la société est divisée. Et dans nos sociétés les divisions doivent se résoudre démocratiquement.

Mais la démocratie vénézuélienne fonctionne-t-elle ?

Ce qui est clair, c’est que le Venezuela n’est pas une dictature, car si c’en était une, l’opposition ne pourrait pas faire ce qu’elle fait : brûler des centres de santé, brûler des écoles, bombarder le Tribunal Suprême avec un hélicoptère, recourir à tous types de provocations dans la rue. Dans les médias internationaux ces provocations sont présentées comme émanant du gouvernement, alors qu’il est clair que ce n’est pas le cas. Et nous le savons car nous avons déjà vu cela avant. Vous avez peut être regardé par hasard le reportage de Sky News avant les élections (pour l’Assemblée Constituante) sur ce qui ressemblait à une guerre civile à Caracas ; alors souvenez vous de ce que Sky News a fait en Libye, à Tripoli et aussi à Mossoul en Syrie ; ensuite il s’est avéré que tout n’était que mensonges. On essaie de ne pas montrer la réalité du Venezuela aux médias internationaux et c’est pour cela que défendre le Venezuela c’est défendre un peu la démocratie et une sortie non violente à cette crise, car si cela se termine dans la violence, les vénézuéliens en premier lieu, mais aussi le monde entier va en souffrir.

Le jeune Orlando Figuera, brûlé vif dans un quartier chic de Caracas par une droite insurgée que les médias internationaux ont déguisée pendant des mois en « révolte populaire ».

Et vous êtes certain que la majorité des vénézuéliens appuient le gouvernement actuel ? Comme vous l’avez-vous-même rappelé, la dernière fois que l’opposition a participé à des élections, elle a gagné….

C’est vrai, la majorité a voté en décembre 2015 en faveur de l’opposition, cela ne fait aucun doute, mais si on y regarde bien, c’était dans un contexte de crise. Et il est évident que Maduro n’est pas Chavez. Nous savons aussi qu’il y a des problèmes – personne ne peut nier qu’il y a des problèmes au Venezuela – et nous savons aussi que Maduro n’est pas Allende. Mais il faut dire que lors de l’organisation des élections de 2015 la plupart des gens étaient très mécontents de certaines orientations de la Révolution Bolivarienne, mais ils voulaient continuer avec la Révolution : la corriger, pas l’éliminer.

C’est pour cela que lorsque l’Assemblée Constituante est arrivée – dans les conditions difficiles que nous connaissons, avec des salles de vote brûlées, saccagées- huit millions de personnes sont sorties manifester pour la défendre. Il me semble que la majorité des vénézuéliens n’est pas totalement d’accord avec les choix actuels de politiques bolivariennes de Maduro , mais elle veut poursuivre le projet d’intégration sociale, d’élargissement du pouvoir vers les communes, vers les plus pauvres, etc. Il ne s’agit pas d’éliminer complètement les conquêtes acquises depuis 1998. C’est dans ce sens que je parle de majorités.

Mais vous croyez que les conditions dans lesquelles a été élue l’Assemblée Constituante peut être considérée comme un exercice de démocratie et ses résultats comme l’expression de la volonté des majorités ?

Oui, c’est un exercice propre d’une démocratie, pas d’une dictature. Les procédures peuvent varier, proposer différentes formes de choix. Et l’article 348 de la Constitution stipule que le président a cette prérogative (de la convoquer). En fait j’ai toujours critiqué, d’une façon solidaire, certains aspects de la politique bolivarienne; cela ne date pas d’aujourd’hui. Et bien sûr, je pense personnellement – bien que je ne sois pas vénézuélien – qu’il aurait mieux valu garder la Constitution de 1998, et beaucoup de personnes pensent que ce serait possible. Mais dire que l’Assemblée Constituante n’est peut être pas pleinement démocratique est une hypocrisie, dans la mesure où l’Assemblée Nationale exerçait un blocage total à Maduro depuis le début.

Mais c’était un processus plus symbolique qu’effectif, alors que l’Assemblée Constituante, elle, a du pouvoir : de fait, une de ses première décisions a été la destitution de la procureure générale Ortega (NDLR : depuis cette interview, Luisa Ortega et son époux ont fui la justice vénézuélienne à la suite de la découverte d’un vaste réseau de corruption qu’ils dirigeaient depuis le Ministère Public dans la frange pétrolifère de l’Orénoque, et de l’omission juridique de nombreux cas de fraude massive sur le change de devises pour le commerce extérieur. Luisa Ortega collabore à présent, selon le Miami Herald, avec le gouvernement états-unien). Pensez vous que ce genre de décision contribue à la confiance et au dialogue que le gouvernement prétend défendre ?

Non. Et je pense réellement qu’il y a une polarisation croissante et très inquiétante, les deux parties polarisent vraiment la situation. Vous pouvez constater, par exemple qu’il y a eu une tentative pour diviser les militaires, tentatives derrière lesquelles l’interférence nord américaine était très forte, interférence avérée, parce qu’ils essaient de boycotter tout le processus bolivarien du Venezuela. Et les réactions ne me semblent pas bonnes non plus, bien évidemment. Ce qui me semble intéressant cependant c’est que l’opposition a décidé de participer aux élections régionales et locales qui vont avoir lieu. C’est l’expression de leur volonté d’affronter le vote et de continuer sur la voie démocratique, ce qui, selon moi est une très bonne nouvelle.

D’un autre côté, au Venezuela actuellement nous sommes face à une situation de dualité de pouvoir, avec d’un côté l’Assemblée Nationale et aussi un vide institutionnel très fort, parce que Maduro a révoqué la procureure générale, et d’un autre côté l’Assemblée Constituante, qui ne va pas l’accepter. Le résultat est une situation – qui n’est pas nouvelle dans l’histoire, la Russie a connu cela pendant un temps en 1917 – où le pouvoir est divisé dans la société ce qui rend de plus en plus difficile une solution dialoguée. Et nous n’avions jamais connu cette situation auparavant en Amérique Latine.

Ce que nous avons connu ce sont les dictatures sanglantes qui sont venues après, la destruction de tout, et cela doit inquiéter tous les démocrates. Et c’est pour cela que tous les efforts devraient tendre vers le dialogue. Certaines personnes ne sont malheureusement absolument pas intéressés par le dialogue. Et je me demande s’il n’y a pas des forces à l’extérieur qui ont intérêt à ce que le Venezuela, qui a toutes les richesses minérales du monde, ne soit pas un pays vraiment souverain, et non dépendant des États Unis ; on sait bien que tous les pays qui ont des réserves jugées stratégiques pour les intérêts américains ont été éliminés, détruits. Et il existe plusieurs façons d’intervenir. Nous ne pouvons pas rester naïfs. Après l’Opération Condor dans le Cône Sud de l’Amérique Latine au cours des années 70, nous ne pouvons plus être naïfs : il existe de nombreuses formes d’intervention dans les affaires d’un autre pays. Et je pense que sans cette polarisation le problème pourrait être résolu par la voie démocratique. Mais là, je ne sais pas, et cela m’inquiète beaucoup.

Pourtant cela fait 18 ans que le chavisme est au pouvoir. N’est-ce pas là la preuve qu’on exagère le poids de cette soi-disant conspiration organisée par Washington ?

Le problème ce n’est pas le nombre d’années qu’il est au pouvoir, mais s’il gouverne correctement. Et au Venezuela il y a eu un problème structurel très clair : le pays n’a pas su tirer profit des bénéfices du pétrole pour reconstruire un État qui vivait historiquement de ses rentes et dans la dépendance des États Unis. Parce qu’en fait Chavez ne l’a pas changé : il n’a pas profité des bénéfices du pétrole pour changer le modèle de production de l’économie au Venezuela. Au contraire, d’une certaine façon, il est encore plus dépendant de la production du pétrole. C’est bien évidemment un problème structurel. Auquel il faut ajouter le problème de la corruption, qui ne date pas d’aujourd’hui. La corruption était complètement endémique au Venezuela, dans les années 70 et 80. C’était un cas d’étude.

Il n’y a plus de corruption au Venezuela ?

Bien sûr que si. Comme dans d’autres pays. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas. Le problème c’est qu’il y a deux poids, deux mesures : par exemple au Brésil, la présidente la plus honnête d’Amérique Latine, Dilma Roussef, a été destituée par les politiciens les plus corrompus d’Amérique Latine. C’est ça qui me gêne. Et sur quoi repose cette double politique? en fait c’est très simple : cela dépend si tu es aligné sur les logiques internationales du néolibéralisme, des privatisations et d’abandon des richesses naturelles au marché international. Si tu es d’accord tout est toléré, comme on tolère que l’Arabie Saoudite exécute des jeunes qui ont participé au printemps arabe, ou que les femmes soient fouettées pour avoir conduit une voiture, cela ne provoque aucune vague. En ce qui nous concerne, ce n’est pas du tout ce qui se passe, et c’est cette double politique qui me gêne. Mais je ne cherche absolument pas à cacher les problèmes structurels du pays.

Brésil, mars 2015. « Dilma dehors ! », « Assez de corruption ! », « Nous réclamons une intervention militaire d’urgence face aux trois pouvoirs pourris ! ». « Assez d’endoctrinement marxiste », « Assez de Paulo Freire » (créateur de la célèbre « Pédagogie de l’opprimé », NdT), « US Navy et Air Force, sauvez-nous à nouveau! », des effigies de Lula et Dilma pendues à un pont : comme au Venezuela, des classes moyennes transformées en « révolte populaire » par les médias internationaux ne seraient pas fâchées de voir intervenir militairement les États-Unis, voire de remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les « toxines marxistes ».

Mais vous pensez que les inquiétudes sur la qualité de la démocratie au Venezuela ne sont qu’une façade ?

Non, je pense qu’il faut lutter pour la qualité de la démocratie. Mais encore faut il se mettre d’accord sur ce que l’on entend par démocratie . Il existe des groupes qui essaient de construire un pouvoir communal depuis la base. Par exemple, il existe aujourd’hui au Venezuela une structure très importante qui s’appelle le Pouvoir Communal, à laquelle participent des gens très critiques vis-à-vis des politiques de Maduro et qui essaient de construire depuis la base un pouvoir communal qui est un pouvoir participatif, pas nécessairement représentatif en termes de démocratie représentative. Mais vous savez bien qu’il existe d’autres formes de démocratie.

Et le Venezuela avait un système électoral très sophistiqué. Et je suis surpris que l’entreprise privée Smartmatic dise – sur quelle base, je l’ignore, ce que je sais c’est qu’elle vient de signer un contrat pour plusieurs millions avec la Colombie – qu’ils n’étaient que sept millions, et non pas huit. Il y a des choses que nous ne comprenons pas, qui me surprennent et m’incitent à garder mes distances en raison que ce que j’ai vu en d’autres occasions en Amérique Latine. Les conséquences sont toujours les mêmes : guerre civile, morts, de plus en plus d’assassinats, et ce serait regrettable pour le peuple vénézuélien et les démocrates du monde entier.

École de féminisme populaire, commune « La Azulita », État de Mérida.

Et l’unanimité des décisions de l’Assemblée Constituante ne vous semble pas suspecte? Dans quelle mesure un organe qui prend de telles décisions peut il être considéré comme représentatif de la société vénézuélienne ?

Je ne suis pas certain que les choses soient comme cela.

Mais c’est ce qui s’est passé jusqu’à présent…

Bien sûr, mais cela n’a pas encore commencé, pour ainsi dire. Nous allons voir ce qui va se passer. D’un autre côté, au Venezuela les mécanismes démocratiques sont encore très forts. Quand cette Assemblée Constituante aura terminé son travail, la nouvelle Constitution devra être approuvée, elle ne pourra pas entrer en vigueur comme cela, il faudra un référendum. Alors les vénézuéliens auront l’occasion, lors du référendum, de dire s’ils sont pour ou contre. En d’autres termes il me semble qu’il existe encore des mécanismes qui permettent une issue démocratique, une issue avec un minimum de violence – qui hélas est déjà très importante – et avec un minimum d’intervention internationale. Nous allons voir si cela est possible, mais il ne faut pas renoncer à espérer. Même si, pour l’instant, les deux parties n’ont pas un comportement propice au dialogue.

Et vous pensez que la volonté de dialogue du gouvernement est réelle ?

Il ne faut pas oublier que tout a commencé lorsque l’opposition a gagné les élections en 2015. Elle a gagné les élections législatives, pas les présidentielles, mais la première chose qu’elle a dite a été : « il faut détruire la Révolution Bolivarienne et faire partir Maduro ». C’est-à-dire que les premières déclarations du nouveau président de l’Assemblée ont été pour détruire tout ce qui a été fait auparavant. Ce n’est pas normal. Et il ne faut pas s’étonner si les partisans du gouvernement ou de Maduro commencent à envisager les façons de se défendre. Et je me réjouis que jusqu’à présent, ils aient choisi le chemin d’une Assemblée Constituante, car ils auraient pu recourir à une lutte armée et tout le monde sait qu’au Venezuela il y a beaucoup d’armes.

C’est pour cette raison que je préfère, d’une certaine façon, reconnaître l’Assemblée Constituante, préparer un vote lors d’un référendum, et reconnaître le verdict, quel qu’il soit. Mais il faut faire en sorte que le processus puisse continuer, même si c’est au bord du chaos. On est au bord au chaos, mais beaucoup de pays ont connu cela : mon pays, le Portugal, est passé par quelque chose de très proche en 1975, et nous nous en sommes sortis. Après la Révolution d’Avril au Portugal on disait qu’une intervention nord-américaine était nécessaire. Et nous sommes parvenus à maintenir le système démocratique..

Bien sûr, le Venezuela n’est pas le Portugal, les pays sont différents, les contextes sont différents. Mais je continue de défendre la possibilité d’une issue de dialogue démocratique, ce qui probablement n’est possible que si l’on n’attise pas la dualité de pouvoir avec l’Assemblée Nationale, si on laisse l’Assemblée Constituante rédiger une Constitution et la soumettre par référendum, et surtout si on mise avec force sur les élections régionales et locales. Les élections régionales et locales vont nous dire ce que pense réellement le peuple. Et toutes les informations que je reçois de l’intérieur du pays, de gens qui sont avec les peuples, c’est que les gens ne sont pas contre la Révolution Bolivarienne, mais ils veulent manger, ils veulent résoudre les problèmes.

Et ils pensent aussi que pendant longtemps il y a eu un boycott de la part des forces de l’oligarchie qui ont bloqué l’approvisionnement de la société. Mais bien sûr, il n’y a pas de récoltes, il n’y a pas de médicaments, il n’y a pas de couverture santé et tout cela est insupportable. Et les gens ne sont pas du tout satisfaits.

Mais cette situation peut elle s’expliquer uniquement par le boycott de l’oligarchie? N’est-ce pas aussi un résultat des politiques du chavisme ? Comment un boycott peut il expliquer que le Venezuela soit devenu, selon les termes de Ricardo Hausmann, « le pays le plus endetté du monde ? »

Le Venezuela n’est pas le pays le plus endetté; le pays le plus endetté ce sont les États-Unis: 23 milliards de dollars de dette publique. Il ne l’est ni en termes absolus, ni en termes relatifs. Mais ce qui se passe c’est que les États Unis peuvent imprimer les billets qu’ils veulent et la valeur du dollar se maintient…

Mais la dette vénézuélienne est significative…

Oui elle est très importante. Et je ne vais pas vous dire que le boycott en est la seule raison (de la crise économique au Venezuela). Il n’y a pas qu’une seule raison. Et il y a eu des erreurs. Je ne suis pas du tout en train de présenter le pauvre Maduro comme une victime innocente de toute l’opposition. Pas du tout. En fait lorsqu’il y a des erreurs dans une démocratie, que fait-on? On les corrige. Et c’est pour cela que certaines erreurs de la Révolution Bolivarienne ont provoqué la défaite aux législatives de 2015 .

Mais que s’est-il passé ensuite ? La droite qui a gagné les élections (législatives) a décidé que la seule façon de conquérir le pouvoir et de faire reconnaître sa victoire était de détruire la Révolution Bolivarienne au lieu de la corriger.

C’est le problème aujourd’hui. C’est la cause de la polarisation. Parce que lorsqu’on pense qu’il ne faut pas corriger les erreurs mais tout détruire, alors il faut agir de façon plus radicale. C’est ce qui s’est passé au Brésil : il a fallu un coup d’état. Car s’il s’était seulement agi de corriger les erreurs de Lula – qui étaient grandes et que j’ai critiquées à l’époque – on aurait pu trouver une solution démocratique, attendre les élections suivantes et renverser Dilma Roussef à ce moment là. Mais l’oligarchie était impatiente et a choisi la voie du coup d‘état. Je pense que c’est ce qui va arriver au Venezuela. Ou qui peut arriver. Parce que les mécanismes démocratiques qui existent encore sont très fragiles et exigeraient de grands leaders ou la protection d’institutions comme la CELAC et l’UNASUR, qui, si elles étaient fortes pourraient intervenir et dire « Mes amis, nous allons essayer de sauver le plus important ». Mais c’est ce qui manque en ce moment, et les fautes sont partagées. L’important selon moi, c’est de maintenir une structure démocratique, parce que le résultat va être terrible. Et c’est ce que l’on ne peut pas accepter.

Vous êtes optimiste ou pessimiste?

A l’heure actuelle, je suis de plus en plus pessimiste, parce que tous les jours je constate que les possibilités de dialogue s’amenuisent et que la pression internationale, la pression des États-Unis crée une situation propice à un coup d’état. Mais, en plus, l’opposition est très divisée. Elle n’est unie que pour détruire la Révolution Bolivarienne, mais pour rien d’autre et qu’est-ce que cela pourrait produire ? Une grande incertitude, peut être beaucoup de violence et un recul total des avancées sociales.

Source : http://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-40898069

Traduction : Pascale Mantel

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Le rêve d’une communication populaire

Article de Tibisay Maza Giménez paru dans Ciudad Caracas (29 août 2017)

L’École populaire de Cinéma, Télévision et de Théâtre est un espace de création d’énoncés émanant des communautés. Elle vient de présenter quatre nouveaux courts-métrages, un livre et les conclusions d’un an d’enquête parmi les 35 collectifs de télévision populaire du Venezuela.

Les 19 et 26 août 2017, le cinéma Antonieta Colon de Caracas accueillait l’École Populaire et Latino-américaine de Ciné, Télévision et Théâtre (EPLACITE) qui a projeté quatre nouveaux courts métrages : « Caquetios, une école en construction« , « Un pont pour Pluton », « Le tissu rouge, processus d’une fiction populaire« , et « Mémoires du ciel » de Jesus Reyes, et lancé le livre « Théorie et pratique d’une télévision et d’un cinéma par et pour le peuple« , qui a été remis à cette occasion à plusieurs étudiant(e)s et communicateurs populaires. Le 26, l’enquête nationale menée pendant un an par l’EPLACITE sur les 35 télévisions communautaires du Venezuela a également été présentée au public. Ces productions et publications audiovisuelles (en ligne sur le blog en espagnol de l’école : www.escuelapopularcineytv.wordpress.com) visent à construire un nouvel imaginaire populaire. « Le cinéma et la télévision dominantes sont plus du côté des résultats que des processus« , remarque Jesus Reyes, jeune réalisateur issu des quartiers populaires de Caracas et aujourd’hui enseignant de l’EPLACITE. « Nous résolvons nous-mêmes les problèmes techniques qui se présentent lors de chaque réalisation. On croit généralement que faire du cinéma nécessite beaucoup d’argent et l’assistance d’équipes nombreuses. Nous avons démontré qu’il n’en est rien. Nous avons aussi surmonté un problème technico-idéologique : le peuple n’est pas un objet mais un sujet qui est à la fois la source d’informations et de visions qui nous stimulent, et celui que nous voulons révéler par notre discours et notre structure » ajoute-t-il.

 

Le livre est une compilation des matériels de cours et des investigations mené par l’école ces 20 dernières années ; il remet fortement en question le paradigme dominant sur la communication sociale et recueille l’héritage d’expériences d’esthétiques révolutionnaires : Dziga Vertov, par exemple ou encore Santiago Alvarez, Jorge Sanjines et Glauber Rocha. « Nous apportons des clés nécessaires à la consolidation d’une dramaturgie décolonisatrice tout en récupérant un siècle de découvertes et de savoir-faire des travailleurs du cinéma, monopolisé par l’élite hollywoodienne : du langage de la caméra au sens qui se dégage de l’assemblage des différents plans » précise Thierry Deronne, le fondateur belgo-vénézuélien de cette école, enseignant de dramaturgie, documentaire et théorie du montage dans deux universités publiques créées par la révolution bolivarienne (l’UBV et l’UNEARTE).

Lorsque ce dernier a quitté sa ville natale de Tournai pour créer au Venezuela l’École Populaire et Latino-américaine de Ciné, Télévision et Théâtre (EPLACITE) dans les années 1990, l’objectif premier était de mettre une série d’outils d’expression à la disposition des mouvements sociaux. Un des professeurs qui l’a conseillé dans cette tâche est Thierry Odeyn, professeur à l’école nationale de cinéma INSAS (Bruxelles), avec ses recherches permanentes sur « plutôt que faire du cinéma politique, faire politiquement du cinéma ». « Il existe une revendication sociale qui devient chaque jour plus aiguë. Une révolution ne peut se développer dans un champ où les médias privés dominent et envahissent en permanence les esprits, les rêves. Un de nos apports consiste donc à faire prendre conscience qu’il devient urgent de démocratiser radicalement la propriété des médias » souligne Deronne.

Il rappelle qu’à l’époque de la création de l’École, les médias associatifs n’avaient pas encore été légalisés. Mais après la première victoire électorale de Hugo Chavez, le collectif a fait un bond qualitatif en réponse à leur forte demande de formation. « Aujourd’hui, à une époque où la concentration des médias interfère avec les institutions démocratiques et leur permet même de contribuer à faire tomber des gouvernements, nous ne pouvons plus nous contenter d’affirmer « on ment, on nous attaque », il faut désormais prendre l’initiative, au travers de l’Assemblée Constituante par exemple, de construire une loi nationale, puis internationale, qui démocratise la propriété des médias, mais aussi de renouveler la formation en nous appuyant sur de nouveaux paradigmes qui s’inspirent de l’expérience latino-américaine« . Aujourd’hui, le collectif est formé de divers enseignants qui se consacrent à l’étude et à la mise en valeur d’un jeune cinéma latino-américain comme Jesus Reyes, Juan José Moreno, Luis Rodriguez, Violeta Moreno, Betzany Guedez. « Nous avons aussi un réseau d’enseignants latino-américains, avec qui nous partageons de nouveaux regards contribuant à forger cette image du Venezuela et de notre Amérique« , ajoute Deronne.

Le projet est ouvert aux étudiants de UNEARTE, de l’Université Bolivarienne du Venezuela (UBV) mais surtout aux collectifs populaires et télévisions communautaires qui cherchent à améliorer leurs connaissances dans la réalisation de productions audio-visuelles. « Il faut souligner que des collectifs féministes particulièrement préoccupés de créer une image de la femme contre la violence que diffusent les télénovelas, ont toujours joué un rôle important dans l’École depuis sa fondation. » L’École est itinérante et le planning se fait en fonction des mouvements sociaux qui sollicitent ses services. « Nous sommes allés récemment dans l’État de Lara et en septembre nous nous rendrons dans l’État de Portuguesa où existe tout un projet de transcription historique de l’épopée d’Argimiro Gabaldon. Les mouvements sociaux se chargent de trouver un endroit pour nous recevoir et installer notre matériel ; nos ateliers ont la caractéristique d’être théoriques et pratiques et durent généralement 5 jours », précise-t-il.

PIONNIERE DANS LE DOMAINE COMMUNAUTAIRE

Deronne a eu l’occasion de voyager dans divers pays du continent et de découvrir leur niveau de développement audiovisuel. Pour lui la télévision associative, c’est d’abord une création bolivarienne, nourrie par l’une des pensées les plus emblématiques de Simon Rodriguez : « apprendre par l’exemple et enseigner par la pratique », et par les racines afrodescendantes, rebelles, et même si dans le Venezuela la majorité des ondes reste aux mains du secteur commercial, ce pays a apporté quelque chose d’inédit : une trentaine de collectifs s’essaient concrètement à un nouveau modèle de télévision populaire, au sein d’un processus révolutionnaire. « Avec des gouvernements progressistes comme l’Équateur, la Bolivie et l’Argentine sous la présidence de Cristina Fernandez, des lois qui protègent l’activité et la diffusion de médias alternatifs ont vu le jour, mais il n’y existe pas beaucoup de télévisions communautaires concrètes. Le Venezuela, en revanche, a acquis une solide expérience en ce domaine. C’est l’heure du bilan, des leçons à tirer de plusieurs échecs, d’une nouvelle génération. Dans d’autres pays, on rêve encore de pouvoir compter sur un État qui donne des caméras et des bancs de montage, sans contrôle politique. »

Source de cet article : http://ciudadccs.info/sonando-con-la-comunicacion-popular/

Photos : Yrleana Gomez / EPLACITE

Traduction : Frédérique Buhl

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Mensonges médiatiques contre France insoumise, partie I : « Maduro a fermé 49 médias ».

Grèce, Espagne, France… les pouvoirs financier et médiatique usent fébrilement du repoussoir de la « dictature-au-Venezuela » pour attaquer les résistants au libéralisme (1). Les grands groupes et leurs journalistes ne sont élus par personne mais utilisent leur pouvoir de facto pour discréditer des mouvements ou des députés sortis des urnes. Face à ces voies de fait contre le choix des électeurs, de jeunes militants ont commencé à étudier de près la réalité vénézuélienne et ont découvert le talon d’Achille du discours journalistique : sa coupure du réel, qui le réduit à recopier la propagande des médias privés majoritaires dans la nation sud-américaine.

Hollywood pouvait baser sa guerre froide sur un substrat réel: l’existence du Goulag et son cortège d’emprisonnements et d’exécutions. La propagande sur le Venezuela ne repose sur rien et n’atteint l’effet de réel que par la quantité de répétition du mensonge. C’est ce qui explique l’incapacité de répondre d’un journaliste suisse lorsque Maurice Lemoine lui demande de nommer un seul journaliste emprisonné par le gouvernement Maduro (2) ou le démontage facile des affirmations de Patrick Cohen (Europe 1) par le député Alexis Corbière (3).

A force de surfer sur l’effet quantité, les journalistes ont fini par s’autosuggestionner, croyant qu’ils pourraient se passer du rapport au réel et que personne ne leur demanderait de compte. Qu’un honnête citoyen les remette face au principe de réalité et voici qu’éclate leur ignorance. Pour certains d’entre eux, l’ardeur à enfoncer le clou de « la dictature au Venezuela » veut peut-être faire oublier qu’en dix-huit ans de révolution bolivarienne, ils ont occulté les réformes sociales, la construction d’une démocratie participative et jusqu’à l’existence même de la majorité sociale: les secteurs populaires (90 % de la population) n’ont pas participé à l’insurrection de l’extrême droite qu’ils nous ont présentée comme le combat d’une population assoiffée de démocratie contre un régime répressif.

L’effet pervers de devoir réinformer sans cesse face à des journalistes qui n’informent plus, c’est de ne plus avoir de temps de visibiliser, connaître, comprendre, écouter cette majorité rebelle aux projections de tout bord, souvent critique, qui continue à surprendre les politologues comme ce 30 juillet lorsqu’elle a déjoué les violences de la droite pour élire une Assemblée Constituante (4).

A moins de vouloir s’éteindre à petit feu au fond de la Caverne de Platon, la gauche doit donc sortir de la case « critique des médias » et de sa position défensive, pour renouer enfin avec la possibilité concrète d’intelligence du monde en initiant la démocratisation radicale de la propriété des médias. Même si cette démocratisation sera aussitôt attaquée en tant qu’« atteinte à la liberté d’expression » comme l’ont fait les grands groupes privés dans l’Argentine de Cristina Kirschner ou dans l’Équateur de Rafael Correa.

La fake news des « 49 médias fermés par le gouvernement Maduro »

Il y a quelques jours les médias français ont martelé, sans la moindre contre-enquête, qu’ « un syndicat de travailleurs de la presse SNTP dénonce que le régime Maduro a fermé 49 médias ». L’objectif était d’associer la critique du pouvoir médiatique par la France Insoumise à « l’absence de liberté d’expression au Venezuela». Quelle était la source de cette allégation ? Le « SNTP » est un syndicat patronal, émanation des médias privés majoritaires au Venezuela. Il est dirigé par le militant de droite Marco Ruiz qui passe son temps à dénoncer sur son compte twitter @mruizsilvera, la « censure » et la « répression » de la « dictature bolivarienne ». Ruiz a fabriqué cette munition destinée au pilonnage par les médias internationaux en profitant du non-renouvellement de concessions par CONATEL (le CSA local) à deux radios (Mágica 99.1 FM et La 92.9 FM). Celles-ci avaient violé la loi en appuyant ouvertement les violences meurtrières de l’extrême droite, tout en réclamant l’invasion du Venezuela par les États-Unis. (Rappelons que la majorité des 180 victimes des violences ont été causées par les extrémistes de droite repeints en « combattants de la liberté » par les médias, beaucoup de meurtres restant impunis. Par contraste les membres des forces de l’ordre qui ont désobéi et se sont rendus coupables de tirs mortels ont été emprisonnés.) (5)

Comme en France ou dans n’importe quel État de droit, la création d’une radio ou télé par une entreprise privée au Venezuela passe par la demande d’un permis d’exploiter une fréquence à l’Etat et par le respect d’un cahier des charges qui précise droits et devoirs légaux. En France, le CSA veille (en principe) à ce que l’usage de cette concession hertzienne se fasse dans le respect de la loi et des principes de la démocratie. On imagine mal qu’un média puisse appeler impunément a la violence raciste, au terrorisme, à l’invasion de la France par une puissance étrangère ou au meurtre de fonctionnaires. Pas plus qu’aux Etats-Unis, où vient d’être fermé sous les pressions du Lawyers’ Committee for Civil Rights Under Law, le forum néonazi et suprématiste blanc Stormfront qui a servi dans l’organisation des violences de Charlottesville.

Deux radios sans renouvellement de concession ? mais alors… quid des « 49 médias fermés par le régime » ? L’astuce de Marco Ruiz est de laisser croire que des radios commerciales qui émettaient sans avoir demandé de permis, parfois au détriment d’autres antennes, ou fermées par leurs actionnaires dans le cadre des stratégies des groupes privés, voire inactives à la suite de vols ou d’avaries, ont été… fermées par le gouvernement Maduro pour des raisons politiques. Ruiz accuse aussi le gouvernement de ne pas vouloir vendre de papier pour mieux « fermer » certains journaux… Au Venezuela l’entreprise privée détient 80 % de l’économie et notamment des réseaux d’importation et de distribution (6) – ce qui lui permet d’ailleurs d’organiser des pénuries, des contrebandes massives vers la Colombie et d’amasser des capitaux considérables en spéculant sur le dollar parallèle.

Certains continueront à douter : n’y aurait-il pas, quand même, des médias fermés, en sous-main, par le pouvoir chaviste ? C’est ici qu’on mesure l’abîme entre le storytelling admis – faute d’alternative – par la quasi totalité des français et la réalité du Venezuela.

En 18 ans de révolution bolivarienne, le nombre de médias privés, qui sont en majorité d’opposition, a augmenté. En 1998 on comptait 304 radios privées FM. En 2017 ce chiffre est monté à 481. En 1998 on comptait 36 télévisions privées émettant en clair, en 2017 leur nombre s’élève à 63 (7). Rien que pour le mois d’août 2017 CONATEL a octroyé une concession légale à 20 radios commerciales qui ont effectué normalement les démarches prévues dans la Loi des Télécommunications (8). Non seulement le gouvernement bolivarien n’a jamais « fermé 49 médias » mais il a augmenté leur nombre.share 2

Une étude menée en 2015 par le Ministère de la Culture et par des sociétés privées de mesures de rating comme Mediax montre par ailleurs que les médias privés, d’opposition, – en particulier Venevision, Televen et les chaînes du câble – totalisent 85 % d’audience, les chaînes publiques et communautaires (strictement locales) se partageant les 15% restants.

Hégémonie de l’audience par les télés privées (Televen, Meridiano, Globovision, Venevision, et chaînes payantes de TV par câble)

L’hégémonie de la droite en télévision et en radio vaut aussi pour la presse écrite et Internet. Ce dimanche 3 septembre 2017, on peut lire dans El Universal que « l’opposition exige le calendrier des élections régionales »: http://www.eluniversal.com/noticias/politica/oposicion-exigio-cronograma-electoral-las-regionales_668522, dans Tal Cual, que « le président Macri condamne l’interdiction de sortir du pays faite à Lilian Tintori » : http://www.talcualdigital.com/Nota/147400/macri-condena-prohibicion-de-salida-del-pais-a-lilian-tintori , dans El Nacional, que « le SNTP dénonce que des journalistes subissent des intimidations via twitter pour leur travail sur les Comités d’Approvisionnement (CLAP) » : http://www.el-nacional.com/noticias/sucesos/amenazan-periodistas-por-trabajo-investigacion-sobre-los-clap_201943, dans El Carabobeno que « Le gouvernement cherche à censurer internet », https://www.el-carabobeno.com/ipys-gobierno-intenta-legalizar-censura-internet/, Etc… En ce qui concerne Internet, le tableau des sites d’information réalisé par Alexa.com montre que les deux sites les plus visités sont des sites d’opposition (La Patilla et El Nacional) et que sur la liste totale, 90 % des sites visités sont également d’opposition :

Ajoutons à tout cela les réseaux sociaux comme Twitter qui diffusent quotidiennement des messages appelant à tuer Maduro ou à tuer des chavistes (tweets relevés au hasard par le journaliste Luigino Bracci en août 2017):

« Tant de terroristes de par le monde, et aucun pour tuer Maduro ? merde, tuez Maduro, c’est lui qui mérite toute cette merde. (..) Les terroristes sont des idiots, ils tuent des gens alors qu’ils pourraient tuer Maduro.

Tu imagines quand nous nous unirons tous pour tuer Maduro, quelle énergie incroyable ce sera !

J’ai une envie de tuer des chavistes que même Dieu ne pourrait m’ôter

ce sera très joli quand les marines viendront tuer des chavistes, gardes nationaux, policiers et tout ce qui appuie ce gouvernement

Ce chaos prendra fin quand les gens prendront une arme avec ou sans peur et commenceront à tuer des chavistes. Je le dis très sérieusement.

 

Scène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne : la dirigeante d’extrême droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d’État depuis 2002, explique aux médias « baillonnés » qu’il n’y a pas de liberté au Venezuela et que plutôt que d’attendre des élections, il faut relancer les confrontations « non-dialogantes » (sic) pour forcer le président élu à partir.

Bref le manque de liberté d’expression au Venezuela n’est pas celui qu’on croit. En temps de violences, l’hégémonie du secteur privé par rapport aux médias publics et communautaires est un facteur de déstabilisation. En temps de paix, elle empêche l’équilibre et au pluralisme souhaitable en toute démocratie. C’est de cela que les journalistes français ou Reporters Sans Frontières, s’ils se souciaient vraiment de la liberté d’expression, devraient se préoccuper, en demandant au gouvernement Maduro de défendre davantage le service public et les médias associatifs, si minoritaires en nombre et en capacité d’émettre.

« L’absence de liberté d’expression au Venezuela » : un mensonge ancien.

En mai 2007, lorsque la concession hertzienne de la chaîne privée RCTV ne fut pas renouvelée pour être octroyée à une nouvelle chaîne de service public, une campagne mondiale affirma aussitôt qu’il s’agissait d’une “fermeture”. Le site ACRIMED (9) démonta dans le détail ce concert de désinformation qui vit les médias français, soutenus par les maîtres-penseurs du microcosme médiatique et par RSF, reprendre en chœur le même refrain, résumé à merveille par le titre de l’éditorial du Monde : « Censure à la Chávez » (28 mai 2007). Rappelant au passage que les deux seuls médias fermés réellement, le furent par la droite lors de son coup d’État d’avril 2002: VTV (chaîne publique) et Catia Tve (télévision associative).

Lors d’une conférence de presse à Venise en 2009, le cinéaste Oliver Stone expliquait : “Le manque de liberté d’expression que dénoncent les médias et l´opposition de droite vénézuélienne est un mensonge. Celui qui va au Venezuela se rend compte que 80, 90 % des médias sont contre Chavez. Ils disent des choses très dures sur lui et il le tolère. Il ne punit pas ces personnes, elles sont toujours en place. Aux États- Unis cela ne se passerait pas ainsi.” Ces propos suscitèrent aussitôt une « réponse appropriée » de David Pujadas au 20 heures de France 2 : « Le réalisateur américain Oliver Stone consacre un documentaire admiratif à Hugo Chavez et il a été ovationné par le public. Ironie du sort, il faut tout de même savoir qu’au même moment Hugo Chavez s’apprête à interdire dans son pays 29 radios suscitant de vives critiques de la part des défenseurs de la liberté de la presse.» Sur quoi Pujadas se basait-il pour affirmer que 29 radios allaient être interdites au Venezuela ? Depuis plusieurs années, des stations commerciales ou évangélistes s’étaient déguisées en médias « associatifs » pour obtenir des fréquences légales à bon compte. D’où la mobilisation de collectifs citoyens pour exiger du CSA local de rendre ces fréquences au secteur associatif. « L’interdiction de 29 radios » selon Pujadas était donc… la restitution de fréquences détournées par des groupes commerciaux ou religieux, à des médias citoyens ! C’est la fonction qui incombe légalement au CSA en France (10).

Reporters Sans Frontières a joué dès le début le rôle de la SIP dans la préparation du coup d’État contre Salvador Allende en 1973, observé par Armand Mattelard : « L’enquête judiciaire sur l’administration du journal El Mercurio, accusé d’irrégularités fiscales, a servi de prétexte pour dénoncer de soi-disant mesures coercitives contre la « presse libre ». (…) Le message émis par la presse de la bourgeoisie chilienne revient à sa source, renforcé par l’autorité que lui confère le fait d’avoir été reproduit à l’étranger. (…) Nous sommes en présence d’une SIP tautologique. Sa campagne n’est qu’un immense serpent qui se mord la queue. » Un des fondateurs de RSF (Robert Ménard, aujourd’hui maire d’extrême droite) avait dans sa revue « Médias » cosigné un long article sur le thème « La guérilla des altermondialistes contre l’info », reprochant à Ignacio Ramonet de « passer sous silence les discours virulents d’Hugo Chavez contre la presse, les débordements et les réactions de ses partisans, l’impunité dont ils bénéficient ». Une position critiquée par l’ex-président et cofondateur de RSF, l’éditeur et journaliste Jean-Claude Guillebaud (Prix Albert Londres) : “Je trouve que sur certains sujets, RSF a été assez imprudent, même si le régime de Chavez n’est pas parfait, je les ai trouvés beaucoup trop proches de la presse anti-Chavez au Venezuela. Il aurait sans doute fallu être plus prudent. Je trouve qu’on les entend très peu sur les États-Unis.

La journaliste Naomi Klein s’était elle aussi étonnée que RSF fasse du gouvernement Chavez une menace pour la liberté d’expression alors que le Venezuela est un des rares pays au monde à avoir légalisé les médias associatifs, tout en subissant l’hégémonie de médias privés capables de participer aux tentatives de coup d’État. Mais la liberté de RSF ou des neuf milliardaires propriétaires de médias n’est pas celle du citoyen ni du droit de s’informer. C’est la liberté d’entreprendre, notamment la liberté du plus gros de manger le plus petit, l’État n’étant plus qu’un frein à la liberté de parachever la concentration mondiale des médias. On en voit aujourd’hui les résultats dans la « démocratie » française. C’est pourquoi RSF valide les versions des médias privés du Venezuela sans critiquer leur participation aux coups d’État contre un gouvernement démocratiquement élu. Voir l’analyse de Luis Alberto REYGADA Lettre ouverte au responsable du Bureau Amérique de Reporters Sans Frontières. Sans oublier l’enquête de Maxime VIVAS sur les financements de RSF par le milieu anti-castriste de Miami : La face cachée de Reporters sans frontières.

Pour tout savoir sur l’invention de la « répression de la liberté de la presse au Venezuela », on peut lire également : « Thomas Cluzel, ou l’interdiction d’informer sur France-Culture« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/12/thomas-cluzel-ou-linterdiction-dinformer-sur-france-culture/

Thierry Deronne, Caracas, 4 septembre 2017

Notes :

  1. Lire : « Comment redescendre du lierre de Mr. Bourdin et cultiver notre propre jardin », http://wp.me/p2ahp2-2y8
  2. Interview du journaliste Maurice Lemoine sur RTS : https://www.youtube.com/watch?v=IsELdQ85EJ0
  3. Interview du député Alexis Corbière par Patrick Cohen (Europe 1) : https://www.youtube.com/watch?v=tow3Jt5titI
  4. (Photos :) Médias du monde libre contre droit au suffrage des vénézuéliens, https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/08/01/photos-medias-contre-droit-au-suffrage-des-venezueliens/
  5. Lire « In detail : the death so far », http://venezuelanalysis.com/analysis/13081. Pour un graphique et un tableau précis et complet des victimes, des secteurs sociaux, des responsables et des personnes condamnées, voir https://venezuelanalysis.com/analysis/13081; Sur les assassinats racistes de la droite : Sous les Tropiques, les apprentis de l’Etat Islamique 27 juillet 2017 ; Le Venezuela est attaqué parce que pour lui aussi « la vie des Noirs compte » (Truth Out) 24 juillet 2017. Pourquoi la majorité des victimes des violences de la droite appartiennent-elles aux forces de l’ordre ou à la militance bolivarienne ? Parce qu’il ne s’agit pas, pas plus que dans le Chili de 1973, d’une « répression d’État » mais de la résistance d’un gouvernement de gauche à une vaste stratégie de déstabilisation économique (création de pénuries par le secteur privé très majoritaire dans l’économie), politique (violences de la droite avec l’appui de l’OEA depuis Washington et du réseau paramilitaire colombien) et médiatique (en France, des médias comme Libération, Le Monde, Le Figaro et même des sites supposés « alternatifs » comme Mediapart ont transformé une démocratie participative en autocratie répressive).
  6. Lire « Huit mythes sur l’économie vénézuélienne », http://wp.me/p2ahp2-2Ie
  7. Chiffres de CONATEL (le CSA vénézuélien) : http://www.conatel.gob.ve/en-revolucion-crece-numero-de-emisoras-privadas-en-el-pais/.
  8. Voir http://www.conatel.gob.ve/conatel-en-marcha-50-emisoras-comerciales-han-sido-habilitadas-o-regularizadas/. Texte de la Loi des Télécommunications : http://www.conatel.gob.ve/ley-de-responsabilidad-social-en-radio-television-y-medios-electronicos/
  9. Lire l’analyse d’Acrimed : http://www.acrimed.org/article2639.html
  10. La loi francaise n° 86-1067 du 30 septembre 1986, article 29, relative à la liberté de communication (et qu’on aimerait voir appliquer) dit: « Le CSA veille, sur l’ensemble du territoire, à ce qu’une part suffisante des ressources en fréquences soit attribuée aux services édités par une association et accomplissant une mission de communication sociale de proximité, entendue comme le fait de favoriser les échanges entre les groupes sociaux et culturels, l’expression des différents courants socioculturels, le soutien au développement local, la protection de l’environnement ou la lutte contre l’exclusion… »

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Nicolas Maduro, un « hors-série »

par Angel Guerra Cabrera, La Jornada (Mexique), 24 août 2017

Il serait simple, si simple de répéter que Nicolas Maduro est ce « dictateur » dont le poulpe médiatique « occidental » nous brosse le portrait jour après jour ! Mais ce qualificatif a été inventé par des gouvernants dénués de toute moralité, guère autorisés à juger le mandataire vénézuélien.

Je sais pertinemment qu’il s’agit d’un mensonge. J’ai été témoin de la manière dont se comportait Maduro à plusieurs occasions, que ce soit lors de meetings ou à l’intérieur du cercle de ses collaborateurs, ou encore lors d’un dîner entre la direction chaviste et un groupe d’intellectuels et d’artistes provenant de plusieurs pays étrangers. L’homme que j’y ai vu est noble, modeste, intelligent et éloquent, resté ferme dans ses convictions depuis ses jeunes années d’activiste révolutionnaire puis de leader syndical du Métro de Caracas où il était conducteur de bus.

Il se montre fraternel envers ses collaborateurs et les gens du peuple. Je crois que quiconque l’observerait attentivement parler à la télé serait du même avis. Il en a donné la preuve en présence de deux de mes amies, l’une psychologue et l’autre critique d’art, toutes deux docteures de l’université. Elles ne connaissaient pas Maduro, l’avaient à peine entr’aperçu dans des journaux télévisés (c’est dire!) et ne s’intéressaient pas outre mesure à la politique. Elles sont progressistes, conscientes de la tromperie massive que les « médias » imposent à leurs auditoires.

Je leur ai envoyé à toutes deux l’entretien réalisé le 18 août à l’homme de Caracas par le journaliste vénézuélien José Vicente Rangel (1). J’ai demandé aux amies de le regarder attentivement et avec un œil critique. A peu de choses près, les deux m’ont dit la même chose : au-delà de sa carrure de leader, il est évident qu’il ne s’agit pas d’un dictateur. Je ne doute pas un instant que les personnes dénuées de préjugés qui ont vu la conférence de presse qu’il a donnée trois jours après en diraient autant (2). J’ai pris ces deux interventions pour exemples parce qu’elles ont eu lieu à un moment difficile et décisif de son mandat et de la Révolution Bolivarienne, en plein démarrage de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC). Nous voyons un dirigeant politique lucide, avec pas mal de propositions à faire à l’intérieur un processus révolutionnaire capable de surmonter de graves défaites électorales comme celle subie lors des législatives de 2015, capable de se réinventer et de mettre en pratique au bon moment une initiative aussi risquée que d’appeler la population à élire une Constituante.

La patience et le sang-froid de Maduro visibles dans ces deux documents donnent la mesure d’un homme d’État qui a préféré la voie des urnes pour infliger une défaite aux États-Unis et aux droites dans leur guerre non conventionnelle contre le Venezuela. Leur objectif étant d’en finir avec le dangereux exemple que donne la Révolution Bolivarienne au monde, et, tout aussi important, de s’approprier son pétrole et ses abondantes ressources naturelles. Le Venezuela est l’un des quatre théâtres où peut éclater une guerre mondiale si nous n’arrivons pas à l’empêcher par une grande manifestation de solidarité internationale.

Dans ces prises de parole, Maduro propose de rétablir le dialogue avec l’opposition dans le cadre de la Communauté des États Latino-Américains et des Caraïbes (CELAC) et demande au Pape François que le Vatican poursuive la médiation qu’il a menée avec la participation des ex-présidents Leonel Fernandez et Martin Torrijos. Cette proposition s’inscrit dans l’authentique esprit d’union et d’intégration dont fait preuve la CELAC, à rebours du servilisme de la créature historique des États-Unis qu’est l’OEA. Il propose le redressement économique, politique et moral de la révolution comme objectifs prioritaires. L’ex-chancelier rappelle avec insistance que le Venezuela veut et a besoin de la paix, mais qu’il est assez armé si on l’oblige à se défendre. Il assure que le calendrier électoral se déroulera comme prévu par la Constitution et signale que les élections de gouverneurs auront lieu en octobre, les candidats de l’opposition y ayant déjà postulé.

Toute personne honnête ne saurait nier que Maduro est un véritable démocrate et un homme qui respecte les institutions.  Il mérite respect et admiration pour la seule prouesse d’avoir su piloter jusqu’à présent, en faisant preuve de dignité et de créativité, la Révolution et l’État que lui ont confiés Hugo Chavez et le peuple vénézuélien.

Source : http://www.cubadebate.cu/opinion/2017/08/24/maduro-un-fuera-de-serie/#.WahkA4-cHIV

Traduction : Frédérique Buhl

Notes

(1) https://www.youtube.com/watch?v=Pf0hXEPRnWg

(2) https://www.youtube.com/watch?v=dDVSN6t643I

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Venezuela: un vote citoyen contre la violence

Par Martin Schwander *

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Walter Suter, ancien ambassadeur suisse au Venezuela

Membre du Parti Socialiste Suisse, Walter Suter a représenté les intérêts de la Confédération dans de nombreux pays. Il a également siégé jusqu’en 2015 à la direction du PS européen, représentant le PS Suisse, et a présidé la section internationale du PS. En février 2003, le Conseil Fédéral Helvétique l’envoie comme ambassadeur à Caracas, où le peuple vient de faire échouer un coup d’État contre le gouvernement Chavez.

«Je suis arrivé à un moment particulièrement captivant au Venezuela, se souvient le diplomate. En 1999, le pays s’était doté d’une nouvelle Constitution visant la démocratie directe, participative.  En tant que Suisse, c’était très intéressant. L’approfondissement de la démocratie allait de pair avec  l’établissement  de  la  justice sociale. Je connaissais l’Amérique latine depuis 30 ans et j’ai pensé: enfin il se passe quelque chose ici! D’objets, les  masses  devenaient  sujets  de l’État.» En tant qu’ambassadeur, Walter Suter informe sur les mécanismes des  élections  et  des  votations  en Suisse. Par son entremise, le Conseil National Electoral (CNE) visite plusieurs fois la Suisse.

Une haine viscérale

En  2003, «les couches supérieures n’avaient que du mépris pour les personnes simples et leurs besoins. Toute revendication en vue de restituer ne serait-ce qu’un petit peu de leur pouvoir et de leurs possessions était pour elles absolument inacceptable. Cette haine viscérale s’est intensifiée avec les années et tourne aujourd’hui à la pure violence», affirme Walter Suter. Et de rappeler que dès le début, les représentants des couches supérieures ont combattu par tous les moyens les programmes sociaux du gouvernement Chávez. «La droite n’a jamais accepté qu’un gouvernement de gauche s’établisse. Malgré son sabotage constant, 1,5 million d’analphabètes ont appris à lire et à écrire, l’accès gratuit à l’éducation et à la santé a été mis en place et des centaines de milliers de nouveaux logements ont été créés, ce qui est impressionnant». Il souligne aussi l’attitude hostile  de Washington. «Cela ne convenait pas aux USA que toute une série de gouvernements de gauche soient élus sur un territoire qu’ils considèrent comme leur zone d’intérêt.»  En particulier dans un pays comme le Venezuela, qui détient les plus grosses réserves mondiales de pétrole. Il s’agissait de reprendre le contrôle, via des forces locales qui ont été soutenues massivement financièrement et médiatiquement, ou par la subversion et l’intervention directe.

Les problèmes doivent se résoudre pacifiquement

Walter Suter admet que de nombreux problèmes existent  aujourd’hui, en raison de sabotages internes et externes, mais aussi de la corruption et de la mauvaise gestion du pays par le gouvernement. Cela a conduit à la victoire de la coalition d’opposition MUD lors des élections de 2015, qui détient actuellement la majorité au parlement. Ces problèmes ne peuvent selon lui se résoudre que par la voie pacifique. À plusieurs reprises, le gouvernement a tenté de mettre sur pied un dialogue constructif avec l’opposition, avec le soutien notamment du Vatican ou de l’ancien président espagnol José Luis Rodríguez Zapatero. Mais les partis de droite ont toujours fini par se retirer.

Dans une telle situation, le choix de recourir récemment à une Assemblée constituante est pour lui justifié: «Elle donne au peuple la possibilité de faire un état des lieux, de redéfinir fondamentalement le vivre ensemble et dans quelle direction l’État doit se développer.» Cet  instrument est prévu par la Constitution de 1999, qui a été adoptée par 70% des votants. L’assemblée peut être convoquée par le président du pays avec le Conseil des ministres, par deux tiers des députés du Parlement ou par un cinquième des personnes ayant le droit de vote. Une fois élue, elle se situe au-dessus des autres pouvoirs.

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Août 2017. Rencontre de femmes et de familles de pêcheurs sur les rives du grand fleuve Apure, pour participer au débat national sur les propositions à l’Assemblée Constituante.

Incroyable malhonnêteté des médias contre un vote démocratique

L’ancien ambassadeur comprend mal que plusieurs gouvernements, dont la Suisse, aient sommé le Venezuela de renoncer à organiser l’élection au suffrage universel d’une Assemblée constituante: «Cet instrument existe dans la Constitution et les partis de droite ont même envisagé d’y recourir en 2014. Le CEELA (conseil d’experts électoraux d’Amérique latine), un organisme indépendant de juristes et spécialistes qui, en général, ont dirigé une autorité électorale dans leur pays d’origine, a déclaré que cette élection était absolument légale. Ce collège a accompagné environ 120 scrutins. Sa crédibilité est énorme et elle est acceptée par différents États latino-américains. De plus, les cinq experts du Honduras, de Colombie, du Salvador et d’Equateur qui ont accompagné les différentes phases de l’élection du 30 juillet sont tous actifs dans leur pays dans des partis conservateurs ou libéraux, en aucun cas de gauche», souligne Walter Suter, qui s’insurge contre  l’absence de mention de ce rapport officiel dans la plupart des médias occidentaux. «La malhonnêteté intellectuelle des médias au sujet des processus au Venezuela est incroyable. Il y a une campagne mondiale de diffamation, de déstabilisation et de destruction», estime-t-il.

Le  30  juillet, 537 membres ont finalement été élus, auxquels s’ajoutent 8 représentants des peuples indigènes. Les 537 députés sont composés d’un élu par commune – respectivement de deux pour les capitales des provinces et de 7 pour Caracas et de 173 représentants sectoriels. «Le but est que l’assemblée ne soit pas composée uniquement  de politiciens, mais qu’elle inclut largement la population. C’est pourquoi, en plus des représentants des communes, ont été élus aussi des représentants des travailleurs, des paysans, des handicapés, des entrepreneurs, des retraités, des étudiants et des LGBT», explique Walter Suter.

En plus de voter pour le représentant de sa commune, chacun pouvait choisir un représentant du secteur auquel il se sentait appartenir. Les partis de droite n’ont déposé aucune candidature et ont boycotté le scrutin.  «L’élection a été fortement perturbée le 30 juillet», souligne Walter Suter, qui était sur place en tant qu’accompagnateur. «De nombreux locaux électoraux ont été bloqués et des personnes qui souhaitaient voter ont été agressées. Pourtant, 41.5% des personnes, soit 8 millions de votants ayant le droit de vote, ont participé, un chiffre que ni les chavistes ni l’opposition n’avaient pu atteindre dans le passé. C’était un vote pour la paix et contre la violence

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Éternels occultés des médias, les secteurs populaires (90% de la population) ont de nouveau créé la surprise en participant massivement au vote pour l’Assemblée Constituante, le 30 juillet 2017. En avril 2002 déjà, la population était descendue des « barrios » de Caracas pour remettre au pouvoir le président Chavez, alors qu’il venait d’être renversé par les futurs organisateurs des violences de 2013 et 2017 : partis de droite alliés à l’extrême droite et au réseau paramilitaire colombien, médias privés locaux et internationaux, sans oublier le MEDEF local, des militaires d’extrême droite et les financeurs états-uniens.

En finir avec l’impunité

Si la situation dans la rue s’est améliorée depuis le 30 juillet, elle reste compliquée. «Beaucoup dépend maintenant du travail de l’assemblée constituante», souligne  Walter Suter.  La question des excès de violence des derniers mois est urgente selon lui: «Il faut en finir avec l’impunité et toute personne qui a appelé à la violence devra rendre des comptes.» La responsabilité de la violence dans les rues repose clairement, selon l’ancien ambassadeur, sur les manifestations dites pacifiques, dans lesquelles des éléments violents se sont embrigadés. «Bien entendu, ce ne sont pas les auteurs intellectuels qui ont exercé cette violence, mais ils ont recruté des gens pauvres, du lumpenprolétariat, parfois même des enfants, et les ont armés avec des masques à gaz, des armes, de la drogue et de l’argent. Ce n’étaient pas des manifestants mais des « employés » dont la tâche était d’exercer de la violence et d’en provoquer.» Walter Suter rappelle que plus de 20 personnes ont été brûlées vives et que certaines ont succombé de leurs graves  blessures. «Bien entendu, Amnesty International n’a rien écrit à ce sujet

En plus du traitement de ces faits, dont s’occupera une Commission pour la vérité, la justice et la réparation, de nombreux points sont à l’ordre du jour de la nouvelle assemblée: «les élus devront s’attaquer à la problématique économique, à la situation toujours aussi compliquée de l’approvisionnement, au système d’importation et de distribution. Et bien entendu, aux questions de la diversification de l’économie et de la production nationale. D’autres défis seront de donner une base constitutionnelle aux réalisations sociales et de continuer à développer l’État de droit, en particulier en ce qui concerne la lutte contre la corruption et l’incitation à la haine. Enfin, l’assemblée constituante  planchera sur la construction de la démocratie participative et tentera d’inscrire dans la Constitution les nouvelles formes de participation  apparues au cours des dernières années, comme les conseils ouvriers

Selon Walter Suter, l’Assemblée Constituante a deux ans pour faire ses preuves et soumettre une nouvelle Constitution à référendum. Même si cet organe se situe au-dessus des autres pouvoirs et a repris certaines compétences parlementaires, les institutions démocratiques continuent à fonctionner. En octobre 2017 par exemple auront lieu les élections des gouverneurs et une partie de l’opposition comme Acción Democrática de Henri Ramos Allup et 17 autres partis ont déjà décidé d’y participer. Le président Maduro s’est réjoui de cette décision.

Source: Gauchehebdo n° 35 du 1er septembre 2017 *. Merci à Bernard Tornare.

* Martin Schwander est journaliste à Gauchebdo, un hebdomadaire politique suisse romand édité à Genève, successeur de la Voix Ouvrière, fondée en 1944 par Léon Nicole.

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Caquetios, une école en construction

Grâce aux accords de coopération signés entre le président Chavez et le Mouvement des Travailleurs Ruraux sans Terre, une équipe du Brésil participe depuis 11 ans aux efforts de production et de formation agricoles de la révolution bolivarienne. L’école de Caquetios, dans l’état de Lara (ouest du pays), en est un exemple. Ces anciens haras entourés de champs de canne à sucre, expropriés à la bourgeoisie locale par Hugo Chavez, sont aujourd’hui un espace consacré à la formation intégrale des mouvements sociaux, notamment en agroécologie, et à la production et distribution de semences autochtones.

Ce court-métrage est le fruit de cinq jours d’atelier de réalisation documentaire donné par l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE) à une vingtaine de membres de collectifs sociaux, à Caquetios, du 6 au 11 août 2017, avec l’appui du Mouvement des Sans Terre (MST) et de France-Amérique Latine Bordeaux-Gironde (FAL 33).

 

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Les urgences du chavisme

par Marco Teruggi

24 août 2017

photos : la mobilisation citoyenne pour élire une assemblée constituante le 30 juillet a surpris jusqu’aux partis chavistes et a paralysé la stratégie violente et médiatique de la droite.

D’un jour à l’autre, les tranchées de l’Est riche de Caracas ont disparu. Comme un épais brouillard qui aurait tout enseveli puis se serait dissipé. Laissant apparaître un échec clair et net, aussi rapide que le repli commencé le 25 juillet et rendu décisif par la journée du 30 juillet, lorsque plus de huit millions de citoyen(ne)s des zones populaires ont défié les violences de la droite pour aller élire une Assemblée Constituante, surprenant même les partis chavistes.

Les scénarios de guerre des rues qui envahissaient photos, titres des journaux, discours et réseaux sociaux sont délaissés. Le passé récent semble lointain, les corps en flammes des afrodescendants brûlés vifs par ceux que les médias nous ont repeints durant trois mois en « combattants de la liberté », les attaques nocturnes près du palais de Miraflores, les nombreuses news montrant l’autoroute Francisco Fajardo envahie par les gaz, les boucliers et autres spectacles ne paraissent plus que des souvenirs à l’odeur de cendre.

Le passé est-il révolu? Un question se pose, appelant une réponse sérieuse : où sont passés les groupes de choc qui ont sévi pendant trois mois, les structures paramilitaires qui ont assiégé des villes des jours durant, les bandes qui agissaient comme des mercenaires? Difficile de croire qu’ils s’en sont retournés chez eux…

Retour à la normalité donc, à un ordre restauré à l’intérieur du désordre d’un moment historique caractérisé par l’emploi de coups à l’estomac pour couper le souffle et de coups de crosse pour mettre KO. Retour aussi à une capacité de réflexion moins confuse que celle imposée par un épisode insurrectionnel d’une droite latino-américaine. Une fois le brouillard dissipé, l’ennemi en pleine réorganisation, montrant des signes de crise et laissant entrevoir la main invisible de l’Amérique du Nord retourne son regard sur lui-même, c’est-à-dire sur nous-mêmes, la Révolution. Car n’est-ce pas de cela qu’il s’agit? D’un espace d’analyse approfondie destiné à la repenser, la théoriser, la réviser et dégager des questions comme :

En quoi consiste la stratégie chaviste? Jusqu’où sommes-nous prêts à aller?

L’Assemblée Constituante nous a sorti de l’impasse. Le Président a visé juste et a bien piloté. La bataille politique, l’importance de la confrontation, ses résolutions possibles ont eu pour résultat l’épopée électorale, la réponse pacifique, du 30 juillet. Tous les autres problèmes étaient passés à l’arrière-plan devant l’éventualité de voir le pays s’engager dans une guerre civile et dans une logique de gouvernement parallèle, se trouvant dans l’incapacité de trouver une solution démocratique au conflit. C’était l’une des raisons de la participation massive au vote.

Maintenant l’Assemblée Constituante se réunit au quotidien, les élections des gouverneurs approchent –le temps reprend un rythme accéléré – l’épopée laisse place au quotidien, et deux dimensions se dégagent de ses débats et/ou de sa crise : la dimension politique et la dimension économique.

La dimension politique

Des contradictions se font jour, c’est inévitable. La question se pose : comment les traiter? L’une d’elle est que le processus révolutionnaire crée, à partir de ses centres de direction, des instances et des participants avec lesquels il a ensuite des difficultés à communiquer. Un exemple paradigmatique en est le mouvement des agriculteurs , une cible stratégique comme l’a souligné Hugo Chavez, avec lequel la direction et ses institutions ont maintenu et maintiennent toujours une relation reposant sur une connaissance insuffisante et/ou une volonté de contrôle.

La dynamique qui s’en dégage pourrait être synthétisée de la manière suivante : ceux qui ouvrent des portes doivent ensuite les refermer, et ceux qui ont été convoqués ont essayé de les ouvrir. C’est ce qui semble émerger de l’Assemblée Constituante avec les particularités de son espace et l’apparition toute récente de cette jeune instance. L’Assemblée Constituante a une richesse : sa représentativité de la société vénézuélienne et son caractère populaire. Elle représente des agriculteurs(ices), des paysans(nes), des ouvriers(ères), des étudiants, des indigènes, des personnes handicapées, des retraités(es), des entrepreneurs et des représentants des régions. Que signifient tous ces gens réunis là pour le pays? La politique enclenchée avec cette convocation non-partisane semble contenue dans le même langage, les mêmes personnes, les mêmes noms.

Tout le monde sait qu’un renouvellement interne du processus révolutionnaire est nécessaire – c’est aussi inévitable que l’existence de contradictions – l’Assemblée Constituante et la dynamique qui la parcourt consistant à se déplacer dans les régions, à aller à la rencontre des communes, à s’ouvrir à des critiques, des propositions nouvelles et à la mise en œuvre de solutions, peut être le lieu de cet éventuel renouveau. Ce qui permettrait d’éviter à l’Assemblée Constituante de se transformer en nouveau pouvoir public qui se réunit entre quatre murs. Car il s’agit avant tout de créer un mouvement historique de participation de tous les protagonistes, dans lequel le peuple prendra part aux débats, aux travaux constitutionnels, à la résolution des problèmes et aux formes de société qu’il souhaite. Il doit s’agir, comme prévu, d’un processus constituant, d’un pouvoir originaire.

Il existe toujours une marge entre les paroles et la réalité, mais aussi la possibilité de la réduire.

LA DIMENSION ECONOMIQUE

Le risque que présente une Assemblée Constituante qui ne parle pas le langage des citoyens ordinaires est aggravé par la situation économique.

Si nous avons repris l’initiative au niveau politique -le débat sur l’Assemblée Constituante est d’avant-garde dans l’exercice de la démocratie en Amérique Latine surtout et c’est à la dimension politique du conflit que le chavisme doit sa supériorité-  la situation reste caractérisée par la forte pression sur le plan économique. La fureur avec laquelle l’attaque contre la monnaie a été déclenchée après le 30 juillet, la manière dont la majorité de la population supportait et supporte encore la spéculation exercée en toute impunité, la flambée des prix, la perte du pouvoir d’achat et la détérioration des conditions de vie sont devenues évidentes. L’explication politique des causes de la situation économique permet de susciter un réflexe de résistance durable au sein de la population. Mais jusqu’à quand? Jusqu’à quand peut-on parler de guerre économique alors qu’elle ne va qu’en s’aggravant? Jusqu’à quel point la révolution pourra-t-elle continuer à ne pas capituler en gardant le silence face à une regression économique qui ne fait que s’accroître?

Il faut prendre des mesures. La population le demande clairement.

Dans l’immédiat, il faut freiner la hausse des prix de tous les produits et services –hormis ceux qui appartiennent à l’Etat, comme le métro par exemple- devenu pratiquement gratuit, la fuite des devises, remédier aux difficultés à se procurer des médicaments. Il faut faire preuve d’autorité pour remédier à cette situation, rétablir l’ordre devant ces faits, sévir contre la spéculation et la corruption surtout : la corruption privée et publique aggrave une situation déjà difficile en situant une part du problème au sein même des rangs chavistes. On l’a constaté avec la mafia de la Procureure générale Luisa Ortega, transformée en « chavisme critique » par un gauchisme occidental sous influence médiatique. Tout a donc commencé et se termine là?

Sur le plan économique aussi existe un niveau stratégique où se joue la part essentielle du modèle de société en construction. Il semble y avoir consensus autour de trois formes de propriété à mettre en œuvre : privée, publique et sociale/communale. Les signaux donnés actuellement par la direction indiquent une concentration d’efforts pour atteindre le premier objectif, qui est d’œuvrer à l’émergence d’un entreprenariat national -mais jusqu’à quel point une bourgeoisie nationale peut-elle se développer dans le cadre des économies latino-américaines actuelles?- et de maintenir des accords avec les grandes sociétés d’importation, pourtant désignées comme responsables du désapprovisionnement et de la hausse des prix.

Par contre, l’enjeu du développement de l’économie qui restera entre les mains de l’État n’apparaît pas clairement. Il faudrait définir quels seront les domaines concernés et faire le bilan des expérimentations réalisées ces dernières années, ainsi que celles faites au niveau communal. S’agit-il d’une décision prise sous la contrainte d’un contexte de crise, y aurait-il à la base une volonté communale, ou bien la stratégie adoptée reposerait- elle sur le secteur privé auquel seraient subordonnées les deux autres formes de propriété?

Ce tableau – incomplet- révèle une immersion dans des problèmes causés par les prix du pétrole et l’affrontement à une guerre économique dirigée par les États-Unis dont l’objectif est d’isoler le pays, de l’asphyxier, de le mettre sous blocus afin d’aggraver les difficultés économiques dans le but de lasser la population et de l’éloigner de son gouvernement.

C’est dans un tel contexte que les débats ont lieu, avec un pistolet sur la tempe.

Le brouillard dissipé, les débats peuvent commencer, les pratiques, les stratégies, les perspectives repensées. Jusqu’à quand cela durera-t-il? A quel moment la droite et les États-Unis reviendront-ils déclencher une nouvelle insurrection armée dans la rue que les médias opposeront à une « répression de Maduro » ? Mais cette question est peut-être mal posée : l’insurrection a lieu aujourd’hui-même, non pas dans la rue mais sur le plan économique. Selon toute logique, répondre à cette escalade au moyen des formules déjà utilisées ces dernières années devrait aboutir à des résultats similaires. Mais il devient urgent de changer les formules, à moins que les résultats ne soient bons ou pas trop mauvais au vu du scénario à affronter. Bons dans les chiffres macro ou dans la vie des citoyens ordinaires?

La population met tous ses espoirs dans l’Assemblée Constituante . Où les placer sinon là? C’est pour cela qu’elle est allée voter, pour obtenir des réponses concrètes, immédiates et stratégiques. La droite n’a rien proposé durant l’année et demi passée à la tête de l’Assemblée Nationale, elle a juste ciblé sa tactique sur l’aggravation de la confrontation politique par une escalade vers un coup d’état. Elle n’a pas su gérer sa victoire électorale et n’apparaît pas comme une alternative pour répondre aux attentes de la population. Cela fait partie de sa crise.

Comment le chavisme gère-t-il sa victoire du 30 juillet?  Jusqu’à présent, sa stratégie est orientée vers la justice pour les nombreuses victimes, le conflit politique et l’installation de la structure institutionnelle de l’Assemblée Constituante

Arrive maintenant l’heure de l’économie, du rétablissement des équilibres. C’est d’une décision toute politique qu’il s’agit là.

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/08/26/las-oportunidades-urgentes-del-chavismo/

Traduction : Frédérique Buhl

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Guerre contre le Venezuela, étape II : Trump impose plus de sanctions (Moon of Alabama)

Il y a un mois, nous avons mis en garde contre une prochaine guerre contre le Venezuela. Une telle guerre pourrait faire énormément de dégâts dans de nombreux pays de la région.

L’opposition, formée et financée par les États-Unis, a tenté de créer un violent chaos dans les rues mais n’a pas réussi à convaincre la majorité de la population. Le seul soutien qu’elle a à l’intérieur du pays provient de la riche bourgeoisie des grandes villes qui méprise le programme de justice sociale du gouvernement. Les travailleurs et les agriculteurs sont mieux lotis avec les politiques social-démocrates d’Hugo Chavez auparavant, et de Nicolas Maduro maintenant. La tentative de coup d’état qui était la première étape d’une prise de contrôle du Venezuela par les Etats-Unis a échoué.

Le mois dernier, une Assemblée Constituante a été élue et elle est prête à défendre l’Etat. L’opposition a boycotté les élections à l’assemblée, et maintenant elle se plaint de ne pas avoir de siège. L’une des premières décisions de l’Assemblée a été d’entériner la décision du Tribunal Suprême de Justice de mettre fin aux fonctions de la procureure générale Luisa Ortega Diaz, aux fins d’enquête. Elle avait condamné le gouvernement pour sa résistance aux tentatives de coup d’Etat. Elle a maintenant fui le pays avec son mari. Le Miami Herald admet qu’elle est payée par les Etats-Unis :

Ortega, longtemps proche du gouvernement, est devenue procureure en chef en 2007 ; elle détient vraisemblablement des informations juridiques compromettantes. Et on pense qu’elle collabore avec les forces de l’ordre des États-Unis au moment où Washington inflige des sanctions à Caracas.

Il se dit que le mari d’Ortega est l’objet d’un chantage de la part des États-Unis pour avoir été impliqué dans d’importantes transactions illégales.

Le président américain Trump a menacé d’utiliser la force militaire si le président Maduro n’abandonnait pas son poste. Le chef de la CIA, Pompeo, a récemment fait la tournée des pays voisins du Venezuela pour « essayer de leur faire comprendre ce qu’ils pourraient faire ». Leur a-t-il suggéré d’approvisionner en armes certaines forces par procuration dans le pays, ou carrément d’envahir le pays ?

Aujourd’hui, l’administration Trump a imposé des sanctions sévères au Venezuela :

Les sanctions que Trump a signées par ordonnance interdisent aux institutions financières de fournir de l’argent frais au gouvernement ou à la compagnie pétrolière d’État PDVSA. elles limiteront également la possibilité de Citgo, la filiale américaine de PDVSA, de renvoyer de l’argent au Venezuela, et elles interdiront l’achat et la vente des obligations récemment émises par le gouvernement pour contourner son isolement croissant sur les marchés financiers occidentaux.

Le Venezuela s’était préparé à au moins une partie de ces sanctions. Il y a quelques mois, le géant pétrolier russe Rosneft a acquis des parts de PDVSA et une partie des ventes de pétrole se fait à travers cette société :

La firme pétrolière russe Rosneft a conclu des accords avec plusieurs acheteurs pour presque tout son quota de pétrole brut vénézuélien pour le restant de l’année, a appris Reuters mercredi, c’est la première fois que Rosnef effectue une vente de pétrole de ce membre de l’OPEP aussi importante.

Les livraisons de pétrole vénézuéliennes aux États-Unis ont diminué au cours des dernières années, à cause de la diminution de la production, des problèmes commerciaux et des sanctions contre des officiels vénézuéliens.

Dans la déclaration de la Maison Blanche, Maduro est qualifié de « dictateur » et sa présidence d’ « illégitime ». C’est grotesque. Maduro a été élu dans des élections libres et équitables. L’ancien président américain Jimmy Carter a dit que le système électoral du Venezuela était le meilleur du monde. Les nouvelles sanctions augmenteront probablement le soutien dont bénéficie le gouvernement actuel.

La Maison-Blanche a fait allusion à d’autres mesures économiques :

Un personnage important de l’entourage [de Trump] a dit aux journalistes que les États-Unis avaient une grande influence sur l’économie du Venezuela, mais ne voulait pas l’exercer d’une manière irresponsable qui pourrait nuire davantage au peuple vénézuélien déjà en difficulté.

Le Venezuela entre dans une période difficile. Mais, à moins que les États-Unis ne lancent une attaque militaire directe sur le pays – tout seuls ou par l’intermédiaire des voisins du Venezuela ou de mercenaires -, le pays survivra facilement à l’inique agression.

Les réserves de pétrole du Venezuela, qui s’élèvent à 300 milliards de barils, sont les plus importantes du monde. C’est la raison pour laquelle les États-Unis veulent soumettre le pays. Mais ni la Russie, ni la Chine, ni personne, ne veut voir les États-Unis prendre le contrôle de ces réserves.

Moon of Alabama

»» http://www.moonofalabama.org/2017/08/countdown-to-war-on-venezuela-ste…
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https://www.legrandsoir.info/compte-a-rebours-de-la-guerre-contre-le-venezuela-etape-ii-trump-impose-plus-de-sanctions.html