L’hypothèse du double gouvernement et du conflit prolongé

« Manifestants pacifiques » attaquant les passagers d’un transport en commun à Caracas

Par Marco Teruggi

Le problème de la droite vénézuélienne est de s’être fixé un objectif en l’absence des rapports de force nécessaires. En réalité, les décisions ne sont pas prises au niveau national mais aux Etats-Unis où a été conçu le plan stratégique et opérationnel des actions en cours.

La corrélation nécessaire pour renverser le gouvernement passe par le concours des classes populaires et des Forces Armées Nationales Bolivariennes (FANB). Or, aujourd’hui, à 90 jours de son déclenchement, le cycle de violences se poursuit sans l’intervention d’aucun de ces deux facteurs. Ce qui ne signifie pas que tout travail politique dans cette direction ait été abandonné.

Pour ce qui est des classes populaires, cette droite étant nettement convaincue qu’elle ne réussira pas à les faire adhérer à son appel à renverser le gouvernement, a décidé de les frapper plus durement encore au moyen de l’asphyxie économique. D’où des actions comme l’incendie d’un dépôt de denrées alimentaires – 60 tonnes parties en fumée – qui étaient destinées à des quartiers populaires, l’attaque de camions transportant des vivres pour le gouvernement ou l’augmentation des prix par le secteur privé, majoritaire au Venezuela. Elle cherche à aggraver les conditions matérielles de vie et l’exaspération, ouvrant la voie à des pillages qu’elle-même organise avec ses groupes de choc.

Quant au travail pour diviser les forces armées, la droite a opté pour plusieurs actions simultanées. L’une d’elle a consisté en une série d’attaques armées de la base militaire principale de Caracas, la Carlota, ainsi que de casernes et de bataillons situés dans divers endroits du pays, la dernière en date ayant eu lieu la nuit de mardi dernier à Acariqua ou des armes ont été volées et un soldat tué.

Une autre de ces manoeuvres consiste à démoraliser sans répit la population par le biais des réseaux sociaux, notamment avec l’appui de robots de Twitter.

Troisième élément de cette stratégie, utilisé dès le début du cycle : appeler les forces armées à désobéir aux ordres du gouvernement et à se joindre au Coup d’État. Julio Borges, le président d’extrême droite de l’Assemblée Nationale, un des organisateurs du coup d’État de 2002 contre Hugo Chavez, présenté par « Le Monde » comme une personnalité démocratique (1), vient de le répéter le 5 juillet lors d’une allocution publique, allant jusqu’à offrir l’amnistie automatique aux militaires qui renverseraient le gouvernement élu : 

L’appel au coup d’État lancé le 5 juillet par le président de droite de l’Assemblée Nationale (voir ci-dessus) et les provocations des députés d’extrême droite ont dégénéré en affrontements avec les partisans de la révolution, violences condamnées par le gouvernement. Dans les « médias » européens cela devient : « Des pro-Maduro séquestrent l’assemblée ». Sans la moindre mention de l’appel au coup d’État. (NDLR)

Mais cet ensemble de tactiques n’a pas eu le résultat escompté. N’ayant pas réussi à obtenir le soutien d’acteurs de poids comme les forces armées, ils envisagent une prolongation du scénario et semblent s’y préparer.

L’hypothèse d’un conflit prolongé repose sur deux éléments clés : le facteur politique et le facteur militaire.

mg_89411499108664-768x512

Au début du mois les partis de la droite vénézuélienne ont annoncé qu’ils organiseraient eux-mêmes un plébiscite le 16 juillet.

En ce qui concerne le facteur politique, les partis de droite se sont déjà prononcés : leur plan est de ne pas reconnaître le gouvernement de Nicolas Maduro ni l’Assemblée Nationale Constituante qui sortira des urnes le 30 juillet et d’accélérer la création de nouveaux pouvoirs publics. Ce qui veut dire essayer de mettre en place un gouvernement parallèle. Pour donner une légitimité à ce schéma d’action déjà en cours, ils ont convoqué un « plébiscite » pour le 16 juillet, hors du contrôle du Centre National Électoral et pour anticiper les élections du 30 juillet, où parmi diverses questions sera posée celle de la création de nouvelles autorités et d’un gouvernement d’unité. Leur problème n’est pas de définir si le référendum sera légal ou non, ni le nombre de votants, mais de valider leur stratégie au niveau international, médiatique et diplomatique. Mais lorsqu’ils se seront engagés dans cette voie se présentera la difficulté de donner un poids réel à ces nouvelles autorités. Il ne suffit pas d’énoncer les choses pour qu’elles arrivent, pratique récurrente chez la droite. La réaction des alliances internationales aura son importance, ainsi que l’intensification de la stratégie de violence.

Sur ce dernier point, la droite a un avantage et a un problème.

L’avantage est qu’ils ont réussi en bonne partie à donner une légitimité à leur violence, surtout au niveau international grâce à la participation active des grands groupes médiatiques et d’autres rouages de l’Empire. Selon la vulgate construite pour « fabriquer le consentement » international, il n’existerait pas de paramilitaires au Venezuela, ni de groupes de choc organisés, ni de bandes de délinquants payés pour commettre des actes de vandalisme, il n’y aurait que des étudiants, un peuple affamé, des jeunes résistant à la dictature. Les actes violents commis, tel le lancement de grenades depuis un hélicoptère sur le Tribunal Suprême de Justice, la destruction d’aliments, etc., sont qualifiés d’auto-coups d’état réalisés par le gouvernement lui-même.

Le problème est que la légitimité ainsi obtenue ne suffit pas, il s’agit aussi de disposer de forces matérielles sur le terrain. Et si de toute évidence ils ont réussi à déployer des actions de grande envergure dans différentes villes du pays pendant plusieurs jours, ils ne semblent pas réunir les conditions pour soutenir leurs positions selon un plan de « territoires libérés », par exemple.

Ils ont l’avantage de s’être acquis l’opinion internationale, mais au niveau national l’opinion reste indécise. Leur violence les discrédite et provoque le rejet de 80 % de la population, et il semblerait que l’appui de la rue leur fait défaut pour mener à bien un plan d’une telle ampleur.

Le scénario risque donc fort de se prolonger. Ils donneront une identité politique à leurs actions violentes, anonymes jusqu’à présent, et déploieront publiquement leur structure armée – allant jusqu’à se différencier des autres partis d’opposition en établissant une distinction entre la MUD (plate-forme politique des partis de droite) et la Résistance (extrême droite armée et active dans la rue). Ils disposent de deux bases arrière pour alimenter cette organisation armée : l’État de Táchira et la Colombie voisine.

Il est difficile de prévoir comment se terminerait un plan présentant de telles caractéristiques.

Certains dirigeants de droite donnent à entrevoir leurs desseins. Tel le député Juan Requesens, du parti d’extrême droite « Primero Justicia », qui vient d’effectuer un aller-retour aux Etats-Unis pour expliquer dans un forum organisé le 6 juillet à l’Université Internationale de Floride (FIU), centre cofinancé par le Southern Command du Pentagone : « Nous devons passer par cette étape de violences de rue pour en arriver à une invasion étrangère ».

D’autres questions se posent qui trouveront leur réponse dans les semaines à venir. L’une d’elles est : la droite (ou une partie de la droite) inscrira-t-elle ses candidats début août pour les élections de gouverneurs qui auront lieu au début de décembre 2017 ?

Si elle ne le fait pas, ce sera la confirmation d’un point de non retour, de l’impossibilité de résoudre le conflit par le dialogue entre les parties. Dans ce cas, l’hypothèse d’une prolongation du conflit jusqu’à une éventuelle fracture au sein des forces armées ou, à un tout autre niveau, d’une intervention étrangère se confirmerait clairement.

Par contre, inscrire leurs candidats signifierait que la résolution finale du conflit reposera en partie sur les élections.

Le scénario se modifiera aussi en fonction des résultats de l’élection à l’Assemblée Constituante du 30 juillet : une forte participation apportera une légitimité et une base politique solide au chavisme. Dans le cas contraire, la confrontation s’aggravera. La droite a annoncé qu’elle fera tout son possible pour que les élections ne puissent pas se dérouler et il est fort probable qu’un blocage des centres électoraux, des routes et des moyens de transport sera organisé avec l’utilisation de leurs organisations armées et la façade publique de leur nouvel instrument en cours d’élaboration : les Comités de Sauvegarde de la Démocratie.

Le Conseil National Électoral a déjà annoncé qu’il protègerait chaque bureau de vote.

Le scénario qui s’est ouvert au début d’avril 2017 ne semble pas prêt de s’arrêter. Les Etats-Unis ont décidé de pousser le Venezuela dans ses derniers retranchements, aux niveaux politique, social, culturel, communicationnel et militaire. Ils veulent reprendre le pouvoir politique par l’intermédiaire de la droite présente dans le gouvernement, assujettir l’économie à leurs propres intérêts et prendre une revanche massive sur un mouvement historique. Le chavisme affronte une guerre complexe et totale à laquelle il doit répondre de manière intelligente et en faisant preuve d’ un engagement ferme face à un peuple fort et créatif, comme a su le faire Hugo Chavez.

M. T.

Note :

(1) Lire « Le Monde » lâché par la BBC : Stephen Sackur démasque la droite vénézuélienne et ses rêves de coup d’État, https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/05/25/le-monde-lache-par-la-bbc-la-droite-venezuelienne-revele-son-objectif-dun-coup-detat/

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/07/07/la-hipotesis-del-doble-gobierno-y-el-conflicto-prolongado/

Traduction : Frédérique Buhl

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2Rn

Le Venezuela est-il victime d’une guerre économique ?

Le Venezuela est-il victime d’une guerre économique ?

par Valentine Delbos, pour LVSL

Le Venezuela traverse une situation extrêmement tendue et, malheureusement, les médias dominants – donnant une vision très incomplète des événements en cours dans ce pays– n’aident en rien à la compréhension de la situation pour le citoyen lambda se trouvant à des milliers de kilomètres de Caracas. Si tous les journalistes s’accordent à dire que le pays sud-américain traverse une terrible situation économique, rares sont ceux qui se penchent en profondeur sur les multiples raisons qui l’alimentent. Alors que pour l’expliquer la plupart des médias mettent uniquement en avant l’incompétence du gouvernement en matière de gestion et une corruption qui battrait tous les records, diverses voix et jusqu’au président Maduro s’unissent pour dénoncer de leur côté et depuis plusieurs années une guerre économique… que la presse cite peu ou de façon presque sardonique, faisant passer le mandataire pour un affabulateur ou un « complotiste ».

En effet, il n’est pas de bon ton de mentionner « l’impérialisme » de ce côté-ci de l’atlantique, et le fait que l’histoire de l’Amérique latine soit le résultat de plusieurs siècles de relations tumultueuses avec les Etats-Unis n’a pas l’air d’attirer l’attention de la plupart des « experts » et autres éditorialistes, qui ont plutôt l’air de vouloir suivre la doctrine avancée par le président Obama vis-à-vis du sous-continent : « oublions le passé ».

L’histoire : séance d’auto-flagellation ou outil pour comprendre le présent ?

Faut-il oublier le passé ? Il est évidemment fort commode pour celui qui a commis des exactions de demander à celui qui les a subies de faire table rase et de « se tourner vers le futur ». Demander aux Africains de penser à l’avenir, certes, mais comment leur exiger d’oublier la Françafrique ? Il en va de même en Amérique latine. On ne balaie pas d’un simple revers de main plus d’un siècle et demi d’expansionnisme et d’interventionnisme, de diplomatie de la canonnière ou du « gros bâton », de politique du dollar et d’ingérence continue dans sous-continent considéré jusqu’il y a encore peu- comme la chasse gardée ou l’arrière-cour des Etats-Unis.

Représentation graphique de la Doctrine Monroe : « l’Amérique aux Américains ».

Il est intéressant de rappeler la réponse de la présidente de l’Argentine Cristina Fernandez au président Obama après que celui-ci eu proposé – lors du VII Sommet des Amériques qui se tint à Panama en avril 2015 – « d’avancer en laissant derrière le passé » :

« Faisons la part des choses, je vois que le président Barack Obama –il vient de le signaler– n’aime pas beaucoup l’histoire ou bien qu’il la considère comme peu importante ; au contraire à moi elle m’aide à comprendre ce qui se passe [aujourd’hui], ce qui s’est passé et pourquoi, mais surtout à prévenir ce qui pourrait se produire à nouveau. Nous n’abordons pas l’histoire comme un exercice de masochisme ou une séance d’auto-flagellation, mais comme un outil pour comprendre pourquoi nous en sommes arrivés au point où nous nous trouvons. » [1]

Pour les pays historiquement dominés, la mémoire est en effet utile pour comprendre le présent et appréhender le futur, surtout quand les vieilles habitudes perdurent. Car s’il est vrai que le temps ou les troupes américaines pouvaient débarquer n’importe où dans la région et y hisser leur drapeau est bien révolu, il serait vraiment naïf de penser que les Etats-Unis auraient aujourd’hui renoncé à vouloir continuer de favoriser leurs intérêts au sud du Rio Grande. Avec les plus grandes réserves de pétrole du monde et un discours panlatinoaméricaniste intolérable, il est tout naturel de considérer le Venezuela comme une des principales cibles de l’administration étatsunienne. Le président Obama n’a-t-il pas décrété en mars 2015 « un état d’urgence nationale suite à la menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis posée par la situation au Venezuela » ? [2]

C’est en ayant tous ces éléments en vue qu’il faut considérer les allégations du gouvernement vénézuélien lorsqu’il déclare être victime d’une déstabilisation comparable à celle qu’a connue le Chili sous la présidence de Salvador Allende (1970-1973). Une instabilité qui serait le résultat d’une pression politique et médiatique incessante, à laquelle il faudrait rajouter une guerre économique aux effets ravageurs.

Pourtant, rares sont les journalistes qui se sont penchés sérieusement sur cette question, comme si le terme de « guerre économique » ne pouvait renvoyer qu’à des théories conspirationnistes nauséabondes issues d’un esprit paranoïaque. Mais c’est faire montre de beaucoup d’ignorance que de déconsidérer cette pratique qui est loin d’être neuve dans l’histoire de l’humanité en général et dans la boîte à outil interventionniste de la politique étrangère américaine en particulier.

Qu’est-ce que la guerre économique?

La guerre économique a toujours existé ; elle est une réalité qui a beaucoup été étudiée, autant par les universitaires que par les experts en questions militaires… et enseignée : ne trouve-t-on pas une École de Guerre Économique dans le VIIème arrondissement de Paris ? [3]

Comment la définir ? Selon le géopoliticien Pascal Boniface, il s’agirait de « la mobilisation de l’ensemble des moyens économiques d’un État à l’encontre d’autres États pour accroître sa puissance ». Alors que le temps des conflits frontaux associés aux conquêtes territoriales est révolu, « les conflits d’intérêts entre pays développés ne peuvent désormais trouver d’expression qu’à travers l’affrontement économique ». [4]

Et si selon Clausewitz la guerre représentait la continuation de la politique par d’autres moyens, il en va de même aujourd’hui pour la guerre économique qui n’est « qu’un outil qui permet d’atteindre des objectifs qui demeurent fondamentalement d’ordre politique » [5]

Le blocus commercial, économique et financier imposé à Cuba par les Etats-Unis depuis 1960 est peut-être un des plus clair exemples. Il convient ici de rappeler l’objectif qui motiva sa mise en place (sous la présidence de Dwight Eisenhower) avec la lecture d’une note du 6 avril 1960 -secrète à l’époque mais aujourd’hui déclassifiée- du sous-secrétaire d’État adjoint aux Affaires interaméricaines, Lester D. Mallory, dans laquelle celui-ci affirme que :

« la majorité des Cubains soutient Castro » et qu’il « n’existe pas une opposition politique effective », en ajoutant que « le seul moyen prévisible de réduire le soutien interne passe par le désenchantement et le découragement basés sur l’insatisfaction et les difficultés économiques (…) Tout moyen pour affaiblir la vie économique de Cuba doit être utilisé rapidement (…) : refuser de faire crédit et d’approvisionner Cuba pour diminuer les salaires réels et monétaires dans le but de provoquer la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement. » [6]

L’on voit bien comment le blocus est utilisé contre Cuba comme un outil destiné à étouffer l’économie [7] dans un but politique : provoquer un mécontentement populaire qui provoquerait un soulèvement puis un changement de gouvernement. Dans cette variante de la guerre économique, l’affrontement est ouvert, officiel, et montre clairement la volonté d’une puissance de faire plier un gouvernement ennemi.

Le Chili du début des années 70 est aussi un grand cas d’école mais dans une autre modalité de la guerre économique : celle-ci qui allie volonté géostratégique d’une puissance extérieure (les Etats-Unis) et groupes d’intérêts locaux opposé au gouvernement en place (grand patronat, oligarchie locale).

Petit rappel des faits.

En pleine guerre froide et alors que les Etats-Unis craignent que la révolution menée par Fidel Castro à Cuba n’aide à propager le « virus rouge » en Amérique latine, un président démocratiquement élu -Salvador Allende- menace de mettre en place une transition vers le socialisme à base de nationalisations et d’une redistribution plus équitable de la richesse. Une situation d’autant plus intolérable pour le républicain Richard Nixon que le nouveau gouvernement chilien menace directement les intérêts des multinationales américaines présentes dans le pays, notamment l’entreprise téléphonique ITT. [8]

Orchestrée par le conseiller à la sécurité nationale Henry Kissinger, la stratégie suivie par les Etats-Unis et ses services secrets n’aura d’autre but que de préparer le terrain pour le coup d’Etat du général Pinochet (11/09/1973) : les documents -aujourd’hui déclassifiés- du Conseil de Sécurité Nationale montrent noir sur blanc les efforts déployés par l’administration américaine pour « déstabiliser économiquement » le Chili entre 1970 et 1973. [9]

Le président Nixon accompagné de son Conseiller à la sécurité nationale, Henry Kissinger.

Le directeur de la CIA ne prend pas de détours pour décrire les projets de son agence dès 1970 : « Faire tomber [le gouvernement d’] Allende par un coup d’État est notre objectif ferme et persistant. (…) Il est impératif que ces actions soient mises en place de façon clandestine et sûre afin que le Gouvernement des Etats-Unis et la main américaine reste bien cachée ». De son côté, le président Nixon ordonne lui-même a son agence de renseignement de « faire hurler l’économie » chilienne afin de renverser Allende. [10]

Plus de 40 ans après les faits, personne n’oserait aujourd’hui mettre en doute qu’une complexe stratégie de déstabilisation a été mise en place par les Etats-Unis contre le gouvernement du Chili du président Allende (s’appuyant sur l’oligarchie locale, la droite chilienne ainsi que la presse d’opposition) et que le volet économique y a joué un rôle prépondérant.

Peut-on faire un parallèle entre le Chili d’Allende et le Venezuela d’aujourd’hui ?

Les faits montrent donc bien clairement que les guerres économiques sont une réalité et qu’elles ont déjà été utilisées par les Etats-Unis afin de promouvoir leurs intérêts. Pourquoi n’est-il donc pas permis de donner le bénéfice du doute au gouvernement vénézuélien lorsque celui-ci dénonce les manigances du patronat local et une ingérence de ce pays ?

Comme au Chili, l’oligarchie locale vénézuélienne n’avait-t-elle pas intérêt à se défaire le plus rapidement possible de la « révolution bolivarienne » venue bousculer le vieil ordre établi et des privilèges qui maintenaient dans la pauvreté la majorité de la population d’un pays extrêmement riche ? N’est-il pas naturel de penser que les Etats-Unis verraient d’un mauvais œil la fin des prérogatives concédées par le passé à ses multinationales, qui bénéficiaient auparavant d’avantages insolents dans l’industrie pétrolière ?

La réponse aura tendance à varier selon que l’on plutôt anti ou pro-gouvernement… Mais n’est-ce pas justement le rôle des journalistes que d’enquêter, démêler le vrai du faux afin d’extraire la vérité lorsque deux visions s’affrontent, au-delà de tout soupçon militant ?

Il est très intéressant de noter ce qu’il s’est produit lors d’un débat organisé récemment par la chaîne France 24 autour de la situation au Venezuela. [11]

Un des intervenants (qui soit dit en passant est d’origine chilienne) attire l’attention des téléspectateurs sur la ressemblance entre les évènements en cours au Venezuela depuis le début de l’expérience bolivarienne [12] et la situation de déstabilisation au Chili sous le gouvernement d’Allende.

Face à lui, le journaliste et « spécialiste » du Venezuela François-Xavier Freland nie d’emblée toute possibilité de comparaison entre ces deux pays, écartant avec une arrogante facilité la possibilité d’un quelconque rôle que pourraient avoir les Etats-Unis dans ce dossier et tournant perfidement au ridicule une théorie qui mériterait au moins que tout journaliste digne de ce nom et s’intéressant à l’Amérique latine se penche un tant soit peu sur le sujet.

Mais non, pour M. Freland, « c’est toujours la stratégie de la victimisation (…) on nous sort à chaque fois la même chose, c’est les américains derrière, c’est la CIA, etc. ». Mais que pouvait-on espérer de l’auteur du livre Qui veut la peau d’Hugo Chavez ? (2012), dans lequel le journaliste estime que « c’est le président vénézuélien lui-même qui est entré dans un forme de paranoïa après le coup d’Etat manqué contre lui en avril 2002 » ! Un raisonnement qui laisse pantois ! Si être victime d’un coup d’état – dont l’implication du gouvernement des Etats-Unis a été prouvée – n’est pas une raison suffisante pour avoir le droit de devenir ne serait-ce qu’un tout petit peu… prudent, on se demande bien ce qui pourrait le justifier !

François-Xavier Freland procède à un déni de faits historiques, malgré la présence de preuves flagrantes, à des fins politiques, en recourant à la rhétorique de l’épouvantail qui consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée. On frôle de près la limite du négationnisme, avec au final un parti pris désolant et surtout grave du point de vue professionnel pour celui dont la maison d’édition présente comme le plus grand spécialiste du Venezuela.

Les faits et la déontologie journalistique

L’aspect le plus alarmant de cette histoire, c’est que le rôle du journaliste, dans nos sociétés démocratiques, est d’informer, d’éclairer, de rapporter des faits qui mis en contextes aideront les citoyens à se forger une opinion la plus objective possible sur les événements du monde. Une responsabilité consacrée dans la Charte de déontologie de Munich (ou Déclaration des devoirs et des droits des journalistes), qui stipule parmi ses devoirs :

I. Respecter la vérité (…) et ce en raison du droit que le public a de connaître la vérité.

IV. Ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste (…).

Et comment croire que M. François-Xavier Freland, ce « grand spécialiste du Venezuela », ne connait pas la réalité du terrain, les antécédents géopolitiques et l’histoire de la région ?

Mais gardons espoir qu’il saura faire preuve de professionnalisme et mettre en pratique le VIème devoir de la Charte mentionnée ci-dessus (rectifier toute information publiée qui se révèle inexacte) : nous ne pouvons que l’inviter à visionner une émission récemment diffusée par la chaîne Telesur qui aborde justement le sujet du parallèle entre le chili d’Allende et le Venezuela d’aujourd’hui.

En effet, dans une interview du 02 mai dernier, M. Joan Garcés, avocat, Prix Nobel alternatif (1999) et officier de l’Ordre du Mérite de France (2000) pour ses contributions au droit international dans la lutte contre l’impunité des dictatures, ancien assesseur du Directeur général de l’Unesco et visiting-fellow de l’Institute for Policy Studies de Washington, présente une toute autre analyse de la situation en soulignant le parallèle existant entre les deux pays. Ce monsieur, qui fut collaborateur personnel du président Salvador Allende dès 1970, vécut de l’intérieur les années de déstabilisation qui précédèrent le coup d’État du général Pinochet.

Voici son témoignage (sous-titré en français) :

Qui croire entre MM. Freland et Garcés?

Que disent les faits ?

Y a-t-il oui ou non une guerre économique au Venezuela ? Évidemment le fait de soulever la question, légitime au vue de l’histoire du continent et des méthodes antérieurement mises en place par les Etats-Unis et leurs alliés locaux dans la région, ne signifie pas rejeter l’entière faute de la situation que traverse le pays à une ingérence extérieure. Les différents gouvernements de la révolution vénézuélienne (Chavez jusqu’en 2013 puis Maduro par la suite) ont sûrement commis de nombreuses erreurs (désorganisation, inefficacité administrative, corruption, etc.), mais pour comprendre la situation complexe dans laquelle se trouve le pays aujourd’hui il est absolument nécessaire de prendre en compte tous les éléments entrant en jeu, et ne pas le faire relèverait de la malveillance ou de la manipulation. Il est donc impossible de faire comme si la guerre économique et la déstabilisation n’existait pas ou comme s’il s’agissait uniquement d’une excuse inventée par le pouvoir en place.

Car les preuves abondent, pour qui veut bien se donner la peine de s’informer un tant soit peu. Le gouvernement a longtemps dénoncé l’accaparement de produits de première nécessité par le secteur privé, créant des pénuries et une spéculation affolante… et n’a-t-on pas découvert des dizaines et des dizaines d’entrepôts regorgeant de biens de consommation dissimulés durant toutes ces dernières années (par exemple ici 72 tonnes de lait en poudre) ?

Durant ces dernières années, pas un mois ne s’est écoulé sans que les autorités découvrent plusieurs tonnes de marchandises accaparées dans des hangars par des entreprises du secteur privé.

Au sujet du trafic de monnaie, comment se fait-il que « l’opinion publique internationale » ne soit pas informée de l’écoulement massif de billets vénézuéliens en dehors des frontières de ce pays ? En effet, selon les calculs du gouvernement, près de 300 milliards de bolivars se trouvaient à l’étranger fin 2016, principalement en coupures de billets de 100 bolivars. Des réseaux bien organisés (et profitant sûrement parfois des accointances de membres de l’administration) ont réalisé cette activité dans divers buts: facilitation du commerce aux frontières (principalement avec la Colombie), contrebande d’extraction (achats massif de denrées subventionnées, et donc à bas prix, au Venezuela pour être revendus en Colombie), blanchiment d’argent, falsification de billets… ayant comme conséquence une déstabilisation économique importante.

Ici, c’est l’armée vénézuélienne qui intercepte 88 millions de bolivars (vidéo – décembre 2016), et là 16.5 millions de bolivars saisis par la police fluviale colombienne (vidéo – mars 2016). Plusieurs centaines de millions de bolivars ont ainsi été retrouvés en Allemagne, en Espagne, à Hong-Kong… mais rares sont les journalistes occidentaux qui ont abordé ce sujet. Pourtant les indices ne manquent pas. En février dernier, la police du Paraguay a mis la main sur pas moins de 25 tonnes de billets vénézuéliens à la frontière avec le Brésil, dans la propriété d’un mafieux local. Transporté vers la capitale, le chargement était si lourd que le camion remorque effectuant le trajet s’est retourné dans un virage. Mais ce n’est apparemment toujours pas assez pour que l’extraction de billets soit prise en compte par les analystes de la crise vénézuélienne, alors qu’il est évident que le fait de retirer autant de masse monétaire de la circulation oblige l’État à imprime plus de billets, ce qui fait perdre de la valeur à la monnaie et donc déstabilise l’économie (alimentation du cycle inflationniste).

25 tonnes de billets de Bolivars saisis par la police du Paraguay, en février 2017.

Autre problème majeur : la contrebande. Subventionnés grâce aux politiques sociales du gouvernement, nombre de produits -du lait en poudre à l’essence- se retrouvent vendus à prix d’or de l’autre côté de la frontière, en Colombie. Entre les deux pays, toute une économie de l’extraction s’est développée autour de ce juteux commerce, sûrement parfois avec l’aide de complices haut placés des deux côtés. Ce trafic -bien documenté [13]- provoque une véritable saignée à l’État vénézuélien : en 2014, le gouvernement déclarait que l’extraction de 45.000 barils d’essence vers la Colombie provoquait des pertes de 2.2 milliards de dollars. De janvier à août de cette même année, les forces armées indiquaient avoir saisi 21.000 tonnes de produits alimentaires destinés à la contrebande, alors que l’administration douanière colombienne considérait à cette époque que ce commerce représentait un volume de 6 milliards de dollars, soit l’équivalent de près de 10% des importations légales du pays.

Et pour finir, le problème du marché noir des devises.

Mis en place par le gouvernement en 2003 pour éviter une fuite massive des capitaux, le contrôle des changes et de l’accès aux devises étrangères s’est révélé catastrophique sur le long terme, provoquant la naissance d’un marché noir de devises étrangères (principalement le dollar et l’euro). Sollicité par le gouvernement de Maduro fin 2013, l’économiste français Jacques Sapir avait relevé dans une étude rendue publique les dangers liés à l’écart grandissant entre taux de change officiel et taux de change « de la rue », une différence de 1 à 9 à l’époque. Aujourd’hui, cette différence s’est multipliée par près de 100 !

Mais pour bien comprendre ce problème complexe, il est nécessaire de prendre en compte deux principaux facteurs qui se trouvent à l’origine de la situation hyper inflationniste actuelle : d’une part l’existence légale en Colombie de 2 taux de change officiels pour les zones frontalières, d’autre part l’existence du site internet www.dolartoday.com -hébergé aux Etats-Unis- qui officialise les taux du marché noir.

En effet, le 5 mai 2000 , la Banque Centrale de Colombie a institutionnalisé par le biais de la résolution 8-2000 le « Dolar Cucuta« , du nom de cette ville de la frontière colombienne, qui établit une double législation pour l’échange de monnaie : une officielle établie par la Banque Centrale Colombienne et une autre uniquement pour les zones frontalières, qui permet aux maisons de change d’établir elles-mêmes la valeur des devises de façon indépendante.

Le gouvernement vénézuélien demande depuis des années la suppression de cette résolution -mise en place seulement quelques mois après l’arrivée de Chavez au pouvoir- l’accusant de fomenter la contrebande mais surtout de provoquer des distorsions économiques… qui sont plus que flagrantes. Il y aurait plus de 1000 bureaux de change légaux et illégaux à Cucuta, et entre 2 et 3000 agents informels qui vivraient de ce business, comme la jeune Angie qui déclare sans ambages « vivre du Bolivar ».

Quand au site Dolar Today, une enquête de la BBC a révélé qu’il était géré depuis les Etats-Unis entre autre par un ex-militaire vénézuélien qui avait participé au coup d’état contre Chavez en 2002. Devenu la référence pour tous ceux qui souhaitent acquérir ou vendre des dollars sur le marché noir, il fixe tous les jours un taux change officieux du bolivar en se basant -selon les dires de ses responsables- sur les taux de la ville colombienne de Cucuta, c’est-à-dire sur un critère totalement spéculatif. Ainsi, il alimente une apparence d’inflation, générant des distorsions dans l’économie qui vont effectivement engendrer un cycle inflationnaire. Une spirale difficile à arrêter. Le portail est donc clairement utilisé comme un outil de déstabilisation économique et politique puisqu’il a des répercussions directes sur l’économie vénézuélienne, en influant directement sur l’inflation et donc sur la vie de tous les jours des vénézuéliens.

Un exemple : alors que le gouvernement tentait d’établir un dialogue avec l’opposition fin 2016, le taux du « dollar parallèle » a mystérieusement bondi passant de 1078 bolivars pour 1 dollar le 01 octobre à son niveau le plus haut jamais atteint jusqu’alors : 4587 bolivars pour 1 dollar le 01 décembre [14].

Il est important de rappeler que le fait de répandre des informations financières erronées pour manipuler les cours de la bourse est considéré comme une infraction dans le monde entier  -il existe en droit français le délit de fausse information (article L. 465-2 alinéa 2 du code monétaire et financier)- pourtant la justice américaine a toujours refusé de donner suites aux plaintes de la Banque Centrale Vénézuélienne exigeant de clôturer le site.

Capture d’écran du site Dolar Today, datant du 22/06/2017. La différence entre le « dollar prioritaire » du gouvernement et le « dollar today » -ou de la rue– est de 1 à 830 ! En effet, le gouvernement change 1 dollar contre 10 bolivars alors que ce même dollar peut être vendu jusqu’à 8.301,71 bolivars au marché noir. Voir : https://dolartoday.com/

Accaparement, trafic de monnaie, contrebande, spéculation, autant de maux qui fragilisent encore une économie sérieusement mise à mal depuis plusieurs années. Mais à qui profite cette situation ? Qui s’enrichit ? Et surtout qui exploite politiquement le mécontentement de la population vénézuélienne?

Seul le temps dira si les Etats-Unis opèrent en sous-main afin de promouvoir leurs intérêts au Venezuela [15], mais il est toutefois inconcevable de ne pas reconnaître aujourd’hui le rôle de certains acteurs du secteur privé vénézuélien qui usent du sabotage comme d’un levier économico-politique. Les divers éléments d’une déstabilisation à grande échelle sont accessibles pour quiconque s’intéresse un tant soit peu au sujet ; refuser d’aborder cette réalité relève d’une ignorance totale de la situation sur place ou bien d’une malhonnêteté journalistique patente.

Et comment ne pas repenser à Salvador Allende et aux multiples difficultés traversées par son gouvernement durant ses 3 années de mandat, jusqu’au coup d’État du général Pinochet ? Dans le cas du Chili des années 70-73, nous savons aujourd’hui que les allégations de déstabilisation politique et économique étaient fondées… mais comment présentaient les événements les médias de l’époque ?

Aussi, nous sommes en droit de nous demander ce que diront les historiens dans 30 ans à propos du rôle joué par certains médias et journalistes dans le cadre du traitement médiatique de l’actuelle crise vénézuélienne.

Valentine Delbos, pour LVSL

Valentine.delbos@gmail.com

NOTES :

[1]Cristina Fernandez réfute les propos d’Obama : l’histoire sert à comprendre le présent – Prensa Latina, 11/04/2015, http://www.jornada.unam.mx/ultimas/2015/04/11/ridiculo-considerar-a-venezuela-una-amenaza-cristina-fernandez-3965.html

[2]Fact sheet: Venezuela Executive Order – The White House, 09/03/2015, https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2015/03/09/fact-sheet-venezuela-executive-order

[3]Une école de guerre très particulière, David Revault d’Allonnes, Libération, 24/11/2004, http://www.liberation.fr/evenement/2004/11/24/une-ecole-de-guerre-tres-particuliere_500469

[4] Un affrontement qui recouvre de multiples facettes : protectionnisme douanier (contingentements, subventions, dumping, règlementations, etc.), les manipulations monétaires (dévaluations compétitives, contrôle des changes, etc.), contrôle des exportations de capitaux, accès (ou non) à des prêts ou des fonds provenant de bailleurs internationaux, embargos, boycotts… l’éventail est large, et la panoplie de mécanismes pouvant se prêter au jeu de la guerre économique ne peut que continuer de s’agrandir dans une économie mondiale de plus en plus financiarisée.

[5]La guerre économique, forme moderne de la guerre ?, Eric Bosserelle, Revue française de socio-économie (2011/2 – n°8), https://www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2011-2-page-167.htm

[6]Memorandum From the Deputy Assistant Secretary of State for Inter-American Affairs (Mallory) to the Assistant Secretary of State for Inter-American Affairs (Rubottom), Department of State, Central Files, 737.00/4–660. Secret, Washington, April 6, 1960, https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1958-60v06/d499

[7] Selon le rapport présenté en 2016 par le gouvernement cubain à l’Assemblée Générale des Nations Unies, les dommages économiques provoqués par le blocus imposé par les Etats-Unis à l’île s’élèvent à plus de 4.5 milliards de dollars seulement pour l’année 2015, et à plus de 125 milliards de dollars (en prix courants) depuis sa mise en place, en 1962. Voir Bloqueo costó a Cuba el último año más de 4 mmdd, 20/10/2016, La Jornada, http://www.jornada.unam.mx/ultimas/2016/10/20/bloqueo-costo-a-cuba-el-ultimo-ano-mas-de-4-mmdd-embajador.

[8] Voir L’implication d’ITT au Chili (1970-1973), Wikipédia, consulté le 01/06/2017. https://fr.wikipedia.org/wiki/International_Telephone_and_Telegraph#L.27implication_d.27ITT_au_Chili_.281970-1973.29

[9] Voir les documents diffusés par l’institut des Archives de Sécurité Nationale de l’Université George Washington, notamment Chile and the United States: Declassified Documents Relating to the Military Coup, Peter Kornbluh, http://nsarchive.gwu.edu/NSAEBB/NSAEBB8/nsaebb8i.htm.

[10]« Make the Economy Scream »: Secret Documents Show Nixon, Kissinger Role Backing 1973 Chile Coup, 10/09/2013, Democracy Now, https://www.democracynow.org/2013/9/10/40_years_after_chiles_9_11

[11]Venezuela : jusqu’où ira la crise ?, 26/04/2017, France 24, http://m.france24.com/fr/20170426-le-debat-partie-1-venezuela-manifestations-nicolas-maduro-chavez-opposants-chaos

[12] Petit rappel : un coup d’état en 2002, une grève patronale en 2002-2003, déstabilisation politique, médiatique et économique permanente, stratégie de tension mise en place par les opposants au gouvernement avec usage de la violence, ingérence de puissances extérieures et fortes pressions diplomatique… liste non exhaustive.

[13] – Voir le reportage Comment fonctionne le Bolivars de contrebande depuis la Colombie de la chaîne Telesur (mai 2017, vostfr), ou cette enquête d’investigation plus poussée de la chaîne espagnole RTVE datant de mai 2015.

[14] – Le portail Dolar Today met à disposition de son public un historique en ligne de l’évolution du dollar parallèle, également téléchargeable en tableau Excel : https://dolartoday.com/historico-dolar/.

[15] Voir De Santiago à Caracas, la main noire de Washington, Franck Gaudichaud, juin 2015, Le Monde Diplomatique – https://www.monde-diplomatique.fr/2015/06/GAUDICHAUD/53071

Source : http://lvsl.fr/venezuela-victime-dune-guerre-economique

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2Rf

La bataille de la narration

guarimba_trece.jpg

unnamed

Le monde fantastique de la classe moyenne vénézuélienne : en haut pour l’international, en bas pour les copines sur instagram.

safe_image-php

foto-guarimberos

En 2014 déjà la même mise en scène pour l’international…

Sous le signe d’une violence planifiée, chaotique et déstabilisatrice, depuis 90 jours se déroulent des affrontements au Venezuela qui dépassent l’habituel. Derrière l’apparente lutte pour la démocratie –où s’affrontent a des partisans de la démocratie libérale représentative avec ceux qui cherchent à approfondir la démocratie participative, directe et active − se vit une guerre irrégulière qui utilise des formes de violence jusqu’à présent ignorées dans le pays, dont l’objectif est de générer la peur et la terreur dans la population. Une terreur paralysante.
Carlos Fazio

Carlos Fazio est un journaliste et analyste international uruguayen résidant au Mexique, collaborateur du quotidien mexicain La Jornada et de l’hebdomadaire uruguayen Brecha.

C’est un nouveau type de violence ou d’action directe avec des réminiscences néonazies, pratiquée par de petits groupes disséminés bien entraînés et disciplinés qui agissent en relation avec des éléments de la pègre, de la délinquance organisée, des paramilitaires et déclassés qui disposent d’ armes conventionnelles et domestique, de ressources et d’une logistique inhabituelles dans les partis ou les organisations politiques qui prétendent lutter pour la démocratie et la défense de l’ordre constitutionnel. En plus de disposer d’une écrasante couverture médiatique internationale.

C’est une violence différente de celle du coup guarimbero de 2014, puisque dans la conjoncture actuelle l’offensive d’extrême droite du syndicat patronal (Fedecámaras), des fractions les plus réactionnaires de la Mesa de Unidad Democrática et de la hiérarchie de l’Église catholique locale, et des intellectuels qui font l’apologie du putschisme, a incorporé le « facteur paraco ». C’est-à-dire paramilitaires et tueurs à gages venant du trafic de stupéfiants colombien liés à l’uribismo [ex Président Colombien Alvaro Uribe], qui entre autres missions ont celle de construire des couloirs frontaliers et de faciliter des opérations extraterritoriales.

Nous assistons donc à l’irruption d’une structure « paraco-racaillo-terroriste » qui a arraché la conduite de la lutte de la rue (les dites « mobilisations pacifiques ») à la direction formelle de la MUD, et dont le résultat a été un nouveau mode violent de type terroriste, appris dans les laboratoires de la guerre sale du Pentagone et pratiqué et expérimenté en Colombie ces 25 dernières années.

Où sont les vrais responsables de la violence fratricide ? Qui entraîne les terroristes ? Qui les finance et leur fournit les armes, les équipements coûteux et la logistique qui leur permet d’opérer pendant des mois ?

La perception tue le réel

A ce niveau, comme auparavant en Colombie, Afghanistan, [Kosovo], Irak, Libye, Ukraine et Syrie, etc, le terrorisme gagne partiellement la guerre au Venezuela. Le terrorisme est l’usage illégal, calculé et systématique de la violence préméditée pour inculquer ou provoquer de la peur et intimider une société ou une communauté. C’est une forme spécifique de violence. Comme tactique, c’est une forme de violence politique contre des civils et d’autres objectifs non combattants, perpétrée par des groupes clandestins, mercenaires ou bandes organisées.

Le terrorisme n’est pas un adversaire mais seulement une forme de violence politique qui, parfois, comme c’est le cas actuellement au Venezuela, sert à édifier l’architecture d’une intervention militaire étrangère directe sous une couverture « humanitaire ».

Aux cotés de la guerre psychologique, des opérations clandestines des forces spéciales et des guerres économiques, bactériologiques et électroniques, la pratique du terrorisme via les escadrons de la mort ou de groupes paramilitaires –comme principaux instruments de la guerre sale −, est une composante clef de la guerre asymétrique.

Selon les manuels du Pentagone, la notion d’asymétrie ne fait pas allusion à la perspective d’un simple déséquilibre dans la parité des forces avec l’ennemi, mais suppose une méthodologie qui emploie les tactiques irrégulières ou non conventionnelles qui permettent de manœuvrer au moindre coût politique et militaire possible pour le promoteur ou acteur stratégique caché (le dit « un leadership par derrière »).

Un élément essentiel pour l’efficacité de l’action terroriste, ce sont les médias. Dans une guerre non conventionnelle, d’usure, comme celle que dispensent les États-Unis en coulisses contre le Venezuela, les vraies batailles se livrent dans l’imaginaire collectif. Le Pentagone donne une grande importance à la lutte idéologique dans le domaine de l’information. On utilise les médias comme arme stratégique et politique dans la « bataille de la narration ». Il s’agit de dominer le récit de toute opération, militaire ou non. « La perception est aussi importante pour son succès que l’événement lui même (…) À la fin de la journée, la perception de ce qui est arrivé importe davantage que ce qui est réellement arrivé ».

Sous la baguette de Washington, dans le cadre d’un processus aussi dynamique que celui du Venezuela après l’arrivée au gouvernement de Hugo Chávez en 1999, les grands médias occidentaux ont travaillé à la déstructuration des bases de la compréhension collective et du sens d’appartenance et de Nation d’un secteur majoritaire de la population. Et à travers un travail constant et soigneux de sape symbolique, ils se sont consacrés à dynamiter le processus du changement radical de la société grâce à des campagnes d’intoxication et de désinformation. Ainsi, grâce à la répétition in extremis de matrices déterminées d’opinion, la plus part du temps soutenues par des mythes, de fausses données et des demi-vérités, les États-Unis et les médias cartellisés sous contrôle monopolistique privé ont réussi à fabriquer à l’extérieur du pays la fausse perception selon la quelle au Venezuela, il existe une « dictature ».

Mais un régime totalitaire ne permettrait pas les offenses, les sabotages, les actes vandales ni les attaques d’ unités militaires et policières, de centres industriels, d’ installations gouvernementales ou de services publics clefs comme le Métro ou les 50 autobus brûlés de la compagnie Transbolívar. Pas plus les excès aberrants de plusieurs médias qui opèrent comme le principal bureau de propagande des terroristes et de leurs sponsors cachés.

Dans tout conflit, la guerre mediática −aussi appelé de quatrième génération −, c’est le préambule de la guerre stratégique. Dans ce contexte, ce que chaque jour les grandes corporations des medias transmettent sur la Venezuela n’est pas vrai. Ce qu’ils présentent comme réalité CNN, O’Globo, Télévisa, le Groupe Clarin, la BBC, Deutsche Welle, El País de Madrid, le Réseau de Quotidiens des Amériques membres de la SIP (Société Interaméricaine de Presse) et d’autres oligopoles privés n’est pas tel.

Bien que l’objectif de la couverture de l’information ait à voir avec la dispute pour l’hégémonie (Gramsci), il ne s’agit pas d’un simple problème idéologique ou de classe. Avec le militaire, l’économique, le culturel et le spatial (l’aspect géopolitique et le contrôle de territoires), le terrorisme médiatique est inhérent à la dite « la domination complète du spectre » (full espectrum), une notion dessinée par le Pentagone avant le 11 septembre 2001.

Étant donné que le spectre est politique, géographique, spatial, social et culturel, pour imposer la domination, il est nécessaire de fabriquer le consentement. C’est, placer dans la société des « lieux communs » qui à force de se répéter s’incorporent à l’ imaginaire collectif et introduisent, comme unique, la vision du monde du pouvoir hégémonique.

La domination du spectre complet promu par les États-Unis depuis le Commando Sud, combine différentes modalités de la guerre non conventionnelle, ainsi que plusieurs stratégies et tactiques guerrières asymétriques dans le but de s’adapter à une scène complexe : le Venezuela de Hugo Chávez et de Nicolás Maduro, qui après 18 ans de gestion gouvernementale a réussi à forger un nouveau type historique anticapitaliste et antiimpérialiste ; une union civile-militaire d’un type nouveau, sous un leadership, qui grâce aux circonstances a grandi et mène une bonne gestion tactique de la crise.

Le guerrier de Dieu et la désobéissance civile

Revenant au terrorisme, un cas récent fut le traitement médiatique des attaques lancées depuis un hélicoptère contre le Ministère de l’Intérieur et la Cour suprême de Justice (TSJ), à Caracas, le 27 juin dernier. Dans les faits, ont joué le rôle principal Óscar Pérez, inspecteur de la Brigade d’Action Spéciale du Corps d’Investigations Scientifiques, Pénales et de Criminologie (Cicpc), qui après avoir décollé dans un hélicoptère de la police de la base La Carlota et survolé la capitale, a tiré 15 coups de feu contre le ministère et a lancé quatre grenades d’origine colombienne et de fabrication israélienne contre le TSJ.

Immédiatement après les attaques une vidéo a été diffusée sur Instagram, où Pérez se déclarait en « désobéissance civile » et avec « un groupe de militaires et de policiers », il appelé à un coup d’État contre le président constitutionnel, Nicolás Maduro. Les membres de l’équipage de l’hélicoptère ont exhibé une couverture où on lisait : « 350 : LIBERTAD », en allusion à l’article de la Constitution qui dit que le peuple « ignorera tout régime, législation ou autorité qui contrarie les valeurs démocratiques, les principes et les garanties ou porte atteinte aux droits de l’homme ».

Le chancelier Samuel Moncada a qualifié Óscar Pérez de « psychopathe » criminel qui fait se fait appeler « guerrier de Dieu ». Et il a condamné le silence des pays de l’Union Européenne et de l’Organisation d’États américains (OEA) devant ce qu’il a désigné comme des actions terroristes.

Quelques médias internationaux ont essayé d’occulter le fait ou l’ont présenté comme une opération de faux drapeau. Les autres l’ont exalté et l’ont glorifié. Au moment des attaques dans les deux bâtiments publics, se trouvaient des civils. Et bien qu’on ne compte pas de victimes, par sa nature et les effets qu’il cherchait à produire – perte de vies humaines (vu l’armement utilisé), contrainte psychologique et peur dans la population- ces actes peuvent être qualifiés de terroristes.

Comme on a dit plus haut, le terrorisme est l’usage illégal, calculé et systématique de la violence préméditée pour inculquer ou provoquer la peur et intimider une société. Comme tactique, c’est une forme de violence politique contre des civils et d’autres objectifs non combattants. Il s’agit d’une action indirecte, puisque l’instrument ciblé (des victimes qui ont rien à voir avec le conflit cause de l’acte terroriste), fréquemment sélectionné à cause de sa valeur symbolique ou choisi au hasard (cible occasionnelle), est utilisé pour susciter la peur, pour exercer une coercition ou pour manipuler une audience ou un cible primaire, à travers l’effet multiplicateur des médias, qui peuvent être utilisés comme véhicules de propagande pour discréditer et (ou) user le gouvernement.

À titre d’exemple, Orlando Figuera a été poignardé sur la place Altamira, aspergé avec de l’essence et transformé en torche humaine par des adversaires du MUD, et Barney Subero, un employé retiré de la Garde Nationale a été pris, torturé et assassiné en pleine rue à Cabudare, les deux par une bande opposante pour ressembler à des « chavistas ».

Vu ainsi, le terrorisme est plus que de la simple violence, qui implique la présence de deux parties, l’agresseur et la victime. Le terroriste a besoin d’une troisième partie qui peut être intimidée par le traitement infligé à la victime.

Il est inutile de dire que le maniement du langage appliqué aux mots terreur et au terrorisme a été utilisé, en général, comme un instrument sémantique par les puissants pays d’Occident et les médias à leur service. Dans ce sens, le langage qui est utilisé n’est en rien innocent : le mot terrorisme est toujours appliqué au terrorisme de l’autre, tandis que le sien est caché grâce aux euphémismes. Par exemple, « les combattants de la liberté » de Ronald Reagan dans le Nicaragua sandiniste [et en Afghanistan] et ceux de Donald Trump au Venezuela.

Bien qu’il n’a pas eu d’implications militaires graves, le cas de l’hélicoptère a semblé faire partie de l’escalade putschiste permanente contre Nicolás Maduro. Cela apparaît comme un précédent du plan d’opposition dénommé « Fase Final »[Phase Finale], qui cherche à augmenter les attaques pour semer le chaos dans la vie publique et augmenter la violence face aux élections de l’Assemblée Nationale Constituante.

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi .

El Correo de la Diáspora. Paris, le 6 juillet 2017

Le spectre du fascisme au Venezuela, par Alci Rengifo (Venezuelanalysis)

OP

Oscar Pérez, présenté comme le « superman anti-dictature bolivarienne » par les grands médias, a mené le 27 juin une double attaque terroriste (tirs de rafales et de grenades depuis un hélicoptère) contre le Tribunal Suprême de Justice et le Ministère de l’Intérieur à Caracas.

Il était presque inévitable que la crise vénézuélienne engendre des spectres du fascisme. Avec 80 morts au cours d’affrontements de rue persistants, et la nation prise entre une bureaucratie incertaine et une vieille garde de l’opposition, le terrain est prêt pour l’apparition de nouveaux acteurs radicaux. Le 27 juin, la situation déjà volatile a pris un nouveau tournant lorsqu’un hélicoptère de police détourné fut utilisé pour attaquer plusieurs bâtiments gouvernementaux. Le ministère de l’Intérieur et de la Justice et la Cour suprême furent visés par des attentats à la grenade, sans faire de blessés. Ce qui devrait attirer plus d’attention, c’est la vidéo publiée lors de l’assaut par Oscar Alberto Perez, un officier de l’Agence de police criminelle et scientifique du Venezuela. Perez a non seulement participé à l’attaque, mais prétend faire partie d’un réseau souterrain infiltré dans les forces de sécurité et de l’armée, déterminé à faire tomber le gouvernement sous assaut de Nicolas Maduro. Ce fut un acte qui, par sa méthode de planification, pourrait être qualifié de cinématographique.

 

La vidéo de Pérez a tout d’une déclaration gothique, avec ombres pesantes et du matériel militaire. Il regarde d’un air sévère la caméra avec un froncement de sourcils à la Mussolini, vêtu d’une tenue de combat. Derrière Perez se tiennent des hommes masqués tenant des mitrailleuses. C’est le travail de quelqu’un qui sait comment projeter une image précise. Avant de devenir comploteur, Perez a également travaillé comme acteur du série B au Venezuela, dans des rôles typiquement machistes dans des films avec des titres tels que Mort Suspendue. Dans les photos tirées du film, on peut voir les yeux froids qui aujourd’hui proclament aux Vénézuéliens que la délivrance du socialisme internationaliste en décomposition est à portée de main.

Une grande partie de la couverture médiatique s’est concentrée sur les déclarations tonitruantes de Perez concernant « la restauration de l’ordre constitutionnel ». Mais écoutez attentivement les autres expressions et termes que Pérez utilise dans la vidéo. Ils donnent un aperçu d’une forme de pensée fasciste qui prévaut en Amérique latine depuis au moins la guerre civile espagnole. Dans la vidéo, Perez marie l’idée de la lutte nationaliste avec l’idéalisme chrétien. En désignant un brassard bleu attaché à son bras gauche, il dit : « Nous utilisons ce signe, qui est la couleur de la vérité et de Jésus-Christ, qui est avec nous ». Il s’identifie explicitement, lui et à ses camarades, comme « nationalistes, patriotes et Institutionnalistes « . Vers la fin, il s’écrie plusieurs fois : « nous sommes des guerriers de Dieu, et notre mission est de vivre au service du peuple. Vive le Venezuela ! » Les centurions masqués derrière Perez soulèvent leurs poings en synchronisme avec le futur libérateur et répètent la dernière phrase. Le langage employé par Perez évoque les slogans de dirigeants fascistes comme Francisco Franco, qui a déclaré : « Je suis responsable uniquement envers Dieu et l’histoire. » Espérons qu’il n’adapte pas le slogan du commandant franquiste José Millan Astray qui a popularisé le cri de « Viva la Muerte ».

Il n’est pas surprenant que certains de l’opposition vénézuélienne décrivent maintenant tout cet épisode comme un faux drapeau organisé par le gouvernement Maduro pour justifier des mesures contre les troubles persistants. Jusqu’à maintenant, la plupart des dirigeants de l’opposition étaient des figures de l’ancienne garde sociale, habillés de polos, de casquettes de baseball et se comportant comme des produits typiques du système d’enseignement privé latino-américain. Le principal dirigeant de l’opposition, Henrique Capriles Radonski, a toujours donné l’impression d’avoir un minimum de lucidité et du genre à marcher dans les rues de Westwood ou de Beverly Hills comme un avocat ou un étudiant boursier.

Ces personnes ont réussi à mettre à feu les rues du Venezuela en raison d’une crise économique désastreuse et d’un gouvernement maladroit. Pourtant, ils ont manqué la vision et le talent dramaturgique nécessaire pour diriger une révolution. C’est une raison – en plus de leur identification avec les classes supérieures – pour lesquelles ils ne pourraient jamais rivaliser avec la figure éloquente et hors normes de feu Hugo Chavez. Lorsque les prix du pétrole était au plus haut, et que Chavez semblait capable de contourner les structures capitalistes du pays pour financer son projet, quelqu’un comme Radonski ne pouvait jamais se comparer au titan rouge. Avec Chavez mort, et remplacé par un Maduro moins charismatique, il semble que le fascisme révolutionnaire commence à relever la tête, en utilisant l’image et la violence pour gagner des convertis.

En tant qu’acteur, Perez savait comment planifier l’attaque d’un hélicoptère pour être plus théâtral que mortelle. Une bannière pendait sur le côté de l’hélicoptère qui lisait « Liberté. Article 350. » Ce fut un geste dramatique utilisant l’article de la constitution vénézuélienne qui donne aux citoyens le droit de se rebeller contre un régime tyrannique. Ironiquement, c’était la constitution fondée par Chavez lui-même après avoir assumé le pouvoir à la fin des années 1990. Mais au cœur du drame, ce qui compte, c’est l’impact de l’image. Jusqu’à présent, l’opposition vénézuélienne n’avait aucun sens du romantisme politique. Perez a compris le besoin de gestes héroïques, mais avec les arts noirs du fascisme.

La situation au Venezuela est un étrange mélange d’escalade et d’impasse. L’opposition a rassemblé suffisamment de soutien pour poser au moins une menace électorale au gouvernement de Maduro, mais ils n’ont toujours pas pu pénétrer pleinement les secteurs pauvres et ouvriers – ceux qui s’accrochent encore aux programmes sociaux du Chavisme. Si un mouvement nationaliste radical émergeait avec la capacité de mordre sur les secteurs des opprimés, alors l’équilibre des forces pourrait changer pour le pire.

Il existe déjà des signes que les mouvements fascistes traditionnels, mis en sommeil, profitent de la crise actuelle pour refaire parler d’eux. Parmi ces mouvements figurent ORDEN (Mouvement nationaliste), qui dispose d’un site Web techniquement bien fait, de vidéos de propagande léchées et d’un journal. Le logo du groupe transforme le cheval blanc du drapeau national en un éclair équestre. Comme Aube Dorée en Grèce, ORDEN se drape dans un discours de salut national tout en organisant une iconographie classiquement fasciste. Il est facile de trouver des bannières ORDEN dans certaines des marches actuelles de l’opposition. Ils ne sont en aucun cas représentatifs des tendances dominantes au sein de l’opposition, mais si la situation atteint de nouveaux niveaux de violence, ils pourraient avoir une opportunité.

L’opposition a mené des actes de sabotage et de violence visant des symboles sociaux spécifiques du gouvernement qui donnent au conflit son caractère idéologique. Le site de presse Venezuela Analysis rapporte que les groupes anti-gouvernementaux ont mis le feu à 50 tonnes de nourriture dans un centre de distribution du gouvernement dans l’état d’Anzoategui. Des graffiti inscrits sur les murs du centre exclament « Maudits Chavistas ». Cela vient en plus des récents assassinats de militants chavistes, de lynchages et Chavistas présumés dans les rues et de l’assassinat du juge Nelson Antonio Moncada Gomez, qui a été impliqué dans la condamnation à la prison de la figure de l’opposition Leopoldo Lopez. Lopez fut accusé de mener une vague de violence pendant les manifestations de 2014. Même si des personnages de l’opposition tels que Radonski, Machado ou Lopez ne tolèrent pas ouvertement ces actes de violence, le goût du sang se développera si le statut quo se poursuit.

C’est un terrain toxique, mûr pour la formation de forces fascistes. Du côté bolivarien, la situation devient incertaine et fracturée. Bien que Maduro poursuit son projet pour une assemblée constituante, il a déjà prévenu qu’un renversement du système sera combattu par la lutte armée. La dissidence dans les rangs bolivariens est maintenant apparente avec la rébellion ouverte de la procureure générale Luisa Ortega, qui a été frappée par une interdiction de voyager et un gel des avoirs par la Cour suprême. C’est une situation surréaliste qui donne l’image d’un gouvernement empêtré dans ses propres luttes internes de pouvoir. L’acteur déterminant sera les forces armées. Si une figure dans le style de Perez émerge des échelons supérieurs, alors ces sont les tanks qui règleront la situation comme au Chili en 1973 ou en Égypte en 2013. Il est révélateur que Perez n’a pas été capturé par les forces de sécurité, malgré la chasse active du gouvernement. La question doit être soulevée s’il a effectivement des alliés au sein des forces armées ou d’autres secteurs gouvernementaux qui l’abritent.

Il est incertain si une assemblée constituante règlera quelque chose au Venezuela, alors que Maduro cherche de plus en plus à faire des concessions au milieux d’affaires tout en faisant des annonces populistes sur les consultations de rue et en augmentant sans cesse le salaire minimum. L’expérience bolivarienne n’a jamais eu une théorie ou un cadre clair et défini – Chavez semblait improviser et réviser de 1998 jusqu’à sa mort en 2013. En sortant des modèles marxistes du siècle précédent, Chavez semblait tenter une transformation progressive par des étapes qui étaient parfois inspirées et parfois floues. Vers où le Venezuela se dirigeait restera une question sans réponse après la maladie et la mort de Chavez.

A présent Maduro se retrouve dans d’étranges limbes social-démocrates, avec Perez qui signale l’émergence d’éléments fascistes très clairs et déterminés à détruire le projet bolivarien. La monnaie vénézuélienne a perdu 99,8 pour cent de sa valeur au cours des cinq dernières années, et le pays lutte maintenant avec seulement 10 milliards de dollars de réserves. Ce n’est pas un échec du socialisme, comme l’affirme trop rapidement la classe capitaliste, mais le résultat d’une tentative improvisée de réforme radicale du XXIe siècle basée sur une seule marchandise – le pétrole – qui n’a jamais transformé le tissu social du pays.

Le danger est que le fascisme, élevé dans les classes dirigeantes et le système économique mondial dominant, est toujours clair sur ses intentions. Perez dans sa vidéo proclame explicitement le nationalisme et la religion comme base idéologique. Comme l’explique Enzo Traverso dans Fire and Blood : La guerre civile européenne 1914-1945, son étude clé sur les guerres européennes et leurs racines idéologiques, le franquisme en Espagne a clairement défini les côtés opposés comme « la patrie et l’anti-patrie ». C’est ainsi que Perez et d’autres groupes comme ORDEN définissent la lutte au Venezuela, en tant que nationalistes contre les personnes infectées par l’idée étrangère (particulièrement cubaine) du socialisme et de l’internationalisme, et l’opposition prend toujours de condamner les généreuses offres pétrolières vénézuéliennes aux pays alliés. Si le Venezuela n’est pas engagé dans une guerre civile ouverte, il est certainement au milieu d’une guerre sociale féroce définie par des antagonismes idéologiques clairs.

Le drame terrible du Venezuela devrait être surveillé de près par les mouvements de gauche dans les Amériques et au-delà. Toujours errant dans des brumes post-guerre froide, des mouvements tels que Die Linke en Allemagne, Podemos en Espagne et Syriza en Grèce ont tenté de manœuvrer dans des eaux sociales agitées et le reflux à mesure que de nouvelles forces réactionnaires, basées sur le culte du sang et de la terre, s’organisent. Alors que la gauche cherche à redécouvrir quels programmes offrir à l’âge de l’austérité et de Trump, le camp de la réaction violente offre des options claires et chauvines. Ils emploieront l’esthétique et les actions audacieuses, laissant leurs adversaires ressembler à des bureaucrates périmés. En ce sens, le danger ne réside pas tant dans le fascisme qui deviendrait une force idéologique dominante au Venezuela, mais dans comment elle peut profiter d’une situation fracturée. Les dirigeants de la révolution doivent se battre pour un projet qui demeure incertain et indéfini. Le fascisme peut alors se glisser par la porte arrière, drapé dans les symboles rassurants du drapeau et de la tradition. Le temps nous dira si une population épuisée par la violence et l’incertitude va réagir ou préférer attendre et voir comment la situation évolue. Perez n’aura peut-être eu que ses 15 minutes de renommée, mais ce sont 15 minutes qui mettent en garde contre une tempête qui se prépare.

Alci Rengifo

Alci Rengifo est un écrivain et critique basé à Los Angeles qui contribue régulièrement à Los Angeles Review of Books et est rédacteur en chef associé à Brooklyn et Boyle à l’est de Los Angeles.

Source : https://venezuelanalysis.com/analysis/13224

URL de cet article 32080
https://www.legrandsoir.info/le-spectre-du-fascisme-au-venezuela-venezuela-analysis.html

Comment effacer l’ALCA de notre Constitution

Par Luis Britto García

Note de VenezuelaInfos : le 30 juillet les vénézuéliens pourront élire leurs député(e)s – par territoire ou par mouvement social – à une Assemblée Constituante. La droite a promis d’empêcher ce scrutin par tous les moyens, réitérant le 5 juillet son appel au coup d’État militaire contre la « dictature de Maduro ». Aucun média international ne rend compte de ce débat citoyen qui suscite dans le pays de nombreuses réunions et propositions. Parmi celles qui surgissent au fil des jour, voici celle de l’historien et dramaturge Luis Britto Garcia.

dedvdjcxsaawavp.jpg

DD_8VemXUAEC6hRDEA2i6sXUAIhrb3

Cela fait dix-neuf ans aujourd’hui que le gouvernement bolivarien lutte contre l’imposition du libre-échange par un traité appelé ALCA (Zone de Libre-échange des Amériques, initiative des USA), dix-neuf ans lié par une norme qui fait entrer l’ALCA dans la Constitution. En effet, lisons l’articule 301 de la Charte Fondamentale : « L’État se réserve l’usage de la politique commerciale pour défendre les activités économiques des entreprises nationales publiques et privées. Personne, qu’il s’agisse d’entreprises ou d’organismes étrangers ne pourra bénéficier de régimes plus favorables que ceux établis pour les nationaux. L’investissement étranger est assujetti aux mêmes conditions que l’investissement national ». Voilà l’ALCA résumée en treize mots. Si les conditions sont identiques pour l’investissement étranger et le national, l’État ne pourra pas protéger ce dernier. Si la production nationale n’est pas protégée, elle sera détruite par celle des grandes puissances étrangères, qui, elles, défendent leurs entreprises. Si on ne protège pas l’industrie nationale, il n’y aura pas non plus d’intégration.

Le Venezuela a quitté la Communauté Andine des Nations (CAN) parce que l’une d’elles a signé un Traité de Libre-échange avec les USA. La rédaction actuelle de l’article est encore plus préjudiciable pour le Venezuela qu’un Traité de Libre-échange. Il l’empêche de se défendre là où tous l’attaquent. Comment dans une Assemblée Nationale Constituante dominée par trois cent cinquante Bolivariens en 1999, une infime poignée de conservateurs, parmi lesquels Herman Escarrá, Jorge Olavarría et Allan Randolph Brewer Carías, a pu imposer cet article néolibéral ? Ne savaient-ils pas ce qu’est le néolibéralisme, n’ont-ils pas lu ce qu’ils ont voté ? Nous ne devrions pas réélire des gens aussi désinvoltes à l’Assemblée Constituante actuelle. Pour effacer l’ALCA de la Constitution, il faut barrer une fois pour toutes ces treize mots : « L’investissement étranger est assujetti aux mêmes conditions que l’investissement national».

Pour défendre les entreprises nationales il faut les conserver. L’article 303 de la Constitution stipule que “Pour des raisons de souveraineté économique, politique et de stratégie nationale, l’État conservera la totalité des actions de Pétroles de Venezuela, S.A., ou de l’entité créée pour la gestion de l’industrie pétrolière, exception faite des filiales, associations stratégiques, entreprises et toute autre entité déjà constituée ou qui sera constituée comme conséquence du développement de l’activité de Pétroles de Venezuela, S.A.” Cette exception tue la règle. Si on permet que les filiales, associations stratégiques, entreprises et toute autre entité créé par PDVSA ne soient pas assujetties au contrôle de l’actionnaire, il peut se produire une désintégration en de multiples filiales dominées par des intérêts distincts de ceux de la République. L’entreprise pourrait être privatisée par le biais de l’entrée de capitaux étrangers dans lesdites filiales et associations. Le sabotage informatique lors du lock-out patronal mené en décembre 2002 pour renverser le président Hugo Chavez a été administré par INTESA, firme dans laquelle PDVSA avait une participation minoritaire face à la firme US SAIC, liée au Département de Défense US. Une telle situation va à l’encontre ce qui est prévu dans les Idées fondamentales pour la Constitution Bolivarienne de la Vème République, exposées par le président Hugo Chávez Frías à l’Assemblée Nationale Constituante en septembre 1999. Pour éviter que PDVSA devienne une coquille vide, nous devons réformer l’article 303 de la façon suivante: “La Nation ou l’entité par laquelle s’exerce l’industrie des hydrocarbures conservera la totalité des actions de celle-ci, et la majorité d’action qui permette le contrôle et la direction dans les associations stratégiques, entreprises et toute autre entité personne juridique qui ait été constituée ou qui soit constituée pour réaliser ladite industrie”.

L’article 313 établit que “l’administration économique et financière de l’État sera régie par un budget voté annuellement par loi”. Pour empêcher que ledit budget ne soit un chèque en blanc, et réussir à ce qu’il serve d’instrument pour mener à bien les objectifs fixés dans la planification macro-économique, il faut ajouter que le budget “intègrera les programmes, buts et objectifs à réaliser par le biais de l’exécution des dépenses autorisées”. Afin d’arriver à accomplir les buts fixés et de permettre le contrôle, tant public que social, il est indispensable d’ajouter à la fin de l’article que “les fins spécifiées dans les programmes, les objectifs et les buts du budget doivent être obligatoirement accomplis, dans le cas contraire et sans justification, la responsabilité civile et administrative sera établie”.

On dit qu’au Venezuela personne ne paie d’impôts. C’est en partie vrai : en vertu des infâmes “Traités sur le Double Impôt”, les transnationales et les nationaux d’une quarantaine de pays ne paient pas les 17.500 millions de dollars sur les bénéfices qu’ils font annuellement en Venezuela. Avec cette somme, on pourrait résoudre la crise fiscale. L’article 316 de la Constitution en vigueur établit que “le système fiscal se chargera de la juste distribution des dépenses publiques selon la capacité économique du ou de la contributeur-trice, en tenant compte du principe de progressivité, ainsi que de la protection de l’économie nationale et la hausse du niveau de vie de la population ; pour cela un système efficace pour la collecte des impôts sera mis en place ».

En vertu du principe de progressivité, selon lequel ceux qui gagnent le plus doivent payer plus d’impôts, et selon le principe de protection de l’économie nationale et de la hausse du niveau de vie de la population, il est inhabituel, insensé et contradictoire que justement ce soient des transnationales étrangères et des citoyens étrangers qui ne paient pas d’impôts dans notre pays. Ainsi, parmi les principes du système fiscal, cet article 316 doit inclure celui de “territorialité du revenu, d’après lequel les impôts doivent être payés dans l’État dans lequel les bénéfices sont obtenus”. Sans quoi nous continuerons d’être enchaînés au “Consensus de Washington”, qui veut imposer à notre pays le principe qui veut que les entreprises étrangères paient leurs impôts dans leur pays d’origine, et non dans celui où elles font leurs bénéfices.

De plus, la territorialité est le régime adopté dans la Loi de l’Impôt sur le Revenu en vigueur, dont l’article 1 spécifie : “Sauf disposition contraire à la présente loi, toute personne physique ou juridique, résidente ou domiciliée au Venezuela, paiera l’impôt sur le revenu quelque soit l’origine, que la cause ou la source des ressources soit située dans ou hors du pays. Les personnes physiques ou juridiques non résidentes ou non domiciliées au Venezuela seront assujetties à l’impôt établi par cette loi si la source ou la cause de leurs enrichissements se réalise dans le pays, quand bien même elles n’auraient pas d’établissement ou de siège au Venezuela. Les personnes physiques ou juridiques domiciliées ou résidant à l’étranger qui possèdent un établissement ou un siège fixe dans le pays, paieront exclusivement pour les revenus de source nationale ou étrangère attribuables au dit établissement permanent ou siège fixe”.

Pour éviter que des traités qui violent nos lois n’exonèrent de payer des impôts les étrangers qui justement sont en mesure de le faire, ce principe doit être inscrit dans la Constitution. Les défenseurs des transnationales s’opposeront farouchement à cela. Il faut choisir entre la Patrie et les Empires. Quiconque défend ces derniers ne devrait ni être élu, ni être vénézuélien.

Source : http://luisbrittogarcia.blogspot.com/2017/07/como-borrar-el-alca-de-la-constitucion.html

Traduction : Gloria Verges

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2PO

Venezuela : le « hors-jeu » des intellectuels

Le commissariat est un tas de ruines et de cendres. Il a été assiégé pendant quatre heures par un groupe d’une vingtaine de personnes munies d’armes à feu et un tireur d’élite, qui ont fini par l’incendier et le détruire en utilisant une excavatrice volée dans un établissement appartenant à ‘état lors de pillages. Six policiers ont été blessés. C’est tout juste s’ils ont pu sauver leur peau car ils étaient moins nombreux que les paramilitaires qui leur ont tiré dessus quatre heures durant dans l’objectif de les tuer. Combien de balles pendant une telle durée ?

Devant le commissariat, il y avait une place, sur cette place des gens parmi lesquels se trouvaient les paramilitaires. Celui qui nettoie les ruines et avec qui je parle pourrait même être l’un d’eux. La terreur hante le souvenir des militants chavistes qui étaient présents.

Par Marco Teruggi. Blog : https://hastaelnocau.wordpress.com/

Une nuit, les lumières de la ville se sont éteintes, le ciel s’est illuminé de feux de Bengale et les destructions ont commencé. C’est comme cela que ça s’est passé au début.

Durant la journée, des groupes de 30 individus motorisés, portant des capuches et les armes à la main parcouraient les rues obligeant les commerces à fermer. « Hé les rats rouges ! nous allons vous tuer », criaient-ils. Certaines personnes ont dû se cacher pour éviter d’être assassinées par un groupe de quinze motards et deux voitures, devenant clandestins dans une ville ou un dispositif de contrôle militaire se déployait.

Le même jour, 7 autres commissariats ont été attaqués rien que dans l’État de Barinas, sans compter les commerces détruits. Ce qui signifie un total de 8 groupes disposant des moyens de mener cette action. Et cela ne s’est pas seulement passé à cet endroit, mais dans près de 10 villes et villages du pays ces dernières semaines.

Il s’agit d’attaques-surprise, avec occupation violente des lieux durant 1 ou 2 jours, jusqu’à une semaine dans certains cas. Une démonstration de force pour tester la réaction de l’État, des corps de sécurité et du chavisme.

Mais revenons-en au commissariat. Je marchais parmi les ruines et je tombe sur une déclaration d’intellectuels de gauche. (NdT : une forte visibilité a été offerte, p. ex. par le Journal français « Le Monde », à la pétition lancée début juin par un groupe d’« intellectuels de gauche », altermondialistes ou écologistes d’Amérique latine, d’Europe et des États-Unis dénonçant la « dérive » de Maduro. Le soutien au gouvernement vénézuélien, accuse ce texte, « relève non seulement d’un aveuglement idéologique néfaste, mais il contribue malheureusement à la consolidation d’un régime autoritaire » (sic)). Que penser, dans ces circonstances, d’un texte qui accuse le gouvernement d’autoritarisme? A en juger d’après cette situation d’un village occupé de force pendant 5 jours, c’est justement l’autorité qui a fait défaut. Que doit faire l’État devant une telle attaque de paramilitaires? J’y ai réfléchi. Le texte que j’avais sous les yeux ne m’apportait aucune clé me permettant de comprendre ce que je voyais. Au contraire, il révélait une profonde méconnaissance des événements. Il taisait la réalité des faits.

Deux mois après le début de cette phase du conflit, il était déjà impossible de défendre la thèse de mobilisations pacifiques de la droite. Quiconque la soutient est soit radicalement désinformé, soit un menteur. C’est sur cette thèse et des énoncés du genre « l’opposition controversée » qui se fonde sur une partie de la structure argumentative/politique des intellectuels de gauche. En réalité, nous ne sommes pas devant une mobilisation démocratique avec des incidents propres des conflits de rue avec barricades et cocktails Molotov, qui ne sont que la partie apparente de l’iceberg, le montage médiatique dont a besoin la droite selon le schéma qui a déjà été développé en 2014, avec, rappelons-le, un bilan de 43 morts.

Nous sommes là devant quelque chose de très différent. L’événement du commissariat en est une preuve. Ainsi que les couvre-feux imposés par les paramilitaires dans différentes localités, les tracts menaçant de représailles ceux qui ouvriraient leurs commerces ou conduiraient les véhicules de transport public –menaces mises à exécution-, les attaques de camions acheminant des denrées alimentaires vers la capitale et les assassinats de cadres chavistes.

Il ne s’agit pas simplement d’une « escalade de la violence » dans l’abstrait, manière d’appeler les choses qui nous rappelle le journal argentin El Clarin qui accusa la « crise » d’être responsable de l’assassinat de Mario Santillan et Maximiliano Kosteki. Nous sommes devant un plan d’intensification de la violence avec déploiement de forces paramilitaires qui ont été infiltrées sur le territoire vénézuélien depuis des années. Il est surprenant de constater que des intellectuels de gauche ayant pourtant suivi des cursus d’analyse des pays du continent, ne reconnaissent pas la similitude de ces événements avec ceux qui se sont déroulés dans des pays comme la Colombie, qui a des centaines de kilomètres de frontières communes avec le Venezuela.

Un Colombien qui a vécu la terreur paramilitaire sait en revanche automatique détecter ce qui se passe au moyen des mêmes méthodes au Venezuela.

Cet aspect déplace le débat sur un autre point : que doit-on faire? Comment doit réagir un État lorsqu’il est directement agressé dans ses organes de sécurité par des groupes armés financés depuis des pays étrangers, comme les USA et la Colombie? Ne doit-il pas se défendre? Comment doit-il assurer sa défense dans le cadre d’une processus politique comme celui que connaît le Venezuela? Nous sommes là devant une situation complexe, inconfortable, où les rôles sont inversés.

Je lus donc ce texte et n’y trouvai aucun élément de réponses. Je constatai qu’il ne fait que répéter les thèses de la droite présentées de manières académique et progressiste – progressiste?

Pendant ce temps, des opposants ont tiré sur un groupe de journalistes qui accompagnaient la police et une compagne de Telesur fut touchée par une balle. Si elle n’avait pas eu son gilet pare-balles et son casque, elle serait morte, selon la presse. Et ce serait « l’escalade de violence » qui aurait tiré la balle ?

Le texte des intellectuels de gauche met quasi exclusivement l’accent sur ce qu’ils définissent comme des erreurs du gouvernement. Ils revendiquent cette critique en particulier. Je ne cesse de m’interroger sur l’arrogance de ceux qui prétendent que l’Histoire commence à partir du moment où ils entrent en scène. Ils ont l’air de croire qu’au Venezuela les critiques n’existent pas, que le chavisme est monolithique, que les expériences d’organisation populaire, les communes par exemple, ne contestent pas la bureaucratie et ne la nomment pas publiquement pour ce qu’elle est : une bureaucratie corrompue. Puis ils viennent nous faire la leçon pour, disent-ils, occuper la place d’une gauche qui ne se tait pas.

La première chose qu’ils auraient dû faire, la plus importante, est d’écouter avant de parler.

Selon eux, ils l’auraient fait, et l’argument avancé est qu’il existerait au Venezuela un espace politique qui aurait adopté une position similaire à la leur. L’ étonnant est qu’en se référant à cet espace, une seule personne soit nommée : Edgardo Lander. C’est donc à partir d’une telle analyse –Lander continue encore à défendre la thèse de manifestations pacifiques- que nos intellectuels construisent leur structure argumentative. L’espace auquel ils se réfèrent est constitué de personnes aux références et aux parcours douteux, à quelques rares exceptions près. Tout le monde sait cela au Venezuela, non seulement le gouvernement mais aussi la militance populaire, les organisations critiques, communales, dont à mon avis les intellectuels de gauche ne connaissent même pas l’existence. D’où la pauvreté des documents publiés.

Leur argumentation ignore tout de l’expression critique constructive qui existe au sein du chavisme. Ils signent leurs articles sur le Venezuela en ignorant tout de la réalité des communes, des régions, des campagnes et des brigades de défense chavistes qui s’organisent dans un certain nombre de villes et villages face au scénario en cours. Ils parlent du haut d’une place qui serait située bien au-dessus du commun des mortels, en particulier des classes populaires qu’ils évoquent selon un point de vue purement académique et qui renforce leur point de vue sans doute! Ils posent un diagnostic qui est long à s’asseoir : leur production intellectuelle a du retard sur la réalité vénézuélienne ! Elle est complètement hors-jeu. La meilleure réflexion politique, les meilleures conclusions et synthèses sont loin d’être le fait de la classe intellectuelle à ce jour, mais sont en grande partie produites par les habitants et les habitantes des communes, sans aucune idéalisation de ma part.

L’arrogance -l’opportunisme?-les amène à faire de leur situation hors -jeu un communiqué public. En lisant ce qui est écrit, je constate une fois de plus qu’il n’apporte aucun élément de compréhension de la situation ni la moindre proposition de sortir du scénario en cours qui présente tous les indices d’affrontements civils provoqués par la stratégie mise en œuvre par la droite. Le texte raisonne selon une logique gouvernement/opposition et non de révolution en marche/contre-révolution totale. Je vois ensuite un appui au communiqué signé par Mariestella Swampa dans lequel elle se pose en victime, affirmant qu’une logique de lynchage a été déclenchée contre elle. Puis je lis un article : le jeune qui a été lynché puis brûlé en pleine manifestation de la droite car soupçonné d’être chaviste, est mort. J’ai repassé les images des faits, le jeune a été battu par des dizaines d’individus avant de partir en courant, le corps en feu. Le monde entier a vu ces images. Pourquoi les paramilitaires, ni les assassinats dûs à la haine politique au Venezuela n’empêchent-ils pas les intellectuels de gauche de dormir ?

Pour ma part, j’ai choisi de répondre de l’intérieur même du chavisme, en adoptant une position critique publique contre les bureaucrates, les corrompus, les traîtres et les « autoproclamés ». J’en ai beaucoup parlé, tout est écrit. Pour transformer la réalité du processus révolutionnaire en cours, dans les secteurs dominés par la bureaucratie, il faut laisser place à la critique, et rétablir raison et détermination. La bureaucratie n’est pas tombée du ciel et ne sera pas éliminée à coups de textes. Elle fait partie des difficultés, des débats, des tensions et des obligations d’un chavisme qui se veut radical, populaire et rebelle.

Voilà une tâche qui reste à effectuer, avec une question: nous reste-t-il assez de temps?

Le processus pour établir une Assemblée Nationale Constituante, à laquelle se sont inscrits plus de 55 000 candidats, peut être une opportunité tant pour un retour au débat d’idées sur un plan démocratique que pour un renouvellement interne du chavisme, ce mouvement participatif pouvant lui faire récupérer une majorité électorale. C’est-ce que je souhaite ; j’écris, je milite pour que cela arrive.

Il n’existe à ce jour aucun autre bloc en dehors du chavisme et de la droite actuelle. Vouloir se situer dans un au-delà en invoquant une « complexité » par opposition au supposé « simplisme » de tous les autres revient dans les faits à rester piégé du côté du bloc de la droite, comme le dit Enrique Dussel. Et donc, de soutenir la stratégie élaborée et financée par les USA et les classes dominantes vénézuéliennes, ce qui représente une lutte des classes brutale, avec toutes ses contradictions. Les hommes d’affaires et les propriétaires terriens le savent clairement. Il n’existe aucun endroit qui serait situé au-dessus du conflit en cours et invoqué au nom du peuple qui ne serait pas représenté par les deux forces politiques existantes. Ce lieu n’existe que dans l’imaginaire de ceux qui écrivent, dans une sorte d’auto-reconnaissance, dans un désir de se situer quelque part dans leur ego. Mais sûrement pas dans la bataille politique actuelle, ni dans les conclusions du communiqué. Et la simplification de Svampa prétendant que ceux qui se sont opposés au communiqué se limitaient à l’espace politique argentin est fausse. Chaque jour qui passe apporte la confirmation que la défense critique du Venezuela n’appartient pas exclusivement à un secteur de la gauche, mais à un ample éventail de forces et de courants d’intellectuels qui peuvent difficilement être assimilés à leur parcours. Serions-nous tous simplistes? Qu’est-ce-qui réunit une telle diversité de signatures dans un communiqué qui prime sur celui des intellectuels de gauche?

Je pense qu’il s’agit d’adopter une position éthique face à ce conflit, de faire preuve d’un sens de l’histoire et de la responsabilité qui permette de distinguer où se situent les frontières entre la critique et la collaboration avec la stratégie de l’ennemi – je dis bien « ennemi » en toute connaissance de cause, son plan étant de faire table rase du chavisme comme le montrent les faits-.

Ce communiqué a peut-être favorisé le cadre d’unité qu’il recherchait. Pour le moment, les pronostics n’offrent pas de signaux positifs. Les mouvements souterrains des forces paramilitaires de droite annoncent de probables attaques à plus grande échelle. Ses porte-paroles l’ont annoncé : ils ne reconnaîtront pas l’Assemblée Nationale Constituante et feront leur possible pour qu’elle ne soit pas établie. Ce qui veut dire qu’ils peuvent commettre des actions pour empêcher la tenue des élections, forcer à l’abstention par l’usage de la violence, par exemple. Ils s’y sont déjà entraîné dans ces réunions, mesurant leurs forces à celles du gouvernement. Selon diverses analyses, leur plan est de plonger le pays dans le chaos, le pousser à l’affrontement, à une violence chaque fois plus destructive pour la société elle-même et à une situation d’ingouvernabilité où se disputeraient territoires et sens. Ils ont le feu vert des États-Unis pour le faire.

Que faut-il faire face à cela? Quelles actions doit mener le chavisme? J’ai lu le manifeste sans y trouver la moindre réponse. Je n’y vois que la crise d’intellectuels.

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/06/08/el-orsai-intelectual-ante-venezuela/

Traduction : Frédérique Buhl

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2PG

Déclaration officielle de France Amérique Latine (FAL 33)

fal portada.png

L’assemblée générale du Comité Bordeaux-Gironde de France Amérique latine (FAL 33), réunie le vendredi 30 juin 2017 déclare son soutien au gouvernement élu du Venezuela et sa solidarité avec le peuple vénézuélien dans le moment grave que traverse le pays.

FAL 33 dénonce le coup d’état en marche de l’opposition vénézuélienne et condamne les exactions de groupes de manifestants armés et violents qui ont déjà coûté la vie à des dizaines de personnes innocentes.

FAL 33 condamne la « guerre de basse intensité » que mène l’opposition contre la société vénézuélienne et qui se traduit par l’organisation de la pénurie de biens de consommation dans les quartiers populaires, l’attaque systématique des représentants des forces de l’ordre et des institutions de l’État, le saccage de biens publics, l’attaque de maternités, le pillage de commerces, les assassinats, le lynchage de supposés « chavistes », les agressions de journalistes et autres agissements non conformes à toute démocratie.
L’assemblée générale de FAL 33 salue le courage et la résistance du peuple qui défend, dans la rue et dans les quartiers, la construction de la démocratie par des manifestations pacifiques.

FAL 33 déplore que la majorité des grands médias occidentaux se fassent le relais des mensonges et de la campagne de dénigrement orchestrés par les médias vénézuéliens d’opposition.

Bordeaux, le 30 juin 2017
FAL 33

FAL

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2Pu

Des « porteurs de boucliers » à Oscar Pérez : comment les médias blanchissent l’image du terrorisme au Venezuela

album1

L’agence Reuters a organisé une séance photo à 23 “escuderos” (du mot escudo = bouclier) ou membres de la dénommée Résistance, des jeunes qui ont commis de graves délits sous couvert de leur « lutte » contre le gouvernement de Nicolas Maduro. “(Le palais présidentiel de) Miraflores en flammes”, dit ce bouclier. Photo: Carlos García Rawlins, Reuters.

Qu’arriverait-il si les fondamentalistes religieux qui posent des bombes, écrasent des personnes et exécutent des actes terroristes dans des pays européens, était soudain présentés par les agences de presse internationales comme des héros, des personnes sensibles qui se préoccupent d’autrui? C’est à peu près ce qui se passe en ce moment au Venezuela : d’importantes agences internationales comme Reuters, et des médias du monde entier (du Washington Post, à CNN, El País d’Espagne ou El Comercio du Pérou) présentent comme des héros et de grands combattants ces jeunes opposants qui ont détruit des édifices publics et assassiné des personnes innocentes. C’est la même chose dans le cas d’Oscar Pérez, le pilote protagoniste mardi dernier d’une attaque terroriste contre deux édifices gouvernementaux, que l’on présente dès lors comme un “Rambo”, un “Superman” et une personne sensible, qui aide les enfants atteints de cancer. Comment expliquer cette attitude des médias ?

LB3

Texte: Alba Ciudad 

L’agence Reuters a publié ce jeudi 29 juin un travail spécial avec 23 photos style portrait, de 23 jeunes membres du groupe auto dénommé “La Résistance” ou “Los Escuderos”. Les 23 photos paraissent dans un dossier spécial pour les abonnés de l’agence londonienne.

Les images s’appuient sur un travail d’éclairage et une esthétique tout à fait professionnels. Elles ont été réalisées par Carlos García Rawlins, photographe vénézuélien qui travaille pour l’agence depuis de nombreuses années et dont personne ne mettrait en cause la qualité des travaux.

album2

Capture d’écran

Sur l’une des photos, un jeune brandit un couteau de chasse. Sur une autre, une jeune fille arbore un bouclier avec le slogan « Miraflores en flammes », en référence au Palais Présidentiel vénézuélien, que l’on voit brûler sur un dessin du bouclier.

album3

Les clients de Reuters sont des journalistes, des revues, des sites web, des télévisions et des médias du monde entier.

Le dossier de photos a déjà été publié dans des médias comme La Nación ou Clarín (Argentine), El Comercio (Pérou), El País (Espagne), El Confidencial (Espagne), La Patilla ou El Nacional (Venezuela). On ignore quel aura été le coût payé par ces médias pour l’acquisition des droits d’utilisation de ces photos, coût qui est fonction de l’utilisation qui en sera faite, de la résolution requise, du type de média (papier ou numérique…), du nombre de jour et d’autres détails. D’autres agences vendent chaque photo 300 dollars, avec des remises spéciales pour les clients habituels.

Le gouvernement vénézuélien décrit ces jeunes comme des « terroristes », et, même si certains estiment qu’il s’agit d’une exagération, on ne peut lui donner entièrement tort : ces jeunes oscillent sur une frontière diffuse entre manifestants violents et membres d’une guérilla urbaine. Ils font usage d’explosifs artisanaux et d’armes potentiellement meurtrières. Ils ont assassiné des personnes (dans certains cas après les avoir brûlées vivantes) et ils ont attaqué des édifices remplis d’employés publics et de personnes innocentes. Pourquoi une agence de presse consacre-t-elle autant de moyens à laver l’image de ce groupe de jeunes?

Des manifestants ?

Venezuela’s shield-bearing protesters“, est le titre de l’album en anglais. En espagnol, il a été traduit par : “Des manifestants vénézuéliens avec des boucliers”. Mais, peut-on réellement les considérer comme de simples « manifestants » ?

La Constitution vénézuélienne, adoptée par référendum en en 1999, stipule que “les citoyens et citoyennes ont le droit de manifester, pacifiquement et sans armes, sans d’autres conditions que celles établies par la loi”. Mais les propres photos de Reuters montrent un manifestant brandissant un couteau, et une autre appelant à mettre le feu au palais du gouvernement. 

Lorsque les “ escuderos” arrivent sur le lieu des manifestations à l’est de Caracas, le visage recouvert de coûteux masque antigaz, ils sont applaudis et plébiscités par les autres opposants. Ils arrivent généralement en camion et à bord de véhicules qu’ils ont enlevés quelques minutes auparavant au chauffeur d’une entreprise privée ou publique qui a commis l’erreur de passer part Altamira ou Chacao alors qu’il aurait mieux fait de s’abstenir. Dans de nombreux cas, les camions sont pillés avant d’être utilisés.album4

La scène ressemble fort souvent à celle que les agences nous montrent lorsque le groupe terroriste Daesh, mal nommé État Islamique ou ISIS, prend une ville en Syrie ou en Irak, pour semer la terreur dans la population.album5.png

Les camions « réquisitionnés » sont utilisés comme barricade pour couper l’autoroute principale de Caracas ainsi que d’autres voies de circulation. Ils finissent très souvent détruits. Peu de médias signalent que ces camions sont détournés ou volés par ce groupe de jeunes opposants ; ils évitent d’utiliser des termes négatifs à leur égard, bien que, à plusieurs reprises, leurs propres collègues journalistes aient été la cible de leurs attaques.

album6

Ces jeunes utilisent principalement des armes artisanales fabriquées par eux-mêmes : ils confectionnent une sorte de grenades rudimentaires avec des explosifs pyrotechniques et du scotch, qui lorsqu’elles explosent projettent des vis, des boulons, des clous et des pièces métalliques comme s’il s’agissait d’éclatsIls utilisent également une sorte de mortier qu’ils montent avec des tubes en métal ou en PVC, pour lancer des feux d’artifices modifiés et des billes. Mais plusieurs fois on a pu les photographier en train de tirer avec des armes à feu conventionnelles.

album7

Explosifs artisanaux saisis. Le 1er mai, utilisation d’un mortier artisanal lors des affrontements avec la GNB (Garde Nationale Bolivarienne). Photo: Reuters

Cette utilisation d’armes artisanales, mais potentiellement meurtrières, leur permet de se présenter face au monde comme de simples « manifestants » alors qu’ils agissent comme des combattants qui remettent en cause la loi, les règlements et même ce que la population vénézuélienne admettrait contre eux, selon les principes de l’usage progressif et différencié de la force et le respect des droits humains.

Il faut bien souligner que dans d’autres pays que l’on qualifie de « démocratiques », ils seraient réduits par la force sans la moindre hésitation.

Ukraine

L’album de photos diffusées par Reuters est accompagné d’un commentaire en anglais :  « En s’inspirant des révoltes d’Ukraine entre 2013 et 2014, de jeunes manifestants vénézuéliens arborent des boucliers semblables à ceux des Vikings dans leurs batailles contre les forces de sécurité, alors qu’ils regardent avec impatience un film sur les soulèvement de Kiev ».

Un film? Quel film? Qui le projette? Un article de Reuters également publié le 29 juin complète le dossier de photos. Il signale que des “adversaires du président Nicolas Maduro”, sans préciser leur identité, “ont organisé des projections publiques du documentaire de Netflix Winter on Fire“, qui relate les mois de manifestations en Ukraine lesquelles ont mené au renversement du président élu Viktor Yanukovich.

album8

Affiche de “Un hiver de feu, la lutte d’Ukraine pour la liberté”, le documentaire de Netflix que l’opposition vénézuélienne projette à ses jeunes pour « les motiver ».

L’article essaie de présenter les « escuderos » violents de façon positive en signalant qu’ils ne sont pas à égalité face aux forces de sécurité et que leurs «précaires boucliers ne sont pas assez résistants pour les protéger des plombs ou des jets d’eau et encore moins des balles»

Il essaie de faire des parallèles entre l’Ukraine et le Venezuela même avec le nombre de morts des deux conflits en signalant que les manifestations du pays européens avaient fait 100 morts, alors qu’au Venezuela on compte au moins 80 personnes. Une façon de dire que “la victoire n’est pas loin” et de relever le moral d’une opposition qui doit répondre à de nombreux doutes sur l’utilité de cette « lutte ».

En règle générale, les agences internationales ne donnent pas beaucoup de détails sur la cause de la mort de ces personnes, sauf quelques cas emblématiques. Pour les autres, la question n’est pas abordée.

Dans le cas qui nous occupe, c’est la même chose. On dit seulement, de façon générique, que de « nombreuses » morts sont dues à « des impacts d’armes à feu ». La grande majorité des lecteurs finit par imaginer que les presque 100 morts du Venezuela depuis avril étaient des manifestants innocents, assassinés par des effectifs militaires ou policiers. Peu d’agences de presse spécifient que la grande majorité des morts n’étaient pas des manifestants, mais, dans la plupart des cas, des personnes innocentes qui se sont trouvées piégées dans des affrontements, qui ont été victimes d’accidents de la route causés par les barricades ou qui ont été victimes de tirs de l’opposition elle-même.

album9

On ne dit pas non plus que le Ministère Public, qui est en ce moment dirigé par une virulente opposante au Gouvernement, a arrêté tous les fonctionnaires policiers et militaires accusés prétendument d’avoir assassiner des manifestants (quelques 19, d’après les informations fournies par ladite Procureure Générale, Luisa Ortega Díaz, début juin).

Même les dirigeants de l’opposition s’en sortent très bien dans cet article, lorsqu’ils sont comparés à leurs pairs ukrainiens. “Au Venezuela (…) les principaux leaders de l’opposition marchent aux côtés des jeunes vénézuéliens, alors qu’en Ukraine on critiquait le manque de participation de l’opposition”.

L’article de Reuters conclut que les opposants doivent passer à une nouvelle étape dans laquelle ils occupent des positions nuit et jour comme en Ukraine. “Les manifestants du pays slave restaient jour et nuit malgré des conditions climatiques adverses alors qu’au Venezuela les manifestations se terminent à la tombée de la nuit et lorsqu’il pleut la participation diminue de façon visible (…) Le moment est arrivé d’élever les manifestations à un autre niveau, mais nous devons nous organiser si nous voulons occuper les rues nuit et jour , si réellement il s’agit d’un pays sans retour”, dit l’article qui cite Hans Wuerich, activiste de l’opposition qui est devenu célèbre en participant nu à une manifestation.

Tel est le nouveau plan de l’opposition? Seul le temps peut le dire. Le député de droite Requesens vient d’expliquer publiquement que cette étape est nécessaire pour préparer une intervention extérieure.

Blanchir l’image de l’auteur de l’attaque terroriste en hélicoptère

Le cas antérieur n’est pas le seul cas de lavage d’image d’auteurs d’attaque terroriste, pour essayer de minimiser leurs actions. Mardi dernier, un membre de la police scientifique vénézuélienne (CICPC, Corps d’Investigations Scientifiques, Pénales et Criminalistiques), du nom d’Oscar Pérez, avec deux autres personnes, ont détourné un hélicoptère de la police et l’ont utilisé pour mener une attaque armée contre les édifices du Ministère de l’Intérieur et du Tribunal Suprême de Justice (TJS), tous deux au centre de Caracas.

album10

Photo : Réseaux sociaux

De nombreux tirs ont été réalisés contre le premier édifice. Quatre grenades ont été lancées contre le TSJ, trois ont explosé. On ne déplore ni mort ni blessé, mais, des dizaines de personnes se trouvaient dans les deux édifices à ce moment-là : dans le premier avait lieu une réception pour des communicateurs sociaux en l’honneur du Jour du Journaliste. Dans le TSL avait lieu quelques minutes avant l’attaque une journée consacrée à l’attention sociale dans le patio.

De plus, dans les deux lieux se trouvaient des travailleurs dans les bureaux, dans certains cas des enfants que les parents emmènent au travail en raison des vacances scolaires. Les témoignages de ces travailleurs révèlent la panique qui s’est emparée d’eux.

En outre, Oscar Pérez a laissé une vidéo dans laquelle ils se proclament “Guerriers de Dieu”, exigent la démission de Nicolas Maduro, de son cabinet et la réalisation d’élections générales.

Dans n’importe quel pays du monde, un tel évènement serait catalogué d’“attaque terroriste”. C’est ce que le gouvernement vénézuélien a fait, sans hésitation. Mais les médias vénézuéliens et internationaux ont adopté une attitude diamétralement opposée : celle de présenter Oscar Pérez comme un personnage positif.

Il ne viendrait à l’idée de personne au Venezuela de minimiser les récentes attaques terroristes commises par les fondamentalistes religieux dans les pays européens, sans se soucier des problèmes que traversent les pays. Mais la presse du Venezuela et des États-Unis fait tout ce qui est en son pouvoir pour présenter l’un des auteurs d’une attaque terroriste contre deux institutions publiques, comme un héros.

Ces médias ont décidé de minimiser l’importance de ces attaques. Pour le Washington Post, il ne s’agit nullement d’une attaque terroriste mais d’un « vol de protestation contre Maduro ».

album11

“L’hélicoptère utilisé dans un vol de protestation contre Nicolas Maduro, fait monter les tensions au Venezuela”, titre The Washington Post.

Un grand nombre de médias ont fait le choix de présenter Pérez comme un héros, un “Rambo” vénézuélien ou un James Bond, profitant du fait qu’il a été le protagoniste d’un film il y a quelques années.

“Oscar Pérez, un pilote de film”, tel est le titre qu’a choisit El País d’Espagne pour faire son portrait.

album12

El País, Espagne

D’autres médias, comme CNN en Espagnol, Euronews, El Correo, Diario Registrado ou TSF (Portugal), le comparent à James Bond, Rambo ou Superman.

album13

CNN en Espagnol

album14

El Correo

album15

TSF, média du Portugal

 

album16

EuroNews

Pratiquement tous les médias vénézuéliens ont répété jusqu’à la satiété l’histoire sentimentale suivant laquelle lors d’une opération, ce membre de la police scientifique a parlé à un enfant des rues qui lui aurait confié que lorsqu’il serait grand, il voulait devenir “un pran” (mot utilisé au Venezuela pour désigner les chefs de bandes criminelles), parce qu’ainsi il pourrait avoir des voitures, des femmes et vivre comme il voudrait. Les médias ajoutent que cette rencontre a changé la vie de Pérez, qui a créé une fondation et commencé à tourner des courts métrages pour “semer des valeurs” afin d’essayer de changer cette réalité. Ils signalent qu’il est le protagoniste du film “Mort Suspendue” qui a pour but de transmettre des valeurs positives à la jeunesse.

Le film, qui est sorti en 2015, a été réalisé par Oscar Rivas. Personne ne précise qu’il a bénéficié d’un financement de l’état vénézuélien.

Cette opération de lavage d’image de Pérez atteint le summum avec le quotidien vénézuélien qui s’efforce de le présenter comme un philanthrope qui s’occupe d’aider les enfants malades.album17

C’est ainsi que le décrit Oscar Rivas, réalisateur du fameux film, dans un article du quotidien El Nacional intitulé “Óscar Pérez aidait les enfants dans le besoin”, publié le 30 juin :

Moi je dis qu’il est né avec un seul objectif dans la vie, celui d’aider les gens dans le besoin. Il entreprenait toujours des choses positives. Il veillait à ce qu’aucun enfant des rues ne souffre de faim, qu’aucun n’aille mail. Il a fait plusieurs courts métrages pour faire prendre conscience aux citoyens des problèmes de circulation, du comportement commun (…) un peu pour récupérer les valeurs qui se perdent dans notre pays. Voilà le travail que fait Oscar”.

album18

Capture d’écran de El Nacional

El País souligne également sa position de personne qui aide les enfants malades.

album19

Capture d’écran de El Mundo, Espagne

Le quotidien vénézuélien d’opposition El Carabobeño a également reproduit une dépêche de l’agence française l’AFP, qui montre comment la délinquance avait affecté Pérez en lui enlevant un frère et en séquestrant un de ses enfants. Une façon évidente de susciter de l’empathie et de la compréhension envers l’auteur d’un acte terroriste qui a souffert de la plupart des maux qui ont affecté la majorité des vénézuéliens, mais qui a décidé de faire quelque chose.

album20

Capture d’écran de El Carabobeño

La prise de parti des médias vénézuéliens et internationaux pour la lutte de l’opposition vénézuélienne est un fait qui a été dénoncé dès les premières années de la révolution bolivarienne lancée par Hugo Chávez.

  • Les médias ont été acteurs du coup d’État du 11 avril 2002, en signalant faussement que des “tireurs chavistes” ont assassiné des manifestants de l’opposition sans défense, ce qui justifiait l’arrestation du Président vénézuélien de l’époque.
  • Une fois Chávez de nouveau au pouvoir, pendant des mois les médias ont prétendu qu’il n’y avait pas eu de coup d’État, mais seulement un « vide de pouvoir » et que des « militaires pleins de bonnes intentions » avaient occupé le pouvoir face à l’absence de figures politiques capables de le faire.
  • En septembre 2002, ils ont soutenu les militaires séditieux qui se sont soulevés place Altamira, à l’est de Caracas, en retransmettant des émissions de façon permanente depuis la place pendant des mois.
  • Plus tard, lors du blocage pétrolier et du lock-out patronal de décembre 2002, los médias ont été co-protagonistes en remplaçant toute leur programmation par des appels à la population à descendre dans la rue et renverser le gouvernement.

C’est ainsi que les médias ont toujours soutenu la lutte de l’opposition vénézuélienne contre Hugo Chávez et Nicolas Maduro depuis 2003 jusqu’à 2017. En faire le résumé nous demanderait sans doute des centaines de paragraphes.

Mais ce n’est pas la première fois que l’on blanchit l’image de terroristes vénézuéliens qui posent des bombes et des explosifs, au point que l’opinion publique en oublie leurs crimes et finissent par les considérer comme des héros et de grands combattants.

Des terroristes vénézuéliens transformés en héros : en 2003 déjà…

Le 12 avril 2003 a explosé un engin explosif dans l’édifice Caracas Teleport, Place Venezuelaoù fonctionne, dans la capitale vénézuélienne, un des deux sièges dans la capitale vénézuélienne du Conseil National Électoral (CNE) et où, à ce moment-là, se trouvait réunie une Table Ronde de Négociation et d’Accords entre le gouvernement et l’opposition, sous les auspices de l’Organisation des États Américains (OEA).

Comme conséquence de cet évènement et d’autres attentats perpétrés contre l’Ambassade d’Espagne et le Consulat de Colombie à Caracas, le Ministère Public a émis un ordre de détention en novembre 2003 contre les militaires José Colina Pulido et Germán Rodolfo Varela pour “le présumé délit commis contre les personnes, contre l’ordre public et contre la conservation des intérêts publics et privés”.

Tous deux se sont enfuis aux États-Unis. Colina et Varela ont été arrêtés à la demande des organismes compétents du Venezuela, mais aussitôt ils ont été représentés par l’avocat Matthew Archambeault, qui défendait également le terroriste international Luis Posada Carriles, sans aucun doute l’exemple parfait de terroriste latino-américain transformé en héros. 
album21Posada est un ex agent de la CIA d’origine cubaine, qui a avoué être l’auteur intellectuel de l’attentat contre le Vol 455 de Cubana de Aviación en 1976, qui a causé la mort de 73 personnes innocentes. Il vit aujourd’hui à Miami, protégé par le gouvernement étasunien, et est considéré par l’exil cubain comme un héros.

Quant aux vénézuéliens Colina et Varela, l’Agence Nord-américaine d’Immigration et des Douanes (ICE en anglais) a annulé les charges retenues contre eux à la demande expresse du Département d’Etat nord-américain. Après avoir sollicité l’asile politique, ils ont été remis en liberté du Centre de Détention de Krome en avril 2006.

Aujourd’hui, Colina dirige une organisation, “Groupe de Vénézuéliens Poursuivis Politiques en Exil (Veppex)”, qui reçoit des dollars du Sénat nord américain pour accueillir aux États-Unis des vénézuéliennes auto-déclarés “exilés” ou “persécutés politiques”. Il apparaît régulièrement sur les télévisions de Miami, et est fréquemment l’invité des programmes de télévision de Patricia Poleo, journaliste vénézuélienne liée à l’assassinat du juge d’instruction Danilo Anderson qui enquêtait sur le coup d’Etat de 2002 et même de CNN en Espagnol. 

Le mois d’avril dernier, Colina a decoré Luis Almagro, secrétaire général de l’OEA et virulent opposant au gouvernement de Nicolas Maduro, lors d’un acte public.

album22

José Colina (à gauche) et Luis Almagro. Photo: El Nuevo Herald

Germán Varela vit protégé aux Etats Uni où il est souvent l’invité de CNN en Espagnol en tant qu’“expert en sécurité”, étant donné son passé de lieutenant de la Garde Nationale vénézuélienne. Sa dernière interview a eu lieu dans la récente émission “Conclusions” de Fernando del Rincónla récente émission “Conclusions” de Fernando del Rincón, le 11 avril dernier.

album23
Après une longue opération qui les a présentés comme des persécutés politiques du gouvernement vénézuélien, pratiquement plus personne ne se souvient du passé de Colina et de Varela, ni de la pause de bombes dont ils sont accusés.

Est-ce que ce sera le cas de Pérez? Personne ne sera étonné de voir ce fugitif de la police vénézuélienne apparaître bientôt aux États-Unis et devenir le nouveau chef du mal nommé “exil” vénézuélien à Miami, où il oubliera très vite les vies qu’il a mises en danger lors de ses dangereuses attaques d’institutions publiques. Le verrons-nous dans des films aux côtés de La Roca ou Vin Diesel, ou bien la justice finira-t-elle par s’imposer? Seul le temps nous le dira.

Source : http://albaciudad.org/2017/07/lavando-la-imagen-al-terrorismo-desde-los-escuderos-de-altamira-hasta-oscar-perez/

Traduction : Gloria Verges

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2MZ

Venezuela : la rébellion des riches

venezuela-rebelion-de-los-ricoss-580x348

Ce lundi, le banquier Fortunato Benacerraf Saias, directeur de la banque « 100% Banco » a été arrêté et mis en examen pour ses liens avec deux autres entrepreneurs dans le cadre de l’enquête sur le vaste sabotage informatique contre le Conseil National Électoral pour saboter l’élection de l’Assemblée Constituante du 30 juillet prochain. Cet exemple rappelle qu’au Venezuela la rébellion est celle des riches.

Benacerraf, leader en vue d’une famille de trois générations de banquiers, s’ajoute à une liste croissante de chefs d’entreprises de divers secteurs de l’économie qui ont participé activement et directement aux déstabilisations visant à renverser le gouvernement de Nicolas Maduro, élu président de la république en 2013.

hqdefaultBien que la grande bourgeoisie vénézuélienne et ses opérateurs politiques, associés en une coalition complexe de partis appelée «  Plateforme de l’Unité », ont toujours tenté de maintenir un voile discret sur leurs représentants, ils n’ont pu occulter le rôle opérationnel des premières fortunes d’un pays où le secteur privé contrôle 80% de l’économie.

Le banquier dont l’arrestation est annoncée aujourd’hui, est lié à Aristides Moreno et à Roberto Picon accusés de programmer une attaque cybernétique contre le réseau de l’organisme électoral, dans le but d’empêcher l’élection des participants à l’Assemblée Nationale Constituante prévue pour le 30 de ce mois. Moreno est le PDG (CEO) et le fondateur d’un conglomérat de services financiers : Inversur. Il est aussi président d’une compagnie de distribution de gaz pour les particuliers à Caracas : Domegas. De plus il appartient à la direction d’une autre enseigne de commercialisation de produits d’hygiène et de services de fumigation : Fuller de Venezuela. Picon, lui, est directeur et sociétaire d’une entreprise dans le domaine des technologies de l’information : Consultores e Ingenieros (Consein) ; celle –ci opère au Venezuela et au Panama et est le principal allié commercial de Microsoft. Dans cette dernière entreprise, le principal actionnaire est Isaac Saias Eseyeg, de la famille du dit Fortunato Benacerraf, et directeur de « 100% Banco ».

Notons que dans les médias privés, majoritaires au Venezuela, Moreno et Picon ont toujours été présentés comme conseillers de la MUD (plate-forme de l’opposition de droite) sans que jamais on nous informe sur leur fonction de patrons, sans doute dans le but de réduire l’impact public de ce renseignement.

Une des actions les plus importantes des groupes économiques pendant l’étape la plus violente de la confrontation a été l’apport de fonds pour financer ce type d’activité. Pour cela, ils ont organisé des programmes de collecte de dons sur des pages internet spécialisées et les réseaux sociaux.

Une analyse des trois initiatives les plus marquantes qui, en dix jours, ont réussi à collecter près de cent mille dollars, pour l’achat de casques, boucliers artisanaux et produits médicaux pour les manifestants, révèle la participation de jeunes héritiers de familles fortunées résidant dans des villes des Etats-Unis comme New York et Miami. C’est le cas de Hector Castro Gaspard, résident à Miami, de Aurora Kearney Troconis et Nelly Guinand, établies à New York.

Terroristas-Guarimberos.jpgOn remarque aussi l’existence d’une bande organisée qui a attaqué au mortier de type bazooka les installations de la base aérienne La Carlota. Les frères Ricardo et José Gabriel Adib Yatim, propriétaires d’entreprises, de fabriques de meubles par exemple, y ont agi en collaboration avec Andrés Sena Pereira, représentant d’une entreprise d’importation de produits alimentaires qui a reçu, en 2014 seulement, plus de 10 millions de dollars préférentiels de l’Etat vénézuélien. De même, l’un des hommes qui a participé au lynchage du jeune Orlando Figuera, brulé vif le 20 mai à Altamira, est Enzo Franchini Oliveros, 32 ans, sociétaire et administrateur d’une compagnie de la construction liée au géant brésilien Odebrecht.

Il existe d’autres histoires au sujet de la participation de membres des classes aisées, dans ce cas agraire ; par exemple celle d’un grand propriétaire de Barinas qui a prêté une machine excavatrice pour faciliter les pillages et destructions de bâtiments publics dans la ville de Socopo. Cependant que dans l’état de Mérida, des informations ont été réunies sur les agissements d’un éleveur qui a financé avec nourriture, boissons alcoolisées et armes ceux qui pratiquaient la violence dans la municipalité de Obispo Ramos de Lora.

Ces exemples confirment que la supposée « rébellion démocratique » au Venezuela est réellement dirigée et mise en œuvre par une partie des dirigeants d’entreprises qui ont vu leurs intérêts menacés par les politiques d’inclusion sociale et de redistribution de la rente pétrolière développées par le président Hugo Chavez et continuées par l’actuel chef de l’état, Nicolas Maduro.

Source : http://latabla.com/venezuela-la-rebelion-de-los-ricos

Traduction : Marie-Claire Richard

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2MB

Venezuela : comment les médias internationaux incitent à tuer

Au sortir de la deuxième guerre mondiale, l’écrivain Primo Levi parlait de cette « zone grise » où la barbarie ne s’appuyait pas tant sur les plus visibles des chefs sanguinaires que sur le petit fonctionnaire qui se contentait d’ouvrir et fermer la porte d’un camp, de tourner la clef de contact d’un convoi (1). Lorsqu’on fait le bilan de cent jours d’insurrection de la droite au Venezuela, on voit émerger comme pièce essentielle du dispositif la « zone grise » du pouvoir médiatique : combien de pigistes, de webmasters, de « spécialistes internationaux » qui ne voyagent plus depuis le rachat de leur journal par la Bourse et qui relaient l’AFP ou Reuters, combien de « fonctionnaires gris » de l' »actu » à demi inconscients de ce qui se passe ou simplement conformistes et désireux de faire carrière, auront-ils contribué à donner l’onction de manière permanente et automatique à des assassins ?

En cent jours de violences, huit personnes ont été lynchées et brûlées vives par les « manifestants pacifiques », certaines parce qu’elles tentaient de traverser des barricades montées pour empêcher la circulation, d’autres parce qu’elles ont été confondues avec des « infiltrés chavistes » (2). La plupart des assassins reste en liberté vu les défaillances ou la lenteur de la Justice vénézuélienne, voire à cause de la proximité de certains juges avec le projet politique que les États-Unis baptisent « gouvernement de transition ». Les auteurs ou organisateurs d’exactions deviennent, grâce aux médias, des dissidents politiques (3). Par contraste, en ce qui concerne la minorité de victimes blessées ou assassinées par des membres des forces de l’ordre ayant désobéi aux ordres de ne pas tirer – on observe l’arrestation et le jugement immédiat des responsables.

« Que se passerait-il », interroge le journaliste uruguayen Aram Aharonian, codirecteur de l’Observatorio en Comunicación y Democracia, « si des fondamentalistes religieux qui posent des bombes et mènent des actes terroristes en Europe, étaient présentés par les médias hégémoniques comme des patriotes sensibles et héroïques ? »

Il y a un effet de « commande médiatique» de la violence et du massacre subis par les vénézuéliens. La droite locale s’appuie sur l’uniformisation du champ médiatique et a bien compris la plus-value de chaque mort à venir : il sera automatiquement attribué par les grands médias au gouvernement à abattre.

Thierry Deronne, Venezuela, 6 juilet 2017

Notes

  1. http://www.universalis.fr/encyclopedie/primo-levi/4-la-zone-grise/
  2. Voir notamment « La rage raciste de l’extrême droite vénézuélienne » et Peut-on porter des habits rouges quand on est journaliste au Venezuela ?
  3. Une des plus respectables ONGs occidentales de droits de l’homme (Amnesty International) se trompe dans ce cas particulier. Contrairement aux gouvernements antérieurs avec leurs cortèges de disparus, de torturés, etc.., il n’y a pas aujourd’hui de « prisonniers politiques » au Venezuela. Le terrorisme, l’organisation de violences ou de massacres, les attentats à l’explosif, la corruption, etc… ne sont pas des délits d’opinion mais de faits de droit commun punissables dans n’importe quelle démocratie et par n’importe quel État de droit. La forte pression du stoyrytelling médiatique, l’image de marque à préserver pour les bailleurs de fond, la confiance accordée aux rapports d’ONGs des droits de l’homme proches de l’opposition – ou mises en place en Amérique Latine là où des gouvernements de gauche on été élus, mènent à ce genre d’erreur. Lire, de Rafael Correa : « l’opposition vénézuélienne est dix mille fois plus putschiste que la nôtre » et “la tactique de la droite nord-américaine en Equateur, au Venezuela et en Bolivie, est de financer des fondations pour déstabiliser les gouvernements progressistes.”

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2Me