Guerre sournoise en Equateur, guerre totale au Venezuela

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Par Maurice Lemoine  |  27 avril 2017

Equateur, 2 avril 2017 : au second tour de l’élection présidentielle, le candidat de la « révolution citoyenne » Lenín Moreno (Alliance Pays ; AP) affronte l’ex-ministre de l’économie (1999) et banquier multimillionnaire Guillermo Lasso (Créons des Opportunités ; CREO) qu’il a devancé au premier tour (39,36 % des voix contre 28,11 %). Rafael Correa qui, depuis 2007, a rendu sa stabilité au pays grâce à d’incontestables avancées sociales, ne se représentait pas [1].

Il n’est pas encore 17 heures et les bureaux de vote ne sont pas fermés quand Rafael Cuesta, ancien député social-chrétien (PSC, droite) devenu « vice-président de l’information » de la chaîne de télévision Canal Uno, annonce à l’écran, avec une évidente satisfaction : « Nous avons un président de la République et c’est Guillermo Lasso. » A 18 h 30, sur la base du même sondage « sortie des urnes » effectué par l’Institut Cedatos, étroitement lié à la Banque de Guayaquil (dont le principal actionnaire s’appelle… Guillermo Lasso), le journaliste vedette Alfredo Pinoargote salue joyeusement sur Ecuavisa celui que, depuis six mois, il a invité moult fois dans son programme « Contact direct » : « Félicitations, président ! » Autre grande chaîne commerciale, Teleamazonas déroule la même partition.

Sondages et médias étant à l’évidence plus importants que les électeurs, les urnes et les résultats officiels, encore inconnus à ce moment, Lasso gratifie les siens d’un discours de chef d’Etat et tous, dans une grande allégresse, fêtent « le retour de la liberté ». De quoi feindre tomber des nues lorsque, à 20 heures, le Conseil national électoral (CNE) annonce la victoire du socialiste Moreno avec 51,16 % des voix. Lasso, qui avait déjà hurlé à la fraude lors du premier tour, sans en apporter aucune preuve, entonne le même leitmotiv : outre Cedatos, deux « comptages rapides » – ceux des instituts Market et Informe Confidencial – l’ont placé en tête, dans une fourchette allant de 51,5 % à 53 % des suffrages. Informe Confidencial démentira bien avoir effectué un tel sondage, mais il en faudrait plus pour émouvoir la droite équatorienne et ses alliés.

Dès le lendemain, le quotidien Expreso publie une page entière dédiée au « président Lasso ». Les influents El Universo et El Comercio (pour ne citer qu’eux) semant également le doute sur la validité du résultat, les manifestations et tentatives de prise des locaux du CNE par quelques centaines de personnes se multiplient. Sans jamais atteindre le niveau « protestations de masse » espéré par leurs initiateurs, elles vont se poursuivre, Lasso exigeant, sans aucune justification juridique, un recomptage de 100 % des bulletins et déclarant le 13 avril : « Pour se battre contre une dictature, il ne faut pas seulement des votes, il faut être dans la rue ! » Pourtant, les autorités ont déjà accédé partiellement à sa demande et le réexamen de 296 340 votes contestés dans cinq provinces n’a en rien modifié les résultats. Manifestement conscients de l’inanité de leurs réclamations, les représentants de CREO ne se sont même pas déplacés pour assister au recomptage effectué dans la province de Pichincha : « Notre présence n’aurait fait que valider cet abus contre la démocratie », se sont-ils contentés de déclarer.

Lorsque, le 14 avril, « par souci de transparence et pour la tranquillité du pays » (dit autrement : pour en finir avec le « show » monté par l’opposition), le CNE annonce qu’il va effectuer le 18 avril un recomptage portant sur 1 275 450 voix, correspondant à 3 865 procès-verbaux contestés « dans les règles », en présence de délégués de toutes les organisations politiques nationales et locales, Lasso et les dirigeants de CREO annoncent… qu’ils refusent d’y assister. Quelques jours auparavant, l’ex-député « ultra » du parti Société patriotique (SP) [2] Fernando Balda avait fait un appel du pied aux militaires : « Que coûte au haut commandement de donner une conférence de presse et de demander un recomptage total des votes ? » Avant de s’indigner, n’ayant trouvé aucun putschiste en puissance : « Ils ne le font pas ! »

Au jour dit, après que le recomptage, retransmis intégralement et en direct à la télévision, ait confirmé les chiffres initialement annoncés, Lasso déclarera : « Jamais je ne reconnaîtrai la victoire du candidat déclaré président élu par le CNE (… ) Lenín Moreno sera le successeur d’un dictateur et gouvernera sans légitimité [3]. » Pour qui douterait de la stratégie mise en œuvre, les journalistes Andrés Carrión et Martín Pallares interrogés le 4 avril dans le programme « Châtiment divin » l’avaient précisée : « Ce qui peut être fait, c’est miner la légitimité de ceux qui ont été, entre parenthèses, élus. Ces gens doivent savoir que, s’ils arrivent au pouvoir, ce sera un pouvoir vicié et affaibli. Qu’ils auront des problèmes pour l’exercer. » En résumé : Lenín Moreno n’occupe pas encore sa fonction que déjà se dessine la guerre sournoise destinée à polariser la société et à le délégitimer afin de le déstabiliser plus facilement dès que les circonstances s’y prêteront.

Qui s’en souvient ? C’est ainsi qu’a commencé la très grave crise dans laquelle se débat actuellement le Venezuela. En avril 2013, Nicolás Maduro, « dauphin » du disparu Hugo Chávez, ayant battu Henrique Capriles (Table de l’unité démocratique ; MUD) avec 50,75 % des suffrages, ce résultat serré entraîna lui aussi des accusations non avérées de fraude, de très violentes mobilisations de rues (onze morts) et, ayant instillé le venin de la frustration chez les opposants, prépara la déstabilisation du pays qui, de sabotage économique en poussées de violence, atteint son climax aujourd’hui.

Les renversements de Manuel Zelaya au Honduras (2009), de Fernando Lugo au Paraguay (2012), puis de Dilma Rousseff au Brésil (2016) par des coups d’Etat dits « institutionnels », auxquels se sont ajoutés la mort de Chávez (mars 2013), ont amené les adeptes de « la fin de cycle » – un supposé recul définitif de la « vague de gauche » – à croire l’affaire bien engagée. Alors que, après douze ans de « kirchnérisme » (trois mandats successifs de Nestor puis Cristina Kirchner), l’entrepreneur multimillionnaire Mauricio Macri venait de remporter l’élection présidentielle, l’ambassadeur des Etats-Unis Noah Mamet se félicitait en mars 2016 : la décision de Barack Obama de visiter l’Argentine était « une reconnaissance à la détermination de Macri de la réinsérer dans l’économie globale [4] ». Le 7 septembre suivant, le vice-président américain Joe Biden qualifiait le renversement – rebaptisé « impeachment » – de Dilma Rousseff « d’un des meilleurs changements politiques qu’a connu la région ces derniers temps », avant, comme il se doit, d’appeler à ce qu’un référendum révocatoire soit tenu rapidement au Venezuela [5]>.

Quelques mois après la réélection de Daniel Ortega au Nicaragua, la victoire de Moreno en Equateur constitue un coup d’arrêt à cette restauration conservatrice ardemment souhaitée. D’autant que, dans les pays qu’elle affecte, les lendemains ne chantent pas particulièrement…

Au Brésil, dans le cadre des gigantesque affaires de corruption impliquant la compagnie pétrolière semi-publique Petrobras et le géant national du BTP Odebrecht [6], qui compromettent l’ensemble de la classe politique, le Tribunal suprême fédéral (TSF) a annoncé le 11 avril l’ouverture d’une enquête concernant cent huit personnalités, dont vingt-neuf sénateurs et quarante-deux députés (parmi lesquels les présidents des deux chambres du Congrès), huit ministres du président de facto Michel Temer – lequel fait lui-même face à de graves accusations. On notera que si le Parti des travailleurs (PT) a sa part de responsabilité dans ce scandale systémique, celui-ci ne peut être invoqué pour expliquer la « destitution » de Dilma Rousseff – un motif puéril d’« irrégularité budgétaire » ayant servi pour justifier ce coup d’Etat, dont les objectifs réels et les conséquences apparaissent chaque jour plus clairement. En faisant voter la proposition d’amendement constitutionnel (PEC 55) qui gèle les dépenses publiques de l’Etat pour vingt ans, en s’attaquant aux retraites des travailleurs et en éliminant une partie de l’allocation chômage, en fermant le ministère du développement agraire, en menant une offensive brutale contre les droits conquis depuis une décennie, le pouvoir illégitime, après avoir jeté plus d’un million de personnes dans les rues les 8 et 15 mars, devra affronter une grève générale le 28 avril prochain.

Dans une Argentine affectée par les licenciements massifs et les augmentations faramineuses des tarifs des services publics, les enseignants en grève se sont faits sauvagement matraquer le 9 avril alors que cinq mobilisations massives avaient déjà eu lieu entre le 8 et le 24 mars et qu’une première grève générale contre la politique de rigueur avait paralysé le pays le 6 avril. Pour tenter de juguler cette contestation montante, le parti du chef de l’Etat, Cambiemos (Changeons), a déposé le 14 avril devant la Chambre des députés un projet de loi destiné à durcir les sanctions contre les protestataires. En termes juridiques, la réforme proposée introduit dans le code pénal le concept de « manifestation publique », permettant à la police d’arrêter sans contraintes les manifestants et aux juges de leur appliquer des peines plus sévères.

Dans ce contexte, la fureur des oligarchies se retourne contre le pays, symbole de la résistance, « qu’il faut absolument faire tomber  » : le Venezuela. Depuis l’élection du président Maduro, le pays subit une guerre totale et multiforme. Début 2014, l’opération « La Salida » (la sortie), à travers ses opérations de guérilla urbaine, provoqua la mort de 43 personnes de toutes tendances politiques et fit plus de 800 blessés, mais le pouvoir résista, arrêtant et jugeant Leopoldo López, l’un des instigateurs du chaos.

Certes, l’importante diminution des prix du pétrole, la principale ressource du pays, a raréfié la rentrée des devises, rendant plus difficiles les importations de biens de consommation. Certes, la gestion du gouvernement ne brille pas toujours par son efficacité. Mais en aucun cas ces deux facteurs ne peuvent expliquer à eux seuls la très dure crise alimentaire et les incessantes pénuries qui, épuisant et désorientant de larges secteurs de la population, y compris « chavistes », ont permis la victoire de la MUD aux élections législatives de décembre 2015. N’en déplaise aux médias complices, incompétents, moutonniers, opportunistes ou fort peu courageux – la pression générale étant devenue telle que les « notables de l’info », fussent-ils « de gauche », ne veulent pas risquer leur réputation ou leur confort en semblant apparaître comme « les derniers défenseurs du Venezuela » – c’est bel et bien, similaire à celle des années 1970 au Chili, d’une déstabilisation économique qu’il s’agit.

S’apparentant à des aveux, la loi d’amnistie votée le 29 mars 2016 par la nouvelle majorité – et déclarée inconstitutionnelle par le Tribunal suprême de justice (TSJ) le 11 avril suivant – ne mentionnait-elle pas, parmi les délits et crimes (auto)-amnistiés de l’opposition, « la spéculation sur des aliments ou des boissons, des biens qualifiés comme de première nécessité » et « l’accaparement d’aliments ou de boissons, de biens qualifiés comme de première nécessité » ? Le 12 novembre 2016, dans le cadre d’un dialogue dont les secteurs radicaux de la MUD ne veulent pas et qu’ils ont depuis fait capoter, c’est l’envoyé du pape en personne, Mgr Claudio María Celli, qui lit l’accord pour un calendrier de discussion dans lequel « le gouvernement et la MUD conviennent de combattre ensemble toute forme de sabotage, de boycott ou d’agression contre l’économie ». Vous avez dit « paranoïa » ?

D’emblée, début 2016, cette nouvelle majorité législative a annoncé son unique objectif : « sortir » Maduro du pouvoir en six mois. Que ce soit légalement ou non. Avec un choix délibéré de la seconde solution. Dix-huit mois plus tard, tout un chacun peut constater qu’elle a échoué. Dans cette guerre qu’elle n’a pas méritée et dont elle ne veut pas, la « révolution bolivarienne » a encore assez de punch pour opposer une belle résistance. Quitte à tomber parfois dans le piège qui lui est tendu : face à une droite qui viole effrontément les règles du jeu démocratique, franchir à son tour la ligne jaune, dans son désir (et la nécessité) de rendre coup pour coup. Par exemple…

Dans leur obsession de renverser le chef de l’Etat, les dirigeants de la MUD ont, durant de longs mois, négligé la possibilité du référendum révocatoire, permis par la Constitution. Lorsque, ayant été mis en échec, ils s’y sont enfin résolus, ils avaient dépassé le délai permettant, en cas de victoire du « oui », l’organisation d’une élection : le vice-président « chaviste » remplacerait Maduro pour la fin du mandat si celui-ci était destitué. En outre, leur collecte de signatures a été entachée d’innombrables irrégularités. Raison juridiquement motivée – mais aussi prétexte évident, le nombre de paraphes requis étant en tout état de cause largement atteint – dont s’est emparé le pouvoir pour bloquer le processus. On peut le lui reprocher (on ne s’en prive pas). On peut aussi considérer que, compte tenu de la violence déstabilisatrice qui lui est imposée, il se trouve dans la situation d’un athlète de haut niveau à qui son adversaire brise les tibias à coups de barres de fer avant de lui intimer : « Maintenant, allons courir un cent mètres ensemble et voyons qui va l’emporter ! » S’il dispose d’arguments juridiques incontestables pour le faire, on comprendra que la victime puisse écarter ce type de « compétition ». Dont, d’ailleurs, l’opposition ne veut plus !

Dans le même ordre d’idée, la décision du TSJ, le 29 mars, d’assumer les fonctions de l’Assemblée nationale, non indéfiniment, comme il a été faussement affirmé, mais « tant que la majorité de droite continuerait à ignorer ses verdicts » – entre autres sur l’élection contestée de trois députés de l’Etat d’Amazonas qu’elle a néanmoins incorporés – ou refuserait de reconnaître les institutions et le chef de l’Etat était, quoi qu’on en dise, justifiée. Mais, intervenant au plus chaud d’une situation explosive, elle pouvait, habilement présentée par ses détracteurs, donner lieu à une accusation d’« auto-coup d’Etat ». Ce qui n’a pas manqué de se produire. La procureure générale de la République Luisa Ortega critiquant la décision et les plus hautes instances du pouvoir se rendant compte du danger de cette interprétation face à la « communauté internationale », le TSJ est revenu sur sa décision, mais le mal était fait. La planète médias jouant son rôle, l’accusation demeure, bien qu’étant, surtout après ce recul, totalement injustifiée.

De même, la Cour des comptes (Controlaría general de la República) dispose d’accusations crédibles – détournement de fonds publics – pour mettre en cause l’ex-candidat à la présidence Henrique Capriles, gouverneur de l’Etat de Miranda. Toutefois, les faits remontent à… 2013. Que n’a-t-il été jugé plus tôt ? Le verdict rendu le 7 avril dernier et le déclarant inéligible pour quinze ans paraît, compte tenu du contexte, tomber à un moment particulièrement inopportun. C’est faire à l’opposition et à ses puissants alliés extérieurs le cadeau d’un « martyr » que ceux-ci ne manquent pas d’exploiter.

Dès le 9 mars 2015, Barack Obama avait désigné par décret le Venezuela comme « une menace extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique extérieure des Etats-Unis », ouvrant le terrain juridique à une possible intervention (dont la nature reste à déterminer). Pour ce faire « l’Empire » dirigé aujourd’hui par l’irrationnel Donald Trump bénéficie de l’aide de son nouveau « cipaye » Luis Almagro, secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), objectivement redevenue le ministère des Colonies de Washington dénoncé en son temps par Fidel Castro. Une offensive féroce, obsessionnelle, tente d’isoler Caracas en la suspendant des activités de l’organisation. Néanmoins, en juin 2016, une première tentative de faire activer à son encontre la charte démocratique a échoué. Au grand dam d’Almagro, son initiateur, une majorité des nations, allergiques aux « interventions extérieures », se prononça pour une continuation du dialogue alors mené entre le gouvernement et la MUD, sous les auspices du Vatican et de l’Union des nations sud-américaines (Unasur), par les ex-présidents médiateurs José Luis Rodríguez Zapatero (Espagne), Leonel Fernández (République dominicaine) et Martín Torrijos (Panamá).

Silencieux sur le coup d’Etat au Brésil, méprisant tous les usages diplomatiques lorsqu’il traite publiquement Maduro de « traître, menteur, voleur et petit dictateur », Almagro n’a pas hésité à se faire décorer de l’ordre Rómulo Betancourt, le 13 avril 2017, à Miami, par le président de l’Organisation des Vénézuéliens persécutés politiques en exil (Veppex), l’ex-lieutenant José Colina. Ce dernier est poursuivi dans son pays pour avoir perpétué deux attentats à la bombe en février 2003, à Caracas, contre l’ambassade d’Espagne et le consulat colombien, crimes évidemment attribués dans un premier temps aux Cercles bolivariens de Chávez. En cavale, Colina a obtenu l’asile politique aux Etats-Unis après avoir été défendu par l’avocat Matthew Archambeault, celui-là même qui, en avril 2011, fit absoudre définitivement par la « justice américaine » le terroriste cubano-vénézuélien Luis Posada Carriles – auteur intellectuel de la pose de deux bombes dans un vol de la Cubana de Aviación (73 morts le 6 octobre 1976) –, lui permettant de vivre depuis en toute impunité à Miami.

Dans ce contexte où, de l’intérieur et de l’extérieur, les deux interagissant, il s’agit de prendre la « révolution bolivarienne » en tenaille, la bataille fait donc rage à l’OEA. Bien que son Conseil permanent ait tenu une nouvelle réunion d’urgence le 28 mars à Washington, celle-ci n’a pas débouché sur les résultats escomptés – la suspension de Caracas et des élections générales anticipées – par le « roitelet » de l’organisation. Non seulement aucune résolution sanctionnant les supposés égarements du gouvernement vénézuélien n’a été adoptée, mais plusieurs Etats membres, dont Haïti, El Salvador et la République dominicaine, pourtant soumis à de très fortes pressions des Etats-Unis, ont fustigé l’attitude d’Almagro, la jugeant partiale et interventionniste. « Le moment est grave et dépasse de loin la question du Venezuela, déclara alors avec une grande dignité Harvel Jean-Baptiste, ambassadeur d’un pays, Haïti, qui n’appartient pas à l’« arc progressiste », mais auquel Washington menace de retirer son aide financière s’il continue à appuyer Caracas. Les agissements du secrétaire général fragilisent notre organisation. Si nous laissons le secrétaire général, comme il le fait, s’immiscer sans réserve dans les affaires internes d’un pays, au détriment du principe du respect de la souveraineté des Etats, bientôt Haïti et d’autres pays de la région, seront eux aussi victimes de cette même dérive de l’organisation [7]. »

Un coup de force le 3 avril suivant – la Bolivie et Haïti, respectivement président et vice-président en exercice du Conseil ayant été écartés et remplacés, au mépris de toutes les règles, par le Honduras – a néanmoins permis à dix-sept des vingt-et-un pays présents d’adopter « par consensus » une résolution dénonçant « la rupture de l’ordre constitutionnel au Venezuela » tout en exigeant « des actions concrètes » de son gouvernement. Tandis que la République dominicaine, les Bahamas, le Belize et El Salvador s’abstenaient, la Bolivie, le Nicaragua et le Venezuela avaient, le jugeant illégal, abandonné ce « tribunal d’inquisition », comme le qualifia Maduro.

Echec à nouveau, au-delà des déclarations triomphales, puisque, en tout état de cause, il est nécessaire de rassembler les deux tiers de l’Assemblée générale (vingt-quatre pays) pour en exclure le Venezuela. Raison pour laquelle la campagne infernale se poursuit, dont le surréalisme échappe à nombre d’observateurs, sans doute un peu distraits : en tête de liste des onze pays de l’« Axe du bien » [8] qui, le 17 avril, au nom de la démocratie, ont appelé le gouvernement vénézuélien à « garantir le droit aux manifestations pacifiques », figurent la Colombie – plus de 130 dirigeants et militants de mouvements populaires assassinés d’octobre 2012 à la fin 2016 (23 depuis janvier 2017) – et le Mexique – 28 500 « disparitions forcées » depuis 2006 (dont les 43 étudiants d’Ayotzinapa), 11 journalistes exécutés et 23 de leurs confrères « disparus » en 2016.

Forte du soutien de ces paladins de la liberté, la MUD, qui a définitivement écarté le chemin du dialogue, multiplie depuis début avril les manifestations au cours desquelles, en marge des opposants pacifiques, des groupes de choc ultra violents multiplient agressions aux forces de l’ordre et actes de vandalisme. C’est que, pour la MUD, le temps presse. Les prix du pétrole repartant à la hausse, fût-elle modérée, le gouvernement fournissant en urgence des produits de première nécessité à plus de six millions de familles à travers treize mille Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP), réactivant l’agriculture et en appelant à la participation de certains groupes du secteur privé au redressement économique, la situation tend quelque peu à (et surtout « risque de ») s’améliorer.

Comme en 2002 lors du coup d’Etat contre Chávez ou en 2014 au cours des « guarimbas », il faut à l’extrême droite des cadavres pour émouvoir et mobiliser la communauté internationale. Le 18 avril, la veille de « la mère de toutes les manifestations », organisée par l’opposition – à laquelle répondra d’ailleurs une « marche des marches » des chavistes dans le centre de Caracas –, Mark Toner, porte-parole du Département d’Etat américain, dénonça une « répression criminelle » et la « violation des droits humains » du pouvoir bolivarien. Car déjà, comme en 2014, le décompte macabre des victimes donne lieu à une manipulation de première catégorie.

Dès le 14 avril, huit morts étaient à déplorer – par définition attribués « à la répression ». Il s’avéra rapidement que l’un d’entre eux, Brayan Principal, a été tué par un groupe d’individus cagoulés qui a criblé de balles une lotissement « chaviste », la Ciudad Socialista Alí Primera, construite par le gouvernement de Maduro à Barquisimeto. Qu’un autre, le jeune Miguel Ángel Colmenares, à Caracas, ne manifestait pas, mais est tombé dans une embuscade de sujets qui l’ont dépouillé de son argent avant de l’assassiner. Qu’un autre encore, Oliver Villa Camargo, a été exécuté d’une balle dans la tête alors qu’il venait de tenter, en auto, de franchir une barricade. Que Ricarda de Lourdes González, 87 ans, n’est pas morte asphyxiée par les gaz lacrymogènes, mais, comme l’a précisé sa fille, parce que les « guarimberos » (manifestants) « ne nous ont pas laissé sortir quand – alors qu’elle était victime d’un accident cérébro-vasculaire – on a voulu l’emmener à la clinique Las Mercedes [9] ». Il s’agit là, non d’une liste exhaustive, mais de quelques cas.

Evoquant la mort d’un étudiant de 17 ans, Carlos Moreno, tué d’une balle dans la tête, à Caracas, le 19 avril, « par des motards qui ont tiré et lancé des gaz lacrymogènes », le « dévoyé spécial » de l’ex-quotidien français d’information Le Monde, Paulo Paranagua, précise (21 avril) : « Paola Ramirez Gomez, 23 ans, est morte en province, à San Cristobal, dans des circonstances similaires ». Que ses lecteurs le sachent : Paranagua ment. Initialement attribué à des « collectifs chavistes », accusés de tous les maux, il a été prouvé après enquête que le meurtre de cette jeune femme a été commis depuis le deuxième étage d’un immeuble, par les tirs d’un individu nommé Iván Aleisis Pernía, militant d’opposition arrêté et incarcéré depuis. Il est vrai que Paranagua n’en est pas à une imposture près : n’a-t-il pas reproduit, sans aucune prise de distance ni commentaire (15 avril), cette déclaration ahurissante de Julio Borges, l’un des principaux dirigeants de l’opposition : « Les groupes paramilitaires du Venezuela menacent la paix en Colombie. » Le premier réflexe est d’en rire. Le second est de ressortir de la poubelle, où on l’avait jeté, et de retourner contre lui, le prétentieux « Décodex » du Monde [10] : « Ce média diffuse régulièrement des fausses informations ou des émissions trompeuses. Restez vigilants ou cherchez d’autres sources plus fiables. Si possible, remontez à l’origine de l’information. »

Dans ce climat de violence exacerbée, on observe des excès de tous les côtés. Un mandat d’arrêt a ainsi été lancé contre quinze gardes nationaux présumés responsables du décès de Gruseny Antonio Canelón, à Cabudare, le 12 avril. De l’autre côté des barricades, des membres des forces de l’ordre tombent également, tel le sergent de la Garde nationale Neumar José Sanclemente Barrios, assassiné par arme à feu le 19 avril à San Antonio de los Altos. Huit membres des forces de l’ordre avaient d’ailleurs déjà été tués par balles en 2014, sans trop émouvoir les « observateurs » pour qui, semblerait-il, l’assassin d’un policier, sur les Champs-Elysées, à Paris, est un « terroriste » quand l’assassin d’un policier au Venezuela est « un manifestant pacifique »…

Dans des circonstances particulièrement confuses, et après l’appel à manifestations de dirigeants anti-chavistes, la mise à sac d’une dizaine de commerces du secteur populaire d’El Valle (Caracas) par de supposées bandes d’« affamés  », la nuit du 19 avril, s’est soldée par la mort de onze personnes (trois par armes à feu, huit électrocutées par un système de protection en tentant de dévaliser une boulangerie). Dans leur furie destructrice, les mêmes hordes, qu’on suppose manipulées, n’ont pas hésité à attaquer un hôpital de soins pédiatriques – au prétexte sans doute qu’il s’appelle « Hugo Chávez » –, obligeant en catastrophe à en évacuer 54 mères, enfants et nouveaux-nés. Dans un tel chaos, la manipulation de l’information devient un jeu d’enfant : « Les manifestations ont fait 20 morts en trois semaines  », peut-on lire ou entendre à peu près partout au même moment [11]. De quoi atteindre l’objectif recherché en faisant du Venezuela un « Etat failli ». Et, au passage, en utilisant la désinformation générale affectant ce pays, pour stigmatiser par la bande un homme politique – tel, lors du premier tour de la campagne présidentielle française, le candidat de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon. A cet égard, le 6/9 de France Inter, consacré au Venezuela le matin même du scrutin aura constitué un modèle de perfidie subliminale – sans doute sévèrement critiqué s’il existait en France un Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA).

Le 22 avril, à l’appel de l’opposition, des milliers de Vénézuéliens ont participé à une marche silencieuse en mémoire des victimes des manifestations du mois d’avril. Devant le siège de la Conférence épiscopale, tandis que le député Henry Ramos Allup déclarait qu’il s’agissait d’un hommage « à tous les morts, y compris aux victimes potentielles et éventuelles qu’il y aura sûrement les jours prochains », son « collègue » Freddy Guevara précisait que les manifestations à venir avaient pour objectif de « dévoiler le véritable visage du dictateur » en générant « l’ingouvernabilité [12 ». Des messages qui ont le mérite de la clarté. Sauf, manifestement, pour les médias.

 

NOTES

[1] http://www.medelu.org/Coup-dur-pour-la-fin-de-cycle-en

[2] Parti de l’ex-président Lucio Guttiérez, renversé par un soulèvement populaire le 20 avril 2005. Candidat du parti, Patricio Zuquilanda a obtenu 0,77 % des voix lors du premier tour de la présidentielle, le 19 février. Gutiérrez n’a pas été élu lors des législatives auxquelles il se présentait.

[3]  Ecuadorinmediato, Quito, 19 avril 2017.

[4]  BBC Mundo, Londres, 23 mars 2016.

[5]  El País, Madrid, 7 septembre 2016.

[6] Petrobras (propriété d’actionnaires privés ou institutionnels à 51 %) a attribué des marchés surfacturés à des entreprises de BTP, permettant ainsi le versement de pots-de-vin destinés à financer les partis politiques ou des politiciens corrompus. Odebrecht aurait arrosé de bakchichs des fonctionnaires et hommes politiques de douze pays d’Amérique latine pour y rafler des chantiers.

[7]  Haïti Libre, Port-au-Prince, 29 mars 2017.

[8] Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Mexique, Paraguay, Pérou et Uruguay.

[9]  El Universal, Caracas, 11 avril 2017.

[10] Outil censé, sur la Toile, aider les internautes à trier les vraies des fausses informations en stigmatisant les sites « mal pensants ».

[11]  Le Monde, France Info, CNews, LCI, La Dépêche, Presse Océan, La Libre Belgique, etc., du 21 au 23 avril 2017.

[12]  Alba Ciudad, Caracas, 22 avril 2017.

 

URL de cet article : http://www.medelu.org/Guerre-sournoise-en-Equateur

 

L’addition

« Dépêché à Caracas pour cause de campagne présidentielle en France ? » s’écria le vieux Petkoff, amusé du paradoxe qui ramenait son vieil ami « le doctor Paulo » sous les lambris viscontiens du Four Seasons. Le cinéphile devenu journaliste s’efforça de rire, fermant un œil complice pour l’abrazo. Au fond de lui-même il était d’une humeur massacrante. Certes, le laptop posé sur le couvre-lit moiré l’avait rasséréné. Paris publiait in extenso son article sur les morts au Venezuela et sur la marche de la droite jusqu’à la Conférence épiscopale, la « marche du silence en mémoire des tombés », un titre qui serait aussitôt copié/collé à l’infini sur une myriade de sites et de tweets. Et le président de Voluntad Popular lui avait répété que Le Monde jouait un rôle muy, muy importante, si si hermano, dans l’offensive finale contre le régime.

Mais au-delà des abrazos effusifs, Paulo Paranagua le sentait, quelque chose n’allait pas. Au déjeuner il avait failli prétexter un appel urgent tant l’irritaient les litanies de Maria Candela, coprésidente de l’ONG des droits humains Libertad Segura. « Chaque matin je me réveille avec le même pays que la veille et un terrain de golf qui brûle mais Maduro est toujours là il voudrait démissionner mais ce sont les autres chavistes qui ne le laissent pas faire et je ne comprends pas puisque les sous-marins nord-américains sont partis il y a deux jours de Panama pourquoi rien ne bouge nous n’avons personne de sérieux dans nos rangs et figurez-vous qu’hier des jeunes d’un barrage ont stoppé ma voiture et m’ont obligée à baisser la fenêtre j’ai dû leur montrer mon masque d’anonymous je leur ai dit moi aussi je viens d’Altamira moi aussi je travaille, on est du même bord vous savez ? j’ai dû leur filer une bouteille de rhum pour qu’il me laissent passer… ces malandros (voyous)». Le soir il interrogea des amis de Primero Justicia sur ces militants d’extrême droite qui agressaient jusqu’aux médias amis comme Globovision, Venevision ou Televen (1), mais la réponse l’avait frustré : « unos loquitos » (des fous).

Le 19 avril, alors que tous lui promettaient la fin du régime avec le même fébrilité que l’an passé à Marie Delcas volant pour l’occasion de Bogota à Caracas, le froid nocturne de l’échec avait dégrisé les militants qui avaient inondé Twitter de leur rage contre le président de l’Assemblée Nationale – revenu très souriant de Washington. « Et ta promesse de faire tomber Maduro, tu l’as oubliée ?». Même la pluie avait trahi en faveur des chavistes en éteignant un à un les incendies allumés dans les villes principales du pays. Des dirigeants de la droite lui avaient avoué – off the record Paulo, off the record ! – leur lassitude face à une extrême droite qui jouait en solitaire, les remplaçait dans les réunions à l’ « ambassade » et qui le 20 avril, avait payé la pègre d’El Valle pour mettre à sac des commerces. L’affaire avait mal tourné, avec onze personnes électrocutées en pillant une boulangerie. Mais « le doctor Paulo » avait promis de s’en tenir a la règle établie : tout mort est un mort du régime. Et nul besoin de s’étendre sur l’assaut nocturne, mené trois heures durant, contre une maternité de Caracas. A ces heures aucun taxi ne se serait risqué à sortir de l’Est cossu de la capitale pour qu’il aille interviewer les mères des barrios évacuées de justesse, leurs bébés dans les bras (2). Quant à la critique de l’UNICEF sur ceux qui détruisaient des centres de santé et des écoles (3), elle restait trop générale pour qu’à l’extérieur on en saisisse la couleur.

Ce soir il se sentait un peu fatigué. Comment expliquer à Petkoff qui le relançait sur son répondeur, qu’une interview de lui dans le Monde l’obligerait a démentir un article antérieur où il annonçait la fermeture par « le régime » de son journal, le dernier titre indépendant du Venezuela ? Alors que chaque matin une édition toute fraîche de Tal Cual le narguait au kiosque du bar ?

Avant de se coucher il écouta encore à la télévision le dirigeant de la droite Henry Ramos Allup déclarer que la marche en l’honneur des morts valait aussi pour les « víctimas potenciales y eventuales » des jours prochains et son « collègue » Freddy Guevara préciser que les manifestations à venir avaient pour objectif de « dévoiler le véritable visage du dictateur » en générant « l’ingouvernabilité (4). Il avait fait ses calculs. En comptabilisant tous ces morts on arrivait au chiffre de vingt et dès lundi, les violences reprendraient. Tenir, tenir jusqu’au dimanche soir murmura-t-il en français en glissant un pourboire dans la main du serveur à la bouteille de Westland qui feignait de relire l’addition.

Thierry Deronne, Venezuela, avril 2017

 

Notes

  1. albaciudad.org/2017/04/opositores-agreden-a-periodistas-de-medios-privados-globovision-televen-y-venevision-videos
  2. http://misionverdad.com/la-guerra-en-Venezuela/ataque-a-hospital-materno-hugo-chavez-es-un-crimen-de-guerra
  3. albaciudad.org/2017/04/unicef-llama-a-venezolanos-respetar-escuelas-y-centros-de-salud-y-proteger-a-los-ninos
  4. http://albaciudad.org/2017/04/ramos-allup-predice-victimas-potenciales-y-eventuales-que-seguramente-habra-en-los-proximos-dias-video/

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Comment redescendre du lierre de Mr. Bourdin et cultiver notre propre jardin

il y a un an, Nicolas Maduro organisait déjà des « auto-coups d’Etat »… à Madrid.

De mai à juillet 2016, les médias espagnols firent de la « dictature bolivarienne » un thème central de la campagne électorale. Passé le scrutin, ils n’en ont pratiquement plus parlé (1). C’est pour la même raison que les médias français dominants, dont les mensonges sur le Venezuela rempliraient plusieurs bibliothèques, redoublent d’ardeur dans une campagne présidentielle où la plus-value de 18 ans de désinformation quotidienne revêt un intérêt très particulier…

Ainsi, le 19 avril 2017, on nous annonce « deux nouvelles victimes lors de manifestations anti-Maduro ». Le lendemain matin, un animateur de radio (Jean-Jacques Bourdin) oblige un candidat à la présidence de la République  (Jean-Luc Mélenchon) à condamner les « violences d’Etat au Venezuela comme au Bahrein, partout ». Ce qui est intéressant ici, c’est que ni Mr. Mélenchon, alors qu’il n’est encore que candidat, ni ses sympathisants, ne peuvent répondre autre chose. Est-il possible de garder un rapport serein, détaché, au réel dans un champ médiatique univoque ? Même pour le plus formé des militants, la quantité de mensonges devient vérité. En Espagne, Podemos a dû baisser la tête et prendre ses distances avec la révolution bolivarienne, par peur de perdre des voix.

En ce qui concerne le Venezuela, la réalité invite pourtant à la prudence.

Selon des membres de la famille du jeune Carlos Moreno (17 ans), frappé d’une balle à la tête par un franc-tireur à Caracas, l’adolescent ne participait à aucune manifestation et se rendait a un tournoi sportif. Quant à la deuxième victime, Paola Rodríguez (22 ans), tuée d’un coup de feu à San Cristobal, son assassin a été rapidement arrêté par les autorités : il s’agit d’un militant d’opposition (2). Notons que les médias passent sous silence l’agression de policiers ce même 19 avril à Chacaïto (Caracas) ou l’assassinat par des terroristes d’extrême droite d’un garde national qui participait au déploiement d’un cordon de sécurité a San Antonio de los Altos. (3) Ils taisent également l’arrestation rapide et la mise en examen de deux policiers pour le meurtre du militant de l’opposition Daniel Queliz (20 ans) le 10 avril dans l’État de Carabobo (4).

Pourquoi la majorité des victimes des violences de la droite organisées ces quatre dernières années appartiennent-elles aux forces de l’ordre ou à la militance bolivarienne ? Tout simplement parce qu’il ne s’agit pas, pas plus que dans le Chili de 1973, d’une « répression d’État » mais de la résistance, depuis des années, d’un gouvernement de gauche à une vaste stratégie de déstabilisation économique (création de pénuries par le secteur privé très majoritaire dans l’économie), politique (violences de la droite avec l’appui de l’OEA depuis Washington et du réseau paramilitaire colombien) et médiatique (en France, des médias comme Libération, Le Monde, Le Figaro et même des sites supposés « alternatifs » comme Mediapart ont transformé une démocratie participative en autocratie répressive).

Cette opération conjointe des forces économique, politique et médiatique avait déjà eu lieu en avril 2002 lors du coup d’État contre le président Chavez mené par le MEDEF vénézuélien, les médias privés et des militaires de droite. Fait unique dans l’histoire contemporaine, la population défit ce coup d’État en 48 heures et ramena au pouvoir le président élu. La mort de Hugo Chavez a rendu a l’Empire l’espoir d’en finir avec le fer de lance de l’unité latino-américaine et de récupérer une fois pour toutes ses immenses réserves pétrolières.

En vivant au Nicaragua dans les années 80  j’avais observé le même phénomène : les médias européens faisaient campagne non pas parce que la révolution sandiniste fût totalitaire, mais pour qu’elle le devienne et pour que cet épouvantail serve d’avertissement aux citoyens tentés de suivre la même voie dans le reste du monde (5).

Les médias, gardiens de la caverne de Platon

Imaginons une seconde qu’un candidat authentiquement de gauche remporte des élections présidentielles en France. La pression médiatique qui s’abattrait sur son gouvernement l’obligerait à consacrer une part importante de son temps et de son énergie à répondre aux accusations de totalitarisme, à louvoyer, voire à reculer. A l’extérieur de ce pays les populations informées par ces médias finiraient par croire qu’en France la démocratie est menacée parce qu’un homme fort y a « pris le pouvoir ».

La grande victoire de la désinformation quotidienne via la propriété transnationale des groupes de communication, c’est l’occultation d’expériences qui permettraient l’identification citoyenne et de nourrir d’autres processus de démocratie participative. “Le pouvoir ne souhaite pas que les gens comprennent qu’ils peuvent provoquer des changements.” (Noam Chomsky). Même les médias dits alternatifs parlent très peu des expériences communales du Venezuela et du droit a la critique populaire exercée par les médias associatifs, des difficultés à faire en sorte que les citoyens assument leur pouvoir de contrôler des budgets participatifs, de créer une économie coopérative, d’organiser la production des médias associatifs, ou d’affronter la dépolitisation de la jeunesse. De cette manière le peuple vénézuélien lui-même disparaît, remplacé par les images des manifestations de la droite ou par les marqueurs personnalistes (leader politiques). C’est pourquoi on n’ose pas associer le mot « Venezuela » au mot « démocratie ».

En jouant au court terme médiatique plutôt que de réfléchir à comment démocratiser la propriété des médias et à comment former massivement les citoyens à un nouveau paradigme de production de l’information, la gauche occidentale a fortement hypothéqué la possibilité d’appliquer son programme. Pourquoi cette cécité, depuis si longtemps, face a un enjeu aussi central, vital, stratégique ? En Argentine avant que le président néo-libéral Mauricio Macri ne la déroge, la loi équilibrait la propriété des médias (comme aujourd’hui encore en Bolivie et en Équateur) : « 33 % au secteur public, 33 % au secteur privé et 33 % au secteur associatif ». Bien sûr toute réforme de ce type sera immédiatement combattue par les grands groupes privés, comme ce fut le cas dans les trois pays mentionnés, en tant qu’« atteinte à la liberté d’expression » (6).

Mais à l’ère où la gouvernance mondiale s’exerce via ces transnationales de la communication, est-il possible de mettre en oeuvre un programme de transformation sociale sans commencer par instaurer un véritable pluralisme de la propriété des médias ? (7)

Thierry Deronne, Venezuela, 20 avril 2017

Notes :

  1. Source : http://albaciudad.org/2016/07/la-prensa-espanola-se-olvida-de-venezuela-despues-de-las-elecciones-graficos/
  2. http://www.correodelorinoco.gob.ve/autor-material-del-asesinato-de-paola-ramirez-en-tachira-es-militante-de-vente-venezuela/
  3. Sur cette même ligne d ‘imputation de victimes mortelles au « régime de Maduro », lire : « Brayan avait 14 ans : la droite lui a pris le bateau, la mer » http://wp.me/p2ahp2-2xw
  4. Lire https://venezuelanalysis.com/news/13059
  5. Battus lors des élections de 1990, rappelés par les urnes en 2006 et réélus depuis, les sandinistes poursuivent leur programme de sortie de la pauvreté. L’opération « Nicaragua totalitaire » menée par Le Monde ou Libération dans les années 80 était aussi vide que leur campagne sur la « dictature bolivarienne ».
  6. C’est, selon la loi, une des obligations du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) : la loi francaise n° 86-1067 du 30 septembre 1986 modifiée et complétée, relative à la liberté de communication dit (et qu’on aimerait voir appliquer) : ARTICLE 29 : … Le CSA veille, sur l’ensemble du territoire, à ce qu’une part suffisante des ressources en fréquences soit attribuée aux services édités par une association et accomplissant une mission de communication sociale de proximité, entendue comme le fait de favoriser les échanges entre les groupes sociaux et culturels, l’expression des différents courants socioculturels, le soutien au développement local, la protection de l’environnement ou la lutte contre l’exclusion…
  7. Sur ce thème, lire : « Thomas Cluzel, ou l’interdiction d’informer sur France-Culture« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/12/thomas-cluzel-ou-linterdiction-dinformer-sur-france-culture/

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Brayan avait 14 ans : la droite lui a pris le bateau, la mer

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Un bateau. Un grand. Il l’a collé sur le carton et a écrit à côté : “Appartenir à la marine”. A côté du bateau, un enfant joue au football. Ces deux images font partie du “Projet de vie » que Brayan s’est fixé au collège, deux ans avant que l’atteignent les balles d’un groupe d’extrême droite dans l’État de Lara.

Il voulait être dans ce bateau quand il serait grand mais aussi dans un sous-marin, car les marins disait-il « passent beaucoup de temps sous la mer, pour chercher”. Sa mère, Marbelys Giménez, le raconte et dit aussi que Brayan était très bon dessinateur : depuis le jour de son entrée au lycée il ne créait pas seulement des images mais aussi des œuvres basées sur les objets du quotidien.

Katherine Castrillo

Un reportage de Katherine Castrillo

Brayan était l’aîné de cinq enfants et avant le 11 avril 2017 ses jours se passaient de manière normale : le matin il allait étudier et l’après-midi, au retour, sortait dans la rue pour aider sa mère à vendre des chips de babane à cuire, des haricots cuits et des pois cajuns. Tous les jours jusqu’à sept heures du soir. Si son grand-père avait besoin d’aide pour mener une démarche il était toujours disposé à l’accompagner parce qu’il était solidaire et très joyeux, aux dire de ses amis. Il aidait en tout ce qu’il pouvait sans négliger les matches de football, ni les jeux avec ses trois sœurs et son frère cadet.

“Sacrebleu ! Cet enfant avait tellement d’amis” se souvient Marbelys, “il a conquis la tendresse de tout le monde, d’enfants, de personnes adultes. Il était très serviable, très beau, sympathique”. Un jour il a écrit : « j’aime aider mes parents. Je n’aime pas me quereller avec les autres et j’aime avoir beaucoup d’amis”.

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Marbelys Giménez, Mère de Brayan, et ses quatre enfants

***

Brayan vivait avec sa mère et ses frères et ses sœurs dans la Ville Socialista Alí Primera, une résidence développée grâce aux politiques de logement du gouvernement bolivarien. Au début du mois d’avril 2017 quelques groupes d’opposition sont sortis dans la rue pour imiter les violences de 2014 : brûler des ordures et des pneus, monter des barricades avec des ruines, répandre de l’huile pour faire chuter les motards. Juste en face de la Ciudad Socialista Alí Primera se trouve le complexe de maisons “Hacienda Yucatán” dont les habitants sont en majorité de droite. On pense que c’est de là que la nuit du 11 avril sont sortis les agresseurs qui ont attaqué la résidence Ali Primera.

A 9 heures du soir Brayan est sorti acheter des empanadas. Dehors, depuis les premières heures de la journée,  un commando d’extrême droite voulait entrer par la force dans la communauté, incendier des bonbonnes de gaz. “Nous ne les avons pas laissés faire”, cuenta Marbelys. C’est à ce moment que depuis les immeubles de Yucatán ils ont commencé à tirer sur les habitants désarmés qui cherchaient à protéger l’entrée de leurs maisons. “Pendant qu’ils nous tiraient dessus, nous nous sommes défendus avec des pierres, jusqu’à ce que nous n’en puissions plus et nous nous sommes mis à courir vers l’intérieur” , a confié Normelys Pérez au collectif de communication populaire Voces Urgentes. Avec elle se trouvait Brayan, deux balles l’avaient atteint. “Ne me laissez-pas mourir » leur a-t-il demandé. Dehors les tirs continuaient.

***

Immédiatement les dirigeants de l’opposition commencèrent leur travail dans les réseaux sociaux. María Corina Machado assura que Bryan avait été victime du « régime » et qu’en outre il faisait partie des jeunes qui manifestaient, de ceux qui  “ont grandi en dictature et réclament la liberté”. Et sur les comptes twitters de leurs abonnés d’opposition la version fut : “Brayan Principal fut assassiné par les « collectifs chavistes”. Brayan, rien qu’un nom pour demander l’intervention étrangère.

Brayan, pour la droite, n’est rien qu’un nom, une répétition vide, à retwitter. Quasi une célébration pour justifier n’importe quelle attaque du dehors qui l’aide à mettre fin à la “dictature”.

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monde2Que savent-ils de Brayan ? Il n’avait que huit mois que son père était décédé d’un arrêt respiratoire, ce qui l’avait rapproché davantage de sa mère, il était devenu son appui principal, son ami : “Si je ne pouvais y aller moi-même, il emportait ses frères au collège. Nous allions à la rivière. Nous étions toujours ensemble les cinq”.

Que savent-ils de Brayan ? : “C’était un enfant très charismatique. Nous jouions football depuis que nous nous sommes connus. Il y a deux ans j’ai emménagé ici et ce fut un des premiers amis que j’ai eus. Ce qui va me plus le manquer de lui c’est la joie” dit son ami Yankevin Rivas. Il se tait, cherche ses mots et dit au bout d’un moment : “Il était tellement de choses : je ne sais quoi dire, je n’ai pas de mots pour l’expliquer”.

Brayan, que l’opposition veut transformer en martyr tout en responsabilisant de manière absurde les « collectifs chavistes », des personnes qui étaient sa famille, ses voisins, la communauté dans laquelle il a grandi, alors que tous savent parfaitement d’où sont venus les tirs : “L’opposition et ses leaders ne reculent pas devant le sang. Ils ne mesurent pas s’il y a des enfants, ils veulent effrayer le peuple. Pour cela je lance un appel pour la paix. Que prenne fin ce terrorisme qu’a causé l’opposition, parce que ce que cela génère sont ces blessés et des morts”, demande Marbelys, sa mère.

***

Le suspect des tirs qui ont atteint Brayan dans le dos est en fuite. Des organismes de l’État ont déployé une enquête pour le retrouver ainsi que d’autres personnes impliquées. Marbelys remercie le président Nicolás Maduro d’avoir envoyé de l’aide à toutes les victimes des violences. “Ce que je veux, c’est que cesse cette guerre. On ne me rendra pas mon fils. Tout ce que je demande est qu’on protège nos enfants parce que la droite est sans limites, ils vont contre les chavistes et rien ne leur importe”.

Brayan était, disions-nous, un excellent dessinateur : pour une exposition au collège il avait dessiné un gilet pare-balles. Quelques mois plus tard les balles l’ont atteint avant la mer, les bateaux et les sous-marins.

Texte: Katherine Castrillo / Contacto: @ktikok

Photo : Marbelys Giménez

Source : http://laculturanuestra.com/conoce-a-brayan-solo-14-anos-cuando-la-derecha-le-quito-la-vida-el-mar/

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Les communes ont-elle encore un avenir ?

Les communes ressemblent à un mythe, et se résument à une stratégie ramassée tout entière dans une consigne finalement stérile. Quand on leur reconnaît une existence, c’est toujours dans un  ailleurs: les communes des Llanos (plaines de l’Ouest), celles de la montagne de Lara ou de Portuguesa, toutes paysannes ; c’est quelque chose de loin, d’héroïque, de presque romantique, et qui n’a surtout rien à voir avec la réalité des grandes villes, en particulier Caracas. Des communes ici, dans la capitale ? Impossible, trop risqué…

Qu’est-ce qu’une commune ? Dit autrement : qu’est-ce que ça devrait être au regard du projet politique ? Avant tout c’est plus que la somme des procédures légales ; plus que des réunions de conseils communaux, plus que l’élaboration et le vote de la charte fondatrice de la commune naissante, plus que la mise en œuvre du parlement, de la banque, des conseils techniques, de l’économie et des contrepouvoirs communaux : tout ça c’est la structure formelle, indispensable certes mais insuffisante à nous révéler si, en son sein, il y a ce que Chavez appelait « l’esprit de la commune ».

Ce qui compte avant tout, c’est la participation de la communauté. Sans elle il n’y a pas de démocratie radicale soutenable, ni de processus novateur générateur de richesses. La communauté ne se résume pas à l’assemblée des citoyens délégués aux différentes tâches communales. La commune ne se réduit pas à ses porte-paroles. Elle est -ou devrait être- le gouvernement d’une communauté organisée, qui décide et exécute des politiques dans chacun des domaines de la vie locale : le sport, la santé, l’alimentation, la sécurité, la communication, l’économie, le transport, etc… . Et tout cela sous-tendu par une stratégie qui vise à tisser un réseau national communal et non pas à se développer isolément -conformément cette idée désuète des années 90 sur la construction du socialisme dans un seul endroit-

***

Existe-t-il dans le pays des communes avec ces particularités ? Combien parmi les 1730 ressemblent au modèle de société souhaité ? Les deux tiers, la moitié, le tiers ? Difficile de savoir. Les indicateurs évaluent des structures , notamment pour savoir s’il existe ou non tous les organes autogestionnaires dument constitués. Mais ils ne photographient pas le niveau de participation, l’implication de la communauté, le rapport aux autres conseils communaux et au parlement communal par exemple. Car pour mieux connaître et mesurer cette réalité, il faut être immergé dans les territoires, il faut partager, démystifier, comprendre les différents moments de l’organisation populaire.

De la même façon qu’il n’existe pas de sujet idéal ou pur, il n’y a pas non plus de processus sociaux exempts de contradictions, de hauts et de bas. La même commune qui a un moment donné a pu avoir un très haut niveau de participation, peut le perdre à un autre moment et vice-versa. Les communes sont insérées dans une réalité faite de superposition de coups, de doutes, de résistances ; actuellement elles sont dans une étape marquée par la logique du repli ; comme l’explique Rodolfo Walsh : « Les masses ne se replient pas vers le vide, mais plutôt vers des terrains difficiles mais connus, vers des opinions dominantes, des pratiques routinières, en bref vers leur propre histoire, leurs propres culture et psychologie, dit autrement vers les composants essentiels de leur identité sociale et politique. »

Le repli sur soi -si l’on veut bien admettre que l’on est actuellement dans cette tendance- ne consiste pas en la construction d’ une entreprise en propriété collective, mais en un processus mercantile bassement lucratif. Les gens recherchent-ils des solutions dans le modèle socialiste en construction, ou dans le cadre de la logique du marché avec l’exemple de la rente pétrolière dans la mire? Comme prévu, le plus grand nombre de communes ont opté pour un repli du 2e type. En particulier dans les villes, beaucoup plus exposées à la culture capitaliste, à la logique spéculative, au consumérisme et à l’individualisme. Mais certains autres n’ont pas opéré de repli : elles ont opté pour une des organisations élaborées tout au long des années de processus chaviste.

Comprendre ces étapes est la clé pour analyser le processus communal, et donner des perspectives aux forces populaires. Rien ne nait du vide.

***

Une autocritique : nous n’avons pas su jusqu’à maintenant imposer le thème des communes dans les discussions. On ne débat pas de ce thème, il ne figure pas à l’agenda militant ni de l’opinion publique. On peut en rejeter la faute sur la position gouvernementale qui l’a effacé du discours pour ne se concentrer que sur les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs). Il n’y a pas de hasard, et rien n’est innocent en politique. Il est cependant malhonnête d’accuser les autres sans assumer ses propres lacunes. Pourquoi n’avons-nous pas « communalisé » le débat ? Le mouvement populaire ne s’est-il pas attelé à la tâche de construction des communes, et n’a-t-il pas parié sur le moyen terme en le faisant ? Il semble qu’à Caracas ce ne soit pas le cas ; avant tout il serait bon de définir ce qu’est le mouvement populaire.

Il existe 44 communes enregistrées dans la municipalité Libertador. Il est difficile de savoir à quel niveau en est la participation citoyenne et quelle est leur capacité productive. Ce dernier point est fondamental et le constat sans appel : une commune qui ne produit pas est difficilement viable à terme. Elle doit pouvoir générer du travail et un excédent de ressources . C’est dans les zones rurales que cela apparaît avec le plus d’évidence car il y a des besoins en engrais, semences, camions, routes, centres de stockage, points de vente. Dans ces territoires le développement communal de la force productive est une réalité.

Dans les villes le panorama est plus complexe. Déjà à cause des contraintes liées à l’espace physique dans lequel doit opérer une entreprise de propriété sociale, ensuite en raisons des objectifs à définir. Il s’agit de bâtir une production sociale dans un contexte d’économie de guerre : boulangerie, textile, café, tourisme, marché, collecte des déchets ? Les débats institutionnels – « il manque tellement de projets pour l’avenir »- se résument en urgences improvisées et au final en impuissance. Il nous faut des avancées, des victoires quotidiennes qui dessinent une stratégie.

C’est difficile et il ne peut pas en être autrement. En particulier quand le processus communal se trouve confronté à un activité économique en récession d’abord, à une intensification de la politique clientéliste via les CLAP -Maduro lui-même dénonce ce travers- ensuite, et enfin à l’entrisme de militants de droite. Ce dernier aspect était prévisible. Le premier est plus complexe car il résulte de la tension interne au chavisme : « tout le pouvoir aux CLAPs » est un en soi déni du processus communal. Il en irait autrement si le PSUV pariait sur la pouvoir des communes plutôt que de les voir telle une menace à endiguer. Il aurait, à travers elles, la possibilité de récupérer la légitimité perdue, de construire des leadeurships authentiques et de recomposer les forces populaires. Je parle depuis la réalité des territoires communaux dans lesquels nous militons, depuis celle que je connais à travers le pays ou grâce aux informations qui me parviennent des autres communes.

***

Une hypothèse très probable est à examiner : si le chavisme perd le pouvoir politique, à partir de quoi se fera la résistance? En tout cas, pas à partir des CLAPs, ni des ministères, ni des vice-présidences diverses, ni à partir de l’appareil logistique visant à mobiliser les gens. Il est encore temps d’accumuler de l’expérience et des victoires, et dans le domaine d’une transition au socialisme, et dans celui de l’affrontement avec un gouvernement de droite qui appliquerait frontalement des ajustements néolibéraux et une politique de répression sélective et/ou massive. Les communes portent en elle la réponse à ces 2 options.

***

Lors de la construction des communes, on constate une bonne participation aux divers ateliers de travail. Malgré les reflux et désillusions, le citoyen du quartier est malgré tout bien disposé et contribue à la bonne dynamique du projet communal. Mais il est orphelin : si on met de côté l’exécution des mots d’ordre et les manifestations organisées, qu’est-ce que le chavisme a à lui proposer d’autre ? Un constat : on ne peut pas faire de la politique en dehors de la demande essentielle, celle qui réunit des centaines de personnes en quelques minutes à peine : la nourriture. Pour cela il existe les CLAP. C’est un des points cruciaux, et il faut y répondre, même s’il est compliqué de présenter un panier de victuailles comme une victoire politique, si tant est que c’en est une…

Les communes sont capables de garantir les marchés hebdomadaires de fruits, légumes, viandes et poissons. C’est vrai dans plusieurs régions du pays, et même à Caracas. C’est une réponse concrète à un besoin réel. Mais est-ce seulement la nourriture qui manque ? Est-ce que tout se résume finalement à ça ? Que demande la jeunesse dans nos territoires ? Il y a par exemple des demandes de formation politique, d’instruments concrets pour lutter au niveau des communes, des moyens de communication…

Il y a encore des possibilités de consolider ou créer de nouvelles communes. C’est encore le moment pour mobiliser des bras, les intelligences et les volontés sur cette tâche stratégique. C’est semble-t-il le lieu où doit se construire le rapport de forces au sein du chavisme, où l’engagement socialiste doit être la raison d’être du processus, où on doit tout miser sur la recomposition d’une éthique ; bref c’est le lieu où il y a encore des réseaux qui résistent au processus destructeur des liens de solidarité populaire généré par la guerre. Le citoyen de la commune veut aller plus loin. C’est quelque chose de palpable, et pas seulement dans la région des Llanos, de Lara ou de Portuguesa. Nous sommes face au défi de redonner du sens à la révolution, de réenclencher le processus qui a mis en avant le projet de société le plus avancé de ce siècle. Nous sommes obligés de gagner : dans l’hypothèse d’un retour au pouvoir de la droite, la cure d’opposition du chavisme ne lui permettra pas de résoudre ses contradictions, comme on a pu l’entendre. La politique n’est pas un jeu d’échecs car l’ennemi ne pardonne jamais.

Est-ce qu’investir le meilleur de nous-mêmes dans le processus communal permettra de redresser le cours actuel des choses ? Peut-être pas. Mais une chose est certaine : ne pas le faire ôte toute possibilité de victoire dans le présent et à l’avenir.

@Marco_Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/04/01/las-comunas-todavia-tienen-futuro/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

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Les surprises des sondages privés au Venezuela (avril 2017)

Caracas, 13 Avril 2017 – Selon un nouvelle étude publiée par l’institut privé de sondages vénézuélien Hinterlaces le soutien au Parti Socialiste Unifié (bolivarien) et à son allié de gauche le Pôle Patriotique est remonté à 35% – après avoir baissé à 27% en janvier. Cette étude indique que pour les vénézuéliens les partis chavistes restent la première option électorale malgré l’épuisement social dû à quatre ans de guerre économique.

Le soutien total aux six partis de la droite vénézuélienne atteint 29% : dont notamment 7% pour Accion Democratica (AD), 7% pour Voluntad Popular, 6% pour Primero Justicia (PJ), et 6% pour la plate-forme nationale de la droite Mesa de Unidad Democratica (MUD).

Cependant, un nombre significatif (36%) des vénézuéliens sondés déclarent ne se reconnaitre dans aucun parti, ce qui confirme la dépolitisation d’une bonne partie de la population.

Dans ses conclusions, la firme Hinterlaces explique que le PSUV “continue à être la principale force politique, sociale et culturelle du pays” alors qu’Accion Democratica et Voluntad Popular ont réussi « à se renforcer comme les principaux partis d’opposition, déplaçant Primero Justicia » (PJ).

A noter cependant que le soutien à Voluntad Popular est tombé à 8,6% en janvier, alors que celui d’Accion Democratica a augmenté d’1%.

Les analystes de Hinterlaces attribuent l’augmentation du score des deux partis d’opposition dans la MUD à la baisse de popularité du leader de Primero Justicia Henrique Capriles Radonski, à la suite de ses échecs répétés dans la stratégie suivie par l’opposition depuis 2013 (NdT : selon Hinterlaces, dès 2014, les destructions et la violence étaient majoritairement rejetées par les habitants des quartiers riches) et par sa croissante impopularité liée à sa gestion comme gouverneur de l’état de Miranda” (NdT : le Tribunal Suprême de Justice vient de rendre son verdict sur des faits de corruption qui entraînent l’inéligibilité de Capriles Radonsky pour 15 ans).

1580 personnes ont été interviewées dans le cadre de cette étude, avec une marge d’erreur de 2,5%.

Une autre étude menée par le think tank de centre-droit Datanalysis en mars 2017 indique une remontée de la popularité du président Nicolas Maduro à 24.1%, selon une information diffuséee par Torino Capital. Ce chiffre représente une augmentation de 6% par rapport à novembre 2016, et place Nicolas Maduro au-dessus d’autres présidents régionaux tels que le mexicain Enrique Peña Nieto (21%), le président brésilien de facto Michel Temer (10%), et la chilienne Michelle Bachelet (23%).

Par ailleurs, selon d’autres études récentes d’Hinterlaces, 76 % des vénézuéliens désapprouvent le principe d’une intervention externe pour faire partir le président Maduro. 87 % rejettent toute intervention militaire au Venezuela, tandis que 9 sur 10 des personnes interrogées rejettent les protestations violentes et les « guarimbas » (manifestations violentes contre le gouvernement avec blocage de routes). En outre, deux vénézuéliens sur trois ont une opinion défavorable de l’Organisation des États Américains basée à Washington (OAS).

De fait, les études de Hinterlaces révèlent que 84 % des vénézuéliens sont d’accord avec une médiation internationale qui puisse promouvoir le dialogue entre le gouvernement bolivarien et l’opposition.

83 % des vénézuéliens se prononcent en faveur du dialogue et 67 % pensent que la priorité de ce dialogue doit être la résolution des problèmes économiques.

Clairement la tendance générale des sondés s’inscrit dans l’espoir de la paix, de la stabilité et du progrès, la majorité souhaitant que s’instaure un climat de compromis, d’équilibre, et de conciliation.

Oscar Schemel président de l’Institut Hinterlaces (Venezuela)

Pour le président d’Hinterlaces Oscar Schemel, l’erreur de l’opposition est de persister à vouloir mener une politique insurrectionnelle (« la salida », « la sortie », politique visant à forcer le président Maduro à démissionner), avec appels à des organismes internationaux ou à d’autres pays à intervenir et à appliquer des sanctions contre le Venezuela, à vouloir faire pression pour que s’opère une rupture institutionnelle, à continuer à générer des violences dans la rue, à encourager un soulèvement militaire, à saboter la situation économique,  à rejeter un dialogue attendu par la population et à vouloir créer les conditions du renversement du gouvernement bolivarien.

Alors que l’ensemble de la population attend des réponses et des solutions, l’opposition ne propose d’autre projet que celui de « se débarrasser de Maduro ». Une erreur qui répète celle de l’époque de la présidence de Hugo Chavez. Il semble que pour l’extrême droite nationale et internationale la coexistence ou l’alternance politique n’entrent pas en ligne de compte, encore moins le consensus. Au contraire la stratégie privilégiée est de générer un chaos et une névrose dans la société vénézuélienne, détruire le chavisme, reconfigurer la culture nationale et populaire et imposer une désespérance. Et Schemel de conclure que l’opposition radicale échoue à comprendre que si elle peut affaiblir, éroder et délégitimer le gouvernement bolivarien dans des forums internationaux et dans les médias internationaux, elle ne pourra réussir par contre à créer les conditions nécessaires pour une (bonne) gouvernance et une stabilité.

Par Rachael Boothroyd-Rojas et Ryan Mallett-Outtrim pour Venezuelanalysis.com

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

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La violence vue de l’intérieur dans un quartier chic de Caracas

Altamira-1.jpgIls ne sont pas plus de quatre cents. Ils se divisent en trois: l’avant-garde cherche la confrontation avec la police; une masse fluctuante court vers les cordons de sécurité quand ils semblent gagner le bras de fer et recule en quatrième vitesse quelques secondes après, face aux gaz lacrymogènes; et l’arrière-garde qui observe, suce des glaces à l’eau, discute, commente le show qui se déroule. Pour eux ce n’en est pas un: il s’agit d’une bataille contre la dictature qui les réprime. Ils en sont convaincus, ils se sentent dans un « trip » épique, héros du film diffusé jour après jour dans les télés privées de l’opposition, majoritaires au Venezuela.

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Sans se rendre compte qu’il est en direct, un journaliste d’une chaîne vénézuélienne parle aux manifestants de droite : « aidez-nous, criez des choses !» : http://www.telesurtv.net/news/Periodista-exige-en-vivo-a-opositores-gritar-contra-Maduro-20170413-0043.html

L’organisation spatiale est la suivante: l’arrière-garde se situe aux environs de la place, sur l’avenue principale; la masse fluctuante se trouve un demi-bloc devant et s’étend jusqu’à la zone hors d’atteinte des gaz lacrymogènes; de son coté l’avant-garde cherche à se rapprocher du cordon de police qui empêche l’accès à l’autoroute. Elle lance des cocktails molotov, des pierres, jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus et se replie pour un temps. Ce secteur tend les câbles au travers des rues pour « décapiter les motards chavistes », répand l’huile sur la chaussée, prépare les cocktails molotov derrière un mur. Entre eux – la masse et l’avant garde, tous cagoulés – ils s’embrassent comme des héros.

La scène se répète inlassablement pendant des heures. Il y a des moments d’euphorie collective, de pure adrénaline, un feeling d’épopée. Alors on arrache des portes pour les jeter en travers des rues n’importe comment; on incendie des bouches de métro, des bibliothèques publiques, des sièges du Parti Socialiste Unifié, on casse les panneaux lumineux, on ramasse des pierres qu’on éclate sur le zinc, on se stimule, on court en groupe vers la police. Après quelques secondes on repart à la charge, plus vite qu’ont n’y est allés, avec les mêmes pierres et cocktails molotov dans les mains. Il s’agit plus de courir que d’affronter.

Il y a d’autres personnages: les motards solidaires qui emmènent quelqu’un qui a inhalé des gaz lacrymogènes, les voisins qui remplissent les bouteilles d’eau, les curieux qui s’arrêtent pour observer, les vendeurs d’eau et de citrons, les mototaxis en attente de clients.

Il n’y a pas de leadership visible. Certains réussissent à générer une sorte de conduite qui s’évanouit rapidement, qui sert à orienter le chaos, comme quand ils veulent lyncher un passant qui ose leur demander qu' »on se calme un peu ». Vu de l’extérieur il est difficile de savoir qui dirige. Quelqu’un dirige-t-il réellement? Ou bien la structure de cellules qui dirigent fonctionne-t-elle de façon autonome avec le seul ordre d’attaquer et de détruire jusqu’à l’usure ? Parce que c’est une guerre d’usure. La police tient pendant des heures. Jusqu’à ce qu’elle décide d’avancer d’un ou deux blocs, ce qui reconcentre les centaines de casseurs. Pour cela elle augmente la quantité de gaz et la distance à laquelle elle les envoie. Que devrait-elle faire? Le schéma de la droite consiste à chercher le choc pour se poser en victimes qui résistent à la répression.

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Une arrière-garde qui observe

 

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Pour les besoins du grand JT planétaire, la droite vénézuélienne offre à une multitude de caméras quelques plans serrés de son « peuple révolté » : des jeunes bien payés, organisés en commandos, entrainés par les paramilitaires colombiens ou par d’autres puissances, pour fournir les clichés nécessaires de la « dictature de Maduro ».

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Le monde fantastique de la bourgeoisie vénézuélienne : en haut pour l’international, en bas pour les copines sur instagram.

Les guarimbas de 2013, 2015 sont revenues. Quel est leur objectif ? Il faut le déterminer pour savoir si elles aboutissent à des échecs ou des victoires. Il est peu probable de penser que la corrélation de forces visible dans ces quartiers riches ou d’autres foyers de violence puisse leur permettre de démonter la police. Elles n’ont pas cette puissance. Un soulèvement populaire pourrait le faire. Le problème de ces jeunes de droite c’est qu’ils sont peu nombreux : le moment d’apogée relative de l’autoroute dure jusqu’aux premières pierres, ensuite ils sont parfois quatre cents, parfois cinquante, parfois moins.

Le plan ne semble donc pas être d’arriver à l’ouest de la ville. Ils haranguent les gens pour chercher des institutions à brûler, comme ils l’ont fait samedi. Ils ont besoin de générer le fait médiatique et pour cela, on le sait, il n’y a pas besoin d’être nombreux. Il suffit de voir les vidéos qui circulent : elles sont faites de premier plans, de visages, d’actions individuelles ou de petits groupes. Ils réussissent à convaincre de nombreuses personnes à l’extérieur qu’ici, il y a une répression féroce, et qu’ils sont une multitude dans les rues. Il n’est pas nécessaire d’être des milliers pour installer une idée. Il suffit d’avoir plusieurs foyers de violence, de les transmettre en simultané, de créer des rumeurs et de chercher les meilleures images – une jeune femme avec le drapeau vénézuélien face à un gaz lacrymogène, par exemple.

Matrice de communication, chaos et incertitude. Comme celle qu’on a vécu dans la nuit de lundi: des comptes-rendus sont arrivés de plusieurs points de l’est de Caracas, Barquisimeto, Valencia, des images d’un camion de la Mission Nevado incendié (mission gouvernementale de soins vétérinaires gratuits pour les animaux de compagnie ou abandonnés), un bâtiment de CVAL (entreprise publique de développement agricole), un local du PSUV, des récits audio de lampadaires couchés sur l’autoroute, de rues coupées dans l’est riche de Caracas avec des personnes armées, incendies de poubelles, foyers de violence, peur, désarroi. Si tel est l’objectif, il est atteint. On plonge dans les subjectivités, les réseaux, les téléphones, les conversations.

Quelle différence y-a-t-il avec 2014 ? La méthode jusqu’à présent est la même: des points spécifiques de destruction et de confrontation dans l’est de la ville. Ils lâchent la bride à leur base la plus radicale, des cellules entraînées pour ça. Il est assez difficile de penser que cette méthodologie réussisse à rassembler des masses: on sait déjà que les mobilisations débouchent sur des gaz, des pierres, des câbles, de l’huile, une incertitude croissante, de possibles morts – les guarimbas ont eu pour bilan 43 victimes et leurs organisateurs arrêtés ont été aussitôt adoubés comme « prisonniers politiques » par les grands médias. C’est pour cela que leur faiblesse est la perte de leur base et l’usure. Comme en 2014. Leur schéma ainsi posé a une limite, même si, peut-être, ils peuvent réussir à accumuler plus de gens à des dates ponctuelles comme celle annoncée du 19 avril.

La condition principale qui semble avoir changé, c’est l’international (la coalition occidentale est baptisée par les médias « communauté internationale) sans tenir compte de la position de la vraie communauté démocratiquement parlant – à savoir la majorité des pays la planète ; par exemple du mouvement des non-alignés, qui défendent la souveraineté du Venezuela). Les déclarations du Commando Sud des Etats-Unis vendredi dernier en sont la preuve la plus claire. Elles ont été faites simultanément au bombardement unilatéral de la Syrie. Une grande part de l’offensive de rue de la droite est faite pour le front extérieur, les images, les dénonciations de répression, de persécution, d’un supposé et inexistant gaz toxique ont ce but. C’est ce qu’il y a de plus terrible en 2017 : les médias ont besoin de morts. On va leur en fournir (1).

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Les « barricades »

C’est là que se trouve une force qu’ils n’avaient pas en 2014. A cette époque-là il restait encore un an avant que Barack Obama ne déclare que le Venezuela était une menace pour la sécurité des Etats-Unis. Cependant, ça ne semblerait pas non plus suffisant -aujourd’hui- pour inverser le scénario et obtenir la rupture recherchée. Alors quoi ? Sans quartiers populaires pour un soulèvement ni forces armées nationales qui les accompagnent, comment pensent-ils aller plus loin qu’en 2014 ? De nouveau la question est : quel est leur objectif? Faire tomber le gouvernement par la force, accentuer l’usure générale qui existe dans le pays, accélérer les élections ? Il ne faut pas sous-estimer le plan qui s’est mis en route. Ni le nommer avec des mots qui lui aillent trop grand. Ce qu’ils ont lancé est de nouveau une méthodologie de violence ouverte, des destructions, une confrontation de rue et politique, un cadre aux dénouements incertains. Dans le quartier chic d’Altamira, il n’y avait pas de peuple comme ils aiment tant le dire. Ils étaient peu nombreux, bien que les images réussissent à donner l’impression qu’ils étaient beaucoup. Organisés et préparés, oui. Avec aussi un niveau élevé d’improvisation et des actes ridicules. Ils sont la base de la droite putschiste, habillée du fashion de la révolte.

 

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L' »avant-garde »

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Ils frappent des objets et s’encouragent

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Avancée et recul depuis la place vers l’autoroute

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En 2014 déjà la même mise en scène pour l’international…

Note

(1) En France le journal « Le Monde », est devenu une pièce particulièrement active de ce dispositif international d’appui aux « enfants de Pinochet » qui implique les « morts sur ordonnance » et, logiquement, d’imputer à la révolution bolivarienne la guerre économique lancée par le secteur privé pour faire tomber le gouvernement Maduro. Voir, parmi une longue liste, le récent « Venezuela, une spirale mortifère« .

 

Marco Teruggi

Source : http://www.latabla.com/cronica-desde-dentro-de-la-violencia-callejera-en-caracas/

Traduction : Cathie Duval

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Appuyer sur l’accélérateur, précipiter le coup de force. Une nouvelle tentative de révolution de couleur

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« A l’instar du tableau de Goya “Duel à coups de gourdin », nous nous écharpons dans de vains combats tandis qu’à chaque coup de gourdin, l’un et l’autre, nous enfonçons dans les sables mouvants. Ces sables mouvants, c’est notre Monde… » (Michel Serres)

Quand la dissonance disparaît, quand les titres et les contenus se ressemblent et se multiplient à toute vitesse de Médiapart au Monde ou de France-Inter à El Pais, on peut raisonnablement soupçonner que nous entrons dans l’ère des gourdins de la propagande. Le journaliste qui expliquerait que le Venezuela est une démocratie participative assiégée par une droite aussi violente que celle du coup d’Etat de Santiago en 1973 ou de Caracas en 2002 (dont de toutes manières personne ne se souvient) ou que cette droite agit aujourd’hui dans la rue pour fournir les images nécessaires aux grands groupes médiatiques, serait l’objet de sarcasmes, traité de fou, de pro-totalitaire, risquerait de perdre sa place, ses amis. Pour vivre heureux, vivons gris sur gris. Tous les médias ne disent-ils pas la même chose ? Comme disait Charles Chaplin dans Monsieur Verdoux : « le nombre sanctifie ». Et le consommateur d’actu européen trouvera presque sympa l’amiral Kurt W. Tidd, chef du Southern Command des Etats-Unis, qui vient de suggérer une « intervention régionale car l’instabilité du Venezuela affecte les pays voisins ».

Thierry Deronne, Venezuela, 9 avril 2017

Appuyer sur l’accélérateur, précipiter le coup de force. Une nouvelle tentative de révolution de couleur

revolutioncolour1.jpgAu point où se trouve le conflit, il n’y a plus aucun doute sur comment s’organise, s’élabore et s’exécute le calendrier du coup de force contre le Venezuela. Il n’est plus temps, non plus, d’y mettre les formes. S’il est quelque chose que dévoilent les faits violents perpétrés ces jours-ci à Caracas, c’est que les auteurs du coup de force réalisé de l’intérieur attendaient impatients le coup de pouce de l’OEA. La résolution adoptée par 17 pays de l’OEA le 3 avril a été le coup de sifflet du départ de la tentative d’ouvrir un nouveau cycle de violence et d’affrontement dans la rue, dangereusement semblable à celui qui débuta en février 2014.

La boussole de cet épisode indique le Nord

Le point de départ de la série d’actions qui ont rendu possibles les évènements violents du 4 avril se situe, la veille, à Washington, siège de l’OEA.

La stratégie du choc institutionnel utilisée par les États-Unis et leurs pions sur l’échiquier de l’OEA a été rapidement reprise par les dirigeants anti-chavistes ; ceux-ci ont utilisé la menace de destituer illégalement les magistrats du Tribunal Suprême de Justice (TSJ) comme principale raison de l’appel à manifester, grâce au discours généralisé du coup d’État contre l’Assemblée Nationale (AN).

L’extorsion politique appliquée au Venezuela n’est pas derrière le rideau, mais devant

Le mécanisme du coup de force contre le Venezuela porte dans sa moelle la stratégie du choc contre tout soupçon de légalité nationale ou internationale qui ne lui serait pas favorable ; ceci, en plaçant ses opérateurs sur le terrain de sorte qu’ils suivent toujours la même trame dans leurs activités politiques ou institutionnelles, en partie pour éviter l’usure du discours « coup d’État » contre l’Assemblée Nationale ( qui demanderait selon ce calcul une réponse du même genre), en partie pour produire un point d’inflexion qui viserait à écarter peu à peu et à court terme tout mécanisme de pourparlers entre différents pouvoirs de l’État et des forces politiques. Bloquer le jeu pour ne pas refuser de le résoudre politiquement au moyen du dialogue.

Car, mesurer le front intérieur à l’aune du discours de rupture et d’affrontement que l’on a alimenté depuis l’OEA contre l’État vénézuélien, revient à respecter l’objectif de positionner l’AN comme le seul moyen d’évaluation (et d’extorsion politique) pour valider ou refuser la permanence du Venezuela dans le système interaméricain dominé par l’élite financière des États-Unis.

Fondamentalement, la raison de l’étau et de l’isolement diplomatique contre le pays (pour le moment) est la décision du Venezuela d’empêcher que soient violées ses institutions. Il faut dynamiter l’État vénézuélien, devant l’exigence de l’OEA et logiquement de ses alliés intérieurs pour que soit reconnue une situation de pouvoir vacant (causée par leurs propres actions) comme l’on a plusieurs fois tenté de renverser Nicolas Maduro. On propose comme seule option valable que les institutions vénézuéliennes se tirent une balle dans la tête pour entrer efficacement tel un cadavre de plus dans le cimetière de l’OEA, soit : une espèce de troc pour être reconnu et être à nouveau le bienvenu dans les schémas des institutions nord-américaines. Et derrière toute stratégie, de même que dans les budgets de financement qui, par le biais des ONG, aboutissent dans le camp anti-chaviste, se trouve le département d’État des États-Unis, qui une fois encore, met tous ses moyens politiques et financiers pour faire un autre essai de révolution de couleur au Venezuela.

En remplissant son rôle d’opérateur dans l’organigramme de l’intervention, l’AN a annoncé qu’elle mettra en marche un processus de destitution des magistrats du TSJ mercredi 5 avril, montrant à son tour son désir de mettre toutes ses actions institutionnelles au service du coup de force. De cette façon, elle cherchera à renforcer la situation d’état de siège et de tension au niveau intérieur, pour suivre la mesure donnée par l’OEA.

Depuis l’appel à la manifestation, celle-ci a commencé à ne pas être pacifique

La stratégie de « vente » de l’appel réalisé principalement par les partis d’extrême-droite Voluntad Popular et Primero Justicia proposait différentes images mais sous un seul angle : celui de « manifestants pacifiques » tentant de rompre les cordons de police dont ils savaient qu’ils seraient postés sur le parcours de leur mobilisation.

Leur promesse, ils l’ont bien tenue : des dizaines d’agitateurs violents ont commencé à harceler les forces de police dans l’Avenue du Libertador (puis ensuite sur l’autoroute Francisco Fajardo), cherchant l’affrontement. La vidéo et la série de photographies (prises par le photoreporter de l’AFP et AP) que nous présenterons ci-dessous mettent en évidence l’inexistence de « manifestants pacifiques ».

Au moment précis où les forces de police ont initié les mesures normales pour contenir la situation, des individus préparés avec des masques à gaz, des objets contondants et des gants pour repousser les bombes lacrymogènes, entrainés à la mise en place de barricades et à l’improvisation d’armement artisanal, ont répondu automatiquement, de façon très coordonnée et organisée.

Les « manifestants pacifiques » évoqués dans la presse internationale et locale, qui ont agi de manière spontanée contre la « répression », n’ont jamais existé. En revanche, une manifestation articulée et préparée d’agitateurs violents qui savaient bien ce qu’ils allaient faire ce jour-là a bel et bien existé, avec le soutien qui leur était dû de la part des dirigeants anti-chavistes qui n’ont jamais condamné leurs actions.

Il faut souligner, entre autres détails, à propos de cette journée : qu’un membre de la Garde Nationale a été dépouillé de son arme par les « manifestants pacifiques » , qu’il y a eu 7 membres de la Police Nationale Bolivarienne blessés par ces acteurs violents , que des boucliers de policiers ont été arrachés, que la principale voie de circulation de Caracas a été bloquée , que trois paramilitaires ont été capturés à Aragua en possession d’un lance-grenades.

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La Direction de la Magistrature du Tribunal Suprême de Justice après le passage des commandos « pacifiques » de l’opposition, le 8 avril 2017, à Caracas.

« Les collectifs chavistes » nous agressent : alors qu’il s’agit seulement d’un élément de leur stratégie de « vente » de la répression

De Lilian Tintori en passant par Gaby Arellano et jusqu’à la dizaine de médias et journalistes qui couvraient les échauffourées, tous se sont associés pour mettre en place le schéma selon lequel les « collectifs chavistes » ont également participé à la répression « en tirant des coups de feu contre les manifestants ». C’est alors que surgit le doute : comment se fait-il que d’une manifestation qui a bénéficié d’une immense couverture médiatique, on ne nous ait pas montré une seule photo qui mette en évidence cette accusation ? La journaliste Madelein Garcia a démontré que ces accusations étaient fausses dans une vidéo publiée sur Instagram. Même la dénonciation du fait qu’une personne avait été blessée par l’impact d’une balle tirée par un « collectif » n’a pas été corroborée jusqu’à présent.

Ces accusations sans rapport avec la réalité nous renvoient à une opération « sous fausse bannière » dirigée par Primero Justicia et Lilian Tintori en novembre 2015, décrite par Mision Verdad. Á ce moment-là et par la suite, différents acteurs politiques (Henrique Capriles, Miguel Pizarro, entre autres) ont établi un lien entre « les collectifs » et les supposées agressions perpétrées, jamais prouvées, accusant directement de hauts dirigeants du chavisme de les avoir préparées.

La criminalisation et la diabolisation à laquelle sont soumis les collectifs, dans ce contexte spécifique, peut plutôt rendre compte de comment ces opérations « sous fausse bannière » (perpétrer une agression physique contre des dirigeants de l’opposition, réalisée par eux-mêmes, pour ensuite incriminer le chavisme) peuvent être avancées dans l’éventail d’options et de possibilités ; fabriquer un ou plusieurs faits saisissants contre des dirigeants de l’opposition ou des « manifestants » apparentés à la MUD afin de provoquer l’escalade dans les manifestations et augmenter la pression internationale à un moment où le Venezuela se trouve à l’affiche, représente une voie pas du tout méprisable pour atteindre leurs objectifs immédiats.

La surexploitation médiatique des principales figures d’opposition « agressées » par des gaz et des bombes lacrymogènes, conséquence de la violence générée par leurs partisans, pourrait bien montrer leurs préparatifs, au-delà du fait que sur le moment, les images ont été utilisées pour dévier l’attention et faire porter la responsabilité des faits de violence sur les forces de sécurité.

La question économique

L’élargissement des Comités Locaux d’Approvisionnement et Production à plus de 6 millions de familles et l’inclusion sociale de plus de 8 millions de personnes dans le Plan du Carnet de la Patrie (conçu pour la distribution directe des services aux personnes), rendent compte de la contention des effets de la guerre économique sur les couches sociales les plus vulnérables, une mesure qui, tout comme le dialogue politique, selon la firme de sondage privée Hinterlaces, est approuvée à plus de 50%. De la même façon, la réorganisation d’une partie importante de la carte économique vénézuélienne met en évidence qu’un important secteur entrepreneurial (national et étranger) prend une grande distance par rapport aux cartels économiques responsables des agressions économiques, Fedecamaras et Consecomercio.

Ceci se produit dans le cadre d’une stratégie de réorganisation économique intérieure, dans laquelle entrent également le nouveau Dicom et les alliances public-privé dans les domaines stratégiques de l’économie nationale au moment où s’achève l’Expo Venezuela Potencia 2017, visant le marché financier international dans le but d’attirer les investissements au sein d’un nouveau cadre règlementaire.

L’entrée du Venezuela dans la Banque Asiatique d’investissement et d’Infrastructure (important projet géoéconomique du bloc de pouvoir anti-Washington au niveau mondial) et le dernier rapport de la banque Barclays sur la forte probabilité que le Venezuela ne se trouve pas en situation de défaut de paiement en avril, représentent des éléments importants qui montrent comment ces mesures répercutent positivement sur le marché financier international et comment le pays élargit ses alliances pour surmonter le blocus imposé depuis les États-Unis.

Ce scénario de récupération économique et politique, qui a des incidences positives sur la progression de l’approbation du président Nicolas Maduro selon des enquêtes privées, impose une pression pour accélérer le coup de force, avant que ne se consolide cette récupération. En utilisant l’Assemblée Nationale comme ressource intérieure pour illégaliser des investissements et le Département du Trésor pour appuyer la persécution, dans le cadre d’un affrontement géopolitique entre de grands blocs de pouvoir parmi lesquels se trouve le Venezuela ; cela revient à contenir géopolitiquement les adversaires directs de l’élite financière occidentale.

Essayer d’accélérer le coup de force par la voie de la confrontation violente et de la pression étrangère est une réaction qui vise à enrayer ces mesures, en attendant le moment pour intensifier le blocus financier et empêcher ainsi la consolidation de la récupération économique. Avec cela, ils cherchent à renforcer les difficultés de la population et par là-même la pression politique et sociale leur calcul étant que, de cette manière, le chavisme souffrira une défaite cuisante ou qu’au moins ils prendront un avantage impossible à retourner. La cible de cette guerre continue et continuera d’être la population.

Révolution de couleur et nécessité que le front intérieur ne reste pas à la traîne

Révolution de couleur, c’est le nom de la méthode selon laquelle les États-Unis et l’OTAN (au moyen de leurs médias, hommes politiques et ONG) ont lancé les coups d’État et les préparatifs d’intervention étrangère dans des pays comme La Serbie, la Géorgie, la Syrie, l’Egypte, la Tunisie et l’Ukraine. La doctrine et le cadre opérationnel d’une révolution de couleur vise à ce que le gouvernement qui doit être renversé soit affaibli et isolé au niveau international, ébranlé au niveau de l’ordre intérieur par des manifestations violentes (qui seront ensuite présentées dans les médias comme pacifiques) ; il doit être diabolisé et criminalisé par les médias internationaux, attaqué sur ses points faibles économiques, politiques et financiers, ravagé à tel point qu’il ne lui reste qu’une solution : abandonner le pouvoir.

A cet égard, en ce qui concerne le Venezuela, ils ont déjà fait quelques pas sur le premier point (tenter d’affaiblir internationalement le gouvernement qui doit être renversé). Par le biais des médias, on prépare une nouvelle vague de manipulations dans le dossier de criminalisation du Venezuela (un autre point clé). Ces deux éléments sont tous les deux nécessaires, et ils arrivent en même temps, pour déclencher directement des manifestations violentes qui augmenteraient l’intensité du conflit jusqu’à son point de rupture. Et ce n’est pas un fruit du hasard si des grandes entités médiatiques comme El Pais, ABC, The Washington post, Reuters, AFP, AP, entre autres médias de grande audience en anglais et en espagnol, ont évoqué les manifestations au Venezuela comme s’ils étaient en train de parler d’un État voyou. En agissant comme s’ils étaient le bureau de propagande du Département d’État des États-Unis, cette agence qui met ses ressources douces (les ONG) et diplomatiques (extorsion financière des pays des Caraïbes à l’OEA) à disposition de cette nouvelle étape de coup de force contre le Venezuela. En appliquant une tactique de contrôle de ce qui se passe dans la rue et dans l’arène internationale, ils sont les véritables opérateurs politiques de première ligne du fond d’investissement d’entreprises et de grandes sociétés au Venezuela.

Le Venezuela a déjà vécu sa propre et tragique expérience de ce mode opérationnel en 2014, avec les conséquences et les dispositifs mis en œuvre que nous connaissons tous. Sauf que, maintenant ils ont, pour les encourager, le pouvoir législatif et un meilleur cadre de coordination avec le front que constituent l’étranger et ses grandes entreprises. Le besoin de renouveler cette expérience, à toute vitesse, maintenant, avec ces nouveaux outils, est marqué par la pression qu’impose le moment et leur propre calendrier. L’OEA a déjà avancé tant qu’elle a pu et pour faire le prochain pas, elle a besoin que le front intérieur fasse valoir l’invitation formulée dans la résolution du 3 avril et qui stipule que le Venezuela revienne à l’ordre démocratique. Cette stratégie doit avancer rapidement et elle doit progresser immédiatement pour s’approcher de l’objectif final qui est d’accélérer un coup d’État contre le Venezuela, profitant du temps limité durant lequel le Venezuela sera en vitrine. Son extension repose sur une entorse réelle dans le conflit interne. Le cadre d’immunité qu’établissent 17 pays au nom de l’OEA non seulement impose un rythme mais fixe également les limites de l’appui diplomatique à des actions violentes semblables et plus importantes que celles qui ont eu lieu le 4 avril.

Peu avant que ne commencent les fêtes de Pâques et que cette période ne fasse le pont avec la fête du mercredi suivant 19 avril, on accélère contre le Venezuela. C’est une semaine qui contribue habituellement à décongestionner fortement la conjoncture et à faire baisser la tension politique. Que le conflit vénézuélien s’envenime avant que n’arrive cette semaine c’est le rythme qu’elle impose, car, il y en a autant qui sont disposés à risquer le tout pour le tout qu’à attendre, mais eux, ils ne veulent (ni ne peuvent) attendre. Les auteurs de ce plan leur disent d’avancer et eux ils sont de trop bons employés pour leur manquer de respect.

Jusqu’à présent, les dirigeants politiques les plus en vue de l’anti-chavisme et de Voluntad Popular (qui souhaite rentabiliser au maximum le coup de pouce de l’OEA) maintiennent l’appel à manifester pour perpétrer de nouveau les mêmes faits, jeudi prochain, 6 avril, car ils prévoient que l’agitation se renforcera et que s’aggraveront les dégâts et dommages humains. Pendant ce temps, ils cherchent à provoquer des débuts d’échauffourées à Merida et dans d’autres états du pays, dans leur tentative désespérée de donner une image fausse, celle d’un pays entièrement en proie à la violence. Luis Almagro, de son côté, en omettant superbement les évènements violents générés par la mobilisation, redonne une impulsion pour que l’on continue de respecter le calendrier qu’il tient de concert avec Voluntad popular ; ils risquent trop et trop rapidement.

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Dans le centre de Caracas, alors que se déroulaient des épisodes violents, une manifestation chaviste inondait les rues. Dans la joie, sans semer le désordre ou la peur autour d’eux. Elle ne représentait qu’un quart du mouvement qui est en marche et qu’elle peut parvenir à mobiliser, aussi bien à Caracas qu’à l’intérieur du Venezuela. Élément important à prendre en compte si le rythme qu’ils veulent nous imposer se joue dans la rue. img_89341491673285-680x453.jpg

Source : http://misionverdad.com/columnistas/pisar-el-acelerador-forzar-el-golpe-nuevo-ensayo-de-revolucion-de-color

Traduction : Sylvie Carrasco 

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Yaracuy : une commune en danger, la balle qui menace.

Il y a une balle avec son prénom et son nom : María Cristina Martínez. On le lui a dit comme ça. Maintenant elle a du mal de sortir de chez elle. Quand elle doit voyager hors de Yaracuy ou aller à une audience, elle répond à ceux qui lui demandent où elle va:

– Je ne sais pas. Là-bas…

On lui envoie des petits papiers et des messages:  » Ne te présente pas au Tribunal Pénal ».

Mais María Cristina se présente. Elle se présente et cherche des avocats. Elle se présente et pose des questions.

Elle a 31 ans. Nous préférons l’appeler simplement Cristina. Elle est ingénieure en environnement, et son corps menu et brun se lève pour les 3230 familles qui pourraient être expulsées de leurs terres pour le prétendu « délit de séjour sur un terrain protégé ».

Tout a commencé ainsi.

La Commune Socialiste Minas de Buría a  été fondée en 2013. Comme cela arrive au Venezuela, les communes sortent des divisions typiques territoriales de la cartographie. Elle s’unissent à cause de racines communes, d’identités partagées entre les gens. C’est pour cela que cette commune réunit des conseils communaux des états de Lara et Yaracuy. Du côté de Yaracuy ils sont sept, entre les zones hautes du massif de Nirgua et les zones de Bruzual. Et ce sont ces zones qui sont touchées par le décret 3203 qu’a émis le gouvernement de Yaracuy en 2015 « comme mesure pour la protection des bassins hydrographiques ». Qu’est-ce que cela signifie? Que pour protéger des bassins, des microbassins, des sous-bassins, les familles paysannes qui sont installées dans ce lieu depuis plus de cent ans – beaucoup sont descendants des indiens jirajaras – doivent partir et « en cas de non accomplissement du départ volontaire, l’Etat, en faisant usage de la force publique, exécutera de manière obligatoire la mesure ». Partir pour où? Il n’y a pas eu de propositions sur la table.

Une minute s’il vous plaît… L’expulsion c’est pour éviter la pollution des eaux, mais – et nous entrons dans les contradictions de cette histoire – dans cette région il existe une industrie minière non métallique (extraction de chaux, de sable, feldspath):  » une excellente affaire dans l’état de Yaracuy. A Yumare les producteurs ont été chassés pour Garder les mines de sable », dit Fernando Oliveros, un des avocats défenseurs des paysans de Minas de Buría.

C’est ce qui éveille les soupçons. Oliveros dit qu’il est absurde d’exiger le départ des paysans parce que soi-disant ils affectent les eaux et d’autoriser que les déchets de la Centrale Matilde (centre sucrier) arrivent au canal du Cumaripa qui fournit huit communes en eau, ou que les déchets de Mosarpel (entreprise de carton et papier) polluent le fleuve Veroes. On dit aux mines et autres entreprises de s’adapter, mais ce sont les paysans qu’on impute.

Oui. Le décret 3203 inflige une amende pour l’incendie, l’abattage et l’occupation, mais pas pour l’activité minière.

Naturellement, la terre appelle et les familles sont restées. Bref, on pourrait se demander quel est leur crime: elles sont sur une zone très productive qui alimente au moins 28 secteurs: les musacées (banane), les tubercules et racines, la viande et 500 kg hebdomadaires de fromage, le tout réparti par les paysans et paysannes au niveau local et national.

Ils disposent d’un centre d’approvisionnement dans la communauté pour la distribution directe vers l’état de Lara (là sept communes en bénéficient); et à Fuerte Tiuna, Caracas, ils envoient des bananes, de l’igname et manioc au contingent de la Garde Nationale (GN). Un réseau complet de producteurs qui remet directement au consommateur et qui fait partie du Commando Anti-Accaparement.

Dans la région de Lara ils sèment des légumineuses et des céréales. En 2016 200 hectares de haricots ont été récoltés avec l’aide du Fonds National de Développement Agricole (Fondas), et 200 hectares de plus par l’autogestion. C’est-à-dire une production de 400 hectares qu’ils ont distribuée dans plusieurs parties du pays.

Ce sont 28 mille hectares, sur lesquelles s’appuient des populations complètes, qui sont en discussion. 28 mille hectares qui réunissent, des semailles jusqu’à la récolte, les familles qui ne sont pas parties.

L’angoisse a commencé.

Avril 2015, un paysan circule à moto. Un groupe de la Garde Nationale l’arrête et l’emmène avec six autres personnes de la commune. Le motif: occupation illicite de zones vertes protégées. Quand ils ont été relâchés, ils sont restés sous la menace d’une convocation. A partir de ce moment, la Garde Nationale a commencé les visites de leurs terres tous les quinze jours pour contrôler ce qu’ils sèment.

Quatre mois plus tard est arrivé un ordre d’expulsion, la Garde Nationale est venue avec des camions. L’ordre était d’emporter le bétail et les poules.

 » J’ai informé la Commune, les camarades du parlement communal. Quand je suis arrivée, la Garde Nationale a montré l’ordre du Tribunal pénal qui notifiait que nous n’avions que 45 jours pour enlever tout le bétail qui est ici, en incluant les installations humaines. A partir de ce moment j’ai affronté la Garde Nationale. Nous sommes pas mal sur la Commune, mais comme il y a beaucoup de travail d’agriculture j’ai mis tout mon cœur a l’ouvrage, je me suis consacrée à la lutte » dit Cristina et sa prudence se fait plus claire.

Les paysans mis en examen.

Le 2 janvier 2017 est arrivée la première citation d’audience devant le Tribunal pénal. Cristina raconte:  » On nous a dit que tout ça était à cause de l’occupation illicite de zones protégées. Nous avons recommandé aux paysans accusés de ne pas se présenter parce que d’abord nous voulions savoir sous quel statut se trouve ce cas. »

Qui sont les accusés? Ils sont huit au total. Etonnamment l’un d’entre eux était mort au moins cinq ans avant que soit lancé le décret 3203 (!). Le critère pour que ces huit soient mis en examen et pas d’autres, se fonde sur l’emplacement de leurs terres depuis l’endroit où commence l’ordre d’expulsion. Parmi les sept (vivants), il y a un éleveur, qui possède environ 300 hectares, et le reste ce sont des paysans qui ont reçu leurs titres de propriété agricole et conditions de mise en production.

Les sept accusés ne se sont pas présentés à la convocation. Quelques jours plus tard le Corps de Recherches Scientifique, Pénales et Criminalistiques (CICPC) est arrivé avec un nouvel arrêté. En ne le respectant ils deviendraient des fugitifs.

Mais on n’expulserait pas d’un coup toutes les populations (merci ?). Durant la première phase, la mobilisation de 277 paysans a été envisagée. Cristina continue:  » le Gouverneur a demandé au Tribunal agraire [instance compétente pour agir sur ces sujets] une mesure d’expulsion, mais ce Tribunal l’a considérée non pertinente. Devant cette réponse, ils ont passé le cas au Tribunal Pénal, on a fait faire des études d’impact environnemental mais en réalité c’était la Garde Nationale qui est arrivée sur les propriétés en menaçant et en visant les paysans  avec leurs armes. »

Un mois après le président de l’INTI (Institut National des Terres) leur a rendu visite. Il a manifesté son soutien à la commune, à son travail, à son organisation. Il fit une promesse: l’accusation ne suivrait pas son cours.  » Nous avons eu l’espoir que tout trouve sa solution, mais au contraire, le problème s’est aggravé ». Le 26 février est arrivée une nouvelle convocation.

Et ainsi tout va de pire en pire: la maison d’un des paysans a été prise par la Garde Nationale comme point d’arrivée pour qu’il leur donne à manger, la Garde Nationale emportait le fromage qu’il produisait, ils lui ont creusé deux cents trous dans la cour pour semer une plantule vénéneuse pour soi-disant reboiser.

Terres semees

Cristina vit dans la zone où se termine l’extension définie dans le décret, il y a 486 habitants, écoles et bases de missions. Toute cette population devrait s’en aller.

Et ainsi, le 2 mars on la menace. Un appel dans lequel on a dit à Cristina:  » Ne te présente pas à l’audience d’imputation. Il y a une balle avec ton nom et ton prénom ».

Aujourd’hui on les bloque de tous les côtés. On les a licenciés pour qu’ils ne puissent pas travailler. On leur tue les animaux.

Du côté administratif les dossiers ont été refusés à leurs avocats (militants du Parti Communiste du Venezuela). Oliveros dit:  » ces dossiers sont falsifiés. Les parties ont été informées mais sans droit à la défense. Ils disent que nous ne pouvons pas les voir parce que c’est un fonctionnaire qui les a, c’est une forme claire de mener une campagne de terreur pour que les producteurs quittent leurs terres ».

Cela fait deux ans déjà et c’est une information qui ne sort pas. Pendant ce temps les partis d’extrême-droite sont les seuls qui usent de cette lutte dans la région pour augmenter leur capital politique. Pendant ce temps, dans les bassins, arrivent des déchets de papier et les restes pollués de l’exercice minier que célèbre le directeur d’écosocialisme de Yaracuy parce qu’il apporte des bénéfices pour les projets d' »impact social ».

Pendant ce temps des noms des paysans sont inscrits sur des balles.

Texte : Katherine Castrillo / Contacto @ktikok

Source : http://laculturanuestra.com/yaracuy-una-comuna-en-peligro-una-amenaza-de-bala/

Traduction : Cathie Duval

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« Pour qui vient du sud de l’Amérique avec les morts enterrés dans l’estomac, il faut se contenir en écoutant les fils de la bourgeoisie de Caracas crier « dictature »

Par Marco Teruggi*

(spécial pour La Tecl@ Eñe)

Non, le Venezuela n’est pas une grande barricade. Ce n’est pas non plus la multitude qui a envahi Caracas. Les médias mentent. Depuis que jeudi dernier a commencé la dénonciation mondiale d’un supposé « coup d’Etat » de Maduro, la ville est pareille à elle-même. Les rues sont les rues de toujours, puissantes, si caraquègnes. Au point qu’on apprenait l’existence du « coup d’Etat » à travers des messages qui parvenaient du dehors, alors que tout était comme d’habitude dans le Centre, autour de l’Assemblée Nationale, du palais présidentiel de Miraflores.

Y a-t-il eu ou non un coup d’Etat ? Juridiquement parlant, non. Le Tribunal Suprême de Justice (TSJ) a émis une sentence sur une Assemblée Nationale (AN) entrée dans l’illégalité parce qu’elle veut maintenir de force trois députés élus de manière frauduleuse, dont la majorité de droite issue des législatives de 2016 a annoncé à plusieurs reprises qu’elle allait en finir avec le président Nicolás Maduro, et qui a tenté en octobre 2016 d’imiter un coup d’État institutionnel « à la brésilienne », puis a revoté en janvier 2017 une non-reconnaissance du président élu. Tout change selon le point départ qu’on prend… En Argentine le journal La Nación ne dit-il pas que la violence politique a commencé avec la guérilla des montoneros ?

On pourrait aller plus loin : ceux qui dirigent aujourd’hui l’Assemblée Nationale – et l’opposition de droite en général – sont les mêmes qui lancèrent le coup d’Etat d’avril 2002 contre le président Chavez avec l’appui du MEDEF local et d’un secteur pro-étatsunien des forces armées. Ils feignent aujourd’hui l’amnésie.

Il n’y a pas eu cette fois de « coup d’État » mais une décision du Tribunal Suprême qui dans un premier temps a retiré leur immunité aux parlementaires et a donné au TSJ la possibilité d’assumer les compétences d’une AN refusant les verdicts de la justice. L’avalanche médiatique fut automatique, comme il se doit, dans le cadre des attaques internationales contre le Venezuela, avec à leur tête, la vieille OEA historiquement sous influence de Washington. Le vendredi se produisit un tournant inattendu lorsque la Procureure Générale de la République déclara face aux caméras que la résolution du TSJ avait rompu le fil constitutionnel. Le soir-même, autre surprise : le président Maduro annonça la réunion du Conseil de Sécurité de la Nation pour résoudre ces divergences. Résultat : le lendemain le TSJ a fait marche arrière en supprimant les deux articles qui faisaient polémique. Simple pirouette pour revenir au point de départ ?

De nombreux experts constitutionnels ont pris publiquement position en donnant leur avis sur la validité de la première décision du Tribunal Suprême. La droite a dit que tout était un montage : la sentence, la Procureure Générale, Maduro, la révision et la résolution finale. Tout cela n’aurait été qu’une machination chaviste pour démontrer qu’il y a une séparation de pouvoirs au Venezuela – bref le grand complot… C’est alors que, sur commande médiatique internationale, la droite a tout rejeté et s’est lancée dans la rue – escarmouches jeudi et vendredi – avec quelques minutes de tambourinage de casseroles , concentration le samedi dans les rues de l’Est riche de la capitale – deux mille personnes – et le mardi un grand show pour les caméras, pendant que les députés annonçaient leur intention de destituer les magistrats du TSJ.

Choc des pouvoirs de l’Etat, choc des caméras et choc international.

Et la rue ?

L’envers du décor… Pour le casting du grand JT planétaire (comme en 2013, 2014, 2015 et 2016..), la droite offre à un essaim de journalistes quelques plans serrés de son « peuple révolté » : des jeunes bien payés, organisés en commandos, entraînés par les paramilitaires colombiens ou par d’autres puissances, pour agresser les forces de l’ordre et fournir les clichés nécessaires de la « dictature de Maduro ».

Le monde fantastique de la bourgeoisie vénézuélienne : en haut pour l’international, en bas pour les copines sur instagram.

La Direction de la Magistrature du Tribunal Suprême de Justice après le passage des commandos « pacifiques » de l’opposition, le 8 avril 2017, à Caracas.

***

Caracas se divise en deux grands « arrondissements ». L’Ouest, gouverné par le chavisme, l’Est par l’opposition de droite. La limite centrale : la Plaza Venezuela. L’accès à l’ouest fut interdit à la droite depuis qu’en février 2014 elle a incendié plusieurs institutions de l’État. Ce fut le cycle des guarimbas menés par l’Aube Dorée vénézuélienne et qui laissa un total de 43 morts. Leopoldo López, organisateur de ces violences, fut arrêté et transformé par les médias du monde entier en « prisonnier politique » (1). C’est pour cela que les manifestations de la droite ont lieu dans l’Est de la ville. C’est une frontière de classes : c’est la que se concentre sa base sociale, classes moyennes et hautes, minorité sociologique mais majorité médiatique.

Comme pour la droite équatorienne qui refuse de reconnaître le verdict des urnes et joue la carte de la violence de rue, le pari réitéré par les dirigeants de la droite vénézuélienne est de parvenir à l’Ouest : au Palais de Miraflores, au Conseil National Électoral, au Parquet général de la République, où que ce soit, selon la conjoncture. Passer au-delà de la Plaza Venezuela, c’est ce qu’annoncent les dirigeants à tout instant pour finalement, tromper leur monde. Parce qu’en n’ayant pas d’autorisation pour pénétrer dans ce secteur, ils se retrouvent face à un cordon de policiers. Faudrait-il les laisser passer ? Pour se battre avec les manifestants du chavisme ?

C’est sur cette base que la droite a appelé à manifester le mardi. Ils étaient peu, très peu. Disons 3 mille, avec pour objectif de renverser un gouvernement, une dictature. Parce que c’est ainsi qu’ils parlent. Et pour qui vient du Sud de l’Amérique avec les morts enterrés dans l’estomac, il faut se contenir en écoutant les fils de la bourgeoisie de Caracas crier « dictature », eux, les propriétaires des choses depuis si longtemps, eux qui ont gagné à chacune de nos morts. La matrice de communication internationale est claire : coup d’État, « régime », dictature, censure, prisonniers politiques, violations des droits de l’homme, crise humanitaire, etc… Dans les rues le jeu est différent : groupes de choc pour chercher l’affrontement, générer de la fumée, des pierres, des courses-poursuites. Il faut des images pour l’OEA, pour le monde, pour justifier l’intervention (2). Si les masses n’y vont pas, il faut des cellules entraînées. Ils n’étaient pas plus de 300 dans les zones de choc. Ces images se mêlent à celle de la speakerine commerciale, la blonde Lilian Tintori devenue épouse de prisonnier politique/figure angélique internationale, plus quelques personnes évanouies, plus un jet d’autopompe, et voilà, tout y est… « Maduro sombre dans la dictature » écrira tel ou tel site « alternatif » en Argentine, en France : la boucle sera bouclée sur la planète « George Orwell ».

La droite ne réussit pas à remobiliser. Elle a trompé ses militants par deux fois l’an passé. Elle avait réuni près de 40 mille personnes avec la promesse d’arriver au palais de Miraflores. A la fin de chaque concentration elle a renvoyé les gens chez eux, pour qu’ils frappent sur des casseroles, dans le meilleur des cas. Les dirigeants ont fini par perdre la légitimité, leur base sociale veut une revanche, une punition. Les dirigeants aussi. Ce n’est pas si simple de renverser un gouvernement sans forces armées, sans classes populaires, et sans une fraction de la bourgeoisie qui noue des pactes avec ce gouvernement.

C’est pour cela qu’ils dépendent du front international. Les jours avant, pendant et après le « coup d’État », une vingtaine de dirigeants ont quitté le pays : Capriles Radonsky, Lilian Tintori, Freddy Guevara, Julio Borges, entre autres. Un hasard ?

Ils ont perdu la rue. Le chavisme par contre, la tient encore. Avec moins de spontanéité et plus de travailleurs de l’État, c’est vrai. Chacune des bases sociales a diminué. L’une est passée de moyenne à petite, l’autre d’immense à grande. Cette dernière se fait plus forte quand l’impérialisme annonce la couleur, comme cela s’est passé depuis plusieurs semaines : les rangs se serrent, l’ennemi historique se rapproche. Il suffit de voir les images. Les plans de la droite sont tous en plan serré, celles du chavisme font la longueur de deux colonnes.

Quelque chose a retenu l’attention ces jours-ci : il n’y a pas eu de climat de coup d’État, de convulsion politique comme cela s’est produit à de récentes occasions – en octobre passé par exemple. La normalité vénézuélienne a continué dans les rues de Caracas et du pays. Comme si le conflit, aussi réel que l’est le choc des pouvoirs de l’État et des menaces de l’OEA, n’avait rien à voir avec les gens ordinaires. Il y a comme une sorte de fatigue vis-à-vis de cette logique de conflit/accord entre superstructures, de la petite politique. Un signal qui montre la nécessité de comprendre ce qui se passe dans les temps du peuple, ceux qui ne se reflètent pas dans les agendas communicationnels/politiques. Pourquoi face à quelque chose de si important beaucoup – la majorité – semble regarder de si loin ? Qu’indique ce moment ?

Ne pas réussir à organiser de manifestations massives est un problème circonstanciel pour la droite : ce n’est pas une préoccupation stratégique car la dépolitisation de la société fait partie de son plan. En revanche, pour le chavisme le coût est grand : une des forces du processus de transformation fut de rendre la politique aux citoyens, de les rendre partie prenante de la trame décisionnelle, de briser la politique comme ce qui se discute à huis-clos. Il existe des appels à manifester, à écouter les dirigeants, à soutenir les décisions du président : de moins en moins de sujets « protagoniques » et de plus en plus de canaux de réception de la ligne officielle. Qu’est-ce qui s’éloigne ? les dirigeants des bases ou les bases des dirigeants ? Le résultat est que la politique semble revenir au lit normal de la politique restreinte, celle-là même que la révolution s’est proposée de briser. Cette dynamique est celle de la désaffiliation, du distancement de la politique dans une dynamique nationale marquée par des épisodes périodiques, répétés, comme celui que nous traversons.

Où vont ceux qui s’éloignent ? Ils vont résoudre le jour d’aujourd’hui, marqué par les difficultés d’une économie sabotée comme partie du plan de déstabilisation, où le poids principal retombe sur les secteurs populaires – base principale du chavisme.

Où iront-ils électoralement ?

***

La question politique est : pourquoi, en plein assaut international, le Tribunal Suprême de Justice a-t il rendu cette sentence au sujet de l’Assemblée Nationale ? Il était prédictible qu’elle déboucherait sur un scénario de plus forte pression internationale, d’incertitude nationale, et de dégâts dans l’opinion. La raison en serait l’impossibilité d’avancer dans une initiative de création/modification d’entreprises mixtes pétrolières : pour cela, selon la Loi des Hydrocarbures, est nécessaire l’approbation de l’Assemblée Nationale. Quelle modification ou création se verrait freinée ? Il fallait qu’elle fût stratégique pour prendre cette décision dans ces heures. En tout cas cela n’a pas fait l’objet du débat public.

D’où la question du solde final. Tout cela a-t-il servi à la repolitisation, à l’ouverture de canaux, à la revitalisation des canux démocratiques ? Si par contre cela se traduit par une distance majeure entre les gens et la politique, alors le solde est négatif et aura apporté plus d’éléments à une tendance qui croît dangereusement. Le problème est de mesurer le résultat en termes de jeu d’échecs, comme une bataille de forces politiques qui se meuvent uniquement depuis leurs dirigeants. A partir de cette logique  -qui imprègne la direction du chavisme – s’est livrée une bataille victorieuse.

Tous ces éléments sont en plein développement. La droite persistera à user du pouvoir législatif comme d’un espace d’où diriger la confrontation politique. Elle veut non seulement destituer les magistrats du Tribunal Suprême mais voter « la rupture de l’ordre constitutionnel et la permanence du coup d’État”. Son plan a pour épicentre la sphère internationale, preuve de sa faiblesse interne, de ses incapacités à diriger, de ses conflits internes, l’impossibilité de faire le saut qu’elle n’a pas su faire depuis 1999 pour se battre sur un pied d’égalité. Voilà d’où vient cette surdose d’OEA, d’agression économique, d’infiltration de paramilitaires. Il ne semble pas qu’elle réussira à réunir plus de gens autour d’eux. Cela a-t-il vraiment de l’importance ? La question centrale semble celle de savoir si elle réussira à attirer les votes de ceux qui se sentent fatigués.

La révolution pour sa part se trouve face a la nécessité de renaitre de là où elle est née : des gens, d’un peuple qui n’est pas le même qu’en 1999 ni matériellement ni politiquement. Et un des pires dangers de la direction est celui de se croire autosuffisant. Quant au plan économique le pari a déjà été formulé par le gouvernement : il se jouera centralement avec les entrepreneurs. On leur a accordé une libération des prix, des dollars pour l’importation, des espaces de télévision. Le résultat ne se fait pas encore sentir au quotidien. Du temps ? Il n’en reste pas beaucoup. En face se prépare une revanche sur les masses.

Caracas, 5 avril 2017

* Journaliste et poète

Note :

(1) Voir Venezuela : la presse francaise lâchée par sa source ?

(2) Voir « Brévissime cours de journalisme pour ceux qui croient encore à l’information« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/22/brevissime-cours-de-journalisme-pour-ceux-qui-croient-encore-a-linformation/

Source : http://www.lateclaene.com/teruggi-marcos-venezuela

Traduction : Thierry Deronne

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