« SUR », la monnaie souveraine imaginée par Lula : un anti-Euro, dans les pas de Chavez et de Keynes.

Par Pablo Giuliano, correspondant de TELAM au Brésil

Un temps écarté par 580 jours d’un emprisonnement basé sur des accusations fabriquées avec l’aide des États-Unis dans le but de faire gagner l’extrême droite, le candidat Lula est redevenu le favori des présidentielles. S’il est élu en octobre 2022, il envisage de créer une monnaie commune sud-américaine, baptisée SUR, qui réduirait le rôle du dollar dans le commerce régional tout en garantissant la souveraineté des monnaies nationales.

Hugo Chávez le premier avait préparé le terrain en lançant le SUCRE, destiné à renforcer la souveraineté, le commerce et et la coopération latino-américaines face au dollar. Cette nouvelle proposition de créer une monnaie unique pour l’Amérique du Sud vise à anticiper une « grande discussion » sur « le monde inauguré par les sanctions contre la Russie », a déclaré à Télam un membre de l’équipe économique de Lula. « Nous ne voulons pas que l’Amérique du Sud soit à nouveau un acteur secondaire dans la conception d’une nouvelle ingénierie monétaire internationale. Nous devons être prêts à disposer d’une force propre« . L’idée est différente de celle de l’euro, la monnaie commune de 19 pays de l’Union européenne (UE) qui a éliminé les monnaies nationales et qui dépend d’une seule Banque centrale européenne : dans le cas du SUR, la proposition est que chaque pays conserve sa monnaie nationale.

Le projet s’inspire de la proposition d’une monnaie internationale, le BANCOR, que l’économiste britannique John Maynard Keynes avait présentée aux puissances sur le point de gagner la Seconde Guerre mondiale lors de la conférence de Bretton Woods aux États-Unis en 1944, afin de surmonter les crises du précédent système d’étalon-or. Cette proposition avait été rejetée par la conférence qui a conçu les politiques économiques mondiales d’après-guerre : le dollar états-unien est devenu l’étalon monétaire international de référence, remplaçant la livre sterling et l’or.

À l’avant-garde de cette ingénierie financière que Lula proposera à ses voisins s’il remporte l’élection présidentielle du 2 octobre, on trouve Gabriel Galípolo, professeur à l’université fédérale de Rio de Janeiro et président entre 2017 et 2021 de la banque d’investissement FATOR, et l’ancien ministre de l’éducation Fernando Haddad, possible candidat au poste de gouverneur de São Paulo pour le Parti des Travailleurs. L’ancien ministre des affaires étrangères et ancien ministre de la défense, Celso Amorim, principale figure de proue de la politique étrangère de la campagne Lula 2022, soutient également cette idée.

Lula lui-même, lors de deux événements récents, a déclaré que la réduction de la dépendance au dollar et la création d’une monnaie sud-américaine faisaient partie de son programme, a fortiori depuis le scénario ouvert par la décision des États-Unis et de l’Union européenne (UE) de sanctionner la Russie pour avoir envahi l’Ukraine, en la retirant du système de paiement international (Swift).

En 2009, alors que Lula vivait son deuxième mandat avec une croissance et une popularité élevées, il avait tièdement proposé la création d’une monnaie pour les pays émergents BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), en même temps qu’il inaugurait avec l’Argentine, en 2008, le système de paiements en monnaies locales, qui se poursuit à ce jour mais avec une influence inférieure à 5% sur le commerce bilatéral.

Sur le projet

L’idée de SUR s’inspire davantage du projet de Keynes de créer un système international de compensation monétaire que du traité de Maastricht qui a forgé l’UE, où tous les pays ont renoncé à leur monnaie, dépendent d’une seule banque centrale et subissent des asymétries insurmontables, comme le cas de la puissante Allemagne qui exige des réformes économiques de la Grèce affaiblie, alors qu’ils sont pairs au sein du bloc.

Notre intention, a déclaré l’interlocuteur de Lula, est d’avoir une monnaie qui garantisse la souveraineté nationale de tous les pays. Il s’agit d’une proposition liée à celle de Keynes pour les relations entre les pays lorsqu’il a proposé une méthode de paiements internationaux appelée BANCOR. Pourquoi l’Argentine et le Brésil sont-ils conditionnés par la monnaie d’un pays tiers, sur laquelle nous n’avons aucun contrôle ?

À l’instar de la proposition de Keynes, l’émission de SUR s’accompagnerait de la création d’une autorité ou d’une institution monétaire supranationale où chaque pays du système ouvrirait un compte et apporterait un capital initial provenant de ses réserves internationales et de la balance commerciale des pays d’Amérique du Sud, afin que l’institution puisse simultanément financer des projets d’infrastructure, fonctionnant comme une banque de développement régional sans dépendre de prêts extérieurs ancrés au dollar.

Le taux de change entre les monnaies nationales et le SUR serait flottant et une chambre de compensation sud-américaine devrait être créée pour réduire les asymétries et empêcher le Brésil, première économie d’Amérique latine, d’entraîner ses pairs dans la dépendance.

Ce qui se prépare maintenant, a déclaré la source à TELAM, c’est une grande discussion sur la fragmentation possible de nouvelles monnaies qui pourraient émerger dans le monde inauguré par les sanctions contre la Russie. Nous ne voulons pas que d’autres construisent pendant que nous attendions ou que nous continuions à prendre des mesures telles que la modification des taux d’intérêt, en restant condamnés à réagir aux mouvements du dollar.

Pour les conseillers de Lula, l’idée du SUR est de créer un moyen de construire des institutions démocratiques internationales. « L’économie s’est mondialisée, mais les démocraties sont nationales, et c’est pourquoi nous devons créer des instances de consensus et de dialogue afin que la volonté démocratique puisse s’étendre à la sphère internationale« , a-t-il ajouté.

Ce que disent les spécialistes

Consulté par Télam, Marcio Pochmann, professeur à l’Université de Campinas (Unicamp), ancien directeur de l’Institut gouvernemental de recherche économique appliquée (IPEA) et actuel président de l’Institut Lula, a déclaré que « la monnaie telle que nous la connaissons disparaîtra probablement dans la décennie 2022« .

M. Pochmann, qui a précisé qu’il n’avait aucun lien avec le projet de monnaie régionale, a souligné que, grâce aux progrès technologiques, trois pour cent de la monnaie mondiale est actuellement constituée de papier. « Nous sommes dans un processus de numérisation des monnaies, des monnaies privées comme les crypto-monnaies, des expériences étatiques de crypto-monnaies qui sont alternatives dans des pays comme le Salvador, le Venezuela et l’Iran, qui fonctionnent de manière alternative parce qu’elles sont exclues du système Swift« , a expliqué Pochmann. Les sanctions contre la Russie ont provoqué, selon M. Pochmann, une « innovation critique à l’égard du dollar en montrant le rouble comme une monnaie à effet de levier sur les matières premières« .

M. Pochmann a souligné que la création d’une monnaie régionale telle que le SUR devrait s’inscrire dans un processus d’intégration plus large, citant par exemple l’Unasur, une organisation que Lula a déclaré vouloir relancer s’il remportait les élections du 2 octobre. « Défendre notre souveraineté latino-américaine, c’est défendre notre intégration, c’est renforcer à nouveau le MERCOSUR, l’UNASUR, la CELAC et les BRICS » a déclaré le candidat qui est entré officiellement en campagne le 7 mai pour battre l’extrême droitier Bolsonaro. Pour l’expert Pochmann, cette décennie doit être celle de la construction d’un nouvel étalon monétaire accéléré par l' »incertitude » de la situation russe.

« Le continent américain s’est constitué dans la perspective de l’eurocentrisme et il est clair que nous vivons un moment de dislocation du centre dynamique de l’Ouest vers l’Est, de l’Atlantique vers le Pacifique. À cela s’ajoute le grave problème du modèle de mondialisation piloté par les grandes sociétés multinationales« , a déclaré M. Pochmann, qui a souligné que la réindustrialisation doit être l’objectif à atteindre afin d’accroître le commerce de produits à valeur ajoutée.

Source : https://www.telam.com.ar/notas/202205/591902-moneda-unica-guerra-ucrania.html

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/05/09/sur-la-monnaie-souveraine-imaginee-par-lula-un-anti-euro-dans-les-pas-de-chavez-et-de-keynes/

Pourquoi la croissance économique revient au Venezuela

Par Kawsachun News

Nous nous sommes entretenus avec Jesus Rodriguez-Espinoza, rédacteur en chef de l’Orinoco Tribune, basé à Caracas, pour savoir comment l’économie vénézuélienne voit enfin la lumière au bout du tunnel après des années de récession causée par les sanctions paralysantes des États-Unis. Les chiffres de la Commission économique des Nations Unies pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL) prévoient une croissance positive du PIB de 5 % en 2022, supérieure à la moyenne régionale de 2,1 %. C’est également la première année de croissance positive pour le Venezuela en sept ans. L’inflation mensuelle est également réduite à un seul chiffre, et ce depuis tout le dernier trimestre. Que se passe-t-il et comment le Venezuela est-il parvenu à ce résultat ? 

Qu’est-ce qui a provoqué ces évolutions positives pour l’économie vénézuélienne ?  

À partir de 2018, le président Maduro a commencé à prendre des mesures concrètes, sans grand bruit, visant à lutter contre la terrible crise économique que nous connaissons depuis 2014. Depuis lors, notre PIB a chuté d’environ 75 %, une chute choquante, l’une des pires partout dans le monde depuis plusieurs décennies. La gravité de cette crise a mis en évidence la nécessité d’une reprise économique, qui ne fait que commencer maintenant car en 2021, nous avons vu une croissance positive de 4 % annoncée par le président Maduro. En 2022, nous espérons voir la croissance de 3-5%, et la CEPAL est d’accord, prévoyant le même niveau de croissance. 

Ces améliorations sont très visibles au Venezuela et c’est grâce aux politiques mises en place par Maduro en 2018. Leur décision d’autoriser la circulation des devises étrangères a également été très sage et a permis aux gens de se protéger de l’inflation et donc de calmer la monnaie nationale. 

Ces efforts pour reconstruire l’économie, dont nous voyons maintenant les fruits, ont été menés au milieu de l’un des pires cas d’agression étrangère contre notre pays, notamment le blocus économique imposé par les États-Unis et l’UE. Il est très impressionnant que Maduro ait commencé à redresser la situation économique dans le contexte de ces attaques étrangères constantes. 

Je suis très critique à l’égard des premières années de Maduro au pouvoir, pendant lesquelles la politique économique de Maduro a été très erratique. Cette approche a commencé pendant les dernières années de Chavez, lorsque les choses sont devenues trop orthodoxes sur le plan idéologique, et je pense que cette approche a contribué à la crise. Cependant, Maduro a réalisé que les conseillers économiques de l’époque poussaient la politique dans la mauvaise direction, et donc en 2018 il se tourne vers une approche plus sérieuse. 

Jusqu’en 2020, l’inflation mensuelle était à deux chiffres, mais au cours du dernier trimestre de 2021, l’inflation a chuté à environ 7 % de manière constante pendant toute cette période. Cela a-t-il aidé les Vénézuéliens au quotidien ? 

Absolument, en décembre 2020, l’inflation mensuelle a atteint 77,5 %, mais en décembre 2021, elle est tombée à 7,6 %. Personne ne peut nier ces progrès, c’est une preuve tangible que des mesures positives ont été prises par le gouvernement du président Maduro. Formellement, le Venezuela ne souffre plus d’hyperinflation, nous avons quitté le cycle de l’hyperinflation que les économistes définissent comme 12 mois ou plus d’inflation mensuelle supérieure à 50%. En décembre 2021, le Venezuela a enfin terminé une année entière au cours de laquelle l’inflation mensuelle n’a jamais atteint 50 %. Pour les habitants d’autres pays, nos chiffres semblent encore très élevés, et les médias nous attaquent encore. Cependant, ils ne connaissent pas le contexte qui est que la situation s’est grandement améliorée en 2021 par rapport à 2020 où l’inflation annuelle dépassait les 2000%.

Le gouvernement du président Maduro est intervenu sur les marchés des devises pour s’assurer que l’inflation se situe dans une fourchette jugée appropriée par la Banque centrale. Le fait que de nombreuses personnes reçoivent maintenant leurs salaires en devises étrangères a également calmé la situation, car les gens ne se demandent pas quels seront les prix, car auparavant les prix pouvaient changer deux ou trois fois en une seule journée. La situation a atteint son paroxysme vers 2019, mais la situation s’est inversée et l’inflation diminue, ce qui signifie que les gens n’ont plus peur de détenir des bolivares à la banque. Nous avons vécu une période chaotique, mais les conditions à l’horizon 2022 sont très positives, ce n’est pas seulement la CEPAL qui le dit, mais aussi de nombreuses banques internationales ou des agences comme le Crédit Suisse ou EMFI Lonres, dont certaines ont prévu une croissance allant jusqu’à 5-6%. 

Un autre aspect important est la hausse de la production pétrolière, un domaine qui a été durement touché par les sanctions contre la société d’État PDVSA. À la fin de 2021, le Venezuela avait atteint 1 million de barils par jour, soit plus du double de la même période l’année précédente. Cela s’explique par le fait que de multiples raffineries ont été réactivées après être tombées en désuétude parce que les sanctions ont empêché l’importation de pièces de rechange.

Cette augmentation de la capacité de production de l’économie a conduit de nombreuses personnes à demander que les salaires soient revus, en particulier ceux du secteur public qui sont très bas en raison de l’inflation. Les travailleurs du secteur privé sont payés dans un mélange de devises locales et étrangères, ce qui les a quelque peu protégés de l’inflation, mais les travailleurs du secteur public ont été durement touchés au fil des ans. Je pense que cette année, Maduro pourrait chercher à ajuster ces salaires pour aider les travailleurs. C’est quelque chose qui s’est déjà produit progressivement dans certaines parties du secteur public, par exemple, les travailleurs du pétrole ont reçu des incitations financières pour continuer à travailler et augmenter la production. Il vient aussi d’annoncer un renforcement, une « salarisation » » des allocations mensuelles envoyées aux familles populaires via le Carnet de la Patria. Maduro s’est montré très pragmatique sur cette question, malgré les critiques de l’ultra-gauche qui souhaite une augmentation immédiate des salaires sans tenir compte du contexte de l’agression américaine et de la nécessité d’augmenter la production de richesses pour protéger la monnaie de l’inflation et garantir le pouvoir d’achat. Il y a deux ans l’ultra-gauche annonçait la privatisation et la dollarisation de l’économie par le « social-démocrate » Maduro. Aujourd’hui non seulement le président bolivarien a créé une monnaie – le Petro – pour s’affranchir du dollar, mais il a lancé un vaste plan de reconstruction des services publics pour 2022.

Les investissements et la coopération avec la Chine et la Russie ont-ils été essentiels à la reconstruction de l’industrie pétrolière ? 

Bien sûr, mais en ce qui concerne l’industrie pétrolière et PDVSA, l’Iran a été l’allié le plus important. La Russie a des projets et des investissements dans l’industrie pétrolière vénézuélienne et les accords que PDVSA a conclus avec des entreprises russes sont essentiels. Cependant, l’alliance avec l’Iran a été la plus significative. À certaines époques, le Venezuela ne produisait pratiquement pas de pétrole. Pendant cette période, notre diplomate Alex Saab, aujourd’hui kidnappé par le gouvernement états-unien, a négocié des accords avec l’Iran pour faire venir de la nourriture et des pétroliers avec du pétrole afin d’atténuer la crise et de donner au Venezuela l’espace nécessaire pour se reconstruire. Bien sûr, les États-Unis n’ont pas apprécié, car ils pensent que le monde leur appartient. Cette coopération avec l’Iran portait également sur des questions techniques, comme la réparation des raffineries, etc. 

L’industrie pétrolière vénézuélienne s’est effondrée sous le poids des sanctions, en partie parce qu’elle avait été construite en grande partie avec la technologie états-unienne et européenne. Ils avaient donc le pouvoir de nous empêcher de réparer l’infrastructure de PDVSA en bloquant les pièces de rechange par des sanctions. Le gouvernement a longtemps essayé de trouver une solution et maintenant, l’infrastructure technologique des raffineries est enfin indépendante, adaptée à celle utilisée par nos alliés, et ce grâce à cette coopération internationale avec l’Iran et la Russie. La Chine nous a également aidés, mais d’une manière différente. Elle a acheté une grande partie de notre pétrole (le baril a augmenté de près de 100% ces derniers mois, il est actuellement proche de 90 dollars) malgré les menaces des États-Unis qui ont essayé de couper le Venezuela de tous ses clients, par exemple en sanctionnant toute banque recevant les paiements et toute entreprise, en particulier maritime, qui convoierait le pétrole. Nous pouvons voir que ce triangle de solidarité entre l’Iran, la Russie et la Chine a aidé le Venezuela à reconstruire PDVSA.

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2022/01/27/pourquoi-la-croissance-economique-revient-au-venezuela/

Le Venezuela multipolaire renoue avec la croissance

Photo : le président Maduro est accueilli par le Ministre des Affaires Étrangères du Mexique Marcelo Ebrard lors du Sommet de la CELAC (Communauté des États Latino-américains et des Caraïbes), en septembre 2021.

Fidèle à la stratégie multipolaire du Sommet de Bandoeng souvent évoquée par Hugo Chávez et à l’« équilibre du monde » rêvé par Simon Bolivar, le Venezuela a renforcé ses alliances avec la zone asiatique, la Russie, la Chine, l’Iran, la Guinée Équatoriale, ce qui lui a permis d’augmenter sa production et son exportation de pétrole en 2021. Le gouvernement Maduro commence à surmonter le blocus inhumain organisé par l’Europe et les États-Unis et a décidé de consacrer 77% du budget 2022 aux investissements sociaux : éducation, santé, construction de logements, production nationale, alimentation, allocations, etc… (on trouvera plus de détails  à ce sujet dans http://observatorio.gob.ve). C’est aussi une bonne nouvelle pour les pays des Caraïbes bénéficiaires des programmes de coopération mis en place par le Venezuela, notamment via l’ALBA et PetroCaribe.

Selon le dernier rapport de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP), la nation des Caraïbes a pompé 625.000 Barils par jour (BPJ) en novembre, soit 15.000 de plus qu’en octobre. La compagnie pétrolière publique PDVSA, dont le président Chávez avait repris le contrôle pour financer les programmes sociaux de la révolution, a enregistré un chiffre beaucoup plus élevé de 824.000 BPJ, soit une augmentation de 68.000 par rapport au mois précédent.

La production n’avait pas atteint cette barre des 600.000 Barils par Jour depuis le début de 2020, Washington et l’UE ayant renforcé les sanctions visant à fermer les marchés internationaux à l’industrie pétrolière vénézuélienne. À partir de 2017, l’ancienne administration Trump a intensifié les efforts de changement de régime en imposant des sanctions financières, un véritable embargo pétrolier et une foule d’autres mesures coercitives illégales. Les revenus extérieurs de l’État se sont réduits de 99%, provoquant une forte détérioration de l’économie et des services publics, d’où de grandes souffrances sociales et un exode de population dénoncés par les rapporteurs spéciaux de l’ONU tels qu’Alfred de Zayas et Alena Douhan (1).

L’actuel gouvernement de Joe Biden n’a rien fait pour alléger ou lever les sanctions contre la principale industrie publique du Venezuela, malgré les appels de plus en plus nombreux de l’ONU, de ces experts indépendants en matière de droits humains et même de membres du Congrès états-unien, en faveur de la levée de ces mesures.

L’administration du président Nicolas Maduro a cherché à relancer la production de brut en trouvant d’autres sources de capitaux, de marchés et de matériaux indispensables, notamment la Russie, la Chine et l’Iran.

Un approvisionnement régulier en condensat iranien a été la clé de la récente augmentation de la production de pétrole. Selon Bloomberg, l’Iran a envoyé au moins trois cargaisons contenant 4,6 millions de barils de ce produit de mélange depuis juillet. Le condensat est mélangé au brut extra-lourd produit dans la ceinture pétrolière de l’Orénoque pour être transporté, traité et exporté. Une quatrième cargaison aurait été déchargée au Venezuela cette semaine.

L’aide iranienne s’inscrit dans le cadre de la coopération entre les deux pays pour contourner les sanctions états-uniennes, un accord d’échange de condensat contre du brut ayant été conclu en septembre. En outre, le 6 décembre, le président Maduro a eu un entretien téléphonique avec son homologue iranien Ebrahim Raisi afin de renforcer les liens pour l’année prochaine. Au cours de la conversation, M. Raisi a réaffirmé son engagement à élargir l’alliance Iran-Venezuela, appelant à des « mesures plus importantes » pour accélérer les projets énergétiques.

« La coopération pétrolière entre les deux pays doit prendre une nouvelle forme, et dans le domaine du raffinage et des ressources pétrochimiques, nous devons prendre des mesures plus importantes », a déclaré le président iranien. Raisi a de même condamné le régime de sanctions imposé par le « système arrogant des États-Unis au peuple et au gouvernement vénézuéliens. » Téhéran fait face aux mesures coercitives unilatérales de Washington depuis 1979.

Les exportations du Venezuela ont également augmenté au cours des derniers mois. La moyenne des exportations de PDVSA a atteint 500.000 Barils par Jour sur l’année, la Chine étant le principal facilitateur et la destination finale du commerce du brut vénézuélien. Selon des documents consultés par Reuters, les revenus pétroliers croissants financeront 61 % du budget du pays pour 2022.

Le 14 décembre, l’Assemblée Nationale du Venezuela, à majorité chaviste, a approuvé le budget 2022 pour un montant total de 62 milliards de bolívars (environ 13 milliards de dollars américains), soit quelque 60 % de plus que l’équivalent de 2021. Lors de la présentation du plan annuel, la vice-présidente Delcy Rodríguez a expliqué que 77 % des ressources seront allouées aux programmes sociaux.

La vice-présidente a par ailleurs présenté un projet de loi visant à réformer partiellement les taxes sur les grandes transactions afin de privilégier l’utilisation de la monnaie locale et de continuer à stimuler la production nationale. La législation doit encore être discutée et approuvée par le parlement. « Le budget 2022 est encadré par des politiques qui nous ont permis de défendre notre monnaie et d’avancer dans la lutte contre l’hyperinflation », a déclaré Rodríguez.

Photo: Signature de l’accord de confidentialité entre le ministère des Mines et des Hydrocarbures de la République de Guinée équatoriale et le ministère du Pétrole de la République bolivarienne du Venezuela, le 22 décembre 2021.

La stratégie du gouvernement pour le rebond économique de l’année prochaine s’appuie sur les efforts en cours pour ralentir la spirale inflationniste, en stabilisant le taux de change entre le bolívar numérique et le dollar américain. Ces mesures ont vu le pays connaître trois mois consécutifs d’inflation à un chiffre pour la première fois depuis 2016.

La Banque centrale du Venezuela (BCV) a fait état d’une inflation de 8,4 % en novembre, après les 6,8 et 7,1 % enregistrés en octobre et septembre, respectivement. La décélération de l’inflation n’est pas le seul signe de stabilité économique. L’Association vénézuélienne des exportateurs (AVEX) a enregistré une augmentation de 30 % des ventes à l’étranger cette année par rapport à 2020. La majorité des exportations correspond aux produits de la mer, au cacao, au chocolat, au bois, aux fruits tropicaux et au secteur automobile.

De même, les agences internationales ont pris connaissance de la reprise économique du Venezuela après une récession de sept ans. En octobre, le Crédit Suisse a prévu que le produit intérieur brut (PIB) de la nation sud-américaine augmenterait de 5,5 % en 2021, des prévisions confirmées par l’agence EMFI (Londres). Bien que ces prévisions constituent un changement de tendance important par rapport à ces dernières années, il faut garder en tête que les sanctions financières et pétrolières états-unienne et européenne pèsent toujours sur le pays. Mais le président Maduro considère que la relative stabilisation économique et politique de 2021 ouvrira la voie à des perspectives favorables l’année prochaine. « Aucune de toutes ces agressions ne pourra empêcher le peuple vénézuélien d’atteindre son objectif de bien-être social », a-t-il tweeté vendredi dernier.

Signe des temps : chaque mois des centaines de vénézuélien(ne)s rentrent au pays, fuyant l’exploitation et la xénophobie dans des pays que les médias privés leur avait présentés comme « prospères et accueillants » (Colombie, Equateur, Pérou, Chili, etc..). Le gouvernement bolivarien met à leur disposition des vols gratuits de la compagnie publique CONVIASA.

Texte : Andreína Chávez Alava / édité par Ricardo Vaz depuis Caracas.

Source : https://venezuelanalysis.com/news/15414

Note (1): Deux importants experts du Droit international dénoncent les vraies causes des migrations et des morts au Venezuela : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/02/27/deux-importants-experts-du-droit-international-denoncent-les-vraies-causes-des-migrations-et-des-morts-au-venezuela/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/12/21/le-venezuela-multipolaire-renoue-avec-la-croissance/

La politique des États-Unis à l’égard du Venezuela n’a jamais consisté à « promouvoir la démocratie » (Steve Ellner, The Progressive Magazine).

Photo: Juan Guaidó aux côtés de l’ex-président Donald Trump à la Maison Blanche.

L’an dernier, Elliott Abrams, alors représentant spécial, a déclaré que l’administration Trump « travaillait dur » pour évincer le président vénézuélien Nicolas Maduro. Aujourd’hui, M. Abrams (actuellement chargé de mission au Council on Foreign Relations), ainsi que l’administration Biden, exhortent l’opposition vénézuélienne à participer aux prochaines élections locales et régionales de novembre.

Le récent rétropédalage de Washington ne signifie toutefois pas qu’il a renoncé à intervenir dans les affaires intérieures du Venezuela.

Sans surprise, Washington a fait pression sur l’opposition de droite vénézuélienne – dirigée par le président autoproclamé Juan Guaidó et le chef de l’opposition Leopoldo López – pour qu’elle abandonne sa politique de trois ans de boycott des élections, qu’elle prétend truquées. La participation électorale est une pilule difficile à avaler pour les deux politiciens car elle brise l’illusion, entretenue par beaucoup à Washington, que Guaidó est le président légitime et qu’il n’est qu’à quelques jours ou semaines d’occuper le palais présidentiel.

Le rejet de la légitimité de Maduro remonte à début 2015, lorsque l’administration Obama a déclaré que le Venezuela constituait « une menace pour la sécurité nationale des États-Unis » (sic). Cette déclaration a préparé le terrain pour les sanctions sévères de Trump, conçues pour intimider les entreprises internationales afin qu’elles rompent leurs relations avec le Venezuela. Francisco Rodríguez, économiste ultra-libéral vénézuélien, anciennement à la Bank of America et principal conseiller de la droite, a extrapolé que sans les sanctions, la production de pétrole dans la région à haut rendement de l’Orénoque aurait été trois à cinq fois plus importante cette année.

Lors des élections de novembre, le parti de droite Voluntad Popular, fondé par López, présentera des candidats sous la bannière d’une alliance entre les principaux partis d’opposition du pays. De nombreux petits partis modérés présentent également des candidats qui ont critiqué les sanctions et qui, contrairement à Voluntad Popular et à ses alliés, reconnaissent la légitimité de Maduro. La fragmentation de l’opposition augmente la possibilité que le Parti socialiste unifié de Maduro obtienne une majorité dans les urnes.

Un sondage récent d’une firme privée a évalué la popularité du parti chaviste à 34 %, contre 13 % pour Voluntad Popular et le reste de la droite réunis. (Le sondeur de droite Luis Vicente León, lui, affirme que le parti chaviste est à 20 ou 25 %). Malgré l’avance du parti chaviste, le « phénomène Nicaragua » (les Nicaraguayens ont voté pour le départ des Sandinistes en 1990 par peur de la violence et des sanctions économiques encouragées par les États-Unis) pourra-t-il profiter à l’opposition ?

Pratiquement rien n’a changé depuis que le président Joe Biden a pris ses fonctions en 2020, a récemment rappelé Maduro. « Il n’y a pas eu un seul signe positif », a déploré Maduro, même s’il est au courant qu’au moins certains fonctionnaires du département d’État « sont d’accord avec un dialogue politique entre les Vénézuéliens. »

Néanmoins, la politique de Biden semble s’écarter de la stratégie de Trump consistant à inciter à un coup d’État militaire et à menacer d’une intervention militaire. Malgré cette approche, le Panam Post a noté que l’administration Biden a généralement minimisé l’importance du Venezuela et « tourné son regard vers le Nicaragua », où les perspectives de changement de régime sont plus intéressantes.

Le véritable changement de politique en 2021 a consisté à pousser Maduro à tenir compte des intérêts économiques et politiques des États-Unis, par opposition à un changement de régime. Quelques jours après les élections américaines de 2020, Abrams a recommandé à Biden de ne plus utiliser les sanctions comme stratégie de changement de régime contre le Venezuela. Au lieu de cela, la nouvelle approche propose de modifier ou de lever les sanctions en échange de concessions de Maduro.

Maduro, dans une interview accordée à Bloomberg, a indiqué qu’il savait comment jouer le jeu. « Les détenteurs d’obligations savent qu’il est possible d’investir au Venezuela », a-t-il déclaré,  » pour autant que toute cette persécution et ces sanctions cessent. »

En réponse, le journaliste de Bloomberg Erik Schatzker a demandé : « Lorsque les négociations commenceront, si elles commencent, chercherez-vous un accord tout ou rien, ou accepterez-vous un processus graduel ? Jusqu’où êtes-vous prêt à aller avec cette réouverture [économique] ? ».

L’approche par effet de levier de Washington révèle que la politique à l’égard du Venezuela n’a jamais vraiment porté sur la « démocratie ». Exercer des pressions pour obtenir des concessions en faveur des intérêts des entreprises américaines n’équivaut guère à la promotion des idéaux démocratiques.

Carlos Ron, vice-ministre vénézuélien des affaires étrangères pour l’Amérique du Nord, déclare à Progressive qu’en dépit de sa posture, Washington « ne s’est jamais vraiment préoccupé de la démocratie vénézuélienne et a tenté de saper et d’écarter tous les processus électoraux depuis le président Chavez ».

Soucieux de voir Biden lever les sanctions, Maduro fait des concessions en faveur du parti Voluntad Popular. En juillet, Maduro a libéré de prison le putschiste d’extrême droite Freddy Guevara, du parti Voluntad Popular, accusé pour l’organisation de violences. Il n’est pas surprenant que ce soit Guaidó qui ait nommé l’équipe de négociation de l’opposition pour les pourparlers, qui se déroulent avec le gouvernement vénézuélien au Mexique.

Le porte-parole de la Maison Blanche, Ned Price, a annoncé que Washington « allègera les sanctions » s’il y a des « progrès significatifs » dans les négociations entre Maduro et l’opposition. De même, Abrams suggère l’éventualité d’un « assouplissement des sanctions ou d’un accord permettant d’utiliser des fonds vénézuéliens, gelés par les banques occidentales, pour acheter des médicaments et pour des objectifs connexes », en fonction des concessions que Maduro est prêt à accorder.

Tout comme dans le cas de l’approche de marchandage de l’administration pour obtenir des concessions économiques, sa stratégie fragmentaire sur le front politique favorisant les dirigeants de droite, il est difficile de faire valoir que la démocratie est, ou a toujours été, le but final de Washington en ce qui concerne le Venezuela.

La rhétorique binaire de Washington, qui oppose les bons aux méchants, convaincrait n’importe qui que le choix en novembre sera entre Maduro et Guaidó. Fidèle à la devise de Washington, « notre homme à Caracas », Guaidó est supposé être le principal porte-parole de l’opposition, tandis que Voluntad Popular est supposée être le plus grand parti de la droite.

Cette vision est démentie par l’impopularité de Guaidó au Venezuela et le fait que Voluntad Popular est un parti relativement petit, situé à la frange radicale de la droite. En fait, le traitement privilégié accordé à Guaidó et à son parti par Washington a nui à l’opposition dans son ensemble, étant donné que d’autres partis et leaders anti-révolutionnaires jouissent d’un peu plus de crédibilité au Venezuela.

La rivalité qui existe entre Voluntad Popular et ses plus proches alliés de droite et d’extrême droite à l’approche des élections du 21 novembre n’est que la partie émergée de l’iceberg. Au 6 septembre, 70.244 candidats – dont la majorité sont anti-gouvernementaux – étaient en lice pour 3.082 postes. Alors que les quatre plus grands partis, y compris Voluntad Popular populaire, sont unis dans une alliance électorale, d’autres groupes leur reprochent leurs tentatives ratées de changement de régime sous l’égide de Washington.

Luis Vicente León, sondeur de droite, prédit un taux d’abstention de 50 à 60 %, malgré l’attention nationale et internationale que ces élections ont suscitée. Selon León, le problème de l’opposition est son extrême fragmentation et le fait que, dans certains cas, elle présente « des candidats qui ne sont pas présentables, qui arrivent sur la scène à la suite d’un accord politique. »

Les sanctions des États-Unis ont fait des ravages sur l’économie et le peuple vénézuéliens. Comment pourrait-il en être autrement alors que, depuis un siècle, le Venezuela est totalement dépendant de l’exportation de pétrole qui est maintenant bloquée par des sanctions contre toute entreprise du monde entier qui ose acheter ce produit.

Sur le plan politique, la politique des États-Unis à l’égard du Venezuela a également eu un effet dévastateur : elle exacerbe la polarisation aux dépens d’un terrain d’entente constitué des modérés de l’opposition ainsi que des critiques de Maduro sur la gauche. Les modérés, par opposition à la volonté populaire, sont plus en phase avec les préoccupations des Vénézuéliens ; ils s’opposent aux sanctions et préfèrent se concentrer sur les solutions aux problèmes économiques concrets plutôt que sur un changement de régime.

Le grand dilemme de la droite sera de faire voter en novembre. Le taux d’abstention prévu de 50 % en novembre reflète le rejet généralisé de l’ensemble de la classe politique par les électeurs. En effet, la moitié du pays reproche au gouvernement d’être responsable des problèmes économiques urgents de la nation et à l’opposition d’être tombée dans le piège du programme de changement de régime de Washington.

Au cours des trois dernières années, les principaux partis de l’opposition se sont attribués le mérite du fort taux d’abstention aux élections vénézuéliennes, affirmant que ceux qui n’avaient pas voté étaient une « majorité silencieuse » qui sympathisait avec leur cause. Maintenant que ces mêmes partis ont opté pour la participation électorale, le taux d’abstention élevé attendu pour les élections de novembre est une indication claire de la surestimation de leur soutien populaire.

Si c’est effectivement le cas, l’échec de la droite vénézuélienne à obtenir une majorité importante parmi les électeurs éligibles démontrera la folie de la reconnaissance continue par Washington de Juan Guaidó comme le « président » du Venezuela.

L’auteur : Professeur retraité de la Universidad De Oriente (Venezuela), Steve Ellner a été professeur invité à l’Universidad Central de Venezuela (1994-2001), au St. John Fisher College de Rochester, NY (2001), à Georgetown University (2004), à Duke University (2005), à l’Universidad de Buenos Aires (2010), à l’Australian National University (2013) et à Tulane University (2015), a enseigné à la School of International and Public Affairs de Columbia University (2011) et à Johns Hopkins University (2012). Outre son appartenance au collectif des éditeurs coordinateurs de Latin American Perspectives, Ellner fait partie du comité consultatif de Science and Society. Son dernier livre est Latin American Extractivism : Dependency, Resource Nationalism, and Resistance in Broad Perspective (Rowman and Littlefield, 2021).

Source : https://progressive.org/latest/us-policy-venezuela-never-about-democracy-ellner-211027/

Traduction de l’anglais : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/11/01/la-politique-des-etats-unis-a-legard-du-venezuela-na-jamais-consiste-a-promouvoir-la-democratie-steve-ellner-the-progressive-magazine/

Le Venezuela n’est pas en faillite, par Luis Britto García

Après avoir racheté les parts de Total et Equinor, le gouvernement bolivarien du Venezuela place l’entreprise Petrocedeno à 100% sous contrôle public et renforce sa politique de nationalisation pétrolière au service du développement social et économique. Les exportations pétrolières remontent lentement, notamment en direction de la zone asiatique.

« Blinken, puis Harris, maintenant Sullivan… les premiers voyages états-uniens de haut niveau en 2021 ont eu lieu en Amérique latine. L’empire se concentre sur le continent, devenu front de bataille existentiel entre son « America is Back » et le « One Belt, One Road » de la Chine » explique William Serafino, historien et politologue vénézuélien qui ajoute : « Après la Guerre d’Indépendance et la construction d’une République souveraine au XIXe siècle, la résistance socialement organisée contre le blocus et l’agression des USA de ces dernières années est l’œuvre collective et historique la plus importante du peuple vénézuélien. »

Occasion d’écouter aussi l’écrivain et historien vénézuélien Britto Garcia.

En 1919, le jeune José Rafael Pocaterra, emprisonné dans un cachot de la Rotonde pour s’être opposé à la dictature de Juan Vicente Gómez, écrivit deux ouvrages, avec des moignons de crayon, qui sont fondamentaux pour comprendre le Venezuela : Mémoires d’un Vénézuélien en décadence, et le roman prémonitoire La maison de la famille Abila. Ce dernier raconte l’histoire d’une famille possédant de vastes domaines. Les héritiers sont des ahuris, des dépensiers ou des fous, qui laissent la gestion du domaine à un gendre, qui le charge de dettes fictives et d’importations fantômes. Un incendie se déclare dans une hacienda, et le gendre convoque un conseil de famille : « Nous sommes ruinés ! Nous devons tout liquider ! Nous devons nous rendre sans condition aux créanciers ! En secret ! Et sans y penser ! Bien sûr, nous ferons un grand spectacle pour le dissimuler« . Seul le plus jeune frère, Juan de Abila, a pu penser à objecter que l’incendie de quelques palissades de canne ne pouvait pas anéantir une fortune comme celle de la famille. Les proches l’insultent ; le gendre profiteur, l’administrateur, transfère tous les biens à sa succession individuelle pour une bouchée de pain, et c’est à Juancito de lutter contre la ruine dans un lointain troupeau ravagé par la peste équine, dans les marécages duquel jaillit… une mare d’huile noire.

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87% de la consommation énergétique mondiale est couverte par les hydrocarbures. Le Venezuela est le pays qui possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole, avec 302,81 milliards de barils, soit 25% du total. Il est suivi en ordre décroissant par l’Arabie saoudite, le Canada, l’Iran, l’Irak, le Koweït, les Émirats arabes unis, la Russie, la Libye, le Nigeria, le Kazakhstan, et les États-Unis à une mélancolique 12e place, avec 36,52 milliards de barils, soit un peu plus d’un dixième des réserves du Venezuela, ce qui est insuffisant pour le plus grand consommateur d’énergie fossile au monde. L’OPEP estimait qu’en 2014, il y aurait 1,65 trillion de barils de pétrole sur la planète : si la production de 83 millions de barils par jour était maintenue, il resterait à peine assez de pétrole pour 54 ans. (https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_countries_by_proven_oil_reserves). Les hydrocarbures états-uniens seront épuisés dans une ou deux décennies ; déjà, les coûts de production de la fracturation atteignent plus de quatre-vingts dollars par baril ; pour rester une puissance industrielle, les USA dépendent de notre sous-sol. Celui qui contrôle nos réserves dominera le monde. C’est à nous de décider si ce sera le Venezuela ou le capital transnational auquel nous les cédons.

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Jusqu’à présent, les États-Unis ont obtenu les hydrocarbures vitaux en forçant les producteurs à les vendre en échange d’un papier vert sans support : le fameux pétrodollar. La Chine, première puissance mondiale, se prépare à le remplacer par une monnaie adossée à l’or. À cet égard, nous citons à nouveau Víctor Cano, ministre du Développement minier écologique en 2018, qui a déclaré :  » Dans la seule zone 4 de l’Arc minier de l’Orénoque, nous estimons qu’il y a 8 000 tonnes d’or présumé. Nous avons certifié 2 300 tonnes sur ces 8 000 tonnes. Cela ferait de nous la deuxième plus grande réserve d’or au monde, mais nous pourrions être les premiers ». (https://www.conelmazodando.com.ve/venezuela-podria-tener-la-reserva-de-oro-mas-grande-del-planeta)
C’est à nous de décider si la future monnaie mondiale dépend de notre or, ou si nous le cédons en échange de l’espoir de recevoir un quelconque papier vert sans garantie.

4

Abrégeons le catalogue de nos ressources, en commençant par l’énergie hydroélectrique en Guyane, puis l’eau douce, le fer, l’aluminium, le coltan, le cuivre, le thorium, la biodiversité et la faune marine. Passons au plus grand de tous, la splendide main-d’œuvre de 14.167.281 personnes, soit presque la moitié de la population, dont 6.274.817 sont des travailleurs intellectuels et 2.267.003, soit presque un cinquième, se qualifient comme professionnels, techniciens et travailleurs assimilés. Ils sont la source du travail, la source de toute valeur et richesse. C’est à nous d’utiliser leurs pouvoirs créateurs pour développer le pays, ou de les enterrer dans des zones spéciales où ne s’appliqueront ni les lois ni les tribunaux vénézuéliens, ni les droits du travail ni les droits syndicaux, exploités par des transnationales qui s’empareront de nos ressources sans payer d’impôts.

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Le Venezuela n’est pas en faillite : ce sont les puissances qui sont en faillite, elles qui ne peuvent pas survivre sans nos ressources, ni nous les enlever par la force brute, car cela déclencherait un conflit mondial aux conséquences incalculables. Si les bombes ne pleuvent pas sur notre pays, c’est en raison d’un équilibre tendu des menaces entre blocs géopolitiques où se joue l’hégémonie mondiale. Avec une maladresse brutale, le bloc dirigé par les États-Unis, au lieu de parvenir à un accord raisonnable, judicieux et équitable avec le Venezuela, a choisi une politique de confrontation qui ne peut que creuser les distances et les conflits sans solution possible par la force directe, obligeant notre pays à renforcer ses liens avec des blocs concurrents.

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Ainsi, les États-Unis ont fait bouger leurs alliances internationales en vain, n’obtenant ni l’isolement diplomatique du Venezuela, ni son expulsion des Nations unies, ni une action décisive ou une condamnation de la communauté internationale à son encontre. Ils ont parrainé un gouvernement fantoche, sans autre résultat qu’une succession de larcins et de détournements de fonds qui ont discrédité à la fois les commanditaires et les parrainés. Ils ont poussé leurs alliés militaires à soutenir des attaques ratées, des infiltrations désordonnées, des violences, des invasions farfelues – des politiques qui n’ont pas réussi, et qui ne semblent pas devoir s’intensifier, étant donné la situation interne délicate de la Colombie, dont le gouvernement lutte pour sa propre survie.

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Le blocus et les embargos sur les avoirs vénézuéliens à l’étranger ne sont rien d’autre qu’un aveu flagrant de l’échec de toutes les politiques d’agression directe et, comme elles, obligent le Venezuela à se rapprocher toujours plus du groupe dirigé par la Chine, à accroître ses relations commerciales et sa dette publique avec elle. La richesse du Venezuela est suffisante et excédentaire pour plus que rembourser toute dette sans nous livrer à qui que ce soit. La seule certitude est que plus les mesures coercitives du pouvoir du Nord dureront, plus nous nous en éloignerons. Dans cette confrontation, il nous appartient d’être fidèles à un équilibre que nous avons tous le pouvoir de faire pencher en notre faveur.

Source : https://ultimasnoticias.com.ve/noticias/opinion/venezuela-no-esta-en-quiebra-luis-britto-garcia/

Traduction : Thierry Deronne

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Le Président Maduro présente la « Loi Anti-blocus » à l’Assemblée Constituante

Le président vénézuélien Nicolás Maduro a présenté ce mardi à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) le projet de loi constitutionnelle anti-blocus pour le développement national et pour la garantie des droits du peuple vénézuélien, compte tenu des menaces d’intervention militaire et de l’intensification du blocus économique, financier et commercial imposé par les États-Unis et leurs alliés occidentaux. L’activité s’est déroulée au Palais législatif fédéral, en présence des cabinets exécutif et ministériel, ainsi que d’une partie du corps diplomatique résidant au Venezuela.

Ce projet de loi permettra de « doter l’État vénézuélien des outils institutionnels, juridiques et de gestion pour faire face et surmonter l’agression la plus perverse, la plus répandue et la plus brutale que notre Patrie ait subie en 200 ans de vie républicaine. Le président a demandé que ce projet de loi soit débattu par le peuple vénézuélien afin de « partager l’information, de le sensibiliser, mais aussi de renforcer l’avenir et d’expliquer beaucoup de choses qui avaient dû être tues« .

Maduro a souligné que le blocus économique, financier et commercial imposé par les États-Unis fait partie d’une doctrine de la nation américaine visant à générer un changement de régime dans le pays, et en installer un qui réponde à ses intérêts.

Il a cité des déclarations officielles du Département d’État états-unien : « La campagne de pression contre le Venezuela fonctionne. Les sanctions financières que nous avons imposées ont contraint le Venezuela à faire défaut et nous assistons à un effondrement économique total dans ce pays. Ainsi, notre politique fonctionne. Notre stratégie fonctionne et nous la maintiendrons. » Maduro a rappelé que cette citation « est l’aveu d’un crime international, d’un acte de sauvagerie économique visant à détruire un peuple, l’aveu d’un crime contre l’humanité. »

Il a expliqué les étapes successives des « sanctions » (mesures coercitives unilatérales):

  • Persécution financière pour étouffer le pays économiquement
  • Opérations politico-juridiques dans les tribunaux étrangers afin de déposséder le pays de ses avoirs
  • Embargo économique sur le pétrole et les produits vénézuéliens
  • Sabotage interne, pour provoquer la destruction des équipements et appareil industriel de la PDVSA, la compagnie publique du pétrole.

Maduro a indiqué que les mesures appliquées contre le Venezuela pendant la période de six ans entre 2014 et 2019, ont provoqué une baisse de 99% des recettes en devises. « Pour chaque 100 dollars ou euros que le pays obtenait de la vente du pétrole en 2014, il obtient aujourd’hui moins d’un dollar. Nous sommes passés de 56 milliards de dollars à moins de 400 millions de dollars sur 2019″.

Maduro a donné des chiffres : En 6 ans, le pays a perdu 99% de ses revenus pétroliers à cause du blocus

Le président vénézuélien a souligné que grâce au système des missions et des grandes missions sociales et à la conscience et à la résistance du peuple vénézuélien, les conséquences du blocus ont été surmontées. Il a également déclaré que la chute des revenus externes a été exacerbée en 2015, avec le « vol » de la société Citgo aux États-Unis.

Il a confirmé l’acte de piraterie contre des navires en provenance du Libéria, qui apportaient 3 millions de barils d’essence au Venezuela, illégalement expropriés par le gouvernement de Donald Trump et dont la marchandise a été mise aux enchères sur le marché étranger, alors qu’elle avait été payée par le Venezuela. Toutefois, il a indiqué que de bonnes nouvelles pour le Venezuela seront annoncées ce mercredi.

Nicolas Maduro a demandé de ne pas se faire d’illusions au sujet des élections états-uniennes. « Nous devons nous lever et être prêts à tout pour défendre le Venezuela contre l’empire états-unien. Si Trump gagne, nous l’affronterons et le vaincrons ! Et si Biden gagne, aussi ! » Le président a indiqué que, si l’un d’entre eux souhaite revoir la politique menée à l’encontre du Venezuela et veut engager des relations respectueuses avec ce pays, il est disposé à le recevoir à bras ouverts à renouer le dialogue. « Mais qu’ils sachent qu’ici ils trouveront des hommes et des femmes dignes« .

Qu’est-ce que la loi anti-blocus ?

Il s’agit d’une réponse de l’État dans son ensemble, qui, à travers un cadre juridique spécial et temporaire, « permettra à l’État, par une gestion efficace, de protéger nos actifs internes et externes contre la menace de confiscation, de vol et de pillage par des gouvernements étrangers et des entreprises alignées sur le blocus« .

Loi anti-blocage au Venezuela : Maduro explique en 6 minutes les mesures qui seront mises en œuvre:

La loi vise à renforcer l’administration publique et à améliorer les revenus de la nation. Elle créera des incitations pour stimuler l’activité économique interne et des partenariats productifs externes qui favorisent le développement national. Maduro propose de conclure des alliances avec des secteurs productifs et des entreprises à l’intérieur et à l’extérieur du Venezuela, afin de développer des secteurs économiques et des entreprises dans des domaines stratégiques, tels que les hydrocarbures, l’agriculture, les services, etc. Le revenu national sera amélioré en assouplissant la participation de l’État dans les coentreprises, ainsi qu’en gérant les actifs et les passifs de l’État afin d’accroître le revenu de la nation.

Des incitations fiscales et de travail seront créées et la stabilité juridique sera renforcée pour le développement des secteurs et des zones de production, et l’utilisation du pétrole et d’autres crypto-monnaies dans le commerce intérieur et extérieur sera améliorée, et toutes les crypto-monnaies du monde pourront être utilisées pour le commerce intérieur et extérieur.

La loi réaffirmera le décret d’interdiction de licenciement pour tou(te)s les travailleur(se)s et la pleine jouissance des droits sociaux. Les nouveaux revenus obtenus dans le pays serviront à renforcer le revenu réel des travailleurs, et les politiques de récupération progressive du salaire, à renforcer le réseau et les politiques de protection sociale de l’État et ses priorités telles que l’alimentation et la santé.

Les revenus extraordinaires générés par les partenariats productifs seront obligatoirement investis dans des programmes tels que le Comité Local d’approvisionnement et de Production (CLAP), la protection des enfants, des adolescents, des mères, de tous les secteurs vulnérables, l’amélioration des services publics, l’eau, l’électricité, le gaz, les télécommunications, les transports, entre autres. Cette loi et ses mécanismes resteront en vigueur exceptionnellement tant que le blocus durera ou jusqu’à ce que les effets des sanctions et des menaces sur l’économie cessent.

Le président de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC), Diosdado Cabello, a affirmé que « le projet de loi anti-blocage est une alternative pour le peuple pour faire face aux agressions impériales, raison pour laquelle le pouvoir plénipotentiaire s’est déclaré en état d’urgence réglementaire pour la révision, la diffusion et l’approbation de ce projet dans les plus brefs délais. Ce projet de loi contient tout ce qui est nécessaire, non seulement pour faire face à ce dernier trimestre, mais aussi aux années à venir. Dès aujourd’hui une Commission mixte sera formée, composée de la Commission de l’économie, de la Commission constitutionnelle, de la Commission de la participation citoyenne, de la Commission des travailleurs et de la Commission de la sécurité et de la défense, pour approuver cette loi dans les prochains jours »

Texte : AVN et Alba Ciudad

Traduction : Thierry Deronne

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La Grande Interview : Rafael Correa converse avec Nicolás Maduro (RT France)

Pour cette édition exceptionnelle de « Conversation avec Correa« , l’ex-président équatorien voyage à Caracas afin d’évoquer avec le président Nicolás Maduro les mythes et les réalités du Venezuela actuel. Les deux chefs d’Etat abordent la question de l’intensification de la manipulation des médias qui va de pair avec l’accroissement des sanctions états-uniennes, la place de l’individu dans l’Histoire ainsi que les récents développements politiques de la révolution bolivarienne.

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Le sucre vénézuélien et une politique stratégique à la frontière avec la Colombie

Une sucrerie emblématique du Venezuela a rouvert ses portes dans l’un des points les plus critiques de la frontière colombienne. À l’intérieur, 300 employés travaillent, dont un tiers sont des prisonniers. Spoutnik était présent lors de l’inauguration et raconte l’histoire d’un territoire marqué par la contrebande et le paramilitarisme. 

« Ce sont les actions qui constituent la patrie« , a déclaré Iris Varela, ministre du Pouvoir populaire du Service pénitentiaire. On entend le sifflet – qui ressemble à celui d’un bateau qui est prêt à naviguer – qui indique que la sucrerie a rouvert ses portes après deux ans d’arrêt. On voit les casques des travailleurs, les bleus de travail, des personnes privées de liberté – en jaune de bas en haut -, l’enthousiasme et les drapeaux tricolores du Venezuela.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Centrale sucrière à Azureña, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Il s’agit désormais de l’Azureña, le sucre raffiné produit à Ureña, dans l’État de Táchira, à moins de 500 mètres de la Colombie et de la ville de Cúcuta. Un site qui, il y a quelques mois, était l’épicentre de l’actualité internationale : c’est un pont par lequel, le 23 février, une entrée en force a été tentée sur le territoire vénézuélien  . Ce jour-là aurait dû être celui qui ouvrirait la voie à l’éviction du président vénézuélien Nicolás Maduro.

La décision de remettre en marche la centrale sucrière a été prise l’an dernier. C’est un site emblématique pour le peuple : ouverte en 1954, l’usine est passée des mains de l’Etat à celles du privé, puis de nouveau à celles de l’Etat, jusqu’à ce qu’elle commence à péricliter pour finalement fermer ses portes.

« L’État s’est dégagé en la confiant au secteur privé, ce qui a entraîné une baisse de la production. Il a ensuite voulu la rescaper, mais elle avait subi des dommages importants sans qu’il y ait eu suffisamment d’investissements », explique Varela. La ministre est originare de la région. Elle a fait partie du noyau fondateur du mouvement politique qui a conduit à la victoire de Hugo Chavez à la présidence du pays, en 1998.

La reprise de l’usine avait plusieurs objectifs : augmenter la production nationale, encourager la croissance des champs de canne à sucre, créer des emplois et remporter une victoire dans la zone frontalière.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. La ministre du Service pénitentiaire, Iris Varela, à l’intérieur de la centrale sucrière, en conservation avec le travailleur Virginio Prada, à Ureña, dans l’État de Táchira, au Venezuela

Faire cela à Ureña est particulièrement difficile, cette frontière étant un centre nerveux du siège économique international subi par le Venezuela. La guerre est ici vécue quotidiennement, entretenue par les actions des contrebandiers et des paramilitaires.

Prisonniers et capitalistes

La ministre insiste sur le fait que la « volonté politique » est un facteur déterminant, par opposition à l’idée répandue selon laquelle tout se résout « en piochant dans la bourse », c’est-à-dire avec de l’argent. C’est cette volonté qui est à l’origine du projet de réactivation de l’usine, à quoi s’ajoute celle de recourir à ce que la ministre appelle « un trésor », à savoir la main-d’œuvre pénitentiaire.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Cérémonie d’ouverture de l’usine en présence de la ministre Iris Varela et du représentant de l’État, Táchira Freddy Bernal, Ureña, État de Táchira (Venezuela)

Selon elle, « il y a, au sein de cette population, des personnes qualifiées, des ingénieurs, des architectes, des médecins, des avocats ainsi que des personnes qui n’ont aucune qualification. Si on met en place les conditions matérielles pour les former, on peut tirer parti de leur potentiel, encore largement inexploré ».

C’est dans cet esprit qu’elle a visité l’usine avec Ricardo Gallo, un ingénieur en mécanique faisant partie des détenus. La ministre lui a « tendu la perche », en lui demandant de mettre la main à la pâte en remettant en marche les machines et de faire fonctionner ce qui est l’emblème central d’Ureña et de la région.

« Nous sommes entrés dans la centrale, nous avons évalué la situation : la centrale était en piêtre état. Après trois ans d’interruption de l’activité, elle n’était plus opérationnelle. Il fallait remettre en marche des équipements longtemps arrêtés, ayant subi l’usure du temps depuis la date de leur mise en place, en 1954″, explique Gallo, habillé à présent d’un blue jeans et d’une chemise d’une couleur autre que le jaune, qui sert à désigner les détenus.

Tout y était : la volonté politique de la ministre, le travail fourni par des personnes qualifiées détenues, par d’autres en apprentissage, par d’anciens ouvriers de la centrale, qui y sont revenus. Tout, sauf le capital.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Bureau administratif de la centrale sucrière, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Iris Varela a alors établi une alliance avec un entrepreneur privé qui a fourni l’investissement nécessaire. Ce n’est pas la première fois qu’elle le faisait : le ministère des Services pénitentiaires a lancé d’autres expériences fructueuses de ce genre.

Sucre destiné à être raffiné, Ureña, État de Táchira, Venezuela © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

« Personne ne va investir sans s’attendre à récupérer sa mise et sans croire qu’elle est en de bonnes mains. Aucun entrepreneur du monde ne le fait. Ceux qui ont investi, ont vu leurs ressources croître », a-t-elle déclaré. La ministre met sur la table le débat sur les relations entre le chavisme et les hommes d’affaires :

« Il n’est pas vrai que nous persécutons les entreprises privées. Nous ne persécutons que les mafias politiques créées avec les ressources de l’Etat, qui veulent constituer des cartels, générer des monopoles », ajoute-t-elle. 

À son avis, si la volonté d’investir et de respecter les lois en vigueur existe, il y a un espace pour une collaboration commune, et nécessaire. Maduro a d’ailleurs insisté sur ce point ces dernières années.

Travail et contrebande

Virginio Prada a 61 ans. Il a commencé à travailler à la centrale sucrière en 1984. Il y a occupé plusieurs postes, il connaît les machines et les diverses facettes du processus de raffinage. La centrale fait partie de sa vie, une vie qu’il a dû réorganiser lorsque l’ activité y a cessé. Il est alors retourné chez lui au sein, dit-il, d’un groupe familial uni, où prévaut l’entraide.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Intérieur de la centrale sucrière, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Gallo a recommandé Prada, qui a rejoint d’autres anciens travailleurs de la centrale, décidés à affronter des tâches apparemment trop complexes pour eux. En plus des machines, ils devaient résoudre des problèmes critiques – par exemple, la production suffisante d’énergie électrique. Ils ont néanmoins réussi à installer une centrale électrique puis un turbogénérateur capable d’éclairer l’ensemble de Ureña, lui permettant de parvenir à l’autonomie électrique.

La centrale a cessé d’être une sorte de souvenir de temps meilleurs, pour devenir une réalité. Du moins en partie : le raffinage du sucre brut en sucre blanc, d’une capacité de 200 tonnes par jour, et l’emploi de 300 travailleurs, dont un tiers de détenus. Reste l’autre partie, le broyage de la canne à sucre, dont la mise en oeuvre sera la deuxième grande étape, décisive, pour la réactivation des producteurs de canne à sucre de la région.

L’un des plus grands défis à la frontière, un territoire où les principales difficultés vécues dans d’autres régions du pays se retrouvent de façon condensée, consiste à offrir des sources de travail formel avec un revenu qui permette de vivre. Car, pour le moment, l’économie informelle y prédomine, avec la contrebande qui s’articule autour du paramilitarisme : des produits tels que l’essence, la viande, le fromage sont vendus à la Colombie alors que d’autres, qui y sont moins chers, sont importés.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Intérieur de la centrale sucrière, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Les sommes en jeu sont élevées, en comparaison avec les salaires : la revente d’essence au détail, c’est-à-dire avec un seul véhicule, deux fois par semaine, peut générer un revenu de 200 dollars par mois. Pour cela, il suffit de remplir de carburant son réservoir puis de vendre son contenu de l’autre côté de la frontière. La contrebande d’essence est légale en Colombie, selon le gouvernement de l’ancien président colombien Álvaro Uribe. Cela fait partie de l’architecture du siège économique qui sape le Venezuela.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Zone de café pour les travailleurs de la sucrerie, Ureña, État de Táchira, Venezuela

Prada explique : « Ici, le jeune ne veut pas trop aller à l’université. À 17 ans, il se lance dans cette activité illégale et il la saisit comme la seule opportunité qu’il entrevoit : ‘je gagne vite fait mon argent’, pense-t-il, ». L’argent vient vite, les risques aussi : l’économie informelle n’offre aucune garantie. Prada a les codes de l’ouvrier formel, celui qui a grandi avec la sécurité médicale, un crédit pour sa maison, la retraite assurée. Tel est le désir, le rêve, que la centrale incarne.

© SPUTNIK / MARCO TERUGGI. Vue à partir de la centrale sucrière, Ureña, état de Táchira, Venezuela

La centrale électrique doit alors faire face à un ensemble de facteurs locaux, nationaux et internationaux dus au siège économique subi depuis plusieurs années et qui ont causé, ou ont exacerbé, des distorsions dans l’économie, avec la présence d’acteurs tels que les paramilitaires, avec lesquels le président autoproclamé Juan Guaidó et une partie de la droite vénézuélienne ont formé une alliance.

Un modèle

Gallo est ému aux larmes lorsqu’il bénéficie, avant la réouverture de l’usine, d’une mesure de confiance, qui consiste à mettre fin à son statut de détenu. Prada, de son côté, parcourt l’usine comme s’il était chez lui. Il connaît le bruit, les températures, tous les circuits ; il explique que la canne est un être vivant, « nous ne fabriquons pas du sucre, c’est la canne qui le fait, l’usine doit se spécialiser pour extraire tout le sucre que la canne a fabriqué et être efficace pour parvenir à la rentabilité « .

Varela se félicite d’avoir renforcé ainsi le front économique, politique et idéologique dans un endroit crucial du pays. La nuit de l’inauguration, un feu d’artifice a eu lieu, dont a profité la population de Ureña mais aussi celle de Cúcuta.

« Aucune ville ici ne sera autorisée à s’agenouiller », a déclaré la ministre. Elle a insisté sur les résultats qui peuvent être générés par l’alliance de la volonté politique de l’État, de ceux qui sont détenus, des travailleurs du secteur formel et du capital privé.  L’économie, le gouvernement et le chavisme ont besoin de résultats concrets, en association avec des victoires politiques, comme celle du 23 février à Ureña.

Marco Teruggi

Source: https://mundo.sputniknews.com/sociedad/201909301088837935-el-azucar-venezolano-y-una-politica-estrategica-en-la-frontera-con-colombia/

Traduction: Bernard Guerrien

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S’insurger en temps de guerre, par Pasqualina Curcio

L’économiste et universitaire vénézuélienne Pasqualina Curcio. Professeure titulaire (Université Simón Bolívar). Économiste (UCV). Master en Public Policies (IESA). Docteure en sciences politiques (USB).

Voyons en face la dimension de la guerre économique contre le peuple vénézuélien. Cela fait 7 ans que les monopoles transnationaux et nationaux nous font faire des files d’attente et courir d’un lieu à l’autre pour obtenir des biens vitaux (nourriture, médicaments et produits d’hygiène). Notre monnaie, le Bolivar, a été attaquée à hauteur de… 29.862.393.456 % : en 2012 le taux de change était de 8,69 BsF/US$, aujourd’hui les sites comme DolarToday, sans base économique, pures créations politiques et guerrières, marquent 2.595.042.000 BsF/US$ et produisent la hausse incessante des prix depuis 2013.

Cette guerre, sans précédent historique en raison de ses dimensions, a débuté en 1999 et s’est intensifiée en 2013. Le peuple vénézuélien n’a pas seulement résisté, il a choisi de s’insurger héroïquement. Un phénomène inexplicable pour Donald Trump et ses conseillers, au point que John Bolton a perdu son emploi.

Nous, les Vénézuéliens, avons fait quelque chose que l’impérialisme américain ne peut déchiffrer.

Les leçons de la guerre. Ceci est une lutte de classes : ce qui paraissait autrefois une rhétorique se vit aujourd’hui au jour le jour. Il est clair qu’il y lutte de classe quand, dans le circuit des marchés privés, la relation entre le salaire, le prix et le profit (telle qu’élaborée par Marx) devient une caricature. L’augmentation accélérée et disproportionnée des prix, conséquence de l’attaque sur la monnaie et de la logique du marché capitaliste, fait chuter le salaire réel, au point que le travailleur ne parvient pas à couvrir ses besoins matériels. L’ouvrier qui fait du pain et reçoit un salaire de 40.000 BsS/mois, soit un peu plus de 1.000 BsS/jour, ne peut même pas acquérir l’un des dizaines de pains qu’il fait cuire chaque jour. Le prix de chaque pain est de 10 000 BsS. La différence se situe au niveau du bénéfice.

Le mythe de l’inefficacité de l’État. Imaginez qu’en ces temps de guerre, nous n’ayons pas un système national de santé publique qui desserve 85 % de la population (au-delà des carences qui le caractérisent). Imaginez qu’il n’y ait pas de plan d’immunisation qui garantisse, de la part du public, une couverture vaccinale supérieure à 90 %.

Imaginons que la seule option soit d’acheter des vaccins pour nos enfants en dollars, comme on nous le demande chez les médecins du privé. En ces temps de guerre, où est donc le fameux secteur privé « efficace » ? Combien de personnes se rendent dans les cliniques privées et à quel prix, et quel est le montant couvert par les assureurs ? D’où proviennent les réponses apportées aux populations, du circuit public ou du circuit privé ?

Imaginons qu’il n’y ait pas d’écoles publiques, de lycées ni d’universités qui accueillent 90% de nos enfants et de nos jeunes et que ce soient les écoles privées et les universités privées qui, en ces temps de guerre, garantissent l’accès à l’éducation ? Poursuivons l’exercice de l’imagination et supposons qu’en ces temps de guerre, le programme d’alimentation scolaire n’existe pas. Imaginons Caracas sans métro. Imaginez des familles sans Comités Locaux d’Approvisionnement et Production.

En termes d’activité industrielle et commerciale, 98,71% et 99,87% appartiennent respectivement au secteur privé. Le secteur public ne produit pas de farine de maïs précuite, de riz, de pâtes, d’huile, d’huile, de margarine, de papier hygiénique, de dentifrice ou de médicaments; le circuit privé le fait, surtout les multinationales qui, dans le cadre de cette guerre, se plaignent depuis sept ans et exigent de l’État des devises étrangères bon marché afin de remplir leur responsabilité d’approvisionnement du peuple vénézuélien.

Dans ce scénario, qui sont les plus efficaces, l’État qui génère 98% des devises étrangères du pays ou les entreprises privées qui n’exportent même pas 2% de leur produits ? Le gouvernement qui fournit des services de santé et d’éducation à plus de 85% de la population, ou les grandes entreprises privées qui n’attendent que des devises étrangères bon marché ?

L’occasion en or : Ce n’est qu’en renforçant le circuit public, collectif, étatique et communal que nous vaincrons la guerre économique. Il est temps d’avancer dans la construction du socialisme bolivarien du XXIe siècle.

Tomber dans le piège monétariste et décapitaliser l’administration publique au motif que l’argent ne peut être émis parce qu’il est la cause de l’inflation revient à épouser la stratégie de l’ennemi. En temps de guerre, lorsque les salaires se détériorent à la suite d’attaques contre la monnaie, il est essentiel de renforcer le circuit public et communal. C’est la seule garantie d’accès à des biens vitaux de la part de la population et, ce faisant, nous construisons le socialisme du XXIe siècle. En 2003, face au lock-out général du lobby pétrolier, la stratégie de Chávez fut de fortifier le secteur public.

Imaginons cette guerre sans les missions sociales. Et c’est que nous sommes organisés ! Malgré toutes les tentatives de déstabilisation, de démoralisation et de démobilisation menées par l’impérialisme, le peuple vénézuélien s’insurge dans cette guerre d’une manière consciente et organisée. Sur le territoire, dans la commune, nous nous formons, nous informons, nous communiquons, nous apprenons, nous inventons, nous résolvons et nous mobilisons. Nous sommes organisés dans les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production, dans les unités de combat Bolívar Chávez, dans les milices, dans les conseils communaux, dans les conseils productifs ouvriers, dans les comités de santé, dans les missions, dans l’organisation nationale féminine UNaMujer, etc.

Les blessures de cette guerre sont profondes et aussi très douloureuses, mais le peuple vénézuélien a tout enduré et a résisté en s’insurgeant.

L’échec du modèle socialiste ? Les médias et les leaders d’opinion de droite disent que la cause de ce que nous, les Vénézuéliens, vivons aujourd’hui est l’échec du modèle socialiste. Échec pour qui ? Entre 1980 et 1998, dans le cadre du modèle capitaliste néolibéral, l’économie a progressé de 52% et l’extrême pauvreté de 132%. Entre 1999 et 2015, à partir de la révolution bolivarienne, l’économie a connu une croissance de 43% et la pauvreté a diminué de 56% malgré le siège, la guerre économique et le sabotage auxquels les Vénézuéliens sont confrontés depuis 1999. Le Venezuela reste le pays le moins inégalitaire d’Amérique latine.

Pasqualina Curcio

Source: http://www.ultimasnoticias.com.ve/noticias/economia/abre-brecha-insurgiendo-en-tiempos-de-guerra/

Traduction: Thierry Deronne

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