Le peuple sait toujours pourquoi il chante

golpe-11C’est la fin de la saison des pluies au Venezuela. Il pleut presque tous les jours, en général vers quatre heures de l’après-midi. Il tombe ce qu’on appelle un tonneau, un dense courant d’eau, les trombes rendent sourd, et dans cette chute d’eau il y a un peu d’air, comme la pluie décrite par Vladimir Maïakovski lors de son séjour à Cuba. Chaque fois que cela arrive et que je suis à la maison la chienne devient folle, les chambres, la cuisine et la salle à manger suintent, nous nous répartissons les seaux stratégiquement, et il semble même faire froid. Je profite de ces après-midis pour écrire un peu et m’interroger : que dire que je n’ai pas dit encore ? Comment aborder sous un angle nouveau une réalité aussi complexe que le processus vénézuélien ? Il est indomptable, personne ne sait la vérité de la révolution. C’est pour cela qu’on écrit autant.

Aujourd’hui est une de ces après-midis. Je suis encore á Caracas, avec la sensation qui reste du coup d’État démonté. Il n’y a plus de soubresauts politiques – le peu qui reste ressemble plus à un aboiement lointain, pathétique – c’est depuis l’économie que la bataille a repris. Du lieu exact où nous sommes faibles, structurellement faibles, d’où on voit les coutures du chavisme – on voit même les os. Là où il y a moins d’épique, mais des négociations à huis-clos, des clauses en petits caractères. Il faut tailler si fin le crayon que l’économie s’éloigne des maisons communes pour devenir le monopole des experts, une régression dans ce processus. Il faut s’asseoir pour lire, chercher les pages de moindre rhétorique politique et de plus de donnés économiques, comprendre ce qui se passe dans le domaine de la production, de l’importation, des finances, des surprix, des maisons de change, etc. Le Che demanda à être Ministre de l’Economie et de l’Industrie à Cuba, me rappela un jour Vicente Zito Lema, en parlant du Venezuela et de l’importance de l’économie dans tout processus de transformation. La relation entre infrastructure et superstructure n’est pas linéaire mais les retards peuvent coûter cher.

C’est une évidence, à ce stade du déploiement de la contre-révolution, que le volet le plus efficace et le plus criminel de son plan a été l’attaque économique. De même que depuis la direction on n’a pas pu apporter de réponse, au-delà de parades tactiques – importantes comme toute parade, mais insuffisantes. Cette sphère a pénétré les autres : la psychologique, la morale, la politique, l’idéologique, répandant un poison qui sape l’accumulation de forces chavistes à la base. L’attaque a visé à désarticuler le lien entre la direction et le chavisme de la rue, à susciter une destruction prolongée qui ouvre un abîme entre la réalité matérielle et la conscience populaire. Ils ont réussi en partie. Cette partie qu’ils ont démontée, cependant, ne suffit pas : il existe 35% de chavisme dur dans le pays, qui ne cède pas sous la marée des coups. Le politique est fort : il a résisté aux effondrements matériels.

Il n’y a pas de majorité comme à d’autres époques. La retrouver est un des défis principaux qui passe par la politique de la communication et centralement par l’économie – il n’y aura pas de mot qui prenne l’envol s’il ne reste proche de la réalité matérielle. Le quotidien doit cesser d’être incertitude, une impuissance face aux chiffres de prix et de dollars qui font de tout calcul futur un exercice de violence. La droite a développé une grande adresse dans cet exercice, elle nous place sur son terrain, et nous y sommes perdants. Elle l’a prouvé une fois le Coup d’État dégonflé : un dialogue se noue pour éteindre l’imminente confrontation, mais le bal de la spéculation reprend aussitôt. Le jour même où débutait la négociation nationale entre les deux parties, le dollar parallèle grimpa de 1417 à 1501 bolivars, et c’était un dimanche, journée sans activité boursière. En un mois et demi le dollar a monté de 1.000 à 2.000 bolivars. Après trois ans de guerre on continue à jouer au ballon économique.

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– Pourquoi ne nationalisez-vous pas certaines importations ? demandent des compagnons qui passent par le Venezuela. Ce ne serait pas une mesure socialiste mais une décision qui découle de l’analyse du circuit décrit dans de nombreux articles : les grands entrepreneurs obtiennent les dollars préférentiels délivrés par l’État – 10 bolivars pour 1 dollar dans 80% des cas – surfacturent ce qu’ils importent, accaparent et montent des réseaux de distribution parallèle pour fournir le marché parallèle avec des prix de vente liés au dollar en noir. En d’autres mots ils captent les dollars que génère l’État à travers le pétrole, importent, ne produisent pas et tirent les fils des pénuries. Ils font pression sur la population, les moyens entrepreneurs, la vie quotidienne. Pourquoi, face au parasitisme structurel de cette bourgeoisie l’État ne prend-il pas le contrôle de certaines importations stratégiques ? Ce serait une manière de contrôler la principale source d’attaques dans la plus complexe période de la révolution, á quelques mois du début d’une nouvelle course électorale.

Les analyses politiques sont souvent un mélange d’informations de plusieurs sources, de points de vue théoriques, de comparaisons historiques, de désir, de conversations, d’analyse, d’intuition et de quelques choses de plus, bien sûr. Bref, pour ma part, j’ai une hypothèse. Dans ce cas l’irrésolution face au nœud gordien tient à la complexité même de la direction du chavisme. Ce n’est pas dans les bases qu’il faut chercher la réponse sur ce point précis mais parmi ceux qui ont tenu les fils de la politique économique, ce qui n’est pas non plus la totalité de la direction. Il y a deux luttes en haut : certains veulent sortir du labyrinthe avec des mesures néo-libérales soutenant des politiques sociales – certains dirigeants l’ont déjà écrit. D’autres sont partie du commerce des importations, de manière directe avec des entreprises d’importation ou à travers des pourcentages. On trouve aussi des compagnons qui voient une issue par la gauche – c’est-à-dire chaviste – sans corrélation suffisante pour impulser cette voie.

On pourrait dire qu’une telle mesure de nationalisation n’est pas nécessaire en réalité. Ce dont il s’agit est de réguler ce qui existe déjà : le problème ne serait pas l’architecture d’importations mais le manque de contrôle sur celle-ci. Ce problème présente une autre complexité : l’exercice de l’autorité traverse un moment d’incertitude. Qui inspecte/surveille qui ? Qui en possède la capacité ? Un problème qui touche inexorablement à celui de la corruption, cette eau qui oxyde l’indispensable force morale. Les pieds d’argile. La corruption s’unit à la politique : les révolutions ont des traîtres, des opportunistes, des infiltrés, qui face à une possible défaite – comme celle qu’on a vécue cette année – sortent les canots de sauvetage pour prendre la fuite. Comment combattre cela ?

Je pourrais donner d’autres exemples, comme celui de la dette extérieure ou du comportement face au dollar parallèle. Des décisions macro-économiques aux mains de la direction. Les articles ne servent pas à grand-chose : il faut construire raison et force. Par le haut et par le bas. Et se regarder dans la glace pour se demander, que fais-je pour que le futur ressemble à ce que je souhaite ?

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vicent-chanza-11Dans le fossé entre économie et conscience populaire jouent des facteurs subjectifs, culturels, des possibilités réelles. Par exemple, qu’’y a –t-il hors du chavisme ? Un abîme. Peut-on pousser une majorité à voter pour l’abîme ? C’est ce que tente la droite qui cherche à conquérir par le désespoir le vote des pauvres. Pour comprendre jusqu’où on résiste il faut se submerger, là où est le thermomètre populaire. C’est lui qui explique pourquoi les appels au pillage n’ont pas eu de réponse, pourquoi les rues restent pleines de chavisme quand l’appel au coup d’État s’élève comme une inondation prête à crever. Certains diront que ceux qui vont y vont par obligation, un argument disséminé au Venezuela et en Argentine pour masquer le mépris historique envers le peuple. Cet argument comme celui de dire que la révolution n’a été possible que grâce au pétrole, est un regard qui n’appartient pas qu’à la droite.

Les profondeurs sont complexes. Il existe un tissu de mouvements sociaux, de partis hors du Parti Socialiste Uni du Venezuela, et un univers étendu d’organisations populaires présent sur tout le territoire avec une force majeure dans certaines régions – les llanos, par exemple : une force organisée que peu de processus politiques sur le continent possède. La limite est que la majeure partie de ces expressions sont locales et sectorielles, elles sont nées ainsi et ne se projettent pas – à quelques exceptions près – au-delà. Et la rénovation á l’intérieur de la révolution devrait venir de ces eaux-là. C’est ici que se construisent des leaderships authentiques, des processus de production autogestionnaire, etc. Le chavisme a besoin que cet acteur se transforme en sujet protagonique, dispute le pouvoir, se déploie au-delà de ses limites.

Ce sont quelques éléments pour comprendre la complexité du processus, son labyrinthe, lire ce qu’il y a entre la pluie, ce que laisse chaque nouvelle tempête, comme une sorte de bilan sur bilan. C’est pourquoi j’aime passer ces après-midi sous les trombes d’eau, quand j’ai le temps. Je peux lire, écrire, regarder des photos, me rappeler que depuis que je vis dans ce pays le peuple a toujours chanté. Et il n’est pas fou. Il sait pourquoi il chante.

Texte : Marco Teruggi
Photos : Vicent Chanza
Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2016/11/21/el-pueblo-sabe-siempre-por-que-canta/

Traduction : Thierry Deronne

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Budget 2017 : l’offensive chaviste…

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Nicolas Maduro lors de la marche populaire du 26 octobre 2016 à Caracas: une image et un son interdits dans les médias internationaux…

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Les médias-système recommencent à s’exciter sur le Venezuela… Vieilles ficelles : montrer les manifestations de la droite sans montrer les marches populaires qui défendent la révolution bolivarienne. Parler de crise humanitaire alors même que de nombreux produits reparaissent peu à peu dans tout le pays. Occulter le fait que face à la guerre d’un secteur privé jusqu’ici quasi monopolistique, le gouvernement a construit un vaste système public de production, commercialisation et distribution alimentaires qui commence à porter ses fruits.

Le budget très social de 2017 ayant été rejeté d’emblée par la droite – majoritaire à l’Assemblée Nationale – le président vénézuélien l’a soumis au Tribunal Suprême de Justice qui l’a validé. Explication par William Serafino de Misión Verdad.

Ce qu’on ne dit pas sur le budget…

  • Le calcul des ressources générées par l’exportation de produits pétroliers sur la base du prix international de 30 dollars le baril, ne garantit pas seulement la capacité de l’Etat vénézuélien de couvrir une part importante des dépenses (malgré un -toujours possible- scénario de contraction des prix sur le marché énergétique mondial à court ou moyen terme). Il permet aussi d’avoir une marge suffisante dans le cas contraire d’une stabilisation des prix au-dessus de 50 dollars le baril en 2017; c’est d’ailleurs ce que projettent les ministres de l’énergie de pays comme l’Iran et la Russie pour leur propre budget. Le gouvernement bolivarien a établi un budget permettant d’assurer, dans la pire des hypothèses, les services publics tels que la santé, l’éducation, le paiement des salaires et des pensions ainsi que les investissements sociaux ou  en infrastructures.
  • L’investissement dans les programmes sociaux équivaut à 73,6% du budget 2017 alors qu’il n’était que de 42% en 2016 ; à titre de comparaison, un pays comme l’Espagne, érigé en modèle de planification, ne consacre que 0,65% de son budget à l’Education, 1,11% à la Santé, 4,73% aux services publics et 0,5% aux services sociaux. On constate la même tendance pour des pays considérés comme des modèles en Amérique latine : la Colombie et le Mexique. Selon des sources autorisées, en 2015, si l’on s’en tient au domaine de l’Education, l’Etat colombien n’y avait consacré que 10% de l’ensemble de son budget ; et le Mexique a réduit les dépenses de 5 milliards 697 millions de pesos soit d’environ 9%, tout en supprimant  au passage 14 programmes scolaires. Décidément, le néo-libéralisme ne paie pas…
  • Le point névralgique du budget 2017 de la Nation repose sur l’indépendance des ressources pétrolières pour pouvoir se financer. 83% sera assuré par le recouvrement interne du SENIAT (service de perception des impôts) et les 17% restant par la vente internationale du pétrole, à quoi s’ajouteront à hauteur de 11,9% du budget total les dividendes produits par les entreprises et les banques d’Etat. Les services publics et les programmes sociaux ainsi que l’augmentation de 413% de la dotation constitutionnelle aux mairies et aux gouverneurs seront maintenus grâce à l’activité économique interne à laquelle sera appliquée l’augmentation des taux de recouvrement impositif (ISRL, impôt sur le luxe, droits d’importation, etc…) ; cette dernière procède du paquet de lois organiques lancé par le président Maduro au début de cette année et vise à taxer davantage les grands patrons et autres riches contribuables.

Les tendances suicidaires de la droite vénézuélienne.

Au-delà de l’économie il y a les facteurs politiques. Ce sont les plus importants car ils dessinent les traits et les caractéristiques du conflit actuel au Venezuela.

La MUD (coordination de la droite), qui engage de grands groupes économiques nationaux ou internationaux  par les discours qu’elle émet  -ou omet-  depuis l’Assemblée Nationale, se frottait les mains à l’idée de paralyser l’Etat par un refus d’approuver et d’appliquer le budget 2017.

Elle ne pensait pas en termes d’ « infaisabilité technique » sur le plan économique, mais en termes de gain politique : arriver à  imposer politiquement au chavisme son propre agenda et son propre rythme.

Mais elle s’est elle-même mise entre le mur et l’épée. Elle a passé outre les normes du Tribunal Suprême de Justice (TSJ) et a autoproclamé une majorité qualifiée de 112 députés malgré la fraude électorale avérée dans l’état d’Amazonas le 6 décembre dernier. La décision des députés chavistes de solliciter l’arbitrage du  TSJ est une façon de refuser les fraudes de la droite.

Cette droite parlementaire invoque l’ « illégalité » de la présentation du budget de la Nation 2017 devant le TSJ, veut juger Nicolas Maduro et le TSJ, et argue du fait que la décision « viole » plusieurs articles de la Constitution. L’ironie étant qu’en 10 mois elle s’est déjà bien chargée de violenter chaque règle légale du jeu juridique, économique et politique.

Au-delà du budget : la capacité politique du chavisme.

Derrière le budget 2017 de la Nation et au-delà des aspects stratégiques commentés ci-dessus, il y a une signification politique globale qui ne peut se réduire à des considérations techniques et encore moins économique.

L’Etat de droit et ses institutions représentatives traditionnelles entrent en crise. Ce processus a débuté au Venezuela en 1989 et n’a jamais cessé depuis. Mais ce n’est pas un symptôme local ; cette crise politique est globale.

Pour preuve les coups d’Etat au Honduras, au Paraguay ou plus récemment au Brésil où les parlements ont été instrumentalisés afin de procéder à un changement rapide de régime et au démantèlement de l’Etat au service des grandes multinationales. Ou encore, en Colombie, un Alvaro Uribe Velez brisant le consensus des élites politiques et financières en imposant le NON au référendum sur les accords de paix avec la guérilla des FARC, via ses puissants lobbies médiatiques et ses réseaux paramilitaires.

Si le chavisme perdure au pouvoir c’est bien parce qu’il a su tirer les leçons des expériences récentes de coups d’état parlementaires. Le pouvoir est une question de rapports de forces, pas d’ « équilibre des pouvoirs ». Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir toutes les tentatives  de sanctionner le Venezuela dans le cadre de l’OEA, la politique systématique de sabotage financier contre le pays, le soutien au décret Obama, l’asphyxie économique appliquée par Fedecamaras et ses acolytes.

Ce sont les mêmes, avec un tel passif,  qui exigent maintenant que le chavisme leur soumette sur plateau d’argent la décision d’approuver ou non le budget 2017 de la Nation,  ou qui refusent de reconnaître une décision de justice invalidant la collecte de signatures pour fraude massive de l’opposition. Allez raconter ça à une autre Dilma !

Dans cette course effrénée contre la montre, où la droite n’a pas su capitaliser sa victoire aux législatives de décembre 2015 et voit avec effroi une possible sortie de la crise économique, le chavisme a pris un temps d’avance.

Texte : William Serafino

Traduction : Jean-Claude Soubiès

Source: http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/presupuesto-2017-ofensiva-chavista-y-los-alaridos-de-la-legalidad-burguesa

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Au Venezuela, la bataille pour récupérer le revenu des familles

P1270659La conjoncture économique vénézuélienne a entraîné de grandes inflexions qu’on ne peut nier ni occulter. Si on considère la guerre économique comme en faisant partie, toute guerre a ses victimes et, pour de nombreuses familles vénézuéliennes, la victime majeure est le revenu réel, le pouvoir d’achat familial.

Cela fait déjà trois ans que les systèmes et sous-systèmes d’approvisionnement et de prix sont soumis à un chaos programmé et télécommandé. L’usure résultant des facteurs industriels et de distribution produit ses effets et l’on constate un profond impact dans un contexte économique où les délits d’accaparement s’imposent et où la spéculation ronge de façon accélérée le revenu familial. La situation s’aggrave du fait de la chute des cours du pétrole, en raison de l’étroite interrelation entre des facteurs industriels et la rente en devises. Avec les cours du pétrole actuellement bas, l’Etat a moins de ressources pour procéder à des importations et soutenir l’économie.

Dans le cadre de l’Agenda économique bolivarien, cette conjoncture appelle une restructuration du modèle économique. De façon pragmatique, des stratégies sont mises en œuvre pour réorienter l’ensemble de l’économie, en créant de nouveaux espaces de gouvernance, en procédant à des ajustements et en centrant les efforts sur la résorption des déséquilibres. En théorie, le second semestre 2016 pourrait être plus favorable sur le plan économique que le premier en termes d’approvisionnement mais à ce jour l’impact de la baisse réelle du pouvoir d’achat est réel. Il est tellement profond qu’il importe avant tout de l’examiner rigoureusement et sans tabou. Il est plus important à l’heure actuelle d’en analyser les mécanismes afin de contenir la chute du revenu réel et de créer les conditions élémentaires de sa récupération.

On nous a « mexicanisé » l’économie

Je me permets de vous relater une anecdote personnelle. J’étais il y a peu à Mexico dans le cadre d’un événement politique et académique pour expliquer des aspects de la situation économique et politique du Venezuela. J’ai essayé de comprendre comment les choses fonctionnent là-bas, je me suis empressé d’interroger de nombreux mexicains sur des aspects quotidiens de l’économie, dans un pays où les étals sont bien fournis, ce qui suppose que « tout va bien ». J’ai fait ensuite des comparaisons et des rapprochements.

Depuis le réajustement du premier mai dernier, le salaire minimum vénézuélien est de 15 051 Bolivars, à quoi on ajoute les bons d’alimentation dont le montant est estimé à 18 585 Bolivars, cela fait un total de 33 636 Bolivars. A Mexico le salaire de base (sans aucun autre apport) est de 2 100 pesos. J’ai alors interrogé les gens sur les dépenses de base des familles et l’on m’a répondu que « personne ne peut vivre avec le salaire minimum » ; je me suis dit que « c’est la même chose au Venezuela » ; mais si on va dans les détails, j’ai appris que faire le plein d’essence peut coûter 1 000 pesos (soit presque 50% du salaire minimum), le coût de l’électricité dans une résidence familiale peut aller jusqu’à 400 pesos (20% du salaire minimum), le gaz domestique mensuel 300 pesos (15% du salaire minimum), la facture mensuelle d’eau 250 pesos (12,5%), ceci sans compter les dépenses de loyer qui sont différentes selon les endroits (cette donnée est importante dans la mesure où une très forte proportion de mexicains sont locataires). Au Venezuela, si ont fait la comparaison le plein d’essence, soit 400 Bolivars, représente 1,3%du salaire minimum, l’électricité à 600 Bolivars, c’est 2% du salaire minimum, l’eau avec 150 Bolivars 0,5% du salaire minimum et le gaz domestique 0,3% soit environ 100 Bolivars.

En  voyant les différences exorbitantes entre les dépenses basiques des mexicains et des vénézuéliens, j’ai demandé alors ce qui était le plus cher pour la majorité des familles mexicaines. Je m’attendais à ce qu’ils me disent que c’était les dépenses courantes. Non : « c’est l’alimentation » m’entendis-je répondre. Pour sûr l’économie vénézuélienne est dans une passe difficile, mais je me suis demandé « bon sang comment font-ils dans ce Mexique où ils « «vont bien » » ; la réponse fut que personne ne vit avec le salaire minimum et qu’il est normal que beaucoup de mexicains aient 2 emplois, salariés, indépendants ou informels. Il y en a même qui travaillent le week-end inclus pour couvrir les dépenses courantes et ça c’est habituel là-bas.

Dans le domaine de l’alimentation au moins, on nous a « mexicanisé l’existence…

Faisons des mises au point importantes. Quand on parle de service public et de sa relation au pouvoir d’achat des familles, il faut souligner qu’en raison de la propriété publique de ces services et  la nature socialiste de notre gouvernement, l’Etat vénézuélien ne nous  ponctionne même pas 4% du salaire minimum. Ce n’est pas le cas du Mexique. Mais indubitablement la crise du pouvoir d’achat des vénézuéliens touche le domaine de l’alimentation. Dans ce domaine au moins, ils nous ont « mexicanisé » l’existence… Le rude changement dans les systèmes de fixation des prix a conduit l’économie des familles vénézuéliennes à des situations similaires à celles de familles mexicaines, colombiennes et de l’Argentine de Macri. Avec l’aggravant pour ces familles qu’elles n’ont pas les protections sociales que nous avons encore au Venezuela et que la droite veut démanteler. Le problème est qu’il nous en coûte de comprendre la dimension réelle de tout ça : en effet cela fait 17 ans que nous vivons sous la protection de l’Etat, mais la guerre économique et l’ensemble de la conjoncture la sapent. Bien évidemment ce qui se passe nous affecte.

La perte du pouvoir d’achat réel des familles vénézuéliennes est donc un thème qui requiert toute notre attention. La spéculation épuise le pouvoir d’achat et ses effets sont particulièrement notables sur la vie des salariés ces derniers 6 mois de 2016. Les soutiens de famille qui représentent 60% de la population active dans le secteur formel sont ceux qui supportent le plus grand impact de la pagaille régnante dans l’approvisionnement et la fixation des prix. Ce sont 3 ans d’inflation provoquée par la fixation des prix en fonction du cours du dollar parallèle,  par le boycott des systèmes de juste prix, par le sabotage des réseaux de productions régulées, le tout orchestré par la grande, moyenne et petite bourgeoisie qui ont ainsi affaibli 14 ans de récupération progressive du salaire réel.

La lutte pour récupérer le revenu familial.

Pour la seconde partie de cette année, les perspectives relatives à une atténuation et une résorption des déséquilibres dans le domaine de l’approvisionnement sont favorables (1). Une légère remontée des prix du pétrole, le cycle national de semailles, l’investissement centré à doses homéopathiques sur  les matières premières, les nouvelles sources de financement et le reprofilage de la dette forment un ensemble qui va contribuer profondément à cette amélioration.

Il y a actuellement un réaccomodement dans les structures et les processus de fixation des prix. Un dollar flottant Dicom verra le jour, vu que l’Etat est dans l’incapacité d’importer de tout et d’affecter des dollars pour tout (y compris les matières premières pour les entreprises), ce qui signifie qu’une bonne partie des biens de consommation intérieure ne bénéficieront pas de l’aide indirecte de l’Etat ; c’est ce qui avait permis durant ces dernières années que le marché soit inondé par des articles achetés ou associés au dollar. Les ajustements inflationnistes en Bolivars pour les produits arrivent et continueront. Cela implique que devant une progressive et éventuelle récupération des produits sortant des usines, le problème principal  ne sera pas la pénurie d’aliments mais la capacité de consommation des familles socio-économiquement les plus vulnérables.

Aujourd’hui il est assez difficile pour beaucoup de familles d’acheter des aliments sensibles et soumis aux horreurs de la spéculation, particulièrement ceux qui relèvent du régime en protéines animales telles que la viande, le poulet, le fromage, les œufs, le ton, le poisson, le porc, les boudins. C’est donc un problème de l’ici et du maintenant, qui impose des mesures d’urgence afin de corriger de façon conséquente les causes de la dépression des salariés.

Il y a 2 façons fondamentales de revaloriser le revenu familial. La première est à travers les hausses salariales. Si l’on peut être sûrs d’une chose c’est que le président Maduro suivra cette voie. C’est malgré tout un défi pour le gouvernement dans un contexte de baisse des revenus pétroliers. Même si les nouvelles sont bonnes sur ce front puisque les impôts payés au Venezuela ont crû de façon très importante : ils représentent 90% de budget 2015. Il est vrai également qu’il est plus facile de réajuster les salaires avec un baril de pétrole à 100 dollars, mais c’est hypothétique. Les réajustements salariaux ont été fréquents mais il a fallu compter avec l’inflation générée par la spéculation. Cette dernière est une arme politique et à ce titre elle est irrationnelle et incontrôlable, alors que les hausses salariales dépendent d’un ajustement mathématique dans le cadre du budget et d’un effort pour trouver et diversifier les ressources.

Le problème des aliments réside dans la structure de la distribution.

C’est pourquoi la deuxième voie pour revaloriser le revenu familial est la plus importante : les gens doivent pouvoir acheter leurs produits de base en toute confiance et au juste prix. Dit autrement : les nouveaux produits régulés qui se vendront, circuleront davantage (en théorie), ils serviront pour remplir les rayons ; ils seront certes plus chers, mais 6 fois plus économiques que les produits accaparés illégalement, ce qui les rend encore vulnérables à un détournement vers le marché parallèle et le sabotage de ces 3 dernières années. La solution réside dans le contrôle total de tous les mécanismes distributifs

L’Agenda économique bolivarienne doit reconnaître l’importance vitale de la distribution, comme facteur essentiel aujourd’hui soumis au sabotage. Sans corriger ce travers il est impossible que les produits arrivent dans les foyers dans des conditions justes. Pour protéger la consommation des foyers, les CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production) sont une réponse à la hauteur de l’enjeu ; il convient donc de les étendre, de les consolider et de centrer leur action sur les groupes socio-économiques les plus vulnérables, là où est la classe salariée, là où la conjoncture a le plus durement frappé. Le défi à relever doit être de rendre efficaces les mécanismes permettant aux produits régulés (qu’ils proviennent d’entreprises privées ou publiques) d’arriver jusqu’aux populations les plus démunies.

Chercher les produits détournés dans les réseaux privés ou les ventes de produits accaparés est certes nécessaire et il faut  poursuivre cette action, mais cela ressemble à la situation d’un apprenti karateka cherchant à tuer chaque abeille d’un essaim qui l’attaque avec des baguettes chinoises. Le problème réside dans la structure de la distribution. L’alternative des CLAP est une stratégie plus nécessaire que jamais et elle contribuera fortement au contrôle du problème de distribution ; mais il faut se pencher également sur le rôle des intermédiaires, les grandes chaînes de distribution et de commercialisation où une bonne partie des détournements a lieu. Il faut aller au cœur du système. Cela implique qu’en plus de préparer le terrain à des mesures structurelles et correctives inhérentes à la production, notre gouvernement doit s’atteler à des mesures conjoncturelles et correctives des mécanismes de distribution.

Comprenons de quoi il s’agit : une économie marquée par la guerre systématique et coordonnée contre la population. Pour gagner cette guerre, il faut la comprendre, reconnaître chaque étape, chaque piège et chaque espace contrôlé par l’adversaire pour la vider de son efficacité opérationnelle et de son pouvoir de feu. La lutte consiste à protéger notre front intérieur, la vie des gens humbles et les conquêtes sociales obtenues durant la révolution. N’abandonnons pas nos réussites entre les mains des spéculateurs. Protégeons-les avec courage et créativité. Il faut soustraire les produits du flux mercantiliste de la guerre, en suscitant des voies solidaires de distribution et en soumettant les facteurs intermédiaires à des mesures conjoncturelles et fortes. La meilleure voie pour la récupération du revenu familial décent, c’est la construction d’une économie juste.

Franco Vielma

Note : 1) https://venezuelainfos.wordpress.com/2016/05/28/la-contre-offensive-bolivarienne-et-la-course-contre-la-montre-de-la-droite-au-venezuela/

Source de cet article : http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/la-debacle-del-ingreso-familiar-y-el-reto-de-recuperarlo

Traduction : Jean-Claude Soubiès

Photo (Thierry Deronne) : réunion d’un Comité Local d’Approvisionnement et de Production, Palo Negro, état d’Aragua, juin 2016.

URL de cet article: http://bit.ly/1PcFpQl

La contre-offensive bolivarienne et la course contre la montre de la droite au Venezuela

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par Franco Vielma

Une vue d’ensemble d’abord : pour les droites vénézuélienne et transnationale, la stabilité politique est un vrai problème car elle permet au gouvernement élu (Maduro) de travailler et d’approfondir cette étape de la révolution. D’où la nécessité d’accélérer l’offensive de la pénurie économique, la confrontation politique, la construction du récit de “l’explosion sociale”, la confrontation des pouvoirs institués, la violation des normes du Centre National Électoral pour que celui renonce aux délais légaux et organise de manière très rapide le référendum révocatoire, la propagation de la campagne internationale sur une “crise humanitaire” et les appels à une intervention extérieure.

Sur le plan économique, la contre-offensive du camp bolivarien amène des nouveautés qui, même si elles ne sont pas dûment visibilisées (par l’ensemble de la classe politique) préparent une nouvelle donne à moyen terme.

C’est dans l’économique que se trouve le noyau du malaise, au bout de trois ans d’une guerre économique dure aggravée par la chute mondiale des cours du pétrole. C’est donc en 2016 que les acteurs du putschisme espèrent enfin mener à bien leur coup d’État sur la base politique du mécontentement et de la fatigue.

De nouvelles perspectives d’amélioration de la situation économique apparaissent cependant, qui trouvent leur origine principale dans les actions du gouvernement Maduro. La droite comprend le risque de voir ces actions produire leurs effets. Voyons:

  1. Le prix du pétrole: après les mois catastrophiques de février et de mars 2016, les cours du pétrole connaissent une remontée qui pourrait atteindre un niveau d’équilibre autour des 50 dollars par baril suivant les indicateurs Brent et WTI.

Bien que ce prix reste très bas, il marque une rupture avec le niveau de 10 ou 20 dollars auquel aurait pu stagner le baril cette année, ce qui aurait mis en faillite toute l’économie des hydrocarbures. Même dans les conditions instables du marché, c’est une bonne nouvelle pour le Venezuela.

Si ce niveau se maintient, l’impact de ce prix encore modeste se fera sentir au cours du second semestre lors de l’entrée des revenus générés par ce nouveau prix.

  1. La gestion de la dette en devises: Le président Maduro a expliqué que dans les 20 derniers mois le Venezuela a honoré ses paiements de dette, pour plus de 35 mille millions de dollars. Malgré ce respect strict des engagements, les agences de notation internationales continuent à élever de manière démesurée le “risque pays”, provoquant et générant de fait un blocus financier. Cependant le ministre Miguel Pérez Abad a déclaré à Reuters que le Venezuela a convenu de meilleures conditions de paiement et a signé de nouveaux contrats financiers avec la Chine.

Le Ministère des relations Extérieures chinois a annoncé le mardi passé qu’il est parvenu à un accord avec le Venezuela pour renforcer sa coopération financière. Sur cette alliance avec la Chine, Abad a précisé qu’elle est adaptée « aux nouvelles conditions, ce qui va insuffler au pays un oxygène très important pour avancer ». Le réaménagement de la dette n’est pas une situation totalement nouvelle : quand il était à la tête de la Banque Centrale du Venezuela Nelson Merentes avait déjà évoqué la possibilité de mettre en place des swaps en or ou tout autre instrument. C’est le cas avec les titulaires de bons émis par la compagnie pétrolière publique PDVSA. La recherche de nouvelles sources pour le paiement des engagements allègera la pression sur les liquidités très affaiblies cette année.

  1. Certification et monétisation des réserves de l’Arc Minier: dans quelques mois seront rendues publics les résultats de l’évaluation des réserves de l’Arc Minier. Une fois certifiées, ces réserves pourront être monétisées, avec pour résultat immédiat l’attraction de nouvelles devises à travers les investissements étrangers.

Mais la Nation peut aussi mettre en œuvre l’émission de bons payables à terme en or (ou en autres minéraux), ce qui implique une entrée rapide de devises qui peuvent contribuer en grande partie à atténuer la chute des revenus en dollars suite à la chute du pétrole. Pour notre économie hautement dépendante d’importations de biens et de matières premières, la mise en route rapide de ces sources alternatives est une bonne nouvelle.

  1. Investissements focalisés sur des leviers de la production nationale: Un des aspects favorables de la conjoncture est la conjugaison d’une politique pertinente et cohérente de substitution des importations et de la diversification des exportations, en partant de la capacité installée dans le pays. L’investissement « par acuponcture financière » vise à recapitaliser des secteurs comme l’alimentation et la santé, ce qui limite la pression sur les devises pour les importations (une variable de l’extraction de devises, de la spéculation et de la fraude dans le cadre de la guerre économique) et favorise la rotation de produits nationaux.

L’effort en faveur de la production nationale transversalise l’économie. L’usage des ressources financières se met en place de manière planifiée, de manière pragmatique, sur la base d’une méthodologie plus efficace, avec des accords directs entre l’État et certains acteurs économiques à toutes les échelles, des grandes entreprises privées jusqu’aux entreprises d’État ainsi que des entreprises du tissu communal.

On construit une administration de ressources sur la base de résultats. Le rôle de l’État étant de superviser et d’inspecter rigoureusement les secteurs concernés pour qu’ils remplissent les objectifs prévus de productivité. En plus de préserver des devises, la production nationale fait du bien en profondeur sur l’approvisionnement du marché avec beaucoup d’autres articles.

  1. Contention de la tempête du dollar parallèle: Une partie des accords passés au sein du Conseil de l’Économie Productive est le rejet par certains acteurs économiques (pas les importateurs) de matières premières qui se basent sur le taux du DolarToday, ce qui limite la tendance à  la hausse, clairement spéculative, que ce taux a généré. Bien qu’il reste un marqueur important de la spéculation et des prix commerciaux et qu’il continue à affecter le pouvoir d’achat des vénézuéliens, le DolarToday stagne à 1000 bolivars pour un dollar et perd de sa force après avoir occasionné des dommages brutaux aux acteurs économiques.
  2. Avec l’arrivée des pluies, viendront les grandes récoltes: La complexité de la conjoncture vénézuélienne provient également de deux années de grande sécheresse et de faibles pluies. Son impact le plus médiatisé sont les coupures d’électricité et les réductions d’horaire dans l’administration publique en vue d’économiser l’énergie générée par des barrages victime du faible étiage. Cette mesure sera levée dans quelques semaines et les pluies sont d’une énorme importance dans la production d’aliments stratégiques sur le plan national.

De nombreux produits au Venezuela sont soumis aux conditions d’irrigation, des céréales telles que le riz et le maïs dépendent des cycles hydriques et les grandes récoltes dépendent des pluies. Les pluies de cette année auront donc un impact positif sur ces productions dont la circulation se fera sentir dans la seconde moitié de l’année.

  1. Nouveau système de prix: c’est un thème polémique et sujet à de longs débats. Il y a beaucoup de facteurs en jeu. Pour commencer admettons que l’actuelle conjoncture économique vénézuélienne met fin à une période de plus de dix ans de prix artificiellement bas maintenus grâce aux différentes subventions directes et indirectes de l’État. Beaucoup de produits sujets à de fortes baisses d’inventaire sont dérivés de matières premières importées au dollar préférentiel. Ce qui explique les prix de produits comme le fameux Pantène à 37 bolivars, ou le dentifrice Colgate à 40 Bolivars, ou le paquet de couches-culottes Huggies à 100 bolivars.

Pendant des années nous avons été nombreux à ne pas reconnaitre l’effort de l’État pour protéger la population avec ces subventions. La situation a changé. Nous ne disposons pas d’une réserve énorme de devises pour effectuer des achats massifs de matières premières et pour produire à grande échelle ces produits à des prix artificiellement bas, ce qui en a fait la proie d’aspects sanglants de la guerre économique tels que la contrebande, le méga-accaparement, le méga-détournement et la méga-revente liés à l’induction de la micro-revente, des files d’attente et des asymétries dans la distribution.

La « mise à niveau » réaliste des prix de nombreux produits (précisément ceux qui subissent le plus de pénurie organisée) implique que les nouveaux prix stimulent la production et la circulation de nombreux produits. Certains resteront subventionnés, leur prix sera plus élevé qu’avant, mais ils se verront favorisés dans leur circulation. Pérez Abad a dit que « le  second semestre de 2016 sera meilleur que le premier, tant en ce qui concerne les niveaux d’approvisionnement que de perception économique ».

  1. Le nouveau modèle d’approvisionnement populaire: pour les acteurs de terrain du sabotage économique, la transformation de la nature du modèle de distribution est plus qu’une menace. Le renforcement des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) dans les secteurs populaires, à travers les conseils communaux, l’introduction de plus de produits et la régularisation de nouvelles formes de distribution vont s’accélérer et s’approfondir dans les prochains mois. Chaque semaine des milliers de tonnes supplémentaires de produits sont distribuées par les CLAP à seulement trois mois de leur naissance. Cette modalité a l’avantage de protéger la population face aux asymétries et aux irrégularités de la distribution, et limite la spéculation qui affecte des produits essentiels.

Dans la lutte contre trois ans de guerre économique, les CLAP ne sont pas la solution définitive et totale mais constituent un facteur d’un poids énorme comme réponse au chaos. Leur importance vient de qu’ils ont un impact au-delà de leur objectif économique. Ils relancent l’économie solidaire au service des gens, revitalise le tissu politique chaviste, surmonte la logique de l’économie cannibale de guerre, impose la gouvernance d’État en faveur de mécanismes participatifs pour la distribution et confère au peuple un rôle vital dans la contre-offensive.

Source: http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/acelerar-el-conflicto-y-propiciar-el-golpe-antes-que-la-economia-mejore

Traduction: Thierry Deronne

URL de cet article: http://wp.me/p2ahp2-2cd

Le Venezuela lance la campagne des législatives

Ce village est un terrible résumé de ce que fut et de ce qu’est encore aujourd’hui, la Colombie d’Alvaro Uribe. Sauf qu’il se trouve du côté vénézuélien, à 300 mètres de la frontière et qu’il est ironiquement baptisé “La Invasión”. « Je fuyais les paramilitaires et je panique car ici je retrouve mes bourreaux » raconte un réfugié colombien. Avec ses caves secrètes pour cacher les victimes d’enlèvement, ses bordels où étaient violées des centaines de fillettes, “La  Invasión” est aussi une des nombreuses bases de la “para-économie” qui a phagocyté les  2.219 km de frontière entre les deux pays.

Depuis des années les réseaux de contrebandiers extraient chaque jour 30 % des produits subventionnés par le gouvernement bolivarien pour les revendre en Colombie au décuple, au centuple, avec la complicité de nombreux fonctionnaires des deux pays, militaires comme civils. Des millions de litres d’essence (alors que le Venezuela n’exporte pas de carburant en Colombie), des milliers de tonnes d’aliments, de médicaments, de véhicules et de pièces de rechange… jusqu’aux billets de banque vénézuéliens eux-mêmes, vendus au-delà de leur valeur pour repartir acheter dans le pays voisin tout ce qui peut faire du bénéfice en Colombie. Un député colombien a dénoncé que des hôpitaux de Bogota font main basse sur les médicaments à bas prix destinés aux patients vénézuéliens, pour les revendre aux leurs au prix du marché. ECOPETROL, l’entreprise pétrolière colombienne, importe illégalement et… réexporte l’essence vénézuélienne, la moins chère du monde. Depuis des années, la manne des produits subventionnés par le Venezuela socialiste fait vivre un tiers de la population colombienne, soit plus de 16 millions d’habitants des 40 municipalités du Nord du département de Santander (dont 70 % des habitants de Cucuta, ville-frontière qui engrange un bénéfice mensuel estimé à 9 milliards de dollars) et de 15 autres municipalités du département de la Guajira (1). « Alors que les accords avec la Colombie prévoient que toute marchandise sortie en contrebande sera rendue au Venezuela, la Colombie ne nous a pas rendu un seul paquet de riz » explique le vice-Président bolivarien Jorge Arreaza. Pour la chancelière colombienne Holguin, le problème disparaîtra… dès que le Venezuela éliminera ses subventions aux produits de base en faveur des secteurs populaires.

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière par le Venezuela, la population locale commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière, la population vivant du côté vénézuélien commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

Trafic de billets de 100 bolivars vénézuéliens. Le nord de la Colombie abrite une mafia composée de centaines de maisons de change, autorisées depuis 2000 par la Banque de Colombie et de banquiers corrompus ayant fui la justice du Venezuela et qui, à travers le site Dólar Today, fixe artificiellement la valeur du dollar parallèle, facteur d’inflation au Venezuela.

Trafic de billets de 100 et 50 bolivars vénézuéliens. Le nord de la Colombie abrite une mafia composée de centaines de maisons de change, autorisées depuis 2000 par la Banque de Colombie, et de banquiers corrompus ayant fui la justice du Venezuela. A travers le site Dólar Today, ce réseau fixe la valeur du dollar parallèle, facteur d’inflation au Venezuela.

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Puerto Portete, un port sous contrôle exclusif des paramilitaires qui exploitent les indigènes de la Alta Guajira pour charher et décharger les tonnes de produits volés au Venezuela.

Puerto Portete, un des ports sous contrôle exclusif des paramilitaires qui exploitent les indigènes de la Alta Guajira pour charger et décharger les tonnes de marchandises pillées quotidiennement au Venezuela.

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Ce camion-citerne sortait chaque mois 100 mille litres de combustible vers la Colombie, un trafic qui dans l’État d’Apure est également organisé par la guérilla de l’ELN (Ejercito de Liberación Nacional)

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Transport par voie fluviale : les barils portent les sigles des cartels colombiens ou, dans ce cas, de la guérilla auxquels ils sont destinés…

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La fermeture partielle de la frontière

C’est après que des paramilitaires ont fait feu sur les soldats vénézuéliens qui allaient les arrêter, le 19 août dernier, que le président Maduro a ordonné le démantèlement de “La invasión” et fait fermer la frontière de l’État du Táchira avec la Colombie. L’objectif est de libérer la population de la terreur paramilitaire et de construire un territoire de paix : “nous considérerons les cas des familles exploitées qui auraient besoin de logements sociaux. Nous rouvrirons la frontière quand le gouvernement colombien fera cesser l’extraction illégale de nos produits vers son territoire et les attaques à notre monnaie”.

Il y a un an nous avons dénoncé le danger de l’intromission des paramilitaires colombiens au Venezuela. Aujourd’hui il se confirme que c’est une réalité” a twitté Ernesto Samper, Secrétaire général de l’Union des Nations Sud-Américaines (Unasur) et ex-président de la Colombie. (2)

Ces 9 dernières années, près de six millions de colombien(ne)s ont fui leur pays pour chercher la paix et un travail au Venezuela. Le dernier exode a eu lieu lors de la grève paysanne de 2013 : quelques 150 personnes parmi lesquelles des femmes, des enfants et des vieillards fuirent au Venezuela par crainte des attaques continuelles de la Force Publique contre les paysans. De tous ces sans terre, déplacé(e)s, persécuté(e)s fuyant la misère, les massacres, les fosses communes, les “faux positifs” et les extorsions des paramilitaires, beaucoup furent légalisés sur l’initiative de Hugo Chavez pour qu’ils puissent bénéficier des programmes sociaux, du Droit du travail, de l’accès aux études supérieures. Profitant de cette politique, des milliers de paramilitaires se sont infiltrés dans le pays d’accueil, allant jusqu’à chasser des familles vénézuéliennes de leurs logements sociaux pour y monter des bases du trafic de drogue et de contrebande vers la Colombie. De temps à autre, ces “cellules dormantes” reçoivent les instructions d’Alvaro Uribe pour épauler les violences de l’extrême droite locale (que les médias occidentaux transforment en “révoltes populaires”) ou pour commettre des assassinats sélectifs (tel ceux de dirigeants communaux dans l’État de Lara ou du jeune député bolivarien Robert Serra et de sa compagne). (3)

Depuis la fermeture de la frontière, les forces armées du Venezuela ont arrêté une dizaine de chefs paramilitaires, remis aux autorités colombiennes. Les assassinats ont cessé (on en comptait vingt par jour dans l’état de Tachira). Les pompes à essence et les supermarchés ont rouvert, et les files d’attente se résorbent malgré les menaces persistantes de la mafia contre les commerçants vénézuéliens. C’est à Cucuta (Colombie) que les pénuries se sont déplacées avec les premières files d’attente d’automobilistes et l’envol des prix des denrées de base. Forte de son monopole médiatique, l’oligarchie colombienne répond par une campagne “nationaliste” contre “le dictateur Maduro qui piétine nos droits comme colombiens”.

Où est passée la droite vénézuélienne ?

Alors qu’elle comptait sur la guerre économique et l’internationale médiatique pour mettre à genoux le gouvernement bolivarien et remporter haut la main les élections législatives du 6 décembre prochain, la droite vénézuélienne vit les pires heures de son existence, en proie aux divisions, proche de l’implosion. Les révélations sur ses liens avec la mafia uribiste n’ont rien fait pour améliorer son image (4). Mais ce sont sa mise à l’écart de la nouvelle génération, sa misogynie et son racisme persistants, ses nominations autoritaires d’entrepreneurs blancs comme candidats aux législatives, qui ont fait se révolter une partie de sa base et fait voler en éclats l’unité de ses partis. Ses manifestations se vident de militants et certains députés ont fait défection comme Ricardo Sánchez qui se présentera aux élections de décembre sous l’étiquette bolivarienne. (5)

Une guerre économique à double tranchant

Pa’lante queda lejos pero par’atrás queda más lejos aún” : “aller de l’avant, c’est loin mais retourner en arrière c’est encore plus loin”. Ce graffiti de Caracas parle de ce qui reste la seule voie raisonnable pour une majorité. Si le socialisme bolivarien reste en tête des intentions de vote dans les sondages de firmes privées, le salut de la droite ne peut venir que de l’abstention massive de secteurs populaires poussés à bout par la guerre économique. 80 % des médias et de l’économie restent aux mains du secteur privé et à mesure que le temps passe, le mécontentement populaire face à des prix hors de contrôle grandit mais s’adresse autant aux mafias d’un secteur privé dominant qu’au gouvernement, aux incapacités et aux lenteurs de son action. Les gens savent que ce n’est pas Nicolas Maduro qui organise les pénuries, fait monter l’inflation ou le dollar parallèle mais veulent une réaction forte et une solution rapide de la part de l’État. Les mesures décidées récemment par le président comme la fermeture partielle de la frontière avec la Colombie, l’opération d’envergure lancée le 13 juillet pour démanteler les cellules paramilitaires, avec la restitution de logements sociaux aux familles dépossédées, l’organisation d’alternatives économiques avec les communes et l’accélération des investissements productifs, recueillent l’approbation d’une majorité de sondés. (6)

Comment faire rentrer la population vénézuélienne dans le  storytelling?

Bien sûr il ne faut pas sous-estimer la contre-offensive de la droite latino-américaine toujours à la recherche de nouveaux relais (courant droitier du mouvement indigène en Équateur (7), “ONGs écologistes” opposées au canal interocéanique au Nicaragua, para-maras au Salvador, secteurs populaires déçus au Brésil, etc..). Mais le fait qu’elle doive jouer les cartes de la violence et la déstabilisation médiatique révèle l’absence de projet politique et la faiblesse sociale à long terme. D’où la nervosité des médias occidentaux qui de CNN au Monde n‘hésitent plus à sortir du bois pour réaliser leurs désirs : “pillages au Venezuela”, “chute imminente de Dilma Roussef” ou “forte mobilisation contre Rafael Correa”.

Le réel suivra-t-il les médias ? (8)

Le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) fut lui-même surpris, en juin dernier, par l’affluence de ses propres partisans – en pleine guerre économique – à une simple élection primaire en vue de désigner leurs candidats, en majorité des femmes et des jeunes, au scrutin qui renouvellera l’assemblée nationale en décembre prochain.

Le sociologue Franco Vielma explique que “le pouvoir ancien s’était fait une spécialité d’éviter l’implosion des classes populaires, en démontant tout catalyseur qui nous mènerait au changement politique. La nature du pouvoir institué fut précisément cela : se préserver, tout préserver. C’est ce qui a changé au Venezuela. Les institutions ont accouché d’un Venezuela qui explose tous les jours. (..) Tous les jours il y a des escarmouches entre le pouvoir institué et le pouvoir émergent. Au Venezuela depuis deux ans la relation entre “entrepreneurs et consommateurs” a cessé d’être « harmonieuse » (comme on nous l’affirmait jadis).” (9)

Il faut prendre en compte, aussi, l’étape nouvelle que représente la présidence de Nicolas Maduro. Hugo Chávez était pris par le vertige d’une transformation rapide, passionné par sa vision d’un Venezuela enfin réuni avec ses frères latino-américains, caraïbes et africains, un pays préférant lire que regarder la télé, souverain, sans pauvreté, économiquement puissant, au point qu’il voulait être de toutes les batailles à la fois, et faire vite. Cette énergie très personnelle (qui servit aux médias à fabriquer l’image d’un “caudillo”) et ce volontarisme paradoxal dans le désir d’accélérer la participation populaire, contrastent avec la méthode de Maduro.
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Dès son élection à la présidence en avril 2013, celui-ci a dû assumer tous les fronts à la fois : insécurité, corruption, inflation, guerre économique, improductivité nationale, déstabilisation tous azimuts d’une droite excitée par la mort de Chávez. Mais dans sa recherche d’une réponse structurelle, le président a forgé sa méthode : mettre la population face à ses responsabilités, donner un rang présidentiel aux conseils de mouvements sociaux, attendre que ceux-ci formulent leurs propositions pour prendre les décisions “de commun accord” (10). Cet espace nouveau – que certains critiquent comme “faiblesse” de Maduro – implique une responsabilité plus collective, où les femmes et les jeunes en particulier, le monde du travail en général, ont leur place à prendre. Après les fulgurantes étapes de montagne des années Chávez a commencé la marche en terrain plat, réputée plus difficile.

Thierry Deronne, Caracas, 30 août 2015
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Marche populaire contre le paramilitarisme et pour la paix à Caracas le 27 août 2015. Nicolas Maduro était présent, à quelques heures de s’envoler vers le Vietnam et la Chine pour un renforcement du partenariat économique. Pour déminer la xénophobie anti-colombienne qui se nourrit des exactions des paramilitaires, le président vénézuélien a brandi les drapeaux des deux nations, invité un musicien colombien à ouvrir le meeting et répondu à l’oligarchie de Bogota : “Nous ne sommes pas anti-colombiens. Nous sommes anti-mafia et anti-paramilitaires”.

Marche populaire contre le paramilitarisme et pour la paix à Caracas le 27 août 2015. Nicolas Maduro était présent, à quelques heures de s’envoler vers le Vietnam et la Chine pour un renforcement du partenariat économique. Pour déminer la xénophobie anti-colombienne qui se nourrit des exactions des paramilitaires, le président vénézuélien a brandi les drapeaux des deux nations, invité un musicien colombien à ouvrir le meeting et répondu à l’oligarchie de Bogota : “Nous ne sommes pas anti-colombiens. Nous sommes anti-mafia et anti-paramilitaires”.

Notes :

  1. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente au Venezuela sans jamais oser le demander http://wp.me/p2ahp2-1J7 , et sur les caractéristiques de la contrebande locale : http://www.rnv.gob.ve/tras-la-medida-vendidos-1-millon-de-litros-menos-de-gasolina-en-tachira/ ; http://www.correodelorinoco.gob.ve/nacionales/cucuta-venden-billetes-bs-100-aplicando-operacion-tres-patas/
  2. http://www.conelmazodando.com.ve/ernesto-samper-incursion-de-paramilitares-colombianos-en-venezuela-es-una-realidad/
  3. Les clefs de la mort d’un jeune député bolivarien et de sa compagne, http://wp.me/p2ahp2-1Fu ; http://www.noticias24.com/venezuela/noticia/292237/los-alcances-del-paramilitarismo-la-mano-colombiana-detras-de-los-crimenes-en-venezuela/
  4. “Venezuela : la presse française lâchée par sa source ?”, http://wp.me/p2ahp2-20J ; Voir aussi http://www.noticias24.com/venezuela/noticia/292237/los-alcances-del-paramilitarismo-la-mano-colombiana-detras-de-los-crimenes-en-venezuela/
  5. Démocratisation des élections : la lutte entre l’ancien et le nouveau au Venezuela http://wp.me/p2ahp2-1TS et La misogynie de l’opposition vénézuéliennehttp://wp.me/p2ahp2-1ZO Sur la faible affluence aux manifestations de la droite : http://www.prensa-latina.cu/index.php?option=com_content&task=view&idioma=1&id=4076391&Itemid=1 , http://www.correodelorinoco.gob.ve/nacionales/mud-admitio-escasa-asistencia-a-marcha-realizada-caracas/ ; Sur les divisions internes : http://www.ultimasnoticias.com.ve/noticias/actualidad/politica/gomez-sigala-en-la-mud-se-repartieron-el-botin-de-.aspx , http://www.avn.info.ve/contenido/entre-divisiones-seis-partidos-pol%C3%ADticos-se-desligan-mud-cara-parlamentarias , http://www.avn.info.ve/contenido/partidos-opositores-dejan-sola-mud-para-elecciones-parlamentarias ; Sur l’absence de projethttp://www.celag.org/economia-en-venezuela-la-oposicion-y-su-vuelta-al-pasado-por-alfredo-serrano-mancilla/#sthash.rHcP0QPW.dpuf
  6. Sur le soutien de la population vénézuélienne aux opérations anti-paramilitaires : http://www.avn.info.ve/contenido/hinterlaces-87-poblaci%C3%B3n-respalda-operativo-liberaci%C3%B3n-y-protecci%C3%B3n-al-pueblo et la récupération de logements sociaux : http://www.aporrea.org/poderpopular/n275828.html ; Sur les mesures alternatives économiques : http://www.avn.info.ve/contenido/venezuela-se-afianza-poder-comunal-para-construir-econom%C3%ADa-productiva-y-vencer-guerra-econ et http://www.avn.info.ve/contenido/gobierno-dise%C3%B1ar%C3%A1-plan-especial-abastecimiento-productos-y-defensa-precios-justos
  7. Sur le soutien de la CONAIE indigène par les partis néo-libéraux en Équateur, lire la récente analyse de Romain Migus:  http://www.romainmigus.com/2015/08/tentatives-de-destabilisation-en.html
  8. Sur les désirs frustrés des médias occidentaux : http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/08/cnn-en-espanol-reconoce-haber-mentido-sobre-supuestos-saqueos-en-venezuela/ Traduction en français: http://cubasifranceprovence.over-blog.com/2015/08/venezuela-cnn-reconnait-avoir-menti-sur-les-pillages-au-venezuela.html
  9. Article de Franco Vielmahttp://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/habra-un-estallido-social-en-venezuela
  10. « La commune, coprésidente du Venezuela »http://wp.me/p2ahp2-1ev

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-21z

Leçons bolivariennes pour l’Afrique, par Said Bouamama

2012_10_19_saidSaïd Bouamama, sociologue, auteur notamment de “Figures de la révolution africaine”, De Kenyatta à Sankara, La Découverte, 2014, développe une analyse des dominations prenant pour objets les questions liées aux quartiers populaires et ouvriers, à l’immigration et la place des personnes issues de l’immigration dans la société française, les jeunesses et la citoyenneté, les différentes formes et expressions des discriminations de sexe, de « race » et de classe, etc.. Parmi ses autres ouvrages : “Femmes des quartiers populaires, en résistance contre les discriminations”, des femmes de Blanc-Mesnil avec Zouina Meddour, Le Temps des Cerises, 2013, “Les discriminations racistes : une arme de division massive”, Préface de Christine Delphy, Paris, L’Harmattan, 2010 et « La manipulation de l’identité nationale – Du bouc émissaire à l’ennemi intérieur », (Cygne, 2011).

 

Le 14 décembre 2014, l’«Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique-Traité de commerce des Peuples » (ALBA) fêtait ses dix ans avec ses onze pays membres. Bâtie sur les « principes de solidarité, de simple coopération et de complémentarité », l’Alliance se donne pour buts « l’éradication totale de la pauvreté, de l’ exclusion sociale et de la dépendance externe».

cumbre_albaLa jeune Alliance a déjà à son actif de nombreuses réalisations qui attirent vers elle l’attention et la solidarité des peuples africains. Surtout, l’ALBA éveille l’espoir de tous les combattants anti-impérialistes par l’exemple de souveraineté qu’elle donne face aux puissances impérialistes et par ses prises de positions révolutionnaires au niveau international. L’œuvre déjà accomplie est riche d’enseignements pour les peuples africains sur lesquels s’abattent les rapacités de toutes les puissances impérialistes qui se déchirent pour piller les richesses pétro-gazières et les minerais stratégiques du continent.

La solidarité régionale pour desserrer l’étau du marché capitaliste mondial 

L’Afrique ne manque pas d’expériences révolutionnaires. A chaque fois, les gouvernements progressistes mis en place par les luttes populaires sont confrontés au système capitaliste mondial, à son échange inégal, aux stratagèmes mafieux qu’il met en place pour faire pression à la baisse sur les prix des matières premières et à la dette internationale étranglant progressivement les Etats. Le leader panafricaniste Kwame Nkrumah a, dès 1963, mis en évidence la nécessité d’une solidarité au moins régionale pour résister aux pressions néocoloniales (1). Dans son livre « L’Afrique doit s’unir », il développe les différentes raisons matérielles rendant nécessaire une dynamique de convergence au moins régionale, si ce n’est continentale : «Sur le plan économique, l’auteur considère qu’il est impossible pour chaque pays de sortir seul de la situation de dépendance ; Les capitaux nécessaires pour une croissance consistante ne sont pas disponibles à l’échelle de chaque Etat ; L’existence de plusieurs monnaies, dont certaines dépendent directement des puissances impérialistes, est une entrave aux échanges ; Des politiques économiques non coordonnées engendrent une concurrence entre les pays, ce qui ne peut que profiter aux centres impérialistes qui se réjouissent de l’émiettement du continent ; Les projets industriels ou sociaux de grande ampleur nécessaires à l’amélioration des conditions de vie de la population et à l’indépendance économique ne sont possibles qu’à l’échelle du continent.»

         L’ALBA est une mise en œuvre concrète de ce programme de déconnection progressive avec le marché capitaliste mondial. Les réalisations sont d’ores et déjà conséquentes en à peine une décennie : les programmes communs de santé et d’éducation  ont fait passé l’indice de développement humain de 0,658 en 2005 à 0, 721 en 2012 ; la nouvelle banque de coopération (Banco del Alba) finance 42 projets pour un montant de 345 millions de dollars (dans des domaines aussi divers que l’infrastructure ou les communications, l’alimentation ou l’environnement, etc.) ; pour mener à bien certains de ces projets, des entreprises communes ont été créées dites Grannationales (Grand-nationales) ; une monnaie virtuelle commune, le Sucre, a été créée pour servir d’unité de compte intra-Alba  et permet des échanges régionaux sans utiliser le dollar ;  etc.

La nouvelle dynamique régionale basée sur le principe de complémentarité (l’exact inverse du principe de concurrence du FMI et de la Banque Mondiale) met les acquis de chacun au service de tous : le savoir médical cubain  a permis à des millions de personnes de tous les pays de l’ALBA d’accéder aux soins, l’analphabétisme est entièrement éliminé du Venezuela, de la Bolivie,  de l’Equateur et du Nicaragua grâce à la diffusion d’une méthode cubaine d’alphabétisation populaire de masse ;  le pétrole vénézuélien est mis au service de l’ensemble des pays membres par le plan Pétrocaribe, la chaîne Télésur assure une information libérée des manipulations des puissances impérialistes,  etc.

       Au moment où l’Union Européenne impose aux pays africains des « Accords de Partenariats Economiques » (APE), c’est-à-dire l’ouverture complète des frontières à la concurrence des multinationales (c’est-à-dire encore la plongée dans la misère de millions de paysans et d’artisans), l’exemple bolivarien d’une intégration de complémentarité sans concurrence montre une autre voie pour l’Afrique.   

S’appuyer sur les puissances émergentes pour diminuer la dépendance des impérialismes

Le colonialisme dans sa forme la plus pure est concrétisé  par le pacte colonial, c’est-à-dire un régime d’échanges imposé par le colonisateur, selon lequel la colonie ne peut importer que des produits provenant de la métropole. Au moment des indépendances, les puissances coloniales ont imposé (par le chantage, par les assassinats des leaders africains de la libération nationale, par des coups d’état, etc.) des « accords de coopération » qui reproduisent le « pacte colonial », réduisant ainsi les indépendances à des indépendances formelles.

Initier un développement indépendant suppose de desserrer l’étau que constitue ce pacte colonial. L’existence de puissances émergentes est à cet égard un atout majeur de notre époque.  Les pays d’Afrique ont un intérêt objectif à développer leurs échanges avec la Chine, l’Inde, le Brésil, etc., pour restreindre les possibilités de rétorsion des pays impérialistes et ainsi sauvegarder leur souveraineté nationale. Sur cet aspect également l’ALBA est un exemple. Le développement des échanges des différents pays de l’ALBA avec les économies émergentes donne une base matérielle à sa politique d’indépendance nationale. Dès sa naissance, l’ALBA affiche son choix politique en la matière : s’appuyer sur le nouveau paysage multipolaire mondial pour se libérer du système impérialiste. Le 29 septembre 2014, le président vénézuélien réclame ainsi une réforme de l’ONU  pour que celle-ci reflète réellement le monde tel qu’il est :

    « Les Nations Unies doivent s’adapter à un monde multipolaire et multicentrique, avec de nouveaux acteurs, des pays et des régions émergents, qui ont une voix et leurs propres pensées et qui veulent être respectés. [ …] Un autre monde est possible et nous le démontrons dans Notre Amérique (2). »

   C’est cette politique de refus du pacte colonial qui est la véritable base matérielle des positions anti-impérialistes de l’ALBA admirée par tous les peuples africains : soutien au peuple palestinien, condamnation de l’agression contre la Syrie, la Libye ou l’Iran, soutien à la revendication argentine sur les Malouines, plainte contre les USA pour crime contre l’humanité, etc.

         Les économies africaines sont aujourd’hui étranglées par des accords scandaleux avec les puissances impérialistes. L’exemple bolivarien de développement des échanges avec les puissances émergentes et de développement de la coopération Sud-Sud est aussi pertinent pour notre continent.

La diversité ethnique et culturelle est une richesse

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Amilcar Cabral (1924-1973), agronome, écrivain, combattant, père de l’indépendance des républiques de Guinée Bissau et du Cap-Vert

Amilcar Cabral (3) et Ruben Um Nyobe (4) (tous eux assassinés par les puissances coloniales) nous ont légué une leçon qui a trop vite été oubliée : Le développement des États africains doit se baser sur la réalité de leurs peuples c’est-à-dire sur leurs diversités. Faute de cela, cette diversité peut être instrumentalisée par l’impérialisme pour diviser et justifier des interventions impérialistes. « Nous ne sommes pas des « détribalisateurs » [ …] Nous reconnaissons la valeur historique des ethnies de notre peuple. C’est la source même d’où jaillira la modernisation de la culture nationale» proclamait Um Nyobe en ajoutant « mais nous n’avons pas le droit de nous servir des ethnies comme moyens de luttes politiques (5)».

La seule manière de s’opposer à l’instrumentalisation impérialiste de la diversité culturelle est le traitement égalitaire de toutes les nations, de toutes les cultures, de toutes les ethnies. Dans ce domaine également, l’ALBA est porteuse d’espoir pour l’ensemble du monde et en particulier pour l’Afrique. Elle démontre que la construction d’Etats ne suppose pas l’uniformisation, l’assimilation forcée, la négation culturelle, etc. Au contraire, l’unité politique durable doit se baser et s’ancrer dans la richesse culturelle héritée de l’histoire. L’insistance de l’ALBA sur la fierté d’être afro-descendant et indien n’est pas un effet de mode mais une conviction politique profonde. Le nom même qu’a choisi l’Etat bolivien résume cette conviction : Etat plurinational de Bolivie.

Ce n’est qu’en s’appuyant sur les cultures populaires réelles que l’émancipation peut mobiliser les peuples. Chaque peuple ne peut progresser vers sa libération du capitalisme qu’en mobilisant et en mettant en mouvement  ses masses populaires. La socialisation des moyens de production s’incarne ici dans le mot « nationalisation » et ailleurs dans l’expression «  droit de la Pacha Mama » (Terre mère). Le président Evo Morales résume cette leçon de l’ALBA de la manière suivante : « la défense de la mère Terre, que nous les Indiens appelons Pachamama, est la meilleure bannière de lutte contre le capitalisme irresponsable et l’industrialisation irrationnelle (6)».

L’Afrique qui a tant de fois été victime d’interventions impérialistes basées sur une instrumentalisation de la diversité ethnique,  culturelle, linguistique ou religieuse doit à l’évidence se mettre à l’écoute de l’expérience bolivarienne.

S’appuyer sur les mouvements sociaux

Le président Thomas Sankara (1949-1987), leader de la révolution burkinabé . "Je peux entendre le rugissement du silence des femmes".

Le président Thomas Sankara (1949-1987), leader de la révolution du Burkina Faso. « Je peux entendre le rugissement du silence des femmes ».

Thomas Sankara n’a pas cessé au cours de l’expérience révolutionnaire burkinabé d’insister sur la nécessaire mobilisation des masses. Seules les masses organisées à la base et par en bas peuvent garantir une émancipation réelle. Thomas Sankara nous rappelait ainsi sans cesse que : « La révolution a pour premier objectif de faire passer le pouvoir des mains de la bourgeoisie voltaïque alliée à l’impérialisme aux mains de l’alliance des classes populaires constituant le peuple. Ce qui veut dire qu’à la dictature anti-démocratique et anti-populaire de l’alliance réactionnaire des classes sociales favorables à l’impérialisme, le peuple au pouvoir devra désormais opposer son pouvoir démocratique et populaire (7). » 

L’expérience bolivarienne est dans ce domaine également éclairante. Le cinquième sommet de l’ALBA en 2007 ratifie le principe de la création d’un Conseil des mouvements sociaux en son sein. Il invite chaque pays membre à faire de même. Ce conseil est désormais un des quatre (à côté du Conseil social, du Conseil économique et du Conseil politique) qui déterminent les décisions de l’alliance. Il regroupe les mouvements sociaux (syndicats, organisations de luttes, mouvements féministes et mouvements de femmes, organisations des peuples indigènes, etc.) des pays membres mais aussi ceux des pays non membres qui s’identifient à la démarche de l’ALBA (comme le mouvement des sans-terres au Brésil, par exemple). Il a pour objectif d’associer les mouvements sociaux à toutes les décisions de l’alliance.

L’assemblée des mouvements sociaux des Amériques a adhéré à cette démarche de l’ALBA. Sa lettre du 2 avril 2009 « Pour construire l’intégration à partir des peuples, pour promouvoir et impulser l’ALBA et la solidarité des peuples, face au projet impérialiste » démontre que les peuples de l’ensemble du continent se reconnaissent dans l’expérience bolivarienne. Cette lettre précise : « Le capitalisme central est secoué par une crise structurelle. [ …] C’est une crise du système, celui qui génère la surproduction de marchandises et la suraccumulation de capitaux et dont la « volte-face est l’augmentation brutale de la pauvreté, les inégalités, l’exploitation et l’exclusion des peuples, tout comme le pillage, les pollutions et la destruction de la nature ; [ …] Depuis Belém, où nous nous sommes réunis, nous, des centaines de mouvements sociaux de tous les pays des Amériques qui nous identifions avec le processus de construction de l’ALBA,  appelons et nous engageons à  réaliser des plénières nationales dans chaque pays pour générer des collectifs unitaires de construction de l’ALBA (8)

Un des points faibles, et qui s’est révélé important, des expériences révolutionnaires en Afrique a justement été un appui insuffisant sur les mouvements sociaux. Dans ce domaine également, l’expérience de l’ALBA est riche pour l’Afrique.

Il est fréquent en Afrique d’en appeler au combat pour une « deuxième indépendance » qui ne se contenterait pas d’être formelle. C’est justement cette indépendance que l’ALBA a commencé à construire. Elle est définie ainsi par le président équatorien Rafael  Correa : «Il y a 200 ans, nos libérateurs nous ont donné l’indépendance politique. Aujourd’hui, nous, les nations du continent, devons gagner notre indépendance économique, culturelle, sociale, scientifique, technologique»(9). Prenons le même chemin.

Notes:

  1. Kwame Nkrumah, L’Afrique doit s’unir, Éditions Présence Africaine, Paris,‎ 2001 et Le néo-colonialisme : Dernier stade de l’impérialisme, Éditions Présence Africaine, Paris,‎2009.
  2. Nicolas Maduro, Assemblée générale des Nations Unies, 29 septembre 2014,http://vivavenezuela.over-blog.com/2014/09/l-onu-doit-s-adapter-a-un-monde-multipolaire-nicolas-maduro.html, consulté le 3 février 2015 à 16 heures.
  3. Amilcar Cabral, Unité et Lutte, La Découverte, Paris, 1980.
  4. Ruben Um Nyobe, Ecrits sous maquis, L’Harmattan, Paris, 1989.
  5. Ruben Um Nyobe, Extrait de la lettre à André-Marie M’bida, 13 juillet 1957, in Achille M’Bembe, Ruben Uml Nyobe, Le problème national Kamerunais, L’Harmattan, Paris, 1984.
  6. Evo Morales, 9ème sommet de l’ALBA, http://www.editoweb.eu/vive_cuba/attachment/200466/, consulté le 3 février 2015 à 17 h 04.
  7. Thomas Sankara, Discours d’orientation politique, 2 octobre 1983, « Oser inventer l’avenir » – La parole de Sankara, Pathfinder, New York, 1988, p. 46.
  8. Pour construire l’intégration à partir des peuples, pour promouvoir et impulser l’ALBA et la solidarité des peuples, face au projet impérialiste, lettre des mouvements sociaux des Amériques, 2 avril 2009,http://franceameriquelatine.org/IMG/pdf/Lettre_MS_Belem_2009-2.pdf, consulté le «  février 2015 à 18 heures 15.
  9.  Rafael Vicente Correa Delgado , 9ème sommet de l’ALBA, http://www.editoweb.eu/vive_cuba/attachment/200466/

Source de cet article : https://bouamamas.wordpress.com/2015/02/16/lecons-bolivariennes-pour-lafrique/

Sur ce thème on peut lire également : « Crime contre l’humanité : L’UE veut les richesses de l’Afrique, mais pas les personnes« , http://www.legrandsoir.info/crime-contre-l-humanite-l-ue-veut-les-richesses-de-l-afrique-mais-pas-les-personnes.html« Lettre à l’Afrique de Hugo Chavez »https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/02/24/lettre-dhugo-chavez-a-lafrique-21-fevrier-2013-formons-un-seul-peuple-un-seul-continent-nous-ne-pouvons-rien-attendre-sinon-de-nous-memes/, « L’Afrique dans la vision de Malcolm X et Hugo Chavez »https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/04/lafrique-dans-la-vision-de-malcom-x-et-hugo-chavez/ et « Pourquoi l’Afrique doit s’inspirer de Hugo Chavez » https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/03/23/pourquoi-lafrique-doit-imperativement-sinspirer-dhugo-chavez-libre-opinion/

 

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Plus de dollars pour Fedecamaras. La question des expropriations à l’ordre du jour.

Nicolas Maduro inspectant les chantiers de rénovation urbaine intégrale "Barrio nuevo, barrio tricolor"  dans le quartier populaire 23 de Enero, á Caracas, le 25 avril 2015. L'État a investi 6.102 millions de dollars pour relancer ce programme dans l'ensemble du pays.

Nicolas Maduro inspectant les chantiers de rénovation urbaine intégrale « Barrio nuevo, barrio tricolor » dans le quartier populaire 23 de Enero, à Caracas, le 25 avril 2015. L’État a investi 6.102 millions de dollars pour relancer ce programme dans l’ensemble du pays.

Le même Nicolas Maduro qui, il y a deux ans, en début de mandat, invitait les chefs d’entreprises au palais présidentiel pour tenter de nouer le plus large dialogue, arrive aujourd’hui à l’étape qu’il savait possible : l’obligation de mettre au pied du mur les acteurs de la guerre économique, du système de sabotages et d’accaparements comme éléments d’une guerre d’usure visant à mécontenter la population. Contrer les plans de ce secteur privé impliqué dans une stratégie de coup d’État, a requis pas mal de sagesse politique, de patience stratégique mais aussi un minutage précis des moments de l’intervention.

Maduro a bien compris qu’il s’agit d’une guerre menée sous diverses formes et depuis des années et que même si on se trouve à un tournant, les temps ne sont pas au radicalisme du style « en avant toute ». Ce n’est pas le moment du volontarisme utopique cher aux représentants d’une gauche protégée qui parle beaucoup et agit peu. Bref, pas l’heure de dogmatismes ou de mesures improvisées qui laissent entendre que « tout sera résolu par la suite ». A équidistance de l’idéalisme et du pragmatisme. C’est la posture que Maduro adopte.

L’appareil mafieux qui a dévié la rente pétrolière, la dépendance d’élites politique et économique vis-à-vis de l’empire (1), l’existence d’une bourgeoisie regroupée au sein de grands monopoles privés qui contrôlent 80 % des importations, de la production et de la distribution au Venezuela, la collection de grandes familles qui ont la haute main sur les relations économiques du pays, sont par essence l’ennemi le plus redoutable auquel le peuple vénézuelien a été confronté, bien avant la révolution bolivarienne. Espérer venir à bout de cette lutte historique d’un coup de plume, par un simple décret, est tout aussi irréaliste que tenter d’établir un modus vivendi basé sur une tolérance excessive vis-à-vis de ceux qui impunément, s’adonnent à cette guerre économique.

A ce jour, face à l’ampleur de la brèche, la tactique doit s’articuler avec la stratégie d’assainir l’économie sur la base de nouvelles formes de relations économiques, qui visent à consolider une société plus juste. Il faut également veiller à la réorientation des modes d’obtention, puis d’ d’affectation, des dividendes de la rente pétrolière (quintessence historique du capitalisme « rentier » vénézuélien), tout en supplantant les rapports de propriété qui permettent à la bourgeoisie de contrôler les points névralgiques de ce dispositif. C’est là que se joue la combinaison « approche tactique »/« perspective stratégique ».

Les médias de l’économie privée, majoritaires, imputent au gouvernement les dégâts de la guerre économique dont elle est responsable.

Si la prémisse d’un système d’économie mixte doit naître, ce ne sera sûrement pas avec le concours d’une part importante de cette élite improductive, qui a toujours su comment piller l’État pour s’installer à Paris, Miami ou New York, élite corrompue, incontrôlable, qui flirte en permanence avec le coup d’État (2). Si le tournant économique vénézuélien compte sur des entreprises privées efficaces, productives, responsables, ce seront celles qui peuvent s’inscrire dans une politique de développement national, étrangères à la situation oligopolistique du moment. Et pas les mafieux de Fedecamaras et Consecomercio (Fédérations patronales et des chambres de commerce qui organisèrent le coup d’État manqué contre le président Chavez en avril 2002). Dans ces conditions, bien plus qu’une pierre d’achoppement, la guerre économique comme expression paroxystique de la crise se transforme en un facteur d’opportunités.

Maduro à la croisée des chemins.Maduro

A l’instar de Chavez, et de par sa propre formation, Maduro se place à la croisée des chemins, entre négociation, concertation et tournant décisif. Oui: Nicolas Maduro a pratiqué la politique de la main tendue en direction des représentants les plus emblématiques de la bourgeoisie vénézuelienne. Il devait le faire, tout en sachant que cela lui vaudrait moqueries et sous-estimation. De retour au Venezuela après la victoire obtenue au Sommet des Amériques à Panama (1) le président bolivarien a déclaré que la bourgeoisie confondait sa patience avec le cœur de sa politique, et a appelé ses ministres, les syndicats, et l’ensemble des organisations populaires à travailler davantage pour  s’attaquer à la « racine du mal ». A radicaliser les actions touchant au domaine économique, et à ne « plus croire en la bourgeoisie ».

Sur le plan politique, la situation est celle-ci : on se trouve formellement en présence d’une déclaration de guerre économique. La contre-attaque est dans le camp du gouvernement national. Ceux qui souhaitaient la guerre et espéraient l’absence de réponse ont eu tort.

Ce tournant du conflit permet de mesurer la capacité du gouvernement à diriger. La question que l’on peut se poser est la suivante : ceux qui sont aux responsabilités se donneront-ils les moyens d’aboutir à des décisions concrètes, conformes à ces déclarations ? Dans le cas contraire, le ton tranchant du discours de Maduro (dont le caractère politique est insuffisamment pris en compte par la bourgeoisie) sera placé sur le compte de la démagogie. Le leader d’extrême-droite Leopoldo Lopez Mendoza, est particulièrement bien placé pour répondre à cela, qui avait traité Maduro de « lâche » en le mettant au défi de le faire emprisonner. Cet impénitent guarimbero (organisateur de violences meurtrières, NdT), cousin du grand patron Lorenzo Mendoza, est probablement le premier oligarque à être arrêté dans l’histoire politique récente du pays. Persuadé que sa notoriété politique et médiatique le protègerait, Leopoldo López Mendoza croyait à l’ impunité. Les autorités ont statué sur son cas. Aucun nom fût-il celui d’un multimillionnaire organisateur d’une version tropicale d’ »Aube Dorée » ne se situe au-dessus des lois. Maduro a franchi le Rubicon. Et il ira jusqu’au bout, pour défendre l’État de droit contre les tenants du coup d’État.

A ce jour, certains ex-ministres, dont des militaires, et ex-gouverneurs de l’ère Chavez sont dans le collimateur de la Justice pour faits de corruption et poursuivis pour divers délits (3). Il y a eu des décisions difficiles à prendre sur le plan économique, en réponse à la conjoncture difficile. Le Venezuela où personne jusqu’à présent n’osait mettre la main sur l’« intouchable » entreprise privée de médicaments Farmatodo, vit la fin d’un mythe : l’impunité d’élites à qui rien ne pouvait jamais arriver.

Si quelque chose caractérise les récentes décisions politiques, c’est que la patience tactique a ses limites, que les décisions doivent être prises au moment opportun, qu’aucun individu n’est intouchable. Et ce, qu’elle que soient ses avantages médiatiques, politiques ou sociaux. Il n’y a pas d’intouchables.

Supporter le coût politique.

Les médias de l’élite privée (80 % de l’économie actuelle), disions-nous, imputent au gouvernement les ravages d’une guerre économique dont elle est responsable. Comme au Chili en 1973, l’un des thèmes est celui des expropriations, supposées être responsables de la chute de l’activité productive, engendrant ainsi les pénuries. Cette campagne est menée dans un pays où l’État n’a jamais procédé à l’expropriation (pour ne citer que ces quelques exemples) d’entreprises de fabrication de papier hygiénique, de couches et de serviettes hygiéniques, qui sont tous des produits hautement sensibles ayant disparu des rayons et ciblés sur le public féminin comme pivot de l’économie domestique. Toute action émanant du gouvernement national -notamment en ce qui concerne le dossier des expropriations- sera attaquée avec virulence.

Tarir le flux d’argent tombant dans l’escarcelle des entreprises liées au grand patronat et chambres de commerce suppose la mise en place d’une gestion sélective et différenciée des crédits publics, excluant le « gouvernement  paternel» pour les nombreuses entreprises qui occupent le créneau de la distribution des produits. Celles-ci se sont dotées d’une solide expérience en matière de techniques de commercialisation, et de cette manière peuvent exercer un chantage permanent sur la grande masse des consommateurs.

Cette décision (consistant de manière sélective, à cesser l’octroi à certaines entreprises de dollars préférentiels), ne manquera pas de susciter leur réaction énergique, via les nombreux médias qui leur appartiennent. Leur argumentation reposera sur des arguments comme celui que les sociétés visées seront contraintes de recourir au dollar parallèle (justifiant ainsi une augmentation des prix), ou qu’elles courront le risque de devoir fermer leurs portes ou de « quitter le pays » (à l’exemple de Procter & Gamble, qui menace depuis une décennie, de s’en aller). Nous serons témoins de campagnes de propagande auxquelles l’industrie Polar (principal oligopole vénézuélien) nous habitue : la promesse d’investir dans la production nationale, en échange de subventions publiques en dollars.

Les retombées politiques réelles résultent des deux années de sabotage systématique, véritable moyen d’extorsion de la population. Accompagné de violences d’étudiants de droite et de paramilitaires colombiens comme bélier médiatique et politique, cette déstabilisation a d’ores et déjà causé d’énormes dégâts à l’imaginaire politique vénézuelien. La balle se situe désormais dans le camp du chavisme, du gouvernement, qui peut faire le choix d’une défense en profondeur et cohérente du peuple, ou non.

La guerre économique a débuté alors que le prix du baril de pétrole s’élevait à 100 dollars. Elle s’intensifie à l’heure actuelle, alors que sur le marché international, ce tarif a chuté à 50 dollars. La réponse à cette situation d’urgence consiste à mener sans répit les actions nécessaires, mais en bannissant toute hâte. Les dés sont jetés, et Maduro a déclaré qu’il s’agit d’explorer d’autres pistes, de s’appuyer sur d’autres ressources, afin de prendre à contre-pied, le scénario basé sur la guerre d’usure et les ravages que l’attitude criminelle de la bourgeoisie entend imposer au pays.

Que faire demain ?

Les temps ne sont pas à l’angoisse. Tout indique que le gouvernement national prendra les mesures qui s’imposent, en agissant d’une manière posée, chirurgicale et cohérente. Ce qui suit entrera probablement en application (ces informations n’émanent pas d’une source gouvernementale). Pour imaginer ce qui est le plus probable, il suffit de considérer les axes centraux de cette guerre :

  1. Le système de distribution des biens et marchandises importés, se trouve dans une situation particulièrement critique. Il est par conséquent nécessaire d’agir à ce niveau en posant un veto à l’accès aux dollars préférentiels pour les entreprises concernées, et en imposant quelques mesures d’expropriations. Il s’agit de biens non alimentaires, mais essentiels dans la vie de tous les jours qui sont visés (articles de toilette et ménagers) distribués par des chaînes privées qui devraient être parmi les premières à faire l’objet de mesures gouvernementales.
  2. Des chaînes privées d’importation et de transformation des matériaux constitutifs des produits ménagers et des articles de toilette (qui s’appuient sur des usines et un personnel conséquent) sont également susceptibles d’être touchées par ces actions gouvernementales. Afin ne pas détruire outre mesure le tissu de ce secteur d’importation et de production, le pouvoir exécutif pourrait prendre des mesures temporaires (réquisition de locaux ou expropriation) tout en veillant à ne pas entraîner la paralysie des activités. Certaines de ces chaînes travaillent exclusivement sur ce secteur d’articles. Mais un nombre non négligeable de ces usines sont associées au secteur alimentaire.
  3. Des unités de production, mais aussi des chaînes de distribution de petite taille liées à la fabrication de biens sensibles – et impliquées dans des opérations frauduleuses- peuvent également être visées par des sanctions. L’expropriation récente de magasins généralistes installés dans les zones populaires tels « Dia Dia » constitue un exemple. Ils se trouvent désormais placés sous la tutelle de PDVAL (réseau de distribution alimentaire subventionné par l’État).
  4. Des usines dont la production est paralysée ou menace de l’être, peuvent faire l’objet d’une mesure d’expropriation, ou bénéficier de l’appui de la puissance publique, compte tenu des spécificités de chaque cas.
  5. Un facteur essentiel – de nature politique – doit être intégré aux paramètres de cette étude : celui de la base d’appui dont bénéficie le gouvernement national. Nous assistons probablement au début d’un scénario redouté par beaucoup de la perte par une fraction de l’élite de ses privilèges et de l’expropriation de ses actifs.. La gestion politique de ce dossier doit s’inscrire dans la durée, et être centrée sur les mesures à prendre, en donnant du temps au temps, sans à-coups mais continue, pour tranquilliser cette partie de la population qui soutient le gouvernement tout en aspirant à l’expropriation rapide et décisive de l’ensemble des biens de la bourgeoisie – ce qui ne va pas se produire en ce moment. En outre, une grande partie de la base de soutien au chavisme ne semble pas appeler de ses vœux la mise en application de mesures spasmodiques visant le secteur privé.
  6. La question fondamentale est de savoir si la diversité de forces constitutives du chavisme (mais aussi certaines de celles-ci excédant le chavisme stricto sensu) appuiera majoritairement, et avec constance, le programme en cours de réalisation. Dans le contexte de guerre économique et des ravages qui en résultent, après l’organisation de nombreuses rencontres publiques entre Maduro et les patrons (en réalité, sans résultat tangible), après la découverte de mille formes de corruption au sein des entreprises, de sabotages et d’accaparement de stocks démontrés sur le terrain avec leurs acteurs visibles, du grand entrepreneur aux petits spéculateurs agissant dans le secteur du commerce, le plus probable est que oui : la radicalisation et la puissance des actions menées contre la guerre économique recevront l’appui de la majorité.

Franco Vielma

Notes:

1. Lire « Comment le Sommet des Amériques a écrit l’Histoire (tout ce que ne vous a pas dit « Courrier International ») », https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/04/15/comment-le-sommet-des-ameriques-a-ecrit-lhistoire-tout-ce-que-ne-vous-a-pas-dit-courrier-international/

2. Lire « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les files d’attente sans jamais oser le demander », http://wp.me/p2ahp2-1J7

2. http://www.correodelorinoco.gob.ve/nacionales/ministerio-publico-solicito-orden-aprehension-contra-exministro-garcia-plaza-video/

Source : http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/expropiaciones-y-no-mas-dolares-a-fedecamaras

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Le Venezuela, An II après Chavez

L'auteur : Alejandro Fierro est un journaliste espagnol résidant au Venezuela. Membre de la Fondation d'Études Politiques et Sociales CEPS

L’auteur : Alejandro Fierro est un journaliste espagnol résidant au Venezuela. Membre de la Fondation d’Études Politiques et Sociales CEPS (Espagne).

Deux ans après la disparition de Hugo Chavez survenue le 5 mars 2013, il est encore bien difficile de procéder à une analyse sereine du Venezuela, tant le traitement médiatique de cette question – placée sous le signe de la partialité et de la manipulation des informations – relève de luttes politiques, idéologiques et économiques camouflées en « journalisme » (1). Le simple fait que la presse mette en permanence l’accent sur ce pays de la zone caraïbe, trahit une intention qui excède les motivations journalistiques proprement dites.

La loupe ne se pose pas sur le Mexique, un pays où toutes les 90 minutes, une personne disparaît. Ni sur le Honduras, où depuis le coup d’État survenu en 2009, l’assassinat d’opposants politiques, de syndicalistes et de journalistes, est monnaie courante. Ni sur le Paraguay, devenu après le renversement du président élu Fernando Lugo, la nation la plus pauvre d’Amérique du sud, supplantant ainsi la très misérable Bolivie dont le niveau de vie a considérablement augmenté ces dernières années. Dans cette liste comparée de l’indifférence médiatique on pourrait encore mentionner des États faillis – Guatemala, Salvador, Belize ou encore Colombie.

Le thème du « Venezuela au bord de l’abîme » est à usage externe. Le vénézuélien moyen, par-delà sa sensibilité politique, et sans nier l’existence de problèmes, ne se reconnaît pas dans cette approche caricaturale. Il ne perçoit pas son pays sous les traits d’une dictature féroce réprimant toute velléité de dissidence politique; et où de soi-disant majorités appauvries erreraient à la recherche d’aliments, harcelées par la police, l’armée et les paramilitaires chavistes. Ce scénario le ramène au contraire au passé : à ce Venezuela des 3000 disparus et des 5000 assassinés de l’explosion populaire de 1989 contre la faim et l’exclusion. Un pays dont 85% de la population vivait dans la pauvreté et dont les médias ne parlaient pas.

L’opposition vénézuelienne n’arrive toujours pas à formuler une grille de lecture correcte de son propre pays, d’où ses défaites électorales à répétition. Elle agite la bannière d’une « lutte contre la dictature » que ses sympathisants eux-mêmes ne suivent plus. Ses derniers appels à descendre dans la rue ont été des échecs (2). Alors que le Grand Caracas compte 6 millions d’habitants, quelques centaines de personnes seulement ont répondu à l’appel pour le premier anniversaire de la mise en détention du leader d’extrême droite Leopoldo Lopez, accusé dans le cadre de l’organisation de violences meurtrières. Même indifférence en ce qui concerne l’arrestation du maire de Caracas Antonio Ledezma pour les mêmes motifs. La société vénézuelienne semble approuver le fait que l’État dispose de mécanismes légaux pour faire face à ceux qui cherchent à renverser l’ordre constitutionnel légitimement établi, comme c’est le cas dans tous les systèmes démocratiques de par le monde. L’Espagne et les États-Unis, fers de lance des attaques médiatiques contre le Venezuela, usent à profusion de cette figure légale pour justifier l’emprisonnement de personnes appartenant aux mouvances de gauche – particulièrement en ces temps de Guerre Froide – ou appartenant aux sphères islamiste ou indépendantiste.

L’opposition échoue à comprendre que le message qui peut marcher pour une opinion publique internationale ignorant la réalité vénézuelienne et dans l’impossibilité d’en juger sur le terrain, est inefficace à l’intérieur des frontières du pays. Après tout, ce sont les vénézueliens qui votent, pas les étrangers.

Aujourd’hui, les préoccupations du peuple vénézuelien se centrent sur l’économie. Selon le baromètre de février 2015 réalisé par la http://www.gisxxi.org/, 45% des personnes interrogées considèrent que les pénuries et l’inflation représentent les principaux problèmes, bien loin devant d’autres questions telles que l’insécurité, le chômage ou la corruption (3).GIS XXI graphique 1

Face à cette situation, l’opposition de droite n’a avancé aucune proposition, au-delà de l’exercice futile de signaler l’existence de ces problèmes. Or, une part non négligeable de la population considère que ce silence dissimule la volonté d’appliquer un programme néo-libéral en cas de retour au pouvoir (4). Le capitalisme extrême ne découvre jamais ses cartes avant d’accéder au pouvoir. Le non respect systématique des promesses qui ont permis à Mariano Rajoy de remporter les élections en Espagne en est un bon exemple.

Mais la pire des nouvelles pour l’opposition est peut-être le fait que l’opinion publique ne considère pas Nicolas Maduro et son gouvernement comme les seuls responsables. L’étude de GIS XXI révèle que la responsabilité est également attribuée aux grandes entreprises et aux réseaux de distribution commerciale en connivence avec l’opposition, les milieux de la spéculation financière et les organisations politiques internes et externes qui opèrent en vue de la destitution du président de la République par des voies non électorales. 55% des personnes interrogées considèrent qu’il existe bien une stratégie de déstabilisation économique à des fins politiques, contre 34% qui ne partagent pas ce point de vue. Le fait que des agences internationales de notation qualifient la dette vénézuelienne de pire que celle d’une Ukraine brisée et en pleine guerre civile, est une de ces absurdités qui alimentent la conviction d’une guerre économique contre le Venezuela.Gis XXI graphique 2

Toutes ces raisons expliquent pourquoi les opinions favorables à l’opposition ont chuté à un niveau historiquement bas (10%). A contrario, selon les sondages émanant de diverses firmes privées telles que Datanalisis, Hinterlaces ou l’étude la Fondation GIS XXI, Maduro est le dirigeant politique national le mieux perçu. Les personnes interrogées reconnaissent que les mesures prises pour relancer l’économie partent exclusivement du président et de son équipe gouvernementale, au-delà du fait qu’elles soient efficaces ou non.

Ces données ne sont jamais diffusées à l’extérieur du Venezuela. Il faut cependant en tenir compte dans l’hypothèse d’une victoire chaviste lors des prochaines élections législatives. L’opinion publique internationale – à qui ces informations ne sont pas communiquées – se demandera comment cette victoire a été possible alors que le pays est au bord du gouffre. Les terminaux médiatiques de la droite sèmeront sur ce terreau fertile le doute sur la validité de ces élections. Et la roue médiatique de la manipulation recommencera à tourner, infatigable, bien que la réalité s’entête à la démentir.

Alejandro Fierro

Source : Tercera Información, http://www.tercerainformacion.es/spip.php?article82647

Traduction : Jean-Marc del Percio

Notes :

  1. Lire « Thomas Cluzel : interdit d’informer sur France-Culture », http://wp.me/p2ahp2-1M7 et « Courrier International, le média off-shore du « Monde », http://wp.me/p2ahp2-1JS

  2. Lire « Qui a gagné la rue ? », https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/05/qui-a-perdu-la-rue/

  3. Site de la Fondation GISXXI : http://www.gisxxi.org/

  4. Lire « L’«accord de transition » Machado-Ledezma-Lopez : ce que révèle et ce qu’occulte le programme de la droite vénézuélienne en cas de succès d’un coup d’Etat« , http://wp.me/p2ahp2-1Kc

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Critique à la critique de l’économie du Venezuela par la CEPAL

Alfredo Serrano Mancilla est docteur en Economie de l’Université Autonome de Barcelone, avec Post-Doctorat en Economie de l’Université Laval (Canadá). Directeur du Centre Stratégique Latinoaméricain Géopolítique http://www.celag.org/. Professeur universitaire de la FLACSO (Equateur), Universidad Andina et UMSA (Bolivie), Universidad Hermosillo et UNAM (Mexique), Univ. Pablo de Olavide de Sevilla (Espagne), Université Santa Marta (Colombie).

L’auteur : né en Andalousie (et de plus en plus latino-américain), Alfredo Serrano Mancilla est Docteur en Economie de l’Université Autonome de Barcelone et titulaire d’un post-Doctorat en Economie de l’Université Laval (Canada). Directeur du Centre Stratégique Latinoaméricain Géopolítique http://www.celag.org/, il est également Professeur universitaire de la FLACSO (Equateur), de l’Universidad Andina et de l’UMSA (Bolivie), l’Universidad Hermosillo et l’UNAM (Mexique), l’Universidad Pablo de Olavide de Sevilla (Espagne), et de l’Université Santa Marta (Colombie).

Le dernier rapport économique de la CEPAL concernant la Venezuela (dans le cadre d’une Etude Economique de l’Amérique latine et des Caraïbes 2014) présente le panorama extrêmement citrique d’un pays au bord de l’abîme, suivant ainsi la musique du concert que reproduisent de nombreux médias internationaux. Son diagnostic se fonde sur des objectifs et des recettes propres à un paradigme qui ne correspond pas au modèle socio-économique que la majorité sociale y réclame dans les urnes, élection après élection, chaque fois qu’elle se rend à un rendez-vous électoral. La CEPAL fait le choix d’ignorer ce que le peuple désire chaque fois qu’elle met la main à la pâte au moment d’élaborer une publication économique; elle préfère suivre sa ligne, usant et abusant des critères hégémoniques sans prendre en compte ni respecter ce que chaque société choisit en tant que façon de coexister économiquement.

Peu importe que la Colombie ou le Mexique aient décidé de parier sur une économie de type néolibéral à la différence du Venezuela et de la Bolivie : le jugement est toujours formulé selon la même perspective. Il s’agit d’imposer une homogénéité forcée dominante qui n’envisage pas l’hétérogénéité de différents processus. Dans cette optique, de tentative de domination/colonisation épistémologique, la CEPAL examine l’économie vénézuélienne avec un abus de copier/coller pour finir par condamner ce qu’elle voulait sûrement condamner avant de procéder au moindre calcul : “les protestations du début se poursuivent et se sont étendues à d’autres secteurs de la population”.

L’effet perroquet, si l’on peut se permettre le terme, doit être apprécié comme critère sélectif afin d’être en partie en accord avec n’importe lequel des organismes internationaux hégémoniques qui se consacrent à l’analyse de la conjoncture économique de chaque pays. Cette manie qui consiste à répéter toujours la même chose indépendamment de ce que l’on traite, est une pratique courante dans les documents de ces centres de (non) pensée qui fixent l’agenda mondial. Cette sorte d’épistémicide consiste à en finir d’un trait de plume avec n’importe quel épistème local en le remplaçant par un autre, venu et imposé de l’extérieur. Il s’agit d’utiliser toujours la même grille d’analyse, avec un excès de déjà vu, le même dogme et avec les mêmes priorités et objectifs toujours déterminés de l’extérieur sans qu’importe ce que choisit la majorité sociale. C’est ainsi que se succèdent à l’infini les études économiques destinées à examiner de nombreux pays sous une loupe qu’ils n’ont pas choisie. Dans le cas du Venezuela, c’est ce qui se passe quotidiennement.

D’autre part, si ce rapport de la CEPAL avait été écrit par n’importe quel économiste n’appartenant pas à l’establishment on l’aurait accusé (d’emblée) de manque de rigueur en matière d’économie. Pourquoi? Parce qu’en plus de manquer d’identité épistémologique, le document présente de sérieuses erreurs dans l’analyse qu’il devrait avoir évitées. Voici ci-dessous quelques-uns des impairs (volontaires et/ou involontaires) dans la façon dont la CEPAL voit l’économie vénézuélienne.

1. Comme d’habitude: l’inflation est un sujet magique qui ne peut s’expliquer que par l’émission de monnaie. Rien n’a d’importance dans l’île Robinson Crusoé, où il n’y a personne, ni intérêts, ni pouvoir. Tout est dû à cette question de l’augmentation des agrégats monétaires (M1 et M2). Le manque de rigueur dans ce cas est double. D’une part, il n’envisage pas la possibilité que l’inflation soit le résultat d’une bataille autour de la distribution, d’une bataille qui dépend en grande partie du contrôle du pouvoir du marché; si c’est une seule entreprise qui a le monopole de l’importation d’un bien très demandé, et si cette population possède un haut pouvoir d’achat, alors, le prix tendra à être élevé à moins qu’il n’y ait une régulation effective soit sur les prix, soit sur la limite des bénéfices concernant celui qui finit par fixer le prix.

Ceci ne semble pas être digne d’intérêt pour la CEPAL. D’autre part, et le pire, c’est que la thèse cépalienne ne se réalise même pas selon son propre dogme: plus d’émission monétaire entraîne plus d’inflation. C’est ainsi qu’elle explique l’inflation des années 2013 et 2014 ; la CEPAL affirme qu’ “en 2013 la politique monétaire a été fortement expansive. Une augmentation moyenne interannuelle des agrégats monétaires M1 et M2 de 66% et 65% respectivement, très supérieure à l’inflation interannuelle moyenne qui a été de 40% (…) Durant les quatre premiers mois de 2014, la politique monétaire a clairement continué d’être expansive et les agrégats M1 et M2 ont présenté une augmentation interannuelle en moyenne de 76% et de 75% respectivement. L’inflation moyenne interannuelle durant cette même période a été de 59% ». A partir de cette relation, elle essaye de maintenir cette thèse infondée ; mais néanmoins, les auteurs du document n’ont  pas eu envie d’aller voir tout simplement ce qui passait quelques années auparavant : dans ce même Venezuela de l’année 2005, l’augmentation monétaire interannuelle avait été supérieure à 100% et l’inflation annuelle avait été de 14,4% (voir le travail de José Gregorio Piña Torres dans El mito de la maquinita, Centro de Estudios de Economía Política, Univ. Bolivarienne du Venezuela). Voilà, la maxime orthodoxe monétariste ne se vérifie pas dans ce même Venezuela, ne serait-ce que quelques années plus tôt.

On a un autre exemple dans le document La falsabilidad del monetarismo (d’Adrian Gonzalez, Centre de recherche et de gestion de l’Economie Solidaire). Dans celui-ci, citant Zaiat, on affirme qu’en Argentine “ dans la période 2007-2013, dans un moment d’expansion et de contraction monétaire, les indices de prix se sont maintenus à des niveaux élevés stables, que ce soit au niveau de l’indicateur officiel (10%) ou des indicateurs privés (20-25%). Par conséquent, les tensions inflationnistes ont été constantes indépendamment d’une plus grande ou moindre croissance de la création monétaire (émission d’argent). En outre, on ajoute que “l’indice des prix à la consommation des Etats-Unis n’a pas dépassé 10,3% entre 2008 et 2012 alors que l’émission monétaire a été de presque 160% durant cette même période ; au Royaume-Uni il a été de 16,4% alors que son émission a été de presque 203% ; pour le Brésil, la variation des prix a été de 27,6% alors que son émission a augmenté de presque 123%. Quant à la Chine elle a connu une variation des prix de 16,6% pour une croissance de l’émission d’un peu plus de 100%, durant la même période de référence.” En définitive, dans chaque cas que propose la CEPAL pour démontrer la relation existante entre émission monétaire et inflation, nous pouvons trouver un autre contre-exemple qui prouve le contraire. Et pourquoi ça? Parce que l’inflation va beaucoup plus loin qu’une simple relation réductrice entre deux variables nominales du fait que l’économie réelle a beaucoup à dire dans ce débat.

2. La panacée de l’accumulation de réserves. C’est une histoire de caquetage économique dominant. Premièrement, la faille consiste à considérer que ce moyen discutable est une fin en soi. Et deuxièmement, à continuer de soutenir que les réserves sont une condition obligatoire pour assurer le rythme des importations. La vielle règle dit qu’il faut toujours disposer d’un minimum de réserves équivalant à trois mois d’importation. Mais, cette prémisse ne tient pas compte du fait que de nos jours, en pleine transition géoéconomique, avec de nouvelles alliances économiques indépendantes des pays capitalistes les plus en vue, il est possible de garantir les importations de multiples façons, lesquelles ont peu à voir avec le niveau de réserves dont on dispose. Si un pays a dans son sous-sol la réserve de pétrole la plus importante du monde, celle-ci représente la véritable garantie pour disposer de mécanismes d’importation à crédit, et par anticipation, sans qu’il ne soit besoin d’avoir à présenter un niveau élevé de réserves. Il y a de nouveaux moyens de paiement en ce moment de lente désaméricanisation de l’économie mondiale où de plus en plus de pays accumulent des réserves dans des monnaies différentes du dollar.

En outre, on réalise de plus en plus de transactions commerciales sans passer par le dollar en utilisant des monnaies propres ou d’autres types d’échange (sur la base de la livraison d’une certaine quantité de pétrole ou de matières premières). Continuer d’accumuler des réserves oisivement dans le seul but de satisfaire un présupposé économiquement erroné serait une grossière sottise dans ces moments où l’on exige de plus en plus un usage productif de la devise. La CEPAL présente pour le Venezuela une situation au bord de l’abîme parce qu’il n’a pas de réserves suffisantes ; elle ignore les nouvelles dispositions pour permettre un rythme élevé d’importations en même temps qu’elle méconnaît : a) l’actuelle alliance passée avec la Chine (dont on ne dit rien dans le rapport car sans doute la Chine n’existe-t-elle pas, pas plus que l’engagement chinois à investir 20 000 millions de dollars au Venezuela), et b) que les importations du Venezuela sont de plus en plus diversifiées ( les importations depuis les Etats-Unis en dollars ne représentent qu’un peu moins de 25% du total). On parvient à la rigueur par la rigueur; on aurait pu dire qu’il est bien vrai que les réserves ont diminué (non pas durant cette dernière année 2014, mais effectivement durant l’année 2013) et que cela peut être un motif de préoccupation, mais en précisant toujours les autres  aspects qui sont nécessaires pour avoir une vision plus globale de la question des importations et des réserves.

3. Le manque de devises et le marché illégal de dollars. Voilà comment la CEPAL justifie qu’il existe au Venezuela un taux de change illégal qui est exagérément supérieur à n’importe lequel des trois indicateurs officiels. Elle n’aborde même pas la question de la spéculation pas plus qu’elle ne condamne l’illégalité de ce taux de change, mais bien au contraire, elle argumente en faveur de l’existence de celui-ci et tente de donner de la rationalité économique à une question qui relève davantage de la rationalité politique. Ainsi trouve-t-on dans ledit rapport: “la quantité de devises remises aux entreprises privées ne suffit pas à couvrir les besoins d’importations. Preuve de cela, la brèche qui existe entre les taux de change officiels et le taux de change du marché parallèle.” Or, s’il en était ainsi, comment explique-t-on que le taux de change illégal ait augmenté à une vitesse qui ne correspondait pas à la supposée baisse de remise de devises? Selon les chiffres dont on dispose jusqu’à ce jour, il est plus que probable qu’il y ait eu moins de remise de devises dans l’année 2013 qu’en 2014, et néanmoins, le taux de change illégal durant l’année passée a été bien supérieur à celui de l’année précédente. Une autre thèse qui ne se vérifie pas : il n’y a pas de correspondance directe entre la baisse des devises remises et le taux de change illégal.

Il n’existe pas non plus de relation proportionnelle, c’est clair, le déficit de devises pour importer (si tant est qu’il existât comme l’affirment les chefs d’entreprise) n’a pas  monté autant que l’a fait le taux de change illégal. Quelle que soit la façon de voir les choses, la justification du taux de change illégal selon une simple règle basée sur l’offre et la demande de devises ne tient pas. Cette question dépasse de loin ce petit jeu. Oui, il est vrai qu’il peut y avoir un pourcentage qui s’explique de cette façon. Mais, les véritables causes résident dans le réel intérêt qu’ont à déstabiliser ceux qui affichent un véritable pouvoir de marché pour un taux de change illégal en capacité d’indexer les prix. Ceci permet, d’abord, de créer du mécontentement social ; deuxièmement et fondamentalement, on remplit ainsi le véritable objectif de cette opération spéculative et illicite: se réapproprier en grande partie la rente pétrolière qui retourne au pays.

Pour le capitalisme, le débat a cessé d’être la rente pétrolière à la source, car la bataille au sein de PDVSA est perdue; ces dernières années, le capitalisme s’arrange avec la nouvelle maison socialiste pour voir où elle peut capter le maximum de gain à partir du débat sur la destination de la rente pétrolière (aux mains du peuple vénézuélien, soit directement du fait d’un plus grand pouvoir d’achat ou indirectement via les Missions sociales). Comment faire? En plus d’utiliser la voie du « rentisme importateur du XXIème siècle »(1), improductif et oisif, j’achète à l’extérieur et je vends à l’intérieur sans désir de produire et en obtenant un gain facile et très élevé, accompagné d’une stratégie spéculative basée sur l’indexation des prix grâce précisément à ce marché illégal du dollar. Voilà la raison d’être de ce taux de change illégal : créer un malaise dans le peuple vénézuélien en même temps qu’on continue d’engraisser le taux de profit du capital en absorbant un fort pourcentage de la rente pétrolière à présent convertie e pouvoir d’achat pour la majorité du peuple vénézuélien.

4. L’emploi est une question dépourvue d’importance économique. Tel pourrait être le message subliminal si l’on lisait attentivement le rapport de la CEPAL. Seulement une phrase, et courte phrase, à la dernière page: “ En 2013, la moyenne du taux de chômage urbain est tombé de 0.3 point en pourcentage et a été de 7.8%. Le « taux de population active » a augmenté de 0.4 point, atteignant 64.3%. Ce petit détail pour dire que oui, c’est bien d’avoir un taux de chômage bas, mais ce n’est pas le moins du monde un sujet central en matière d’économie. Le fait d’avoir une bonne santé en matière d’emploi est sûrement un aspect insignifiant pour quelque étude économique que ce soit et qui prétendrait être rigoureuse face à l’establishment. Que l’emploi se voit affecté en période de contraction économique passe inaperçu ; tout comme passe inaperçu le fait que cette caractéristique soit une des forces du modèle économique au Venezuela. En 2014 le taux de chômage a fini par être de 5.5%, ceci étant l’un des taux le plus bas de la région. Si on le compare avec des pays qui ont des taux supérieurs à 20% (et où le chômage des jeunes est supérieur à 50%), il est très difficile d’affirmer que le Venezuela se trouve au bord du précipice. Jouir d’un modèle économique capable de garantir l’emploi est une condition qui ne doit pas être ignorée ou négligée car c’est la base sur laquelle il convient de continuer à avancer en matière de défis économiques structuraux. Le Venezuela démontre ainsi que la variable d’ajustement ne se fait pas sur le terrain de l’emploi, pas plus que sur le terrain social, comme nous le verrons dans le point suivant. L’actuelle contraction extérieure ne se traduit pas dans ce cas par une baisse interne de l’emploi ; actuellement, la détérioration de l’emploi n’est pas la solution choisie au Venezuela.

5. La pauvreté ne doit pas ignorer la dimension non monétaire. On ne peut pas toujours mesurer avec le même indicateur dans tous les cas de figures. Imaginez qu’il existe un endroit où la vie, les droits sociaux, les besoins de base ne sont pas tous commercialisés, dans ce cas, il serait incongru de continuer à mesurer la pauvreté ou non d’une personne à partir de critères relevant de la commercialisation. Ceci ne signifie pas qu’il ne soit pas important et nécessaire d’évaluer le niveau de pauvreté d’un être humain également par l’incapacité à disposer de ressources monétaires pour réaliser certains actes de consommation nécessaires. Mais, cette tâche ne doit ni réduire, ni exclure d’autres choix qui sont pertinents lorsque les modèles économiques ne commercialisent pas certains aspects qui sont indispensables lorsque l’on parle de pauvreté. En ce sens, la CEPAL, dans son Panorama Social de l’Amérique Latine affirme qu’au cours de l’année 2013, il y a eu une augmentation de la pauvreté au Venezuela, mais il s’agit d’une pauvreté mesurée exclusivement sur la base du revenu monétaire sans aucune prise en compte de toutes les prestations sociales que reçoit le peuple par le biais de « l’État intégral des Missions» et qui englobe un grand nombre de besoins de base.

En d’autres termes, il s’agit réellement d’une analyse très pauvre à l’heure d’aborder un sujet aussi sérieux et « intégral » tel que celui de la pauvreté. On laisse de côté tout besoin de base satisfait par une autre voie que monétaire ou commerciale. Par exemple, les bénéfices sociaux des missions éducatives, de santé et de logement ne sont pas pris en compte dans cette vision myope cépalienne de la pauvreté. Se targuer de rigueur aurait impliqué de continuer à évaluer la pauvreté comme la CEPAL le veut, mais au moins en précisant brièvement que son indicateur ne prend pas en compte ce qui, en revanche, l’est dans le NBI (Nécessité de Base Insatisfaite). Précisément, ce NBI continue de baisser au Venezuela même ces dernières années (l’extrême pauvreté selon NBI est passée de 9.9% en 1999 à 5.5% en 2013 ; la pauvreté selon NBI est passée de 29.3% en 1999 à 19.6% en 2013. Pourtant, la CEPAL ne dit rien de cette amélioration sociale.

En plus de cette discussion, il est un autre point qu’il convient d’éclairer : en observant le tableau de données présenté par la CEPAL, on peut facilement détecter un super-indice (sous la lettre (c) qui signale explicitement que les « chiffres de 2012 et 2013 ne sont pas strictement comparables avec ceux des années précédentes ». En définitive, c’est la CEPAL, elle-même, qui reconnaît que ces chiffres ne peuvent être comparés avec les années précédentes bien qu’elle fasse preuve de bien peu de transparence puisqu’elle n’indique pas le pourquoi de cette note en bas de page. Ce sujet a été totalement ignoré par les échos médiatiques portant sur cette analyse.

Ces cinq points ne dispensent en aucune façon les critiques bienvenues que l’on pourrait formuler à l’heure de réaliser une analyse rigoureuse de l’économie vénézuélienne. De nombreux aspects doivent être débattus comme les défis structuraux et les défis conjoncturels de l’économie du pays. En ce sens, le rapport évoque précisément du bout des lèvres, voire ne le fait même pas, des sujets qui eux sont vraiment cruciaux pour continuer à perfectionner de façon habile un modèle qui ne négocie pas les politiques sociales ni sa souveraineté,  pas plus qu’il ne souhaite revenir à l’époque néolibérale. Ce rapport critique aurait pu mettre l’accent sur d’autres aspects au lieu de faire preuve de tant de dogmatisme en ignorant les vrais objectifs fixés dans le dernier Plan Economique ratifié majoritairement dans les urnes par le peuple vénézuélien.

Il existe de nombreux autres points qui, eux, présentent un intérêt pour affronter les années à venir :

1) L’urgence de la révolution productive qui permettrait d’affronter l’ «économie pétro-rentière importatrice », mais en envisageant également l’insertion vertueuse dans les nouvelles chaînes de valeur régionales et globales,  et évidemment, en incorporant les nouveaux sujets économiques (communes, petites et moyennes entreprises) dans le but d’une démocratisation de l’appareil productif.

2) L’absolue nécessité d’éviter le rythme croissant des importations liées aux ressources du secteur pétrolier, rythme qui est très supérieur à celui des exportations dans le même secteur.

3) Continuer de chercher le chemin de la souveraineté fiscale basée sur la conception d’impôts plus progressifs et une capacité de recouvrement pour parvenir à se réapproprier la nouvelle rente pétrolière encore aux mains d’une minorité enrichie, ceci, dans le but de la reconditionner en la dirigeant vers la création de richesse productive interne.

4) Reformuler une politique réussie d’achats publics pour mettre ce potentiel au service d’un nouvel ordre économique qui réduise la dépendance de certains secteurs oligopolistiques.

5) Mener une politique financière qui évite un endettement privé excessif pour soutenir la consommation dans une période inflationniste en même temps qu’elle stimule l’épargne interne pour la diriger vers le secteur productif.

6) Accorder une importance primordiale à la politique de distribution et de commercialisation comme outil pour corriger les failles présentes dans les actuels mécanismes usuriers et inefficaces, mais aussi pour disposer de cette rente pétrolière qui revient au pays mais qui se perd e partie dans les différentes phases de la chaîne commerciale.

7) Mener une politique de développement des sciences et des technologies de façon à réduire la néo dépendance de la connaissance (valeur ajoutée importée) en se centrant sur ces axes stratégiques pour un nouveau développement productif au Venezuela .

8) Développer une politique effective de prix justes par le biais de l’utilisation de divers mécanismes qui puissent aller d’un programme de prix maitrisés (accords entre les parties qui fixent des prix à la baisse en contribuant à créer un nouvel imaginaire collectif populaire en la matière) jusqu’à la création d’agences publiques d’importation qui viennent modifier le pouvoir de marché importateur de certaines entreprises.

9) Revoir la politique de subventions sur les combustibles, selon des principes de justice sociale, au nom d’une réorientation productive de l’usage de chaque dollar entré.

10) Mener une nouvelle politique de (ré)investissements qui empêche « la saignée » que représentent les sorties d’argent liées aux bénéfices nets en essayant de rediriger ces fonds sur ces axes productifs stratégiques ( dans les secteurs spécifiques du développement).

Ce sont ces dix points et non les cinq précédents, qui doivent représenter une part essentielle de la nouvelle centralité pour discuter du nouvel ordre économique interne au Venezuela et pour rendre irréversible tout ce qui a été acquis durant la décennie passée en matière sociale.

Ce sont ces points et d’autres encore qui correspondent effectivement au défi de rendre réversible le métabolisme social du capital encore en vigueur dans l’organisation économique vénézuélienne. Ce fut le leitmotiv du dernier message d’Hugo Chavez dans le coup de barre et qui a trouvé continuité dans cette secousse annoncée par le président Nicolas Maduro à la recherche du nouvel ordre économique interne. Ce sont là les vrais défis et les nouvelles questions économiques que pointe la majorité sociale vénézuélienne qui ne veut pas d’autre modèle (du passé) que celui-ci même, mais toujours en constante amélioration, pour continuer à faire des bonds en avant. Cependant, la CEPAL se trompe de cible et continue à viser là où les vénézuéliens ne regardent même pas, pas plus qu’ils n’en attendent quoique ce soit.

Alfredo Serrano Mancilla

Source : http://www.celag.org/critica-a-la-critica-de-la-cepal-a-la-economia-de-venezuela-por-alfredo-serrano-mancilla/

Traduction : Sylvie Carrasco.

Collaboration : Marie-Louise Benoît

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1Kw

Alfredo Serrano : « au Venezuela on a dépassé le stade du néolibéralisme »

Alfredo Serrano Mancilla est docteur en Economie de l’Université Autonome de Barcelone, avec Post-Doctorat en Economie de l’Université Laval (Canadá). Directeur du Centre Stratégique Latinoaméricain Géopolítique http://www.celag.org/. Professeur universitaire de la FLACSO (Equateur), Universidad Andina et UMSA (Bolivie), Universidad Hermosillo et UNAM (Mexique), Univ. Pablo de Olavide de Sevilla (Espagne), Université Santa Marta (Colombie).

Alfredo Serrano Mancilla est docteur en Economie de l’Université Autonome de Barcelone, avec Post-Doctorat en Economie de l’Université Laval (Canada). Directeur du Centre Stratégique Latinoaméricain Géopolítique http://www.celag.org/. Professeur universitaire de la FLACSO (Equateur), Universidad Andina et UMSA (Bolivie), Universidad Hermosillo et UNAM (Mexique), Univ. Pablo de Olavide de Sevilla (Espagne), Université Santa Marta (Colombie).

Le 6 février s’est déroulé à l’Université Bolivarienne du Venezuela (Caracas) un débat qui a réuni étudiants, professeurs, mouvements sociaux autour du livre d’Alfredo Serrano Mancilla (CELAG): « La pensée économique d’Hugo Chavez ».

Interview : Ernesto Cazal
Traduction : Jean-Marc del Percio

Bien qu’il soit espagnol -son accent le trahit- Serrano n’hésite pas à dire qu’il s’exprime comme les Vénézuéliens, « avec tout le corps ». Nous avons fixé l’entretien pour le lendemain. C’est à la cafeteria de l’hôtel où il est descendu, qu’il s’est expliqué sur l’héritage économique légué par Chavez : « ce que Chavez a fait et que ne reconnaissent ni les économistes de renom, ni la doxa dominante de la science économique, c’est la réinvention de catégories, de concepts, de propositions; et la rediscussions sans tabou ni complexe, de tous les dogmes hégémoniques. »

Chavez a parlé de la nécessité d’atteindre un point de non retour. Non seulement sur le plan économique, mais aussi politique et social. A votre avis, à quel stade en  sommes-nous ? Avons-nous atteint ce point de non retour ?

D’un point de vue historique, je pense que oui, nous avons atteint à plusieurs niveaux un certain degré d’irréversibilité. Je crois que l’étape néolibérale a été dépassée. Ce qui n’est pas peu de choses. Le déroulement des élections d’octobre (2012) et avril (2013) en est l’illustration. En effet, l’opposition (de droite) s’est vue contrainte d’occuper un champ économique et politique autre. Il lui était très difficile de remettre en cause l’Etat social Bolivarien. Cela montre que nous avons atteint un certain point d’irréversibilité. Il peut être également question d’un point de non retour qui serait atteint sur le plan économique, social et politique, si l’on considère que la Révolution Bolivarienne a bâti – suivant en cela, la pensée de Gramsci – un nouveau sens commun économique.

Pourquoi est-il possible de parler d’un nouveau sens commun en matière d’économie ?

Il est très difficile aujourd’hui de discuter en usant de la terminologie de l’ancien modèle économique des années 1980 et 1990. A l’époque, la priorité revenait à l’investissement étranger direct, aux politiques d’ajustement ou d’austérité, à la libéralisation du commerce et du secteur financier – selon les préceptes de Washington. Il n’en est plus ainsi aujourd’hui. Toutes ces orientations n’obtiendraient plus aucun soutien populaire. C’est pourquoi pour moi, il y a un nouveau sens commun, qui laisse loin derrière lui, les décennies néolibérales qui ont toutes été des échecs ; et qui est la clé du processus de transition en cours, vers le socialisme bolivarien du XXIème siècle.2

Vitesse et stratégie.

Il est midi à Caracas. Soleil timide. Serrano, un verre d’eau fraîche à la main, insiste sur le fait que repenser en permanence la politique est une tâche qui ne peut s’enliser.

Les processus de changement en cours, acquièrent une telle vitesse et il y a tellement de tensions créatives au niveau économique et social, que si l’on souhaite atteindre un degré d’irréversibilité définitive, on doit réactualiser le seuil d’irréversibilité en permanence. Non seulement on a réussi à enterrer définitivement le néolibéralisme et son sens commun. Mais on a réussi à construire autre chose. Il faut désormais atteindre de nouveaux points de non retour. La révolution de la productivité est l’un de ceux-ci. Certaines modifications de la structure économique sont nécessaires (1). Mais il faut garder à l’esprit qu’un changement structurel suppose que l’on module la rapidité des processus de transformation en fonction de la conjoncture. Quant à la rapide transition qui s’est faite en un temps record, elle doit être confirmée par des transformations stratégiques structurelles.

Cela concerne uniquement la question de la productivité ?

Je me réfère également aux sphères financière, fiscale; à l’intégration des activités commerciales; mais aussi à la place de l’organisation productive au sein du système-monde. Sans oublier la politique des marchés publics. Tous ces réaménagements, c’est ce que le président Maduro appelle le nouveau système économique interne. On devrait également améliorer le dialogue entre les différentes sphères institutionnelles relevant de l’économie : le Sicad (Sistema Complementario de administracion de divisas), le Seniat (Servicio Nacional integrado de administracion Aduanera y tributaria), les services des douanes. Il ne peut subsister ici de quelconque « triangle des Bermudes ». Ce sont des défis à relever. Il ne faut toutefois pas porter un regard trop inquiet sur cette question. Il s’agit plutôt d’un pari à gagner, qui concerne les changements vertigineux de la sphère productive.

Selon vous, dans un contexte de guerre et de sabotage permanent, quelle est la relation immédiate entre ce débat, et le peuple organisé tel qu’il s’exprime à travers les conseils communaux, les communes, les divers mouvements sociaux, les collectifs ?

Il est essentiel d’identifier les nouvelles questions que soulève la majorité sociale, pour y apporter les réponses adéquates. Prenons un exemple : à l’heure actuelle, elle aspire toujours à se nourrir correctement. Mais elle souhaite aussi accéder à une alimentation de meilleure qualité. C’est pourquoi il me semble intéressant de coller au plus près du comportement du sujet social majoritaire, afin d’en actualiser les contours en permanence. Il me semble également fondamental d’identifier les nouveaux défis à relever; mais aussi les nouveaux facteurs de motivation. Il y a une partie non négligeable de la population vénézuélienne qui n’a pas connu l’ère néolibérale, puisque de nombreux jeunes sont nés sous la révolution. Mais il ne s’agit pas uniquement de la jeunesse, il y a un tas de choses, de nombreux tournants positifs qui ont été pris dans le domaine social, politique, en matière de satisfaction des besoins de base. C’est pourquoi, il faut toujours être à l’écoute, parce que si l’on souhaite répondre aux aspirations du moment, il faut avoir à l’esprit qu’elles ne sont pas identiques à celles que la majorité sociale exprimait il y a 14 ans. Donc, oui, je considère qu’on doit revitaliser la sphère de l’économie, à partir de ce qui fait partie de l’actualité.

A quoi il faut ajouter le thème de la guerre…

C’est vrai. Il y a une guerre économique. Il y a du sabotage. Il y a également une tentative de
déstabilisation en cours, qui vient de l’étranger. Il est également vrai qu’il existe une bourgeoisie vénézuélienne parasitaire misant sur les importations improductives, sur la spéculation. Toutefois, comme le président Chavez l’a dit lui-même, malgré ces obstacles, il faut identifier les éléments qui permettent malgré tout d’accomplir ce bond en avant, afin que l’économie contribue à l’éclosion d’un climat de pacification générale. L’idée, ce n’est pas seulement résister à la guerre économique. Parce qu’il faut voir comment il est possible d’envisager la transition, afin que l’économie soit un outil de pacification de la période actuelle. Et c’est dans ce cadre, que pour moi, l’importance des communes, du peuple organisé apparaît.

Chavez pédagogue

« Il est essentiel de comprendre que les acquis, on ne les a pas obtenus gratuitement. Il faut donc faire appel au volet pédagogique, s’inspirer de l’esprit de Simon Rodriguez (1769-1854, philosophe et mentor de Simon Bolivar), sur lequel Chavez s’appuyait tant. C’est comme cela qu’il a été possible d’expliquer qu’en dépit d’un investissement social si élevé, la Mission Logement n’a pu être menée à bien, qu’en réunissant de très gros capitaux. C’était en 2011».

Alfredo croit en l’efficacité d’une formation économique qui s’acquiert au quotidien. Ce qui n’empêche pas de penser à la politique sur la longue durée : « l’élément-clé, c’est de penser le changement, tant sur le plan stratégique que tactique. Un changement qui concernerait la politique fiscale, afin de l’enchâsser dans le modèle socialiste bolivarien de ce siècle. Selon les besoins du pays, qui diffèrent de ceux qui étaient à l’ordre du jour il y a 15 ans. Un exemple : ce peuple qui était affamé, consomme de telle façon, que cela relève désormais, de l’agro-industrie. »

La droite affirme que nous souffrons de famine. Nous savons que cela ne tient pas debout. Est-ce que tu penses que cela est lié au fait que nous aurions atteint ce point de non retour ?

Tout ce qui a trait à l’Etat social -qu’il y ait un choc interne ou externe ; une mutation de l’économie mondiale ; une chute des prix du pétrole-  n’est plus négociable. Pourtant cet état de fait, ne peut pas être interprété sous l’angle du miracle advenu. Non. C’est ici, qu’intervient la nécessité d’être pédagogue. D’expliquer que ces acquis, ce caractère irréversible, cet accroissement de la souveraineté ; de l’indépendance économique dont le Plan de la Patrie (2) a jeté les bases, tout cela implique de devoir prendre certaines décisions sur le plan économique. Comme l’émission de monnaie souveraine incombant à l’Etat vénézuélien.

Dans ces conditions, que faire ?

Est-il possible de continuer à autoriser que les devises aillent sur les cartes de crédit, dans le cadre des actes de consommation quotidienne ? En la matière, les données de l’année et demie écoulée, sont éloquentes. Même questionnement au sujet du tourisme. Est-il envisageable de maintenir en l’état, le rythme de sortie des devises, dès lors qu’elles font défaut pour aiguiller le modèle sur le plan productif ? Idem en ce qui concerne l’essence. Est-il encore concevable de consacrer des devises pour subventionner l’essence en faveur de tous les secteurs, au moment où elles sont nécessaires à la réorganisation d’une économie productive ; à améliorer les chaînes d’approvisionnement ; la distribution, la productivité ? Cette nouvelle culture économique doit accompagner le changement de modèle en cours. Et c’est à ce travail que le peuple organisé, mais aussi l’Exécutif, doivent s’atteler.

Dans un article, vous déclarez qu’il y a trois secteurs économiques qui n’ont pas décliné, pour lesquels il y a des politiques très claires du gouvernement bolivarien. Il s’agit du social ; du travail et de la fiscalité. Quels sont les relations à établir avec la révolution productive en cours ? Comment s’articulent ces 3 niveaux, avec, disons, cette manière nouvelle de produire ?

Un des défis à relever, c’est celui qui consisterait à placer la politique économique sous le signe d’une intégration totale. La politique fiscale ne doit pas faire cavalier seul. Elle doit s’intégrer à l’ensemble des objectifs politiques et économiques qui ont été définis. Mais elle doit aussi être repensée afin de promouvoir un nouveau modèle de production. En la matière, il est d’autant plus important de percevoir les impôts et taxes pour asseoir sa souveraineté sur le plan fiscal et pour capter les grandes richesses engendrées, que nous vivons une période de contraction des prix du pétrole. C’est aussi un défi en soi, puisqu’il ne faut pas appréhender d’une manière réductionniste la politique fiscale de captation des revenus. Mais il faut faire en sorte que cette dernière puisse contribuer à l’émergence de revenus productifs dans la période immédiate. Pour cela, on doit étudier les cas où les incitations fiscales sont souhaitables et ceux pour lesquels elles ne le sont pas. Il est crucial de ne pas instaurer d’incitations fiscales au profit de secteurs improductifs relevant de la spéculation. Elles ne doivent en aucune manière concourir à oxygéner le métabolisme du capital.

Le Venezuela Bolivarien n’est pas une île.

Nous avons ensuite parlé du travail, pas de celui qui s’appuie sur les chaînes ou le fouet de l’horaire : « la politique menée dans le domaine social et du travail doit répondre à des critères évidents. Non seulement il est nécessaire de maintenir un faible taux de chômage, mais il faut faire en sorte que chaque nouvel emploi créé, consolide la productivité générale et engendre une plus forte valeur ajoutée. C’est pourquoi, il est utile d’insister sur la nécessité de conduire une bonne politique en matière scientifique et technologique. Pas besoin de se concentrer sur tous les domaines de la connaissance, mais sur les secteurs stratégiques à court terme, pouvant avoir un impact sur la réduction de la valeur ajoutée importée. Il faudrait même réfléchir à la manière dont les connaissances s’intègrent à la nouvelle matrice sectorielle ainsi créée» dit Serrano1

Hier, tu as parlé d’une nouvelle instance de production. Il ne s’agit pas uniquement de réorganiser les vieilles instances mais aussi d’en créer de nouvelles dans les domaines de la science, de l’alimentation, etc. Comment redimensionner cette nouvelle culture productive ? A partir de quel type de travail ? Quels seraient les critères à retenir ?

Je pense que d’ici peu, on se remerciera d’avoir été confrontés à ce moment critique, ce moment complexe comme le caractérise le président Maduro. On assiste à la renaissance d’un imaginaire économique fondé sur la nécessité de la production. A l’heure actuelle, c’est quelque chose que nous ne voyons pas, parce nous focalisons sur le court-terme et la conjoncture. Il est possible de tracer le parallèle avec ce qui s’est passé avec le putsch des cadres du pétrole. Cette année 2002 fut chaotique, compliquée. Après, la Révolution bolivarienne est sortie renforcée de l’épreuve. Sur le plan économique, ses positions se sont renforcées, car on a immédiatement instauré un contrôle de plus en plus efficace du secteur stratégique pétrolier. A partir de cela, la mise en œuvre des programmes des diverses Missions a été facilitée.

L’idée n’est pas seulement résister à la guerre économique. Il faut voir aussi comment envisager la transition, afin que l’économie soit un outil de pacification de la période actuelle. Dans ce cadre, pour moi, l’importance des communes, du peuple organisé apparaît.

« J’insiste une fois encore sur l’émergence de ce nouveau sens économique commun. Je constate que depuis 2 ou 3 ans, il a été beaucoup plus question de la productivité, que durant ces 14 dernières années. Jusqu’à maintenant, la mentalité liée à la rente pétrolière, était profondément ancrée dans le sujet social économique vénézuélien. Il s’agit moins de la critiquer que de la comprendre sur un plan historique. Toutefois, je crois qu’elle est en train de disparaître. L’analyse des documents officiels démontre que les questions relatives à la productivité, ont émergé majoritairement ces dernières années. Je ne dis pas que ce débat n’apparaissait pas avant. (On en parlé par exemple, en 2007). Mais désormais, ce thème s’impose d’une manière centrale. Il est temps d’accorder à ce thème une place moins importante. Notamment dans les secteurs où les débats sont vifs autour de lui. Il faut lui accorder moins d’importance, parce qu’il ne faudrait pas passer d’un extrême (une économie improductive) à l’autre (une économie la plus productive du monde). Vouloir tout produire en un temps record, ce serait une erreur monumentale. Ce serait insoutenable, parce que nous ne vivons pas en autarcie ».

Nous ne sommes pas isolés…

En fait, à aucun moment, le Gouvernement bolivarien n’a fait le choix de l’isolement. Nombreux sont ceux qui affirment le contraire. C’est le cas de Capriles (un leader de la droite vénézuélienne) et compagnie. Ils le disent au moment même où le Venezuela n’a jamais été aussi peu isolé qu’aujourd’hui. On ne peut tout bonnement pas envisager les choses en termes de modèle productif autarcique, alors que l’insertion de la révolution bolivarienne au système-monde s’est opérée sur la base de la vision et des alliances d’un monde multipolaire. Je pense que dans ce domaine, un grand travail est à réaliser. Démocratiser le système productif, veiller à son intégration vertueuse au sein du système-monde productif. Il faut également réfléchir à la nature des instances régionales et globales environnantes. Et ce, afin de choisir à bon escient les modes d’insertion éventuels, en fonction des capacités réelles du pays. Car vouloir produire absolument tout, n’aurait aucun sens. Si malgré tout, c’était le cas, les coûts seraient très élevés, puisque les capacités du pays ne seraient pas à la hauteur de l’échelle de production retenue.

Et la question des gens, du peuple qui font de la politique ?

Il est fondamental d’introduire de nouveaux modèles de production, et de rediscuter de la commune. On doit non pas uniquement se poser la question de qui produit, mais comment on produit. Sinon on pécherait par naïveté. Une commune ne peut s’inventer du jour au lendemain, ne peut pas être réellement productive du jour au lendemain. Il n’existe pas de logiciel capable de planifier minute par minute, les activités d’une communauté productive comme un modèle idyllique et définitif. C’est pourquoi il apparaît nécessaire de rediscuter le contenu de la Loi de la Commune, en sériant les volets productif, économique, mais aussi en y intégrant les missions actives dans le domaine du travail, et de la qualification. Il faut réunir les conditions de l’insertion de ce nouveau sujet productif.

A ce stade de la conversation, Serrano aborde un fait capital : le dernier rapport de la Cepal
(Commission économique pour l’Amérique Latine/ONU) signale que les importations dans le secteur pétrolier augmentent à une vitesse plus grande que les exportations. « Cela indique que l’industrie a de plus en plus besoin de science et de la technologie pour ne plus devoir importer de la valeur ajoutée à partir du secteur pétrolier. Bon, peut-être faut-il placer tous les efforts dans les sciences et la technologie. Mais il existe également d’autres domaines ». Ce qui oblige à reconsidérer le rôle des industries à ce stade du processus révolutionnaire ; selon leurs positions.

Et les entreprises mixtes ?

Les alliances entre entreprises supranationales existent. L’ALBA a été créée; le Mercosur aussi. Toutefois, il reste beaucoup de travail. L’industrie de fabrication de médicaments génériques est plus qu’importante, pour ce pays. Dans ce domaine, on peut envisager la mise en place d’alliances avec des entreprises régionales, publiques, nationales. Il faut également susciter des accords basés sur les transferts de technologie. Je crois que dans ce contexte, nous devons identifier clairement quels sont les domaines prioritaires. Parce que Chavez a toujours insisté sur l’ordre des priorités. Il faut donc poursuivre, en pensant programmation. Etablir des étapes.
Si l’on déclare que l’on va tout produire « vénézuélien », ce sont en définitive, les grandes entreprises transnationales qui vont se frotter les mains. Celles qui poursuivent les transferts de leur technologie, exportant ainsi de la valeur ajoutée. Dans ce cas de figure, apparaîtrait un modèle inédit de dépendance, en matière de valeur ajoutée et de connaissance.

Ce qui rendrait la guerre plus facile à mener.

C’est exact. Le président Maduro assume qu’il est nécessaire de rediscuter de tout cela.

Source: http://misionverdad.com/entrevistas/alfredo-serrano-en-venezuela-se-supero-el-estadio-neoliberal

Notes:

(1) Voir l’article en espagnol de Alfredo Serrano Mancilla : http://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/cash/17-7687-2014-05-25.html
(2) Voir « Ce que la révolution bolivarienne va faire de 2013 à 2019 » https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

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