« Construire sa maison sans dépendre d’une entreprise privée » : l’École du Constructeur Populaire au Venezuela

« Le plus beau, pour ces jeunes qui viennent des milieux populaires, c’est de pouvoir réaliser leur rêve, construire leur propre maison sans dépendre d’une entreprise privée. Les projets collectifs de nos apprenti(e)s naissent de la collaboration avec les habitant(e)s, ils ou elles vont dans la communauté, cherchent le problème et proposent des solutions, grâce à leur formation technique, à partir d’une vision sociale« , raconte fièrement l’ingénieur Eskell Romero, directeur de l’école du Constructeur Populaire « Aristobulo Isturiz ». » « Dans chaque lotissement de la Grande Mission Logement Venezuela se trouve un noyau de notre école« .

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Au Venezuela, une commune populaire crée sa propre école de communication

« Tant que nous ne résoudrons pas la « question médiatique », l’Amérique Latine n’aura pas de démocratie » écrivait récemment l’ex-président Rafael Correa. Au Venezuela, la « Comuna Socialista El Maizal » crée l’école de communication « Yordanis Rodriguez ». En avril 2021, pendant 5 jours, l’équipe de TERRA TV et de l’École de Communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chavez Frias » a donné un premier atelier théorico-pratique de documentaire à 10 jeunes venus de différents secteurs de la naissante cité communale: El Maizal, Lanceros Atures de la Miel, Sarare et Negra Hipolita.

Réalisation collective. Montage: Victor Hugo Rivera. VO ESP, sous-titres français. République Bolivarienne du Venezuela 2021.

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Sous la peau de la commune populaire au Venezuela : ce que disent ceux qui agissent

La première fois que j’ai entendu parler de la proposition ou du concept de ville communale, c’était en mars 2020, à Barcelone, dans l’État d’Anzoátegui, au Venezuela. Je l’ai entendu de la bouche de certain.e.s communard.e.s, et aussi dans la voix du maire Luis José Marcano, qui avait décidé de se laisser emporter par l’ouragan communard lorsqu’un supplément de vent favorable souffla sur la folle machine.

C’était lors d’une réunion d’un organisation baptisée Propulseurs de la Commune, où on me fit l’extrême honneur d’écouter et de répondre à mes provocations et réflexions génératrices. Parmi celles que j’ai lancées en guise d’introduction, il y en a une que je voulais transformer en pierre d’achoppement de cette guerre philosophique ou de l’écueil culturel auquel nous sommes confrontés : notre tradition vieille de cinq siècles de diviser les municipalités en « parroquias » ; nous sommes encore structurellement et juridiquement habitants de « parroquias« ). Et comme la division politico-territoriale actuelle nous condamne à appeler « parroquia » l’unité minimale d’organisation sous de la municipalité, il faudra bien plus qu’un effort rhétorique pour que cette unité de résidents se mue en commune, et ses habitant.e.s en communard.e.s.

Dans le débat qui a suivi a émergé l’idée qu’en réalité, seul le nom légal de la « parroquia » est demeuré. Dans de nombreux endroits au Venezuela, les gens préfèrent appeler le lieu où ils vivent un barrio, un « caserío » (hameau), un secteur ou une communauté. J’ai entendu un communard expliquer que les notions chavistes de commune, de cité communale et de fédération de communes ne sont pas de simples références territoriales, car ce qui les définit et leur donne sens réside dans leur caractère productif.

J’ai entendu parler ou j’ai visité des communes officiellement baptisées, par exemple, « Commune socio-productive Simon Bolivar« . Dans le noyau fort de cette commune, le secteur de Las Casitas, les dirigeant.e.s et militant.e.s (presque tous des femmes) sont conscient.e.s que cette dénomination représente tout un défi. Cette commune, avec le soutien et l’orientation de la direction municipale, est en train de jeter les bases d’une activité économique qui lui permettra de s’appeler « socio-productive » dit la professeure Luisa Ramirez. L’appellation est là pour rappeler au peuple sa mission et son objectif.

À propos, en raffinant l’analyse politique, la communarde Arlene Portuguez fait observer que dans les descriptions officielles de cette commune, il est dit que la pêche est un de ses atouts : « En réalité, ce que nous avons, ce sont des côtes avec un potentiel pour la pêche, le tourisme, la pisciculture, et les conditions pour installer un dépôt de gaz. Le combat actuel consiste à développer des projets dans ces domaines« .

Las Casitas, une communauté plutôt déprimée appelée La HuCha (d’après Hugo Chávez), est un conglomérat de logements de la Gran Mission Logement Venezuela. Dans un peu plus de 80 maisons vivent 120 familles ; le soupçon ou la déduction des problèmes de surpopulation suscités par ces simples chiffres augmente lorsqu’on se promène dans les rues : les maisons sont très petites, certaines de 6 x 6 mètres avec des toits d’une précarité évidente (certains sont en amiante, pour l’élimination desquels une stratégie sanitaire de bouclage devra être réalisée un jour), des rues en terre, un système d’éclairage artisanal construit par la communauté elle-même.

La description physique de ce secteur vise à dépeindre le contexte dans lequel se produit le phénomène suivant : sur les quelque 500 adultes qui y vivent, pas plus de 10 sont anti-chavistes. « Beaucoup d’entre nous sommes des chavistes mécontents de la situation d’abandon« , explique José Barreto. Mais le chavisme n’a perdu aucune des élections municipales, régionales ou nationales qui ont eu lieu.

Les petites maisons remises il y a sept ans sans avoir été achevées, ont de grands patios qui, dans certains cas, peuvent faire quatre ou cinq fois la taille de la maison. Dans ces cours, disent plusieurs voisins, l’agriculture urbaine peut être développée. Mais Carmen Sánchez remet aussitôt les pendules à l’heure : « Ce que nous avons ici, c’est le désir de planter. Il n’y a pas d’agriculteurs, bien que nous ayons reçu une formation dans ce domaine. Nous avons fait le nettoyage et le travail de rue à la seule force de nos poignets. Nous avons le sentiment que ces derniers temps, le soutien qui nous était apporté s’est refroidi ; le colis du Comité local d’approvisionnement et de production (CLAP) n’est pas arrivé depuis longtemps, aucun crédit n’est accordé dans le domaine socio-productif. Ceux d’entre nous qui faisons du travail politique nous ne sommes pas payés pour cela, tout dépend du temps et les efforts que nous prodiguons« .

Arlene, qui est porte-parole du service d’urbanisme de la commune, achève sur une conclusion optimiste et édifiante : « L’une de nos tâches consiste à créer un sentiment d’appartenance pour ceux qui vivent ici. Nous avons une force qui est le talent humain. Malgré toutes les critiques à faire, nous continuons à mener la bataille« .

A Las Casitas, la possibilité de donner forme au projet communal est très visible, car il est possible de la fonder depuis son origine elle-même. Les possibilités de construire quelque chose de nouveau sont plus grandes dans la mesure où l’on part de zéro ; il peut sembler exagéré d’attribuer aux pénuries et aux carences matérielles la vertu de stimuler la volonté, mais c’est pourtant ainsi qu’on comprend le soutien quasi unanime de cette communauté et d’autres semblables à celle-ci, à un projet de refonder la société vers d’autres horizons. À Las Casitas, il existe une organisation et une volonté dont la puissance ne peut être comprise que parce que la fondation de la communauté est née d’une nécessité absolue, et a été consolidée à partir de la confiance dans un projet municipal qui évolue maintenant comme un signe de transformation du pays.

Une philosophie depuis (et basée) sur le territoire

En général, et comme partout, la réflexion et l’action communautaire à Las Casitas sont médiées par les conditions matérielles.

« Au cours de ces années, nous avons progressé dans les niveaux d’organisation du peuple. Il y a un manque de motivation, mais nous avons aussi les bonnes personnes pour assumer les tâches de formation. Bien que nous ayons des lois qui nous permettent de faire des choses grâce à la participation directe des citoyen.ne.s, il existe encore une culture de dépendance vis-à-vis des institutions. Nous avons pour mission de transformer la pratique de la consommation en production, et nous y parviendrons en renforçant la formation, la sensibilisation et le sentiment d’appartenance » dit Nelson Mejía.

Francys Olivares ajoute : « Tous les enfants ici savent déjà l’importance du recyclage, et les adultes aussi. Pour chaque tonne de plastique, Recibar (l’entreprise de récupération du plastique) nous verse 60 dollars. Ainsi, avec ce que nous avons collecté dans nos foyers, plus ce que nous collecterons lors des prochaines journées de collecte, nous pourrons soutenir le centre d’oncologie infantile, les Inass (foyers d’accueil pour les personnes âgées) et l’éclairage du secteur« .

« L’idée de la Banque communale, puisqu’elle est tellement capitaliste, pourrait être changée et nous pourrions parler d’un système économique financier, discuter des monnaies communales… « , ajoute Luisa Ramírez.

« Nous sommes dans un processus de transition et nous devons reconnaître que nous avons fait de grandes avancées. Nous savons que nous devons construire le nouveau, mais le nouveau sera-t-il une mairie en format réduit  ? Quelle que soit cette structure, nous devons la faire fonctionner sur le territoire. Nous ne sommes pas des défenseurs du système capitaliste, mais nous devons partir de quelque chose, par exemple en attirant des professionnels pour travailler dans ces domaines. Sur la côte, nous pouvons développer une station-service, le tourisme, la pisciculture ; ce sont des propositions, mais la pensée des gens n’est pas comme ça, nous ne prenons pas le temps d’élaborer des projets. J’ai le sentiment que beaucoup de nos faiblesses sont dues à l’existence de courants internes au sein du chavisme« , déclare Mireya Martínez.

« Il y a un haut niveau de vulnérabilité sociale ici ; les maisons et l’éclairage ont été développés par les résidents eux-mêmes. Nous avons de bons cadres qui font le travail politique, mais les racines doivent être fortifiées. Parmi nos points forts, il y a le travail avec les semis et les viviers de La HuCha, le travail avec les enfants pour les former et les encourager à recycler« , explique Carmen Sanchez.

« En tant que responsable de planification, j’ai appris et mis en pratique le principe selon lequel on ne planifie pas depuis un bureau mais sur le territoire. Nous devons apprendre à être autosuffisants. Mais ce qui manque le moins, c’est le talent humain » ajoute Arlene Portuguez.

Et de conclure sur une réflexion : « Au début de l’administration du maire Luis José Marcano, il y a eu des ateliers de formation, mais comme chacun n’en faisait qu’à sa tête, il nous a semblé que ce n’était pas le moment pour cela, que ces ateliers n’avaient pas de sens. Mais avec le temps nous comprenons leur valeur : maintenant nous avons besoin d’ateliers pour qu’ensemble nous puissions clarifier ce que nous devons attendre des Cités Communales et ce que nous devons leur apporter. Nous devrons discuter de ce grand territoire que nous avons au nord : cette côte qui va de Guanta à Boca de Uchire. Il y a un projet de zone économique ; cela semble être le bon moment pour reprendre cette discussion« .

José Roberto Duque 

Photos : Jesús Arteaga

Source : https://correodelalba.org/2021/05/06/reportaje-%e2%94%82-desde-la-piel-de-la-comuna-venezolana-lo-que-dicen-los-que-hacen/

Traduction : Thierry Deronne

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Luis José Marcano : « nous devons faire plus pour montrer l’efficacité des communes populaires »

En 2017 le journaliste Luis José Marcano (photo) fit le meilleur score électoral parmi les candidat(e)s chavistes aux municipales. Il consacra son mandat à faire de la ville de Barcelona (dans la région orientale du Venezuela) une avant-garde de l’État communal, avec pour moteur central le pouvoir citoyen. Il s’est entouré pour cette tâche d’une équipe à majorité féminine, afin que la commune populaire soit aussi un outil de la lutte contre le patriarcat. Élu député en décembre 2020, Marcano a été nommé Protecteur de l’état oriental d’Anzoategui, et Président de la Commission Permanente pour le Développement des Communes au sein de l’Assemblée Nationale. Notre équipe de journalistes (Mercedes Chacín, Gustavo Mérida, Nailet Rojas, Jesús Arteaga, Luis Zárraga, José Roberto Duque, Matías Aberg Cobo) l’a interviewé au moment où la Loi Organique des Cités Communales est soumise à la consultation publique : un débat qui ne se confine pas à l’enceinte de l’Assemblée Nationale mais s’étend aux quartiers urbains, villages, organisations sociales, culturelles et politiques de tout le Venezuela.

Ciudad Caracas – Trop souvent les fonctionnaires qui se font élire, au lieu de transférer le pouvoir au peuple organisé, s’entichent et s’accrochent à leur pouvoir personnel et freinent l’élan d’organisation du peuple. Comment combattre cet obstacle ?

Luis José Marcano – Cela se produit lorsqu’il n’y a pas assez de force idéologique pour comprendre que l’objectif de la révolution bolivarienne est de transformer cette structure, de la dépasser et d’en construire une nouvelle. Dans ce cas, la tendance naturelle est de se replier sur soi, de se désengager. Je pense que cette vulnérabilité nous a empêchés de faire davantage de progrès. Chávez se définissait comme subversif. Il était le chef de l’État mais il se considérait comme le premier subversif, celui qui était appelé à renverser l’ordre établi pour construire le nouveau. Dans des cas comme ceux que vous mentionnez, il y a un manque de formation ou d’engagement envers l’objectif stratégique de surmonter certaines instances, de les démolir pour en établir de nouvelles. Comment surmonter et corriger cette faiblesse ? En principe, en approfondissant la formation des cadres afin qu’ils arrivent dans ces instances avec les qualités nécessaires pour remplir les objectifs stratégiques. Même si l’on considère la question d’un point de vue pragmatique, il est évident que si vous êtes maire ou gouverneur, et que vous avez autour de vous une organisation populaire qui a pour valeur centrale la volonté de faire des choses importantes pour l’intérêt collectif, cela va vous aider à travailler en tant que maire ou gouverneur.

– Pouvez-vous nous parler d’un cas concret où une communauté de la ville de Barcelona a compris et assumé cette tâche, en administrant les pouvoirs qui lui ont été transférés par la mairie ?

– Il y a un secteur, une zone populaire, celle des Tronconales (Tronconal, divisé en secteurs 1, 2, 3, 4, 5 et 6). Ce sont des secteurs populaires, disons comme le vaste quartier populaire du « 23 de Enero » à Caracas. Dans ces secteurs, la collecte des déchets a toujours été un problème crucial. Dans Tronconal 1 et 2, il existe une commune appelée « Luisa Cáceres de Arismendi ». Elle fait partie des neuf communes populaires, participatives, qui ont pris en charge la collecte des déchets, une responsabilité qui incombait auparavant à la mairie. Quand vous entrez dans Los Tronconales, même si vous ne connaissez pas cette communauté, vous vous rendez compte quand vous êtes dans le secteur 2 et que vous passez au secteur 3 : la commune a transformé le territoire en prenant en charge la collecte des déchets, et vous pouvez le voir, c’est très visible. En outre, nous parlons d’une commune dont la population est d’environ 40 000 habitants. Une population plus importante que celle de nombreuses municipalités du pays. C’est un exemple clair de volonté, d’engagement, d’efficacité.

-Et concrètement, en dehors du pouvoir et de l’autorité, quels éléments matériels la mairie a-t-elle transférés à la commune dans ce cas et dans d’autres ?

-Le processus s’est déroulé comme suit. Par mandat constitutionnel, la collecte des déchets correspond au bureau du maire. En 2019, nous avons organisé un référendum (le 28 juillet, jour de l’anniversaire de Chávez, soit dit en passant), afin que la communauté puisse dire si elle approuvait le transfert de ce pouvoir de la mairie à la commune. Il s’agissait d’un processus organisé par l’organisation populaire, les commissions électorales des conseils communaux, accompagnées par les techniciens du Conseil National Électoral (CNE), et le « Oui » l’a emporté. Ensuite, il y a eu le processus juridique du transfert lui-même, et en même temps l’octroi des conditions matérielles, fondamentalement la livraison d’un camion compacteur de déchets. A partir de ce moment-là, la responsabilité de la collecte, de la perception du service, correspond déjà à la commune.

-Nous savons qu’il existe des collectivités qui paient les services publics avec des déchets. En quoi consiste ce mécanisme ?

-Il existe une société appelée Recibar, qui achète du plastique, des déchets plastiques, aux organisations citoyennes, et grâce à ces ressources, plusieurs communautés ont reçu et continuent de recevoir des avantages. Dans cette phase de transition, ces accords sont nécessaires, et ils fonctionnent. Le bureau du maire, par exemple, a réaménagé et meublé plusieurs arrêts de transport public avec un matériau fabriqué à partir de plastique recyclé. « Bois plastique », comme on l’appelle. Cela a rendu la question du recyclage visible. Aujourd’hui, de nombreuses personnes peuvent voir et toucher des objets utiles fabriqués à partir de ce qu’elles appellent des « déchets ».

Comment l’entretien de ces camions et compacteurs est-il résolu ? Combien de communes ont atteint l’autogestion ?

-L’initiative que j’ai mentionnée est l’une des nombreuses. La mission est la communautarisation des politiques publiques, la collecte en fait partie.

Pour nous, ce sont aussi des écoles qui stimulent l’organisation et la participation des gens. Derrière les personnes qui s’organisent pour gérer un camion, recevoir des quantités de plastique et tout cela, il y a l’exercice de la volonté et la capacité d’action de ces personnes, c’est sur cela que nous parions. Dans le simple fait de déplacer des déchets plastiques d’un endroit à un autre, les gens voient la possibilité de réaliser d’autres choses. Je vois donc cela comme un exercice visant à stimuler l’organisation populaire. Cela dit je vais commenter l’aspect concret : le coût opérationnel de tout cela est élevé. Un de ces appareils peut user quatre à cinq pneus par semaine, et lorsque le caoutchouc ne peut plus supporter de réparations, il peut coûter entre 150 et 200 dollars. Ajoutons le pétrole, le paiement des personnes qui travaillent. Notre pari fondamental est que le paiement du service financer tout. Ainsi, en cette période de transition vers une indépendance totale des municipalités, il est important que ces liens avec des entités comme Recibar existent. C’est une entité de soutien, qui est en mesure de soutenir parce qu’elle a des ateliers, elle a des pièces mécaniques qui servent les compacteurs, qui sont déjà la propriété des municipalités et aussi de la municipalité.

– Nous pouvons penser à un parallèle entre le processus communal et ce qui s’est passé avec d’autres expériences de la Révolution, comme l’expropriation des usines, des terres improductives, etc. Bien entendu, le développement ou le succès ne peut être le même partout et dans tous les cas. Mais la propagande ou le manque d’efficacité de la communication donne l’impression prédominante d’un échec. Il n’est pas vrai que toutes les expériences ont échoué, mais comme on ne nous a jamais montré d’expériences réussies, le commentaire le plus répandu est que toute cette politique était une erreur. En ce qui concerne le pari communard, comment communiquer, comment convaincre ou sensibiliser les gens que c’est la voie à suivre ?

– Je partage cette préoccupation, entre autres parce que je suis aussi un communicateur. Et j’ai également pensé que j’aurais pu faire davantage pour communiquer ces choses de manière efficace. Nous avons réfléchi, maintenant que nous commémorons le bicentenaire de la bataille de Carabobo (qui scella l’indépendance du Venezuela face à l’empire espagnol, NdT), et en profitant du scénario actuel de consultation publique de la loi sur les villes communales, à la manière de relier les deux questions, l’actuelle et l’historique : comment relier l’attitude de notre peuple à la lutte de Carabobo. C’est un lien nécessaire qui doit être montré, la volonté et l’attitude militante que l’on remarque chez tant de personnes aujourd’hui, sans intérêts personnels mais avec le pur désir de construire quelque chose pour que nous puissions tous vivre mieux, et leur relation avec les personnes qui ont participé à ces processus d’émancipation d’il y a 200 ans.

Ma pratique politique a consisté à dire aux gens, surtout aux personnes passives ou défavorables, qu’ils doivent aussi s’organiser. Un jour, dans une communauté dont la majorité est défavorable au chavisme, un homme s’est approché de moi pour me dresser un tableau dramatique de la façon dont nous allons mal, que la commune est inutile, que la commune est inutile, ce genre de choses. Je lui ai répondu : « mais comment pouvez-vous dire que la commune ne sert à rien, si c’est la commune qui s’occupe du ramassage des ordures et qui le fait bien, c’est plus propre qu’avant « . Et l’homme m’a répondu : « la commune ? Ah, eh bien, je ne savais pas que la commune faisait ça« . Cette déficience communicationnelle existe, autour de la commune.

Le président a fait quelques réflexions. Lors d’une activité du Congrès du Bicentenaire, il a répondu à une accusation selon laquelle le gouvernement veut maintenant éliminer les postes de gouverneurs et de maires. « C’est absurde, au contraire nous sommes en train d’appeler à des élections« , tout en précisant : « Ce qui est certain, c’est que les bureaux des maires et des gouverneurs doivent être transformés. Ou ils se dépêchent à le faire ou ils resteront au bord du chemin« . Là, Maduro a clairement indiqué la voie à suivre : la volonté politique de transférer le pouvoir au peuple est cruciale, car c’est la possibilité que l’avancée vers la commune se concrétise. J’apprécie beaucoup que le président Maduro ait lancé cette initiative maintenant, dans ce moment difficile, alors qu’il est logique qu’elle soit attaquée. On attaque la commune précisément parce que c’est l’essence même de notre projet. Je crois que cette décennie est celle de la question communale. Au cours de ces années, son succès sera défini ou sera rejeté. Lors d’une réunion avec la Jeunesse du PSUV (Parti socialiste Unifié du Venezuela, principale formation du chavisme, NdT), je leur ai récemment dit : si la jeunesse ne s’engage pas dans la construction des communes, qui parlera de cette question dans 20 ans ? L’âge moyen du militantisme dans les parlements communaux est élevé.

Le combat de Marcia

Marcia Moreno (photo) est bien plus que « l’épouse de Luis José Marcano« . Engagée dans l’exercice des politiques publiques et dans la promotion et la diffusion des questions de genre et des droits des femmes, à Barcelona et dans ses environs, où des centres communautaires de femmes ont été fondés et continuent de l’être (il y en a déjà plus de dix). Et ce modèle se propage : il y a quelques jours, une autre de ces maisons a été fondée dans l’État de Carabobo. En sa qualité de directrice régionale du ministère de la Femme et de l’Égalité des sexes, elle a encouragé la création de ces centres, qui visent « la formation, la croissance et la protection pour une vie sans violence à l’égard des femmes« , une politique qui comprend un soutien juridique et d’autres aspects pratiques, et pas seulement théoriques ou philosophiques.

Il se trouve que la présence des femmes dans toutes les sphères de l’organisation révolutionnaire du peuple de Barcelona et de toute la municipalité est écrasante ; nous avons assisté à des réunions d’organes communaux avec la présence de douze femmes et d’un seul homme. Dans une interview de l’année dernière, nous avons demandé à Marcia Moreno de commenter quelque chose qui nous a étonnés : la commune doit être anti-patriarcale ou elle ne sera pas dans une région où, traditionnellement, la logique du mâle s’est imposée dans tous les aspects de la vie quotidienne, de la politique, etc.

« La région orientale a la réputation d’être une région machiste« , lui avons-nous dit.

Marcia s’est tue quelques secondes, avec un sourire presque invisible et cette sorte de regard oblique par-dessus ses lunettes, en inclinant lentement la tête sur le côté.

Le regard a dit : « C’est précisément pour cela que nous travaillons, idiot« .

Source : http://ciudadccs.info/2021/04/22/entrevista-luis-jose-marcano-atacan-la-ciudad-comunal-porque-es-la-esencia-de-nuestro-proyecto/

Traduction : Thierry Deronne


URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/07/luis-jose-marcano-nous-devons-faire-plus-pour-montrer-lefficacite-des-communes-populaires/

El Maizal, comme une école

Située dans l’Ouest du Venezuela la Commune socialiste « El Maizal » est née de l’expropriation en 2009 du grand domaine du même nom. Fidèle à la vision communale du chavisme, elle renforce chaque jour ses potentiels de production et de formation. Sous les palmes de la future école primaire destinée aux filles et fils des communard.e.s, Lana, membre du comité de formation et Celia, membre de la Brigade des Sans terre du Brésil, nous expliquent le nouveau projet éducatif. Production: Terra TV. République Bolivarienne du Venezuela 2021.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/02/24/el-maizal-comme-une-ecole/

Décolonialisme et anti-impérialisme, le point de vue d’Amzat Boukari

L’Ecole Décoloniale de Caracas, avec l’universitaire Ramon Grosfoguel et toute une génération de jeunes intellectuels comme Daniel Montanez, vient marquer une rupture salutaire depuis le Sud: reconnaître la « décolonialité » en « décolonialité anti-impérialiste. » Notre ami Amzat Boukari apporte son point de vue, mûri par son important travail d’organisation et de formation au sein du mouvement panafricaniste. Il aborde notamment la moue d’intellectuels « progressistes » ou « universitaires décoloniaux » à propos du Venezuela bolivarien. « On passe quatre ans à entendre les anti-Trump ruminer, mais les mêmes font la moue quand on leur explique la situation au Congo ou vont hésiter à soutenir le peuple vénézuélien confronté à l’extension de l’obamatrumpisme. Les menaces de Trump quant à la légalité du vote font écho aux mascarades de Guaido mais il s’en trouvera toujours des personnes pour ranger les forces bolivariennes, décoloniales ou panafricaines dans le même sac que les forces conservatrices, réactionnaires et chauvines. »

LE DÉCOLONIAL N’EST PAS LE TROPHÉE D’UN PRIVILÈGE DE CONSCIENCE MALHEUREUSE, par Amzat Boukari

Avec Frantz Fanon, Amilcar Cabral et Cheikh Anta Diop en pivots, il existe une vraie critique radicale et RE-constructive de la pensée et de l’action décoloniales dans les milieux panafricanistes et afrocentrés, critique dans laquelle je m’inscris de manière solidaire mais qui est invisibilisée par la ridicule guerre médiatique menée par quelques pions de l’establishment conservateur au nom de la survie de la République. Des gens qui ne connaissent strictement rien de nos travaux et de nos luttes sont ainsi en train de se placer au centre du débat et de faire diversion. Des gens qui n’ont que mépris pour nos luttes et nos vies obtiennent des privilèges ou des crédits pour les étudier ou les caricaturer.

Pas plus que le panafricanisme, le décolonial n’est pas un fait divers. C’est une diversification des bifurcations géopolitiques de ceux qui voient l’eurocentrisme comme une impasse. Pour les militants panafricains, c’est soit on ouvre un chemin en faisant sauter le mur du fond (intégration dans une visée internationaliste), soit on creuse un tunnel pour faire convergence (Harlem/Alger/Accra/Bandung), soit on rebrousse chemin (Back to Africa). La hantise des milieux conservateurs est peut être de voir une véritable politique d’alliance panafricaine et décoloniale. La preuve en est que la critique panafricaine du décolonial n’est pas reprise par les conservateurs, bien qu’ils soient en train de chercher des valets dans nos rangs, car ils savent que le panafricanisme ne peut que renforcer et fluidifier le débat sur le décolonial en leur défaveur.

Un sas de décompression résidait jusqu’à présent dans le décolonial présent dans le cadre universitaire qui n’a pas forcément grand chose à voir avec le décolonial dans le cadre politique et militant. Il suffit de voir les quelques 2000 universitaires qui signent une tribune de défense de la liberté académique et de se demander lesquels accepteraient de signer une tribune de soutien à la politique bolivarienne, décoloniale et panafricaine du Venezuela soumis à une agression impérialiste. C’est une situation intéressante de voir autant d’universitaires signer une tribune et c’est toujours rassurant quelque part.

Néanmoins ce fossé entre la théorie et l’action est peut être le cœur de la liberté d’expression comme limite de l’engagement. On peut accepter de débattre d’une idée sans en valider les modalités d’application pratique. Comme sans doute plusieurs peuvent accepter de parler de la Françafrique et du néocolonialisme mais sans valider les actions qui mettraient fin à la Françafrique et au néocolonialisme. Une volonté de passer entre les gouttes qui se défend. C’est pour cela que le camp d’été décolonial avait marqué un tournant politique particulier, ainsi que le lancement de l’École décoloniale. C’est pour cela que je me suis engagé pour lancer l’école politique africaine (EPA) qui est un outil nécessaire sans avoir besoin de faire de longs discours ou de grandes tribunes.

Le paradoxe rejoint aussi les élections américaines où la victoire de Trump en Floride a été présentée comme le signe qu’il n’y aurait pas de vague démocrate. Les gens étaient déçus mais le vote en Floride est très lié à la politique américaine de déstabilisation envers Cuba et le Venezuela, thème qui a été absent des rares reportages-bilan du mandat Trump que j’ai pu voir. Sous Trump, beaucoup d’intellectuels et de médias « progressistes » ont d’ailleurs refusé de prendre position contre l’agression impérialiste au Venezuela.

Comment veut on combattre une idée en tournant le dos aux forces politiques d’alternative et de résistance qui incarnent cette idée ? C’est effectivement une problématique à géométrie variable car les idées se confondent parfois avec des opérations de communication et de récupération. Et des carrières. On passe quatre ans à entendre les anti-Trump ruminer, mais les mêmes font la moue quand on leur explique la situation au Congo ou vont hésiter à soutenir le peuple venezuelien confronté à l’extension de l’obamatrumpisme. Les menaces de Trump quant à la légalité du vote font écho aux mascarades de Guaido mais il s’en trouvera toujours des personnes pour ranger les forces bolivariennes, décoloniales ou panafricaines dans le même sac que les forces conservatrices, réactionnaires et chauvines.

J’entends parler de retour au maccarthysme, oui, mais pour nous, le cointelpro n’a jamais cessé et nous n’oublions pas que la première cible des ancêtres du FBI et de la DGSI au début du 20eme siècle fut le panafricanisme et le garveyisme. Nous pouvons déplorer une critique répressive contre les militants panafricains et décoloniaux, puis les universitaires potentiellement « complices » de ces mouvements, selon une tactique d’intimidation qui a egalement déjà été appliquée aux Black and Africana studies dans le passé. Toujours plus facile à dire qu’à faire mais ne reproduisons pas la hiérarchie que nous prétendons combattre car on ne passera pas entre les gouttes. Don’t Agonize, Organize.

PS : évidemment, le panafricanisme est aussi pris dans de nombreuses illusions de puissance et des contradictions multiples donc dans ce post je n’en parle que de mon point de vue.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/11/05/decolonialisme-et-anti-imperialisme-le-point-de-vue-damzat-boukari/

Les « biens communs » coloniaux et la décolonisation de la gauche

Les chercheurs universitaires Daniel Montañez et Juan Vicente Iborra (UNAM, Mexique) dénudent les contradictions d’une certaine gauche « communaliste » occidentale. Tracer trop vite une « internationale des biens communs » dissout le rapport prépondérant du colonialisme. Le « ni-nisme » sur le Venezuela, si utile à l’Empire, n’en est qu’une des conséquences politiques.

Des vendeurs informels protestent sur la Plaça Catalunya de Barcelone contre la persécution raciste qu’ils affirment subir de la part des médias et des institutions. Photo : Sandro Gordo

Le paradigme du « commun » s’est installé dans la politique contemporaine à différentes échelles depuis des décennies. D’une assemblée de quartier à une ville collectivisée, en passant par les centres culturels, les musées et même les environnements institutionnels tels que les mairies, les municipalités et les partis politiques, cette idée rassemble diverses expériences d’organisation sociale qui renouvellent de manière créative divers horizons politiques. S’inscrivant dans le cadre universitaire, la proposition rassemblerait des intellectuels et des militants de toutes sortes, auparavant encadrés dans des traditions très diverses allant du marxisme et de la social-démocratie à l’anarchisme, l’autonomie, le municipalisme ou le mouvement des squatters. En bref, il semble s’agir d’une sorte de renouveau de la gauche qui est parfaitement exprimé par le jeu de mots proposé par la philosophe Marina Garcés dans le titre d’une de ses publications : « Commun (sans isme) ».

Mais qu’entend-on par « commun » ? Un nombre infini de livres ont été écrits sur le sujet au cours des dernières décennies, et une synthèse risque de caricaturer la proposition. Mais nous allons essayer. Au fond, ils semblent faire appel au fait que dans la civilisation capitaliste, le monde a été divisé de manière dichotomique entre les sphères publique et privée, faisant disparaître tout vestige de relation communautaire. L’individu apparaît ainsi comme un sujet éclaté qui affronte dans la solitude le monde des entreprises et de l’État, qui définissent le cadre de son existence. Il s’agit alors de retrouver les liens communautaires dans toutes les dimensions de la vie, des relations entre les voisins d’une ville ou d’un quartier à celles des ouvriers d’une usine ou de toute entreprise. Cela révolutionnerait la politique et le sens même de la vie en redonnant aux individus leur rôle actif dans le monde et leur essence d’êtres sociaux, récupérant ainsi les rênes de leur existence dans la collectivité.

Dans cette grande idée, il y a fondamentalement deux positions, l’une libérale et l’autre critique. La première proposerait que le commun puisse communaliser et humaniser le capitalisme, en proposant qu’à la propriété privée et publique s’ajoute la défense d’une propriété commune de ressources et de moyens de production. Le défenseur le plus connu de cette ligne était la politologue Elinor Ostrom, qui a étudié diverses expériences de gestion communale des ressources dans le monde entier et a montré qu’il s’agissait des moyens les plus efficaces et humains de produire des biens. D’autre part, la perspective critique de la proposition verrait l’expansion du commun comme un moyen d’affronter et de transformer le capitalisme en un nouveau système civilisateur, où la gestion collective des ressources et des moyens de production viserait non seulement à gérer collectivement la production de biens de manière efficace mais aussi à mettre fin au système d’exploitation au niveau mondial. Cette ligne a été développée par de nombreux intellectuels dans l’orbite du marxisme hétérodoxe, mettant en avant des auteurs comme Silvia Federici ou Raquel Gutiérrez et des auteurs comme David Harvey, Antonio Negri, Peter Linebaugh ou Raúl Zibechi.

Cette proposition étant née en Europe se base sur une généalogie historique centrée sur les luttes contre la dépossession des biens communs au Moyen Âge européen, surtout l’enclosure des terres. Cela n’a pas empêché la proposition d’être reçue et développée à sa manière dans d’autres contextes comme l’Amérique latine, où l’accent est mis sur le fait que les modes de vie communautaires des peuples indigènes et leurs luttes contre le colonialisme sont également une part importante de cet horizon global de lutte pour le commun. En fait, une tendance importante de la théorie des biens communs consiste à décentraliser les réflexions de l’expérience européenne, en essayant de montrer comment les biens communs des différents territoires et cultures se sont articulés contre le système mondial capitaliste. Des œuvres telles que « L’hydre de la révolution : marins, esclaves et paysans dans l’histoire cachée de l’Atlantique » de Peter Linebaugh et Marcus Rediker ou « Caliban et la sorcière » de Silvia Federici montrent une sorte d' »unité » dans les luttes des différents groupes à travers le monde contre le capitalisme au cours des siècles de son expansion mondiale et de la transition entre les modes de production féodaux et capitalistes. Les pirates, les esclavisé.e.s d’origine africaine, les peuples indigènes et les paysan.ne.s d’Europe organisés à partir de leurs propres formes et institutions, au-delà des sphères de l’État public et du commerce bourgeois, sont montrés dans ces œuvres comme une « première internationale communale » hétérogène contre le capitalisme.

Nous ne nions pas que ces liens et articulations soient intéressants et séduisants, mais c’est précisément à partir de ce type d’extrapolations qu’une série de contradictions ont commencé à apparaître, qui ont conduit certains intellectuels indigènes à proposer l’existence de « biens communs coloniaux« . Comme nous le savons, la gauche n’a pas été exempte de colonialisme dans son parcours historique, étant généralement fidèle à l’idéal occidental moderne qui postule un linéarisme téléologique historique où les peuples occidentaux sont présentés comme les plus « avancés » du monde. Le concept des « biens communs coloniaux » met en lumière que la nouvelle gauche communale porte encore en elle le vieux problème de l’ancienne gauche. Nous souhaitons montrer deux façons dont les biens communs reproduisent le colonialisme :

1. L’EUROCENTRISME ET LE COLONIALISME THÉORIQUE DES BIENS COMMUNS

Le débat sur l’eurocentrisme de l’approche commune a récemment eu lieu dans le contexte latino-américain. En 2015, Raquel Gutiérrez et son cercle de recherche sur les « réseaux communautaires » à l’Université de Puebla ont convoqué le « Congrès international de la communalité » au Mexique, en essayant de mettre en dialogue diverses traditions de pensée et d’activisme qui ont pour horizon le commun. Cependant, au moment du dialogue, il est devenu évident que le terme « communalité« , inventé par les intellectuels indigènes de Oaxaca pour penser aux « modes de vie des peuples indiens« , avait peu à voir avec les biens communs dont parlaient la plupart des invités à l’événement, et plus à voir avec la trajectoire critique des biens communs inventés en Europe, comme l’a particulièrement souligné l’intellectuel zapotèque Carlos Manzo. Des auteurs tels que Raquel Gutiérrez, Raúl Zibechi, Mina Navarro et Lucía Linsalata avaient réussi à « latino-américaniser » la tradition européenne des biens communs en intégrant des études de cas de la région et en l’articulant avec les travaux théoriques d’intellectuels tels que le critique marxiste équatorien Bolívar Echeverría, mais ils avaient encore un cadre épistémologique eurocentrique ancré dans l’expérience historique européenne de la dépossession des biens communs.

Travailler avec une idée eurocentrique des biens communs efface effectivement de profondes différences. Ce n’est pas la même chose d’être dépossédé en tant que paysan européen par un processus de transformation des relations sociales de production au sein de votre propre civilisation, que d’être dépossédé en tant que paysan indigène, africain ou tout autre paysan non occidental par une civilisation qui vous est étrangère. Dans ce dernier cas, la dépossession comprend la destruction non seulement du mode de production et du mode de vie, mais aussi de la culture elle-même, qui comporte des dimensions spirituelles, religieuses et existentielles de la plus haute importance en plus des dimensions sociales et économiques. L’indistinction de la signification même du communal dans chaque contexte montre à quel point cette approche peut être problématique. Rappelons qu’en Europe, au cours de ces siècles, la politique de clôture des biens communs et la chasse aux sorcières – comme l’a excellemment raconté Federici – avaient pour but de détruire les relations communales afin d’établir la solitude de l’individu contraint de vendre sa force de travail au capital. Dans le cas des Amériques, les communautés indigènes ont souvent été re-fonctionnalisées et encouragées de manière contrôlée afin qu’en plus de payer les taxes sur les épices qui en résultent à la Couronne, elles restent des usines de main-d’œuvre bon marché pour les mines et les armées de réserve dans les guerres d’invasion du continent contre les autres peuples indigènes.

D’autre part, et ce n’est pas moins important, cette approche occulte le colonialisme historique donné au sein des expériences de « commun » en Occident. La confirmation de ce phénomène a été soulignée avec insistance par des auteurs comme Allan Green, qui fait référence à l’existence de « biens communs coloniaux » historiques, en faisant allusion dans son cas aux traditions communales des colons d’Amérique du Nord, qui ont privé les indigènes de leurs terres pour les utiliser parmi eux en commun. L’auteur confronte ainsi les visions quelque peu idéalistes d’auteurs-rices tels que Kēhaulani Kauanui, qui soutiennent que la rébellion de Nathaniel Bacon en 1675 a présenté un scénario à partir duquel on peut imaginer des croisements et des intersections entre les classes ouvrières blanche, noire et indienne. Alors que l’alliance entre la classe ouvrière blanche et l’élite coloniale renforcerait la domination raciale avec la promulgation des codes noirs de Virginie, qui peuvent être interprétés comme une genèse du suprématisme blanc qui prévaut dans les sociétés modernes, qu’elles soient communautaires ou non.

Ce « racisme communautaire » peut être relié à d’autres expériences communautaires historiques revendiquées par les communautés contemporaines. Par exemple, les expériences communautaires de la péninsule ibérique n’étaient pas exemptes de racisme à l’égard des groupes gitans, juifs et musulmans. Le caractère anti-mauresque de la révolte des Germanías à Valence et à Majorque et leurs attaques continues contre les Morerías font partie de l’implantation coloniale hispanique dans le territoire, s’accordant sur la question coloniale avec l’autoritarisme impérial auquel ils ont eux-mêmes été confrontés. En bref, il s’agissait de racistes et d’exclusifs communs, une question qui n’est pas débattue dans d’importants ouvrages récents tels que « Las vecindades vitorianas : una experiencia histórica de comunidad popular embodied in the future » (Ayllu Egin, 2014) ou « El comú català : la història dels que no surten a la història » (David Segarra, 2015), qui sont venus présenter dans le contexte péninsulaire des expériences d’auto-organisation et de travail collectif à partir desquelles on peut imaginer les processus de reproduction communautaire de nos jours. Cependant, cet exercice reste incomplet s’il n’est pas accompagné d’une réflexion sur la manière dont les enclosures et les processus d’accumulation primitive délimitaient, à travers la division raciale du travail, les formes d’organisation actuelle du travail, les privilèges de la citoyenneté par les politiques migratoires et les noyaux de concentration et d’accumulation des richesses.

En bref, l’eurocentrisme de l’approche affecterait au moins deux questions dans la vision des biens communs : d’une part la notion même de ce qui est communal, où aucune différence n’est faite entre l’économie politique du communal au sein des sociétés du « centre » et de la « périphérie », et d’autre part l’occultation du racisme au sein des expériences historiques des biens communs occidentaux.

2. L’IMPÉRIALISME ET LE COLONIALISME POLITIQUE DES « BIENS COMMUNS »

Étant donné l’eurocentrisme et le colonialisme théoriques des biens communs, il est plus facile de comprendre les dérives politiques coloniales qu’ils prennent actuellement. Nous en avons identifié au moins trois :

Tout d’abord, le problème de la cooptation. Cette question a été soulignée par des intellectuels indigènes d’Amérique du Nord, qui ont mis en garde contre l’existence de « biens communs coloniaux » qui viennent essayer d’inclure leurs luttes dans un horizon qui leur est étranger. Des auteurs comme Glen Sean Coulthard (Déné Yellowknives) ou J. Kēhaulani Kauanui (Kanaka maoli ou Hawaïen natif) pointent dans ce sens vers une cooptation des mouvements indigènes du paradigme des biens communs. Cette question est historiquement liée à la longue tradition d’intégration coloniale des sociétés communales non occidentales au sein de l’impérialisme, bien que dans ce cas elle se réfère plus directement à l’expérience de l’intégration des luttes indigènes dans les horizons de la gauche occidentale. Pendant longtemps, les mouvements indigènes ont été contraints de s’inscrire dans des catégories de classe et des luttes politiques, et se sentent aujourd’hui dans une situation similaire face aux exigences du bien commun.

Deuxièmement, le problème de la répression. Ce débat a été intense en Europe en ce qui concerne les peuples racialisés et migrants qui s’y sont établis. Par exemple, le gouvernement des « communs » dirigé par Ada Colau à Barcelone a eu d’intenses conflits avec le syndicat des vendeurs de rue de la ville, une organisation de migrants racialisés qui les accuse de promouvoir des politiques racistes contre leurs formes sociales de survie. Ces actions sont historiquement liées au racisme des gens du commun donné dans le passé dans la péninsule ibérique. On assiste ainsi à l’exclusion des biens communs et à la répression des stratégies de survie vitales des groupes de migrants entraînés sur le territoire par l’impérialisme mondial, en accord avec la logique raciste du passé et en toute harmonie avec les logiques racistes du discours citoyen.

TROISIEMEMENT, L E PROBLEME DE L’ALLIANCE AVEC L’IMPERIALISME. Cette question est clairement d’actualité face à la situation politique au Venezuela. De nombreux intellectuels de gauche du monde entier ont promu un manifeste « de et pour le peuple vénézuélien pour arrêter la guerre et l’impérialisme« , parmi lesquels se trouvaient de grandes figures de la nouvelle gauche mondiale des biens communs, tant européen-ne-s que latino-américain-ne-s. Suivant la logique « communale », ils proposent de ne s’aligner ni sur l’impérialisme dirigé par les États-Unis ni sur le gouvernement autoritaire du président vénézuélien Nicolas Maduro, mais sur le peuple lui-même, qui devrait décider de sa propre voie au-delà des logiques partisanes et impérialistes, qu’il soit de gauche ou de droite. Certains ont même rencontré le chef de l’opposition Juan Guaidó, récemment autoproclamé président du pays avec le soutien des États-Unis et des puissances occidentales. Bien que la proposition d’aller au-delà des parties et de résoudre le conflit à partir des pouvoirs communs du peuple lui-même puisse sembler intéressante, cette prétendue « voie médiane » dans la crise politique actuelle ne fait que soutenir le coup d’État de l’opposition au Venezuela et l’entrée de l’impérialisme et du néocolonialisme occidental dans le pays. Cet exemple montre malheureusement comment fonctionne cette logique du bien commun colonial, où le pari sur le bien commun continue de participer à la logique du colonialisme. Cet exemple est historiquement lié aux alliances établies entre les classes ouvrières blanches organisées en commun et les élites impériales, comme nous l’avons vu dans le cas de l’Amérique du Nord.

Il semblerait que la nouvelle gauche communale maintienne un vieux problème non résolu de l’ancienne gauche : le problème du colonialisme. Le paradigme du commun contient des contributions très intéressantes à la politique contemporaine et cette remarque doit être considérée comme une critique constructive. L’analyse de cette face obscure coloniale de la théorie, de la généalogie et de la pratique politique des biens communs pourrait contribuer à la tâche importante d’une véritable décolonisation de la gauche et à la construction d’un paradigme non colonial des biens communs des deux côtés de l’Atlantique, puisque, comme nous l’avons vu : le « communal » ne chasse pas forcément le « colonial ».

D.M.
J.V.I.

Les auteurs (photographiés avec la veuve de Haywood Harry, Gwendolyn Midlo Hall, qui a théorisé avec son mari la Nation Noire comme « colonie interne ») :

Daniel Montañez Pico a étudié l’anthropologie sociale et culturelle à l’Université de Grenade et a obtenu une maîtrise et un doctorat en études latino-américaines à l’Université nationale autonome du Mexique. Il enseigne à l’Universidad Nacional Autónoma de México et écrit régulièrement pour le supplément Ojarasca sur les affaires indigènes de La Jornada et pour Gara. Auteur de Marxisme noir, pensée décolonisatrice dans les Caraibes anglophones.

Juan Vicente Iborra Mallent est diplômé en sciences politiques et en administration (Université de Valence), en histoire (Université de Valence), spécialiste des conflits (Université d’Utrecht) et titulaire d’un master en études latino-américaines (Université nationale autonome du Mexique). Il a récemment effectué un séjour de recherche à l’Université de New York (NYU) et un travail ethnographique de terrain au Honduras et à New York (USA). Il a également collaboré avec diverses revues scientifiques, éditeurs, médias numériques et avec des universités interculturelles telles que l’Universidad de los Pueblos del Sur (UNISUR). En outre, il a participé à diverses conférences et activités universitaires. Sa dernière publication est Black Lives Matter à travers la série télévisée américaine (2018, North America, Revista Académica del CISAN-UNAM).

Source : https://www.elsaltodiario.com/1492/los-comunes-coloniales-y-la-descolonizacion-de-la-izquierda

Traduction : Julie Jaroszewski pour Venezuelainfos

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/10/13/les-biens-communs-coloniaux-et-la-decolonisation-de-la-gauche/

Classe 4 de l’Ecole de communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chavez » : le son paysan

Comment écouter le paysan et transmettre sa pensée politique, sans que le discours sonore écrase l’image ? Comment laisser parler la nature elle-même, et entendre le travail ? Comment le vent de l’état de Falcon, au Venezuela, peut-il devenir un axe sonore pour écrire l’histoire collective ? Le professeur et réalisateur Victor Hugo Rivera donne une classe magistrale sur la construction de la bande sonore de son documentaire « Il vente », pour les étudiant(e)s de l’Ecole de Communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chavez ». Vous pouvez lui poser vos questions à escuelaterratv@gmail.com

Le 3 octobre 2020, à la demande de la Coordination latino-américaine des organisations rurales – Vía Campesina, notre Ecole de Communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chavez » a participé comme formatrice à la Vème Ecole de Communication de la CLOC-VC . Le cours avait pour thème la « langue et l’intégration du sujet populaire dans le cinéma latino-américain » et a été donné par le réalisateur et formateur Jesús Reyes. Coordination et photos: ALBA TV

Une des réalisations de notre école populaire de cinéma qui raconte un an de l’expérience de la Commune Socialiste « Altos de Lidice » (Caracas, Venezuela) continue à faire parler d’elle ! Les photos montrent la discussion sur le documentaire vénézuélien « Temps de Lutte » de Jesus Reyes Yisus Reyes et Victor Hugo Rivera Víctor H Rivera présenté au Festival international « Cinéma et droits des travailleurs » Séoul 2020, Corée du Sud

Vous pouvez vous joindre aux 125 ami(e)s solidaires qui aident à créer cette école, l’objectif est très proche : https://www.helloasso.com/associations/primitivi/collectes/pour-la-creation-de-l-ecole-de-communication-integrale-a-caracas-venezuela/

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Classe III de l’Ecole de Communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chavez » : sur le montage de documentaires paysans

Comment monter des documentaires sur les mouvements paysans sans utiliser les recettes technico-industrielles ? Dans cette troisième classe de l’Ecole de Communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chávez », le Professeur Miguel Escalona, monteur de nombreux documentaires de la chaîne paysanne Terra TV et de l’Ecole Populaire et Latino-américaine de Cinéma et de Télévision (EPLACITE) propose quelques pistes de travail hors du champ comercial, à partir d’une méthodologie basée sur la compréhension du temps intrinsèque du matériel filmé et de la connaissance profonde du point de vue paysan.

Comme tous les autres, ce cours de 24 minutes restera en ligne sur Youtube, et complémente les futurs cours présentiels à Caracas. Vous pouvez poser vos questions en écrivant à escuelaterratv@gmail.com. La campagne de solidarité pour créer l’Ecole de Communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chavez » approche de son objectif. Vous aussi pouvez l’aider à naître: https://www.helloasso.com/associations/primitivi/collectes/pour-la-creation-de-l-ecole-de-communication-integrale-a-caracas-venezuela

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/09/27/classe-iii-de-lecole-de-communication-des-mouvements-sociaux-hugo-chavez-sur-le-montage-de-documentaires-paysans/

Création de l’Institut Simon Bolivar : une bouffée d’oxygène pour un monde en lutte

Par Arnold August, pour COHA, Montréal, Canada

La création de l’Institut Simón Bolívar pour la Paix et la Solidarité entre les Peuples, le 6 septembre 2020, marque un nouvelle étape du combat politique. Dans des circonstances extrêmement difficiles, face non seulement aux sanctions états-uniennes et canadiennes mais aussi à la pandémie, la Révolution bolivarienne redéploie son énergie au profit de toutes celles et ceux qui croient en ses idéaux de libération à travers la planète. L’objectif de l’Institut est de coordonner la solidarité mondiale avec la Révolution bolivarienne et le peuple vénézuélien, mais aussi la solidarité de la nation sud-américaine envers les luttes pour la justice sociale et économique des peuples du monde entier. Il développera également la recherche, la formation et promouvra la discussion critique.

L’Institut répond également à la crise actuelle et urgente à laquelle la planète est confrontée. Le premier paragraphe de la déclaration de l’Institut Simón Bolívar explique : 

« La pandémie COVID-19 a montré que le modèle de société capitaliste basé sur des valeurs individualistes, dont le seul but est d’accumuler des richesses, n’est pas capable de défendre l’humanité, de garantir ses droits fondamentaux ni de sauvegarder la vie sur la planète. Face à cet échec, le modèle utilise la violence pour maintenir son hégémonie, s’approprie les ressources naturelles des peuples, s’attaque à la classe ouvrière et à ceux qui cherchent à construire un modèle alternatif« .

Les téléspectatrices(eurs) du monde entier qui ont assisté en ligne à la cérémonie à Caracas ont pu constater qu’un autre monde est possible, avec plus de 100 invités spéciaux, parmi lesquels des leaders sociaux, d’anciens présidents et des militants de nombreux pays, dont le prestigieux musicien Roger Waters :

L’un des premiers à prendre la parole a été Fernando González Llort, président de l’Institut cubain de l’amitié des peuples (ICAP). Le peuple cubain a été victime ces dernières années d’une intensification de l’embargo criminel des Etats-Unis, et González Llort a expliqué que  l’accent sur la solidarité internationale entre les peuples  et non sur le système bipartisan états-unien comme source de salut.

Parmi les autres participant(e)s figuraient Evo Morales et Rafael Correa, qui avaient beaucoup de choses à expliquer sur le récent coup d’État en Bolivie et le Lawfare qui se déchaîne en Équateur. Les deux anciens présidents sont touchés par des décisions de justice à motivation politique qui les empêchent de participer aux élections. Beaucoup d’autres voix ont résonné comme celle de la militante colombienne Laura Capote (photo), représentant la Marcha Patriótica, depuis la Colombie où se multiplient les assassinats de leaders sociaux. Dans l’une des premières déclarations publiques de l’Institut Simón Bolívar pour la paix et la solidarité entre les peuples, l’organisation a condamné dix meurtres récemment perpétrés par la police colombienne. L’Institut a également dénoncé l’assassinat de plus de 600 dirigeants sociaux et indigènes au cours des deux dernières années et celui de deux cents anciens guérilleros démobilisés et pourtant protégés par les Accord de Paix signés en 2016 par le gouvernement et les insurgés.

Un discours rafraîchissant

Au fur et à mesure que les travaux avançaient et que je réfléchissais à toutes ces paroles, à cette bouffée d’oxygène face au paradigme étouffant de la politique états-unienne dominante, une des nombreux représentant(e)s des États-Unis a pris la parole : l’universitaire Adrienne Pine (photo). Elle a souligné l’importance et la nécessité de développer le mouvement révolutionnaire contre ce concept idéologique empoisonnée de réformer un système en déclin. J’ai immédiatement commenté sur Twitter ses paroles formidables et rafraîchissantes : « le problème du fascisme n’est pas de voter pour l’un ou l’autre parti, la solution est la révolution« .

Les animateurs ont parlé la même langue, ne voyant aucune brèche transformatrice, aucun espoir d’humanisation sous l’actuel duopole états-unien qui a appliqué des sanctions sévères et illégales qui font tant de mal au peuple vénézuélien.

Nous avons également eu le privilège d’être en contact virtuel avec le président Nicolás Maduro dont le message s’adressait à tou(te)s les représentant(e)s des peuples du monde, lorsqu’il a dit : « Je demande le plein appui des mouvements de solidarité pour diffuser la vérité sur le Venezuela et ainsi conquérir la paix, la souveraineté, l’indépendance et le respect de notre peuple« .

Le Ministre du pouvoir populaire pour les affaires étrangères, Jorge Arreaza, a souligné que cette initiative a été créée pour coordonner la solidarité avec la révolution bolivarienne, mais aussi pour renforcer la solidarité du Venezuela et des Amériques avec toutes les révolutions et les causes justes du monde. Dans un récent article publié par le COHA, Arreaza a écarté toute illusion quant au scrutin de novembre 2020 alors qu’il est clair que les démocrates attaquaient Trump depuis la droite : « Trump ferait mieux de suivre son instinct initial de parler au président Maduro. Un dialogue respectueux avec le Venezuela va vraiment dans l’intérêt des États-Unis« .

Lors de son discours inaugural, le ministre Arreaza a également déclaré que « Cet Institut appartient aux peuples du monde et nous voulons que vous en tiriez profit, que vous l’utilisiez comme votre propre institut (…) Depuis le Venezuela, nous sommes solidaires de toutes ces luttes, de Julian Assange et de sa prison plus qu’injuste, du peuple palestinien, Saharahui, de tous ceux qui sont opprimés, soumis à des guerres injustes, et à l’impérialisme ».

Beaucoup d’entre nous, de l’Ouest capitaliste ou du Sud, se sentent chez eux au Venezuela. La solidarité n’est pas à sens unique. La solidarité est plutôt un soutien mutuel à la même cause d’opposition au capitalisme, à ses ramifications racistes, à l’hégémonie unipolaire de l’impérialisme et à ses guerres génocidaires. Nous sommes tous sur un pied d’égalité pour la même cause d’un monde multipolaire, de la souveraineté des peuples, de la paix et d’un nouveau système socio-économique.

Carlos Ron est le vice-ministre des Affaires Etrangères du Venezuela pour l’Amérique du Nord (au centre, avec Margaret Flowers et son compagnon Kevin Zeese, à Washington) et le nouveau président de l’Institut Simón Bolívar. Il nous l’a dit lors de la cérémonie de lancement : 

« Mes amis, soyez conscients que vous avez ici un peuple qui connaît vos luttes, qui les reconnaît et les partage« . De fait, au Canada, comme nos sœurs et frères aux États-Unis, nous avons fait l’expérience de la profonde sincérité des propos de Carlos Ron. Rien qu’en 2020, nous avons partagé deux événements. Tout d’abord, nous avons savouré la défaite de la candidature du gouvernement Trudeau à un siège au Conseil de sécurité des Nations unies (et je suis convaincu que l’une des raisons de cette victoire sur la candidature de Trudeau était la politique du gouvernement canadien au Venezuela). Deuxièmement, l’Institut canadien de politique étrangère, avec la collaboration de nombreux autres, a organisé une conférence virtuelle Zoom avec Jorge Arreaza depuis le Canada, qui a été vue par plusieurs milliers de personnes. Arreaza a fait une critique diplomatique mais aussi politique cinglante de l’ingérence de Trudeau au Venezuela par le biais de sa direction du groupe de Lima.

Le lancement de l’Institut Simón Bolívar a coïncidé avec l’anniversaire de la Lettre de Bolívar écrite en Jamaïque le 6 septembre 1885, par laquelle il voulait approfondir les perspectives et les objectifs du mouvement d’indépendance de l’Espagne. Un paragraphe de cette lettre nous permet d’apprécier la pertinence de l’héritage de Bolívar, en remplaçant simplement l’Espagne par les États-Unis : « Actuellement, le poids de l’adversité subsiste : nous sommes menacés par la peur de la mort, du déshonneur et de tout mal ; il n’y a rien que nous n’ayons subi aux mains de cette belle-mère contre-nature qu’est l’Espagne. Le voile a été déchiré. Nous avons déjà vu la lumière, et nous ne voulons pas être repoussés dans les ténèbres. Les chaînes ont été brisées, nous avons été libérés, et maintenant nos ennemis cherchent à nous asservir à nouveau. C’est pourquoi l’Amérique [du Sud] se bat désespérément, et il est rare que le désespoir n’aboutisse pas à une victoire. »

L’Institut a repris cette épée de Bolivar pour se tailler immédiatement une place dans les cyber-communications. Son compte Twitter est passé de zéro à plus de 3700 abonnés le 18 septembre, et de nombreuses mises à jour quotidiennes sont publiées depuis la création de l’Institut. De même, ses deux nouvelles chaînes YouTube (en anglais avec plus de 300 abonnés et en espagnol avec plus de 800) sont en constante évolution, tout comme ses comptes et son site web Telegram et Instagram. La cérémonie de lancement peut être vue ici en espagnol, et ici en anglais.

Hommage à l’avocat et militant Kevin Zeese

L’événement était consacré à la mémoire et à l’héritage de Kevin Zeese, connu dans le monde entier comme membre du Collectif de protection des ambassades vénézuéliennes à Washington DC. Il est décédé subitement au petit matin du 6 septembre, le jour où l’événement s’est déroulé à Caracas. À seulement 64 ans, sa mort a été un choc pour nous tous. Carlos Ron a immédiatement transformé notre chagrin en une émotion collective. Il a dédié le lancement de l’Institut à Kevin. Il ne s’agissait pas d’une dédicace officielle. Au contraire, le ministre vénézuélien des affaires étrangères Jorge Arreaza et Carlos Ron ont tous deux intégré un hommage à Kevin dans le tissu même de la fondation de l’Institut.

Je n’ai jamais rencontré Kevin. Mais j’ai suivi de près sa défense héroïque de la souveraineté vénézuélienne dans le ventre de la bête impériale, alors que la police de Washington menaçait à chaque instant de le déloger, lui et les siens, de l’ambassade du Venezuela. Cependant, bien que j’aurais pris l’avion pour Washington pour lui offrir mon soutien et écrire des articles, je n’ai pas pu entrer aux États-Unis depuis mars 2019. À cette époque, il y a un an et demi, je me rendais à Washington DC avec un message de soutien des mouvements canadiens pour cette manifestation historique dans la capitale américaine en faveur du Venezuela.

Je dédie donc, moi aussi, cet article à Kevin Zeese, à sa compagne Margaret Flowers, à sa famille et à ses camarades.

Arnold August est un auteur, journaliste, conférencier et membre de l’Institut canadien de politique étrangère basé à Montréal. Il a écrit trois livres sur Cuba, l’Amérique latine et les États-Unis. Ses articles sont publiés en anglais, en espagnol et en français en Amérique du Nord, Amérique Latine, Europe et Moyen Orient. Thèmes actuels : géopolitique des relations entre Etats-Unis, Venezuela, Cuba, Bolivie et le rôle du Canada.

[Credit of all photos: Foreign Relations Ministry of Venezuela]

Source : https://www.coha.org/new-simon-bolivar-institute-for-peace-and-solidarity-among-peoples-a-refreshing-contribution-from-venezuela-to-the-world/

Traduction : Thierry Deronne

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