Le président bolivien Arce invite le président Maduro à son investiture, alors que les putschistes invitent Guaido

Le gouvernement putschiste tente d’empêcher le président vénézuélien d’être présent à la cérémonie d’investiture. D’autre part, il est très peu probable que le leader d’extrême droite nommé par Trump fake-président du Venezuela, soit présent.

Luis Arce, était ce dimanche le quartier de Senkata dans la ville d’El Alto pour
« recevoir les âmes » comme le veut la tradition de la Toussaint. Il a rencontré les familles des personnes assassinées par les putschistes blanchis par les médias occidentaux.

En Bolivie le gouvernement putschiste a perdu les élections le 18 octobre dernier, mais quelques jours avant de quitter le palais présidentiel, il tente de prendre des décisions de dernière minute. L’une d’entre elles concerne les invitations internationales à l’investiture du gouvernement nouvellement élu de Luis Arce et David Choquehuanca, qui aura lieu le 8 novembre.

Un des principaux points de tension est apparu autour du Venezuela, quand le ministère des affaires étrangères a invité l’autoproclamé Juan Guaidó, tandis que le gouvernement élu, et en particulier la « Commission de passation des pouvoirs » créée pour coordonner ces questions, a invité le président Nicolás Maduro.

La politique étrangère du gouvernement de facto à l’égard du Venezuela était prévisible dès le début : la non-reconnaissance de Maduro et la reconnaissance de Guaidó, l’entrée de la Bolivie dans le groupe de Lima (pays néo-libéraux gravitant sur orbite états-unienne) et, le 20 octobre dernier, c’est-à-dire deux jours après la victoire électorale du MAS, la réception des lettres de créance de « l’ambassadeur » envoyé de Guaidó par la présidente de facto, Jeanine Áñez.

Avec le nouveau gouvernement Arce, la politique étrangère bolivienne envers le Venezuela reconnaîtra à nouveau le président Maduro, et les relations avec Cuba, qui avaient été suspendues en janvier par Áñez, seront également rétablies. « Nous allons rétablir toutes les relations, ce gouvernement a agi de manière très idéologique en privant le peuple bolivien de l’accès à la médecine cubaine, à la médecine russe, aux progrès de la Chine », a déclaré M. Arce.

Cependant, le gouvernement de facto tente, via le ministère des affaires étrangères, d’imposer sa politique étrangère dans le cadre d’invitations internationales. Jusqu’à présent, il a été confirmé que le roi Philippe VI d’Espagne sera présent aux côtés du vice-président des droits sociaux, Pablo Iglesias, et du président du Chili, Sebastián Piñera, et la liste des confirmations devrait s’allonger dans les heures et jours à venir.

Cette manœuvre de dernière minute du gouvernement de facto vise donc à essayer de faire en sorte que le gouvernement vénézuélien ne soit pas présent lors de la passassion de pouvoir. Il est très peu probable, voire impossible, que Guaidó y assiste. Celui-ci est confronté à une nouvelle exposition de preuves de sa participation à l’opération Gedeón, lorsqu’un groupe de mercenaires a tenté d’entrer dans le pays en mai 2020, et il cherche comment continuer à occuper un espace politique dans le pays après ses erreurs, sa perte de crédibilité et à peu de temps des élections législatives du 6 décembre, auxquelles il ne participera pas.

Les derniers jours précédant l’entrée en fonction du nouveau gouvernement en Bolivie sont marqués par les incertitudes propres à un scénario exceptionnel : celui d’un gouvernement putschiste et raciste, battu politiquement et électoralement, qui doit céder le pouvoir politique à la majorité un an après avoir organisé un coup d’État.

On s’attend à une semaine agitée par de possibles actes désespérés de la part de certains facteurs de la droite. Vendredi et samedi, il y a eu des blocages et des violences à Santa Cruz et à Cochabamba, et le président de la conférence épiscopale ainsi qu’un ministre du gouvernement de facto, Iván Arias, se sont joints à l’appel à un audit international des élections du 18 octobre.

Pendant ce temps, la ville de La Paz est calme. Pendant la Toussaint, Arce s’est rendu dans le quartier de Senkata à El Alto, où le 19 novembre de l’an dernier dix personnes ont été tuées par des putschistes blanchis par les médias occidentaux. « Ils ont perdu la vie en défendant la démocratie », a déclaré le président élu. Ce n’est pas le seul massacre : il y en a eu un aussi à Sacaba, dans le département de Cochabamba, le 15 novembre, avec huit morts.

La violence et la persécution exercées pendant un an ont été considérables. Le nouveau gouvernement devra faire face à de nombreux défis de tous ordres. Pour l’instant, l’un des objectifs est que la dernière semaine avec Añez à la présidence de facto se passe dans le calme, en particulier dans les zones où il y a eu des protestations et des annonces de nouvelles actions de rue. Le 8 novembre sera un jour historique avec la transmission des pouvoirs, et les jours suivants, avec l’annonce du retour d’Evo Morales en Bolivie, sera un autre événement d’envergure nationale.

Marco Teruggi

Source : https://www.pagina12 

Traduction : Venesol

Nouveau « coup pourri » de l’OEA en Bolivie ? par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Le 18 octobre auront lieu en Bolivie des élections générales afin d’élire le président, le vice-président et de renouveler les 130 députés et 36 sénateurs du Parlement. Peut-on parler d’une « grande fête démocratique », selon l’expression consacrée ?
Pour mémoire : suite aux élections d’octobre 2019, le pays a connu une rupture constitutionnelle débouchant sur une prise de pouvoir (le 12 novembre) de la sénatrice d’opposition Jeanine Añez, dont le parti conservateur Unité démocratique (UD) venait d’obtenir un spectaculaire… 4,24 % des voix. Elle devint néanmoins miraculeusement « présidente » grâce à l’appui des Forces armées, de la police, des partis de droite et des factions d’extrême droite, de transfuges de la société dite « civile » – les Eglises catholique et évangéliques apportant leur bénédiction. En quelques heures, les Etats-Unis (de Donald Trump), le Brésil (de Jair Bolsonaro) et l’Union européenne (par la voix de son représentant León de la Torre) adoubèrent l’enfant adultérin de cette union et le baptisèrent « gouvernement de transition ».
 
Dans tout événement, il y a les faits et il y a leur interprétation. Concernant l’épisode précité, les classiques « la démission du président Evo Morales, le 10 novembre 2019 » ou « le départ d’Evo Morales (…) à propos duquel on débat encore [1] » peuvent faire illusion au sein du club de la « pensée conforme » (qu’elle soit de droite ou prétendument de gauche), mais constituent en réalité une pure illusion [2]. En effet…
Secret de polichinelle : le 20 octobre 2019, le président sortant Evo Morales, qui se représentait au nom du Mouvement vers le socialisme (MAS), a gagné le premier tour du scrutin présidentiel avec 47,08 % des suffrages et plus de dix points d’avance sur le deuxième, Carlos Mesa (Communauté citoyenne [CC], 35,51 %) [3]. Il était donc élu. Il n’a pas été poussé à la démission en raison de « fraudes » ayant entaché sa victoire ; alors qu’explosait une vague de violence destinée à terroriser ses ministres et législateurs, ses proches, ses militants et électeurs, il a été victime d’un Coup d’Etat [4].
Autre fait établi : à travers le rapport de ses observateurs, c’est l’Organisation des Etats américains (OEA), dirigée depuis 2015 par un comparse de l’administration Trump, l’uruguayen Luis Almagro, qui a légitimé devant l’ « opinion internationale » la thèse de la fraude, qu’agitait la propagande de l’opposition depuis des mois. Ultérieurement, plusieurs organismes et experts indépendants étrangers – dont plusieurs étatsuniens de renom – ont clairement établi le caractère fallacieux des conclusions de ce rapport [5]. Ils ont ainsi confirmé la victoire d’ « Evo ».

Première conséquence de la rupture démocratique : une situation de grande violence, de répression et de violations des droits humains. Deuxième prolongement : alors que le gouvernement de facto était censé convoquer de nouvelles élections dans un délai de 90 jours, il exerce toujours le pouvoir quasiment un an après le début de l’usurpation.
 
Initialement prévues pour le 22 janvier 2020 (fin officielle du mandat de Morales), puis le 3 mai, le scrutin a été repoussé au 6 septembre et enfin au 18 octobre. A chaque fois, pour retarder l’échéance, il fut mis en avant les « conséquences et dommages sur la santé » qui pourraient survenir à cause de l’organisation de la consultation en pleine pandémie. A cet argument, que l’on peut estimer raisonnable, s’ajoute néanmoins un point beaucoup plus important : au long de tous ces mois, et malgré les multiples mesures de coercition, le MAS et son candidat à la présidence Luis Arce – Evo Morales, réfugié en Argentine, étant interdit de séjour et de participation électorale – demeurent en tête de tous les sondages dans la perspective de prochaines élections générales. Jugés inopportunes, dès lors, par le pouvoir de facto. Qui les repousse, et les repousse, et les repousserait bien à l’infini.
La pression sociale, de fortes manifestations provoquant en août un quasi blocage du pays et la résistance du pouvoir législatif que domine toujours le MAS ont rendu impossible un tel scénario. La date du 18 octobre a finalement été homologuée par une loi. Que la « présidente autoproclamée » Añez a dû signer la mort dans l’âme, après avoir beaucoup résisté.

Washington, 29 septembre. C’est là que se mènent la veillée d’armes, le branle-bas de combat. Ministre bolivien de l’Intérieur, l’extrémiste Arturo Murillo Prijic, vient de débarquer pour une visite « officielle » aux Etats-Unis. Murillo, c’est l’homme fort du régime putschiste. Surnommé « Trompo » (Toupie) lorsqu’il était pilote de course, il a fait de sa carrière politique un instrument pour réussir en affaires (et vice-versa). Riche patron du secteur, il a fondé l’Association des hôteliers du Tropique de Cochabamba. Dans sa trajectoire, rien n’est vraiment pur. Le 3 mai 2016, alors qu’il était sénateur pour le compte de l’Unité démocratique (le parti de Janine Añez), il a été condamné à deux ans de prison pour avoir falsifié son livret militaire afin de pouvoir se présenter à la députation (et être élu pour la période 2006-2011) ainsi que pour postuler à la mairie de Cochabamba. Il n’a jamais été emprisonné et, fort opportunément, le coup d’Etat a interrompu la procédure qui se poursuivait contre lui.

A moins de trois semaines de l’élection, voici donc Murillo à Washington. Pour ce faire, il s’est substitué à son homologue des Affaires étrangères, Karen Longaric, sans autre forme de procès. Mais, depuis le « golpe » [6], Murillo fait la pluie et le sale temps en Bolivie. Même ses acolytes finissent par en subir les conséquences. Démissionné de force le 28 septembre pour avoir exprimé son désaccord avec la privatisation à la hussarde de la Compagnie de lumière et d’énergie électrique de Cochabamba (ELFEC), le ministre de l’Economie Óscar Ortíz a laissé libre cours à sa frustration :« La présidente Añez a remis l’avenir du gouvernement et du pays au ministre Murillo, une personne qui n’a pas la capacité, qui n’a pas la sérénité nécessaire pour pouvoir résoudre les problèmes comme ils devraient l’être, c’est-à-dire en recherchant des solutions dans le cadre de la Constitution et des lois. »
Venant d’un ministre nommé par une présidente illégitime cette invocation de la légalité peut paraître osée, mais l’accusation mérite d’être prise en considération. Sans toutefois en exagérer l’importance…

Dans le cœur battant de « Trumpland », Murillo est reçu par de hauts fonctionnaires de la Maison-Blanche, insensibles par nature à ce genre de considérations. A chacun, il prend par ailleurs soin de dire ce qu’il souhaite entendre. Il rencontre également le tout nouveau président de la Banque interaméricaine de développement (BID), Mauricio Claver-Carone, imposé au forceps par Washington, le 12 septembre, contre tous les usages, aux partenaires latino-américains et européens de l’organisme multilatéral. Les deux hommes se connaissent et s’apprécient. En décembre 2019, en pleine phase de consolidation du coup d’Etat, ils se sont déjà réunis : Claver-Carone était alors Directeur principal pour les Affaires de l’hémisphère occidental (l’Amérique latine) au Conseil de Sécurité Nationale (CSN) des Etats-Unis. Le cénacle au sein duquel l’Empire peaufine ses stratégies. Aujourd’hui comme hier, ils se comprennent parfaitement.
Dernière visite et non des plus anodines : Murillo retrouve celui qui a offert sur un plateau d’argent la Bolivie aux putschistes, le secrétaire général de l’OEA Luis Almagro. En août dernier encore, celui-ci qualifiait de « bassesse » les virulentes manifestations « du MAS » (en réalité beaucoup plus larges que réduites à ce seul parti) déclenchées en réaction à un nouveau report des élections. 
Les deux individus abordent manifestement quelques sujets brûlants. Pour ne pas dire préoccupants. Le lendemain de la réunion Almagro avertit par Tweet : « Hier, j’ai rencontré le « MindeGovernment of #Bolivia@ArturoMurilloS ». Il m’a fait part de son inquiétude quant à la possibilité de nouvelles fraudes dans le cadre des élections générales2020. Nous nous sommes engagés à déployer un maximum d’efforts pour renforcer la mission électorale de l’OEA en Bolivie et pour garantir la volonté du peuple. »https://platform.twitter.com/embed/index.html?dnt=false&embedId=twitter-widget-0&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1311425548619575296&lang=fr&origin=http%3A%2F%2Fwww.medelu.org%2FNouveau-coup-pourri-de-l-OEA-en-Bolivie&siteScreenName=memoireluttes&theme=light&widgetsVersion=ed20a2b%3A1601588405575&width=550px

Des fraudes électorales le 18 octobre… Mais qui diable pourrait les organiser ? Murillo a pratiquement les pleins pouvoirs et il s’en sert. Première mesure prise dès le « golpe » réussi : les membres du Tribunal suprême électoral (TSE), dont la présidente María Eugenia Choque (60 ans), ont été arrêtés et emprisonnés. Nommé par le pouvoir au sein de l’organisme qui gèrera les prochains scrutins, Salvador Romero en est devenu le président. Un parfait chien de garde, qui n’a rien d’un inconnu.
Une vieille amitié lie Romero à Carlos Mesa, actuel candidat à la magistrature suprême, battu l’an dernier par Evo Morales – mais aussi vice-président devenu chef de l’Etat en octobre 2003 après la fuite aux Etats-Unis de l’ultralibéral Gonzalo Sánchez de Lozada. Romero fut alors propulsé par Mesa au TSE, dont il deviendra une première fois président, de 2004 à 2008. Si l’on en croit un câble du 8 janvier 2007 révélé par Wikileaks, il alimente à cette époque en « informations » l’ambassadeur américain Philip S. Goldberg. Celui-ci – actuel représentant des Etats-Unis en Colombie – sera expulsé de Bolivie en 2008 par Evo Morales pour son rôle actif dans la première des tentatives à caractère fascisant destinées à le renverser. Organisée depuis le fief de l’opposition de Santa Cruz, celle-ci échouera finalement grâce à l’intervention de l’Union des Nations sud-américaines (Unasur) récemment créée sous l’impulsion d’Hugo Chávez et Luiz Inácio « Lula » da Silva pour réduire les tensions régionales et faire contrepoids à l’OEA.

En 2011, et jusqu’à 2014, on retrouve Romero au Honduras où, le 28 juin 2009, un coup d’Etat contre le président réformateur Manuel Zelaya a lui été couronné de succès. Washington sachant se montrer reconnaissant, Romero y a été nommé directeur de l’Institut national démocrate (NDI). Créé en 1983 dans le cadre du programme « Soutien international à la démocratie » du Congrès étatsunien, le NDI est financé par l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), organisme hautement humanitaire agissant lui-même sous la supervision du président, du Département d’Etat et du Conseil de sécurité nationale (CSN) américains. Après qu’il eut participé à la « normalisation » du Honduras post-coup d’Etat, essentiellement marquée par… des fraudes électorales [7], l’USAID financera plusieurs des conférences données par Romero pour dénoncer la gestion d’Evo Morales.

A Washington, on a le sens de la famille : l’ambassade des Etats-Unis à La Paz a donc annoncé que… l’USAID assistera le… TSE dirigé par… Romero pour l’organisation des élections générales du 18 octobre prochain. Quant à la mission des observateurs de l’OEA – dont la présence a été sans succès refusée par le MAS –, elle sera dirigée par l’ancien ministre des Affaires étrangères (2014-2018) du Costa Rica, Manuel González, celui-là même qui, en 2019, avec son rapport préliminaire, a inventé la thèse de la fraude au lendemain des élections.
Qu’une telle Sainte Alliance organise une manipulation du verdict des urnes favorisant le MAS paraîtra sans doute assez baroque à tout être doué de raison. Qui donc, alors, du côté gauche de l’échiquier politique, pourrait se livrer à un sabotage des résultats du scrutin ? Et comment ?

En décembre 2019, Murillo a sollicité l’aide d’Israël pour lutter contre le « terrorisme » [8]. Il a créé une nouvelle force de police, « antiterroriste » (forcément !), pour « démanteler les groupes étrangers menaçant le pays » (pour qui ne saurait pas lire entre les lignes : derrière chaque cocotier ou chaque sommet de la « Pachamama » se cachent des hordes d’agents cubains et vénézuéliens). En quelques mois, le gouvernement de facto va importer pour 5 millions de dollars d’armements. Préalablement, Murillo a averti qu’il dispose de « réseaux de renseignements » personnels et a annoncé une « chasse à l’homme » ciblant les dirigeants du MAS rebaptisés « animaux ».

Présidente du Sénat, la « masiste » Adriana Salvatierra aurait dû exercer le pouvoir en l’absence d’Evo Morales et du vice-président Álvaro García Linera poussés sur les chemins de l’exil. Elle doit démissionner de son poste après avoir reçu de multiples menaces de mort dirigées contre des membres de sa famille, ce dont profite Añez (seconde vice-présidente du Sénat) pour s’installer avec ses cliques, ses claques, sa Bible et ses « fachos ». Trente-quatre manifestants tués et 115 blessés suivent, lors des soulèvements du secteur de Senkata (à El Alto, périphérie de La Paz) et de la commune rurale de Sacaba (département de Cochabamba). Parallèlement et dans la durée, le pouvoir s’attache à neutraliser ce qu’il considère être la force de frappe politique de ceux qu’il vient de renverser. Réfugiés dans l’ambassade du Mexique, d’où ils ne peuvent sortir, ne serait-ce que pour partir à l’étranger, quelques-uns des collaborateurs les plus expérimentés et politisés d’Evo Morales – Hugo Moldiz (ex-ministre de l’Intérieur), Juan Ramón Quintana (ministre de la Présidence), Javier Zavaleta (Défense), Héctor Arce Zaconeta (Justice), Wilma Alanoca Mamani (Culture), Víctor Hugo Vásquez (gouverneur du département d’Oruro), Nicolás Laguna (directeur de l’Agence des technologies et de l’information [Agetic]) – sont de ce fait hors-circuit [9].

Plusieurs centaines d’autres dirigeants du MAS et d’organisations sociales sont poursuivis par la justice. Pour avoir fait l’éloge d’Evo Morales sur WhatsApp, comme Mauricio Jara à Santa Cruz, n’importe quel militant peut se retrouver embastillé, accusé de sédition, d’instigation publique à la violence et – merci la Covid-19 ! – d’attentat contre la santé publique. Même un allié d’hier, et non des moindres, l’ex-commandant en chef des Forces armées Williams Kaliman – le général qui a « suggéré » à Morales de démissionner – n’échappe pas à l’ire des Torquemada. Assigné à résidence, il est jugé pour avoir tardé à appuyer la police dans la répression des foules indigènes descendues dans la rue en appui au chef de l’Etat renversé.

Dans un tel contexte, c’est tout naturellement que, dès le 18 décembre 2019, a été lancé un mandat d’arrêt contre Evo Morales, encore constitutionnellement chef de l’Etat, pour « sédition, terrorisme et financement du terrorisme ». « Il y a un espoir que justice soit faite, se réjouira ultérieurement Murillo sur son compte Twitter, à la fois procureur, juge et bourreau. Nous espérons qu’il aura le courage de revenir et de purger 30 ans de prison, ce qui est le moins qu’il mérite, en terroriste qui a avoué (sic !)  ». Le 4 septembre 2020, le pouvoir ira plus loin en annonçant le dépôt d’une plainte devant la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité (plainte qui n’a bien entendu aucune chance d’être retenue, mais fait le « buzz » et travaille l’opinion). Dans cette optique, quelques « preuves » seraient particulièrement bienvenues. Incarcérée sans jugement, l’ex-cheffe de cabinet de Morales, Patricia Hermosa Gutiérrez, a révélé que le ministère public lui a proposé un « jugement accéléré » et un emprisonnement « à domicile » si elle dénonçait les « actions terroristes » de l’ex-chef de l’Etat [10].
Mis dans l’impossibilité de rentrer dans son pays pour se représenter, Morales, de l’Argentine où il réside et en chef de campagne du MAS, a fortement influencé le choix du binôme représentant le parti pour la présidence (l’ex-ministre de l’Economie Luis Arce) et la vice-présidence (l’ex-ministre des Affaires étrangères David Choquehuanca). Toutefois, cet objectif urgent et prioritaire ayant été atteint, il n’a pas renoncé à participer directement à la vie politique. Raison pour laquelle il a annoncé en février sa candidature à un poste de sénateur dans son Département d’origine, Cochabamba.
Depuis la chaude Santa Cruz, le Comité civique, force de choc fascisante du « golpisme », s’est immédiatement mis en branle en rugissant, hurlant et glapissant. « C’est définitif, la grève illimitée et les barrages qui seront mis en place dans tout le département si le TSE accepte la candidature d’Evo Morales ont déjà été décrétés », a fait savoir le président du Comité, Rómulo Calvo, le 14 février. Il n’a fallu qu’une semaine au TSE pour calmer le jeu en trouvant, pour rejeter la candidature, un argument pour le moins… amusant : outre qu’il se trouve à l’étranger (bien contre son gré), l’ancien président ne respecte pas l’exigence d’avoir une « résidence permanente » de deux ans dans le département qu’il entend représenter. Difficile en effet pour un chef d’Etat résidant à La Paz depuis 2006 de se dédoubler pour rentrer le soir ou les week-end à Cochabamba, à 387 kilomètres de là [11].
Le même argument surréaliste sera utilisé pour invalider la candidature d’un autre poids lourd, Diego Parry, à Potosi : après avoir résidé pendant un an aux Etats-Unis en tant qu’ambassadeur auprès de l’OEA, il a passé une autre année à La Paz en qualité de ministre des Affaires étrangères. De quel droit entend-il représenter Potosi ?

Exit Morales, exit Parry, exit bien d’autres… Mais le MAS continue à caracoler en tête des sondages.
Pourquoi ?
C’est une bonne question.

Plus qu’un parti traditionnel s’appuyant sur une idéologie clairement définie, le MAS rassemble des forces sociales et associatives, des syndicats et mouvements paysans, des organisations de quartiers, des secteurs de la classe moyenne – un arc-en-ciel de tendances allant de l’indianisme au nationalisme, de la lutte de classe à la social-démocratie. Le grand mérite d’Evo Morales, et sa grande force, est d’avoir su les rassembler à travers cet « instrument politique » pour mettre un terme au néolibéralisme le plus caricatural imposé au pays à partir de la décennie 1980. Il le fit au sein du parti même puis, en 2002, à travers le Pacte d’unité (PU), une alliance du MAS et du mouvement social.
Dans la durée, tant le MAS que le PU ont subi une bureaucratisation progressive. Les instances dirigeantes ont pris le pas sur la base sociale, érodant la force collective.
Par ailleurs, et dans une dynamique très spécifique à la Bolivie, chacun de ces groupes ou organisations sociales, estimant ses intérêts prioritaires, entend avoir la primauté au sein du « processus de changement ». Entre eux, ou entre certains d’entre eux et le pouvoir, les relations changent sans cesse en fonction des rapports de forces, des prises de décisions et des événements : ABC contre D, puis BCD contre A, ou bien AB contre CD, ou AD contre CB… Toutes les combinaisons possibles y passent. Pour certain jusqu’à la rupture, à l’image de la Fédération nationale des coopératives minières (Fencomin) [12], du Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyo (Conamaq), de la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (Cidob), des paysans producteurs de coca de la région des Yungas [13].

Dès avant le « golpe », des transfuges ont quitté le navire, tel Nelson Condori, le dirigeant indigène de la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans (CSUTCB), le plus important syndicat du secteur – qui l’a immédiatement désavoué et a réclamé sa démission. Au plus fort de la crise, le secrétaire exécutif de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), Juan Carlos Huarachi, lui aussi conspué par une partie de ses troupes, s’allie à l’ennemi de classe pour demander le départ du chef de l’Etat [14].
« Evo tombe ». Trahisons, divisions et hésitations neutralisent toute résistance collective digne de ce nom. Le MAS lui-même se craquelle, divisé entre « radicaux » (comme le jeune et charismatique Andrónico Rodriguez, dirigeant des producteurs de coca du Chapare) et « pragmatiques » (à l’image de la nouvelle présidente du Sénat, Eva Copa). Comme elle, certains prennent leurs distances avec celui qu’hier ils encensaient. « Dans la vie démocratique interne [du MAS], je pense qu’Evo Morales et certains dirigeants doivent comprendre que nous ne sommes pas dans la ligne de confrontation [avec le pouvoir de facto] », précise le sénateur « masiste » Omar Aguilar.
Privé de son leader, figé comme un lapin dans la lumière des phares, le MAS va mourir président déjà certains…

Pari perdu. La base se réorganise, les organisations rurales et indiennes réinvestissent le Pacte d’unité (PU). Contre vents et marées, elles entendent restaurer l’unité des mouvements sociaux, nomment et confirment « Evo » chef de campagne. Au cours d’une réunion en Argentine entre cadres du MAS et représentants du PU, présidée par l’ex-chef de l’Etat, le duo Luis Arce – David Choquehuanca s’impose. Il y a eu fort débat. D’aucuns souhaitaient Choquehuanca candidat à la présidence (parce qu’originaire d’une communauté indigène) et Andrónico Rodriguez (représentant le radicalisme et la jeunesse) en second. Appuyé par « Evo », le pragmatisme l’a emporté. Considéré comme le père du « miracle économique », Arce est susceptible de récupérer une partie des classes moyennes citadines auxquelles il appartient. Choquehuanca assure la continuité en milieux autochtone et populaire dont il est issu. Dépassant ses divisions, le MAS retrouve sa discipline de parti et un rôle d’acteur stratégique.

Les actions arbitraires du gouvernement font le reste. Les « neutres », « lâcheurs », « aveugles » ou « opportunistes » d’hier se mobilisent. Et ils le font aux côtés du MAS. Fédération des conseils de voisinage d’El Alto (FEJUVE), CSUTCB, COB et autres organisations de masse alimentent la rébellion populaire. En août, les provinces de La Paz, Cochabamba, Santa Cruz, Oruro et Potosí, départements névralgiques pour la vie économique du pays, sont complètement ou partiellement bloquées par les branches syndicales locales et les mouvements sociaux. Depuis le pouvoir législatif, qu’il domine toujours aux deux-tiers, le MAS diligente des enquêtes sur la corruption du pouvoir. Et, sans ambigüité aucune, chacun peut désormais établir la différence entre ceux qui ont fait dégringoler le taux de pauvreté de 60,6 % à 34,6 % et permis l’accès à l’électricité de 92 % de la population (quand 68,3 % seulement en bénéficiaient une décennie auparavant) et le retour à la tyrannie. Car c’est bien d’une tyrannie dans la pire des traditions latino-américaines qu’il s’agit…

Là où le chef d’Etat gouverne selon la Constitution, le (ou la !) despote impose, sans règle ni loi. Maladie exotique de Républiques bananières et autres extravagants pays andins ? On peut en douter. Car, somme toute, Janine Añez est bien entourée. Son secrétaire privé et plus proche collaborateur s’appelle Erick Foronda. Journaliste, il a été l’attaché de presse de l’Ambassade des Etats-Unis à La Paz de 1995 à 2008. Lorsque Philip Goldberg a été expulsé en septembre 2018 et que les relations diplomatiques ont été rompues, Foronda a suivi son patron à Washington. Il y est resté douze ans, a pris la nationalité américaine et a adhéré au Parti républicain. Il n’est rentré que tout récemment, pour aider Añez à « pacifier » le pays.

Attention : « pacifier » ne signifie pas « administrer pour le bien du plus grand nombre ». Rien de plus caractéristique à cet égard que les premières mesures néolibérales prises par le pouvoir de facto  : dès janvier 2020, le ministre de l’Economie et des finances, José Luis Parada, a décrété la libération des exportations de produits agro-industriels, régulées sous Morales pour garantir la souveraineté alimentaire et approvisionner le marché interne à des prix contrôlés. Dans un autre registre, les prêts accordés à l’Etat bolivien pour supposément « affronter la crise sanitaire », dont 327 millions de dollars du Fonds monétaire international (FMI), ont été négociés sans l’aval ni le contrôle du Parlement (constitutionnellement concerné).
Très mal gérée, cette crise sanitaire accentue, au fil des mois, le désastre économique et social. D’alléchantes « affaires philanthropiques » débouchent en permanence sur des scandales de corruption. L’achat pour les hôpitaux de respirateurs surtaxés et inutilisables a conduit à l’arrestation du ministre de la Santé (remplacé illico par un général n’ayant strictement aucune compétence en la matière). D’autres affaires concernent l’acquisition « à prix fort » (il s’agit là d’un euphémisme), par le ministère de la Défense, de 150 000 grenades lacrymogènes destinées à la police [15] ou, au sein de la Direction générale de l’aéronautique civile (DGAC), un clonage d’immatriculation d’avions, dont les premiers bénéficiaires pourraient assez logiquement être des narcotrafiquants.

Puisqu’on parle de gangsters, on notera au passage que la crise ayant entraîné le 28 septembre la « démission » de trois ministres, et non des moindres, soudainement opposés au satrape Murillo – Oscar Ortíz (Economie), Oscar Mercado (Travail) et Abel Martínez (Développement productif) – a permis de faire accéder Branko Marinkovic à la tête du ministère de l’Economie. Fasciste d’origine croate, entrepreneur millionnaire (tendance « paradis fiscaux ») de Santa Cruz, ex-président de son Comité civique, Marinkovic a dirigé en 2008 le mouvement quasi sécessionniste et ouvertement raciste destiné à renverser Evo Morales. Il a également été accusé de financer en 2009 un groupe mercenaire chargé de l’assassiner [16]. En cavale au Brésil depuis cette époque, il a fait son retour en Bolivie en janvier dernier. Lors de sa prise de fonction, la « présidente intérimaire » lui a demandé de travailler avec transparence pour les emplois, la santé et – sans doute un trait d’humour – « pour prendre soin de la démocratie ».

Parce qu’il enquêtait sur trois dossiers impliquant le gouvernement, le procureur général de la Nation, José María Cabrera, dont la fonction, constitutionnellement établie, est d’exercer la défense juridique de l’Etat, a été destitué de façon expéditive le 18 juillet. « Sans aucun doute, a-t-il déclaré, celui qui a demandé et exigé avec véhémence cette révocation est le ministre de l’Intérieur Arturo Murillo, en raison de la remise en cause de la privatisation de l’ENDE [Entreprise nationale d’électrification] à travers un décret suprême qui a été annoncé, mais qu’aucun ministre n’ose signer jusqu’à présent, car il est illégal et causera de graves dommages économiques à l’Etat [17].  » Sans compter que l’enquête diligentée par Cabrera sur l’achat surfacturé des gaz lacrymogènes venait d’entraîner une convocation du ministre de l’Intérieur par la commission mixte de l’Assemblée législative. On prendrait le mors aux dents pour moins que cela. Dès lors, pour faire bonne mesure et deux précautions valant mieux qu’une, Anez destitue également le chef de l’Unité de transparence de la « Procuraduría » (bureau du procureur) Omar Durán.

Le remplacement de Cabrera ne tarde pas, en la personne d’un certain Alberto Morales. Avec lui, aucun risque de mauvaise surprise. L’homme a été employé par l’USAID et a été l’avocat défenseur de Leopoldo Fernández. Ex-gouverneur du Pando, celui-ci est considéré comme l’instigateur du « Massacre de Pando » (assassinat de seize paysans fidèles au chef de l’Etat, le 11 septembre 2008, dans la localité de Porvenir), lors de la tentative de renversement d’Evo Morales.
Malheureusement (pour eux), Alberto Morales et son mentor Murillo avaient négligé deux détails insignifiants : l’existence d’une législation et de députés et sénateurs du MAS décidés à la faire respecter. L’article 12 de la Loi sur le procureur général de la Nation indique comme condition pour occuper cette fonction : « Ne pas avoir eu ni parrainé de procédures et d’actions judiciaires contre l’Etat au cours des cinq années précédant sa nomination. » Ce n’est pas le cas d’Alberto Morales qui a participé, sur ce laps de temps, à au moins cinq procès contre l’Etat bolivien. La mort dans l’âme, il doit démissionner immédiatement.

Durant les quelques heures qui ont séparé son arrivée de son départ, l’éphémère procureur général de la Nation a juste eu le temps, le 8 octobre, d’entamer une action marquée du sceau « priorité absolue » : il a exigé du Ministère public qu’il incorpore les dirigeants du MAS – dont le candidat à la présidence Arce – dans l’investigation menée sur la « fraude électorale » de 2019, et ce sur la base du « rapport de l’OEA ». Autre douche froide ! L’un des membres de la Commission des procureurs qui enquêtent sur cette affaire, Luis Fernando Atanasio, a répondu publiquement : « Le rapport de l’OEA est un rapport. Qu’est-ce que cela implique ? Qu’ils ont simplement recueilli des informations, des données qui leur ont permis d’identifier certaines irrégularités. Mais qu’un rapport suffise pour que nous puissions attribuer des responsabilités à quelqu’un apparaît très précipité. »
Le très démocrate Carlos Mesa s’insurge : non seulement le MAS contrôle encore le Parlement, mais il tire aussi « les fils du pouvoir judiciaire ».

Ambiance délétère, dérive politique et sociale. Mais aussi bourbier dans lequel les luttes d’influence sont vives, les haines inexpiables, les ambitions démesurées. Dès décembre 2019, Áñez a évoqué la convocation d’un sommet des dirigeants politiques destiné à examiner la possibilité d’un front unique de l’opposition. Lors d’un entretien accordé à Televisión Universitaria, elle a précisé : « Nous ne voulons pas une dispersion des votes, nous ne voulons pas qu’il arrive ce qui est arrivé le 20 octobre » (tiens donc… suggérait-elle par là fort imprudemment qu’Evo Morales avait remporté le scrutin ?).

Tenu le 30 décembre à La Paz, à l’initiative du Comité civique pro-Santa Cruz (CCPSC), pilier « ultra » de la lutte anti-Morales et anti-MAS, ce sommet réunit notamment les ex-candidats battus Carlos Mesa (Communauté citoyenne) et, avec un score ridicule, Jorge « Tuto » Quiroga (Libre 21), lui aussi ex-président (2001-2002) et jusqu’à peu porte-parole d’Añez pour convaincre la communauté internationale qu’il n’y a pas eu de coup d’Etat. La réunion n’aboutit à rien. Les candidats restent aussi nombreux. L’alliance Creemos (Nous croyons) présente Luis Fernando Camacho, ex-président du Comité civique de Santa Cruz, dit « le Bolsonaro bolivien », acteur principal du renversement d’ « Evo ». Derrière ces poids lourds, ajoutant à une future dispersion des voix, quelques comparses complètent le tableau – Chi Hyun Chung (Front pour la victoire ; FPV), María Bayá (Action démocratique nationaliste ; ADN), Feliciano Mamani (Parti action nationale bolivien (PAN-BOL).
Désespérée par cette multiplication des candidatures, qui immanquablement mènera à la victoire du MAS, Añez annonce que, en représentation de Démocrates, elle… se présentera elle aussi à sa succession. Elle s’était engagée à n’en rien faire lorsqu’elle a pris la tête de la « transition -pacification ». Désarticulant définitivement la coalition qui a réussi le « golpe » et la divisant désormais en quatre, la décision fait scandale. Mesa « le centriste » accuse Añez d’ « abus de pouvoir » parce qu’elle « n’a aucune chance de gagner l’élection en raison de sa gestion corrompue ». D’un avis quelque peu différent, l’ Añez en question multiplie les efforts pour prendre la tête de la droite, sans y parvenir. Le cœur de l’électorat de son parti se trouve à Santa Cruz, où il est né, mais, du fait de ses hauts faits d’armes pour renverser l’ « Indien », Camacho l’y domine largement. Elle demeure donc quatrième, au niveau national, dans les enquêtes d’opinion, derrière Arce, Mesa et Camacho, avec un misérable 10 % des estimations.
De son côté, tout en le qualifiant de « grand héros », d’ « homme important pour le futur de la Bolivie », le chef de campagne de Camacho, Ronald MacLean, abandonne son champion en rase campagne : « Luis Fernando a adopté une stratégie qui le place davantage à l’Est, à Santa Cruz et dans le Beni [départements d’opposition radicale], ce qui, d’après moi, l’empêchera d’arriver à la présidence parce qu’on ne peut pas gagner une élection nationale sans une forte présence dans l’Ouest [zones de l’altiplano paysan et indigène historiquement favorable à « Evo »].  »

Panique à bord du Titanic de la réaction. L’ambassade des Etats-Unis, où la chargée d’affaires Charisse Phillips (en l’absence d’ambassadeur) n’a rien d’une fonctionnaire de troisième ordre, s’est vue contrainte de hausser le ton. Le 17 septembre, Añez doit déposer les armes. « Ce n’est pas un sacrifice, c’est un honneur, lâche-t-elle, avec un sourire crispé, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. Je le fais devant le risque que le vote démocratique ne se divise entre plusieurs candidats avec pour conséquence que le MAS ne finisse par gagner. »
Nul ne peut assurer que toutes les voix d’Añez se reporteront sur Mesa, le « vote utile », malgré un appel en ce sens de son colistier, candidat à la vice-présidence, le riche entrepreneur Samuel Doria Medina, et du ministre de l’Intérieur Murillo. Six candidats demeurent en lice contre Arce et Choquehauanca, encore et toujours donnés favoris. De quoi troubler les méditations de l’archevêque de Sucre et président de la Conférence épiscopale bolivienne, Monseigneur Ricardo Centellas. Le 28 septembre, il appelle la population « à ne pas disperser son vote » pour assurer « la consolidation de la démocratie [18]. »

Comme une sorte de rage sans espoir… La persécution du MAS s’est amplifiée au fil des mois. Fin juin, une plainte pénale a été déposée devant le Ministère public contre Luis Arce pour un prétendu « dommage économique » causé à l’Etat lors de la mise en place en place de l’Administration publique pour la gestion des cotisations sociales des travailleurs. En juillet, l’alliance politique Creemos, de Camacho, a déposé une demande formelle d’interdiction du MAS devant le TSE. Un autre recours de la sénatrice Carmen Eva Gonzáles (Unité Démocratique ; UD), demande également l’élimination du MAS, accusant Luis Arce d’un crime atroce : il aurait commenté des sondages hors des périodes autorisées (ce qui par ailleurs n’a rien d’avéré).

Dans une telle situation, il faut tuer les symboles. « Le » symbole. Pouvoir et médias font courir les bruits les plus infamants sur Evo Morales au sujet d’une liaison amoureuse avec une jeune femme de 19 ans, qu’il connaîtrait – et donc aurait « abusé » – depuis de longues années. Le 15 septembre, le bureau du procureur général a annoncé prolonger de 60 jours l’enquête sur une plainte pénale déposée pour « détournement de mineure » et « traite d’êtres humains », afin de déterminer le lieu où se trouve une supposée autre mineure, dont personne ne connaît l’identité, avec lequel l’ex-président est présumé avoir eu une relation. Sachant par ailleurs que cette pauvresse a été laissée « en état de grossesse », à la suite de cet « abus présumé ». Soixante jours… Le temps de polluer toute la fin de campagne électorale et les semaines postérieures au scrutin, le temps de travailler les classes moyennes nationale et internationale sur un thème sensible dans cette période post-« Me Too ».

Une redite, entre parenthèses, du « Zapatagate », cette « fake news » de premier ordre qui, en 2016, sur fond de corruption, de femme fatale et de stupre, a fait perdre à Morales un référendum vital pour permettre sa réélection [19]. Aux féministes – cibles prioritaires de l’opération – qui tomberaient dans le panneau, on rappellera que le 29 juillet est apparue sur les réseaux sociaux une vidéo intime d’Eva Copa, la présidente « masiste » du Sénat, en pleine relation sexuelle avec un supposé compagnon. Grand succès d’audience, haut fait démocratique, passionnants débats. Jusqu’à ce qu’une jeune femme se manifeste et révèle être celle qui figure sur l’œuvre d’art porno, enregistrée à son insu par son ex-fiancé Roly, avant de supplier : « S’il vous plaît, ne diffusez plus cette vidéo, elle ruine ma vie, je suis mère, j’ai peur de rester sans travail [20].  » Pour être complet sur ces méthodes de « guerre sale » on mentionnera que, en novembre 2019, Janine Añez a été victime du même procédé.

Dernière ligne droite. Après un rapport rédigé par le Stanford Internet Observatory, un groupe de recherche sur la désinformation, Facebook informe qu’il vient d’éliminer un réseau pratiquant ce genre d’exercice – 55 comptes Facebook, 42 pages et 36 comptes sur sa filiale Instagram – opérant depuis les Etats-Unis et dont le contenu incluait « des publications d’appui à l’opposition politique au Venezuela et au gouvernement intérimaire de Bolivie, de même que des critiques au parti politique du président mexicain [Andrés Manuel López Obrador, centre gauche].  » Cinq cent neuf mille « followers » suivaient ces pages sur Facebook, 43 000 l’une ou l’autre des pages Instagram. Aux commandes de l’opération, CLS Strategies, firme étatsunienne de relations publiques. Pressé de questions, le cabinet de Jeanine Añez confirmera avoir sollicité et payé les services de CLS Strategies, mais uniquement, et fort modestement, pour des opérations de lobbying à Washington « en soutien à la démocratie bolivienne ». Qui fait feu de tout bois…
Le 9 octobre, à neuf jours du scrutin, le vice-ministre de la Transparence, Guido Melgar, porte plainte contre Arce, accusé d’ « enrichissement illicite ». Là encore c’est l’opinion qui est visée, aucune procédure ne pouvant être menée à bien par le Ministère public dans le court délai précédant l’élection.
Dans un autre ordre d’idée, l’avenir dira si le retrait de dernière heure de la candidature de « Tuto » Quiroga, le 11 octobre, a été dû, comme il se murmure, à des menaces directes d’Arturo Murillo. « J’ai dans l’âme une profonde douleur et une énorme angoisse, a distillé Quiroga sur les réseaux sociaux. J’ai des différences avec les autres candidats, mais j’espère qu’ils pourront agir pour battre le MAS. »

L’enjeu est clair. Nul n’en ignore, Arce arrivera en tête du premier tour – seul le score demeure incertain. Un second tour est indispensable pour que la droite puisse, en se rassemblant, espérer éventuellement l’emporter. Si le MAS triomphait au premier tour ou, éventuellement gagne au second, le caïd de l’OEA, Luis Almagro, en a déjà indiqué la cause : Murillo lui a fait part « de son inquiétude quant à la possibilité de nouvelles fraudes ». Le 7 octobre, Añez a prévenu : « Tant que nous sommes au gouvernement, les populistes autoritaires n’ont aucune possibilité de revenir dans notre pays. Nous les avons déjà avertis et nous allons continuer ; ils continuent à menacer, mais nous, ici, nous allons les affronter. » A son retour de Washington, Murillo a renchéri : « La police est armée » et « la démocratie sera respectée, quel qu’en soit le prix. »
Depuis quelques jours, les groupuscules fascistoïdes de la Résistance jeune Cochala (Cochabamba), des Comités civiques pro-Santa Cruz et de la Résistance Chuquisaqueña (Chuquisaca) multiplient les agressions contre les militants du MAS, les locaux du parti et même le siège du Ministère public, à Sucre (capitale administrative du pays), sa plus haute autorité, le procureur Juan Lanchipa, nommé par l’Assemblée en 2O18, n’ayant pas inculpé les dirigeants du MAS et « protégeant » Morales.

Les instruments du coup d’Etat – l’armée et la police –, qui en 2019 n’ont pas levé le petit doigt pour protéger les tribunaux électoraux départementaux (TED) quand des hordes sont venus les incendier, et avec eux les procès verbaux des bureaux votes, sont ceux qui, le 18, sont chargés d’assurer leur protection. Le TSE, à ce jour, comme l’a dénoncé Marianela Paco, porte-parole du MAS, alertant la « communauté internationale », n’a donné aucune information sur le nouveau système de « comptage rapide ». Les observateurs de l’OEA sont les mêmes que ceux de l’an dernier. L’Union européenne, qui envoie également une mission, a déroulé le tapis rouge, le 1er octobre, quand la ministre des Affaires étrangères Karen Longaric est venue s’exprimer à Bruxelles, comme en meeting, devant la Commission des affaires étrangères du Parlement européen. « C’est un plaisir de vous avoir ici, s’est extasié le président de séance, Witold Jan Waszczykowski, ex-premier ministre ultraconservateur polonais, en la recevant, le beau temps vous illumine et illumine la Bolivie [21]. »

Dans un tel contexte, quel genre de fraude craignez-vous donc, M. Almagro ?

Illustration : La Paz, Bolivie – Tobias Jelskov / Unsplash


[1] Respectivement sous la plume de Amanda Chaparro et Pablo Stefanoni, in Le Monde daté4-5 octobre 2020.

[2] Lire « Bolivie, chronique d’un fiasco médiatique », Le Monde diplomatique, Paris, octobre 2020.

[3] La loi octroie la victoire au premier tour au candidat obtenant 50 % ou plus de 40 % avec une différence de dix points sur le deuxième. Si ces conditions ne sont pas réunies, un second tour est organisé. En troisième position est arrivé le pasteur évangélique d’origine coréenne Chi Hyung Chung (8,81 % des suffrages) suivi d’Óscar Ortiz, l’homme de la riche Santa Cruz (4,24 %).

[4] Lire : http://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

[5] Lire (entre autres) « Bolivia dismissed its October elections as fraudulent. Our research found no reason to suspect fraud », The Washington Post, 27 février 2020 ; « A Bitter Election. Accusations of Fraud. And Now Second Thoughts », The New York Time, 7 juin 2020 ; « Silence reigns on the US-backed coup against Evo Morales in Bolivia », The Guardian (Londres), 18 septembre 2020.

[6] Coup d’Etat.

[7] Lire (entre autres) : http://www.medelu.org/Honduras-un-observateur-electoral (2013) ; http://www.medelu.org/Au-Honduras-le-coup-d-Etat et http://www.medelu.org/Au-Honduras-le-coup-d-Etat (2017) ; http://www.medelu.org/Au-Honduras-tout-est-mal-qui-finit (2018).

[8] Le gouvernement d’Añez venait de rétablir les relations diplomatiques avec Tel Aviv après une interruption de dix ans sous Evo Morales.

[9http://www.medelu.org/Otages-des-putschistes-boliviens

[10https://www.primeralinea.info/me-ofrecieron-detencion-domiciliaria-si-denunciaba-a-evo/

[11] La décision du TSE sera confirmée le 7 septembre 2020 par le juge Alfredo Jaimes Terrazas de la troisième chambre constitutionnelle de la ville d’El Alto.

[12] Des mesures de régulation du secteur ont provoqué des émeutes en août 2016 et se sont soldées, après la mort de deux manifestants, par le lynchage et l’assassinat du vice-ministre de l’Intérieur, Rodolfo Illanes, venu négocier.

[13]  Lire Denis Rogatyuk in Le Vent se lève  :https://lvsl.fr/bolivie-anatomie-du-coup-detat/

[14] En 2005, la COB n’a pas appuyé la première élection d’Evo Morales.

[15http://estrategia.la/2020/06/03/bolivia-golpistas-lucran-con-toda-compra-desde-gases-lacrimogenos-a-respiradores/

[16] La groupe a été neutralisé par la police le 16 avril 2009 dans un hôtel de Santa Cruz lors d’une opération durant laquelle quatre de ses participants ont été tués – Eduardo Rózsa Flores (croato-bolivien), Michael Dwyer (irlandais) et Arpad Magyarosi (roumano-hongrois).

[17https://eldeber.com.bo/pais/destituyen-al-procurador-general-del-estado-jose-maria-cabrera_200981

[18] « Usted Elige », Radio FM 90.1, Chuquisaca.

[19http://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

[20https://correodelsur.com/sociedad/20200731_aparece-mujer-que-dice-ser-quien-se-ve-en-el-video-intimo-ruega-que-no-se-difunda-mas.html

[21] Quelques eurodéputés Verts et membres du groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) ont néanmoins sauvé l’honneur en récusant les propos aussi caricaturaux qu’obscènes de la ministre de facto.

URL de cet article : http://www.medelu.org/Nouveau-coup-pourri-de-l-OEA-en-Bolivie

Les petits télégraphistes du coup d’Etat qui n’existe pas, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Conférence de presse de Evo Morales accueilli au Mexique comme réfugié politique, Musée de la Ville de Mexico – 13 novembre 2019

Dans leur malheur, il y a quelques décennies, les Chiliens ont eu la chance (même si on peut la considérer très relative) de ne pas voir leur tragédie défigurée. Au lendemain du 11 septembre 1973 et du renversement du socialiste Salvador Allende par le général Augusto Pinochet, aucun média digne de ce nom n’aurait osé nier qu’il y ait eu un « Coup d’Etat à Santiago ». Autres temps, autre type de « golpe » (dans la mesure du possible moins sanglant), autres « professionnels » de l’information. Le 15 novembre 2019, après que le chef de l’Etat en exercice, arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle, ait été contraint à abandonner le pouvoir sous la pression de la police et de l’armée, le quotidien Le Monde transformait la victime en responsable et se fendait d’un éditorial singulier : « Bolivie : les erreurs d’Evo Morales ». Et il ne fut pas le seul. En syntonie parfaite avec ceux de ses confrères qui, sur place – Pagina Siete, El Deber, La Razón, Unitel, Red Uno, Bolivisión, etc. –, ont accompagné et soutenu la défenestration du candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS) en l’accusant de « fraudes » lors des élections du 20 octobre, la « commentocrature » hexagonale a elle aussi exécuté l’ex-chef de l’Etat.

Infaillible, s’exprimant ex catedra du haut de son nombril, l’inévitable « public-privé » Anthony Bellanger (selon les jours sur France Info, France Inter, France Culture ou BFM TV)se gausse, dès le 23 octobre (sur France Inter) du décompte électoral qui, « miraculeusement », a permis au chef de l’Etat en exercice d’être réélu. Deux jours plus tard, relayant Washington, Bruxelles et les capitales latino-américaines les plus inféodées à Donald Trump, France Info titre : « Evo Morales réélu dès le premier tour, la communauté internationale hausse le ton ». Dans sa revue de presse, Camille Magnard, ce même 25, sur France Culture, s’intéresse comme nous au traitement médiatique de la crise et, après avoir cité sans aucune réserve le Washington Post (Etats-Unis), Los Tiempos et El Deber (Bolivie), La Jornada (Mexique), Deutsche Welle (Allemagne), neutres par définition, s’inquiète de « la couverture très abondante mais pas forcément très impartiale, que fait la chaîne d’Etat vénézuélienne TeleSur de cette présidentielle en Bolivie… Après tout, débusquer des complots impérialistes dirigés depuis Washington, à Caracas, ça fait longtemps que c’est devenu une spécialité. »

Fondu-enchaîné sur Libération… Le 11 novembre, sur son site, le quotidien reprend, brute de décoffrage, une dépêche de l’Agence France Presse (AFP) : « Explosion de joie en Bolivie après la démission d’Evo Morales ». Dans Le Point (20 novembre), Claire Meynial analyse avec une extrême finesse les réussites économiques du gouvernement sortant – « Il y a eu une bulle de consommation, car on a sorti un million de personnes de la pauvreté, mais beaucoup grâce au secteur informel et au narcotrafic » – avant d’affiner sa « pensée » : « L’idéologue du MAS, [le vice-président Álvaro] Garcia Linera, pense en termes d’ennemis et amis, il s’inspire de Carl Schmitt, le théoricien nazi. »
Charlie demeure fidèle à ses vieilles haines rances : directeur de la publication (2004-2009) avant de prendre la tête de France Inter (2009-2014)sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Philippe Val n’avait pas de mots assez méprisants pour vilipender « l’Indien à poncho », marionnette de Hugo Chávez et Fidel Castro, qui avait eu le toupet de nationaliser les ressources en gaz de son pays ; tout aussi inspiré, le 29 octobre, le « vert » Fabrice Nicolino bave un venin qui n’a rien de « bio » : « Au moment où ces lignes sont écrites, il est certain que l’Etat bolivien a choisi de truander les résultats du 20 octobre, en donnant brutalement à Morales dix points d’avance sur le ­deuxième candidat, ce qui prive les électeurs d’un second tour. »Tandis que sur le site de RFI c’est « l’unité des Boliviens » qui a permis de « libérer » la Bolivie, le quotidien espagnol El País informe ses lecteurs que nombre d’entre eux protestent, lui reprochant de ne pas qualifier la « destitution » d’Evo Morales de « mutinerie » de l’armée, mais qu’il préfère attendre de voir comment tournent les événements [1]. A ce jour, on attend toujours qu’il ait fini d’attendre…

Les putschistes, eux, n’ont pas jugé utile de patienter indéfiniment. Ils ont immédiatement récompensé l’un de ceux qui les ont aidés à justifier la prise du pouvoir par Jeanine Añez, la présidente autoproclamée. Le 7 décembre, à Santa Cruz, le journaliste de CNN Fernando del Rincón a reçu des mains de la pseudo ministre de la communication, Roxana Lizárraga, une plaquette commémorative le remerciant pour sa couverture des vingt-et-un jours de conjuration. Une honte n’arrivant jamais seule, del Rincón a été fait « citoyen d’honneur » par le gouvernorat de cette même ville de Santa Cruz, cœur de la droite la plus réactionnaire et épicentre de la rébellion.
En France, seuls L’HumanitéLe Monde diplomatique, Ruptures, Golias (et peut-être une infime poignée d’autres qui nous pardonneront de ne pas les avoir repérés), auxquels on ajoutera, dans un autre registre, un certain nombre de sites présents sur les réseaux sociaux, sauveront l’honneur en appelant un chat un chat et un coup d’Etat un coup d’Etat.

Puisque c’est hautement nécessaire, on résumera ici (le plus succinctement possible) les chapitres précédents.
Guerre de l’eau (2002 ; un mort et des dizaines de blessés), Guerre du gaz (2003 ; 86 morts)… Aux portes d’une guerre civile provoquée par l’ère glaciaire du néolibéralisme, la Bolivie voit se succéder, entre 2001 et 2005, cinq présidents : l’ex-dictateur Hugo Banzer (1971-1978) élu cette fois démocratiquement (1997-2001) ; son dauphin Jorge Quiroga (2001-2002) ; l’ultra-libéral Gonzalo Sánchez de Lozada (2002-2003) auquel succède son vice-président Carlos Mesa (2003-2005) ; Eduardo Rodríguez, qui assumera l’intérim après la chute des deux précédents.
Élu député de sa circonscription en 1997, sous les couleurs du MAS, avec le pourcentage de votes le plus haut du pays (61,8 %), le paysan amérindien et syndicaliste « cocalero » Evo Morales a été expulsé du Congrès en 2002 sur ordre de l’ambassade des Etats-Unis, pour l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle. Malgré une campagne de discrédit infernale sur le thème « coca-cocaïne », il réussit à y participer. Aucun des candidats n’obtenant la majorité, c’est le Congrès qui tranche entre les deux candidats arrivés en tête (Sánchez de Lozada, 22,5 % des votes ; Evo Morales, 20,9 %). Très sensibles aux desiderata de Washington, les parlementaires choisissent Sánchez de Lozada par 84 voix contre 43.

Après le renversement de ce dernier par une révolte populaire, et sa fuite à Miami, « Evo », comme l’appellent familièrement ses partisans, remporte le scrutin présidentiel de 2005 avec 53,7 % des suffrages. En 2009, il portera ce score à 64,1 % et, en 2014, à 61,36 %. A chaque fois, le MAS jouit d’une très large majorité.
Conformément à une loi quasi universelle, de tels succès ne doivent rien au hasard. Sur le plan symbolique, le pays où les 36 groupes indigènes – dont les deux principaux, Aymara et Quechua – ont historiquement été marginalisés devient l’Etat plurinational de Bolivie. L’emblème multicolore des peuples autochtones – la « Wiphala » – flotte aux côtés du drapeau national. Le gouvernement compte désormais des ministres « cholos » [2], indigènes et « k’aras » (blancs en Aymara). La nationalisation des ressources gazières et de gisements miniers vont permettre, grâce aux revenus qu’elle procure, le développement de programmes sociaux (dans les douze mois qui ont suivi la renégociation des contrats pétroliers et gaziers, les ressources fiscales du pays passeront de 680 à 1,6 milliards de dollars). Dans les zones rurales où elle atteignait des niveaux supérieurs à 77,7 % en 2005, la pauvreté se réduit de moitié. L’endettement rendant le pays dépendant de l’aide externe et des institutions financières internationales n’est plus qu’un souvenir lointain.

Tout en considérant qu’il y a encore beaucoup à faire, on pourrait développer largement cette liste des droits nouveaux et des progrès accumulés en profitant de la stabilité politique retrouvée.
Cette réussite évidente, pour le plus grand bien du plus grand nombre, laisse parfaitement indifférents, pour ne pas dire violemment hostiles, les secteurs de l’oligarchie traditionnelle, les froids calculs de la société marchande, la tyrannie privée des firmes multinationales et ceux qui, invoquant les raisons les plus diverses, les ont ralliés pour « faire tomber Evo ».

Premier acte de la mécanique infernale : le « fameux » référendum du 21 février 2016. L’article 168 de la Constitution de 2009 ne permet pas à Morales de se présenter pour un troisième mandat que beaucoup, au sein des secteurs populaires, pour les raisons précédemment évoquées, souhaitent ardemment [3]. Pour permettre une modification de cet article et une possible candidature à la réélection, un référendum est organisé ce 21 février. Tous les sondages d’opinion donnent le « oui » vainqueur. A deux semaines de l’échéance, une manipulation sophistiquée permet, sur la base d’affirmations diffamatoires, qui se révéleront ultérieurement totalement mensongères, de présenter le chef de l’Etat comme un corrompu. Grâce à la caisse de résonnance des médias, ce brouillage de son image atteint l’objectif recherché, en particulier auprès des classes moyennes urbaines [4]. Le « non » l’emporte de peu, avec 51,3 % des voix. La légende noire du « caudillisme d’Evo » s’efforcera par la suite, avec succès, d’occulter ce sabotage d’une consultation électorale grâce à l’utilisation d’une « fake news » – dite également « infox » ou « post-vérité » [5].

Estimant à juste titre que le jeu a été truqué, Morales et le MAS vont tourner la difficulté en utilisant « le droit d’élire et d’être élu » (sans limites de mandats ni de durée) présent dans l’article 23 de la Convention américaine relative aux droits de l’homme (CADH), traité international qui, signé et ratifié par la Bolivie, prévaut sur la Constitution, comme le stipule cette dernière, lorsqu’il comporte des droits supérieurs en matière de droits humains.

Comme le fait traditionnellement la droite vénézuélienne, l’opposition à Morales – et en particulier son rival conservateur de Communauté citoyenne (CC), Carlos Mesa – entonne de longs mois à l’avance le grand air de la fraude. La stratégie atteint son apogée dès le lendemain du premier tour de scrutin du 20 octobre 2019. L’épisode est connu dans ses grandes lignes. Mais des lignes quelque peu tordues…

Le dimanche en question, peu avant 20 heures et d’après 84 % des bulletins dépouillés dans le cadre de la Transmission des résultats électoraux préliminaires (TREP), un comptage rapide et dépourvu de caractère officiel, Morales arrive en tête avec 45,28 % des voix, suivi de Mesa (38,16 %). Un second tour est alors nécessaire – la victoire ne pouvant être attribuée qu’à un candidat atteignant la majorité de 50 % des suffrages ou 40 % avec plus de 10 points d’écart sur le second. Le lendemain, après arrêt du processus de dépouillement pendant de longues heures, ce qu’avait prévu et annoncé le Tribunal suprême électoral (TSE) – mais dont il s’expliquera ultérieurement très confusément –, le chef de l’Etat dispose des 10 points de différence requis pour l’emporter immédiatement. Rien d’anormal : comme on l’a constaté lors des élections précédentes, les zones rurales, indiennes et paysannes, très majoritairement favorables à « Evo », mais dont les résultats arrivent en dernier du fait des difficultés de communication, font basculer ce qui n’était qu’une estimation provisoire. D’après les autorités légitimes, Morales gagne la présidentielle au premier tour.

« Changement inexplicable de tendance » ! Mesa déclenche les hostilités et, comme il l’avait annoncé, refuse d’accepter le résultat. Résultat que, en réalité, on ignore encore, puisque le décompte « officiel » du TSE, le seul qui fasse foi, n’est en rien terminé (il ne le sera que le 24 octobre en fin d’après midi, octroyant 47,08 % des suffrages à Morales et 35,51 % à Mesa). Également trop impatiente pour attendre l’échéance légale, l’Organisation des Etats américains (OEA), que dirige un virtuel employé du Département d’Etat américain, l’uruguayen Luis Almagro, questionne immédiatement la transparence du processus. Les Etats-Unis font chorus et, fidèle à elle-même, l’Union européenne (UE) suit. De concert avec Mesa, tout ce beau monde réclame un second tour – que rien, à ce moment, ne permet de justifier ou réfuter.

Commencées dès le soir de l’élection, les manifestations de l’opposition s’intensifient sous l’impulsion d’un très hétéroclite Comité national de défense de la démocratie (CONADE) et des tristement célèbres Comités civiques (dont nous reparlerons plus avant). Puis tournent à la violence et au blocage des zones urbaines pendant plusieurs jours à La Paz, Potosí, Chuquisaca, Cochabamba, Oruro, Tarija, Trinidad et Santa Cruz. Réduisant en fumée urnes, bulletins de votes et procès verbaux, quatre des neuf tribunaux électoraux départementaux sont pris d’assaut et incendiés.

Soumis à une forte pression, mais sûr de son bon droit, Evo Morales accepte que, à partir du 31 octobre, un audit intégral des élections – qu’il souhaite « technique et juridique, pas politique » – soit effectué par l’OEA. Laquelle produira un rapport… « contraignant », qu’il promet de respecter. Un certain nombre de connaisseurs de l’Amérique latine s’alarment immédiatement. Rien en Histoire n’est totalement nouveau. Très fortement influencée par Washington – qui la finance à 60 % –, l’OEA a trafiqué en 2011 le résultat de l’élection présidentielle en Haïti ; a entériné la fraude au Honduras en 2013 et surtout 2018, au profit du néolibéral et post-putschiste Juan Orlando Hernández. Almagro mène une campagne frénétique contre le Venezuela, le Nicaragua et Cuba. Violant ouvertement les statuts de l’Organisation, il y a accordé un siège au représentant du président imaginaire vénézuélien Juan Guaido. Le 30 octobre, à Quito, lors de l’inauguration de la 7e Réunion des ministres de sécurité publique des Amériques, il va féliciter le président équatorien Lenín Moreno pour la manière dont il a réprimé le mouvement social qui, du 3 au 13 octobre, a embrasé son pays.

Un tel individu laisserait Evo Morales l’emporter ? Difficile à envisager. En parfait porte-parole des seuls 12 pays (sur 33) qui l’appuient au sein de l’organisation continentale – Argentine (encore présidée par Mauricio Macri), Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Salvador, Etats-Unis, Guatemala, Honduras, Paraguay, Pérou (plus le « Venezuela virtuel » de Guaido) –, Almagro ne s’émeut effectivement pas des déclarations menaçantes de Luis Fernando Camacho, dirigeant fascisant du Comité civique de Santa Cruz, qui a donné 48 heures à Evo Morales pour quitter la Casa Grande del Pueblo, la tour moderne et centrale où se trouve, à La Paz, le bureau du chef de l’Etat.

L’OEA a annoncé qu’elle remettra un rapport préliminaire de ses experts électoraux le mercredi 13 novembre. Alimentant en oxygène les embrasements de la rue, les actes racistes et les exactions, elle le remet par surprise le matin du 10, trois jours avant la date prévue. La veille, le général Williams Kaliman, commandant en chef des Forces armées, avait donné des gages aux manifestants de l’opposition en déclarant : « Nous n’affronterons jamais le peuple. » Une assurance tout risque pour les émeutiers, dans la mesure où les polices de Sucre (sud-est), Santa Cruz (est) et Cochabamba (centre) venaient de se mutiner.
Dans la grande tradition putschiste, la prise illégitime du pouvoir implique un étroit contrôle de l’information. A La Paz, des groupes de choc occupent les sièges de deux médias publics, Bolivia TV et Radio Patria Nueva, contraignant leurs journalistes et employés à quitter les lieux sous les insultes et les horions. Avant le 9 novembre, Canal 7 et Canal AbyaYala, seront également réduits au silence, Radio Kaw-sachum et Radio Soberanía, médias communautaires des six Fédérations de « cocaleros » de Cochabamba, verront leurs locaux saccagés.

Pain béni pour alimenter les tensions : commentant le rapport qu’il vient de rendre public, Almagro demande à hauts cris l’annulation des élections du 20 octobre en raison de « sérieuses irrégularités ». Tout un chacun peut en déduire qu’elles ont été truquées. Sauf, bien entendu, à lire le rapport en question (ce que vont faire, à n’en pas douter, tous les bons journalistes, universitaires et politologues spécialisés « latinos » !). Treize pages, pas une de plus. Très majoritairement consacrées… au TREP (c’est-à-dire aux résultats dépourvus de valeur légale) ; ne dédiant qu’un misérable demi-feuillet à ces derniers. Et dont la conclusion fait ouvrir de grands yeux à ceux qui l’ont lue (au bout du compte, remarquablement peu nombreux). « En tenant compte des projections statistiques, il est possible [c’est nous qui soulignons] que le candidat Morales soit arrivé premier et le candidat Mesa second. (…) Néanmoins, il est statistiquement improbable que Morales ait obtenu les 10 % de différence pour éviter un second tour. » Une fois vérifié et admis que nulle part le document ne mentionne une quelconque « fraude massive », et quand bien même on tournerait la formulation de la conclusion dans tous les sens, un constat s’impose : le président en exercice a remporté le premier tour ; dans le pire des cas, un second tour est nécessaire ; rien ne justifie une annulation.

Ligoté par la promesse imprudente qu’il a fait – respecter les conclusions de l’audit de l’OEA –, Evo Morales tient parole. Ce dimanche 10 novembre, dans un souci d’apaisement, il appelle à de nouvelles élections organisées par un TSE renouvelé. Il propose un dialogue, tend la main à ses adversaires. « Je n’ai rien à négocier avec Evo Morales et avec son gouvernement », répond sèchement Mesa. En phase avec l’extrême droite, ce pseudo « centriste » (comme le qualifient les médias) réclame la démission immédiate du président légitime et son exclusion (ainsi que celle du vice-président García Linera) d’un futur scrutin. Dans le même temps, il appelle la « société civile » à poursuivre les manifestations, « dans le cadre de la paix et de la non-violence » – paix et non-violence qui plongent le pays, livré à lui-même, sans forces de l’ordre susceptibles de s’interposer, dans un dangereux chaos. Ce qui amène le pouvoir à dénoncer la « préparation d’un coup d’Etat ». Provoquant en retour la furie d’Almagro : « En Bolivie, il y a eu un coup d’Etat le 20 octobre, quand Evo Morales a commis une fraude électorale [6] » Sans avoir, jusque-là, produit aucune preuve décisive de la fraude en question.

Très suggestives, mais totalement dépourvues de rigueur, les approximations d’Almagro vont rapidement être démontées. Le 11 novembre, après analyse du fameux rapport préliminaire, le Centre de recherche économique et politique (CEPR), basé à Washington, dément les dires de l’OEA, dénonce une observation ni « impartiale » ni « professionnelle », et mentionne qu’aucun point du rapport ne présente explicitement les « irrégularités » auxquelles il fait allusion [7].

Tout aussi critique, le professeur de l’Université du Michigan Walter Mebane, expert international en systèmes électoraux et en détection de fraudes, estime que même en éliminant les irrégularités dénoncées par l’OEA, « le MAS a une marge de plus de 10 % sur Communauté citoyenne [8] ». Pour sa part, le Centre stratégique latino-américain de géopolitique (CELAG) demande à l’organisme multilatéral d’éclairer certains points particulièrement obscurs de sa méthodologie.
Lorsque, le 4 décembre, après… quarante-quatre jours d’un retard inexpliqué et la consommation du coup d’Etat, l’OEA publiera son rapport final, le CELAG reviendra à la charge. Ce document, affirme le « think tank », ne cherche qu’à confirmer et affermir la version préliminaire, sans rajouter d’arguments incontestables et en s’appuyant toujours quasi exclusivement sur le TREP, pas plus légal à ce moment qu’il ne l’était au lendemain du scrutin [9]. Il est vrai qu’un audit complet des résultats officiels s’avère problématique, les « fous-furieux » de l’opposition ayant pris soin, on s’en souvient, d’incendier les sièges départementaux des TSE de Sucre, Tarija, Cobija et Potosí, brûlant par la même occasion les procès-verbaux qui s’y trouvaient stockés après dépouillement et transmission.

En tout état de cause, la conclusion du document du « Ministère des colonies de Washington » (l’OEA !) a de quoi laisser pantois : s’il évoque une « manipulation dolosive [10] » et des « irrégularités graves », le mot « fraude » n’y figure pas. En revanche, on peut lire : « Les manipulations et irrégularités signalées ne permettent aucune certitude quant à la marge de la victoire du candidat Morales sur le candidat Mesa. » C’est écrit noir sur blanc ! « Evo » avait remporté le premier tour. Et même l’élection tout court, affirment un certain nombre de contre experts, pas moins crédibles que le mercenaire de Trump, Luis Almagro.

Le rapport des experts électoraux de l’Union européenne – « Bolivia 2019. Informe final » – n’en réussit pas moins la même performance que celui de l’OEA : 64 pages emplies de « blabla » parfois inepte (comme l’évocation des « “cabildos” [assemblées citoyennes] de Santa Cruz » réunissant « entre 350 000 et 1 500 000 personnes, selon les estimations » (la ville compte 2 440 000 habitants !) – évoquent de nombreuses « erreurs » ou « irrégularités », mais nulle part ne remettent explicitement en cause le résultat.

On ne peut en aucun cas conclure de tout ce qui précède « c’est du passé, n’en parlons plus ». Car entre le début et la fin du démontage de l’imposture, un crime a été commis.

C’est dès le 22 octobre que, fer de lance de l’agitation, le Comité civique pro-Santa Cruz a annoncé la paralysie du pays. Depuis toujours, cette ligue qui regroupe les intérêts des élites réactionnaires de la ville la plus peuplée et la plus prospère de Bolivie manifeste un radicalisme qui ne laisse place ni à la nuance ni à la contradiction. Elle a pour bras armé l’Union des jeunes cruceñiste (UJC), fondée en 1957 par Carlos Valverde Barbery, dirigeant de la Phalange socialiste bolivienne (née en 1937), dont les militants, admirateurs du « caudillo » espagnol Francisco Franco, ne dédaignaient pas faire le salut fasciste, bras tendu. Valverde Barbery deviendra ministre de la santé du dictateur Hugo Banzer. Lequel s’est emparé du pouvoir, le 21 août 1971, grâce à l’appui déterminant des dictatures argentine et brésilienne, des Etats-Unis et du… Comité civique pro-Santa Cruz. C’est également ce comité familier des propos racistes anti « Indios de mierda », qui, avec comme leader le richissime boliviano-croate Branko Marinkovic, a mené en septembre 2008 la première tentative de renversement d’Evo Morales. Une sédition mise en échec par le mouvement populaire et grâce à l‘intervention énergique de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR). Récemment créée et présidée alors par la présidente chilienne Michelle Bachelet, celle-ci neutralisa et les putschistes et l’interventionnisme clairement affiché des Etats-Unis.

A 23 ans, en 2002, Luis Fernando Camacho a été le plus jeune vice-président de l’UJC. Deuxième (2015) puis premier (2017) vice-président du Comité civique, ce riche catholique ultra de 40 ans, proche des milieux évangéliques pentecôtistes, en devient président en février 2019. Totalement inconnu alors, en dehors du cercle théoriquement fermé de l’extrême droite cruceñiste et des « Panama Papers » par lesquels il s’est fait épingler [11], ce patron millionnaire n’en est pas moins reçu en mai au Brésil par Ernesto Araujo, ministre des affaires étrangères de Jair Bolsonaro, en Colombie par Iván Duque (président) et Andrés Pastrana (ex-président), ainsi que, en août, par Gustavo Tarre, ambassadeur fantoche à l’OEA de l’auto-proclamé vénézuélien Guaido. Vitaminé à bloc par l’aval de ce gratin réactionnaire, l’anonyme Camacho va émerger à la lumière lors de la « crise post-électorale » en tant que leader de la sédition.
Sous la fausse bannière d’une « révolte populaire », ses groupes de choc, qu’on rejoint les Comités civiques des autres grandes villes – Potosí, Tarija, Cochabamba, La Paz, Chuquisaca –, sèment la terreur, pourchassent les militants du MAS, brûlent leurs locaux. Plus « propre sur lui », le CONADE, que dirige Waldo Albarracín, recteur de l’Université majeure de San Andrés (UMSA), la principale université publique de Bolivie, puise dans la classe moyenne ses bataillons de manifestants. Ancien président de l’Assemblée permanente des droits humains en Bolivie (APDHB) de 1992 à 2003 et Ombudsman de 2004 à 2010, Albarracín inspire le plus grand respect : en août 2018, n’a-t-il pas comparé Evo Morales à « un âne qui parle avec ses oreilles [12] »  ? Sous sa direction, en 2017, l’UMSA a rompu avec le Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO), organisation respectée, affiliée à l’UNESCO et regroupant 616 centres universitaires, estimant qu’elle regardait avec trop de sympathie le modèle politique « arbitraire » imposé à la Bolivie.

Dès le 1er novembre, via Twitter, le « macho Camacho » donne quarante-huit heures à Evo Morales pour démissionner. Sans aucune retenue, il a déjà affirmé que, comme le faisait (le narcotrafiquant colombien) Pablo Escobar, il conviendrait d’établir des listes noires (de personnes à éliminer). A Santa Cruz, des nervis de l’UJC assiègent et bloquent les domiciles de dirigeants du MAS – Adriana Salvatierra (présidente du Sénat), Carlos Romero (ministre), Mario Cronenbold (maire de Warnes), Hugo Siles (ex-ministre). A Sucre (la capitale officielle), les émeutiers occupent le Tribunal départemental de justice, le Tribunal constitutionnel plurinational, la direction départementale de l’Education, le Tribunal agro-écologique, le ministère public, le Tribunal suprême de justice, le Service des impôts…

Trois semaines de troubles, trois morts, plus de 400 blessés… C’est à partir du 8 novembre que la police fait basculer la situation en se mutinant, d’abord à Cochabamba, puis à Trinidad (Beni), Cobija (Pando) et La Paz (ou même l’Unité des opérations de police tactique [UTOP], chargée de faire respecter l’ordre place Murillo, à proximité du palais présidentiel, disparaît). Refusant de protéger les institutions, les policiers abandonnent partout la rue aux émeutiers. Ils avaient procédé de même en 2008. Deux jours plus tard, avec son rapport, l’OEA poignarde la démocratie dans le dos. Les Forces armées, le 10, portent le coup de grâce.
Quelques jours auparavant, le chef de l’Etat avait manifesté l’ « absolue confiance » qu’il avait en elles et en leur chef, le général Williams Kaliman Romero, nommé un an auparavant.

Cent quatre-vingts coups d’Etat (environ) depuis l’indépendance en 1825 : l’armée bolivienne possède une solide tradition d’ingérence dans les affaires politiques de la nation. Le sachant, Evo Morales a tenté dès son arrivée au pouvoir de l’associer à son projet. Avec des fortunes diverses. En 2008, alors que les mêmes forces obscures qu’aujourd’hui étaient à la manœuvre pour le renverser, pas plus les militaires que la police, malgré ses demandes, n’étaient intervenus pour défendre l’Etat de droit. Ils avaient déjà abandonné les bâtiments publics qu’ils étaient censés protéger aux hordes qui les mettaient à sac et les détruisaient [13].

Il convient de rappeler que cinq membres du haut commandement ayant mené la féroce répression de 2003, sous Gonzalo Sánchez de Lozada, ont été condamnés en août 2011 à de lourdes peines allant de dix à quinze ans et six mois de prison (tandis que l’ex-président, lui, se dore, les doigts de pieds en éventail, à Miami). Un châtiment guère apprécié, c’est peu de le dire, au sein de l’institution. Et qui a laissé des traces. Toutefois, pour en revenir à 2008, l’armée n’avait pas non plus basculé en faveur des putschistes. La droite était allée trop loin en révélant ouvertement les tendances séparatistes de Santa Cruz et de Tarija. Les généraux se sentent plutôt et traditionnellement en phase avec les forces conservatrices, mais pas à ce prix-là. Par ailleurs, avec en piliers les poids lourds Hugo Chávez, Rafael Correa, Luiz Inácio « Lula » da Silva, Cristina Kirchner, l’UNASUR laissait peu d’espace à un gouvernement putschiste pour prospérer.

Pour s’assurer le soutien des casernes, Evo Morales n’a pas ménagé ses efforts. En équipant l’armée et en augmentant considérablement son budget – à tel point que sa gauche lui reprochait ces dépenses trop importantes en regard de celles consacrées à l’éducation et à la santé. Avec la nomination du général Kaliman à la tête de l’institution, il semblait néanmoins avoir réussi son pari. En se déclarant « soldat du processus de changement », en affirmant le 7 août 2019 que les Forces armées mourraient au nom de l’ « anticolonialisme », ce dernier apparaissait comme l’un des officiers supérieurs les plus loyaux, allant jusqu’à appeler Evo Morales « hermano présidente » (« frère président »).

On l’apprendra après la réussite du « golpe », de la bouche même de l’intéressé, Camacho avait secrètement établi des contacts avec des policiers et certains militaires de haut rang, par l’intermédiaire de son très riche père et de Fernando López (futur ministre de l’intérieur du gouvernement de facto), pour qu’ils n‘interviennent pas contre la violence insurrectionnelle, puis pour qu’ils l’appuient dans le renversement du président. Dès lors, de même qu’elle l’a été sur le chef de la police, la pression est terrible sur celui de l’armée.

Allié à Camacho (« le dur »), le recteur de l’UMSA et dirigeant de la CONADE Waldo Albarracin (« le gentil défenseur des droits de l’homme ») fait le job : « Je crois que Monsieur Kaliman et le commandant de la police doivent décider s’ils sont avec la démocratie ou s’ils sont toujours loyaux à Morales ; il est très symptomatique qu’ils assument une attitude si passive devant ces faits, pratiquement de terrorisme, que commettent les partisans du gouvernement. » A l’en croire, les militaires entraînent les fonctionnaires, leur fournissent des armes et des explosifs destinés à réprimer la très respectable « société civile » (adorée des médias nationaux et internationaux).

Au sein de la police, les colonels de la « promotion 88 » se sont retournés contre le général Vladimir Calderón, encore légaliste, contrairement à ce qui a été affirmé, en lui demandant sa démission. « Général Calderón, pour une institution digne, prenez les bonnes décisions ; si vous ne voulez pas appuyer la société, laissez la troupe appuyer son peuple », lui ont écrit les factieux le 6 novembre, deux jours avant de se mutiner et d’obliger les commandants départementaux de Cochabamba (Raúl Grandy) et de Santa Cruz (Igor Echegaray) à démissionner [14]. Encore aussi inconnue que ne l’était Camacho quelques temps auparavant, la sénatrice Jeanine Añez, angoissée par le temps que met Calderón à encourager et amplifier la mutinerie, le menace ouvertement de prison.

Une même situation traverse les Forces armées. Comme Kaliman lui-même – « Cours de Commandement et d’Etat-major » en 2003 –, de nombreux officiers supérieurs sont passés par l’Ecole des Amériques. Au Panamá jadis, depuis 1984 à Fort Benning (Géorgie) sous le nom de Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHISC), l’institution, sous l’égide d’instructeurs de l’US Army, forme des militaires latino-américains afin de promouvoir les valeurs démocratiques « made in USA  ». Ce compagnonnage idéologique marque les élèves de son empreinte – sans remonter aux années 1970, on l’a vu en 2002 lorsqu’une faction des officiers supérieurs s’est retournée contre Chávez ou, au Honduras en 2009, lors du renversement de Manuel Zelaya.

Que n’avoir œuvré à inverser la tendance ? Plus facile à dire, côté théoriciens, qu’à faire, côté acteur du terrain. En août 2006, Evo Morales n’a-t-il pas inauguré à Warnes (département de Santa Cruz) l’Ecole anti-impérialiste des Forces armées au sein de laquelle les militaires devaient suivre un enseignement en rupture avec l’ancienne doxa ? En novembre 2018, elle avait déjà formé 167 sergents, 987 lieutenants et 200 officiers supérieurs (appartenant aux plus jeunes générations). Chez les anciens, une telle innovation ne faisait pas l’unanimité, pas plus que les hommages répétés du chef de l’Etat à l’ancien ennemi « subversif », Ernesto Che Guevara…

Alors que la situation dégénère, les forces populaires se mobilisent, disputent la rue aux opposants. Kaliman est sans doute fidèle, mais n’a rien d’un héros. Ses officiers d’état-major le pressent de plus en plus vigoureusement. Le 10 novembre, entouré de (ou surveillé par) ses généraux, il se prononce publiquement : « Nous suggérons au chef de l’Etat de renoncer à son mandat présidentiel. »

Contrairement à une « fake news » qui a largement circulé à gauche, Kaliman n’est pas parti ensuite aux Etats-Unis avec un million de dollars, prix de sa « trahison ». Il sera au contraire poursuivi en justice par la dictature qui s’installe pour ne pas avoir fait sortir la troupe contre les partisans d’Evo Morales, qui contre-manifestaient. Mais, en tout état de cause, ce 10 novembre, les officiers factieux, complices de Camacho, ont gagné. Quelque 37 ans après le retour des généraux dans leurs casernes (10 octobre 1982), l’armée vient de faire tomber le chef de l’Etat.

A ce moment, il est bien inutile à Morales de savoir s’il aurait dû ou non voir plus clair dans le jeu des militaires. Car le fascisme en action montre son visage hideux. La propre fille du président subit des menaces physiques, son frère a été déshabillé et flagellé en public dans la rue. Autour de lui, les démissions forcées se multiplient. Celle du président de l’Assemblée législative Victor Borda, dont le frère a été pris en otage et dont la maison a été incendiée ; celles des gouverneurs de Potosí et de Chuquisaca ou du ministre des mines, César Navarro, dont le frère est également séquestré par des émeutiers à Potosí ; celle de la ministre de la culture Wilma Alanoca, tourmentée, intimidée, harcelée ; celles de leur homologue des sports Tito Montaño et de la vice-ministre des Affaires étrangères María del Carmen Almendras, dont les familles sont prises pour cibles ; celle de la présidente du Sénat, Adriana Salvatierra, assiégée à Santa Cruz tandis que des inconnus pillent le domicile et emportent tous les documents du ministre de la présidence Juan Ramón Quintana.

Dans les rues de La Paz, Camacho se pavane, escorté par des éléments de la police mutinée. Face à ces bombes de haine qui explosent autour d’eux, Morales et son vice-président García Linera ne sont plus en sécurité (et, pour qui en douterait, l’avenir le confirmera). Le pays se trouve au bord de l’affrontement généralisé. Comme Chávez se laissant emprisonner le 11 avril 2002 au soir par les généraux félons, le but principal du chef de l’Etat est désormais d’éviter un bain de sang. « Je démissionne pour que Mesa et Camacho ne continuent pas à persécuter, kidnapper et maltraiter mes ministres, les dirigeants syndicaux et leurs familles, et pour qu’ils cessent de porter préjudices aux marchands, syndicats, professionnels indépendants et transporteurs qui ont le droit de travailler », annonce-t-il, le 10 novembre, à ses compatriotes. Rappelant ses responsabilités en tant que « président indigène et président de tous les Boliviens », il ajoute : « J’ai l’obligation de rechercher la paix et cela me fait très mal que nous nous affrontions entre Boliviens. »

Le 28 juin 2009, au Honduras, le président renversé Manuel Zelaya avait été mis de force dans un avion par un commando militaire et, après une escale par la base US de Palmerola (qui ne l’avait pas vu passer !), expédié de force au Costa Rica. Onze ans plus tard, en Bolivie, c’est pour échapper au pire – ils seront bientôt accusés de « sédition et terrorisme » – que, après un passage par le Chapare, zone « bastion » du chef de l’Etat, celui-ci et son vice-président montent dans l’appareil qui va les emmener à Mexico. De ce voyage mouvementé, on retiendra l’escale technique au Paraguay, autorisée par le président de droite Mario Abdo afin de préserver de bonnes relations avec son homologue argentin de centre gauche Alberto Fernández, pas encore au pouvoir mais récemment élu. On retiendra également le comportement très peu coopératif des autorités péruviennes et surtout l’attitude obscène de Lenín Moreno, le « Luis Almagro équatorien », qui interdit le survol du territoire de son pays à l’avion du chef d’Etat renversé.

Violence à caractère fascisant, mutinerie de la police, intervention de l’armée, exil politique forcé… Qu’eut-il fallu de plus pour que la sphère médiatique utilise l’expression « coup d’Etat » ? Qu’Evo Morales finisse comme son prédécesseur Gualberto Villaroel, assassiné puis pendu à un lampadaire de la place Murillo, à La Paz, le 21 juillet 1946, au terme d’un soulèvement discrètement manipulé par les Etats-Unis ? Qu’il se suicide, comme Salvador Allende ? Qu’il aille moisir en prison, comme son ami « Lula » ?

Il se trouve encore des tartuffes pour affirmer que les militaires, en se contentant de « suggérer » au président de démissionner, ne l’ont ni « obligé » ni « renversé ». Si la situation n’était aussi préoccupante, on répondrait avec humour par cette réplique de Michel Audiard : « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent. » Dans ce genre de situation, le rapport de forces n’est guère favorable aux civils désarmés, fussent-il à la tête de l’Etat. On a également prétendu l’armée attentive à éviter toute répression. Cette vue sommaire a volé en éclats. Le 11 novembre, alors que Morales venait de démissionner, le général Kaliman apparaissait à la télévision entouré des généraux de son état-major. D’après le quotidien El Deber, bien informé car proche des putschistes, ceux-ci venaient de le menacer de l’incarcérer s’il n’ordonnait pas à la troupe de sortir des casernes pour réprimer les partisans ruraux et péri-urbains du chef de l’Etat, qui tentaient d’entrer dans les villes pour manifester. En représailles à la mutinerie, plusieurs postes de police avaient été incendiés et les forces « de l’ordre » réclamaient à grands cris l’aide de l’armée. Au sein de laquelle, toujours d’après El Deber, des colonels menaçaient de se soulever, d’arrêter les généraux et de s’emparer du commandement si ces derniers ne sortaient pas de leur « passivité ».

Le 11 à 21 heures, Kaliman se soumet donc aux factieux et annonce en conférence de presse : « Les Forces armées vont mener des opérations conjointes avec la police pour éviter du sang et des deuils à la famille bolivienne, en employant la force, de manière proportionnelle, contre les actes des groupes de vandales qui causent la terreur dans la population et en rappelant que jamais les Forces armées n’ouvriront le feu contre cette dernière. »

Cette « non-intervention » de l’armée dans le « non coup d’Etat » va faire en quelques jours 34 morts et 715 blessés ; elle se poursuivre ultérieurement par la militarisation du pays et la chasse aux partisans du chef de l’Etat (dont le mandat ne se termine que le 22 janvier 2019).

En cas d’empêchement du président, stipule la Constitution bolivienne, l’intérim doit être assuré, dans l’ordre de succession, par le vice-président (Alvaro García Linera), puis le président du Sénat (Adriana Salvatierra) et enfin par celui de la Chambre des députés (Victor Borda). Tous, militants du MAS, ont démissionné, soumis à différentes formes de coercition. Certes non démissionnaire, la première vice-présidente du Sénat, Susana Rivero, a trouvé refuge dans l’ambassade du Mexique, en compagnie de Salvatierra.

Apparaît « la Dame Blanche », Jeanine Áñez, deuxième vice-présidente du Sénat. Avocate de formation, ex-présentatrice de télévision, Áñez représente la droite du département des plaines orientales du Beni. Son parti, l’Unité démocratique (UD), a obtenu 4,5 % des voix lors des législatives (elles aussi annulées) d’octobre dernier. Un score aussi impressionnant suffit à l’évidence pour se déclarer présidente par intérim ! Áñez le fait en présence des seuls députés de sa famille politique, et donc sans quorum, lors d’une séance à laquelle les élus du MAS, majoritaires aux deux tiers, ne sont pas présents. Et alors que la « démission » d’Evo Morales, qui doit être acceptée ou refusée par l’Assemblée législative plurinationale (article 170 de la Constitution), n’a pas été examinée. Pas plus d’ailleurs que n’a été validée celle, exprimée oralement, de la présidente légitime du Sénat, Adriana Salvatierra.

Le 12 novembre au soir, Áñez n’en prend pas moins « ses fonctions » dans le Palais Quemado, l’ancien siège de la présidence, en brandissant une Bible et en clamant « Dieu a permis que la Bible entre à nouveau au Palacio. (…) Notre force est Dieu, notre pouvoir est Dieu ». Un général lui remet l’écharpe présidentielle.

Après la marionnette Juan Guaido au Venezuela, l’Amérique latine compte un(e) second(e) président(e) autoproclamé(e).

Ce grand pas en avant pour l’Etat de droit est immédiatement salué par Donald Trump : «  Ces évènements envoient un signal fort aux régimes illégitimes du Venezuela et du Nicaragua, que la démocratie et la volonté du peuple triompheront toujours  » (un seul des candidats démocrates à la prochaine élection présidentielle, Bernie Sanders, condamnera « ce qui apparaît comme un coup d’Etat en Bolivie »)Une heure après Trump, le brésilien Bolsonaro reconnaît les nouvelles autorités. Depuis Washington, l’exécutant des basses œuvres, Luis Almagro, persiste et signe au nom de l’OEA (malgré les protestations du Mexique et de l’Uruguay) : « L’armée devait agir conformément à sa mission. A l’heure actuelle, personne n’a outrepassé ce pouvoir. » La droite et l’extrême droite continentales jubilent – plus qu’ailleurs au Venezuela et au Nicaragua, où, malgré tous leurs efforts, elles n’ont pas réussi à faire subir le même sort à Nicolás Maduro et Daniel Ortega.

Au Parlement européen, les groupes des conservateurs, des libéraux et des écologistes s’opposent à une motion visant à qualifier les événements qui secouent la Bolivie de coup d’Etat (234 voix contre, 41 pour, 8 abstentions). La Haute-représentante de l’Union pour la politique étrangère, Federica Mogherini, jargonne en session plénière : « L’UE soutient une solution institutionnelle qui permette qu’il existe un gouvernement intérimaire qui prépare de nouvelles élections et évite un vide de pouvoir qui aurait des conséquences pour tout le pays. » A Paris, dès le 12 novembre, à l’Assemblée nationale, la secrétaire d’Etat aux affaires européennes Amélie de Montchalin se défausse hypocritement : « L’Union européenne avait [également] appelé le gouvernement [de Morales] à accepter un second tour. Cette recommandation n’a pas été suivie et nous le regrettons » (sans se croire obligée de préciser qui a empêché cette solution). Le 3 décembre, alors que la répression s’est déchaînée contre les manifestants pro-Morales, la même osera : « Nous avons une démarche qui est de respecter la Constitution bolivienne et de prendre acte des décisions qui sont prises dans ce cadre, et ainsi de considérer que Jeannine Añez a été désignée présidente par intérim en Bolivie. »

Entretemps, le corps diplomatique et les représentants d’organismes internationaux sont venus présenter (22 novembre) leur salut protocolaire à la fausse blonde qui a remplacé Evo et ses tenues brodées de tissus autochtones. En tant que doyen, le nonce apostolique Ángelo Accatino a lu un message ratifiant « la bonne relation qui existe entre la Bolivie et la communauté internationale ». Autour de lui, outre les amis latinos de Washington (représenté par un simple chargé d’affaires, l’ambassadeur ayant été expulsé en 2008), se pressaient, entre autres, les diplomates du Japon, de Turquie, de Russie (bien que Moscou ait dénoncé un coup d’Etat !), de Suède, de l’Union européenne, de Grande-Bretagne, d’Italie et bien entendu de la France « macronisée ». En pleine tourmente mortifère, le 23 octobre, la Conférence épiscopale, l’ONU et l’UE se réuniront avec les autorités de facto et des représentants du MAS en tant que médiateurs cherchant des solutions pour obtenir « la pacification du pays ».

« Pacification »… Bien qu’employé par tous, y compris les « masistes », le terme mérite un temps d’arrêt : il appartient au vocabulaire militaire et colonial, quand, après la conquête d’un territoire, ou la déclaration de cette conquête, il s’agit de neutraliser les rébellions susceptibles de remettre en cause l’ordre du conquérant.
A ce stade de la forfaiture, une question se pose. Les anciens présidents brésiliens Dilma Rousseff et Luis Inácio da Silva, le chef de l’Etat argentin Alberto Fernández et celle qui l’a précédé Cristina Fernández de Kirchner, ainsi que les gouvernements d’Andrés Manuel López Obrador au Mexique et de Tabaré Vásquez en Uruguay ont dénoncé le coup d’Etat (outre, bien sûr, Cuba, le Venezuela et le Nicaragua)… Comment se fait-il que celui-ci passe comme une lettre à la poste, en particulier au sein de larges secteurs de la gauche et de l’extrême gauche européennes, manifestement peu enclines à se mobiliser vigoureusement pour afficher leur solidarité avec les autorités légitimes de Bolivie ?

Répondre à cette question est aussi délicat que jongler avec des œufs. Mais touche à un phénomène déjà largement constaté s’agissant (entre autres) des crises vénézuélienne, nicaraguayenne (et à un degré moindre équatorienne). On nous permettra donc de ne pas l’éluder.

Très schématiquement, il a été admis depuis Karl Marx que les classes sociales – la bourgeoisie et le prolétariat – s’opposent fortement en raison de l’exploitation de la seconde par la première. Cette situation binaire tend à se complexifier parce qu’un fait essentiel s’est produit. Sous le coup des évolutions tant idéologiques que technologiques, une troisième classe, bien que déjà existante et fluctuant au gré des circonstances, s’est désormais « cristallisée » à côté des élites hors-sol mondialisées : la moyenne bourgeoisie, parfois plus ou moins « de gauche », dotée d´un capital culturel élevé, elle aussi « transnationalisée ».
Au Sud, le « sentiment d’appartenance » la rend plus proche de ses homologues des pays dits développés – et, pour les intellectuels, des universités et organisations non gouvernementales (ONG) susceptibles de les coopter – que des défavorisés de son propre pays. Au Nord, et en particulier chez les progressistes qui rêvent d’enfermer la réalité dans des formules aussi propres que socialement et professionnellement confortables, la sensibilité porte vers cet « autre » si ressemblant.

Evo Morales et le MAS peuvent bien tomber ! Entre ceux qui risquent de manger moins (les populations les plus humbles) et ceux qui veulent tout dévorer (les possédants), cette faction de la classe moyenne, quoi qu’il arrive, là-bas et ici, continuera à s’alimenter normalement. Ce qui permet à certaines de ses factions de détester, critiquer, vilipender et même combattre (plutôt verbalement) le capitalisme, tout en poignardant dans le dos les gauches de pouvoir par définition imparfaites. En se préoccupant non de ce qui est, et des difficultés objectives auxquelles se heurte un processus de changement, mais de ce qui devrait être dans un monde idéalisé. Le tout au nom, parfois, de causes légitimes – la défense des droits humains, la protection de l’environnement, le féminisme –, simplifiées à l’extrême et instrumentalisées. D’où un discours qui, recyclant certains des arguments des néolibéraux pur jus, et de ce fait les validant (tout en prétendant les affronter), dit à peu près ceci : « La droite et l’extrême-droite se sont engouffrées sur le boulevard ouvert par la gestion caudilliste du pouvoir par Morales » – lequel, par ailleurs, n’a pas mis fin au « modèle de développement extractiviste », trahissant la « Pachamama » (la Terre Mère révérée par les Indiens)et détruisant « notre » environnement.

Bienvenue dans la Maison du Seigneur ! On commencera l’analyse du cocktail infernal qui grave dans l’esprit du public une image peu défendable du président renversé – qui devient péjorativement le « président déchu » – par un acteur qu’on ne qualifiera pas de « progressiste » : l’Eglise bolivienne. Même Satan a en effet un rôle à jouer dans le plan divin. Quelques heures avant le départ du chef de l’Etat, Mgr Ricardo Centellas, évêque de Potosí et président de la Conférence épiscopale, publiait sur les réseaux sociaux une lettre ouverte à Evo Morales dans laquelle, dénonçant un « véritable terrorisme d’Etat  », il l’invitait à démissionner : « Assez de violence et de doubles discours invitant à la pacification et convoquant à la violence, qui génèrent des confrontations entre Boliviens ! »

De sermons en homélies, l’Eglise prêche depuis avec vigueur qu’il n’y a pas eu de coup d’Etat [15]. Et pour cause. Pendant les événements, Camacho s’est fait photographier au Palais présidentiel, à genoux devant la Bible, en train de proclamer : « La Pachamama ne reviendra jamais au Palais. La Bolivie appartient désormais au Christ. » De son côté, le 15 novembre, la présidente de facto en a fait à nouveau des kilos en précisant l’importance qu’est censée avoir pour elle la religion : « Je suis une femme de foi, une femme de Dieu. Pour moi, la parole du Seigneur est très importante, et j’y reviens souvent. Tant que je serai au Palais du gouvernement, la Bible y sera aussi. » On comprend dès lors la Sainte frénésie de l’évêque auxiliaire de Santa Cruz, Mgr Estanislao Dowlaszewicz, lors d’un office religieux tenu le lendemain même du coup d’Etat : « Aujourd’hui marque la résurrection d’une nouvelle Bolivie, un jour historique pour notre patrie. (…) Merci aux policiers et aux forces armées ! »

Lointain phénomène, aussi exotique pour nous que les sortilèges de la Vierge de Copacabana [16] ? Que non pas. Les prélats savent aussi se servir d’Internet pour communiquer avec l’étranger. Dans sa Lettre du Pôle Amérique latine (n° 111, décembre 2019), la Conférence des évêques de France diffuse dans tous ses réseaux – dont on aurait tort de sous-estimer l’importance – une analyse de Cyrille de Nanteuil, supérieur de la Mission internationale lazariste en Bolivie,qui débute ainsi : « Au terme d’une lente et inexorable dérive totalitaire qui n’est pas parvenue à dissimuler la mise en place du modèle politique vénézuélien en Bolivie, le gouvernement d’Evo Morales Ayma n’en finit pas de voler en morceaux, à mesure que le peuple bolivien continue à se lever et à s’organiser pour défendre la Démocratie. » Un autre article, aussi virulent, complète ce réquisitoire. Il n’y a pas si longtemps, par le même canal d’eau bénite, une prose tout autant inquisitoriale faisait un sort à Nicolás Maduro et au Venezuela.

Aux antipodes (en théorie), le féminisme « historique » y va également de son chapelet (d’imprécations). Dès le lendemain du « golpe », Maria Galindo, créatrice et dirigeante radicale du collectif Mujeres Creando (« Femmes qui créent »), tout en stigmatisant les putschistes – « Nous sommes passés d’une logique de rapine à une autre logique de rapine » – reprend entièrement à son compte les accusations infondées de l’OEA, qualifie Morales de « macho » et de « caudillo » et l’accuse d’avoir « fascisé le processus » de changement. Lors d’un « Parlement des femmes » organisé le 12 novembre à La Paz, Silvia Rivera Cusiquanqui, autre militante, d’origine aymara, sans prétendre voir en ce qui se passe un quelconque « retour à la démocratie », livre son analyse des événements  : « La deuxième hypothèse erronée, dangereuse, est celle du coup d’Etat, qui veut simplement légitimer de tout cœur, avec un paquet enveloppé dans de la cellophane, l’ensemble du gouvernement d’Evo Morales dans ses moments de dégradation majeure. Légitimer cette dégradation avec l’idée du coup d’Etat est condamnable, il faut réfléchir à la manière dont cette dégradation a commencé. » Depuis l’Argentine, l’anthropologue Rita Segato apporte son eau au moulin en comparant Evo Morales à… Jair Bolsonaro.

S’agit-il là de jugements s’appuyant sur une analyse critique des quatorze années de gestion du chef de l’Etat ? On en doutera. Le féminisme « historique » a toujours été hostile à « Evo ». Lors d’une rencontre en 2005 avec ses dirigeantes, à La Paz, au café féministe « La Carcajada », il nous fût répondu : « A quoi vont servir les élections ? Il y a une absence de direction. Le MAS n’a pas de ligne politique et refuse d’élaborer un programme radical pour ne pas effrayer la classe moyenne. Evo est pusillanime. » Derrière le radicalisme de façade, la cause était déjà entendue.

Un bilan des succès, échecs et limites du pouvoir qui vient de tomber comporte évidemment ses points noirs. Selon les décomptes gouvernementaux, 110 femmes ont été assassinées en 2013, 96 en 2014, 104 en 2015 et en 2016, 111 en 2017 (pour une population de 11 millions d’habitants) ; depuis, le rythme s’est maintenu et très peu de ces crimes ont été suivis de condamnations. Plus que préoccupant, le phénomène n’a hélas rien de spécifiquement bolivien. Selon une étude de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), cette partie du monde comptabilisait 14 des 25 pays déplorant le plus grand nombre de « féminicides » en 2018 (2 321 victimes), avec, en tête de liste, le Mexique, l’Argentine, la Bolivie, le Pérou, le Guatemala, le Salvador et le Honduras. Nul ne parlera donc de réussite s’agissant de la Bolivie. Ce qui ne signifie pas qu’aucun effort n’a été entrepris.

Sur le papier, la loi 348 destinée à « garantir aux femmes une vie libre de violences » est un modèle. Mais insuffisamment suivi d’effets. Ce constat a amené le gouvernement de Morales à annoncer, le 11 septembre 2019, la création d’une commission spéciale chargée d’enquêter sur les retards pris en la matière par la justice. On peut considérer que cette commission aurait pu arriver plus tôt. Mais elle a (ou avait !) le mérite d’exister. D’autant que le débat ne se cantonne pas à cet aspect de la question.

Sous la présidence de Carlos Mesa (2003-2005), seules 28 femmes siégeaient à l’Assemblée législative, sur 157 représentants. La Constitution promulguée en 2009 et la norme électorale obligent désormais les partis à respecter la parité et l‘alternance des sexes dans la composition des listes de candidats à l’Assemblée et au Sénat. Saluée par l’Entité des Nations unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes (plus communément appelée « ONU Femmes »), la Bolivie affiche à l’heure actuelle une composition à 52 % féminine de la représentation nationale (on constate le même phénomène au Nicaragua). Jusqu’à ces dernières semaines, la présidente du Sénat s’appelait Adriana Salvatierra.

Pendant la dernière campagne électorale, le candidat d’opposition Félix Patzi (Mouvement troisième système) en a tiré les conclusions qui s’imposent en dénonçant que l’incursion des femmes dans la politique a provoqué la dislocation de la famille, ce qui, à son tour, a occasionné une augmentation des « féminicides ». Dans une formulation tout aussi pertinente, il a estimé que les femmes devraient se rendre à leur travail accompagnées de leur mari : « Ils ne doivent pas se montrer aussi libéraux, ils doivent préserver la famille ; avoir le mari à son côté procurera de nombreux avantages parce que cela éliminera la jalousie. » Tout aussi émancipateur, le candidat du Parti démocrate chrétien, Chi Hyun Chung, a eu pour sa part cette sortie : « Il faut éduquer les femmes pour qu’elles se comportent comme des femmes. »

Le « macho » Morales enfin renversé par la « société civile éduquée » et ses amis fascistoïdes, Arturo Murillo, le ministre de l’intérieur de la très féminine Jeanine Añez a néanmoins clairement indiqué les limites des progrès à envisager : aux femmes qui exigent l’avortement libre, légal et gratuit, il a conseillé de « se suicider [17] ».
« Elles », elles savent (les femmes des quartiers populaires, des campagnes et de l’altiplano). Elles savent que (sans forcément connaître les chiffres, mais en ayant vécu les améliorations dans leur chair), après la mise en place en 2008 du « bon Juana Azurduy », destiné améliorer la santé de la mère enceinte et de son enfant, le taux de malnutrition infantile avait régressé de 27 % à 15 % dès 2014 ; que l’année suivante, 552 000 mères et 800 000 gamins (11,8 % de la population) en avaient déjà bénéficié [18]. Elles savent que le « bon Juancito Pinto  » les a aidées à scolariser leurs gosses [19]. Elles savent que la pension solidaire de vieillesse – la « Renta Dignidad » – couvre 97 % des Boliviens âgés de 60 ans et plus, alors que moins de 20 % de la population active cotise à un système de retraite contributif (un cas exemplaire en Amérique latine). Elles savent que, entre 2006 et 2009, avec la venue massive de professeurs cubains et vénézuéliens, 824 000 personnes, dont 70 % de femmes, ont été alphabétisées grâce au programme « Yo si puedo » (« Oui, je peux »). Et les campagnes des « féministes bourgeoises » contre « Evo » les ont indignées.
« Rita [Segato], ont interpelé les militantes du Féminisme communautaire Abya Yala, quelques-uns des problèmes des universitaires et des politiquement corrects [masculins et féminins] c’est qu’ils ne nous regardent pas, nous, les peuples, les organisations sociales, les communautés, car ils ne sont ni dans les rues ni dans le tissu social. (…) Nous défendons les symboles de nos luttes, un symbole ancestral, notre Wiphala, un symbole transitoire, notre frère Evo. » Au nom de Féminisme communautaire anti-patriarcal de Bolivie, Adriana Guzmán a estimé que la présidence d’Evo Morales a permis des améliorations « inimaginables » du temps de ses prédécesseurs » : « J’ai pu envoyer mes enfants à l’université ; je n’aurais pas pu le faire avant. (…) Dire que tout est équivalent ne nous paraît pas suffisant et n’apporte aucune solution à la résolution des conflits. »

Même son de cloche chez les femmes indigènes du groupe Jallalla-Marichiwew. Même révolte de l’anthropologue Ana González : « Ont-ils été parfaits les processus populaires progressistes anti-néolibéraux ? Bien sûr que non, mais ils ont signifié de grandes avancées pour les peuples et leur part féminine, sur le plan économique, social, politique, en matière de libertés et d’égalité. Sont-ils machistes les leaders de ces processus ? Sans doute que oui. (…) Mais, avec ces leaders imparfaits, on a tenté de faire de l’Amérique du Sud une zone de paix. Et maintenant, on veut nous plonger à nouveau dans la répression et la violence. Qui sont les dictateurs ? Qui sont les autoritaires ? » Etrangères aux opinions floues et interchangeables, les femmes du Réseau des intellectuels, artistes et mouvements sociaux en défense de l’humanité (REDH) ont tranché : « Le féminisme sera populaire, anticapitaliste et anti-impérialiste ou ne sera pas. Le féminisme populaire et latino-américaniste combat aujourd’hui le coup d’Etat et se tient aux côtés des femmes qui, courageusement, l’affrontent dans la rue. »

Sous les bannières #FeministasConEvo, #FeministasPopularesConEvo, #FuerzaEvo, #ElMundoConEvo, des centaines de femmes et d’organisations de ce féminisme populaire se mobilisent en défense du bilan des quatorze années passées [20]. Comment se fait-il qu’on ne les entende pas ? Parce que ce sont les néo-féministes modernes, « anti-Camacho » mais aussi « anti-Evo », qui, au nom d’un ethnocentrisme de caste, ont le contact avec les réseaux universitaires et les ONG européens. Moins sophistiquées, plus « populistes » peut-être, selon l’expression désormais consacrée, les autres n’ont pas l’heur d’intéresser. Et pourtant… Même si, pour l’instant, les premières ne s’en vantent pas, en participant activement à la longue campagne anti Morales, laquelle a débouché sur la prise du pouvoir de Jeanine Añez, elles peuvent se vanter d’avoir réussi une grande première : la féminisation des coups d’Etat.

Double discours. Contradictions. D’un côté le « premier président indien d’Amérique du Sud » met en avant l’identité autochtone et la Pachamama ; de l’autre, les secteurs miniers (étain, tungstène, fer, antimoine, cuivre, argent, or, zinc) et les ressources en hydrocarbures (essentiellement le gaz) fournissent, en moyenne, 11 % du PIB et près de 40 % des revenus du gouvernement. « Extractivisme » ! Morales vend le pays aux multinationales [21] ! Des écologistes montent au créneau et pèsent de façon non négligeable sur la perception négative de la gestion d’ « Evo ». Pointé du doigt comme « traître » à la cause indigène et à celle de l’environnement.

La prise de conscience de la réelle dégradation de l’état de la planète et du climat ainsi que la nécessité de freiner le caractère prédateur du développement ont explosé ces dernières années. Pour autant, cette prise en compte légitime d’une réalité inquiétante ne doit pas faire perdre de vue qu’on ne peut demander à un gouvernement, quel qu’il soit, de, par exemple… fermer toutes les mines du jour au lendemain, laissant des dizaines de milliers de travailleurs sur le carreau (les 1 800 coopératives du secteur, qui représentent 30 % de l’exploitation, constituent par exemple l’une des principales sources d’emploi formel du pays) [22] ! Ni de renoncer à l’exploitation de ses ressources minières, dans une logique binaire du « tout ou rien ». A un interlocuteur qui lui demandait si, en la matière, une autocritique n’était pas nécessaire, Adriana Salvatierra répondait récemment : « Je retournerais la question… Comment croyez-vous qu’on aurait pu transformer les indicateurs sociaux sans utiliser nos ressources naturelles ? Evidemment, il est nécessaire de migrer vers une économie des biens de la connaissance, mais nous avons besoin du gaz, du lithium, de nos ressources, utilisées de façon équilibrée, avec un contrôle et une administration de l’Etat. » Une thèse qui, régulièrement développée par le vice-président Garcia Línera (ou, en Equateur, Rafael Correa), leur a valu bien des inimitiés.

La toute récente « légende noire » d’« Evo » ne mentionne guère que, au nom de la lutte contre le réchauffement climatique et le saccage de la planète, les pays importateurs sont friands de ces ressources minières dont on vilipende l’extraction. Quid du lithium, par exemple ? Pour réduire le niveau des émissions de CO2, les batteries lithium-ion de dernière génération constituent paraît-il la technologie la plus performante pour les véhicules électriques du futur, automobiles, cars et bus, bien sûr, mais aussi… patinettes et bicyclettes des « écolos-bobos » (sans parler de leurs ordinateurs et de leurs téléphones portables). Des 338 000 vélos vendus en France en 2018, la part de ceux possédant une assistance électrique s’élevait à 40 %… On n’a pas encore vu, émanant d’intégristes qui, sur ce thème, fustigent l’ex-gouvernement bolivien, de grande campagne prônant leur interdiction.

L’évocation du lithium nous ramène un instant au cœur du coup d’Etat et de l’empressement mis par un certain nombre de grandes puissances à l’entériner. Pour ne citer que l’Union européenne, la Commission a annoncé en décembre 2019 le déblocage d’une aide de 3,2 milliards d’euros à des constructeurs, équipementiers, chimistes et PME , pour un « Airbus des batteries » indispensable au développement d’une voiture électrique européenne. Il s’agit de se mettre à l’abri d’une dépendance chinoise, est-il précisé.

Environ 85% des réserves mondiales de ce métal alcalin se trouvent dans ce qu’on appelle le « Triangle du lithium » (Argentine, Bolivie et Chili). Avec des réserves estimées à 21 millions de tonnes, la Bolivie arrive en tête des ressources susceptibles d’être exploitées. Situé dans le «  salar » d’Uyuni, le plus grand désert de sel du monde (12 000 km2), perché à plus de 3 600 mètres, dans les Andes, cet « or blanc » est convoité par les multinationales du monde entier. Avec, pour celles-ci, un obstacle de poids : Evo Morales a toujours précisé que son développement devait être fait avec la Corporation Minière de Bolivie (COMIBOL) – la compagnie minière nationale – et Gisements de Lithium Bolivien (YLB) – la compagnie nationale de lithium – en partenaires majoritaires dans les éventuelles associations. La Bolivie n’entendant pas, par ailleurs, se contenter d’exporter le métal sans valeur ajoutée, mais prétendant en assurer elle-même l’industrialisation et fabriquer ses propres batteries [23].

De telles conditions drastiques ont freiné les velléités de / ou fait capoter des négociations avec plusieurs conglomérats dits « occidentaux » – les japonais Mitsubishi et Sumitomo, les sud-coréens LG et Posco, le brésilien Vale, les français Eramet et Bolloré, les américains Tesla et FMC, le canadien Pure Energy Minerals. Tous souhaitaient avant tout un libre accès à la matière première. Sans succès. Partenariat, oui, spoliation, non : exit « les veines ouvertes de l’Amérique latine » et le pillage inconsidéré des richesses du pays.

Pour autant, la Bolivie ne possède ni le capital ni l’expertise permettant de répondre aux hauts niveaux technologique et scientifique requis par l’extraction et la transformation. Il lui faut donc trouver un ou des partenaires stratégiques. Des multinationales, forcément, dans les conditions précitées. Au terme d’un appel d’offre international, les entreprises allemande ACY Systems en décembre 2018 et chinoises TBEA Group en février 2019 ont été sélectionnées pour l’exploitation de ce pétrole du XXIe siècle ainsi que l’installation d’une usine de production de matériels cathodiques et de batteries ion-lithium. De quoi ravir l’Allemagne (dont le gouvernement a activement soutenu le projet) et la Chine, pas forcément les Etats-Unis, en guerre pour le contrôle des ressources stratégiques avec l’Empire du Milieu…

Le « salar » d’Uyuni se situe dans la région de Potosí, l’une des plus pauvres du pays. Si une partie de ses habitants voit d’un bon œil le développement de cette industrie et des emplois induits, la résistance est venue du Comité civique de Potosí (COMCIPO) dirigé par Marco Pumari, un ancien militant du MAS expulsé pour avoir détourné de l’argent de la jeunesse du parti. Quelques semaines avant les élections, moins pour des raisons environnementales que pour des divergences sur le partage des royalties avec l’Etat, Pumari lançait une série de manifestations, de barrages routiers et une grève civique ponctuées d’épisodes violents et racistes contre le MAS. Au cours de négociations menées avec le COMCIPO par Morales en personne, le gouvernement contracta divers engagements et annonça la création d’une commission technique interinstitutionnelle destinée à l’analyse et l’évaluation du projet. Cette réaction ne tenait pas compte de la vraie nature de Pumari. Accusant le gouvernement d’avoir « capitulé » devant la firme allemande, celui-ci avait déjà rompu les ponts et instrumentalisé les protestations au profit du candidat d’opposition Carlos Mesa.
Quand, le 4 novembre, en pleine crise post-électorale et pour réduire les tensions, Morales annula la transaction avec ACY Systems, Pumari avait rejoint Luis Fernando Camacho, devenu son principal allié pour réclamer la démission du chef de l’Etat.

On attribuera à la théorie du « comme par hasard » le fait que les actions de la multinationale états-unienne Tesla aient augmenté de façon astronomique immédiatement après la réussite du coup d’Etat. On affectera au « grand n’importe quoi » l’accord donné par le gouvernement de facto à un projet porté par Pumari, et qu’avait toujours refusé le gouvernement de Morales : la construction d’un Aéroport international à Potosí. A moins, bien sûr, que ce « Notre-Dame des Landes » bolivien ne soit destiné à accueillir les patrons de multinationales, une fois le lithium « libéré ».

Des prises de position radicales sur « l’environnement que protègent les autochtones », rien de plus à la mode. Le thème est ressassé, chacun connaît par cœur les réponses politiquement correctes. Foin des contradictions que tout pouvoir doit gérer. Pourtant, lorsque plusieurs points de la Loi minière adoptée par le Parlement en mai 2014 sont jugés « inconstitutionnels » par les organisations indigènes, ce n’est pas au nom de la Pachamama. Celles-ci reprochent au texte le fait que les peuples autochtones ne sont pas reconnus comme « sujets de droits miniers », les privant ainsi du droit de création d’ « entreprises communautaires » (extractivistes !) gérées directement par les communautés. En d’autres termes : si, en Bolivie comme ailleurs dans le monde, les conflits socio-environnementaux se multiplient, il conviendrait de les juger au cas par cas. Certains sont plus que légitimes. D’autres moins. D’autres encore, dans une zone grise impliquant un minimum de réflexion.

Dans ce registre, l’affaire du TIPNIS – Territoire indigène et Parc national Isiboro-Sécure – demeure emblématique à tous points de vue. Le projet d’ouverture d’une route traversant ce parc national des terres basses a provoqué en 2011 la forte réaction de rejet des 7 000 à 12 000 indigènes natifs qui y vivent sédentarisés. En périphérie, cohabitent depuis 1983 quelque 15 000 colons cultivateurs, parfois de coca, favorables à la nouvelle voie de communication. Pour le gouvernement, cette dernière (306 kilomètres) doit permettre le désenclavement de ce territoire isolé et, en reliant directement le département central de Cochabamba, porte d’entrée de l’altiplano andin, et le département amazonien du Béni, riche en terres agricoles et en pâturage pour l’élevage, le développement du pays.

Le conflit dégénère quand une marche sur La Paz de 2 500 protestataires est réprimée sans ménagements – une centaine de blessés, quelque 200 détenus (qui retrouveront la liberté 17 heures plus tard). Deux importantes organisations, le Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyu (CONAMAQ), qui représente une partie des paysans autochtones de l’altiplano, et la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (CIDOB), regroupement des organisations des Basses Terres, prennent parti pour les protestataires. La Centrale ouvrière bolivienne (COB) défile derrière des banderoles « Nous sommes le TIPNIS ». Une part notable de l’opinion publique, dont la droite ralliée à la « TIPNIS fashion », fustige le gouvernement. A Sucre et La Paz, l’ambassade des Etats-Unis organise des rencontres avec des universitaires yankees arrivés en hâte pour donner à connaître les bontés de la législation américaine en matière de respect des droits des peuples indigènes. Au sein de la « communauté internationale », les « défenseurs de l’Amazonie » s’émeuvent et mènent campagne en faveur des malheureux « Indiens ».

Sans prendre ici parti pour tel ou tel acteur de la controverse, on peut lever un sourcil devant la façon dont elle a été rapportée. D’abord parce que le TIPNIS n’est pas situé en Amazonie ! Passons… La mobilisation de l’opinion publique mondiale requiert des éléments de langage appropriés. Ensuite parce que les méchants « colonisateurs » sont également indigènes (Quechuas) ! Enfin parce qu’une marche de soutien au gouvernement est arrivée également à La Paz, le 12 octobre 2011, composée de membres de la puissante Confédération syndicale unique des travailleurs paysans (CSUTCB), de mineurs, de la Confédération des femmes indigènes Bartolina Sisa, etc… Bref, les antagonismes étaient infiniment plus alambiqués qu’il n’a été dit [24].

Le pouvoir a finalement reculé en renonçant à son projet. Il n’en demeure pas moins que, pour expliquer (sinon justifier) la récente « chute d’Evo Morales », certain(e)s analystes de haute volée prétendent que le conflit du TIPNIS « a marqué la rupture entre le chef de l’Etat et une grande partie de son électorat ». Que cet affrontement ait constitué une étape non dépourvue d’importance est certain. Mais enfin… Il a eu lieu en 2011. Lors de l’élection présidentielle du 12 octobre 2014, « Evo » a été réélu au premier tour avec 61,36 % des voix.

« Il y a un an, nous racontait fin 2019 la journaliste Annah Paris [25]lors d’un séminaire international sur les agro-toxiques organisé par l’université de Goias (Brésil), j’ai croisé la représentante d’une association de Santa Cruz, dite écologiste, qui accablait Evo pour avoir autorisé les OGM. Elle était l’unique invitée pour représenter la Bolivie ! » Pas de quoi s’étonner. Tout texte de « gauche critique parfaitement dans la ligne » comporte obligatoirement cette référence au soja transgénique qui, encouragé par l’ex-président, « gagne chaque année du terrain  » [26].

Plus sérieusement : les premières cultures de soja transgénique ont été autorisées par décret en 2005, avant l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales. En 2007, dans son article 408, la nouvelle Constitution a « interdit la production, l’importation et la commercialisation d’OGM ». En avril 2010, entendant encourager l’agriculture écologique et garantir la souveraineté alimentaire, le chef de l’Etat annonçait (sans doute de façon un peu trop optimiste !) que, dans les cinq ans, son pays serait débarrassé des OGM. Depuis, nul ne peut contester que, malgré l’interdiction officielle, du soja génétiquement modifié continue à être largement cultivé. On notera néanmoins qu’un décret a rendu obligatoire l’étiquetage de tous les produits contenant des OGM – à partir du 1er juin 2016 pour les produits transformés et du 2 janvier 2017 pour les OGM eux-mêmes. Ce décret devait permettre notamment de respecter l’interdiction de servir des OGM dans les cantines scolaires (article 7.V de la loi N°622 de l’alimentation scolaire du 29 décembre 2014).

Peut-être eût-il fallu une attitude plus « autoritaire » ? Peut-être eut-il fallu réprimer d’avantage ? Peut-être eût-il fallu déclarer une vraie guerre aux « terratenientes » (grands propriétaires terriens). Le débat, et il n’est pas négligeable, réside dans l’importance à accorder aux conditions objectives et aux rapports de force sur le terrain. La région où est cultivé le soja transgénique, au sud-est de la Bolivie, est administrée par l’opposition, laquelle fait tout pour imposer une autonomie de fait. Et plébiscite les OGM ! C’est d’ailleurs elle, depuis Santa Cruz, qui vient brillamment de renverser « Evo » !

Qu’on se souvienne… Au Paraguay, au fil des années, le soja transgénique s’est répandu clandestinement, venu du Brésil voisin. L’arrivée au pouvoir en 2008 du président de centre gauche Fernando Lugo plait autant aux classes dominantes, aux propriétaires terriens et aux multinationales de l’ « or vert » (le soja) que celle d’Evo Morales en Bolivie. Le conflit s’aggrave lorsque le puissant lobby agro-industriel demande l’introduction de nouvelles variétés génétiquement modifiées de maïs, de coton et de soja. Le pouvoir refuse l’autorisation. Les menaces de « jugement politique » du chef de l’Etat se multiplient. Le 22 juin 2012, elles se concrétisent par un coup d’Etat. Lugo renversé, il ne faudra attendre qu’une semaine pour que, par décret, sans aucune procédure technique, l’introduction du coton génétiquement modifié soit autorisée. Au cours des mois suivants, sept autres variétés de maïs et de soja transgéniques s’y ajouteront [27].

Pour achever ce pelé, ce galeux, d’où est venu tout le mal, ne manque que l’industrie des droits de l’homme… Tout au long de la crise, l’Assemblée permanente des droits humains de Bolivie (APDHB), hostile à une possible réélection, hurlant à la rupture de l’ordre démocratique, a marché main dans la main avec toutes les composantes l’opposition. Son ancien président, Waldo Albarracín (1992-2003), désormais recteur à La Paz de l’Université majeure de San Andrés et président du CONADE, faisait de son côté feu de tout bois (ce qui lui vaudra, dans la nuit du 10 novembre 2019, le pillage et l’incendie de sa maison par des partisans du chef de l’Etat). Toutefois, c’est en des termes défiant l’intelligence que l’actuelle présidente de l’APDHB, l’espagnole Amparo Carvajal, avait depuis longtemps précisé le sens de sa mission : « L’insurrection contre une dictature est un droit sacré. » Le 8 novembre 2019, elle confirmera sa dérive en déclarant à l’intention de Morales : « C’est le peuple qui demande votre démission, pas uniquement Camacho, le peuple bolivien va vous remettre la lettre de démission. (…) Nous voulons la paix et la démocratie, mais pas la démocratie de la dictature. » Une fois « Evo » tombé, et alors que ses partisans pleuraient leurs morts, tombés sous les balles de l’armée, l’APDBH observera un silence complet.

Ce type d’officine locale (comme au Venezuela ou au Nicaragua) peut compter sur le relai des géants du secteur. Porte-parole à peine dissimulé du Département d’Etat américain, le responsable Amérique latine de Human Right Watch (HRW), José Miguel Vivanco, a demandé le 25 octobre à l’OEA de convoquer une réunion des ministres des Affaires étrangères pour appliquer la Charte démocratique à Evo Morales, en argumentant : « Tout indique que les élections ont été volées. » Le 17 novembre suivant, le directeur exécutif de la même multinationale, Kenneth Roth, confirmera, via Twitter, ce parti-pris : « Le Bolivien Evo Morales a été la victime d’une contre-révolution destinée à défendre la démocratie… contre une fraude électorale et sa propre candidature illégale. L’armée lui a retiré son soutien parce qu’elle n’était pas prête à tirer sur les gens afin de le maintenir au pouvoir. »

Que penser de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) ? S’appuyant le 11 novembre sur le rapport préliminaire de l’OEA, elle appelle immédiatement à de nouvelles élections, « comme le veut la Constitution » (depuis, elle n’a plus donné signe de vie). Bien qu’ayant manifesté à plusieurs reprises une hostilité évidente à Evo Morales, Amnesty International aura au moins le mérite d’interpeller vivement Jeanine Añez quand fut émis le décret 4078 (14 novembre) exonérant de leur responsabilité pénale les membres de l’armée qui, en soutien aux forces de police, participaient aux opérations visant à rétablir l’ordre. Un frisson d’émotion agitant la planète, ce décret scélérat fut immédiatement retiré. Depuis, silence complet. A condition de ne pas utiliser des méthodes trop voyantes, le coup d’Etat et la répression ne méritent qu’un unanime « na-na-na, c’est bien fait ».

Difficile, pour les sphères académiques, de résister à une telle pression. A plus forte raison dans les milieux où règne les très déclamatoires et hautement valorisants « plus féministe que moi, tu meurs », « plus écolo que moi, tu trépasses », « plus droitsdelhommiste que moi, ça n’existe pas » [28]Une attitude plus narcissiquement orthodoxe que réfléchie. Mais qui pèse, à gauche, où elle sème la confusion et sape la solidarité des militants.

On se contentera ici de quelques exemples emblématiques pour expliciter la circulation circulaire de l’information… Qui ne met pas en cause les seuls journalistes, contrairement à une idée répandue.

En Bolivie même, se distingue Pablo Solón. Homme politique, écologiste, ambassadeur du gouvernement de Morales aux Nations unies de février 2009 à la fin juin 2011, il a rompu avec le pouvoir au moment de la crise du TIPNIS. Depuis, au nom de l’ « anti-extractivisme », il n’en finit pas de régler ses comptes avec ses anciens « camarades » (qui le lui rendent bien). Depuis le 10 novembre, il jette toutes ses forces dans la bataille destinée à convaincre la famille altermondialiste qu’il n’y a pas eu de coup d’Etat en Bolivie. Côté pile : de 2012 à 2015, il a été directeur exécutif de l’organisation Focus on the Global South ; devenu le dirigeant de sa propre organisation, la Fondation Solón, il exerce une influence certaine grâce aux liens qu’il a noués, depuis de longues années, avec un certain nombre d’organisations progressistes (parmi lesquelles Attac). Côté face : pendant le « golpe », il a sans complexes demandé la démission d’Evo Morales et a fait plusieurs apparitions publiques en compagnie de Marco Pumari – le promoteur (« écolo » ?) de l’Aéroport international de Potosí.

On placera « hors concours » le sociologue uruguayen Raúl Zibechi, très présent dans la galaxie libertaire. Dans le registre « avec de pareils ennemis, la droite n’a pas besoin d’amis », Zibechi se situe au « top niveau » : « C’est le soulèvement du peuple bolivien et de ses organisations qui a, en dernière instance, provoqué la chute du gouvernement. Les principaux mouvements ont exigé sa démission avant que la police et l’armée ne le fassent. L’OEA a soutenu le gouvernement jusqu’à la fin. La conjoncture critique que traverse la Bolivie n’a pas commencé avec la fraude électorale, mais avec les attaques systématiques du gouvernement d’Evo Morales et d’Alvaro García Linera contre les mouvements populaires qui les ont portés au pouvoir, si bien que lorsqu’ils en ont eu besoin pour les défendre, ces mouvements n’étaient plus actifs et étaient démoralisés [29] » Pourquoi une telle extravagance ? Peut-être pour dire « merci ». En décembre 2017, Zibechi a reçu le titre de docteur honoris causa de l’UMSA, l’université dirigée par Waldo Albarracín, le leader du CONADE. Un tel hochet vaut bien un petit coup de main, non ?

Mention spéciale du jury : l’argentin Pablo Stefanoni. Gros avantage sur beaucoup d’autres, celui-ci connaît très bien la Bolivie et la matière sociale essentiellement mouvante qui la régit. A ce titre, son travail ne manque pas d’intérêt. Toutefois, en adepte du contre-pied systématique, il dénonçait déjà en 2009, quelques mois à peine après la première tentative de « golpe », « des changements en deçà du discours officiel sur la révolution démocratique et culturelle [30]  ». En août 2017, au prétexte que la gauche latino-américaine et européenne devrait préférer le débat plutôt que de se barricader dans une défense aveugle du chavisme, il s’est distingué par un très… mesuré « La tentation du national-stalinisme au Venezuela ».

Dans un texte qui a largement circulé sur les réseaux sociaux – « Bolivie : Comment Evo est tombé » (entre autres Mediapart, 14 novembre) –, Stefanoni, au prétexte de fustiger les « clichés idéologiques en roue libre », évacue le rôle capital de l’OEA et de ses « pays amis » (Etats-Unis de Trump, Brésil de Bolsonaro), ne remet nullement en cause les allégations de « fraude », minimise le rôle de l’armée (« qui a suscité à gauche bien des fantasmes »), ignore celui de l’Église et des médias, le poids géostratégique du lithium et, somme toute, renvoie « Evo » et « antis-Evo » dos à dos. On parlera d’une forme de « centrisme savant ». Pourquoi pas. On peut lire pire… Mais aussi bien plus pertinent.

Où réside l’arnaque censée faire de Stefanoni un analyste « de référence » pour la gauche ? Dans la mention quasi systématique qui suit son nom : ex-directeur de l’édition bolivienne du Monde diplomatique. Ce qui n’est pas faux. A un détail près. Il n’a occupé cette responsabilité que de façon éphémère, de 2008 à la mi-2011, moment choisi pour abandonner le mensuel à son sous-directeur (Ricardo Bajo) et rentrer dans son Argentine natale [31]. Plus pertinente est la mention de la fonction occupée depuis : rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad, une émanation de l’allemande et sociale-démocrate Fondation Friedrich Ebert (FES). Ce qui n’a rien de honteux, mais marque un très clair positionnement idéologique (surtout lorsqu’on sait ce qu’est devenue la social-démocratie). Tout aussi significatif est le choix du co-auteur de l’article précité : Fernando Molina, collaborateur régulier d’El País – quotidien quasi porte-parole des multinationales espagnoles et, de ce fait, violemment hostile aux gauches latino-américaines. Parmi les récentes contributions de Molina, on a pu relever le comminatoire : « La déroute du MAS est profonde et sera durable (et se doit en grande partie aux erreurs de Morales, qui ferait bien de l’accepter). » En « multicartes de gauche » avisé, Stefanoni, pour en revenir à lui, confie régulièrement ce type d’analyse au quotidien conservateur argentin La Nación.

Ne reste plus aux suivistes qu’à… suivre. Volupté de l’anathème et ivresse d’une supposée pureté idéologique débouchent in fine sur la fabrication d’un récit particulièrement conformiste. Bien malin qui peut s’y retrouver.

Comme l’ont fait Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Fabien Roussel (Parti communiste) en dénonçant vigoureusement le « coup d’Etat » [32], Olivier Besancenot (Nouveau parti anticapitaliste) a fustigé sur Twitter le « coup de force » en Bolivie. Sur le site du NPA, la Déclaration du Bureau exécutif de la Quatrième internationale (trotskyste) n’est pas plus ambigüe : « Bolivie : non au coup d’Etat ! » A ses côtés figure le communiqué du Parti Socialisme et liberté (PSOL) brésilien : « Contre le coup d’Etat en Bolivie ». On pourrait en déduire que, au sein de cette sensibilité politique, l’affaire est entendue. C’est compter sans un certain nombre d’ « intellectuels organiques », universitaires, politologues, politistes (et autres formulations), omniprésents dans les publications et sites gravitant autour du parti. A la va-comme-je-te-pousse, ils y publient les analyses les plus simplistes sur le Nicaragua. Prêchent un « Ni Maduro ni Guaido » d’un courage fou sur le Venezuela. Et, même sur la Bolivie, prennent prudemment leurs distances pour ne pas se trouver trop en décalage avec les médias dominants (une carrière universitaire doit se gérer prudemment). D’où un double discours permanent.

Un exemple (qu’on pourrait multiplier) suffira pour illustrer le propos. Inprecor (Revue d’information et d’analyse publiée sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale : « Solidarité avec le peuple bolivien contre la furie de l’extrême droite », titre le 12 novembre (article remis à jour le 20) le docteur en anthropologie Patrick Guillaudat. D’après l’auteur, ce qui se passe dans le pays andin « ressemble à s’y méprendre à un coup d’Etat ». Mais… (équivalent du « en même temps » macronien) : « La violence de l’explosion n’est pas le fruit du hasard. Elle trouve sa source dans deux phénomènes. Tout d’abord un acharnement de Morales et du MAS à rester au pouvoir. (…) La fraude est inexcusable car, outre l’usurpation démocratique qu’elle représente, elle est en grande partie la source de nouveaux malheurs qui risquent de s’abattre sur le peuple bolivien. »

Nul ne prétend ici que, dans une perspective « de gauche », seuls seraient acceptables les arguments en faveur d’Evo Morales quand il serait inconvenant d’exposer ou défendre leur réfutation. Après tout, s’il a gagné les présidentielles de 2005, 2009 et 2014 avec respectivement 53,7 %, 64,1 % et 61,36 % des suffrages, et celle de 2019 avec 47,08 %, c’est bien qu’il y a eu un recul de son électorat et donc des erreurs ou des failles à analyser. A condition de ne pas tordre le bâton dans le sens le plus défavorable en évacuant les faits. Dans l’article qui précède, comme (presque) partout, « l’acharnement » de Morales «  à rester au pouvoir » évacue purement et simplement la manipulation qui lui a fait perdre le référendum de 2016.

En Colombie, lors du référendum du 2 octobre de cette même année 2016, les « accords de paix » signés entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) furent rejetés de 50 000 voix (50,2 % des suffrages), avec des conséquences infiniment graves. Dans les semaines précédentes, sous la pression du « camp de la guerre », une propagande infernale avait présenté ces accords sous une image apocalyptique, là aussi à coups de « fake news ». Lors d’un entretien accordé quelques jours plus tard, le responsable de cette campagne du « non », Juan Carlos Vélez (membre du Centre démocratique, de l’ex-président Álvaro Uribe) révéla lui-même avec jubilation les dessous de la manipulation. Selon lui, la stratégie avait utilisé de façon importante les réseaux sociaux (et les médias) pour diffuser « des informations partielles ou fallacieuses » destinées « à susciter l’indignation ». Le Conseil d’Etat colombien estima ultérieurement qu’il y avait eu « une mystification généralisée annulant la liberté de l’électorat de choisir de façon autonome lors du plébiscite pour la paix ». A travers de multiples exemples, cette haute institution judiciaire pointa les mensonges utilisés « de forme massive et systématique » et estima que l’effet de cette campagne avait créé « un climat de désinformation, de manipulation et de distorsion de la vérité » influant sur le résultat de la consultation. Exactement ce qui s’est passé en Bolivie lors du scandale dit du « Zapatagate », qui présenta Evo Morales comme un « corrompu » !

Ce type de pratiques délictueuses, mises en œuvre par des acteurs de droite scélérats, devraient-elles désormais être ignorées, voire acceptées sans barguigner ? En non adeptes de la « reddition permanente », Evo Morales et le MAS ont résisté et contre-attaqué. Ayant fait même constat que le Conseil d’Etat colombien, la Cour suprême bolivienne leur a donné raison – ce qui a permis par la suite une nouvelle candidature d’ « Evo ». La moindre des choses, lorsqu’on se prétend analyste, est d’expliquer les relations qui lient les phénomènes entre eux.

« La fraude est inexcusable », assène par ailleurs Guillaudat. Ce qui est inexcusable, c’est surtout de relayer l’OEA sans mentionner dans un article sensément réactualisé le 20 novembre que le CEPR (10 novembre), Walter Mebane (Université du Michigan, 13 novembre) ou le CELAG (14 novembre) ont remis en cause les conclusions de cette dernière. Il est vrai que, n’étant pas catalogués « think tanks » néolibéraux, le CEPR et le CELAG sont sans doute, pour le « centrisme d’extrême gauche », moins crédibles que l’organisation dirigée par Luis Almagro…

En tout cas, entre Besancenot et Guillaudat, bon courage aux militants du NPA pour s’y retrouver. Sur le Venezuela, le Nicaragua et maintenant la Bolivie, à part la référence au peuple et à une imaginaire révolution irréprochable, on lit à peu près la même chose dans Inprecor (et quelques publications appartenant à la même mouvance) que dans Le Monde, Le Figaro, Libération ou Le Point… Un constat qui, d’ailleurs et hélas, au sein de la gauche radicale, ne concerne pas que le NPA.

Confusion, mélimélo, capharnaüm, incohérences… Toutes tendances politiques confondues (à de rares exceptions près), l’opinion publique se trouve anesthésiée. Pendant ce temps, dans cette Bolivie où le coup d’Etat est moins vilipendé que « les erreurs et les fautes d’Evo Morales » (désormais réfugié en Argentine), les putschistes fascitoïdes tiennent le haut du pavé, la démocratie est bafouée dans les grandes largeurs, la chasse à l’homme s’est déchaînée contre les responsables du MAS et ses militants, la « présidente intérimaire » s’accroche à son pouvoir de facto et prépare, pour le 3 mai, des élections d’autant plus « démocratiques » qu’elles seront supervisées par l’OEA. Improbable défi pour Luis Arce (ex-ministre de l’économie) et David Choquehuenca (ex-ministre des Affaires étrangères) respectivement désignés par le MAS et Evo Morales candidats à la présidence et à la vice-présidence – et en tête de tous les sondages, ce qui aggrave incontestablement leur cas.

Maurice Lemoine

Illustration : Conférence de presse de Evo Morales dans le musée de la Ville de Mexico – 13 novembre 2019 – Wikipédia

»» http://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

[1https://elpais.com/elpais/2019/11/22/opinion/1574460648_305206.html

[2Désigne péjorativement un métis proche de l’Indien, appartenant en général à la couche sociale inférieure des métis, souvent urbanisés.

[3Effectué de 2005 à 2009 sous l’égide de l’ancienne Constitution (réformée après une Assemblée constituante et le référendum du 25 janvier 2009), le premier mandat n’est pas pris en compte.

[4Sur le détail de cette opération d’intoxication, lire : http://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

[5Post-vérité : « Circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence que les appels à l’émotion pour modeler l’opinion publique » (Dictionnaire d’Oxford).

[6El País, Madrid, 12 novembre 2019.

[7http://cepr.net/en-espanol/spanish-press-releases/no-hay-evidencia-de-que-los-resultados-de-las-elecciones-bolivianas-se-hayan-visto-afectados-por-irregularidades-o-fraude-segun-el-analisis-estadistico

[8http://www-personal.umich.edu/ wmebane/Bolivia2019.pdf

[9https://www.celag.org/analisis-del-informe-final-de-la-oea-sobre-las-elecciones-en-bolivia/

[10L’adjectif « dolosif » s’utilise pour décrire une faute commise dans l’intention de nuire ou avec la certitude qu’un dommage s’ensuivra.

[11Fuite de plus de 11,5 millions de documents confidentiels issus du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca, détaillant des informations sur plus de 214 000 sociétés offshore ainsi que les noms des actionnaires de ces sociétés.

[12Correo del Sur, Sucre, 22 août 2018.

[13Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d’Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation, Don Quichotte, Paris, 2015.

[14https://fmbolivia.com.bo/al-igual-que-williams-kaliman-el-exjefe-policial-fue-puesto-contra-la-pared-por-sus-coroneles/

[15De son côté, pendant la campagne électorale, le pasteur évangélique Chi Hyung Chang, candidat arrivé en troisième position lors de la présidentielle avec presque 10 % des voix, parlait de la présence de Satan au sein du gouvernement Morales et qualifiait d’ « idolâtrie » la conception indigène de la Pachamama.

[16Les cultes qui ont lieu à Copacabana, où la Vierge a des traits indigènes, sont un mélange de rite catholique et de sacrifices aymaras.

[17Resumen Latinoamericano, Buenos Aires, 20 décembre 2019.

[18Laurent Lacroix et Claude Le Gouill, Le « Processus de changement » en Bolivie, Editions de l’IHEAL, Paris, 2019 (ainsi qu’un certain nombre des chiffres qui suivent).

[19Le bon Juancito Pinto oblige les parents qui souhaitent en bénéficier à scolariser leurs enfants.

[20http://www.agenciapacourondo.com.ar/generos/feministas-populares-con-evo-morales-alzamos-nuestra-voz-para-repudiar-y-rechazar-este

[21Dans des circonstances diverses, le gouvernement a nationalisé les activités de plusieurs puissantes transnationales – Glencore (Suisse), Jindal Steel & Power (Inde), Anglo-Argentina Pan American Energy (anglo-argentine), South American Silver (Canada), etc.

[22Lorsque, en 1985, le ministre de la Planification Gonzalo Sánchez de Lozada a sauvagement privatisé les mines d’étain et licencié 30 000 travailleurs indigènes, ceux-ci, démunis de tout, ont gagné la région du Chapare où ils ont entrepris de cultiver la seule culture rentable pour un paysan pauvre : la coca.

[23Lire Maëlle Mariette, « En Bolivie, la filière lithium à l’encan », Le Monde diplomatique, janvier 2020.

[24Pour une analyse détaillée et équilibrée du conflit du TIPNIS, lire LaetitiaPerrier-Bruslé : https://journals.openedition.org/echogeo/12972

[25Auteure de « Quand le pyromane emprisonne les pompiers » – http://www.medelu.org/Quand-le-pyromane-emprisonne-les-pompiers

[26Frédéric Thomas, « Bolivie : la fiction d’un développement alternatif », Centre tricontinental (CETRI), Louvain-la-Neuve (Belgique), 2 septembre 2019.

[27Lire Maurice Lemoine, « Le Paraguay dévoré par le soja », Le Monde diplomatique, janvier 2014.

[28Contrairement à une opinion répandue, le néologisme « droitdelhommisme » n’est pas née à l’extrême droite, mais a été utilisée pour la première fois par Alain Pellet, professeur de droit international à Nanterre, soucieux de mettre en garde contre la confusion des genres : « le droit d’une part, l’idéologie des droits de l’homme de l’autre ».

[29https://desinformemonos.org/bolivia-un-levantamiento-popular-aprovechado-por-la-ultraderecha/

[30Alternatives Sud, « La Bolivie d’Evo », Editions Syllepse, Vol. 16, 2009.

[31Les éditions internationales du Monde diplomatique (29, en 18 langues, en 2018) traduisent et publient 80 % des articles de l’édition française – laquelle constitue la seule référence légitime estampillée « Diplo ». A ces traductions, s’ajoutent quelques contributions locales, qui ne relèvent que de la seule responsabilité des diverses éditions et n’engagent nullement la « maison mère » située à Paris.

[32On y ajoutera quelques formations moins influentes comme le Pôle de résistance communiste en France (PRCF), le Parti de la démondialisation (Pardem), etc.

Source: http://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

Les médias se demandent: pourquoi le Venezuela ne veut-il pas ressembler un peu plus à la Bolivie ?

Photo de manchette du Daily Beast (Etats-Unis) (11/13/19) : Raul Castro, Evo Morales, Nicolas Maduro et Daniel Ortega.

Basé à New York, le journaliste Joshua Cho (Boston College) est un des analystes de FAIR.

par Joshua Cho, pour FAIR

Les médias occidentaux ont souvent crié au scandale lorsque les élections à l’étranger ne se déroulent pas comme le souhaite l’empire américain. Ils ont fréquemment usé de moyens détournés pour qualifier les tentatives violentes des minorités de droite pour renverser les gouvernements de gauche, de “manifestations” au lieu de “tentatives de coups d’État” (FAIR.org, 5/16/18, 5/1/1/19). Mais il était encore assez rare de les voir appeler ouvertement à un coup d’Etat de droite, et de jeter aux orties leurs faux-semblants habituellement plus subtils.

Sous le titre “Les militaires de Maduro font obstacle à la répétition d’un scénario à la bolivienne” (11/11/19), une dépêche de Reuters nous explique que « les leaders de l’opposition vénézuélienne qui cherchent à renverser le gouvernement socialiste de leur pays » peuvent « tirer quelque espoir » de la « démission de son allié de gauche en Bolivie, Evo Morales« . Mais il y a un problème :

Un des facteurs clés qui rend le plan de jeu bolivien difficile à mener à bien face au président vénézuélien Nicolas Maduro sont les forces armées vénézuéliennes, qui ont toujours refusé de prendre le parti des manifestants comme l’ont fait les militaires boliviens dimanche.

Pour Reuters (11/11/19), l’échec des militaires de « Maduro » à lancer un coup d’Etat « fait obstacle » au changement de régime au Venezuela.

Brian Ellsworth et Vivian Sequera, de l’agence Reuters, se plaignent de ce que “les casernes vénézuéliennes se soient rangées aux côtés du Parti socialiste au pouvoir”, malgré “un épouvantable effondrement économique”, “des vagues de protestations majeures” et “la condamnation générale de la réélection de Maduro en 2018, largement décrite comme une fraude”. (En dépit de ces descriptions, qui sont effectivement très répandues, il n’y a aucune raison de mettre en doute l’élection du président Nicolás Maduro qui a remporté le scrutin de mai 2018, largement boycotté par l’opposition).

Reuters déplore que les efforts anticonstitutionnels de l’impopulaire Juan Guaidó – soutenu par les Etats-Unis – pour “courtiser les forces armées n’ont pas été suffisants pour faire fléchir leur allégeance à Maduro”, alors qu’il a été “reconnu par plus de 50 pays comme président légitime du Venezuela”. (Notons que cela signifie qu’environ 75% des pays du monde ne reconnaissent pas Guaido, d’ailleurs pas davantage reconnu par l’ONU.) Ce qui implique que l’armée vénézuélienne devrait organiser un coup d’État, tout comme l’armée bolivienne lorsque son commandant William Kaliman

a demandé à M. Morales de se retirer, donnant ainsi un élan aux manifestants de rue qui alléguaient une fraude dans l’élection présidentielle d’octobre dont on considère que  Morales les a gagnées de justesse.

La candidature de Morales à la présidence avait été approuvée par la Cour Suprême de Bolivie (dont les juges sont élus, alors qu’ils sont nommés aux États-Unis). Comme l’avaient prédit les sondages préélectoraux, Morales a “gagné de justesse” les élections d’octobre 2019… avec plus de 10 points d’avance, ce qui explique pourquoi il n’y avait pas besoin de second tour. Le Center for Economic and Policy Research a confirmé qu’il n’y a aucune preuve d’une quelconque illégitimité de la réélection de Morales. Au cours des 50 dernières années, un seul président américain – Ronald Reagan en 1984 – a remporté le vote populaire par plus de 10 points d’avance.

Il y a longtemps que Reuters déplore que les militaires vénézuéliens soient plus loyaux envers leur gouvernement démocratiquement élu qu’envers l’empire américain. Dans un autre rapport se demandant pourquoi l’armée vénézuélienne reste fidèle à Maduro et au Parti socialiste, Reuters (7/28/19) se plaint que les socialistes ont pris des mesures pour empêcher un autre coup d’Etat comme celui qui a momentanément chassé de la présidence Hugo Chávez avant son retour au pouvoir grâce à un soutien populaire en avril 2002. L’article de Brian Ellsworth et Mayela Armas a également critiqué l’armée vénézuélienne pour son aide dans des programmes de travaux publics tels que la rénovation d’écoles, la réparation de routes, la plantation de légumes et le nettoyage des ordures; apparemment une vraie armée passe son temps à se préparer à envahir d’autres pays.

Reuters (28/07/19) s’interroge sur le « mystère » de savoir pourquoi l’armée vénézuélienne n’a pas renversé le gouvernement élu.

Reuters (8/22/19) a également présenté les efforts vénézuéliens pour empêcher un coup d’État militaire, tels que la destitution d’officiers félons, comme une sinistre “répression” d’inspiration cubaine qui a “fait peur” aux militaires. “Les appels de l’opposition en faveur d’une rébellion militaire sont restés lettre morte” déplore le journaliste Angus Berwick.

Le reportage du Daily BeastEvo Morales est dehors. Nicolás Maduro sera-t-il le suivant ?” (11/13/19) déplore également l’absence d’un “effet domino” qui entraînerait un coup d’État à la bolivienne au Venezuela. Eduard Freisler l’admet :

En Bolivie, c’est en grande partie l’armée bolivienne qui a forcé Evo Morales à partir. C’est la stratégie que le leader de l’opposition vénézuélienne Juan Guaidó a essayé de mettre en œuvre pour forcer Maduro à partir. Mais le jeune leader, qui s’est autoproclamé président par intérim fin janvier, n’a jamais réussi à convaincre les généraux aisés et puissants de s’éloigner de Maduro pour le rejoindre.

Le Daily Beast décrit Morales comme “l’un des nombreux présidents d’Amérique latine qui ont prétendu représenter les masses dans leur pays… parfois en les aidant à sortir de la pauvreté, parfois en les replongeant dans la pauvreté”. Le rôle des sanctions américaines dans la punition des économies des pays qui s’écartent de l’agenda de Washington n’est, bien sûr, jamais mentionné dans aucun de ces articles (FAIR.org, 5/6/19). Le Daily Beast se plaint même : “les pressions économiques et politiques concertées des Etats-Unis n’ont pas permis de se libérer” des gouvernements de gauche élus au Venezuela, en Bolivie et au Nicaragua. Ces rapports ne mentionnent pas non plus les importantes conclusions du CEPR selon lesquelles la reconnaissance de Guaidó comme “président légitime” du Venezuela fonctionne en pratique comme un embargo pétrolier dévastateur pour le pays.

Comme Reuters, le Daily Beast traîne son chagrin face à l’improbabilité que le peuple vénézuélien et ses forces armées soutiennent un coup d’Etat monté par les Etats-Unis. Un article antérieur de Christopher Dickey (Daily Beast, 5/2/19) pleurait l’échec de Guaidó à convaincre les militaires de renverser le gouvernement du Venezuela, affirmant qu’ “un putsch militaire classique, un coup d’Etat rapide et décisif, aurait été bien accueilli par beaucoup, et probablement par la plupart, après des années de souffrance sous Maduro”. Dickey soutient par ailleurs que “certains Vénézuéliens seraient sans aucun doute favorables à une intervention militaire des Etats-Unis” tout en la jugeant peu probable. “Combien de déceptions le peuple vénézuélien peut-il encore supporter ?

Face à l’impossibilité d’un « coup d’Etat militaire classique » au Venezuela, le Daily Beast (5/2/19) s’interroge : « Combien d’autres déceptions le peuple vénézuélien va-t-il encore supporter ? »

Nul hasard si les deux médias minimisent le fait qu’un putsch soutenu par les États-Unis se soit produit en Bolivie, et nous expliquent que seuls des gouvernements de gauche provocateurs d’Amérique latine veulent voir un coup d’État dans ce qui s’est passé en Bolivie. Reuters (11/11/19) parle de “gouvernements de gauche disant que [Morales] a été victime d’un coup d’Etat” tandis que le Daily Beast (11/13/19) rapporte que “les membres du parti Chaviste… ont qualifié la démission de Morales de coup d’Etat”, même si les deux rapports reconnaissent ouvertement, et célèbrent même, le rôle des militaires boliviens dans le départ forcé d’Evo Morales (FAIR.org, 11/19). L’article 508 de la Loi sur l’Aide à l’Etranger exige que les États-Unis coupent l’aide à tout pays “dont le chef de gouvernement dûment élu est destitué par un coup ou par un décret militaire”.

FAIR a étudié comment les médias privés critiquent constamment le succès des programmes politiques de gauche menés dans des pays comme le Venezuela et la Bolivie – qui défient l’impérialisme américain – parce qu’ils redoutent la contagion du bon exemple (FAIR.org, 2/8/19). C’est peut-être la raison pour laquelle les médias privés se demandent aujourd’hui pourquoi le Venezuela ne veut pas ressembler davantage à la Bolivie et appellent à la répétition d’un coup d’État. Qu’ils ne qualifieront pas de “coup d’État”, bien sûr.

J.C.

Source: https://fair.org/home/media-wonder-why-cant-venezuela-be-more-like-bolivia/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

URL de cet article: https://wp.me/p2ahp2-52V

La voix dissonante du Forum de São Paulo, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

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La 24e édition du Forum de São Paulo (FSP), rencontre qui rassemble les partis et mouvements progressistes de l’Amérique latine et de la Caraïbe, s’est tenue à La Havane du 15 au 17 juillet. Fondé en 1990 par le président cubain Fidel Castro et celui qui n’était encore que le dirigeant au Brésil du Parti des travailleurs (PT), Luiz Inácio Lula da Silva, ce rassemblement accueillit d’emblée tant des partis de gauche modérés que des formations forgées dans la lutte armée, des partis communistes (dont le PCC cubain) et leurs différentes scissions. « Affronter le néolibéralisme en Amérique latine, nous expliquera bien plus tard Valter Pomar, membre de la direction nationale du PT, exigeait une attitude ouverte et plurielle, prenant en compte tant la crise traversée par le communisme que celle frappant la social-démocratie. »

Présent à La Havane et évoquant, lors de la journée de clôture de cette édition 2018, son prédécesseur à la présidence du Venezuela, Nicolás Maduro a rappelé avec émotion : « [Hugo] Chávez disait que quand toutes les lumières se sont éteintes dans le monde ; quand l’Union soviétique s’est effondrée et que son pouvoir s’est désintégré en mille morceaux ; quand l’ancien bloc des pays socialistes s’est écroulé et est tombé entre les mains du capitalisme ; quand il semblait que le monde unipolaire, le consensus de Washington et la fin de l’Histoire s’imposaient, il y a eu une lumière et un drapeau s’est levé en Amérique latine. Depuis Cuba, depuis le Brésil, depuis le Forum de São Paulo, cet espace de lumière et de lutte s’est dressé. »

A la naissance du FSP, un seul parti membre exerçait le pouvoir : le PCC de Fidel Castro. La droite, partout ailleurs, imposait son hégémonie. Depuis la fin des années 1990 et leur tournant historique, la majorité des autres partis, modérés ou radicaux, ont accédé à un moment ou à un autre, par les urnes, à la magistrature suprême – au Venezuela, en Uruguay, en Bolivie, au Chili, au Brésil, en Equateur, au Nicaragua, au Panamá, au Paraguay, au Salvador, pays auxquels s’ajoute, depuis le 1er juillet dernier, le Mexique, grâce à la victoire du Mouvement de régénération nationale (Morena) d’Andrés Manuel López Obrador (AMLO).

Cette victoire, elle aussi historique, ne peut néanmoins occulter le recul et les difficultés de gauches de gouvernement, en particulier les plus radicales, que les secteurs conservateurs – en bonne logique – n’ont jamais accepté. La gauche n’est tolérée que lorsque elle se soumet aux codes du monde dans lequel elle navigue. Pas lorsqu’elle s’attaque au néolibéralisme et bouscule (ne serait-ce qu’en partie) ses diktats.

Les gouvernements progressistes (ou « populistes », pour satisfaire les grincheux), comme tous les autres, commettent des erreurs, des impairs. Des fautes politiques parfois. Qu’ils les paient dans les urnes – comme en Argentine (2015) – est évidemment dommageable, mais n’a rien de scandaleux. En revanche, quand la nouvelle restauration conservatrice utilise le coup d’Etat « militaro-parlementaire » (Manuel Zelaya, Honduras, 2009), « parlementaire » (Fernando Lugo, Paraguay, 2012), « juridico-parlementaire » (Dilma Rousseff, Brésil, 2016), condamne sans preuves un ex-chef de l’Etat pour l’exclure de la vie politique (Lula, Brésil, 2018), tente d’en faire incarcérer d’autres, dans les mêmes conditions et pour les mêmes raisons (l’équatorien Rafael Correa ou même l’argentine Cristina Fernández de Kirchner), déstabilise une nation souveraine (le Venezuela depuis l’arrivée au pouvoir de Maduro), elle remet à l’ordre du jour le déni de démocratie et l’oppression. Avec la bénédiction d’un ordre médiatique globalement peu porté à reconnaître une infamie flagrante quand il l’a sous les yeux. En témoigne le traitement des deux crises les plus graves de la période, celle récurrente du Venezuela, et celle, actuellement en plein paroxysme, du Nicaragua.

Pour peu que l’on fasse preuve d’un minimum d’honnêteté intellectuelle ou simplement journalistique, en aucun cas l’explosion de violence nicaraguayenne ne peut être qualifiée de lutte du bien contre le mal, des « gentils étudiants » contre le méchant « caudillo » [1]. Lire : Daniel Ortega. Qu’un policier (ou un civil) tuant un manifestant soit un assassin est parfois ou souvent vrai. Tout dépend du contexte et des circonstances. Mais qu’un contestataire mâtiné de délinquant blesse un policier (ou un militant sandiniste), le tue, l’arrose d’essence, puis le brûle, n’en fait pas, même béni par les évêques, un membre pacifique de la « société civile ».

Il faut une certaine dose de naïveté, l’arrogance de ceux qui savent disposer à l’étranger de puissants appuis ou une totale méconnaissance du Nicaragua pour s’imaginer que, dans un pays où ils ont renversé au prix de milliers de morts la dictature de Somoza, puis ont résisté, les armes à la main, au prix d’autres milliers de morts, pendant dix ans, à l’agression américaine, puis ont accepté de rendre démocratiquement le pouvoir après avoir perdu les élections, puis les ont regagnées tout aussi démocratiquement et ont bénéficié de programmes sociaux, les sandinistes acceptent sans réagir de voir l’opposition se livrer à une tentative brutale de renversement du président qu’ils ont élu. D’où, aux côtés des forces de l’ordre, l’apparition de groupes de militants souvent « historiques » – rebaptisés « paramilitaires » par les médias – répondant parfois par les armes, pour le meilleur – la libération de populations prises en otage – et aussi le pire – une violence meurtrière incontrôlés –, à une situation insurrectionnelle également armée (ce qui ne signifie nullement qu’il n’existe pas d’opposants pacifiques, on l’aura compris).

Seulement, il est parfois très mal vu de se référer à un « réel » aussi complexe. Et la solidarité avec les « étudiants » dressés contre l’ « infernal couple sandiniste Ortega-Murillo [2] » (comme ceux du Venezuela s’opposant en 2014 à Maduro !) prend parfois de bien curieux chemins. Le 20 juillet, en France, en appelant à l’arrêt immédiat des violences (option que nous partageons), le Groupe d’amitié interparlementaire France – Mexique et pays d’Amérique centrale a « condamné l’aggravation des attaques visant ces derniers jours des groupes de religieux et d’étudiants qui manifestent contre le gouvernement » et déploré « l’intervention de groupes paramilitaires [« sandinistes »] lourdement armés. »

Pour arriver à cette conclusion sans nuance, qui ne met en cause que le pouvoir, ce groupe d’élus s’est contenté de recueillir le témoignage de trois étudiantes d’opposition en tournée de propagande européenne, qui lui ont été amenées sur un plateau, et de s’entretenir avec des représentants de la section française d’Amnesty International. Certes très respectée, cette organisation non gouvernementale (ONG) a une fâcheuse tendance à ne condamner « que » la violence des Etats et paraît considérer relevant de « la violence légitime », nous y revenons, la déstabilisation, l’organisation insurrectionnelle du chaos, la tentative assumée de renversement d’un président démocratiquement élu, l’utilisation des séquestrations et de la torture, ou l’usage d’armes létales contre les forces de sécurité. Toutes choses dûment constatées au Nicaragua (et en 2014 et 2017 au Venezuela).

Pourquoi ne pas prendre également en compte l’appel de l’Association des travailleurs ruraux (ATC), référent nicaraguayen de l’également très respectée (mais dans les milieux populaires et anticapitalistes) Vía Campesina, pour que « cesse la violence et la manipulation médiatique des classes dominantes avec l’appui des forces de l’Empire [lire : les Etats-Unis] [3 » ?

Cette suggestion passablement naïve ne tient évidemment pas compte de la composition politique de ce groupe parlementaire de supposés amis français du Nicaragua : huit de ses membres appartiennent au parti Les Républicains (LR) ; neuf à l’Union centriste (UC) ; quatre au Groupe socialiste et républicain (SOCR, socialiste et apparentés) ; un à La République en Marche (LREM) ; un au Rassemblement démocratique et social européen (RDSE, très majoritairement « macroniste »). Disons : du centre mou (pour être aimable) à la droite dure (pour être précis).

On retrouve là une configuration similaire à celle du Groupe parlementaire d’amitié France-Venezuela, dont la présidente Michèle Crouzet (LREM) a organisé le 5 juillet, au siège de l’Assemblée nationale, à l’occasion de la commémoration du jour de l’Indépendance vénézuélienne, un « débat » pour lequel elle n’a invité que des intervenants viscéralement « antichavistes » – dont (à titre d’anecdote significative) Paula Doumerg-Osorio, franco-vénézuélienne militante à Paris du très droitier parti Voluntad Popular et, en même temps, collaboratrice à l’Assemblée de Guillaume Gouffier-Cha, député LREM du Val-de-Marne.

A ces adversaires somme toute évidents, se joignent curieusement d’autres chevaliers de l’« axe du bien ». Le 18 juillet, un groupe latino-américain « d’intellectuels, de militants sociaux et d’universitaires », comme eux-mêmes se définissent, a émis une « déclaration urgente sur le Nicaragua » : « Nous voulons exprimer notre profond rejet face à la très grave situation de violence politique d’Etat et de violation des droits humains que traverse le Nicaragua, avec pour responsable l’actuel régime Ortega-Murillo ». Suit une dénonciation féroce du « dictateur, aveugle de pouvoir et aux mains tachées de jeune sang » et du « gouvernement illégitime et criminel qui, aujourd’hui, usurpe la mémoire sandiniste [4] ». Parmi les signataires, le ban et l’arrière-ban de l’ « anti-corréisme » équatorien dit « de gauche » emmené par Alberto Acosta, les détracteurs d’Evo Morales sous la conduite de Pablo Solón [/a] et, emmenés par l’inévitable Edgardo Lander, les contempteurs dits « progressistes » de Maduro.

Un texte du même type et émanant de la même mouvance avait circulé le 30 mai 2017 pendant la phase insurrectionnelle sanglante (125 morts) de la déstabilisation du Venezuela, sous le titre « Appel international urgent pour stopper la montée de la violence au Venezuela [5] ». Une formulation louable. Mais une escroquerie, par sa seule dénonciation d’un « gouvernement de plus en plus délégitimé, prenant un fort caractère autoritaire (…) principal responsable de la situation ». Par son parti pris évident, cet appel avait donné lieu à une réponse diffusée par le Réseau des intellectuels, artistes et mouvements sociaux en défense de l’humanité : « Qui accusera les accusateurs ? [6] »

Un malaise existe et il n’est pas forcément inutile d’en faire état. Avec ses faiblesses, mais aussi ses incontestables réussites, la gauche latino-américaine doit désormais se battre sur deux fronts. Contre la droite conservatrice, ce qui ne surprendra personne. Mais aussi contre certains secteurs de ce qu’on appelait autrefois l’extrême gauche, lesquels, « post-trotskistes », « anarcho-irresponsables », « académiques haut de gamme », « khmers verts » de l’écologie (sans parler du sous-courant des « marxistes narcissistes » qui, depuis Paris, Caracas, Buenos Aires ou Quito, inondent les réseaux sociaux), à l’instar de la gauche institutionnelle, ont perdu leurs repères et leurs fondamentaux. Localement ultra minoritaires, dépourvus de poids politique, mais exerçant une réelle influence grâce aux réseaux de leurs alliés, amis et groupuscules internationaux (en particulier européens), ils confortent l’offensive de la droite et de l’extrême droite en les rejoignant, non dans une critique nécessaire et légitime, mais dans des dénonciation outrancières et des analyses extravagantes. Celles d’un supposé « autoritarisme de Correa » pendant ses dix années de pouvoir, de la « régression nationale-stalinienne » de Maduro, du « retour de la dictature » au Nicaragua (sans par ailleurs avoir seulement l’idée de s’indigner dans une de leurs brillantes tribunes contre l’extermination silencieuse des dirigeants populaires et sociaux en Colombie – plus de 300 depuis 2016).

A l’abri du regard théorique, indifférents aux difficultés et aux contradictions de la pratique du pouvoir, que démultiplient par ailleurs les diverses techniques de déstabilisation employées par la réaction, ces faiseurs d’opinion estampillés « think tank », ONGs (et bailleurs de fonds), carrières universitaires, chapelles, clans et coteries, se comportent en alliés objectifs des présidents faucons Donald Trump (Etats-Unis), Juan Manuel Santos ou son successeur Ivan Duque (Colombie), Mauricio Macri (Argentine), de l’Organisation des Etats américains (OEA), des médias dominants (qui se pourlèchent les babines à chacun de leurs communiqués), quand bien même les plus « purement révolutionnaires » d’entre eux terminent religieusement chacun de leur article ou intervention par un vibrant et surtout très confortable « nous dénonçons autant la dérive autoritaire de Nicolás Maduro que la droite putschiste vénézuélienne et les menaces d’intervention militaire des Etats-Unis, parce que nous défendons l’intérêt des classes populaires face à tous leurs ennemis. » Magnifique ! Mais, en présentant (dans le moins pire des cas) une pièce désenchantée qui renvoie tout le monde dos à dos, ils génèrent la confusion. Alors qu’une agression féroce s’abat sur les forces post-néolibérales, ils cassent les solidarités au sein des secteurs progressistes européen, et en particulier chez les plus jeunes qui, peu connaisseurs de cette région du monde et de son histoire, tiraillés entre des versions contradictoires, ne savent plus que penser.

Sur la gauche du champ politique, deux thèses s’affrontent donc à fleurets de moins en moins mouchetés. Dans son appel « Nicaragua » et sa dénonciation de la répression, la noble Inquisition haut de gamme s’indigne : « Et cette indignation devient encore plus intense quand ce panorama de violence politique d’Etat s’accompagne du silence complice de leaders politiques et de référents intellectuels (auto)proclamés de gauche. » Dans la tranchée d’en face, beaucoup plus modeste, car émanant de paysans nicaraguayens, l’Association des travailleurs ruraux (ATC) avertit : « Nous informons [la Coordination latino-américaine des organisations rurales (CLOC) et la Vía Campesina] que certains réseaux sociaux, ONG internationales et analystes qui s’auto-définissent comme de gauche se font l’écho de l’appel des forces réactionnaires au Nicaragua et, à travers une communication permanente, tergiversent la réalité du pays en prétendant représenter la majorité du peuple et la vérité absolue ; en tant que partie prenante de la manipulation médiatique, ils vont jusqu’à favoriser des déclarations qui ne tiennent aucun compte des faits et de la souffrance du peuple de Sandino (…).  »

Qui croire ? On ne prétendra pas ici détenir « la vérité ». En revanche, pour éclairer la lanterne de ceux qui s’interrogent de bonne foi, on se penchera, en s’attachant aux faits, sur le récent Forum de São Paulo (que l’appareil médiatique, est-ce un hasard, a totalement occulté).

Dans une lettre envoyée à ce « Foro » depuis la prison de Curitiba où le pouvoir judiciaire brésilien le séquestre [7], Lula a évoqué les lointaines années 1990 : « Ce que nous ne prévoyions pas, c’était que le Forum de São Paulo prendrait l’importance qu’il a prise et qu’il continuera à avoir car il a été le plus important, le plus large et le plus durable des forums de débat de la gauche latino-américaine et caribéenne tout au long de ces vingt-huit années. »

Qu’on en juge… Du 15 au 17 juillet dernier, ont honoré le FSP de leur présence l’amphitryon et chef d’Etat Miguel Díaz Canel (Cuba), les présidents Nicolás Maduro (Venezuela), Evo Morales (Bolivie), Salvador Sánchez Cerén (El Salvador) ; le premier ministre de Saint-Vincent-et les-Grenadines, Ralphs Goncalves ; les ex-chefs d’Etats Dilma Rousseff (Brésil), Manuel Zelaya (Honduras), Martín Torrijos (Panamá), Kenny Anthony (Sainte-Lucie) ; l’ex-premier ministre Denzil Douglas (Saint-Christophe-et-Nieves) ; des figures de premier plan comme l’ex-sénatrice colombienne Piedad Córdoba ; Adán Chávez, frère de feu Hugo ; Oscar López Rivera, dirigeant indépendantiste portoricain emprisonné pendant plus de trente-cinq ans dans les geôles étatsuniennes, récemment libéré le 17 mai 2017, à 74 ans. Et, surtout, cœur battant du grand « remue-méninges », 625 délégués appartenant à 168 organisations, partis politiques, mouvements sociaux et intellectuels, des observateurs d’une vingtaine de pays non latinos ainsi que 60 parlementaires venus du monde entier.

Parlons cuisine ! Tout auteur ou journaliste (digne de ce nom), confronté à des listes interminables, soit les ignore, soit les résume – « les personnalités », « les mouvements sociaux » –, soit les colle dans une note de bas de page (que bien peu liront) pour ne pas infliger au lecteur un décryptage rébarbatif et fastidieux. Nous ne le ferons pas ici. « S’informer fatigue », écrivit en octobre 1993, dans Le Monde diplomatique, Ignacio Ramonet. Nous confirmons et demandons encore un effort à ceux qui ont eu la patience de nous suivre jusqu’ici. Puisqu’il s’agit d’une certaine manière de mesurer la « représentativité » de tel ou tel courant, il n’est pas inconvenant d’en connaître les acteurs.

Etaient donc présents à ce FSP les partis de gauche de l’Argentine, d’Aruba, des Barbades, de la Bolivie, du Brésil, du Chili, de la Colombie, du Costa Rica, de Cuba, de Curaçao, d’Equateur, du Salvador, du Guatemala, de Haití, du Honduras, de la Martinique, du Mexique, du Nicaragua, de Panamá, du Paraguay, du Pérou, de Porto Rico, de la République dominicaine, de Trinidad et Tobago, d’Uruguay et du Venezuela.

Au nom du mouvement populaire, se sont également exprimés : l’ALBA Mouvements, l’Assemblée internationale des peuples, le Groupe de travail pour la démocratie et contre le néolibéralisme, le Réseau en défense de l’humanité, l’Assemblée des peuples de la Caraïbe, la Coordination latino-américaine des organisations rurales (CLOC), Vía Campesina, la Marche mondiale des femmes, la Rencontre syndicale de notre Amérique, le Front continental des organisations communales, les Amis de la terre, Latindad, le Mouvement des affectés par les barrages, etc. Toutes organisations difficilement assimilables à des « intellectuels de cour », pour reprendre une expression qui fait flores dans certains milieux.

S’il fallait résumer : un « collectif politique » aussi représentatif que le permet la nature humaine des gouvernants et des gouvernés.

Le lieu de ce rassemblement avait valeur de fort symbole. La Cuba « post Castro », toujours debout et en train de préparer, sous l’autorité du président Díaz Canel, une nouvelle Constitution adaptée aux temps nouveaux [8]. Sans renier en rien les anciens. Toujours premier secrétaire du PCC, Raúl fut particulièrement ovationné lors de l’ouverture et encore davantage lors de l’hommage général, rendu en clôture, à son frère Fidel. Non que l’ensemble des participants ait comme référence ou projet une décalque du système politique cubain, mais en témoignage d’admiration pour la résistance de la « génération historique » et d’un peuple qui n’ont jamais plié malgré les vicissitudes, plus de soixante années d’attaques permanentes et d’embargo étatsunien. Un exemple pour ceux qui aujourd’hui se battent contre les mêmes ennemis et le même type d’agression.

Comme il se doit dans ce type d’événement, qui fonctionnent aussi à l’« affectif », les « leaders » ont été attentivement écoutés. Pour ne pas dire avec ferveur. Victime d’un coup d’Etat en 2009, six mois après avoir rejoint l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) [9], le Hondurien Manuel Zelaya, sous les acclamations, a persisté et signé : « Si je devais aujourd’hui à nouveau demander mon entrée dans l’ALBA, une organisation à vocation anti-impérialiste et anticapitaliste, démocratique et solidaire, je le ferais avec encore plus d’orgueil, plus de dignité, de conviction et de responsabilité. »

Lors de leurs diverses interventions, en dénonçant l’obscène condamnation et incarcération de Lula, l’ex-présidente Dilma Rousseff, elle aussi défenestrée illégalement, et la présidente du Parti des travailleurs Gleisi Hoffmann ont et commenté la peur de la droite brésilienne de le voir remporter l’élection présidentielle d’octobre prochain si elle le laisse se représenter.

Lula lui-même, dans sa lettre, a synthétisé ce qui se révèlera pendant quatre jours être la philosophie générale du FSP : « Je l’ai toujours dit : s’ils veulent nous affronter, qu’ils le fassent politiquement, qu’ils soient candidats et qu’ils nous battent démocratiquement. Nous n’en avons pas peur et nous saurons les affronter et discuter avec le peuple de l’avenir qu’il veut (…) Ils veulent m’empêcher de participer aux élections de cette année mais jamais ils ne me feront taire ni ne m’empêcheront de lutter pour les droits du peuple brésilien, latino-américain et caribéen. » Avant de terminer « à la latina » par « une grande accolade de Lula ».

Du géant brésilien au confetti de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, au-delà des apparences, il n’y a eu qu’un pas. Lorsque vint son tour de s’exprimer, le premier ministre Ralph Gonsalves appela à appuyer le peuple brésilien, mais aussi à défendre Caracas et Managua : « Un jour c’est le Venezuela, un autre le Brésil, maintenant le Nicaragua, ce qui nous rappelle en permanence le coup d’Etat contre Zelaya (…).  »

On grincera sans doute, ici où là, que le discours du « despote » Maduro, dénonçant lors de la session de clôture « tous les types de guerre non conventionnelle » qu’affronte son pays, était cousu de fil blanc : « Tant qu’existera l’impérialisme, il y aura lutte. Tant qu’il y aura l’impérialisme des Etats-Unis, bien qu’il soit en pleine décadence, il y aura des intrigues contre les gouvernements progressistes ». Ou que celui de son ami Evo Morales était convenu  : « L’ennemi de ce temps est le président des Etats-Unis Donald Trump. C’est l’ennemi de l’Humanité et de la planète terre. » Mais constatons au passage que, dans la fameuse lettre de Lula, celui-ci écrit : « Nous condamnons les sanctions appliquées au Venezuela et les menaces d’intervention armée du président des Etats-Unis que, malheureusement, la droite, sur notre continent, ne condamne pas. Au contraire, dans la pratique, elle cherche à exclure le Venezuela des forums auxquels il a le droit de participer comme l’OEA ou le Mercosur [marché commun du sud].  » Quant à « Dilma », réputée encore plus modérée que son mentor, elle n’a pu s’empêcher de manifester son admiration : « Le Venezuela a démontré une immense capacité de résistance face à une force absolument disproportionnée mise en place par les Etats-Unis, et maintenant, avec le gouvernement de Trump, les menaces d’une intervention militaire. » Moyennant quoi la colombienne Piedad Córdoba, une autre femme qui, loin du monde des « idéologues », sait ce que lutter veut dire, a appelé à la résistance : « Tout est le produit d’un blocus inhumain [10] qui, non seulement affecte les présidents, mais le peuple vénézuélien ».

De cette revue de détail de la situation continentale, un authentique naufrage, lui, a émergé : la Colombie « post-conflit » se noie dans le sang. Parlant de sa propre nation, Córdoba a fait un constat hélas connu de tous : « Rien [de ce qui avait été signé avec la guérilla des FARC] n’a encore été respecté par l’Etat et, évidemment, cela menace gravement l’Accord de paix. La situation est extrêmement difficile du fait de l’assassinat de dirigeants et dirigeantes du mouvement social, 324 en tout, un fait extrêmement douloureux. » Tournant les Accords, les enfreignant, y contrevenant, la justice colombiennea été jusqu’à interdire de quitter le pays aux ex-commandants de l’opposition armée, Rodrigo Londoño et Rodrigo Granda, invités au FSP pour y parler de leurs perspectives de réintégration politique dans le cadre du nouveau parti Forces alternatives révolutionnaires du commun (également FARC), créé après le désarmement.

Dans le même registre « mesquineries, provocations et trahison », il a évidemment beaucoup été question à La Havane du président équatorien Lenin Moreno. Elu sous la bannière d’Alianza País (AP), parti de son prédécesseur Rafael Correa, dont il a été pendant six années vice-président, il a entrepris de détruire l’héritage de ce dernier et, dans le cadre d’une « chasse aux sorcières » digne de Torquemada, qui affecte tous les proches et partisans de l’ancien chef de l’Etat, va jusqu’à tenter de le faire condamner et emprisonner [11]. Tandis que Correa, dans un vidéo-message enregistré en Belgique détaillait la croisade menée contre lui, son ancien ministre de l’Economie, puis des Affaires étrangères, puis de la Défense, Ricardo Patiño, présent à La Havane, a appelé le FSP à se solidariser avec les dirigeants persécutés par la justice – Lula, Cristina Fernández de Kirchner, Correa et un autre de ses vice-présidents, Jorge Glas, déjà condamné et incarcéré au terme d’un procès sujet à caution.

Cassé en deux par Moreno et les opportunistes qui l’ont suivi, Alianza País était également représenté par son ex-secrétaire générale, présidente de l’Assemblée nationale de 2013 à 2017, la députée Gabriela Rivadeneira. Au-delà du cas Correa, celle-ci a mis en évidence le dramatique retour en arrière promu par Moreno : « Nous avons maintenant comme ministre de l’Economie le représentant des Chambres de commerce, nous avons reçu le vice-président des Etats-Unis et signé des accords de coopération militaire, nous revenons à nouveau aux traités bilatéraux d’investissement (…) En outre, depuis la rupture, nous avons perdu l’organisation politique qu’a fondé Rafael Correa, Alianza País. Depuis décembre [2017], nous avons commencé à travailler à la création d’une nouvelle organisation, mais nous nous heurtons à un blocage absolu : on ne nous permet pas de la légaliser, bien qu’elle soit la principale force du pays. »

Aux antipodes des thèses de la « gauche régressive », les manifestations de soutien à Correa se sont multipliées. Toujours sans existence légale dans son propre pays, le nouveau parti, Révolution citoyenne, a été accepté comme membre du FSP. Lequel, inquiet des rumeurs qui circulent avec de plus en plus d’insistance, a publié le 17 juillet un communiqué exhortant Quito à garantir les droits de Julian Assange, réfugié depuis six années dans l’ambassade équatorienne à Londres. Dans sa dérive, le président Moreno a clairement laissé entendre que ce locataire encombrant lui pose problème et qu’il aimerait s’en débarrasser. Au risque que l’homme qui a révélé leurs vilains petits secrets à travers Wikileaks soit ensuite extradé aux Etats-Unis.

Sans contact aucun avec les classes populaires, ce rassemblement de dirigeants et de partis prêterait légitimement le flanc à la critique. Raison pour laquelle a été portée une attention toute particulière à l’articulation des différents niveaux d’action politique. « Pour des raisons logiques et leurs formes différentes, tant les partis que les mouvements sociaux ont des façons distinctes de s’organiser et de fonctionner, constata d’emblée, sans fioritures, Mónica Valente, la secrétaire exécutive du FSP. Toutefois, nous qui sommes représentés ici partageons les mêmes objectifs et horizons, raison pour laquelle nous souhaitons stimuler un lien profond, dans nos pays, entre les partis et les mouvements sociaux, syndicaux et populaires. Nous connaissons la complexité de ces relations, mais également le potentiel dont nous disposons. »

On connaît les réussites de la vague post-néolibérale : selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepalc), près de 94 millions de personnes sont sorties de la pauvreté au cours de la dernière décennie. On en connaît aussi les difficultés, les insuffisances, les échecs, les contradictions. « Les partis ne parviennent pas toujours à lire toutes les sensibilités des groupes et communautés locales, a estimé le syndicaliste costaricain Jorge Coronado. Il faut promouvoir le dialogue, non que les mouvements sociaux aient la lecture intégrale correcte, mais afin d’analyser comment nous devons faire pour agir de façon complémentaire. Et nous devons avoir une discussion fondamentale, celle de la démocratie, vu que l’institutionnalité bourgeoise a avalé un courant important de la gauche, qui a adopté sa logique [12]. »

A rebrousse-poil des sentiers battus, ce FSP n’a, on le voit, en rien ressemblé à une assemblée de « béni-oui-oui ». Bureaucratisation des processus, verticalité excessive, erreurs économiques, fiscalité insuffisamment réformée, perte de l’éthique, corruption, extractivisme, modèle économique… Aucun thème n’a été éludé par cette gauche qui connaît elle aussi l’impérieuse nécessité de la critique. Mais ne se retourne pas contre les siens pour autant. Et qui a annoncé, entre bien d’autres proclamations, l’entame de conversations entre dix plateformes régionales de syndicats, mouvements de femmes, jeunes, militants LGTB, avec les partis, pour une meilleure coordination. Nul ne parie qu’il y aura forcément des miracles, mais, comme disait on ne sait trop qui [13], « là où il y a une volonté, il y a un chemin ».

De quatre jours d’embrassades, de poignées de mains et de claques dans le dos – l’Amérique latine n’est jamais triste, même lorsqu’elle affronte des difficultés – , mais surtout de discours, de conférences, de rencontres, d’échanges et de débats, est sorti un mot d’ordre : « Unité ! » Au-delà de leurs sensibilités différentes, inspirés par « l’offensive multiforme, réactionnaire et conservatrice de la restauration néolibérale », tous ces délégués de la gauche latino-américaine se sont retrouvés sur l’essentiel, exprimé à travers les Conclusions finales (et une quarantaine de « résolutions »). En voici, résumés, quelques éléments :

« Nous dénonçons l’ingérence de l’OEA, qui continue à être considérée par le gouvernement des Etats-Unis comme son ministère des Colonies. Les agissements de son secrétaire général [Luis Amlagro], marqués par une méprisable soumission aux intérêts de la Maison-Blanche, le prouvent tous les jours. L’OEA et le Groupe de Lima [14] constituent les chevaux de Troie contre l’unité latino-américaine et caraïbe. »

« Nous condamnons la guerre non conventionnelle et de large spectre imposée par l’impérialisme “yanki” et ses alliés européens, latino-américains et caraïbes contre la Révolution bolivarienne. (…) Comme il y a un an à Managua, le FSP reste en état d’alerte et en session permanente de solidarité internationaliste contre l’intervention au Venezuela. »

« Nous réaffirmons notre absolue volonté de parier pour la paix, en concordance avec la Celac [Communauté des Etats latino-américains et Caraïbes] qui, en janvier 2014 a déclaré l’Amérique latine zone de paix. Pour cette raison, nous appuyons la demande des forces politiques et sociales de Colombie pour que le gouvernement de ce pays mette en œuvre les Accords de La Havane, maintienne ouvert le dialogue avec l’ELN [Armée de libération nationale] et fasse des pas authentiques pour en finir avec l’assassinat d’ex-combattants, de dirigeants sociaux, politiques, écologistes et défenseurs des droits humains. »

« Nous rejetons de manière énergique la politique interventionniste des Etats-Unis dans les affaires internes du Nicaragua sandiniste, pays dans lequel est mise en œuvre la méthode appliquée par l’impérialisme nord-américain aux pays qui ne répondent pas à ses intérêts hégémoniques, causant la violence, la destruction et la mort à travers la manipulation et l’action déstabilisatrice des groupes terroristes de la droite “golpista”.  »

« Nous exigeons que soit rendu au peuple de Cuba le territoire occupé illégalement par la base navale étatsunienne à Guantánamo. »

« Nous exigeons l’élimination de toutes les bases militaires étatsuniennes existant dans la région (77 au total qui, avec la IVe Flotte, couvrent tout l’espace régional), et de toutes les bases militaires de n’importe quel pays, où qu’il se trouve [15]. »

« Nous exprimons notre solidarité au “compañero” Rafael Correa Delgado, dirigeant populaire et progressiste de notre région. En raison de la rupture de l’Etat de droit et de la procédure régulière, le “compañero” Rafael est lui aussi victime d’une persécution politique et de l’utilisation de la justice comme instrument de vengeance et d’intimidation. »

« Nous exigeons la libération immédiate de Lula après une condamnation et une incarcération sans preuves, et soutenons son droit à être candidat présidentiel lors des élections d’octobre au Brésil, respectant ainsi la volonté de la majorité du peuple brésilien. Lula est vivant ! Lula Innocent ! Lula président ! »

Cuba, Brésil, Equateur, Venezuela, Nicaragua… Tous les « sujets qui fâchent ». Il ne s’agit pas là des déclarations d’un groupuscule, d’une secte, d’un clan, d’une chapelle, d’une tendance, d’une sous-tendance, d’une faction. Rappelons-le : elles émanent de 625 délégués appartenant à 168 organisations, partis politiques et mouvements sociaux… La gauche latina.

 

Notes

[1] Lire : http://www.medelu.org/Washington-FMI-patronat et http://www.medelu.org/Le-Nicaragua-sous-dictature-du

[2] Daniel Ortega, dirigeant du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), réélu à la présidence le 6 novembre 2016, avec 72,5% des suffrages (abstention : 31,8 %) ; Rosario Murillo (son épouse), vice-présidente.

[3] http://www.cloc-viacampesina.net/noticias/nicaragua-comunicado-de-la-asociacion-de-trabajadores-del-campo-0

[4] http://www.rebelion.org/noticia.php?id=244304&titular=%22como-intelectuales-queremos-manifestar-nuestro-profundo-rechazo-frente-a-la-violencia-pol%EDtica-estatal

[/a] Ambassadeur de la Bolivie aux Nations unies depuis 2009, Pablo Solón a démissionné en 2011 pour marquer son désaccord avec la répression de manifestations radicales de groupes indigènes du parc Tipnis, mobilisés contre la construction d’une route traversant leur territoire.

[5] http://llamadointernacionalvenezuela.blogspot.com/2017/05/appelinternational-urgent-pour-stopper.html

[6] https://www.aporrea.org/ideologia/a247063.html

[7] Pour comprendre la crise brésilienne : http://www.medelu.org/Crise-democratique-et-condamnation

[8] Cuba avait déjà accueilli le FSP en 1993 et 2001.

[9] Née à l’initiative de Hugo Chávez et Fidel Castro, cette initiative d’intégration régionale innovante regroupe aujourd’hui neuf pays : la Bolivie, l’Equateur, le Venezuela, le Nicaragua, Cuba, Antigua-et-Barbuda, La Dominique, Sainte-Lucie, -Saint-Vincent-et-les-Grenadines. Les « golpistas » honduriens s’en sont retirés une fois leur coup d’Etat réussi.

[10] Référence aux sanctions américaines et à la « guerre économique » dont est victime le Venezuela.

[11] Vivant actuellement en Belgique, d’où est originaire son épouse, Correa est sous le coup d’un ordre de « prison préventive » qui a été notifié à Interpol – pour l’heure sans résultat. Mais il ne peut plus rentrer en Equateur pour y exercer une quelconque activité politique.

[12] https://www.alainet.org/es/articulo/194151

[13] La phrase est attribuée à Lénine, Winston Churchill, Jaurès et même Lao Tseu.

[14] Alliance de quatorze pays néolibéraux latino-américains, dont le Brésil, l’Argentine, la Colombie, le Pérou et le Canada, agissant en supplétifs des Etats-Unis contre le Venezuela. La récente victoire d’Andrés Manuel López Obrador au Mexique devrait priver la coalition d’un poids lourd de la région.

[15] Référence à l’occupation des îles Malouines argentines par les Britanniques.

 

URL de cet article : http://www.medelu.org/La-voix-dissonante-du-Forum-de-Sao

Le président Evo Morales dénonce la menace d’une intervention états-unienne au Venezuela

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Le président de la Bolivie, Evo Morales, a demandé le mardi 13 février 2018 que se réunisse en urgence un sommet de l’Union des Nations Sud-américaines (UNASUR) face à la menace états-unienne d’intervenir militairement au Venezuela depuis la Colombie.

Depuis La Paz, le dirigeant bolivien a réaffirmé sa solidarité avec le peuple frère du Venezuela et demandé à l’UNASUR de faire respecter sa souveraineté.

La menace d’une intervention militaire au Venezuela a été brandie par le secrétaire d’Etat états-unien, Rex Tillerson, lors de sa tournée au Mexique, en Colombie, au Pérou, en Argentine et en Jamaïque, pour préparer le renversement du gouvernement de Nicolás Maduro.

« Tillerson vient visiter plusieurs pays, j’imagine, pour convaincre ou influencer ses présidents de droite en vue de participer à une intervention militaire ou pour noyer le Venezuela », a déclaré Morales lors de son émission de radio « Caminando con el pueblo ».

Le président Morales a également dénoncé les déclarations du sénateur républicain Marco Rubio, qui a déclaré peu après Tillerson, que « c’est le meilleur moment pour un coup d’État au Venezuela, pour des raisons humanitaires ».

Le dirigeant bolivien a rappelé que dans les années 70 et 80, le Plan Condor a été créé pour exercer clandestinement le terrorisme d’Etat contre les dirigeants syndicaux, anticapitalistes et militants de gauche qui s’opposaient aux dictatures du Chili et de l’Argentine. Brésil, Paraguay, Bolivie et Uruguay.

Le Plan Condor a été coordonné avec les États-Unis et la CIA, avec un solde d’au moins 50 000 morts, 400 000 emprisonnés et 30 000 disparus.

Source : https://www.telesurtv.net/news/bolivia-cumbre-unasur-emergencia-intervencion-eeuu-venezuela-20180213-0044.html

Traduction: T.D.

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Les États-Unis à Evo Morales : « Fasse le Ciel que la Bolivie ne parvienne jamais au point où se trouve le Venezuela »

Par Hugo Moldiz Mercado *

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Le président Evo Morales auprès du Chargé d’Affaires de l’ambassade des Etats-Unis, Peter Brennan.

Le Chargé d’Affaires de l’ambassade des Etats-Unis, Peter Brennan, -un expert en questions de subversion idéologique-, s’est chargé de « faire savoir » au président Evo Morales que « Fasse le Ciel que la Bolivie ne parvienne jamais au point où se trouve le Venezuela. » La réponse du leader indigène ne s’est pas faite attendre : « Ni la Bolivie ni le Venezuela ne sont l’arrière-cour de personne ».

Il a fallu un peu plus de trois années pour que le chargé d’Affaires des Etats-Unis, Peter Brennan, confirme enfin, ce 10 Août dernier, le caractère de la mission politique, opaque et déstabilisatrice, qui lui a été confiée pour la Bolivie, depuis le Département d’État, les agences et les services secrets étasuniens.

En des circonstances apparemment en rien extraordinaires, l’homme qui, depuis Juin 2014, est à la tête de l’Ambassade des Etats-Unis, a profité d’un acte public pour s’entretenir avec la presse et lancer, tout naturellement, un message d’ingérence à objectifs multiples. « Fasse le Ciel que la Bolivie ne parvienne jamais au point où se trouve le Venezuela » telles furent les mots du diplomate étasunien.

Que les questions de la presse aient été programmées ou non, Brennan, expert en subversion idéologique, dans sa rencontre avec les journalistes, a tourné autour de trois aspects ponctuels : la crise au Venezuela, le soutien que les leaders de gauche apportent au gouvernement et ce qui pourrait bien arriver à la Bolivie si elle s’engageait sur le même chemin.

Les déclarations du responsable de l’ambassade des Etats-Unis en Bolivie pourraient être interprétées comme une provocation et un ballon d’essai faisant partie de la stratégie que Washington déploie pour user le processus de changement et ainsi éviter que le président Evo Morales ne se présente aux élections générales de décembre 2019 . En tous cas, il ne s’agit pas là de paroles improvisées et encore moins lancées au hasard sans en espérer des effets politiques à l’intérieur comme à l’extérieur de la Bolivie.

Quels sont les objectifs poursuivis par Brennan ?

En premier lieu, avoir une plus forte incidence sur les voix politiques, médiatiques et des secteurs de la société civile –toutes dans l’opposition- qui critiquent les diverses manifestations de soutien et de solidarité du président Evo Morales à l’égard de la révolution bolivarienne, du gouvernement de Nicolás Maduro et de l’Assemblée constituante.

Les paroles de Brennan sont cohérentes. La stratégie impériale vise à isoler le Venezuela de la majeure partie de la communauté internationale, objectif qu’elle n’a pas atteint des mois durant, malgré toute la complicité de l’infatigable secrétaire général de la OEA, Luis Almagro, lequel ne put réunir un total des deux tiers des voix des états membres de l’organisme régional pour activer la Charte Démocratique Interaméricaine. A Cancún, Mexique, un total de 20 fut atteint et lors de la rencontre de Lima, convoquée par le président péruvien, Pablo Kuczynski –semblable à Sánchez de Lozada dans sa physionomie, sa façon de parler et de penser- une déclaration fut approuvée par 17 pays.

Une stratégie d’ingérence de grande ampleur a été lancée contre le Venezuela, incluant des éléments et des mesures politiques, économiques, militaires et médiatiques dans l’objectif de détruire la révolution Bolivarienne à partir d’une implosion interne et, si cela était nécessaire, avec une intervention militaire « pour des raisons humanitaires » comme a prévenu Trump vendredi dernier.

En deuxième lieu, se servir de la très mauvaise image que l’appareil médiatique est parvenu à installer dans l’imaginaire collectif de secteurs sociaux perméables à la stratégie étasunienne, pour dissuader le gouvernement d’Evo Morales de continuer à soutenir Maduro. On joue avec les sentiments des gens -la peur, l’indignation et la haine, propres à la dénommée guerre de quatrième génération-, pour renforcer les certitudes chez les personnes alignées politiquement et culturellement contre les processus de changement, pour soulever des doutes dans quelques secteurs qui, à la base et à des niveaux de direction, font partie de ces expériences révolutionnaires élevées à la catégorie d’Etat. C’est-à-dire qu’il s’agit de semer le doute chez certains proches de Morales.

Voilà pourquoi le « fasse le Ciel que la Bolivie ne parvienne jamais au point où se trouve le Venezuela » ne peut être pris comme une réflexion politique imprécise. Pas quand ces mots sortent de la bouche de Brennan. En réalité ils viennent étayer le discours des politiques, analystes et commentateurs qui cherchent à semer chez les gens la peur d’un hypothétique « futur sombre » pour l’économie bolivienne, laquelle, à la surprise de l’opposition qui ne veut l’admettre, est l’économie qui se comporte le mieux dans la zone sud-américaine et qui jouit d’une structure productive diversifiée qui diminuerait les effets de toute guerre économique.

En troisième lieu, c’est un avertissement à Evo Morales et aux mouvements sociaux s’ils persistent dans la ligne du dernier congrès du MAS, en décembre 2016, lorsque furent approuvées quatre voies pour garantir la continuité du processus de changement sous la direction du leader indigène paysan pour 2025. Ce qui veut dire, Morales candidat en décembre 2019.

L’avertissement au gouvernement du président Morales s’est fait en douceur mais non sans profondeur pour autant. Il faut lire textuellement ce qui a été dit en réponse à l’interrogation sur le chemin emprunté par la Bolivie, peut-être le même que le Venezuela, alors que n’étaient pas connus les résultats du 21 Février 2016, lorsque le NON s’imposa pour un point au référendum sur l’engagement vers une réforme constitutionnelle qui rendrait possible la participation du binôme Evo-Alvaro aux élections générales de 2019. “Je ne vais pas avoir un avis ni spéculer sur la situation de la Bolivie, sur la situation politique interne qu’il appartient aux boliviens de résoudre ; mais fasse le Ciel que la Bolivie ne parvienne jamais au point où se trouve le Venezuela actuellement car sa situation est déplorable et lamentable”.

Dérapage verbal ou une ligne d’action ?

Pour répondre à cette question il vaut mieux se rapporter à la logique avec laquelle les Etats-Unis agissent contre le processus de changement depuis Janvier 2006, lorsqu’ Evo Morales l’emporta, par une victoire indiscutable en Décembre 2005, obtenant 54% des votes.

La stratégie étasunienne pour renverser Morales s’est mise en mouvement depuis le début. Les Etats Unis ont envoyé dans le pays, en 2006, un ambassadeur expert en organisation de batailles, en confrontation ouverte : Philip Golberg, qui avait acquis sa réputation pour son rôle dans la division de l’ex-république socialiste de Yougoslavie. De fait, le diplomate a parié sur le départ brutal du leader indigène en 2008, lorsque l’opposition non démocratique fit le choix d’actions de fait comme la prise d’institutions publiques, le siège de l’Assemblée Constituante, le harcèlement physique des autorités et dirigeants du processus de changement et l’assassinat de Morales. La révolution s’est installée, la DEA fut expulsée en Juin 2008 pour espionnage politique et Golberg, en septembre, connut le même sort pour être intervenu dans des affaires internes (réunions systématiques avec l’opposition non démocratique à Santa Cruz).

Après Golberg, la conduite de l’ambassade des Etats-Unis fut assumée, en sa condition d’attaché commercial, par Larry Memmott, qui, tout en privilégiant la ligne politique, dut souvent marcher sur les traces laissées par l’Agence Centrale d’Intelligence (CIA), dans des opérations réalisées contre le gouvernement de Morales. Cela ne réussit pas non plus au diplomate et, à côté de son second collaborateur, Mitchel Ferguson, il n’eut pas plus de dix jours pour quitter le pays. Ce ne fut pas Evo qui l’expulsa mais le Département d’Etat qui le rappela de façon impromptue.

Entre Memmott et Peter Brennan il y eut quelques mois de transition à la charge d’un autre Chargé d’Affaires, Aruna Amirthanayagam, dont l’unique et fondamentale tâche consista à «faire le ménage» dans la maison laissée par le premier, afin de garantir l’action prédominante des agences en matière de subversion et de renseignement, à la charge du second. Deux mois à peine suffirent pour accomplir cette tâche.

Trois exemples suffisent, en guise d’échantillon.

Sous la gestion Brennan à la tête de l’ambassade des Etats Unis, on compte trois opérations à la fois ouvertes et masquées contre le processus de changement du président Morales.

La première, la participation de Brennan à l’affaire Zapata. La rencontre entre le Chargé d’Affaires et Carlos Valverde (celui qui a lancé l’accusation) a lieu à l’hôtel Los Tajibos, actuellement propriété du chef d’entreprise Samuel Doria Medina, peu de temps avant que cette « bombe » fabriquée et médiatique ne soit lancée en pleine campagne pour la modification de la Constitution Politique de l’Etat. Mais a lieu également l’arrivée de techniciens en informatique pour appuyer la même opération.

La deuxième, la déclaration de Brennan lors de la célébration du jour de l’indépendance de son pays, en Juillet dernier ; au cours de la cérémonie à laquelle, curieusement, aucun membre de l’opposition n’était présent, il tint les propos suivants : “la liberté; la liberté de la presse et la liberté d’expression; un pouvoir judiciaire indépendant, non partisan et choisi selon un processus juste et transparent; être à l’abri de poursuites acharnées; la protection des minorités; de même le caractère inacceptable de l’emprisonnement, de la répression ou du harcèlement des opposants politiques ainsi que de ceux qui ne respectent pas la ligne d’un parti (…) tels sont les idéaux, les principes, les intérêts communs et les valeurs universelles auxquels, nous, aux Etats-Unis, nous croyons fermement et que, j’en suis sûr, nous partageons aussi avec la grande majorité des boliviens ».

La troisième, une action permanente et caractéristique de subversion masquée dans quelque chose qui, à première vue, ne dévoile rien : la dénommée « diplomatie de peuple à peuples » comme il déclara dans son discours. Pareille méthode a touché des communautés de la province de Omasuyos, en particulier Achacachi, de Los Yungas de La Paz, où, « curieusement » des voix se sont élevées contre les politiques publiques du gouvernement.

Mais l’ingérence de Brennan s’est manifestée, et sans voile, dans la fermeté de la position d’Evo Morales qui déclara dans son compte tweeter : « Les Etats-Unis nous menacent et oublient que nous avons expulsé leur ambassadeur pour de pareilles ingérences. Ni la Bolivie ni le Venezuela ne sont l’arrière-cour de personne ».

Brennan -substitut idéal de Memmott en raison de son profil- arrive à La Paz dans l’étape qui précède la ligne droite finale de la campagne électorale de Décembre 2014, alors que Washington espère que l’opposition formera un front uni pour lutter contre les aspirations à la réélection de Morales, lequel passera à l’histoire pour avoir conduit la révolution la plus profonde de la Bolivie et pour avoir recueilli un nombre de votes sans précédents pour la démocratie dans le pays ( 54% aux élections de 2005, e 64% aux élections de 2009 et 62% aux dernières élections).

Brennan, en raison de son expérience, convenait parfaitement aux stratèges des Etats-Unis, car il disposait de la connaissance et de la pratique suffisantes pour appliquer la stratégie du « coup d’état en douceur », la nouvelle modalité de déstabilisation menée par Washington. Le Venezuela en est la meilleure preuve.

Celui qui a été désigné comme Chargé d’Affaires depuis Juillet 2014 a joué un rôle implacable dans l’ingérence des Etats-Unis au Costa-Rica et au Nicaragua, en tant que chef en second, comme en attestent les liaisons révélées par Wikileaks et d’autres informations en provenance des deux pays. En 2007 Brennan a fait pression sur le gouvernement costaricain d’Oscar Arias pour que des policiers de ce pays (devant le manque de Forces Armées) soient « discrètement » entrainés à l’académie du Commando Sud.

Sous le gouvernement d’Enrique Bolaños au Nicaragua, Brennan a également joué un rôle d’ingérence ouverte. En Mars 2003, le diplomate étasunien informa le Chef d’Etat-Major de l’Armée du Nicaragua, le Général Julio César Avilés, que l’aide militaire annuelle versée à ce pays –estimée à 2.3 millions de dollars- serait suspendue tant que ne seraient pas détruits tous les missiles et la capacité de défense militaire que le gouvernement sandiniste avait construite au cours de près d’une décennie de révolution.

L’expérience de Brennan, tout comme Brown, dans le domaine que l’USAID et la NED nomment “initiatives démocratiques”, s’est aussi exercée dans de multiples actions subversives contre Cuba: le 13 Janvier, aux côtés de trois hauts fonctionnaires du Département d’Etat, le diplomate qui est en Bolivie profita d’un déplacement à La Havane consacré aux thèmes migratoires, pour rencontrer clandestinement un groupe de dissidents cubains dont les actions de subversion sont organisées et financées par le gouvernement des Etats-Unis, comme l’a fréquemment prouvé le gouvernement socialiste.

Le diplomate étasunien, qui était l’un des personnages chargés de garantir la stabilité politique pour les militaires de son pays au Pakistan, et de promouvoir le déplacement de jeunes de ce pays aux Etats-Unis pour y aborder des thèmes autour de « initiatives démocratiques », fut assez actif depuis sa condition de « Chef du Bureau des Affaires Cubaines » à Washington puisqu’il impulsa une série d’actions pour obtenir la libération d’Alan Gross, un agent engagé par USAID pour installer un réseau clandestin de télécommunications à Cuba.

Avec Brennan chargé du “bureau Cuba” les actions étasuniennes contre le gouvernement socialiste s’intensifièrent. Il ne serait nullement surprenant que le programme « Zunzuneo » récemment découvert, -un programme de « Twitter cubain » pour interconnecter la dissidence-, n’ait ses origines dans la gestion de celui qui sera chargé des Affaires des Etats-Unis en Bolivie à partir de Juillet.

Hugo Moldiz Mercado est un avocat bolivien, enseignant universitaire, chercheur, Master en Relations Internationales. Il a conseillé plusieurs commissions de l’Assemblée Constituante de Bolivie.

Source : http://www.cubadebate.cu/opinion/2017/08/15/eeuu-viene-por-evo-morales-brennan-lanza-una-medida-activa-contra-bolivia/#.WZ2WFY-cHIW

Traduction : Michele Elichirigoity

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Le président Evo Morales : la CPI doit juger les financeurs et organisateurs de la violence au Venezuela

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Qui découvre ce qui se passe au Venezuela uniquement via les médias occidentaux confondra droite insurgée avec révolte populaire, croira que le gouvernement a la mainmise sur les médias alors que c’est la droite qui domine dans la presse écrite, radio et télévisée. Les journalistes parlent de « chaos » et de « pénuries comme faillite du socialisme bolivarien » pour ne pas analyser la guerre économique menée par un secteur privé qui possède 80 % de l’économie. Ils parlent, avec un solide mépris de la démocratie, de « régime » : ce gouvernement élu a mené plus d’élections que dans n’importe quel autre pays d’Amérique Latine et Jimmy Carter considère que ce pays « possède le meilleur système électoral du monde ».

En ce qui concerne la violence, il faut répéter, vu la force massive de la désinformation, que les médias inversent la chronologie des faits : https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/07/29/antidote/ , faisant passer la réponse des forces de l’ordre à une insurrection d’extrême droite négrophobe, qui a lynché et brûlé vifs près de vingt personnes, pour une « répression de manifestants pacifiques ». Les violences de la droite sont la cause de la majorité des morts. Les membres des forces de l’ordre qui ont désobéi et fait un usage excessif de la force ont rapidement été arrêtés et jugés, fait plutôt rare dans le monde.

La journaliste Abby Martin (Empire Files) a réalisé ces reportages sur la vraie nature de cette opposition de droite qu’on nous a présenté comme « démocratique ». (On peut activer les sous-titres français en bas à droite de la vidéo)

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Venezuela : du coup d’État planétaire à un monde sans murs médiatiques

Cette photo de Paris-Match résume ce que la plupart des citoyens savent du Venezuela. Une croyance entretenue jour après jour par la nouvelle église que sont les transnationales de l’information. Le vieux rêve industriel est devenu réalité : que la population du monde pense la même chose au moment voulu. Or…

  • Ces 80 jours ne sont pas de simples manifestations contre le gouvernement Maduro. Ce sont 80 jours de manifestations d’une droite dont le secteur pacifique en perte de vitesse se fait déborder quotidiennement par une insurrection entraînée, financée et armée par qui rêve de reprendre le contrôle politique d’un continent – et pas seulement des réserves pétrolières du pays. Localement, l’objectif est de stopper la campagne pour élire une Assemblée Constituante et de réunir les conditions d’un coup d’État.
  • Fait significatif : cette insurrection se déploie a partir des quartiers riches où a été prise la photo, des municipalité de droite et de la frontière avec la Colombie en étroite alliance avec le paramimitarisme d’Alvaro Uribe.
  • La majorité de la population vénézuélienne, ces 95 % de citoyen(ne)s qui habitent les quartiers populaires, n’y participe pas, et rejette la violence.
  • La majorité des victimes ne sont pas des victimes du gouvernement comme le disent les grands médias mais les victimes de ces « manifestants pacifiques » que votre télévision ou votre radio ou votre journal, transforment en « population du Venezuela ».
  • Les membres de forces de l’ordre qui ont désobéi aux ordres de ne pas user d’armes a feu et sont responsables de blessures ou d’assassinats ont été aussitôt arrêtés et jugés.
  • Trois scrutins nationaux sont prévus d’ici 2018, sans assurance de victoire pour le chavisme qui a d’ailleurs perdu les législatives de décembre 2015. Dans ce pays qui a mis en place une démocratie participative (invisibilisée systématiquement depuis 18 ans), la majorité des médias écrits, radio, web et télévisés s’opposent au gouvernement bolivarien. Selon l’observateur d’élections Jimmy Carter, le Venezuela possède le meilleur système électoral du monde.
  • Conclusion : le fait que l’opinion occidentale dénonçait Pinochet en 1973 mais soutienne aujourd’hui ses fils au Venezuela confirme que nous sommes gouvernés par les grands médias. Ce pouvoir écrasant fait qu’il est très difficile pour la gauche éloignée de l’Amérique Latine de prendre parti. La voici contrainte de se taire pour protéger sa réputation et de justifier son « ni-ni » par les erreurs de gestion ou les cas de corruption des bolivariens (manifestes mais dont la solution dépend des vénézuéliens). Elle rejoint ainsi passivement l’étau international. Maurice Lemoine : « On a connu le même phénomène de « lâcheté collective » d’intellectuels de gauche auto-proclamés, à la fin des années 1980, lorsque les contre-révolutionnaires (« la contra »), l’administration Reagan et les difficultés accablaient le Nicaragua« . La solution passe par démocratiser en profondeur la propriété des médias tout en créant de nouveaux paradigmes éloignés de l’information-marchandise, à travers des médias non commerciaux, alimentés directement par les mouvements sociaux et reliant les pays du Sud en particulier. C’est ce que proposait le rapport de Sean Mac Bride « Un seul monde, des voix multiples » réalisé pour l’UNESCO en … 1980 : http://unesdoc.unesco.org/images/0004/000400/040066fb.pdf

Pour l’heure voici les images invisibles sur la « planète Paris-Match » : à commencer par l’assemblée qui réunit ce 21 juin 2017 en Bolivie 2500 délégué(e)s de mouvements sociaux venus de 45 pays pour réclamer « Un monde sans murs ». Accompagné de l’ex-ministre espagnol Rodriguez Zapatero – médiateur du dialogue national au Venezuela, d’Ernesto Samper, ex-président colombien et secrétaire général de l’UNASUR (lui aussi médiateur) ou de Rafael Correa, ex-président de l’Équateur, le président Evo Morales a lancé un fort message de soutien des forces démocratiques au gouvernement du Venezuela : « Ce qui se passe au Venezuela est un coup d’État. Sois fort, Nicolas, contre les putschistes, le peuple latino-américain est avec toi ».

Thierry Deronne, Venezuela, 21 juin 2017.

« Violence ? Quelle violence ? Dans le centre populaire de Caracas, les badauds déambulent, qui dégustant une glace, qui promenant les enfants. Plus à l’ouest encore, royaume des petites motos de ceux qui n’ont pas les moyens de se payer une auto – sociologiquement plutôt « chavistes » –, la capitale vénézuélienne palpite et, comme dans plus de 90 % des agglomérations et des territoires du pays, chacun y vaque tranquillement à ses occupations. » Voir de Maurice Lemoine, la fable des manifestants pacifiques, http://www.medelu.org/Au-Venezuela-la-fable-des

Marche bolivarienne du 19 juin dans les rues de Caracas pour rejeter une enième réunion de l’OEA – organisme basé à Washington et relais historique des visées états-uniennes en Amérique Latine. Cette réunion a finalement échoué à émettre une résolution contre le Venezuela, les pays des Caraïbes notamment ayant apporté leur soutien au gouvernement de Nicolas Maduro.

Congrès de la jeunesse à Caracas, le 20 juin 2017. Nicolas Maduro y a annoncé l’embauche de plusieurs dizaines de milliers de jeunes pour fortifier les missions sociales de lutte contre la pauvreté et de défense de l’environnement.

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Leçons bolivariennes pour l’Afrique, par Said Bouamama

2012_10_19_saidSaïd Bouamama, sociologue, auteur notamment de “Figures de la révolution africaine”, De Kenyatta à Sankara, La Découverte, 2014, développe une analyse des dominations prenant pour objets les questions liées aux quartiers populaires et ouvriers, à l’immigration et la place des personnes issues de l’immigration dans la société française, les jeunesses et la citoyenneté, les différentes formes et expressions des discriminations de sexe, de « race » et de classe, etc.. Parmi ses autres ouvrages : “Femmes des quartiers populaires, en résistance contre les discriminations”, des femmes de Blanc-Mesnil avec Zouina Meddour, Le Temps des Cerises, 2013, “Les discriminations racistes : une arme de division massive”, Préface de Christine Delphy, Paris, L’Harmattan, 2010 et « La manipulation de l’identité nationale – Du bouc émissaire à l’ennemi intérieur », (Cygne, 2011).

 

Le 14 décembre 2014, l’«Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique-Traité de commerce des Peuples » (ALBA) fêtait ses dix ans avec ses onze pays membres. Bâtie sur les « principes de solidarité, de simple coopération et de complémentarité », l’Alliance se donne pour buts « l’éradication totale de la pauvreté, de l’ exclusion sociale et de la dépendance externe».

cumbre_albaLa jeune Alliance a déjà à son actif de nombreuses réalisations qui attirent vers elle l’attention et la solidarité des peuples africains. Surtout, l’ALBA éveille l’espoir de tous les combattants anti-impérialistes par l’exemple de souveraineté qu’elle donne face aux puissances impérialistes et par ses prises de positions révolutionnaires au niveau international. L’œuvre déjà accomplie est riche d’enseignements pour les peuples africains sur lesquels s’abattent les rapacités de toutes les puissances impérialistes qui se déchirent pour piller les richesses pétro-gazières et les minerais stratégiques du continent.

La solidarité régionale pour desserrer l’étau du marché capitaliste mondial 

L’Afrique ne manque pas d’expériences révolutionnaires. A chaque fois, les gouvernements progressistes mis en place par les luttes populaires sont confrontés au système capitaliste mondial, à son échange inégal, aux stratagèmes mafieux qu’il met en place pour faire pression à la baisse sur les prix des matières premières et à la dette internationale étranglant progressivement les Etats. Le leader panafricaniste Kwame Nkrumah a, dès 1963, mis en évidence la nécessité d’une solidarité au moins régionale pour résister aux pressions néocoloniales (1). Dans son livre « L’Afrique doit s’unir », il développe les différentes raisons matérielles rendant nécessaire une dynamique de convergence au moins régionale, si ce n’est continentale : «Sur le plan économique, l’auteur considère qu’il est impossible pour chaque pays de sortir seul de la situation de dépendance ; Les capitaux nécessaires pour une croissance consistante ne sont pas disponibles à l’échelle de chaque Etat ; L’existence de plusieurs monnaies, dont certaines dépendent directement des puissances impérialistes, est une entrave aux échanges ; Des politiques économiques non coordonnées engendrent une concurrence entre les pays, ce qui ne peut que profiter aux centres impérialistes qui se réjouissent de l’émiettement du continent ; Les projets industriels ou sociaux de grande ampleur nécessaires à l’amélioration des conditions de vie de la population et à l’indépendance économique ne sont possibles qu’à l’échelle du continent.»

         L’ALBA est une mise en œuvre concrète de ce programme de déconnection progressive avec le marché capitaliste mondial. Les réalisations sont d’ores et déjà conséquentes en à peine une décennie : les programmes communs de santé et d’éducation  ont fait passé l’indice de développement humain de 0,658 en 2005 à 0, 721 en 2012 ; la nouvelle banque de coopération (Banco del Alba) finance 42 projets pour un montant de 345 millions de dollars (dans des domaines aussi divers que l’infrastructure ou les communications, l’alimentation ou l’environnement, etc.) ; pour mener à bien certains de ces projets, des entreprises communes ont été créées dites Grannationales (Grand-nationales) ; une monnaie virtuelle commune, le Sucre, a été créée pour servir d’unité de compte intra-Alba  et permet des échanges régionaux sans utiliser le dollar ;  etc.

La nouvelle dynamique régionale basée sur le principe de complémentarité (l’exact inverse du principe de concurrence du FMI et de la Banque Mondiale) met les acquis de chacun au service de tous : le savoir médical cubain  a permis à des millions de personnes de tous les pays de l’ALBA d’accéder aux soins, l’analphabétisme est entièrement éliminé du Venezuela, de la Bolivie,  de l’Equateur et du Nicaragua grâce à la diffusion d’une méthode cubaine d’alphabétisation populaire de masse ;  le pétrole vénézuélien est mis au service de l’ensemble des pays membres par le plan Pétrocaribe, la chaîne Télésur assure une information libérée des manipulations des puissances impérialistes,  etc.

       Au moment où l’Union Européenne impose aux pays africains des « Accords de Partenariats Economiques » (APE), c’est-à-dire l’ouverture complète des frontières à la concurrence des multinationales (c’est-à-dire encore la plongée dans la misère de millions de paysans et d’artisans), l’exemple bolivarien d’une intégration de complémentarité sans concurrence montre une autre voie pour l’Afrique.   

S’appuyer sur les puissances émergentes pour diminuer la dépendance des impérialismes

Le colonialisme dans sa forme la plus pure est concrétisé  par le pacte colonial, c’est-à-dire un régime d’échanges imposé par le colonisateur, selon lequel la colonie ne peut importer que des produits provenant de la métropole. Au moment des indépendances, les puissances coloniales ont imposé (par le chantage, par les assassinats des leaders africains de la libération nationale, par des coups d’état, etc.) des « accords de coopération » qui reproduisent le « pacte colonial », réduisant ainsi les indépendances à des indépendances formelles.

Initier un développement indépendant suppose de desserrer l’étau que constitue ce pacte colonial. L’existence de puissances émergentes est à cet égard un atout majeur de notre époque.  Les pays d’Afrique ont un intérêt objectif à développer leurs échanges avec la Chine, l’Inde, le Brésil, etc., pour restreindre les possibilités de rétorsion des pays impérialistes et ainsi sauvegarder leur souveraineté nationale. Sur cet aspect également l’ALBA est un exemple. Le développement des échanges des différents pays de l’ALBA avec les économies émergentes donne une base matérielle à sa politique d’indépendance nationale. Dès sa naissance, l’ALBA affiche son choix politique en la matière : s’appuyer sur le nouveau paysage multipolaire mondial pour se libérer du système impérialiste. Le 29 septembre 2014, le président vénézuélien réclame ainsi une réforme de l’ONU  pour que celle-ci reflète réellement le monde tel qu’il est :

    « Les Nations Unies doivent s’adapter à un monde multipolaire et multicentrique, avec de nouveaux acteurs, des pays et des régions émergents, qui ont une voix et leurs propres pensées et qui veulent être respectés. [ …] Un autre monde est possible et nous le démontrons dans Notre Amérique (2). »

   C’est cette politique de refus du pacte colonial qui est la véritable base matérielle des positions anti-impérialistes de l’ALBA admirée par tous les peuples africains : soutien au peuple palestinien, condamnation de l’agression contre la Syrie, la Libye ou l’Iran, soutien à la revendication argentine sur les Malouines, plainte contre les USA pour crime contre l’humanité, etc.

         Les économies africaines sont aujourd’hui étranglées par des accords scandaleux avec les puissances impérialistes. L’exemple bolivarien de développement des échanges avec les puissances émergentes et de développement de la coopération Sud-Sud est aussi pertinent pour notre continent.

La diversité ethnique et culturelle est une richesse

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Amilcar Cabral (1924-1973), agronome, écrivain, combattant, père de l’indépendance des républiques de Guinée Bissau et du Cap-Vert

Amilcar Cabral (3) et Ruben Um Nyobe (4) (tous eux assassinés par les puissances coloniales) nous ont légué une leçon qui a trop vite été oubliée : Le développement des États africains doit se baser sur la réalité de leurs peuples c’est-à-dire sur leurs diversités. Faute de cela, cette diversité peut être instrumentalisée par l’impérialisme pour diviser et justifier des interventions impérialistes. « Nous ne sommes pas des « détribalisateurs » [ …] Nous reconnaissons la valeur historique des ethnies de notre peuple. C’est la source même d’où jaillira la modernisation de la culture nationale» proclamait Um Nyobe en ajoutant « mais nous n’avons pas le droit de nous servir des ethnies comme moyens de luttes politiques (5)».

La seule manière de s’opposer à l’instrumentalisation impérialiste de la diversité culturelle est le traitement égalitaire de toutes les nations, de toutes les cultures, de toutes les ethnies. Dans ce domaine également, l’ALBA est porteuse d’espoir pour l’ensemble du monde et en particulier pour l’Afrique. Elle démontre que la construction d’Etats ne suppose pas l’uniformisation, l’assimilation forcée, la négation culturelle, etc. Au contraire, l’unité politique durable doit se baser et s’ancrer dans la richesse culturelle héritée de l’histoire. L’insistance de l’ALBA sur la fierté d’être afro-descendant et indien n’est pas un effet de mode mais une conviction politique profonde. Le nom même qu’a choisi l’Etat bolivien résume cette conviction : Etat plurinational de Bolivie.

Ce n’est qu’en s’appuyant sur les cultures populaires réelles que l’émancipation peut mobiliser les peuples. Chaque peuple ne peut progresser vers sa libération du capitalisme qu’en mobilisant et en mettant en mouvement  ses masses populaires. La socialisation des moyens de production s’incarne ici dans le mot « nationalisation » et ailleurs dans l’expression «  droit de la Pacha Mama » (Terre mère). Le président Evo Morales résume cette leçon de l’ALBA de la manière suivante : « la défense de la mère Terre, que nous les Indiens appelons Pachamama, est la meilleure bannière de lutte contre le capitalisme irresponsable et l’industrialisation irrationnelle (6)».

L’Afrique qui a tant de fois été victime d’interventions impérialistes basées sur une instrumentalisation de la diversité ethnique,  culturelle, linguistique ou religieuse doit à l’évidence se mettre à l’écoute de l’expérience bolivarienne.

S’appuyer sur les mouvements sociaux

Le président Thomas Sankara (1949-1987), leader de la révolution burkinabé . "Je peux entendre le rugissement du silence des femmes".

Le président Thomas Sankara (1949-1987), leader de la révolution du Burkina Faso. « Je peux entendre le rugissement du silence des femmes ».

Thomas Sankara n’a pas cessé au cours de l’expérience révolutionnaire burkinabé d’insister sur la nécessaire mobilisation des masses. Seules les masses organisées à la base et par en bas peuvent garantir une émancipation réelle. Thomas Sankara nous rappelait ainsi sans cesse que : « La révolution a pour premier objectif de faire passer le pouvoir des mains de la bourgeoisie voltaïque alliée à l’impérialisme aux mains de l’alliance des classes populaires constituant le peuple. Ce qui veut dire qu’à la dictature anti-démocratique et anti-populaire de l’alliance réactionnaire des classes sociales favorables à l’impérialisme, le peuple au pouvoir devra désormais opposer son pouvoir démocratique et populaire (7). » 

L’expérience bolivarienne est dans ce domaine également éclairante. Le cinquième sommet de l’ALBA en 2007 ratifie le principe de la création d’un Conseil des mouvements sociaux en son sein. Il invite chaque pays membre à faire de même. Ce conseil est désormais un des quatre (à côté du Conseil social, du Conseil économique et du Conseil politique) qui déterminent les décisions de l’alliance. Il regroupe les mouvements sociaux (syndicats, organisations de luttes, mouvements féministes et mouvements de femmes, organisations des peuples indigènes, etc.) des pays membres mais aussi ceux des pays non membres qui s’identifient à la démarche de l’ALBA (comme le mouvement des sans-terres au Brésil, par exemple). Il a pour objectif d’associer les mouvements sociaux à toutes les décisions de l’alliance.

L’assemblée des mouvements sociaux des Amériques a adhéré à cette démarche de l’ALBA. Sa lettre du 2 avril 2009 « Pour construire l’intégration à partir des peuples, pour promouvoir et impulser l’ALBA et la solidarité des peuples, face au projet impérialiste » démontre que les peuples de l’ensemble du continent se reconnaissent dans l’expérience bolivarienne. Cette lettre précise : « Le capitalisme central est secoué par une crise structurelle. [ …] C’est une crise du système, celui qui génère la surproduction de marchandises et la suraccumulation de capitaux et dont la « volte-face est l’augmentation brutale de la pauvreté, les inégalités, l’exploitation et l’exclusion des peuples, tout comme le pillage, les pollutions et la destruction de la nature ; [ …] Depuis Belém, où nous nous sommes réunis, nous, des centaines de mouvements sociaux de tous les pays des Amériques qui nous identifions avec le processus de construction de l’ALBA,  appelons et nous engageons à  réaliser des plénières nationales dans chaque pays pour générer des collectifs unitaires de construction de l’ALBA (8)

Un des points faibles, et qui s’est révélé important, des expériences révolutionnaires en Afrique a justement été un appui insuffisant sur les mouvements sociaux. Dans ce domaine également, l’expérience de l’ALBA est riche pour l’Afrique.

Il est fréquent en Afrique d’en appeler au combat pour une « deuxième indépendance » qui ne se contenterait pas d’être formelle. C’est justement cette indépendance que l’ALBA a commencé à construire. Elle est définie ainsi par le président équatorien Rafael  Correa : «Il y a 200 ans, nos libérateurs nous ont donné l’indépendance politique. Aujourd’hui, nous, les nations du continent, devons gagner notre indépendance économique, culturelle, sociale, scientifique, technologique»(9). Prenons le même chemin.

Notes:

  1. Kwame Nkrumah, L’Afrique doit s’unir, Éditions Présence Africaine, Paris,‎ 2001 et Le néo-colonialisme : Dernier stade de l’impérialisme, Éditions Présence Africaine, Paris,‎2009.
  2. Nicolas Maduro, Assemblée générale des Nations Unies, 29 septembre 2014,http://vivavenezuela.over-blog.com/2014/09/l-onu-doit-s-adapter-a-un-monde-multipolaire-nicolas-maduro.html, consulté le 3 février 2015 à 16 heures.
  3. Amilcar Cabral, Unité et Lutte, La Découverte, Paris, 1980.
  4. Ruben Um Nyobe, Ecrits sous maquis, L’Harmattan, Paris, 1989.
  5. Ruben Um Nyobe, Extrait de la lettre à André-Marie M’bida, 13 juillet 1957, in Achille M’Bembe, Ruben Uml Nyobe, Le problème national Kamerunais, L’Harmattan, Paris, 1984.
  6. Evo Morales, 9ème sommet de l’ALBA, http://www.editoweb.eu/vive_cuba/attachment/200466/, consulté le 3 février 2015 à 17 h 04.
  7. Thomas Sankara, Discours d’orientation politique, 2 octobre 1983, « Oser inventer l’avenir » – La parole de Sankara, Pathfinder, New York, 1988, p. 46.
  8. Pour construire l’intégration à partir des peuples, pour promouvoir et impulser l’ALBA et la solidarité des peuples, face au projet impérialiste, lettre des mouvements sociaux des Amériques, 2 avril 2009,http://franceameriquelatine.org/IMG/pdf/Lettre_MS_Belem_2009-2.pdf, consulté le «  février 2015 à 18 heures 15.
  9.  Rafael Vicente Correa Delgado , 9ème sommet de l’ALBA, http://www.editoweb.eu/vive_cuba/attachment/200466/

Source de cet article : https://bouamamas.wordpress.com/2015/02/16/lecons-bolivariennes-pour-lafrique/

Sur ce thème on peut lire également : « Crime contre l’humanité : L’UE veut les richesses de l’Afrique, mais pas les personnes« , http://www.legrandsoir.info/crime-contre-l-humanite-l-ue-veut-les-richesses-de-l-afrique-mais-pas-les-personnes.html« Lettre à l’Afrique de Hugo Chavez »https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/02/24/lettre-dhugo-chavez-a-lafrique-21-fevrier-2013-formons-un-seul-peuple-un-seul-continent-nous-ne-pouvons-rien-attendre-sinon-de-nous-memes/, « L’Afrique dans la vision de Malcolm X et Hugo Chavez »https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/04/lafrique-dans-la-vision-de-malcom-x-et-hugo-chavez/ et « Pourquoi l’Afrique doit s’inspirer de Hugo Chavez » https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/03/23/pourquoi-lafrique-doit-imperativement-sinspirer-dhugo-chavez-libre-opinion/

 

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