Succès pour l’avant-première du documentaire « Jusqu’à nous enterrer dans la mer »

Organisée par ATTAC Bruxelles, que nous remercions pour son travail constant de réinformation face à l’univocité médiatique, l’avant-première du documentaire sur la révolution bolivarienne « Jusqu’à nous enterrer dans la mer » a rempli la salle du cinéma « Aventure » dans le centre de la capitale, ce jeudi 21 septembre. Vu l’énorme affluence il faudra sans doute organiser une nouvelle séance pour ceux qui n’ont pu entrer dans la salle… La projection a été précédée d’une interview en vidéo de Maurice Lemoine et suivie d’un débat sur la situation actuelle du Venezuela, avec Carolina Gerendas et Paul-Emile Dupret.

Le film est le fruit d’un an de vie en commun avec les habitants du quartier populaire « Bello Monte » dans l’état d’Aragua au Venezuela. Il tente de faire le point sur la révolution bolivarienne. Il est aussi une autre manière de parler de la politique et de la faire s’exprimer. (Réalisation: Thierry Deronne, Venezuela, 2017. Durée: 60 min. Vidéo HD.)

On peut commander le DVD  en écrivant à Gloria Verges de France-Amérique Latine (FAL 33) : gloriaverges@free.fr

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Au Venezuela, apprendre à désapprendre

1er jour : « NOUS SOMMES DES MILITANTS DE LA VIE »

Luisa Araujo et sa fille Lydda

« Pourquoi nous chantons ? Nous chantons parce qu’il pleut sur les sillons, et nous sommes des militants de la vie, nous chantons parce que les champs sentent le printemps, parce que dans la tige de ce fruit, chaque question a sa réponse ». Luisa, directrice vénézuélienne de l’école de Caquetios créée par le Mouvement des Sans Terre (du Brésil) au Venezuela, lit un poème de Benedetti. Étudiants et professeurs forment un cercle autour du mot Révolution qu’ils ont écrit avec des pierres. Autour des pierres, le drapeau du Mouvement des Sans Terre (MST). Luisa Araujo a donné naissance à une petite fille, le 17 décembre 2016. Elle s’appelle Lydda, comme cette militante et poète Lydda Franco, féministe née dans les années 1960. La « mistica » comme disent les brésiliens termine avec l’hymne national vénézuélien.

Le premier jour, les militants du MST, nous expliquent l’histoire et le fonctionnement de l’école. Celia Rodrigues, chargée de la formation politique de l’école, revient du Brésil, où elle a suivi un cours de formation de formateurs. « Nous ne croyons pas au hasard mais à la causalité, explique-t-elle. La défense de la révolution bolivarienne, part d’un des principes du MST : la solidarité, ici nous sommes sur une terre libérée par la Révolution. Notre objectif, c’est d’être autonome pour la production de nourriture et la formation » Les terres de Caquetios appartenaient aux propriétaires terriens qui l’utilisaient pour faire des courses de chevaux. Aujourd’hui, ce sont des « unités de production sociale ». En 2010, l’espace a été récupéré par le gouvernement bolivarien, à travers la CVAL (Corporation Vénézuélienne d’Alimentation). En 2014, Nicolas Maduro signe un nouvel accord avec le Mouvement des Sans Terres, et légalise les titres de propriété des terres. « Caquetios n’est pas une île, les pompes à eaux ont crevé, nous avons beaucoup de problèmes pour la production, nous n’avons pas de quoi arroser. Nous avons du mal à récolter, car on nous vole notre production ». La plus grande avancée selon Celia, c’est l’incorporation de vénézuéliens à la brigade du Mouvement des Sans Terre.

Celia Rodrigues, brasileña del movimiento Sin Tierras

Celia Rodrigues, coordinatrice de formation du Mouvement des Sans Terre (Brésil) au Vénézuéla

Simon Uzcategui, responsable de la production, explique qu’aujourd’hui, les producteurs commencent à fabriquer des biofertilisants. « Nous développons le maïs autochtone qui allait disparaître : le maïs guanape, et la courge, et nous utilisons le champignon tricoderme pour tuer le parasite « cogollero », nous produisons 600 d’insecticides naturel ». Les paysans produisent aujourd’hui une tonne mensuelle de fertilisant organique, ils réparent les tracteurs argentins et biélorusses, et les paysans cultivent deux jardins pour leur propre consommation. Les organisations paysannes sont en train de s’articuler pour former un front de Conseils Paysans. Celia essaye d’organiser des rencontres avec les femmes pour parler de leurs droits sexuels et reproductifs. Le Mouvement des Sans Terres a aussi créé un réseau d’amis de l’école, pour réaliser des cours de production et récupération de semences autochtones.

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Cultures agro-écologiques sur les terres de Caquetios

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Début de l’atelier de cinéma

L’atelier de cinéma qui va durer 5 jours permettra aux étudiants d’apprendre les techniques du cinéma populaire d’EPLACITE, l’école populaire et latino-américaine de cinéma et théâtre fondée par Thierry Deronne dans les années 1990. Thierry est arrivé au Venezuela, après une rencontre avec des Vénézuéliens dans le Nicaragua sandiniste des années 80. L’histoire de l’école est liée au processus de transformation nationale de la Révolution bolivarienne avec la création de ViVE TV, mais c’est aussi l’école des mouvements sociaux, avec la participation du Mouvement des Sans Terre. « La production audiovisuelle c’est comme le travail du paysan, c’est exactement la même chose, dans les deux cas, il s’agit d’alimenter une population. Dans le premier cas c’est une alimentation physique et dans l’autre une alimentation intellectuelle, spirituelle, mais ces deux production passent par le temps. On ne fait pas un bon documentaire sans le temps de la participation, de l’enquête, de la réalisation, du montage, du retour vers la communauté avec ses images. Ce processus du temps est aussi au coeur du travail du paysan, il définit une vraie agriculture à l’écoute de la terre, au service d’un peuple, mais aussi d’une vraie information. »

L’atelier de cinéma commencera avec l’analyse de séquences de cinéma, et avec la critique de la monoforme télévisuelle où la figure sacro-sainte du journaliste fait de la radio déguisée en donnant la bonne parole au téléspectateur passif. Le « noticiero » de Santiago Alvarez propose une autre mode de produire l’information : une spirale croissante, participative qui part d’un problème vécu par la population pour remonter humblement vers les clefs et les possibles solutions. Une manière d’éveiller la conscience critique du téléspectateur-citoyen, responsable de la solution, lui aussi.

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Jesus Reyes (à gauche), enseignant de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma

Parallèlement, des militants-enseignants français du mouvement France Amérique Latine (FAL 33) de Bordeaux, enseignent la technique de la permaculture à des vénézuéliens venus jusqu’à Caquetios depuis les régions du Zulia, de Falcon, de Lara et de Caracas. Le premier jour, les participants reçoivent des cours théoriques, qu’ils mettront en pratique pendant la semaine. Il y aura trois ateliers : la construction de toilettes sèches, l’installation d’un réservoir d’eau pour filtrer les eaux usées, et un système de récupération des eaux de pluie.

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Le groupe franco-vénézuélien

Pendant ces cinq jours d’ateliers parallèles, nous formons différents groupes, chaque groupe porte un nom, et sera chargé des différentes tâches collectives dans l’école de Caquetios: solidarité, patrie, lutte, révolution, socialisme. Chaque matin, un groupe présente une poésie, un chant, une idée pendant 15 minutes : « C’est un moment de rencontre très important, de réaffirmation de pourquoi nous sommes là. Nous voulons voir le peuple, la lutte et ses espoirs, la joie et la célébration. L’exemple du partage, de la solidarité internationale, par exemple, c’est cette grande mare que vous avez traversé depuis la France pour venir ici travailler avec nous latino-américains », conclut Celia.

Le premier jour de l’atelier de permaculture, une étudiante de Rossana Melendez répond à la question du professeur de permaculture Franck David. Que signifie la permaculture ? La culture permanente, c’est apprendre à désapprendre. Réapprendre la culture ancestrale paysanne. « La révolution d’aujourd’hui, ce n’est pas la révolution verte, c’est la révolution de la résilience. La résilience c’est être en capacité de résister, ce que vous connaissez bien », répond Franck.

2ème jour : « J’ALLUME CETTE BOUGIE POUR RAVIVER LE FEU DU PATRIOTISME »

Ce matin, une jeune fille lit le poème, « une mer de petits feux », d’Eduardo  Galeano, tiré du « livre des étreintes », « Il y a des gens de grand feu, de petit feu, et des feux de toutes les couleurs. Il y a des feux de gens sereins, qui ne sentent pas le vent, des feux de gens fous, qui remplissent l’air d’étincelles ». Une bougie passe de main en main, et chacun dit une phrase que lui inspire la lumière. « J’allume cette bougie pour raviver le feu du patriotisme, dit une vénézuélienne. C’est mon tour. La première phrase qui me vient à l’esprit. « Que le sol « wicho » des yukpa, illumine le chemin des peuple en lutte ».

Sarah Gourdel participa en el taller de cine

Sarah Gourdel

Sarah Gourdel (photo) vit en France, elle arrive du Brésil pour assister à l’atelier de cinéma. Dans la région bordelaise, elle travaille dans un jardin pédagogique pour accompagner des collectifs d’habitants sur des résidences déjà construites, certaines en construction. L’organisme de formation met en place des pratiques agro-écologiques en jardinage naturel. Gloria Vergès, la présidente de FAL, est venue donner un cours de biofertilisants et lui a parlé de l’atelier de Caquetios au Venezuela. « J’ai décidé de prendre une semaine de vacances pour participer à cet atelier de cinéma, en même temps pour être en lien avec la communauté locale au Venezuela, faire de nouvelles rencontres, prendre ce temps pour moi, pour me former. » se souvient Sarah.

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Thierry Deronne, formateur de l’école populaire et latino-américaine de cinéma

L’atelier de cinéma documentaire se poursuit. Comment fabriquer un film à 10 personnes ? « On commence par l’enquête de terrain, sans caméra, on écoute avec patience, on se laisse surprendre par la réalité et on ne pas se laisse envahir par elle », explique Thierry à la pause-café. « Cet apprentissage devient un plan de bataille pour le documentaire à réaliser. Les trois groupes de 4 personnes vont être mélangé dans un montage parallèle final ».  Aujourd’hui, Sarah a appris la technique du montage parallèle : « deux situations se déroulent en même temps, et on va intercaler des plans, on fait des ellipses, on n’a pas toute la situation au même moment. » L’an dernier, les frères Rodriguez ont enseigné une autre méthodologie du documentaire. Ils ont demandé aux gens de se balader dans l’espace de Caquetios, et de ressentir cet espace directement, intuitivement, sans passer forcément par l’interview. A partir de là, les étudiants ont élaboré leur image personnelle, avec un montage final d’ordre poétique. « On sait qu’il y a différentes façons d’aborder le réel, que la poésie est aussi importante que la sociologie, l’histoire et la philosophie » précise Thierry.

28815317043_ff9c5c2429_bOdilio Mendez a 20 ans, il vient d’un Conseil Communal près de la Commune El Maizal dans l’Etat de Lara. Angel Prada, représentant de la Commune a été élu à l’Assemblée Constituante comme représentant territorial. « Nous sommes très fiers de son élection, cela fait 9 ans que nous luttons pour la consolidation de la Commune qui va être désormais inscrit dans la Constitution. Nous souhaitons arriver à l’autogouvernement. La commune a demandé une aide pour semer 800 hectares de maïs cette année. En 2016, 1100 hectares ont été semés, et 4 000 tonnes ont été récoltées. « Mais où se trouve la farine ? Le problème du manque de conscience du paysan est un grave problème. Il y a beaucoup de corruption entre nous. Sans faire cet examen, nous ne pouvons pas avancer. Nous devons mettre fin à la rivalité qui existe entre nous ». La Commune El Maizal dans l’Etat Portuguesa, est composée de 22 conseils communaux se trouve en face de la Commune El Piñal dans l’Etat de Lara, et ses 4 Conseils Paysans. « Les paysans refusent de s’entraider. Comment pouvons-nous dialoguer entre les Communes ? Notre commune est mieux consolidée, nous pourrions aider El Piñal avec le problème de l’électrification, de la consommation, de l’eau. »

Odilio Mendez de la Comuna el Maizal, Rosana Melendez y un militante del Frente Francisco de Miranda instalan un sistema para recolectar la lluvia

Odilio Mendez de la commune El Maizal (à droite)

Le problème de la production alimentaire est aussi liée au manque d’inspection, 4 millions d’hectares ont été remis à des producteurs qui ne produisent pas, mais n’ont qu’un objectif : soustraire des ressources à l’État. Le Fond de développement agricole (FONDAS) est tombé en ruine plusieurs fois, parce que beaucoup de crédits ont été déviés. L’État ne peut donc pas leur donner de nouveau crédit, ou financer d’autres producteurs. «Nous sommes habitués à cette culture capitaliste de recevoir des ordres, nous avons toujours besoin de la figure d’un chef », critique Douglas Quintero, du mouvement Fabricio Ojeda, qui appartient au Conseil Communal Indio Chejendé. « Il faut mettre la pression sur le paysan pour qu’il produise sans lui porter préjudice, car en fonction des saisons, la productivité n’est pas la même ». Changer le système bureaucratique inefficace est tout aussi essentiel. Auparavant, l’Institut National des Terres (INTI) mettait 5 ans à remettre le titre de propriété de la terre au paysan. Aujourd’hui, le système est automatisé, et ne dure que 15 jours. Douglas vient d’une famille pauvre, il se définit comme une « âme libre » qui n’aime pas recevoir des ordres. Il a travaillé dans plusieurs institutions agricoles et fondations privées, il est aujourd’hui technicien agricole à Boconó, dans l’État de Trujillo. « J’aime ce métier car j’ai le sentiment d’aider les gens. »

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Douglas Quintero dans l’atelier de phyto-épuration.

3ème jour: « COLIBRI, TU N’ES PAS FOU ? CE N’EST PAS AVEC CES GOUTTES D’EAU QUE TU VAS ÉTEINDRE LE FEU ! – « : JE LE SAIS, MAIS JE FAIS MA PART ».

Sur le sol, entre les pieds des participants, un chapeau Indien Yukpa. Deux compagnons lisent quelques lignes du livre « Notre Amérique, Passé Communautaire, vers un socialisme indigène ».  « Avec Guaicapuro, Paramaconi, les nus et héroïques indigènes Caracas, nous devons être, et non avec les flammes qui les ont brûlé, ni les cordes qui les ont attaché, ni les fers qui les ont décapité, ni les chiens qui les ont mordus ». Pendant la lecture, une des participantes distribue des fleurs et des plantes aux étudiants et professeurs. Je lis un passage du livre de Pierre Rahbi « Vers la sobriété heureuse », l’histoire du colibri, ce petit oiseau qui tente d’éteindre un immense incendie en recueillant des gouttes d’eau sur les fleurs, alors que les animaux fuient la forêt. Le tatou lui demande « Colibri, tu n’es pas fou, ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? « Et le colibri lui répondit : Je le sais, mais je fais ma part. «  Ces fleurs qui ont été données, puis redéposées sur le sol pour la terre, des offrandes, des prières pour la terre, la terre est vraiment en souffrance et on a besoin de s’en occuper, c’est ce qui m’a le plus touché, c’est notre mère terre, la Pachamama, j’adore la nature, et le fait d’avoir aborder plein de lecture dont celle du colibri avec chacun fait sa part. comme ça vient plutôt d’Europe, c’est bien de faire cet échange »

Mistica del tercer dia con un sombrero yukpa en el centro, con flores y plantas recojidas en el jardin de Caquetios 2.jpgColibris, mouvement pour la terre et l’humanisme, lancé par Pierre Rabhi encourage l’émergence et l’incarnation de nouveau modèle de société fondée sur l’autonomie, l’écologie et l’humanisme. Son ambition est de participer à la construction d’une société fondée sur le bonheur d’être plutôt que la volonté d’avoir. En Europe, les mouvements écologistes parlent depuis une dizaine d’année de la « décroissance ». Une expression qui peut paraître aberrante pour les gens du Sud de notre terre. En Europe, on utilise de l’eau potable pour les toilettes, alors que dans l’État de Falcon, terre aride du nord-ouest du Venezuela où vit Rossana Melendez, l’eau potable n’arrive qu’une fois par semaine par camion-citerne. Le système de récupération des eaux de pluie est très utile. Même s’il ne pleut presque jamais dans cette région, lorsque la pluie tombe, cela peut durer plusieurs jours. Son rêve, créer une réserve naturelle pour la faune sylvestre. Elle avait 15 ans lorsqu’elle a commencé à militer au sein d’un mouvement révolutionnaire, en désaccord avec sa famille de droite. Elle a aujourd’hui 26 ans, elle a fait des études de gestion environnementale à l’Université Bolivarienne. Le visage de Chavez tatouée sur sa cuisse n’est pas une veste qu’on retourne toujours du bon côté, comme dit Jacques Dutronc, dans sa chanson sur la critique de la mentalité capitaliste.

Rosaura Mendez es licenciada en gestion ambiental de la Universidad Bolivariana de Falcon 2

Rossana Menendez, licenciée en Gestion Environnementale de la (nouvelle) Université Bolivarienne, état de Falcon

 « Je crois que nous devrions avoir tous les même possibilités de nous développer. La croissance, c’est un appauvrissement moral. Nous devons nous diriger vers l’éco-socialisme. Je crois que le problème de l’arc minier nous montre qu’il faut un équilibre entre les différentes ressources du Venezuela. Mais nous ne devons pas commettre les mêmes erreurs qu’avec le pétrole, nous devons utiliser ces ressources comme l’agriculture ou le tourisme. Souvenons-nous des paysans qui ont quitté leurs terres pour travailler dans les villes au moment du boom pétrolier en 1973. Ils vont à nouveau partir pour travailler dans les mines en pensant à leur supposé « bien-être ». Mais peut-être que lorsqu’ils voudront revenir sur leurs terres, elles n’existeront plus. Pour le moment, nous avons ces ressources minières, mais elles ne sont pas infinies. »

Menehould, jeune française de 22 ans a décidé de participer à l’atelier des toilettes sèches qui permettent d’économiser 50 % de la quantité d’eau nécessaire pour l’être humain. En France, elle travaille dans l’aéronautique et vit dans un petit studio parisien. Elle rêve de construire une maison en bois écologique sur roulette, dans lequel elle installerait des toilettes sèche. Elle partage la vision de Rosaura sur le concept de décroissance. « C’est un terme péjoratif. Dans l’esprit de beaucoup de gens, la décroissance s’accompagne de l’idée de régression mais ce n’est pas du tout le cas. Dans les pays qui sont moins développés – si je puis dire-, c’est plutôt une opportunité de développer dans le bon sens. En Europe, on a un confort de vie bien trop futile, et c’est difficile de dire aux gens de faire autrement. Qu’est-ce que la croissance, elle n’est jouable que si on consomme toujours plus. On est arrivé aux limites de notre planète. Le 2 août, on a dépensé toutes les ressources naturelles existantes sur la planète qu’elle pouvait faire en un an. »

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Menehould (chemise blanche) entourée de Goya (gauche) et de Flor (droite)

Nous avons perdu 2 milliards d’hectares en 6000 ans, mais en 60 ans, nous en avons perdu un milliard. « L’homme peut dégrader le sol, l’eau et l’atmosphère, mais il ne peut pas supprimer le sol. Pour détruire l’eau il faudrait la faire bouillir à 100°, ce qui n’arrivera jamais heureusement, par contre le sol on le dégrade très facilement. La notion de sol est donc très importante en terme de permaculture », précise Franck David (photo), paysagiste de formation, depuis sa longue expérience au sein de la Scoop Saluterre.

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Le paysagiste et enseignant de permaculture Franck David

Les étudiants apprennent la technique de la phyto-épuration, des filtres naturels pour nettoyer cette eau.

Patricia Leal (photos ci-dessous) et David, le fils de Yanilys, du Réseau National des Communardes et Communards sont à l’œuvre, ils espèrent mettre en pratique cette méthode dans leur région semi-aride. Ils construisent avec leurs compagnons un premier filtre vertical. L’eau tombe dans ce filtre vertical, comme une piscine. Ils la remplissent de grosses pierres au fond. Un drain va permettre l’évacuation des gaz, car une grande activité bactériologique va se faire, sans oxygène. Le drain évite de tuer le système, qui attrape toute la pollution, la transforme en nitrate, azote, potassium. Les particules restent accrochées aux gros cailloux. Un autre tuyau transporte l’eau vers une autre piscine moins profonde, de seulement 30 centimètres, horizontale. Le passage de l’eau va se faire de manière horizontale. « Je vais mettre des graviers surtout, les particules vont rester dans les graviers, explique Gloria Verges, professeure de permaculture. Cette piscine est forcément recouverte d’eau, je vais installer des plantes, qui vont remuer les graviers, et vont permettre d’oxygéner cette eau, au bout, je mets encore un tuyau, et là l’eau va aller dans un petit étang avec des plantes à eaux qui terminent de nettoyer l’eau. Lorsque l’eau est là, elle est parfaite. »

Rossana souhaite organiser un voyage à Falcon avec l’équipe de FAL 33 pour étudier les possibilités de permaculture : « Je viens d’une zone très aride, où il y a très peu d’eau, quasiment nulle. Quelle serait la meilleure méthode pour utiliser ces eaux ? Il te faut regarder le sol, lui répond Franck. Il va falloir planter des arbres pour qu’il n’y ait pas de forte évaporation la journée avec des grosses chaleurs, car l’eau va très vite s’évaporer. Il faut planter des arbres parce que ce sont les racines des arbres qui vont permettre de faire percoler l’eau dans les nappes souterraines. Il faudrait se prosterner devant les arbres. C’est dans l’arbre qu’on devrait puiser notre énergie. L’arbre fabrique le sol, il va interférer sur les pollutions atmosphériques, il va filtrer en permanence l’eau. Il va épurer l’air, il va surtout être un réservoir de biodiversité extraordinaire. »

 4ème JOUR: L’ORÉNOQUE ET L’AMAZONE S’EMBRASSERONT.  

La poésie matinale, cette fois, ne se déroule pas dans la salle de classe, mais à l’air libre. Une carte du Venezuela est dessinée sur le sable. Nous sommes invités à en faire le tour, puis on prend un des objets posés au sol : graines, fleurs, fruits, instruments de musiques, caméra, outils de travail. Chacun se positionne sur un endroit de la carte du pays, dit une phrase. Je pose sur le sol un sac de graines : « Vive la loi des semences autochtones vénézuéliennes, interdiction de la directive 9.70 en Colombie ! » (La loi interdit aux paysans de garder leur graines qu’ils sont obligés de les acheter à la multinationale Monsanto).

Au Venezuela, l’utilisation des produits chimiques a dévoré les sols pendant des décennies, le développement de l’agro-écologie est comme la goutte d’eau du colibri, elle commence à éteindre le feu doucement. Mais d’abord, et encore, il faut lutter contre les mafias de la distribution. En 2015, dans la région de Trujillo, le fertilisant chimique était accaparé par les grandes boutiques d’agros. Le prix a tellement augmenté que l’idée de créer un conseil paysan est née. « Nous avons réussi à créer un lien direct avec l’institution Agropatría, et acheter directement les engrais à Pequiven, pour arriver à faire baisser les prix de manière conséquente, explique Douglas. Ces produits ne peuvent pas être gardés plus de 3 ou 4 mois, ils sont très corrosifs et se détériorent rapidement ». Douglas reconnaît que la lutte contre l’agriculture conventionnelle n’est pas facile, car elle est très rentable économiquement.

Face au capitalisme qui dévore notre mère terre, la permaculture nous offre la possibilité de prendre le temps d’observer la nature, échanger, mutualiser en permanence. Le temps n’est pas une ligne droite pour les peuples originaires, c’est une spirale, une forme très utilisée dans la nature : « Le vent est une spirale, le son est une spirale, la voix est une spirale, l’univers est une spirale, les escargots, les coroles, c’est une forme très belle la spirale, car on part de pas grand-chose, et on grandit, cela donne l’effet papillon, », raconte Franck.

Jeudi soir, on distribue des petits papiers. La lumière s’éteint, une voix parle de l’obscurité, de la tristesse, de la douleur, du deuil. Chacun brûle les papiers au centre du cercle, et la lumière s’allume. Les tambours sonnent au rythme de la batucada brésilienne. Sarah danse au centre, nous la rejoignons. La fête commence. Une chanson d’Ali Primera. « Viens, ami Colombien, nous allons chanter ensemble pour la deuxième Indépendance, nous allons lutter ensemble, l’Orénoque et le Magdalena s’embrasseront, entre les chansons de la jungle, tes enfants et les miens chanteront et souriront à la paix. »

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Gloria Verges (à droite) avec les participants à l’atelier de construction du bassin de filtrage de phyto-épuration

Gloria Verges, présidente de FAL 33, a commencé à militer avec les exilés politiques latino-américains dans les années 1970. Au sein d’une association, La Peña, elle recevait les musiciens en exil, comme Inti Illimani et Quilapayun, Mercedes Sosa, Viglietti. Pour faire connaître les mouvements de libération d’Amérique latine, elle a participé à la création d’un comité France Amérique Latine en Gironde en 1981. Parallèlement, elle créé en 1983, un festival de ciné latino-américain. Elle part vivre 3 ans à Cuba, puis rentre en France en 1987. Elle milite avec les zapatistes à la fin des années 1980, développe un projet avec les mères célibataires boliviennes. La période spéciale commence à Cuba. Gloria continue de s’y rendre régulièrement, elle voyage aussi en Colombie pour travailler sur le problème des exactions des paramilitaires, des déplacés de guerre, des exécutions extrajudiciaires, et commence à s’intéresser à l’agriculture urbaine à Cuba. «J’ai rencontré la fondation Antonio Nuñez Jiménez (http://www.fanj.cult.cu), compagnon de lutte de Fidel Castro, un géographe cubain et spéléologue, qui a cartographié Cuba, et qui a découvert la moitié des grottes cubaines, qui a beaucoup travaillé au Venezuela sur l’Orénoque, et dans l’Amazonie, et qui a fondé une association pour la protection de l’environnement auprès des jeunes, la gestion des milieux humides et particulier à Cuba. »

La fondation commence à développer des formations à la permaculture, à partir de 1994, avec des australiens, qui étaient à Cuba au moment de la période spéciale, pour pouvoir faire en ville des jardins spontanés. « En pratiquant la permaculture, on ne va pas se mettre à vivre comme vivaient les hommes dans les cavernes, non. On sait que l’on peut vivre confortablement, en répondant à toutes les nécessités fondamentales de l’homme, c’est-à-dire bien se nourrir, s’alimenter pour être en bonne santé, avoir un toit, être en bonne relation avec les autres, avoir du temps pour soit, penser, ne rien faire, rêver, écrire de la poésie, chanter, regarder la lune, et non pas travailler 40 heures comme des abrutis, et rentrer chez soit complètement claqué, et se mettre devant la télé ou devant des écrans pour s’abrutir. La permaculture, c’est une façon de concevoir le monde, le rapport de l’homme à la planète, c’est une philosophie de vie sur la planète. »

Gloria découvre le Venezuela après avoir vu un film de Thierry Deronne, « le Passage des Andes » en 2005. Le réalisateur vient présenter son film à Bordeaux, invité par le festival « Rencontres » de FAL 33. Elle effectue un premier voyage au Venezuela en 2011, pour mettre en relation l’école populaire et latino-américaine de cinéma (EPLACITE) et le Festival de Cinéma de Bordeaux. « Cela nous permettait de faire se rejoindre nos deux secteurs principaux qui sont le cinéma et la solidarité. J’avais un projet d’agro-écologie, je savais que le Mouvement des Sans Terre était au Venezuela. On a monté à Camunare Rojo un projet avec des femmes paysannes dans l’Etat agricole de Yaracuy. L’an dernier, on a fait une formation permaculture et cinéma, et après on est venu ici, on a développé le projet de Camunare Rojo, celui de Caquetios, et on continue avec EPLACITE. »

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Le formateur Juan José Moreno (chemise rouge, à droite) pendant l’atelier de cinéma de l’EPLACITE

Juan José Moreno, Jota, a 25 ans, il a étudié à l’EPLACITE, où il est désormais professeur de ciné. Il accompagne les étudiants de Caquetios pour la réalisation de leur court-métrage. L’atelier réalisé l’an dernier à Camunare avec les femmes qui ont créé la télévision communautaire est une expérience inoubliable. Elles souhaitaient faire un film de fiction à partir d’une thèse réalisée par des étudiants de l’université centrale dans les années 1970. « Nous avons extrait de ce livre une lutte qui a beaucoup marqué l’histoire de ce village. Une femme violée, séparée de ses parents, mise en esclavage par le grand propriétaire, est témoin tardivement de la naissance de la révolution bolivarienne. Nous racontons dans le film l’assassinat de sa mère au moment de la naissance, puis son enlèvement par un péon du propriétaire terrien. Cette femme n’est plus en vie, mais celles qui ont travaillé le scénario l’ont connue. Dans ce court-métrage de 12 minutes, on voit un camarade qui lutte pour la titularisation des terres, plusieurs personnages se croisent. Le film ne termine pas avec l’étape de la révolution, mais avec un regard d’espoir. Pour nous, c’était très important de montrer que la révolution bolivarienne est un processus qui ne s’est jamais arrêté. L’histoire de Camunare Rojo, nous a ramené à l’histoire des racines des premières résistances indo-américaines sur ces terres, la lutte d’Ezéquiel Zamora, et de Chávez ».  

 5ÈME JOUR. VIE, TERRE

Nous sommes en cercle, dehors. Chacun écrit sur un petit papier les trois mots qui résume notre séjour à Caquetios, que l’on dépose au centre du cercle. « J’écris: sourire, vie, terre ». Ménéhould entonne “Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?” 

Le dernier jour, nous rencontrons Ubiel Viñales, un agriculteur aveugle qui pratique l’agro-écologie. Ubiel a récupéré la terre de Yaracuy, avec son camarade député Braulio Alvarez. Il a dú se cacher pendant un an, il y a 20 ans, car les propriétaires terriens le cherchaient pour l’assassiner. Il s’est battu contre les policiers sicaires d’Eduardo Lapi, gouverneur de droite de l’état de Yaracuy, qui poursuivaient les paysans en lutte. « La centrale sucrière Matilde usurpait une terre de tradition indigène. Nous avons pu le démontrer avec la Gazette Officielle de 1904, lorsque Cipriano Castro a ordonné le droit de répartir ces terres. Si les droits indigènes sont intransmissibles, inaliénables, et inattaquables, comment est-ce possible que Jesus Asquetas, colonisateur cubain, arrive au Venezuela en 1946, pour acheter les réserves indiennes de Fermin Calderon, un homme riche qui battait sa propre monnaie ? Si tu étais propriétaire d’une réserve indigène, et que tu avais besoin d’argent, il te prêtait de l’argent, mais il mettait en garantie la terre. Comme au bout de deux ans, tu ne pouvais pas payer ta dette, il récupérait la terre. »

Ubiel a suivi un cours à l’Université Expérimentale de Portuguesa et des Llanos, l’UNELLEZ, puis s’est formé en agro-écologie, grâce à la mission sociale Savoir et Travail, qui devrait « éliminer la division de classe, sans patron ni ouvrier, si nous luttons pour une véritable indépendance. » Il a créé un engrais organique, le « curachire viñalero ». L’origine du nom est un oiseau d’Amazonie. Lorsque cet oiseau vole au-dessus des champs, c’est le signe que vient une grande production agricole. “Nos ancêtres n’utilisaient pas d’engrais chimiques, ils coupaient l’arbre “Rosa”, le brûlait, et utilisait la cendre des arbres comme engrais. Et comme cela, il pouvaient produire toute l’année. »

Marta Lopez, la femme d’Ubiel, est professeure des écoles, retraitée. Elle a mis en place dans son école des projets communautaire pour former les enfants au développement écologique. « C’est une graine qui est restée ici. J’avais 30 petits, il y avait beaucoup de producteurs autour qui utilisaient des produits chimiques. Un jour, je suis tombée malade, j’ai eu une forte bronchite, les enfants aussi. Nous avons commencé à organiser des débats avec les gardes forestiers. L’institutrice actuelle continue mon travail, c’est pour cela que l’éducation est tellement importante. Le monde est à l’envers, comme disait Galeano. Où se trouve l’eau ? Dans les pays du Sud » Et Ubiel, d’ajouter : « Le fleuve Tocuyo débouche sur la mer des Caraïbes dans l’Etat de Falcon. A travers l’érosion du fleuve, à chaque crue, il entraîne du sable. L’accumulation du sable dans le Yaracuy, dans les dunes de Coro se fait à travers la brise. Lorsque Colon, est arrivé et a trouvé au bord du fleuve les Indiens Caraïbes, eux connaissaient bien ce fleuve, parce qu’il était navigable.» Le couple se réjouit de la création de l’université de l’environnement à la Fleur du Venezuela à Barquisimeto, construit par l’architecte alternatif Fruto Vivas, pavillon du Venezuela à l’exposition mondiale de Hanovre en 2000. Le toit est composé de 16 pétales qui s’ouvrent et se ferment. Les vénézuéliens aiment y contempler le coucher de soleil. « Mais la pratique de l’agro-écologie doit se faire sur le terrain, non dans une salle de classe », souligne Ubiel.

L’éducation à l’environnement ouvre la voie patiente vers l’éco-socialisme. « Les jeunes sont comme des éponges, raconte Odilio. Nous devons retenir toutes ces informations, et les faires connaître dans nos communautés, et les mettre en pratique. Aujourd’hui, dans la Commune el Maizal, il n’y a que grands parents. Nous luttons pour la Commune, nous mourrons, et ensuite, que font les jeunes ? 70 % des votes pour l’Assemblée Constituante, ce sont des jeunes.  Nous devons luttons pour ne pas perdre les valeurs. Je suis jeune, rebelle, que vive la Commune ! ». David Torres, ne veut pas quitter la terre de ses ancêtres, comme dit son père Glaudy Alvarez, « s’il devait renaître, ce serait au même endroit, comme disait Chavez »

Dernier jour de formation. Luisa porte sa petite Lydda dans les bras. Sa voix résonne dans la salle de classe. Des bougies sont posées au sol. “Changez le superficiel, changez aussi ce qui est profond, changez la manière de penser, changez tout dans ce monde, changez le climat avec les années, comme le pasteur change avec son troupeau. Et comme tout change, les cheveux du vieil homme changent. Et comme tout change, que je change, ce n’est pas étrange.
Mais cela ne change pas mon amour aussi loin que je sois, ni la mémoire ni la douleur, de mon peuple. Ce qui a changé hier, vous devrez le changer demain. Tout comme je change, dans ce pays lointain. Que je change n’est pas étrange.

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Prévisionnage de leur image par les paysans qui travaillent la terre de Caquetíos

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Dernières heures de montage

L’atelier se termine sur la projection du court-métrage réalisé par la quinzaine de participants :

6ÈME JOUR : « JUSQU’À NOUS ENTERRER DANS LA MER »  

Retour vers la capitale. Avec Yannilys Torres, la mère de David, nous allons voir la projection du court-métrage « Mémoires du ciel » de Jésus Reyes, étudiant et aujoud’hui formateur de l’EPLACITE, réalisé dans le vaste quartier populaire de Catia, à l’Ouest de Caracas. Le son raconte l’histoire et la réalité du quartier. « J’aime beaucoup ce film, raconte une personne âgée. J’ai vu un quartier que je n’ai pas connu enfant. Thierry nous a aidés à construire un discours au-delà des mots. » 

Le film « jusqu’à nous enterrer dans la mer », qui sera présenté le 21 septembre au Festival du cinéma d’Attac en Belgique commence… « J’ai vécu un an dans un quartier populaire, me raconte Thierry Deronne, les 11 premiers mois, je n’ai fait qu’y vivre pour dialoguer avec les gens, partager des éléments d’organisation, y compris sur le plan de l’alimentation, sur la lutte contre cette guerre économique, et les pénuries qui en dérivent, puis j’ai senti le moment, le point de rencontre qui pouvait définir l’ensemble de cette réalité. Ce quartier populaire m’est apparu petit à petit comme un grand bateau avec beaucoup de passagers sur une mer violente, qui est la guerre économique, cet océan chaotique de la globalisation culturelle, de la déstructuration de la conscience, d’un jeune un peu perdu qui erre dans un no-man’s land culturel, cet mer violente qui explique en partie ce titre. »

La première image du film, un jardin en friche. « Si nous avions appris à semer, nous n’en serions pas là aujourd’hui ». Ce n’est plus le temps lyrique de la révolution bolivarienne, où l’imaginaire se nourrissait de passions créatives, en vivant le temps présent. Aujourd’hui, c’est le temps de la résistance patiente du rêve. Une institutrice donne les cours à l’école, son bébé sous le bras. Il n’y a pas de médicament, mais une jeune femme asthmatique, est reçue gratuitement au dispensaire de Barrio Adentro installé au siège du conseil communal. « J’ai aussi voulu écrire cette chronique le plus fidèlement possible à ce que je vivais, par rapport à un cinéma militant qui projette parfois ses désirs sur la réalité, qui parfois se casse la figure, parce qu’il a confondu son rêve avec le réel, a projeté une iconographie du peuple en marche, de la combattante souriante avec un bébé dans les bras. Il ne s’agit pas d’un hymne lyrique à la révolution, mais de regarder la rose avec ses épines, pour mieux réfléchir collectivement et apporter à d’autres de nouvelles idées, mais aussi des leçons à tirer de l’expérience pour continuer à avancer, sans idéaliser la réalité. »

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Denir Sosa, membre de l’équipe du Mouvement brésilien des Sans Terre au Vénézuela

C’est la fin du film, les lumières s’allument. Denir Sosa, militant brésilien du Mouvement des Sans Terres prend la parole. « On nous montre qu’une autre communication est possible, celle des quartiers, invisibles dans les télévisions commerciales. Je dis cela, car les télénovelas brésiliennes sont supposément les meilleures, mais ce n’est pas vrai, si vous faites attention, vous verrez que les noirs sont toujours des employés, chauffeurs, mères au foyer, et lorsque la vie des quartiers apparaît, c’est manière caricaturale. »

Lorsque nous sortons du cinéma, nous discutons du film avec Ynnilys. Je lui demande ce qu’elle pense de la question de la colonialité : « Je vois dans la colonialité, le modernisme et le moi-je-isme. Nous devons arrêter d’être toujours dépendants d’une mode commerciale qui chasse l’autre, et nous identifier à nos racines. Chavez nous a dit qu’il fallait apprendre à produire. Nous devons enseigner aux jeunes à produire de manière écologique, comme par exemple la fabrication d’espadrilles artisanales. » Yanilys, paysanne de l’Etat semi-aride de Lara me parle de l’importance de l’agriculture urbaine. «Ce n’est pas parce que nous sommes en ville que nous ne pouvons pas semer de légumes sur notre balcon. Le film « Jusqu’à nous enterrer dans la mer » conclut avec le mouvement culturel théâtral César Rengifo. C’est l’image finale qui m’a le plus marqué : la culture. Un des professeurs explique que dans ce programme d’enseignement populaire du théâtre, si on parle de l’Homme Nouveau, il faut bannir le mot de « compétition ». Nous devons partager ces savoirs, mais apprendre à travailler en collectivité. Et petit à petit, retrouver l’amour de semer. »

Texte et photos : Angèle Savino / Victor Rivera / Eplacite

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-3pC

Venezuela: Révolution bolivarienne de B à M #3

Le jeu des sept différences

Il faut savoir un gré infini à @Filip__FI, ce lycéen de la France Insoumise, pour la leçon de journalisme qu’il nous donne depuis peu sur son Blog http://bit.ly/2wcvsiZ. Jean Lacouture définissait le journaliste comme « l’historien du présent » et c’est bien ce qui fait défaut à nos zombies des médias : aider le citoyen lecteur, auditeur ou téléspectateur à comprendre le présent à travers l’examen vivant du passé.

Pour bien comprendre l’univocité scandaleuse des médias actuels contre un processus démocratique qui a vu une énorme participation populaire répondre pacifiquement à trois mois d’insurrection armée de la droite, et où des militants de tous bords veulent élargir les droits citoyens en portant leurs propositions à la discussion de la constituante, on doit prendre en compte la disparition du pluralisme suite au rachat généralisé par les milliardaires, l’inculture crasse des écoles de journalisme réduites à l’enseignement du formatage, l’alliance du carriérisme et du conformisme chez d’ex-pigistes, la peur de se retrouver seul et de perdre des lecteurs, la droitisation des sociétés européennes, etc… mais il y aussi l’histoire profonde d’une Europe encore prisonnière de son histoire de domination. Se rappeler par exemple qu’il y a 200 ans des gazettes et agents nord-américains traitaient déjà Bolivar de « César assoiffé de pouvoir ». Ou comprendre que la politique Sud-Sud du président Chavez, visant à unifier l’Amérique Latine et à la rapprocher de l’Afrique, souvent décriée à cause de rapports avec l’Iran ou la Libye, s’inspirait en réalité de la vision de Bolivar del « Equilibrio del mundo » et de la célèbre conférence de Bandoeng de 1955 où pour le dire avec Lacouture, « les damnés de la terre réinventèrent le monde« . Cette conférence réunissait pas mal de tyrans aux côtés de chefs d’État plus démocrates du Tiers Monde mais nul historien ne conteste qu’elle marqua une étape décisive dans l’émancipation post-coloniale des peuples du Sud.

Thierry Deronne, Caracas, juillet 2017

Episode 3: La révolution bolivarienne sous Chavez, par @Filip__FI

Nous voici à présent lancés dans le cœur du sujet. Rebondissements après rebondissements, la révolution bolivarienne prend enfin forme. Afin de rester dans le cadre d’un article de blog, il est évident que je ne peux étudier avec vous tous les aspects de la Révolution sous Chavez (même s’il se peut que je déborde un peu après Chavez par moment). En revanche, ce qui va suivre tente de faire une synthèse à la fois détaillée, mais aussi simple et accessible de tous. Certains aspects ne seront peut-être pas approfondis, mais l’espace commentaire est évidemment ouvert aux questions si vous le souhaiter.
Mais je vous rassure, on va déjà aller beaucoup plus en profondeur qu’un article de l’Express ou de Libération…
 © Filip FI © Filip FI

I. Une nouvelle constitution

Comme promis, après avoir prêté serment sans conviction sur la constitution de la IVème république, Chavez entame la rédaction d’une nouvelle constitution par le biais d’une Assemblée Nationale Constituante. La République du Venezuela devient République bolivarienne. Changement de nom, changement de ton. Voyons ce que définie cette assemblée pour le pays.

Dans la nouvelle constitution, quatre axes fondamentaux de la société vénézuélienne sont redéfinis:

  • Sur le plan institutionnel, l’accent est mis sur la démocratie participative. La nouvelle organisation politique de la société permet au peuple de s’impliquer davantage dans la gestion des affaires publiques. Les assemblées de citoyens et citoyennes voient le jour, et le recours au référendum devient beaucoup plus fréquent1. Les référendums peuvent être consultatifs, sur des questions d’intérêt général, abrogatoires, pour adopter une loi que le parlement refuse, ou encore révocatoire, pour destituer un élu allant du maire au président de la République. La constitution en elle-même est née de la consultation du peuple, par l’intermédiaire de l’ANC.
  • La nouvelle constitution marque aussi l’apparition de nouveaux droits fondamentaux pour les vénézuéliens. Ainsi, tout vénézuélien a désormais le droit à des soins médicaux gratuits et de qualité2, une éducation gratuite y compris dans l’enseignement supérieur3, et un environnement sur, sain et écologiquement équilibré4. Un chapitre entier est également consacré aux droits des peuples et communautés indigènes5. Leur existence et leurs us et coutumes sont désormais reconnus et protégés par la constitution.
  • La séparation des pouvoirs est elle aussi redéfinie. On compte désormais cinq branches parmi lesquelles le législatif, l’exécutif et le judiciaire, mais aussi le pouvoir électoral chargé de la bonne tenue des élections (sous contrôle du Conseil National Électoral), et le pouvoir citoyen, regroupant au sein du Conseil moral républicain, le défenseur du peuple, le procureur général de la République (fiscal general en espagnol) et l’inspecteur général de la République6.
  • Enfin, en matière économique, on note que la constitution garantit la totale souveraineté de l’Etat sur l’industrie pétrolière et son entreprise PDVSA7. Quand on sait que l’or noir représente 96% des exportations du pays, le monopole de l’Etat sur sa production n’est pas anodin, il vise à garantir la « souveraineté économique et politique » du pays.

Après validation populaire par référendum le 15 décembre 1999, le 20 décembre la nouvelle constitution est adoptée.

Un homme brandit la constitution de 1999 lors d'une mobilisation chaviste (photo non datée)Un homme brandit la constitution de 1999 lors d’une mobilisation chaviste (photo non datée)

 

En 2007, Chavez a annoncé vouloir modifier 33 articles de la constitution. Cette décision provoque un tollé médiatique international.
Le projet de réforme constitutionnel prévoit notamment de limiter la durée quotidienne de travail à six heures (36 heures hebdomadaires), d’interdire aux employeurs le fait d’obliger leurs salariés à effectuer des heures supplémentaires, de multiplier le nombre de conseils communaux, de supprimer l’autonomie de la banque centrale pour allouer plus de fonds aux programmes sociaux ou encore de distribuer les terres non productives aux paysans. Vous vous doutez bien que ce n’est pas ce genre de réformes sur lesquelles les médias vont s’attarder.

Chavez tenant la constitution de 1999 (droite) et la nouvelle (gauche) si la réforme constitutionnelle est approuvée © AFPChavez tenant la constitution de 1999 (droite) et la nouvelle (gauche) si la réforme constitutionnelle est approuvée © AFP

 

La réforme prévoit également d’abolir la limitation du nombre de mandats dans le temps et d’élargir à sept ans la durée d’un mandat présidentiel. Diantre! Il y a là la preuve évidente du caractère dictatorial de cet homme! Une campagne médiatique de grande ampleur est engagée pour dénoncer « l’autoritarisme » présumé de Chavez. Une hypocrisie d’une ampleur risible.
Le projet en lui-même n’est pas imposé au pays. Il est d’abord soumis au vote de l’assemblée nationale puis à celui du peuple par référendum. L’opposition avait boycotté les législatives de 2005 et se plaint de ne pas pouvoir agir sur cette réforme. Drôle de situation non?
Deuxième hypocrisie, encore plus risible celle-ci. On ne parle évidemment pas de l’ensemble de la réforme dans les médias, mais seulement de l’abolition de la limite du nombre de mandats8. On y voit la volonté d’un homme de s’accrocher au pouvoir. Risible encore une fois, quand on sait que l’on peut rester éternellement au pouvoir à condition d’être élu dans bon nombre de pays européens comme le Royaume-Uni, le Portugal, l’Italie, l’Allemagne ou encore…la France.

Vous voulez la fin de l’histoire? Le projet de réforme de la constitution est refusé par référendum le 2 décembre 2007 à 51% de « non ». Chavez reconnait le résultat et s’y soumet, tel un vrai dictateur pas vrai?

II. Des débuts difficiles | Coup d’état de 2002

La révolution met du temps à s’impulser et connait des débuts difficiles. Le prix du baril avait chuté et avait entraîné une forte récession durant l’année 1999. Chavez a réagi en s’accordant avec les pays de l’OPEP pour faire remonter le prix du baril, signant ainsi le grand retour du Venezuela au sein de l’OPEP.

A la crise économique due au pétrole s’ajoute également des déstabilisations politiques venant de l’opposition et des Etats-Unis. Après avoir re-nationalisé PDVSA en accord avec la constitution, Chavez s’attire évidemment les foudres de Washington qui profitait jusqu’alors d’un pétrole bon marché. L’opposition et la Maison Blanche peinent à reconnaître le caractère légitime de la présidence de Chavez et de la nouvelle constitution.
Chavez est également freiné dans sa volonté de réformes sociales par une corruption et un système capitaliste bien encré dans toutes les sphères de la société. C’est ainsi que le 11 avril 2002, un coup d’état ouvertement soutenu par Washington, une bonne partie de l’opposition et par les médias privés, est fomenté contre lui. Le récit de ce coup pourrait être le scénario d’un film hollywoodien par son déroulement aussi tragique qu’extraordinaire. Je vous en fait une petite chronologie ici:

  • 7 avril 2002: Chavez licencie des cadres dirigeants de PDVSA. Malgré la nationalisation, l’Etat peine à contrôler totalement l’entreprise pétrolière et Chavez tente d’y remédier.
  • 9 avril: Le syndicat CTV et le syndicat patronal Fedecamaras organisent une grève générale de 24h.
  • 11 avril: L’opposition organise une manifestation (200 000 personnes) à Caracas exigeant le départ du président Chavez élu démocratiquement. La manifestation ne suit pas le parcours prévu et se dirige vers le palais présidentiel de Miraflores. L’opposition, soutenue par les médias privés cherche la confrontation avec la contre-manifestation chaviste rassemblée autour du palais. Des heurts éclatent, des snipers inconnus tirent sur la foule tuant chavistes comme anti-chavistes (sept d’entre eux seront arrêtés, on les soupçonne d’être directement envoyé par la CIA qui n’en est pas à son premier coup d’essai en Amérique latine), un détachement de l’armée menace de faire « sauter le palais » si Chavez ne renonce pas. Chavez est emmené et séquestré sur une base militaire. Pedro Carmona, président du syndicat patronal Fedecamaras et fervent opposant à Chavez, est auto-proclamé président de la République et fait abolir la constitution de 1999.
  • 13 avril: les vénézuéliens issus des quartiers populaires majoritairement, descendent dans les rues par milliers exigeant la libération de Chavez et son retour à la présidence du pays. Aidé par certains militaires et la garde présidentielle, le palais de Miraflores est repris, Chavez est libéré et revient en héros.
Le peuple devant le palais présidentiel exige la libération de ChavezLe peuple devant le palais présidentiel exige la libération de Chavez

Ce coup d’état qui aura destitué Chavez durant 48 heures va renforcer considérablement sa réputation.
Avant de passer à la suite, je voudrais vous donner une liste de noms que je vous sommes de retenir: Julio Borges, Leopoldo Lopez, Henrique Capriles ou encore Globovision, Venevision, RCTV, Televen, El Nacional, Ultimas Noticias, El Universal, TalCual. Ce sont là des noms de personnalités politiques ou de médias qui ont soutenu le putsch contre un président démocratiquement élu et qui pour la plupart sont encore actifs aujourd’hui. Tachez de vous en souvenir. On reparlera de certains d’ailleurs dans le prochain article.
Je lance d’ailleurs ici un appel à ce que l’on élargisse cette liste de noms le plus possible (en commentaire de cet article ou sur les réseaux sociaux avec des sources, je rajouterais les noms à la liste ci-dessus ou j’en ferais un article à part s’il y en a assez).

Reprenons. Malheureusement, le coup d’état ne suffit pas à l’opposition. Une grève générale de PDVSA est organisée pendant pratiquement deux mois entre 2002 et 2003. Il y a là une volonté de sabotage de l’industrie pétrolière qui en restera affectée sur sa productivité notamment.

III. D’importantes et impressionnantes avancées sociales

Malgré des débuts difficiles, une fois la révolution réellement lancée, les progrès sociaux vont être impressionnants. Faire l’impasse dessus lorsque l’on parle de la révolution relève clairement de la malhonnêteté intellectuelle.

Les missions bolivariennes (misiones en espagnol) sont une série de programmes sociaux développés au Venezuela depuis 2003 et qui continuent encore de nos jours pour la plupart d’entre-elles (certaines ayant atteint leur but, elles ont pris fin). Les volontés de changements étaient jusque là compromises par, non seulement une opposition néolibérale antidémocratique, mais également par un appareil d’Etat gangrené par une corruption structurelle. Les missions répondent directement à cela par l’implication directe des citoyens dans la gestion public, en continuité avec la démocratie participative prônée par la constitution.

Chaque année, les missions sont rééditées pour répondre à des exigences différentes. Elles traitent chacune d’un ou plusieurs problèmes spécifiques, comme la lutte contre la pauvreté et l’extrême pauvreté, l’éducation, la santé ou encore l’analphabétisme. Elles sont réalisées grâce à des citoyens bénévoles accompagnés de certaines institutions comme les universités ou bien les entreprises publics. Leur financement est en grande partie lié aux excédents de PDVSA, elles sont donc grandement dépendantes de la prospérité de l’industrie pétrolière vénézuélienne, ce qui pose d’autres problèmes que l’on verra plus tard.

Voyons deux exemples de missions très populaires :

  • La mission Robinson a pour objectif d’éradiquer l’analphabétisme. Créée en 2003, il aura fallu seulement deux ans pour qu’en 2005, l’UNESCO proclame le Venezuela, territoire libre d’analphabétisme9.
Hugo Chavez en 2003 lors d'une cérémonie de remise de diplômes dans le cadre de la mission d'alphabétisation Robinson © Maiquel Torcatt NVENPRESHugo Chavez en 2003 lors d’une cérémonie de remise de diplômes dans le cadre de la mission d’alphabétisation Robinson © Maiquel Torcatt NVENPRES

 

D’autres missions concernant l’éducation ont vu le jour avec chacune leur spécificités et particularités comme la mission Sucre ou la mission Ribas.

  • La Gran Mision Vivienda (Grande Mission Logement) consiste elle à charger l’Etat de la construction de logements dans le pays. Créée en 2011, elle est probablement la plus impressionnante en terme d’efficacité. L’année même de son lancement, 146 718 maisons ou appartements ont été construits, 200 080 en 2012, 200 370 en 2013, 126 503 en 2014 et 326 329 en 2015, pour un total de un million de logements en cinq ans10. Pas mal non? Et ce ne sont pas des logements dans un environnement désertique, ils sont accompagnés d’espaces verts, d’aires de jeux et d’espaces prévus pour les activités sociales, culturelles ou sportives.
Inauguration de logements dans le cadre de la Gran Mision Vivienda en 2016Inauguration de logements dans le cadre de la Gran Mision Vivienda en 2016

 

Il existe plus d’une vingtaine de misions actives au Venezuela. Je vous donne quelques chiffres significatifs qui illustrent bien leur impact sur la situation sociale du pays:

  • L’espérance de vie est passée de 72 ans en 1998 à 75 ans en 201411.
  • L’indice de développement humain est passé de 0,699 en 2000 à 0,764 en 201312.
  • Entre 1998 et 2013, l’accès à l’eau potable a augmenté de 15%13.
  • Entre 1999 et 2014, le chômage est passé de 11% à 5,6%14.
  • Le nombre d’établissements de santé est passé de 4 957 en 1998 à 13 372 en 2014. Autrement dit, 8 415 établissements de santé ont été construits en 16 ans15.
  • L’accès à l’éducation secondaire a augmenté de 27,1%16.

IV. Intégration américaine

L’exemple de la révolution bolivarienne a poussé d’autres peuples d’Amérique du sud à se révolter démocratiquement, et différents gouvernements de gauche ont vu le jour après l’arrivée de Chavez. Parmi eux, dans leurs diversités politiques, on peut citer ceux de Lula da Silva au Brésil et Nestor Kirchner en Argentine en 2003, de Tabare Vazquez en Uruguay en 2005, de Evo Morales en Bolivie en 2006, de Rafael Correa en Equateur en 2007, ou encore de Michelle Bachelet au Chili en 2014. Chaque gouvernements possèdent leurs propres caractéristiques et ne se revendiquent pas forcément du « socialisme ».

Lorsque Chavez arrive au pouvoir, l’Amérique latine est loin d’être le continent unifié dont rêvait Bolivar. La seule organisation à vocation réellement continentale est l’OEA (Organisation des Etats Américains), mais l’emprise de Washington sur celle-ci est conséquente. Cuba y était encore exclu jusqu’à il y a peu. Les Etats-Unis rêvaient également d’étendre leur libre-échange à échelle continentale à travers l’ALCA principalement.

C’est ainsi que vont voir le jour différentes organisations, dont le Venezuela de Chavez va participer activement à leur création. On peut notamment citer l’UNASUR (2004) comme alternative à l’ALCA (et l’OEA dans une certaine mesure), la CELAC (2010) comme alternative à l’OEA, ou encore la fameuse ALBA (2004).

Logo de l'ALBALogo de l’ALBA

 

 

Parlons un peu de cette ALBA. Cette organisation de coopération voit le jour en avril 2005 avec un accord entre Cuba et le Venezuela selon lequel le pays envoie du pétrole à Cuba en échange de médecins (Cuba étant le pays avec le plus de médecins au km²). Progressivement, d’autres pays vont rejoindre l’organisation parmi lesquels notamment l’Equateur, la Bolivie, et huit autres pays. L’ALBA met l’accent sur la solidarité, la complémentarité, la justice, et la coopération latino-américaine, selon ses propres mots17. Contrairement à ce qui a pu être dit par certains, l’ALBA n’est en aucun cas une alliance militaire, mais avant tout une coopération économique. Il est cependant vrai de dire qu’elle a un caractère politique plus prononcé que d’autres organisations comme l’UNASUR ou la CELAC. L’organisation s’oppose explicitement à l’impérialisme nord-américain et refuse les logiques d’accaparement des richesses au détriment d’autres peuples. A vous de juger si ces intentions sont louables.

V. Naissance du PSUV

Je rajoute cette petite partie pour préciser que, jusque ici, le parti politique dirigeant cette révolution est toujours le Mouvement Cinquième République créé en 1997. Seulement, il vieillit et rien que son nom n’est plus d’actualité. C’est ainsi que le 14 mars 2008 est créé le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV). Il se fonde par une fusion du Mouvement Cinquième République et de cinq autres partis. Notons que le Parti communiste (PCV) a cependant décidé de rester à l’écart bien qu’il soutienne le président Chavez.

Logo du PSUVLogo du PSUV

 

En 2012 voit le jour un Grand Pôle Patriotique, coalition politique autour du PSUV, qui regroupe plusieurs partis politiques soutenant la révolution bolivarienne, dont le PCV.

VI. Censure des médias au Venezuela? Ça dépend de quel point de vue…

Alors là, c’est une question sensible. Chavez a-t’il muselé la liberté d’expression au Venezuela? A en croire nos médias, c’est irréfutable. A en croire les faits, absolument pas.
Le « problème » de la liberté d’expression au Venezuela n’en est pas un, il ne faut pas avoir peur de le dire, c’est une fable, destinée à détourner le regard des avancées sociales de la révolution. Jamais Chavez n’a empêché la critique de s’exprimer. En réalité, c’est tout l’inverse qui s’est produit. Pour vous donner une idée, je vous invite à lire l’excellent article de Thierry Deronne de 2015 qui explique très bien cette farce (à voir en bas de page). Je vais vous donner quelques éléments mais j’insiste pour que vous alliez le lire si vous n’êtes pas convaincus par ce qui va suivre.

La grande majorité des médias vénézuéliens sont critiques à l’égard du chavisme, et pour cause, en 2014, sur 2896 médias, 80% d’entre-eux étaient des entreprises privées. La vérité, c’est que un des problèmes du chavisme est de ne pas arriver à diffuser de façon massive ses informations auprès de la population. Les chaînes de télévision et les journaux en majorité privés donc, ne cessent de diffuser des informations contre le gouvernement, et très rarement l’inverse. En 2014, 85% des audiences radios et TV étaient réalisées par les médias privés, contre 12% seulement par ceux du public, et 3% par les médias communautaires.
En 2005 a été lancée la chaîne Telesur à l’initiative de Chavez, en coopération avec d’autres pays latino-américains, dans le but justement de contrer l’hégémonie du privé sur l’information, mais c’est loin d’être gagné.
Pire encore, lors du coup d’Etat de 2002, c’est bien l’opposition qui a pris possession de la seule chaîne TV relaie du point de vue chaviste à cette époque, à savoir VTV sur le Canal 8, et qui en a coupé le signal. Cette même chaîne TV a encore récemment été attaquée par des groupes violent d’opposition qui y ont mis le feu, et combien d’autres exemples d’attaques contre la liberté de la presse venant de l’opposition peut-on citer. Tiens donc, les rôles de l’oppresseur et de l’oppressé seraient-ils en réalité inversés?

Scène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne: la dirigeante d’extrême-droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d’État depuis 2002, explique aux médias « bâillonnés » qu’il n’y a pas de liberté au Venezuela. © Photo tirée de l'article de Thierry DeronneScène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne: la dirigeante d’extrême-droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d’État depuis 2002, explique aux médias « bâillonnés » qu’il n’y a pas de liberté au Venezuela. © Photo tirée de l’article de Thierry Deronne

 

Donc oui, c’est bien une question de point de vue. D’un côté, celui de ces médias privés (vénézuéliens mais aussi la presse internationale qui reprend en chœur) qui inventent leur propre répression, et de l’autre, celui des chavistes qui tentent tant bien que mal de dénoncer la supercherie et de mettre en avant les réussites de la révolution. Oui, il y a bien une censure de l’information au Venezuela, celle de ces groupes privés qui censurent la réalité des programmes sociaux et s’acharnent à dénoncer la révolution plutôt que de faire un vrai travail journalistique.

Enfin, avant de clore cette partie il faut absolument que je vous parle d’une dernière chose. Une fois toutes les supercheries sur la prétendue censure démasquées, il reste un ultime argument des anti-chavistes: Alo Presidente. Il s’avère que tous les dimanches à 11 heures, était diffusé sur les médias publics radio et tv (15 % d’audience) un programme dans lequel le président de la République, pour ne citer que lui, prend la parole et dialogue avec les citoyens sur des sujets divers et variés. Il y rend également compte des politiques menées par le gouvernement, des choses qui vont, qui ne vont pas etc. Alors effectivement ça peut en effrayer certains, il est préférable d’avoir un gouvernement qui mène sa politique dans son coin, à l’abri des regards, et qui ne rend pas compte de ces actes devant le peuple qu’il est censé représenter. Est-ce une censure des chaines TV? Si ça peut vous rassurer, le programme ne dure que quelques heures le dimanche, le reste du temps, tout fonctionne normalement. (Aujourd’hui l’émission existe toujours sous le nom de Domingo con Maduro)

VII. Les élections: dictature déguisée ou processus démocratiques?

Après la liberté d’expression vient la démocratie. Je vais être concis, mais sachez que l’on n’a vraiment pas de leçons à donner sur ce sujet. Depuis l’accession au pouvoir de Chavez le 6 décembre 1998, dix-sept élections ont eu lieu au Venezuela18. Toutes ont été remportée par le chavisme à l’exception des législatives de 2015. A ces dix-sept élections s’ajoutent sept référendums nationaux, dont six remportés par le chavisme. La fiabilité de l’ensemble des scrutins a toujours été validée par l’ensemble des observateurs internationaux, et le Venezuela est reconnu dans la région comme ayant un excellent système électoral. En 2012, lors de la réélection de Chavez à la présidence, Jimmy Carter, 39ème président des Etats-Unis, a même affirmé que le processus électoral vénézuélien était le « meilleur du monde »19. Un vrai marxiste-léniniste celui-là.

Vote lors de l'élection présidentielle de 2013Vote lors de l’élection présidentielle de 2013

 

Et quand un scrutin est perdu par le chavisme, le résultat est reconnu et respecté. Quand en 2007, le référendum sur la constitution fut perdu par Chavez, il a immédiatement reconnu le résultat et s’est soumis à la démocratie. Quand en 2013, le chavisme gagne les élections, l’opposition ne reconnait pas le résultat20, et quand en 2015, cette même opposition gagne les législatives, le résultat est devenu bon. Démocratie à géométrie variable pour certains donc.
Enfin, tandis que sept référendums ont eu lieu au Venezuela depuis le début de la révolution, sur la même période, seulement deux ont eu lieu en France. Et encore, sur les deux, un n’a pas été respecté (référendum sur le traité constitutionnel européen de 2005).
Conclusion: vaut mieux balayer devant sa porte avant de chercher à balayer dans le vide chez les autres.

VIII. Prises de position contestées

Si les grands médias de communication font pratiquement abstraction des conquêtes sociales de la révolution bolivarienne, ils insistent cependant beaucoup sur les relations qu’a pu avoir Chavez avec certains dirigeants politiques sur la scène internationale et qui sont évidemment contestables. Parmi ces relations, on peut relever celles avec Kadhafi, Al-Assad ou encore Ahmadinejad.

Je ne fais pas partie de ceux qui soutiennent ces prises de positions et je pense que ce fut une grave erreur. Mais je pense cependant les expliquer (pas justifier) par la volonté de créer (selon moi) une grande coalition à échelle internationale contre la politique impériale des Etats-Unis.

Malgré cette erreur de Chavez, il n’est cependant pas vrai de dire que l’essentiel du chavisme repose sur sa politique extérieur. Réduire le chavisme à cela est une fois de plus ridicule et malhonnête.

IX. Mort de Chavez

En juin 2011, Chavez annonce un cancer. Il est soigné à Cuba où les médecins sont parmi les plus compétents du monde. Il se bat et lutte contre son cancer mais celui-ci l’emportera le 5 mars 2013. D’énormes rassemblements ont lieux dans tout le pays et un deuil national de sept jours est décrété. Avant son décès, Chavez émit l’hypothèse selon laquelle son cancer lui aurait été volontairement inoculé, soulignant l’étrangeté du fait que plusieurs dirigeants d’Amérique latine avait vu eux aussi un cancer se développé21. Il comparait même son cas à celui de Yasser Arafat dont les circonstances de la mort sont également étranges et non élucidées.

Avant sa mort, Chavez a également organisé une allocution télévisée dans laquelle il désigne comme successeur, dans le cadre de la constitution, son vice-président Nicolas Maduro. De nouvelles élections doivent avoir lieu le 14 avril pour élire un nouveau président.

Hugo Chavez à gauche et Nicolas Maduro à droite durant l’allocution télévisée dans laquelle Chavez appelle à voter Maduro aux éventuelles futures élections, 8 décembre 2012Hugo Chavez à gauche et Nicolas Maduro à droite durant l’allocution télévisée dans laquelle Chavez appelle à voter Maduro aux éventuelles futures élections, 8 décembre 2012

 

Hugo Rafael Chavez Frias, président du Venezuela du 6 décembre 1998 au 5 mars 2013, aura soufflé un vent nouveau sur l’Amérique latine et sur le monde. Promoteur du « socialisme du XXIème siècle », porteur d’un charisme irremplaçable et d’un courage exemplaire, cet homme a selon moi déjà sa place au panthéon des géants de ce XXIème siècle.

Sa succession parait difficile. Que va-t’il advenir du chavisme sans Chavez? La suite dans le prochain et avant-dernier épisode.

Si vous voulez aller plus loin…

  • …à propos du coup d’Etat de 2002, il est indispensable que vous regardiez ce documentaire qui est vraiment excellent: La révolution ne sera pas télévisée
  • …dans la compréhension du système médiatique vénézuélien, voici l’article de Thierry Deronne que je mentionnais plus haut: Thomas Cluzel ou l’interdiction d’informer sur France Culture
  • …dans la révolution bolivarienne en elle-même, je vous conseille l’excellent bouquin de Andrés Bansart qui va vraiment en profondeur sur le Venezuela et qui aide vraiment à la compréhension de ce qui s’y passe, y compris aujourd’hui: Comprendre le Venezuela, Andrés Bansart, Le Temps des Cerises, 2016

 

ARTICLE PRÉCÉDENT: Episode 2: Avant le 6 décembre 1998 et l’arrivée de Chavez

ARTICLE SUIVANT: Episode 4: Maduro, ou la difficile succession à Chavez

Notes:

1: Article 70 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
2: Article 83 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
3: Articles 102 et 103 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
4: Article 127 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
5: Titre III,Chapitre VIII de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
6: Article 273 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
7: Articles 302 et 303 de la Constitution de la République bolivarienne du Venezuela
8: Hugo Chavez veut modifier la Constitution pour rester au pouvoir, Libération, 16 août 2007
9: Venezuela: La mission Robinson, 13 ans d’alphabétisation du peuple, bolivarinfos.over-blog.com
10: Comprendre le Venezuela, Andrés Bansart, Le Temps des Cerises, 2016
11;13;15: Données de l’INE sur la santé
12: Données de l’INE sur l’IDH
14: Données de l’INE sur la main-d’oeuvre
16: Données de l’INE sur l’éducation
17: Site officiel de l’ALBA-TCP
18: Voir la liste sur le site du Conseil National Électoral
19: Carter affirme que le processus électoral du Venezuela est le « meilleur du monde », Business Wire, 21 septembre 2012
20: Au Venezuela, l’opposition refuse l’élection de Nicolas Maduro, Le Monde, 15 avril 2013
21: Chavez: « Les Etats-Unis pourraient inoculer le cancer grâce à leur technologie »

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Les partis de gauche et les mouvements sociaux d’Amérique Latine appuient un peuple qui écrit sa constitution à la barbe de l’Empire.

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Réunion des partis de gauche latino-américains à Managua du 15 au 19 juillet pour le XXIIIème Forum de Sao Paulo.

Les 300 délégués de 18 partis politiques de gauche venus de 26 pays d’Amérique Latine, réunis à Managua du 15 au 19 juillet pour le XXIIIème Forum de Sao Paulo, viennent de réaffirmer leur soutien au processus de l’Assemblée Constituante grâce auquel les vénézuéliens éliront 545 député(e)s au suffrage universel, le 30 juillet. La secrétaire exécutive du Forum, Mónica Valente (Parti des Travailleurs, Brésil) a souligné que l’heure a sonné pour la gauche de reprendre l’offensive contre le néolibéralisme dans la région et que la seule façon de la démocratie est de « consulter le peuple, non de faire des coups d’État comme au Brésil, au Paraguay et au Honduras. » « Nous allons former une Commission d’Accompagnement Électoral de l’Assemblée Constituante au Venezuela, car nous l’appuyons » a précisé la Présidente du Parti des Travailleurs du Brésil, la sénatrice Gleisi Hoffmann, lors de la clôture de cette rencontre qui a vu les présidents du Salvador, Salvador Sanchez Ceren, du Nicaragua Daniel Ortega ou de Bolivie Evo Morales réaffirmer leur soutien à la révolution bolivarienne et dénoncer la volonté de la détruire de la part des États-Unis. Même soutien de la Coordination des Mouvements Sociaux de l’ALBA ou du Sommet des peuples qui se réunit en Argentine parallèlement au sommet des gouvernements du Mercosur.

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Sommet des Peuples, organisé parallèlement au sommet du Mercosur, Argentine, 20 juillet 2017

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Mouvements sociaux du Brésil, dont le Mouvement des Travailleurs Sans Terre, manifestant leur soutien au scrutin de l’Assemblée Constituante au Venezuela, le 20 juillet 2017.

Alors que la gauche occidentale, par peur des retombées médiatiques, n’ose plus parler du Venezuela, l’ensemble des partis de la gauche et des mouvements sociaux d’Amérique Latine, manifestent de manière claire leur solidarité avec les jacobins noirs qui s’entêtent a vouloir écrire leur constitution à la barbe de l’empire états-unien, de ses vassaux européens et de médias qui continuent à imputer les morts causées par les violences de la droite au « dictateur Maduro ». Cette lutte coloniale contre la démocratie se répète au Venezuela lui-même où une opposition raciste qui s’inspire de plus en plus de l’État Islamique brûle vifs, comme hier encore à Lecheria, ceux qu’elle n’a jamais considérés vraiment comme des êtres humains depuis que Chavez les a fait entrer dans l’espace politique. Il suffit de lire les tweets de la droite sur les candidats à l’Assemblée Constituante, pour comprendre ce qu’elle ferait en cas de retour au pouvoir.

Tweets racistes

Demandez le programme !

Mais alors que 90 % de la population ne participe à ces violences, dont les foyers se trouvent dans les quartiers riches, quels sont les rêves des candidats à cette assemblée, quels sont les thèmes de tous ces débats citoyens censurés par les médias et ignorés par la gauche occidentale ? Un des courants les plus vivants du chavisme critique (baptisé « bravio », c-à-d rebelle) mène une campagne intense contre le repli populaire de l’espace public causé par la guerre économique et la dépolitisation du conflit favorisée tant par cet antichavisme raciste, fascisant, que par le conservatisme et l’inertie de secteurs de l’État, boulets de la révolution, essayant de conserver des quotas de pouvoir ou au moins, des privilèges.

Certains courants de la gauche occidentale, soucieux de leur image, se drapent dans le « ni-ni » de « la critique de gauche », comme si les vénézuéliens dépendaient de communiqués parisiens pour réfléchir de manière critique sur leur réalité et rallumer le moteur de leur Histoire. On n’est pas loin des discours de Sarkozy ou Macron sur l’Afrique « préhistorique ». Mais la critique, la vraie, celle qui ne procède pas de projections idéologiques, appartient d’abord à ceux qui agissent sur place pour transformer leur réalité, à ceux qui peuvent critiquer un processus en connaissance de cause. En voici un bon exemple : le programme de ces militants de base et de peau foncée.

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L’ECONOMIQUE:

Pour une économie au service de la vie et des gens!

  • Rédaction d’un chapitre dans la Constitution consacré à l’économie communale, qui considère les axes suivants:

Le modèle économique socialiste se base sur une économie en fonction de l’attention et de la reproduction de la vie sur la planète, soumise aux intérêts communs du peuple travailleur. Les revenus nationaux produit de la rente pétrolière (98%) doivent forcer la naissance d’une économie véritablement productive, basée sur ces principes comme indispensable fondement du nouvel État communal et populaire. Les « droits économiques » reconnus actuellement par la Constitution doivent transcender vers l’énoncé de ce nouveau « système économique » à construire, comme unique possibilité de dépassement de la crise systémique actuelle. Ce modèle doit considérer de plus, comme biens communs, les ressources naturelles comme l’eau, la biodiversité, la richesse génétique, les minerais et que les gouvernements néolibéraux laquais privatisent impunément à travers l’exploitation transnationale.

  • Pour une économie mixte, rationnelle, planifiée, durable, productive, sous contrôle de la société dans toutes ses étapes pour garantir la distribution et la commercialisation justes et pas pour vider le salaire du peuple travailleur pour le bénéfice d’un petit nombre.
  • D’implacables mécanismes de contrôle du libre échange spéculatif, reflété dans l’augmentation galopante des prix, pour la défense du salaire réel à travers le pouvoir populaire, comme une nouvelle institutionnalité, seule capable de s’imposer au métabolisme économique capitaliste, rentier et parasitaire.
  • Revendication du travail comme source et principe de la vie économique du pays.
  • Au peuple les moyens de production! Confiscation des biens des entreprises coupables de fraude fiscale.
  • Pour un cadre constitutionnel qui reconnaisse notre régime mixte de propriété: social, communal, familial, étatique et privé. Établir avec une plus grande précision le modèle économique mixte à caractère social et inclusif basé sur trois formes principales de propriété.

PROPRIETE SOCIALE ET COMMUNALE: définir comme constitutionnelles les formes de propriété communale, associative, collaborative tenant pour établi que l’État portera une attention spéciale à ce secteur en attribuant un % du PIB pour son impulsion et développement. Il faut avancer dans le renforcement du Système Économique Communal, comme appareil dynamisant de l’économie, où les formes de propriété sociale garantissent une occupation productive.

PROPRIETE SOUS GESTION ETATIQUE: Expliciter quels sont les secteurs stratégiques que l’État doit contrôler pour garantir la souveraineté, les droits de la population et l’indépendance économique de la Nation. En ajoutant qu’il est fondamental de transformer les entreprises au schéma capitaliste sous contrôle de l’État en Entreprises Publiques Socialistes dans lesquelles la pierre angulaire de leur gestion soit la participation active des travailleurs et travailleuses à la planification, la gestion et au contrôle de la production.

PROPRIETE PRIVEE, NATIONALE ET INTERNATIONALE: Établir un cadre constitutionnel qui donne un soutien juridique aux investissements privés. Il doit y avoir transparence sur la nature et la portée des investissements privés, et leur réglementation; les petite et moyenne entreprises devront avoir une impulsion spéciale à l’intérieur du modèle économique national.

  • Distribution juste de la richesse! Par l’obligation constitutionnelle de destiner les revenus économiques du pays au développement productif dans le cadre du modèle économique mixte, et au développement social dans les aspects prioritaires comme la santé, l’éducation, l’alimentation, la recherche et le développement technologique. La non réalisation de cette disposition devra être un délit qui envisage des sanctions implacables.
  • Contrôle et suivi populaire, citoyen, participatif et protagonique de la gestion économique et de l’administration des ressources publiques. Information sur les assignations budgétaires, subsides, transferts et revenus propres, avec l’accent sur l’assignation de devises à entrepreneuriat, la planification de leur distribution et de leur usage postérieur effectif.
  • Gestion directe et démocratique du processus social du travail.
  • Coopération et corresponsabilité territoriale des organisations de travailleurs et travailleuses des entreprises productives existantes sur le territoire avec les instances de gouvernement communal pour garantir des processus de contrôle permanents et l’administration populaire des ressources résultant des excédents des entreprises de propriété sociale.
  • Enchaînement productif dans chacune des zones depuis les instances d’organisations de base des travailleurs et travailleuses, pour la planification de la production et le renforcement des processus de recherche et d’innovation technologique.
  • Indépendance économique ou rien! Pour le développement d’entreprises productives communales, familiales et particulières avec accompagnement et suivi sur le technico-productif, l’économique et l’éthique, sous contrôle populaire, pour augmenter les niveaux d’activité économique.
  • Maintenir l’interdiction des monopoles et pour une taxe fiscale socialement juste. Sont taxés davantage ceux qui ont le plus. Établir l’impôt sur la concentration des richesses et des impôts sur le luxe, la hausse progressive des impôts que paieront les grands capitaux oisifs et improductifs et l’abolition progressive des impôts régressifs et confiscatoires comme la TVA.
  • Démocratisation du secteur bancaire et de l’activité financière sous contrôle populaire.
  • Unification et renforcement du système de banque publique dans une banque forte et unique pour la distribution des excédents au bénéfice du peuple travailleur et pour contenir la spéculation financière de la banque privée.
  • Amélioration et contrôle du système de commerce électronique, en contrôlant et déclarant d’utilité publique les entreprises de ce secteur.

LE POLITIQUE

Le pouvoir populaire, base de la nouvelle société!

Les niveaux d’organisation des gens se sont énormément élevés pendant les 18 dernières années (par exemple, les 46 813 conseils communaux et les 1 743 communes enregistrées, selon les données du MPP pour les communes 2017) et maintenant qu’il existe des formes concrètes d’organisation, participation et protagonisme direct du peuple, il est juste d’élever et de renforcer le Pouvoir Populaire organisé dans ses plus diverses expressions. L’originalité du projet de démocratie des gens réside dans ce qui émane depuis les bases et les appareils qui ne sont pas de l’État; le Pouvoir Communal est une instance de pouvoir authentique qui non seulement gère des politiques publiques, il s’agit aussi d’un espace territorial où des citoyens conscients de leur rôle historique se rencontrent pour construire une nouvelle forme de pouvoir, de démocratie, de nouvelles formes de relations sociales, productives et éthiques.

Ce grand processus d’organisation doit se développer et prendre beaucoup plus de forces, sans tutelle du vieil État qui l’influence avec ses pratiques bureaucratiques; le pouvoir populaire constituant doit être indépendant, créatif, critique et de proposition, pour cela les garanties constitutionnelles concrètes au pouvoir des citoyens représentent sans aucun doute un approfondissement démocratique dans le Venezuela Bolivarien.

  • Favoriser et rendre irréversible la démocratie participative et protagonique comme modèle directeur de notre société dans l’exercice de sa citoyenneté.
  • Approfondir la transformation de l’État et les mécanismes de gestion du gouvernement en fonction du principe de transparence dans la gestion publique, et la dé-bureaucratisation de l’appareil de l’État pour ouvrir des mécanismes de lutte contre la corruption, envisager l’inhabilitation pour l’exercice de charges publiques de personnes impliquées dans des cas de corruption.
  • Pour une gestion et une politique moins discrétionnaire et plus démocratiques et populaires! La démocratie obédientielle est une partie de la démocratie participative et active, le principe de commander en obéissant la renforce, les décisions prises dans les espaces de participation sociale doivent avoir un caractère obligatoire pour la planification et le développement de la gestion publique.
  • Rédaction d’un chapitre destiné à l’État communal, qui envisage les aspects suivants:
  • Donner un rang constitutionnel au pouvoir populaire dans ses formes les plus diverses de concrétisation.
  • Reconnaissance de la commune comme instance d’auto-gouvernement territorial, garantissant la répartition de ressources à travers une place constitutionnelle; qui permette l’élimination de la « paroisse » comme schéma d’organisation, transfert de la propriété coopérativiste aux communes.
  • Reconnaissance du Pouvoir Populaire comme un pouvoir de plus de l’État.
  • Envisager le développement de la culture communal et ses valeurs (éthique, honnêteté, efficacité, coopération, démocratie, participation, respect…) à travers notre système éducatif, à tous les niveaux.
  • Parité de genre avec alternance à tous les postes d’élection populaire et dans toutes les instances de l’État, accompagnée de garanties qui offrent de meilleures conditions pour la participation politique équitable des femmes.

LE SOCIAL:

  • Amplifier et approfondir les droits sociaux conquis à travers des politiques de soins comme le système Missions et Grandes Missions, et leur garantie en cogestion avec le pouvoir populaire.
  • Élargir le principe de souveraineté comme un axe transversal dans un cadre territorial, politique, économique, culturel, et alimentaire, qui garantisse le contrôle populaire sur la majorité des instances sociales.
  • Élargir le droit au logement, en incluant le droit à la ville, le droit à l’habiter, la peupler, la construire.
  • Blinder l’État Bolivarien contre la privatisation des droits et devoirs sociaux fondamentaux.
  • Interdiction des soins médicaux conditionnés au paiement, des cas d’urgence dans les centres de santé privés.
  • Dépatriarcalisation et décolonisation de l’État et de la culture, en reconnaissant notre diversité de savoirs et comme une nécessité primordiale de notre transformation comme peuple.
  • Pour le droit à une société libre de patriarcat et de machisme, basée sur le respect du rôle de la femme.
  • Pour de plus grandes garanties de meilleures conditions pour le libre développement des capacités des femmes, pour le droit à l’accès à un travail de qualité et à une vie sans violence, une meilleure sécurité sociale pour les femmes travaillant au foyer.
  • Approfondissement des droits sexuels et reproductifs:

Une éducation sexuelle pour décider, des contraceptifs pour ne pas avorter, l’avortement légal pour ne pas mourir!

  • Droit à un accouchement humanisé et à la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse, en même temps que des garanties sociales pour l’éducation sexuelle pertinente et de qualité à tous les niveaux et l’accès gratuit et égalitaire à des mécanismes contraceptifs.
  • Reconnaissance des droits et de l’union de personnes du même sexe, basée sur le respect et le non-stigmatisation sociale de la diversité sexuelle.
  • Contre la discrimination de la diversité sexuelle à tous les échelons de la vie sociale , que soit considérée la reconnaissance de l’identité transsexuelle et intégration dans l’article 21 de la Constitution, la reconnaissance et la non discrimination de l’identité de genre auto-perçue, l’orientation sexuelle, la couleur de la peau ou l’orientation politique.
  • L’alimentation comme devoir social fondamental:
  • Renforcement du système de distribution populaire des aliments naissant (CLAPs et autres mécanismes populaires de distribution comme les foires agricoles, les systèmes de consommation et de vente planifiée…) pour élargir les garanties d’accès à l’alimentation du peuple travailleur.
  • Envisager une assistance spéciale pour ls secteurs de plus grande vulnérabilité alimentaire, en les priorisant dans le diagnostic, l’assistance, l’assignation de suppléments nutritionnels et ressources pour couvrir pleinement leurs besoins.
  • Favoriser la production d’aliments stratégiques de haute valeur nutritionnelle destinés à couvrir les besoins en énergie et nutriments des secteurs les plus vulnérables ( enfants, adolescents, femmes enceintes, troisième âge, personne avec une diversité fonctionnelle[handicapées]).
  • Droit au soin et à la protection sociales avec corresponsabilité. L’État doit garantir par la corresponsabilité entre les services d’État, l’entreprise privée, la communauté organisée et les familles, le soin et l’assistance aux personnes en situation de vulnérabilité pour l’éradication de toutes les formes de pauvreté.
  • Intégration d’un chapitre sur l’élargissement des droits et les garantie sociales pour la jeunesse comme réserve éthique, culturelle et productive de la société, qui envisage:
  • La promotion et les garanties pour l’accès à la participation dans les instances démocratiques de gouvernement et d’auto-gouvernement populaire ( dans le territoire, le lycée, l’université, etc.), en fonction des valeurs de patriotisme, respect, défense de la paix et la stabilité politique de la Nation.
  • Garantir un droit au travail digne et de qualité pour la jeunesse. En promouvant le travail libérateur à travers l’appui aux entreprises productives dans toute modalité envisagée par l’économie mixte en priorisant celles de la propriété sociale, communale et familiale.
  • Droit à l’accès public à l’information et aux mécanismes technologiques qui permettent la formation et la recherche.
  • L’éducation libératrice pour transformer la société!
  • Pour l’éducation émancipatrice fondée sur une nouvelle praxis, qui encourage la rencontre des savoirs populaires pertinents, reconnaisse et inclue la diversité et soit basée sur la culture de la paix comme valeur indispensable pour la société, ainsi que le respect de la vie sur la planète, l’unité de l’étude et du travail et de la recherche et de l’innovation technologique, artistique, culturelle et sportive en fonction des intérêts nationaux.
  • Pour une approche sociale non sexiste de l’éducation. Nous parions sur une éducation non verticale, à caractère populaire, qui inclue et reconnaisse toutes les identités.
  • Reconnaissance de tous les secteurs et corporations qui constituent les communautés universitaires (étudiants, enseignants de tous les échelons, travailleurs et travailleuses administratifs et ouvriers…), établissement de l’égalité politique pour l’élection démocratique des autorités universitaires et la représentation égalitaire et avec les mêmes droits politiques de tous les secteurs qui constituent la communauté universitaire, dans les instances de co-gouvernement.
  • Un accès juste et planifié à l’éducation, une priorisation d’accès à l’éducation publique des secteurs les plus vulnérables, approfondir la communalisation de l’éducation pour renverser le processus de concentration des centres éducatifs dans les zones urbaines d’accès difficile pour la grande majorité de la population, une planification de l’offre éducative en fonction des potentialités locales et des intérêts productifs de la Nation, qui de plus permette de garantir l’emploi postérieur dans le pays des professionnels et professionnelles.
  • Relation directe du système éducatif avec le système économique productif, intégrer la pertinence éducative comme axe fondamental à tous les niveaux.
  • Communalisation de la sécurité citoyenne, pour qu’elle soit prise en charge et planifiée sur le territoire de façon co-responsable, intégration des aspects du nouveau modèle policier et mesures de contrôle communal pour le fonctionnariat des corps de sécurité de l’État.
  • Démocratisation de la communication: un système public et participatif de communication.
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Source : http://www.chavismobravio.org.ve/?q=node/25

Traduction : Cathie Duval

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Venezuela : les images que vous ne verrez pas dans les médias…

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Caracas le 11 juillet 2017. Depuis le début de la révolution bolivarienne, les mouvements féministes s’inscrivent profondément dans le processus de transformation sociale, culturelle et politique, comme en témoignent l’élaboration de nombreuses propositions pour la prochaine Assemblée Constituante à élire le 30 juillet. Après avoir décidé il y a quelques semaines de créer et de financer une École Nationale du Féminisme, le président Nicolas Maduro vient d’appliquer une autre des revendications : le « programme national de l’accouchement humanisé ». Dans la première phase, 100 formatrices accompagnées de médecins communautaires et de 10 mille promotrices communales, seront chargées de lancer ce programme pour mettre fin à la violence obstétrique dont sont encore victimes de nombreuses vénézuéliennes et pour lequel le président a approuvé un budget de 12.090.000.000 bolivars. Le gouvernement a activé la ligne 0800 MUJERES pour faciliter l’accès des femmes à cette nouvelle mission sociale.

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Pionnier dans l’histoire de la coopération internationale, le gouvernement bolivarien a signé un accord avec le Mouvement des Travailleurs Sans Terre du Brésil. Déployés dans tout le Venezuela depuis une dizaine d’années ceux-ci assurent la formation de petits producteurs au service de de la souveraineté alimentaire et importent des semences agro-écologiques produites dans les unités du MST au Brésil pour les distribuer aux réseaux paysans du Venezuela. Une manière pour les Sans Terre de manifester leur solidarité active face à la guerre économique et aux pénuries alimentaires organisées par le secteur privé (majoritaire) pour affaiblir la base sociale de la révolution bolivarienne. Ces photos du 13 juillet 2017 montrent la remise de semences en provenance du Brésil aux mouvements paysans vénézuéliens en présence de Marcelo Resende, représentant de la FAO au Venezuela, Denir Sosa, membre de l’équipe permanente des Sans Terre dans ce pays, et Freddy Bernal, Ministre de l’agriculture urbaine et  responsable national des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) mis en place par le gouvernement Maduro.

Texte : Thierry Deronne, Venezuela juillet 2017

Photos : AVN / Carmen Navas Reyes

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Huit mythes sur l’économie vénézuélienne

Par: Pasqualina Curcio

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L’économiste et universitaire Pasqualina Curcio (Venezuela)

On nous a ressassé tant de fables sur l’économie vénézuélienne, qu’elles font aujourd’hui partie de la culture de masse. A l’heure où se noue un large dialogue social dans le cadre de l’Assemblée Constituante, il peut être important de visibiliser les lignes qui séparent le réel du fantastique dans ces histoires qu’on nous serine depuis l’enfance.

1. « Le Venezuela est un pays monoproducteur ». Tant chez nous qu’à l’étranger on a l’habitude de dire qu’ au Venezuela on ne produit que du pétrole. Les chiffres publiés par la Banque Centrale du Venezuela indiquent le contraire. En moyenne, du total de la production nationale [1], 84% provient de l’activité non pétrolière. La production pétrolière n’occupe que les 16% restants.

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Dans le cadre de la production non pétrolière, c’est la manufacture qui occupe la première place (21%), suivie par les services offerts par le gouvernement général (15,6 %, à savoir santé, éducation, ordre public, sécurité et défense, protection sociale); viennent ensuite les services immobiliers avec 13,2%; le commerce et les services de réparation (12,6 %); la construction (8 %); les services communautaires (7%); l’agriculture, l’élevage et la pêche (6,4 %); les communications (5,9 %); enfin, le transport et le stockage avec 4,6 %.

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Si donc nous ne sommes pas ce pays mono-producteur qu’on nous a toujours présenté, l’économie vénézuélienne se caractérise en revanche par sa condition mono-exportatrice. Près de 90% des exportations concernent en effet le pétrole et sont réalisées par le secteur public (l’entreprise d’État Petróleos de Venezuela, PDVSA).

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Le problème ne réside pas dans notre condition de pays mono-exportateur de pétrole, ni dans le fait que ce soit le secteur public qui s’en charge, mais dans la faible performance du secteur privé. Alors qu’on le présente toujours comme un secteur très efficace, celui-ci n’a exporté historiquement et en moyenne que moins de 10 % de ce total.

Quant aux 10% d’exportations non-pétrolières, ils sont formés par la vente de minéraux (26 %); les industries chimiques (45 %); le plastique et le caoutchouc (3 %), les métaux (10 %), tous produits par le secteur public [2]. L’exportation du secteur privé ne dépasse pas en moyenne 1% de ce total.

2. « Nous ne produisons pas ce que nous mangeons ». Une autre fable veut que tous les aliments que consomment les vénézuéliens soient importés. Rien de plus éloigné de la réalité. Du total des aliments disponibles, 88% en moyenne sont produits par nos paysans, éleveurs et pêcheurs en terres et en mers vénézuéliennes, les 12% restants furent et sont encore importés. [3]

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Le Venezuela produit 99% des tubercules consommés, 92% des sucres, 97% des légumes, 92% des viandes, 99% des œufs, 98% des fruits et du lait, 90% des stimulants (café et thé). 63% des céréales. L’importation principale est le blé (100 %) et l’orge malté (100%), utilisés pour la production du pain et de la bière, ces deux derniers ne pouvant être produits sur place à cause du type de climat. 91% des légumineuses (haricots noirs, rouges, lentilles) que consomment les vénézuéliens sont importés alors qu’ils pourraient parfaitement être produits sur notre territoire. Nous importons aussi 53% des graisses, et spécifiquement le soja.

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Sans doute certaines de ces fables ont-elles servi d’excuses au grands capitaux, en particulier ceux qui concentrent la production agroindustrielle, pour exiger de l’État de plus en plus de dollars au taux préférentiel avec l’argument que sans l’accès à ces devises, ils ne pourraient pas importer ces produits et la population subirait par conséquent la famine. Ils ont aussi servi à justifier l’endettement privé, et sa reconnaissance puis son remboursement par l’État…

50% de la production totale d’aliments traités par l’agro-industrie sont concentrés dans 10% du total d’entreprises privées [4]. En d’autres termes nous sommes face à une production alimentaire monopolistique.

Bien qu’on ne le mentionne pas, c’est bien là une des principales faiblesses du modèle économique de production au Venezuela, non seulement par les effets pervers que produisent par nature les monopoles quant à la fixation des prix et des quantités, mais surtout par la dépendance d’une poignée d’entreprises qui produisent, importent et distribuent un bien aussi stratégique que l’alimentation de la population. Situation qui renforce le pouvoir de coercition que peuvent exercer ces entreprises, soit par intérêts économiques soit par intentionnalité politique, comme on l’observe ces dernières années au Venezuela.

Le principal enseignement à tirer de cette histoire est la différence entre sécurité et souveraineté alimentaire.

3. « Le secteur public est improductif ». On raconte aussi que le secteur public ne produit rien. En discriminant le total de la production par secteurs institutionnels, c’est-à-dire entre secteurs public et privé, nous nous rendons compte qu’en moyenne 34 % du Produit Interne Brut sont générés par le secteur public et 66% par le secteur privé.

Dans les activités du secteur public au Venezuela entrent principalement le pétrole, les services offerts par le gouvernement (santé, éducation, transport, défense, ordre public, sécurité, protection sociale), l’électricité, l’eau, l’activité minière.

Ces quatre dernières années, malgré la chute des prix du pétrole, facteur déterminant des niveaux de production au Venezuela et malgré les divers aspects de la guerre économique mise en place par le secteur privé – avec blocage de lignes de crédit international et inflation induite à travers la manipulation de la valeur de la monnaie dans le marché illégal, la production dans le secteur public a connu une augmentation.

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La production du secteur public a augmenté de manière soutenue depuis 2003, y compris en 2009, année qui a connu une chute de 34 % du prix du pétrole. Sans compter l’activité pétrolière, la prestation de services de la part du gouvernement occupe la deuxième place de la production après l’activité manufacturière.

4. « Le secteur public, contrairement au secteur privé, est inefficace ». On dit que l’État est inefficace, c’est-a-dire que dans le secteur public les travailleurs perçoivent un salaire mais ne font rien ou, au mieux, font peu. En revanche, les entreprises privées sont toujours réputées « plus efficaces ». Or, par définition, est réputé « efficace » celui qui produit plus avec moins de ressources. [5]

Cette fable a servi de socle à l’argumentaire selon lequel l’État ne doit pas intervenir dans l’économie.

Au Venezuela, en moyenne, la productivité du travail dans le secteur public, y compris dans pétrolier [6], a été 2,5 fois plus élevée que celle du secteur privé [7]. Depuis 1997 et jusque 2015, chaque travailleur public a produit 8,07 millions de bolivars annuels [8] alors que chaque travailleur du secteur privé en a produit 3,25 millions.

Même en excluant de ces calculs l’activité pétrolière, la productivité du travail du secteur public reste non seulement 1,3 fois plus forte que celle du secteur privé, mais a connu en outre depuis 2006 une augmentation de 44%, passant de 3,5 millions de bolivars annuels par travailleur à 5,1 millions [9]. En revanche et sur la même période, la productivité du travail du secteur privé a chuté de 14%.

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Ces résultats nous permettent de célébrer certains personnages de notre histoire contemporaine : les travailleurs du secteur public. Ouvriers des entreprises publiques, médecins, infirmières, ambulanciers, bio-analystes, institutrices, enseignants et travailleurs universitaires en général; ingénieurs et techniciens de maintenance et de nettoyage; ceux qui se chargent de nettoyer les rues et de ramasser les ordures; communicateurs; conducteurs du métro, des autobus; membres de la police; membres des Forces Armées Nationales Bolivariennes; pompiers; ceux qui travaillent dans le service diplomatique; les travailleurs de l’administration publique; ceux qui administrent la justice; les cuisiniers qui préparent les repas pour les écoliers; les musiciens des orchestres symphoniques; les entraîneurs sportifs; les gardiens de parcs et d’espaces boisés; ceux qui travaillent dans les ports et dans les aéroports, ceux qui administrent les processus électoraux, et même les députés, en fin tous ceux qui se lèvent tôt pour faire vivre le secteur public.

5. « Seules les entreprises privées produisent ». Cette fable classique voudrait que tout mode de production qui n’est pas privé a une moindre capacité de produire, non seulement par comparaison avec l’État mais aussi avec les services communautaires, les coopératives, les coopératives et les communes.

En fait, de 1999 – première année de la révolution bolivarienne – à 2015, le produit intérieur brut total a augmenté de 43%. Or, après les activités financières et de communications, celle qui a montré la plus forte augmentation durant la même période est celle des services communautaire et sociaux. En quatrième lieu vient la production de services du gouvernement général. Les activités agricoles, d’élevage, de manufacture, commerciales et de transport, qui sont principalement aux mains du secteur privé, enregistrent également des augmentations depuis 1999 mais de moindre grandeur.

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Il ressort que ce ne sont pas les seuls modes de production privés qui apportent une valeur ajoutée à l’économie. La propriété d’État, comme nous l’avons déjà dit, non seulement occupe la deuxième place sur l’échelle de la production, et non seulement a crû ces dernières années – malgré la chute du prix du pétrole : elle a même connu une haute productivité du travail. La production de la propriété sociale a été une des activités économiques qui a enregistré la plus forte augmentation ces dernières années et a donc contribué dans une mesure majeure au produit intérieur brut.

La reconnaissance constitutionnelle d’autres modes de production en parallèle au mode déjà établi de la production privée, constituerait une avancée importante dans la démocratisation de la production et dans la diminution de la dépendance d’un petit nombre de grandes entreprises qui dans de nombreux secteurs monopolisent la production, l’importation et la distribution des biens et des services.

6. « La production privée a chuté depuis 1999 (première année de la révolution bolivarienne) ». C’est la rumeur publique, amplifiée par certains médias : depuis 1999 l’entreprise privée a été démantelée, et les politiques économiques issues du modèle d’égalité et de justice sociale ont créé une méfiance et découragé les investisseurs. On affirme de même que les contrôles des prix, le contrôle du marché des changes et la supposée manque de devises ont empêché les entreprises de produire.

Fiction, là encore : la production dans le secteur privé a augmenté en moyenne de 35% depuis 1999. Toutes les activités économiques aux mains du secteur privé ont enregistré des augmentations. Par exemple, l’activité des institutions financières et d’assurances, principalement privée, a explosé (375 %) durant la même période; le commerce a augmenté de 64 %; le transport et le stockage de 46 %; les communications de 332 %; l’agriculture, l’élevage et la pêche de 27 %; la manufacture, de 12 %; les services immobiliers de 50 %.

Plus : non seulement le produit intérieur brut du secteur privé a augmenté, mais le taux de rentabilité du capital a connu une croissance soutenue depuis 2003, pour se situer en 2008 [10] aux niveaux historiques les plus élevés depuis 1970, soit 22%.

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Sans doute ceux qui répètent cette fable veulent justifier le retour au modèle néolibéral qui cesserait de contrôler les prix des biens essentiels produits par les grands monopoles, gèlerait les salaires, privatiserait les services publics, et permettrait à quelques propriétaires de grands capitaux, parmi lesquels le système bancaire et financier, de s’approprier les devises obtenues grâce à l’exportation du pétrole.

7. « On ne produit pas parce que le gouvernement a exproprié toutes les entreprises privées ». Le mythe selon lequel le gouvernement a exproprié presque toutes les entreprises privées s’ajoute à la liste en vogue depuis quelques années.

Des 28.222 unités économiques correspondant à l’activité industrielle, seules 363, soit 1,2 %, sont aux mains du secteur public. Les 98,71 % restantes appartient au secteur privé. Quant aux unités économiques liées aux activités commerciales, le secteur public n’en réunit que 294 sur un total de 243.444, c’est-à-dire seulement 0,12 %. Les 99,87 % restants des unités correspondant à cette activité appartiennent au secteur privé. De la même manière, l’activité des services n’appartient que pour 0,88 % au secteur public (943 sur un total de 111.333 unités). Le reste appartient au secteur privé. [11]

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8. « Nous ne vivons que de la rente pétrolière ». Cette fable est la plus élaborée et la plus diffusée de toutes. Elle véhicule un message idéologique particulièrement puissant : « les vénézuéliens sont paresseux, ils ne travaillent pas », dont la fonction est d’occulter le principal problème de l’actuel modèle économique vénézuélien: l’usage, la distribution, et l’appropriation de la richesse, dont la rente pétrolière. Il importe de comprendre en effet qui, entre propriétaires du capital et propriétaires de la force de travail, « ne travaille pas », c’est-à-dire qui s’est approprié historiquement et en majeure proportion la rente pétrolière et de manière générale la valeur ajoutée de l’économie.

Nous reviendrons dans le prochain article sur cet aspect central, qui révèle ce qui doit être changé et dépassé dans ce qu’on appelle le modèle rentier pétrolier.

Notes et références :

[1] Le Produit Intérieur Brut (PIB) mesure tous les biens et services produits dans une économie sur une période donnée, en général sur une année.

[2] Institut National de Statistique (INE). Système de Consultation du Commerce Extérieur. Chiffres disponibles depuis 1950. Nous avons eu accès à l’information recueillie depuis 1980.

[3]  Données du Bilan de l’Équilibre Alimentaire, instrument mis en place depuis 1950 par l’Institut National de Nutrition (INN) pour mesurer al disponibilité d’aliments (production, importation et exportation).

[4]  Chiffre de 2011, repris de l’Enquête des Grandes Entreprises Industrielles de décembre 2013, publiée par l’Institut National de la Statistique (INE).

[5]  La productivité du travail est calculée en divisant le total de la production par le nombre de travailleurs.

[6]  Chiffre obtenu en divisant le Produit Intérieur Brut (PIB) du secteur public par le nombre de travailleurs de ce secteur.

[7]  Calcul effectué de 1997 à 2015.

[8]  Pour l’année de base 1997.

[9]  Bolivars indexés à la valeur de 1997.

[10]  Nous disposons de ces données jusqu’à 2008, année à laquelle s’arrête le travail de Baptista Asdrúbal : Bases Quantitatives de l’Économie Venezuelienne.

[11]  Institut National de Statistique. IVème Recensement économique 2007-2008. http://www.ine.gov.ve/documentos/Economia/IVCensoEconomico/pdf/InformeIVCE.pdf

Source : http://www.15yultimo.com/2017/06/17/mitos-sobre-la-economia-venezolana-i-version-ilustrada

Traduction : Thierry Deronne

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ONU : le Venezuela reste le pays le moins inégalitaire de la région

Le Venezuela reste le pays présentant le moins d’inégalités, au vu de sa position dans le coefficient de GINI, annonce la Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL), commission régionale de l’ONU, dans son rapport intitulé « Panorama Social de l’Amérique Latine 2016« , publié récemment.

Le coefficient de GINI est une méthode qui sert à mesure la répartition des revenus des ménages. Plus la note se rapproche de 0, plus la distribution des revenus est équitable, tandis qu’une notation proche de 1 signale qu’elle devient très inégalitaire.

Dans le graphique publié par l’organisme multilatéral, on constate qu’en 2015 le Venezuela avait un coefficient proche de 0,380, suivi par l’Uruguay qui frôlait les 0,4 points. Cette valeur est inférieure à celle de 2012, qui était d’environ 0,390 points.

La condition ethnico-raciale est facteur d’inégalité en Amérique Latine

La condition ethnique et raciale est un autre facteur d’inégalité structurelle en Amérique Latine, affirme la CEPAL dans ce rapport. Environ 130 millions de personnes afrodescendantes vivent dans la région, soit à peu près 21% de la population. Même si le Brésil et Cuba concentrent 91% du total régional, cette population est également présente dans les autres pays d’Amérique Latine. Dans quatorze d’entre eux, des institutions et des dispositifs gouvernementaux de lutte contre le racisme et pour la promotion de l’égalité raciale ont été mis en place et la législation de protection de leurs droits s’y est renforcée. Ce groupe de population est sur-représenté dans la tranche socio-économique des revenus les plus faibles et souffre d’inégalités profondes à tous les niveaux de développement social, se traduisant par exemple par les taux les plus élevés de mortalité infantile et maternelle, de grossesses d’adolescentes et de chômage, ainsi que des salaires les plus bas (par rapport à ceux des non afrodescendants), révèle le rapport.

Dans le cas de l’Uruguay, l’indice a diminué en 2015, celui de 2012 étant inférieur à 0,40 points. Toutefois, le rapport reconnaît que la grande majorité des pays latino-américains a présenté une diminution de l’inégalité de la répartition des revenus des particuliers entre 2002 et 2014.

Un héritage qui perdure

Ces résultats concernant le Venezuela (plus faible inégalité de la région) sont la conséquence des politiques appliquées par le président Hugo Chavez entre 1999 et 2013 et poursuivies par le Président Nicolas Maduro. Le Venezuela a un Indice de Développement Humain (IDH) moyen/élevé de 0,748. Cet indice a été fixé par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et s’échelonne de 0 à 1. La mise en œuvre des missions sociales associée à une politique fiscale qui affecte ses recettes budgétaires à des investissements dans le secteur social a contribué à améliorer la qualité de vie de la population , malgré la chute brutale des revenus pétroliers depuis 2014.

Les politiques sociales menées par le gouvernement bolivarien ont eu pour résultat de relever le taux de scolarisation dans l’éducation de base des 10% de la population la plus pauvre, qui est passé de 38,8% en 1998 à 65,6% en 2014. Dans l’enseignement primaire, le taux de scolarisation de ces mêmes 10% est passé de 93,6% en 1998 à 97,3% en 2014. Le nombre moyen d’années de scolarité des 25 ans et plus, toujours parmi les foyers les plus démunis, est passé de 5,2 ans en 1998 à 7,3 ans en 2014. Le taux de fréquentation scolaire des enfants de 3 à 6 ans est passée de 84,4% en 1997/1998 à 91,3% en 2013/2014, tandis celui des universités s’est accru de 862 862 étudiants en 2000 à 2 629 312 en 2013. Il ressort d’un rapport publié par le Ministère du Pouvoir Populaire pour la Planification que le taux d’emploi chez les 10% les plus pauvres est passé de 68,5% en 1998 à 74,6% en 2014. La couverture du système national de santé atteint 82% et que l’indice de malnutrition est actuellement inférieur à 5%.Alors que de 1998 à 2000, il se situait à 21%, souligne cette étude.

Caractéristiques historiques

La distribution des revenus ne représente qu’une dimension parmi d’autres des inégalités analysées par le rapport annuel « Panorama Social de l’Amérique Latine 2016« , présenté lors d’une conférence de presse par Alicia Barcena, Secrétaire exécutive de la CEPAL à Santiago du Chili, selon un communiqué de cette institution rattachée à l’ONU. L’enquête analyse aussi les inégalités dans la répartition du temps de travail entre les hommes et les femmes, celles résultant de la condition ethnico-raciale et celles qui apparaissent aux différents stades d’un cycle de vie . « L’inégalité est une caractéristique historique et structurelle des sociétés d’Amérique Latine et des Caraïbes et se manifeste par le biais de multiples cercles vicieux. Œuvrer à une réduction significative de cette inégalité représente l’un des objectifs de l’Agenda 2030 pour le Développement Durable souscrit par tous les pays de la région en 2015. Cet agenda recommande que personne n’y soit plus laissé pour compte » affirme Alicia Barcena.

La malnutrition des enfants de moins de 5 ans a diminué : de 5,3%, il est passé à 3,4% en 2013, ce qui signifie que le Venezuela est le 4ème pays présentant le taux de malnutrition infantile le plus bas. D’autres indices comme celui de l’accès à l’eau potable est passé de 80% en 1998 à 95% en 2014, réalisant l’objectif du Développement pour le Millénaire sur ce point. Le rapport du Ministère de la Planification indique que le pourcentage de ménages vivant dans des conditions de promiscuité critique est passé de 14,6% en 1998 à 9,1% en 2014 ; celui de l’accès au service d’évacuation des eaux usées est passé de 62% en 1998 à 84% en 2014. La politique de construction de logement et d’amélioration de l’habitat a également eu un impact direct sur les conditions de vie. A ce jour (2017), l’Exécutif a fourni 1,8 millions d’habitations à la population.

Le rôle du salaire

L’étude du Ministère de la Planification expose les politiques qui ont contribué à réduire l’inégalité , comme les augmentations régulières de salaire permettant de maintenir le pouvoir d’achat. « Il est intéressant d’analyser l’évolution de la participation salariale dans le PIB (Produit Intérieur Brut) en parallèle avec celle de l’inégalité des revenus personnels, telle que déterminée par le coefficient de GINI« , explique l’étude de la CEPAL après évaluation des résultats de l’indicateur.

Le rapport aboutit à la conclusion que des 13 pays qui ont fourni des données actualisées, 5 seulement (le Brésil, le Honduras, le Pérou, l’Uruguay et le Venezuela) présentent une augmentation de la contribution des salaires au PIB. Ce qui montre que les améliorations distributives obtenues durant cette période ne sont pas fondamentalement liées à une répartition plus équitable des rémunérations entre capital et travail. Ces avancées découlent de l’amélioration relative des revenus du travail grâce à des politiques actives comme la légalisation de l’emploi et l’augmentation effective des salaires minimum dans différents pays, explique la CEPAL, selon laquelle ces résultats sont encourageants. En Amérique Latine, l’inégalité de la distribution des revenus s’est maintenue en 2015 à des niveaux similaires à ceux de 2014. Néanmoins, si l’on prend en considération la période antérieure à la crise financière internationale, une réduction de l’inégalité dans la répartition des revenus est à noter entre 2008 et 2015 dans la plupart des pays.

Moyenne régionale

Le coefficient de GINI, qui comprend des valeurs de 0 (équivalant à l’absence d’inégalité) à 1 (correspondant à une inégalité maximale), indique une valeur moyenne de 0,469 pour l’Amérique Latine, selon les données disponibles pour 2015, et n’a pratiquement pas varié par rapport à celle de 2014 qui était de 0,473. Dans la plupart des pays, la diminution du coefficient de GINI s’est principalement produite entre 2008 et 2012, tandis qu’entre 2012 et 2015, des variations de moindre amplitude ont été enregistrées, selon l’analyse de la CEPAL. Quant à la moyenne régionale, le taux de chute du coefficient de GINI lors de la période plus récente de 2012 à 2015 a diminué de moitié (-0,6% sur l’année) comparativement à celui enregistré entre 2008 et 2012 (-1,2% sur l’année), précise le rapport. Entre 2008 et 2015, l’inégalité dans la répartition des revenus personnels a diminué en Amérique Latine avec la priorité donnée aux objectifs de développement social, mais son taux de diminution a baissé entre 2012 et 2015, les valeurs actuelles restant néanmoins très élevées afin d’atteindre un niveau de développement durable, conclut la CEPAL.

Source : Correo del Orinoco du 5 juin 2017, Manuel López, http://www.correodelorinoco.gob.ve/venezuela-se-mantiene-como-el-pais-con-menor-desigualdad-en-la-region/

Traduction : Frédérique Buhl

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Venezuela: des médecins latino-américains pour la santé indigène dans l’état d’Amazonas.

1Le 23 janvier dernier  a été lancée la première mission  annuelle du Programme pour l’Elimination de l’Onchocercose dans l’état de l’Amazonas au Venezuela. Il s’agit d’un effort pour en finir avec le dernier foyer continental de cette maladie qui touche la population à la frontière entre le Venezuela et le Brésil.

L’onchocercose est une maladie qui provoque des lésions sévères sur la peau et les yeux, pouvant entraîner la cécité. Elle est transmise par des moustiques et affecte principalement la population des Yanomamis, peuple semi-nomade qui vit en petites communautés au coeur de la forêt entre les deux pays. Leur répartition géographique a toujours impliqué des efforts bilatéraux de la part des deux pays, efforts qui sont suspendus depuis l’accession au pouvoir de Temer.

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Carte de l’état d´Amazonas où vivent les communautés qui bénéficient du programme de santé.

Au cours des dix dernières années ce travail a été mené par le médecin uruguayen Carlos Botto, coordonateur du « Programme National pour l’Elimination de l’Onchocercose », programme qui est parvenu à supprimer la transmission chez plus de 70% de la population exposée aux piqûres du moustique.

Le travail invisible et la santé yanomami.

Plus de vingt ethnies autochtones vivent dans l’état d’Amazonas au Venezuela. En particulier le peuple yanomami, dispersé dans la Réserve de la Biosphère du Haut Orénoque Casiquiare, qui est une région protégée et d’accès très difficile. Les routes n’existent pas et la plupart des déplacements se font par voie fluviale.

Le Plan de Santé Yanomami est né à la demande de cette population  après le massacre de Hashimu, quand en 1993 des membres du « garimpo » (exploitation minière illégale) ont assassiné 16 membres de cette communauté. Ce motus operandi criminel, appelé « expropriation par expulsion »  est appliqué depuis longtemps dans plusieurs pays latino-américains, comme mode d’appropriation des territoires et des biens naturels de façon illégale, au détriment des populations autochtones.

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Carlos Botto en train de travailler avec Daniel Borges, yanomami qui participe au programme en tant que technicien.

L’exploitation minière illégale est également responsable de l’expansion de la malaria dans la région, dans la mesure où la déforestation favorise la prolifération du moustique Anophèle, vecteur de la maladie. Elle entraîne également une pollution au mercure des fleuves et des poissons, ce qui provoque des intoxications chez les populations. Aux affections endémiques – propres à la région – s’ajoutent les affections « importées ». Des études ont été faites sur l’introduction des maladies sexuellement transmissibles come le VIH  à partir du contact entre « garimpeiros » et les communautés yanomamis.

Médecins internationalistes au Venezuela : soigner l’Amazonas

La mise en place de ces actions pour la santé a commencé en 2006, quand le président Hugo Chavez a visité la région et ordonné la mise en marche du Centre de Diagnostique Intégral (CDI) à La Esmeralda, capitale du Haut Orénoque. Depuis 2008, le satellite Simon Bolivar, le premier du gouvernement vénézuélien – envoie des images qui permettent d’identifier les communautés, ce qui est fondamental pour guider les opérations.

Les résultats sont visibles : le nombre de communautés yanomami intégrées dans le  système de santé a augmenté de 153%, passant de 115 en 2006 à 291 communautés  en janvier 2017.

Les barrières géographiques que nous avons déjà mentionnées, un écosystème très délicat et la diversité culturelle rendent la démarche sanitaire très difficile. Elle implique la coordination entre le Ministère du Pouvoir Populaire pour les Peuples Indigènes, la Force Armée Nationale Bolivarienne (FANB) et des organismes autonomes comme le Centre Amazonien de Recherche et de Contrôle des Maladies Tropicales « Simon Bolivar ».

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Des équipes médicales et techniques sont transportées par des hélicoptères de la Force Armée Vénézuélienne.

Les équipes de santé sont composées par des médecins diplômés de différentes universités du pays, de l’Ecole Latino-américaine de Médecine (ELAM)  et également de médecins cubains de la mission internationaliste Barrio Adentro qui a fourni l’aide de plus de 20 000 professionnels au système de santé vénézuélien. Ces équipes sont réparties entre le CDI de la Esmeralda, de structure intermédiaire, et les Centres de Santé Populaire, qui assurent les premiers soins dans les communautés et auxquels participent des agents et des techniciens des différents peuples amazoniens   (Yanomami, Jivi, Yekuana, Baré, Curripaco). Brésil. Ces  régions ne sont accessibles que par hélicoptère.

L’opération Parima- Siapa, à laquelle a participé la docteure argentine Lucia Rabini a eu lieu en octobre 2016. Son but était de proposer une aide complète aux communautés yanomami les plus éloignées du Haut Orénoque et du Haut Siapa à la frontière avec le

« L’effort logistique, économique et humain pour ce genre d’action est très important : chaque heure de vol coûte  environ 1600 dollars » raconte Lucia.  Sur les 40 communautés identifiées, 39 ont bénéficié de cette opération qui a pu se réaliser grâce à l’aide des hélicoptères de la FANB, qui a en outre récupéré 6 pistes pour petits avions et plus d’une dizaine d’héliports proches de la frontière. Le personnel médical a pu rendre visite à 252 autres communautés grâce à des petites avions, des embarcations et au prix de trajets de jusqu’à 30 jours de marche.

Selon la docteure « cette population considère la médecine occidentale comme complémentaire de sa propre médecine chamanique. On peut voir comment différents univers culturels, différentes cosmogonies et systèmes thérapeutiques interagissent depuis un point de vue qui prétend, à la lumière des contradictions de tout processus, être d’une interculturalité critique et décolonialiste ».

« L’intervention de l’Etat vénézuélien est fondamentale face à la menace destructrice du capitalisme dans cette région » pense Lucia, qui ajoute : il s’agit de la survie du peuple yanomami et de ses savoirs, ainsi que de son territoire qui est le poumon de la Terre, indispensable à l’équilibre environnemental de la planète ».

Ces actions sont rendues possibles grâce à des héros et des héroïnes, anonymes pour la plupart, militaires et civils, volontaires de plusieurs pays et de différentes régions du Vénézuéla, explique de son côté Betto, dont la contribution a été essentielle pour mener à bien ces actions et constituer les équipes qui travaillent dans la région. C’est dans ce sens qu’il souligne : « beaucoup ont risqué leur intégrité physique et leur vie, quelques uns l’ont donné généreusement à la lumière et à l’obscurité de la forêt ».

Reportage : Carlos Botto et Lucía Rabini

Source : http://notas.org.ar/2017/02/07/venezuela-medicos-latinoamericanos-salud-indigena-amazonas/

Traduction : Pascale Mantel

URL de cet article : http://bit.ly/2l8F8tR

 

Pourquoi devrais-je revenir sur mes pas ? La lutte d’une femme vénézuélienne, par Katherine Castrillo

Haydee Berroterán Foto: Milangela Galea“Fini de regarder des telenovelas, nous allons monter nos entreprises de production sociale” dit Haydee Berroterán à un groupe de femmes afro-descendantes de Barlovento, état de Miranda. C’est ici que toutes les semaines, elle les forme: ateliers de genre, de santé sexuelle et de grossesse adolescente. Elle aide à organiser des réunions où la communauté identifie ses forces et ses besoins pour tracer des plans d’action. Longues, longues journées, mais il reste toujours un peu de temps pour se baigner dans l’eau claire de la rivière avec Anderson, son allié, son ami, son fils de vingt-et-un ans, handicapé physique et moteur depuis un accident à neuf mois.

Haydee est née et a grandi à Curiepe, ce village et cœur la région de Barlovento, d’où les  tambours rebelles appellent San Juan tous les 24 juin. Cette force vit dans son corps : pour elle, le travail commence à quatre heures du matin pour ne plus s’arrêter. Très tôt commencent les réunions avec d’autres femmes qui comptent des personnes handicapées dans leur famille, suivies des assemblées auxquelles elle assiste en tant que porte-parole du Conseil Présidentiel pour les Personnes Handicapées, sans oublier le « point de rencontre » où elle conseille une soixantaine de femmes. “Maintenant je me suis plongée dans un autre problème : l’organisation communale pour améliorer le système de transport”, dit-elle en souriant comme si c’était une facétie de plus dans sa longue liste de militance au quotidien.

“Ma militance a commencé quand j’ai emmené Anderson au centre de développement infantile. C’était un centre d’équinothérapie. A ce moment j’ai compris l’importance que d’autres mères aient le même accès que moi à ce type de justice sociale. Cela ne pouvait rester le privilège de quelques-uns. Il fallait sortir de l’anonymat tous ces enfants jusque-là exclus des soins à cause des limites économiques de leurs parents. C’est ainsi que je me suis mise en mouvement, que j’ai commencé à parler avec d’autres femmes et nous nous sommes rendu compte que nous étions de nombreuses mères partout à vouloir visibiliser notre situation, à chercher des solutions, nous étions déjà un mouvement à l’échelle nationale ! Avec tout ce que nous commencions à faire, je me suis rendu compte que je n’étais plus la même, j’avais tiré les leçons de ma faiblesse, je ne pouvais plus rester à la maison. Ensuite le président Chávez a été élu et en 2006 a impulsé la Loi pour les personnes handicapées, ce qui nous a renforcées”.

Lock-out pétrolier et solidarité cubaine

En 2002 Anderson, sept ans, souffre d’une dislocation de la hanche qui entraîne une tumeur. Il subit une intervention chirurgicale mais on l’opère au mauvais endroit. Surgissent la fièvre et la douleur, il faut réopérer : “Mais e décembre 2002 les médecins de l’hôpital se sont joints au lock-out de la droite pour faire tomber le gouvernement bolivarien. Ils ont expulsé les patients, quel que fût leur état. J’étais désespérée, suppliant aux portes de l’hôpital qu’on me laisse passer. Mais non, ils ont refusé de l’opérer”. Quand tout espoir semble s’éloigner, Haydee écoute Chavez à la télévision: « S’il y a parmi vous des personnes affectées par le lock-out et qui ont des urgences de santé, appelez la cellule de crise que  j’ai désignée pour traiter vos cas. » J’ai bondi pour appeler, on m’a écoutée, on m’a dit ‘venez demain, vous partez à Cuba’. Mon plus jeune fils avait un an à peine, je lui donnais encore le sein”.

C’est ainsi que tous deux sont arrivés à Cuba, grâce aux accords intégraux de santé qui offrent des soins gratuits aux patients vénézuéliens. Au début ce fut difficile de passer Noël loin des siens, le séjour s’est prolongé cinq mois. “Mes seins se remplissaient de lait car mon plus jeune fils était resté avec son père au Venezuela. Mais cela a valu la peine, c’est là que j’ai compris qu’un lutteur social doit tout faire pour revendiquer les droits qui sont souvent violés, et que le président Chávez est arrivé pour que les droits de chacun soient respectés. Avant lui j’avais essayé d’inscrire mon fils dans un des centres qui offrent de meilleures thérapies mais ceux-ci n’étaient accessibles qu’à certains groupes privilégiés et on me fermait la porte”.

Anderson arriva à Cuba dans un état très délicat. Il était couché, les bras levés, en proie aux douleurs. Après l’opération, les médecins cubains lui ont planifié une routine, avec pour la première fois une thérapie du langage. On leur a appris à s’écouter davantage, et à emporter ces connaissances chez eux : “Les processus ne restaient pas prisonniers de quatre murs”. L’état d’Anderson s’améliora au point qu’il réussit à faire en cinq mois ce qu’il n’avait pu faire en sept ans. “Dans l’avion il a réussi à revenir assis, il avait retrouvé l’appétit, il est revenu en très bonnes conditions”.

De retour au Venezuela, Haydee aida d’autres mères à rédiger les lettres de demande et à monter les dossiers pour qu’elles puissent envoyer leurs enfants à Cuba, pour que d’autres puissent bénéficier de ces accord. “Tu sais quoi ? Quand nous avons écouté le président Chávez dire qu’il ne pouvait rester une seule personne handicapée qui ne soit pas prise en compte par les missions sociales, nous avons compris qu’il ne s’agissait pas d’une “promesse”. Notre famille et beaucoup d’autres peuvent témoigner des résultats”.Haydee Berroterán Foto: Milangela Galea

“J’avais besoin de temps pour apprendre”

Les soins des familles aux personnes handicapées restent habituellement une responsabilité des femmes, à quoi s’ajoutent les travaux domestiques et le travail hors de la maison. Cette dynamique d’inégalité dans la division du travail, dans les responsabilités quotidiennes, non seulement surchargent et épuisent mais détruisent des rêves et des projets, devenus irréalisables faute de temps. Comment Haydee a-t-elle fait, sans renoncer à travailler pour l’organisation populaire ? « Quand je cherchais du  travail on me demandait ce que je savais faire, et que savais-je d’autre à part soigner des personnes handicapées ? Mais je voulais apprendre un métier, je voulais être couturière. »

Pendant les thérapies prodiguées à Anderson, elle a suivi un cours de couture de la Mission “Vuelvan Caras” (programme gouvernemental de formation socio-professionnelle pour renforcer le potentiel productif du pays, NdT) puis à travers la Mission « Savoir et Travail » qui recense et offre des emplois à la population disposée à se former au préalable. “C’était un cours de 45 jours du matin au soir, comment faire ? Nous avons resserré nos liens familiaux, adapté les horaires de chacun, en moins d’une semaine nous avons trouvé la formule. Parfois je m’écartais du groupe en formation pour pleurer, je me sentais coupable, je me disais “ton fils a besoin de toi, que fais-tu ici, tu es une femme âgée, pourquoi veux-tu encore te former ? » J’ai pensé à tout laisser tomber mais j’ai continué. Grâce à la formation sociopolitique qu’on nous a donnée je me suis rendue compte que je n’abandonnais pas ma famille, que j’avais besoin de temps pour apprendre”.

Un an plus tard Haydee commença à travailler dans le réseau des magasins d’alimentation de l’État (« Abastos bicentenarios ») puis dans une Base de Missions (Centre unifiant les programmes sociaux offerts aux secteurs populaires, NdT). “Ce fut difficile car on m’avait assigné le secteur Antímano, où mon fils avait subi son accident il y a des années. En arrivant chez moi je me suis mise à pleurer, je ne savais pas si j’allais supporter… Mais mon travail visait à fortifier une communauté populaire, et c’est ce qui me plaît. J’ai tenu bon et aujourd’hui j’aide des personnes handicapées”.

Trouver ensemble des solutions, comme peuple

Tout ce qui la touche individuellement la mène au collectif. Lorsqu’on la mit sous pression pour qu’elle quitte la maison qu’elle louait, elle trouva la solution en rassemblant beaucoup de mains amies. “Je suis allée au Ministère de la Femme, j’avais besoin d’aide. On m’a reçue, j’ai commencé à travailler le dossier, et avec d’autres femmes nous nous sommes organisées pour effectuer une demande collective à la Mission Logement. Et ça a marché! Qu’est-ce que je veux dire avec cet exemple ? Simple : qu’Haydee Berroterán a un fils handicapé mais que rien ne l’épuise”. Mais dans la guerre économique des trois dernières années ?

“C’est une période de nombreuses tribulations. Nous, femmes, sommes particulièrement frappées par la guerre économique, c’est pourquoi nous devons redoubler d’énergie. Au moment où l’entreprise privée a cessé de produire des couches-culottes, qu’avons-nous fait, nous, les mères du quartier ? Nous avons cherché ensemble, beaucoup se sont senties frustrées parce que nous n’avons pas réussi à en trouver, mais je leur disais : « patience, on va réussir ». C’était dur pour moi, mais ma tâche était de leur insuffler de l’optimisme, moi qui pendant vingt-et-un ans ai utilisé des langes jetables pour mon fils handicapé. Quand je suis rentrée chez moi je me suis assise pour la première fois avec Anderson pour lui dire : « écoute, il n’y a plus de langes, quand tu en as besoin, fais-moi signe, fais-toi comprendre et je t’aiderai ». Son système cognitif est parfait, il m’a compris et depuis ce jour-là Anderson s’est passé de couches-culottes. J’ai inventé un système avec un linge dans un sachet de plastique, qu’on change et qu’on lave. J’ai partagé cette solution avec d’autres mères. Certaines la trouvent “difficile”. Pourquoi ? Parce qu’on nous a habituées à ce que d’autres trouvent la solution pour nous”.

« Je ne suis pas tentée de revenir sur mes pas »

Elle ne connaît pas la fatigue. Chaque jour elle invente un projet nouveau. Avec quelques compagnes elle veut créer un centre où les personnes handicapées pourront continuer à recevoir des soins au cas où leurs proches décèdent.

Je lui ai demandé pourquoi elle ne s’arrêtait jamais, pourquoi elle continuait à se mouvoir dans tous ces espaces, d’où lui vient la force de porter son fils dans les bras. “Ce qui a commencé au Venezuela, ce que nous avons commencé comme peuple, il faut le maintenir. C’est ce qui me porte. Je ne suis pas tentée de revenir sur mes pas. Il y a cinq choses qui me maintiennent en activité depuis que la révolution a commencé : persévérance, constance, concentration, tolérance, et ténacité. Ce processus nous a tant donné que c’est à nous aujourd’hui de tendre la main pour dire “eh, nous sommes ici, éveille-toi, le Venezuela a besoin de toi”.

Haydee tend la main : elle coordonne avec les agriculteurs de Barlovento la vente à Caracas de feuilles de bananier qui enveloppent les « hallacas » de maïs farci de viande – une tradition de Noël. Elle invite d’autres femmes à se joindre au mouvement et à celles qui perdent espoir, elle explique que la lutte sociale les rendra plus fortes pour surmonter cette épreuve politique.

“Ce processus a permis de faire croître notre conscience, il a fallu lire et lire encore pour que notre esprit puisse s’ouvrir. Le président Chávez nous a enseigné pas mal de choses et c’est à notre tour de le faire pour les générations qui viennent, parce que le Venezuela ne dort pas, il ne s’endormira pas, nous n’allons pas perdre ce que nous avons obtenu”.Haydee Berroterán Foto: Milangela Galea

Texte: Katherine Castrillo / Contact: @ktikok

Photographies : Milángela Galea

Source : http://laculturanuestra.com/la-discapacidad-no-tiene-barreras-para-luchar/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2016/11/24/pourquoi-devrais-je-revenir-sur-mes-pas-la-lutte-dune-femme-venezuelienne-par-katherine-castrillo/

« Le noir manqué » : diplômée à  85 ans et future archéologue

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Le noir manqué” nous attend à l’ombre d’un arbre de l’arrière-cour, dans sa maison du village de Caujarao, État de Falcón. La première chose qu’elle me dit c’est qu’en m’asseyant en position de papillon j’accoucherai sans douleur. Puis l’envie de se répandre en histoires illumine son visage. C’est là, au milieu des vibrations des couleuvres, des iguanes et des grands perroquets qui nous entourent, qu’elle commence. « J’étais très coureuse de garçons. Tout le temps dans la rivière à jouer avec eux. C’est pour ça qu’on m’appelle « le noir manqué ». Un de ces gars est tombé amoureux de moi, c’est le vieux avec qui je vis. J’avais quinze ans. A dix-sept ans je suis tombée enceinte pour la première fois, et à partir de là j’ai fait un enfant tous les deux ans. Quand nous sommes arrivés au onzième, j’ai décidé de me marier parce que je m’étais dit « tant que je ne le connais pas suffisamment je ne me marie pas avec lui », et c’est après notre petit onzième que je l’ai connu », lance-t-elle avec un rire épais et savoureux.

Amelia et son époux, qu’elle a “connu” après avoir eu 11 enfants de lui.

Amelia et son époux, qu’elle a “connu” après avoir eu 11 enfants de lui.

Un des fils d’Amelia, avec son père.

Un des fils d’Amelia, avec son père.

Amelia Agüero a quatre-vingt-cinq ans. L’écouter c’est monter sur un trapèze pour sauter d’histoire en histoire, elle vous parle d’Histoire, de psychologie, de théologie et même des murmures du vent de Coro. Ce n’est qu’à onze ans qu’elle s’est mise à étudier “formellement”.

Fillette, elle réussit à achever la sixième primaire. Mais il lui fallut travailler aussitôt. Chez sa mère elle achetait du fil pour coudre les pièces des sandales de cuir, avec quoi elle achetait du tissu pour faire des vêtements. Elle a fait des confiseries, des conserves, des gâteaux de maïs de toutes sortes – du pan de horno aux pipiritos, des meringues. Et quand elle a eu ses enfants les travaux sont devenus plus épineux : casser des pierres dans la rivière, couper du bois, laver à la main, porter l’eau sur la tête, moudre à force de poignet, tout ce qui lui fut possible pour que les enfants aient les mêmes chances. Il en fut ainsi pendant plusieurs années : « élever les enfants, couvrir les labeurs domestiques, travailler. Jusqu’au jour où, il y a dix ans, je me suis dit “maintenant mon heure est venue, et j’ai dit à mon vieux, je vais à l’école, je vais apprendre. »

Ma motivation

« Tu sais d’où vient le nom Caujarao? C’était le nom du père du cacique  indigène Manaure, grand-père de Jadacaquiva. Comment je le sais ? Mes parents me l’ont raconté, ils le savaient par mes aïeux. C’est pour toutes ces histoires que j’ai eu envie d’étudier mais à ce moment-là c’était impossible. Qu’est-ce qui m’a motivée à le faire après tant d’années ? Chávez. C’est lui qui m’a donné l’inspiration quand j’ai vu que naissait un Venezuela nouveau. Il nous dévoilait la vraie histoire du pays dans ses discours. De mes quelques et lointaine années d’école primaire, je me souviens qu’on nous disait que Christophe Colomb était venu nous découvrir. Quoi ? Nous nous étions déjà découverts, par nous-mêmes, mais cela on ne nous le disait pas. C’est adulte, en écoutant Chávez, que je me suis rendu compte de tout ça. C’est à présent que j’ai découvert l’Histoire, la vraie. »

Elle avait plus de soixante-dix ans quand elle a commencé à étudier dans la Mission  Robinson, le programme social d’alphabétisation mis en place sous le gouvernement du président Chávez. Bien qu’elle eût déjà réussi sa sixième primaire elle décida de commencer à zéro. D’abord par le niveau 1, appelé “Moi oui je peux”, ensuite la “Bataille pour la sixième”, et finalement, les “Cercles de lecture”. « Je ne pouvais pas m’arrêter. Je me suis inscrite immédiatement dans la Mission Ribas, j’ai passé mon bac. Puis j’ai continué avec la Mission Sucre, pour obtenir mon diplôme de Technicien Supérieur Universitaire en audiovisuel. Et ce titre, le premier de ma vie, je l’ai obtenu seule, j’ai fait ma thèse toute seule parce que mes compagnons d’étude pensaient que comme j’étais vieille je serais un poids pour eux, mais non, pas du tout. Une de mes petites filles m’aidait à faire les diapositives et m’interrogeait : « Vous savez faire tout ça ?’ Moi je lui répondais “bien sûr que je sais le faire parce que tout cela je l’ai étudié. »

Pour sa licence elle a entrepris une thèse collective. « Je suis entrée dans un groupe de jeunes. Ma fille m‘a conseillée. Au début nous étions trente, à la fin nous étions trois. »

Elle est tellement appliquée que cela fait quarante-huit ans qu’elle donne des cours de catéchisme dans l’école de son village. Au point d’être la seule personne autorisée à dire la messe : le peu de temps qui lui restait, elle le consacrait à l’église et dans les années quatre-vingt, en voyant sa détermination, le curé l’a poussée vers des études religieuses. « Je n’avais même pas mon bac mais comme ce qui m’intéressait était de bien faire les choses, je fus constante et on m’a même donné une bourse. »

Elle respire. Elle regarde la cour comme si elle reconnaissait une autre époque: « Nous avons toujours eu la conscience claire. Je vais te raconter. Je nourrissais les guérilleros. Un chemin passait par cette maison, qu’ils empruntaient pour aller dans la montagne. A cette époque il y avait un garçon dot nous avons fait un neveu adoptif, on l’appelait Gallinazo, il passait par ici et me demandait de l’eau, et on lui gardait les galettes de maïs. Je lui préparais des caisses de nourriture, des boîtes de conserve, tout ce que je pouvais, pour les aider. Même le chien qu’on avait chez nous, ils l’ont pris. Je les ai récriminés et ils m’ont dit que ce chien les a sauvés : « il se battait avec nous ». C’est pour cela que je me sens une guérilléra de plus, parce que je les ai aidés et que j’ai gardé le secret. Je ne sais pas, je dois avoir ça dans le sang parce que mon arrière-grand-père, le père de ma grand-mère, Sandalio Navas, était lui aussi guérillero, il s’est battu à l’époque de Maisanta ». Ce qui semblait une digression se mue en conférence sur l’Histoire du Venezuela.

Pourquoi une licence à quatre-vingt-cinq ans ?

« Je n’ai pas acquis ces diplômes pour travailler ou pour entrer dans la concurrence du marché du travail. Je les ai voulus parce que j‘ai voulu sortir de l’ignorance. Je suis sûre qu’avec ces connaissances je peux aider à celui qui en a besoin. » Et il en est ainsi. Elle a filmé sa montagne pendant plus de cent heures jusqu’au tournant qui borne le village, des plans d’ensemble qui racontent l’histoire de sa communauté et qui dénoncent, il faut le dire, la destruction des collines aux mains de ceux qui improvisent des maisons sans le moindre contrôle. « Alors, pourquoi étudier ? Pour ne pas oublier l’origine, parce qu’un peuple sans Histoire n’est rien. Et pour avoir plus d’outils au moment de nous organiser, pour dénoncer ce genre de choses car l’étude confinée à une salle de cours ne garantit rien, nous devons aussi assumer note rôle comme membres de la commune, et qu’est-ce qu’être communard ? Tout simplement s’unir, se rassembler pour défendre et lutter et protéger sa communauté. Si nous croyons et avons confiance dans cette forme d’unité, tout s’arrange. »

Elle n’avait pas de lieu pour faire les travaux pour l’université. Un jour le président Chávez est allé à Coro, Amelia s’est préparée et a quitté sa maison un papier à la main qu’au milieu d’un fleuve de gens elle lui a tendu. “Il m’a vue et il a dit “dites-lui de venir”. Il a emporté le feuillet. En un mois le vœu a été exaucé. Amelia et son époux sont entrés dans la Mission En Amor Mayor, le programme social destiné aux personnes du troisième âge qui n’ont pas de pension. « Avec cet argent je me suis acheté un ordinateur pour faire mes travaux. Personne ne m‘a appris à l’utiliser, j’ai appris toute seule. »

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Montrant avec fierté quelques photos de son processus.

Montrant avec fierté quelques photos de son processus.

Ce ne fut pas son seul contact avec Chavez. Quand il a été emprisonné à Yare, après sa rébellion civico-militaire de 1992, un fils d’Amelia et d’autres compagnons de classe lui ont envoyé une lettre demandant qu’il soit le parrain de leur promotion. « Nous n‘espérions rien, ce n‘était que notre manière de lui dire notre admiration et l’envie qu’il nous accompagne, mais Chávez a répondu, il a dit que oui. Imaginez l’émotion ! Nous avons pris la lettre, nous l’avons reproduite et distribuée dans toute l’université » racontent les filles d’Amelia. Personne n’osait croire qu’il irait les voir mais après sa libération et peu avant de lancer la campagne présidentielle, Chávez est apparu à Coro. « Nous avons dîné avec lui à la fin du meeting, nous avons parlé, ri. Il est parti à trois heures du matin. En sortant il a vu quelques jeunes voyous debout pas loin d’où nous étions, il les a appelés, il s’est assis par terre avec eux, pour converser un moment. »

Deuxième diplôme, “nom de …” !

« Vous saviez que le premier cri de liberté sur ces terres c’est le noir José Leonardo Chirino qui l’a poussé ? Et pourquoi je vous dis cela ? Ceci était une maison de terre. Un jour est tombée une averse et mon mari s’est mis à creuser le sol pour que l’eau n’envahisse pas la chambre des enfants et soudain sous la terre il a trouvé un mort et une dague. C’étaient les restes de quelqu’un qui avait lutté pendant la Guerre Fédérale ». Elle fait chercher la dague, la range comme un trésor qui n’a pas de prix, comme si ce fragment de métal contenait toutes les chroniques de combats enterrés des années durant dans le silence d’argile.

« C’est pour tout cela, que je veux continuer à étudier les étapes de l’histoire du Venezuela, je veux commencer à étudier l’archéologie pour découvrir l’histoire cachée sous le sol. Et tout ce que je trouve je voudrais que cela fasse partie d’un futur musée archéologique. Pourquoi continuer à écrire ? Pour découvrir plus de vérité. Et en second lieu parce que nous devons être le témoignage de ceux qui viendront après nous, je me considère ainsi, témoignage vivant de cette communauté qui va entamer un chemin pour les nouvelles générations. Ce musée ne doit pas être un espace pour ranger des objets, il doit se déplacer, enquêter, générer des changements sociaux, communiquer une vision cultuelle. Si nous avons initié ce processus au Venezuela, pourquoi le laisser se perdre, merde ! Pardon pour le mot. »

Au début de ses études elle a dû essuyer les critiques faites aux missions éducatives : « Beaucoup disaient que nous n‘étudions pas, que nous n’étions pas vraiment formés, que nous étions des « étiquettes jaunes » – terme méprisant associé aux produits de mauvaise qualité. Je vous dis une chose, « étiquette jaune » c’est toute personne qui indépendamment de son lieu d’études, n’enquête pas, n’a pas d’éthique. Je vous recommande d’avoir une éthique, d’être authentique, de ne pas laisser dévier votre route par des intérêts égoïstes et surtout, enquêter, faire des recherches, si vous n’enquêtez pas à fond, vous êtes fichu. »

Elle a reçu l’Ordre Santa Ana de Coro en première classe pour son destin  exemplaire. Quand on lui a passé la bandoulière elle a crié « Vive Chávez, nom de.. ! »

« Mon mot d’ordre c’est insister, résister et ne jamais désister. Dans la persévérance réside le triomphe. Vous voyez, on se moquait de moi parce que j’étais vieille, “un vieux perroquet n‘apprend pas à parler » me disait-on. Ma réponse est : si, on peut apprendre, regardez-moi. »

Elle a trente petit-fils et trois arrière-petits-fils et affirme que tant qu’elle vivra elle sera plongée dans les livres, parce qu’elle adore lire, qu’elle se sent heureuse avec un livre dans les mains, renouvelant, apprenant des choses nouvelles : « je me sens comme une adolescente ».

Pour étudier il n‘y a pas d’âge. C’est une de ses filles qui le dit, et qui a eu l’occasion de lui donner des cours à l’université. « Un jour elle m’a cherché querelle parce que je ne lui avais pas mis vingt sur vingt. Je l’ai traitée comme une autre étudiante, je lui ai expliqué en quoi elle avait commis une erreur, elle a compris et m’a remerciée. » Amelia répond « Ma fille a eu une éthique. Je suis fière: je l’ai bien éduquée. »

A son âge,  Amelia, celle qui a élevé le technicien en chimie, le topographe et le dessinateur, le technicien en électricité, l’enseignante de français et d’anglais, le technicien agricole, le technicien mécanicien, le mécanicien industriel et celui de machines lourdes, la licenciée en prévention de désastres naturels et deux bacheliers de plus, a reçu son diplôme de communication sociale.

« Qu’il n‘y ait pas de doute, toute cette expérience de vie n‘aurait pas été possible sans le pari du président Chávez de nous alphabétiser, lui-même a toujours étudié, y compris quand il était prisonnier à Yare, cet homme avait une bibliothèque dans la tête. Et à celui qui par peur ou par préjugés n’a pas voulu continuer à se former, je dis qu’étudier est une source très puissante pour nous défendre, pour défendre nos pensées, notre souveraineté, pour découvrir des vérités cachées, pour discerner les supposées vérités qui en fait ont toujours été des mensonges. »

Amelia avec une petite partie de sa famille.

Amelia avec une petite partie de sa famille.

 

Texte : Katherine Castrillo / Contact : @ktikok

Photographies : Sahili Franco / Contact : @slashysah

Source : La Cultura Nuestra, http://laculturanuestra.com/loro-viejo-no-aprende-a-hablar-el-negro-chato-licenciada-a-los-85-anos/

Traduction : Thierry Deronne

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