Nos chantiers au Venezuela et comment nous aider

Beaucoup d’entre vous déplorent la désinformation « impressionnante » (Rafael Correa) sur le Venezuela, nous remercient pour nos 21 ans de travail et nous demandent comment nous aider. Pour accélérer nos formations des mouvements sociaux au langage audio-visuel et pour multiplier la production d’articles, de reportages, de documentaires qui montrent une révolution occultée par les grands médias, vous pouvez faire un don à ce compte :

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Titulaire: LABORATOIRE INTERNATIONAL POUR L’HABITAT POPULAIRE DURABLE, 25 RUE JEAN JAURES, 93200 ST DENIS

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Votre solidarité aidera à couvrir les frais de nos formations, productions et diffusions – nourriture, déplacements (vaste territoire que le Venezuela !), hébergements des équipes de formateurs(trices), matériels audiovisuels de prises de vues, de son, de montage et informatiques. Toute somme est la bienvenue pour continuer à réaliser ces trois objectifs et au nom de toute l’équipe de formation et de production des militant(e)s sociaux, nous vous en remercions d’avance.

  • 1. Formation des mouvements sociaux. Située à Caracas, au carrefour des Amériques et des Caraïbes, notre école de communication offre des ateliers permanents aux citoyen(ne)s de tout le continent qui refusent de baisser les bras face à la concentration capitaliste et à la fonction destructrice des médias. Depuis la création de l’école en 1995 nous avons formé plusieurs milliers de communicatrices(eur)s populaires et de jeunes cinéastes pour préparer la création de nouveaux médias participatifs et contribuer à décoloniser l’imaginaire. En août 2021 nous avons formé 17 compagnes et compagnons de la République d’Haïti, arrivé(e)s au Venezuela pour étudier l’agroécologie et en avril, 12 jeunes membres de la Commune rurale El Maizal.

  • 2. Réalisation de reportages. Depuis 1999 nous visibilisons la participation populaire au sein de la révolution bolivarienne, avec toutes ses difficultés mais aussi sa force de résistance et de création. Chaque semaine nous alimentons notre chaîne YouTube Terra TV de reportages de terrain sous-titrés en français – vous pouvez vous y abonner. Ces reportages sont également relayés par le site Web de Terra TV (photo ci-dessous), nos réseaux sociaux et le Blog Venezuelainfos créé en 2012 et qui a publié à ce jour 1021 articles.
  • 3. Réalisation de documentaires. En août 2021 plusieurs chaînes de télévision vénézuéliennes ont invité nos formateurs/réalisateurs à exposer leur travail et la Cinémathèque Nationale du Venezuela nous a rendu hommage en projetant un cycle de nos documentaires récents. Parmi eux, le documentaire « Temps de Lutte », chronique d’une année de construction d’un autogouvernement citoyen et majoritairement féminin dans les quartiers populaires de Caracas, a fait le tour du monde (Sénégal, Corée du Sud, France, Brésil, Tunisie, Chili…).

Notre documentaire « Marcha » (2019), qui se faisait le porte-parole des revendications paysannes pour approfondir la réforme agraire, n’a pas été inutile puisque 95% des demandes de ce mouvement social ont aujourd’hui été résolues par le gouvernement bolivarien. A la fin de novembre 2021, notre nouveau documentaire de 70 minutes sur la révolution bolivarienne sera sous-titré en français, en anglais, et diffusé internationalement. Comment transformer l’espace/temps pour que la révolution soit durable ? La réponse appartient à celles et ceux que nous avons rencontré(e)s dans tout le Venezuela : communard(e)s, milicien(ne)s, architectes, conseils communaux, paysan(ne)s, artistes de cirque, fonctionnaires d’État… engagées dans la réforme agraire, dans la transformation de la culture et de l’éducation, dans l’organisation de la santé dans les quartiers populaires, dans la construction d’un nouvel espace de vie. L’objectif du film est de transmettre les expériences concrètes des organisations populaires, où participent majoritairement des femmes, ainsi que leurs idées, pour aller encore plus loin dans la révolution. Photos de tournage :

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/09/02/nos-chantiers-au-venezuela-et-comment-nous-aider/

« Communardes, architectes du Droit à la Santé », le nouveau documentaire sur les autogouvernements populaires du Venezuela

Pour sortir du champ médiatique, abonnez-vous à la chaîne Youtube de Terra TV ! La télévision des mouvements sociaux transmet, depuis le Venezuela, des reportages sur les éternels invisibles des médias depuis 21 ans de révolution bolivarienne, tou(te)s ces citoyen(ne)s qui construisent une démocratie participative aux mille visages. Cette semaine : l’épopée des « Communardes, architectes du Droit à la Santé« . Quand on considère les trois ans d’autogouvernement populaire mis en place par la Commune Socialiste d’Altos de Lidice, organisée dans les quartiers populaires de l’Ouest de Caracas, on voit combien est crucial le rôle des femmes des équipes de santé. En plein blocus états-unien et ses conséquences terribles sur l’accès aux médicaments et aux matériels sanitaires, elles sont devenues ces « architectes » :

Ce sont aussi des femmes, responsables du Conseil Communal « Coromoto de Dios » qui ont réussi à peindre l’entrée principale de la Commune socialiste « Altos de Lidice » (Caracas) avec l’aide de la brigade de nettoyage « Che Guevara » :

Grâce au salaire collecté de porte à porte, et aujourd’hui aux cotisations des habitant.e.s à la banque communale, cette brigade d’entretien « Ernesto Che Guevara » composée de de sept habitant.e.s, autogérée et dirigée par deux femmes, entretient les rues des conseils communaux et prépare un projet de recyclage intégral.

Réalisation des reportages et photographies : Jesus Reyes. Production: TERRA TV. VO ESP Sous-titres français. République Bolivarienne du Venezuela 2021.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/31/communardes-architectes-du-droit-a-la-sante-le-nouveau-documentaire-sur-les-autogouvernements-populaires-du-venezuela/

Luis José Marcano : « nous devons faire plus pour montrer l’efficacité des communes populaires »

En 2017 le journaliste Luis José Marcano (photo) fit le meilleur score électoral parmi les candidat(e)s chavistes aux municipales. Il consacra son mandat à faire de la ville de Barcelona (dans la région orientale du Venezuela) une avant-garde de l’État communal, avec pour moteur central le pouvoir citoyen. Il s’est entouré pour cette tâche d’une équipe à majorité féminine, afin que la commune populaire soit aussi un outil de la lutte contre le patriarcat. Élu député en décembre 2020, Marcano a été nommé Protecteur de l’état oriental d’Anzoategui, et Président de la Commission Permanente pour le Développement des Communes au sein de l’Assemblée Nationale. Notre équipe de journalistes (Mercedes Chacín, Gustavo Mérida, Nailet Rojas, Jesús Arteaga, Luis Zárraga, José Roberto Duque, Matías Aberg Cobo) l’a interviewé au moment où la Loi Organique des Cités Communales est soumise à la consultation publique : un débat qui ne se confine pas à l’enceinte de l’Assemblée Nationale mais s’étend aux quartiers urbains, villages, organisations sociales, culturelles et politiques de tout le Venezuela.

Ciudad Caracas – Trop souvent les fonctionnaires qui se font élire, au lieu de transférer le pouvoir au peuple organisé, s’entichent et s’accrochent à leur pouvoir personnel et freinent l’élan d’organisation du peuple. Comment combattre cet obstacle ?

Luis José Marcano – Cela se produit lorsqu’il n’y a pas assez de force idéologique pour comprendre que l’objectif de la révolution bolivarienne est de transformer cette structure, de la dépasser et d’en construire une nouvelle. Dans ce cas, la tendance naturelle est de se replier sur soi, de se désengager. Je pense que cette vulnérabilité nous a empêchés de faire davantage de progrès. Chávez se définissait comme subversif. Il était le chef de l’État mais il se considérait comme le premier subversif, celui qui était appelé à renverser l’ordre établi pour construire le nouveau. Dans des cas comme ceux que vous mentionnez, il y a un manque de formation ou d’engagement envers l’objectif stratégique de surmonter certaines instances, de les démolir pour en établir de nouvelles. Comment surmonter et corriger cette faiblesse ? En principe, en approfondissant la formation des cadres afin qu’ils arrivent dans ces instances avec les qualités nécessaires pour remplir les objectifs stratégiques. Même si l’on considère la question d’un point de vue pragmatique, il est évident que si vous êtes maire ou gouverneur, et que vous avez autour de vous une organisation populaire qui a pour valeur centrale la volonté de faire des choses importantes pour l’intérêt collectif, cela va vous aider à travailler en tant que maire ou gouverneur.

– Pouvez-vous nous parler d’un cas concret où une communauté de la ville de Barcelona a compris et assumé cette tâche, en administrant les pouvoirs qui lui ont été transférés par la mairie ?

– Il y a un secteur, une zone populaire, celle des Tronconales (Tronconal, divisé en secteurs 1, 2, 3, 4, 5 et 6). Ce sont des secteurs populaires, disons comme le vaste quartier populaire du « 23 de Enero » à Caracas. Dans ces secteurs, la collecte des déchets a toujours été un problème crucial. Dans Tronconal 1 et 2, il existe une commune appelée « Luisa Cáceres de Arismendi ». Elle fait partie des neuf communes populaires, participatives, qui ont pris en charge la collecte des déchets, une responsabilité qui incombait auparavant à la mairie. Quand vous entrez dans Los Tronconales, même si vous ne connaissez pas cette communauté, vous vous rendez compte quand vous êtes dans le secteur 2 et que vous passez au secteur 3 : la commune a transformé le territoire en prenant en charge la collecte des déchets, et vous pouvez le voir, c’est très visible. En outre, nous parlons d’une commune dont la population est d’environ 40 000 habitants. Une population plus importante que celle de nombreuses municipalités du pays. C’est un exemple clair de volonté, d’engagement, d’efficacité.

-Et concrètement, en dehors du pouvoir et de l’autorité, quels éléments matériels la mairie a-t-elle transférés à la commune dans ce cas et dans d’autres ?

-Le processus s’est déroulé comme suit. Par mandat constitutionnel, la collecte des déchets correspond au bureau du maire. En 2019, nous avons organisé un référendum (le 28 juillet, jour de l’anniversaire de Chávez, soit dit en passant), afin que la communauté puisse dire si elle approuvait le transfert de ce pouvoir de la mairie à la commune. Il s’agissait d’un processus organisé par l’organisation populaire, les commissions électorales des conseils communaux, accompagnées par les techniciens du Conseil National Électoral (CNE), et le « Oui » l’a emporté. Ensuite, il y a eu le processus juridique du transfert lui-même, et en même temps l’octroi des conditions matérielles, fondamentalement la livraison d’un camion compacteur de déchets. A partir de ce moment-là, la responsabilité de la collecte, de la perception du service, correspond déjà à la commune.

-Nous savons qu’il existe des collectivités qui paient les services publics avec des déchets. En quoi consiste ce mécanisme ?

-Il existe une société appelée Recibar, qui achète du plastique, des déchets plastiques, aux organisations citoyennes, et grâce à ces ressources, plusieurs communautés ont reçu et continuent de recevoir des avantages. Dans cette phase de transition, ces accords sont nécessaires, et ils fonctionnent. Le bureau du maire, par exemple, a réaménagé et meublé plusieurs arrêts de transport public avec un matériau fabriqué à partir de plastique recyclé. « Bois plastique », comme on l’appelle. Cela a rendu la question du recyclage visible. Aujourd’hui, de nombreuses personnes peuvent voir et toucher des objets utiles fabriqués à partir de ce qu’elles appellent des « déchets ».

Comment l’entretien de ces camions et compacteurs est-il résolu ? Combien de communes ont atteint l’autogestion ?

-L’initiative que j’ai mentionnée est l’une des nombreuses. La mission est la communautarisation des politiques publiques, la collecte en fait partie.

Pour nous, ce sont aussi des écoles qui stimulent l’organisation et la participation des gens. Derrière les personnes qui s’organisent pour gérer un camion, recevoir des quantités de plastique et tout cela, il y a l’exercice de la volonté et la capacité d’action de ces personnes, c’est sur cela que nous parions. Dans le simple fait de déplacer des déchets plastiques d’un endroit à un autre, les gens voient la possibilité de réaliser d’autres choses. Je vois donc cela comme un exercice visant à stimuler l’organisation populaire. Cela dit je vais commenter l’aspect concret : le coût opérationnel de tout cela est élevé. Un de ces appareils peut user quatre à cinq pneus par semaine, et lorsque le caoutchouc ne peut plus supporter de réparations, il peut coûter entre 150 et 200 dollars. Ajoutons le pétrole, le paiement des personnes qui travaillent. Notre pari fondamental est que le paiement du service financer tout. Ainsi, en cette période de transition vers une indépendance totale des municipalités, il est important que ces liens avec des entités comme Recibar existent. C’est une entité de soutien, qui est en mesure de soutenir parce qu’elle a des ateliers, elle a des pièces mécaniques qui servent les compacteurs, qui sont déjà la propriété des municipalités et aussi de la municipalité.

– Nous pouvons penser à un parallèle entre le processus communal et ce qui s’est passé avec d’autres expériences de la Révolution, comme l’expropriation des usines, des terres improductives, etc. Bien entendu, le développement ou le succès ne peut être le même partout et dans tous les cas. Mais la propagande ou le manque d’efficacité de la communication donne l’impression prédominante d’un échec. Il n’est pas vrai que toutes les expériences ont échoué, mais comme on ne nous a jamais montré d’expériences réussies, le commentaire le plus répandu est que toute cette politique était une erreur. En ce qui concerne le pari communard, comment communiquer, comment convaincre ou sensibiliser les gens que c’est la voie à suivre ?

– Je partage cette préoccupation, entre autres parce que je suis aussi un communicateur. Et j’ai également pensé que j’aurais pu faire davantage pour communiquer ces choses de manière efficace. Nous avons réfléchi, maintenant que nous commémorons le bicentenaire de la bataille de Carabobo (qui scella l’indépendance du Venezuela face à l’empire espagnol, NdT), et en profitant du scénario actuel de consultation publique de la loi sur les villes communales, à la manière de relier les deux questions, l’actuelle et l’historique : comment relier l’attitude de notre peuple à la lutte de Carabobo. C’est un lien nécessaire qui doit être montré, la volonté et l’attitude militante que l’on remarque chez tant de personnes aujourd’hui, sans intérêts personnels mais avec le pur désir de construire quelque chose pour que nous puissions tous vivre mieux, et leur relation avec les personnes qui ont participé à ces processus d’émancipation d’il y a 200 ans.

Ma pratique politique a consisté à dire aux gens, surtout aux personnes passives ou défavorables, qu’ils doivent aussi s’organiser. Un jour, dans une communauté dont la majorité est défavorable au chavisme, un homme s’est approché de moi pour me dresser un tableau dramatique de la façon dont nous allons mal, que la commune est inutile, que la commune est inutile, ce genre de choses. Je lui ai répondu : « mais comment pouvez-vous dire que la commune ne sert à rien, si c’est la commune qui s’occupe du ramassage des ordures et qui le fait bien, c’est plus propre qu’avant « . Et l’homme m’a répondu : « la commune ? Ah, eh bien, je ne savais pas que la commune faisait ça« . Cette déficience communicationnelle existe, autour de la commune.

Le président a fait quelques réflexions. Lors d’une activité du Congrès du Bicentenaire, il a répondu à une accusation selon laquelle le gouvernement veut maintenant éliminer les postes de gouverneurs et de maires. « C’est absurde, au contraire nous sommes en train d’appeler à des élections« , tout en précisant : « Ce qui est certain, c’est que les bureaux des maires et des gouverneurs doivent être transformés. Ou ils se dépêchent à le faire ou ils resteront au bord du chemin« . Là, Maduro a clairement indiqué la voie à suivre : la volonté politique de transférer le pouvoir au peuple est cruciale, car c’est la possibilité que l’avancée vers la commune se concrétise. J’apprécie beaucoup que le président Maduro ait lancé cette initiative maintenant, dans ce moment difficile, alors qu’il est logique qu’elle soit attaquée. On attaque la commune précisément parce que c’est l’essence même de notre projet. Je crois que cette décennie est celle de la question communale. Au cours de ces années, son succès sera défini ou sera rejeté. Lors d’une réunion avec la Jeunesse du PSUV (Parti socialiste Unifié du Venezuela, principale formation du chavisme, NdT), je leur ai récemment dit : si la jeunesse ne s’engage pas dans la construction des communes, qui parlera de cette question dans 20 ans ? L’âge moyen du militantisme dans les parlements communaux est élevé.

Le combat de Marcia

Marcia Moreno (photo) est bien plus que « l’épouse de Luis José Marcano« . Engagée dans l’exercice des politiques publiques et dans la promotion et la diffusion des questions de genre et des droits des femmes, à Barcelona et dans ses environs, où des centres communautaires de femmes ont été fondés et continuent de l’être (il y en a déjà plus de dix). Et ce modèle se propage : il y a quelques jours, une autre de ces maisons a été fondée dans l’État de Carabobo. En sa qualité de directrice régionale du ministère de la Femme et de l’Égalité des sexes, elle a encouragé la création de ces centres, qui visent « la formation, la croissance et la protection pour une vie sans violence à l’égard des femmes« , une politique qui comprend un soutien juridique et d’autres aspects pratiques, et pas seulement théoriques ou philosophiques.

Il se trouve que la présence des femmes dans toutes les sphères de l’organisation révolutionnaire du peuple de Barcelona et de toute la municipalité est écrasante ; nous avons assisté à des réunions d’organes communaux avec la présence de douze femmes et d’un seul homme. Dans une interview de l’année dernière, nous avons demandé à Marcia Moreno de commenter quelque chose qui nous a étonnés : la commune doit être anti-patriarcale ou elle ne sera pas dans une région où, traditionnellement, la logique du mâle s’est imposée dans tous les aspects de la vie quotidienne, de la politique, etc.

« La région orientale a la réputation d’être une région machiste« , lui avons-nous dit.

Marcia s’est tue quelques secondes, avec un sourire presque invisible et cette sorte de regard oblique par-dessus ses lunettes, en inclinant lentement la tête sur le côté.

Le regard a dit : « C’est précisément pour cela que nous travaillons, idiot« .

Source : http://ciudadccs.info/2021/04/22/entrevista-luis-jose-marcano-atacan-la-ciudad-comunal-porque-es-la-esencia-de-nuestro-proyecto/

Traduction : Thierry Deronne


URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/05/07/luis-jose-marcano-nous-devons-faire-plus-pour-montrer-lefficacite-des-communes-populaires/

De la Colonie à la Révolution bolivarienne : comment se sont formées les femmes vénézuéliennes

Assemblée préparatoire du Congrès des femmes vénézuéliennes (2015) Photo : Archives

Assemblée préparatoire du Congrès des femmes vénézuéliennes (2015) Photo : Archives

Les femmes vénézuéliennes sont devenues une figure marquante de la révolution bolivarienne. Chávez a su identifier le rôle que les femmes jouaient dans la structure socio-familiale des classes populaires vénézuéliennes et l’a toujours exprimé dans ses récits sur l’éducation donnée par sa grand-mère paternelle, Mama Rosa, et dans les autres sources féminines de sa formation.

Beaucoup d’entre nous nous sommes senties revendiquées dans les anecdotes présidentielles parce qu’en général, dans chaque foyer vénézuélien (non bourgeois) de la vie paysanne ou à la périphérie des villes, il y a une forte présence de la femme comme mère protectrice, qui dirige les activités économiques de la famille et étend les liens de protection aux noyaux familiaux dérivés du sien, et aux autres espaces de la communauté dans laquelle ils vivent, sans qu’existe nécessairement de lien familial.

En caractérisant le chavisme à partir de sa condition de classe, nous passerons en revue de manière générale l’évolution des femmes des secteurs populaires, en cherchant à décrire ce « ferment féminin » que Chávez, citant Karl Marx, demandait d’étudier afin de l’intégrer dans la construction de la Cinquième République : « Il n’y a pas de changements sociaux si nous n’atteignons pas le ferment, et comment atteint-on le ferment ? Une combinaison d’éléments pour que quelque chose fermente ; les mots sont précis, on ne peut pas dire qu’il y a participation des femmes simplement parce qu’il y a un groupe de ministres, ni en les plaçant sur un piédestal, non ! Ici, il faut créer le ferment, le ferment avec la passion, avec la connaissance, avec l’action, avec le mouvement« .

L’invasion européenne, la première agression

Dans son livre L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Engels fait référence au fait qu’avec les premières oppressions de classe, s’est produite également la première oppression masculine contre les femmes. Dans ces conditions d’inégalité entre les sexes, l’aspect de classe continue d’être un facteur déterminant.

Nous pouvons le constater dans les études qui revendiquent la participation des femmes aux processus historiques. Bien que « la » femme soit presque toujours abordée comme un sujet homogène, la recherche finit par la différencier en fonction des inégalités dont souffrent les femmes pauvres par rapport aux femmes riches.

Dans Histoire, Femme ; Femmes : Origine et Développement historique de l’exclusion sociale au Venezuela, l’anthropologue vénézuélienne Iraida Vargas Arenas a constitué un dossier historique très complet sur le travail des femmes dans l’histoire vénézuélienne. Cette documentation soutient une grande partie du voyage que nous allons faire.

Avant la domination espagnole, les femmes indigènes (selon les études anthropologiques des sociétés tribales) faisaient partie de groupes coopératifs où l’idée de « famille » s’étendait à toute la tribu. Elles étaient chargés des tâches liées à la reproduction et à l’éducation, travaillant en particulier dans l’agriculture et dans l’élaboration d’instruments pour la collecte et la cuisson des aliments. Selon le cas, dans certains peuples autochtones, elles pouvaient également travailler dans la chasse et la pêche.

Selon l’anthropologue Luis Bate, cité par Vargas, dans les sociétés primitives, il n’existait pas de discrimination sexuelle au sein du travail productif sur base d’une situation désavantageuse. La répartition de certaines tâches, comme celle de sage-femme, était due à des fonctions biologiques clairement différenciées entre hommes et femmes.

Les données sur les femmes indigènes et leur connaissance de l’agriculture seront précieuses pour les sociétés coloniales. Comme le dit Vargas, la stabilité des colonies espagnoles dépendait beaucoup plus de la connaissance que les sociétés tribales avaient du territoire vénézuélien que de ce que la « modernité » européenne de l’époque était capable de fournir pour s’installer.

L’irruption de l’empire catholique espagnol a disloqué les relations sociales des peuples originels, sans les modifier complètement, en imposant la famille nucléaire, en substituant aux logements communaux des maisons unifamiliales, et dans ce nouvel univers, en soumettant les femmes aux travail domestique dans les maisons des riches aristocrates, en les déracinant de la culture originelle pour leur faire reproduire celle des sociétés hispaniques, qui contenait en elle les valeurs du capitalisme naissant.

Comment sont apparues les femmes métisses, mulâtres et zamba

La colonisation espagnole n’a pas été un phénomène monolithique au Venezuela, ni un succès dans son travail d’endoctrinement ; au contraire, les peuples autochtones et afrodescendants soumis à l’exploitation et à l’esclavage du blanc européen ont généré des formes culturelles hétérogènes que l’envahisseur a classées selon un ordre stratifié pour tenter de contrôler cette anarchie.

Le résultat de siècles de relations coloniales est que les femmes vénézuéliennes se sont formées sous la domination formelle de l’Église et des modalités européennes. Mais, en réalité, elles construisaient leurs propres codes dans la sphère du public et du privé.

Les groupes qui suivaient le plus les normes du concept féminin européen étaient les aristocrates (les « mantuanas »), membres des familles ayant du pouvoir et de l’argent au Venezuela. On constate souvent leur invisibilité dans la vie publique de la colonie, par opposition aux hommes qui appartenaient à la même classe sociale.

Les épouses des blancs vénézuéliens et européens blancs étaient subordonnées à leurs décisions économiques et politiques, car elles étaient considérées comme incapables de travailler dans ces domaines. Certaines aristocrates faisaient exception à ce confinement domestique, quand elles prenaient par exemple en charge leur foyer en l’absence du mari ou d’autres tuteurs masculins, ce qui leur conférait une certaine influence sur l’économie du pays, en prenant des décisions concernant la production agricole des domaines, par exemple.

"Cuisine à l'extérieur" (1854), peinture de Camille Pissarro pendant son séjour au Venezuela

« Cuisine à l’extérieur » (1854), peinture de Camille Pissarro pendant son séjour au Venezuela

La femme africaine qui a été esclavisée au Venezuela est impossible à situer dans une forme culturelle unique, car l’esclavage a touché des coutumes et des traditions extrêmement diverses du continent d’origine. Elle n’existait pas pour les classes supérieures de l’époque ; les esclaves, hommes et femmes, étaient plus considérés comme du bétail que comme des personnes. Mais leur présence a vraiment marqué l’histoire de notre pays. L’influence importante de la culture africaine sur la structuration de la société vénézuélienne a beaucoup à voir avec le rôle des femmes cuisinières et des esclaves domestiques dans la maison du maître. Avec les femmes indigènes, elles ont nourri et élevé les enfants des élites et, par ce biais, transmis une partie de leurs traditions culturelles.

Leurs métiers ne se réduisaient pas au travail à domicile. Il est presque certain que les épisodes rapportés au Brésil par Luiz Roberto de Barros Mott sur l’exploitation des femmes noires se sont répétés au Venezuela : « Les petits propriétaires (…) utilisaient leurs esclaves pour toutes les tâches, même celles considérées comme les plus dangereuses et soi-disant masculines, comme le défrichage, avec l’usage de la machette et de la hache. Les esclaves étaient également utilisés pour la production de sucre, pour récolter le coton, pour préparer le manioc, pour nettoyer le champ de maïs, pour récolter les produits indigènes, pour traire, pour s’occuper du jardin et du poulailler » (cité par Iraida Vargas Arenas).

La littérature sur la vie quotidienne des femmes indigènes et africaines est rare, comme pour tout autre groupe n’ayant pas intégré les élites. Pour se faire une idée de l’influence que leurs coutumes ont acquise au sein de la société vénézuélienne, on peut passer en revue les traces laissées par l’esclavage dans les foyers des familles riches.

Dans les chroniques de Ker Porter, consul britannique au Venezuela entre 1825 et 1835, on trouve des détails sur les influences indigènes et africaines qui les différencient des aristocrates des communautés européennes : « La manière de porter les enfants (d’influence indigène-africaine évidente), la nudité des enfants jusqu’à l’âge de quatre ans (élément de la tradition indigène), la façon dont les femmes fumaient en privé (également d’origine indigène), la conception de l’utilisation de l’espace domestique, en particulier celles qui se réfèrent à la multifonctionnalité spatiale, qui s’exprime dans les caractéristiques du mobilier (hamacs pour dormir dans le salon et pour recevoir des visiteurs) et le partage de l’espace privé avec les animaux domestiques, le peu de soin apporté aux vêtements portés par les femmes chez elles, parfois presque nues, contrairement à celles qui sortent, etc… »

La chercheuse Doris Acevedo (Le travail et la santé au travail des femmes au Venezuela) affirme que dans les foyers de l’élite, les travailleuses domestiques « non seulement ont préservé les traditions gastronomiques populaires au sein des familles, mais en même temps, en tant que préceptrices des enfants d’aristocrates, elles leur ont inculqué l’idéologie qui imprégnait les deux classes sociales et les valeurs des traditions culturelles« .

"Plaza Mayor" (1854). Photo : Peinture de Camille Pissarro

« Plaza Mayor » (1854). Photo : Peinture de Camille Pissarro

Les coutumes des collectifs subordonnés au Venezuela ont infiltré de manière irrépressible les impositions culturelles de la colonie, tout comme les castes se sont mélangées jusqu’à devenir de plus en plus difficiles à stratifier.

C’est ainsi que se sont formées les femmes de notre peuple, qui n’ont pas suivi l’ordre établi pour les rôles de genre dans la société vénézuélienne, peut-être parce qu’elles n’étaient pas considérées comme en faisant partie non plus.

La femme pauvre s’occupait des tâches domestiques, mais participait également à la vie publique en exerçant le rôle de lavandière, de bûcheronne, de repasseuse, de tisserande, de nourrice, de cuisinière, de vannière, de sage-femme, de bonne, de vendeuse, de journalière ou de couturière ; tandis que la femme de la classe supérieure exerçait une influence moindre, concentrée dans la vie privée.

À cet égard, Acevedo cite une information provenant des archives historiques de la mairie de Caracas, qui sert de référence pour se faire une idée de la proportion de femmes dans la population active à partir de ce moment :

« Dans le registre de population réalisé dans la ville de Cagua en 1810, sur 4.184 âmes recensées, 2.342 étaient des femmes, et parmi celles-ci, 882 participaient à l’appareil productif, divisées entre 468 travailleuses de condition libre et 414 esclavisées noires. »

La longue période du Venezuela colonial a donc été marquée par les contributions des femmes pauvres depuis le travail domestique et d’éducation, fait qu’on a longtemps tardé à reconnaître. D’une part, elles ont socialisé les traditions et les coutumes indigènes et africaines, et celles qui découlent du mélange avec les européennes; enfin, dans les périmètres économiques du pays, elles ont pris part à la distribution et à la circulation des biens produits.

Du XIXème siècle à nos jours

Nous savons, grâce à des histoires individuelles, que les femmes ont joué un rôle actif dans le projet d’émancipation de Simon Bolivar. Ces témoignages nous permettent de connaître, avec moins de flou, leur participation à la politique.

Les femmes patriotes, en plus de participer aux batailles et d’aider les malades, mènent des activités d’espionnage, prêtent leurs maisons pour des réunions clandestines où l’on discute d’idées anti-monarchiques, et diffusent une propagande en faveur de la République.

Les conditions de la République conçue par le Libérateur Bolivar étaient favorables à leur rôle direct dans la politique : « On peut dire que Bolívar était en avance sur son temps dans la conception du rôle que les femmes devaient jouer dans la nouvelle société, et il se distinguait par une attitude bien au-dessus des préjugés de l’époque. En plus d’exalter sa féminité sans complexe, il souligne son courage et félicite son courage au combat. Alors que d’autres, comme Santander et Pablo Morillo, ont interdit la participation des femmes à la guerre, sous peine d’être fouettées« , écrit la chercheuse Gladys Higuera dans « Le rôle des femmes dans l’Indépendance. »

Après les guerres d’indépendance et les affrontements civils qui ont suivi dans la tumultueuse période républicaine, les tâches de survie sont devenues extrêmes. Connaissant le rôle des femmes dans ce domaine, il est évident que la dynamique de leur vie quotidienne a subi des changements fondamentaux.

« Jusqu’aux années 1820 et plus tard, durant les luttes entre conservateurs et libéraux pour le contrôle du pouvoir (…) on peut dire que l’économie reposait sur les épaules et les mains des femmes, qui devaient assumer, dans une large mesure, la gestion des troupeaux et des domaines pour la production agricole, payer les contributions aux patriotes pour la guerre d’indépendance, confectionner leurs uniformes, s’occuper des activités commerciales et même faire la guerre » explique Acevedo.

En ces temps de guerre, les femmes sans ressources apporteront leur propre force de travail, en travaillant dans les activités agricoles sur les domaines des aristocrates ou en quittant leur foyer pour accompagner les soldats au combat. Higuera raconte que « les femmes urbaines, de la classe moyenne et les métisses du peuple, épouses, amantes, amies et compagnes des soldats, ont partagé leurs triomphes et leurs échecs. Sans doute leur présence a-t-elle remonté le moral des troupes de l’indépendance et découragé la désertion« .

"Trois Amazones vénézuéliennes" (1892). Photo de l'états-unien Willian Nephew King, tirée d'un reportage sur la Révolution légaliste commandée par Cipriano Castro.

« Trois Amazones vénézuéliennes » (1892). Photo de l’états-unien Willian Nephew King, tirée d’un reportage sur la Révolution légaliste commandée par Cipriano Castro.

Au XXe siècle, le Venezuela entame le processus d’incorporation au capitalisme industriel en tant que pays monoproducteur de pétrole. Une représentation féminine réduite est autorisée à participer aux secteurs de service, d’administration et, dans une moindre mesure, au travail dans les usines de ce nouveau système d’exploitation. Parallèlement se déclenche une vague de revendications de droit du travail, juridiques et politiques pour le sexe féminin dans le cadre de la société de consommation, imitant celles qui ont eu lieu dans les sociétés occidentales du « premier monde ». L’apogée de cette évolution a été l’acceptation des femmes en tant que citoyennes en leur accordant le droit de vote, en 1947.

Ces éléments ont surtout une incidence dans les couches de la classe supérieure déjà constituées et la classe moyenne émergente, explique Doris Acevedo, alors que « dans les secteurs pauvres, les femmes ont toujours dû travailler dur, en rejoignant l’activité agricole, le petit commerce et le service domestique, en même temps qu’elles s’occupaient du foyer« . Les femmes issues de la classe ouvrière vont poursuivre leur travail précaire dans les campagnes, où elles gardent encore une certaine indépendance grâce aux pratiques du conuco (parcelle productive), et vont progressivement grossir les rangs du secteur informel dans les villes.

Situation courante dans les familles ouvrières vénézuéliennes : les femmes « restent à la maison » pour élever les enfants et s’occuper du ménage, et doivent inévitablement s’engager dans d’autres activités pour soutenir les membres de la famille.

Il est impossible de savoir exactement quelle proportion de ce travail de subsistance (qui n’a pas toujours eu une valeur marchande : le travail rural en est le meilleur exemple, pour la consommation propre et à des fins semi-commerciales) était effectuée par les femmes par rapport au travail formel, car les registres d’emploi ne prenaient pas en compte ce type d’activités instables.

Ce n’est qu’avec la victoire électorale du chavisme qu’une véritable transformation des conditions sociales des femmes pauvres du Venezuela deviendra possible, à commencer par le fait que la Constitution Bolivarienne fut l’une des premières de la région à reconnaître comme travail productif celui des femmes au foyer (article 88).

Le chavisme a généré une série d’institutions juridiques, économiques et sociales pour promouvoir la force de ce collectif féminin et l’intégrer dans la participation politique du processus bolivarien.

Cet objectif est palpable lorsqu’on examine les politiques sociales de l’État : plus de 70 % des missions sociales qui protègent les grandes majorités vénézuéliennes sont axées sur les femmes. Cette proportion se retrouve dans la formation des organisations politiques dans les communautés : sur dix personnes qui dirigent les conseils communautaires, sept sont des femmes.

Actuellement, avec l’augmentation des agressions externes contre le Venezuela, les femmes chavistes ont assumé la direction d’organisations de résistance à la guerre. Les Comités Locaux d’Approvisionnement, les Foyers de la Patrie, le programme d’Accouchement Humanisé et d’Allaitement Maternel sont des programmes que le gouvernement de Nicolás Maduro a ajoutés à l’univers des activités communautaires dirigées par les femmes.

Femme vénézuélienne, famille et communauté

Dans cette succession d’anciennes et de nouvelles institutions vénézuéliennes, le lien entre la femme et la maternité va acquérir une place centrale dans l’organisation familiale du pays, reléguant la figure des familles nucléaires avec père, mère et enfants.

Les sociologues vénézuéliens qualifient ce phénomène de « matricentrisme« . Ce paradigme a des racines historiques et culturelles typiques des pays des Caraïbes, produit de l’héritage africain et indigène. La famille matricentrée s’est répandue, de manière générale, dans les couches populaires. Pourquoi la figure paternelle a-t-elle moins de force ? Plusieurs éléments historiques peuvent aider à répondre.

Tout d’abord, les communautés autochtones n’étaient pas régies par la structure matrimoniale ; celle-ci s’est imposée avec la culture occidentale. Et bien qu’on suppose que l’Église a forcé ce comportement chez les Espagnols, et qu’il a donc dû y avoir un transfert de celui-ci dans la colonie, la réalité de cette époque semble avoir été différente : selon le sociologue Alejandro Moreno, dans la société espagnole, « le bâtard constituait une forme de comportement sexuel-familial qui était attribué avant tout à la noblesse (…) bien qu’il fût plus de la noblesse que du peuple, cela signifiait que parmi le peuple il devait y avoir un nombre relativement important de noyaux matricentrés qui étaient le produit de ce même bâtard (…) Combien de conquérants provenaient de noyaux matricentrés ? »

En plus de ces racines culturelles, la nécessité pour les hommes de quitter leur foyer pour s’engager dans les guerres d’indépendance et les guerres civiles a peut-être contribué à renforcer le phénomène.

En bref, les circonstances historiques d’oppression ont obligé les femmes des secteurs populaires à assumer la pleine responsabilité d’élever les enfants, en compensant la figure paternelle, et dans de nombreux cas également les responsabilités économiques, en exerçant des tâches au service d’autrui.

Ce « matricentrisme » a traversé les siècles des tragédies coloniales, puis s’est développé de manière désordonnée au cours des années suivantes, jusqu’à devenir une structure stable dans la société vénézuélienne.

Un modèle qui peut être considéré comme dysfonctionnel s’il est relié au modèle occidental et qui possède ses faiblesses et ses limites. Mais le chavisme, au lieu de le rejeter, a su le prendre en compte comme un véhicule pour introduire les changements politiques de la Révolution bolivarienne. Parce que les femmes et la richesse de leur expérience de la maternité et de la communauté ne doivent pas nécessairement être négatives. Revenons à l’exemple de Mama Rosa, la première éducatrice de Chavez, et aux leçons qu’elle lui a inculquées sur la vie en commun. Le petit-fils transformera ces leçons en catégories politiques et les appliquera dans son programme de gouvernement.

Le « matricentrisme » a permis la transmission de très précieuses données culturelles de notre pays à travers des générations de femmes : dans l’éducation, la production et la distribution des aliments, l’administration des ressources, la fabrication d’artisanat fonctionnel, les soins aux malades, entre autres. Il est facile de comprendre tout l’aspect positif que l’identité féminine, forgée dans l’histoire convulsive de notre pays, a apporté à la nature du vénézuélien : la vie en commun et la coopération sont des valeurs profondes de notre peuple, bien qu’elles coexistent avec les perversions d’un pays minier.

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Rebeca Monsalve, pour Misión Verdad

Source : https://medium.com/@misionverdad2012/de-la-colonia-a-la-revoluci%C3%B3n-bolivariana-c%C3%B3mo-se-form%C3%B3-la-mujer-venezolana-db75bea74771

Traduction : Thierry Deronne

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Venezuela, quelques femmes parmi tant d’autres (10) : le collectif Imagiro

Si “tous les arts contribuent au plus grand des arts, l’art de vivre” (Brecht), le travail du collectif Imagiro, fondé par Carmen Violeta Pérez (photo ci-dessous) est un de ces arts. Les femmes vénézuéliennes qui forment cette équipe préparent ce futur où les enfants, sujets de plein droit, auront conquis ce qu’elles nomment “le droit à la tendresse”. Elles nous ont accueillis, Victor Hugo Rivera et moi, durant deux représentations de “Tacatan Fuu” à Caracas. Nous en avons tiré ce documentaire de 27 minutes. A elles, pour leur merveilleuse aventure, notre reconnaissance infinie.

Thierry Deronne

71259290_521556405270690_5998916689318641664_oFiche technique du film : « Tacatan Fuuu, le Droit à la tendresse ». Caméra et montage: Thierry Deronne. Son, mixage, bruitages: Victor Hugo Rivera. Production: École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Théâtre et Télévision. HD 27 min. République Bolivarienne du Venezuela, 2020.

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Le pouvoir populaire et le rôle de la femme dans l’autogestion du logement au Venezuela

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Par Nahir González

Par l’intermédiaire de la Gran Misión Vivienda Venezuela (Grande Mission Sociale du Logement, GMVV), le gouvernement bolivarien de Nicolas Maduro a remis au secteurs populaires 3.105.131 maisons, ce qui en fait le seul pays au monde à développer ce type d’action sociale en pleine pandémie. Et jusqu’à présent 1.087.869 titres de propriété ont été remis aux familles bénéficiaires selon les données publiées par la presse du ministère de l’habitat et du logement du pays.

La GMVV a promu l’auto-construction, avec les Conseils Communaux, qui sont l’une des organisations de base les plus consolidées, et a formé les hommes et les femmes dans ce domaine, en leur fournissant des outils pour le plan des structures, le nettoyage du terrain, la préparation des matériaux de construction tels que les blocs et les structures métalliques, entre autres tâches de construction, et en participant également au processus de planification et aux propositions de développement urbain.

Ces politiques de protection sociale s’étendent à tout le pays. La création de la « Mission Venezuela Bella », qui vient de fêter un an de création, a été un facteur fondamental dans la restauration des espaces publics et leur entretien afin de fournir une qualité de vie au peuple vénézuélien. Elle s’appuie également sur les mairies et d’autres organisations pour la réhabilitation et la remise en état des maisons dans les zones urbaines établies par la « Misión Barrio Nuevo Barrio Tricolor« . L’objectif du Ministère de l’Habitat et du Logement pour 2025 est d’en construire et remettre cinq millions, pour lesquels il a garanti l’achat de matériaux de construction spéciaux nationaux et internationaux, avec notamment la coopération de la Chine, en donnant la priorité aux domaines et aux ressources.

Fin avril 2020, dans le cadre de la célébration du neuvième anniversaire de la GMVV, le président Maduro a approuvé un budget pour continuer à honorer la dette sociale qui, au Venezuela, fait partie du Plan de la Patrie rédigé par le chavisme: « Que les villes et les établissements humains soient inclusifs, sûrs, résistants et durables« . Il est prévu de construire 500.000 maisons d’ici 2020 : « Je signe le budget de 647.133 mille petros, pour cette première phase qui prévoit la construction de 500.000 maisons, 602 travaux d’urbanisme et de services de base, l’activation de 729 terrains, la délivrance de titres de propriété unifamiliale et de terrains urbains, ainsi que la planification de neuf nouvelles villes et l’attribution de 200.000 logements pour les jeunes » a déclaré M. Maduro.En 2018, le plan des Assemblées de Construction du Bien-Vivre Vénézuélien (AVV) a été lancé, pour préparer la population au processus d’auto-construction et de gestion de logements durables. Nous nous sommes entretenus avec Ayary Rojas, le principal porte-parole de l’organisation et le responsable de la construction urbaine « Jorge Rodríguez padre », situé dans le secteur El Algodonal de Caracas.
En quoi consiste ce projet et comment les gens ont-ils été préparés au processus d’auto-construction de logements ?
Il s’agit d’une construction verticale de plus de cinq étages, qui bénéficiera à 96 familles de Caracas. Nous sommes un système organisationnel, participatif et acteur direct de son destin : chacune des familles impliquées qui forge sa propre clé, son habitat et son logement digne, avec beaucoup de discipline, de constance, de volonté, avec des objectifs clairs, avec l’esprit, avec le cœur, avec l’action, notre devoir, notre droit, notre obligation de maintenir ce merveilleux processus qu’est la Grande Mission Logement.Nous avons l’organisation du pouvoir populaire, nous sommes les garants de ce processus d’autogestion constructive et de la distribution équitable des ressources économiques, des matériaux qui sont assignés par l’État à travers Construpatria et l’AVV.Les décisions sont prises en assemblée, l’information est discutée, diagnostiquée et socialisée, et là nous planifions, exécutons, réévaluons dans tous les aspects, modifions et sommes complètement impliqués dans tous les aspects.

« En tant que femmes, nous avons pris le contrôle de cette réalité et nous avons vu dans l’art de la construction les possibilités de l’exercer comme une profession ou comme une partie de notre métier« .

La formation des personnes au processus d’auto-construction de logements a été progressive. Nous avons le soutien technique du Ministère de l’Habitat et du Logement, et de la main d’œuvre qualifiée, nous sommes des organisations atypiques car 80% d’entre nous sont des femmes, constructrices intégrales, nous imprimons le temps d’exécution et nous sommes des participantes directes, du choix de la qualité des matériaux à la bonne exécution des travaux. Le matériel doit être conforme aux normes de sécurité, il doit être le bon, coupé à la taille exacte, selon ce qui a été établi dans le projet initial.

Dans le secteur de l’autogestion, et pour être durable dans le temps, nous nous sommes aventurés dans la production de protéines animales, nous sommes une communauté dédiée à la production de lapins, de lombriculture, nous avons une unité de production porcine et une plantation de maïs qui couvre deux hectares, des arbres différents Pour la récolte à moyen et long terme de mangues, fruits de la passion, carottes, avocat, guanabana, courge, qui sont distribués également aux membres de l’organisation.

8643a0c0-d7d8-4145-86ad-39de957e3c39-768x1024Nous traitons tous les domaines que nous considérons vitaux : formation sociopolitique, convivialité sociale, santé, constructif, malheureusement nous avons souffert d’un blocus bestial et inhumain qui nous a affaiblis, mais nous n’avons pas renoncé et nous nous battons toujours, nous sommes un projet qui va du personnel au collectif.
Comment le Covid-19 a-t-il affecté l’achèvement des travaux?
Le confinement a bien sûr touché le monde entier et nous n’échappons pas à cette réalité, cependant, comme nous sommes un projet autogéré, nous travaillons et nous construisons tous les jours avec quelques limitations, car nous évitons le surpeuplement de personnes dans les espaces. Nous ayons l’avantage d’être dans un espace ouvert, nous respectons les mécanismes de biosécurité mis en place par le gouvernement national.Le chantier a été un peu retardé, c’est vrai, par exemple, nous devions réaliser le faux-plafond du troisième étage et depuis deux semaines nous avons suspendu la tâche en raison du confinement radical, c’est quelque chose que nous ne pouvons pas éviter, nous convenons en tant que communauté que nous devons d’abord garantir la santé et ne pas générer de surexposition aux membres de l’organisation.L’État nous a accompagnées à tout moment, n’a cessé de nous soutenir, de nous envoyer le matériel pour répondre aux attentes et notre urbanisation entre dans les statistiques à livrer à la fin de cette année.
Comment s’est opérée la transformation personnelle pour vous en tant que femme, et en tant que leader communautaire, pour la famille?
Je pense que cela a été un tournant total, intense, y compris dans le cadre familial, et ce n’est pas courant, malgré le fait qu’Hugo Chávez se soit affirmé comme féministe, car dans notre pays nous continuons dans une certaine mesure à subir cette culture patriarcale, où les femmes ont généralement été invisibilisées, étiquetées comme “sexe faible”, comme des êtres incapables de mener des activités de ce type. Je crois que nous avons brisé des paradigmes, parce qu’ici nous, les femmes, nous nous sommes autonomisées et avons vu dans la construction la possibilité de l’exercer comme une profession ou comme une partie de notre profession, bien que cela soit d’habitude réservé aux hommes, nous démontrons que nous avons la force physique, et à notre rythme la capacité d’effectuer des tâches avec les mêmes compétences et capacités que n’importe quel expert.Nous avons découvert au cours de ces années ce qu’est un travail collectif, l’implication totale du noyau familial, nos attentes sont nombreuses pour l’avenir, nous savons qu’elles ne s’arrêtent pas ici, que le mouvement vénézuélien du logement existe au niveau national et que simultanément dans toutes les régions on construit des logements unifamiliaux et qu’à la différence de Caracas, le système de construction a été extraordinaire et que la formation, l’auto-formation, ce travail cohérent est ce qui nous a conduit au succès. Nous continuons de penser que c’est la voie qui nous incombe en tant que pouvoir populaire, en tant que personne à faibles ressources ou de ressources non constantes. Nous savons bien que dans le capitalisme, nous ne sommes pas en mesure d’acheter une maison dans un habitat décent semblable à ces espaces que nous construisons et qui deviennent une réalité tangible dans ce pays.

Source : https://correodelalba.org/2020/07/10/poder-popular-y-el-rol-de-la-mujer-en-la-autogestion-de-la-vivienda-en-venezuela/

Traduction : Thierry Deronne

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Les entretiens des Nouvelles Libres – L’école de communication internationale des mouvements sociaux à Caracas

Thierry Deronne, créateur du blog Venezuela infos, a accepté de nous parler du projet qui est en train de voir le jour à Caracas : celui d’une école de communication internationale des mouvements sociaux. Entretien.

  1. Bonjour Thierry. Vous habitez au Venezuela depuis 1994. Comment d’abord avez vous pris la décision d’aller vivre là-bas ?

 « Dans les années 80, parmi d’innombrables “internationalistes”, j’ai vécu deux ans au Nicaragua pour apporter mon modeste concours de vidéaste à l’immense effort de transformation mené par le gouvernement sandiniste (1). J’y ai rencontré Mariana Yonüsg Blanco, une militante vénézuélienne féministe dont l’appartement était devenu une sorte de “siège de l’ONU ». Jésuites madrilènes, théologienne de gauche allemande, infirmières basques, professeur de musique mexicain, médecins cubains, femmes bâtisseuses de Condega, nous débattions passionnément, de longues nuits durant, de comment nous allions construire la planète socialiste. Après la défaite électorale des sandinistes en 1990, nombre de ces “architectes” ont dû renoncer à leur « folie » et sont rentrés dans leur pays. Mariana est retournée au Venezuela avec ses enfants. Elle m’a invité à la rejoindre à Maracay pour poursuivre le travail d’éducation populaire. C’est elle qui m’a fait connaitre le MBR-200, le mouvement bolivarien – encore à demi clandestin – conçu par Hugo Chavez à sa sortie de prison. Après la victoire électorale du Comandante en 1998 s’est déployée au Venezuela la même énergie collective qu’au Nicaragua. Grâce à quoi j’ai pu fonder une école populaire et latino-américaine audiovisuelle et deux télévisions populaires. A partir de 2004 j’ai participé à la direction et à la formation du personnel de la télévision publique participative Vive TV créée à la demande du président Chavez par la militante de la communication populaire Blanca Eekhout. »

  1. Sur votre site vous présentez un aspect du Venezuela qu’en France et en Europe nous ne connaissons pas ou peu. Pourquoi ce choix ?

 « Les médias qui fabriquent le consentement mondial ont pour tactique de personnaliser les processus (Venezuela = Maduro, etc.). Invisibiliser le peuple, son rôle moteur dans la démocratie participative, vise à empêcher l’identification citoyenne pour mieux construire des opinions publiques favorables aux “frappes sélectives” contre un “dictateur solitaire”. Depuis vingt ans, les journalistes français, logés dans les secteurs chics de Caracas, ont occulté les 80 % de quartiers populaires où vit la base sociale du chavisme. Ils ont repeint en « peuple » substitutif l’extrême droite insurgée des Guaido et autres, et en « répression » les affrontements générés pour les médias internationaux. On pourra rappeler cent fois que Jimmy Carter, le Conseil des Juristes Latino-américainsRodriguez ZapateroLula ou Rafael Correa, parmi tant d’observateurs internationaux, ont attesté la transparence, la légitimité, le nombre record d’élections, que cela resterait insuffisant. C’est l’inclusion des exclu(e)s et l’avènement d’une démocratie participative qui caractérisent le mieux le Venezuela bolivarien. Montrer ce que les gens font de leur destin, apprendre à comprendre, à respecter et à aimer ce sujet plein d’histoire, qui construit des communes et d’autres formes de pouvoir citoyen, et qui n’est pas seulement une “victime de l’impérialisme pétrolier”, est donc stratégique. C’est l’angle que je privilégie dans mon Blog Venezuela Infos. »

« Si les grands médias du capitalisme n’ont de cesse d’effacer l’Histoire des peuples et d’opposer les citoyen(ne)s pour mieux démobiliser leurs luttes, nous suffira-t-il de démocratiser leur propriété ? »

 

  1. Un projet, l’école de communication internationale des mouvements sociaux est en train de voir le jour. Pouvez-nous le présenter ?

 « Si les grands médias du capitalisme n’ont de cesse d’effacer l’Histoire des peuples et d’opposer les citoyen(ne)s pour mieux démobiliser leurs luttes, nous suffira-t-il de démocratiser leur propriété ? Préparer le monde nouveau pourrait-il se faire sans créer de nouveaux médias qui permettent « au peuple de discuter avec le peuple » ? Récupérer tous ces espaces n’aura de sens qu’en nous formant d’abord et partout à une forme nouvelle, plus participative, moins narcissique, et moins éphémère, d’informer. Et comme disent les Travailleur(se)s Sans Terre du Brésil « c’est en période de reflux qu’il faut se former pour ne pas être pris au dépourvu quand revient la courbe ascendante« … »

  1. D’où est venue cette idée et par qui est-elle portée ?

 « Depuis vingt ans, avec Pablo Kunich d’Alba TV et tant d’autres, nous avons participé à des rencontres de mouvements sociaux latino-américains qui concluaient à ce besoin pressant d’un vaste système de communication populaire. C’est paradoxal : alors que nous assumons que tout travail politique, toute compréhension de l’Histoire suppose de mettre les cartes sur la table, d’ouvrir et de traiter les contradictions à partir du cerveau collectif, au moment de « communiquer » nous revenons à la forme pauvre – commerciale, lisse, verticale – de vendre un message à un consommateur individuel. On recycle les schèmes de la communication du libre marché, des techniques émanant d’un monde que nous rejetons. Or s’il est un acquis de la pensée révolutionnaire en matière de communication, c’est celui qu’Althusser résumait: “Ce n’est que d’une technique que l’on peut déduire une idéologie”. Un média (ou une usine, un État, une université, une commune, etc.) n’est pas révolutionnaire parce que son discours l’est mais parce que son mode de production l’est (à savoir comment il émane de la population, comment il organise le travail, la formation interne, la programmation, etc.).

Située à Caracas, au carrefour des Amériques et des Caraïbes, l’école de communication internationale Hugo Chavez est un vieux rêve des mouvements sociaux. Sa force réside dans les 25 ans d’expérience de ses fondateurs(trices) et dans son infrastructure déjà prête de production et de transmission télévisée. Elle sera un pas important vers le retour du champ médiatique aux mains des citoyen(ne)s et tendra les bras vers les autres continents, vers l’Afrique en particulier. »

  1. Quel est le rôle des mouvements sociaux, et notamment du Mouvement des Sans Terre dans ce projet ?

 « Les Sans Terre du Brésil appuient depuis le début, puissamment, notre école, et de beaucoup de manières, ils font d’ailleurs partie de son équipe pédagogique à Caracas. En tant qu’enseignant(e)s nous avons été très influencé(e)s par l’extraordinaire Université populaire des Sans Terre construite par eux-mêmes, sur la base du volontariat, au sud de Sao Paulo pour les mouvements sociaux du monde entier.

L’école Florestan Fernandes est un projet intégral. Après les matins d’étude de la philosophie, de l’économie politique, de l’agroécologie ou de la théorie de l’organisation, les étudiant(e)s de tous les continents partagent la tâche de produire leur alimentation en cultivant sur le terrain de l’école, et ils s’organisent pour faire la cuisine, entretenir l’école et créer toutes sortes d’activités culturelles parallèles aux cours. Aucune activité n’y est étrangère à la vision transformatrice. Dans notre école de communication aussi, chaque mouvement social apportera sa propre expérience. »

  1. Quelles en seront les modalités ? Qui pourra s’inscrire ? Quels seront les cursus et les matières ?

 « L’école est destinée aux mouvements sociaux – qu’il s’agisse de travailleurs(ses) et créateur(trice)s de tout bord, syndicats, mouvements de femmes, de jeunesse, écologistes, coordinations paysannes, enseignantes, étudiantes, médias alternatifs, etc. Dès 2020, elle organisera chaque année 30 ateliers intégraux, quatre ateliers de formation de formateurs, quatre séminaires, quatre laboratoires de création et deux stages internationaux. Elle apportera des réponses concrètes aux besoins en formation audiovisuelle, photographique, théâtrale, radiophonique, télévisuelle (y compris la transmission en direct) et dans l’écriture multimédia. Elle mettra ses modules de formation et ses master classes en ligne afin d’en faciliter l’accès à tous. Les mouvements pourront également envoyer leurs scénarios ou productions pour être analysés par nos formateurs. L’école sera un espace d’articulation des mouvements sociaux du monde entier et de rencontre avec les organisations populaires locales. »

  1. Depuis l’arrivée au pouvoir de Chavez au Venezuela, les attaques économiques, mais aussi médiatiques, contre le pays se multiplient. Plus généralement elles touchent tous les pays Latinos-américains dirigés par la gauche mais aussi tous les pays du monde qui refusent d’être les valets de l’impérialisme. Cette école est-elle un moyen de rétablir quelques vérités ?

 « Une des conséquences de la vitesse émotionnelle, de l’instantané satellitaire, de l’absence de contexte, etc. qui caractérisent le champ médiatique actuel, est « l’obligation de moyenne ». D’un côté mille médias martèlent la Weltanschauung états-unienne (Maduro-est-un-dictateur-qui-affame-son-peuple), de l’autre le terrain du Venezuela reste trop lointain, difficile d’accès. La plupart des citoyens, intellectuels ou militants sont donc réduits à « faire une moyenne » forcément bancale entre l’énorme quantité de mensonges quotidiens et le réel. Ce qui donne, dans le meilleur des cas : « Il y a des problèmes de droits de l’homme, de famine, de pauvreté, je condamne la violence d’où quelle vienne, etc. »

Comment, dès lors, nous reconnecter au réel ? Quand le Mouvement des Sans Terre du Brésil, ou Via Campesina, ou le Forum de Sao Paulo qui regroupe 168 organisations, partis politiques et mouvements sociaux d’Amérique Latine, ou 28 organisations vénézuéliennes des droits humains décrivent la déstabilisation économique, les violences, mais aussi les réponses populaires et gouvernementales à cette guerre impériale, on dispose d’un large éventail alternatif de sources et d’expertises provenant d’organisations démocratiques. C’est-à-dire de sources directes et d’une connaissance plus profonde de la réalité que la « moyenne » d’un science-po occidental, obligé de préserver sa carrière médiatique et universitaire. Dans notre école, le temps d’enquête, l’acquisition d’une culture historique, la possibilité de travailler sur place avec un secteur aussi ancré dans le réel que les mouvements sociaux, vont permettre en effet de générer toute sortes de contenus, documentaires, reportages multimédias, au-delà de toute propagande. »

« L’information est un besoin vital du peuple pour s’orienter dans le chaos de la globalisation. »

 

  1. A long terme l’école pourra-t-elle être reproduite dans d’autres pays afin d’aider à l’émergence de nouveaux médias ?

 « Telle est en effet notre stratégie : contribuer à mettre en place une politique de rupture médiatique partout dans le monde. Il est temps de sortir de l’éternelle “critique des médias” pour récupérer notre temps, notre agenda. Seule la souveraineté populaire, communicationnelle, la polyphonie des témoignages contradictoires, endogènes, permettent à une nation de croître mais aussi de dialoguer avec les autres. L’information est un besoin vital du peuple pour s’orienter dans le chaos de la globalisation. C’est pour esquiver les menaces, survivre, croître et trouver des alliés qu’il a besoin d’une information plurielle et différenciée – alors que la commerciale est de plus en plus homogène, superficielle, socialement inutile. C’est pourquoi l’avenir du métier d’informer est dans la démocratie participative. Pour le dire avec Sartre “le rôle du journaliste est de permettre que le peuple discute avec le peuple”. Contrairement aux médias commerciaux, la communication populaire ne résout pas la réalité sur l’écran ou sur la scène mais reste une « oeuvre ouverte » pour que le peuple participe à la construction du sens et se mette en mouvement. C’est aussi pourquoi elle est toujours originale dans sa forme. Elle repart toujours de quelque chose de nouveau parce que la réalité bouge à chaque instant, génère une forme nouvelle, non-formatée, à tout moment. Elle fait aussi ce que ne font jamais les médias dominants : un suivi d’une information pour transmettre les leçons qui nourriront la construction d’autres organisations.

Comment ne pas voir que lorsque le mode de produire l’information sera totalement nié par le grand monopole privé, notre grande “cellule” – appelons-la république, nation ou peuple – aura toujours besoin de “s’alimenter” ? Dès lors qu’attendons-nous ? Pourquoi ne pas anticiper les événements ? Combien de coups d’Etat médiatiques de plus attendrons-nous pour rédiger une loi mondiale, de démocratisation de la propriété des médias, refonder un service public participatif qui ne soit pas la copie du privé, remettre le reste des ondes, concessions, fréquences et ressources aux organisations populaires, repenser un usage du numérique organisateur et non narcissique, tribal ou éphèmère, et mettre en activité les écoles de la nouvelle communication sociale ? L’école “Hugo Chavez” est une école parmi d’autres. Chaque peuple va construire la sienne pour générer des médias socialement utiles qui posent les questions utiles aux citoyen(ne)s. »

Pour aider cette école à naître, tout don, même petit, sera très utile : https://www.helloasso.com/associations/primitivi/collectes/pour-la-creation-de-l-ecole-de-communication-integrale-a-caracas-venezuela

(1) : Un peu d’histoire #8 : L’affaire Iran-Contra

Le féminisme socialiste et l’Etat communal au Venezuela

Du 18 au 20 octobre 2019 se déroule au Venezuela, en présence d’invités internationaux,  le premier Congrès des Communes, Mouvements Sociaux et du Pouvoir Populaire (photo). L’occasion de revenir avec Blanca Eekhout sur une des caractéristiques sui generis du processus bolivarien: le rôle constant, majoritaire, des femmes dans la construction de la démocratie participative.

Actuellement, Blanca est la ministre du Pouvoir populaire pour les Communes et des mouvements sociaux du Venezuela. Elle s’est lancée dans le militantisme révolutionnaire bien avant l’élection du président Hugo Chávez en 1998. Initiatrice de plusieurs médias participatifs (Catia Tve, Vive TV), plusieurs fois ministre, élue députée, membre de la direction du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), elle a également occupé le poste de ministre du Pouvoir populaire pour les femmes et l’égalité des genres, ce qui fait d’elle une interlocutrice privilégiée pour nous expliquer le rôle des femmes dans les construction des communes (au Venezuela, organisations populaires visant l’autogestion) et, au-delà, comment le projet de l’État communal est lié au socialisme féministe.

Blanca Eekhout, Ministre du Pouvoir Populaire pour les Communes et les Mouvements Sociaux du Venezuela

María Fernanda Barreto – La première chose que je voudrais vous demander est si l’État communal proposé par le commandant Chávez est toujours valable dans les plans et dans la volonté politique du gouvernement?

Blanca Eekhout – Non seulement il reste en vigueur, mais il est essentiel pour construire une patrie aujourd’hui, pour construire un nouvel État. Ce nouvel État, tel qu’il est énoncé dans notre Constitution, doit être l’État communal. Sans lui il n’est pas possible de garantir l’égalité, des droits sociaux effectifs qui ne soient pas le privilège d’une minorité mais ceux de tous. La justice et la protection sociale pour notre peuple, passent aussi par la Commune.

Le président Nicolás Maduro l’a rappelé il y a quelques jours, lors d’une réunion que nous avons eue avec lui. Il nous a dit qu’il est conscient de porter une responsabilité historique envers le commandant Chávez, qui lui a dit lors du dernier conseil des ministres qu’il a dirigé, après la victoire du 7 octobre 2012: « Nicolás, je te confie les Communes comme si je te confiais ma propre vie. » Chávez est vivant dans la construction des Communes.

Cette autre façon de construire l’État se heurte-t-elle à la bureaucratie ?

C’est une autre vision que le commandant Chavez a réitérée et qui rappelle la réflexion de Gramsci : la contradiction entre « ce qui ne finit pas de mourir et ce qui ne finit pas de naître ». Cet ancien État qui vient de l’époque coloniale et de ses provinces, et qui est encore et toujours le lieu de la bataille. Ce vieux modèle est toujours là et dans les scénarios de guerre profite de toute lumière noire pour s’imposer.

Cela signifie-t-il que ce vieil État subsiste ?

C’est pourquoi nous luttons.

Au milieu de ces contradictions et de la lutte historique pour la construction du nouvel État, vous avez dû assumer plusieurs responsabilités au sein du gouvernement, dont celle de ministre du Pouvoir populaire pour les femmes et l’égalité entre les sexes, vous prétendez être féministe ?

Oui, je crois que le féminisme au Venezuela est socialiste et a beaucoup à voir avec la construction de l’État communal.

Quel a été le rôle des femmes dans la construction de l’Etat Communal, quel est son rôle de leader ?

Le féminin est un facteur déterminant dans l’État Communal. Mais les femmes, tant en milieu rural qu’en milieu urbain, sont également décisives. En montant dans les espaces de pouvoir, plus de camarades commencent à apparaître, mais dans la base territoriale ce sont toujours les femmes qui sont à la tête et dirigent, celles qui maintiennent l’organisation, celles qui militent avec plus de force.

Il y a quelques années, j’ai fait des recherches sur la participation des femmes dans les domaines thématiques de discussion dans les Communes et j’ai pu constater qu’elles étaient majoritaires dans tous les domaines, sauf l’Économie et la Défense. Cela a-t-il changé ou l’Economie et la Défense Communale sont-elles encore majoritairement assumées par les hommes ?

Je pense que cela a changé. Dans le cas de la sécurité, la composante féminine que la milice a réalisée est très importante. La vérité est que nous avons encore la tâche de voir la question du genre dans tout le cadre organisationnel populaire, mais je crois que cela a changé, parce que les femmes sont de plus en plus impliquées dans la milice bolivarienne depuis leur territoire.

Sur le plan économique, dans les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) – qui n’ont pas encore suffisamment progressé en termes de production – les femmes occupent 90% de la direction. Et il s’avère que les CLAPs sont maintenant l’un des moteurs fondamentaux de notre économie, de sorte que la question économique a cessé d’être éminemment masculine. La guerre économique, le fouet de la contre-révolution, a contraint les femmes à prendre en charge la garantie de la distribution alimentaire, la planification. Par exemple, les maisons d’alimentation ont maintenant des espaces productifs, où la majorité sont des femmes qui procèdent au recensement, coordonnent avec les responsables de rue et évaluent les résultats.

Nous cherchons actuellement à élaborer un système de recensement des besoins sociaux et des organisations populaires par le biais du « Carnet de la Patrie » et d’une application pour effectuer un recensement de la population de son conseil communal, ce qui nous permettra de recueillir des informations plus précises sur le genre et les questions communales.

Le 25 octobre a été proclamé Journée du socialisme féministe, pour célébrer le jour où Chavez a déclaré que les socialistes devraient être féministes et a appelé les femmes en lutte à adopter le féminisme comme stratégie. Selon lui, le socialisme féministe et l’État communal seraient imbriqués dans la réalité, est-ce bien cela ou est-ce que cette relation est encore en construction ?

Au Venezuela, il ne peut y avoir de véritable socialisme sans la construction de l’État communal, qui est la véritable construction du pouvoir populaire de commander en obéissant au peuple ; et pour nous, le communal a certainement à voir avec la construction du socialisme féministe.

Les femmes ont été les premières à adopter radicalement les propositions d’Hugo Chávez pour le Venezuela. Dans ce cas, ce que je vous ai dit au début, je ne parle pas seulement des femmes, mais en général du « féminin », à cause des caractéristiques de notre Révolution. Face au coup d’État du 11 avril 2002, par exemple, les gens se sont mobilisés d’abord par amour, et je ne dis pas qu’il n’y avait pas une grande conscience politique, mais le motif fondamental du sursaut était l’amour, associé au pôle féminin, qui est présent tant chez les hommes que les femmes. N’oublions pas que dans notre processus d’indépendance, les femmes ont joué un rôle déterminant et Bolívar en était clairement conscient. Le rôle des femmes dans l’ensemble du processus de résistance indigène, dans la formation de la société caribéenne et la contribution des femmes marrones dans les cumbes (communautés d’esclaves libres) a été tout aussi important.

Mais si à cette époque, l’historiographie a rendu invisible le rôle de la femme, son protagonisme est-il visible dans ce nouveau processus historique ?

Regardez, les corps des femmes patriotes sont entrés au Panthéon national pour la première fois avec Hugo Chávez, et ce n’étaient pas seulement des femmes, mais aussi des femmes indigènes, des femmes noires. C’est-à-dire, une revendication de la mémoire des femmes dans l’histoire a commencé. Les femmes ont commencé à jouer un rôle important dans la Force armée nationale bolivarienne (FANB) avec Hugo Chávez, ainsi que dans le pouvoir populaire, non pas parce qu’elles ne l’ont jamais été auparavant, mais parce qu’elles sont maintenant réellement reconnues comme des pionnières.

Et cette participation est-elle féministe ou se limite-t-elle au rôle d’aidant naturel que nous impose le patriarcat ?

La Révolution part du principe que les soins sont une affaire d’État. Cette protection sociale, et tout ce rôle que nous, les femmes, avons assumé pendant des siècles, est vraiment la tâche fondamentale de l’État. Ce qui fut longtemps une sorte de condamnation des femmes, a maintenu le tissu social en vie malgré le capitalisme. Le fait que l’État assume aujourd’hui ce rôle de la protection et partage le soin qui, jusqu’alors, était un rôle solitaire des femmes, est une des caractéristiques de notre socialisme féministe.

María Fernanda Barreto

Source : Correo del Alba / traduit par venesol

Réflexions sur le féminisme au Venezuela, par Marielis Fuentes

L’auteure: Marielis Fuentes (à droite), Licenciée en Langue et Littérature, rédactrice et productrice de télévision, enseignante communautaire,  militante des droits humains, du mouvement féministe et pour les droits de la diversité sexuelle au Venezuela.

Il y a quelque temps, une amie chilienne venue au Venezuela pour réaliser un documentaire sur la milice bolivarienne, me posa une question qui m’a fait réfléchir un bon moment avant que je n’y réponde.

Souhaitant en savoir davantage sur nos processus de lutte, elle me demanda “Qu’en est-il du féminisme au Venezuela ? Où sont les féministes ?”. Je me rappelle qu’avoir avoir avalé ma gorgée de cocuy (1) et ruminé une ou deux réflexions initiales, je tentai de lui exposer, au prix d’un certain effort, les multiples et diverses actions que nous déployons, nous les femmes, pour en finir avec les oppressions dans notre pays.

Quelques mois plus tard, la même question me fut posée par une compagne colombienne qui m’invita à rédiger un article pour brosser aux camarades du monde entier le tableau de nos féminismes vénézuéliens. Une telle coïncidence n’est pas due au hasard, mais relève de causes bien précises. J’ai relevé le défi et je me suis préparée à dépeindre à grands traits ce qui pourrait constituer le visage féministe de mon pays.

Il est évident que ce besoin de savoir comment se vivent les luttes féministes au Venezuela provient de l’ample désinformation entretenue par les grands médias privés à l’étranger. La plus grande partie si ce n’est la totalité de ce qui est diffusé, ne saurait être plus éloigné de la réalité de mon pays, qui par ailleurs traverse de grandes difficultés et est en butte à des menaces d’intervention étrangère; son peuple, les femmes en tête, mène une lutte inlassable pour gagner cette guerre et conquérir la paix. Cela implique évidemment une bataille culturelle interne pour éradiquer les violences liées au genre et au sexe.

Je pense que pour faire ce portrait des luttes émancipatrices des femmes vénézuéliennes, je dois commencer par souligner que nos processus de résistance féminine ont commencé bien avant que n’apparaisse le terme “féminisme” dans le monde, et cette caractéristique est partagée par les autres luttes de notre Amérique Latine et des Caraïbes.

La femme vénézuélienne d’aujourd’hui est le produit de la lutte et des résistances anti-impérialistes inscrites dans son corps depuis plus de 500 ans. Avec, comme fer de lance, l’héroïque Apacuana, Juana Ramirez poussant son canon tout au long de sa marche, Luisa Caceres de Arismendi. Toutes ces femmes et des millions d’autres, anonymes, forment à bien des égards le capital génétique des femmes que nous sommes maintenant.

Même si après l’indépendance, ces combattantes, ces chamanes et nos aïeules qui s’étaient battues côte à côte avec les hommes pour arracher l’indépendance à l’empire espagnol ont été reléguées, une fois la République mise en place, au simple rôle de femmes au foyer pourvoyant aux besoins de leurs familles et à l’éducation des enfants, elles commencèrent à former les premières associations de femmes, indignées par cette non-reconnaissance de la part d’hommes devenus propriétaires et “seigneurs” de la nouvelle patrie. Elles le firent essentiellement dans les colonnes de certains journaux ou en écrivant des pamphlets dans lesquels la question du genre occupait une place importante.

Un siècle de victoires et déceptions successives s’est écoulé par la suite, avec pour résultat certaines conquêtes, comme le droit à l’éducation ou le droit de vote reconnu en 1945, ainsi que diverses politiques de santé ou des droits sociaux obtenus grâce au travail de camarades marronnes comme Angela Laya et notre bien-aimée commandante Jacinta dont le combat s’est révélé des plus rudes dans un pays miné par le bipartisme d’extrême-droite au milieu du XXème siècle.

Mais l’évènement qui sans aucun doute a changé pour toujours le cours de la lutte féministe dans notre pays a été l’avènement du processus révolutionnaire initié et conduit par Hugo Chavez. Citer Hugo Chavez pour expliquer les luttes féministes du pays peut paraître une concession absurde aux yeux de compagnes ou compagnons vivant hors du Venezuela ; seul celui ou celle qui aura étudié non pas l’homme mais le phénomène culturel et politique qu’il représente, pourra le comprendre.

Depuis l’avènement de la Révolution, la participation politique des femmes a changé du tout au tout. Les femmes vénézuéliennes ont répondu à l’appel de ce grand président qu’a été Chavez, et celui-ci, à son tour, a rapidement compris l’importance cruciale qu’aurait le fait d’accorder une place de premier ordre aux revendications des femmes dans la politique et dans l’agenda révolutionnaires. Il a aussi compris qu’à défaut d’éradiquer la situation d’inégalité qui existe entre les genres, il n’y aurait pas de véritable processus de changement et encore moins d’émancipation populaire.

En 1999, le taux d’analphabétisme féminin était proportionnellement plus élevé que celui des hommes. La participation politique au niveau décisionnel était quasiment nulle, les rares postes à responsabilité étaient occupés par des femmes qui étaient en mesure de faire valoir leur provenance d’une classe sociale privilégiée. L’employée de maison ne bénéficiait d’aucune sorte de protection sociale ou de droit salarial. Pour résumer, la pauvreté affichait avant tout un visage de femme, comme dans le reste du monde.

Dans un pays où la famille est matricentrée, où il incombe à la femme de porter l’entière responsabilité de la préservation de la vie avec tout ce que cela inclut, il était nécessaire, pour parvenir au “Bien Vivre”, de transversaliser la problématique hommes-femmes dans le cadre de la nouvelle politique émergente, ce qui impliquait d’utiliser tous les moyens disponibles pour obtenir l’émancipation de la femme.

La réforme de la Constitution en 1999 a été le premier pas effectué, son langage inclusif permettant de donner aux femmes une visibilité en tant que citoyenne ayant des droits et des devoirs. Cette réforme reconnaît pour la première fois le travail domestique non rémunéré en tant que travail à part entière, et devant bénéficier à ce titre de garanties sociales comme tout autre travail. C’est à partir de là qu’ont été franchis de nouveaux pas vers une histoire inédite de la lutte organique des femmes dans le cadre du Venezuela Bolivarien.

Des missions telles que “Mères du Quartier” ont été créées, qui non seulement ont imposé la reconnaissance du temps dédié aux activités domestiques et à la prise en charge de la famille par le versement d’une rémunération mensuelle, mais ont aussi promu l’alphabétisation, la formation et l’organisation politique des femmes de la base. C’est ainsi que des compagnes qui n’avaient jamais eu l’occasion de sortir de leur cuisine, ont non seulement quitté l’espace domestique pour conquérir l’espace public, mais un grand nombre d’entre elles sont aussi devenues les protagonistes du processus de changement naissant.

Il faut souligner que lorsque cette Mission a été créée, la droite vénézuélienne a poussé des cris d’orfraie en montrant du doigt cette nouvelle insanité du « dictateur » encourageant la fainéantise de femmes sans aucun mérite.

Cette attitude a toujours été celle de ce secteur social lorsqu’il s’agissait d’offrir aux femmes des classes populaires les moyens de s’émanciper.

Bien que le gouvernement a fait des efforts pour intégrer divers thèmes liés à l’égalité des genres dans son agenda politique, le préjugé patriarcal influence toujours les décisions et les prises de position politiques adoptées. L’année dernière par exemple, il y eut le cas d’un féminicide commis par l’ex-compagnon de la la compagne Mayell Consuelo Hernández Naranjo, étudiante à Unearte. Bien qu’elle eût signalé à plusieurs reprises les violences de son agresseur, les services concernés ont ignoré ses signalements, ce qui a facilité son assassinat.

Le meurtrier a été arrêté, mais sa détention n’a duré que 24 heures, ce qui a provoqué l’indignation et la mobilisation du mouvement féministe, étudiant, de mouvements politiques et régionaux ainsi que d’autres secteurs qui ont dénoncé l’absence de justice avec laquelle ce cas avait été traité. La pression exercée par cette partie importante et diversifiée de la société vénézuélienne eut pour résultat qu’en moins de 72 heures, la justice vénézuélienne dicta une sentence de 30 ans de prison pour le meurtrier de Mayell.

L’agenda de la lutte féministe a beaucoup avancé au Venezuela ; cependant, trois questions restent non résolues: elles sont à mon avis, fondamentales pour progresser dans la garantie des droits des Vénézuéliennes.

La première est celle de la dépénalisation de l’avortement, thème sensible sur lequel les idées religieuses et morales ont encore une influence prépondérante. En février et mars 2018, le mouvement féministe, dont le réseau d’organisations de l’Arana Feminista, fit de l’agit-prop devant l’Assemblée Nationale Constituante pour exiger la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Un droit de parole au sein de l’Assemblée donna aux compagnes l’opportunité d’exposer les raisons pour lesquelles il importe de dépénaliser l’avortement au Venezuela. Malgré ce droit de parole, le débat n’a pas abouti à grand-chose, étant donné que les restrictions à l’accès aux contraceptifs existent toujours, de même que les gros risques que continuent à encourir les femmes sans ressources qui pratiquent un avortement, ou encore la grande vulnérabilité sociale de celles qui doivent assumer une maternité non souhaitée et forcée.

erika y marielis

Rencontre avec Erika Farias (à gauche, en vert), maire chaviste de Caracas

La deuxième question sur laquelle il est important de travailler au sein de la société vénézuélienne et de l’Etat est celle de la diversité sexuelle. Il existe actuellement un département de la diversité sexuelle à la Mairie de Caracas, à partir duquel se sont développés des plans et des politiques de soutien à la population des femmes ayant une sexualité différente. Même si cet engagement institutionnel fait la démonstration d’une volonté politique, il est essentiel d’approfondir ce sujet non seulement dans la capitale, mais aussi dans d’autres villes et régions du pays et de travailler son aspect culturel afin d’éradiquer les pratiques de discrimination et l’absence de débouchés pour les personnes vivant une sexualité différente.

La troisième question est celle du manque de chiffres officiels sur la situation des femmes vénézuéliennes. Même si la guerre économique, le blocage et le sabotage ont généré des difficultés pour collecter les données de base, il est de première importance pour le mouvement des femmes et pour les institutions de connaître, par exemple, les chiffres des violences faites aux femmes, de la mortalité maternelle, du taux de maternité des adolescentes, entre autres indicateurs.

Malheureusement, au niveau de l’Etat les moyens destinés à dresser un tel registre n’ont pas été mis en place et les chiffres disponibles ne proviennent pas de sources officielles, nombre d’entre eux étant gonflés ou modifiés et ne s’accordant pas avec la réalité, car ils sont manipulés par des ONGs poursuivant des fins politiques adverses à la Révolution. Disposer de données fiables, pertinentes et solides est essentiel, car cela permettrait d’identifier les problématiques les plus urgentes pour les femmes et d’élaborer des politiques publiques destinées à résoudre leurs besoins prioritaires en fonction des ressources limitées dont dispose l’Etat.

Comme nous l’avons déjà dit, bon nombre des nécessités des femmes vénézuéliennes n’ont pas trouvé de réponse, ou leur traitement a été lent en raison de la vision patriarcale qui persiste au sein de nos institutions, et ce alors que nous disposions d’un échafaudage juridique et législative solide à ce sujet. L’attitude machiste et sexiste de certains fonctionnaires freine aussi les processus de mise en œuvre des conquêtes obtenues et retarde leur concrétisation.

Un autre facteur qui nous a empêché de progresser est la guerre économique, le sabotage et le blocus états-uniens, puisqu’en premier ressort ils ont pour résultat d’abaisser les ressources économiques et de réduire l’accès aux services de base des familles vénézuéliennes, celles-ci étant dirigées par des femmes qui portent sur leurs épaules tout le poids de la subsistance. Ensuite, les politiques d’ingérence extérieure et de sabotage font que l’Etat se concentre essentiellement sur la sécurité nationale, l’approvisionnement et la préservation de la souveraineté du pays, les autres nécessités et demandes du peuple ne venant qu’en second lieu.

Le dernier point non moins important sur lequel j’aimerais attirer l’attention, est la difficulté qu’a rencontrée le mouvement féministe de placer les débats au niveau de la base populaire des femmes vénézuéliennes. Des questions comme la violence sexiste et l’avortement ont malheureusement été traitées par des féministes blanches, universitaires, issues de la classe moyenne qui ont ignoré les voix des femmes noires et indigènes de la base populaire qui auraient pourtant pu enrichir le débat, le socialiser au sein des organisations et se joindre aux mobilisations nationales.

Le mouvement féministe doit améliorer sa relation et son dialogue avec les femmes de la base, car c’est cette déconnexion qui à mon avis a rendu plus difficile l’inclusion de thèmes telles que la légalisation de l’avortement dans l’agenda public et politique. Malgré ces difficultés et la culture machiste qui persiste, les femmes continuent à faire partie de l’avant-garde la plus fidèle et la plus consciente de l’ouragan révolutionnaire.

Les organisations de femmes se sont multipliées partout et se sont chargées d’elles-mêmes des missions et des espaces d’organisation territoriale dans tout le pays, et c’est toujours le cas aujourd’hui: la femme vénézuélienne est majoritaire dans tous les espaces d’organisation de base des communautés, dans le secteur de la défense comme celui de l’éducation paysanne ou indigène.

Dans cette marée composée de femmes, nous rencontrons une fourchette qui va de celles qui se consacrent à des études universitaires, à des travaux de recherche et à la production de contenus jusqu’à celles qui, sans même savoir qu’elles sont féministes, pratiquent instinctivement la lutte pour l’éradication du patriarcat. Beaucoup de féministes du Venezuela présentent le visage d’une femme qui, sans connaître la théorie et sans avoir en mémoire chacun des courants du féminisme eurocentriste, comprend et reconnaît de loin l’oppression patriarcale, la prévient et la combat.

Ce sont ces femmes qui, dans les réunions communales accueillent leurs sœurs, exigent que leur droit de parole soit respecté, s’associent aux politiques de genre en faveur de l’égalité des sexes menées par l’Etat et remettent en cause les modèles imposés par le modèle patriarcal. Ouvrières de chantiers, paysannes, membres des communes et des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production, chauffeures, mécaniciennes, ministres, miliciennes, toutes ces compagnes forgent notre résistance féministe.

Et, à leurs côtés se tiennent les organisations féministes proprement dites, celles qui animent les ateliers de formation, dirigent les agitations de rue, les débats, ont recours à tous les moyens d’interpellation et de dialogue. Féminisme instinctif, féminisme universitaire ou féminisme de rue, mots d’ordres et graffitis, tout cela réuni dans un engrenage solide qui fissure le ciment du pouvoir patriarcal. Un mouvement de femmes multiforme, latent ou manifeste, faisant face à de grands défis en pleine création d’un socialisme bolivarien, chaviste, et qui se doit d’être profondément un féminisme populaire.

Le 8 mars dernier, tandis que dans le monde entier affluaient des millions de femmes pour exiger l’abolition du système patriarcal ou bien participaient à notre grève féministe, nous, les Vénézuéliennes, devions affronter l’obscurité, une attaque cybernétique destinée à nous démobiliser, ce qui n’était pas un fait fortuite car la grande majorité des actes d’agression économique de ces dernières années touche les femmes. Raréfier la nourriture, retenir, confisquer le papier toilette ou les couches ont été les premières actions menées contre nous. Mais ils se sont encore trompés, car ce 8 mars, en pleins désarroi, agitation et angoisse, alors que nous ne savions pas très bien ce qu’il s’était passé la nuit précédente quand tout à coup la lumière s’est éteinte dans tout le pays, ce furent des centaines de femmes qui, à pied, par files entières, se dirigèrent vers la Place Bolivar à Caracas. Et notre commémoration du jour international de la femme s’est convertie en tribune anti-impérialiste.

Nous avons grandi au milieu des difficultés: tel est sans doute le trait distinctif du féminisme vénézuélien.

Marielis Fuentes

  1. Le cocuy est une liqueur artisanale du Venezuela, d’origine indigène, longtemps restée illégale; en 2005, l’Assemblée Nationale l’a déclaré patrimoine naturel, ancestral et culturel de la Nation.

Source: https://revistamarea.com/2019/05/23/reflexiones-sobre-el-feminismo-en-venezuela/

Traduction: Frédérique Buhl

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Venezuela, une femme parmi tant d’autres (9): Ernestina de Ribas

La Azulita, état de Mérida, Venezuela, 22 août 2019. Avec la projection publique du portrait collectif d’Ernestina de Ribas (assise au premier rang avec le petit Jeremy) s’est conclu un nouvel atelier de Terra TV et de l’Ecole Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Théâtre et Télévision (EPLACITE).

Après deux jours de cours théorique, deux jours d’observation sur le terrain et de tournage, et un jour et demi de montage, les participant(e)s ont projeté ce portrait d’une paysanne, productrice de semences, qui cultive sa terre sur les hauteurs de La Azulita, dans les Andes vénézuéliennes.

Cet atelier a été réalisé avec l’appui de la Brigade internationaliste Apolonio de Carvalho du Mouvement des Sans Terre du Brésil, et la solidarité de France-Amérique Latine Bordeaux Gironde (FAL 33). Formateurs: Victor Hugo Rivera, Sylvain Mavel, Betzany Guedez, Thierry Deronne. Participant(e)s: Nadia Lobo, Diana Lobo, Cécile Leonett, Catherine Dautret, Cathy Chambon, Frédéric Paschal, Thomas Cornet. Durée: 15 min. ESP, ST français.

Ernestina de Ribas sur sa parcelle, La Azulita, Andes vénézuéliennes, août 2019.

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