Création de l’Institut Simon Bolivar : une bouffée d’oxygène pour un monde en lutte

Par Arnold August, pour COHA, Montréal, Canada

La création de l’Institut Simón Bolívar pour la Paix et la Solidarité entre les Peuples, le 6 septembre 2020, marque un nouvelle étape du combat politique. Dans des circonstances extrêmement difficiles, face non seulement aux sanctions états-uniennes et canadiennes mais aussi à la pandémie, la Révolution bolivarienne redéploie son énergie au profit de toutes celles et ceux qui croient en ses idéaux de libération à travers la planète. L’objectif de l’Institut est de coordonner la solidarité mondiale avec la Révolution bolivarienne et le peuple vénézuélien, mais aussi la solidarité de la nation sud-américaine envers les luttes pour la justice sociale et économique des peuples du monde entier. Il développera également la recherche, la formation et promouvra la discussion critique.

L’Institut répond également à la crise actuelle et urgente à laquelle la planète est confrontée. Le premier paragraphe de la déclaration de l’Institut Simón Bolívar explique : 

« La pandémie COVID-19 a montré que le modèle de société capitaliste basé sur des valeurs individualistes, dont le seul but est d’accumuler des richesses, n’est pas capable de défendre l’humanité, de garantir ses droits fondamentaux ni de sauvegarder la vie sur la planète. Face à cet échec, le modèle utilise la violence pour maintenir son hégémonie, s’approprie les ressources naturelles des peuples, s’attaque à la classe ouvrière et à ceux qui cherchent à construire un modèle alternatif« .

Les téléspectatrices(eurs) du monde entier qui ont assisté en ligne à la cérémonie à Caracas ont pu constater qu’un autre monde est possible, avec plus de 100 invités spéciaux, parmi lesquels des leaders sociaux, d’anciens présidents et des militants de nombreux pays, dont le prestigieux musicien Roger Waters :

L’un des premiers à prendre la parole a été Fernando González Llort, président de l’Institut cubain de l’amitié des peuples (ICAP). Le peuple cubain a été victime ces dernières années d’une intensification de l’embargo criminel des Etats-Unis, et González Llort a expliqué que  l’accent sur la solidarité internationale entre les peuples  et non sur le système bipartisan états-unien comme source de salut.

Parmi les autres participant(e)s figuraient Evo Morales et Rafael Correa, qui avaient beaucoup de choses à expliquer sur le récent coup d’État en Bolivie et le Lawfare qui se déchaîne en Équateur. Les deux anciens présidents sont touchés par des décisions de justice à motivation politique qui les empêchent de participer aux élections. Beaucoup d’autres voix ont résonné comme celle de la militante colombienne Laura Capote (photo), représentant la Marcha Patriótica, depuis la Colombie où se multiplient les assassinats de leaders sociaux. Dans l’une des premières déclarations publiques de l’Institut Simón Bolívar pour la paix et la solidarité entre les peuples, l’organisation a condamné dix meurtres récemment perpétrés par la police colombienne. L’Institut a également dénoncé l’assassinat de plus de 600 dirigeants sociaux et indigènes au cours des deux dernières années et celui de deux cents anciens guérilleros démobilisés et pourtant protégés par les Accord de Paix signés en 2016 par le gouvernement et les insurgés.

Un discours rafraîchissant

Au fur et à mesure que les travaux avançaient et que je réfléchissais à toutes ces paroles, à cette bouffée d’oxygène face au paradigme étouffant de la politique états-unienne dominante, une des nombreux représentant(e)s des États-Unis a pris la parole : l’universitaire Adrienne Pine (photo). Elle a souligné l’importance et la nécessité de développer le mouvement révolutionnaire contre ce concept idéologique empoisonnée de réformer un système en déclin. J’ai immédiatement commenté sur Twitter ses paroles formidables et rafraîchissantes : « le problème du fascisme n’est pas de voter pour l’un ou l’autre parti, la solution est la révolution« .

Les animateurs ont parlé la même langue, ne voyant aucune brèche transformatrice, aucun espoir d’humanisation sous l’actuel duopole états-unien qui a appliqué des sanctions sévères et illégales qui font tant de mal au peuple vénézuélien.

Nous avons également eu le privilège d’être en contact virtuel avec le président Nicolás Maduro dont le message s’adressait à tou(te)s les représentant(e)s des peuples du monde, lorsqu’il a dit : « Je demande le plein appui des mouvements de solidarité pour diffuser la vérité sur le Venezuela et ainsi conquérir la paix, la souveraineté, l’indépendance et le respect de notre peuple« .

Le Ministre du pouvoir populaire pour les affaires étrangères, Jorge Arreaza, a souligné que cette initiative a été créée pour coordonner la solidarité avec la révolution bolivarienne, mais aussi pour renforcer la solidarité du Venezuela et des Amériques avec toutes les révolutions et les causes justes du monde. Dans un récent article publié par le COHA, Arreaza a écarté toute illusion quant au scrutin de novembre 2020 alors qu’il est clair que les démocrates attaquaient Trump depuis la droite : « Trump ferait mieux de suivre son instinct initial de parler au président Maduro. Un dialogue respectueux avec le Venezuela va vraiment dans l’intérêt des États-Unis« .

Lors de son discours inaugural, le ministre Arreaza a également déclaré que « Cet Institut appartient aux peuples du monde et nous voulons que vous en tiriez profit, que vous l’utilisiez comme votre propre institut (…) Depuis le Venezuela, nous sommes solidaires de toutes ces luttes, de Julian Assange et de sa prison plus qu’injuste, du peuple palestinien, Saharahui, de tous ceux qui sont opprimés, soumis à des guerres injustes, et à l’impérialisme ».

Beaucoup d’entre nous, de l’Ouest capitaliste ou du Sud, se sentent chez eux au Venezuela. La solidarité n’est pas à sens unique. La solidarité est plutôt un soutien mutuel à la même cause d’opposition au capitalisme, à ses ramifications racistes, à l’hégémonie unipolaire de l’impérialisme et à ses guerres génocidaires. Nous sommes tous sur un pied d’égalité pour la même cause d’un monde multipolaire, de la souveraineté des peuples, de la paix et d’un nouveau système socio-économique.

Carlos Ron est le vice-ministre des Affaires Etrangères du Venezuela pour l’Amérique du Nord (au centre, avec Margaret Flowers et son compagnon Kevin Zeese, à Washington) et le nouveau président de l’Institut Simón Bolívar. Il nous l’a dit lors de la cérémonie de lancement : 

« Mes amis, soyez conscients que vous avez ici un peuple qui connaît vos luttes, qui les reconnaît et les partage« . De fait, au Canada, comme nos sœurs et frères aux États-Unis, nous avons fait l’expérience de la profonde sincérité des propos de Carlos Ron. Rien qu’en 2020, nous avons partagé deux événements. Tout d’abord, nous avons savouré la défaite de la candidature du gouvernement Trudeau à un siège au Conseil de sécurité des Nations unies (et je suis convaincu que l’une des raisons de cette victoire sur la candidature de Trudeau était la politique du gouvernement canadien au Venezuela). Deuxièmement, l’Institut canadien de politique étrangère, avec la collaboration de nombreux autres, a organisé une conférence virtuelle Zoom avec Jorge Arreaza depuis le Canada, qui a été vue par plusieurs milliers de personnes. Arreaza a fait une critique diplomatique mais aussi politique cinglante de l’ingérence de Trudeau au Venezuela par le biais de sa direction du groupe de Lima.

Le lancement de l’Institut Simón Bolívar a coïncidé avec l’anniversaire de la Lettre de Bolívar écrite en Jamaïque le 6 septembre 1885, par laquelle il voulait approfondir les perspectives et les objectifs du mouvement d’indépendance de l’Espagne. Un paragraphe de cette lettre nous permet d’apprécier la pertinence de l’héritage de Bolívar, en remplaçant simplement l’Espagne par les États-Unis : « Actuellement, le poids de l’adversité subsiste : nous sommes menacés par la peur de la mort, du déshonneur et de tout mal ; il n’y a rien que nous n’ayons subi aux mains de cette belle-mère contre-nature qu’est l’Espagne. Le voile a été déchiré. Nous avons déjà vu la lumière, et nous ne voulons pas être repoussés dans les ténèbres. Les chaînes ont été brisées, nous avons été libérés, et maintenant nos ennemis cherchent à nous asservir à nouveau. C’est pourquoi l’Amérique [du Sud] se bat désespérément, et il est rare que le désespoir n’aboutisse pas à une victoire. »

L’Institut a repris cette épée de Bolivar pour se tailler immédiatement une place dans les cyber-communications. Son compte Twitter est passé de zéro à plus de 3700 abonnés le 18 septembre, et de nombreuses mises à jour quotidiennes sont publiées depuis la création de l’Institut. De même, ses deux nouvelles chaînes YouTube (en anglais avec plus de 300 abonnés et en espagnol avec plus de 800) sont en constante évolution, tout comme ses comptes et son site web Telegram et Instagram. La cérémonie de lancement peut être vue ici en espagnol, et ici en anglais.

Hommage à l’avocat et militant Kevin Zeese

L’événement était consacré à la mémoire et à l’héritage de Kevin Zeese, connu dans le monde entier comme membre du Collectif de protection des ambassades vénézuéliennes à Washington DC. Il est décédé subitement au petit matin du 6 septembre, le jour où l’événement s’est déroulé à Caracas. À seulement 64 ans, sa mort a été un choc pour nous tous. Carlos Ron a immédiatement transformé notre chagrin en une émotion collective. Il a dédié le lancement de l’Institut à Kevin. Il ne s’agissait pas d’une dédicace officielle. Au contraire, le ministre vénézuélien des affaires étrangères Jorge Arreaza et Carlos Ron ont tous deux intégré un hommage à Kevin dans le tissu même de la fondation de l’Institut.

Je n’ai jamais rencontré Kevin. Mais j’ai suivi de près sa défense héroïque de la souveraineté vénézuélienne dans le ventre de la bête impériale, alors que la police de Washington menaçait à chaque instant de le déloger, lui et les siens, de l’ambassade du Venezuela. Cependant, bien que j’aurais pris l’avion pour Washington pour lui offrir mon soutien et écrire des articles, je n’ai pas pu entrer aux États-Unis depuis mars 2019. À cette époque, il y a un an et demi, je me rendais à Washington DC avec un message de soutien des mouvements canadiens pour cette manifestation historique dans la capitale américaine en faveur du Venezuela.

Je dédie donc, moi aussi, cet article à Kevin Zeese, à sa compagne Margaret Flowers, à sa famille et à ses camarades.

Arnold August est un auteur, journaliste, conférencier et membre de l’Institut canadien de politique étrangère basé à Montréal. Il a écrit trois livres sur Cuba, l’Amérique latine et les États-Unis. Ses articles sont publiés en anglais, en espagnol et en français en Amérique du Nord, Amérique Latine, Europe et Moyen Orient. Thèmes actuels : géopolitique des relations entre Etats-Unis, Venezuela, Cuba, Bolivie et le rôle du Canada.

[Credit of all photos: Foreign Relations Ministry of Venezuela]

Source : https://www.coha.org/new-simon-bolivar-institute-for-peace-and-solidarity-among-peoples-a-refreshing-contribution-from-venezuela-to-the-world/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://wp.me/p2ahp2-5B7

Les entretiens des Nouvelles Libres – L’école de communication internationale des mouvements sociaux à Caracas

Thierry Deronne, créateur du blog Venezuela infos, a accepté de nous parler du projet qui est en train de voir le jour à Caracas : celui d’une école de communication internationale des mouvements sociaux. Entretien.

  1. Bonjour Thierry. Vous habitez au Venezuela depuis 1994. Comment d’abord avez vous pris la décision d’aller vivre là-bas ?

 « Dans les années 80, parmi d’innombrables “internationalistes”, j’ai vécu deux ans au Nicaragua pour apporter mon modeste concours de vidéaste à l’immense effort de transformation mené par le gouvernement sandiniste (1). J’y ai rencontré Mariana Yonüsg Blanco, une militante vénézuélienne féministe dont l’appartement était devenu une sorte de “siège de l’ONU ». Jésuites madrilènes, théologienne de gauche allemande, infirmières basques, professeur de musique mexicain, médecins cubains, femmes bâtisseuses de Condega, nous débattions passionnément, de longues nuits durant, de comment nous allions construire la planète socialiste. Après la défaite électorale des sandinistes en 1990, nombre de ces “architectes” ont dû renoncer à leur « folie » et sont rentrés dans leur pays. Mariana est retournée au Venezuela avec ses enfants. Elle m’a invité à la rejoindre à Maracay pour poursuivre le travail d’éducation populaire. C’est elle qui m’a fait connaitre le MBR-200, le mouvement bolivarien – encore à demi clandestin – conçu par Hugo Chavez à sa sortie de prison. Après la victoire électorale du Comandante en 1998 s’est déployée au Venezuela la même énergie collective qu’au Nicaragua. Grâce à quoi j’ai pu fonder une école populaire et latino-américaine audiovisuelle et deux télévisions populaires. A partir de 2004 j’ai participé à la direction et à la formation du personnel de la télévision publique participative Vive TV créée à la demande du président Chavez par la militante de la communication populaire Blanca Eekhout. »

  1. Sur votre site vous présentez un aspect du Venezuela qu’en France et en Europe nous ne connaissons pas ou peu. Pourquoi ce choix ?

 « Les médias qui fabriquent le consentement mondial ont pour tactique de personnaliser les processus (Venezuela = Maduro, etc.). Invisibiliser le peuple, son rôle moteur dans la démocratie participative, vise à empêcher l’identification citoyenne pour mieux construire des opinions publiques favorables aux “frappes sélectives” contre un “dictateur solitaire”. Depuis vingt ans, les journalistes français, logés dans les secteurs chics de Caracas, ont occulté les 80 % de quartiers populaires où vit la base sociale du chavisme. Ils ont repeint en « peuple » substitutif l’extrême droite insurgée des Guaido et autres, et en « répression » les affrontements générés pour les médias internationaux. On pourra rappeler cent fois que Jimmy Carter, le Conseil des Juristes Latino-américainsRodriguez ZapateroLula ou Rafael Correa, parmi tant d’observateurs internationaux, ont attesté la transparence, la légitimité, le nombre record d’élections, que cela resterait insuffisant. C’est l’inclusion des exclu(e)s et l’avènement d’une démocratie participative qui caractérisent le mieux le Venezuela bolivarien. Montrer ce que les gens font de leur destin, apprendre à comprendre, à respecter et à aimer ce sujet plein d’histoire, qui construit des communes et d’autres formes de pouvoir citoyen, et qui n’est pas seulement une “victime de l’impérialisme pétrolier”, est donc stratégique. C’est l’angle que je privilégie dans mon Blog Venezuela Infos. »

« Si les grands médias du capitalisme n’ont de cesse d’effacer l’Histoire des peuples et d’opposer les citoyen(ne)s pour mieux démobiliser leurs luttes, nous suffira-t-il de démocratiser leur propriété ? »

 

  1. Un projet, l’école de communication internationale des mouvements sociaux est en train de voir le jour. Pouvez-nous le présenter ?

 « Si les grands médias du capitalisme n’ont de cesse d’effacer l’Histoire des peuples et d’opposer les citoyen(ne)s pour mieux démobiliser leurs luttes, nous suffira-t-il de démocratiser leur propriété ? Préparer le monde nouveau pourrait-il se faire sans créer de nouveaux médias qui permettent « au peuple de discuter avec le peuple » ? Récupérer tous ces espaces n’aura de sens qu’en nous formant d’abord et partout à une forme nouvelle, plus participative, moins narcissique, et moins éphémère, d’informer. Et comme disent les Travailleur(se)s Sans Terre du Brésil « c’est en période de reflux qu’il faut se former pour ne pas être pris au dépourvu quand revient la courbe ascendante« … »

  1. D’où est venue cette idée et par qui est-elle portée ?

 « Depuis vingt ans, avec Pablo Kunich d’Alba TV et tant d’autres, nous avons participé à des rencontres de mouvements sociaux latino-américains qui concluaient à ce besoin pressant d’un vaste système de communication populaire. C’est paradoxal : alors que nous assumons que tout travail politique, toute compréhension de l’Histoire suppose de mettre les cartes sur la table, d’ouvrir et de traiter les contradictions à partir du cerveau collectif, au moment de « communiquer » nous revenons à la forme pauvre – commerciale, lisse, verticale – de vendre un message à un consommateur individuel. On recycle les schèmes de la communication du libre marché, des techniques émanant d’un monde que nous rejetons. Or s’il est un acquis de la pensée révolutionnaire en matière de communication, c’est celui qu’Althusser résumait: “Ce n’est que d’une technique que l’on peut déduire une idéologie”. Un média (ou une usine, un État, une université, une commune, etc.) n’est pas révolutionnaire parce que son discours l’est mais parce que son mode de production l’est (à savoir comment il émane de la population, comment il organise le travail, la formation interne, la programmation, etc.).

Située à Caracas, au carrefour des Amériques et des Caraïbes, l’école de communication internationale Hugo Chavez est un vieux rêve des mouvements sociaux. Sa force réside dans les 25 ans d’expérience de ses fondateurs(trices) et dans son infrastructure déjà prête de production et de transmission télévisée. Elle sera un pas important vers le retour du champ médiatique aux mains des citoyen(ne)s et tendra les bras vers les autres continents, vers l’Afrique en particulier. »

  1. Quel est le rôle des mouvements sociaux, et notamment du Mouvement des Sans Terre dans ce projet ?

 « Les Sans Terre du Brésil appuient depuis le début, puissamment, notre école, et de beaucoup de manières, ils font d’ailleurs partie de son équipe pédagogique à Caracas. En tant qu’enseignant(e)s nous avons été très influencé(e)s par l’extraordinaire Université populaire des Sans Terre construite par eux-mêmes, sur la base du volontariat, au sud de Sao Paulo pour les mouvements sociaux du monde entier.

L’école Florestan Fernandes est un projet intégral. Après les matins d’étude de la philosophie, de l’économie politique, de l’agroécologie ou de la théorie de l’organisation, les étudiant(e)s de tous les continents partagent la tâche de produire leur alimentation en cultivant sur le terrain de l’école, et ils s’organisent pour faire la cuisine, entretenir l’école et créer toutes sortes d’activités culturelles parallèles aux cours. Aucune activité n’y est étrangère à la vision transformatrice. Dans notre école de communication aussi, chaque mouvement social apportera sa propre expérience. »

  1. Quelles en seront les modalités ? Qui pourra s’inscrire ? Quels seront les cursus et les matières ?

 « L’école est destinée aux mouvements sociaux – qu’il s’agisse de travailleurs(ses) et créateur(trice)s de tout bord, syndicats, mouvements de femmes, de jeunesse, écologistes, coordinations paysannes, enseignantes, étudiantes, médias alternatifs, etc. Dès 2020, elle organisera chaque année 30 ateliers intégraux, quatre ateliers de formation de formateurs, quatre séminaires, quatre laboratoires de création et deux stages internationaux. Elle apportera des réponses concrètes aux besoins en formation audiovisuelle, photographique, théâtrale, radiophonique, télévisuelle (y compris la transmission en direct) et dans l’écriture multimédia. Elle mettra ses modules de formation et ses master classes en ligne afin d’en faciliter l’accès à tous. Les mouvements pourront également envoyer leurs scénarios ou productions pour être analysés par nos formateurs. L’école sera un espace d’articulation des mouvements sociaux du monde entier et de rencontre avec les organisations populaires locales. »

  1. Depuis l’arrivée au pouvoir de Chavez au Venezuela, les attaques économiques, mais aussi médiatiques, contre le pays se multiplient. Plus généralement elles touchent tous les pays Latinos-américains dirigés par la gauche mais aussi tous les pays du monde qui refusent d’être les valets de l’impérialisme. Cette école est-elle un moyen de rétablir quelques vérités ?

 « Une des conséquences de la vitesse émotionnelle, de l’instantané satellitaire, de l’absence de contexte, etc. qui caractérisent le champ médiatique actuel, est « l’obligation de moyenne ». D’un côté mille médias martèlent la Weltanschauung états-unienne (Maduro-est-un-dictateur-qui-affame-son-peuple), de l’autre le terrain du Venezuela reste trop lointain, difficile d’accès. La plupart des citoyens, intellectuels ou militants sont donc réduits à « faire une moyenne » forcément bancale entre l’énorme quantité de mensonges quotidiens et le réel. Ce qui donne, dans le meilleur des cas : « Il y a des problèmes de droits de l’homme, de famine, de pauvreté, je condamne la violence d’où quelle vienne, etc. »

Comment, dès lors, nous reconnecter au réel ? Quand le Mouvement des Sans Terre du Brésil, ou Via Campesina, ou le Forum de Sao Paulo qui regroupe 168 organisations, partis politiques et mouvements sociaux d’Amérique Latine, ou 28 organisations vénézuéliennes des droits humains décrivent la déstabilisation économique, les violences, mais aussi les réponses populaires et gouvernementales à cette guerre impériale, on dispose d’un large éventail alternatif de sources et d’expertises provenant d’organisations démocratiques. C’est-à-dire de sources directes et d’une connaissance plus profonde de la réalité que la « moyenne » d’un science-po occidental, obligé de préserver sa carrière médiatique et universitaire. Dans notre école, le temps d’enquête, l’acquisition d’une culture historique, la possibilité de travailler sur place avec un secteur aussi ancré dans le réel que les mouvements sociaux, vont permettre en effet de générer toute sortes de contenus, documentaires, reportages multimédias, au-delà de toute propagande. »

« L’information est un besoin vital du peuple pour s’orienter dans le chaos de la globalisation. »

 

  1. A long terme l’école pourra-t-elle être reproduite dans d’autres pays afin d’aider à l’émergence de nouveaux médias ?

 « Telle est en effet notre stratégie : contribuer à mettre en place une politique de rupture médiatique partout dans le monde. Il est temps de sortir de l’éternelle “critique des médias” pour récupérer notre temps, notre agenda. Seule la souveraineté populaire, communicationnelle, la polyphonie des témoignages contradictoires, endogènes, permettent à une nation de croître mais aussi de dialoguer avec les autres. L’information est un besoin vital du peuple pour s’orienter dans le chaos de la globalisation. C’est pour esquiver les menaces, survivre, croître et trouver des alliés qu’il a besoin d’une information plurielle et différenciée – alors que la commerciale est de plus en plus homogène, superficielle, socialement inutile. C’est pourquoi l’avenir du métier d’informer est dans la démocratie participative. Pour le dire avec Sartre “le rôle du journaliste est de permettre que le peuple discute avec le peuple”. Contrairement aux médias commerciaux, la communication populaire ne résout pas la réalité sur l’écran ou sur la scène mais reste une « oeuvre ouverte » pour que le peuple participe à la construction du sens et se mette en mouvement. C’est aussi pourquoi elle est toujours originale dans sa forme. Elle repart toujours de quelque chose de nouveau parce que la réalité bouge à chaque instant, génère une forme nouvelle, non-formatée, à tout moment. Elle fait aussi ce que ne font jamais les médias dominants : un suivi d’une information pour transmettre les leçons qui nourriront la construction d’autres organisations.

Comment ne pas voir que lorsque le mode de produire l’information sera totalement nié par le grand monopole privé, notre grande “cellule” – appelons-la république, nation ou peuple – aura toujours besoin de “s’alimenter” ? Dès lors qu’attendons-nous ? Pourquoi ne pas anticiper les événements ? Combien de coups d’Etat médiatiques de plus attendrons-nous pour rédiger une loi mondiale, de démocratisation de la propriété des médias, refonder un service public participatif qui ne soit pas la copie du privé, remettre le reste des ondes, concessions, fréquences et ressources aux organisations populaires, repenser un usage du numérique organisateur et non narcissique, tribal ou éphèmère, et mettre en activité les écoles de la nouvelle communication sociale ? L’école “Hugo Chavez” est une école parmi d’autres. Chaque peuple va construire la sienne pour générer des médias socialement utiles qui posent les questions utiles aux citoyen(ne)s. »

Pour aider cette école à naître, tout don, même petit, sera très utile : https://www.helloasso.com/associations/primitivi/collectes/pour-la-creation-de-l-ecole-de-communication-integrale-a-caracas-venezuela

(1) : Un peu d’histoire #8 : L’affaire Iran-Contra

Créer l’école internationale des mouvements sociaux « Hugo Chavez » : pour rester maîtres de notre futur

Cher(e) Ami(e), l’école internationale de communication des mouvements sociaux « Hugo Chavez » est un projet merveilleux que nous demandent de réaliser depuis vingt ans de nombreux mouvements du monde entier qui n’acceptent plus l’écrasement des luttes sociales par le champ médiatique. Comme disent les Travailleur(se)s Sans Terre du Brésil « c’est en période de reflux qu’il faut se former pour ne pas être pris au dépourvu quand revient la courbe ascendante« .

C’est pourquoi nous sollicitons votre soutien. Nous espérons aussi, avec votre aide, toucher un peu plus de gens tous les jours. Voici la présentation détaillée du projet ainsi que les modalités pour qui souhaiterait faire un don et faire de cette idée folle une réalité forte d’engagement et de solidarité: https://www.helloasso.com/associations/primitivi/collectes/pour-la-creation-de-l-ecole-de-communication-integrale-a-caracas-venezuela

Un abrazo fraternel depuis Caracas!

 

L’école de communication continentale Hugo Chavez : rester maîtres de notre futur

[Versión en español al final – English version below]

 

Si les grands médias effacent l’Histoire des peuples et opposent les citoyen(ne)s pour mieux démobiliser leurs luttes, nous suffira-t-il de démocratiser leur propriété ? Récupérer tous ces espaces n’aura de sens qu’en nous formant partout à une forme nouvelle, participative, d’informer. Située à Caracas, au carrefour des Amériques et des Caraïbes, l’école de communication internationale Hugo Chavez est un vieux rêve des mouvements sociaux. Sa force réside dans les 25 ans d’expérience de ses fondateurs(trices) et dans son infrastructure déjà prête de production et de transmission télévisée. Elle sera un pas important vers le retour du champ médiatique aux mains des citoyen(ne)s et tendra les bras vers les autres continents, vers l’Afrique en particulier.

Pour former qui ?

Toutes celles et ceux qui cherchent des réponses concrètes à leurs besoins en formation audiovisuelle, photographique, théâtrale, radiophonique, télévisuelle (y compris la transmission en direct) et dans l’écriture multimédia : travailleurs(ses) et créateur(trice)s de tout bord, syndicats, mouvements de femmes, de jeunesse, écologistes, coordinations paysannes, enseignantes, étudiantes, médias alternatifs, etc. Dès 2020, l’école organisera chaque année 30 ateliers intégraux, 4 Ateliers de formation de formateurs, 4 Séminaires, 4 Laboratoires de Création et 2 Stages Internationaux. Elle mettra ses modules de formation et ses master classes en ligne à la disposition des mouvements sociaux, afin d’en faciliter l’accès à tous. Les mouvements pourront également envoyer leurs scénarios ou productions pour être analysés par nos formateurs. L’École sera un espace d’articulation des mouvements sociaux du monde entier et de rencontre avec les organisations populaires locales. L’objectif économique vise à financer tous ces ateliers : hébergement, nourriture, transport, équipe d’instructeurs(trices). Nous fournissons, en plus de notre expérience, le matériel d’études, l’équipement technique nécessaire aux ateliers, l’infrastructure où la formation aura lieu et nos équipes de formatrices et formateurs qui garantiront la réalisation des ateliers. C’est pourquoi nous vous invitons à participer à cet effort collectif.

Qui porte le projet ?

Quatre associations à but non-lucratif ont décidé d’unir leur expérience en formation intégrale pour créer cette école: l’ EPLACITEALBA TV , TERRA TV et la BALEINE NOIRE. Ses enseignant(e)s se sont formé(e)s depuis quinze ans aux côtés de professeurs chevronnés comme Augusto Boal (Théâtre de l’Opprimé, Brésil), Jorge Sanjines (Cinéaste, Bolivie), Thierry Odeyn (professeur de documentaire, INSAS, Bruxelles), Claude Bailblé (professeur de son, FEMIS, France) et toute sorte d’enseignant(e)s d’Histoire, de littérature, de formation sociopolitique comme celles et ceux de l’École des Sans Terre au Brésil.

L’EPLACITE

Depuis 1995 l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Théâtre et Télévision a formé des milliers de personnes comme le salvadorien Sergio Sibrián dont la première oeuvre Le Tigre et le Cerfa reçu le Prix du Meilleur Documentaire Latino-Américain au Festival Sunscreen (Floride) et du Meilleur Documentaire Indigène au Festival Voces Urgentes (Mexique). « Mémoire des Luttes » raconte l’histoire de l’EPLACITE.

ALBA TV

Depuis 13 ans, la chaîne de télévision Alba TV travaille main dans la main avec des mouvements sociaux et avec d’autres télévisions communautaires ou médias alternatifs en Amérique latine, dans les Caraïbes et dans le monde entier. C’est un média basé sur la participation directe des peuples, et ses lignes de travail sont la production, la formation et l’articulation d’un point de vue décolonial, anti-impérialiste et anti-patriarcal.

TERRA TV

Diffusé via le satellite et le câble d’Alba TV, via les réseaux sociaux ou par des projections de terrain, Terra TV transmet les luttes et les propositions des paysan(ne)s. En tant qu’école audio-visuelle, Terra TV les accompagne dans la création de formes innovantes, non formatées. Des participants tels le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre du Brésil ont réalisé « La terre est à tous » visible dans ce reportage de Reporterre.

LA BALEINE NOIRE

La BALEINE NOIRE a créé des documentaires comme Qui-es tu octobre ? (Ecrans Documentaires, Benindocs – Africadoc, Festival International de documentaires de Buenos Aires, Visions du Réel, etc..) ou d’oeuvres théâtrales telles que le Choeur d’Ali Aarrass dont les 30 femmes racontent la lutte pour la libération du détenu belgo-marocain Ali Aarrass. La BALEINE NOIRE place la rencontre au centre du processus créatif, et tend à effacer la frontière entre acteur et spectateur à travers l’émancipation d’un regard critique.
Pour savoir comment participer aux cours de l’école, proposer des thèmes ou des collaborations, écrivez-nous : escuelaenred.comunicacion@gmail.com
 
[Versión en español]

La Escuela de Comunicación Continental Hugo Chávez: para seguir siendo dueños de nuestro futuro

Si los grandes medios de comunicación borran la historia de los pueblos y dividen a lxs ciudadanxs para desmovilizar sus luchas, ¿bastará con democratizar su propiedad? La recuperación de todos estos espacios sólo tendrá sentido si nos formamos en todas partes en una nueva forma participativa de informar. Ubicada en Caracas, en la encrucijada de las Américas y el Caribe, la Escuela de Comunicación Continental Hugo Chávez es un viejo sueño de los movimientos sociales. Su fuerza radica en los 25 años de experiencia de sus fundadore(a)s y en su infraestructura concreta de capacitación, producción y transmisión televisiva. Será un paso importante en el retorno del campo mediático a manos de los ciudadanos y extenderá sus brazos a otros continentes, en particular a África.

¿Para formar a quién?

A todxs aquellxs que buscan respuestas concretas a sus necesidades de formarse en escritura audiovisual, fotográfica, teatral, radiofónica, televisiva (incluso en vivo) y multimedia: trabajadorxs y creadorxs de todo tipo, sindicatos, movimientos de mujeres y jóvenes, organizaciones campesinas, de maestrxs, estudiantiles, colectivos de medios alternativos o comunitarios, etc… A partir de 2020, la escuela organizará 30 talleres integrales, 4 talleres de formación de formadores, 4 diplomados, 4 seminarios, 4 laboratorios de creación y 2 prácticas internacionales cada año. Pondrá a disposición de los movimientos sociales sus módulos de formación y clases magistrales en linea, para facilitar el acceso de todos y todas. Los movimientos también podrán enviar sus guiones o producciones para que sean analizados por nuestros formadore(a)s. La escuela será un espacio de articulación de los movimientos sociales de todo el mundo y de encuentro con las organizaciones populares locales. El objetivo económico apunta a cubrir la realización de todos estos talleres: alojamiento, comida, transporte, equipo de instructores. Aportamos, además de nuestra experiencia, los materiales de estudio, los equipos técnicos necesarios para las prácticas, la infraestructura donde se realizarán la formación y nuestros colectivos de compañeras y compañeros que garantizarán la realización de los talleres. Por eso te invitamos a ser parte de este esfuerzo colectivo.

¿Quién lleva el proyecto?

Cuatro asociaciones sin ánimo de lucro han decidido unir sus experiencias en formación integral para crear esta escuela: la EPLACITEALBA TVTERRA TV y la BALLENA NEGRA. Sus educadore(a)s se formaron durante quince años junto a maestros experimentados como Augusto Boal (Teatro de los Oprimidos, Brasil), Jorge Sanjinés (Cineasta, Bolivia), Thierry Odeyn (Profesor de Documentales, INSAS, Bruselas), Claude Bailblé (Profesor de Sonido, FEMIS, Francia) y todo tipo de maestrxs de Historia, Literatura, formación sociopolítica como lxs de la Escuela de los Sin Tierra de Brasil.

La EPLACITE

Desde 1995 la Escuela Popular y Latinoamericana de Cine, Teatro y Televisión ha formado a miles de personas como el salvadoreño Sergio Sibrián, cuya primera obra El Tigre y el Venado recibió el Premio al Mejor Documental Latinoamericano en el Festival Sunscreen (Florida) y al Mejor Documental Indígena en el Festival Voces Urgentes (México). « Mémoire des Luttes » cuenta la historia de la EPLACITE.

ALBA TV

Durante los últimos 13 años, el canal de televisión ALBA TV ha trabajado de la mano de los movimientos sociales y otros medios de televisión comunitaria y alternativa en América Latina, el Caribe y en todo el mundo. Es un medio de comunicación basado en la participación directa de los pueblos, y sus líneas de trabajo son la producción, la formación y la articulación de un punto de vista descolonial, antiimperialista y antipatriarcal.

TERRA TV

Transmitido por satélite y por cable a través de ALBA TV, de las redes sociales o mediante proyecciones de campo, TERRA TV es un canal-escuela que transmite las luchas y propuestas del mundo campesino. Como escuela audiovisual, Terra TV acompaña a los campesinos en la creación de formas innovadoras y sin formato. Participantes como el Movimiento de los Trabajadores Rurales Sin Tierra del Brasil, han realizado el corto « La Tierra es para todos » visible en este informe de Reporterre.

LA BALLENA NEGRA

La Ballena Negra ha creado documentales como Quien eres octubre? (Ecrans Documentaires, Benindocs – Africadoc, Festival Internacional de Documentales de Buenos Aires, Visions du Réel, etc.) u obras teatrales como el Coro de Ali Aarrass cuyas 30 mujeres cuentan la historia de la lucha por la liberación del prisionero belga-marroquí Ali Aarrass. La BALEINE NOIRE coloca el encuentro en el centro del proceso creativo, y tiende a borrar la frontera entre el actor y el espectador a través de la emancipación de una mirada crítica.

Para saber cómo participar a los cursos de la escuela, proponer temas o colaboraciones, escríbanos a: escuelaenred.comunicacion@gmail.com

(English version)

The Hugo Chavez School of Continental Communication : Let us remain in control of our Future

If the mass media erase the History of the peoples and oppose the citizens to demobilize their struggles, will it be enough for us to democratize their ownership? Recovering all those spaces will only make sense if we are trained everywhere in a new participatory form of informing. Located in Caracas, at the crossroads of the Americas and the Caribbean, the Hugo Chavez School of Continental Communication is a long-standing dream of the social movements. Its strength lies in its founders’ 25 years of experience and in its ready-made infrastructure for television production and transmission. It will be an important step towards the return of the media landscape in the hands of citizens and will reach out to other continents, in particular Africa.

To train whom?

All those who are looking for concrete answers to their needs in audiovisual, photographic, theatrical, radio, television (including live transmission) and multimedia writing training : workers and creators of all kinds, trade unions, women’s and youth movements, environmentalists, farmers’ organizations, teachers, students, alternative media, etc. Starting in 2020, the school will organize every year 30 integral workshops, 4 Workshops for Trainers’ training, 4 Seminars, 4 Creation Laboratories and 2 International Internships. It will upload its training modules and master classes which will be available to social movements, in order to facilitate access to all. The movements will also be able to send their scripts or productions for analysis by our trainers. The School will be a space for the articulation of social movements from all over the world and a meeting space with local popular organizations. The economic intention is to finance all of these workshops: including accommodation, food, transport, and the teams of instructors. In addition to our experience, we provide the study material and the technical equipment necessary for the workshops, as well as the spaces where the training will take place, as well as the personnel (the trainers) who will ensure the implementation of the workshops. This is why we invite you to participate in this collective effort.

Who carries the project?

Four non-profit associations have decided to combine their experience in integral training to create this school: EPLACITEALBA TVTERRA TV and the BLACK WHALE. Its teachers have been trained for fifteen years along with experienced teachers such as Augusto Boal (Theatre of the Oppressed, Brazil), Jorge Sanjines (Filmmaker, Bolivia), Thierry Odeyn (Documentary Film Teacher, INSAS, Brussels), Claude Bailblé (Sound Teacher, FEMIS, France) and all kinds of teachers of History, Literature, socio-political training such as those of the School of the Landless in Brazil.

EPLACITE

Since 1995 the Popular and LatinAmerican School of Cinema, Theatre and Television has trained thousands of people, such as the Salvadorian Sergio Sibrián, whose first work The Tiger and the Deer received the Award for Best Latin American Documentary at the Sunscreen Festival (Florida) and Best Indigenous Documentary at the Voces Urgentes Festival (Mexico). « Mémoire des Luttes » tells the story of EPLACITE.

ALBA TV

For the past 13 years, Alba TV has been working hand in hand with social movements and other community televisions and alternative media in Latin America, the Caribbean and around the world. It is a medium based on the direct participation of the peoples, and its directions of work are production, training and the articulation of a decolonial, anti-imperialist and anti-patriarchal point of view.

TERRA TV

Broadcast via satellite and cable of Alba TV, via social networks or through field projections, Terra TV transmits the struggles and calls for help of the peasants. As an audio-visual school, Terra TV accompanies its participants in the creation of innovative, unformatted forms. Participants such as the Landless Rural Workers Movement of Brazil have made « Earth is for everyone » which is viewable in this Reporterre report.

THE BLACK WHALE

The Black Whale has created documentaries such as Who are you Octobre? (Ecrans Documentaires, Benindocs – Africadoc, Buenos Aires International Documentary Festival, Visions du Réel, etc.) or theatrical works such as the Choir of Ali Aarrass, whose 30 women tell the story of the struggle for the liberation of the Belgian-Moroccan prisoner Ali Aarrass. The Black Whale sees the encounter as a central part of the creative process and tends to blur the lines between actor and spectator through the emancipation of a critical gaze.

To find out how to participate in the school’s courses, propose topics or collaborations, write to us at: escuelaenred.comunicacion@gmail.com

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Nicolas Maduro décrète une série de mesures pour protéger les travailleur(se)s vénézuélien(ne)s

Le président vénézuélien Nicolás Maduro a décrété dimanche plusieurs mesures pour protéger les travailleur(se)s vénézuélien(ne)s face à la situation générée par le Covid-19. Ces mesures viennent accompagner les mesures de santé publique (confinement général à domicile, port généralisé de masques, interruption ou réduction des activités économiques au minimum vital des transports et des services publics et commerces, etc..) qui ont déjà permis d’endiguer la progression de l’épidémie (1)

Ces mesures sont :

1. Prolongement de l’interdiction totale de licenciement jusqu’à la fin de 2020.
2. Les banques doivent suspendre pour six mois le recouvrement du capital et des intérêts sur tous les prêts, dettes, crédits.
3. Suppression immédiate du paiement des loyers des logements principaux et des commerces pendant 6 mois.
4. Interdiction de toute expulsion de logement, de toute coupure d’électricité, d’eau, de téléphone et d’internet.
5. Plan spécial par lequel le gouvernement assumera le paiement des salaires aux petites et moyennes industries par le biais du système Patria pendant 6 mois.
6. Restructuration des conditions d’accès au crédit, en faveur des petits et moyens producteurs.
7. Plan d’investissement prioritaire pour l’agroalimentaire en vue de garantir la production de 7 millions de caisses de nourriture à très bas prix pour leur distribution par les Comités Locaux d’Approvisionnement au même nombre de familles.
8. Des primes spéciales pour tous les travailleur(se)s de l’économie informelle et des entreprises privées par le biais du système Patria
9. Allocation pour l’ensemble de la population via le Carnet Patria.

Note (1):

Depuis que le Covid-19 est arrivé dans le pays (via les liaisons aériennes avec l’Europe en majorité, ainsi que via la Colombie), on compte 77 cas confirmés et aucun décès à ce jour, selon les statistiques officielles. Le gouvernement a très tôt déclaré l’état d’alarme, imposant une quarantaine générale d’un mois dans tout le pays. Il commence à administrer de la chloroquine non seulement aux patients infectés mais aussi à ses contacts proches – une quinzaine – et au personnel soignant qui s’occupe de ces personnes. Aucun patient infecté, pas même ceux ou celles qui sont dans des cliniques privées, ne paie un centime pour le traitement. Sont disponibles 23.762 lits  (11 mille dans le réseau public, 4003 dans les Centres de Diagnostic Intégral installés dans les quartiers populaires, 4759 dans le réseau privé et 4000 supplémentaires dans les hôtels réquisitionnés).

Nicolas Maduro a appelé de nouveau les États-Unis à lever toutes leurs sanctions et leur blocus bancaire, afin de pouvoir acheter l’ensemble du matériel médical dont a besoin le pays. La coopération médicale de la Russie, la Chine et Cuba, avec la production d’Interféron, l’envoi de kits de dépistage ainsi que la présence sur le terrain de 130 médecins cubains, permettent de pallier en partie les effets de la guerre économique de l’administration Trump. Le Venezuela vient de déposer plainte pour ces “crimes contre l’humanité” responsables de nombreuses morts et de vagues d’émigration, et visant à générer un chaos social comme technique de renversement d’un gouvernement élu.

Thierry Deronne, Caracas, 23 mars 2020

Sources: agences et https://albaciudad.org/2020/03/jefe-de-estado-nicolas-maduro-anuncio-medidas-economicas-para-proteger-a-los-venezolanos-durante-la-contingencia-del-coronavirus/

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L’Institut Agroécologique “Paulo Freire” du Venezuela: sur la voie d’une société nouvelle (Via Campesina/Radio Mundo Real)

Avant j’avais un sentiment de privation, aujourd’hui je me sens libre car je travaille ma terre et je décide ce que je veux faire de ma production : la vendre ou la troquer, mon gain ne dépend que de ma propre initiative. Je ne dépends plus d’un salaire” nous raconte Geronimo, paysan de la communauté Pena Larga, dans l’état de Barinas. C’est dans le cadre de la première Mission Internationale de Solidarité de la Via Campesina au Venezuela, que nous avons visité récemment le centre éducatif IALA “Paulo Freire” et l’exploitation familiale de Geronimo Solorzano, l’un des paysans accompagnateurs.

Geronimo Solorzano (deuxième à partir de la droite). Photo de David Crump, membre de l’Association des Travailleurs Agricoles de Floride (EEUU), qui fait partie de la Via Campesina. 

Geronimo Solorzano (deuxième à partir de la droite) partage son témoignage avec les délégué(e)s internationaux(nales) de Via Campesina. Photo de David Crump, membre de l’Association des Travailleurs Agricoles de Floride (Etats-Unis), qui fait partie de la Vía Campesina.

Quand j’ai besoin de sous, je vais vendre quelque chose et j’en obtiens. Cela aide les gens à se sentir mieux. Si ma fille a besoin d’un cahier, je pars vendre un kilo de quichoncho”  (pois cajan, ou pois d’angole), et aussitôt elle a son cahier. Comme ça tu vis tranquille, et c’est pour cela que je dis que je suis libre et indépendant”, ajoute Geronimo pendant son entretien avec Radio Mundo Real (Radio Monde Réel).

Nous l’avons interviewé en même temps que sa fille de 13 ans, Erlinda, qui s’est déroulée du 20 au 27 janvier et a visité plusieurs états de l’ouest de ce pays.

Le conuco (potager familial) de Geronimo est un terrain de 15 000 mètres carrés (l’équivalent d’un hectare et demi). Il s’y est installé il y a trois ans et demi avec sa famille après avoir quitté une entreprise pour travailler la terre avec le soutien de l’Institut Universitaire Latino-Américain d’Agroécologie Paulo Freire (IALA Paulo Freire). Cela fait maintenant sept ans que Geronimo travaille aux côtés de professeurs et d’étudiants de ce centre éducatif situé à une courte distance en voiture de sa maison, dans la même commune. L’IALA a été officiellement créé en avril 2008 par un accord entre le gouvernement vénézuélien de Hugo Chavez et la Via Campesina, pour former des étudiant(e)s (proposés par des mouvements sociaux) dans la production agropastorale à vocation agroécologique. Il a été l’un des premiers IALA de la Vía Campesina, qui en compte beaucoup plus actuellement dans différentes régions d’Amérique Latine.

Géronimo, sa femme et sa fille cultivent du riz, du maïs, de la caraota (haricots noirs), du quinchoncho (pois cajan), du topocho (banane plantain), de la canne à sucre, de l’ajonjoli (sésame), des haricots à galettes et du lait de chèvre. Une partie de la récolte sert à nourrir la famille, une autre est destinée à la vente et une autre encore au troc (échanges sans l’intermédiaire d’argent). Quelquefois il leur faut aussi conserver les semences.

Le paysan, auquel nous avons rendu visite le 22 janvier 2020, nous explique que les professeurs et les élèves de l’IALA Paulo Freire lui ont installé un système de compost à vers et lui apportent leur aide lors de visites chaque vendredi afin de surveiller et traiter l’apparition de ravageurs et de maladies dans ses cultures. Ils lui apportent aussi des plants de café ou de cacao.

Ci-dessus: À la demande de certains des étudiants de l’Institut Agro-écologique Latino-américain « Paulo Freire » (IALA, Venezuela), Betzany Guedez de Terra TV a planifié avec eux un atelier de formation audiovisuelle qui permette de visibiliser l’énorme travail qui est réalisé dans cette école polyvalente. Voici les notes visuelles de cette première réunion. Réalisé par : Betzany Guedez. Edition : Miguel Escalona. Terra TV août 2019

 

Geronimo apprécie l’oeuvre du chavisme et de la révolution bolivarienne en cours, qui a permis de récupérer de grands latifundios improductifs pour les distribuer aux paysans et paysannes organisé(e)s, et il revendique haut et fort l’identité et la dignité du paysannat.

Avant nous devions nous soumettre aux gens riches. Tu travaillais pour eux et tu avais peur de prendre ton indépendance. Tu avais peur en te disant : “si cet homme me renvoie, ma famille ne mangera pas aujourd’hui”. Mais maintenant je n’ai plus peur, je travaille en sachant que je dois le faire parce que j’ai une famille à entretenir et je cultive moi-même mes propres produits”.

Géronimo projette d’élever des porcs, des vaches et des poules et sa parcelle devra nourrir les animaux en plus de sa famille. Sa fille Erlinda est en 2ème année d’Enseignement Secondaire et a surpris les membres de la mission de Via Campesina par ses connaissances sur les cultures et l’usage des plantes médicinales. Elle a appris des choses à plus d’un d’entre nous : “l’origan sert à assaisonner la nourriture. Il existe deux variétés d’origan, le plus grand sert à fabriquer des remèdes, il faut broyer, recueillir le jus qu’il contient pour le mélanger avec du miel et le boire afin de soigner la toux ou la grippe. Le plus petit est mélangé à la nourriture et sert à conserver la viande. A défaut de réfrigérateur, on fait sécher l’origan pour le conserver.”

ÉDUCATION POPULAIRE

La mission de de l’IALA Paulo Freire est de former les étudiants proposés par les mouvements paysans, indigène et afro-descendants d’Amérique Latine, des Caraïbes et d’Afrique pour en faire des professionnels hautement qualifiés dans le domaine de la transformation des modes de production agricole et d’élevage dans une approche agro-écologique, afin d’atteindre la souveraineté alimentaire.

Le militant José Luis Riber Rodriguez, du Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora (CRBZ) qui a dirigé la mission, participe à ce processus de coordination politique et pédagogique de l’IALA depuis 2017. José Luis est ingénieur dans le domaine de l’agroécologie et sort de cette école de formation. Agé de 25 ans, ce fils de paysans de l’Etat de Barinas, est responsable, à l’IALA, de projets socio-productifs et sociaux-intégratifs, ainsi que des unités de formation.

En ce qui concerne les projets sociaux-productifs, José Luis nous dit lors de notre visite à l’IALA qu’il s’occupait du secteur de la production animale, volailles, porcins et pisciculture. Il travaille par exemple à la récupération de poules créoles pour la consommation de viande et d’œufs à l’IALA. Le jeune dirigeant a opté pour la formation continue dans le cadre du collectif de formation de la Coordination Latino-Américaine des Organisations paysans (CLOC-La Via Campesina) et d’autres mis en place par le CRBZ.

La principale richesse de l’IALA, fondée sur la pensée du “pédagogue des opprimés” Paulo Freire, est, selon José Luis, sa contribution à générer des processus de formation qui misent sur la construction de l’être humain, ou “comment convertir une personne en sujet de construction de sa propre réalitéNous travaillons avec un sujet sensible, qui pense et agit en même temps, qui a la capacité d’évaluer les choses, de comprendre chacune des activités et de créer cette dynamique d’auto-construction en tant qu’être humain”, explique le jeune vénézuélien.

Nous travaillons à la formation de l’être humain, de son bien-être, du Vivre-Ensemble, pour que chacun puisse créer ses propres outils pour fonder sa propre base sociale et matérielle au sein de ce processus, qui se veut dialogique et qui relève de l’édification d’une nouvelle société”, ajoute-t-il.

José Luis explique à Radio Mundo Real les raisons d’être des accompagnements réalisés par le Centre d’études auprès des familles se dédiant à la production familiale : “Notre mission dans le cadre de ces accompagnements des exploitations est de renforcer les espaces agroécologiques ; territorialiser l’agroécologie est essentiel pour l’IALA, qui se différencie de l’Université dans le processus de la construction communale et doit s’appuyer sur la population et être en relation constante avec elle. Le but premier étant de promouvoir les processus de base d’organisation et de formation, et de tout ce qui relève de la transformation et de la production d’aliments selon une perspective écologique. Nous nous rencontrons une fois par semaine et nous maintenons cette relation pour poursuivre de manière planifiée ce processus de formation avec une méthodologie d’investigation et d’action participative, de paysan à paysan. Cela permet de socialiser et de créer un lien tout en établissant ensemble une planification du travail, pour atteindre notre objectif commun : la souveraineté alimentaire”.

La délégation internationale de Via Campesina à son arrivée à Caracas et (ci-dessous) parcourant les régions paysannes de l’ouest du Venezuela

Source: Radio Mundo Real, https://rmr.fm/informes-especiales/en-la-senda-de-una-nueva-sociedad/

Traduction: Frédérique Buhl

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Les petits télégraphistes du coup d’Etat qui n’existe pas, par Maurice Lemoine (Mémoire des Luttes)

Conférence de presse de Evo Morales accueilli au Mexique comme réfugié politique, Musée de la Ville de Mexico – 13 novembre 2019

Dans leur malheur, il y a quelques décennies, les Chiliens ont eu la chance (même si on peut la considérer très relative) de ne pas voir leur tragédie défigurée. Au lendemain du 11 septembre 1973 et du renversement du socialiste Salvador Allende par le général Augusto Pinochet, aucun média digne de ce nom n’aurait osé nier qu’il y ait eu un « Coup d’Etat à Santiago ». Autres temps, autre type de « golpe » (dans la mesure du possible moins sanglant), autres « professionnels » de l’information. Le 15 novembre 2019, après que le chef de l’Etat en exercice, arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle, ait été contraint à abandonner le pouvoir sous la pression de la police et de l’armée, le quotidien Le Monde transformait la victime en responsable et se fendait d’un éditorial singulier : « Bolivie : les erreurs d’Evo Morales ». Et il ne fut pas le seul. En syntonie parfaite avec ceux de ses confrères qui, sur place – Pagina Siete, El Deber, La Razón, Unitel, Red Uno, Bolivisión, etc. –, ont accompagné et soutenu la défenestration du candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS) en l’accusant de « fraudes » lors des élections du 20 octobre, la « commentocrature » hexagonale a elle aussi exécuté l’ex-chef de l’Etat.

Infaillible, s’exprimant ex catedra du haut de son nombril, l’inévitable « public-privé » Anthony Bellanger (selon les jours sur France Info, France Inter, France Culture ou BFM TV)se gausse, dès le 23 octobre (sur France Inter) du décompte électoral qui, « miraculeusement », a permis au chef de l’Etat en exercice d’être réélu. Deux jours plus tard, relayant Washington, Bruxelles et les capitales latino-américaines les plus inféodées à Donald Trump, France Info titre : « Evo Morales réélu dès le premier tour, la communauté internationale hausse le ton ». Dans sa revue de presse, Camille Magnard, ce même 25, sur France Culture, s’intéresse comme nous au traitement médiatique de la crise et, après avoir cité sans aucune réserve le Washington Post (Etats-Unis), Los Tiempos et El Deber (Bolivie), La Jornada (Mexique), Deutsche Welle (Allemagne), neutres par définition, s’inquiète de « la couverture très abondante mais pas forcément très impartiale, que fait la chaîne d’Etat vénézuélienne TeleSur de cette présidentielle en Bolivie… Après tout, débusquer des complots impérialistes dirigés depuis Washington, à Caracas, ça fait longtemps que c’est devenu une spécialité. »

Fondu-enchaîné sur Libération… Le 11 novembre, sur son site, le quotidien reprend, brute de décoffrage, une dépêche de l’Agence France Presse (AFP) : « Explosion de joie en Bolivie après la démission d’Evo Morales ». Dans Le Point (20 novembre), Claire Meynial analyse avec une extrême finesse les réussites économiques du gouvernement sortant – « Il y a eu une bulle de consommation, car on a sorti un million de personnes de la pauvreté, mais beaucoup grâce au secteur informel et au narcotrafic » – avant d’affiner sa « pensée » : « L’idéologue du MAS, [le vice-président Álvaro] Garcia Linera, pense en termes d’ennemis et amis, il s’inspire de Carl Schmitt, le théoricien nazi. »
Charlie demeure fidèle à ses vieilles haines rances : directeur de la publication (2004-2009) avant de prendre la tête de France Inter (2009-2014)sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Philippe Val n’avait pas de mots assez méprisants pour vilipender « l’Indien à poncho », marionnette de Hugo Chávez et Fidel Castro, qui avait eu le toupet de nationaliser les ressources en gaz de son pays ; tout aussi inspiré, le 29 octobre, le « vert » Fabrice Nicolino bave un venin qui n’a rien de « bio » : « Au moment où ces lignes sont écrites, il est certain que l’Etat bolivien a choisi de truander les résultats du 20 octobre, en donnant brutalement à Morales dix points d’avance sur le ­deuxième candidat, ce qui prive les électeurs d’un second tour. »Tandis que sur le site de RFI c’est « l’unité des Boliviens » qui a permis de « libérer » la Bolivie, le quotidien espagnol El País informe ses lecteurs que nombre d’entre eux protestent, lui reprochant de ne pas qualifier la « destitution » d’Evo Morales de « mutinerie » de l’armée, mais qu’il préfère attendre de voir comment tournent les événements [1]. A ce jour, on attend toujours qu’il ait fini d’attendre…

Les putschistes, eux, n’ont pas jugé utile de patienter indéfiniment. Ils ont immédiatement récompensé l’un de ceux qui les ont aidés à justifier la prise du pouvoir par Jeanine Añez, la présidente autoproclamée. Le 7 décembre, à Santa Cruz, le journaliste de CNN Fernando del Rincón a reçu des mains de la pseudo ministre de la communication, Roxana Lizárraga, une plaquette commémorative le remerciant pour sa couverture des vingt-et-un jours de conjuration. Une honte n’arrivant jamais seule, del Rincón a été fait « citoyen d’honneur » par le gouvernorat de cette même ville de Santa Cruz, cœur de la droite la plus réactionnaire et épicentre de la rébellion.
En France, seuls L’HumanitéLe Monde diplomatique, Ruptures, Golias (et peut-être une infime poignée d’autres qui nous pardonneront de ne pas les avoir repérés), auxquels on ajoutera, dans un autre registre, un certain nombre de sites présents sur les réseaux sociaux, sauveront l’honneur en appelant un chat un chat et un coup d’Etat un coup d’Etat.

Puisque c’est hautement nécessaire, on résumera ici (le plus succinctement possible) les chapitres précédents.
Guerre de l’eau (2002 ; un mort et des dizaines de blessés), Guerre du gaz (2003 ; 86 morts)… Aux portes d’une guerre civile provoquée par l’ère glaciaire du néolibéralisme, la Bolivie voit se succéder, entre 2001 et 2005, cinq présidents : l’ex-dictateur Hugo Banzer (1971-1978) élu cette fois démocratiquement (1997-2001) ; son dauphin Jorge Quiroga (2001-2002) ; l’ultra-libéral Gonzalo Sánchez de Lozada (2002-2003) auquel succède son vice-président Carlos Mesa (2003-2005) ; Eduardo Rodríguez, qui assumera l’intérim après la chute des deux précédents.
Élu député de sa circonscription en 1997, sous les couleurs du MAS, avec le pourcentage de votes le plus haut du pays (61,8 %), le paysan amérindien et syndicaliste « cocalero » Evo Morales a été expulsé du Congrès en 2002 sur ordre de l’ambassade des Etats-Unis, pour l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle. Malgré une campagne de discrédit infernale sur le thème « coca-cocaïne », il réussit à y participer. Aucun des candidats n’obtenant la majorité, c’est le Congrès qui tranche entre les deux candidats arrivés en tête (Sánchez de Lozada, 22,5 % des votes ; Evo Morales, 20,9 %). Très sensibles aux desiderata de Washington, les parlementaires choisissent Sánchez de Lozada par 84 voix contre 43.

Après le renversement de ce dernier par une révolte populaire, et sa fuite à Miami, « Evo », comme l’appellent familièrement ses partisans, remporte le scrutin présidentiel de 2005 avec 53,7 % des suffrages. En 2009, il portera ce score à 64,1 % et, en 2014, à 61,36 %. A chaque fois, le MAS jouit d’une très large majorité.
Conformément à une loi quasi universelle, de tels succès ne doivent rien au hasard. Sur le plan symbolique, le pays où les 36 groupes indigènes – dont les deux principaux, Aymara et Quechua – ont historiquement été marginalisés devient l’Etat plurinational de Bolivie. L’emblème multicolore des peuples autochtones – la « Wiphala » – flotte aux côtés du drapeau national. Le gouvernement compte désormais des ministres « cholos » [2], indigènes et « k’aras » (blancs en Aymara). La nationalisation des ressources gazières et de gisements miniers vont permettre, grâce aux revenus qu’elle procure, le développement de programmes sociaux (dans les douze mois qui ont suivi la renégociation des contrats pétroliers et gaziers, les ressources fiscales du pays passeront de 680 à 1,6 milliards de dollars). Dans les zones rurales où elle atteignait des niveaux supérieurs à 77,7 % en 2005, la pauvreté se réduit de moitié. L’endettement rendant le pays dépendant de l’aide externe et des institutions financières internationales n’est plus qu’un souvenir lointain.

Tout en considérant qu’il y a encore beaucoup à faire, on pourrait développer largement cette liste des droits nouveaux et des progrès accumulés en profitant de la stabilité politique retrouvée.
Cette réussite évidente, pour le plus grand bien du plus grand nombre, laisse parfaitement indifférents, pour ne pas dire violemment hostiles, les secteurs de l’oligarchie traditionnelle, les froids calculs de la société marchande, la tyrannie privée des firmes multinationales et ceux qui, invoquant les raisons les plus diverses, les ont ralliés pour « faire tomber Evo ».

Premier acte de la mécanique infernale : le « fameux » référendum du 21 février 2016. L’article 168 de la Constitution de 2009 ne permet pas à Morales de se présenter pour un troisième mandat que beaucoup, au sein des secteurs populaires, pour les raisons précédemment évoquées, souhaitent ardemment [3]. Pour permettre une modification de cet article et une possible candidature à la réélection, un référendum est organisé ce 21 février. Tous les sondages d’opinion donnent le « oui » vainqueur. A deux semaines de l’échéance, une manipulation sophistiquée permet, sur la base d’affirmations diffamatoires, qui se révéleront ultérieurement totalement mensongères, de présenter le chef de l’Etat comme un corrompu. Grâce à la caisse de résonnance des médias, ce brouillage de son image atteint l’objectif recherché, en particulier auprès des classes moyennes urbaines [4]. Le « non » l’emporte de peu, avec 51,3 % des voix. La légende noire du « caudillisme d’Evo » s’efforcera par la suite, avec succès, d’occulter ce sabotage d’une consultation électorale grâce à l’utilisation d’une « fake news » – dite également « infox » ou « post-vérité » [5].

Estimant à juste titre que le jeu a été truqué, Morales et le MAS vont tourner la difficulté en utilisant « le droit d’élire et d’être élu » (sans limites de mandats ni de durée) présent dans l’article 23 de la Convention américaine relative aux droits de l’homme (CADH), traité international qui, signé et ratifié par la Bolivie, prévaut sur la Constitution, comme le stipule cette dernière, lorsqu’il comporte des droits supérieurs en matière de droits humains.

Comme le fait traditionnellement la droite vénézuélienne, l’opposition à Morales – et en particulier son rival conservateur de Communauté citoyenne (CC), Carlos Mesa – entonne de longs mois à l’avance le grand air de la fraude. La stratégie atteint son apogée dès le lendemain du premier tour de scrutin du 20 octobre 2019. L’épisode est connu dans ses grandes lignes. Mais des lignes quelque peu tordues…

Le dimanche en question, peu avant 20 heures et d’après 84 % des bulletins dépouillés dans le cadre de la Transmission des résultats électoraux préliminaires (TREP), un comptage rapide et dépourvu de caractère officiel, Morales arrive en tête avec 45,28 % des voix, suivi de Mesa (38,16 %). Un second tour est alors nécessaire – la victoire ne pouvant être attribuée qu’à un candidat atteignant la majorité de 50 % des suffrages ou 40 % avec plus de 10 points d’écart sur le second. Le lendemain, après arrêt du processus de dépouillement pendant de longues heures, ce qu’avait prévu et annoncé le Tribunal suprême électoral (TSE) – mais dont il s’expliquera ultérieurement très confusément –, le chef de l’Etat dispose des 10 points de différence requis pour l’emporter immédiatement. Rien d’anormal : comme on l’a constaté lors des élections précédentes, les zones rurales, indiennes et paysannes, très majoritairement favorables à « Evo », mais dont les résultats arrivent en dernier du fait des difficultés de communication, font basculer ce qui n’était qu’une estimation provisoire. D’après les autorités légitimes, Morales gagne la présidentielle au premier tour.

« Changement inexplicable de tendance » ! Mesa déclenche les hostilités et, comme il l’avait annoncé, refuse d’accepter le résultat. Résultat que, en réalité, on ignore encore, puisque le décompte « officiel » du TSE, le seul qui fasse foi, n’est en rien terminé (il ne le sera que le 24 octobre en fin d’après midi, octroyant 47,08 % des suffrages à Morales et 35,51 % à Mesa). Également trop impatiente pour attendre l’échéance légale, l’Organisation des Etats américains (OEA), que dirige un virtuel employé du Département d’Etat américain, l’uruguayen Luis Almagro, questionne immédiatement la transparence du processus. Les Etats-Unis font chorus et, fidèle à elle-même, l’Union européenne (UE) suit. De concert avec Mesa, tout ce beau monde réclame un second tour – que rien, à ce moment, ne permet de justifier ou réfuter.

Commencées dès le soir de l’élection, les manifestations de l’opposition s’intensifient sous l’impulsion d’un très hétéroclite Comité national de défense de la démocratie (CONADE) et des tristement célèbres Comités civiques (dont nous reparlerons plus avant). Puis tournent à la violence et au blocage des zones urbaines pendant plusieurs jours à La Paz, Potosí, Chuquisaca, Cochabamba, Oruro, Tarija, Trinidad et Santa Cruz. Réduisant en fumée urnes, bulletins de votes et procès verbaux, quatre des neuf tribunaux électoraux départementaux sont pris d’assaut et incendiés.

Soumis à une forte pression, mais sûr de son bon droit, Evo Morales accepte que, à partir du 31 octobre, un audit intégral des élections – qu’il souhaite « technique et juridique, pas politique » – soit effectué par l’OEA. Laquelle produira un rapport… « contraignant », qu’il promet de respecter. Un certain nombre de connaisseurs de l’Amérique latine s’alarment immédiatement. Rien en Histoire n’est totalement nouveau. Très fortement influencée par Washington – qui la finance à 60 % –, l’OEA a trafiqué en 2011 le résultat de l’élection présidentielle en Haïti ; a entériné la fraude au Honduras en 2013 et surtout 2018, au profit du néolibéral et post-putschiste Juan Orlando Hernández. Almagro mène une campagne frénétique contre le Venezuela, le Nicaragua et Cuba. Violant ouvertement les statuts de l’Organisation, il y a accordé un siège au représentant du président imaginaire vénézuélien Juan Guaido. Le 30 octobre, à Quito, lors de l’inauguration de la 7e Réunion des ministres de sécurité publique des Amériques, il va féliciter le président équatorien Lenín Moreno pour la manière dont il a réprimé le mouvement social qui, du 3 au 13 octobre, a embrasé son pays.

Un tel individu laisserait Evo Morales l’emporter ? Difficile à envisager. En parfait porte-parole des seuls 12 pays (sur 33) qui l’appuient au sein de l’organisation continentale – Argentine (encore présidée par Mauricio Macri), Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Salvador, Etats-Unis, Guatemala, Honduras, Paraguay, Pérou (plus le « Venezuela virtuel » de Guaido) –, Almagro ne s’émeut effectivement pas des déclarations menaçantes de Luis Fernando Camacho, dirigeant fascisant du Comité civique de Santa Cruz, qui a donné 48 heures à Evo Morales pour quitter la Casa Grande del Pueblo, la tour moderne et centrale où se trouve, à La Paz, le bureau du chef de l’Etat.

L’OEA a annoncé qu’elle remettra un rapport préliminaire de ses experts électoraux le mercredi 13 novembre. Alimentant en oxygène les embrasements de la rue, les actes racistes et les exactions, elle le remet par surprise le matin du 10, trois jours avant la date prévue. La veille, le général Williams Kaliman, commandant en chef des Forces armées, avait donné des gages aux manifestants de l’opposition en déclarant : « Nous n’affronterons jamais le peuple. » Une assurance tout risque pour les émeutiers, dans la mesure où les polices de Sucre (sud-est), Santa Cruz (est) et Cochabamba (centre) venaient de se mutiner.
Dans la grande tradition putschiste, la prise illégitime du pouvoir implique un étroit contrôle de l’information. A La Paz, des groupes de choc occupent les sièges de deux médias publics, Bolivia TV et Radio Patria Nueva, contraignant leurs journalistes et employés à quitter les lieux sous les insultes et les horions. Avant le 9 novembre, Canal 7 et Canal AbyaYala, seront également réduits au silence, Radio Kaw-sachum et Radio Soberanía, médias communautaires des six Fédérations de « cocaleros » de Cochabamba, verront leurs locaux saccagés.

Pain béni pour alimenter les tensions : commentant le rapport qu’il vient de rendre public, Almagro demande à hauts cris l’annulation des élections du 20 octobre en raison de « sérieuses irrégularités ». Tout un chacun peut en déduire qu’elles ont été truquées. Sauf, bien entendu, à lire le rapport en question (ce que vont faire, à n’en pas douter, tous les bons journalistes, universitaires et politologues spécialisés « latinos » !). Treize pages, pas une de plus. Très majoritairement consacrées… au TREP (c’est-à-dire aux résultats dépourvus de valeur légale) ; ne dédiant qu’un misérable demi-feuillet à ces derniers. Et dont la conclusion fait ouvrir de grands yeux à ceux qui l’ont lue (au bout du compte, remarquablement peu nombreux). « En tenant compte des projections statistiques, il est possible [c’est nous qui soulignons] que le candidat Morales soit arrivé premier et le candidat Mesa second. (…) Néanmoins, il est statistiquement improbable que Morales ait obtenu les 10 % de différence pour éviter un second tour. » Une fois vérifié et admis que nulle part le document ne mentionne une quelconque « fraude massive », et quand bien même on tournerait la formulation de la conclusion dans tous les sens, un constat s’impose : le président en exercice a remporté le premier tour ; dans le pire des cas, un second tour est nécessaire ; rien ne justifie une annulation.

Ligoté par la promesse imprudente qu’il a fait – respecter les conclusions de l’audit de l’OEA –, Evo Morales tient parole. Ce dimanche 10 novembre, dans un souci d’apaisement, il appelle à de nouvelles élections organisées par un TSE renouvelé. Il propose un dialogue, tend la main à ses adversaires. « Je n’ai rien à négocier avec Evo Morales et avec son gouvernement », répond sèchement Mesa. En phase avec l’extrême droite, ce pseudo « centriste » (comme le qualifient les médias) réclame la démission immédiate du président légitime et son exclusion (ainsi que celle du vice-président García Linera) d’un futur scrutin. Dans le même temps, il appelle la « société civile » à poursuivre les manifestations, « dans le cadre de la paix et de la non-violence » – paix et non-violence qui plongent le pays, livré à lui-même, sans forces de l’ordre susceptibles de s’interposer, dans un dangereux chaos. Ce qui amène le pouvoir à dénoncer la « préparation d’un coup d’Etat ». Provoquant en retour la furie d’Almagro : « En Bolivie, il y a eu un coup d’Etat le 20 octobre, quand Evo Morales a commis une fraude électorale [6] » Sans avoir, jusque-là, produit aucune preuve décisive de la fraude en question.

Très suggestives, mais totalement dépourvues de rigueur, les approximations d’Almagro vont rapidement être démontées. Le 11 novembre, après analyse du fameux rapport préliminaire, le Centre de recherche économique et politique (CEPR), basé à Washington, dément les dires de l’OEA, dénonce une observation ni « impartiale » ni « professionnelle », et mentionne qu’aucun point du rapport ne présente explicitement les « irrégularités » auxquelles il fait allusion [7].

Tout aussi critique, le professeur de l’Université du Michigan Walter Mebane, expert international en systèmes électoraux et en détection de fraudes, estime que même en éliminant les irrégularités dénoncées par l’OEA, « le MAS a une marge de plus de 10 % sur Communauté citoyenne [8] ». Pour sa part, le Centre stratégique latino-américain de géopolitique (CELAG) demande à l’organisme multilatéral d’éclairer certains points particulièrement obscurs de sa méthodologie.
Lorsque, le 4 décembre, après… quarante-quatre jours d’un retard inexpliqué et la consommation du coup d’Etat, l’OEA publiera son rapport final, le CELAG reviendra à la charge. Ce document, affirme le « think tank », ne cherche qu’à confirmer et affermir la version préliminaire, sans rajouter d’arguments incontestables et en s’appuyant toujours quasi exclusivement sur le TREP, pas plus légal à ce moment qu’il ne l’était au lendemain du scrutin [9]. Il est vrai qu’un audit complet des résultats officiels s’avère problématique, les « fous-furieux » de l’opposition ayant pris soin, on s’en souvient, d’incendier les sièges départementaux des TSE de Sucre, Tarija, Cobija et Potosí, brûlant par la même occasion les procès-verbaux qui s’y trouvaient stockés après dépouillement et transmission.

En tout état de cause, la conclusion du document du « Ministère des colonies de Washington » (l’OEA !) a de quoi laisser pantois : s’il évoque une « manipulation dolosive [10] » et des « irrégularités graves », le mot « fraude » n’y figure pas. En revanche, on peut lire : « Les manipulations et irrégularités signalées ne permettent aucune certitude quant à la marge de la victoire du candidat Morales sur le candidat Mesa. » C’est écrit noir sur blanc ! « Evo » avait remporté le premier tour. Et même l’élection tout court, affirment un certain nombre de contre experts, pas moins crédibles que le mercenaire de Trump, Luis Almagro.

Le rapport des experts électoraux de l’Union européenne – « Bolivia 2019. Informe final » – n’en réussit pas moins la même performance que celui de l’OEA : 64 pages emplies de « blabla » parfois inepte (comme l’évocation des « “cabildos” [assemblées citoyennes] de Santa Cruz » réunissant « entre 350 000 et 1 500 000 personnes, selon les estimations » (la ville compte 2 440 000 habitants !) – évoquent de nombreuses « erreurs » ou « irrégularités », mais nulle part ne remettent explicitement en cause le résultat.

On ne peut en aucun cas conclure de tout ce qui précède « c’est du passé, n’en parlons plus ». Car entre le début et la fin du démontage de l’imposture, un crime a été commis.

C’est dès le 22 octobre que, fer de lance de l’agitation, le Comité civique pro-Santa Cruz a annoncé la paralysie du pays. Depuis toujours, cette ligue qui regroupe les intérêts des élites réactionnaires de la ville la plus peuplée et la plus prospère de Bolivie manifeste un radicalisme qui ne laisse place ni à la nuance ni à la contradiction. Elle a pour bras armé l’Union des jeunes cruceñiste (UJC), fondée en 1957 par Carlos Valverde Barbery, dirigeant de la Phalange socialiste bolivienne (née en 1937), dont les militants, admirateurs du « caudillo » espagnol Francisco Franco, ne dédaignaient pas faire le salut fasciste, bras tendu. Valverde Barbery deviendra ministre de la santé du dictateur Hugo Banzer. Lequel s’est emparé du pouvoir, le 21 août 1971, grâce à l’appui déterminant des dictatures argentine et brésilienne, des Etats-Unis et du… Comité civique pro-Santa Cruz. C’est également ce comité familier des propos racistes anti « Indios de mierda », qui, avec comme leader le richissime boliviano-croate Branko Marinkovic, a mené en septembre 2008 la première tentative de renversement d’Evo Morales. Une sédition mise en échec par le mouvement populaire et grâce à l‘intervention énergique de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR). Récemment créée et présidée alors par la présidente chilienne Michelle Bachelet, celle-ci neutralisa et les putschistes et l’interventionnisme clairement affiché des Etats-Unis.

A 23 ans, en 2002, Luis Fernando Camacho a été le plus jeune vice-président de l’UJC. Deuxième (2015) puis premier (2017) vice-président du Comité civique, ce riche catholique ultra de 40 ans, proche des milieux évangéliques pentecôtistes, en devient président en février 2019. Totalement inconnu alors, en dehors du cercle théoriquement fermé de l’extrême droite cruceñiste et des « Panama Papers » par lesquels il s’est fait épingler [11], ce patron millionnaire n’en est pas moins reçu en mai au Brésil par Ernesto Araujo, ministre des affaires étrangères de Jair Bolsonaro, en Colombie par Iván Duque (président) et Andrés Pastrana (ex-président), ainsi que, en août, par Gustavo Tarre, ambassadeur fantoche à l’OEA de l’auto-proclamé vénézuélien Guaido. Vitaminé à bloc par l’aval de ce gratin réactionnaire, l’anonyme Camacho va émerger à la lumière lors de la « crise post-électorale » en tant que leader de la sédition.
Sous la fausse bannière d’une « révolte populaire », ses groupes de choc, qu’on rejoint les Comités civiques des autres grandes villes – Potosí, Tarija, Cochabamba, La Paz, Chuquisaca –, sèment la terreur, pourchassent les militants du MAS, brûlent leurs locaux. Plus « propre sur lui », le CONADE, que dirige Waldo Albarracín, recteur de l’Université majeure de San Andrés (UMSA), la principale université publique de Bolivie, puise dans la classe moyenne ses bataillons de manifestants. Ancien président de l’Assemblée permanente des droits humains en Bolivie (APDHB) de 1992 à 2003 et Ombudsman de 2004 à 2010, Albarracín inspire le plus grand respect : en août 2018, n’a-t-il pas comparé Evo Morales à « un âne qui parle avec ses oreilles [12] »  ? Sous sa direction, en 2017, l’UMSA a rompu avec le Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO), organisation respectée, affiliée à l’UNESCO et regroupant 616 centres universitaires, estimant qu’elle regardait avec trop de sympathie le modèle politique « arbitraire » imposé à la Bolivie.

Dès le 1er novembre, via Twitter, le « macho Camacho » donne quarante-huit heures à Evo Morales pour démissionner. Sans aucune retenue, il a déjà affirmé que, comme le faisait (le narcotrafiquant colombien) Pablo Escobar, il conviendrait d’établir des listes noires (de personnes à éliminer). A Santa Cruz, des nervis de l’UJC assiègent et bloquent les domiciles de dirigeants du MAS – Adriana Salvatierra (présidente du Sénat), Carlos Romero (ministre), Mario Cronenbold (maire de Warnes), Hugo Siles (ex-ministre). A Sucre (la capitale officielle), les émeutiers occupent le Tribunal départemental de justice, le Tribunal constitutionnel plurinational, la direction départementale de l’Education, le Tribunal agro-écologique, le ministère public, le Tribunal suprême de justice, le Service des impôts…

Trois semaines de troubles, trois morts, plus de 400 blessés… C’est à partir du 8 novembre que la police fait basculer la situation en se mutinant, d’abord à Cochabamba, puis à Trinidad (Beni), Cobija (Pando) et La Paz (ou même l’Unité des opérations de police tactique [UTOP], chargée de faire respecter l’ordre place Murillo, à proximité du palais présidentiel, disparaît). Refusant de protéger les institutions, les policiers abandonnent partout la rue aux émeutiers. Ils avaient procédé de même en 2008. Deux jours plus tard, avec son rapport, l’OEA poignarde la démocratie dans le dos. Les Forces armées, le 10, portent le coup de grâce.
Quelques jours auparavant, le chef de l’Etat avait manifesté l’ « absolue confiance » qu’il avait en elles et en leur chef, le général Williams Kaliman Romero, nommé un an auparavant.

Cent quatre-vingts coups d’Etat (environ) depuis l’indépendance en 1825 : l’armée bolivienne possède une solide tradition d’ingérence dans les affaires politiques de la nation. Le sachant, Evo Morales a tenté dès son arrivée au pouvoir de l’associer à son projet. Avec des fortunes diverses. En 2008, alors que les mêmes forces obscures qu’aujourd’hui étaient à la manœuvre pour le renverser, pas plus les militaires que la police, malgré ses demandes, n’étaient intervenus pour défendre l’Etat de droit. Ils avaient déjà abandonné les bâtiments publics qu’ils étaient censés protéger aux hordes qui les mettaient à sac et les détruisaient [13].

Il convient de rappeler que cinq membres du haut commandement ayant mené la féroce répression de 2003, sous Gonzalo Sánchez de Lozada, ont été condamnés en août 2011 à de lourdes peines allant de dix à quinze ans et six mois de prison (tandis que l’ex-président, lui, se dore, les doigts de pieds en éventail, à Miami). Un châtiment guère apprécié, c’est peu de le dire, au sein de l’institution. Et qui a laissé des traces. Toutefois, pour en revenir à 2008, l’armée n’avait pas non plus basculé en faveur des putschistes. La droite était allée trop loin en révélant ouvertement les tendances séparatistes de Santa Cruz et de Tarija. Les généraux se sentent plutôt et traditionnellement en phase avec les forces conservatrices, mais pas à ce prix-là. Par ailleurs, avec en piliers les poids lourds Hugo Chávez, Rafael Correa, Luiz Inácio « Lula » da Silva, Cristina Kirchner, l’UNASUR laissait peu d’espace à un gouvernement putschiste pour prospérer.

Pour s’assurer le soutien des casernes, Evo Morales n’a pas ménagé ses efforts. En équipant l’armée et en augmentant considérablement son budget – à tel point que sa gauche lui reprochait ces dépenses trop importantes en regard de celles consacrées à l’éducation et à la santé. Avec la nomination du général Kaliman à la tête de l’institution, il semblait néanmoins avoir réussi son pari. En se déclarant « soldat du processus de changement », en affirmant le 7 août 2019 que les Forces armées mourraient au nom de l’ « anticolonialisme », ce dernier apparaissait comme l’un des officiers supérieurs les plus loyaux, allant jusqu’à appeler Evo Morales « hermano présidente » (« frère président »).

On l’apprendra après la réussite du « golpe », de la bouche même de l’intéressé, Camacho avait secrètement établi des contacts avec des policiers et certains militaires de haut rang, par l’intermédiaire de son très riche père et de Fernando López (futur ministre de l’intérieur du gouvernement de facto), pour qu’ils n‘interviennent pas contre la violence insurrectionnelle, puis pour qu’ils l’appuient dans le renversement du président. Dès lors, de même qu’elle l’a été sur le chef de la police, la pression est terrible sur celui de l’armée.

Allié à Camacho (« le dur »), le recteur de l’UMSA et dirigeant de la CONADE Waldo Albarracin (« le gentil défenseur des droits de l’homme ») fait le job : « Je crois que Monsieur Kaliman et le commandant de la police doivent décider s’ils sont avec la démocratie ou s’ils sont toujours loyaux à Morales ; il est très symptomatique qu’ils assument une attitude si passive devant ces faits, pratiquement de terrorisme, que commettent les partisans du gouvernement. » A l’en croire, les militaires entraînent les fonctionnaires, leur fournissent des armes et des explosifs destinés à réprimer la très respectable « société civile » (adorée des médias nationaux et internationaux).

Au sein de la police, les colonels de la « promotion 88 » se sont retournés contre le général Vladimir Calderón, encore légaliste, contrairement à ce qui a été affirmé, en lui demandant sa démission. « Général Calderón, pour une institution digne, prenez les bonnes décisions ; si vous ne voulez pas appuyer la société, laissez la troupe appuyer son peuple », lui ont écrit les factieux le 6 novembre, deux jours avant de se mutiner et d’obliger les commandants départementaux de Cochabamba (Raúl Grandy) et de Santa Cruz (Igor Echegaray) à démissionner [14]. Encore aussi inconnue que ne l’était Camacho quelques temps auparavant, la sénatrice Jeanine Añez, angoissée par le temps que met Calderón à encourager et amplifier la mutinerie, le menace ouvertement de prison.

Une même situation traverse les Forces armées. Comme Kaliman lui-même – « Cours de Commandement et d’Etat-major » en 2003 –, de nombreux officiers supérieurs sont passés par l’Ecole des Amériques. Au Panamá jadis, depuis 1984 à Fort Benning (Géorgie) sous le nom de Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHISC), l’institution, sous l’égide d’instructeurs de l’US Army, forme des militaires latino-américains afin de promouvoir les valeurs démocratiques « made in USA  ». Ce compagnonnage idéologique marque les élèves de son empreinte – sans remonter aux années 1970, on l’a vu en 2002 lorsqu’une faction des officiers supérieurs s’est retournée contre Chávez ou, au Honduras en 2009, lors du renversement de Manuel Zelaya.

Que n’avoir œuvré à inverser la tendance ? Plus facile à dire, côté théoriciens, qu’à faire, côté acteur du terrain. En août 2006, Evo Morales n’a-t-il pas inauguré à Warnes (département de Santa Cruz) l’Ecole anti-impérialiste des Forces armées au sein de laquelle les militaires devaient suivre un enseignement en rupture avec l’ancienne doxa ? En novembre 2018, elle avait déjà formé 167 sergents, 987 lieutenants et 200 officiers supérieurs (appartenant aux plus jeunes générations). Chez les anciens, une telle innovation ne faisait pas l’unanimité, pas plus que les hommages répétés du chef de l’Etat à l’ancien ennemi « subversif », Ernesto Che Guevara…

Alors que la situation dégénère, les forces populaires se mobilisent, disputent la rue aux opposants. Kaliman est sans doute fidèle, mais n’a rien d’un héros. Ses officiers d’état-major le pressent de plus en plus vigoureusement. Le 10 novembre, entouré de (ou surveillé par) ses généraux, il se prononce publiquement : « Nous suggérons au chef de l’Etat de renoncer à son mandat présidentiel. »

Contrairement à une « fake news » qui a largement circulé à gauche, Kaliman n’est pas parti ensuite aux Etats-Unis avec un million de dollars, prix de sa « trahison ». Il sera au contraire poursuivi en justice par la dictature qui s’installe pour ne pas avoir fait sortir la troupe contre les partisans d’Evo Morales, qui contre-manifestaient. Mais, en tout état de cause, ce 10 novembre, les officiers factieux, complices de Camacho, ont gagné. Quelque 37 ans après le retour des généraux dans leurs casernes (10 octobre 1982), l’armée vient de faire tomber le chef de l’Etat.

A ce moment, il est bien inutile à Morales de savoir s’il aurait dû ou non voir plus clair dans le jeu des militaires. Car le fascisme en action montre son visage hideux. La propre fille du président subit des menaces physiques, son frère a été déshabillé et flagellé en public dans la rue. Autour de lui, les démissions forcées se multiplient. Celle du président de l’Assemblée législative Victor Borda, dont le frère a été pris en otage et dont la maison a été incendiée ; celles des gouverneurs de Potosí et de Chuquisaca ou du ministre des mines, César Navarro, dont le frère est également séquestré par des émeutiers à Potosí ; celle de la ministre de la culture Wilma Alanoca, tourmentée, intimidée, harcelée ; celles de leur homologue des sports Tito Montaño et de la vice-ministre des Affaires étrangères María del Carmen Almendras, dont les familles sont prises pour cibles ; celle de la présidente du Sénat, Adriana Salvatierra, assiégée à Santa Cruz tandis que des inconnus pillent le domicile et emportent tous les documents du ministre de la présidence Juan Ramón Quintana.

Dans les rues de La Paz, Camacho se pavane, escorté par des éléments de la police mutinée. Face à ces bombes de haine qui explosent autour d’eux, Morales et son vice-président García Linera ne sont plus en sécurité (et, pour qui en douterait, l’avenir le confirmera). Le pays se trouve au bord de l’affrontement généralisé. Comme Chávez se laissant emprisonner le 11 avril 2002 au soir par les généraux félons, le but principal du chef de l’Etat est désormais d’éviter un bain de sang. « Je démissionne pour que Mesa et Camacho ne continuent pas à persécuter, kidnapper et maltraiter mes ministres, les dirigeants syndicaux et leurs familles, et pour qu’ils cessent de porter préjudices aux marchands, syndicats, professionnels indépendants et transporteurs qui ont le droit de travailler », annonce-t-il, le 10 novembre, à ses compatriotes. Rappelant ses responsabilités en tant que « président indigène et président de tous les Boliviens », il ajoute : « J’ai l’obligation de rechercher la paix et cela me fait très mal que nous nous affrontions entre Boliviens. »

Le 28 juin 2009, au Honduras, le président renversé Manuel Zelaya avait été mis de force dans un avion par un commando militaire et, après une escale par la base US de Palmerola (qui ne l’avait pas vu passer !), expédié de force au Costa Rica. Onze ans plus tard, en Bolivie, c’est pour échapper au pire – ils seront bientôt accusés de « sédition et terrorisme » – que, après un passage par le Chapare, zone « bastion » du chef de l’Etat, celui-ci et son vice-président montent dans l’appareil qui va les emmener à Mexico. De ce voyage mouvementé, on retiendra l’escale technique au Paraguay, autorisée par le président de droite Mario Abdo afin de préserver de bonnes relations avec son homologue argentin de centre gauche Alberto Fernández, pas encore au pouvoir mais récemment élu. On retiendra également le comportement très peu coopératif des autorités péruviennes et surtout l’attitude obscène de Lenín Moreno, le « Luis Almagro équatorien », qui interdit le survol du territoire de son pays à l’avion du chef d’Etat renversé.

Violence à caractère fascisant, mutinerie de la police, intervention de l’armée, exil politique forcé… Qu’eut-il fallu de plus pour que la sphère médiatique utilise l’expression « coup d’Etat » ? Qu’Evo Morales finisse comme son prédécesseur Gualberto Villaroel, assassiné puis pendu à un lampadaire de la place Murillo, à La Paz, le 21 juillet 1946, au terme d’un soulèvement discrètement manipulé par les Etats-Unis ? Qu’il se suicide, comme Salvador Allende ? Qu’il aille moisir en prison, comme son ami « Lula » ?

Il se trouve encore des tartuffes pour affirmer que les militaires, en se contentant de « suggérer » au président de démissionner, ne l’ont ni « obligé » ni « renversé ». Si la situation n’était aussi préoccupante, on répondrait avec humour par cette réplique de Michel Audiard : « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent. » Dans ce genre de situation, le rapport de forces n’est guère favorable aux civils désarmés, fussent-il à la tête de l’Etat. On a également prétendu l’armée attentive à éviter toute répression. Cette vue sommaire a volé en éclats. Le 11 novembre, alors que Morales venait de démissionner, le général Kaliman apparaissait à la télévision entouré des généraux de son état-major. D’après le quotidien El Deber, bien informé car proche des putschistes, ceux-ci venaient de le menacer de l’incarcérer s’il n’ordonnait pas à la troupe de sortir des casernes pour réprimer les partisans ruraux et péri-urbains du chef de l’Etat, qui tentaient d’entrer dans les villes pour manifester. En représailles à la mutinerie, plusieurs postes de police avaient été incendiés et les forces « de l’ordre » réclamaient à grands cris l’aide de l’armée. Au sein de laquelle, toujours d’après El Deber, des colonels menaçaient de se soulever, d’arrêter les généraux et de s’emparer du commandement si ces derniers ne sortaient pas de leur « passivité ».

Le 11 à 21 heures, Kaliman se soumet donc aux factieux et annonce en conférence de presse : « Les Forces armées vont mener des opérations conjointes avec la police pour éviter du sang et des deuils à la famille bolivienne, en employant la force, de manière proportionnelle, contre les actes des groupes de vandales qui causent la terreur dans la population et en rappelant que jamais les Forces armées n’ouvriront le feu contre cette dernière. »

Cette « non-intervention » de l’armée dans le « non coup d’Etat » va faire en quelques jours 34 morts et 715 blessés ; elle se poursuivre ultérieurement par la militarisation du pays et la chasse aux partisans du chef de l’Etat (dont le mandat ne se termine que le 22 janvier 2019).

En cas d’empêchement du président, stipule la Constitution bolivienne, l’intérim doit être assuré, dans l’ordre de succession, par le vice-président (Alvaro García Linera), puis le président du Sénat (Adriana Salvatierra) et enfin par celui de la Chambre des députés (Victor Borda). Tous, militants du MAS, ont démissionné, soumis à différentes formes de coercition. Certes non démissionnaire, la première vice-présidente du Sénat, Susana Rivero, a trouvé refuge dans l’ambassade du Mexique, en compagnie de Salvatierra.

Apparaît « la Dame Blanche », Jeanine Áñez, deuxième vice-présidente du Sénat. Avocate de formation, ex-présentatrice de télévision, Áñez représente la droite du département des plaines orientales du Beni. Son parti, l’Unité démocratique (UD), a obtenu 4,5 % des voix lors des législatives (elles aussi annulées) d’octobre dernier. Un score aussi impressionnant suffit à l’évidence pour se déclarer présidente par intérim ! Áñez le fait en présence des seuls députés de sa famille politique, et donc sans quorum, lors d’une séance à laquelle les élus du MAS, majoritaires aux deux tiers, ne sont pas présents. Et alors que la « démission » d’Evo Morales, qui doit être acceptée ou refusée par l’Assemblée législative plurinationale (article 170 de la Constitution), n’a pas été examinée. Pas plus d’ailleurs que n’a été validée celle, exprimée oralement, de la présidente légitime du Sénat, Adriana Salvatierra.

Le 12 novembre au soir, Áñez n’en prend pas moins « ses fonctions » dans le Palais Quemado, l’ancien siège de la présidence, en brandissant une Bible et en clamant « Dieu a permis que la Bible entre à nouveau au Palacio. (…) Notre force est Dieu, notre pouvoir est Dieu ». Un général lui remet l’écharpe présidentielle.

Après la marionnette Juan Guaido au Venezuela, l’Amérique latine compte un(e) second(e) président(e) autoproclamé(e).

Ce grand pas en avant pour l’Etat de droit est immédiatement salué par Donald Trump : «  Ces évènements envoient un signal fort aux régimes illégitimes du Venezuela et du Nicaragua, que la démocratie et la volonté du peuple triompheront toujours  » (un seul des candidats démocrates à la prochaine élection présidentielle, Bernie Sanders, condamnera « ce qui apparaît comme un coup d’Etat en Bolivie »)Une heure après Trump, le brésilien Bolsonaro reconnaît les nouvelles autorités. Depuis Washington, l’exécutant des basses œuvres, Luis Almagro, persiste et signe au nom de l’OEA (malgré les protestations du Mexique et de l’Uruguay) : « L’armée devait agir conformément à sa mission. A l’heure actuelle, personne n’a outrepassé ce pouvoir. » La droite et l’extrême droite continentales jubilent – plus qu’ailleurs au Venezuela et au Nicaragua, où, malgré tous leurs efforts, elles n’ont pas réussi à faire subir le même sort à Nicolás Maduro et Daniel Ortega.

Au Parlement européen, les groupes des conservateurs, des libéraux et des écologistes s’opposent à une motion visant à qualifier les événements qui secouent la Bolivie de coup d’Etat (234 voix contre, 41 pour, 8 abstentions). La Haute-représentante de l’Union pour la politique étrangère, Federica Mogherini, jargonne en session plénière : « L’UE soutient une solution institutionnelle qui permette qu’il existe un gouvernement intérimaire qui prépare de nouvelles élections et évite un vide de pouvoir qui aurait des conséquences pour tout le pays. » A Paris, dès le 12 novembre, à l’Assemblée nationale, la secrétaire d’Etat aux affaires européennes Amélie de Montchalin se défausse hypocritement : « L’Union européenne avait [également] appelé le gouvernement [de Morales] à accepter un second tour. Cette recommandation n’a pas été suivie et nous le regrettons » (sans se croire obligée de préciser qui a empêché cette solution). Le 3 décembre, alors que la répression s’est déchaînée contre les manifestants pro-Morales, la même osera : « Nous avons une démarche qui est de respecter la Constitution bolivienne et de prendre acte des décisions qui sont prises dans ce cadre, et ainsi de considérer que Jeannine Añez a été désignée présidente par intérim en Bolivie. »

Entretemps, le corps diplomatique et les représentants d’organismes internationaux sont venus présenter (22 novembre) leur salut protocolaire à la fausse blonde qui a remplacé Evo et ses tenues brodées de tissus autochtones. En tant que doyen, le nonce apostolique Ángelo Accatino a lu un message ratifiant « la bonne relation qui existe entre la Bolivie et la communauté internationale ». Autour de lui, outre les amis latinos de Washington (représenté par un simple chargé d’affaires, l’ambassadeur ayant été expulsé en 2008), se pressaient, entre autres, les diplomates du Japon, de Turquie, de Russie (bien que Moscou ait dénoncé un coup d’Etat !), de Suède, de l’Union européenne, de Grande-Bretagne, d’Italie et bien entendu de la France « macronisée ». En pleine tourmente mortifère, le 23 octobre, la Conférence épiscopale, l’ONU et l’UE se réuniront avec les autorités de facto et des représentants du MAS en tant que médiateurs cherchant des solutions pour obtenir « la pacification du pays ».

« Pacification »… Bien qu’employé par tous, y compris les « masistes », le terme mérite un temps d’arrêt : il appartient au vocabulaire militaire et colonial, quand, après la conquête d’un territoire, ou la déclaration de cette conquête, il s’agit de neutraliser les rébellions susceptibles de remettre en cause l’ordre du conquérant.
A ce stade de la forfaiture, une question se pose. Les anciens présidents brésiliens Dilma Rousseff et Luis Inácio da Silva, le chef de l’Etat argentin Alberto Fernández et celle qui l’a précédé Cristina Fernández de Kirchner, ainsi que les gouvernements d’Andrés Manuel López Obrador au Mexique et de Tabaré Vásquez en Uruguay ont dénoncé le coup d’Etat (outre, bien sûr, Cuba, le Venezuela et le Nicaragua)… Comment se fait-il que celui-ci passe comme une lettre à la poste, en particulier au sein de larges secteurs de la gauche et de l’extrême gauche européennes, manifestement peu enclines à se mobiliser vigoureusement pour afficher leur solidarité avec les autorités légitimes de Bolivie ?

Répondre à cette question est aussi délicat que jongler avec des œufs. Mais touche à un phénomène déjà largement constaté s’agissant (entre autres) des crises vénézuélienne, nicaraguayenne (et à un degré moindre équatorienne). On nous permettra donc de ne pas l’éluder.

Très schématiquement, il a été admis depuis Karl Marx que les classes sociales – la bourgeoisie et le prolétariat – s’opposent fortement en raison de l’exploitation de la seconde par la première. Cette situation binaire tend à se complexifier parce qu’un fait essentiel s’est produit. Sous le coup des évolutions tant idéologiques que technologiques, une troisième classe, bien que déjà existante et fluctuant au gré des circonstances, s’est désormais « cristallisée » à côté des élites hors-sol mondialisées : la moyenne bourgeoisie, parfois plus ou moins « de gauche », dotée d´un capital culturel élevé, elle aussi « transnationalisée ».
Au Sud, le « sentiment d’appartenance » la rend plus proche de ses homologues des pays dits développés – et, pour les intellectuels, des universités et organisations non gouvernementales (ONG) susceptibles de les coopter – que des défavorisés de son propre pays. Au Nord, et en particulier chez les progressistes qui rêvent d’enfermer la réalité dans des formules aussi propres que socialement et professionnellement confortables, la sensibilité porte vers cet « autre » si ressemblant.

Evo Morales et le MAS peuvent bien tomber ! Entre ceux qui risquent de manger moins (les populations les plus humbles) et ceux qui veulent tout dévorer (les possédants), cette faction de la classe moyenne, quoi qu’il arrive, là-bas et ici, continuera à s’alimenter normalement. Ce qui permet à certaines de ses factions de détester, critiquer, vilipender et même combattre (plutôt verbalement) le capitalisme, tout en poignardant dans le dos les gauches de pouvoir par définition imparfaites. En se préoccupant non de ce qui est, et des difficultés objectives auxquelles se heurte un processus de changement, mais de ce qui devrait être dans un monde idéalisé. Le tout au nom, parfois, de causes légitimes – la défense des droits humains, la protection de l’environnement, le féminisme –, simplifiées à l’extrême et instrumentalisées. D’où un discours qui, recyclant certains des arguments des néolibéraux pur jus, et de ce fait les validant (tout en prétendant les affronter), dit à peu près ceci : « La droite et l’extrême-droite se sont engouffrées sur le boulevard ouvert par la gestion caudilliste du pouvoir par Morales » – lequel, par ailleurs, n’a pas mis fin au « modèle de développement extractiviste », trahissant la « Pachamama » (la Terre Mère révérée par les Indiens)et détruisant « notre » environnement.

Bienvenue dans la Maison du Seigneur ! On commencera l’analyse du cocktail infernal qui grave dans l’esprit du public une image peu défendable du président renversé – qui devient péjorativement le « président déchu » – par un acteur qu’on ne qualifiera pas de « progressiste » : l’Eglise bolivienne. Même Satan a en effet un rôle à jouer dans le plan divin. Quelques heures avant le départ du chef de l’Etat, Mgr Ricardo Centellas, évêque de Potosí et président de la Conférence épiscopale, publiait sur les réseaux sociaux une lettre ouverte à Evo Morales dans laquelle, dénonçant un « véritable terrorisme d’Etat  », il l’invitait à démissionner : « Assez de violence et de doubles discours invitant à la pacification et convoquant à la violence, qui génèrent des confrontations entre Boliviens ! »

De sermons en homélies, l’Eglise prêche depuis avec vigueur qu’il n’y a pas eu de coup d’Etat [15]. Et pour cause. Pendant les événements, Camacho s’est fait photographier au Palais présidentiel, à genoux devant la Bible, en train de proclamer : « La Pachamama ne reviendra jamais au Palais. La Bolivie appartient désormais au Christ. » De son côté, le 15 novembre, la présidente de facto en a fait à nouveau des kilos en précisant l’importance qu’est censée avoir pour elle la religion : « Je suis une femme de foi, une femme de Dieu. Pour moi, la parole du Seigneur est très importante, et j’y reviens souvent. Tant que je serai au Palais du gouvernement, la Bible y sera aussi. » On comprend dès lors la Sainte frénésie de l’évêque auxiliaire de Santa Cruz, Mgr Estanislao Dowlaszewicz, lors d’un office religieux tenu le lendemain même du coup d’Etat : « Aujourd’hui marque la résurrection d’une nouvelle Bolivie, un jour historique pour notre patrie. (…) Merci aux policiers et aux forces armées ! »

Lointain phénomène, aussi exotique pour nous que les sortilèges de la Vierge de Copacabana [16] ? Que non pas. Les prélats savent aussi se servir d’Internet pour communiquer avec l’étranger. Dans sa Lettre du Pôle Amérique latine (n° 111, décembre 2019), la Conférence des évêques de France diffuse dans tous ses réseaux – dont on aurait tort de sous-estimer l’importance – une analyse de Cyrille de Nanteuil, supérieur de la Mission internationale lazariste en Bolivie,qui débute ainsi : « Au terme d’une lente et inexorable dérive totalitaire qui n’est pas parvenue à dissimuler la mise en place du modèle politique vénézuélien en Bolivie, le gouvernement d’Evo Morales Ayma n’en finit pas de voler en morceaux, à mesure que le peuple bolivien continue à se lever et à s’organiser pour défendre la Démocratie. » Un autre article, aussi virulent, complète ce réquisitoire. Il n’y a pas si longtemps, par le même canal d’eau bénite, une prose tout autant inquisitoriale faisait un sort à Nicolás Maduro et au Venezuela.

Aux antipodes (en théorie), le féminisme « historique » y va également de son chapelet (d’imprécations). Dès le lendemain du « golpe », Maria Galindo, créatrice et dirigeante radicale du collectif Mujeres Creando (« Femmes qui créent »), tout en stigmatisant les putschistes – « Nous sommes passés d’une logique de rapine à une autre logique de rapine » – reprend entièrement à son compte les accusations infondées de l’OEA, qualifie Morales de « macho » et de « caudillo » et l’accuse d’avoir « fascisé le processus » de changement. Lors d’un « Parlement des femmes » organisé le 12 novembre à La Paz, Silvia Rivera Cusiquanqui, autre militante, d’origine aymara, sans prétendre voir en ce qui se passe un quelconque « retour à la démocratie », livre son analyse des événements  : « La deuxième hypothèse erronée, dangereuse, est celle du coup d’Etat, qui veut simplement légitimer de tout cœur, avec un paquet enveloppé dans de la cellophane, l’ensemble du gouvernement d’Evo Morales dans ses moments de dégradation majeure. Légitimer cette dégradation avec l’idée du coup d’Etat est condamnable, il faut réfléchir à la manière dont cette dégradation a commencé. » Depuis l’Argentine, l’anthropologue Rita Segato apporte son eau au moulin en comparant Evo Morales à… Jair Bolsonaro.

S’agit-il là de jugements s’appuyant sur une analyse critique des quatorze années de gestion du chef de l’Etat ? On en doutera. Le féminisme « historique » a toujours été hostile à « Evo ». Lors d’une rencontre en 2005 avec ses dirigeantes, à La Paz, au café féministe « La Carcajada », il nous fût répondu : « A quoi vont servir les élections ? Il y a une absence de direction. Le MAS n’a pas de ligne politique et refuse d’élaborer un programme radical pour ne pas effrayer la classe moyenne. Evo est pusillanime. » Derrière le radicalisme de façade, la cause était déjà entendue.

Un bilan des succès, échecs et limites du pouvoir qui vient de tomber comporte évidemment ses points noirs. Selon les décomptes gouvernementaux, 110 femmes ont été assassinées en 2013, 96 en 2014, 104 en 2015 et en 2016, 111 en 2017 (pour une population de 11 millions d’habitants) ; depuis, le rythme s’est maintenu et très peu de ces crimes ont été suivis de condamnations. Plus que préoccupant, le phénomène n’a hélas rien de spécifiquement bolivien. Selon une étude de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), cette partie du monde comptabilisait 14 des 25 pays déplorant le plus grand nombre de « féminicides » en 2018 (2 321 victimes), avec, en tête de liste, le Mexique, l’Argentine, la Bolivie, le Pérou, le Guatemala, le Salvador et le Honduras. Nul ne parlera donc de réussite s’agissant de la Bolivie. Ce qui ne signifie pas qu’aucun effort n’a été entrepris.

Sur le papier, la loi 348 destinée à « garantir aux femmes une vie libre de violences » est un modèle. Mais insuffisamment suivi d’effets. Ce constat a amené le gouvernement de Morales à annoncer, le 11 septembre 2019, la création d’une commission spéciale chargée d’enquêter sur les retards pris en la matière par la justice. On peut considérer que cette commission aurait pu arriver plus tôt. Mais elle a (ou avait !) le mérite d’exister. D’autant que le débat ne se cantonne pas à cet aspect de la question.

Sous la présidence de Carlos Mesa (2003-2005), seules 28 femmes siégeaient à l’Assemblée législative, sur 157 représentants. La Constitution promulguée en 2009 et la norme électorale obligent désormais les partis à respecter la parité et l‘alternance des sexes dans la composition des listes de candidats à l’Assemblée et au Sénat. Saluée par l’Entité des Nations unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes (plus communément appelée « ONU Femmes »), la Bolivie affiche à l’heure actuelle une composition à 52 % féminine de la représentation nationale (on constate le même phénomène au Nicaragua). Jusqu’à ces dernières semaines, la présidente du Sénat s’appelait Adriana Salvatierra.

Pendant la dernière campagne électorale, le candidat d’opposition Félix Patzi (Mouvement troisième système) en a tiré les conclusions qui s’imposent en dénonçant que l’incursion des femmes dans la politique a provoqué la dislocation de la famille, ce qui, à son tour, a occasionné une augmentation des « féminicides ». Dans une formulation tout aussi pertinente, il a estimé que les femmes devraient se rendre à leur travail accompagnées de leur mari : « Ils ne doivent pas se montrer aussi libéraux, ils doivent préserver la famille ; avoir le mari à son côté procurera de nombreux avantages parce que cela éliminera la jalousie. » Tout aussi émancipateur, le candidat du Parti démocrate chrétien, Chi Hyun Chung, a eu pour sa part cette sortie : « Il faut éduquer les femmes pour qu’elles se comportent comme des femmes. »

Le « macho » Morales enfin renversé par la « société civile éduquée » et ses amis fascistoïdes, Arturo Murillo, le ministre de l’intérieur de la très féminine Jeanine Añez a néanmoins clairement indiqué les limites des progrès à envisager : aux femmes qui exigent l’avortement libre, légal et gratuit, il a conseillé de « se suicider [17] ».
« Elles », elles savent (les femmes des quartiers populaires, des campagnes et de l’altiplano). Elles savent que (sans forcément connaître les chiffres, mais en ayant vécu les améliorations dans leur chair), après la mise en place en 2008 du « bon Juana Azurduy », destiné améliorer la santé de la mère enceinte et de son enfant, le taux de malnutrition infantile avait régressé de 27 % à 15 % dès 2014 ; que l’année suivante, 552 000 mères et 800 000 gamins (11,8 % de la population) en avaient déjà bénéficié [18]. Elles savent que le « bon Juancito Pinto  » les a aidées à scolariser leurs gosses [19]. Elles savent que la pension solidaire de vieillesse – la « Renta Dignidad » – couvre 97 % des Boliviens âgés de 60 ans et plus, alors que moins de 20 % de la population active cotise à un système de retraite contributif (un cas exemplaire en Amérique latine). Elles savent que, entre 2006 et 2009, avec la venue massive de professeurs cubains et vénézuéliens, 824 000 personnes, dont 70 % de femmes, ont été alphabétisées grâce au programme « Yo si puedo » (« Oui, je peux »). Et les campagnes des « féministes bourgeoises » contre « Evo » les ont indignées.
« Rita [Segato], ont interpelé les militantes du Féminisme communautaire Abya Yala, quelques-uns des problèmes des universitaires et des politiquement corrects [masculins et féminins] c’est qu’ils ne nous regardent pas, nous, les peuples, les organisations sociales, les communautés, car ils ne sont ni dans les rues ni dans le tissu social. (…) Nous défendons les symboles de nos luttes, un symbole ancestral, notre Wiphala, un symbole transitoire, notre frère Evo. » Au nom de Féminisme communautaire anti-patriarcal de Bolivie, Adriana Guzmán a estimé que la présidence d’Evo Morales a permis des améliorations « inimaginables » du temps de ses prédécesseurs » : « J’ai pu envoyer mes enfants à l’université ; je n’aurais pas pu le faire avant. (…) Dire que tout est équivalent ne nous paraît pas suffisant et n’apporte aucune solution à la résolution des conflits. »

Même son de cloche chez les femmes indigènes du groupe Jallalla-Marichiwew. Même révolte de l’anthropologue Ana González : « Ont-ils été parfaits les processus populaires progressistes anti-néolibéraux ? Bien sûr que non, mais ils ont signifié de grandes avancées pour les peuples et leur part féminine, sur le plan économique, social, politique, en matière de libertés et d’égalité. Sont-ils machistes les leaders de ces processus ? Sans doute que oui. (…) Mais, avec ces leaders imparfaits, on a tenté de faire de l’Amérique du Sud une zone de paix. Et maintenant, on veut nous plonger à nouveau dans la répression et la violence. Qui sont les dictateurs ? Qui sont les autoritaires ? » Etrangères aux opinions floues et interchangeables, les femmes du Réseau des intellectuels, artistes et mouvements sociaux en défense de l’humanité (REDH) ont tranché : « Le féminisme sera populaire, anticapitaliste et anti-impérialiste ou ne sera pas. Le féminisme populaire et latino-américaniste combat aujourd’hui le coup d’Etat et se tient aux côtés des femmes qui, courageusement, l’affrontent dans la rue. »

Sous les bannières #FeministasConEvo, #FeministasPopularesConEvo, #FuerzaEvo, #ElMundoConEvo, des centaines de femmes et d’organisations de ce féminisme populaire se mobilisent en défense du bilan des quatorze années passées [20]. Comment se fait-il qu’on ne les entende pas ? Parce que ce sont les néo-féministes modernes, « anti-Camacho » mais aussi « anti-Evo », qui, au nom d’un ethnocentrisme de caste, ont le contact avec les réseaux universitaires et les ONG européens. Moins sophistiquées, plus « populistes » peut-être, selon l’expression désormais consacrée, les autres n’ont pas l’heur d’intéresser. Et pourtant… Même si, pour l’instant, les premières ne s’en vantent pas, en participant activement à la longue campagne anti Morales, laquelle a débouché sur la prise du pouvoir de Jeanine Añez, elles peuvent se vanter d’avoir réussi une grande première : la féminisation des coups d’Etat.

Double discours. Contradictions. D’un côté le « premier président indien d’Amérique du Sud » met en avant l’identité autochtone et la Pachamama ; de l’autre, les secteurs miniers (étain, tungstène, fer, antimoine, cuivre, argent, or, zinc) et les ressources en hydrocarbures (essentiellement le gaz) fournissent, en moyenne, 11 % du PIB et près de 40 % des revenus du gouvernement. « Extractivisme » ! Morales vend le pays aux multinationales [21] ! Des écologistes montent au créneau et pèsent de façon non négligeable sur la perception négative de la gestion d’ « Evo ». Pointé du doigt comme « traître » à la cause indigène et à celle de l’environnement.

La prise de conscience de la réelle dégradation de l’état de la planète et du climat ainsi que la nécessité de freiner le caractère prédateur du développement ont explosé ces dernières années. Pour autant, cette prise en compte légitime d’une réalité inquiétante ne doit pas faire perdre de vue qu’on ne peut demander à un gouvernement, quel qu’il soit, de, par exemple… fermer toutes les mines du jour au lendemain, laissant des dizaines de milliers de travailleurs sur le carreau (les 1 800 coopératives du secteur, qui représentent 30 % de l’exploitation, constituent par exemple l’une des principales sources d’emploi formel du pays) [22] ! Ni de renoncer à l’exploitation de ses ressources minières, dans une logique binaire du « tout ou rien ». A un interlocuteur qui lui demandait si, en la matière, une autocritique n’était pas nécessaire, Adriana Salvatierra répondait récemment : « Je retournerais la question… Comment croyez-vous qu’on aurait pu transformer les indicateurs sociaux sans utiliser nos ressources naturelles ? Evidemment, il est nécessaire de migrer vers une économie des biens de la connaissance, mais nous avons besoin du gaz, du lithium, de nos ressources, utilisées de façon équilibrée, avec un contrôle et une administration de l’Etat. » Une thèse qui, régulièrement développée par le vice-président Garcia Línera (ou, en Equateur, Rafael Correa), leur a valu bien des inimitiés.

La toute récente « légende noire » d’« Evo » ne mentionne guère que, au nom de la lutte contre le réchauffement climatique et le saccage de la planète, les pays importateurs sont friands de ces ressources minières dont on vilipende l’extraction. Quid du lithium, par exemple ? Pour réduire le niveau des émissions de CO2, les batteries lithium-ion de dernière génération constituent paraît-il la technologie la plus performante pour les véhicules électriques du futur, automobiles, cars et bus, bien sûr, mais aussi… patinettes et bicyclettes des « écolos-bobos » (sans parler de leurs ordinateurs et de leurs téléphones portables). Des 338 000 vélos vendus en France en 2018, la part de ceux possédant une assistance électrique s’élevait à 40 %… On n’a pas encore vu, émanant d’intégristes qui, sur ce thème, fustigent l’ex-gouvernement bolivien, de grande campagne prônant leur interdiction.

L’évocation du lithium nous ramène un instant au cœur du coup d’Etat et de l’empressement mis par un certain nombre de grandes puissances à l’entériner. Pour ne citer que l’Union européenne, la Commission a annoncé en décembre 2019 le déblocage d’une aide de 3,2 milliards d’euros à des constructeurs, équipementiers, chimistes et PME , pour un « Airbus des batteries » indispensable au développement d’une voiture électrique européenne. Il s’agit de se mettre à l’abri d’une dépendance chinoise, est-il précisé.

Environ 85% des réserves mondiales de ce métal alcalin se trouvent dans ce qu’on appelle le « Triangle du lithium » (Argentine, Bolivie et Chili). Avec des réserves estimées à 21 millions de tonnes, la Bolivie arrive en tête des ressources susceptibles d’être exploitées. Situé dans le «  salar » d’Uyuni, le plus grand désert de sel du monde (12 000 km2), perché à plus de 3 600 mètres, dans les Andes, cet « or blanc » est convoité par les multinationales du monde entier. Avec, pour celles-ci, un obstacle de poids : Evo Morales a toujours précisé que son développement devait être fait avec la Corporation Minière de Bolivie (COMIBOL) – la compagnie minière nationale – et Gisements de Lithium Bolivien (YLB) – la compagnie nationale de lithium – en partenaires majoritaires dans les éventuelles associations. La Bolivie n’entendant pas, par ailleurs, se contenter d’exporter le métal sans valeur ajoutée, mais prétendant en assurer elle-même l’industrialisation et fabriquer ses propres batteries [23].

De telles conditions drastiques ont freiné les velléités de / ou fait capoter des négociations avec plusieurs conglomérats dits « occidentaux » – les japonais Mitsubishi et Sumitomo, les sud-coréens LG et Posco, le brésilien Vale, les français Eramet et Bolloré, les américains Tesla et FMC, le canadien Pure Energy Minerals. Tous souhaitaient avant tout un libre accès à la matière première. Sans succès. Partenariat, oui, spoliation, non : exit « les veines ouvertes de l’Amérique latine » et le pillage inconsidéré des richesses du pays.

Pour autant, la Bolivie ne possède ni le capital ni l’expertise permettant de répondre aux hauts niveaux technologique et scientifique requis par l’extraction et la transformation. Il lui faut donc trouver un ou des partenaires stratégiques. Des multinationales, forcément, dans les conditions précitées. Au terme d’un appel d’offre international, les entreprises allemande ACY Systems en décembre 2018 et chinoises TBEA Group en février 2019 ont été sélectionnées pour l’exploitation de ce pétrole du XXIe siècle ainsi que l’installation d’une usine de production de matériels cathodiques et de batteries ion-lithium. De quoi ravir l’Allemagne (dont le gouvernement a activement soutenu le projet) et la Chine, pas forcément les Etats-Unis, en guerre pour le contrôle des ressources stratégiques avec l’Empire du Milieu…

Le « salar » d’Uyuni se situe dans la région de Potosí, l’une des plus pauvres du pays. Si une partie de ses habitants voit d’un bon œil le développement de cette industrie et des emplois induits, la résistance est venue du Comité civique de Potosí (COMCIPO) dirigé par Marco Pumari, un ancien militant du MAS expulsé pour avoir détourné de l’argent de la jeunesse du parti. Quelques semaines avant les élections, moins pour des raisons environnementales que pour des divergences sur le partage des royalties avec l’Etat, Pumari lançait une série de manifestations, de barrages routiers et une grève civique ponctuées d’épisodes violents et racistes contre le MAS. Au cours de négociations menées avec le COMCIPO par Morales en personne, le gouvernement contracta divers engagements et annonça la création d’une commission technique interinstitutionnelle destinée à l’analyse et l’évaluation du projet. Cette réaction ne tenait pas compte de la vraie nature de Pumari. Accusant le gouvernement d’avoir « capitulé » devant la firme allemande, celui-ci avait déjà rompu les ponts et instrumentalisé les protestations au profit du candidat d’opposition Carlos Mesa.
Quand, le 4 novembre, en pleine crise post-électorale et pour réduire les tensions, Morales annula la transaction avec ACY Systems, Pumari avait rejoint Luis Fernando Camacho, devenu son principal allié pour réclamer la démission du chef de l’Etat.

On attribuera à la théorie du « comme par hasard » le fait que les actions de la multinationale états-unienne Tesla aient augmenté de façon astronomique immédiatement après la réussite du coup d’Etat. On affectera au « grand n’importe quoi » l’accord donné par le gouvernement de facto à un projet porté par Pumari, et qu’avait toujours refusé le gouvernement de Morales : la construction d’un Aéroport international à Potosí. A moins, bien sûr, que ce « Notre-Dame des Landes » bolivien ne soit destiné à accueillir les patrons de multinationales, une fois le lithium « libéré ».

Des prises de position radicales sur « l’environnement que protègent les autochtones », rien de plus à la mode. Le thème est ressassé, chacun connaît par cœur les réponses politiquement correctes. Foin des contradictions que tout pouvoir doit gérer. Pourtant, lorsque plusieurs points de la Loi minière adoptée par le Parlement en mai 2014 sont jugés « inconstitutionnels » par les organisations indigènes, ce n’est pas au nom de la Pachamama. Celles-ci reprochent au texte le fait que les peuples autochtones ne sont pas reconnus comme « sujets de droits miniers », les privant ainsi du droit de création d’ « entreprises communautaires » (extractivistes !) gérées directement par les communautés. En d’autres termes : si, en Bolivie comme ailleurs dans le monde, les conflits socio-environnementaux se multiplient, il conviendrait de les juger au cas par cas. Certains sont plus que légitimes. D’autres moins. D’autres encore, dans une zone grise impliquant un minimum de réflexion.

Dans ce registre, l’affaire du TIPNIS – Territoire indigène et Parc national Isiboro-Sécure – demeure emblématique à tous points de vue. Le projet d’ouverture d’une route traversant ce parc national des terres basses a provoqué en 2011 la forte réaction de rejet des 7 000 à 12 000 indigènes natifs qui y vivent sédentarisés. En périphérie, cohabitent depuis 1983 quelque 15 000 colons cultivateurs, parfois de coca, favorables à la nouvelle voie de communication. Pour le gouvernement, cette dernière (306 kilomètres) doit permettre le désenclavement de ce territoire isolé et, en reliant directement le département central de Cochabamba, porte d’entrée de l’altiplano andin, et le département amazonien du Béni, riche en terres agricoles et en pâturage pour l’élevage, le développement du pays.

Le conflit dégénère quand une marche sur La Paz de 2 500 protestataires est réprimée sans ménagements – une centaine de blessés, quelque 200 détenus (qui retrouveront la liberté 17 heures plus tard). Deux importantes organisations, le Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyu (CONAMAQ), qui représente une partie des paysans autochtones de l’altiplano, et la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (CIDOB), regroupement des organisations des Basses Terres, prennent parti pour les protestataires. La Centrale ouvrière bolivienne (COB) défile derrière des banderoles « Nous sommes le TIPNIS ». Une part notable de l’opinion publique, dont la droite ralliée à la « TIPNIS fashion », fustige le gouvernement. A Sucre et La Paz, l’ambassade des Etats-Unis organise des rencontres avec des universitaires yankees arrivés en hâte pour donner à connaître les bontés de la législation américaine en matière de respect des droits des peuples indigènes. Au sein de la « communauté internationale », les « défenseurs de l’Amazonie » s’émeuvent et mènent campagne en faveur des malheureux « Indiens ».

Sans prendre ici parti pour tel ou tel acteur de la controverse, on peut lever un sourcil devant la façon dont elle a été rapportée. D’abord parce que le TIPNIS n’est pas situé en Amazonie ! Passons… La mobilisation de l’opinion publique mondiale requiert des éléments de langage appropriés. Ensuite parce que les méchants « colonisateurs » sont également indigènes (Quechuas) ! Enfin parce qu’une marche de soutien au gouvernement est arrivée également à La Paz, le 12 octobre 2011, composée de membres de la puissante Confédération syndicale unique des travailleurs paysans (CSUTCB), de mineurs, de la Confédération des femmes indigènes Bartolina Sisa, etc… Bref, les antagonismes étaient infiniment plus alambiqués qu’il n’a été dit [24].

Le pouvoir a finalement reculé en renonçant à son projet. Il n’en demeure pas moins que, pour expliquer (sinon justifier) la récente « chute d’Evo Morales », certain(e)s analystes de haute volée prétendent que le conflit du TIPNIS « a marqué la rupture entre le chef de l’Etat et une grande partie de son électorat ». Que cet affrontement ait constitué une étape non dépourvue d’importance est certain. Mais enfin… Il a eu lieu en 2011. Lors de l’élection présidentielle du 12 octobre 2014, « Evo » a été réélu au premier tour avec 61,36 % des voix.

« Il y a un an, nous racontait fin 2019 la journaliste Annah Paris [25]lors d’un séminaire international sur les agro-toxiques organisé par l’université de Goias (Brésil), j’ai croisé la représentante d’une association de Santa Cruz, dite écologiste, qui accablait Evo pour avoir autorisé les OGM. Elle était l’unique invitée pour représenter la Bolivie ! » Pas de quoi s’étonner. Tout texte de « gauche critique parfaitement dans la ligne » comporte obligatoirement cette référence au soja transgénique qui, encouragé par l’ex-président, « gagne chaque année du terrain  » [26].

Plus sérieusement : les premières cultures de soja transgénique ont été autorisées par décret en 2005, avant l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales. En 2007, dans son article 408, la nouvelle Constitution a « interdit la production, l’importation et la commercialisation d’OGM ». En avril 2010, entendant encourager l’agriculture écologique et garantir la souveraineté alimentaire, le chef de l’Etat annonçait (sans doute de façon un peu trop optimiste !) que, dans les cinq ans, son pays serait débarrassé des OGM. Depuis, nul ne peut contester que, malgré l’interdiction officielle, du soja génétiquement modifié continue à être largement cultivé. On notera néanmoins qu’un décret a rendu obligatoire l’étiquetage de tous les produits contenant des OGM – à partir du 1er juin 2016 pour les produits transformés et du 2 janvier 2017 pour les OGM eux-mêmes. Ce décret devait permettre notamment de respecter l’interdiction de servir des OGM dans les cantines scolaires (article 7.V de la loi N°622 de l’alimentation scolaire du 29 décembre 2014).

Peut-être eût-il fallu une attitude plus « autoritaire » ? Peut-être eut-il fallu réprimer d’avantage ? Peut-être eût-il fallu déclarer une vraie guerre aux « terratenientes » (grands propriétaires terriens). Le débat, et il n’est pas négligeable, réside dans l’importance à accorder aux conditions objectives et aux rapports de force sur le terrain. La région où est cultivé le soja transgénique, au sud-est de la Bolivie, est administrée par l’opposition, laquelle fait tout pour imposer une autonomie de fait. Et plébiscite les OGM ! C’est d’ailleurs elle, depuis Santa Cruz, qui vient brillamment de renverser « Evo » !

Qu’on se souvienne… Au Paraguay, au fil des années, le soja transgénique s’est répandu clandestinement, venu du Brésil voisin. L’arrivée au pouvoir en 2008 du président de centre gauche Fernando Lugo plait autant aux classes dominantes, aux propriétaires terriens et aux multinationales de l’ « or vert » (le soja) que celle d’Evo Morales en Bolivie. Le conflit s’aggrave lorsque le puissant lobby agro-industriel demande l’introduction de nouvelles variétés génétiquement modifiées de maïs, de coton et de soja. Le pouvoir refuse l’autorisation. Les menaces de « jugement politique » du chef de l’Etat se multiplient. Le 22 juin 2012, elles se concrétisent par un coup d’Etat. Lugo renversé, il ne faudra attendre qu’une semaine pour que, par décret, sans aucune procédure technique, l’introduction du coton génétiquement modifié soit autorisée. Au cours des mois suivants, sept autres variétés de maïs et de soja transgéniques s’y ajouteront [27].

Pour achever ce pelé, ce galeux, d’où est venu tout le mal, ne manque que l’industrie des droits de l’homme… Tout au long de la crise, l’Assemblée permanente des droits humains de Bolivie (APDHB), hostile à une possible réélection, hurlant à la rupture de l’ordre démocratique, a marché main dans la main avec toutes les composantes l’opposition. Son ancien président, Waldo Albarracín (1992-2003), désormais recteur à La Paz de l’Université majeure de San Andrés et président du CONADE, faisait de son côté feu de tout bois (ce qui lui vaudra, dans la nuit du 10 novembre 2019, le pillage et l’incendie de sa maison par des partisans du chef de l’Etat). Toutefois, c’est en des termes défiant l’intelligence que l’actuelle présidente de l’APDHB, l’espagnole Amparo Carvajal, avait depuis longtemps précisé le sens de sa mission : « L’insurrection contre une dictature est un droit sacré. » Le 8 novembre 2019, elle confirmera sa dérive en déclarant à l’intention de Morales : « C’est le peuple qui demande votre démission, pas uniquement Camacho, le peuple bolivien va vous remettre la lettre de démission. (…) Nous voulons la paix et la démocratie, mais pas la démocratie de la dictature. » Une fois « Evo » tombé, et alors que ses partisans pleuraient leurs morts, tombés sous les balles de l’armée, l’APDBH observera un silence complet.

Ce type d’officine locale (comme au Venezuela ou au Nicaragua) peut compter sur le relai des géants du secteur. Porte-parole à peine dissimulé du Département d’Etat américain, le responsable Amérique latine de Human Right Watch (HRW), José Miguel Vivanco, a demandé le 25 octobre à l’OEA de convoquer une réunion des ministres des Affaires étrangères pour appliquer la Charte démocratique à Evo Morales, en argumentant : « Tout indique que les élections ont été volées. » Le 17 novembre suivant, le directeur exécutif de la même multinationale, Kenneth Roth, confirmera, via Twitter, ce parti-pris : « Le Bolivien Evo Morales a été la victime d’une contre-révolution destinée à défendre la démocratie… contre une fraude électorale et sa propre candidature illégale. L’armée lui a retiré son soutien parce qu’elle n’était pas prête à tirer sur les gens afin de le maintenir au pouvoir. »

Que penser de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) ? S’appuyant le 11 novembre sur le rapport préliminaire de l’OEA, elle appelle immédiatement à de nouvelles élections, « comme le veut la Constitution » (depuis, elle n’a plus donné signe de vie). Bien qu’ayant manifesté à plusieurs reprises une hostilité évidente à Evo Morales, Amnesty International aura au moins le mérite d’interpeller vivement Jeanine Añez quand fut émis le décret 4078 (14 novembre) exonérant de leur responsabilité pénale les membres de l’armée qui, en soutien aux forces de police, participaient aux opérations visant à rétablir l’ordre. Un frisson d’émotion agitant la planète, ce décret scélérat fut immédiatement retiré. Depuis, silence complet. A condition de ne pas utiliser des méthodes trop voyantes, le coup d’Etat et la répression ne méritent qu’un unanime « na-na-na, c’est bien fait ».

Difficile, pour les sphères académiques, de résister à une telle pression. A plus forte raison dans les milieux où règne les très déclamatoires et hautement valorisants « plus féministe que moi, tu meurs », « plus écolo que moi, tu trépasses », « plus droitsdelhommiste que moi, ça n’existe pas » [28]Une attitude plus narcissiquement orthodoxe que réfléchie. Mais qui pèse, à gauche, où elle sème la confusion et sape la solidarité des militants.

On se contentera ici de quelques exemples emblématiques pour expliciter la circulation circulaire de l’information… Qui ne met pas en cause les seuls journalistes, contrairement à une idée répandue.

En Bolivie même, se distingue Pablo Solón. Homme politique, écologiste, ambassadeur du gouvernement de Morales aux Nations unies de février 2009 à la fin juin 2011, il a rompu avec le pouvoir au moment de la crise du TIPNIS. Depuis, au nom de l’ « anti-extractivisme », il n’en finit pas de régler ses comptes avec ses anciens « camarades » (qui le lui rendent bien). Depuis le 10 novembre, il jette toutes ses forces dans la bataille destinée à convaincre la famille altermondialiste qu’il n’y a pas eu de coup d’Etat en Bolivie. Côté pile : de 2012 à 2015, il a été directeur exécutif de l’organisation Focus on the Global South ; devenu le dirigeant de sa propre organisation, la Fondation Solón, il exerce une influence certaine grâce aux liens qu’il a noués, depuis de longues années, avec un certain nombre d’organisations progressistes (parmi lesquelles Attac). Côté face : pendant le « golpe », il a sans complexes demandé la démission d’Evo Morales et a fait plusieurs apparitions publiques en compagnie de Marco Pumari – le promoteur (« écolo » ?) de l’Aéroport international de Potosí.

On placera « hors concours » le sociologue uruguayen Raúl Zibechi, très présent dans la galaxie libertaire. Dans le registre « avec de pareils ennemis, la droite n’a pas besoin d’amis », Zibechi se situe au « top niveau » : « C’est le soulèvement du peuple bolivien et de ses organisations qui a, en dernière instance, provoqué la chute du gouvernement. Les principaux mouvements ont exigé sa démission avant que la police et l’armée ne le fassent. L’OEA a soutenu le gouvernement jusqu’à la fin. La conjoncture critique que traverse la Bolivie n’a pas commencé avec la fraude électorale, mais avec les attaques systématiques du gouvernement d’Evo Morales et d’Alvaro García Linera contre les mouvements populaires qui les ont portés au pouvoir, si bien que lorsqu’ils en ont eu besoin pour les défendre, ces mouvements n’étaient plus actifs et étaient démoralisés [29] » Pourquoi une telle extravagance ? Peut-être pour dire « merci ». En décembre 2017, Zibechi a reçu le titre de docteur honoris causa de l’UMSA, l’université dirigée par Waldo Albarracín, le leader du CONADE. Un tel hochet vaut bien un petit coup de main, non ?

Mention spéciale du jury : l’argentin Pablo Stefanoni. Gros avantage sur beaucoup d’autres, celui-ci connaît très bien la Bolivie et la matière sociale essentiellement mouvante qui la régit. A ce titre, son travail ne manque pas d’intérêt. Toutefois, en adepte du contre-pied systématique, il dénonçait déjà en 2009, quelques mois à peine après la première tentative de « golpe », « des changements en deçà du discours officiel sur la révolution démocratique et culturelle [30]  ». En août 2017, au prétexte que la gauche latino-américaine et européenne devrait préférer le débat plutôt que de se barricader dans une défense aveugle du chavisme, il s’est distingué par un très… mesuré « La tentation du national-stalinisme au Venezuela ».

Dans un texte qui a largement circulé sur les réseaux sociaux – « Bolivie : Comment Evo est tombé » (entre autres Mediapart, 14 novembre) –, Stefanoni, au prétexte de fustiger les « clichés idéologiques en roue libre », évacue le rôle capital de l’OEA et de ses « pays amis » (Etats-Unis de Trump, Brésil de Bolsonaro), ne remet nullement en cause les allégations de « fraude », minimise le rôle de l’armée (« qui a suscité à gauche bien des fantasmes »), ignore celui de l’Église et des médias, le poids géostratégique du lithium et, somme toute, renvoie « Evo » et « antis-Evo » dos à dos. On parlera d’une forme de « centrisme savant ». Pourquoi pas. On peut lire pire… Mais aussi bien plus pertinent.

Où réside l’arnaque censée faire de Stefanoni un analyste « de référence » pour la gauche ? Dans la mention quasi systématique qui suit son nom : ex-directeur de l’édition bolivienne du Monde diplomatique. Ce qui n’est pas faux. A un détail près. Il n’a occupé cette responsabilité que de façon éphémère, de 2008 à la mi-2011, moment choisi pour abandonner le mensuel à son sous-directeur (Ricardo Bajo) et rentrer dans son Argentine natale [31]. Plus pertinente est la mention de la fonction occupée depuis : rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad, une émanation de l’allemande et sociale-démocrate Fondation Friedrich Ebert (FES). Ce qui n’a rien de honteux, mais marque un très clair positionnement idéologique (surtout lorsqu’on sait ce qu’est devenue la social-démocratie). Tout aussi significatif est le choix du co-auteur de l’article précité : Fernando Molina, collaborateur régulier d’El País – quotidien quasi porte-parole des multinationales espagnoles et, de ce fait, violemment hostile aux gauches latino-américaines. Parmi les récentes contributions de Molina, on a pu relever le comminatoire : « La déroute du MAS est profonde et sera durable (et se doit en grande partie aux erreurs de Morales, qui ferait bien de l’accepter). » En « multicartes de gauche » avisé, Stefanoni, pour en revenir à lui, confie régulièrement ce type d’analyse au quotidien conservateur argentin La Nación.

Ne reste plus aux suivistes qu’à… suivre. Volupté de l’anathème et ivresse d’une supposée pureté idéologique débouchent in fine sur la fabrication d’un récit particulièrement conformiste. Bien malin qui peut s’y retrouver.

Comme l’ont fait Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Fabien Roussel (Parti communiste) en dénonçant vigoureusement le « coup d’Etat » [32], Olivier Besancenot (Nouveau parti anticapitaliste) a fustigé sur Twitter le « coup de force » en Bolivie. Sur le site du NPA, la Déclaration du Bureau exécutif de la Quatrième internationale (trotskyste) n’est pas plus ambigüe : « Bolivie : non au coup d’Etat ! » A ses côtés figure le communiqué du Parti Socialisme et liberté (PSOL) brésilien : « Contre le coup d’Etat en Bolivie ». On pourrait en déduire que, au sein de cette sensibilité politique, l’affaire est entendue. C’est compter sans un certain nombre d’ « intellectuels organiques », universitaires, politologues, politistes (et autres formulations), omniprésents dans les publications et sites gravitant autour du parti. A la va-comme-je-te-pousse, ils y publient les analyses les plus simplistes sur le Nicaragua. Prêchent un « Ni Maduro ni Guaido » d’un courage fou sur le Venezuela. Et, même sur la Bolivie, prennent prudemment leurs distances pour ne pas se trouver trop en décalage avec les médias dominants (une carrière universitaire doit se gérer prudemment). D’où un double discours permanent.

Un exemple (qu’on pourrait multiplier) suffira pour illustrer le propos. Inprecor (Revue d’information et d’analyse publiée sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale : « Solidarité avec le peuple bolivien contre la furie de l’extrême droite », titre le 12 novembre (article remis à jour le 20) le docteur en anthropologie Patrick Guillaudat. D’après l’auteur, ce qui se passe dans le pays andin « ressemble à s’y méprendre à un coup d’Etat ». Mais… (équivalent du « en même temps » macronien) : « La violence de l’explosion n’est pas le fruit du hasard. Elle trouve sa source dans deux phénomènes. Tout d’abord un acharnement de Morales et du MAS à rester au pouvoir. (…) La fraude est inexcusable car, outre l’usurpation démocratique qu’elle représente, elle est en grande partie la source de nouveaux malheurs qui risquent de s’abattre sur le peuple bolivien. »

Nul ne prétend ici que, dans une perspective « de gauche », seuls seraient acceptables les arguments en faveur d’Evo Morales quand il serait inconvenant d’exposer ou défendre leur réfutation. Après tout, s’il a gagné les présidentielles de 2005, 2009 et 2014 avec respectivement 53,7 %, 64,1 % et 61,36 % des suffrages, et celle de 2019 avec 47,08 %, c’est bien qu’il y a eu un recul de son électorat et donc des erreurs ou des failles à analyser. A condition de ne pas tordre le bâton dans le sens le plus défavorable en évacuant les faits. Dans l’article qui précède, comme (presque) partout, « l’acharnement » de Morales «  à rester au pouvoir » évacue purement et simplement la manipulation qui lui a fait perdre le référendum de 2016.

En Colombie, lors du référendum du 2 octobre de cette même année 2016, les « accords de paix » signés entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) furent rejetés de 50 000 voix (50,2 % des suffrages), avec des conséquences infiniment graves. Dans les semaines précédentes, sous la pression du « camp de la guerre », une propagande infernale avait présenté ces accords sous une image apocalyptique, là aussi à coups de « fake news ». Lors d’un entretien accordé quelques jours plus tard, le responsable de cette campagne du « non », Juan Carlos Vélez (membre du Centre démocratique, de l’ex-président Álvaro Uribe) révéla lui-même avec jubilation les dessous de la manipulation. Selon lui, la stratégie avait utilisé de façon importante les réseaux sociaux (et les médias) pour diffuser « des informations partielles ou fallacieuses » destinées « à susciter l’indignation ». Le Conseil d’Etat colombien estima ultérieurement qu’il y avait eu « une mystification généralisée annulant la liberté de l’électorat de choisir de façon autonome lors du plébiscite pour la paix ». A travers de multiples exemples, cette haute institution judiciaire pointa les mensonges utilisés « de forme massive et systématique » et estima que l’effet de cette campagne avait créé « un climat de désinformation, de manipulation et de distorsion de la vérité » influant sur le résultat de la consultation. Exactement ce qui s’est passé en Bolivie lors du scandale dit du « Zapatagate », qui présenta Evo Morales comme un « corrompu » !

Ce type de pratiques délictueuses, mises en œuvre par des acteurs de droite scélérats, devraient-elles désormais être ignorées, voire acceptées sans barguigner ? En non adeptes de la « reddition permanente », Evo Morales et le MAS ont résisté et contre-attaqué. Ayant fait même constat que le Conseil d’Etat colombien, la Cour suprême bolivienne leur a donné raison – ce qui a permis par la suite une nouvelle candidature d’ « Evo ». La moindre des choses, lorsqu’on se prétend analyste, est d’expliquer les relations qui lient les phénomènes entre eux.

« La fraude est inexcusable », assène par ailleurs Guillaudat. Ce qui est inexcusable, c’est surtout de relayer l’OEA sans mentionner dans un article sensément réactualisé le 20 novembre que le CEPR (10 novembre), Walter Mebane (Université du Michigan, 13 novembre) ou le CELAG (14 novembre) ont remis en cause les conclusions de cette dernière. Il est vrai que, n’étant pas catalogués « think tanks » néolibéraux, le CEPR et le CELAG sont sans doute, pour le « centrisme d’extrême gauche », moins crédibles que l’organisation dirigée par Luis Almagro…

En tout cas, entre Besancenot et Guillaudat, bon courage aux militants du NPA pour s’y retrouver. Sur le Venezuela, le Nicaragua et maintenant la Bolivie, à part la référence au peuple et à une imaginaire révolution irréprochable, on lit à peu près la même chose dans Inprecor (et quelques publications appartenant à la même mouvance) que dans Le Monde, Le Figaro, Libération ou Le Point… Un constat qui, d’ailleurs et hélas, au sein de la gauche radicale, ne concerne pas que le NPA.

Confusion, mélimélo, capharnaüm, incohérences… Toutes tendances politiques confondues (à de rares exceptions près), l’opinion publique se trouve anesthésiée. Pendant ce temps, dans cette Bolivie où le coup d’Etat est moins vilipendé que « les erreurs et les fautes d’Evo Morales » (désormais réfugié en Argentine), les putschistes fascitoïdes tiennent le haut du pavé, la démocratie est bafouée dans les grandes largeurs, la chasse à l’homme s’est déchaînée contre les responsables du MAS et ses militants, la « présidente intérimaire » s’accroche à son pouvoir de facto et prépare, pour le 3 mai, des élections d’autant plus « démocratiques » qu’elles seront supervisées par l’OEA. Improbable défi pour Luis Arce (ex-ministre de l’économie) et David Choquehuenca (ex-ministre des Affaires étrangères) respectivement désignés par le MAS et Evo Morales candidats à la présidence et à la vice-présidence – et en tête de tous les sondages, ce qui aggrave incontestablement leur cas.

Maurice Lemoine

Illustration : Conférence de presse de Evo Morales dans le musée de la Ville de Mexico – 13 novembre 2019 – Wikipédia

»» http://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

[1https://elpais.com/elpais/2019/11/22/opinion/1574460648_305206.html

[2Désigne péjorativement un métis proche de l’Indien, appartenant en général à la couche sociale inférieure des métis, souvent urbanisés.

[3Effectué de 2005 à 2009 sous l’égide de l’ancienne Constitution (réformée après une Assemblée constituante et le référendum du 25 janvier 2009), le premier mandat n’est pas pris en compte.

[4Sur le détail de cette opération d’intoxication, lire : http://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

[5Post-vérité : « Circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence que les appels à l’émotion pour modeler l’opinion publique » (Dictionnaire d’Oxford).

[6El País, Madrid, 12 novembre 2019.

[7http://cepr.net/en-espanol/spanish-press-releases/no-hay-evidencia-de-que-los-resultados-de-las-elecciones-bolivianas-se-hayan-visto-afectados-por-irregularidades-o-fraude-segun-el-analisis-estadistico

[8http://www-personal.umich.edu/ wmebane/Bolivia2019.pdf

[9https://www.celag.org/analisis-del-informe-final-de-la-oea-sobre-las-elecciones-en-bolivia/

[10L’adjectif « dolosif » s’utilise pour décrire une faute commise dans l’intention de nuire ou avec la certitude qu’un dommage s’ensuivra.

[11Fuite de plus de 11,5 millions de documents confidentiels issus du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca, détaillant des informations sur plus de 214 000 sociétés offshore ainsi que les noms des actionnaires de ces sociétés.

[12Correo del Sur, Sucre, 22 août 2018.

[13Maurice Lemoine, Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d’Etat modernes et autres tentatives de déstabilisation, Don Quichotte, Paris, 2015.

[14https://fmbolivia.com.bo/al-igual-que-williams-kaliman-el-exjefe-policial-fue-puesto-contra-la-pared-por-sus-coroneles/

[15De son côté, pendant la campagne électorale, le pasteur évangélique Chi Hyung Chang, candidat arrivé en troisième position lors de la présidentielle avec presque 10 % des voix, parlait de la présence de Satan au sein du gouvernement Morales et qualifiait d’ « idolâtrie » la conception indigène de la Pachamama.

[16Les cultes qui ont lieu à Copacabana, où la Vierge a des traits indigènes, sont un mélange de rite catholique et de sacrifices aymaras.

[17Resumen Latinoamericano, Buenos Aires, 20 décembre 2019.

[18Laurent Lacroix et Claude Le Gouill, Le « Processus de changement » en Bolivie, Editions de l’IHEAL, Paris, 2019 (ainsi qu’un certain nombre des chiffres qui suivent).

[19Le bon Juancito Pinto oblige les parents qui souhaitent en bénéficier à scolariser leurs enfants.

[20http://www.agenciapacourondo.com.ar/generos/feministas-populares-con-evo-morales-alzamos-nuestra-voz-para-repudiar-y-rechazar-este

[21Dans des circonstances diverses, le gouvernement a nationalisé les activités de plusieurs puissantes transnationales – Glencore (Suisse), Jindal Steel & Power (Inde), Anglo-Argentina Pan American Energy (anglo-argentine), South American Silver (Canada), etc.

[22Lorsque, en 1985, le ministre de la Planification Gonzalo Sánchez de Lozada a sauvagement privatisé les mines d’étain et licencié 30 000 travailleurs indigènes, ceux-ci, démunis de tout, ont gagné la région du Chapare où ils ont entrepris de cultiver la seule culture rentable pour un paysan pauvre : la coca.

[23Lire Maëlle Mariette, « En Bolivie, la filière lithium à l’encan », Le Monde diplomatique, janvier 2020.

[24Pour une analyse détaillée et équilibrée du conflit du TIPNIS, lire LaetitiaPerrier-Bruslé : https://journals.openedition.org/echogeo/12972

[25Auteure de « Quand le pyromane emprisonne les pompiers » – http://www.medelu.org/Quand-le-pyromane-emprisonne-les-pompiers

[26Frédéric Thomas, « Bolivie : la fiction d’un développement alternatif », Centre tricontinental (CETRI), Louvain-la-Neuve (Belgique), 2 septembre 2019.

[27Lire Maurice Lemoine, « Le Paraguay dévoré par le soja », Le Monde diplomatique, janvier 2014.

[28Contrairement à une opinion répandue, le néologisme « droitdelhommisme » n’est pas née à l’extrême droite, mais a été utilisée pour la première fois par Alain Pellet, professeur de droit international à Nanterre, soucieux de mettre en garde contre la confusion des genres : « le droit d’une part, l’idéologie des droits de l’homme de l’autre ».

[29https://desinformemonos.org/bolivia-un-levantamiento-popular-aprovechado-por-la-ultraderecha/

[30Alternatives Sud, « La Bolivie d’Evo », Editions Syllepse, Vol. 16, 2009.

[31Les éditions internationales du Monde diplomatique (29, en 18 langues, en 2018) traduisent et publient 80 % des articles de l’édition française – laquelle constitue la seule référence légitime estampillée « Diplo ». A ces traductions, s’ajoutent quelques contributions locales, qui ne relèvent que de la seule responsabilité des diverses éditions et n’engagent nullement la « maison mère » située à Paris.

[32On y ajoutera quelques formations moins influentes comme le Pôle de résistance communiste en France (PRCF), le Parti de la démondialisation (Pardem), etc.

Source: http://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

“A la main ». Permaculture créatrice dans les Andes vénézuéliennes (Terra TV)

Venezuela, août 2019. Loin des médias, une équipe solidaire réunie par France-Amérique Latine Bordeaux Gironde, et une Brigade internationaliste du Mouvement des Sans Terre du Brésil, organisent un atelier de permaculture. Une formation impulsée par Gloria Verges et Franck David pour appuyer la création de “Tierra Libre”, le siège du réseau de producteurs de semences autochtones établi par les Sans Terre dans le village andin de La Azulita. Deux formateurs de TERRA TV se sont mêlés aux participant(e)s pour filmer les deux derniers jours de cette expérience. Au-delà de la transmission de connaissances, c’est une rencontre humaine toute particulière que révèle et raconte leur documentaire.

Image: Víctor Hugo Rivera

Son direct: Thierry Deronne

Montage: Miguel Escalona

Production: Terra TV, Venezuela, 2019

Durée: 53 minutes. Sous-titres français

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Ce 19 juillet, les « internationalistes » étaient au Nicaragua

Encore une image occultée par les médias parce qu’elle remettrait en cause leur storytelling: le 19 juillet 2019 à Managua, Nicaragua.

par Maurice Lemoine pour Mémoire des Luttes

C’est dans un pays en crise que s’est déroulée la célébration du 40e anniversaire de la chute du dictateur Anastasio Somoza, renversé par le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) le 19 juillet 1979. Ramené au pouvoir en novembre 2006 par les Nicaraguayens, après une douloureuse punition néolibérale de seize années, le Front et le président « historique » Daniel Ortega, réélu en 2011 et 2016, ont affronté pendant trois mois, en 2018, une très violente vague de manifestations, qui ont laissé sur le terrain de l’ordre de 200 morts, tant dans l’opposition que chez les sandinistes, et des centaines de blessés [1]. Si le calme est revenu, la crise n’est en rien terminée – nous reviendrons dans un prochain article sur les derniers développements de la situation.

Non étrangers aux événements, les Etats-Unis ont fait du Nicaragua un membre, avec le Venezuela et Cuba, de la « troïka de la tyrannie » (ou du « triangle de la terreur » suivant l’humeur du moment). La droite internationale et ses médias relaient, qui traitent Ortega de « dictateur ». Rien de très étonnant jusque-là. D’une manière plus troublante, des pans entiers de la « gauche » (ou ce qui en reste ; ou ce qui lui ressemble) suivent le mouvement. En Europe, et donc en France, groupuscules d’extrême gauche à l’internationalisme « relooké », organisations non gouvernementales (ONG) à haute teneur en subventions publiques, multinationales de défense des droits humains à géométrie variable s’acharnent sur le Nicaragua sandiniste et réclament la tête d’Ortega. On voit même d’anciens membres des brigades de solidarité, présents sur le terrain dans les années 1980, passer de la « pupusa » [2] à la pupUSA (tout en vilipendant Donald Trump pour se dédouaner). Disons pour résumer que le débat fait rage entre « frères » devenus ennemis.

Pour autant, Daniel Ortega et le FSLN n’étaient pas seuls le 19 juillet dernier à Managua. Une marée humaine les a accompagnés sur la place Jean-Paul II, où se déroulait la célébration. A cette démonstration aussi massive qu’incontestable, rendant quelque peu caduque l’idée qu’un « régime répressif » avait été confronté l’an dernier à une révolte « populaire », s’est ajoutée la présence remarquée de plusieurs centaines de membres d’organisations, mouvements sociaux et autres personnalités « internationalistes » venus à leurs frais témoigner de leur solidarité au Nicaragua sandiniste. Souvenirs des années 80 dans les cœurs, les têtes et les yeux, ils arrivaient du Panamá et de Colombie, du Guatemala, du Salvador, du Mexique, de l’Argentine et du Pérou, du Japon et même d’Europe [3]. La plus remarquée des délégations fut sans conteste la Brigade Salvador Allende, au sein de laquelle figuraient trente ex-combattants chiliens ayant affronté la mort aux côtés du FSLN, et au nom de laquelle s’exprima Pablo Sepúlveda Allende, petit-fils du « compañero-présidente » « Comme l’a dit l’ami de la Brigade, alias “Patán”, nous sommes prêts à venir défendre le Nicaragua, le Venezuela ou Cuba, quelque processus révolutionnaire agressé que ce soit, à n’importe quel moment ; nous, les contingents internationalistes, nous sommes prêts, tous, à venir défendre le Nicaragua. C’est pour moi un honneur d’être là. »

Très loin du progressisme académique, dans ce tourbillon de chants révolutionnaires, de consignes, de slogans, de souvenirs et de rires, d’espoir et de passion, on pouvait également croiser Patricia Rodas, l’ex-ministre des Affaires étrangères du président hondurien Manuel Zelaya, renversé en juin 2009 par un coup d’Etat. Rodas représentait le parti d’opposition de gauche Liberté et refondation (Libre), toujours dirigé par Zelaya. Moins médiatisé que le Nicaragua, le Honduras traverse une crise infernale, plongé depuis dix ans dans le chaos. Depuis juin, des manifestants par milliers réclament la destitution du président de droite Juan Orlando Hernández, au pouvoir depuis 2014 grâce à une fraude électorale et au viol de la Constitution [4]. Interrogée par nos soins sur le parallèle possible entre la situation des deux pays, Patricia Rodas a bien voulu répondre à nos questions.

Patricia Rodas :
« Assez du double standard ! »

M.L. Que signifie votre présence à Managua pour cette célébration ?

Patricia Rodas, ex-ministre des Affaires étrangères du président hondurien Manuel Zelaya, renversé en juin 2009 par un coup d’Etat

Patricia Rodas – Je suis ici au nom du parti Liberté et refondation (Libre) mais, surtout, et avant tout, pour représenter le peuple hondurien. Parce que ces quarante années de lutte, d’héroïsme et de défense sont aussi les siennes. La déroute de la tyrannie impérialiste représentée par Somoza a aussi été, à l’époque, une victoire du peuple hondurien. Nous ne pouvons pas oublier que des militants honduriens ont combattu Somoza au Nicaragua et que des compañeros nicaraguayens ont combattu à nos côtés dans toutes les phases de notre Histoire.
Cela nous amène à unir nos bras et nos volontés pour que les droites ne se consolident pas dans notre région, pour que ne s’installent pas des programmes politiques et économiques faits sur mesure pour les transnationales et les secteurs financiers, pour que ne pénètrent pas davantage le crime organisé, le narcotrafic, pour que nos peuples puissent continuer à lutter pour leur émancipation définitive et pour que cesse l’agression contre les référents des intérêts populaires dans nos pays.
Ainsi, pour ce quarantième anniversaire au cours duquel nous célébrons toute une ère d’héroïsme mais aussi d’agressions, nous sommes venus dire : 
« Ya basta ! » (ça suffit).

M.L. – De quelle manière, au cours de l’Histoire récente, les liens entre Honduras et Nicaragua se sont-ils renforcés ?

Patricia Rodas – Nous avons subi une quantité impressionnante d’agressions en provenance du régime impérial, qui s’impose à travers ses plateformes militaires, économiques et politiques. Lors du processus de transformation sociale initié par Manuel Zelaya, la réaction n’a pas été différente de celles que nous avions déjà tous connues par le passé : un coup d’Etat.
Quand le peuple est descendu dans la rue pour défendre la démocratie ainsi que la volonté souveraine et populaire, le soutien le plus patent est venu évidemment des pays de la région, et plus particulièrement de ceux de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) [5], regroupés pour construire une nouvelle forme d’intégration ayant comme arrière-fond la coopération, la solidarité et la complémentarité entre nos peuples. Mais l’appui le plus important a été l’asile qu’ont offert le peuple 
« nica » et le gouvernement de Daniel Ortega au président Zelaya, à son cabinet et à plus de deux mille compatriotes honduriens qui fuyaient la répression.

M.L. – Quelles conséquences a eu ce coup d’Etat au Honduras ?

Patricia Rodas – Une dictature s’est installée, une dictature dont la politique favorise les secteurs financiers nationaux et transnationaux, répond aux intérêts du « Southern Command » [Commandement Sud de l’Armée des Etats-Unis], lequel dispose d’une base militaire à Palmerola et dans d’autres régions moins connues du pays, comme la Moskitia [6] , le golfe de Fonseca [7], etc., et, évidemment les « poderes fácticos  » [8]> de l’oligarchie hondurienne. Ceux-là même qui se sont opposés au processus de transformation initié par le président Zelaya en faveur des secteurs populaires de notre pays.
C’est évidemment ça que nous appelons une dictature. Un régime odieux et despote, qui tue, qui assassine, qui réprime le peuple parce qu’il défend des droits inaliénables, celui de se nourrir, d’avoir une habitation digne, un accès à la santé et, surtout, de vivre en sécurité, sans narcotrafic ni crime organisé, sans 
« maras » [9]< assassinant dans les « barrios », sans extermination sociale à travers une police entraînée par le gouvernement des Etats-Unis. La moitié des pauvres du Honduras est assassinée par d’autres pauvres qui se sont engagés dans la police ! Voilà ce que nous appelons une dictature, une tyrannie…

M.L. – Pourtant, et alors que les Honduriens sont dans la rue pour contester le président Juan Orlando Hernández, vous êtes ici ce 19 juillet, aux côtés du FSLN, alors même que Daniel Ortega est traité de dictateur par son opposition – qui elle aussi a violemment manifesté l’année dernière –, la droite internationale et même certains milieux de gauche et d’extrême gauche européens…

Effectivement, il y a des secteurs qui croient ou qui pensent que les manifestations honduriennes ressemblent à celles qui ont eu lieu au Nicaragua. La question de fond est la suivante : qu’est-ce qui s’est installé au Nicaragua ? Et comment ? Réponse au deuxième terme de l’équation : pas à travers les armes, pas à travers un coup d’Etat, pas à travers le crime organisé, pas financé par le narcotrafic, pas imposé par des forces armées étrangères, comme celles du « Southern Command », pas sous pression de l’impérialisme ! Simplement, à travers les urnes, le peuple nicaraguayen a voté pour un gouvernement et pour un président.

Si quelqu’un ou quelques-uns estiment que le régime doit tomber, qu’ils s’organisent politiquement, aillent de maison en maison pour obtenir l’appui populaire, mais qu’ils ne le fassent pas à travers le Département d’Etat, le Pentagone et leurs nouvelles modalités d’agression.
Maintenant, ceux-ci utilisent des « plateformes sociales » construites par l’Empire dans les années 1990, dans notre région. Les ONG 
[organisations non gouvernementales] par exemple. N’oublions pas qui les finance ! L’argent excédentaire des régimes financiers états-unien et européen dirigés vers nos pays, supposément pour la coopération et le développement, avec des sommes supérieures aux budgets de nos Républiques, et qui, finalement, ne produisent aucun résultat. Des ONG, des hiérarchies ecclésiastiques – je ne parle pas là du phénomène de la foi religieuse de nos peuples, mais des hiérarchies ecclésiastiques –, ces « élites », toujours au service des intérêts des puissants. Et les puissants de nos pays sont les partenaires des transnationales…

Nous, nous sommes clairs. Au Nicaragua, il y a eu une agression utilisant des plateformes sociales alternatives construites par l’Empire. Ce sont les mêmes que celles qui existent au Honduras, avec les mêmes objectifs : dépolitiser la politique, diaboliser la politique, ôter au peuple le désir de lutter pour conquérir le pouvoir. Ils ne l’ont obtenu ni au Honduras ni au Nicaragua. Nos peuples demeurent debout et il y en a assez du double standard. Surtout venant de personnages qui se disent progressistes ou révolutionnaires. S’ils n’ont aucune affinité avec ceux qui luttent, qu’ils reconnaissent au moins l’ennemi commun. S’ils s’imaginent que c’est Washington qui va venir lutter en faveur du peuple, je crois qu’ils sont complètement dans la lune !
Alors, qu’ils se mettent au clair. S’ils semblent ne plus avoir suffisamment de neurones pour faire un minimum d’analyse, peut-être est-ce simplement que l’avant-garde de nos processus révolutionnaires n’est pas constituée par une « élite de la connaissance et de l’académie », mais par les va-nu-pieds de notre terre. Jamais on ne peut se prétendre révolutionnaire si l’on n’est pas capable de se reconnaître dans le regard des déshérités.


[2] Tortilla de maïs fourrée de viande, de fromage ou de haricots rouges, présente dans toute l’Amérique centrale.

[3] Le Comité européen de solidarité avec la révolution populaire sandiniste comptait dans ses rangs des comités et associations de Belgique, Royaume-Uni, Allemagne, Espagne (dont des délégations de Catalogne et du Pays basque), France, Italie, Danemark, Suède, Finlande et Portugal.

[4] Lire « Au Honduras, tout est mal qui finit mal » – http://www.medelu.org/Au-Honduras-tout-est-mal-qui-finit

[5] A l’époque Cuba, Bolivie, Equateur, Nicaragua, Venezuela, la Dominique, Saint-Vincent-et-les Grenadines, Antigua et Barbuda (les putschistes honduriens ayant immédiatement retiré leur pays de l’organisation).

[6] Immense région de forêt tropicale très peu peuplée (essentiellement d’indigènes Miskitos), répartie sur le Nicaragua et le Honduras, le long de la côte atlantique.

[7] Golfe situé sur l’océan Pacifique et bordé par le Salvador au nord-ouest, le Honduras à l’est, le Nicaragua au sud.

[8] Pouvoirs de fait opérant en marge du pouvoir politique : acteurs économiques, multinationales, médias, ONG, « think tanks », Eglise(s), etc.

[9] Bandes de délinquants ultra-violents, particulièrement actives au Salvador et au Honduras, absentes du Nicaragua.

URL de cet article:  http://www.medelu.org/Ce-19-juillet-les-internationalistes-etaient-au-Nicaragua

Comment vit-on dans une commune du grand Caracas ? par Michele de Mello (Brasil de Fato)

Par la journaliste Michele de Mello, Brasil de Fato | São Paulo (SP), 5 juin 2019.

Applaudissements et rires à gorge déployée pour l’avant-première du film « Commune« . En seulement 18 minutes de projection, le public se multiplie par trois dans le secteur de la “redoma”, au centre du quartier populaire du Lídice, La Pastora, quartier historique de la zone centrale de la capitale où vivent 130 000 vénézuélien(ne)s et qui compte encore des maisons de style colonial dans sa partie basse.

Le mouvement des gens du quartier, traversé par les motos aux klaxons aigus, les enfants jouant au ballon et les chiens à la recherche de restes, s’interrompt pour la projection de la production de Terra TV qui raconte la vie quotidienne de la Commune socialiste de Altos de Lídice. Celle-ci célèbre ce 3 juin 2019 un an d’existence.

Les enfants regardent le documentaire sur la commune. (Photo : Carolina Cruz)

Cette soirée d’un lundi ordinaire sur une colline de Caracas, acquiert un charme supplémentaire lorsque des dizaines de personnes, les yeux rivés sur le mur de l’école maternelle du quartier, se voient, reconnaissent leurs voix et observent le résultat de leurs efforts.

La Commune Socialiste d’Altos de Lídice rassemble 350 familles à travers sept conseils communaux (Bosque, La Redoma, Poder y Union, el Rosario, Madre de Dios, Tres Uniones, Vista Bonita). C’est la première commune fondée dans le quartier populaire de La Pastora et la centième organisation communale du Grand Caracas.

Jésus Garcia, 26 ans, militant du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) et l’un des fondateurs de la commune, se remémore une année de construction, les yeux mi-clos: « Je suis très fier, satisfait, je voudrais obtenir le double de tout ce que nous avons accompli jusqu’à présent. Ce que nous avons fait est héroïque, toute cette construction a coûté beaucoup d’efforts, non pas parce que les gens ne veulent pas, mais à cause du moment que nous vivons. Sanctions, blocus, bureaucratie et réformisme. Il est très réconfortant qu’il y ait encore aujourd’hui des gens qui croient en Hugo Chávez, qui impulsent l’État communal« .

Le premier anniversaire de la commune d’Altos de Lídice. (Photo : Carolina Cruz)

Commune ou rien

Les communes sont des formes d’organisation populaire, territoriale et productive, dont le modèle économique se base le bien commun et la propriété commune. Cette forme a été promue par l’ancien président Hugo Chávez, en particulier au cours des dernières années de son mandat. Dans l’un des discours les plus connus de Chávez, intitulé « le coup de timon« , le chef d’État avait fait une série d’autocritiques sur le processus de la révolution bolivarienne, concluant sur un “commune ou rien!” comme méthode pour avancer dans le socialisme.

Et les vénézuéliens ont répondu à l’appel. Selon le Ministère du Pouvoir Populaire pour les Communes et les Mouvements Sociaux, il y a aujourd’hui près de 48.000 conseils communaux et 3.115 communes créées au Venezuela. Rien qu’en mai de cette année, 20 autres ont été enregistrées légalement.

La multiplication est due, entre autres facteurs, au succès de l’expérience. « Beaucoup de gens ne s’étaient pas intégrés mais dernièrement, quelle que soit l’activité que nous faisons, nous voyons arriver davantage de participant(e)s et c’est gratifiant, cela montre que ce que nous faisons n’est pas vain« , dit Betty Valecillos, 26 ans, assistante administrative et membre de l’équipe de santé de la commune.

Betty Valecillos explique qu’elle s’est trouvé une famille dans la commune. (Photo: Michele de Mello)

Pour le bien commun

En 12 mois de construction communale à Altos de Lídice, il a été possible d’inaugurer une pharmacie communale, avec des médicaments donnés par des organisations de gauche de l’étranger. La pharmacie offre des médicaments – si difficiles à trouver en période de blocus – aux communard(e)s, la priorité étant donnée aux personnes âgées, aux enfants et aux femmes enceintes.

Un autre domaine dans lequel de grandes nécessités ont été produites par les sanctions états-uniennes est celui de l’alimentation. En plus de garantir la distribution d’aliments à bas prix via les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP), les membres de la Commune Altos de Lídice prévoient également d’ouvrir un restaurant communal pour garantir les repas aux populations les plus vulnérables du secteur. Pour déterminer qui en bénéficiera, l’équipe de santé, en collaboration avec les médecins de la Mission sociale « Barrio Adentro », procédera à un recensement, une pesée et une consultation de chaque habitant(e) de la zone communale.

En plus d’améliorer le régime alimentaire, on stimule la coopération entre les communes afin d’assurer une alimentation moins chère. En un mois seulement, deux marchés communaux ont eu lieu, en mettant en vente notamment des produits des Communes El Maizal, dans l’état de Lara, San Martín dans le quartier San Juan, dans la zone ouest de Caracas, et El Panal 2021, dans le quartier 23 janvier, près du Palais présidentiel de Miraflores, dans le centre de la capitale. Café, pain, sardines, sardines, légumes, un peu de tout, produit par tous, pour tous.

On a également réussi à planter du maïs et des poivrons sur la partie la plus haute du “barrio”, là où ce quartier populaire touche les limites du Parc National Warairarepano, qui s’étend tout autour de Caracas.

En écoutant les témoignages, on peut voir qu’un autre aspect qui génère l’unité d’action des habitants autour de la commune est le besoin de services publics. Afin de garantir la propreté des rues et le bon fonctionnement de tout ce qui est d’utilité publique, la Commune a créé une Brigade d’Entretien qui répond aux besoins quotidiens en eau, mais coordonne également le système de collecte sélective et de recyclage des ordures, qui a déjà recueilli 200 kilos de matières recyclables pour générer des revenus aux habitants.

Le service d’eau n’est pas encore continu, mais aujourd’hui, la société publique Hidrocapital a distribué des dizaines de réservoirs d’eau dans toute la communauté et l’approvisionne régulièrement en camions-citernes.

Après avoir lu la liste des objectifs atteints et de quelques autres, Jésus ajoute: « Nous célébrons l’effort et la victoire. Elle est due à la patience, à l’effort et à la volonté de vivre mieux, de vivre dans un monde meilleur. Même si les oligarchies historiques nous ont envoyés vivre ici dans des baraquements, sur les hauteurs, cela ne veut pas dire que nous devons vivre mal« .

Reconnaissance internationale

Lors de la célébration de l’anniversaire, avec gâteau et chanson traditionnelle, les communard(e)s ont reçu des messages de soutien du Brésil, de la Colombie, de l’Argentine et des Etats-Unis.

Le travail ne s’arrête pas. Dimanche prochain, de nouveaux délégué(e)s des conseils communaux seront élus pour un mandat de deux ans. Ensuite, il s’agira de former le parlement communal, puis la banque communale, chargée de créer des liens communautaires et de gérer l’argent produit par la commune.

Le parlement communal serait la plus haute instance d’autonomie, composé de trois délégué(e)s des unités sociales productives créées au sein de la commune, un représentant de chaque conseil communal et un représentant de la banque commune.

Ces structures de base sont prévues par la Loi Organique des Communes, promulguée en 2010 pour donner un caractère constitutionnel à l’initiative. Avec la législation a été créé le Ministère des Communes, qui en plus de promouvoir la création de propriétés communales, conseille l’organisation et offre un soutien financier, politique et technique.

Obstacles à l’intérieur de l’État

Lorsqu’un collectif propose de créer un nouveau modèle socio-économique à l’intérieur des structures de l’ancien modèle de production, des contradictions apparaissent. Le délégué du comité des finances et l’un des fondateurs de la commune, Jizeeh Luy, un commerçant de 60 ans, ne s’en cache pas : « être membre d’une commune fait de vous une personne très critique vis-à-vis de l’Etat”.

« Nous nous engageons à former une commune dans la partie basse du quartier. Ce serait formidable, parce que nous aurions plus de force pour réclamer l’approvisionnement en eau » dit Jizeeh Luy. (Photo : Michele de Mello)

Le prochain grand défi est de résoudre le problème les transports publics à Altos de Lídice. En raison du blocus états-unien, les pièces de rechange sont difficiles à trouver, de sorte que les propriétaires d’autobus et de fourgonnettes privées ne veulent pas monter la colline pour éviter l’usure des véhicules. Et les unités de transport public sont également arrêtées par manque de pièces de rechange.

La proposition des communard(e)s est que la mairie ou le gouvernement du district de la capitale leur donne une partie des bus avariés, à l’arrêt depuis des mois, voire des années, dans des aires de stationnement des institutions publiques. Toutefois, puisqu’il s’agit de biens publics, ils ne peuvent pas être remis aux citoyen(ne)s.

« Mais si vous êtes en pleine guerre, et que vous n’avez pas la possibilité de résoudre le problème du transport et si une commune se montre capable de résoudre un véhicule et de résoudre ce problème, c’est quelque chose qui pour nous est illogique de la part de l’Etat et qui nous remplit d’impuissance, que nous ne puissions résoudre un problème de transport pour nous, simplement parce qu’un fonctionnaire nous dit que c’est très difficile de nous donner une concession. Ah, mais pour une entreprise privée, c’est possible, d’importer des bus de Chine ! » critique le fondateur de la commune.

Jésus Garcia dresse la liste des réalisations de la commune en un an. (Photo : Marco Teruggi)

Vers l’État communal

Malgré ces difficultés, ce qui peut apparaître dans les livres comme une utopie, comme quelque chose de lointain ou même d’inaccessible, est bien une réalité au Venezuela. L’article 10 de la Loi Organique des Communes le définit en ces termes: “La commune est une forme d’organisation politico-sociale de droit et de justice établie dans la Constitution, dans laquelle le pouvoir est exercé directement par le peuple, par autogestion, selon modèle économique de propriété sociale, de développement durable (..). La cellule fondamentale de conformation de l’état communal est la commune.

Bien sûr, un texte de loi ne suffit pas. Pour que le rêve écrit sur le papier puisse s’incarner, nous avons besoin de gens comme Jésus Garcia. Militant social 24 heures sur 24, il décrit l’avenir proche, le regard brillant: « Je me suis fixé un objectif : en 2017, structurer les conseils communaux. En 2018, construire une commune. En 2019, atteindre l’indépendance. En 2020, construire d’autres communes et, en 2021, avoir une ville commune. Ce rêve que j’ai partagé avec Chávez en visitant la Caserne de la Montagne [où reposent les restes de l’ancien président]. J’ai dit : « Compadre, je vais travailler dur et je vais l’obtenir”.

Michele de Mello

Edition: Pedro Ribeiro Nogueira

Source : https://www.brasildefato.com.br/2019/06/05/como-e-a-vida-em-uma-das-mais-de-tres-mil-comunas-venezuelanas/  

Traduction: Thierry Deronne

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Nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne: « Semences, rêves et contradictions » (Terra TV)

 

Il y a 13 ans un accord entre le Gouvernement de Hugo Chavez et le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre a permis la présence permanente au Venezuela de formatrices et formateurs brésiliens. Au service de la souveraineté alimentaire mais aussi comme porteurs d’une expérience latino-américaine des plus importantes en matière de formation intégrale pour les mouvements sociaux. Ce travail ne s’est jamais arrêté malgré de nombreux obstacles bureaucratiques.

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Yirley Rodriguez lance le cours

La compagne Yirley Rodriguez (photo), formatrice et militante féministe explique: “L’école de formation internationaliste “A Namuna signifie “la semaille”. C’est le mot Warao pour dire “semaille”. Nous avons choisi un nom indigène en tant qu’école décoloniale. L’école est le produit d’expériences de formation que nos mouvements sociaux mènent depuis de nombreuses années, appuyés par le Mouvement des Sans Terre du Brésil et sa Brigade Internationaliste Apolonio de Carvalho qui s’est établie au Venezuela il y a 13 ans, ainsi des organisations comme “Femmes pour la vie”, “Front Culturel de Gauche”, Editions “La tranchée”, etc…

Plusieurs organisations ont envoyé des compagnes et compagnons étudier dans l’école “Florestan Fernandes” au Brésil, l’école des Sans Terre, et y ont appris une méthode de formation intégrale, basée sur l’éducation populaire. Nos cours couvrent des aspects tels que l’organisation révolutionnaire, le féminisme populaire, la formation de formateurs(trices). L’école “A Namuna” part du contexte populaire, pour ne pas séparer l’étudiant de la réalité populaire dans laquelle il ou elle est immergé(e), pour qu’il ou elle la vive, collectivement, pour mettre à jour les contradictions, les problématiser et pour que les étudiant(e)s cherchent à les dépasser à travers l’organisation sociale. Notamment en construisant des relations de production socialistes et féministes. C’est pourquoi nous avons organisé cet atelier dans le cadre d’une prise de terres de commune El Maizal.”

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Une des méthodes apportées par le Mouvement des Sans Terre est la « Ciranda ». Une équipe formée par les étudiant(e)s s’occupe des enfants pour que les femmes qui sont mères puissent participer pleinement au cours. A ce moment prendre soin des enfants des travailleuses devient les enfants devient une responsabilité de tout le collectif du cours.

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C’est sur l’espace d’une prise de terre par la Commune El Maizal que le cours est organisé, pour mieux marier étude théorique et apprentissage pratique, pour maintenir le concept d’une pédagogie liant l’étude à l’immersion dans la réalité populaire. Chaque sous-groupe étudiant apprend avec les habitants un aspect différent du travail, traire les vaches, réparer des outils, cuisiner, cultiver les parcelles… C’est une autre caractéristique de la pédagogie politique des Sans Terre.

Réalisation: Yarumi Gonzalez.

Montage: Miguel Escalona.

Production: Terra TV.

République Bolivarienne du Venezuela 2019.

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