Canal Z, l’aventure de l’appropriation populaire des médias au Venezuela

Après 40 ans de critique de médias passés sous contrôle de grands actionnaires privés ou imprégnés de logique commerciale, à quoi bon perdre encore le temps à tirer sur les “pianistes” – journalistes qui se déchainent contre un référendum en Grèce ou transforment en “dictatures” des démocraties d’Amérique Latine ? La solution n’est-elle pas plutôt de démocratiser la propriété des médias ? Après Tatuy TV, Lara TVe, nous poursuivons avec Canal Z notre enquête sur l’appropriation populaire de la communication au Venezuela. Expérience difficile… mais unique au monde.BANNER CANAL Z

Q – Comment est né Canal Z ?

R – Canal Z voit le jour en 2000. Ce fut au départ une revue née de la volonté de certains quartiers de populariser les expériences dans le domaine culturel. Ce sont les habitants du quartier Rafael Urdaneta de Maracaibo qui en sont les initiateurs et qui avaient également mis sur pied un réseau de distribution de l’eau. L’aide, elle est venue de professeurs, et d’étudiants (universités), de militants expérimentés. En 2000, la publication s’intitulait Letra Zurda. C’est de là que vient le  »Z », qui identifie désormais cette station de télévision.

Sur le plan juridique, Canal Z existe depuis 2002, à la d’une rencontre organisée par des animateurs de médias communautaires, les camarades de Catia Tve. C’est à cette occasion, qu’enthousiasmés par cette expérience, les futurs fondateurs de Canal Z ont pris la décision. Aucune télévision communautaire n’émettait depuis Maracaïbo. À l’origine, on avait prévu de l’implanter dans le secteur ouest de la ville. Bien que cette partie concentre le plus grand nombre de quartiers, c’est aussi celle qui est la moins bien lotie. Donc en 2002, peu après le coup d’État contre Chavez co-organisé par les médias privés, que le projet prend corps, et qu’en mars de la même année, la station de télévision est légalisée. C’est à partir de la tenue de vidéos-débats, que la station a commencé à capter l’attention des gens dont nous espérions qu’ils nous rejoignent, et qu’ils participent à l’initiative. Ce sont ceux-là même, qui donneront corps à cette structure organique, de type horizontal, composeront les équipes de production audio-visuelle communautaires, en charge de l’organisation -dans tous les quartiers- des vidéos-rencontres. On y collectera ainsi, tout ce qui relève de l’histoire locale; des questions locales, etc. En cette période de coup d’État, on s’est appuyés là-dessus, pour montrer ainsi, toutes les choses que les médias privés taisaient. Les manipulations allaient bon train, tant et plus. On a donc décidé de relayer les luttes en cours. Et on a rallié beaucoup de gens à notre projet.canalz-0085 canal z

Q.- Vous avez une expérience télévisuelle, hors du cadre communautaire ?

R – Sur le plan professionnel ?

Q – Vous avez été contacté par d’autres stations non communautaires ? Vous en avez visité les locaux ?

R: Oui. Des stations qui relèvent du secteur public. Je pense à Vive TV, avec laquelle les contacts ont été étroits durant toutes ces années de travail. Il y a aussi Catatumbo TV qui est proche de la mouvance privée. Avec eux, on a monté quelques coproductions,etc. Dans tous les cas, notre vision des choses et la leur, sont compatibles.

Q – Qu’est-ce qui différencie entre eux les secteurs communautaire, public et commercial ?

R – En connaissance de cause, nous pensons que les moyens de production sont entre les mains des grandes entreprises de diffusion audio-visuelle. Leur position dominante dans les domaines technique, en audience et sur le terrain technologique, leur permet de contrôler ce qui relève de la culture populaire, jusques et y compris les secteurs de la consommation et de la vente. Sans oublier les manœuvres visant à influer sur ce que l’on dit, ce que l’on pense, sur les conduites à suivre, et la mode.hqdefault

On a décidé de construire quelque chose, le plus éloigné possible de ce système. On est bien conscients du fait qu’une station de télévision privée sert avant tout les intérêts de ceux qui la possèdent, des patrons d’entreprises qui la financent, et de certains acteurs de la scène politique. Et les intérêts en question peuvent se situer aussi hors des frontières de notre pays.

Il faudrait aller vers plus de démocratisation : en finir avec cette idée dépassée selon laquelle les médias seraient le domaine réservé des journalistes ou des experts. Pourquoi auraient-ils plus de qualités pour s’exprimer qu’un habitant de quartier ou qu’une association ? Celui qui a quelque chose à dire, peut le dire et il a tous les outils à sa disposition pour le faire. Tout cela donne de la crédibilité au message. C’est ce qui nous distingue des stations de télévision privées et publiques où il y aura toujours l’obligation de préserver ou de promouvoir quelque chose. Dans notre cas, notre souci principal consiste à ce que les choses se voient et se disent. Ce qui influe sur d’autres éléments : ce qui est montré, et comment c’est montré. En effet, le modèle esthétique dominant (NDLR: au Venezuela, les médias privés font, en 2015, 80% d’audience) exige que ceux qui apparaissent à l’écran obéissent à certaines caractéristiques physiques (blanc(he), blond(e), etc.. Sans oublier la forme commerciale à respecter. Nous rejetons ce travestissement de la réalité. Ce qui ne signifie pas que les choses à voir, soient laides ou mal faites. Il faut tout simplement coller à la réalité et laisser de côté toutes ces formes de camouflage et ces apparences que l’on nous habitue à voir à la télévision. La réalité, toujours différente, génère une forme différente.

Sur le plan technique, les stations de télévision communautaires sont sérieusement handicapées, du fait de leur dépendance technologique (NDLR : au Venezuela l’économie est à 80% aux mains du secteur privé). On est en effet obligés d’importer pratiquement tout ce dont nous avons besoin. Du câble au transmetteur. Mais aussi aux caméras. Toutes ces choses. Quand du matériel se dégrade, les pièces de rechange sont difficiles à obtenir. C’est coûteux. Le système économique dominant au Venezuela reste privé, lié au rentisme pétrolier : il est plus facile d’importer pour les privés que de produire chez nous. Par conséquent, les pratiques spéculatives sur ces équipements atteignent des proportions énormes.

cz2Sans l’aide de l’État, il y a des technologies qui seraient inabordables pour nous, les télévisions communautaires. On ne pourrait pas les acheter, tant elles sont coûteuses. Non seulement il faut les renouveler fréquemment, mais elles demandent aussi, un gros effort de maintenance. Sinon, on est rattrapé par l’obsolescence des matériels. En plus de la dépendance technique, on rencontre également des difficultés à avancer sur le thème de l’autonomie financière. Nous sommes en train de rechercher les moyens nous le permettant, sans recourir au sponsoring ou à l’appui de l’État. Ce qui est sûr, c’est qu’en aucun cas, nous ne ferons appel à la publicité ou à des choses de ce genre.

Q – Vous bénéficiez de subventions ? Est-ce l’État vous paient pour réaliser des programmes ?

R: Non. Tout d’abord, on ne vend pas nos espaces. On ne procède pas comme ça. Si quelqu’un souhaite réaliser un programme, aborder une question quelconque, la première chose à faire, c’est de s’organiser, et de se former, de s’approprier les outils permettant de mener à bien le programme prévu. On ne vend pas nos espaces. On n’en tire pas profit, tout comme l’État ne nous rémunère pas. Je l’ai déjà dit. En tant que médias communautaires, nous sommes profondément engagés dans le processus révolutionnaire pour une raison simple : la démocratisation de la politique. Mais nous ne sommes pas  »gouvernementaux », au sens où l’État nous entretiendrait. Nous ne sommes pas dans ce schéma. Le nôtre, c’est être partie prenante d’un processus en voie de consolidation.

Ceci dit, la question de l’auto-suffisance, est l’une des plus difficiles auxquelles nous sommes confrontés. Comment procéder pour surmonter cette dépendance vis-à-vis de l’État ? Cette dépendance économique et financière ? Il faut dire qu’on ne reçoit pas d’argent pour que la station de télévision existe en tant que telle. On peut recevoir un paiement à travers la diffusion de messages d’intérêt général. C’est précisément ce terrain que nous explorons à Canal Z. Je pense notamment aux projets de formation qui nous permettent d’assurer l’auto-suffisance de notre structure. Il y a aussi le thème de la participation, dont on perçoit quelques signes d’essoufflement. Je crois que c’est inhérent au processus cyclique que vit la révolution dans cette étape. Cela a poussé quelques compagnons à se détacher de ce type d’investissement. Au final, deux éléments se détachent en terme de difficulté : la dépendance sur le plan technologique et la dépendance économique.

Q – Quelles solutions pourrait-on apporter à tout cela ?

R: Continuer à inventer. Nous tentons de trouver la bonne formule qui nous permettrait de résoudre les problèmes des volets économique et technologique. La nationalisation de la production serait une solution.

Q – Et sur l’articulation organisation populaire/télévision communautaire ?

R: Il faut renforcer ces deux mouvements : aller vers les membres de la communauté, et sur ce que nous faisons. Mais il serait souhaitable que les membres de la communauté aillent également à nous. Car ce projet, ce n’est pas seulement celui de Keila, de Kenia, de Roxalide. C’est un projet qui appartient à tous. Nous sommes ce que notre slogan exprime bien :  »la fenêtre populaire ». Donc, celui qui le veut, il vient. L’idée, c’est qu’il y ait le moins de dépendance possible par exemple s’il y a un transport disponible ou non pour aller jusqu’à Canal Z. L’idée, c’est de montrer les processus en cours, les luttes.

R – Moi, j’étais présente à l’inauguration de Canal Z. J’étais jeune. J’en étais également, lorsqu’il était question du programme Barrio Adentro (NDLR: programme de santé gratuite installé dans les quartiers populaires) et des luttes que nous avons menées et gagnées. Canal Z nous a aidés.

Q – Pourquoi le lien avec Canal Z ne s’est-il pas renforcé?

R – Parce qu’on a perdu la liaison avec Canal Z.

Q – Tu aimerais participer ?

R – Évidemment ! On continue à voir nos têtes quand Canal Z nous apporte son soutien.

Q – Sous quel angle vois-tu l’expérience de Canal Z ?

R – C’est une expérience d’autant plus merveilleuse que j’étais là, à ses balbutiements. Cela faisait un bout de temps que je n’étais pas revenue ici. Le studio est vraiment bien. Il s’est beaucoup agrandi.

Q – Tu as conscience que c’est moins à Canal Z d’aller vers la communauté que l’inverse ?

R: Oui. En tant que communauté, nous nous devons d’investir Canal Z, parce que c’est l’unique média de ce genre. Et il nous apporte son soutien. Alors que les autres médias ne le font pas.

Q – Qu’en est-il de ta participation ? Ici même, au sein de cette communauté ? Quel est ton nom ?

R: Bonjour. Mon nom, c’est Édith Pirela. Je suis coordinatrice de quartier des Comités pour la Santé du programme Barrio Adentro. Pour répondre plus précisément, je voudrais dire d’abord que je suis fière de tout ce qui compose Barrio Adentro Santé. On avait affaire à de nombreuses communautés qui ne bénéficiaient d’aucun soutien en la matière. Il y avait des gens qui ne savaient même pas qu’existaient des moyens pouvant sauver des vies. Qui leur donne cette qualité de vie, dont nous avons besoin en tant qu’êtres humains. Personne ne nous tendait la main, à l’exception de Hugo Chavez. C’est lui qui nous a ouvert les yeux. Nous le répétons souvent. Nous sommes des êtres humains. On n’attend pas que l’on nous réponde :  »Oh les pauvres ! ». Nous choisissons la lutte. Un groupe de personnes issues des communautés et des quartiers s’est lancé dans Barrio Adentro. Quelques collaboratrices, des mères de famille en fait. Et ces femmes au foyer comme on les appelait avant, eh bien ces femmes au foyer se sont rassemblées, et ont répondu à cet appel du président :  »j’ai besoin de vous ». Aujourd’hui nous poursuivons la lutte.

Q – Et ton lien avec l’expérience de Canal Z ?

R – La persévérance nous a fait défaut. On n’a pas suffisamment appuyé Canal Z dans son travail. Parce qu’être présent en permanence, c’est difficile. Les membres de l’équipe en avaient conscience, et ils s’en sont préoccupés. Après l’inauguration, on aurait dû les assister, leur apporter notre appui. Dans ce domaine, on n’a pas été à la hauteur. On doit remédier à cela, c’est ce qui explique ma présence ici. Comme vous l’avez dit : ce n’est pas à Canal Z d’aller vers nous en permanence.

R – Bonjour. Je m’appelle Doris del Carmen Ortiz Baez. Je travaille en tant qu’éducatrice de santé au dispensaire El Membrillo, Quartier Francisco Eugenio Bustamente. Je me félicite de l’existence de Canal Z, parce qu’on n’a pas besoin de maquiller la réalité. On n’a pas besoin d’être des professionnels de la télé. On n’exige pas ce qui l’est dans le secteur privé. Du genre, si tu n’es pas un député, si tu ne sais pas t’exprimer correctement, si tu n’es pas ceci ou cela, on te dénie le droit de mettre les pieds dans la station. On te refuse l’entrée. Les médias communautaires, ils sont solidaires. Par conséquent, c’est bien que ce lien existe. Cela doit continuer. C’est l’existence même du canal qui en définit la mission. Pourquoi ? parce qu’il va vers les communautés et s’adresse à la personne qu’il faut. De la base. Il s’adresse à ceux qui savent comment naît une Mission.

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Photo prise durant cet entretien

R – Mon nom, c’est Morelia Herrera. Cela fait à peu près 3 ans que je suis partie prenante du collectif Canal Z. Appréhender la télévision communautaire comme un outil, ce n’est pas une fin en soi. Tout comme ne doit pas l’être le fait d’assumer des responsabilités au sein de la station, et de garder pour soi, les connaissances acquises. Il faut au contraire, être un élément démultiplicateur, et participer ainsi à la consolidation d’autres collectifs. Il est nécessaire d’assumer cette démarche et son caractère révolutionnaire bien compris. Ce n’est pas le fait d’entrer en relation avec des collectifs pourvus d’une station de télévision communautaire, qui prime. Ce qui compte, c’est le lien que l’on noue, la liaison que l’on établit avec toutes les expériences en cours. On peut partir d’expériences personnelles, et mettre en place une relation étroite avec d’autres.

Q – Comment la télévision communautaire, peut-elle aider à la construction du pouvoir citoyen ?

R – Si l’on part de ce qui vient d’être dit, c’est-à-dire du lien à établir, il faut dans un premier temps comprendre la situation. On devient complémentaires, à partir de la mise en visibilité des actions en cours. Y compris celles dont on s’occupe. Il ne s’agit pas seulement de l’action engagée par les télévisions communautaires. Cela englobe aussi les batailles d’autres collectifs, dont on relaie l’action soit par le biais des programmes de télévision ou de toutes autres formes de médias populaires. Par exemple, la radio. L’objectif : populariser et rendre visibles toutes ces initiatives. De cela, nous en sortons toujours plus forts. Plus solides. Cela provient de l’assimilation des expériences propres à d’autres collectifs. Y compris ceux qui n’ont pas à leur disposition un média communautaire. Quel sont les buts à atteindre ? où nous situons-nous par rapport aux autres ? Quelle est la nature de l’aide à envisager ? En tout état de cause, la leçon à tirer de tout cela, est la suivante : c’est avec le collectif que l’on peut avancer. Dans le contexte actuel, je crois que c’est l’une des plus grandes expériences dont on puisse faire mention en ce moment.

Q – Tu nous donnes ton avis sur le contenu de la programmation ?

R: L’un des aspects les plus séduisants, c’est la volonté toujours affichée, d’être présents, là où l’on se doit de l’être : aux côtés des luttes populaires. Comme Kelly le disait tout à l’heure, quand on fait la comparaison avec les médias privés, on parle beaucoup de professionnalisme, et on travestit la réalité. En ma qualité d’auteur-compositrice, j’ai expérimenté concrètement ce lien. C’est pour toute ces raisons que j’ai souhaité faire partie de cette expérience. Parce que d’une certaine manière, je connais le caractère monstrueux du secteur privé dans ce domaine. Je sais comment on formate un chanteur. Ce n’est pas le talent, ni le message ou le contenu du répertoire qui priment mais la dimension commerciale qui domine. A rebours, ici quelqu’un peut s’exprimer librement à travers la chanson. C’est mon cas. Voilà un autre thème susceptible d’étoffer les champs d’un média communautaire. Dans ce cas, c’est le message qui importe. Et le message principal qui transparaît à travers les batailles menées, mais aussi à partir du moment où tu franchis les portes de la station se résume en ces mots : solidarité, respect des principes, honnêteté.

Canal Z sur Youtube: https://www.youtube.com/channel/UC1szr01op1-mexsm8h70_jQ  

Entretien réalisé à Maracaïbo par Iris Castillo et Gladys Castillo, membres de la télévision communautaire Catia Tve (Ouest de Caracas)

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1YH

Lara TVe, de la télé communautaire à la télé communale

Willians Sivira, de Lara Tve

Willians Sivira, de Lara Tve

Thierry Deronne : Willians, peux-tu nous expliquer l’origine de Lara Tve, première « télévision communale » du Venezuela ?

William Sivira : je travaille à Lara Tve dans les domaines du montage, de l’enregistrement et de la programmation. Je suis pluridisciplinaire, j’anime des ateliers de sérigraphie dans la communauté. A l’origine, lorsque je me suis rapproché de ce collectif, Lara Tve était pourvue d’une structure traditionnelle, avec son président, son vice-président, etc. Enfin, comme on peut envisager le fonctionnement normal de ce type de structure. Parallèlement je suivais les ateliers de  »Voces urgentes », un collectif de communication populaire qui voulait occuper cet espace, mais n’avait pas beaucoup d’incidence sur les programmes.  »Voces urgentes » apportait bien des reportages, mais la direction n’en faisait qu’à sa tête. Il n’y avait pas de prise en compte des débats émanant du gouvernement de la commune.

Et puis, il y a eu une assemblée de la commune du fait des rumeurs : face au succès de l’organisation communale, la direction s’employait à se débarrasser des équipes en place. La commune a donc décidé d’occuper cet espace. Puis le processus a pris du temps parce que le MINCI (Ministère de l’Information et de la Communication) et Conatel (Commission nationale des Télécommunications) ne comprenaient pas qu’un espace communautaire soit pris en charge par la commune. Cela leur paraissait contradictoire. Au sein de ces institutions, il y a des gens qui ne saisissent pas toujours le sens de la lutte. Ils ne le comprennent pas, parce qu’ils ne font pas partie du pouvoir populaire. Malgré tout, nous sommes allés au fond des choses, on a fait en sorte qu’ils comprennent que le noyau précédent se débrouillait mal. Contrairement aux apparences, ce dernier ne construisait pas un projet communautaire. C’est pourquoi de nouvelles élections ont été organisées. Mais à ce moment, on ne pensait pas créer une entreprise de production sociale, telle qu’elle existe aujourd’hui, même si la commune existait déjà.

comuna-ataroaCe qu’on voulait, c’était faire notre travail et avancer. Pour commencer, on a procédé à un nouvel enregistrement légal de la fondation, avec sa nouvelle direction. Cela s’est fait lentement, parce que l’équipe dirigeante d’avant est tout bonnement partie avec le matériel ! Sans oublier de saboter le transmetteur ! Malgré tout, on a poursuivi notre tâche. Et c’est avec un financement de l’État, que la relance de la télévision a été possible. On a revu les lignes éditoriales. Une nouvelle manière de faire de la télévision est née, s’inspirant clairement du travail de formation qu’a mené l’ANMCLA (organisation de médias alternatifs à l’échelle nationale). Peu à peu, la communauté nouvellement créée a trouvé sa place. Cependant, une partie des camarades a dû partir, ou s’investir dans d’autres activités, par nécessité économique. Certains ont rejoint la presse institutionnelle. Il fallait bien manger, peu de gens sont restés.

Quant à moi, qui ne faisais pas partie encore directement partie de Lara Tve, occupé par mes ateliers de sérigraphie, j’ai décidé de réagir face à cette situation, et d’accroître ma participation en épaulant les deux camarades qui poursuivaient le travail et qui m’ont aidé à me former. J’ai appris d’eux, de manière désintéressée. J’ai assimilé tout ce que je pouvais, convaincu de la justesse de cette lutte. Parce que même sans argent, il faut faire les choses. Être clair. Apprendre, pour enseigner au peuple. La communication est une forme de pouvoir. Il faut transférer ces outils au peuple. Ceci dit, je ne pense pas m’éterniser ici. Non pas parce que cela ne m’intéresse pas, mais parce qu’on passe tous par des cycles. Et il faut que d’autres se forment. Il faut laisser la place aux jeunes, pour passer à autre chose. Nous, en tant qu’adultes on doit retourner à la terre et semer. Tout cela pour qu’ils poursuivent la lutte à leur tour, pendant que ous travaillons pour donner à manger aux jeunes et ainsi maintenir le processus. C’est nécessaire, c’est comme un cycle.

TD : peux-tu nous parler des organisations qui s’articulent autour de Lara Tve ?

William Sivira : dans l’État de Lara, au sein de la communauté et jusque dans le monde entier, on connaît la commune Ataroa. C’est grâce à la radio communautaire  » Crepuscular », et à la station de télévision Lara Tve. On a retracé toutes les étapes menant à la création de la commune. Il y a des archives, les images sur toutes les élections des conseils communaux. Tout cela a été largement diffusé, pour que les gens puissent connaître la nature du processus en cours.lara_tvlogo

Toutefois, vu de l’extérieur, il y a des gens qui pensent que ceux qui font de la télévision, le vivent comme un hobby. Comme s’ils avaient attrapé le virus de la télé. En fait, ils ne se rendent pas compte que c’est un travail au moins aussi conséquent que le maniement d’une truelle. D’ailleurs on a effectivement participé à des activités de construction ! Nous participons aux entreprises de production sociale. La commune est de toutes ces initiatives, elle participe pleinement au processus en cours. Nous avons pris part à des chantiers. Nous avons animé des ateliers. Nous avons formé des gens dans tous les domaines. Il faudrait cependant, que les communautés, les conseils communaux comprennent que la communication est un outil crucial. On l’a bien vu en avril 2002 (date du coup d’État contre le président Chavez), le coup d’État a été co-organisé par les médias. Participer à la télévision communautaire est aussi important que de participer à la gestion populaire de la santé publique.

TD : comment concevez-vous l’économie communale ?

William Sivira : en plus de la télévision et de la radio communautaires, une société de distribution de gaz a été mise sur pied, pour appuyer les familles des communautés de la Caruciena. Une entreprise de transport a vu le jour. Sans parler de la briqueterie communale, qui produit 1000 à 2000 briques par jour. Sa capacité de production est bien plus grande mais avec les problèmes de livraison du ciment et du sable, c’est une lutte incessante et qui est loin d’être terminée, parce qu’il y a une structure bureaucratique qui fait que la bonne réception des matériaux dont on a besoin, est aléatoire. C’est le cas du sable. Parfois on en reçoit, parfois non. Il y a bien une sablière sur le territoire de la commune. On a même été confrontés à des moments où la construction de logements était bloquée, du fait de la pénurie de sable. Le problème est le suivant : la sablière en question appartient à une entreprise privée. C’est une des luttes de la commune depuis un bon bout de temps. Nous souhaitons que cette entreprise soit partie intégrante de la commune, qu’elle se mette au service de toutes les communautés et des conseils communaux.

poligonal_ataroaNous nous heurtons à un autre écueil : le pouvoir de la famille Reyes Reyes (Ndt: Ex-gouverneur bolivarien jusqu’en 2012), avec ses investissements . Au niveau de CorpoLara (Structure publique en charge du développement des États de Lara, Yaracuy et Portuguesa), il y a des membres de la famille de Reyes Reyes qui sont aux commandes, parallèlement à l’ancien propriétaire de la structure privée. De ce fait, ils pilotent les choses entre eux. C’est pour cela, qu’il nous est difficile d’acquérir un réel contrôle territorial de cet espace. Nous sommes en train de voir si au niveau national, on nous accorderait une concession sur cette sablière.

Historiquement, il y a une catégorie de travailleurs qui en vit : les « paleros »(ouvriers qui extraient le sable). Quant il pleut, le sable afflue. Et par conséquent, ils peuvent travailler d’une manière artisanale. Par contre, l’entreprise tirant profit de la sablière entend l’exploiter sur des bases industrielles. Autre problème, puisqu’on sait que l’eau est également issue de ce secteur, la vallée du Turbio. Donc, qui dit poursuite des excavations, dit pollution du cours d’eau. Et c’est toute la communauté qui en pâtit. C’est pour cela que nous voulons prendre le contrôle de la sablière et l’exploiter selon des méthodes exclusivement artisanales, tout en préservant l’environnement. On ne peut pas se permettre de perdre cette source d’eau.

Willians Sivira (gauche)

Willians Sivira (gauche)

TD : et le travail avec les jeunes ?

William Sivira : depuis quelques années déjà, on organise des activités de vacances pour les jeunes. Les camarades ont mis sur pied une véritable entreprise récréative. En plus de cela, depuis quelque temps déjà, on récupère les rebuts de légumes du marché périphérique qui se situe dans le secteur de la Caruciena, pour transformer le tout en engrais. Tous les samedis, on rassemble les restes que le marché rejette -c’est un vrai attrape-mouches- et on le convertit en engrais organique. Tout cela, c’est fait par les jeunes qui s’investissent dans les activités de la station de télévision, de la radio. Ils réalisent également des fresques murales. D’une manière ou d’une autre, ils font œuvre de révolution. Pour en revenir à l’engrais, on est en train de donner forme à une projet qui consiste à mécaniser notre activité . Cela nous permettra de parachever le processus de transformation de cette matière, afin de pouvoir la commercialiser.

Il y a aussi un terrain que quelques camarades sont en train de transformer en parcelle collective (« conuco »). L’obtention de cette parcelle collective, on la doit à un crédit alloué par l’État. A cela il faut ajouter d’autres terrains rachetés. On y trouve un hangar et quelques têtes de bétail. On produit de la viande. Quelques arpents ont été ensemencés. Ils sont occupés par des arbres fruitiers, des plantations productives et des citrouilles. Les participants sont des jeunes aux études ou qui les ont arrêtées. Dans tous les cas, ils ont un lieu de rencontre à leur disposition. On les appuie en leur offrant une formation. La question des semailles, les arbres fruitiers. Il faut penser aux problèmes de sécheresse et aux conditions climatiques. On plante des néfliers, des tamariniers, des avocatiers, des manguiers, des papayers., des arbres à mamones. A partir de 2 ans, ils peuvent se défendre seuls. Cela permettra de passer à autre chose. Nous bénéficierons de l’ombre des arbres. On repère d’autres lieux pour étendre le secteur des plantations. Dans un futur proche, on pourra aussi en faire commerce, puisqu’un jeune arbre, on peut espérer le vendre 100 bolivares. On pourrait aussi planter 100 pousses de tamariniers. Pour cela, on aura besoin de beaucoup d’eau durant les 3 premières années. Cela peut représenter une rentrée d’argent, dont la station de télévision, la radio, pourront profiter. Sans oublier les jeunes qui s’investissent tout à la fois dans les activités télévisuelles et l’entretien de la parcelle collective.

TD : peux-tu nous parler de la programmation de Lara Tve ?

William Sivira : dès la relance de la télévision (https://es-es.facebook.com/LaraTve) avec sa nouvelle équipe de direction, des programmes ont été repris. C’est le cas de  »Reporte en la calle » qui parle des luttes populaires invisibles dans les grands médias:

et de l »’Informativo comunal » qui concerne la construction de la commune dans son ensemble, et qui sort tous les 15 jours :

Quant au programme intitulé  »Por todas nuestras luchas », c’est une synthèse des discussions issues des activités du parlement communal, qui est soumise aux téléspectateurs et aux auditeurs (radio communautaire), tous les mardis ou mercredis. Il est également visible sur YouTube, sur le canal d’Ataroa.

Aujourd’hui, nous produisons un programme réalisé par un étudiant de l’Université Bolivarienne, qui concerne la fabrique de bière industrielle Brahma. C’est une usine qui a été reprise par les travailleurs, les anciens patrons sont partis sans les payer. (1) En ce moment, la production du programme est ralentie pour des raisons d’ordre logistique mais il est maintenu :

Nous proposons également une émission intitulée  »Tiempo de canto ». C’est le collectif  »Jesus Gordo Paez » de l’État de Lara, qui visiblise non pas la musique commerciale mais les vies des groupes de ce que nous appelons la « chanson nécessaire » :

Il faut également prendre en compte, les diverses programmations que nous puisons sur internet, et sur d’autres stations de télévision communautaire, et une co-réalisation avec la chaîne publique Vive dont le titre est  »Agenda popular ». Pour se faire, nous mettons en commun nos dépêches respectives. Il faut ajouter que nous prenons appui sur cette dernière programmation, pour animer un atelier de formation. Pourvus d’une expérience supérieure à la nôtre, les camarades de Vive transmettent ainsi leur savoir à nos propres animateurs. Ceci dit, nous sommes hors antenne depuis 3 ou 4 semaines, parce qu’il nous manque le système d’air conditionné. On a tenté d’en obtenir par le biais de personnes en charge de ces systèmes mais les lourdeurs bureaucratiques sont telles que nous avons décidé de vendre le produit de nos récoltes (légumes) au marché, pour en faire nous-mêmes l’acquisition. Toutefois, si les structures institutionnelles finissent par nous donner ce matériel nous l’accepterons volontiers !

TD : quels sont les problèmes qui ont surgi dans le cadre des activités du collectif, et quelles sont les solutions ?

William Sivira : dans le cadre de l’assemblée, lorsque des décisions sont à prendre, c’est l’opinion majoritaire des adultes -dotés de plus d’expérience et d’une solide formation idéologique- qui prédomine. On ne prend pas suffisamment en considération les projets des jeunes. Il y a comme un choc de points de vue. Par ailleurs, il y a la question pendante de la production. Il en est ainsi parce que nous nous situons en milieu urbain. Par conséquent, nous ne sommes pas des producteurs de produits alimentaires au sens premier du terme. Notre projet prioritaire, c’est la création d’une commune de distribution de produits alimentaires.

0 (1)En ce qui concerne les projets futurs, on aimerait pouvoir obtenir le contrôle de terres se situant sur le territoire de la commune. Ce sont des terrains à vocation agricole que l’on pourrait transformer en champs cultivés. Il y a les questions de délinquance. Je ne parle pas de « voyous ». Je songe aux jeunes gens victimes de la violence du système et qui ont été tenus en marge des projets politiques qui ont déjà vu le jour. Cela motive leurs agissements, comme s’ils étaient tributaires d’un héritage. C’est pourquoi nous cherchons avec les camarades, à créer une interface qui nous permettra de leur donner une formation, de les rapprocher de la communauté sur les bases d’un respect mutuel, tout en tenant compte de leur propre espace de vie. En fait, on va chercher à poursuivre la mise en valeur de ce territoire avec leur concours. On pourrait envisager de créer une lagune artificielle pour les cachamas (poissons d’élevage en eau douce) ou de donner la priorité à une plantation quelconque.

Bon, il y a des gens qui pourraient penser  »ça va être difficile ». Pourtant nous pensons que lorsque ces jeunes verront que l’un des problèmes qui se posent à la communauté est en voie d’être résolu, grâce à nos efforts conjoints; et que l’on va assurer la sécurité alimentaire de notre communauté (car au final, ils sont partie intégrante de la sécurité apportée à la communauté) ils commenceront à voir cette question sous un nouvel angle. Et ils nous considèreront comme leurs alliés. C’est pour toutes ces raisons que nous croyons pouvoir entamer un travail avec eux. D’autres personnes pourraient penser  »bon, on va recourir à la police, à la garde » pour ces camarades. Nous ne pensons pas que cela soit la bonne solution, parce que nous ne les considérons pas comme des délinquants. Nous croyons que ce sont des victimes de la violence sociale. Et que c’est d’une aide dont ils ont besoin.

TD : quel est le modèle télévisuel que défend Lara Tve, et que proposez-vous au sujet de la démocratisation des ondes ?

William Sivira : sur le plan juridique, les télévisions ou radios communautaires sont des « fondations à but non lucratif ». Bien que notre télévision communautaire relève de cette catégorie, on ne fonctionne pas ainsi. Par contre, la gestion antérieure fonctionnait sous ce statut.

Lors des dernières assemblées auxquelles Lara Tve a participé et au regard des propositions de l’ANMCLA- (Association nationale des médias communautaires, libres et alternatifs) nous avons décidé que la station de télévision communautaire devait abandonner son statut actuel et devenir une entreprise de production sociale directe. Parce que c’est le modèle qui correspond à celui de la commune, à l’État communal, et qui entre en résonance avec les paroles du président Chavez :  »La Commune ou Rien ». Chavez a parlé de la sorte parce qu’il en avait assez de changer de ministres, l’un par ici, l’autre par là. Il a dit non, cette manière de faire ne peut pas durer. Cet État, il faut l’abolir au profit de la Commune, de l’auto-gouvernement communal. C’est la raison pour laquelle nous estimons que nous devons relever de la production sociale directe. Et Conatel (Commission nationale des Télécommunications du Venezuela) a du boulot en perspective. Parce qu’elle reproduit la même bureaucratie, elle s’appuie sur le même système qui était en vigueur sous la droite. Dans ce domaine, on n’a pas avancé d’un iota.2_captura_de_pantalla_2015-01-05_a_las_13.11.370On est en train de réactiver le projet de loi sur la communication populaire. Nous avons été partie prenante de ces débats. Un de nos camarades de Lara Tve a soumis le projet de loi à l’Assemblée Nationale, il y a deux ans. En fait, il a été mis en sommeil. La députée Blanca Eekhout a avancé un autre projet de loi dont on n’a pas discuté le contenu au niveau des communautés. C’est celui qui est en vigueur pour le moment. Le nôtre ne paraît pas avoir retenu l’attention des députés, sinon il aurait été adopté. On a l’impression que quelque chose freine là-bas. Il y a quelque temps, on a organisé diverses mobilisations et marches à ce sujet, pour obtenir une visibilité. Les revendications tournent autour de ces chiffres : 50/50.

TD : tu veux dire 50% des ondes radios et des canaux de télévision pour les médias communautaires et 50% pour les médias publics et privés ?

William Sivira : oui. Si nous sommes le gouvernement et si nous savons que la guerre est médiatique, si nous savons que la violence mais aussi une quantité de problèmes auxquels nous sommes confrontés, ont pour origine la guerre des ondes qui est menée, alors nous devons profiter de notre majorité de députés pour légiférer. Les camarades qui siègent à l’Assemblée devraient avancer ce type d’argument, pour que nous puissions engager une véritable révolution, ne pas en rester à une révolution d’apparence.

TD : tu souhaites ajouter quelque chose ?

William Sivira : oui. L’actuelle loi sur la communication populaire, aborde uniquement la question des médias télévisuels et des radios. Alors qu’il y a tout un éventail de communications populaires, telles que celles qui recourent aux tee-shirts, aux affiches, aux arts muraux. Il est donc nécessaire de les inclure au texte de loi. Pourquoi en est-il ainsi ? Rappelons-nous que le muralisme a occupé une place immense dans le cadre de la révolution chilienne. Il en est de même ici, au Venezuela. Il y a une grande quantité d’artistes muralistes qui réalisent un travail important. Même si l’électricité était coupée, les murs eux, continueraient à parler, et la communication se poursuivrait. C’est pourquoi il est fondamental de ne pas oublier tous ces camarades qui exercent ce type d’activité.

Entretien réalisé à Acarigua (Venezuela) le 11 juin 2015

Traduction : Jean-Marc del Percio

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(Photos: ) Tatuy TV : le besoin d’être libres

Si elles ne pèsent encore que quelques pour cent d’audience locale face à la grosse machine des médias privés, les 46 télévisions populaires du Venezuela, chacune avec son identité et sa liberté de parole, cherchent à construire un nouveau type de télévision. C’est à ces jeunes rebelles ignorés par les journalistes occidentaux que Venezuela Infos va donner la parole dans les mois à venir. Commençons par ceux de Tatuy TV, une télévision perchée dans les Andes de Mérida.unnamed

Q. Pouvez-vous nous parler des origines de ce collectif et de la lutte qu’il mène jusqu’à présent ?

R. Tatuy n’est pas un média dépendant d’une commune rurale ou d’autres secteurs. Elle est implantée en milieu urbain. A Mérida. C’est une ville de droite sur le plan médiatique et autres. On s’adresse surtout au milieu étudiant. Ce qui caractérise ce milieu à Mérida, c’est qu’il est composé de jeunes originaires de toutes les parties du pays, qui fréquentent les nombreuses universités locales. C’est le lieu de rencontre de personnes originaires des montagnes, de Tachira, de Mérida proprement dit, de Barinas, de Valencia.

On a eu à subir toutes les difficultés auxquelles se heurtent ceux qui souhaitent fonder une chaîne de télévision communautaire. On se confronte d’abord à la réalité, ce qui n’est pas facile. Et puis, il y a les questions de l’organisation proprement dite, c’est complexe.

Pour rassembler les gens dans une ville comme Mérida, il faut prendre en compte le fait qu’ils sont d’une manière générale, conservateurs, sur leur quant à soi. On a également eu affaire à la bureaucratie dès que l’on a introduit notre demande d’habilitation. C’était en 2007. Au 31 août de la même année, date de la fondation formelle de Tatuy TV, et dans la foulée, on a remis la lettre de demande à Conatel (CSA local), etc, etc. Nous avons attendu 5 ans que l’on nous réponde. C’est une chose qui aurait pu nous décourager, nous ébranler. Faire capoter le projet. En réalité, on a fait avec, et on s’est lancé dans le travail avec le communauté. Surtout avec les mouvements sociaux, parce que c’est ce qui caractérise le milieu urbain. On a affaire avec les divers mouvements et organisations plutôt qu’avec sa communauté stricto sensu. Parce que l’on n’est pas en zone rurale. Il y a aussi tout un réseau de commerces. C’est donc intéressant de regrouper tout cela. Voilà plus ou moins, l’histoire de notre naissance.unnamed (1)Q. Pourquoi t’es-tu impliquée dans le domaine de l’audio-visuel ?

Cristina Blondo membre du collectif Tatuy TV : « dans mon cas, je n’étais pas particulièrement liée au modèle d’organisation des collectifs. Je me suis lancée dans l’action, après Chavez. C’est ainsi que je suis née à la politique. Ma motivation principale, c’est l’université. C’est à ce moment que je me suis rapprochée du collectif. Je connaissais à titre individuel, certains de ses membres, mais ce n’était pas lié à leur implication au sein de Tatuy télévision. En fait, je me suis rapprochée du collectif parce que mon compagnon d’alors, était l’un des fondateurs. Par la suite, je me suis lancée directement dans le travail du collectif.

Q. Vous vous êtes liés à d’autres télévisions communautaires, semblables à la vôtre. Peux-tu me préciser ce qui vous différencie ?

« Oui, effectivement, on s’est rapproché de diverses chaînes de télévisions communautaires, actives dans d’autres États, dans d’autres parties du pays. Et ce, à travers le réseau d’Alba TV, que nous avons suivi avec attention. C’est un effort d’intégration, tant sur le plan institutionnel que créatif, qui a été pour nous, fructueux. Cela nous a aidé à surmonter la tendance à la dispersion généralisée et à la fragmentation, typique de ce secteur. Il y avait beaucoup de médias actifs. Nombre de ceux-ci avaient obtenu leur habilitation. Mais on était très dispersés. De ce fait, à travers le réseau d’Alba TV, un effort vraiment important a été fourni, pour que l’on puisse dépasser cet état de fait.unnamed (3)

Nous avons travaillé avec les jeunes. On a connu ceux de Tele Cimarron, de TV Calipso. Les jeunes gens de Lara TV. Sans oublier les membres de l’équipe d’Alba qui se situe à Caracas, mais aussi les jeunes de Montana TV, de Selva, de Canal Z. Ils se sont tous montré solidaires. Il y a aussi les camarades de TV Petare. Nous avons tissé des relations entre nous. On se connaît tous. On partage nos sources d’information. Nous nous lançons également dans un travail politique commun. Le facteur « travail en commun », c’est celui que nous privilégions. Il y a des choses qui doivent être consolidées. Mais dans l’ensemble, c’est la voie à suivre. Il est regrettable que certains médias aient fusionné, répondant ainsi à des incitations purement matérielles. Mais il ne faut pas généraliser. Ce sont des cas particuliers. Quant à Tatuy TV, son travail s’appuie uniquement sur sa base militante, en termes politiques et révolutionnaires. Mais pas du tout sur une relation de travail au sens courant du terme. Pour nous, c’est important, parce que cela nous a coûté, de mener à terme cette expérience. Mais en fin de compte, les résultats sont là. C’est bien. Ce sont en premier lieu des résultats politiques ».

Q. Quelle était ta situation au moment de rejoindre le collectif ?

« Je m’appelle Mayra Soto. Je travaille dans le secteur de l’administration. Je ne suis pas l’un des fondateurs de Tatuy TV, et je n’appartiens pas à l’équipe de départ de Tatuy. Je n’avais pas vraiment de conscience politique. J’étais étudiante, et je me suis rapprochée de Tatuy, grâce aux relations qui me liaient à des compagnons qui avaient pris langue avec le collectif. Petit à petit, je me suis formée, j’ai pris mes marques. La personne qui m’a amené au collectif, a commencé par me le présenter. C’est-à-dire, ce qu’ils faisaient. Ce qui relevait du travail quotidien. Cela m’a plu. Filmer, mais aussi préparer les éditoriaux. Il y a aussi une convivialité au sein du collectif qu’on ne trouve nulle part ailleurs. La camaraderie. L’un de nos outils essentiels pour bien comprendre le domaine de la communication.

Je vis dans un quartier populaire, et je vois les injustices autour de moi, les limites qu’on nous impose. Tout cela fait que je change peu à peu, depuis que je fréquente le collectif. Je m’interroge, non seulement parce que cela me plaît, mais parce que j’arrive à trouver ma place au sein du processus révolutionnaire. Je suis certaine que tout a été possible grâce à Chavez. Grâce au processus en cours, on a eu l’opportunité d’être partie prenante du protagonisme politique. Cette constellation d’organisations -Tatuy en est un exemple – on la doit au processus révolutionnaire ».unnamed (6)

Q. Penses-tu que la télévision communautaire a pu influer sur l’organisation de ta communauté, à travers les programmes proposés, mais aussi à travers les expériences de formation que ce genre de média offre ?

Freddy Toro : « il faut tout d’abord préciser quelle est notre conception de la communauté. Celle que nous avons contribué à créer. Un média comme Tatuy doit s’appuyer sur une relation d’échelle, qui part du local, pour aboutir à l’universel. Je m’explique. Prenons un exemple. On peut présenter un instantané, ou travailler activement sur une commune, tout en restant en phase avec les sujets connexes que traite le réseau Alba TV. Notamment sur le plan international. On évite ainsi de tomber dans le piège du localisme. On considère aussi que le concept de communauté n’existe pas vraiment. Il faut lui donner corps. D’ailleurs, beaucoup de gens nous disent :  »vous n’êtes pas liés à une communauté spécifique ? ». En fait, notre travail se déroule au sein de la Municipalité Libertador. Mais on essaye de l’articuler avec des espaces de décision tels que le conseil des communards. Je pense aussi aux mouvements sociaux, tels ceux de l’Université Bolivarienne.

Ceci dit, nous nous employons à instaurer une forme de relation plus étroite avec la communauté. Nous allons bientôt lancer un projet : l’Agence Populaire d’Information. Cela permettra de mettre en place une chaîne d’informations qui pourvoira en dépêches/nouvelles, notre canal de télévision. Bien sûr, cela nous aidera à mettre en valeur les diverses réalités locales, à les rendre communicables d’une manière adéquate. Nous ferons en sorte que tout cela se place sous le signe de la réussite, en faisant tous les efforts nécessaires».

Interview : Johanna Marquez et Maritfa Perez

Traduction : Jean-Marc del Percio

Photos : Tatuy TV unnamed (2)unnamed (4) unnamed (5)unnamed (7)_DSC0144

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« La technologie ne peut se concevoir isolée de la politique » : entretien avec Carlos Parra, du projet Canaima GNU/Linux

Carlos Parra (troisiéme à partir de la gauche) et son équipe de développeurs du software libre au Veezuela

Carlos Parra (troisième à partir de la gauche) et son équipe de concepteurs et développeurs du software libre au Venezuela

Carlos Eduardo Parra Falcón est chef des opérations du projet Canaima au Centre national des technologies de l’information (CNTI), entité dépendant du ministère du pouvoir populaire pour la science, la technologie et l’innovation de la République bolivarienne du Venezuela.

Mais, en plus de remplir cette charge publique conjoncturelle, Carlos Parra est actif au sein de la communauté du logiciel libre. Pour Carlos, dans toute activité professionnelle existe une orientation politique qui donne sens à tout ce que l’on fait. Il est de ceux qui pensent que la technologie comporte une puissante charge politique que beaucoup s’emploient à « neutraliser ». Actuellement, il a pour responsabilité de gérer le projet Canaima, le système d’exploitation GNU/Linux de l’État vénézuélien, et il essaie d’appliquer sa vision politique à ce projet technique. Il sait que beaucoup d’hommes et femmes politiques ont du mal à prendre conscience de l’importance prise des logiciels libres, dans une société où tous les processus sont de plus en plus commandés par des logiciels. Mais, du moins dans son champ d’action, il s’efforce par son modèle de gestion de rendre les techniciens conscients des implications politiques de la technologie dans la dénommée société de la connaissance. Il n’est en rien facile de rompre avec la domination des monopoles technologiques mais le contexte révolutionnaire qui est celui du Venezuela, une communauté du logiciel libre très active et critique, et des dirigeants qui sont à l’écoute de ces communautés ont permis certaines réussites comme le projet Canaima lui-même ou le taux de pénétration élevé du logiciel libre dans toute l’administration publique vénézuélienne. Carlos, avec sa perspective caribéenne, son esprit rebelle et sa vision communiste, adore chanter Bella Ciao, parler de technologie et, surtout, de politique. Dans cet entretien, il nous explique en quoi le projet Canaima va bien au-delà d’un projet technologique. Il nous fait part de ses réflexions sur le libre savoir, le logiciel libre et le socialisme, ainsi que sur le rapport entre création de logiciel et propriété des moyens de production. Entretien par Rafael Rico Ríos

Pour mieux nous situer, qu’est-ce que Canaima et quel est son objectif ?

À l’origine, Canaima était un produit technologique, une distribution [4] de logiciels libres développée à partir de standards ouverts, conformément au Décret présidentiel n°3390 signé par le Président Hugo Chávez le 23 décembre 2004. Son objectif premier était de faciliter la migration vers les logiciels libres des postes de travail des institutions, organes et entités de l’administration publique vénézuélienne. Avec le temps, et de par sa dynamique, Canaima est devenu beaucoup plus qu’un produit technologique. Actuellement, nous le concevons comme un projet socio-technologique visant à produire des instruments, mécanismes, outils et processus, tant technologiques que sociaux et politiques, qui mettent la technologie au service de la société — d’où le qualificatif de socio-technologique. Cette conception a donné naissance à des projets aussi importants que Canaima Educativo, également mis au point par le gouvernement bolivarien, et à d’autres pas moins importants comme Canaima Comunal, Canaima Universitario, Canaima Colibrí et Canaima Forense, qui ont été mis au point par des communautés organisées.ABN-22-02-2011-222114571717feriaproductiva7HT-canaima-educativo Un des principes les plus largement diffusés du projet Canaima comporte entre autres objectifs la production de compétences nationales, le développement endogène, l’appropriation et la promotion du libre savoir, pour la construction d’une nation vénézuélienne technologiquement préparée. Le projet Canaima est, de fait, une politique publique du gouvernement bolivarien.

Il existe actuellement une infinité de systèmes d’exploitation basées sur les logiciels libres. Pourquoi développer et maintenir Canaima ? Pourquoi ne pas utiliser les distributions libres qui existent déjà ?

Pourquoi Canaima ? Pour beaucoup de raisons. Par exemple, la possibilité qu’il offre à nos talents nationaux de s’approprier un projet national et de lui donner un sens social et politique adapté à notre réalité. Parce qu’adapter un logiciel libre passe nécessairement par faire des recherches, étudier, acquérir des connaissances, les multiplier, les socialiser. Et ce processus génère beaucoup de projets, d’idées, de curiosité qu’il faudra assouvir, beaucoup d’initiatives qui surgissent presque automatiquement lorsque plusieurs personnes s’unissent pour atteindre un objectif et que cette union est solidaire fondée sur le désir de partager et de s’associer, de soutenir et d’aider.

De nombreux projets peuvent être considérés comme étant très urgents dans un société avec de fortes inégalités. Tu considères qu’un système d’exploitation libre est un projet pertinent pour l’État ?

Pour toutes les raisons que l’on vient de voir, et beaucoup d’autres, le projet Canaima est, à n’en pas douter, pertinent ; cela ne veut pas dire que soit la seule politique pertinente pour l’État. La population a des besoins plus concrets, palpables, auxquels les gens sont plus sensibles parce qu’ils laissent des traces perceptibles, chaque jour, dès que l’on sort de chez soi. Par exemple, un voisin qui sort de chez lui et qui remarque que le camion des poubelles n’est pas passé depuis trois jours, a là un besoin bien réel, et un système d’exploitation libre ne va pas lui régler ce problème le quatrième jour et faire que le service d’assainissement de la ville vienne ramasser les ordures dans le quartier. Des problèmes se posent quotidiennement, mais bon nombre d’entre eux ne sont pas conjoncturels mais structurels, systémiques, et les problèmes structurels ne se règlent pas avec des mesures conjoncturelles. Les mesures conjoncturelles peuvent palier la situation, elles peuvent servir à atténuer les effets du problème, mais la solution réelle passe par la recherche des causes du problème et par leur solution à l’endroit où elles apparaissent.abn-21-09-2011-219111094410_mg_345628129 C’est là que l’on voit l’intérêt que présente un système d’exploitation libre, un projet de l’État capable de stimuler l’usage et l’appropriation de la technologie pour la mettre au service de la société conduit, peut-être pas à court terme mais certainement à moyen terme, une nation à un niveau de développement scientifique et technique autonome en mesure de proposer, avec l’aide de la technologie, des solutions aux problèmes quotidiens des gens.

Au Venezuela, on observe beaucoup d’activité et d’engagement politiques de la part des communautés du logiciel libre. Pourquoi pensent-elles que le logiciel libre revêt autant d’importance dans la société actuelle ?

Le logiciel libre ouvre les portes du développement à la société, aux populations, aux pays, et cela parce qu’il respecte le principe de la liberté de la connaissance. Une société sans savoir est une société qui vit dans les ténèbres, un peuple sans avenir, une nation dépendante incapable d’avancer par elle-même et de se tracer son propre destin. Socialiser le savoir revient à irriguer beaucoup de graines semées sur tout le territoire national, ces graines que sont hommes et femmes, étudiants, filles et garçons, l’avenir de la société. Une société qui cherche à se développer d’une manière autonome, durable et tenable doit produire ses propres outils technologiques et se les approprier ; au contraire, une société qui se contente d’importer de la technologie qui sera utilisée par ses citoyens ne fera que consommer des produits technologiques, des objets du marché mondial de la technologie.

Tu dis que le projet Canaima est un projet socio-technologique. Tu considères donc que la technologie a un caractère politique ?

Au sens large, tout ce que nous faisons dans la société présente un caractère politique ; la technologie a un caractère politique, sans aucun doute. Plus concrètement, dans la vie quotidienne de la nation vénézuélienne qui s’attache à être libre, indépendante, souveraine et socialiste, la technologie ne peut se concevoir isolée de la politique : au-delà des activités sociales, l’action de la politique va de pair avec l’action de la technologie, avec la manière de nous l’approprier, la manière de l’utiliser. La technologie naît pour remplir un objectif, depuis le moment où l’on songe à la produire jusqu’au moment où elle se matérialise ; par conséquent, la technologie que nous utilisons est fabriquée en vue d’une fin, que nous accomplissons en l’utilisant. Mais, au-delà, lorsque nous avons le pouvoir de produire nous-mêmes la technologie, ce peut être pour atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés, des objectifs sociaux, politiques, humanistes, par exemple. La production de technologies libres remplit une fin, principale ou sous-jacente, qui est de libérer les connaissances, de les socialiser, de les mettre entre les mains de tous et toutes. C’est une fin humaniste, sociale, politique, philosophique.Canaimitas-476x256 La technologie est tellement liée à la politique que, par exemple, quand tu utilises un logiciel privatif, tu participes, que tu le veuilles ou pas, à l’accumulation de capital au profit de quelques-uns ; cela répond à une conception politique de la vie en société. Et quand tu utilises un logiciel libre, tu participes, que tu le veuilles ou non, à la diffusion des connaissances, à la socialisation de la technologie, tu pratiques le socialisme.

Quand on en vient à des notions comme la souveraineté et l’indépendance technologiques, est-ce qu’un pays peut se développer sur le plan scientifique et technique en utilisant des technologies importées ?

Ça dépend. Si l’importation de cette technologie s’accompagne d’un transfert technologique, bien sûr qu’il peut, parce que, grâce à ce transfert, il parviendra à un développement endogène, à une appropriation de la technologie et des processus nécessaires pour la produire. Le point clé pour parvenir à son propre développement scientifique et technique, de manière durable, avec des technologies importées, c’est qu’elles n’engendrent pas de dépendance. Il faut être très prudent avec ça. Imaginons que j’importe une technologie moyennant un contrat de transfert technologique ; si ce transfert a uniquement pour but d’apporter une aide, je resterai les mains liées parce que la technologie va devenir obsolète et que le transfert n’aura pas prévu son actualisation ni la production de technologies nouvelles. Même en cas de transfert complet, le pays peut aussi commettre l’erreur de ne pas s’employer à multiplier les talents et à développer massivement les processus de production et de socialisation, de ne pas retransférer les technologies, de ne pas former les gens. Dans ce cas, efforts et investissements consentis l’auront été en pure perte. Enfin, un développement scientifique et technique durable dans le pays peut commencer par l’importation de technologies, mais il passe obligatoirement par des processus de transfert technologique, de formation en aval, de recherche et de prospective, d’articulation, d’investissement dans l’infrastructure, d’inclusion des établissements d’enseignement public dans le processus, et sûrement encore d’autres choses auxquelles je ne pense pas maintenant.

Et le logiciel libre suffit à obtenir l’indépendance technologique ?

Non. C’est très important mais cela ne suffit pas. Il faut installer les logiciels libres que nous produisons sur des machines, et si ces machines sont fermées, qu’elles ne sont pas libres ni documentées, l’autre moitié du chemin reste accidentée. Nous devons redoubler d’efforts pour stimuler la production et la recherche sur le hardware libre, nous devrons documenter lehardware que nous produisons dans le pays. Si nous nous contentons d’assembler, il est nécessaire de documenter l’assemblage des machines pour nous approprier peu à peu les processus ; quand nous fabriquerons des cartes, des circuits intégrés, des puces, des mémoires, des disques, alors nous documenterons tout, le savoir est libre.

Le nouveau cycle de développement de Canaima GNU-Linux a été défini dans cette rencontre tenue à Barinas, Universidad Nacional Experimental

Le nouveau cycle de développement de Canaima GNU-Linux a été défini dans cette rencontre tenue à Barinas, Universidad Nacional Experimental

Pour comprendre le Venezuela, il est toujours bon de se rappeler que, comme il possède la plus grande réserve de pétrole du monde, le pays intéresse les grandes multinationales et les pays dominants. En conséquence, l’industrie pétrolière vénézuélienne a subi de multiples sabotages technologiques, de la part de la droite nationale et internationale, et les politiques vénézuéliens savent combien la souveraineté technologique est importante. Qu’en est-il des développeurs [de logiciels] ?

Les notions de souveraineté et d’indépendance technologiques sont des concepts politiques. Pour cette raison, les responsables politiques les appréhendent plus facilement. De façon générale, un développeur connaît très bien les avantages techniques que procurent les langages de programmation libres, des environnements de développement, de la stabilité, des bibliothèques et même du modèle de production collectif du logiciel libre, où tous les développeurs s’unissent dans des scénarios déterminés pour s’entraider. Tout développeur ou développeuse de logiciel libre n’a pas forcément une idée claire des notions d’indépendance et de souveraineté, alors que ce devrait être le cas de tout politique. L’idéal serait que les développeurs en aient aussi une idée claire. Sans chercher bien loin, on en trouvera une bonne illustration au Bureau des opérations du projet Canaima au CNTI, qui dispose d’une équipe de développeurs et développeuses et où les questions politiques sont présentes dans presque toutes nos discussions, parce que le projet Canaima est un projet politique, né en révolution, sous la plume et suivant les idées du Président Hugo Chávez, avec une conception clairement socialiste. Ne pas comprendre ce qui fait notre essence même, ce serait nous perdre, car nos objectifs ne sont pas technologiques mais politiques, notre activité s’inscrit dans le Plan de développement économique et social de la nation, mieux connu sous le nom de Plan de la Patrie ou IIe Plan socialiste de la nation. Le projet Canaima fait partie des nombreuses graines semées par le commandant Hugo Chávez dans cette patrie de Bolívar ; cette graine a poussé, a produit des millions de fruits et poursuit aujourd’hui sa maturation.

Vous essayez d’intégrer la politique à votre modèle de gestion bien qu’il s’agisse d’un projet technologique. Comment travaille-t-on, avec les développeurs, au sein d’un projet technologique s’appuyant sur une vision politique ?

Nous, les développeurs, ne sommes pas des automates, nous sommes des acteurs sociaux, des acteurs politiques comme tout le monde, nous prenons les transports publics ou notre voiture le matin et nous voyons en chemin les inégalités sociales, nous voyons untel au volant de son Audi, untel à la fenêtre d’un immeuble de la Grande Mission habitat Venezuela, nous voyons les inégalités et nous voyons les changements politiques actuellement en cours dans notre pays. Le projet Canaima est plus qu’un projet technologique, la technologie est un outil, pas une fin ; la fin, c’est la souveraineté nationale, la liberté, l’indépendance, la fin la plus précieuse, comme l’indique le premier grand objectif historique du Plan de la patrie. Telle est la vision poursuivie et nous l’avons bien en tête, de sorte qu’au-delà de notre rôle dans le projet, nous savons tous que nous avons aussi pour rôle d’atteindre des fins politiques, chose que nous assumons jour après jour dans nos activités et nos discussions au cours du processus permanent de révision, de rectification et de relance du projet.edición Bailadores-Mérida, activistas del Software Libre y estudiantes de informática establecieron una metodología de trabajo ...

On parle souvent de la neutralité technologique. Vous êtes d’accord ?

D’abord, je veux préciser que ce que certains spécialistes appellent neutralité technologique en se référant à la garantie d’accès et d’échange de données entre systèmes et citoyens n’est pas ce à quoi je pense quand j’utilise cette expression. En ce sens, je préfère le terme « interopérable » à « neutre ». Je ne crois pas que la technologie soit neutre ; la technologie répond toujours aux intérêts de celui qui la fabrique, elle ne naît pas à partir de rien, elle est produite par les hommes et les femmes que nous sommes, qui vivons en société et qui avons des intérêts collectifs ou individuels mais, enfin, des intérêts.

Si la technologie n’est pas politiquement neutre, on peut parler alors d’une technologie capitaliste et d’une technologie socialiste ?

Comme je viens de le dire, la technologie répondra toujours à des intérêts, aux intérêts de celui qui la produit, la construit, la fabrique ou la développe ; cependant, quand les intérêts collectifs prévalent sur les intérêts individuels, on est alors en présence de fins qui favorisent le bien collectif. Politiquement parlant, l’individualisme cède le pas à la solidarité, on ne parle plus d’accumulation mais de socialisation. Il y a là au moins deux modèles politiques clairement identifiables, je reprends les termes de ta question, on parle de capitalisme et on parle de socialisme.

Mais ces deux modèles politiques de la technologie font référence au point de vue des usagers ou à la fin pour laquelle ils l’utilisent ?

Ils ne renvoient ni aux usagers ni à la fin pour laquelle ils l’utilisent, mais à la fin pour laquelle la technologie est produite. Cela apparaît plus clairement quand on va à l’essence du modèle, je veux dire au modèle productif : le modèle employé pour produire des logiciels libres n’est pas le même que celui qu’on emploie pour produire du logiciel privatif. Par exemple, si tu fabriques un système administratif fermé, selon le modèle privatif, et un système administratif en logiciel libre, un examen superficiel peut conduire à affirmer que les deux systèmes, bien que faits avec des modèles de production distincts, visent à la même fin : automatiser l’administration d’une organisation. Mais non. Celui a produit le système administratif privatif l’a fait pour accumuler du capital, pas pour administrer les biens et les ressources d’une organisation. Tu vois ce que je veux dire ? Et, dans le modèle de construction qu’il a utilisé pour le système privatif, il a engagé des travailleurs et des travailleuses, à qui il a payé un salaire, il est interdit de s’approprier la moindre partie du système administratif ; avec ce travail, il a produit une plus-value que s’est approprié le propriétaire d’une entreprise, et le produit résultant n’est rien d’autre qu’une marchandise objet du travail d’une classe qui ne possède pas les moyens de production et qui n’a pas eu d’influence directe sur le choix du mode de production. Pour le système administratif en logiciel libre, on a utilisé un autre modèle, dans lequel la construction est collective, la plus-value, du moins pendant la phase de production, est de la connaissance, et cette connaissance est socialisée. Autrement dit, personne ne s’approprie la plus-value, elle est socialisée et elle bénéficie au collectif, qui à son tour la replace dans le produit et les multiplie au sein du même modèle de production. Tu vois la différence ? Enfin, les deux systèmes, le libre et le privatif, peuvent s’utiliser comme systèmes administratifs dans une organisation, mais le modèle de production utilisé dans chacun est totalement différent et produit des effets distincts dans la société et chez les êtres humains impliqués. Par conséquent, ce qui détermine si une technologie est socialiste ou capitaliste, c’est son modèle de production, et celui-ci est immédiatement reconnaissable, il est unique.

Carlos Parra

Carlos Parra

D’après ce que tu dis, on pourrait affirmer que le logiciel libre est socialiste ?

Sans aucun doute, le logiciel libre est socialiste. Pourquoi ? À cause de son modèle de production, principalement ; il est probable que d’autres variables interviennent, mais sa différenciation par le modèle de production lève toute équivoque. Le modèle de production dans le socialisme se caractérise entre autres par deux choses : – le moyen de production est un bien collectif ; – la planification et l’organisation sont collectives. C’est de cette manière que nous produisons des logiciels libres, que ce soit pour un État ou non, pour un gouvernement ou non ; le moyen de production appartient à tous ceux qui interviennent dans la production, et la planification comme l’organisation et la prise de décision sont collectives.

Mais il peut y avoir de l’exploitation dans une entreprise qui développe du logiciel libre.

C’est possible et cela dépend du modèle de production adopté par l’entreprise. Le modèle de production déterminera si l’entreprise se comporte en exploiteur ou non. Toute la question, j’insiste, réside dans le modèle. Si l’entreprise s’emploie à produire du logiciel libre en socialisant les moyens de production, en générant des biens collectifs, en redistribuant la plus-value, il n’existera pas d’exploitation capitaliste. Mais une entreprise peut créer des logiciels en engageant des travailleurs ou des sous-traitants, en leur versant une rémunération, en s’appropriant la plus-value puis en libérant le produit final, un logiciel sous licence libre. C’est un modèle capitaliste de production de logiciel libre, le résultat est ensuite libéré mais le modèle de production utilisé au départ n’est pas un modèle socialiste.

La licence CopyFarLeft exige que le logiciel, en plus de satisfaire aux quatre libertés du logiciel libre, soit développé dans des organisations disposant de moyens de production collectifs. On a vu apparaître des initiatives intéressantes comme le Manifeste télécommuniste, qui réfléchit sur la propriété des moyens de production dans le développement des logiciels. Que penses-tu de ces propositions ?

Ces propositions viennent combler les lacunes que existe dans le modèle de production du logiciel libre. Je les trouve très révolutionnaires. La création d’une licence qui garantisse que les travailleurs (développeurs et développeuses) soient propriétaires des moyens de production des œuvres (des systèmes, en l’occurrence) constitue un bouclier contre l’exploitation. Grâce à ces propositions, il deviendra possible pour les travailleurs de partager librement, en conservant la valeur du produit de leur travail (la plus-value). Je crois que c’est vers cela que nous devons nous diriger.

Équipe de concepteurs du système Canaima - Linux

Équipe de concepteurs du système Canaima – Linux

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Notes

[2Pour un exemple français de mobilisation en cours, voir par exemple la campagne de Framasoft, Dégooglisons Internet.
[3GNU/Linux est un système d’exploitation informatique, comme le sont aussi Microsoft Windows et Mac OS, mais qui, à la différence de ces derniers, est basé sur le principe du logiciel libre, ce qui suppose d’avoir accès au code source, à des fins de contrôle, notamment. Pour la Free Software Foundation un logiciel est libre — libre n’est pas nécessairement un équivalent de gratuit — s’il confère à son utilisateur quatre libertés : la liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages ; la liberté d’étudier le fonctionnement du programme et de l’adapter à ses besoins ; la liberté de redistribuer des copies du programme (ce qui implique la possibilité aussi bien de donner que de vendre des copies) ; la liberté d’améliorer le programme et de distribuer ces améliorations au public, pour en faire profiter toute la communauté. L’accès au code source est une condition d’exercice des libertés 1 et 3.
[4Système d’exploitation — note DIAL. URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1XA

(Photos) Mille tambours contre les médias

Au Brésil un militant du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre parmi des milliers à manifester leur solidarité avec la révolution bolivarienne face au décret Obama

Au Brésil un militant du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre parmi des milliers à manifester leur solidarité.

Rarement un président états-unien a fait une telle unanimité contre lui. Après l’UNASUR soit les douze gouvernements sud-américains, la CELAC qui regroupe les 33 états d’Amérique Latine et des Caraïbes, l’ALBA, PetroCaribe, les 134 pays membres du G-77 + la Chine… bref, tout le sud de la planète a rejeté le décret Obama parce qu’”il viole le droit international, la souveraineté et l’indépendance politique du Venezuela”.

En Équateur, le président Correa s'est joint á la campagne

En Équateur, le président Correa s’est joint à la campagne

Signataires de l'appel au Nicaragua

Signataires de l’appel au Nicaragua

Partout dans le monde, des mouvements sociaux soutiennent cet appel qui, au Venezuela, a déjà recueilli 5 millions de signatures. On peut le signer ici : http://bit.ly/1OyOoNz

Parallèlement à cette mobilisation nationale, il semble que le travail de fond entrepris par le gouvernement Maduro pour contrer la guerre économique commence à porter ses fruits. Une étude de la firme privée Hinterlaces (réalisée du 14 au 18 mars sur base de 1200 interviews dans tout le pays) et portant sur le moral de la population montre que 65 % se disent “optimistes”, soit quatre points de plus qu’en janvier 2015. 34 % se disent “pessimistes” contre 38% en janvier.

On fêtait le 24 mars le 161ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage décidée par le président José Gregorio Monagas dans la foulée des décrets de Simon Bolivar. Une politique qui valut à ce dernier d’être traité par les journaux des grands planteurs esclavagistes du sud des États-Unis et des oligarchies latino-américaines de “César assoiffé de pouvoir”. Aujourd’hui, c’est en organisant une “marche des mille tambours” que le mouvement afrodescendant a exprimé son rejet des campagnes médiatiques et du décret du Président Obama déclarant le Venezuela “menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité et la politique extérieure des États-Unis”. David Abello, du Conseil pour le Développement de la Communauté Afrodescendante, a déclaré: “En cette heure de l’Histoire, alors que nous sommes libres, nous ne permettrons pas qu’une quelconque ingérence cherche à nous recoloniser”.

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img_52841427211539-533x800Avec CiudadCCS et AVN / Photos: AVN (Juan Carlos La Cruz) http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/03/con-cientos-de-tambores-el-pueblo-afrodescendiente-rechazo-la-injerencia-fotos/

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1P3

Loin des médias, Caracas est si proche

baptême du livreUn livre baptisé avec des semences de pois « quinchoncho » et de «mañoco » plutôt qu’avec des pétales de fleurs, présenté par trois femmes et un homme. Terre, Femmes et Hommes Libres, paru à la maison d’édition La Estrella Roja, traite des relations de genre à l’intérieur d’un mouvement social, le Front National Paysan Ezequiel Zamora (FNCEZ).

Au fil des pages, Liz Guaramato raconte la lutte contre un système qui les opprime doublement : comme paysannes et comme femmes. Orión Hernández, éditeur du livre, souligne que cette publication inaugure la série « Sororités » de la collection Construire les Communes, dont l’objectif est de rendre visible l’organisation des femmes dans la lutte contre le capitalisme et le patriarcat. « Ils nous voulaient à la maison, en train de repriser, obéissante, accouchant dans la douleur/ Attendant la dernière heure, et disant : oui, père ; oui, mari ; oui, Dieu » énonce une partie du poème  qu’Aura Bastidas a récité samedi à la Librairie du Sud, dans le cadre de la Foire Internationale du Livre du Venezuela 2015. publicUn accouchement. Ainsi l’a défini une des protagonistes de cette histoire lors de la présentation du livre à une assemblée attentive. Un livre qui parle des inégalités de genre à l’intérieur d’un collectif en lutte, où le machisme reste une pratique commune aux hommes et aux femmes. Ainsi parle Aura Bastidas, paysanne et militante du FNCEZ : « ce livre est un accouchement tout droit sorti de nos entrailles à nous, les femmes qui militons dans la lutte paysanne. Les femmes paysanne vivent enfermées par ce système, sans possibilité et avec peu de portes ouvertes pour dire ce qu’elles vivent, comme femmes, comme militantes et comme communardes ».

A partir d’une épistémologie féministe latino-américaine, et de l’ethnographie comme méthode de travail, Liz Guaramato a décidé de se centrer sur le travail quotidien des femmes qui donnent vie à la Commission Nationale de Genre du FNCEZ. « C’est un débat urgent, et pas seulement des grandes organisations, comme le Front Paysan, mais aussi à l’intérieur des communes que nous sommes en train de construire et pour ceux et celles qui croient au projet de ce pays, un projet libérateur impulsé par le premier président qui s’est déclaré féministe, comme le fut Chavez et l’est aujourd’hui Maduro » conclut l’auteure.

« Il n’existe pas d’autre livre, pas d’autre écrit qui transmette ce qu’est la réalité des femmes qui militent à l’intérieur d’un mouvement mixte et qui prétend lutter pour la construction de ce féminisme populaire socialiste. C’est le seul » déclare Bastidas applaudie par les participants . « Nous voici, les ovaires pleins comme des grenades/ comme des banderoles et des munitions à la place de scapulaires et chapelets/ Ou avec tout à la fois, mais dignes, et déjà nous ne sommes plus muettes, nous marchons », poursuit le poème écouté attentivement à la Librairie du Sud.public 2 Le livre me reflète pas ce que disent les intellectuels, – « je m’excuse auprès des intellectuels, si j’en offense certains » déclare la paysanne-, mais ce que les femmes vivent, construisent, font. Des expériences qui se compliquent pour celles qui vivent à la campagne et affrontent le « machisme face à face », ajoute-t-elle. «Nous avons relaté les conflits internes qui ont généré la pratique libératrice de la Commission Nationale de Genre du mouvement social paysan. La lutte n’a pas pour seul objectif de parvenir à la libération des femmes mais de parvenir également à la libération des hommes  parce que «  ce système utilise les hommes que nous aimons pour nous opprimer » assume Bastidas.

« Ils nous voulaient muettes, et à présent nous chantons/ Ils nous voulaient sillonnées de larmes et à présent nous sommes des rivières/ Ils nous voulaient soumises et à présent nous résistons, nous avançons et nous menons le combat » poursuit le poème.

Autre voix présente dans le livre, celle de Yolanda Saldarriaga qui explique – émue – que l’œuvre est le produit d’une longue lutte mais qu’il est aussi aussi une production inachevée, juste une étape. « Nous devons utiliser ce livre comme outil pour la critique, pour la compréhension d’autres réalités, pour l’autocritique de ceux qui militent dans des organisations mixtes. Comment les hommes et les femmes nous reproduisons le patriarcat et le machisme » explique-t-elle. Elle fait un appel à l’unité de tous et toutes : « Le chavisme est un chavisme indigène, un chavisme féministe, un chavisime afro-descendant, un chavisme ouvrier, tout cela est le chavisme, et nous sommes frères et sœurs de lutte ». C’est à dire, ce livre a pour objectif de renforcer le collectif, pas de dénigrer quelque compagnon que ce soit. «  Si nous réunissions les gouttes nous serons capables de donner l’averse dont nous avons besoin », dit – avec la voix entrecoupée de brefs silences Saldarriaga. Derniers vers de ce poème récité en 2009 et repris aujourd’hui pour la Foire Internationale du Livre : «  Ils nous voulaient comme une brise silencieuse, à présent nous sommes le vent » (1) compagnes présentant le livre

Vivre pour écrire et lire. Le Venezuela, avec la moitié de la population aux études, est devenu le troisième pays d’Amérique Latine en nombre de lecteurs de livres. Le réseau public des Librairies du Sud met la littérature à portée de tous pour un prix modique – une politique menée par le gouvernement Allende au Chili et par le sandiniste au Nicaragua. Chaque Foire Internationale du Livre est une école populaire où des intellectuels, des créateurs, des mouvements sociaux organisent des débats, des ateliers, des concerts… img_24511426553206-632x421CAWfD4GW8AAcBslIci, sous la pluie de semences d’un arbre très vieux, un petit amphithéâtre de ciment accueille une réunion d’information et de mobilisation autour des 43 étudiants disparus du village mexicain d’Ayotzinapa. Le comité vénézuélien qui vient de naître a réuni un public encore peu nombreux mais assez passionné pour entendre et transmettre la voix des absents. CAZPz7sU0AErMYi

A gauche, T.D., auteur de ce Blog avec Juan Plaza, un vieil ami du Mouvement Bolivarien rencontré en 1995.

A gauche, T.D., auteur de ce Blog, avec Juan Plaza, un vieil ami du Mouvement Bolivarien MBR 200 rencontré en 1995.

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Le président Lázaro Cárdenas

Au début de la réunion, une compañera mexicaine donne la clef essentielle omise par les médias : l’école normale rurale où étudiaient les disparus est une création historique de la révolution mexicaine. Le général et président Lázaro Cárdenas, qui nationalisa le pétrole dans les années trente et défendit son pays face aux menaces des États-Unis, y vit la clef de l’irréversibilité de la révolution. Une formation intégrale basée sur cinq axes – politique, académique, culturel, productif et sportif – vise à former des enseignants critiques, analytiques, réflexifs, informés de ce qui se passe dans leur pays et dans leur communauté rurale, capables de développer les capacités de dialogue et d’organisation de leurs élèves.

Dès les années 30, des réseaux paramilitaires attaquèrent ces écoles et firent disparaitre plusieurs des pédagogues “socialistes”. Peu à peu, le modèle fut abandonné par l’État. Dans le Mexique de Peña-Nieto, très généreusement fourni en armes par les États-Unis et qui vient de reprivatiser l’exploitation des hydrocarbures, il reste 16 Écoles Normales Rurales qui résistent en s’auto-finançant et sont les cibles de la destruction programmée du mouvement social. Les derniers contacts avec les 43 disparus d’Ayotzinapa indiquent qu’ils étaient retenus par l’armée. Les familles ont contesté les aveux forcés de quelques narcotrafiquants, destinés à occulter la responsabilité directe de l’État mexicain.

43 : c’est – triste coïncidence – le même nombre de victimes qu’ont laissées l’an dernier au Venezuela les « guarimbas », ces violences de l’extrême droite aidée par les paramilitaires colombiens. La majorité de ces victimes appartient au camp bolivarien, une porte-parole du comité des victimes est venue pour témoigner (2). Notons que les quelques policiers et gardes nationaux qui ont fait fi des instructions et ont utilisé leurs armes durant ces affrontements, faisant plusieurs victimes, sont aujourd’hui en prison.

Brésil, mars 2015. "Dilma dehors !", "Assez de corruption !", "Nous réclamons une intervention militaire d'urgence face aux trois pouvoirs pourris !". "Assez d'endoctrinement marxiste", "Assez de Paulo Freire" (créateur de la célèbre "Pédagogie de l'opprimé", NdT), "US Navy et Air Force, sauvez-nous á nouveau!", des effigies de Lula et Dilma pendues á un pont : comme au Mexique ou au Venezuela, des élites et des classes moyennes, soutenues par l'hégémonie des médias privés, retrouvent les accents des Pinochet contre la possibilité d'une éducation populaire critique... et ne seraient pas fâchés de  remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les "toxines marxistes"

Brésil, mars 2015. « Dilma dehors ! », « Assez de corruption ! », « Nous réclamons une intervention militaire d’urgence face aux trois pouvoirs pourris ! ». « Assez d’endoctrinement marxiste », « Assez de Paulo Freire » (créateur de la célèbre « Pédagogie de l’opprimé », NdT), « US Navy et Air Force, sauvez-nous á nouveau du communisme ! », sans oublier des effigies de Lula et Dilma pendues á un pont : comme au Mexique ou au Venezuela, des élites et des classes moyennes, soutenues par l’hégémonie des médias privés, retrouvent les accents des Pinochet contre la possibilité d’une éducation populaire critique… et ne seraient pas fâchés de remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les « toxines marxistes ».

Des médias occidentaux comme « Le Monde” avaient déguisé ces violences en “révolte populaire”. Tout comme ils parlent aujourd’hui du “raz-de-marée brésilien” sans dire que le million et demi de personnes qui a défilé au Brésil pour exiger le départ d’une présidente élue, représente 1 % de la population et que ce 1 %, gonflé par les médias, n’hésite pas à demander le retour de la dictature militaire. L’ex-président Lula ou le théologien Leonardo Boff ont responsabilisé le monopole privé des médias brésiliens de cette stratégie du chaos : le journal O Globo, la Télévision Globo, le journal Folha de Sao Paulo, l’État de Sao Paulo et la revue Veja. Des médias capables de prendre en otages les partis et les institutions républicaines et dont selon Lula, il est temps de démocratiser la propriété.

Au terme de la réunion  j’ai interviewé l’organisatrice du comité, Mariana Yépez, l’étudiante en cinéma de 21 ans qui a collé au mur les visages des frères mexicains.

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Mariana Yépez

T. Deronne – Mariana, en quoi consiste le travail du collectif  “Nous sommes tous Ayotzinapa, chapitre Venezuela” ?

Mariana Yépez – Le collectif est jeune, il est né en janvier 2015, à partir d’une concentration face à l’ambassade du Mexique. Les 43 étudiants sont notre référence mais nous voulons travailler pour toutes les victimes des peuples latino-américains. Nous voulons élever la voix : de même que le peuple vénézuélien a construit une solidarité avec le peuple palestinien, je crois qu’il est temps que nous organisions la solidarité avec le peuple mexicain. Un peuple qui est en train de vivre ce que notre peuple a dû vivre sous les régimes d’avant 1998, d’avant la révolution. Au Venezuela, aujourd’hui encore, on ignore où se trouvent les restes d’un grand nombre de ces disparus des années 60 à 90, paysans pour la plupart. Dans le Mexique du narco-État présidé par Peña Nieto, le massacre est quotidien. Quand on pense que le seul fait de rechercher les 43 disparus a fait apparaître les restes d’autres victimes anonymes, on imagine ce qu’est la réalité.

T. D. – Une des invitées rappelait que la majorité des mexicains ne sait rien de ce qui se passe dans le reste de l’Amérique Latine, ne savent pas qu’il existe des mouvements de solidarité. Pour toi qui étudies le cinéma, que peut-on faire face à cette dictature des médias privés qu’on voit agir aujourd’hui non seulement au Mexique mais en Équateur, en Argentine, au Brésil, ou chez nous au Venezuela ?

M.Y. – Je crois qu’il est urgent d’élever le niveau d’action des télévisions communautaires et que la population y ait une participation réelle. Ici, après 15 ans de révolution nous ne pouvons continuer à voir VTV (la chaîne gouvernementale, NdT) comme notre seule référence dans ce jeu de ping-pong avec les médias privés de la droite comme Globovision. Il y a suffisamment de propositions, même si beaucoup restent dans les tiroirs, de créer des télévisions communautaires. C’est le peuple qui doit participer, qui doit critiquer, dire ce qui se passe réellement dans tous les coins du pays, rompre avec cet élitisme audiovisuel du reporter et ses interviewés, le peuple doit être l’acteur du média, ici et en Amérique Latine, et partout ailleurs.

T.D. – Tu es née en 94, on pourrait dire avec la révolution. Un des problèmes de toute révolution est la transmission de l’Histoire à la nouvelle génération qui jouit des droits nouveaux sans avoir lutté directement pour eux. Qu’en penses-tu ?

M.Y. – C’est une de nos faiblesses, de nos manques dans la jeunesse, cette connexion avec nos lutteurs du passé. Notre jeune député Robert Serra, assassiné par les paramilitaires, avait cette obsession de nous rappeler qui nous sommes, d’où nous venons (3). L’autre travail est de nous unifier comme jeunesse. Malheureusement nous vivons souvent, en tant que jeunes, de manière individualiste, chacun pour soi. La lutte collective peut commencer par retrouver des racines. Que chacun assume sa tâche mais en s’articulant autour d’un centre, d’un corps de propositions pour les universités, pour les ministères. La droite en majorité recrute parmi les jeunes des classes supérieures, des universités privées, et même si leur vision est proche de celle de l’Empire, il faut reconnaître qu’ils savent s’unifier autour d’elle.

T.D. – La presse occidentale présente le Venezuela comme un pays dictatorial. Quelle image voudrais-tu transmettre par-delà cette muraille ?

M.Y. – (Rires) Je suis de Caracas et comme dit la chanson Caracas est folle. Que tu regardes d’un côté ou de l’autre, il y a toujours quelque chose à faire, quelque chose à dire.. Comme image je prendrais le centre de la ville, c’est un espace qui a été sauvé, je parle de toutes les activités culturelles qui s’y déroulent, la place Bolivar, la place Diego Ibarra et ses concerts permanents, les quinze théâtres reconstruits, cet espace de transformation, public, gratuit, voilà ce que fait notre “dictateur”, notre “régime castro-communiste”, ici on ne ferme la porte à personne, alors que dans l’Est de Caracas, dans les quartiers riches on ne trouve pas toute cette respiration, cette ouverture, il y reste beaucoup de la mentalité coloniale d’il y a cinq siècles.mariana yepez 2CAZPzsQUkAA4D_l Notes :

(1) Source : http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/03/en-fotos-bautizaron-libro-tierra-hombres-y-mujeres-libres-de-editorial-la-estrella-roja/ Texte : Laura Farina. Photos : Milángela Galea.  Article traduit par Julie Jarozsewski.

(2) Lire le compte-rendu de la rencontre à Genève avec le comité des victimes des « guarimbas », le 13 mars 2015 :  http://a.louest-le.soleil.seleve.over-blog.org/2015/03/geneve-rencontre-solidaire-avec-les-familles-des-victimes-de-l-opposition-putschiste-au-venezuela.html

(3) Lire « Les clefs de la mort d’un jeune député bolivarien et de sa compagne »,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/10/03/les-clefs-de-la-mort-dun-jeune-depute-bolivarien-et-de-sa-compagne/

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Thomas Cluzel ou l’interdiction d’informer sur France Culture

Tariq Ali, l'écrivain et historien pakistanais/britannique, coscénarsite du documetaire "South of the border", le réalisateur Oliver Stone et le président Hugo Chavez arrivant  au Festival de la Mostra de Venise, le 7 septembre 2009.

Tariq Ali, l’écrivain et historien pakistanais/britannique, co-scénariste du documentaire « South of the border« , le réalisateur Oliver Stone et le président Hugo Chavez arrivant au Festival de la Mostra de Venise, le 7 septembre 2009.

Septembre 2009. Le cinéaste Oliver Stone présente à la Mostra de Venise son documentaire South of the border (1). Les premières secondes offrent un bêtisier des JTs étasuniens sur le « dictateur Chavez » : Le réalisateur enchaîne en off : « Nuit et jour, sur toutes les chaînes, voici ce que voient les états-uniens. Le croient-ils ? J’espère que non. Mais même les plus sérieux des médias écrits aux Etats-Unis ou en Europe suivent la même ligne». Lors de sa conférence de presse, Stone précise : “Le manque de liberté d’expression que dénoncent les médias et l´opposition de droite vénézuélienne est un mensonge. Celui qui va au Venezuela se rend compte que 80, 90 % des médias sont contre Chavez. Ils disent des choses très dures sur lui et il le tolère. Il ne punit pas ces personnes, elles sont toujours en place. Aux États- Unis cela ne se passerait pas ainsi.”

Ces propos suscitent aussitôt une « réponse appropriée » de David Pujadas au 20 heures de France 2 (service public) : « Image de la Mostra de Venise, une fois n’est pas coutume, ce n’est pas un acteur ou une actrice qui tient la vedette de ce très célèbre festival mais le président vénézuélien Hugo Chavez. Le réalisateur américain Oliver Stone lui consacre en effet un documentaire admiratif et il a été ovationné par le public. Ironie du sort, il faut tout de même savoir qu’au même moment Hugo Chavez s’apprête à interdire dans son pays 29 radios suscitant de vives critiques de la part des défenseurs de la liberté de la presse

Sur quoi Pujadas se base-t-il pour affirmer que 29 radios vont être interdites au Venezuela ?

En 2000, la patiente lutte des collectifs de communication populaire vénézuéliens a débouché sur la légalisation des médias associatifs et l’octroi à ceux-ci de fréquences gratuites de radio ou télévision locales (2). Des stations commerciales ou évangélistes se sont alors déguisées en médias « associatifs » pour obtenir des fréquences légales à bon compte… D’où la mobilisation des collectifs citoyens qui ont demandé à la CONATEL (le CSA local) de récupérer ces fréquences pour les leur rendre. « L’interdiction de 29 radios » selon Pujadas était donc… la restitution de 29 fréquences détournées par des intêrêts commerciaux ou religieux, pour permettre la création de médias citoyens ! Selon la loi, c’est d’ailleurs le même travail que devrait effectuer le CSA en France (3).

Pas de rectificatif, ni de droit de suite de la part de D. Pujadas. Pourquoi se gêner ? Il y a longtemps déjà que les JTs des télévisions publiques mimétisent ceux des médias privés et recyclent les mêmes campagnes que les groupes comme Clarin ou Prisa ont lancées contre l’Argentine ou l’Equateur. Dès que des lois y ont démocratisé  la répartition des ondes monopolisées par les grands groupes privés, Cristina Fernandez ou Rafael Correa ont été traités d’“ennemis de la liberté d’expression”. L’idéologie qui sous-tend ces campagnes est que la liberté d’expression est, et doit rester, la liberté d’entreprise. L’État ne peut être qu’un obstacle à cette « liberté » puisqu’il fait obstacle à la globalisation marchande de l’information.

Le 3 février 2015, c’est au tour de Thomas Cluzel (Radio France-Culture) d’enfoncer un peu plus le service public dans Disneyworld et de nous convaincre, au cas où nous l’aurions oublié, qu’ “il est interdit d’informer au Venezuela(4). Pour sa revue de presse, Cluzel a usé de sources particulièrement pluralistes: SLATE (États-Unis), Miami Herald (États-Unis), THE WASHINGTON POST (États-Unis), THE NEW YORK TIMES (États-Unis), FOREIGN POLICY (États-Unis), BBC (Royaume-Uni), El Universal et Tal Cual (deux journaux de la droite vénézuélienne), Reporters sans Frontières (5) sans oublier Courrier International, le produit off-shore du groupe Le Monde qui puise ses articles dans l’apparente diversité qu’offrent les grands groupes privés internationaux (6). Thomas Cluzel n’a pas eu le temps de demander l’opinion de médias alternatifs, citoyens, publics et encore moins celle du gouvernement du Venezuela. Nous pourrions donc nous arrêter ici. Mais s’agissant du service public financé par les impôts des citoyens, le cas Cluzel a valeur d’exemple et mérite une attention toute particulière.

Pour la première moitié de son billet, Cluzel a choisi de recopier une anecdote amusée du Miami Herald (7). Ce journal, qui exprime bien la politique de Washington en Amérique Latine, y ridiculise la télévision latino-américaine de service public Telesur et les autorités du Venezuela à propos du contrôle d’identité d’un journaliste états-unien à la frontière avec la Colombie.

Tout en concédant que la story du Miami Herald pourrait n’être qu’anecdotique, Cluzel en tire que la liberté d’expression est menacée au Venezuela. Or il vient d’être l’idiot utile d’une préparation. La veine comique du Miami Herald tenait moins du hasard que de l’anticipation. Dix jours plus tard, le 12 février 2015, le siège de la télévision publique Telesur où travaillent 800 personnes devait être bombardé lors d’une tentative de coup d’État (8). En outre, le président Maduro a révélé: « nous avons détecté et capturé des étatsuniens engagés dans des activités secrètes, notamment d’espionnage, essayant de recruter des gens dans les villages frontaliers avec la Colombie et sous influence paramilitaire. Ainsi, dans l’État du Táchira nous avons capturé un pilote d’avion étasunien d’origine latino-américaine, avec toute sorte de documents. Il est en train de faire des révélations(9).

"Je suis Telesur". Parmi les révélations sur le coup d'Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder cette chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

« Je suis Telesur« . Parmi les révélations sur le coup d’Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder cette chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

Ignacio Ramonet: “Malgré toutes les preuves et tous les détails fournis par les plus hautes autorités de l’Etat vénézuélien, les médias internationaux (même en Amérique latine) ont accordé peu de crédibilité à cette tentative de coup d’Etat. Une telle « incrédulité » fait partie – depuis quinze ans – de la stratégie des grands médias dominants dans leur guerre contre la révolution bolivarienne, afin de discréditer les autorités bolivariennes(10).

Cluzel poursuit : “Le pays s’apprête d’ailleurs à vivre un ultime épisode, pour le moins emblématique, de la pression exercée quasi quotidiennement par le gouvernement vénézuélien sur la presse nationale cette fois-ci. Le journal indépendant TAL CUAL vient en effet d’annoncer qu’il cessera de paraître d’ici quelques jours, le 27 février prochain très exactement.”

C’est faux. A l’origine hebdomadaire, Tal Cual avait tenté le pari de devenir quotidien mais n’a pas rencontré le lectorat espéré, d’où sa décision de revenir à sa formule originale. Le journal sort donc en kiosque tous les week-ends et maintient sa version quotidienne en ligne : http://www.talcualdigital.com/

Loin d’être “le dernier journal social-démocrate qui disparaît au Venezuela” comme l’affirme aussitôt le très zélé Pablo Paranagua du Monde (11), Tal Cual est un journal économiquement libéral… et raciste. On comprend qu’une société métissée à 95 % et votant plutôt à gauche depuis seize ans, n’achète pas massivement un journal qui lui ressemble si peu. Le Venezuela a bien changé depuis que le directeur de Tal Cual, Teodoro Petkoff, ministre du président démocrate-chrétien Rafael Caldera (1996-1999), intervenait dans des clips télévisés pour convaincre la population pauvre à 80 %, refoulée dans les cerros de Caracas, des bienfaits des privatisations sous contrôle du FMI.

Dire que Tal Cual « ferme » sous la pression du gouvernement vénézuélien est donc aussi sérieux que d’attribuer le fait que “Les ventes de tous les journaux quotidiens nationaux français ont reculé en 2014”à des pressions du gouvernement français (12). Les arguments du “manque de papier” ou du “manque de publicité” par lesquels Petkoff tente de camoufler son échec commercial ne tiennent pas quand on sait que l’économie vénézuélienne est à 80 % aux mains du secteur privé (c’est ce secteur qui importe le papier journal qui n‘est pas produit sur place) et que les kiosques débordent de journaux critiques à tous les coins de rue. Un secteur privé florissant, qui a appris à spéculer grâce aux dollars préférentiels que lui accorde l’État pour ses importations et a largement profité des investissements en infrastructure du gouvernement bolivarien. Au dernier semestre de 2014, les télécoms ont connu un boom en engrangeant des bénéfices qui frôlent les 100 milliards de bolivars. On retrouve pas mal de ces entrepreneurs sur la liste “Venezuela” de Falciani/HSBC. En mars 2015 le magazine Forbes rappelle que le vénézuélien le plus riche, Gustavo Cisneros, propriétaire du groupe médias du même nom et ami de George Bush, a vu sa fortune grimper à 3,6 milliards de dollars.

L’argument des “tracasseries judiciaires” ne tient pas davantage : les victimes de diffamation ont le droit d’agir en justice comme elles le font dans n’importe quel État de droit. Sauf que Tal Cual ne se contente pas de photos volées comme Closer ou Paris-Match mais traite fréquemment, sans avancer de preuves, des fonctionnaires ou politiques bolivariens d’assassins, de corrompus ou de narcotrafiquants. Sans oublier le racisme contre les mouvements sociaux. Le 16 mars 2012 Tal Cual publiait une caricature accusant le gouvernement bolivarien de distribuer de l’eau sale aux usagers.

Dessin de Weil publié par le journal Tal Cual, Venezuela.

Dessin de Weil publié par le journal Tal Cual, Venezuela.

Le dessin montre un homme coiffé d’un béret comme Hugo Chavez accompagné d’enfants et regardant l’eau jaillir d’un robinet sur lequel s’est posée une mouche. L’homme dit: “Assez de suprématie blanche, maintenant nous avons des eaux afrodescendantes”. On peut voir les autres caricatures que publie Weil dans Tal Cual sur son site :   http://www.weil.com.ve/(13)

En montant le show de sa “fermeture”, le directeur de Tal Cual jouait gagnant d’avance. Depuis seize ans les médias internationaux ont positionné l’idée selon laquelle “le gouvernement bolivarien exerce une pression quasi quotidienne sur la presse”. Reproduit à l’infini par les grands groupes privés de médias, le mensonge est devenu vérité, selon l’adage goebbelsien.

En mai 2007, lorsque la concession hertzienne de la chaîne privée RCTV ne fut pas renouvelée pour être octroyée à une nouvelle chaîne de service public, une campagne mondiale affirma aussitôt qu’il s’agissait d’une “fermeture”. Le site ACRIMED démonta dans le détail ce concert de désinformation qui vit les médias français, soutenus par les maîtres-penseurs du microcosme médiatique et par RSF, reprendre en choeur le même refrain, résumé à merveille par le titre de l’éditorial du Monde : « Censure à la Chávez » (28 mai 2007) (14)

Répondant aux critiques d’un lecteur en mai 2009, Jean-Pierre Langellier du Monde, disait sa crainte de voir Chavez fermer la chaîne privée Globovision… qui n’a jamais été fermée. Ce désir de “fermer” à tout prix des médias au Venezuela est d’autant plus intéressant que les deux seuls médias réellement fermés l’ont été… par l’opposition. VTV, la chaîne publique, considérée comme “une ordure” par le gouverneur pustchiste Enrique Mendoza fut fermée lors du coup d’État manqué d’avril 2002 contre Hugo Chavez (15). En 2003 la télévision communautaire Catia Tve fut fermée par le maire de droite de Caracas Alfredo Peña (16).

Le procédé de Thomas Cluzel à propos de Tal Cual nous ramène aux campagnes contre Salvador Allende. RSF n’existait pas encore quand Armand Mattelard, analysant l’alliance des grands médias et de la SIP (groupe de propriétaires de médias) dans les préparatifs du coup d’État au Chili, expliquait : « L’enquête judiciaire sur l’administration du journal El Mercurio, accusé d’irrégularités fiscales, a servi de prétexte pour dénoncer de soi-disant mesures coercitives contre la « presse libre ». (…) Le message émis par la presse de la bourgeoisie chilienne revient à sa source, renforcé par l’autorité que lui confère le fait d’avoir été reproduit à l’étranger. (…) Nous sommes en présence d’une SIP tautologique. Sa campagne n’est qu’un immense serpent qui se mord la queue. »

Thomas Cluzel sort l’artillerie lourde : “Dans un tel contexte, les propriétaires d’El Universal, le plus vieux quotidien du pays sont, eux, soulagés sans doute d’avoir été rachetés l’an dernier par un groupe espagnol. A cette nuance près, toutefois, que le dit groupe était de mèche en réalité avec le gouvernement. En clair, le quotidien a certes été sauvé de la ruine financière mais au prix de sa liberté d’expression. Le même modus operandi se répète d’ailleurs depuis plusieurs années déjà : l’étranglement financier des médias jusqu’à ce que les propriétaires soient contraints de vendre à un proche du pouvoir.

Un simple clic vers les principaux titres de la presse écrite vénézuélienne des 9 et 10 mars 2015 prouve qu’il s’agit d’un parfait mensonge. El Universal écrit que “La SIP déclare que le Venezuela est le pays qui restreint le plus la liberté de presse” avant d’expliquer dans la “route vers la victoire (de la droite)” que “Le gouvernement invente un coup d’État pour détourner l’attention de la crise économique”; El Nacional insiste : ”la SIP déclare que les gouvernements du Venezuela, de l’Équateur et de l’Argentine persécutent le journalisme, le harcèlent, le restreignent à travers la législation et établissent la censure ou obligent à l’autocensure parce qu’il n‘est plus posible de l’exercer » avant de faire la psychanalyse de Nicolas Maduro en tant que violateur des droits de l’homme, prolongeant l’éditorial du New York Times sur “Maduro et ses délires de conspiration” et de révéler que “Selon l’opposition, la vraie menace ce sont les politiques de Maduro”. Le Correo del Caroni rappelle que “La SIP dénonce la persécution de l’opposition”, que “Nicolas Maduro use du prétexte du décret Obama pour obtenir des pouvoirs spéciaux” et que “Les députés de l’opposition comptent sur l’église catholique comme médiatrice dans le cas des prisonniers politiques”; Tal Cual évoque les menaces états-uniennes : “C’est Obama qui offre les pouvoirs spéciaux à Maduro” et “selon l’opposition, le but de Maduro est de cacher la crise”; El Carabobeño titre “Reuters: les sanctions des États-Unis pourraient être la bénédiction que cherchait Maduro”. Ultimas Noticias (centre-droit) nous rassure : “selon la BBC c’est pour protéger le système financier états-unien qu’a été prise la décision d’Obama” Etc… (17)

Revenons un instant sur l’affirmation de Cluzel selon laquelle le rachat de El Universal par un groupe espagnol “qui était de mèche en réalité avec le gouvernement” s’est faite “au prix de sa liberté d’expression. Non seulement ce groupe n’est pas lié au gouvernement bolivarien (18) mais une étude réalisée du 2 au 8 août 2014 (19), après ce rachat, montre la proportion écrasante de termes négatifs (87 %) par rapport aux termes positifs (13%) dans le traitement des politiques du gouvernement Maduro :

El Universal, août 2014. Traitement des politiques gouvernementales : 87 % de termes négatifs, 17 % de termes positifs.

El Universal, août 2014. Traitement des politiques gouvernementales : 87 % de termes négatifs, 13 % de termes positifs.

Le journaliste et historien des médias Eleazar Díaz Rangel a dirigé la Faculté de communications sociales de l’Université Centrale du Venezuela de 1983 à 1986. Prix National de Journalisme, président de l’Association Vénézuélienne des Journalistes et chef de rédaction du journal de centre-droit Últimas Noticias depuis 2001, il n’a pas oublié la répression qu’exerçaient contre son métier les régimes d’avant Chavez : « les journaux actuels font leur travail sans la moindre pression alors que ces pressions étaient fréquentes par le passé. Je ne crois pas qu’il y ait de pressions sur tous ces médias privés qui ne publient que des informations contre le gouvernement et rien en sa faveur, comme beaucoup le font depuis des années sans changement. La majorité des journaux de l’intérieur du pays, entre 70 et 80 journaux, suivent la même ligne éditoriale » (entrevue de février 2015 (20).

Une étude réalisée en juin 2014 sur les messages des chaînes de télévision les plus regardées au Venezuela (Venevision, Televen et Globovision) montre une réalité semblable (21) :

Venevisión, Televen et Globovisión n’ont consacré que 33 minutes de couverture à Nicolás Maduro et ont employé 97% de termes négatifs contre lui.

Venevisión, Televen et Globovisión n’ont consacré que 33 minutes de couverture à Nicolás Maduro et ont employé 97% de termes négatifs contre lui.

Audience comparée des médias radio et TV au Venezuela (2014). Ce graphique ne rend pas compte des sites internet, médias internationaux (satellite) et presse écrite locale qui sont eux aussi en majorité opposés aux mesures  de la révolution bolivarienne.

Audience comparée des médias radio et TV au Venezuela (2014). Ce graphique ne rend pas compte des sites internet, médias internationaux (satellite) et presse écrite locale qui sont eux aussi en majorité opposés aux mesures de la révolution bolivarienne.

Une hégémonie attestée dans le temps par les études des parts de marché télévisuel (22).

Même paysage en ce qui concerne la radio, essentiellement aux mains de grands circuits privés comme Union Radio : “Les sanctions contre le gouvernement de Maduro ne visent qu’à changer sa conduite, explique l’administration Obama(23).

Si nous élargissons le cercle, rappelons qu’en avril 2014 trois grands groupes privés latino-américains se sont mis d’accord pour écrire une page quotidienne contre le Venezuela dans chacun de leurs 82 journaux affiliés. Il s’agit du GDA (Groupe Diarios de las Américas), de ANDIARIOS (Asociación de Editores de Diarios y Medios Informativos) et de PAL (Groupe Periódicos Asociados Latinoamericanos) (24).

A l’échelle mondiale, il suffit de taper les mots-clefs “Maduro” ou “Venezuela” sur Google pour voir déferler une avalanche de centaines de pages parlant de “répression”, “dictature”… avant de voir apparaître la moindre dissidence.

Il est donc vrai qu’il n’y a pas de liberté d’expression au Venezuela : l’hégémonie des grands groupes privés, agences (AFP, AP, Reuters) et médias privés nationaux, régionaux, locaux (radio, presse écrite, télévision, pages Web et réseaux sociaux) qui font quotidiennement campagne contre le socialisme bolivarien empêche tout équilibre démocratique par rapport à l’audience trop faible des médias publics et associatifs.

L’écrivain et universitaire Luis Britto Garcia s’interroge : “La censure existe-t-elle au Venezuela ? Oui, en effet. Celle d’une grande partie des médias nationaux et internationaux qui occultent ce qui en réalité se passe dans le pays et font l’impasse absolue sur tout ce qui a trait aux avancée sociales, au développement de la démocratie participative ; privant ainsi de son droit à l’information l’immense majorité silencieuse dans le monde entier. Une dictature règne-t-elle au Venezuela ? Oui, en effet. Une dictature médiatique qui prétend imposer des tyrans du style de Carmona Estanga (chef du patronat putschiste qui avec l’appui de militaires de droite déposa Chavez brièvement en 2002)” (25).

Scène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne : la dirigeante d'extrême droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d'État depuis 2002, explique aux médias "baillonnés" qu'il n'y a pas de liberté au Venezuela et que plutôt que d'attendre des élections, il faut relancer les confrontations "non-dialogantes" (sic) pour forcer le président élu à partir.

Scène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne : la dirigeante d’extrême droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d’État depuis 2002, explique aux médias « baillonnés » qu’il n’y a pas de liberté au Venezuela et que plutôt que d’attendre des élections, il faut relancer les confrontations « non-dialogantes » (sic) pour forcer le président Maduro à partir.

Il aura suffi, en janvier 2015, d’une rumeur propagée par les partis de droite via leurs médias et les réseaux sociaux (26) évoquant l’imminence d’une grève nationale – qui n’eut jamais lieu – pour que 18 millions de Vénézuéliens achètent fébrilement en quatre jours l’équivalent de ce qu’ils auraient consommé en un mois et demi. En cas de réussite du coup d’État du 12 février 2015, le communiqué des militaires putschistes allait être diffusé simultanément par CNN et par la télévision privée vénézuélienne Televen (27).

Thomas Cluzel arrive au bout de ses cinq minutes. Laissons-le conclure son billet : “Au total, depuis 2009, ce ne sont pas moins de 300 chaînes de radio qui ont également été fermées. “

C’est faux. Même si au Venezuela, en France (28) et partout ailleurs, les intérêts des groupes privés déterminent constamment l’ouverture et la fermeture d’entreprises de presse, le nombre de médias privés vénézuéliens a augmenté en seize ans de révolution. Luis Britto Garcia : « En 2014, pas moins de 2896 médias opèrent au Venezuela. 2332 d’entre eux sont des entreprises privées, soit 80%; 16,5 % dépendent du secteur communautaire mais restent confinés à une transmission locale; à peine 3,22% de l’ensemble ressortissent au service public. Dans le domaine de la radio-diffusion, 1598 émetteurs appartiennent au secteur privé, 654 dépendent du secteur communautaire et à peine 80 d’entre eux relèvent du service public. Quant aux chaînes de télévision, 55 appartiennent aux groupes privés, 25 au secteur communautaire (avec une diffusion locale seulement) et 8 d’entre elles seulement sont publiques… La quasi totalité des médias privés se situent dans l’opposition. Par conséquent, prétendre que l’Etat en serait à exercer son hégémonie dans le domaine de la communication, en s’appuyant sur les faibles moyens dont il dispose, est une affirmation infondée qui suffit à disqualifier celui qui la propage. » (29)

Guerre des grands médias contre la démocratie… et contre le service public.

Le 14 mai 2013 Noam Chomsky, Greg Grandin, Michael Moore, Oliver Stone et une douzaine d’experts états-uniens écrivaient à Margaret Sullivan, « Public Editor » au New York Times, pour lui demander pourquoi ce journal présentait Chavez comme un “dictateur” alors que le président du Honduras avait droit à un lexique neutre ou positif :  “Dans les seize dernières années le Venezuela a organisé 19 élections ou référendums qualifiés de libres et équitables par les principaux observateurs internationaux (UE, OEA, Centre Carter, etc..). Jimmy Carter a fait l’éloge des élections au Venezuela, parmi les 92 scrutins observés par le Carter Center, comme un “système de vote vraiment extraordinaire.” Il a conclu que “le processus électoral au Venezuela est le meilleur du monde.” (30)

Mais le trait principal de ce pays enfin sorti de l’apartheid social et racial est sa démocratie participative : communes, conseils communaux, mouvements sociaux écrivent chaque jour l’histoire invisibilisée par les médias d’une économie et d’une politique cogérées par les citoyen(ne)s.

Par le biais de la propagande quotidienne, les grands médias ont réussi ce tour de force inouï : transformer une démocratie en “dictature” ! Dans leur réalité virtuelle, ils ont plongé des millions de citoyen(ne)s du monde, privé(e)s de la possibilité d’aller sur place ou d’accéder à une information alternative.

Ces médias ignorent les décisions des électeurs vénézuéliens qui optent pour les politiques de transformation sociale. De ce fait, ils encouragent ceux qui refusent de se soumettre aux urnes. Si les émules vénézuéliens d’Aube Dorée organisent des violences avec l’aide matérielle des paramilitaires colombiens, laissent des dizaines de cadavres à chaque appel à “laisser sortir toute notre rage dans la rue”, si des leaders d’extrême droite sont arrêtés non pas pour leurs opinions mais parce qu’ils sont en train d’organiser un coup d’État, ils deviennent automatiquement des “prisonniers politiques”.

La récente mission à Caracas de l’UNASUR, organisme qui regroupe tous les gouvernements d’Amérique du Sud, a conclu ses travaux en rejetant l’ingérence extérieure. Elle a recommandé à l’opposition de jouer le jeu électoral et de renoncer à la violence.

Chuo Torrealba, secrétaire général de la MUD

Chuo Torrealba, secrétaire général de la MUD

Chuo Torrealba, secrétaire général de la coalition des partis de droite “MUD” (photo) lui a répondu à travers les médias : Samper (ex-président colombien et président de l’UNASUR, NdT) est venu provoquer l’opposition, c’est un piège”. (31)

Qu’y puis-je ? répondent les Thomas Cluzel du monde entier, aller à contre-courant, faire preuve d’indépendance d’esprit ? Et pourquoi moi ? Bien au chaud sous le parapluie de la vulgate mondiale, il vaut mieux passer pour un “défenseur de la liberté d’expression au Venezuela”.

Il ne reste au président Obama qu’à habiller du vernis de “la répression des opposants et de la fermeture de médias au Venezuela” son décret présidentiel du 9 mars 2015 qui proclame “l’état d’urgence aux États-Unis face à la menace inhabituelle et extraordinaire pour notre sécurité nationale et notre politique extérieure, qu’est le Venezuela” (sic). Les médias se chargeront du service après-vente en présentant Maduro comme le provocateur et Obama comme celui qui offre des cadeaux aux enfants à Noël avant de retourner bosser consciencieusement dans son bureau ovale.

Rafael Correa rappelait le 1er mars 2015 depuis Montevideo que cette ingérence « ne débouchera pas forcément sur ce qui est arrivé à Allende. Il n’en demeure pas moins que nous sommes confrontés chaque jour aux tentatives de déstabilisation de gouvernements démocratiques et progressistes d’Amérique latine, par la guerre économique, et à la manipulation mondiale en matière d’information ». (32)

Ce jeudi 12 mars, Radio-France (dont Thomas Cluzel est un des salariés) se met en grève pour vingt-quatre heures avec pour slogan “Défendons nos emplois”. Les syndicats CFDT, SNJ et UNSA s’inquiétent de « la menace d’une réduction drastique des effectifs » de l’entreprise publique, qui a annoncé en janvier un « plan de retour à l’équilibre ». Les syndicats disent « redouter des arbitrages dramatiques pour leurs missions et leurs conditions de travail » (33).

Comment ne pas voir que si la globalisation marchande signifie la mort du journaliste public comme historien du présent (Lacouture) avec son travail d’enquête, son temps passé sur le terrain, sa culture historique et sa mise en perspective de sources contradictoires, les gouvernements progressistes latino-américains représentent, au contraire de ce que martèle Thomas Cluzel, une alternative ? En diversifiant un champ médiatique asphyxié et discrédité par les logiques du monopole privé, en créant des universités publiques et gratuites pour redémocratiser l’enseignement des communications sociales, en créant ou en renforçant des services publics comme la chaîne latino-américaine Telesur ?

Renoncer à faire vivre l’identité du service public comme résistance à la doxa, n’est-ce pas contribuer à sa destruction ? Ne dit-on pas dans les écoles de commerce que “le client préfère toujours l’original à la copie” ?

Thierry Deronne, Caracas, le 12 mars 2015

Notes :

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Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨

Le 9 mars à Caracas, Maduro rencontre des mouvements communaux venus de tout le pays et annonce l’octroi de 2400 millions de bolivars pour qu’ils puissent réaliser leurs projets socio-productifs ou de construction de logements.

Maduro rencontre des mouvements communaux venus de tout le pays.

15 mois après son élection, le ¨chauffeur d’autobus¨ (1) Nicolas Maduro, cet ex-syndicaliste du transport public, ce militant bolivarien méprisé par les professionnels de la politique, celui que Chavez proposa aux électeurs parce qu’il était le seul sans écurie, sans ambition personnelle, accélère le dynamitage de l’État ancien. Certes, c’est depuis 1999 que la révolution bolivarienne construit la démocratie participative mais en juillet 2014, dans la parfaite invisibilité médiatique, elle lance l’expérience la plus poussée de participation citoyenne dans l’histoire de la gauche mondiale.

On comprend la fébrilité de l’extrême droite vénézuélienne dont les récentes violences appuyées par les paramilitaires colombiens et la CIA (2) ont été déguisées en ¨révolte étudiante¨ par les grands médias (3). Il ne s’agit plus seulement de récupérer les impressionnantes réserves de pétrole ou de freiner l’unification de l’Amérique Latine. La déstabilisation se fait urgente parce que l’approfondissement du pouvoir citoyen éloigne chaque jour un peu plus la possibilité de rétablir l’autoritarisme néo-libéral, les privatisations et la répression des mouvements sociaux.

Conformément aux engagements du programme sorti des urnes d’avril 2013 (4), le président Maduro annonce pour la mi-août un ¨sacudón¨ (forte secousse) des institutions gouvernementales : ¨Nous révisons à la loupe tous les portefeuilles ministériels, le degré de réalisation de leurs objectifs ainsi que le niveau de production des entreprises d’État. Nous allons maximiser l’efficacité du gouvernement dans la rue (5) et toute l’action de l’État pour transférer le pouvoir à la population. Nous n’avons pas rebaptisé nos ministères ¨du pouvoir populaire¨ pour le plaisir de leur coller une belle étiquette mais pour mettre l’État au service du peuple. Nous devons construire un système de gouvernement populaire qui ne soit pas un aimable slogan pour se souvenir de Simón Rodríguez ou de Hugo Chávez. Il est hors de question que la révolution s’arrête une seconde. Elle doit continuer à se déployer dans toutes les sphères de la vie¨ a-t-il rappelé aux ministres.

« La droite croit qu’il s’agit de changer des ministres, non, ce n’est pas l’essence de ce que nous faisons. Le centre du travail est de changer l’État, ses procédures, l’échafaudage monté par le capitalisme pour que la rente pétrolière serve à tout et à rien à la fois » explique le vice-président Jorge Arreaza.

Assemblée paysanne et indigène en vue de rédiger une liste de propositions au gouvernement, Sud du Lac de Maracaibo, juillet 2014.

Assemblée paysanne et indigène en vue de rédiger une liste de propositions au gouvernement, Sud du Lac de Maracaibo, juillet 2014.

Pour l’aider à ¨chambarder l’État¨, Maduro appelle depuis quelques mois les mouvements sociaux et le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) à lui transmettre des propositions concrètes. Le vendredi 18 juillet il s’est rendu dans l’État de Lara à la rencontre d’une assemblée de communes de tout le pays pour y concrétiser officiellement la promesse faite lors d’une assemblée antérieure de délégués communaux (6) : la création d’un Conseil permanent d’articulation entre la présidence et les communes pour que celles-ci dialoguent directement avec le gouvernement, fassent des propositions, définissent des priorités et expriment leurs critiques.

Dans cette réunion de travail avec 300 porte-paroles de diverses instances d’auto-gouvernement communal, Maduro a approuvé leurs premières propositions. Comme celle de créer des conseils du pouvoir citoyen dans les ministères: “Chaque ministère doit posséder son conseil de pouvoir citoyen comme espace permanent pour travailler la main dans la main et éliminer la bureaucratie. Nous sommes en train de travailler sur un plan de transformation totale de l’Etat ; et plus précisément de cet Etat élitaire dont le bureaucratisme, la corruption, l’indolence, la lenteur sont les maîtres-mots. Il est de notre devoir de le transformer de fond en comble. Nous avons besoin de briser le blocage que nous nous imposons nous-mêmes et de rompre avec les schémas qui nous limitent, qui sont ceux de l’État élitaire, lui-même descendant de l’État colonial, répresseur, autoritaire, raciste et voué au pillage. Parce que là où s’impose la bureaucratie s’impose l’incommunication. Et l’unique mode de restructuration souhaitable, est celui qui consiste à associer à ce changement fondamental, le peuple désormais conscient de ses propres capacités¨.

Nicolas Maduro, le 18 juillet, dans l'État de Lara, crée le conseil permanent présidence/communes.

Nicolas Maduro, le 18 juillet, dans l’État de Lara, crée le conseil permanent présidence/communes.

Lara

Des critiques populaires…

Avant de remettre leurs propositions au gouvernement, les 17 tables rondes des organisations communales ont dressé la liste des principaux ¨noeuds critiques¨ : le manque d’articulation entre les différents corps ministériels chargés de travailler avec les organisations communales et la multiplication d’intermédiaires et d’interlocuteurs qui compliquent la tâche des auto-gouvernements communaux et génèrent une perte considérable de temps; La déficience de formation socio-politique des serviteurs publics; La nécessité de revoir les lois et d’en édicter de nouvelles pour le renforcement des communes; L’absence d’espaces de coordination entre les instances municipales et régionales des missions sociales et les instances du pouvoir communal; La faiblesse du suivi de l’exécution des politiques du gouvernement bolivarien au sein des communes; La présence permanente de contenus violents et d’images discriminatoires envers la femme et les minorités sociales dans les médias privés hégémoniques au Venezuela et la promotion d’une culture de la violence, de l’individualisme et du consumérisme dans la population; ou encore la persistance de pratiques de pollution et de déprédation de l’environnement sur le territoire des communes, notamment dans le traitement des eaux usées et l’usage de techniques agricoles ayant un impact négatif sur l’environnement.

… aux propositions populaires.

La machine s’est accélérée : trois jours plus tard, un peu plus de 200 Communard(e)s venus de tout le pays se sont réunis à Caracas pour la première réunion de la Commission Présidence/Communes. Cinq tables-rondes ont planché sur les axes suivants : Centre National du Commerce Extérieur (Cencoex) ; Banque Communale ; Agriculture et Terres ; Commission Nationale des Télécommunications (Conatel), Loi de Responsabilité sociale à la Radio et à la Télévision; Planification Territoriale. Des propositions issues de cette première session de travail émerge le profil de l’État communal.

Enfants de la Commune d'El Rosillo (État d'Anzoategui)

Enfants de la Commune d’El Rosillo (État d’Anzoategui)

Table-ronde n°1 : Centre National du Commerce Extérieur (Cencoex) :

– Obtenir des devises pour la consolidation des unités socio-productives communales existantes.

– Renforcer l’industrialisation des systèmes de production.

– Contribuer à la sécurité alimentaire.

– Efficacité renforcée du modèle économique socio-productif communal.

– Faire en sorte que la triangulation « pouvoir populaire/Ministère des Communes/Cencoex » devienne réalité.

– Gérer des licences d’importation afin d’accéder aux devises.

– Elaboration d’un registre unique recensant les unités socio-productives Communales.

– Activation de commissions mixtes.

– Simplification des diverses démarches à remplir.

– Exonération d’impôts durant les premières étapes.

– Assurer la protection douanière des produits issus des Communes.

Table-ronde n°2 : Banque Communale.

– Réaménagement du système bancaire public et consolidation parallèle de la nouvelle institution financière communale.

Distinguer Banque Communale et Banque privée. Ces deux systèmes distincts ne peuvent et ne doivent en aucun cas se confondre.

– Traitement égalitaire des producteurs Communaux.

– Garantir la viabilité et la pérennité financières de la Banque Communale.

– Prendre en considération les spécificités de chaque Commune.

– Organiser des tables-rondes pour établir les besoins financiers de chaque Commune.

Créer un système pour que la Banque Communale puisse financer les projets sociaux de la Communauté.

– Assurer la formation des communards sur le plan financier.

– Enregistrement des communes auprès de l’office unique du Ministère des Communes.

Table-ronde n°3 : Agriculture et Terres.

– Créer des unités ¨Ecopatrias¨.

– Mettre en place des ateliers de formation en agro-écologie.

– Promouvoir la création d’entreprises de propriété sociale (EPS) communales. Assurer la rotation des cultures et la pratique du troc inter-communal.

– Création de fermes intégrales.

Développer la filière ¨Ecopatria¨ afin de réaliser des fertilisants et des produits écologiques.

– Veiller à éliminer toute bureaucratisation des systèmes en place.

– Revoir et superviser – de concert avec les communards – les diverses attributions de crédits.

Soutenir les pratiques d’agriculture artisanale.

– Améliorer les voies de transport agricoles.

Recenser les terrains en jachère dépendant du Ministère de l’Agriculture et de la Terre pour les transférer aux Communes.

Table-ronde n°4 : Conatel (Loi de Responsabilité Sociale des Médias).

Renforcer les radios et télévisions communautaires.

– Évaluer et contrôler les contenus des programmes transmis par les compagnies de câble (sexe, violence, racisme etc…)

– Transformer la Loi de Responsabilité Sociale pour garantir la libre expression de la population.

– Revoir ce qui est respecté et ce qui ne l’est pas dans la Loi de Responsabilité Sociale.

Travailler avec les médias alternatifs et communautaires.

– Faire en sorte que le plus grand nombre de porte-paroles des communes puissent participer à l’élaboration des dispositions légales que promulgue la Commission Nationale des Télécommunications.

– Edicter une Loi Organique des Conseils exécutifs nationaux en charge de la Communication.

Favoriser la création de chaînes de télévision (communautaires) dans chaque commune.

– Constituer des équipes inter-disciplinaires des Communes comme parties prenantes du secteur de la Communication au niveau national.

Table-ronde n°5 : Planification territoriale.

Réforme de la Loi des Terres, des Parcs et du Cadastre pour reconnaître les communes comme espaces d’auto-gouvernement.

– Oeuvrer à la reconnaissance des Communes à tous les échelons territoriaux.

– Promouvoir la Loi de Transfert de Compétences aux Communes.

Travailler à la reconnaissance de toutes les instances nouvelles d’auto-organisation.

– Encourager l’épanouissement de la souveraineté territoriale de chaque Commune.

– Convoquer un grand débat national sur la Loi du Territoire Communal.

– Activer les mécanismes de planification territoriale.

– Articuler avec les Communes et les Régions stratégiques de Développement Intégral (Redi).

La militante Yanina Settembrino -porte-parole du courant « Bolivar et Zamora »- a insisté sur le caractère sans précédent de l’événement : « je ne pense pas qu’il existe où que ce soit dans le monde, l’équivalent politico-organisationnel de notre Conseil présidentiel de Gouvernement Populaire Communal ». Carlos Alvarado -Communard originaire de l’état agricole de Guarico- insiste aussi sur le fait que « nous sommes en train de vivre un moment historique exceptionnel, car chaque jour qui passe voit le pouvoir Communal se consolider un peu partout au Venezuela ».

Nous avons beaucoup de pain sur la planche, nous nous battons tous les jours avec la bureaucratie et les conspirations de droite pour rendre possible ce projet inscrit dans la Constitution de la République Bolivarienne” précise le Ministre des Communes Reinaldo Iturriza, ajoutant que le président Chavez liait ce projet à la construction d’une nouvelle institutionnalité basée fondamentalement sur les conseils communaux et les communes. Le Ministre a rappelé que la majorité des communes enregistrées ont créé leurs instances d’auto-gouvernement et produisent, l’enjeu étant de renforcer cette productivité et d’éliminer les obstacles qui entravent leur potentiel.

Thierry Deronne, Caracas, 24 juillet 2014

Traductions : Jean-Marc del Percio

Notes :

 (1) C’est ainsi que la droite qualifie le président élu, le considérant comme indigne de la fonction présidentielle parce qu’il vient du monde du travail.

(2) Lire ¨Brévissime leçon de journalisme pour ceux qui croient encore à l’information¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/22/brevissime-cours-de-journalisme-pour-ceux-qui-croient-encore-a-linformation/ et ¨Comment la plupart des journalistes occidentaux ont cessé d’appuyer la démocratie en Amérique Latine¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/03/16/comment-la-plupart-des-journalistes-occidentaux-ont-cesse-dappuyer-la-democratie-en-amerique-latine

(3) ¨Le Venezuela montre que les manifestations peuvent aussi être une défense des privilèges¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/04/16/le-venezuela-montre-que-les-manifestations-peuvent-aussi-etre-une-defense-des-privileges-par-seumas-milne-the-guardian/

(4) ¨Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

(5) ¨Nous t’écoutons Claudia¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/06/nous-tecoutons-claudia/

(6) ¨Venezuela, la profondeur de la démocratie participative cachée par les médias occidentaux¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/06/photos-venezuela-la-profondeur-de-la-democratie-participative-cachee-par-les-medias-occidentaux/

Sources (espagnol) de cet article :

http://www.ciudadccs.info/2014/07/maduro-instala-primer-consejo-presidencial-comunal-en-lara/

http://www.ciudadccs.info/2014/07/aprobada-constitucion-de-consejos-del-poder-popular-en-ministerios/

http://www.mpcomunas.gob.ve/comuneros-y-comuneras-se-reunen-para-presentar-propuestas-en-consejo-presidencial-de-gobierno-popular-con-las-comunas/

http://www.mpcomunas.gob.ve/comuneros-y-comuneras-se-reunen-para-presentar-propuestas-en-consejo-presidencial-de-gobierno-popular-con-las-comunas/

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(Photos: ) Venezuela : la profondeur de la démocratie participative cachée par les médias occidentaux

9_danceAlors qu’au Venezuela se concrétise peu à peu le programme sorti des urnes d’avril 2013 (1), on chercherait en vain dans les médias privés vénézuéliens, hégémoniques, le moindre reportage sur ce processus participatif qui engage des centaines de milliers de citoyens. Cette opacité à l’Autre social exprime la survie de l’idéologie raciste des mantuanos qui rétablirent l’esclavage et enterrèrent les promesses égalitaires après la mort de Simón Bolívar (1783-1830). Les héritiers de cette oligarchie (les Leopoldo Lopez, Henrique Capriles Radonsky, Maria Corina Machado… que la presse occidentale campe en ¨héros de la lutte pour la démocratie¨) dominent encore largement, en 2014, la propriété des radios, des télévisions et de la presse écrite.

En Occident, où des millions de désenchantés s’abstiennent de voter, la plupart des journalistes ou des agences de news s’alignent sur ces médias racistes et invisibilisent eux aussi ce processus difficile, contradictoire mais passionnant de construction de la démocratie participative, ce va-et-vient entre un État encore ¨vieux jeu¨ et pas toujours perméable à la participation citoyenne, et des mouvements sociaux naissants mais beaucoup moins patients…

¨En finir avec l’État tel qu’il existe actuellement, avec ses maires et gouverneurs régionaux, pour le remplacer par un pouvoir constituant¨

Ce dimanche 25 mai ont eu lieu des millions de plantations dans tout le Venezuela pour marquer la Journée de l’Arbre. Au total, 40 millions d’espèces sylvestres ont été plantées dans tout le pays depuis le lancement de la Mission Arbre il y a huit ans par Hugo Chavez. Cette fois, le président Nicolas Maduro, lors d’un dialogue avec les mouvements écologistes, a annoncé la création d’une commission présidentielle sur le changement climatique, afin d’articuler une politique d’État pour changer la nature du modèle économique vénézuélien et lui donner une dimension écosocialiste. En juillet prochain, a-t-il rappelé, Caracas recevra des scientifiques du monde entier qui ont étudié le modèle destructeur de la globalisation et proposeront des alternatives pour sauver la planète, lors d’une rencontre organisée à travers l’ALBA (¨Alliance Bolivarienne pour les Peuples de Notre Amérique¨).Nicolas-Maduro-Dia-del-arbol-672x372

Une semaine plus tôt, lors d’une rencontre avec les porte-paroles de centaines de communes en formation au Venezuela, le président a décidé de créer un organe de liaison direct avec les communes, sous la forme d’une commission adscrite à la présidence : “Je veux établir une relation directe et permanente avec tous les conseils communaux, avec les communes, pour que nous gouvernions ensemble sur les grands thèmes de l’État, les grands thèmes du gouvernement : les politiques publiques, sociales, tout… Vous me faites parvenir les propositions et je les articule avec les politiques, et vous me faites parvenir les critiques populaires sur les erreurs que commet le gouvernement bolivarien. Que vive la critique populaire ! Apprenons à nous alimenter de la critique et de l’autocritique sans avoir peur de la vérité. Le but est de surmonter les erreurs et de continuer le processus.” a expliqué le président.

En réponse à cette initiative, 2000 communard(e)s de tout le pays se sont réuni(e)s et ont débattu durant trois jours dans l’État de Lara, pour créer un Conseil National des Communes qui sera notamment l’interlocuteur de cette commission présidentielle. “C’est une manière pour nous d’en finir avec l’État tel qu’il existe actuellement, avec ses maires et gouverneurs régionaux, pour le remplacer par un pouvoir constituant, un État basé sur la commune” explique Abraham Jimenez pour qui “c’est à travers les communes et les mouvements organisés que nous pouvons proposer des projets au gouvernement, obtenir des fonds publics et les investir nous-mêmes pour le bien-être social de la communauté”.img_1531

Sur la très longue liste des conclusions des travaux des sous-groupes (2), figure la proposition que le gouvernement transfère à ce Conseil National la gestion du registre national des communes, la réappropriation des médias qui ont perdu leur engagement populaire, la création dans chaque commune d’écoles de pouvoir citoyen et de médias communaux – notamment des journaux, le renforcement de l’économie communale et de ses systèmes de transport et de stockage, ainsi que d’équipes de défense territoriales.

img_1449Invité à prendre la parole, le ministre des Communes, Reinaldo Iturriza a salué “la création de cette plate-forme politique unifiée, ce n’est pas au gouvernement de dire si c’est bien ou c’est mal. Le gouvernement observe comment le mouvement populaire, dans ce cas communal, décide de s’organiser lui-même. Notre travail est d’accompagner cette expérience”.

Pour un des coordinateurs de débat, “nous devons être conscients que la création de ce Conseil Communal National est le début d’un nouveau combat. Certains vont tenter de le faire échouer et nous devons surmonter ces obstacles”. Jasmy Quintana, militante communarde de l’État de Anzoategui, a rappelé l’opposition des maires et gouverneurs à l’émergence d’un État comunal qui leur enlèverait une grande partie de leur pouvoir. “Nous avons encore des gens qui se disent révolutionnaires et appartiennent au processus bolivarien mais ne soutiennent pas le pouvoir populaire. C’est pourquoi, indépendamment des beaux discours, nous devons rester vigilants pour que les mots deviennent réalité. Nous n’en sommes qu’au commencement. Nous devons fortifier notre base depuis le bas, pour aller vers une réforme de la constitution … pour devenir autonomes face aux maires et aux gouverneurs”.

Ce type de rencontres a lieu dans tout le pays. Ainsi les 24 et 25 mai près de 600 militants représentant quelques dizaines de communes de l’État de Mérida (voir les photos ci-dessous) ont débattu de la “guerre économique” en cours contre la révolution et des systèmes de production, de communication populaire, de défense, ainsi que de la formation socio-politique et de l’organisation.

Notes :

(1) Sur le détail de ce programme, lire ¨Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

(2) Conclusions intégrales de la rencontre (en espagnol): http://www.misioncheguevara.gob.ve/page-noticia.php?titulo=Propuestas de las mesas de trabajo del 5to Encuentro Nacional de la Red de Comuneros &cod_not=69

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Sources : AVN, et Ewan Robertson, in Venezuelanalysis.com : http://venezuelanalysis.com/news/10727 et http://venezuelanalysis.com/images/10702

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/06/photos-venezuela-la-profondeur-de-la-democratie-participative-cachee-par-les-medias-occidentaux/ 

Nouvelles chroniques communardes du Venezuela

Commune Agro-écologique  “EL Tambor”, Municipalité Andrés Bello. État de Mérida, Venezuela, 2013.

Commune Agroécologique “EL Tambor”, Municipalité Andrés Bello. État de Mérida, Venezuela, 2013.

La Azulita: les yeux ne suffisent pas à embrasser tout le paysage en fleur. Ici, quelque part entre le Catatumbo et le Páramo doit régner certaine magie, certain secret réservé à ses  millions d’oiseaux migrateurs. C’est l’heure de la flamme sous le café du matin, le début de cette histoire. Celle de ceux qui croient dans leurs mains.

Ainsi de Julio Mota, au verbe insurgé de toujours mais calme, de celui qui sait qu’il fait partie d’un mouvement vital, irréversible. Lui, sa compagne et leurs deux gosses, ont décidé de fuir la ville pour se submerger dans la montagne, à la lueur d’une bougie. Remplir ce vide que nous traînons depuis tant d’années,  nous les victimes de l’aliénation de Cosmopolitan, ”se retrouver de nouveau face au fait d’être homme et femme, je crois que tout commence par là, c’est un des grands apprentissages que nous a transmis ce retour à la terre. Nous avons dû tout reprendre à zéro, cela revient à renaître comme enfant car les gens d’ici possèdent des conditions physiques et spirituelles exceptionnelles, nous avons dû apprendre d’eux.”

A la différence d’autres villages ruraux, La Azulita présente une particularité : ex-refuge de hippies, libre-penseurs et bohèmes des années 70, elle accueille aujourd’hui la vague de ceux qui veulent échapper à la logique urbaine imposée par le modèle pétrolier. A force d´apprendre à réapprendre ils ont inventé une Commune : “El Tambor” …

ComunaElTambor_01Comment naît une politique “autre” ? En quoi se différencie la production agricole communale de celle implantée au Venezuela depuis le siècle passé ? Qu’est-ce qui nous rend différents ? Est-ce la seule propriété de la terre ou un changement de paradigme ? Le fameux “développement” est-il cohérent avec une autre proposition politique ? Ces questions surgissent dans la conversation entre les communard(e)s de “El Tambor” : les espaces de récupération de la culture du café et d’autres plantations ne parlent pas seulement d’une production pragmatique d’aliments mais d’une vision en profondeur de l’histoire nationale, de la critique de la culture de l’exploitation de la nature et de l’humain, destructrice et arrogante, propre du capitalisme, dilemme toujours brûlant dans ce pays en pleine transformation.

Ce furent toujours les mêmes paysans qui ont semé le café. Ils se sont faits vieux et les plants aussi… La terre est morte d’être exposée sans fin à la monoculture et aux agents toxiques inclus dans les semences industrielles et commerciales. Pour quatre sous et au prix d’un épuisement historique, en échange de l’exode et de l’honneur de leurs propres enfants, ils ont rempli les entrepôts des industries de traitement, héritages des fils de la bonne bourgeoisie “nationale”. Ensuite sont venus les éleveurs pour occuper les meilleures terres avec leur bétail, la où naissent les sources, aujourd’hui polluées par les bouses de vaches; les arbres exterminés, la vie exterminée pour garantir la présence de la viande dans les rayons de supermarchés. « Les lits des rivières sont totalement abîmés par l’élevage, toutes ces parties râpées que tu vois dans la montagne sont l’effet de l’élevage extensif; ils râclent la terre, la retournent et cela produit l’érosion. La totalité de la municipalité Andrés Bello est zone ABRAE, Aire sous Régime d’Administration Spéciale: tout ce qui n’entre pas dans le Parc National est zone ABRAE de type 2, c-á-d. soumise à de fortes restrictions, et l’une ou l’autre zone est ABRAE de type 3, qui permet l’impact de l’élevage mais de manière contrôlée. Mais cela n’est pas respecté. » ComunaElTambor_04C’est à la Commune aujourd’hui de tout mettre sur la table. Ce débat est un exemple de sa position rebelle. Dépasser la vision du développement pur n’est pas simple au coeur d’un processus bolivarien où survivent de grandes contradictions entre la rentabilité et l’autonomie populaire. Du point de vue des communards, le thème n’est pas de produire de plus en plus de tonnes d’aliments mais de quelle manière on les produit, pourquoi et pour qui; nous semons pour nous alimenter ou pour accumuler du capital ? Ces compagnons proposent par exemple la culture du café sous ombre, et l’usage d’engrais produit par la communauté elle-même; bien sûr cette culture est plus lente mais elle ne tue ni le paysan ni sa terre parce qu’elle lui permet de semer tout autour, et en harmonie, des bananiers, des framboisiers, des plantes médicinales.

Nous proposons d’autres manières de cultiver les légumes, nous travaillons sur quatre unités productives comme celle-ci, la plus petite, avec la production de viviers multiples : forestier, frutiers, ornementaux, d’engrais organique, légumes cultivés sous protection. Le “convite« , ou échange de travail contre travail, est la manière d’appliquer cette autre politique basée sur une vision agroécologique, “la symbiose être humain-nature, la nature vue non comme un simple objet de production mais comme un monde où la participation humaine ne signifie plus la destruction. Ces unités productives auront un impact tant visuel que quotidien: démontrer à d’autres petits producteurs qu’on peut récolter le café sans investir en main d’oeuvre extérieure – ce qui augmente les coûts de production – mais en nous unissant entre producteurs et en travaillant en commun..

Et comme l’activité économique du village paysan veut aller au-delà de la fourniture de matière première à l’industrie, les Conseils Communaux se sont proposé de construire un centre de stockage et de torréfaction en vue de commercialiser du café, ce qui garantit d’autres formes de travail et une participation de la communauté à l’autogestion. Dans cet espace fonctionne déjà la salle de bataille sociale et un centre de déshydratation et de conservation de fruits. Cette initiative vise à pratiquer le tourisme rural communautaire : un échange de savoirs, de travail et d’expériences entre organisations sociales comme le Mouvement des Travailleurs Sans Terre (Brésil) avec lequel ont été nouées des relations de solidarité et d’égalité. Ici les producteurs naissent sous un plant de café et meurent sous un plant de café. “Nous voulons offiir la possibilité de migrer vers les secteur secondaire et tertiaire de la commercialisation et de la distribution de sa propre matière première, ce qui va nous apporter une énorme valeur ajoutée économiquement parlant, mais aussi en termes d’organisation. Nous ne croyons pas qu’un pays puisse se développer sur la seule base de la production de matière première, il faut investir des ressources dans le traitement de ces matières premières. D’abord nous regrouper comme organisations et ensuite permettre aux producteurs de croître, de se transformer progressivement. Pour nous les espaces de travail sont les plus propices à la transformation.ComunaElTambor_09Marisol Fernández, Alberto Cruz et Mina la grand-mère nous expliquent, sourire aux lèvres, que l’expérience des viviers a changé leur vie, car c’est là que s’est concrétisée la possibilité de l’agriculture collective, des soins de la terre comme de la vie elle-même, de l’apprentissage permanent. Neuf femmes et leurs enfants mènent ce travail quotidien sur ces quelques mètres carrés ruraux réhabilités, et les voisins observent, pour voir si au bout de trois mois, sans rapporter de gain chez elles, sans pesticides, à force de volonté pure, elles réussiront à récolter la première production de légumes. “Le plus difficile, c’est le démarrage, mais ici nous disposons de compost, de lombriculture, de vivier de plants de café, de plantes d’ornement et cela a rapporté des ressources pour l’autogestion. Les premiers bénéficiaires de ces aliments sont les gens d’ici, nos enfants participent aux semailles, ils ont semé leurs propres plantes. Nous sommes ici pour tenter de vaincre l’idée reçue que rien ne peut se faire sans produits chimiques, il faut prêcher par l’exemple. »

Plus haut, perdue dans la brume, il y a Ciudad Fresita. Là-haut, la commune construit un autre espace pour les semailles et pour le travail, dans ce cas pour l’artisanat. C’est ce que nous explique un homme aux allures de lutin, Mika, comme on le nomme ici. Il joue le rôle du professeur et construit avec ses apprentis cet espace de forme circulaire, fait de terre et de bois de la zone. Lui aussi est arrivé ici en quête de quelque chose.

Pendant ce temps à Petare… (État de Miranda)

comuna 2

comuna 3Quel travail ! Toute la semaine de réunion en réunion pour nous mettre d’accord, toi tu fais ça, moi je m’occupe de ça… “ Le centre de vote vient d’ouvrir. Chacun des membres de ce bureau a reçu une formation du Conseil National Électoral. Une question : “la communauté viendra-t-elle, approuvera-t-elle le projet de créer une commune ?”

A 7h15 les premiers voisins sont apparus. Petit à petit. “Approuvez-vous la création de la charte fondatrice de la Commune ?” Deux cases seulement : “Oui”. “Non”.

Vu d’en haut les collines de Petare sont une immense marée de peuple. Vu d’en bas, ce sont des files, des urnes, de la musique, des auvents, des textes de loi sous le bras, des Plans de la Patrie 2013-2019  annotés. Ana est sortie quelques minutes du centre de vote pour chercher le soleil, “avant je ne savais pas ce qu’était un maire, un gouverneur, j’ai connu mes voisins à travers le conseil comunal, j’ai beaucoup travaillé avec eux”.

Au même moment les 22 conseils communaux qui ce soir formeront la Commune Alicia Benítez votent eux aussi. Ils ne savent pas encore qu’au même moment, 11 autres communes seront fondées à Petare et que dans l’ensemble du pays on compterait dès demain, lundi 2 décembre, 452 communes.Comuna II e

Comuna II dcomuna 1Le vote s’est déroulé comme prévu, avec les compagnons connus, ceux qui ont donné vie aux “11 modules de santé gratuite du programme “Barrio Adentro” (“au coeur du quartier”), un centre de diagnostic intégral, deux centres de connection Internet communautaires, les six bus du transport collectif communal, une Entreprise de Propriété Sociale de Gaz communal, et le centre de production de chocolat”.

Des jeunes aussi sont venus voter, comme Manuel et Astrid, 18 et 21 ans, membres des Comités de Culture et de Sécurité. Ou John Cisneros, 20 ans, qui enregistre des interviews pour la radio de quartier du Colectivo Radiofónico Petare.

Le soir, les tendances sont irréversibles. La Commune est approuvée. 97% de “oui”. 3459 des 3795 votes exprimés. La commune Alicia Benítez peut commencer à travailler. Un Parlement communal, une Banque Communale… petits pas vers un probable “auto-gouvernement”. Nouvelle réunion à la fabrique de chocolat pour voir si les votes donnent un sens aux années de lutte, si lourdes parfois…

Et vers la mer…. (État de Vargas)

Comuna III aLa commune n’existe pas, c’est une initiative !

Ils nous l’ont dit d’emblée, dès notre arrivée.

Ce n’est qu’hier que nous avons eu notre première session extraordinaire du parlement communal.

Dans la commune naissante “Cacique Guaicaipuro” on ne se raconte pas d’histoires. On sait que le travail difficile commence. “Oui, des temps difficiles” insiste Leandro Rojas. Il y aura le travail électoral à maintenir dans le secteur de Caraballeda, dans cette géographie qui couvre l’espace communard (avec l’activation de 30 conseils communaux) et tout le temps est englouti par les difficultés de créer une organisation et une production authentiques. Mais : “nous avons un esprit collectif suffisant pour monter la commune”.

Caraballeda. Soleil implacable sur des plages et des montagnes, sur des immeubles de classe moyenne qui se mêlent à présent aux logements publics de la Gran Misión Vivienda Venezuela. Les militants actifs de la commune, les pauvres du secteur, tentent de récupérer le territoire “accaparé par les bourgeois de Caracas qui viennent passer la saison dans leurs appartements”. Ils se réunissent tous les mardis à 16 heures : ils traitent les problèmes des différentes communautés qui jouent un rôle dans ce qu’on appele depuis peu les “gouvernements de rue”.

Maintenant ils peuvent se réunir dans leur salle de bataille “Luisa Cáceres de Arismendi”, un espace qui était aux mains du privé jusqu’au 20 août. L’occupation de ce lieu s’est faite avec l’appui des institutions. Mais ils sont rebelles à toute idée d’”assistentialisme, une culture politique qu’il faut briser” explique José Calero sans crainte; “ensemble on réussira”. L’espace fait face à la plage Alí Babá, quelle chance ! Il fait frais quand souffle au moins un peu de vent mais aujourd’hui le soleil ne pardonne pas.

comuna III bMaintenant ils ont ce lieu fixe de réunion, pour “conspirer” ensemble, avec une bonne expérience en ce domaine: “avant même la commune nous devions travailler ensemble”. Jacqueline Zúñiga est celle qui a la peau noire et le sourire éclatant: “Chávez nous a appelés à construire une autre forme de vie, et nous le lui devons, ne serait-ce que nous organiser. Tout le bien construit dans ces quatorze années m’a ouvert les yeux, parce que j’ai subi la grande tragédie des inondations de Vargas, maintenant mon fils a des possibilités dont je n’ai jamais bénéficié”. Il faut davantage de travail d’organisation mais “nous savons où nous allons”.

Antero Colón parle de la situation scolaire: “Si nous n‘y mettons pas de passion, dans l’idée de forger la commune, nous perdrons face à eux”. Ils sentent ce territoire comme le leur, et il y a une bonne raison à cela.

comuna III cC’est ici qu’en 1560, les indigènes de la vallée de Caracas combattirent l’envahisseur espagnol, hollandais, allemand… Guaicaipuro fut le dirigeant indigène qui réunifia les peuples autochtones face à l’empire espagnol. Les communards connaissent son histoire de martyr écartelé. “C’est dans ces montagnes qu’il campait lorsqu’il fuyait le feu ennemi” raconte Eduardo Álvarez. Ils croient pouvoir projeter son esprit rebelle dans l’action communale. “Le problème de la propriété n’existait pas avant la conquête des terres nôtre-américaines par les européens. Il sont apporté ce concept pervers et l’ont mis en pratique. Guaicaipuro et les siens l’ont refusé, et ont combattu. La mort du premier cacique et la trahison de  Francisco Fajardo ont abouti à la création de Caraballeda comme espace géographique sous l’influence de l’Église catholique et du pouvoir impérial. Nous, nous voulons retrouver les racines communales, démanteler ce vieil espace.

Ils ont plusieurs idées quant à la viabilité de leur Commune : “Comme nous n’avons pas beaucoup de terre à cultiver, même si nous n’écartons pas cette possibilité, nous pouvons développer le tourisme”. Leandro nomme les différentes Entreprises de Production Sociale (EPS) à l’ordre du jour : machinerie agricole lourde à Caruao; tourisme; stockage. Le plus intéressant du projet est qu’ils pensent non seulement impulser la production locale, mais qu’ils veulent mener un travail en commun avec d’autres communes de l’État de Vargas.

marina-de-caraballedaIls veulent même récupérer la zone portuaire de Caraballeda, qui fait partie du rayon de la commune et appartient à l’État, à Venetur. Le plus curieux de l’affaire est qu’elle est louée au secteur privé pour le seul confort des yachts des riches qui y stationnent. Sur place l’accès aux lieux nous a été interdit par le coordinateur de sécurité qui nous a délogés sans nous permettre de prendre une photo. Le tourisme n’est pas pour tous mais pour ceux qui peuvent payer.

―Mais vous pensez pouvoir concrétiser un modèle de tourisme qui ne devienne pas capitaliste ?

― Il y a une forte base écologique mais tout cela est encore en discussion, répond Eglia Lárez.

― Encore que le concept même de tourisme a été inventé par le capitalisme, parce qu’il s’agit de vendre des services, dit Miguelangel.

La discussion se poursuit, comme toujours dans une révolution.

Une des réussites de ceux et celles qui se sont organisé(e)s en commune à Caraballeda, c’est la communication par le journal, la radio et la télévision commuautaires. Héctor Liendo, l’autre afrodescendant du groupe, est le principal coordinateur de TV Caribe, canal 58 qui émet sur le littoral. “La télévision a été impulsée avec nos propres ressources, combien de sous n’avons-nous investis ces dernières années. Mais maintenant la télévision va adhérer à la commune !”. Il nomme tous les appareils que quiconque travaille dans l’audiovisuel lui envierait. “Et le projet est de produire un programme qui raconte le travail communal que nous réalisons ici”.

“Écrire et diffuser notre histoires est important, pour mener la bataille contre le pouvoir hégémonique de la communication et de la culture. Nous penser, nous les pauvres, comme classe sociale et non comme l’objet du regard de la BBC ou de ESPN. Pour l’heure nous ne pouvons faire beaucoup plus, tant que ne seront pas créées les Entreprises de Production Sociale nécessaires mais en attendant nous formulons les projets d’infrastructure pour obtenir les réponses des institutions” reconnaît Antero. “Comment nous organiser si nous restons rivés à nos individualités ?” rappelle Jacqueline.

comuna III dAuteurs : Aquarela Padilla, Ernesto Cazal et Marco Ferrugi.

Articles publiés sur http://comunaadentro.blogspot.com/

Photos : Verónica Canino

Traduction : Thierry Deronne

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