Le Venezuela au fond des yeux (1): Albert Cañas

Face à l’objectif médiatique de fixer notre imaginaire, Venezuelainfos poursuit doucement son travail de le ressourcer au réel. Nous vous invitons à un voyage au long cours à la rencontre de la jeune génération des photographes vénézuélien(ne)s. Après une première étape parmi les photos de Cacica Honta, voici un avant-goût de celles de l’ami Albert Cañas.

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Le photographe vénézuélien Albert Cañas.

Thierry Deronne – En quoi le fait d’avoir grandi dans le “barrio” (quartier populaire) influence-t-il ta manière de regarder Caracas ?

Albert Cañas – J’ai grandi à La Pastora, un secteur populaire qui est une icône traditionnelle de Caracas. J’ai appris à regarder ma ville à partir de la vie en commun et de la chaleur du “barrio”. Pendant longtemps je n’ai pas eu le besoin de quitter mon quartier: ma vie entière s’y déroulait. Quand j’ai commencé à parcourir la ville, adolescent, j’ai découvert les classes sociales, j’ai appris que les stations de métro ressemblent à leurs noms, que des gens vivent dans des maisons très pauvres, d’autres dans des immeubles ou dans des maisons de luxe. Naître et vivre dans le barrio a forgé mon caractère, m’a fait aimer la lutte pour montrer son meilleur visage, expliquer qu’il ne peut être réduit à la délinquance. Quand j’ai commencé à faire des photos il y a environ dix ans, j’ai toujours pensé à dépeindre la ville que je vois comme une ville merveilleuse habitée par des gens merveilleux. Puis j’ai roulé ma bosse dans toutes sortes de médias, avec ou sans contrat.

Plonger dans le monde du journalisme m’a amené à comprendre qu’il s’agit d’une fonction sociale, des gens pour les gens, et c’est ce que je veux appliquer dans mon travail. Être la voix et le moyen de celui qui n’a pas de visibilité, être la voix du créateur qui n’a pas d’espace pour montrer son art, du poète qui écrit dans l’anonymat, être la voix qui dénonce l’injustice et l’indifférence. 

T.D. – Quelle expérience en tires-tu, quel devrait être pour toi un média au service d’un peuple et d’une révolution ?

A.C.-  Ce n’est pas moi qui ai le plus travaillé dans la rue mais j’ai réalisé chacun de mes reportages avec passion. J’ai développé une bonne partie de mon travail à partir de mes propres envies, sans qu’il soit commandé ni couvert par personne, ce furent des enquêtes que j’ai menées pour mon propre compte. Mon rêve de journaliste est de faire le travail juste, ne pas travailler sous couvert d’un salaire. Chaque espace dans lequel j’ai travaillé et les personnes avec qui j’ai collaboré ont laissé leur trace en moi, j’ai eu la chance de travailler avec de grands professionnels du journalisme et de chacun d’eux j’ai essayé d’apprendre le plus possible. L’un d’eux m’a dit “tout peut être dit, tout, il faut savoir comment le dire”.

Je considère que les médias, les journalistes, doivent fonctionner au-delà des partis politiques. Malheureusement nous nous convertissons souvent en porte-paroles et en propagandistes d’intérêts externes au champ social, repliés sur les conférences de presse ou le suivi de Twitter. C’est un phénomène que je rejette totalement: c’est dans la rue qu’est la vérité, avec les gens, nous ne pouvons en rester à la vérité des maires, des ministres, des députés, des porte-paroles de l’opposition ou du gouvernement. Une citation dans une note de presse ne suffit pas. Une information a beaucoup d’aspects et il faut les envisager tous. Bref: le journalisme doit être social, pour protéger les gens et non les partis. Souvent on choisit de ne pas mentionner une information parce qu’elle affecte un parti, une institution, un politicien, cela n’est pas correct. Le journalisme doit être un espace de consultation y compris pour les politiques eux-mêmes, un moyen qui permette par exemple à un président de s’informer de ce qui se passe, c’est cela pour moi révolutionner le journalisme: un journalisme sans censure, qui se reconnaît comme l’arme la plus puissante d’un peuple.

T.D. – Tout ce peuple que tu photographies, comment réagit-il à ta production, que t’a-t-il appris dans ta pratique photographique, l’as-tu modifiée à travers cette rencontre ?

A.C. – Quand j’ai commencé à faire des photos, je me consacrais beaucoup au paysagisme et à l’architecture, j’avais beaucoup de mal à me rapprocher des gens pour leur demander de prendre une photo. Quand je me suis mis à écrire et à faire des reportages, j’ai vécu de mauvaises expériences parce que les gens n’aiment pas qu’on fasse des images d’eux s’ils ne savent pas pourquoi on les fait. Quand ai-je perdu cette peur ? Je n’en sais rien. J’ai appris à sentir la relation, à me rapprocher, à parler avec les personnes, à leur expliquer ce que je faisais là, et pourquoi je le faisais, et crois-moi, ce fut merveilleux. Quand les gens savent que tu es là pour raconter leur histoire, pour montrer leur essence par une photographie, ils sont très heureux. Parfois ils ont du mal à le croire, parce qu’ils n’ont jamais vécu cela. Quand tu te montres chaleureux, ils s’ouvrent et montrent qui ils sont, et parlent, parlent, te demandent comment tu veux prendre la photo, d’une certaine manière ils veulent que tu fasses un bon travail.

Dans mon cas personnel je remplis la double fonction: j’écris et je fais les photos, ce qui est très gratifiant en général. Parfois des choses m’échappent, je tente de capturer dans le portrait l’image vivante de celles et ceux qui me racontent leur vie mais je dois veiller aussi à ce qu’ils me confient toutes les données, c’est pourquoi parfois mes travaux ressemblent plus à une chronique qu’à un reportage formel. Je vis l’instant dans un rapport plus libre: plus qu’une interview, nous soutenons une conversation qui me permet de poser des questions à mesure que les personnes parlent, et quand on y pense le moins, et qu’ils ont oublié l’appareil, je prends la photo.

Le site d’Alberto Cañas : https://albertenriquebox.wixsite.com/trebla/

Sur Facebook : https://www.facebook.com/el.trebla.1

Ci-dessus: ils sont à Caracas depuis 15 mois maintenant, plus de 600 hommes et femmes, et tous ont plus de 50 ans, certains près de 80 ans. Qui allait penser qu’à ce stade de leur vie, ils ou elles seraient obligé(e)s de descendre dans la rue pour réclamer l’argent qui leur est dû. Cette histoire commence à l’époque où ils travaillaient pour la transnationale états-unienne Exxon Mobil. Lorsque celle-ci abandonna le pays, elle signa un accord avec la compagnie publique du pétrole PDVSA, le Ministère du Travail et la Présidence pour payer chacun des employés dont l’Etat se faisait désormais responsable. Selon les travailleurs, les paiements ont bien commencé à être effectués, d’abord à la haute direction, à certains syndicalistes et dirigeants mais pour l’heure eux, ils ou elles, restent dans la rue, dans l’attente de recevoir leur dû…

La ballerine aux pieds nus.

La ballerine aux pieds nus.

C'est un rituel à Caracas: le vendeur de hot dogs est l'un des travailleurs de la rue qui travaille le plus, c'est courant de voir un chariot avec plus de 10 personnes en train de manger et le gars affairé mais détendu, qui garde un calme parfait, tu lui demandes le hot dog et il te le prépare en moins d'une minute, "sans oignon, rien que des frites, sans moutarde ou avec tout". J'aime le son des pinces quand il commence à mettre l'oignon, le chou et les pommes de terre frites, un bon maître sait comment verser la sauce avec rapidité et précision pendant qu'il vous lance une blague sur la saucisse à l'intérieur. Merde, nom de Dieu, de vrais salopards.

C’est un rituel à Caracas: le vendeur de hot dogs est l’un des travailleurs de la rue qui a le plus à faire, il est courant de voir un chariot avec plus de 10 personnes en train de manger et le gars affairé mais détendu, qui garde un calme parfait, tu lui demandes le hot dog et il te le prépare en moins d’une minute, « sans oignon, rien que des frites, sans moutarde ou avec tout ». J’aime le son des pinces quand il commence à mettre l’oignon, le chou et les pommes de terre frites, un bon maître sait comment verser la sauce avec rapidité et précision pendant qu’il vous lance une blague sur la saucisse à l’intérieur. Merde, nom de Dieu, de vraies canailles.

Le rémouleur qui fait des miracles avec les vieux couteaux et refuse que tu le payes avant la fin du travail

La Pastora: nostalgie du quartier natal où les arbres voudraient parfois se toucher

Charly, le portier des restaurants de La Candelaria. “Pourquoi tu t’habilles comme ça?” “Parce que ça me plaît”.

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Créer ensemble. Avec les amis, complices, les peintres des murs du barrio.

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Le culte de San Juan, le solstice d’été et l’arrivée des pluies. L’héritage vivant de la culture afro-descendante qui une fois par an invoque en chantant ce saint et lui joue du tambour pour le faire sortir du Vatican et l’emmener à la côte. San Juan est plus à nous qu’à eux. Quartier de San Juan (Caracas). « Demande ce que tu veux au saint »

Photos et textes des légendes: Albert Cañas.

Traduction: T.D.

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Le « gariteo », organisation populaire et identité de classe. Interview de Gustavo Borges par Franco Vielma

12661892_1026088580784558_3789757812232673666_nNous nous sommes entretenus avec Gustavo Borges (photo), un militant de la communication révolutionnaire du quartier populaire de Catia, à Caracas. Il nous a reçus avec son habituel « sérieux » qui ne s’oppose pas à son acide sens de l’humour… Sans manières, il nous invite à passer du salon à la table de la salle à manger. Il voulait que nous l’accompagnions pour laver la vaisselle dans la cuisine. Ces dernières années, Gustavo a démarré, depuis son compte Facebook, une activité d’information en temps réel alimentée par les usagers de ce réseau. Cette activité, il l’a appelée « Gariteo » et lui-même est connu comme « l’influenceur chaviste » ou le grand Garitero.

Franco Vielma – Explique-nous un peu, Gustavo, ce qu’est ce « gariteo ».

Gustavo Borges – Si ta question vise le sens du mot, le définir en tant que tel, je pourrais te dire que c’est un mot, un terme populaire du quartier qui signifie : être vigilant. Donner l’alarme face à un événement hors du commun qui surviendrait sur le territoire de la communauté afin d’y faire face. Je me souviens, qu’en d’autres temps, nous disions « avertir le quartier ». Cela nous protégeait des incursions des forces de répression de l’état à l’intérieur du quartier. Je me souviens qu’une garita, c’est un lieu, de préférence en hauteur, d’où l’on surveille pour donner l’alerte.

La modalité semble très simple. Gustavo, grâce à ses réseaux, demande aux usagers comment ça va dans leur quartier, quels événements ont lieu, s’il y a un problème de sécurité, d’ordre public ou un quelconque mouvement bizarre de la part d’éléments fascistes qui, ces derniers temps, ont accumulé les actions violentes contre la population et contre les militants du chavisme.

FV. – Le « gariteo », c’est un réseau d’intelligence sociale ? Quel objectif pratique poursuit-il ?

GB. – Cette expression de « réseau d’intelligence sociale » ferait penser à quelque chose de très élaboré, tu vois, quelque chose de militaire ou policier, ah, ah, ah !… Mais non, en fait, le « gariteo » est quelque chose de plus simple, de spontané, de plus populaire. Un genre de contrôle social par le biais de la communication à chaud que nous permettent les réseaux sociaux d’aujourd’hui. Le « gariteo » est né au beau milieu des « guarimbas » violentes, terroristes de l’année 2017. Né du be besoin immédiat de faire savoir ce qu’il se passait dans la zone où nous vivions face aux agressions violentes de l’opposition dans la rue. Cela a été spontané. Je me souviens qu’une nuit de 2014 quelqu’un m’a écrit sur Facebook, il était à peu près minuit. :« Chamo (mon gars), ils sont en train de faire un coup d’état ». J’ai eu l’idée de le mettre sur ma page : « Attention, nous avons besoin d’information : que se passe-t-il dans ton quartier ? Soyons actifs, donnons l’alerte, nous allons « garitear » au sujet de ce qui se passe dans le quartier ou de n’importe quel endroit où tu te trouves » et la réponse a été impressionnante. Le « gariteo » venait de naître.

Ce qui nous a poussé, c’est la nécessité de protéger nos territoires populaires, mais plus encore, je me souviens qu’une des stratégies de communication de notre ennemi, à ce moment-là, consistait à essayer de faire voir que le Venezuela tout entier était à feu et à sang. En guerre civile, donc.

Nous, hommes et femmes, avec notre « gariteo » permanent qui rapportait tout ce qui se passait dans nos quartiers, nos communautés et zones urbaines, nous sommes parvenus à montrer au niveau national et international que les actions violentes de l’opposition avaient lieu à des endroits ciblés et bien précis, généralement dans les zones dominées par l’opposition.

Les acteurs et actrices du « gariteo » sont des petites gens, des gens ordinaires, le commun des mortels : des maîtresses de maison, des personnes âgées, des étudiants, des ouvriers, des professionnels qui ont accès à internet et qui, étant attentifs aux événements qui pourraient advenir dans leur secteur, au beau milieu de cette guerre, transmettent les nouvelles dans leur « gariteo » actif. Dans mon pays, les femmes constituent le premier front de résistance, d’offensive et d’organisation dans tous les secteurs.

Nous connaissons bien notre adversaire, il est prévisible et facile à évaluer pour le chavisme. Son style, du genre scénario, se présente comme un livre ouvert pour nous tous et toutes. C’est pour ça qu’il ne cesse d’étudier nos caractéristiques caribéennes. La plus constante, persistante c’est d’essayer de démonter notre conscience, mais là, ils sont déjà pris au piège.

FV.- Dans quelle proportion ce réseau de « gariteo s’est-il développé dans les réseaux sociaux ?

GB.- Beaucoup ; les gens rejoignent spontanément ceux qui rapportent les événements et de fait, sur d’autres pages ou profils, au-delà de Facebook, des groupes de « gariteo » se sont formés pour faire face au besoin de communiquer à chaud, immédiatement sur le lieu même des événements. Nous nous trouvons dans un processus d’organisation moins dépendant des réseaux. Il existe déjà des pourparlers pour le faire sur les radios de quartier, pour nous réunir et discuter par territoires.

FV.- « Le gariteo » a également fonctionné en terme de solidarité. C’est-à-dire, est-ce que vous avez créé un réseau de collaboration en ce qui concerne les médicaments ?

GB.- « Le gariteo » en tant que collectif de personnes en situation de communication qui mobilise, embrasse de nombreux sujets sensibles. Notre vie sociale est mise à mal de façon permanente du fait de cette guerre à notre encontre. Le blocus et l’état de siège nous ont fait beaucoup de mal dans la vie au quotidien des vénézuéliens, l’alimentation, le transport, la santé, les loisirs, l’accès aux services les plus élémentaires. Mais, nous avons toujours trouvé des façons d’y faire face. Notre quotidien est « bombardé » en permanence, sans répit.

Tu parles des médicaments. Oui, ça a donné des résultats, par exemple, dans le cas où quelqu’un a besoin d’un médicament difficile à trouver sur le marché du fait du blocus économique et de cet état de siège. Or, nous partons du principe que quelqu’un a ce médicament en sa possession et qu’il ne l’utilise pas ou bien qu’un « garitero » peut nous indiquer le commerce où il l’a vu la dernière fois ; c’est comme ça que nous parvenons à trouver une solution au problème ponctuel auquel fait face celui ou celle qui en a besoin. Mais cela va plus loin. En seulement une journée, nous pouvons savoir où en est la distribution du CLAP (Comité Local d’Approvisionnement) dans un secteur, approvisionnement en gaz, en eau, en électricité, ou encore, si les retraités ont pu toucher leur pension, si l’on s’occupe bien d’eux ou s’ils sont maltraités.

Je crois que cet espace d’action auquel nous pouvons accéder par ce réseau social du « gariteo » est infini. En ces temps de migration, nombre de ceux d’entre nous qui se trouvent hors du pays sont au courant, grâce à nos informations, de comment vont les habitants de leur quartier, de la véritable situation du pays, ou d’un secteur. Ils nous écrivent depuis de nombreux pays pour des choses très simples mais à la fois importantes telles que celles-ci.

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Mirada-foto-Kaloian5-580x376Le cœur du chavisme

Au Venezuela, c’est une révolution qui s’est forgée bien au-delà du chavisme au gouvernement. Le chavisme, en tant qu’identité politique et sociale, a développé un tissu organisationnel et a compris qu’une vraie révolution politique et une véritable résistance, cela est impossible en ne comptant que sur les réseaux sociaux. Il est indispensable de s’organiser à la base.

L’affirmation de Gustavo qui consiste à donner une dimension officielle et organique au « gariteo », vient des insuffisances des technologies 2.0 face aux événements. Le Venezuela a connu, il y a peu, une attaque massive de son système électrique ce qui a provoqué une chute dramatique des télécommunications et ce fut toute une leçon pour le chavisme qui a donné un caractère « officiel » et organique au « gariteo » à travers les modalités d’organisation populaire qui existent déjà.

Ayant presque fini de laver la vaisselle qui restait, Gustavo met de l’eau à chauffer. Landro, un des chats de la maison, déboule dans la cuisine et Gustavo le gronde pour avoir disparu pendant des heures. En toute simplicité et sans vraiment prendre ne compte le fait qu’il répond aux questions d’un entretien que liront principalement des sujets espagnols, Gustavo tente d’être didactique. Nous l’interrogeons sur « le chavisme pour Dummies », il a, alors, un geste qui exprime une certaine indignation. « Merde alors ! Vingt ans dans ce processus et ils ne nous connaissent pas encore » répondit-il en fronçant le sourcil.

FV.- Y a-t-il un sens identitaire à l’organisation populaire au Venezuela ? Qui est l’adversaire ?

GB.- Un sens identitaire ? Oui, très profond, cela s’appelle le chavisme. La façon qu’a le pauvre de faire de la politique, si tu veux. L’adversaire le plus proche, c’est l’empire, dans ce cas, les Etats-Unis. Cela ne fait aucun doute. Leurs prétentions impérialistes, et guerrières, leurs menaces, leur siège et le blocus économique constituent une déclaration de guerre ouverte contre le peuple vénézuélien et en fait notre ennemi. Ils ont deux options, comme l’a exprimé un dirigeant chaviste aux frontières : ou bien ils renoncent, ou bien nous les faisons échouer.

Mais il y a d’autres types d’ennemis que nous devons combattre avec fermeté et faire échouer : la culture consumériste, le capitalisme, la dispersion de la lutte, la corruption, et le bureaucratisme. Et, perdre de vue notre principal objectif : avancer vers la Commune comme forme d’organisation suprême.

Ces éléments sont même plus dangereux que l’envahisseur. Le chavisme se renforce face aux agressions et aux menaces de la contrerévolution mais ces vices internes, si nous les autorisons, si nous les laissons s’installer dans le périmètre de nos luttes, saperont peu à peu quelque chose de très important qui s’appelle la foi, la confiance, la justice, le leadership. Même de cette façon, ils ne nous vaincront pas, nous sommes à fond dans notre plan.

FV.- Pourquoi le chavisme s’est-il organisé en collectifs sociaux et a-t-il dû créer des mécanismes de communication en dehors du gouvernement ?

GB.- Le chavisme a toujours été un collectif social mais avec une caractéristique très importante : son identité. Une identité bien définie et qui ne date pas d’aujourd’hui. Elle émane de siècles de résistance face à l’envahisseur, aux classes dominantes et à une puissante oligarchie patronale. Cette identité s’est alimentée et renforcée avec Chavez. « J’ai confiance dans le chavisme » m’a dit un jour une « garitera » face à une situation nationale à laquelle je ne voyais pas d’issue. Et la « garitera » ne s’est pas trompé.

Le peuple vénézuélien a toujours été communicatif. C’est quelque chose de génétique, qui nous est propre. Nous ne pouvons pas rester silencieux, sans nous mettre à bavarder, raconter quelque chose, un commérage ou une plaisanterie. Ici, au Venezuela, tu montes dans le métro ou dans le bus et les gens parlent, racontent des choses, analysent la situation du pays à voix haute. Nous avons réponse à tout, des réponses que nous ne gardons pas pour nous mais que nous exprimons sur le champ. Et on aime bien écouter aussi. Nous ne nous taisons jamais. Nos mécanismes de communication en dehors du gouvernement, comme tu le dis toi, ont toujours eu cours. C’est le côté populaire, avec ses codes. Je pense que le succès du « gariteo » est, en partie, dû à cela, en tant que façon de passer l’information de bouche à oreille.

Gustavo Borges est un habitant de Caracas comme tout autre. Il n’a pas fait d’études universitaires et de fait il a travaillé durant des décennies comme docker ou bien cariste pour le transport de marchandises, et grâce à cela il voyagé partout dans le pays, en contact avec ses semblables, avec les ouvriers, les femmes du quartier et des personnes âgées, avec les gens du « pays profond », comme il dit.

Comme lui, de nombreux vénézuéliens ont développé un sens d’identité politique qui a atteint son maximum avec le chavisme en donnant un cap à la politique vénézuélienne. Mais nous savons, qu’en politique, bien que cela représente beaucoup, ça ne suffit pas, encore moins lorsqu’il s’agit d’affronter les réactions les plus détestables du capitalisme au niveau local et international. Malgré tout, la base sociale du chavisme est toujours saine et maintient sa cohésion.

Le chavisme, si indéchiffrable et tellement sous-estimé par ses adversaires locaux et étrangers, même s’il est également discuté et mésestimé par des forces de gauche d’autres pays, a été l’une des questions à laquelle il est difficile de répondre.

FV.- Sur quoi repose le pouvoir social du chavisme ?

GB.- Le pouvoir social du chavisme repose sur sa constante mobilisation, son action permanente au sein des communautés, des quartiers populaires et zones urbanisées. Nous sommes le pouvoir populaire et, en tant que tel, il faut agir. Il y a un lien de reconnaissance mutuelle qui se maintient et s’alimente lors de nos rencontres, lors des rassemblements et manifestations. Et surtout, dans son identité, identité de classe. Notre processus est inédit, non seulement, dans le présent avec Chavez, mais aussi depuis le début de notre histoire. La résistance, le caractère rebelle, cette énergie caribéenne pour trouver immédiatement une solution, c’est une grande force. Notre solidarité locale, par exemple, qui se manifeste dans les situations difficiles ne peut pas être copiée, c’est quelque chose que nous avons en nous.

Gustavo propose un café sucré avec du sucre brun. La fin de l’après-midi approche et dans quelques minutes se tiendra une réunion du Conseil communal pour étudier plusieurs points. Il nous dit qu’il s’installera tard dans la soirée à l’ordinateur pour voir ce qu’il y a sur les réseaux.

Telle est l’énorme particularité des vénézuéliens. Les vénézuéliens, les chavistes ne font pas de politique. Ils sont la politique. Elle transpire en eux, ils la vivent tous les jours à toute heure. Peut-être, comme le dit Gustavo, qu’il s’agit de « quelque chose qu’ils ont en eux ».

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Entretien réalisé par le compagnon Franco Vielma.

Photos des visages : Kaloian Santos Cabrera

Petit glossaire de « vénézolanismes »

Commune : Forme d’organisation territoriale citoyenne et de la démocratie participative « protagonique » comme on dit au Venezuela.

Caraïbe : référence à la région des Caraïbes qui comprend l’attitude irrévérencieuse, rusée et fougueuse des vénézuéliens, héritée de l’ethnie Caraïbe, peuple originaire de la Côte Nord du Venezuela.

« Guarimbas » : violences de l’extrême-droite pour provoquer les forces de l’ordre dans la rue et obtenir les images de la « répression-au-Venezuela » (2013, 2014, 2017..).

Source : http://www.revistalacomuna.com/internacional/entrevista-a-gustavo-borges-venezuela-es-gariteo-organizacion-popular-e-identidad-de-clase/

Traduction : Sylvie Carrasco

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« Il vente », documentaire intégral de Victor Hugo Rivera en ligne (Venezuela 2019, sous-titres FR)

Première oeuvre de Victor Hugo Rivera, “Il vente” nous rappelle la question première que Theo Angelopoulos conseillait de se poser au cinéaste : “Est-ce que je vois ?” Une révolution n’a pas besoin pas de vendre des images mais de cinéastes qui voient. Au Venezuela, après tant d’années d’école populaire de cinéma, le voir/écouter de Victor Hugo fait partie des moments bénis. En couvrant avec Betzany Guedez une marche paysanne pour la jeune télévision Terra TV, il a vu ce que d’autres ne voient pas. Il a écouté (le son est sa spécialité) ce que d’autres n’écoutent pas du haut des estrades.

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Victor Hugo Rivera en plein tournage (état de Falcon, 2018)

Victor Hugo Rivera: “J’écoutais beaucoup les gens… je me souviens de ce monsieur de 82 ans qui parlait peu, j’ai filmé un peu de son travail chaque matin, le dernier jour il m’a rattrapé avec une tasse de café et une arepa au fromage de chèvre. Chaque fragment que j’enregistrais, devenait… un symptôme… un miroir peut-être… on traverse le visage des choses au-delà de l’esthétique du lieu, dans la présence constante du vent. J’ai rejeté la « belle image » par besoin d’écouter. C’étaient des moments éphémères que l’on passait avec les gens, où l’on perçoit l’énergie de ceux qui transforment le monde en toute simplicité. A aucun moment je n’ai imposé le geste formel du tournage. La caméra était une compagne qui marchait avec nous, il n’y avait pas l’attitude égocentrique de l’artiste qui vient faire ses plans, non, on part avec toute la simplicité pour faire son travail et toute cette énergie est transmise dans la réalisation. Alors, dans la magie du montage, se révèle l’intensité de chaque espace, il devient plus dense, on a l’impression que dans chaque plan il y a des idées, des moments fugaces qui cherchent à parler directement au spectateur. »

Soutenir Terra TV ?

En juillet 2018, les militant(e)s de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma et de Télévision ont relevé le défi de créer Terra TV, une télévision voulue et pensée par les paysan(ne)s eux-mêmes. Ils nous demandent aujourd’hui de former partout dans le pays des noyaux paysans de production audiovisuelle. Nous avons donc lancé une campagne de financement participatif. Nous sommes très proches de l’objectif, avec 95% des ressources apportées par 142 donateurs(trices). Vous pouvez nous aider en exprimant votre solidarité ici : https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv

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« Marche », luttes paysannes au Venezuela: le documentaire complet en ligne (sous-titres français)

Synopsis : Venezuela, 2018. Alors que la guerre économique s’intensifie contre la révolution vénézuélienne, les mafias agraires, appuyées par des paramilitaires colombiens et certains fonctionnaires publics, lancent une contre-offensive pour récupérer les terres remises par le Président Chavez aux paysans. Les assassinats de leaders ruraux se multiplient. Les paysans décident de marcher jusqu’à Caracas pour réitérer leur soutien au Président Nicolas Maduro, lui demander de reprendre la réforme agraire et de faire cesser les assassinats. 46 min. Video HD

Le documentaire « Marche », produit par Terra TV, a été réalisé avec les compagnes et compagnons de la plateforme paysanne qui ont remonté à pied les quelque 400 kilomètres qui séparent la ville de Guanare de la capitale.

Pourquoi soutenir Terra TV ?

En juillet 2018, les militant(e)s de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma et de Télévision ont relevé le défi de créer la télévision paysanne Terra TV. Dès le départ cette télévision a été voulue et pensée par les paysan(ne)s eux-mêmes. Ils et elles veulent aujourd’hui multiplier la production et la diffusion de leurs images pour renforcer leur pouvoir de négocier avec le gouvernement, accélérer la remise de titres de propriété, et s’organiser territorialement. Ils nous demandent de former partout dans le pays des noyaux paysans de production audiovisuelle. Pour disposer des moyens de formation et de production audiovisuelles, nous avons donc lancé une campagne de financement participatif. Nous voici très proches de l’objectif, avec 95% du total apporté par 140 donateurs (trices). Vous pouvez nous aider à gagner cette bataille en exprimant votre solidarité ici : https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv

L’heure est venue de sortir de la « critique des médias » pour initier concrètement la réappropriation populaire de l’information. La télévision, enlisée dans le degré zéro de son potentiel social et de son écriture audiovisuelle, redeviendra un formidable outil de formation et d’information en s’enracinant dans chaque territoire et en se faisant cohérente avec la démocratie participative. C’est-à-dire en changeant son mode de production. A Terra TV, chaque point du territoire, chaque voix ont la même valeur. Pas de studio, pas de journalistes, pas de politologues, pas de maquillage, pas de formatage, ni de « sujet » ou de « temps de parole » préétablis. Ici on ne coupe pas la parole. Le temps nécessaire à produire une information ressemble au temps de la production paysanne. Terra TV est une école permanente qui forme les paysan(ne)s à transmettre leur regard.  Terra TV sera en priorité le canal des voix féminines et sera aussi le relais de luttes continentales comme celles des paysans colombiens ou des Sans Terre du Brésil, à l’heure où la concentration des médias privés criminalise les mouvements sociaux. Nous voulons libérer la télévision de cette globalisation qui oblige à passer par de grands groupes médiatiques. Vive le dialogue direct entre les peuples !

D’avance, merci pour votre soutien !

L’équipe de Terra TV

Le visage de la télévision paysanne émerge dans les reportages réalisés depuis juillet 2018:

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Projection de « Marche » lors d’une assemblée paysanne, état de Falcon, Venezuela

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Ateliers de formation de Terra TV

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« Il vente » et « La bataille d’El Maizal » : Terra TV prépare deux nouveaux documentaires sur le Venezuela invisible

Réinformer sans cesse l’honnête citoyen(ne) face à des journalistes qui s’estiment dispensés du devoir d’enquêter et de rectifier leur « actu » copiée/collée, nous enlève un temps précieux qui peut servir à visibiliser le Venezuela populaire. L’élimination de cet acteur est précisément un des objectifs des médias. Il faut empêcher l’identification avec ces « autres » qui sont un « nous ailleurs », occulter ce peuple vénézuélien, son travail, son Histoire, ses rêves, ses mille expériences à raconter. On dit souvent « on veut envahir le Venezuela à cause son pétrole » et ce n’est vrai qu’en partie. Sa matière première principale c’est ce peuple qui reste debout. Son effacement dans les médias est au fond un préalable dans la stratégie d’élimination tout court.

Il faut sortir de la simple « critique des médias », initier ensemble la démocratisation et la réappropriation radicales de l’information, créer de nouvelles manière de faire. Avec la télévision paysanne Terra TV, nous voulons humblement contribuer à réinventer notre souveraineté audio-visuelle, pour la partager directement de peuple à peuple, sans intermédiaires privés, libérés de cette globalisation qui nous oblige encore à passer par de grands groupes privés de communication. On peut voir ici tous les reportages produits en quelques mois par notre équipe: https://www.facebook.com/terratv2018/ Nous sommes maintenant très proches de l’objectif (89% de la somme recueillie) pour créer Terra TV grâce à 132 donateurs (trices). Si vous souhaitez exprimer votre solidarité, vous pouvez le faire ici: https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv

1. « Il vente » de Victor Hugo Rivera : « La caméra était une compagne qui marchait avec nous » (25 min, ST FR, sortie: avril 2019)

« Victor Hugo Rivera, réalisateur et formateur intégral de Terra TV (photo) raconte : « Il vente » a surgi d’un reportage sur une marche paysanne dans l’Etat de Falcon. J’ai vu beaucoup d’espace et entendu de plus en plus de choses, je me souviens que le premier jour je voyais beaucoup de ciel et les montagnes et les étoiles rendaient l’endroit magique. Avant de filmer j’ai parlé beaucoup avec les gens jusqu’à devenir… inaperçu, pouvoir être invisible… J’écoutais beaucoup les gens… je me souviens de ce monsieur de 82 ans qui parlait peu, j’ai filmé un peu de son travail chaque matin, le dernier jour il m’a rattrapé avec une tasse de café et une arepa avec du fromage de chèvre.

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« Chaque fragment que j’enregistrais, devenait comme… un symptôme… comme un miroir peut-être… le visage des choses, des espaces que l’on traversait, au-delà de l’esthétique propre au lieu, transmettait beaucoup de vie, la présence constante du vent, souvent je n’ai pas filmé la « belle image » par respect, par besoin d’écouter. C’étaient des moments éphémères que l’on passait avec les gens et l’on percevait l’énergie de ceux qui transforment le monde en toute simplicité.
Toutes ces choses ont précédé l’objectif central, qui était filmer la deuxième Marche Paysanne dans l’état de Falcon. C’était un défi titanesque d’emmener tout le monde à Coro, mais avec tout le reste cette image a gagné en force au moment de visualiser le matériel durant environ un mois et cinq jours, pour la relier à tant d’expériences vécues avec les habitants.

« A aucun moment je n’ai imposé le geste formel du tournage, la caméra était une compagne qui marchait avec nous, il n’y avait pas l’attitude égocentrique de l’artiste qui vient faire les plans, non, on part avec toute la simplicité pour faire son travail et toute cette énergie est transmise dans la réalisation. Dans la magie du montage, il y a une intensité de chaque espace, il semble qu’il devient encore plus dense, on a l’impression que dans chaque plan il y a des idées, des moments fugaces qui cherchent à parler directement au spectateur. »

« La bataille d’El Maizal » de Juan Jose Moreno et Miguel Escalona. :« Ces visages où on reconnaît le mieux Chavez » (25 min., ST FR, sortie avril 2019)

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Silvana Solano accompagnait le réalisateur de Terra TV Juan José Moreno « Jota » lors du tournage. Elle raconte :

« Avant de vivre la bataille productive dans la commune d’El Maizal, j’avais peu entendu parler des Equipes de Production Ouvrière. Je me souviens que quelqu’un sur mon lieu de travail avait mentionné ces initiatives d’échange de savoirs entre travailleurs des entreprises d’État, qui possèdent de grandes connaissances en réparation et en entretien, et qu’elles pouvaient être organisées pour améliorer les conditions de production mais cela n’avait pas été approfondi davantage. Du 4 au 9 février 2019, aux côtés des compagnes(ons) d’El Maizal, j’ai mieux compris ce que sont les Equipes de Production Ouvrières, leurs objectifs, et les avantages sociaux qu’elles cherchent à générer. J’ai pu palper concrètement l’idée centrale: faire face à une guerre non-conventionnelle d’une manière non-conventionnelle.

La commune d’El Maizal, dans l’État de Lara, a subi de plein fouet cette guerre non-conventionnelle. Elle lutte pour récupérer un immense espace de production, capable de produire bien plus. Faute de soutien gouvernemental, en pleine guerre économique, la route a été longue pour jeter les bases productives. Toute production d’envergure exige des machines spécialisées, des conditions optimales et des espaces disponibles qui permettent au cycle de se matérialiser. La guerre économique met des machines hors d’usage, paralyse des technologies et entrave de beaucoup de manières ce processus de production alimentaire.

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C’est ici qu’entre en scène cette Equipe de Production Ouvrière formée d’hommes et de femmes venu(e)s de tout le Venezuela avec des connaissances dans divers domaines, acquises par l’expérience, pour produire, réparer, faire de la politique depuis cette expérience, et améliorer les conditions matérielles de production d’un espace aussi précieux qu’El Maizal. Pour le compagnon Sergio Requena : « l’équipe ouvrière productive est le fruit de l’enrichissement d’un processus qui commencé au moment de la rencontre avec les travailleurs qui ont récupéré l’usine de sardines « La Gaviota » dans l’état de Sucre. Maintenant notre équipe couvre deux aspects, les usines et la production paysanne, nous avons augmenté le nombre de personnes qui peuvent participer à cette équipe comme outil du pouvoir populaire.”

Cette treizième bataille productive a permis de franchir de grands pas : récupérer les machines qui tombaient en désuétude faute de réparation, les réfrigérateurs, les machines à semer, les réseaux électriques, les ampoules. Toute une série de connaissances ont été partagées entre métallurgistes et travailleurs ruraux, afin que les personnes occupant l’espace sachent réparer et entretenir les machines, et disposent d’outils pour fortifier le développement productif. Beaucoup reste à faire au sein de la commune d’El Maizal où le pouvoir populaire n’est pas un simple slogan, mais une construction constante. La prochaine étape de cette équipe de production ouvrière n’est pas encore fixée, mais il est certain que d’autres espaces en ont besoin. Convaincre d’autres secteurs de la révolution, y compris les institutions d’Etat, est un combat permanent.

Sergio Requena appelle les travailleurs urbains et ruraux à « rejoindre ce mouvement qui cherche à essayer de résoudre depuis la base les problèmes économiques existants par la réactivation des unités de production du pays. En sachant comment résoudre nos besoins, nous serons à même de renforcer la Révolution Bolivarienne. L’attaque que nous avons subie est une attaque non-conventionnelle qui s’est manifestée, entre autres, comme une attaque contre la sécurité alimentaire et, bien sûr, une attaque contre l’intégration des unités de production, c’est pourquoi notre équipe veut réparer ce tissu productif que le président Chávez nous a appelé à créer, et y intégrer les unités territoriales des communes. » Il n’existe pas de manuel pour construire le pouvoir populaire mais c’est dans ce type d’initiatives, parmi tous ces hommes et ces femmes de l’Equipe de Production Ouvrière bataillant pour appuyer concrètement la commune d’El Maizal, qu’on sent vivre les idées d’Hugo Chavez : « la Commune ou rien ».

Photos : Betzany Guedez et Juan José Moreno / Terra TV

Traduction : Julie Jaroszewski

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Anya Parampil et Max Blumenthal: “Le Venezuela n’est pas la dystopie dénoncée par les Etats-Unis »

Entrevista-a-Max-Blumenthal-y-Anya-Parampil-696x429Les journalistes étatsuniens Anya Parampil @anyaparampil et Max Blumenthal @MaxBlumenthal (photo) ont passé deux semaines à parcourir la capitale vénézuélienne, afin de savoir ce qui se passe réellement à Caracas.

Parampil, connue pour avoir été présentatrice sur la chaîne RT Amérique pendant cinq ans, et Blumenthal, auteur de plusieurs livres et réalisateur du documentaire Killing Gaza, ont largement diffusé le résultat de leur enquête par le biais des réseaux sociaux et sur le site The Grayzone consacré au journalisme d’investigation.

Selon ces journalistes, ce qu’ils ont pu voir au Venezuela est “une guerre médiatique plus qu’autre chose”, et non “la dystopie qui nous est dénoncée”.

Pourquoi sont-ils venus au Venezuela? Que cherchez-vous à découvrir en tant que journalistes?

AP – Je suis depuis longtemps ce qui se passe au Venezuela depuis que Chavez est arrivé au pouvoir. Le fait que les médias se contentaient de répéter qu’il s’agissait d’un dictateur et que le communisme était en train de détruire le pays m’a toujours interpellée. C’est à cause de journalistes comme John Pilger et Oliver Stone, qui ont montré une autre version de l’histoire, que j’ai voulu venir constater les choses par moi-même.

Nous avons pu voir que les Etats-Unis sont en train de mettre au point leur plan final visant à faire tomber le Gouvernement. L’administration Trump provoqué cette absurdité consistant à proclamer le président de l’Assemblée Nationale Président du pays et ce à quoi nous assistons est une guerre médiatique plus qu’autre chose. En tant que citoyenne nord-américaine, je me sens la responsabilité de rapporter le contexte et de révéler ce qui s’y passe réellement, afin de contrer ce que le gouvernement de mon pays essaie de faire subir au peuple vénézuélien.

MB – J’ai travaillé pendant vingt ans comme journaliste et j’ai pu constater comment, depuis le 11-Septembre, les médias présentent à l’opinion publique étatsunienne un storytelling qui tente d’empêcher toute tentative de réflexion critique.

Les médias sont devenus toujours plus militaristes et soutiennent chaque jour davantage l’interventionnisme. Je pense qu’il est de mon devoir de me rendre sur les lieux menacés et de montrer les faits tels qu’ils se déroulent sur le terrain, car nous sommes en pleine guerre médiatique ; le camp guerrier ne se bat pas avec les faits, c’est ce qui fait notre force. Ils disposent d’argent, de larges audiences, mais nous, nous disposons des faits. Il nous faut juste les divulguer.

Comment recoupez-vous ce que vous avez entendu sur le Venezuela et ce que vous en avez vu ?

MB – Il existe sans aucun doute une crise économique. Les médias et les hommes politiques de notre pays ont des difficultés à en expliquer les causes et à nous donner des détails précis. C’est pour cela que je suis venu, afin d’en savoir davantage. Et j’ai été surpris de découvrir – et quiconque viendrait ici en le serait aussi- que les gens y mènent des vies normales et qu’il s’y trouve beaucoup de richesses. Pourtant ce sont les plus riches qui sont favorables à une intervention, ce qui est paradoxal.

Le plus important à mes yeux est le constat qu’il ne s’agit pas en réalité de la dystopie qu’on nous a dénoncée. Aux Etats-Unis par exemple, les gens croient réellement que tous les Vénézuéliens vivent dans un taudis.

AP – Aux Etats-Unis, on nous dit que le Venezuela vit une crise humanitaire causée par le socialisme. Tous mes interlocuteurs, qui ne font pas partie de la classe supérieure, comprennent que la cause profonde de la crise n’est pas la révolution, mais le résultat d’une longue guerre que les Etats-Unis ont menée contre l’économie vénézuélienne ; ils comprennent aussi comment les sanctions des Etats-Unis ont empêché le Gouvernement de répartir les richesses du pays de la manière dont il l’aurait voulu. Ils comprennent que le problème n’est pas le socialisme et que d’ailleurs il n’y a même pas suffisamment de socialisme. Le Gouvernement n’a pas pu mener à terme le programme que le peuple soutient depuis le début de la Révolution.

L’obstacle a été la dollarisation et la capacité de nuisance des Etats-Unis à l’encontre du pouvoir d’achat des citoyens ordinaires. Au lieu de voir à l’oeuvre un socialisme destructeur, j’ai pu me rendre compte de quelle manière le système socialiste a réussi à maintenir la population à flot.

Que pensez-vous du storytelling sur la crise humanitaire ?

MB – Il s’agit d’un show médiatique destiné à discréditer Maduro au niveau international et à provoquer une déstabilisation à l’intérieur du Venezuela.

En attendant, nous vivons à Washington DC et là une aide humanitaire est autrement nécessaire, car beaucoup de familles y vivent dans l’insécurité alimentaire. Dans notre voisinage proche, les fusillades sont fréquentes et quand nous sommes arrivés dans le quartier, deux personnes ont été assassinées dans notre rue, comme conséquence de la pauvreté.

AP – Le storytelling de la crise humanitaire a été créée par les Etats-Unis non seulement pour disposer d’un prétexte à une intervention destinée à contrôler les ressources naturelles du pays, mais aussi pour en finir avec l’idée qu’une forme de socialisme démocratique puisse y exister. Les élites des Etats-Unis ne veulent pas de ces changements au Venezuela et encore moins que la population de leur pays pensent qu’un tel système puisse fonctionner à leur profit et ne le réclament.

En tant que citoyens des Etats-Unis, pouvez-vous dire aux Vénézuéliens qui est Marco Rubio?

MB – C’est avant tout quelqu’un qui s’est montré très malhonnête dans sa manière de se présenter personnellement face aux Américains. Il dit que sa famille a fui Cuba à cause de Fidel Castro et de sa persécution politique. En réalité, elle est partie en raison de problèmes économiques créés par le dictateur des années 50, Fulgencio Batista. A l’Université c’était uparty boy, connu pour se saoûler et aller aux « fêtes à la crème à raser », où personne ne peut regarder au-dessous de la ceinture. C’est un loser de la haute société. L’un de ses principaux financeurs est Paul Singer, un capitaliste qui a racheté la dette de l’Argentine et a mené l’économie du pays à la faillite. Quelqu’un qui soutient résolument le lobby israélien. De même que ce sont le lobby israélien à Washington et les Cubains de Miami qui maintiennent Rubio au pouvoir. C’est un personnage médiocre sous contrôle de ces puissants intérêts pour lesquels la mainmise sur le Venezuela est un enjeu de taille.

Que pouvez-vous dire sur la manière dont la Venezuela se bat contre cette guerre médiatique internationale ?

AP – Je suis d’avis qu’il est important d’établir des liens entre les journalises états-uniens qui tiennent à rétablir la vérité des faits. Beaucoup d’entre eux ne sont pas que des journalistes, mais des citoyens actifs politiquement qui cherchent à se mettre en relation.

Je crois que si ceux d’en face possèdent l’argent et les médias, nous pouvons contre-attaquer à plus petite échelle. Il n’y a aucun doute que nous sommes en train de nous battre dans le cadre d’une guerre médiatique, mais dans la réalité – je me réfère à la réalité vécue ici à Caracas et ailleurs dans le monde- le public n’avale pas ce que les Etats-Unis leur débitent.

Ce que les Etats-Unis ont promis pour le 23 février, qui était avant tout une invasion, n’a pas eu lieu. Et ceci, pour une raison : nous sommes en train de gagner, sans doute pas la guerre médiatique, mais celle qui se déroule dans la réalité concrète.

MB – La mort de Hugo Chavez a eu pour résultat un déficit de relations publiques pour le Venezuela. Depuis lors, et ce n’est pas une critique contre Maduro, l’appareil de propagande médiatique s’est focalisé sur Maduro comme si à lui seul il représentait tout le pays, en le diabolisant et en le qualifiant de dictateur. Il est donc important de mettre en avant d’autres personnes impliquées dans la gouvernance et qui exercent des responsabilités comme, par exemple, le leadership des femmes, d’envoyer des délégations aux Etats-Unis et vice-versa et de s’efforcer de montrer la diversité et la pluralité que présente le pays.

Il est important aussi de relater les choses en anglais, pas seulement dans les grands médias mais aussi via Twitter, Facebook. Je ne suis pas vraiment inquiet de ce que fait le Venezuela dans les médias, je pense que le Venezuela s’en sort beaucoup mieux que la Syrie, par exemple, dans ce type de guerre.

Anya, tu as twitté récemment que tu es certaine que le peuple et le gouvernement vénézuéliens survivront aux menaces du gouvernement des Etats-Unis. Pourquoi crois-tu cela?

AP – Ce que Chavez a réalisé en termes de communication avec la base, avec les gens, les vrais, et pour leur apprendre ce qu’est l’impérialisme, représente une formation politique qui ne peut être éliminée. Et au-delà de cela, un dispositif qui met en place des organisations comme les CLAP (Comités Locaux d’Approvisionnement qui distribuent chaque mois ou deux fois par mois des caisses d’aliments quasi gratuits à six millions de familles, NdT), qui ne doivent pas leur existence à un appareil bureaucratique qui serait derrière, mais au fait que chaque communauté est basée sur un système démocratique qui crée des réseaux, eh bien une telle structure ne peut pas être détruite du jour au lendemain.

Les Etats-Unis ont voulu y parvenir en proclamant Guaido Président, mais je suis assise ici, au Venezuela, et l’opposition elle-même ne doute pas un seul instant du fait que c’est le Gouvernement de Maduro qui contrôle le pays. Ce qui me dit que les Etats-Unis subiront un échec.

Il y a aussi la communauté internationale. L’Administration Trump a commis une violation flagrante du droit international et de la souveraineté d’une manière encore jamais vue. L’ONU s’y est opposée. Ce que le chancelier Jorge ARREAZA a tenté de faire en regroupant des pays prenant résolument position en faveur des principes de souveraineté et d’autodétermination au sein de l’ONU est très instructif.

Max, tu as beaucoup de matériel d’information sur la réalité vénézuélienne. As-tu l’intention de t’en servir pour écrire un livre ou réaliser un film?

MB – Je suis en train de travailler à un documentaire sur le Nicaragua, pour faire comprendre la notion de “coups d’Etat soft”. J’y inclurai un passage sur le Venezuela et la guerre économique. Je pense que plus tard j’écrirai un livre sur ce qui se passe ici.

Pour le moment nous nous consacrons à dévoiler au grand public nos données sur le Venezuela, avec l’équipe de The Grayzone.

Parle-moi un peu du projet de Grayzone.

MBGrayzone a été créée en 2015 pour donner une autre version du rôle que jouent les Etats-Unis dans le monde et de la manière dont ils provoquent une crise économique et sociale dans un pays.

Nous avons de nombreux collaborateurs et nous nous engageons à présenter les faits réels. Nous avons causé pas mal de dégâts au storytelling de la guerre permanente à l’aide d’une toute petite action. La réaction au travail que nous réalisons m’a beaucoup surpris : on nous a démonisés et accusés d’être contrôlés par la Russie. 

Nous sommes impatients d’étendre nos activités au cours des prochaines années et de lancer quelques programmes en ligne. Nous espérons donc revenir bientôt au Venezuela.

Source : https://supuestonegado.com/documentalistas-estadounidenses-caracas-venezuela-tiene-facil-siria/

Traduction : Frédérique BUHL

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TERRA TV, une télévision pour construire la souveraineté populaire dans l’information

Betzany Guedez qui est entrée récemment dans l’équipe de la télévision paysanne Terra TV comme réalisatrice et formatrice, raconte son voyage dans le Vénézuéla profond et revient sur ses premiers pas au sein de ce nouveau média (VO ST FR):

La tactique fondamentale des médias, sur le Venezuela aujourd’hui comme en Irak ou ailleurs, est d’abord de faire disparaître tout un peuple, pas seulement le peuple quotidien qui travaille et fait la vie d’un pays, mais aussi le peuple citoyen comme sujet historique, avec ses rêves, ses échecs et ses expériences sans cesse reprises. Il faut empêcher à tout prix l’identification des peuples entre eux, qui serait dangereuse pour l’élite mondialisée et pourrait freiner les guerres qu’elle doit constamment mener.

Prenons un exemple. Depuis plusieurs années, seul l’Est de Caracas, ses 10% de classe moyenne et ses manifestations anti-Maduro, ont droit de cité à la télé. Cette minorité sociologique et politique est constamment transformée par les journalistes en « peuple ». Et si ses militants d’extrême droite cherchent l’affrontement, les caméras du monde entier seront déjà sur place pour enregistrer l’image et inverser la chronologie au montage. La riposte des forces de l’ordre précèdera alors les violences des paramilitaires et deviendra grâce à cette inversion chronologique… la répression à priori d’un Etat contre son « peuple ». Les éléments financés et entraînés par l’Empire deviendront, une fois de plus, des « combattants de la liberté ». Par contre, l’immense Ouest populaire de Caracas où vivent les 80% des habitants, tout comme les zones rurales, reste à jamais invisible. Parce qu’il est pacifique et constitue en grande partie la base sociale du processus de transformation.

Dans les années 70-80 déjà avec Mc Luhan, Bourdieu, Mattelard, Godard, Debord, Chomsky, Ramonet, Freire, Pasolini, Marcuse, Habermas ou Enzensberger, etc.. tout avait été déchiffré sur le rôle des médias et sur la nécessité d’en créer d’une autre type. « Ce n’est que d’une technique que l’on peut déduire une idéologie » écrivait Louis Althusser. Mais curieusement la gauche n’a jamais voulu aborder ce champ stratégique qui conditionne tous les autres. Il y eut une timide proposition de fonds de soutien aux TVs associatives dans les années 80 en France, mais aujourd’hui ni dans les programmes des partis, ni sur le terrain, ni dans les activités du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, on n’observe de proposition radicale de refonte en profondeur de l’enseignement du journalisme, de démocratisation de la propriété des médias, de création d’un réseau serré des médias citoyens. La Télévision Numérique Terrestre offrait en principe plus d’espaces d’expression mais le champ local a finalement été investi par de grands groupes privés…. Pas non plus de proposition de créer des technologies numériques en propre qui ne soient pas celles des Etats-Unis (Facebook, Twitter etc..). Au-delà de l’aspect industriel nous parlons d’inventer des technologies numériques plus proches de l’organisation et de la formation que de la fragmentation individuelle, voire narcissique, reflet du type de société qui les a produites jusqu’ici. Bref, si nous ne pensons pas et ne révolutionnons pas ce champ médiatique qui nous enveloppe, nous surplombe, modèle nos vies et jusqu’à nos corps, « pense » l’université, les politiques et la société en général, il ne nous restera qu’à pester, impuissants, pendant des siècles “devant la télé”…

En créant la télévision paysanne Terra TV non comme un « média de plus » mais comme média d’un type nouveau, nous voulons humblement préparer l’époque où les peuples réinventeront les outils de leur souveraineté dans la production de leur image, de leur information, pour la partager directement de peuple à peuple, sans intermédiaires privés, libérés de cette globalisation qui les oblige à passer par de grands groupes privés de communication pour s’informer mutuellement.

Voici un autre reportage récent (VO) réalisé par Betzany à Chirrical, près de Guanare, dans l’état de Portuguesa, où vivent des familles de lutteur(se)s pour la terre qui pourraient bien t’expliquer ce qu’est la liberté, ou la révolution, non comme une énigme à déchiffrer entre intellectuels, mais comme l’argile qui reste à modeler. Si on leur pose la question, bien sûr ! Car ce ne sont là que quelques un(e)s des 90% des vénézuélien(ne)s invisibilisé(e)s par les grands médias depuis vingt ans…

Vous pouvez visualiser l’ensemble des nombreux reportages ou documentaires déjà produits en quelques mois par l’équipe de Terra TV ici: https://www.facebook.com/terratv2018/

132 donateurs (trices) appuient déjà la création de Terra TV. Nous sommes de plus en plus proches de l’objectif avec 89% de la somme recueillie. Si vous souhaitez exprimer votre solidarité, vous pouvez le faire ici: https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv

Thierry Deronne

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“Les médias sont obligés d’occulter 90 % de la population vénézuélienne, celle qui tente de s’organiser” (interview de Thierry Deronne, l’un des créateurs de TERRA TV)

Interview réalisée par le Réseau Européen de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne @REDEuropaVE

Nous rencontrons aujourd’hui Thierry Deronne. Né en Belgique, il vit depuis 25 ans au Venezuela. Cinéaste, documentariste, professeur universitaire et journaliste, il travaille à rendre visible ce peuple vénézuélien qui, malgré les agressions externes auxquelles il est soumis, continue à nous surprendre dans la construction d’un « autre monde possible ». 

Ton collectif produit divers documentaires sur la Révolution Bolivarienne tels « Marche » et prochainement « Commune ». Parle-nous de ces productions récentes.

Ces documentaires sont deux productions de TERRA TV, une télévision paysanne que nous avons créée récemment. Nous voulons construire un média cohérent avec notre démocratie participative, citoyenne, non seulement dans le discours mais aussi et surtout dans la manière de s’organiser et dans son mode de production. On peut voir les premières vidéos sur la page Facebook @terratv2018. Le documentaire ¨Marche¨ vient d’être projeté à Londres, Liège et Bruxelles. Nous l’avons réalisé directement avec les compagnes et compagnons de la plateforme paysanne qui ont remonté à pied les quelque 400 kilomètres qui séparent le bourg rural de Guanare de la capitale Caracas. Ils racontent comment, en pleine guerre économique contre la Révolution Bolivarienne, les mafias agraires appuyées par des paramilitaires colombiens et certains fonctionnaires publics ont lancé une contre-offensive pour récupérer les terres remises au peuple par le Président Chávez. Et comment ils ont décidé de marcher sur Caracas pour réaffirmer leur appui au Président Maduro, mais aussi pour lui demander de renouer avec la réforme agraire et de faire cesser les assassinats de leaders et militants de la lutte pour la terre.

Le documentaire ¨Commune¨ naît de l’idée de chercher le lien entre luttes paysannes et production d’aliments dans les communes urbaines pour faire face aux pénuries organisées par le secteur privé majoritaire dans l’économie. La relation nouée avec les habitants des Altos de Lídice a ouvert la boîte de Pandore. Le tournage s’est transformé en course quotidienne entre les réunions des comités de santé, la mise en route des boulangeries ou entreprises textiles communales, l’eau, le transport, avec son cortège de doutes, conflits, chutes et rechutes, absences, humour, redémarrages, progrès, reprise à zéro, élections des conseils communaux, bals populaires de salsa, petits déjeuners d’arepas (galettes de maïs, aliment quotidien) pour nourrir les enfants et les ausculter médicalement, jusqu’aux cerfs-volants qui flottent haut par-dessus les terres froides qu’on vient de semer pour les comités locaux d’approvisionnement. Ce documentaire sortira en mars 2019 et comptera huit épisodes d’une heure chacun.

Tu vis depuis longtemps au Venezuela. Que retires-tu de cette expérience, qu’est-ce que ce peuple est en train de construire ? Peut-on l’expliquer en Europe ?

Oui, c’est après une première expérience de formation audiovisuelle dans le Nicaragua sandiniste des années 80 que je me suis établi ici, il y a 25 ans. Ce que je lis dans cet acharnement à vouloir nous détruire de la part du suprématisme des Trump, Macron, Bolsonaro, de l’Union Européenne, dans la résurgence historique d’une Sainte-Alliance médiatico-économique, c’est que nous sommes – entre autres – une avancée dangereuse, contagieuse, rebelle, souverainiste, de l’Afrique en Amérique Latine. Nous sommes les héritiers et héritières des idées égalitaires du président d’Haïti, Alexandre Pétion, qui sauva Bolívar et lui donna des armes et d’importants moyens financiers pour qu’il puisse commencer son Passage des Andes avec son armée populaire d’ex-esclaves et de paysan(ne)s et libérer d’autres peuples de notre Amérique. Les vénézuélien(ne)s surprennent jusqu’à leurs propres structures partisanes quand ils descendent à pied des hauts plateaux, traversent des rivières, forcent des barrages d’extrême droite, pour élire une Assemblée Constituante ou, plus récemment, avec cette marche paysanne historique qui a parcouru 400 kilomètres pour soutenir Nicolás Maduro contre les secteurs conservateurs de l’Etat.

Les européens sont prisonniers de leur incapacité à penser un pays hors du cadre et du champ médiatiques. Il est très révélateur que beaucoup à gauche croient que cette guerre économique que l’Empire a conçue et perfectionnée pour détruire le socialisme de Salvador Allende, ou le Nicaragua, ou Cuba, est… une « crise humanitaire » ou la « faillite d’un socialisme dictatorial » au Venezuela. Cette gauche qui s’informe par les « médias » et qui a fini par se faire penser par eux, ne perçoit pas l’objectif impérial de marteler et magnifier, à travers la guerre économique, cette image de migration massive pour justifier une intervention extérieure. La causalité a disparu, substituée par les effets… et les effets sont devenus l’« information ». Les grands médias ont amené les Européens à se couper du monde. Dans le passage de sa politique étrangère sous commande médiatique, l’Europe a perdu pour longtemps sa crédibilité.

Dans notre cas, il y a  quelque chose de plus : les médias sont obligés d’occulter 90% de la population vénézuélienne parce qu’elle tente de s’organiser, que ce soit dans les quartiers populaires ou dans les zones rurales. C’est ainsi qu’en 2017 une minorité violente d’extrême-droite, multipliée par les caméras, s’est transformée aux yeux du monde en « peuple vénézuélien », et grâce à l’inversion du montage des « news », en « peuple réprimé par Maduro ». C’est ainsi que ceux qui ont été emprisonnés pour avoir participé ou organisé des attentats à la bombe, des incendies de maternité, des lynchages d’afrodescendants, etc, sont devenus des « prisonniers politiques ». Si la majorité des Européens croient dans une propagande qui nous ramène aux années trente ou à la Guerre Froide, on comprend pourquoi ils peuvent soutenir des coups d’État ou des invasions armées contre ce qui est en réalité une démocratie électorale et participative, qui bruit quotidiennement des critiques émanant des partis de tout bord et de l’ensemble de la population, dans la rue et depuis les médias en majorité privés et d’opposition.

Avec ce type de films, peut-on desserrer l’étau communicationnel et médiatique contre le Venezuela ? Quel peut être le rôle des médias communautaires, alternatifs pour faire front à la manipulation médiatique et à la désinformation contre le processus bolivarien ?

La révolution bolivarienne a une identité très participative mais notre communication sociale semble incapable de l’exprimer dans toutes ses contradictions et ses potentialités. Par exemple, presqu’aucun média bolivarien ne parle de la tâche difficile et passionnante de construire une commune, alors que c’est la stratégie centrale du chavisme. Passer toute notre vie, jour après jour, à répondre aux mensonges de l’hégémonie médiatique ne nous laisse pas le temps de développer notre propre agenda, de parler du monde nouveau que nous voulons construire.

Un autre problème est celui qu’énonce Clausewitz : utiliser les mêmes armes que l’adversaire peut nous amener à lui ressembler. On le voit par exemple dans la croyance que les médias actuels peuvent servir à exprimer notre processus bolivarien. Jouer sur le terrain de Twitter ou de Facebook – conçus par les grands groupes états-uniens pour multiplier la consommation individualiste, voire narcissique, du réel – nous fait perdre du temps et retarde une tâche stratégique : celle d’inventer des technologies numériques originales, révolutionnaires, qui renforcent l’organisation et la conscience populaires. Les exemples de l’Equateur, du Brésil, etc., nous le rappellent : alors que la gouvernance mondiale s’exerce via les médias et les réseaux sociaux, la gauche reste incapable – ce qui est incompréhensible à ce stade – de créer de nouveaux moyens numériques pour connecter le collectif, de démocratiser radicalement la propriété des grands médias ou encore de refonder des écoles de communication sociale indépendante de la logique du marché.

Hugo Chávez critiquait cette manie de vendre le socialisme comme un savon, comme une vitrine, cette habitude mécanique de nos médias publics d’édulcorer la réalité et d’effacer les critiques qui émanent des quartiers populaires et de la campagne, critiques qu’il voyait comme moteur vital – car populaire – de la révolution. Pourquoi ne pas compter sur l’intelligence du public, sur son désir de participer au sens d’un message, sur sa maturité et sa capacité de comprendre qu’une critique populaire n’est pas une destruction ?

Depuis les années 60 nous savons qu’une communication révolutionnaire doit dépasser qualitativement celle de son adversaire, et qu’il s’agit par exemple de « faire politiquement des films plutôt que des films politiques » (Jean-Luc Godard). Paulo Freire parlait d’“une télévision de la question plus que de la réponse¨. Et Mao Zedong expliquait qu’“une action ne doit pas être une réaction mais une création“. En ce sens, notre école populaire de cinéma a étudié l’expérience des presque 4000 films d’actualité produits par l’équipe de Santiago Álvarez, devenus aujourd’hui patrimoine de l’UNESCO, qui ont pendant trente ans renforcé la révolution cubaine en en déployant sa chronique populaire et souvent critique.

Julio García Espinosa, autre cinéaste et penseur cubain, parle de cette image ¨qui exige, surtout, de montrer le processus des problèmes. C’est-à-dire le contraire d’un cinéma qui se consacre fondamentalement à célébrer les résultats. Le contraire d’un cinéma autosuffisant et contemplatif. Le contraire d’un cinéma qui illustre et embellit les idées ou concepts que nous possédons déjà. Analyser un problème, montrer le processus d’un problème, c’est le soumettre au jugement sans rendre le verdict. Il y a un type de journalisme qui consiste à donner le commentaire plus que l’information. Il y a un autre type de journalisme qui consiste à donner les nouvelles mais en les mettant en valeur par le montage et la mise en page. Montrer le processus d’un problème, c’est comme montrer le développement lui-même de la nouvelle, montrer le développement pluraliste de l’information.¨

Une partie de l’équipe de Terra TV réunie à Caracas entre tournages ou ateliers parmi les mouvements sociaux, un projet qu’on peut découvrir et soutenir ici : https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv

Terra Tv fait aussi partie du Réseau Européen de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne. Comment vois-tu le travail et comment impliquer davantage de collectifs dans la défense de la souveraineté et de l’autodétermination du peuple vénézuélien ?

Notre ami Marco Teruggi a fait un excellent rapport après sa tournée en Europe effectuée il y a quelques mois. Après avoir observé qu’« aujourd’hui nous sommes pratiquement seuls », une de ses propositions pour sortir des cercles d’habitués est de nouer des relations avec les mouvements sociaux, des organisations de femmes, les syndicalistes, les étudiant.e.s, etc… Nos documentaires cherchent à exprimer l’épopée populaire, le grain de folie de celles et ceux qui construisent, sans tomber dans la vitrine pour convaincus. Ces films rendent visible un peuple vénézuélien qui n’est pas la victime humanitaire, dépouillée de son Histoire, mais le sujet historique, collectif, créateur, qui après vingt ans de révolution ne se lasse pas d’inventer un autre monde possible – raison pour laquelle les médias occidentaux doivent l’occulter.

Source: https://twitter.com/redeuropave/status/1073866045503492096  

Traduction: Philippe Hennebert pour VENESOL www.venesol.org

URL de cet article : https://bit.ly/2Bz5iew

Yelitza et Mireya, femmes, paysannes du Venezuela, vies et voix de Terra TV

Ce mercredi 12 décembre sera projeté à Bruxelles le documentaire « Marche » produit par Terra TV. L’occasion de se solidariser avec cette télévision paysanne en train de naitre en Amérique Latine, et qui n’est pas un média de plus mais un nouveau type de média. Si on comprend que« la forme, c’est le fond qui monte à la surface » (Victor Hugo) on comprend pourquoi Terra TV est née d’une assemblée paysanne, pourquoi chaque point du territoire, chaque voix y ont valeur égale. Pas de studio, pas de journalistes, pas de politologues, pas de maquillage : Terra TV est une école permanente qui forme les paysan(ne)s à transmettre leur regard.  Celui des femmes, comme dans toute la révolution bolivarienne, y est particulièrement important.

La construction d’une fiction féminine

Betzany Guedez (au centre) lors d’un exercice d’atelier dans la communauté paysanne d’El Esfuerzo, juin 2018

Récemment, la compagne Betzany Guedez (photo), formatrice et productrice de l’équipe de Terra TV s’est rendue à la communauté paysanne d’el Esfuerzo, de l’État de Portuguesa pour y mener une recherche participative et collective. Celle-ci servira de base à la création d’un scénario de fiction paysanne et populaire. Betzany raconte : « au milieu des travaux quotidiens des femmes de El Esfuerzo, de façon très respectueuse, ont été réalisés des enregistrements audio et photographiques avec quelques témoignages des histoires personnelles des paysan(ne)s qui décidèrent d’occuper les terres qui enrichissaient et donnaient du pouvoir à quelques-uns.

Pour Betzany, « C’est une incroyable expérience pour nous en tant que communicateurs populaires de pouvoir partager et connaître la réalité qui a conduit ce groupe de personnes à prendre la décision d’occuper les terres. De la même manière, il est très intéressant de voir comment, aujourd’hui, des hommes, des femmes et des enfants sont réunis pour former une communauté productive avec de nouvelles valeurs. Quelque chose dans leur histoire a suscité en moi un grand intérêt : la façon dont ils utilisent le troc en guise d’échange ; c’est une des formes de la vie en commun qui caractérise la communauté de el Esfuerzo ; ils échangent les objets, ils se prêtent les animaux pour leur reproduction, les semences et même les œufs pour élever des poules ; ces camarades, à travers leurs actions, donnent un exemple de solidarité et d’indépendance.

Telle l’histoire de Yelitza, une femme de 24 ans qui décida avec son conjoint de se libérer du système opresseur des grands propriétaires qui veulent maintenir tels des esclaves les humbles familles de paysans pour qu’ils s’occupent de leurs terres sans avoir aucun droit sur elles. Yelitza est une femme combative, engagée dans le travail collectif ; elle est très organisée et elle aime que les choses soient bien faites, et surtout qu’elles soient faite avec amour ; elle est humble, gaie, affectueuse ; elle a de beaux enfants et un mari qui l’aime, et qui la valorise. Elle vit avec eux, s’occupe des animaux et travaille la terre pour nourrir sa famille et les voisins proches.

C’est elle qui a écrit l’histoire et accepté que je l’enregistre. En voici quelques extraits:

Comment je suis arrivée à el Esfuerzo, par Yelitza

Il y a dix ans, je travaillais dans des parcelles privées en tant que responsable ; à cette époque-là, ces terres ont été libérées et nous sommes parvenus à faire en sorte qu’une parcelle nous soit attribuée parce que nous étions las, mon mari et moi, de travailler pour un autre ; c’est là qu’a commencé notre histoire en tant que combattants paysans ; nous avons commencé à nous organiser, à nous battre et à organiser des réunions dans notre modeste école aux gros poteaux, au toit de palmes et au sol de terre battue; de cet endroit, nous avons tout bâti ; au bout d’un moment, les cours ont commencé, mon fils Yeiker a été l’un des premiers élèves ; beaucoup de gens me disaient : sors ton fils de là car il est en train de perdre son temps, il va arriver en sixième et il n’aura pas son diplôme ; je leur répondais, un jour tout sera bien en place, quelqu’un doit nous aider pour apporter des solutions ici, sur ces terres. Et, le temps passa, mon fils est resté dans son école et nous n’avons pas cessé d’agir.

Un dimanche, nous nous trouvions à Guanare dans une réunion car, ces jours-là, nous avions reçu des menaces comme quoi nous allions être délogés et lorsque nous étions de retour chez nous, une camarade est sortie, démontée et désespérée ; elle nous a dit de nous dépêcher et d’aller rapidement à l’école parce qu’elle avait été incendiée. C’est à ce moment-là qu’a commencé ma grande tristesse ; je me demandais, mon dieu, comment est-il possible que notre école ait été incendiée : le lundi, nous étions à l’école, déchirés de voir la tristesse sur le visage des enfants qui ne savaient plus où ils allaient recevoir leurs cours ; alors, nous avons décidé de faire une vidéo avec Juan Moreno (Jota) de Terra TV, l’information a « explosé », telle une bombe, est parvenue à la Présidence de la République et au Ministre de l’Éducation, à ce moment-là, Elias Jauas.

Avant l’arrivée d’Elias, le 14 décembre, deux camions sont arrivés, remplis de policiers et deux soi-disant généraux ; nous n’avons reçu de leur part que des menaces ; ils nous disaient de partir car ces terres étaient privées. Pour nous, ce furent de très mauvais jours, nous ne pouvions pas laisser nos petites maisons abandonnées, il nous fallait forcément laisser quelqu’un pour surveiller nos biens et nos cultures ; arriva le jour tant espéré par tout le monde de la visite du Ministre de l’Éducation et il approuva l’établissement d’une école rurale; ce fut le plus beau jour du monde pour moi, même si, quand on commença à construire l’école, des juges vinrent nous « inspecter » mais, nous, droits dans nos bottes, comme les paysans, avec le respect et l’humilité avec lesquels nous défendons tout ce qui est nôtre ; ce qui me dérangea le plus lors de l’une de ces inspections, ce fut le commentaire d’un général qui, assis sur un des gros poteaux de bois et le bureau de l’institutrice dit : il faut voir comment ils gaspillent le bois dans cette porcherie. Je lui répondis : « c’est peut-être une porcherie, mais on y transmet l’éducation ! Il me fusilla du regard puis regarda ailleurs.

Eh bien, c’est cela mon histoire. »

Yelitza

Plus tard, l’équipe de Terra Tv a eu l’occasion d’organiser différents espaces formatifs et des échanges collectifs avec la communauté el Esfuerzo. Lors de certaines conversations et du recueil de témoignages auprès des habitant(e)s du secteur, une question surgissait toujours : Comment s’était constituée la communauté ? Quels avaient été ses premiers habitants ? Tous étaient d’accord pour affirmer qu’une autre paysanne, Mireya avait été la première personne à prendre la décision de pénétrer sur les terres. A plusieurs reprises, nous avons voulu échanger et nous approcher d’elle pour qu’elle nous parle un peu de cette expérience, mais au départ elle nous évitait. Sans y avoir pensé, après plusieurs moments que nous avions partagés avec Mireya, un jour, de manière très spontanée, elle décida de nous raconter son histoire.

Nous avons partagé presque quatre jours avec elle. Au-delà d’avoir l’occasion de savoir comment elle était arrivée sur les terres de el Esfuerzo, de façon très humble et amicale, nous avons pu partager avec elle un peu de sa vie personnelle, sous son toit . Ce fut la première maison qui fut construite dans le secteur ; nous passions un moment à prendre le café, à faire notre récit, à parler des peurs ; nous avons fait la lessive à la rivière, nous nous sommes occupés des animaux et nous avons même contemplé la nuit en regardant les étoiles avant d’aller dormir.

Comment je fus la première habitante d’El Esfuerzo, par Mireya

Un jour, de très bonne heure, Mireya prit les vêtements de ses trois plus jeunes enfants, les mit dans un sac et qu’elle partit vivre au beau milieu de la forêt de teck, du fait d’une absolue nécessité par rapport à un problème qui lui était arrivé à ce moment-là ; lorsqu’elle arrive à l’endroit où elle avait décidé de s’établir, elle prit sa machette et commença à construire sa maison de bois.

Lors de cette première nuit, elle nous raconte que ses enfants avait très peur à cause du bruit des animaux et de la solitude qu’ils ressentaient au milieu de plus de 600 hectares où il n’y avait que des arbres et des animaux ; les voisins les plus proches d’elle dans la communauté où elle vivait, savaient qu’elle était partie vivre au milieu de la forêt de teck et au bord d’une clôture, ils lui apportaient leur aide en lui donnant à manger et quelques autres choses personnelles pour elle et ses enfants.

C’est ainsi que commença sa vie dans cet endroit, les jours passèrent et elle continue de construire et d’organiser sa petite maison ; bien que ses enfants aient un peu peur la nuit et qu’ils aient des manques ; elle nous dit que sa tranquillité était plus importante que toute autre chose.

Á cette époque-là, les terres d’ « El Esfuerzo » étaient sous le contrôle de quelques personnes qui, un jour, sans que ne leur importe le mal qu’ils allaient faire à la nature, détruisirent les arbres autochtones pour planter des tecks et les vendre à une scierie que l’on avait construit tout près, dans le secteur. Lorsque ces personnages apprirent que Mireya vivait au milieu du bois, ils commencèrent à l’importuner ; elle nous raconte que, surtout la nuit, ils venaient la menacer jusqu’au jour où ils voulurent détruire sa petite maison avec un tracteur. Mireya résista ainsi durant six mois lorsqu’un jour de la période de Pâques sa famille lui fait une bien joyeuse surprise, en apportant pour ses enfants, à manger, des vêtements ; ils étaient venus passer un moment avec elle ; mais, ce partage fut si agréable qu’ils décidèrent de rester, eux-aussi, dans la forêt de tecks pour commencer par la voie légale leur lutte pour la terre.

Mireya

Traduction : Sylvie Carrasco

Pour soutenir Terra TV, la télévision paysanne : https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv 

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Terra TV, révolution dans la télévision (II)

Les délégués de la Marche Paysanne Admirable arrivent dans l’état de Falcón, le 11 novembre 2018. Au centre, Arbonio Ortega (poing levé, lunettes et chemise blanche). Le portrait rappelle la lutte du ¨général des hommes et des terres libres », Ezequiel Zamora (1817-1860). A gauche, en chemise bleue et chapeau, le dessinateur paysan Bracamontes qui croque au jour le jour les épisodes de la marche… (voir première photo).

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Au pied de la statue de José Leonardo Chirino le chef de la rébellion des esclaves enthousiasmés par l’exemple des jacobins noirs de Haïti, précurseurs de la geste indépendantiste de Simon Bolivar.

Sourire sage et espiègle d’Arbonio Ortega. ¨Terra Tv est notre moyen de communication¨ nous dit, dans sa barbe et sa voix rauque, ce pédagogue et organisateur têtu des luttes paysannes. Il l’avait promis : « La marche doit continuer. Quelque chose s’est produit qui va au-delà du terrain de chacun, de la lutte de chacun, quelque chose que nous ne pouvions imaginer quand nous avons commencé à marcher« . L’appui logistique promis par le gouverneur local tarde ? Qu’importe ! L’infatigable marche paysanne décide de parcourir ¨a pata¨ l’état de Falcón, selon l’expression devenue son credo politique, ¨à patte¨, “à pied¨. Elle passera par ces montagnes où les paysans se souviennent des guérillas des années soixante puis vous mènent au lieu précis où les espagnols coupèrent les mains du leader afrodescendant José Leonardo Chirino, coupable d’écrire la première page de l’indépendance, en ralliant à lui les jacobins noirs vénézuéliens enthousiasmé par la révolution haïtienne. Falcón aux roches arides, aux troupeaux de chèvres battus par tous les vents des Caraïbes, terre de corps sans sépultures qui voit revenir aujourd’hui ces paysans aux pieds nus, ces ¨pardos¨, qui sauvèrent un jour de la déroute la république de l’aristocrate Bolivar et passèrent avec lui les Andes pour libérer d’autres ¨égaux¨. À chaque halte la marche paysanne d’aujourd’hui se ressource à ces forces séculaires.

Le plan est de faire halte dans dix-sept villages successifs jusqu’à Coro, capitale de l’État. Se réunir dix-sept fois avec les travailleurs de la terre et de la mer – écouter, recueillir les dénonciations, élaborer ensemble le plan qui sera soumis au gouvernement bolivarien. Ces cahiers de doléances serviront à la grande assemblée finale à Coro, le 23 octobre. Sur la côte, Betzany Guedez, formatrice de Terra TV, se met au travail avec les pêcheurs exploités par les entreprises de crevettes. Un autre formateur, Victor Hugo Rivera, court avec la seconde caméra à une réunion de paysans.

Betzany Guedez (bord gauche) au travail

Projection du documentaire « Marche » dans les villages de Falcón

Chaque soir Arbonio, Yudy, Neyda et Gerardo montrent ¨Marche¨, aux assemblées de village pour transmettre l’expérience et rallumer de nouvelles volontés. Malgré la lenteur des fonctionnaires de l’Etat dans l’application des instructions de Nicolas Maduro en faveur des paysans, ce documentaire produit par Terra TV a contribué à renouer des liens entre gouvernement et travailleurs ruraux. À l’autre bout du pays, dans l’État de Portuguesa, les rebelles d’¨El Guayabo¨ ont reçu le 15 novembre, de l’Institut National des Terres, le titre de propriété de cent hectares restés longtemps improductifs aux mains de l’entreprise privée ¨Agricola Yaracuy¨. Ici aussi les paysannes et les paysans fraternisent avec le formateur de Terra TV Juan José Moreno qui filme avec eux la remise des terres : “Nous vous devons cette victoire parce que vous êtes les seuls à rendre visible notre lutte.¨

La remise des terres du  » Predio El Guayabo »

Pas de studio, ni de politologue, ni de journaliste, ni de maquillage. Pourquoi faudrait-il recycler le formatage universitaire ou commercial des ¨communicants¨? Ici nul ne doit demander la parole, ni attendre qu’on la lui donne et encore moins dire merci. On ne demande pas l’autorisation de faire la révolution. Terra TV est une télévision hors de la télévision, hors de Caracas, où chaque territoire a voix égale. C’est une école permanente qui transmet par la base l’expérience populaire et forme techniquement de nouveaux regards paysans. ¨Ce n’est que d’une technique que l’on peut déduire une idéologie¨ (Louis Althusser). Cent ans d’expérience et de philosophie révolutionnaires de la communication ne sont pas restés tout à fait vains.

Thierry Deronne, Caracas, 18 novembre 2018

Pour participer à la création de Terra TV, il reste un mois ! C’est ici : https://www.helloasso.com/associations/france-amerique-latine-comite-bordeaux-gironde/collectes/campagne-de-soutien-a-la-creation-de-terratv. Même 5 euros comptent ! C’est la somme de toutes vos participations qui rendra ce projet possible. Une autre forme de soutenir la création de Terra TV consiste à acheter le DVD de ¨Marche¨, le nouveau documentaire de Terra TV, ou d’en organiser des projections. Pour cela vous pouvez écrire à gloriaverges@free.fr

Premières européennes de ¨Marche¨ à Liège le 6 décembre et à Bruxelles le 12 décembre 2018.

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