(Photos) Mille tambours contre les médias

Au Brésil un militant du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre parmi des milliers à manifester leur solidarité avec la révolution bolivarienne face au décret Obama

Au Brésil un militant du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre parmi des milliers à manifester leur solidarité.

Rarement un président états-unien a fait une telle unanimité contre lui. Après l’UNASUR soit les douze gouvernements sud-américains, la CELAC qui regroupe les 33 états d’Amérique Latine et des Caraïbes, l’ALBA, PetroCaribe, les 134 pays membres du G-77 + la Chine… bref, tout le sud de la planète a rejeté le décret Obama parce qu’”il viole le droit international, la souveraineté et l’indépendance politique du Venezuela”.

En Équateur, le président Correa s'est joint á la campagne

En Équateur, le président Correa s’est joint à la campagne

Signataires de l'appel au Nicaragua

Signataires de l’appel au Nicaragua

Partout dans le monde, des mouvements sociaux soutiennent cet appel qui, au Venezuela, a déjà recueilli 5 millions de signatures. On peut le signer ici : http://bit.ly/1OyOoNz

Parallèlement à cette mobilisation nationale, il semble que le travail de fond entrepris par le gouvernement Maduro pour contrer la guerre économique commence à porter ses fruits. Une étude de la firme privée Hinterlaces (réalisée du 14 au 18 mars sur base de 1200 interviews dans tout le pays) et portant sur le moral de la population montre que 65 % se disent “optimistes”, soit quatre points de plus qu’en janvier 2015. 34 % se disent “pessimistes” contre 38% en janvier.

On fêtait le 24 mars le 161ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage décidée par le président José Gregorio Monagas dans la foulée des décrets de Simon Bolivar. Une politique qui valut à ce dernier d’être traité par les journaux des grands planteurs esclavagistes du sud des États-Unis et des oligarchies latino-américaines de “César assoiffé de pouvoir”. Aujourd’hui, c’est en organisant une “marche des mille tambours” que le mouvement afrodescendant a exprimé son rejet des campagnes médiatiques et du décret du Président Obama déclarant le Venezuela “menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité et la politique extérieure des États-Unis”. David Abello, du Conseil pour le Développement de la Communauté Afrodescendante, a déclaré: “En cette heure de l’Histoire, alors que nous sommes libres, nous ne permettrons pas qu’une quelconque ingérence cherche à nous recoloniser”.

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img_52841427211539-533x800Avec CiudadCCS et AVN / Photos: AVN (Juan Carlos La Cruz) http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/03/con-cientos-de-tambores-el-pueblo-afrodescendiente-rechazo-la-injerencia-fotos/

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Loin des médias, Caracas est si proche

baptême du livreUn livre baptisé avec des semences de pois « quinchoncho » et de «mañoco » plutôt qu’avec des pétales de fleurs, présenté par trois femmes et un homme. Terre, Femmes et Hommes Libres, paru à la maison d’édition La Estrella Roja, traite des relations de genre à l’intérieur d’un mouvement social, le Front National Paysan Ezequiel Zamora (FNCEZ).

Au fil des pages, Liz Guaramato raconte la lutte contre un système qui les opprime doublement : comme paysannes et comme femmes. Orión Hernández, éditeur du livre, souligne que cette publication inaugure la série « Sororités » de la collection Construire les Communes, dont l’objectif est de rendre visible l’organisation des femmes dans la lutte contre le capitalisme et le patriarcat. « Ils nous voulaient à la maison, en train de repriser, obéissante, accouchant dans la douleur/ Attendant la dernière heure, et disant : oui, père ; oui, mari ; oui, Dieu » énonce une partie du poème  qu’Aura Bastidas a récité samedi à la Librairie du Sud, dans le cadre de la Foire Internationale du Livre du Venezuela 2015. publicUn accouchement. Ainsi l’a défini une des protagonistes de cette histoire lors de la présentation du livre à une assemblée attentive. Un livre qui parle des inégalités de genre à l’intérieur d’un collectif en lutte, où le machisme reste une pratique commune aux hommes et aux femmes. Ainsi parle Aura Bastidas, paysanne et militante du FNCEZ : « ce livre est un accouchement tout droit sorti de nos entrailles à nous, les femmes qui militons dans la lutte paysanne. Les femmes paysanne vivent enfermées par ce système, sans possibilité et avec peu de portes ouvertes pour dire ce qu’elles vivent, comme femmes, comme militantes et comme communardes ».

A partir d’une épistémologie féministe latino-américaine, et de l’ethnographie comme méthode de travail, Liz Guaramato a décidé de se centrer sur le travail quotidien des femmes qui donnent vie à la Commission Nationale de Genre du FNCEZ. « C’est un débat urgent, et pas seulement des grandes organisations, comme le Front Paysan, mais aussi à l’intérieur des communes que nous sommes en train de construire et pour ceux et celles qui croient au projet de ce pays, un projet libérateur impulsé par le premier président qui s’est déclaré féministe, comme le fut Chavez et l’est aujourd’hui Maduro » conclut l’auteure.

« Il n’existe pas d’autre livre, pas d’autre écrit qui transmette ce qu’est la réalité des femmes qui militent à l’intérieur d’un mouvement mixte et qui prétend lutter pour la construction de ce féminisme populaire socialiste. C’est le seul » déclare Bastidas applaudie par les participants . « Nous voici, les ovaires pleins comme des grenades/ comme des banderoles et des munitions à la place de scapulaires et chapelets/ Ou avec tout à la fois, mais dignes, et déjà nous ne sommes plus muettes, nous marchons », poursuit le poème écouté attentivement à la Librairie du Sud.public 2 Le livre me reflète pas ce que disent les intellectuels, – « je m’excuse auprès des intellectuels, si j’en offense certains » déclare la paysanne-, mais ce que les femmes vivent, construisent, font. Des expériences qui se compliquent pour celles qui vivent à la campagne et affrontent le « machisme face à face », ajoute-t-elle. «Nous avons relaté les conflits internes qui ont généré la pratique libératrice de la Commission Nationale de Genre du mouvement social paysan. La lutte n’a pas pour seul objectif de parvenir à la libération des femmes mais de parvenir également à la libération des hommes  parce que «  ce système utilise les hommes que nous aimons pour nous opprimer » assume Bastidas.

« Ils nous voulaient muettes, et à présent nous chantons/ Ils nous voulaient sillonnées de larmes et à présent nous sommes des rivières/ Ils nous voulaient soumises et à présent nous résistons, nous avançons et nous menons le combat » poursuit le poème.

Autre voix présente dans le livre, celle de Yolanda Saldarriaga qui explique – émue – que l’œuvre est le produit d’une longue lutte mais qu’il est aussi aussi une production inachevée, juste une étape. « Nous devons utiliser ce livre comme outil pour la critique, pour la compréhension d’autres réalités, pour l’autocritique de ceux qui militent dans des organisations mixtes. Comment les hommes et les femmes nous reproduisons le patriarcat et le machisme » explique-t-elle. Elle fait un appel à l’unité de tous et toutes : « Le chavisme est un chavisme indigène, un chavisme féministe, un chavisime afro-descendant, un chavisme ouvrier, tout cela est le chavisme, et nous sommes frères et sœurs de lutte ». C’est à dire, ce livre a pour objectif de renforcer le collectif, pas de dénigrer quelque compagnon que ce soit. «  Si nous réunissions les gouttes nous serons capables de donner l’averse dont nous avons besoin », dit – avec la voix entrecoupée de brefs silences Saldarriaga. Derniers vers de ce poème récité en 2009 et repris aujourd’hui pour la Foire Internationale du Livre : «  Ils nous voulaient comme une brise silencieuse, à présent nous sommes le vent » (1) compagnes présentant le livre

Vivre pour écrire et lire. Le Venezuela, avec la moitié de la population aux études, est devenu le troisième pays d’Amérique Latine en nombre de lecteurs de livres. Le réseau public des Librairies du Sud met la littérature à portée de tous pour un prix modique – une politique menée par le gouvernement Allende au Chili et par le sandiniste au Nicaragua. Chaque Foire Internationale du Livre est une école populaire où des intellectuels, des créateurs, des mouvements sociaux organisent des débats, des ateliers, des concerts… img_24511426553206-632x421CAWfD4GW8AAcBslIci, sous la pluie de semences d’un arbre très vieux, un petit amphithéâtre de ciment accueille une réunion d’information et de mobilisation autour des 43 étudiants disparus du village mexicain d’Ayotzinapa. Le comité vénézuélien qui vient de naître a réuni un public encore peu nombreux mais assez passionné pour entendre et transmettre la voix des absents. CAZPz7sU0AErMYi

A gauche, T.D., auteur de ce Blog avec Juan Plaza, un vieil ami du Mouvement Bolivarien rencontré en 1995.

A gauche, T.D., auteur de ce Blog, avec Juan Plaza, un vieil ami du Mouvement Bolivarien MBR 200 rencontré en 1995.

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Le président Lázaro Cárdenas

Au début de la réunion, une compañera mexicaine donne la clef essentielle omise par les médias : l’école normale rurale où étudiaient les disparus est une création historique de la révolution mexicaine. Le général et président Lázaro Cárdenas, qui nationalisa le pétrole dans les années trente et défendit son pays face aux menaces des États-Unis, y vit la clef de l’irréversibilité de la révolution. Une formation intégrale basée sur cinq axes – politique, académique, culturel, productif et sportif – vise à former des enseignants critiques, analytiques, réflexifs, informés de ce qui se passe dans leur pays et dans leur communauté rurale, capables de développer les capacités de dialogue et d’organisation de leurs élèves.

Dès les années 30, des réseaux paramilitaires attaquèrent ces écoles et firent disparaitre plusieurs des pédagogues “socialistes”. Peu à peu, le modèle fut abandonné par l’État. Dans le Mexique de Peña-Nieto, très généreusement fourni en armes par les États-Unis et qui vient de reprivatiser l’exploitation des hydrocarbures, il reste 16 Écoles Normales Rurales qui résistent en s’auto-finançant et sont les cibles de la destruction programmée du mouvement social. Les derniers contacts avec les 43 disparus d’Ayotzinapa indiquent qu’ils étaient retenus par l’armée. Les familles ont contesté les aveux forcés de quelques narcotrafiquants, destinés à occulter la responsabilité directe de l’État mexicain.

43 : c’est – triste coïncidence – le même nombre de victimes qu’ont laissées l’an dernier au Venezuela les « guarimbas », ces violences de l’extrême droite aidée par les paramilitaires colombiens. La majorité de ces victimes appartient au camp bolivarien, une porte-parole du comité des victimes est venue pour témoigner (2). Notons que les quelques policiers et gardes nationaux qui ont fait fi des instructions et ont utilisé leurs armes durant ces affrontements, faisant plusieurs victimes, sont aujourd’hui en prison.

Brésil, mars 2015. "Dilma dehors !", "Assez de corruption !", "Nous réclamons une intervention militaire d'urgence face aux trois pouvoirs pourris !". "Assez d'endoctrinement marxiste", "Assez de Paulo Freire" (créateur de la célèbre "Pédagogie de l'opprimé", NdT), "US Navy et Air Force, sauvez-nous á nouveau!", des effigies de Lula et Dilma pendues á un pont : comme au Mexique ou au Venezuela, des élites et des classes moyennes, soutenues par l'hégémonie des médias privés, retrouvent les accents des Pinochet contre la possibilité d'une éducation populaire critique... et ne seraient pas fâchés de  remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les "toxines marxistes"

Brésil, mars 2015. « Dilma dehors ! », « Assez de corruption ! », « Nous réclamons une intervention militaire d’urgence face aux trois pouvoirs pourris ! ». « Assez d’endoctrinement marxiste », « Assez de Paulo Freire » (créateur de la célèbre « Pédagogie de l’opprimé », NdT), « US Navy et Air Force, sauvez-nous á nouveau du communisme ! », sans oublier des effigies de Lula et Dilma pendues á un pont : comme au Mexique ou au Venezuela, des élites et des classes moyennes, soutenues par l’hégémonie des médias privés, retrouvent les accents des Pinochet contre la possibilité d’une éducation populaire critique… et ne seraient pas fâchés de remettre en activité les caves de la dictature militaire pour éliminer les « toxines marxistes ».

Des médias occidentaux comme « Le Monde” avaient déguisé ces violences en “révolte populaire”. Tout comme ils parlent aujourd’hui du “raz-de-marée brésilien” sans dire que le million et demi de personnes qui a défilé au Brésil pour exiger le départ d’une présidente élue, représente 1 % de la population et que ce 1 %, gonflé par les médias, n’hésite pas à demander le retour de la dictature militaire. L’ex-président Lula ou le théologien Leonardo Boff ont responsabilisé le monopole privé des médias brésiliens de cette stratégie du chaos : le journal O Globo, la Télévision Globo, le journal Folha de Sao Paulo, l’État de Sao Paulo et la revue Veja. Des médias capables de prendre en otages les partis et les institutions républicaines et dont selon Lula, il est temps de démocratiser la propriété.

Au terme de la réunion  j’ai interviewé l’organisatrice du comité, Mariana Yépez, l’étudiante en cinéma de 21 ans qui a collé au mur les visages des frères mexicains.

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Mariana Yépez

T. Deronne – Mariana, en quoi consiste le travail du collectif  “Nous sommes tous Ayotzinapa, chapitre Venezuela” ?

Mariana Yépez – Le collectif est jeune, il est né en janvier 2015, à partir d’une concentration face à l’ambassade du Mexique. Les 43 étudiants sont notre référence mais nous voulons travailler pour toutes les victimes des peuples latino-américains. Nous voulons élever la voix : de même que le peuple vénézuélien a construit une solidarité avec le peuple palestinien, je crois qu’il est temps que nous organisions la solidarité avec le peuple mexicain. Un peuple qui est en train de vivre ce que notre peuple a dû vivre sous les régimes d’avant 1998, d’avant la révolution. Au Venezuela, aujourd’hui encore, on ignore où se trouvent les restes d’un grand nombre de ces disparus des années 60 à 90, paysans pour la plupart. Dans le Mexique du narco-État présidé par Peña Nieto, le massacre est quotidien. Quand on pense que le seul fait de rechercher les 43 disparus a fait apparaître les restes d’autres victimes anonymes, on imagine ce qu’est la réalité.

T. D. – Une des invitées rappelait que la majorité des mexicains ne sait rien de ce qui se passe dans le reste de l’Amérique Latine, ne savent pas qu’il existe des mouvements de solidarité. Pour toi qui étudies le cinéma, que peut-on faire face à cette dictature des médias privés qu’on voit agir aujourd’hui non seulement au Mexique mais en Équateur, en Argentine, au Brésil, ou chez nous au Venezuela ?

M.Y. – Je crois qu’il est urgent d’élever le niveau d’action des télévisions communautaires et que la population y ait une participation réelle. Ici, après 15 ans de révolution nous ne pouvons continuer à voir VTV (la chaîne gouvernementale, NdT) comme notre seule référence dans ce jeu de ping-pong avec les médias privés de la droite comme Globovision. Il y a suffisamment de propositions, même si beaucoup restent dans les tiroirs, de créer des télévisions communautaires. C’est le peuple qui doit participer, qui doit critiquer, dire ce qui se passe réellement dans tous les coins du pays, rompre avec cet élitisme audiovisuel du reporter et ses interviewés, le peuple doit être l’acteur du média, ici et en Amérique Latine, et partout ailleurs.

T.D. – Tu es née en 94, on pourrait dire avec la révolution. Un des problèmes de toute révolution est la transmission de l’Histoire à la nouvelle génération qui jouit des droits nouveaux sans avoir lutté directement pour eux. Qu’en penses-tu ?

M.Y. – C’est une de nos faiblesses, de nos manques dans la jeunesse, cette connexion avec nos lutteurs du passé. Notre jeune député Robert Serra, assassiné par les paramilitaires, avait cette obsession de nous rappeler qui nous sommes, d’où nous venons (3). L’autre travail est de nous unifier comme jeunesse. Malheureusement nous vivons souvent, en tant que jeunes, de manière individualiste, chacun pour soi. La lutte collective peut commencer par retrouver des racines. Que chacun assume sa tâche mais en s’articulant autour d’un centre, d’un corps de propositions pour les universités, pour les ministères. La droite en majorité recrute parmi les jeunes des classes supérieures, des universités privées, et même si leur vision est proche de celle de l’Empire, il faut reconnaître qu’ils savent s’unifier autour d’elle.

T.D. – La presse occidentale présente le Venezuela comme un pays dictatorial. Quelle image voudrais-tu transmettre par-delà cette muraille ?

M.Y. – (Rires) Je suis de Caracas et comme dit la chanson Caracas est folle. Que tu regardes d’un côté ou de l’autre, il y a toujours quelque chose à faire, quelque chose à dire.. Comme image je prendrais le centre de la ville, c’est un espace qui a été sauvé, je parle de toutes les activités culturelles qui s’y déroulent, la place Bolivar, la place Diego Ibarra et ses concerts permanents, les quinze théâtres reconstruits, cet espace de transformation, public, gratuit, voilà ce que fait notre “dictateur”, notre “régime castro-communiste”, ici on ne ferme la porte à personne, alors que dans l’Est de Caracas, dans les quartiers riches on ne trouve pas toute cette respiration, cette ouverture, il y reste beaucoup de la mentalité coloniale d’il y a cinq siècles.mariana yepez 2CAZPzsQUkAA4D_l Notes :

(1) Source : http://albaciudad.org/wp/index.php/2015/03/en-fotos-bautizaron-libro-tierra-hombres-y-mujeres-libres-de-editorial-la-estrella-roja/ Texte : Laura Farina. Photos : Milángela Galea.  Article traduit par Julie Jarozsewski.

(2) Lire le compte-rendu de la rencontre à Genève avec le comité des victimes des « guarimbas », le 13 mars 2015 :  http://a.louest-le.soleil.seleve.over-blog.org/2015/03/geneve-rencontre-solidaire-avec-les-familles-des-victimes-de-l-opposition-putschiste-au-venezuela.html

(3) Lire « Les clefs de la mort d’un jeune député bolivarien et de sa compagne »,  https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/10/03/les-clefs-de-la-mort-dun-jeune-depute-bolivarien-et-de-sa-compagne/

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Thomas Cluzel ou l’interdiction d’informer sur France Culture

Tariq Ali, l'écrivain et historien pakistanais/britannique, coscénarsite du documetaire "South of the border", le réalisateur Oliver Stone et le président Hugo Chavez arrivant  au Festival de la Mostra de Venise, le 7 septembre 2009.

Tariq Ali, l’écrivain et historien pakistanais/britannique, co-scénariste du documentaire « South of the border« , le réalisateur Oliver Stone et le président Hugo Chavez arrivant au Festival de la Mostra de Venise, le 7 septembre 2009.

Septembre 2009. Le cinéaste Oliver Stone présente à la Mostra de Venise son documentaire South of the border (1). Les premières secondes offrent un bêtisier des JTs étasuniens sur le « dictateur Chavez » : Le réalisateur enchaîne en off : « Nuit et jour, sur toutes les chaînes, voici ce que voient les états-uniens. Le croient-ils ? J’espère que non. Mais même les plus sérieux des médias écrits aux Etats-Unis ou en Europe suivent la même ligne». Lors de sa conférence de presse, Stone précise : “Le manque de liberté d’expression que dénoncent les médias et l´opposition de droite vénézuélienne est un mensonge. Celui qui va au Venezuela se rend compte que 80, 90 % des médias sont contre Chavez. Ils disent des choses très dures sur lui et il le tolère. Il ne punit pas ces personnes, elles sont toujours en place. Aux États- Unis cela ne se passerait pas ainsi.”

Ces propos suscitent aussitôt une « réponse appropriée » de David Pujadas au 20 heures de France 2 (service public) : « Image de la Mostra de Venise, une fois n’est pas coutume, ce n’est pas un acteur ou une actrice qui tient la vedette de ce très célèbre festival mais le président vénézuélien Hugo Chavez. Le réalisateur américain Oliver Stone lui consacre en effet un documentaire admiratif et il a été ovationné par le public. Ironie du sort, il faut tout de même savoir qu’au même moment Hugo Chavez s’apprête à interdire dans son pays 29 radios suscitant de vives critiques de la part des défenseurs de la liberté de la presse

Sur quoi Pujadas se base-t-il pour affirmer que 29 radios vont être interdites au Venezuela ?

En 2000, la patiente lutte des collectifs de communication populaire vénézuéliens a débouché sur la légalisation des médias associatifs et l’octroi à ceux-ci de fréquences gratuites de radio ou télévision locales (2). Des stations commerciales ou évangélistes se sont alors déguisées en médias « associatifs » pour obtenir des fréquences légales à bon compte… D’où la mobilisation des collectifs citoyens qui ont demandé à la CONATEL (le CSA local) de récupérer ces fréquences pour les leur rendre. « L’interdiction de 29 radios » selon Pujadas était donc… la restitution de 29 fréquences détournées par des intêrêts commerciaux ou religieux, pour permettre la création de médias citoyens ! Selon la loi, c’est d’ailleurs le même travail que devrait effectuer le CSA en France (3).

Pas de rectificatif, ni de droit de suite de la part de D. Pujadas. Pourquoi se gêner ? Il y a longtemps déjà que les JTs des télévisions publiques mimétisent ceux des médias privés et recyclent les mêmes campagnes que les groupes comme Clarin ou Prisa ont lancées contre l’Argentine ou l’Equateur. Dès que des lois y ont démocratisé  la répartition des ondes monopolisées par les grands groupes privés, Cristina Fernandez ou Rafael Correa ont été traités d’“ennemis de la liberté d’expression”. L’idéologie qui sous-tend ces campagnes est que la liberté d’expression est, et doit rester, la liberté d’entreprise. L’État ne peut être qu’un obstacle à cette « liberté » puisqu’il fait obstacle à la globalisation marchande de l’information.

Le 3 février 2015, c’est au tour de Thomas Cluzel (Radio France-Culture) d’enfoncer un peu plus le service public dans Disneyworld et de nous convaincre, au cas où nous l’aurions oublié, qu’ “il est interdit d’informer au Venezuela(4). Pour sa revue de presse, Cluzel a usé de sources particulièrement pluralistes: SLATE (États-Unis), Miami Herald (États-Unis), THE WASHINGTON POST (États-Unis), THE NEW YORK TIMES (États-Unis), FOREIGN POLICY (États-Unis), BBC (Royaume-Uni), El Universal et Tal Cual (deux journaux de la droite vénézuélienne), Reporters sans Frontières (5) sans oublier Courrier International, le produit off-shore du groupe Le Monde qui puise ses articles dans l’apparente diversité qu’offrent les grands groupes privés internationaux (6). Thomas Cluzel n’a pas eu le temps de demander l’opinion de médias alternatifs, citoyens, publics et encore moins celle du gouvernement du Venezuela. Nous pourrions donc nous arrêter ici. Mais s’agissant du service public financé par les impôts des citoyens, le cas Cluzel a valeur d’exemple et mérite une attention toute particulière.

Pour la première moitié de son billet, Cluzel a choisi de recopier une anecdote amusée du Miami Herald (7). Ce journal, qui exprime bien la politique de Washington en Amérique Latine, y ridiculise la télévision latino-américaine de service public Telesur et les autorités du Venezuela à propos du contrôle d’identité d’un journaliste états-unien à la frontière avec la Colombie.

Tout en concédant que la story du Miami Herald pourrait n’être qu’anecdotique, Cluzel en tire que la liberté d’expression est menacée au Venezuela. Or il vient d’être l’idiot utile d’une préparation. La veine comique du Miami Herald tenait moins du hasard que de l’anticipation. Dix jours plus tard, le 12 février 2015, le siège de la télévision publique Telesur où travaillent 800 personnes devait être bombardé lors d’une tentative de coup d’État (8). En outre, le président Maduro a révélé: « nous avons détecté et capturé des étatsuniens engagés dans des activités secrètes, notamment d’espionnage, essayant de recruter des gens dans les villages frontaliers avec la Colombie et sous influence paramilitaire. Ainsi, dans l’État du Táchira nous avons capturé un pilote d’avion étasunien d’origine latino-américaine, avec toute sorte de documents. Il est en train de faire des révélations(9).

"Je suis Telesur". Parmi les révélations sur le coup d'Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder cette chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

« Je suis Telesur« . Parmi les révélations sur le coup d’Etat déjoué le 12 février, on a appris que des militaires comptaient bombarder cette chaîne de télévision publique et latino-américaine basée à Caracas. Journalistes et employés (photo) ont reçu des messages de solidarité des mouvements sociaux de tout le continent

Ignacio Ramonet: “Malgré toutes les preuves et tous les détails fournis par les plus hautes autorités de l’Etat vénézuélien, les médias internationaux (même en Amérique latine) ont accordé peu de crédibilité à cette tentative de coup d’Etat. Une telle « incrédulité » fait partie – depuis quinze ans – de la stratégie des grands médias dominants dans leur guerre contre la révolution bolivarienne, afin de discréditer les autorités bolivariennes(10).

Cluzel poursuit : “Le pays s’apprête d’ailleurs à vivre un ultime épisode, pour le moins emblématique, de la pression exercée quasi quotidiennement par le gouvernement vénézuélien sur la presse nationale cette fois-ci. Le journal indépendant TAL CUAL vient en effet d’annoncer qu’il cessera de paraître d’ici quelques jours, le 27 février prochain très exactement.”

C’est faux. A l’origine hebdomadaire, Tal Cual avait tenté le pari de devenir quotidien mais n’a pas rencontré le lectorat espéré, d’où sa décision de revenir à sa formule originale. Le journal sort donc en kiosque tous les week-ends et maintient sa version quotidienne en ligne : http://www.talcualdigital.com/

Loin d’être “le dernier journal social-démocrate qui disparaît au Venezuela” comme l’affirme aussitôt le très zélé Pablo Paranagua du Monde (11), Tal Cual est un journal économiquement libéral… et raciste. On comprend qu’une société métissée à 95 % et votant plutôt à gauche depuis seize ans, n’achète pas massivement un journal qui lui ressemble si peu. Le Venezuela a bien changé depuis que le directeur de Tal Cual, Teodoro Petkoff, ministre du président démocrate-chrétien Rafael Caldera (1996-1999), intervenait dans des clips télévisés pour convaincre la population pauvre à 80 %, refoulée dans les cerros de Caracas, des bienfaits des privatisations sous contrôle du FMI.

Dire que Tal Cual « ferme » sous la pression du gouvernement vénézuélien est donc aussi sérieux que d’attribuer le fait que “Les ventes de tous les journaux quotidiens nationaux français ont reculé en 2014”à des pressions du gouvernement français (12). Les arguments du “manque de papier” ou du “manque de publicité” par lesquels Petkoff tente de camoufler son échec commercial ne tiennent pas quand on sait que l’économie vénézuélienne est à 80 % aux mains du secteur privé (c’est ce secteur qui importe le papier journal qui n‘est pas produit sur place) et que les kiosques débordent de journaux critiques à tous les coins de rue. Un secteur privé florissant, qui a appris à spéculer grâce aux dollars préférentiels que lui accorde l’État pour ses importations et a largement profité des investissements en infrastructure du gouvernement bolivarien. Au dernier semestre de 2014, les télécoms ont connu un boom en engrangeant des bénéfices qui frôlent les 100 milliards de bolivars. On retrouve pas mal de ces entrepreneurs sur la liste “Venezuela” de Falciani/HSBC. En mars 2015 le magazine Forbes rappelle que le vénézuélien le plus riche, Gustavo Cisneros, propriétaire du groupe médias du même nom et ami de George Bush, a vu sa fortune grimper à 3,6 milliards de dollars.

L’argument des “tracasseries judiciaires” ne tient pas davantage : les victimes de diffamation ont le droit d’agir en justice comme elles le font dans n’importe quel État de droit. Sauf que Tal Cual ne se contente pas de photos volées comme Closer ou Paris-Match mais traite fréquemment, sans avancer de preuves, des fonctionnaires ou politiques bolivariens d’assassins, de corrompus ou de narcotrafiquants. Sans oublier le racisme contre les mouvements sociaux. Le 16 mars 2012 Tal Cual publiait une caricature accusant le gouvernement bolivarien de distribuer de l’eau sale aux usagers.

Dessin de Weil publié par le journal Tal Cual, Venezuela.

Dessin de Weil publié par le journal Tal Cual, Venezuela.

Le dessin montre un homme coiffé d’un béret comme Hugo Chavez accompagné d’enfants et regardant l’eau jaillir d’un robinet sur lequel s’est posée une mouche. L’homme dit: “Assez de suprématie blanche, maintenant nous avons des eaux afrodescendantes”. On peut voir les autres caricatures que publie Weil dans Tal Cual sur son site :   http://www.weil.com.ve/(13)

En montant le show de sa “fermeture”, le directeur de Tal Cual jouait gagnant d’avance. Depuis seize ans les médias internationaux ont positionné l’idée selon laquelle “le gouvernement bolivarien exerce une pression quasi quotidienne sur la presse”. Reproduit à l’infini par les grands groupes privés de médias, le mensonge est devenu vérité, selon l’adage goebbelsien.

En mai 2007, lorsque la concession hertzienne de la chaîne privée RCTV ne fut pas renouvelée pour être octroyée à une nouvelle chaîne de service public, une campagne mondiale affirma aussitôt qu’il s’agissait d’une “fermeture”. Le site ACRIMED démonta dans le détail ce concert de désinformation qui vit les médias français, soutenus par les maîtres-penseurs du microcosme médiatique et par RSF, reprendre en choeur le même refrain, résumé à merveille par le titre de l’éditorial du Monde : « Censure à la Chávez » (28 mai 2007) (14)

Répondant aux critiques d’un lecteur en mai 2009, Jean-Pierre Langellier du Monde, disait sa crainte de voir Chavez fermer la chaîne privée Globovision… qui n’a jamais été fermée. Ce désir de “fermer” à tout prix des médias au Venezuela est d’autant plus intéressant que les deux seuls médias réellement fermés l’ont été… par l’opposition. VTV, la chaîne publique, considérée comme “une ordure” par le gouverneur pustchiste Enrique Mendoza fut fermée lors du coup d’État manqué d’avril 2002 contre Hugo Chavez (15). En 2003 la télévision communautaire Catia Tve fut fermée par le maire de droite de Caracas Alfredo Peña (16).

Le procédé de Thomas Cluzel à propos de Tal Cual nous ramène aux campagnes contre Salvador Allende. RSF n’existait pas encore quand Armand Mattelard, analysant l’alliance des grands médias et de la SIP (groupe de propriétaires de médias) dans les préparatifs du coup d’État au Chili, expliquait : « L’enquête judiciaire sur l’administration du journal El Mercurio, accusé d’irrégularités fiscales, a servi de prétexte pour dénoncer de soi-disant mesures coercitives contre la « presse libre ». (…) Le message émis par la presse de la bourgeoisie chilienne revient à sa source, renforcé par l’autorité que lui confère le fait d’avoir été reproduit à l’étranger. (…) Nous sommes en présence d’une SIP tautologique. Sa campagne n’est qu’un immense serpent qui se mord la queue. »

Thomas Cluzel sort l’artillerie lourde : “Dans un tel contexte, les propriétaires d’El Universal, le plus vieux quotidien du pays sont, eux, soulagés sans doute d’avoir été rachetés l’an dernier par un groupe espagnol. A cette nuance près, toutefois, que le dit groupe était de mèche en réalité avec le gouvernement. En clair, le quotidien a certes été sauvé de la ruine financière mais au prix de sa liberté d’expression. Le même modus operandi se répète d’ailleurs depuis plusieurs années déjà : l’étranglement financier des médias jusqu’à ce que les propriétaires soient contraints de vendre à un proche du pouvoir.

Un simple clic vers les principaux titres de la presse écrite vénézuélienne des 9 et 10 mars 2015 prouve qu’il s’agit d’un parfait mensonge. El Universal écrit que “La SIP déclare que le Venezuela est le pays qui restreint le plus la liberté de presse” avant d’expliquer dans la “route vers la victoire (de la droite)” que “Le gouvernement invente un coup d’État pour détourner l’attention de la crise économique”; El Nacional insiste : ”la SIP déclare que les gouvernements du Venezuela, de l’Équateur et de l’Argentine persécutent le journalisme, le harcèlent, le restreignent à travers la législation et établissent la censure ou obligent à l’autocensure parce qu’il n‘est plus posible de l’exercer » avant de faire la psychanalyse de Nicolas Maduro en tant que violateur des droits de l’homme, prolongeant l’éditorial du New York Times sur “Maduro et ses délires de conspiration” et de révéler que “Selon l’opposition, la vraie menace ce sont les politiques de Maduro”. Le Correo del Caroni rappelle que “La SIP dénonce la persécution de l’opposition”, que “Nicolas Maduro use du prétexte du décret Obama pour obtenir des pouvoirs spéciaux” et que “Les députés de l’opposition comptent sur l’église catholique comme médiatrice dans le cas des prisonniers politiques”; Tal Cual évoque les menaces états-uniennes : “C’est Obama qui offre les pouvoirs spéciaux à Maduro” et “selon l’opposition, le but de Maduro est de cacher la crise”; El Carabobeño titre “Reuters: les sanctions des États-Unis pourraient être la bénédiction que cherchait Maduro”. Ultimas Noticias (centre-droit) nous rassure : “selon la BBC c’est pour protéger le système financier états-unien qu’a été prise la décision d’Obama” Etc… (17)

Revenons un instant sur l’affirmation de Cluzel selon laquelle le rachat de El Universal par un groupe espagnol “qui était de mèche en réalité avec le gouvernement” s’est faite “au prix de sa liberté d’expression. Non seulement ce groupe n’est pas lié au gouvernement bolivarien (18) mais une étude réalisée du 2 au 8 août 2014 (19), après ce rachat, montre la proportion écrasante de termes négatifs (87 %) par rapport aux termes positifs (13%) dans le traitement des politiques du gouvernement Maduro :

El Universal, août 2014. Traitement des politiques gouvernementales : 87 % de termes négatifs, 17 % de termes positifs.

El Universal, août 2014. Traitement des politiques gouvernementales : 87 % de termes négatifs, 13 % de termes positifs.

Le journaliste et historien des médias Eleazar Díaz Rangel a dirigé la Faculté de communications sociales de l’Université Centrale du Venezuela de 1983 à 1986. Prix National de Journalisme, président de l’Association Vénézuélienne des Journalistes et chef de rédaction du journal de centre-droit Últimas Noticias depuis 2001, il n’a pas oublié la répression qu’exerçaient contre son métier les régimes d’avant Chavez : « les journaux actuels font leur travail sans la moindre pression alors que ces pressions étaient fréquentes par le passé. Je ne crois pas qu’il y ait de pressions sur tous ces médias privés qui ne publient que des informations contre le gouvernement et rien en sa faveur, comme beaucoup le font depuis des années sans changement. La majorité des journaux de l’intérieur du pays, entre 70 et 80 journaux, suivent la même ligne éditoriale » (entrevue de février 2015 (20).

Une étude réalisée en juin 2014 sur les messages des chaînes de télévision les plus regardées au Venezuela (Venevision, Televen et Globovision) montre une réalité semblable (21) :

Venevisión, Televen et Globovisión n’ont consacré que 33 minutes de couverture à Nicolás Maduro et ont employé 97% de termes négatifs contre lui.

Venevisión, Televen et Globovisión n’ont consacré que 33 minutes de couverture à Nicolás Maduro et ont employé 97% de termes négatifs contre lui.

Audience comparée des médias radio et TV au Venezuela (2014). Ce graphique ne rend pas compte des sites internet, médias internationaux (satellite) et presse écrite locale qui sont eux aussi en majorité opposés aux mesures  de la révolution bolivarienne.

Audience comparée des médias radio et TV au Venezuela (2014). Ce graphique ne rend pas compte des sites internet, médias internationaux (satellite) et presse écrite locale qui sont eux aussi en majorité opposés aux mesures de la révolution bolivarienne.

Une hégémonie attestée dans le temps par les études des parts de marché télévisuel (22).

Même paysage en ce qui concerne la radio, essentiellement aux mains de grands circuits privés comme Union Radio : “Les sanctions contre le gouvernement de Maduro ne visent qu’à changer sa conduite, explique l’administration Obama(23).

Si nous élargissons le cercle, rappelons qu’en avril 2014 trois grands groupes privés latino-américains se sont mis d’accord pour écrire une page quotidienne contre le Venezuela dans chacun de leurs 82 journaux affiliés. Il s’agit du GDA (Groupe Diarios de las Américas), de ANDIARIOS (Asociación de Editores de Diarios y Medios Informativos) et de PAL (Groupe Periódicos Asociados Latinoamericanos) (24).

A l’échelle mondiale, il suffit de taper les mots-clefs “Maduro” ou “Venezuela” sur Google pour voir déferler une avalanche de centaines de pages parlant de “répression”, “dictature”… avant de voir apparaître la moindre dissidence.

Il est donc vrai qu’il n’y a pas de liberté d’expression au Venezuela : l’hégémonie des grands groupes privés, agences (AFP, AP, Reuters) et médias privés nationaux, régionaux, locaux (radio, presse écrite, télévision, pages Web et réseaux sociaux) qui font quotidiennement campagne contre le socialisme bolivarien empêche tout équilibre démocratique par rapport à l’audience trop faible des médias publics et associatifs.

L’écrivain et universitaire Luis Britto Garcia s’interroge : “La censure existe-t-elle au Venezuela ? Oui, en effet. Celle d’une grande partie des médias nationaux et internationaux qui occultent ce qui en réalité se passe dans le pays et font l’impasse absolue sur tout ce qui a trait aux avancée sociales, au développement de la démocratie participative ; privant ainsi de son droit à l’information l’immense majorité silencieuse dans le monde entier. Une dictature règne-t-elle au Venezuela ? Oui, en effet. Une dictature médiatique qui prétend imposer des tyrans du style de Carmona Estanga (chef du patronat putschiste qui avec l’appui de militaires de droite déposa Chavez brièvement en 2002)” (25).

Scène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne : la dirigeante d'extrême droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d'État depuis 2002, explique aux médias "baillonnés" qu'il n'y a pas de liberté au Venezuela et que plutôt que d'attendre des élections, il faut relancer les confrontations "non-dialogantes" (sic) pour forcer le président élu à partir.

Scène de la vie quotidienne sous la dictature bolivarienne : la dirigeante d’extrême droite Maria Corina Machado, impliquée dans plusieurs tentatives de coup d’État depuis 2002, explique aux médias « baillonnés » qu’il n’y a pas de liberté au Venezuela et que plutôt que d’attendre des élections, il faut relancer les confrontations « non-dialogantes » (sic) pour forcer le président Maduro à partir.

Il aura suffi, en janvier 2015, d’une rumeur propagée par les partis de droite via leurs médias et les réseaux sociaux (26) évoquant l’imminence d’une grève nationale – qui n’eut jamais lieu – pour que 18 millions de Vénézuéliens achètent fébrilement en quatre jours l’équivalent de ce qu’ils auraient consommé en un mois et demi. En cas de réussite du coup d’État du 12 février 2015, le communiqué des militaires putschistes allait être diffusé simultanément par CNN et par la télévision privée vénézuélienne Televen (27).

Thomas Cluzel arrive au bout de ses cinq minutes. Laissons-le conclure son billet : “Au total, depuis 2009, ce ne sont pas moins de 300 chaînes de radio qui ont également été fermées. “

C’est faux. Même si au Venezuela, en France (28) et partout ailleurs, les intérêts des groupes privés déterminent constamment l’ouverture et la fermeture d’entreprises de presse, le nombre de médias privés vénézuéliens a augmenté en seize ans de révolution. Luis Britto Garcia : « En 2014, pas moins de 2896 médias opèrent au Venezuela. 2332 d’entre eux sont des entreprises privées, soit 80%; 16,5 % dépendent du secteur communautaire mais restent confinés à une transmission locale; à peine 3,22% de l’ensemble ressortissent au service public. Dans le domaine de la radio-diffusion, 1598 émetteurs appartiennent au secteur privé, 654 dépendent du secteur communautaire et à peine 80 d’entre eux relèvent du service public. Quant aux chaînes de télévision, 55 appartiennent aux groupes privés, 25 au secteur communautaire (avec une diffusion locale seulement) et 8 d’entre elles seulement sont publiques… La quasi totalité des médias privés se situent dans l’opposition. Par conséquent, prétendre que l’Etat en serait à exercer son hégémonie dans le domaine de la communication, en s’appuyant sur les faibles moyens dont il dispose, est une affirmation infondée qui suffit à disqualifier celui qui la propage. » (29)

Guerre des grands médias contre la démocratie… et contre le service public.

Le 14 mai 2013 Noam Chomsky, Greg Grandin, Michael Moore, Oliver Stone et une douzaine d’experts états-uniens écrivaient à Margaret Sullivan, « Public Editor » au New York Times, pour lui demander pourquoi ce journal présentait Chavez comme un “dictateur” alors que le président du Honduras avait droit à un lexique neutre ou positif :  “Dans les seize dernières années le Venezuela a organisé 19 élections ou référendums qualifiés de libres et équitables par les principaux observateurs internationaux (UE, OEA, Centre Carter, etc..). Jimmy Carter a fait l’éloge des élections au Venezuela, parmi les 92 scrutins observés par le Carter Center, comme un “système de vote vraiment extraordinaire.” Il a conclu que “le processus électoral au Venezuela est le meilleur du monde.” (30)

Mais le trait principal de ce pays enfin sorti de l’apartheid social et racial est sa démocratie participative : communes, conseils communaux, mouvements sociaux écrivent chaque jour l’histoire invisibilisée par les médias d’une économie et d’une politique cogérées par les citoyen(ne)s.

Par le biais de la propagande quotidienne, les grands médias ont réussi ce tour de force inouï : transformer une démocratie en “dictature” ! Dans leur réalité virtuelle, ils ont plongé des millions de citoyen(ne)s du monde, privé(e)s de la possibilité d’aller sur place ou d’accéder à une information alternative.

Ces médias ignorent les décisions des électeurs vénézuéliens qui optent pour les politiques de transformation sociale. De ce fait, ils encouragent ceux qui refusent de se soumettre aux urnes. Si les émules vénézuéliens d’Aube Dorée organisent des violences avec l’aide matérielle des paramilitaires colombiens, laissent des dizaines de cadavres à chaque appel à “laisser sortir toute notre rage dans la rue”, si des leaders d’extrême droite sont arrêtés non pas pour leurs opinions mais parce qu’ils sont en train d’organiser un coup d’État, ils deviennent automatiquement des “prisonniers politiques”.

La récente mission à Caracas de l’UNASUR, organisme qui regroupe tous les gouvernements d’Amérique du Sud, a conclu ses travaux en rejetant l’ingérence extérieure. Elle a recommandé à l’opposition de jouer le jeu électoral et de renoncer à la violence.

Chuo Torrealba, secrétaire général de la MUD

Chuo Torrealba, secrétaire général de la MUD

Chuo Torrealba, secrétaire général de la coalition des partis de droite “MUD” (photo) lui a répondu à travers les médias : Samper (ex-président colombien et président de l’UNASUR, NdT) est venu provoquer l’opposition, c’est un piège”. (31)

Qu’y puis-je ? répondent les Thomas Cluzel du monde entier, aller à contre-courant, faire preuve d’indépendance d’esprit ? Et pourquoi moi ? Bien au chaud sous le parapluie de la vulgate mondiale, il vaut mieux passer pour un “défenseur de la liberté d’expression au Venezuela”.

Il ne reste au président Obama qu’à habiller du vernis de “la répression des opposants et de la fermeture de médias au Venezuela” son décret présidentiel du 9 mars 2015 qui proclame “l’état d’urgence aux États-Unis face à la menace inhabituelle et extraordinaire pour notre sécurité nationale et notre politique extérieure, qu’est le Venezuela” (sic). Les médias se chargeront du service après-vente en présentant Maduro comme le provocateur et Obama comme celui qui offre des cadeaux aux enfants à Noël avant de retourner bosser consciencieusement dans son bureau ovale.

Rafael Correa rappelait le 1er mars 2015 depuis Montevideo que cette ingérence « ne débouchera pas forcément sur ce qui est arrivé à Allende. Il n’en demeure pas moins que nous sommes confrontés chaque jour aux tentatives de déstabilisation de gouvernements démocratiques et progressistes d’Amérique latine, par la guerre économique, et à la manipulation mondiale en matière d’information ». (32)

Ce jeudi 12 mars, Radio-France (dont Thomas Cluzel est un des salariés) se met en grève pour vingt-quatre heures avec pour slogan “Défendons nos emplois”. Les syndicats CFDT, SNJ et UNSA s’inquiétent de « la menace d’une réduction drastique des effectifs » de l’entreprise publique, qui a annoncé en janvier un « plan de retour à l’équilibre ». Les syndicats disent « redouter des arbitrages dramatiques pour leurs missions et leurs conditions de travail » (33).

Comment ne pas voir que si la globalisation marchande signifie la mort du journaliste public comme historien du présent (Lacouture) avec son travail d’enquête, son temps passé sur le terrain, sa culture historique et sa mise en perspective de sources contradictoires, les gouvernements progressistes latino-américains représentent, au contraire de ce que martèle Thomas Cluzel, une alternative ? En diversifiant un champ médiatique asphyxié et discrédité par les logiques du monopole privé, en créant des universités publiques et gratuites pour redémocratiser l’enseignement des communications sociales, en créant ou en renforçant des services publics comme la chaîne latino-américaine Telesur ?

Renoncer à faire vivre l’identité du service public comme résistance à la doxa, n’est-ce pas contribuer à sa destruction ? Ne dit-on pas dans les écoles de commerce que “le client préfère toujours l’original à la copie” ?

Thierry Deronne, Caracas, le 12 mars 2015

Notes :

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Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨

Le 9 mars à Caracas, Maduro rencontre des mouvements communaux venus de tout le pays et annonce l’octroi de 2400 millions de bolivars pour qu’ils puissent réaliser leurs projets socio-productifs ou de construction de logements.

Maduro rencontre des mouvements communaux venus de tout le pays.

15 mois après son élection, le ¨chauffeur d’autobus¨ (1) Nicolas Maduro, cet ex-syndicaliste du transport public, ce militant bolivarien méprisé par les professionnels de la politique, celui que Chavez proposa aux électeurs parce qu’il était le seul sans écurie, sans ambition personnelle, accélère le dynamitage de l’État ancien. Certes, c’est depuis 1999 que la révolution bolivarienne construit la démocratie participative mais en juillet 2014, dans la parfaite invisibilité médiatique, elle lance l’expérience la plus poussée de participation citoyenne dans l’histoire de la gauche mondiale.

On comprend la fébrilité de l’extrême droite vénézuélienne dont les récentes violences appuyées par les paramilitaires colombiens et la CIA (2) ont été déguisées en ¨révolte étudiante¨ par les grands médias (3). Il ne s’agit plus seulement de récupérer les impressionnantes réserves de pétrole ou de freiner l’unification de l’Amérique Latine. La déstabilisation se fait urgente parce que l’approfondissement du pouvoir citoyen éloigne chaque jour un peu plus la possibilité de rétablir l’autoritarisme néo-libéral, les privatisations et la répression des mouvements sociaux.

Conformément aux engagements du programme sorti des urnes d’avril 2013 (4), le président Maduro annonce pour la mi-août un ¨sacudón¨ (forte secousse) des institutions gouvernementales : ¨Nous révisons à la loupe tous les portefeuilles ministériels, le degré de réalisation de leurs objectifs ainsi que le niveau de production des entreprises d’État. Nous allons maximiser l’efficacité du gouvernement dans la rue (5) et toute l’action de l’État pour transférer le pouvoir à la population. Nous n’avons pas rebaptisé nos ministères ¨du pouvoir populaire¨ pour le plaisir de leur coller une belle étiquette mais pour mettre l’État au service du peuple. Nous devons construire un système de gouvernement populaire qui ne soit pas un aimable slogan pour se souvenir de Simón Rodríguez ou de Hugo Chávez. Il est hors de question que la révolution s’arrête une seconde. Elle doit continuer à se déployer dans toutes les sphères de la vie¨ a-t-il rappelé aux ministres.

« La droite croit qu’il s’agit de changer des ministres, non, ce n’est pas l’essence de ce que nous faisons. Le centre du travail est de changer l’État, ses procédures, l’échafaudage monté par le capitalisme pour que la rente pétrolière serve à tout et à rien à la fois » explique le vice-président Jorge Arreaza.

Assemblée paysanne et indigène en vue de rédiger une liste de propositions au gouvernement, Sud du Lac de Maracaibo, juillet 2014.

Assemblée paysanne et indigène en vue de rédiger une liste de propositions au gouvernement, Sud du Lac de Maracaibo, juillet 2014.

Pour l’aider à ¨chambarder l’État¨, Maduro appelle depuis quelques mois les mouvements sociaux et le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) à lui transmettre des propositions concrètes. Le vendredi 18 juillet il s’est rendu dans l’État de Lara à la rencontre d’une assemblée de communes de tout le pays pour y concrétiser officiellement la promesse faite lors d’une assemblée antérieure de délégués communaux (6) : la création d’un Conseil permanent d’articulation entre la présidence et les communes pour que celles-ci dialoguent directement avec le gouvernement, fassent des propositions, définissent des priorités et expriment leurs critiques.

Dans cette réunion de travail avec 300 porte-paroles de diverses instances d’auto-gouvernement communal, Maduro a approuvé leurs premières propositions. Comme celle de créer des conseils du pouvoir citoyen dans les ministères: “Chaque ministère doit posséder son conseil de pouvoir citoyen comme espace permanent pour travailler la main dans la main et éliminer la bureaucratie. Nous sommes en train de travailler sur un plan de transformation totale de l’Etat ; et plus précisément de cet Etat élitaire dont le bureaucratisme, la corruption, l’indolence, la lenteur sont les maîtres-mots. Il est de notre devoir de le transformer de fond en comble. Nous avons besoin de briser le blocage que nous nous imposons nous-mêmes et de rompre avec les schémas qui nous limitent, qui sont ceux de l’État élitaire, lui-même descendant de l’État colonial, répresseur, autoritaire, raciste et voué au pillage. Parce que là où s’impose la bureaucratie s’impose l’incommunication. Et l’unique mode de restructuration souhaitable, est celui qui consiste à associer à ce changement fondamental, le peuple désormais conscient de ses propres capacités¨.

Nicolas Maduro, le 18 juillet, dans l'État de Lara, crée le conseil permanent présidence/communes.

Nicolas Maduro, le 18 juillet, dans l’État de Lara, crée le conseil permanent présidence/communes.

Lara

Des critiques populaires…

Avant de remettre leurs propositions au gouvernement, les 17 tables rondes des organisations communales ont dressé la liste des principaux ¨noeuds critiques¨ : le manque d’articulation entre les différents corps ministériels chargés de travailler avec les organisations communales et la multiplication d’intermédiaires et d’interlocuteurs qui compliquent la tâche des auto-gouvernements communaux et génèrent une perte considérable de temps; La déficience de formation socio-politique des serviteurs publics; La nécessité de revoir les lois et d’en édicter de nouvelles pour le renforcement des communes; L’absence d’espaces de coordination entre les instances municipales et régionales des missions sociales et les instances du pouvoir communal; La faiblesse du suivi de l’exécution des politiques du gouvernement bolivarien au sein des communes; La présence permanente de contenus violents et d’images discriminatoires envers la femme et les minorités sociales dans les médias privés hégémoniques au Venezuela et la promotion d’une culture de la violence, de l’individualisme et du consumérisme dans la population; ou encore la persistance de pratiques de pollution et de déprédation de l’environnement sur le territoire des communes, notamment dans le traitement des eaux usées et l’usage de techniques agricoles ayant un impact négatif sur l’environnement.

… aux propositions populaires.

La machine s’est accélérée : trois jours plus tard, un peu plus de 200 Communard(e)s venus de tout le pays se sont réunis à Caracas pour la première réunion de la Commission Présidence/Communes. Cinq tables-rondes ont planché sur les axes suivants : Centre National du Commerce Extérieur (Cencoex) ; Banque Communale ; Agriculture et Terres ; Commission Nationale des Télécommunications (Conatel), Loi de Responsabilité sociale à la Radio et à la Télévision; Planification Territoriale. Des propositions issues de cette première session de travail émerge le profil de l’État communal.

Enfants de la Commune d'El Rosillo (État d'Anzoategui)

Enfants de la Commune d’El Rosillo (État d’Anzoategui)

Table-ronde n°1 : Centre National du Commerce Extérieur (Cencoex) :

– Obtenir des devises pour la consolidation des unités socio-productives communales existantes.

– Renforcer l’industrialisation des systèmes de production.

– Contribuer à la sécurité alimentaire.

– Efficacité renforcée du modèle économique socio-productif communal.

– Faire en sorte que la triangulation « pouvoir populaire/Ministère des Communes/Cencoex » devienne réalité.

– Gérer des licences d’importation afin d’accéder aux devises.

– Elaboration d’un registre unique recensant les unités socio-productives Communales.

– Activation de commissions mixtes.

– Simplification des diverses démarches à remplir.

– Exonération d’impôts durant les premières étapes.

– Assurer la protection douanière des produits issus des Communes.

Table-ronde n°2 : Banque Communale.

– Réaménagement du système bancaire public et consolidation parallèle de la nouvelle institution financière communale.

Distinguer Banque Communale et Banque privée. Ces deux systèmes distincts ne peuvent et ne doivent en aucun cas se confondre.

– Traitement égalitaire des producteurs Communaux.

– Garantir la viabilité et la pérennité financières de la Banque Communale.

– Prendre en considération les spécificités de chaque Commune.

– Organiser des tables-rondes pour établir les besoins financiers de chaque Commune.

Créer un système pour que la Banque Communale puisse financer les projets sociaux de la Communauté.

– Assurer la formation des communards sur le plan financier.

– Enregistrement des communes auprès de l’office unique du Ministère des Communes.

Table-ronde n°3 : Agriculture et Terres.

– Créer des unités ¨Ecopatrias¨.

– Mettre en place des ateliers de formation en agro-écologie.

– Promouvoir la création d’entreprises de propriété sociale (EPS) communales. Assurer la rotation des cultures et la pratique du troc inter-communal.

– Création de fermes intégrales.

Développer la filière ¨Ecopatria¨ afin de réaliser des fertilisants et des produits écologiques.

– Veiller à éliminer toute bureaucratisation des systèmes en place.

– Revoir et superviser – de concert avec les communards – les diverses attributions de crédits.

Soutenir les pratiques d’agriculture artisanale.

– Améliorer les voies de transport agricoles.

Recenser les terrains en jachère dépendant du Ministère de l’Agriculture et de la Terre pour les transférer aux Communes.

Table-ronde n°4 : Conatel (Loi de Responsabilité Sociale des Médias).

Renforcer les radios et télévisions communautaires.

– Évaluer et contrôler les contenus des programmes transmis par les compagnies de câble (sexe, violence, racisme etc…)

– Transformer la Loi de Responsabilité Sociale pour garantir la libre expression de la population.

– Revoir ce qui est respecté et ce qui ne l’est pas dans la Loi de Responsabilité Sociale.

Travailler avec les médias alternatifs et communautaires.

– Faire en sorte que le plus grand nombre de porte-paroles des communes puissent participer à l’élaboration des dispositions légales que promulgue la Commission Nationale des Télécommunications.

– Edicter une Loi Organique des Conseils exécutifs nationaux en charge de la Communication.

Favoriser la création de chaînes de télévision (communautaires) dans chaque commune.

– Constituer des équipes inter-disciplinaires des Communes comme parties prenantes du secteur de la Communication au niveau national.

Table-ronde n°5 : Planification territoriale.

Réforme de la Loi des Terres, des Parcs et du Cadastre pour reconnaître les communes comme espaces d’auto-gouvernement.

– Oeuvrer à la reconnaissance des Communes à tous les échelons territoriaux.

– Promouvoir la Loi de Transfert de Compétences aux Communes.

Travailler à la reconnaissance de toutes les instances nouvelles d’auto-organisation.

– Encourager l’épanouissement de la souveraineté territoriale de chaque Commune.

– Convoquer un grand débat national sur la Loi du Territoire Communal.

– Activer les mécanismes de planification territoriale.

– Articuler avec les Communes et les Régions stratégiques de Développement Intégral (Redi).

La militante Yanina Settembrino -porte-parole du courant « Bolivar et Zamora »- a insisté sur le caractère sans précédent de l’événement : « je ne pense pas qu’il existe où que ce soit dans le monde, l’équivalent politico-organisationnel de notre Conseil présidentiel de Gouvernement Populaire Communal ». Carlos Alvarado -Communard originaire de l’état agricole de Guarico- insiste aussi sur le fait que « nous sommes en train de vivre un moment historique exceptionnel, car chaque jour qui passe voit le pouvoir Communal se consolider un peu partout au Venezuela ».

Nous avons beaucoup de pain sur la planche, nous nous battons tous les jours avec la bureaucratie et les conspirations de droite pour rendre possible ce projet inscrit dans la Constitution de la République Bolivarienne” précise le Ministre des Communes Reinaldo Iturriza, ajoutant que le président Chavez liait ce projet à la construction d’une nouvelle institutionnalité basée fondamentalement sur les conseils communaux et les communes. Le Ministre a rappelé que la majorité des communes enregistrées ont créé leurs instances d’auto-gouvernement et produisent, l’enjeu étant de renforcer cette productivité et d’éliminer les obstacles qui entravent leur potentiel.

Thierry Deronne, Caracas, 24 juillet 2014

Traductions : Jean-Marc del Percio

Notes :

 (1) C’est ainsi que la droite qualifie le président élu, le considérant comme indigne de la fonction présidentielle parce qu’il vient du monde du travail.

(2) Lire ¨Brévissime leçon de journalisme pour ceux qui croient encore à l’information¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/22/brevissime-cours-de-journalisme-pour-ceux-qui-croient-encore-a-linformation/ et ¨Comment la plupart des journalistes occidentaux ont cessé d’appuyer la démocratie en Amérique Latine¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/03/16/comment-la-plupart-des-journalistes-occidentaux-ont-cesse-dappuyer-la-democratie-en-amerique-latine

(3) ¨Le Venezuela montre que les manifestations peuvent aussi être une défense des privilèges¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/04/16/le-venezuela-montre-que-les-manifestations-peuvent-aussi-etre-une-defense-des-privileges-par-seumas-milne-the-guardian/

(4) ¨Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

(5) ¨Nous t’écoutons Claudia¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/06/nous-tecoutons-claudia/

(6) ¨Venezuela, la profondeur de la démocratie participative cachée par les médias occidentaux¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/06/photos-venezuela-la-profondeur-de-la-democratie-participative-cachee-par-les-medias-occidentaux/

Sources (espagnol) de cet article :

http://www.ciudadccs.info/2014/07/maduro-instala-primer-consejo-presidencial-comunal-en-lara/

http://www.ciudadccs.info/2014/07/aprobada-constitucion-de-consejos-del-poder-popular-en-ministerios/

http://www.mpcomunas.gob.ve/comuneros-y-comuneras-se-reunen-para-presentar-propuestas-en-consejo-presidencial-de-gobierno-popular-con-las-comunas/

http://www.mpcomunas.gob.ve/comuneros-y-comuneras-se-reunen-para-presentar-propuestas-en-consejo-presidencial-de-gobierno-popular-con-las-comunas/

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(Photos: ) Venezuela : la profondeur de la démocratie participative cachée par les médias occidentaux

9_danceAlors qu’au Venezuela se concrétise peu à peu le programme sorti des urnes d’avril 2013 (1), on chercherait en vain dans les médias privés vénézuéliens, hégémoniques, le moindre reportage sur ce processus participatif qui engage des centaines de milliers de citoyens. Cette opacité à l’Autre social exprime la survie de l’idéologie raciste des mantuanos qui rétablirent l’esclavage et enterrèrent les promesses égalitaires après la mort de Simón Bolívar (1783-1830). Les héritiers de cette oligarchie (les Leopoldo Lopez, Henrique Capriles Radonsky, Maria Corina Machado… que la presse occidentale campe en ¨héros de la lutte pour la démocratie¨) dominent encore largement, en 2014, la propriété des radios, des télévisions et de la presse écrite.

En Occident, où des millions de désenchantés s’abstiennent de voter, la plupart des journalistes ou des agences de news s’alignent sur ces médias racistes et invisibilisent eux aussi ce processus difficile, contradictoire mais passionnant de construction de la démocratie participative, ce va-et-vient entre un État encore ¨vieux jeu¨ et pas toujours perméable à la participation citoyenne, et des mouvements sociaux naissants mais beaucoup moins patients…

¨En finir avec l’État tel qu’il existe actuellement, avec ses maires et gouverneurs régionaux, pour le remplacer par un pouvoir constituant¨

Ce dimanche 25 mai ont eu lieu des millions de plantations dans tout le Venezuela pour marquer la Journée de l’Arbre. Au total, 40 millions d’espèces sylvestres ont été plantées dans tout le pays depuis le lancement de la Mission Arbre il y a huit ans par Hugo Chavez. Cette fois, le président Nicolas Maduro, lors d’un dialogue avec les mouvements écologistes, a annoncé la création d’une commission présidentielle sur le changement climatique, afin d’articuler une politique d’État pour changer la nature du modèle économique vénézuélien et lui donner une dimension écosocialiste. En juillet prochain, a-t-il rappelé, Caracas recevra des scientifiques du monde entier qui ont étudié le modèle destructeur de la globalisation et proposeront des alternatives pour sauver la planète, lors d’une rencontre organisée à travers l’ALBA (¨Alliance Bolivarienne pour les Peuples de Notre Amérique¨).Nicolas-Maduro-Dia-del-arbol-672x372

Une semaine plus tôt, lors d’une rencontre avec les porte-paroles de centaines de communes en formation au Venezuela, le président a décidé de créer un organe de liaison direct avec les communes, sous la forme d’une commission adscrite à la présidence : “Je veux établir une relation directe et permanente avec tous les conseils communaux, avec les communes, pour que nous gouvernions ensemble sur les grands thèmes de l’État, les grands thèmes du gouvernement : les politiques publiques, sociales, tout… Vous me faites parvenir les propositions et je les articule avec les politiques, et vous me faites parvenir les critiques populaires sur les erreurs que commet le gouvernement bolivarien. Que vive la critique populaire ! Apprenons à nous alimenter de la critique et de l’autocritique sans avoir peur de la vérité. Le but est de surmonter les erreurs et de continuer le processus.” a expliqué le président.

En réponse à cette initiative, 2000 communard(e)s de tout le pays se sont réuni(e)s et ont débattu durant trois jours dans l’État de Lara, pour créer un Conseil National des Communes qui sera notamment l’interlocuteur de cette commission présidentielle. “C’est une manière pour nous d’en finir avec l’État tel qu’il existe actuellement, avec ses maires et gouverneurs régionaux, pour le remplacer par un pouvoir constituant, un État basé sur la commune” explique Abraham Jimenez pour qui “c’est à travers les communes et les mouvements organisés que nous pouvons proposer des projets au gouvernement, obtenir des fonds publics et les investir nous-mêmes pour le bien-être social de la communauté”.img_1531

Sur la très longue liste des conclusions des travaux des sous-groupes (2), figure la proposition que le gouvernement transfère à ce Conseil National la gestion du registre national des communes, la réappropriation des médias qui ont perdu leur engagement populaire, la création dans chaque commune d’écoles de pouvoir citoyen et de médias communaux – notamment des journaux, le renforcement de l’économie communale et de ses systèmes de transport et de stockage, ainsi que d’équipes de défense territoriales.

img_1449Invité à prendre la parole, le ministre des Communes, Reinaldo Iturriza a salué “la création de cette plate-forme politique unifiée, ce n’est pas au gouvernement de dire si c’est bien ou c’est mal. Le gouvernement observe comment le mouvement populaire, dans ce cas communal, décide de s’organiser lui-même. Notre travail est d’accompagner cette expérience”.

Pour un des coordinateurs de débat, “nous devons être conscients que la création de ce Conseil Communal National est le début d’un nouveau combat. Certains vont tenter de le faire échouer et nous devons surmonter ces obstacles”. Jasmy Quintana, militante communarde de l’État de Anzoategui, a rappelé l’opposition des maires et gouverneurs à l’émergence d’un État comunal qui leur enlèverait une grande partie de leur pouvoir. “Nous avons encore des gens qui se disent révolutionnaires et appartiennent au processus bolivarien mais ne soutiennent pas le pouvoir populaire. C’est pourquoi, indépendamment des beaux discours, nous devons rester vigilants pour que les mots deviennent réalité. Nous n’en sommes qu’au commencement. Nous devons fortifier notre base depuis le bas, pour aller vers une réforme de la constitution … pour devenir autonomes face aux maires et aux gouverneurs”.

Ce type de rencontres a lieu dans tout le pays. Ainsi les 24 et 25 mai près de 600 militants représentant quelques dizaines de communes de l’État de Mérida (voir les photos ci-dessous) ont débattu de la “guerre économique” en cours contre la révolution et des systèmes de production, de communication populaire, de défense, ainsi que de la formation socio-politique et de l’organisation.

Notes :

(1) Sur le détail de ce programme, lire ¨Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019¨, https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

(2) Conclusions intégrales de la rencontre (en espagnol): http://www.misioncheguevara.gob.ve/page-noticia.php?titulo=Propuestas de las mesas de trabajo del 5to Encuentro Nacional de la Red de Comuneros &cod_not=69

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Sources : AVN, et Ewan Robertson, in Venezuelanalysis.com : http://venezuelanalysis.com/news/10727 et http://venezuelanalysis.com/images/10702

Traduction : Thierry Deronne

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Nouvelles chroniques communardes du Venezuela

Commune Agro-écologique  “EL Tambor”, Municipalité Andrés Bello. État de Mérida, Venezuela, 2013.

Commune Agroécologique “EL Tambor”, Municipalité Andrés Bello. État de Mérida, Venezuela, 2013.

La Azulita: les yeux ne suffisent pas à embrasser tout le paysage en fleur. Ici, quelque part entre le Catatumbo et le Páramo doit régner certaine magie, certain secret réservé à ses  millions d’oiseaux migrateurs. C’est l’heure de la flamme sous le café du matin, le début de cette histoire. Celle de ceux qui croient dans leurs mains.

Ainsi de Julio Mota, au verbe insurgé de toujours mais calme, de celui qui sait qu’il fait partie d’un mouvement vital, irréversible. Lui, sa compagne et leurs deux gosses, ont décidé de fuir la ville pour se submerger dans la montagne, à la lueur d’une bougie. Remplir ce vide que nous traînons depuis tant d’années,  nous les victimes de l’aliénation de Cosmopolitan, ”se retrouver de nouveau face au fait d’être homme et femme, je crois que tout commence par là, c’est un des grands apprentissages que nous a transmis ce retour à la terre. Nous avons dû tout reprendre à zéro, cela revient à renaître comme enfant car les gens d’ici possèdent des conditions physiques et spirituelles exceptionnelles, nous avons dû apprendre d’eux.”

A la différence d’autres villages ruraux, La Azulita présente une particularité : ex-refuge de hippies, libre-penseurs et bohèmes des années 70, elle accueille aujourd’hui la vague de ceux qui veulent échapper à la logique urbaine imposée par le modèle pétrolier. A force d´apprendre à réapprendre ils ont inventé une Commune : “El Tambor” …

ComunaElTambor_01Comment naît une politique “autre” ? En quoi se différencie la production agricole communale de celle implantée au Venezuela depuis le siècle passé ? Qu’est-ce qui nous rend différents ? Est-ce la seule propriété de la terre ou un changement de paradigme ? Le fameux “développement” est-il cohérent avec une autre proposition politique ? Ces questions surgissent dans la conversation entre les communard(e)s de “El Tambor” : les espaces de récupération de la culture du café et d’autres plantations ne parlent pas seulement d’une production pragmatique d’aliments mais d’une vision en profondeur de l’histoire nationale, de la critique de la culture de l’exploitation de la nature et de l’humain, destructrice et arrogante, propre du capitalisme, dilemme toujours brûlant dans ce pays en pleine transformation.

Ce furent toujours les mêmes paysans qui ont semé le café. Ils se sont faits vieux et les plants aussi… La terre est morte d’être exposée sans fin à la monoculture et aux agents toxiques inclus dans les semences industrielles et commerciales. Pour quatre sous et au prix d’un épuisement historique, en échange de l’exode et de l’honneur de leurs propres enfants, ils ont rempli les entrepôts des industries de traitement, héritages des fils de la bonne bourgeoisie “nationale”. Ensuite sont venus les éleveurs pour occuper les meilleures terres avec leur bétail, la où naissent les sources, aujourd’hui polluées par les bouses de vaches; les arbres exterminés, la vie exterminée pour garantir la présence de la viande dans les rayons de supermarchés. « Les lits des rivières sont totalement abîmés par l’élevage, toutes ces parties râpées que tu vois dans la montagne sont l’effet de l’élevage extensif; ils râclent la terre, la retournent et cela produit l’érosion. La totalité de la municipalité Andrés Bello est zone ABRAE, Aire sous Régime d’Administration Spéciale: tout ce qui n’entre pas dans le Parc National est zone ABRAE de type 2, c-á-d. soumise à de fortes restrictions, et l’une ou l’autre zone est ABRAE de type 3, qui permet l’impact de l’élevage mais de manière contrôlée. Mais cela n’est pas respecté. » ComunaElTambor_04C’est à la Commune aujourd’hui de tout mettre sur la table. Ce débat est un exemple de sa position rebelle. Dépasser la vision du développement pur n’est pas simple au coeur d’un processus bolivarien où survivent de grandes contradictions entre la rentabilité et l’autonomie populaire. Du point de vue des communards, le thème n’est pas de produire de plus en plus de tonnes d’aliments mais de quelle manière on les produit, pourquoi et pour qui; nous semons pour nous alimenter ou pour accumuler du capital ? Ces compagnons proposent par exemple la culture du café sous ombre, et l’usage d’engrais produit par la communauté elle-même; bien sûr cette culture est plus lente mais elle ne tue ni le paysan ni sa terre parce qu’elle lui permet de semer tout autour, et en harmonie, des bananiers, des framboisiers, des plantes médicinales.

Nous proposons d’autres manières de cultiver les légumes, nous travaillons sur quatre unités productives comme celle-ci, la plus petite, avec la production de viviers multiples : forestier, frutiers, ornementaux, d’engrais organique, légumes cultivés sous protection. Le “convite« , ou échange de travail contre travail, est la manière d’appliquer cette autre politique basée sur une vision agroécologique, “la symbiose être humain-nature, la nature vue non comme un simple objet de production mais comme un monde où la participation humaine ne signifie plus la destruction. Ces unités productives auront un impact tant visuel que quotidien: démontrer à d’autres petits producteurs qu’on peut récolter le café sans investir en main d’oeuvre extérieure – ce qui augmente les coûts de production – mais en nous unissant entre producteurs et en travaillant en commun..

Et comme l’activité économique du village paysan veut aller au-delà de la fourniture de matière première à l’industrie, les Conseils Communaux se sont proposé de construire un centre de stockage et de torréfaction en vue de commercialiser du café, ce qui garantit d’autres formes de travail et une participation de la communauté à l’autogestion. Dans cet espace fonctionne déjà la salle de bataille sociale et un centre de déshydratation et de conservation de fruits. Cette initiative vise à pratiquer le tourisme rural communautaire : un échange de savoirs, de travail et d’expériences entre organisations sociales comme le Mouvement des Travailleurs Sans Terre (Brésil) avec lequel ont été nouées des relations de solidarité et d’égalité. Ici les producteurs naissent sous un plant de café et meurent sous un plant de café. “Nous voulons offiir la possibilité de migrer vers les secteur secondaire et tertiaire de la commercialisation et de la distribution de sa propre matière première, ce qui va nous apporter une énorme valeur ajoutée économiquement parlant, mais aussi en termes d’organisation. Nous ne croyons pas qu’un pays puisse se développer sur la seule base de la production de matière première, il faut investir des ressources dans le traitement de ces matières premières. D’abord nous regrouper comme organisations et ensuite permettre aux producteurs de croître, de se transformer progressivement. Pour nous les espaces de travail sont les plus propices à la transformation.ComunaElTambor_09Marisol Fernández, Alberto Cruz et Mina la grand-mère nous expliquent, sourire aux lèvres, que l’expérience des viviers a changé leur vie, car c’est là que s’est concrétisée la possibilité de l’agriculture collective, des soins de la terre comme de la vie elle-même, de l’apprentissage permanent. Neuf femmes et leurs enfants mènent ce travail quotidien sur ces quelques mètres carrés ruraux réhabilités, et les voisins observent, pour voir si au bout de trois mois, sans rapporter de gain chez elles, sans pesticides, à force de volonté pure, elles réussiront à récolter la première production de légumes. “Le plus difficile, c’est le démarrage, mais ici nous disposons de compost, de lombriculture, de vivier de plants de café, de plantes d’ornement et cela a rapporté des ressources pour l’autogestion. Les premiers bénéficiaires de ces aliments sont les gens d’ici, nos enfants participent aux semailles, ils ont semé leurs propres plantes. Nous sommes ici pour tenter de vaincre l’idée reçue que rien ne peut se faire sans produits chimiques, il faut prêcher par l’exemple. »

Plus haut, perdue dans la brume, il y a Ciudad Fresita. Là-haut, la commune construit un autre espace pour les semailles et pour le travail, dans ce cas pour l’artisanat. C’est ce que nous explique un homme aux allures de lutin, Mika, comme on le nomme ici. Il joue le rôle du professeur et construit avec ses apprentis cet espace de forme circulaire, fait de terre et de bois de la zone. Lui aussi est arrivé ici en quête de quelque chose.

Pendant ce temps à Petare… (État de Miranda)

comuna 2

comuna 3Quel travail ! Toute la semaine de réunion en réunion pour nous mettre d’accord, toi tu fais ça, moi je m’occupe de ça… “ Le centre de vote vient d’ouvrir. Chacun des membres de ce bureau a reçu une formation du Conseil National Électoral. Une question : “la communauté viendra-t-elle, approuvera-t-elle le projet de créer une commune ?”

A 7h15 les premiers voisins sont apparus. Petit à petit. “Approuvez-vous la création de la charte fondatrice de la Commune ?” Deux cases seulement : “Oui”. “Non”.

Vu d’en haut les collines de Petare sont une immense marée de peuple. Vu d’en bas, ce sont des files, des urnes, de la musique, des auvents, des textes de loi sous le bras, des Plans de la Patrie 2013-2019  annotés. Ana est sortie quelques minutes du centre de vote pour chercher le soleil, “avant je ne savais pas ce qu’était un maire, un gouverneur, j’ai connu mes voisins à travers le conseil comunal, j’ai beaucoup travaillé avec eux”.

Au même moment les 22 conseils communaux qui ce soir formeront la Commune Alicia Benítez votent eux aussi. Ils ne savent pas encore qu’au même moment, 11 autres communes seront fondées à Petare et que dans l’ensemble du pays on compterait dès demain, lundi 2 décembre, 452 communes.Comuna II e

Comuna II dcomuna 1Le vote s’est déroulé comme prévu, avec les compagnons connus, ceux qui ont donné vie aux “11 modules de santé gratuite du programme “Barrio Adentro” (“au coeur du quartier”), un centre de diagnostic intégral, deux centres de connection Internet communautaires, les six bus du transport collectif communal, une Entreprise de Propriété Sociale de Gaz communal, et le centre de production de chocolat”.

Des jeunes aussi sont venus voter, comme Manuel et Astrid, 18 et 21 ans, membres des Comités de Culture et de Sécurité. Ou John Cisneros, 20 ans, qui enregistre des interviews pour la radio de quartier du Colectivo Radiofónico Petare.

Le soir, les tendances sont irréversibles. La Commune est approuvée. 97% de “oui”. 3459 des 3795 votes exprimés. La commune Alicia Benítez peut commencer à travailler. Un Parlement communal, une Banque Communale… petits pas vers un probable “auto-gouvernement”. Nouvelle réunion à la fabrique de chocolat pour voir si les votes donnent un sens aux années de lutte, si lourdes parfois…

Et vers la mer…. (État de Vargas)

Comuna III aLa commune n’existe pas, c’est une initiative !

Ils nous l’ont dit d’emblée, dès notre arrivée.

Ce n’est qu’hier que nous avons eu notre première session extraordinaire du parlement communal.

Dans la commune naissante “Cacique Guaicaipuro” on ne se raconte pas d’histoires. On sait que le travail difficile commence. “Oui, des temps difficiles” insiste Leandro Rojas. Il y aura le travail électoral à maintenir dans le secteur de Caraballeda, dans cette géographie qui couvre l’espace communard (avec l’activation de 30 conseils communaux) et tout le temps est englouti par les difficultés de créer une organisation et une production authentiques. Mais : “nous avons un esprit collectif suffisant pour monter la commune”.

Caraballeda. Soleil implacable sur des plages et des montagnes, sur des immeubles de classe moyenne qui se mêlent à présent aux logements publics de la Gran Misión Vivienda Venezuela. Les militants actifs de la commune, les pauvres du secteur, tentent de récupérer le territoire “accaparé par les bourgeois de Caracas qui viennent passer la saison dans leurs appartements”. Ils se réunissent tous les mardis à 16 heures : ils traitent les problèmes des différentes communautés qui jouent un rôle dans ce qu’on appele depuis peu les “gouvernements de rue”.

Maintenant ils peuvent se réunir dans leur salle de bataille “Luisa Cáceres de Arismendi”, un espace qui était aux mains du privé jusqu’au 20 août. L’occupation de ce lieu s’est faite avec l’appui des institutions. Mais ils sont rebelles à toute idée d’”assistentialisme, une culture politique qu’il faut briser” explique José Calero sans crainte; “ensemble on réussira”. L’espace fait face à la plage Alí Babá, quelle chance ! Il fait frais quand souffle au moins un peu de vent mais aujourd’hui le soleil ne pardonne pas.

comuna III bMaintenant ils ont ce lieu fixe de réunion, pour “conspirer” ensemble, avec une bonne expérience en ce domaine: “avant même la commune nous devions travailler ensemble”. Jacqueline Zúñiga est celle qui a la peau noire et le sourire éclatant: “Chávez nous a appelés à construire une autre forme de vie, et nous le lui devons, ne serait-ce que nous organiser. Tout le bien construit dans ces quatorze années m’a ouvert les yeux, parce que j’ai subi la grande tragédie des inondations de Vargas, maintenant mon fils a des possibilités dont je n’ai jamais bénéficié”. Il faut davantage de travail d’organisation mais “nous savons où nous allons”.

Antero Colón parle de la situation scolaire: “Si nous n‘y mettons pas de passion, dans l’idée de forger la commune, nous perdrons face à eux”. Ils sentent ce territoire comme le leur, et il y a une bonne raison à cela.

comuna III cC’est ici qu’en 1560, les indigènes de la vallée de Caracas combattirent l’envahisseur espagnol, hollandais, allemand… Guaicaipuro fut le dirigeant indigène qui réunifia les peuples autochtones face à l’empire espagnol. Les communards connaissent son histoire de martyr écartelé. “C’est dans ces montagnes qu’il campait lorsqu’il fuyait le feu ennemi” raconte Eduardo Álvarez. Ils croient pouvoir projeter son esprit rebelle dans l’action communale. “Le problème de la propriété n’existait pas avant la conquête des terres nôtre-américaines par les européens. Il sont apporté ce concept pervers et l’ont mis en pratique. Guaicaipuro et les siens l’ont refusé, et ont combattu. La mort du premier cacique et la trahison de  Francisco Fajardo ont abouti à la création de Caraballeda comme espace géographique sous l’influence de l’Église catholique et du pouvoir impérial. Nous, nous voulons retrouver les racines communales, démanteler ce vieil espace.

Ils ont plusieurs idées quant à la viabilité de leur Commune : “Comme nous n’avons pas beaucoup de terre à cultiver, même si nous n’écartons pas cette possibilité, nous pouvons développer le tourisme”. Leandro nomme les différentes Entreprises de Production Sociale (EPS) à l’ordre du jour : machinerie agricole lourde à Caruao; tourisme; stockage. Le plus intéressant du projet est qu’ils pensent non seulement impulser la production locale, mais qu’ils veulent mener un travail en commun avec d’autres communes de l’État de Vargas.

marina-de-caraballedaIls veulent même récupérer la zone portuaire de Caraballeda, qui fait partie du rayon de la commune et appartient à l’État, à Venetur. Le plus curieux de l’affaire est qu’elle est louée au secteur privé pour le seul confort des yachts des riches qui y stationnent. Sur place l’accès aux lieux nous a été interdit par le coordinateur de sécurité qui nous a délogés sans nous permettre de prendre une photo. Le tourisme n’est pas pour tous mais pour ceux qui peuvent payer.

―Mais vous pensez pouvoir concrétiser un modèle de tourisme qui ne devienne pas capitaliste ?

― Il y a une forte base écologique mais tout cela est encore en discussion, répond Eglia Lárez.

― Encore que le concept même de tourisme a été inventé par le capitalisme, parce qu’il s’agit de vendre des services, dit Miguelangel.

La discussion se poursuit, comme toujours dans une révolution.

Une des réussites de ceux et celles qui se sont organisé(e)s en commune à Caraballeda, c’est la communication par le journal, la radio et la télévision commuautaires. Héctor Liendo, l’autre afrodescendant du groupe, est le principal coordinateur de TV Caribe, canal 58 qui émet sur le littoral. “La télévision a été impulsée avec nos propres ressources, combien de sous n’avons-nous investis ces dernières années. Mais maintenant la télévision va adhérer à la commune !”. Il nomme tous les appareils que quiconque travaille dans l’audiovisuel lui envierait. “Et le projet est de produire un programme qui raconte le travail communal que nous réalisons ici”.

“Écrire et diffuser notre histoires est important, pour mener la bataille contre le pouvoir hégémonique de la communication et de la culture. Nous penser, nous les pauvres, comme classe sociale et non comme l’objet du regard de la BBC ou de ESPN. Pour l’heure nous ne pouvons faire beaucoup plus, tant que ne seront pas créées les Entreprises de Production Sociale nécessaires mais en attendant nous formulons les projets d’infrastructure pour obtenir les réponses des institutions” reconnaît Antero. “Comment nous organiser si nous restons rivés à nos individualités ?” rappelle Jacqueline.

comuna III dAuteurs : Aquarela Padilla, Ernesto Cazal et Marco Ferrugi.

Articles publiés sur http://comunaadentro.blogspot.com/

Photos : Verónica Canino

Traduction : Thierry Deronne

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Médias en Amérique Latine : comment Sisyphe déplace la montagne

??????????????????????Ce n’est pas seulement par peur d’un procès médiatique en totalitarisme que la gauche qui gouverne en Occident a enterré l’information de peuple à peuple que proposaient dès les années 70 Sartre, Bourdieu ou Mattelart. La démocratisation de la propriété des médias ne l’intéresse plus parce qu’elle s’est convertie au libre marché et a régressé au “sociétal” et au “néo-colonial” sous des masques humanitaire ou laïc. Ainsi, s’il y a autant voire davantage de violations des droits humains en Libye aujourd’hui que sous le gouvernement Kadhafi, le black-out médiatique dispense les socialistes ou les verts, qui ont rejeté la diplomatie des africains et des latino-américains et voté pour la guerre, d’expliquer pourquoi les droits humains de la population libyenne ont cessé de les passionner. Cette “naturalisation” de l’appropriation des médias par les grands groupes économiques et l’asservissement d’une pâle copie appelée service public, condamne ce qui reste de vraie gauche à rouler le rocher de Sisyphe sur la montagne quotidienne de désinformation.

La gauche latino-américaine, elle, déplace la montagne.

ecuador

Citoyen(ne)s équatorien(e)s fêtant le vote de la nouvelle Loi Organique de Communication (juin 2013).

Le 14 juin 2013, l’Assemblée Nationale de l’Équateur a approuvé la Loi Organique de la Communication (1). Bien qu’exigé par la Constitution de 2008, ce vote a dû attendre quatre ans faute de majorité parlementaire. La victoire en février 2013 de Rafael Correa et de son parti (Alianza PAIS) a permis, enfin, de faire passer la loi par 108 voix pour, 26 contre et une abstention. L’Equateur réalise ainsi la même révolution démocratique que l’Argentine en redistribuant la propriété des fréquences de radio et de télévision en trois tiers : 33 % pour les entreprises privées, 33 % pour le service public et 34 % pour les médias communautaires (= associatifs).

La loi, qui contient 119 articles et 22 dispositions transitoires, définit la communication sociale comme « un service public qui doit être offert avec responsabilité et qualité » et établit « la non-censure préalable et la responsabilisation a posteriori des médias sur leurs publications » ainsi que la défense des droits des travailleurs de la presse ; l’élimination des monopoles audiovisuels (pas plus d’une concession de fréquence de radio en AM, FM ou de télévision ne peut être attribuée à une personne naturelle ou juridique). En Équateur 85% des fréquences audio-visuelles restent soumises à des concessions commerciales dont l’attribution a été frauduleuse dans beaucoup de cas. L’audit des fréquences réalisé il y a trois ans a montré l’irrégularité d’un tiers environ des concessions, ce qui permettra a l’État de les libérer pour les autres secteurs.image001(245)Par ailleurs le texte s’est nourri d’autres propositions des mouvements pour la démocratisation de la communication telles que l’obligation de consacrer 60% de la programmation quotidienne à la diffusion d’oeuvres pour tout public ou de quotas de créations cinématographiques et musicales nationales (articles 102 et 103) pour soutenir la production indépendante hors des circuits commerciaux.

Presidente Correa Guayaquil cumbre del periodismo responsable 16 julio 2013

Le Président Correa à Guayaquil, ouvrant le premier sommet latino-américain sur le journalisme responsable (juin 2013).

Quelques jours plus tard, à Guayaquil, lors du premier sommet latino-américain sur le journalisme responsable, le président Rafael Correa a expliqué que “le problème de fond est le modèle de communication capitaliste, l’information comme marchandise. Tout tourne autour du capital : une corporation puissante peut faire croire au public n’importe quoi, la communication ne fait pas exception. Or, si les médias ne sont qu’un commerce, que se passe-t-il dans un marché où il y a peu d’entreprises et où elles se mettent d’accord entre elles ? La communication est un ces champs où apparaît le plus clairement la domination des puissants sur le droit des citoyens, en ce cas, sur le droit d’accéder à l’information. L’information n’est pas une marchandise, c’est un droit. Les biens publics indispensables comme l’information ne sont pas commercialisables. Le bénéfice des médias privés vient de ce qu’ils la vendent non aux citoyens mais aux annonceurs. Ce n’est donc pas la qualité de l’information qui importe mais son caractère de marchandise. La soi-disant liberté d’information n’est que la liberté des entrepreneurs médiatiques, de ceux qui peuvent acquérir un média simplement parce qu’ils ont de l’argent. Aujourd’hui la mauvaise foi d’une certaine presse fait encore des dégâts mais elle ne peut plus faire ou défaire les présidents. Démocratiser la propriété des médias signifie impulser des médias hors de la logique du marché – médias publics et communautaires. Avant notre gouvernement, il n’existait ni presse ni radio ni télévision publiques. Aujourd’hui les trois existent. Il est temps de nous soulever contre les empires médiatiques. L’Amérique Latine vit une époque nouvelle, sans les dictatures que d’ailleurs ces médias privés appuyaient, mais avec des gouvernements progressistes immensément démocratiques qui changent la réalité de nos peuples et qui continueront à lutter contre tout pouvoir de facto qui tente de nous maintenir dans le passé.”

Comme d’habitude ce nouveau pas vers la révolution du champ symbolique a mis en branle l’appareil médiatique mondial, le département d’État, la CIDH (OEA), certaines ONGs ou la SIP (association de patrons de médias) pour dénoncer à l’unisson l’“atteinte à la liberté d’expression” et le “dictateur Correa”. Lorsqu’en 1973 le gouvernement de l’Unité Populaire chilienne releva les irrégularités fiscales de médias privés comme El Mercurio, la SIP lança une campagne identique pour déstabiliser Salvador Allende.

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Le président Salvador Allende revenu parmi les étudiants chiliens, Santiago, juin 2013.

Mais il est plus difficile aujourd’hui à l’internationale du Parti de la Presse et de l’Argent d’interférer dans les votes ou de s’opposer à l’éveil citoyen de l’Amérique Latine. Après l’Argentine et l’Equateur, les mouvements de jeunes, syndicats, paysans sans terre, universitaires du Brésil revendiquent à leur tour la démocratisation des ondes (2).

Même les Forces Armées Révolutionaires Colombiennes (FARC) qui négocient la paix depuis huit mois avec le gouvernement de Juan Manuel Santos, viennent d’ajouter un volet sur le pluralisme de médias monopolisés par le privé – qui comme au Brésil transmettent une image raciste, socialement dénigrante de la population.

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Dilma Roussef s’adresse au pays, juin 2013.

"Ses idées étaient les mêmes que les nôtres ! Nous voulons que cette Dilma nous revienne !"

« Ses idées étaient les mêmes que les nôtres ! Nous voulons que cette Dilma nous revienne ! » Photo de Joao Godinho/ Jornal O TEMPO

Sao Paulo, juin 2013. Protestation populaire face au siège du grand groupe privé Globo qui détient le quasi monopole de l’information au Brésil, pour exiger la démocratisation du champ médiatique.

MST signe pétition nationale démocratisation des médias mai 2013

Au Brésil, les grands médias criminalisent quotidiennement les mouvements sociaux. Des militants du Mouvement Sans Terre signent la pétition pour la démocratisation des médias dans le campement d’appui à la réforme agraire « Hugo Chavez » à Brasilia, mai 2013.

Appel citoyen à manifester contre le tout-puissant média Globo qui monopolise pratiquement l'information e la production audio-visuelle au Brésil et dont la concession et les contrats sont entachés de nombreuses "irrégularités".

Nouvel appel citoyen à manifester le 3 juillet 2013 face au siège de Globo, action qui sera suivie de la collecte de signatures pour la loi de démocratisation des médias au Brésil : http://www.paraexpressaraliberdade.org.br/index.php/2013-04-30-15-58-11

Au Venezuela la majorité des ondes de radio et de télévision  (3), de l’international jusqu’au local, reste elle aussi aux mains de l’entreprise privée. L’histoire d’un pays que le boom pétrolier a fait passer sans transition de la radio rurale à la télévision commerciale comme modèle unique – celui de Cisneros et de Miss Mundo – explique pourquoi les médias publics et communautaires tendent encore à imiter la forme commerciale, ce qui freine la construction populaire des programmes au coeur du projet bolivarien. Certaines lois ont déjà vu le jour pour légaliser les médias citoyens ou soutenir la production indépendante (4). Avant d’être soumise au parlement la Loi de la communication populaire qui vise à équilibrer la propriété des fréquences continue à faire l’objet de débats parmi les mouvements sociaux – certains souhaitant aller plus loin qu’une répartition par tiers. (5)

TV Venezuela - spectre radio-électrique 2013Ici comme ailleurs la tâche primordiale des mouvement sociaux est d’anticiper le mouvement. Car une fois acquis l’équilibre démocratique de la propriété des médias, il reste à effectuer le saut qualitatif : dépasser le paradigme dominant. Si au moment où les nouvelles fréquences se libèrent, les mouvements sociaux n’ont pas encore formé des communicateurs d’un type nouveau, familiers de l’héritage mondial des esthétiques révolutionnaires comme celle du Nuevo Cine Latinoamericano et des expériences décolonisatrices de “télévision hors de la télévision”, formés aux techniques d’enquête participative, à la théorie critique des médias et aux pratiques émancipatrices de la formation de formateurs comme celles de Paulo Freire, alors le potentiel des nouveaux espaces s’étiolerait entre les mains de petits soldats venus d' »écoles de journalisme » pour nous servir “infos”, “news”, “actus” et autres “live” sur un “plateau”.

Thierry Deronne, Caracas, le 29 juin 2013.

Notes :

(1) Texte intégral de la Loi équatorienne (en espagnol) : http://alainet.org/images/Ley%20Org%C3%A1nica%20Comunicaci%C3%B3n.pdf
(2) Sur la démocratisation des médias au Brésil,  on peut consulter le site de la campagne : http://www.paraexpressaraliberdade.org.br/index.php/2013-04-30-15-58-11
http://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/06/26/les-centrales-syndicales-et-le-mouvement-des-sans-terre-fixent-au-11-juillet-une-greve-generale-pour-les-droits-des-travailleurs-les-libertes-democratiques-et-la-reforme-agraire-au-bresil/
http://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/05/12/le-mouvement-des-sans-terre-entre-dans-la-campagne-pour-la-democratisation-des-medias-au-bresil/
(3) Sur la domination des médias privés au Venezuela, voir http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela
(4) Sur la loi soutenant la production indépendante au Venezuela, voir https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/12/06/alvaro-caceres-de-lombre-a-la-lumiere-venezuelienne/
(5) Sur la marche vers la démocratisation des médias au Venezuela :  https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/03/04/au-venezuela-la-marche-vers-la-democratisation-des-medias/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/06/29/medias-en-amerique-latine-comment-sisyphe-deplace-la-montagne/

Ce que les médias ne vous montreront pas du Venezuela

(YVKE Mundial/LAY)

(YVKE Mundial/LAY)fernando_campos_ultimas_noticias2

Merci à l’équipe de Venezuelanalysis.com

Notes :

  1. Sur la domination des médias privés au Venezuela voir l’étude du groupe US Nielsen Rating : http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela

  2. Sur cette coopération Sud-Sud, on peut lire aussi : « Le Venezuela et le Mali renforcent leur coopération universitaire » https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/10/le-venezuela-et-le-mali-renforcent-leur-cooperation-universitaire/

  3. « La FAO considère que le problème de la faim est pratiquement éliminé au Venezuela », https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/13/la-fao-considere-que-le-probleme-de-la-faim-au-venezuela-est-pratiquement-elimine/

  4. Sur la politique mise en oeuvre par Maduro, « quarante jours à la rencontre des mouvements sociaux » https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/06/03/videos-et-photos-quarante-jours-a-la-rencontre-des-mouvements-sociaux/ ; « Nous t’écoutons Claudia » https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/06/nous-tecoutons-claudia/ ; « Ce que la révolution bolivarienne va faire de 2013 à 2019« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/06/16/ce-que-les-medias-ne-vous-montreront-pas-du-venezuela/

Quand les Grecs étaient Vénézuéliens, par Maurice Lemoine

Le mardi 11 juin, peu après 23 heures, les chaînes de la radio et télévision publiques grecques Ellinikí Radiofonía Tileórasi (ERT), considérées, à tort ou à raison, comme des bastions de la gauche, ont brusquement cessé d’émettre, le gouvernement conservateur d’Antonis Samaras ayant envoyé la police déconnecter de façon expéditive le principal émetteur situé sur une montagne, près d’Athènes. Forte de deux mille sept cents salariés, ERT appartient aux organismes d’Etat qui doivent être « restructurés » en vertu du protocole d’accord signé entre la Grèce et ses bailleurs de fonds de la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) – laquelle exige la suppression de deux mille emplois d’ici à la fin juin.

Confronté lui aussi, dans un contexte différent, mais non moins « néolibéral », à ce que le parti d’opposition de gauche Syriza a légitimement qualifié de « coup d’Etat », le peuple vénézuélien a trouvé en son temps la réponse en remettant lui-même en marche ses médias. 

Hugo ChavezNous sommes le 11 avril 2002.  Electoralement minoritaire, la droite vénézuélienne manifeste massivement dans les rues de la capitale. Elle veut un pays à sa mesure et, tout comme Washington, qui hait Hugo Chávez et la soutient sans s’en cacher, rêve de dirigeants qui lui ressemblent et de politiques qui lui conviennent. Toute cette affaire pue le pétrole et la conspiration. Aux ordres du maire du grand Caracas Alfredo Peña, la Police métropolitaine ne s’oppose pas à la marche qui, détournée de son trajet initial et autorisé, se dirige vers le palais présidentiel pour en sortir le président élu – elle lui ouvre même le chemin. En « allumant » de manière indiscriminée tous ceux – « chavistes » et « non chavistes » – qui passent à leur portée, des francs-tireurs provoquent le chaos. A partir de 14 h 30, on évacue les premiers blessés.Miraflores 2002

Dès 14 heures, livrant une bataille de la communication inégale face aux médias commerciaux inconditionnellement acquis à la sédition, la chaîne de télévision nationale – Venezolana de Televisión (VTV), également connue sous le nom de Canal 8 – a appelé les « bolivariens » à se mobiliser pour défendre la révolution. A 15 h 45, Chávez y lance un appel au calme[i]. « J’appelle le peuple vénézuélien, tous les secteurs, au calme, à la pondération, à la réflexion, à tous, ceux qui m’appuient et mes adversaires, et ceux qui sont indifférents… Ici, il y a une tolérance à l’épreuve de quasiment tout. Mais la tolérance a ses limites. La seule tolérance à l’épreuve de tout, seul un mort peut l’avoir, parce que même un arbre ne tolère pas tout… » Par la voix du gouverneur de l’Etat de Miranda, l’opposant Enrique Mendoza, la petite tribu violente et antidémocratique réagit : il faut faire taire cette chaîne de service public. Prise d’assaut, VTV sera réduite au silence à 22 heures par la Police métropolitaine qu’accompagnent des journalistes et des cameramen de Globovisión, qui annoncent en direct que la chaîne publique « a été abandonnée par ses journalistes et ses employés ». Lesquels viennent d’être expulsés de leur lieu de travail et renvoyés chez eux manu militari.Miraflores 2

Désormais seuls en lice, les médias privés imputent la responsabilité des dix-sept morts et des centaines de blessés provoqués par les francs-tireurs au chef de l’Etat. Des officiers du haut commandement de l’armée et de la Garde nationale utilisent l’accusation comme prétexte pour exiger son départ. Le rapport de forces semble basculer. Dans la nuit, et pour éviter un bain de sang, le président se rend et est emprisonné.

Le 12 avril, à 7 heures du matin, dans son studio de la chaîne Venevisión, le présentateur-vedette Napoleón Bravo se penche vers la caméra : « Vous vous demandez à quoi ressemble la démission de Chávez ? D’abord à une lettre. Je vais vous lire la lettre qu’il a signé : “En me basant sur l’article 233 de la Constitution de la République, je présente au pays ma démission irrévocable à la charge de Président de la République, charge que j’ai occupée jusqu’à aujourd’hui, 12 avril 2002. Fait à Caracas le 12 avril 2002, 191e année de l’Indépendance et 142e de la Fédération. Hugo Chávez.” » Un mensonge de la taille du soleil ! Jamais le chef d’Etat n’a démissionné. Mais qui pourrait en informer le pays ? Toutes les chaînes privées – Venevisión, Globovisión, Televen, RCTV – reprennent la thèse. Et les chefs de service y martèlent leur doctrine en matière de liberté d’expression : « Pour ceux qui n’auraient pas compris, je répète : la direction interdit formellement qu’aucune personnalité de l’ancien régime apparaisse à l’écran[ii]» La presse écrite – El Nacional, El Universal, Tal Cual, etc. – diffuse la même version des faits.

Ce 12 avril, le patron des patrons Pedro Carmona s’autoproclamme président de la République et dissout tous les pouvoirs constitués. Finis réforme agraire, loi de la pêche, loi sur les hydrocarbures, veaux, vaches, cochons, couvées, toutes ces fantaisies imaginées par « le tyran ». La rationalité économique reprend ses droits : son premier décret supprime d’un trait de plume l’augmentation de 20 % du salaire minimum décrétée par Chávez quelques jours plus tôt. Enfin, le peuple va retrouver la condition à laquelle il n’aurait jamais dû échapper : l’austérité. La Troïka (droite vénézuélienne, Etats-Unis de George W. Bush et Espagne de José Maria Aznar, qui reconnaissent immédiatement l’usurpateur) rugit littéralement de joie.

Un calme monstrueux règne maintenant sur le Venezuela ; à Caracas, trente-huit dirigeants populaires sont assassinés. Pourtant, passé le premier moment de stupeur, dans toutes les barriadas, on redresse lentement les épaules. Chávez est l’un de ces hommes autour duquel se cimente une classe sociale. Au fil des ans, il a donné à cette multitude une réelle identité. Dès 21 heures, des groupes descendent des quartiers populaires de La Victoria, Colomoncagua, Catia, leur Constitution à la main. La police fasciste tourne, mais ils avancent quand même. La police fasciste réprime, lâche ses flingues et ses chiens, tire pour empêcher les mobilisations. Dans ce pays où, durant les trois années de gouvernement Chávez pas une manifestation n’a été réprimée, des corps tombent, du sang coule à nouveau.

Au matin du 13 avril, des colonnes de fumée huileuse planent au-dessus des toits. Tout au long des rues, des gens crient : « Vive le comandante Chávez ! » Les téléphones portables se transforment en radio populaire. Les motards en messagers. Des hommes et des femmes, même les vieillards et les éclopés, il en arrive de partout, par colonnes, de l’ouest de la ville, par camions des lointaines périphéries, avec des banderolles, des cris, de la rage, des slogans. « Vive Chávez ! El pueblo, unido, jamás sera vencido ! » Une clameur monte : « Au Palais ! Au Palais ! » Mais un doute plane encore, puisque… « Chávez a démissionné ».

D’autant que, depuis le début des troubles, et le service public ayant été mis hors d’état de « nuire », les chaînes télévision ne diffusent que des films, des recettes de cuisine, des matchs de base-ball, des dessins animés. Rien sur ces bolivariens qui avancent d’un pas ferme, en ombre immense, qui remplissent tout l’espace et continuent d’arriver en flots. Rien sur la prestation de serment avortée du putschiste Carmona, prévue à 13 h 30, au Palais de Miraflores, repris par la Garde présidentielle, demeurée fidèle au chef de l’Etat. Rien sur les parachutistes de Maracay qui, aux ordres du général Raúl Isaías Baduel, entendent faire respecter la Constitution.

Le premier des chavistes passés à la clandestinité à réapparaître à Miraflores s’appelle William Lara, président de l’Assemblée nationale. Les ministres Aristóbulo Istúriz, María Urbaneja, Maria Cristina Iglesias et Ana Elisa Osorio arrivent peu après. Puis Cilia Flores et (l’actuel président) Nicolas Maduro. Mais le peuple, et en particulier l’intérieur du pays, ne le sait toujours pas. Les médias locaux continuent à verrouiller l’information et, sur CNN, qui l’interroge par téléphone, Carmona vient encore d’affirmer qu’il se trouve au palais présidentiel et qu’il contrôle la situation.

« Si nous reprenons le contrôle du Canal 8, nous résolvons le problème », estime le ministre de l’éducation Aristóbulo Istúriz, convaincu de ce que la remise en route de la chaîne permettrait d’informer tant la population que la communauté internationale sur le fait que Chavez n’a pas démissionné et qu’il est emprisonné dans un lieu inconnu. Chargé de la sécurité du chef de l’Etat, le colonel Jesús del Valle réagit immédiatement et c’est l’un de ses compagnons d’armes, le colonel Zambrano, qui se charge de l’opération. Dans l’impossibilité de disposer des hommes qui ont repris Miraflores et ne peuvent s’en éloigner, ni d’autres troupes, soit contrôlées par les généraux putschistes, soit encore indécises dans leur analyse de la situation, celui-ci passe une série de coups de fil aux cercles bolivariens de Petare. Il les connaît depuis qu’il a participé au Plan Bolivar[iii], dans leur quartier. « Vous voulez que Chávez revienne ? Je fais partie des militaire loyaux. Allez me chercher du monde pour reprendre VTV. » Il contacte également les gens de Catia TV, une chaîne de télévision communautaire du quartier populaire du même nom,  née grâce au projet d’intégration sociale de la révolution bolivarienne et que dirige alors Blanca Eekhout (qui deviendra plus tard ministre de la communication et de l’information, et qui est aujourd’hui vice-présidente de l’Assemblée nationale).

Lorsque le colonel parvient à Los Ruices, au siège de la télévision, trois mille personnes y sont déjà présentes, arrivées en hâte de La Victoria, de Catia, Guarenas, Guatire et surtout Petare. L’officier plonge parmi eux : « Je n’ai pas de soldats. Mes soldats, c’est vous. Je vous garantis que cette chaîne fonctionnera bientôt. Mais vous devez rester là pour me protéger. » Les deux minutes suivantes s’écoulent en discussion intense avec le chef des membres de la Police métropolitaine placés là pour surveiller les installations. « Regarde. Il y a ici cinq mille personnes. Et il en arrive de partout. Je rentre. Je n’ai pas d’arme et ces gens ne sont pas armés non plus. Ce qu’ils veulent c’est que la chaîne fonctionne. Si tu ne nous laisse pas faire, tu es responsable de ce qui va arriver. »

Une débâcle dans les règles étant en définitive moins éprouvante qu’une tentative de résistance dont le résultat est particulièrement loin d’être garanti, les policiers s’inclinent.

Rompant le silence imposé par les médias putschistes sur la résistance populaire, la reprise de la chaîne 8 (VTV) reste dans les mémoires comme cette image. En régie, invisibles, les techniciens-artisans de ce rallumage furent entre autres Alvaro Caceres, Blanca Eekhout et Angel Palacios...

Rompant le black-out des médias privés sur la résistance populaire, quelques militants des médias communautaires reprennent la seule chaîne publique existante (VTV), fermée par les putschistes. L’image de cette transmission de fortune est restée dans la mémoire populaire. A droite, le juge Danilo Anderson, assassiné quelques mois plus tard lors d’un attentat à l’explosif commandité par les putschistes sur lesquels il enquêtait.

Des ombres s’agitent rapidement dans les studios et en régie. Il y a déjà des gens qui travaillent. Sauf que personne ne sait comment remettre ce fourbi en route. Les escualidos[iv] ont bousillé quasiment tout l’équipement. Les muchachos des médias communautaires, Catia TV et Ávila TV, font appel à leurs compétences techniques. L’un se penche sur une caméra, l’autre s’agite dans la production. Ils commencent à reconnecter les câbles, à essayer les plugs, les matériels, les caméras. Averti, le président de VTV Jesús Romero Anselmi apparaît, ainsi que le personnel, rameuté par téléphone. A 20 h 05, un cri retentit : « On reprend l’antenne, tout est OK. »

A l’extérieur, compacte, dense, la foule des citoyens protège l’opération. Personne ne bouge, y compris après que, à 20 h 12, des dirigeants chavistes aient annoncé que le comandante n’a pas démissionné, qu’ils contrôlent Miraflores et que le fil constitutionnel est rétabli.  Le silence est rompu, l’incertitude pulvérisée. Dans tout le pays, l’espoir prend le dessus sur le doute, la population exulte, remplit les espaces, sort en flots débordants. A Caracas, débordée par le nombre, la police métropolitaine se débande. Une main géante se referme sur la nuque des généraux félons et de Carmona : dans la nuit, un commando va libérer le président Chavez, maintenu prisonnier dans l’île de La Orchila. 

Ce jeudi 13 juin 2013, dans le cadre d’une journée de grève générale appelée par les deux principaux syndicats grecs, du privé et du public, la principale banderole déployée devant le grand bâtiment de la Radio Télévision Hellénique appelle les citoyens « à ne pas rester sans réaction » car « on brade tout »

Caracas 13 avril 2002, le peuple descend dans la rue et fait échouer le coup d'État contre Hugo Chávez.

Caracas, le 13 avril 2002 : le peuple descend dans la rue et fait échouer le coup d’État contre Hugo Chávez.

Athènes juin 2013...

Athènes juin 2013… Les manifestants reflétés dans le miroir d’un écran de TV en carton, à l’entrée de la chaïne de télévision publique ERT. Photo : Russia Today.


Par MAURICE LEMOINE (auteur de Chávez Presidente !,  Flammarion, Paris, 2005 et de Sur les eaux noires du fleuve, don Quichotte, Paris, 2013)

Notes :

[i] Obligés par la loi à retransmettre également l’allocution, les médias privés coupent leurs écrans en deux pour diffuser, en même temps, les images de la manifestation.
[ii] Lire Chávez Presidente !, Flammarion, Paris, 2005.
[iii] Série de programmes sociaux menés en 1999 et 2000, avec l’aide de l’armée.
[iv] Les freluquets : sobriquet dont Chávez affublait ses opposants.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/06/13/quand-les-grecs-etaient-venezueliens-par-maurice-lemoine/

Démocratiser la propriété des médias, un inquiétant rêve latino-américain

Qui doute encore que les médias sont l’outil central par lequel le capitalisme naturalise l’exploitation sous toutes ses formes, reproduit son idéologie, interfère avec le droit des électeurs à rejeter l’ordre néo-libéral ? Pourtant, alors qu’il y va de sa survie politique, la gauche occidentale n’ose pas transformer la propriété des médias, sans doute par peur d’être dénoncée comme « ennemie de la liberté d’expression« , comme le martèle le Parti de la Presse et de l’Argent au sujet des gouvernements latino-américains qui légalisent des médias populaires, restaurent des services publics qui ne copient plus le privé, commencent à équilibrer le spectre hertzien en faisant reculer le monopole du « libre marché ». L’Argentine a montré la voie en divisant en trois tiers l’ensemble de ses ondes radio et TV, et pour la première fois, en 2013, le Brésil brise le tabou. Face au monopole de TV Globo, le Parti des Travailleurs, la CUT (première centrale syndicale du pays) ou le Mouvement des Travailleurs Sans Terre réclament à leur tour la fin de la dictature médiatique. Une loi d’initiative populaire est soumise aux signatures des citoyens dans tout le Brésil.

midia brasil 2013Si c’est une radio communautaire, elle doit être pour nous. La radio communautaire dans ma région est celle des propriétaires d’usine” selon  Batatinha, militante du Mouvement des Sans terre dans l’état de Sergipe.

Les Sans Terre ont évalué l’inégalité de la lutte en termes de communication :  les télévisions et radios, locales et nationales, criminalisent les protestations du mouvement pour l’accès à la terre. Avec leurs messages négatifs sur les occupations, « ils poussent les communautés à s’y opposer« , témoigne un des travailleurs Sans Terre.

La chape des médias a empêché la société d’exprimer librement ses droits, sa vision politique, son idéologie” explique Geraldo Gasparin, membre de la coordination du campement Hugo Chavez. “Malheureusement le gouvernement, à travers le Ministre des Communications, ne participe pas ni ne prend position dans le débat de la société civile pour un Cadre de Régulation des Communications, ce qui oblige la société à agir. Le campement participe à cette lutte”.

Le projet de loi, comme initiative populaire, réglemente  les articles de la Constitution qui portent sur les radios et télévisions. Le but est de destiner un tiers des fréquences aux radios et aux télévisions publiques (dont 15 % de médias communautaires) en plus de garantir la production de contenus locaux et régionaux. La proposition prévoit également la création d’un Fonds National de Communication Publique pour appuyer les chaînes publiques et communautaires, en plus de définir des règles pour empêcher la formation de monopoles dans la propriété des médias. (1)

Pour cerner les enjeux politiques de cette bataille qui se mène aussi en Équateur, en Bolivie ou au Venezuela, nous publions la contribution du brésilien Luciano Wexell Severo *

« ICIA pour déstabiliser l’Amérique Latine« .

L’ICIA est un sigle qui pourrait synthétiser l’offensive actuelle des secteurs les plus conservateurs de la société sud-américaine. Il condenserait les étendards supposés « d’une lutte » des classes privilégiées, historiquement privilégiées, contre les avancées progressistes et démocratisantes promues surtout par les gouvernements d’Hugo Chávez, de Cristina Kirchner, d’Evo Morales et de Rafael Correa.

Les petits étendards de l’ICIA (« Inflation », « Corruption », « Insécurité » et « Autoritarisme ») forment le quadrilatère réactionnaire, oligarchique et droitier qui oriente les discours et les actions d’une partie de l’opposition de la région. On doit attirer l’attention sur le fait que le degré de « sensibilité » de ces quatre variables a une relation forte avec deux agents principaux :

  • 1) les grands conglomérats industriels, financiers et commerciaux, contrôlés justement par les classes privilégiées et le capital étranger ; et
  • 2) les médias hégémoniques, qui sont aussi sous l’intervention des élites locales et des multinationales.

On remarque que chacun de ces deux agents ont influencé de façon décisive la plus ou moins grande « gravité » de ces quatre problèmes. Les premiers, les groupes économiques, au fur et à mesure qu’ils contrôlent de vastes parts de marchés, tiennent un rôle crucial dans la détermination des prix des produits en bout de chaîne. En plus de cela, par le biais de l’accaparement et de la spéculation, ils peuvent générer le désapprovisionnement des biens, la pénurie et l’augmentation des prix qui en découle. Une telle « recette pour le chaos » a aidé à démolir le gouvernement de Salvador Allende en 1973. L’absence de produits dans les supermarchés et l’accroissement des prix de biens basiques comme le lait, le sucre, le riz et la farine, ont suscité des degrés d’insatisfaction sociale et la diminution de la popularité du gouvernement. C’est ce qui se trame, à des degrés relativement différents, au Venezuela, en Bolivie, en Équateur et en Argentine.

D’un autre côté, et de façon complémentaire, ces mêmes éléments déstabilisateurs résistent aux contrôles publics qui essaient d’agir contre leurs postures criminelles. Les grands conglomérats économiques accusent les gouvernements interventionnistes d’être autoritaires, adeptes de Hitler et de Mussolini. Ils hurlent contre l’action de l’État sur les taxes sur les profits, les taux d’intérêt, les taux de change, l’accès aux dollars et l’amélioration des conditions de vie des travailleurs. Leur argument central est le supposé « libre marché », qui est en vérité un rideau de protection pour la liberté de manœuvre de puissants groupes économiques.

La planification gouvernementale est traitée comme un « interventionnisme exagéré », un retour au « populisme irresponsable » ou, même, comme une « dictature castro-chaviste-communiste ». Sont déprimantes l’ignorance, la méconnaissance, et la culture de la haine présentes dans les manifestations et les concerts de casseroles des secteurs de l’opposition. Tout rappelle les momies chiliennes qui ont célébré le coup d’État d’Augusto Pinochet. Ils utilisent des concepts de façon primaire, composent des discours incompréhensibles déterrant des termes de la Guerre Froide contre la « menace rouge » et les « guérilleros marxistes ». Leur refrain favori est le quatuor ICIA.

Ceux qui manient un peu mieux les concepts affirment que retourner au national-développementisme des années trente, quarante et cinquante du siècle dernier est une très grave erreur. En réalité, ils proposent d’aller encore plus loin en arrière. Ils rêvent au premier libéralisme que le maître Adam Smith a si bien présenté, il y a 250 ans. Il est notoire que l’instauration du monde libéral qui a pu faire partie un jour des rêves des « honnêtes citoyens », s’est , depuis David Ricardo, transformée en proposition malfaisante, en théorie hypocrite, au seul bénéfice des plus grands et des plus forts. L’Allemand Friedrich List s’est rendu compte de cela et l’a dénoncé il y a 170 ans. Depuis cette époque même un perroquet n’y croirait pas.

En même temps, les puissants monopoles de désinformation et d’aliénation des masses, contrôlés par deux ou trois familles de nos pays, sont devenus les caisses de résonance de la « corruption » et de l’ « insécurité ». De cette façon, les quatre roues du carrosse de l’opposition deviennent des vérités, des preuves, des plaintes. Dans une action orchestrée, ils imposent l’ICIA. C’est pourquoi, en réalité, ce sont les médias qui sont autoritaires et qui torpillent la liberté d’expression. Ils se sont auto-proclamés défenseurs de la liberté individuelle, gardiens de la justice et des droits citoyens. mais ce sont les mêmes médias hégémoniques qui ont été créés et qui se sont tus pendant les dictatures militaires.

Pour défendre leurs intérêts économiques inavouables, ils dénoncent l’existence d’une « inflation galopante », la « plus grande corruption de l’histoire », « l’autoritarisme croissant » et « l’insécurité insupportable ». C’est la formule pour le chaos du XXIe siècle, fille du mariage entre  monopoles économiques et monopoles de la communication. On l’observe, à des degrés divers, en Argentine, au Venezuela, en Bolivie et en Équateur. Au Brésil, cette campagne médiatique s’est déclenchée très nettement contre l’ex-président Lula. Les hésitations et les concessions croissantes du gouvernement de Dilma Rousseff aux grands groupes économiques nationaux et internationaux, maintiennent une paix aparente, seulement troublée par les pamphlets porte-parole de Washington qui circulent dans nos kiosques.

Enfin, il est fondamental que nous nous demandions jusqu’à quel point un gouvernement peut contrôler les niveaux d’inflation, d’insécurité et de corruption dans des économies si concentrées et avec une présence si importante des multinationales étrangères. Avec l’accaparement et la spéculation on génère de l’inflation et une croissance des taux d’intérêt, comme façon d’enrichir le système financier. Avec des actions terroristes et conspiratrices, avec des playboys brûlant des pneus et armés au volant, la violence augmente et avec elle, les degrés d’insécurité, jusqu’à des niveaux « intolérables ». Avec des shows de dénonciations et un pilonnage TV, radio, magazines et journaux on présente un climat de « corruption répandue partout» comme du « jamais vu ». Toute action de l’État pour faire face à l’inflation, à l’insécurité et à la corruption est appelée autoritarisme par les grands médias.

Par conséquent, il faut se demander jusqu’à ce quel point les niveaux de mesure de ces quatre variables répondent à l’influence des médias. Et jusqu’à quel point la perception par l’opinion de ces quatre problèmes est dirigée par les monopoles médiatiques. De notre point de vue, la conclusion est : il n’y a pas de façon d’avancer dans des processus progressistes, populaires et démocratisants sans la destruction de ces deux types de monopoles privés. Parce que, bien que cette combinaison de quatre facteurs que nous nommons ICIA soit éthérée, gazeuse et superficielle, elle a imposé des difficultés et généré des freins considérables aux processus progressistes.

La destruction de ces monopoles privés, économiques et médiatiques, est indispensable et génère une frayeur dans les élites et le capital étranger. Pour cette raison on critique de façon si forte toute tentative de développement du contrôle du pouvoir public, de l’État, sur ces deux structures. Plus vite les gouvernements progressistes s’apercevront de la gravité de cette situation et plus vite ils mettront en place des actions démocratisantes, plus grandes seront ses chances de succès. D’un autre côté, continuer à financer ces monopoles avec d’immenses et croissantes sommes d’argent public, en plus d’être un crime de trahison nationale, peut être considéré comme se tirer une balle dans le pied.

Luciano Wexell Severo

Traduit de l’espagnol pour El Correo par  : Estelle et Carlos Debiasi

Note :

(1) voir http://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/05/12/le-mouvement-des-sans-terre-entre-dans-la-campagne-pour-la-democratisation-des-medias-au-bresil/

Luciano Wexell Severo. Économiste brésilien formé à l’Université Pontifícia Católica de São Paulo (PUC/SP), Severo est titulaire d’un Master et doctorant d’Économie Politique Internationale (PEPI) de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), chercheur de l’Institut de recherche Économique Appliquée (IPEA) au Brésil et professeur invité de l’Université Fédérale de l’Intégration Latino-Américaine (UNILA). Entre 2004 et 2005, fut consultant de la Banque du Commerce Extérieur du Venezuela (Bancoex), puis, de 2005 a 2007, conseiller du Ministère des Industries Basiques de Minerai du Venezuela (Mibam). Entre 2008 et 2012, il a exercé les fonctions de Directeur Exécutif de La Chambre de Commerce et d’Industrie Brésil-Venezuela à Rio de Janeiro.

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/10/democratiser-la-propriete-des-medias-un-inquietant-reve-latino-americain/