Les partis de gauche et les mouvements sociaux d’Amérique Latine appuient un peuple qui écrit sa constitution à la barbe de l’Empire.

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Réunion des partis de gauche latino-américains à Managua du 15 au 19 juillet pour le XXIIIème Forum de Sao Paulo.

Les 300 délégués de 18 partis politiques de gauche venus de 26 pays d’Amérique Latine, réunis à Managua du 15 au 19 juillet pour le XXIIIème Forum de Sao Paulo, viennent de réaffirmer leur soutien au processus de l’Assemblée Constituante grâce auquel les vénézuéliens éliront 545 député(e)s au suffrage universel, le 30 juillet. La secrétaire exécutive du Forum, Mónica Valente (Parti des Travailleurs, Brésil) a souligné que l’heure a sonné pour la gauche de reprendre l’offensive contre le néolibéralisme dans la région et que la seule façon de la démocratie est de « consulter le peuple, non de faire des coups d’État comme au Brésil, au Paraguay et au Honduras. » « Nous allons former une Commission d’Accompagnement Électoral de l’Assemblée Constituante au Venezuela, car nous l’appuyons » a précisé la Présidente du Parti des Travailleurs du Brésil, la sénatrice Gleisi Hoffmann, lors de la clôture de cette rencontre qui a vu les présidents du Salvador, Salvador Sanchez Ceren, du Nicaragua Daniel Ortega ou de Bolivie Evo Morales réaffirmer leur soutien à la révolution bolivarienne et dénoncer la volonté de la détruire de la part des États-Unis. Même soutien de la Coordination des Mouvements Sociaux de l’ALBA ou du Sommet des peuples qui se réunit en Argentine parallèlement au sommet des gouvernements du Mercosur.

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Sommet des Peuples, organisé parallèlement au sommet du Mercosur, Argentine, 20 juillet 2017

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Mouvements sociaux du Brésil, dont le Mouvement des Travailleurs Sans Terre, manifestant leur soutien au scrutin de l’Assemblée Constituante au Venezuela, le 20 juillet 2017.

Alors que la gauche occidentale, par peur des retombées médiatiques, n’ose plus parler du Venezuela, l’ensemble des partis de la gauche et des mouvements sociaux d’Amérique Latine, manifestent de manière claire leur solidarité avec les jacobins noirs qui s’entêtent a vouloir écrire leur constitution à la barbe de l’empire états-unien, de ses vassaux européens et de médias qui continuent à imputer les morts causées par les violences de la droite au « dictateur Maduro ». Cette lutte coloniale contre la démocratie se répète au Venezuela lui-même où une opposition raciste qui s’inspire de plus en plus de l’État Islamique brûle vifs, comme hier encore à Lecheria, ceux qu’elle n’a jamais considérés vraiment comme des êtres humains depuis que Chavez les a fait entrer dans l’espace politique. Il suffit de lire les tweets de la droite sur les candidats à l’Assemblée Constituante, pour comprendre ce qu’elle ferait en cas de retour au pouvoir.

Tweets racistes

Demandez le programme !

Mais alors que 90 % de la population ne participe à ces violences, dont les foyers se trouvent dans les quartiers riches, quels sont les rêves des candidats à cette assemblée, quels sont les thèmes de tous ces débats citoyens censurés par les médias et ignorés par la gauche occidentale ? Un des courants les plus vivants du chavisme critique (baptisé « bravio », c-à-d rebelle) mène une campagne intense contre le repli populaire de l’espace public causé par la guerre économique et la dépolitisation du conflit favorisée tant par cet antichavisme raciste, fascisant, que par le conservatisme et l’inertie de secteurs de l’État, boulets de la révolution, essayant de conserver des quotas de pouvoir ou au moins, des privilèges.

Certains courants de la gauche occidentale, soucieux de leur image, se drapent dans le « ni-ni » de « la critique de gauche », comme si les vénézuéliens dépendaient de communiqués parisiens pour réfléchir de manière critique sur leur réalité et rallumer le moteur de leur Histoire. On n’est pas loin des discours de Sarkozy ou Macron sur l’Afrique « préhistorique ». Mais la critique, la vraie, celle qui ne procède pas de projections idéologiques, appartient d’abord à ceux qui agissent sur place pour transformer leur réalité, à ceux qui peuvent critiquer un processus en connaissance de cause. En voici un bon exemple : le programme de ces militants de base et de peau foncée.

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L’ECONOMIQUE:

Pour une économie au service de la vie et des gens!

  • Rédaction d’un chapitre dans la Constitution consacré à l’économie communale, qui considère les axes suivants:

Le modèle économique socialiste se base sur une économie en fonction de l’attention et de la reproduction de la vie sur la planète, soumise aux intérêts communs du peuple travailleur. Les revenus nationaux produit de la rente pétrolière (98%) doivent forcer la naissance d’une économie véritablement productive, basée sur ces principes comme indispensable fondement du nouvel État communal et populaire. Les « droits économiques » reconnus actuellement par la Constitution doivent transcender vers l’énoncé de ce nouveau « système économique » à construire, comme unique possibilité de dépassement de la crise systémique actuelle. Ce modèle doit considérer de plus, comme biens communs, les ressources naturelles comme l’eau, la biodiversité, la richesse génétique, les minerais et que les gouvernements néolibéraux laquais privatisent impunément à travers l’exploitation transnationale.

  • Pour une économie mixte, rationnelle, planifiée, durable, productive, sous contrôle de la société dans toutes ses étapes pour garantir la distribution et la commercialisation justes et pas pour vider le salaire du peuple travailleur pour le bénéfice d’un petit nombre.
  • D’implacables mécanismes de contrôle du libre échange spéculatif, reflété dans l’augmentation galopante des prix, pour la défense du salaire réel à travers le pouvoir populaire, comme une nouvelle institutionnalité, seule capable de s’imposer au métabolisme économique capitaliste, rentier et parasitaire.
  • Revendication du travail comme source et principe de la vie économique du pays.
  • Au peuple les moyens de production! Confiscation des biens des entreprises coupables de fraude fiscale.
  • Pour un cadre constitutionnel qui reconnaisse notre régime mixte de propriété: social, communal, familial, étatique et privé. Établir avec une plus grande précision le modèle économique mixte à caractère social et inclusif basé sur trois formes principales de propriété.

PROPRIETE SOCIALE ET COMMUNALE: définir comme constitutionnelles les formes de propriété communale, associative, collaborative tenant pour établi que l’État portera une attention spéciale à ce secteur en attribuant un % du PIB pour son impulsion et développement. Il faut avancer dans le renforcement du Système Économique Communal, comme appareil dynamisant de l’économie, où les formes de propriété sociale garantissent une occupation productive.

PROPRIETE SOUS GESTION ETATIQUE: Expliciter quels sont les secteurs stratégiques que l’État doit contrôler pour garantir la souveraineté, les droits de la population et l’indépendance économique de la Nation. En ajoutant qu’il est fondamental de transformer les entreprises au schéma capitaliste sous contrôle de l’État en Entreprises Publiques Socialistes dans lesquelles la pierre angulaire de leur gestion soit la participation active des travailleurs et travailleuses à la planification, la gestion et au contrôle de la production.

PROPRIETE PRIVEE, NATIONALE ET INTERNATIONALE: Établir un cadre constitutionnel qui donne un soutien juridique aux investissements privés. Il doit y avoir transparence sur la nature et la portée des investissements privés, et leur réglementation; les petite et moyenne entreprises devront avoir une impulsion spéciale à l’intérieur du modèle économique national.

  • Distribution juste de la richesse! Par l’obligation constitutionnelle de destiner les revenus économiques du pays au développement productif dans le cadre du modèle économique mixte, et au développement social dans les aspects prioritaires comme la santé, l’éducation, l’alimentation, la recherche et le développement technologique. La non réalisation de cette disposition devra être un délit qui envisage des sanctions implacables.
  • Contrôle et suivi populaire, citoyen, participatif et protagonique de la gestion économique et de l’administration des ressources publiques. Information sur les assignations budgétaires, subsides, transferts et revenus propres, avec l’accent sur l’assignation de devises à entrepreneuriat, la planification de leur distribution et de leur usage postérieur effectif.
  • Gestion directe et démocratique du processus social du travail.
  • Coopération et corresponsabilité territoriale des organisations de travailleurs et travailleuses des entreprises productives existantes sur le territoire avec les instances de gouvernement communal pour garantir des processus de contrôle permanents et l’administration populaire des ressources résultant des excédents des entreprises de propriété sociale.
  • Enchaînement productif dans chacune des zones depuis les instances d’organisations de base des travailleurs et travailleuses, pour la planification de la production et le renforcement des processus de recherche et d’innovation technologique.
  • Indépendance économique ou rien! Pour le développement d’entreprises productives communales, familiales et particulières avec accompagnement et suivi sur le technico-productif, l’économique et l’éthique, sous contrôle populaire, pour augmenter les niveaux d’activité économique.
  • Maintenir l’interdiction des monopoles et pour une taxe fiscale socialement juste. Sont taxés davantage ceux qui ont le plus. Établir l’impôt sur la concentration des richesses et des impôts sur le luxe, la hausse progressive des impôts que paieront les grands capitaux oisifs et improductifs et l’abolition progressive des impôts régressifs et confiscatoires comme la TVA.
  • Démocratisation du secteur bancaire et de l’activité financière sous contrôle populaire.
  • Unification et renforcement du système de banque publique dans une banque forte et unique pour la distribution des excédents au bénéfice du peuple travailleur et pour contenir la spéculation financière de la banque privée.
  • Amélioration et contrôle du système de commerce électronique, en contrôlant et déclarant d’utilité publique les entreprises de ce secteur.

LE POLITIQUE

Le pouvoir populaire, base de la nouvelle société!

Les niveaux d’organisation des gens se sont énormément élevés pendant les 18 dernières années (par exemple, les 46 813 conseils communaux et les 1 743 communes enregistrées, selon les données du MPP pour les communes 2017) et maintenant qu’il existe des formes concrètes d’organisation, participation et protagonisme direct du peuple, il est juste d’élever et de renforcer le Pouvoir Populaire organisé dans ses plus diverses expressions. L’originalité du projet de démocratie des gens réside dans ce qui émane depuis les bases et les appareils qui ne sont pas de l’État; le Pouvoir Communal est une instance de pouvoir authentique qui non seulement gère des politiques publiques, il s’agit aussi d’un espace territorial où des citoyens conscients de leur rôle historique se rencontrent pour construire une nouvelle forme de pouvoir, de démocratie, de nouvelles formes de relations sociales, productives et éthiques.

Ce grand processus d’organisation doit se développer et prendre beaucoup plus de forces, sans tutelle du vieil État qui l’influence avec ses pratiques bureaucratiques; le pouvoir populaire constituant doit être indépendant, créatif, critique et de proposition, pour cela les garanties constitutionnelles concrètes au pouvoir des citoyens représentent sans aucun doute un approfondissement démocratique dans le Venezuela Bolivarien.

  • Favoriser et rendre irréversible la démocratie participative et protagonique comme modèle directeur de notre société dans l’exercice de sa citoyenneté.
  • Approfondir la transformation de l’État et les mécanismes de gestion du gouvernement en fonction du principe de transparence dans la gestion publique, et la dé-bureaucratisation de l’appareil de l’État pour ouvrir des mécanismes de lutte contre la corruption, envisager l’inhabilitation pour l’exercice de charges publiques de personnes impliquées dans des cas de corruption.
  • Pour une gestion et une politique moins discrétionnaire et plus démocratiques et populaires! La démocratie obédientielle est une partie de la démocratie participative et active, le principe de commander en obéissant la renforce, les décisions prises dans les espaces de participation sociale doivent avoir un caractère obligatoire pour la planification et le développement de la gestion publique.
  • Rédaction d’un chapitre destiné à l’État communal, qui envisage les aspects suivants:
  • Donner un rang constitutionnel au pouvoir populaire dans ses formes les plus diverses de concrétisation.
  • Reconnaissance de la commune comme instance d’auto-gouvernement territorial, garantissant la répartition de ressources à travers une place constitutionnelle; qui permette l’élimination de la « paroisse » comme schéma d’organisation, transfert de la propriété coopérativiste aux communes.
  • Reconnaissance du Pouvoir Populaire comme un pouvoir de plus de l’État.
  • Envisager le développement de la culture communal et ses valeurs (éthique, honnêteté, efficacité, coopération, démocratie, participation, respect…) à travers notre système éducatif, à tous les niveaux.
  • Parité de genre avec alternance à tous les postes d’élection populaire et dans toutes les instances de l’État, accompagnée de garanties qui offrent de meilleures conditions pour la participation politique équitable des femmes.

LE SOCIAL:

  • Amplifier et approfondir les droits sociaux conquis à travers des politiques de soins comme le système Missions et Grandes Missions, et leur garantie en cogestion avec le pouvoir populaire.
  • Élargir le principe de souveraineté comme un axe transversal dans un cadre territorial, politique, économique, culturel, et alimentaire, qui garantisse le contrôle populaire sur la majorité des instances sociales.
  • Élargir le droit au logement, en incluant le droit à la ville, le droit à l’habiter, la peupler, la construire.
  • Blinder l’État Bolivarien contre la privatisation des droits et devoirs sociaux fondamentaux.
  • Interdiction des soins médicaux conditionnés au paiement, des cas d’urgence dans les centres de santé privés.
  • Dépatriarcalisation et décolonisation de l’État et de la culture, en reconnaissant notre diversité de savoirs et comme une nécessité primordiale de notre transformation comme peuple.
  • Pour le droit à une société libre de patriarcat et de machisme, basée sur le respect du rôle de la femme.
  • Pour de plus grandes garanties de meilleures conditions pour le libre développement des capacités des femmes, pour le droit à l’accès à un travail de qualité et à une vie sans violence, une meilleure sécurité sociale pour les femmes travaillant au foyer.
  • Approfondissement des droits sexuels et reproductifs:

Une éducation sexuelle pour décider, des contraceptifs pour ne pas avorter, l’avortement légal pour ne pas mourir!

  • Droit à un accouchement humanisé et à la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse, en même temps que des garanties sociales pour l’éducation sexuelle pertinente et de qualité à tous les niveaux et l’accès gratuit et égalitaire à des mécanismes contraceptifs.
  • Reconnaissance des droits et de l’union de personnes du même sexe, basée sur le respect et le non-stigmatisation sociale de la diversité sexuelle.
  • Contre la discrimination de la diversité sexuelle à tous les échelons de la vie sociale , que soit considérée la reconnaissance de l’identité transsexuelle et intégration dans l’article 21 de la Constitution, la reconnaissance et la non discrimination de l’identité de genre auto-perçue, l’orientation sexuelle, la couleur de la peau ou l’orientation politique.
  • L’alimentation comme devoir social fondamental:
  • Renforcement du système de distribution populaire des aliments naissant (CLAPs et autres mécanismes populaires de distribution comme les foires agricoles, les systèmes de consommation et de vente planifiée…) pour élargir les garanties d’accès à l’alimentation du peuple travailleur.
  • Envisager une assistance spéciale pour ls secteurs de plus grande vulnérabilité alimentaire, en les priorisant dans le diagnostic, l’assistance, l’assignation de suppléments nutritionnels et ressources pour couvrir pleinement leurs besoins.
  • Favoriser la production d’aliments stratégiques de haute valeur nutritionnelle destinés à couvrir les besoins en énergie et nutriments des secteurs les plus vulnérables ( enfants, adolescents, femmes enceintes, troisième âge, personne avec une diversité fonctionnelle[handicapées]).
  • Droit au soin et à la protection sociales avec corresponsabilité. L’État doit garantir par la corresponsabilité entre les services d’État, l’entreprise privée, la communauté organisée et les familles, le soin et l’assistance aux personnes en situation de vulnérabilité pour l’éradication de toutes les formes de pauvreté.
  • Intégration d’un chapitre sur l’élargissement des droits et les garantie sociales pour la jeunesse comme réserve éthique, culturelle et productive de la société, qui envisage:
  • La promotion et les garanties pour l’accès à la participation dans les instances démocratiques de gouvernement et d’auto-gouvernement populaire ( dans le territoire, le lycée, l’université, etc.), en fonction des valeurs de patriotisme, respect, défense de la paix et la stabilité politique de la Nation.
  • Garantir un droit au travail digne et de qualité pour la jeunesse. En promouvant le travail libérateur à travers l’appui aux entreprises productives dans toute modalité envisagée par l’économie mixte en priorisant celles de la propriété sociale, communale et familiale.
  • Droit à l’accès public à l’information et aux mécanismes technologiques qui permettent la formation et la recherche.
  • L’éducation libératrice pour transformer la société!
  • Pour l’éducation émancipatrice fondée sur une nouvelle praxis, qui encourage la rencontre des savoirs populaires pertinents, reconnaisse et inclue la diversité et soit basée sur la culture de la paix comme valeur indispensable pour la société, ainsi que le respect de la vie sur la planète, l’unité de l’étude et du travail et de la recherche et de l’innovation technologique, artistique, culturelle et sportive en fonction des intérêts nationaux.
  • Pour une approche sociale non sexiste de l’éducation. Nous parions sur une éducation non verticale, à caractère populaire, qui inclue et reconnaisse toutes les identités.
  • Reconnaissance de tous les secteurs et corporations qui constituent les communautés universitaires (étudiants, enseignants de tous les échelons, travailleurs et travailleuses administratifs et ouvriers…), établissement de l’égalité politique pour l’élection démocratique des autorités universitaires et la représentation égalitaire et avec les mêmes droits politiques de tous les secteurs qui constituent la communauté universitaire, dans les instances de co-gouvernement.
  • Un accès juste et planifié à l’éducation, une priorisation d’accès à l’éducation publique des secteurs les plus vulnérables, approfondir la communalisation de l’éducation pour renverser le processus de concentration des centres éducatifs dans les zones urbaines d’accès difficile pour la grande majorité de la population, une planification de l’offre éducative en fonction des potentialités locales et des intérêts productifs de la Nation, qui de plus permette de garantir l’emploi postérieur dans le pays des professionnels et professionnelles.
  • Relation directe du système éducatif avec le système économique productif, intégrer la pertinence éducative comme axe fondamental à tous les niveaux.
  • Communalisation de la sécurité citoyenne, pour qu’elle soit prise en charge et planifiée sur le territoire de façon co-responsable, intégration des aspects du nouveau modèle policier et mesures de contrôle communal pour le fonctionnariat des corps de sécurité de l’État.
  • Démocratisation de la communication: un système public et participatif de communication.
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Source : http://www.chavismobravio.org.ve/?q=node/25

Traduction : Cathie Duval

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Cachez cette Assemblée Constituante que je ne saurais voir : pourquoi les médias censurent une élection au Venezuela

Tout commence par ce qui pourrait être une blague pour étudiant en journalisme, parmi la longue cordillère de trucages, photos d’autres pays légendées « Venezuela », mensonges, citations tronquées qui font l’actu sur le pays qui a initié, il y a 18 ans, la révolution bolivarienne. Alimentés par l’agence EFE, des médias comme El Pais ont fait passer des sympathisants du chavisme affluant à l’essai du système destiné à élire l’Assemblée Constituante le 30 juillet… pour des participants au scrutin organisé par la droite contre le « dictateur Maduro ». Le plus hystérique des médias espagnols sur la « dictature bolivarienne » s’est ensuite fendu d’un minuscule rectificatif, invisible pour la plupart des lecteurs.

A gauche : El Pais présente des photos d' »électeurs chavistes participant au scrutin de la droite« . A droite le discret rectificatif reconnaissant l’erreur et la rejetant sur l’agence EFE.

Cette « erreur » n’a rien d’anecdotique. Malgré un intense bombardement publicitaire des médias privés, majoritaires au Venezuela, et d’importants moyens financiers, la droite a dû fermer ses bureaux de vote plus tôt que prévu, faute d’électeurs. Ironie du sort, c’est donc grâce aux images de la forte affluence de sympathisants de la révolution à l’autre scrutin, lié à l’Assemblée Constituante, que ces médias ont pu tromper leurs lecteurs.

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Incinération des traces du vote par les organisateurs

Revenons d’abord sur la consultation dite « populaire » que l’opposition a montée en moins de quinze jours. Le président Nicolas Maduro avait souhaité qu’elle se déroule pacifiquement. Les dirigeants de droite avaient demandé à leurs partisans de renoncer pour 24 heures aux violences et aux blocages de route. Non prévu par la Constitution, non contraignant, le scrutin a été organisé hors du contrôle du Centre National Électoral, dans des églises, au siège de partis politiques de droite, dans des centres commerciaux et autres endroits non habilités légalement, avec des listes différentes du Registre Électoral légal et… l’incinération des cahiers de vote immédiatement après comptage (même @bbcmundo a reconnu qu’il était impossible d’empêcher qu’une personne vote plusieurs fois). Les résultats annoncés sont donc invérifiables.

Le choix des personnalités officiellement invitées par la droite vénézuélienne comme observateurs internationaux en dit long sur les objectifs et la transparence du scrutin :

(De gauche à droite:) Jorge Quiroga (Bolivie). N’a jamais été élu président de Bolivie; vice-président, il n’a accédé brièvement à la fonction (du 7 août 2001 au 6 août 2002) que parce que le président Hugo Banzer, victime d’un cancer, a dû démissionner. Accusé en 2013 par la justice bolivienne de délits contre la Constitution et dommages économiques à la suite de la signature de contrats pétroliers illicites au bénéfice de transnationales européennes et états-uniennes. Laura Chinchilla (Costa Rica). Lorsqu’elle a quitté la présidence du Costa Rica, le 8 mai 2014, une grève générale des enseignants inondait les rues de manifestants dénonçant des retards de salaires. Il restera de son mandat le scandale qui a éclaté lorsque a été révélé que, en mars et mai 2013, à cause de l’incurie de son ministre de la Communication et du chef des services de renseignements (qui ont dû démissionner), elle a utilisé, pour un déplacement officiel, puis un voyage privé au Pérou, un jet mis à sa disposition par Gabriel Morales Fallon, un homme d’affaires colombien soupçonné dans son pays d’être lié à des trafiquants de drogue. Andrés Pastrana (Colombie). Président de 1998 à 2002, période au cours de laquelle la lutte antidrogue de son gouvernement a généré une augmentation de 47% de production de cocaïne. Selon des documents audio cités par le vice-président César Gaviria, une grande partie de la campagne présidentielle de Pastrana fut financée par le Cartel de Cali. D’après la Commission des droits de l’homme de l’ONU, la situation s’est considérablement aggravée sous Pastrana du fait de la montée en puissance des groupes paramilitaires, avec le déplacement forcé d’un million de colombiens. La signature avec Washington du « plan Colombie » (sans que le Congrès national n’ait été consulté) a eu pour principale conséquence de radicaliser le conflit armé. Miguel Ángel Rodríguez (Costa Rica). Premier président de son pays a être emprisonné pour corruption, notamment pour des pots-de-vins reçus de l’entreprise française Alcatel et du gouvernement de Taiwán, affaires qui l’obligèrent a démissionner de son poste de secrétaire général de l’Organisation des États Américains (OEA) en 2004. Vicente Fox (Mexique). Le gérant de Coca-Cola devenu président a considérablement augmenté son capital durant son mandat, qui a vu le narcotrafic étendre son emprise sur tout le pays. Fox, ainsi que divers membres de sa famille, ont été mêlés à des affaires de corruption liées au groupe pétrolier Pemex. Dans son zèle néolibéral, il a multiplié les privatisations (eau, électricité, parcs naturels, etc.), dans le contexte des méga-projets continentaux prévus par le Plan Puebla – Panama (PPP), lui-même conçu en vue de la concrétisation de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), chère aux États-Unis. Ces projets se heurtant à une vive résistance, la répression s’est déchaînée à travers la militarisation et l’émergence de groupes paramilitaires, en particulier dans les États (Chiapas, Guerrero, Michoacán, Oaxaca) où survit 80% de la population indigène. (1)

En réalité, l’objectif de cette opération était essentiellement diplomatique et médiatique, et s’inscrit dans la logique d’un coup d’État et/ou d’une intervention extérieure : légitimer la création d’un gouvernement parallèle de la droite pour le faire reconnaître internationalement, et accentuer la pression internationale sur le gouvernement vénézuélien pour le forcer à renoncer à organiser l’élection d’une Assemblée Constituante. Comme l’a exigé dès le lendemain 17 juillet, l’Union Européenne, à qui l’Espagne de Rajoy a exigé des « sanctions sélectives » contre Caracas si ce scrutin était organisé (2).

Appendice d’une droite néolibérale qui prépare patiemment son retour au pouvoir « par tous les moyens », le quotidien français « Libération» semble avoir oublié pour un temps que le Venezuela est une « dictature ». Notons sur les tee-shirts, la présence de l’icône de Leopoldo Lopez, leader de l’extrême droite vénézuélienne, co-organisateur du coup d’État manqué contre le président Chavez en avril 2002, condamné pour l’organisation de violences meurtrières qui ont causé la mort de 43 personnes en 2014, transformé par les médias internationaux en « prisonnier politique ». Membre de l’oligarchie vénézuélienne, formé dans une institution étroitement liée à la CIA – la Kennedy School of Government de Harvard, il a pour mentor principal l’ex-président colombien Alvaro Uribe. A récemment bénéficié d’une mesure lui permettant de purger sa peine à domicile dans un quartier huppé de Caracas. Pour une galerie non-complaisante de photos de ce « combattant de la liberté » et de ses amis paramilitaires, voir « Venezuela : la presse française lâchée par sa source ? », http://wp.me/p2ahp2-20J

DE-2im7XsAAxpRvVenons-en à présent à l’autre scrutin, organisé le même 16 juillet : il s’agissait de l’essai du système électoral qui permettra à la population de voter au suffrage universel et secret pour les députés de l’Assemblée Constituante, le 30 juillet prochain. Son occultation par les médias, en parallèle aux menaces de l’Union Européenne et de la Maison Blanche, est d’autant plus significative qu’il a, lui, connu une affluence record : le visibiliser contredirait leur storytelling sur la « dictature bolivarienne » et freinerait le scénario en marche de la destruction du gouvernement Maduro. C’est la première fois que les files de votants ont dépassé l’horaire prévu par le Centre National Électoral, dont les bureaux ont été débordés par une participation trois fois plus importante que celle des meilleurs essais électoraux. Une participation populaire qui a surpris jusqu’au chavisme lui-même, en ces temps de repli et de dépolitisation liés à la guerre économique et au mécontentement populaire.

Caracas, le 16 juillet 2017. Affluence populaire pour l’essai du système électoral qui permettra aux citoyens de choisir les députés de la future Assemblée Constituante, le 30 juillet.

Le black-out des médias occidentaux confirme l’option déjà observée dans le traitement des manifestations anti-Dilma Roussef : contribuer au renversement de démocraties de gauche en Amérique Latine. Dans le cas du Venezuela bolivarien, les journalistes ont déjà fait passer pour une révolte populaire une insurrection de droite à laquelle 90 % de la population ne participe pas, celle-ci rejetant très majoritairement ces violences (3). Cette fois, ils occultent l’existence d’un débat national, pluraliste, où des citoyen(ne)s  de tout bord élaborent les propositions à discuter au sein de la future Assemblée Constituante, telles la transformation du modèle économique, le renforcement de l’État, une défense accrue des droits culturels et des droits des minorités, le développement de la démocratie participative et du modèle communal, ou encore la défense de l’environnement et la construction de l’écosocialisme. (4)

Thierry Deronne, Venezuela, 17 juillet 2017.

Notes :

(1) Lire de Maurice Lemoine, « Quand le gang des « has been » d’Amérique latine et d’Espagne se mobilise contre le Venezuela », http://www.medelu.org/Quand-le-gang-des-has-been-d. Du même auteur, lire « Les enfants cachés du général Pinochet. Précis de coups d’État modernes et autres tentatives de déstabilisation », Don Quichotte, Paris, 2015.

(2) https://www.rtbf.be/info/monde/detail_venezuela-l-ue-appelle-a-la-suspension-de-la-constituante?id=9662462

(3) https://fr.scribd.com/document/346935915/Monitor-Pais-al-17-Abril-2017-Protestas-Violentas#from_embed

(4) Pour un petit échantillon du débat en cours, Droits culturels: une opportunité pour l’Assemblée Constituante, 13 juillet 2017 ; Comment effacer l’ALCA de notre Constitution, 9 juillet 2017

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Droits culturels: une opportunité pour l’Assemblée Constituante

Note de VenezuelaInfos : le 30 juillet les vénézuéliens éliront une Assemblée Constituante. Un vaste débat citoyen en cours, occulté par les grands médias, suscite de nombreuses propositions comme celles de Giordana Garcia Sojo.

 

Nous devons combattre la culture de l’aliénation par la culture de la libération, le culte de la mort par celui de la joie, celui de la violence par celui de la fraternité et celui de la frivolité par celui de la responsabilité. Substituer à l’école de l’égoïsme l’école de la solidarité, c’est à dire, à celle du monde sénile celle du monde naissant.

Gustavo Pereira, poète vénézuélien

S’il est une lutte qui a marqué significativement le XXI° siècle, surtout en Amérique Latine, c’est la lutte pour les « droits ». Le concept de « droits » occupe une place centrale dans l’arène politique de la région, semblable à celle qu’avait le concept de « liberté » dans les processus de transition vers la démocratie après les dictatures militaires de pays comme l’Argentine, l’Uruguay, le Chili et le Brésil des années 60 et 70. Il y a une proximité avec l’usage du concept de « liberté » par la pensée néolibérale, dont le précepte central défend la « liberté » absolue du marché, souvent caché derrière la notion d' »individu », mais qui signifie en réalité le rétrécissement de certaines compétences de l’État pour aller vers la dérégulation absolue du marché au détriment des droits et du bien-être des personnes.

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L’auteure : Giordana Garcia Sojo, Présidente de la maison d’éditions El Perro y la Rana http://www.elperroylarana.gob.ve/

L’utilisation du langage en politique n’est jamais naïf ni unidimensionnel. Les cas des notions de « liberté » et « droits » sont parmi les plus symptomatiques à ce sujet. Cela est encore plus évident si nous nous ramenons à un concept si on veut fondateur de la civilisation occidentale comme les Droits de l’Homme. Les Droits de l’Homme sont sans soute une réussite de l’humanité pour se reconnaître comme un corps social d’égaux. Cependant, au-delà du nom, dans les faits, les Droits de l’Homme sont la bannière actuelle de beaucoup de pays qui les violent. De même, les Droits de l’Homme font office de principe directeur des ONG et organismes multilatéraux qui peuvent bien veiller ( et encaisser) sur les Droits de l’Homme au Venezuela mais ferment les yeux sur les violations permanentes de ceux-ci au Mexique ou en Colombie, pour ne citer que deux exemples de la région. D’un autre côté, actuellement la conception des droits a élargi la portée de l' »humain » pour protéger la terre, les animaux et l’environnement en général, comme l’expriment certaines constitutions qui sont assez en avance sur le sujet comme celle de Bolivie.

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Bref, les « droits » sont un champ de dispute. Tant dans leur acception plus générale que dans ce qui concerne des luttes particulières (mariage homosexuel, avortement, euthanasie, par exemple) les droits sont devenus le point nodal de la « chose publique » étant donné qu’ils représentent des ancrages identitaires importants de divers sujets que nous pouvons englober dans la notion de « peuple » et de plus qui doivent être protégés et garantis par l’État.

La relation du peuple avec l’État est traversée par la conception, juridiction, lutte et réalisation des droits. Sur le plan juridique, de nombreux droits se trouvent énoncés de façon nominale mais ne sont pas réalisés de fait, de même qu’il y a des droits qui ne sont signalés dans aucun dispositif légal. Par conséquent, la participation permanente du peuple à la construction de dynamiques qui énoncent et disputent des droits est la clé de renforcement de la démocratie. Dans ce sens, il est crucial de penser les droits comme des processus en permanente construction sociale et non comme une chasse gardée qui les transforment en lettre morte.

Droits culturels

La notion gramscienne de culture comme espace de dispute pour les sens nous aide à comprendre l’importance de concevoir la culture comme un champ de bataille fondamental, d’où s’érigent les notions qui légitiment tous les autres champs de la vie. C’est cela l’hégémonie, la conception majoritaire de certains sens qui légitiment un système de façons d’agir sociales, politiques et économiques.

Pour réussir à transcender le sens unique, mal nommé « sens commun », que l’appareil culturel du capitalisme a déployé et affiné à travers les siècles, il faut huiler tous les mécanismes de disruption identitaire que la diversité et la créativité populaire impliquent. Le « bon sens » gramscien, qui surpasse le sens commun imposé, ne s’obtient que si la diversité des êtres et des faires qui nous constitue comme société se manifeste dans un projet commun. C’est cela qu’a proposé et travaille le chavisme : une contre-hégémonie active, qui reste aujourd’hui une bataille difficile.

La lutte pour les droits des majorités, surtout les droits sociaux, a été la base du projet chaviste, sa force principale. La preuve en est que malgré la retentissante chute du prix du baril de pétrole, le siège financier international et le sabotage permanent du patronat national, le gouvernement bolivarien n’a pas cessé de concrétiser des politiques sociales qui permettent un accès à des droits sociaux fondamentaux comme le logement, le travail, les pensions dignes, le droit maternel, parmi beaucoup d’autres.

Le chavisme a réussi à intégrer pour la première fois de son histoire la notion de culture et de droits culturels dans une constitution. Tant dans le préambule, que dans les articles 98, 99, 100 et 101 de la Constitution Bolivarienne, il est stipulé que « la culture est un droit fondamental que l’État développera et garantira (…) ». De plus, dans le préambule de même que dans les articles du Chapitre VI, l’accent est mis sur la pluri-culturalité du peuple vénézuélien, reconnaissant la richesse de la diversité des être et faire qui nous fondent comme nation. Même si on part de l’idée que les droits doivent être garantis de fait au-delà du nominal, le fait qu’ils soient inscrits dans le texte constitutionnel est une réussite inédite et mérite d’être souligné.

La convocation d’une nouvelle Constituante populaire est une opportunité pour repenser ce qui a été constitué dans un processus de reformulation et d’invention de droits. Les droits culturels étant la base de la construction d’une contre-hégémonie, il convient de dépasser la myopie qui les relègue au cadre d’un ministère et d’assumer leur force génératrice d’horizons. Bien que le chavisme ait réussi à intégrer à l’agenda de lutte l’accès aux biens culturels et la protection sociale des travailleurs de la culture, dont deux lois se sont détachées: la Loi organique de la Culture et la Loi de Protection Sociale du Travailleur et de la Travailleuse Culturelle, il reste encore beaucoup à développer en la matière.

Quelques apports à une longue discussion

En ce qui concerne les politiques publiques et le rôle de l’État, il faut concrétiser la transversalité du fait culturel et assumer la nécessaire alliance institutionnelle qui permette de concevoir, d’exécuter et de réviser de façon permanente des politiques qui constituent un élan des valeurs qu’une contre-hégémonie a besoin de renforcer. Il faut développer l’articulation correspondant aux droits culturels dans ce sens et / ou inclure l’importance stratégique de favoriser le culturel depuis d’autres cadres sociaux.

– En plus des artistes et travailleurs culturels, il est nécessaire de donner un rôle aux communautés et collectivités culturelles, qu’elles soient territoriales ou qu’elles utilisent le milieu des médias et le 2.0 pour leurs actions. A ce sujet, la Loi Culture vivante au Brésil est un exemple pour la région en déployant une série de stratégies de reconnaissance, enregistrement, formation et renforcement des diverses pratiques culturelles du pays avec l’intention de les appuyer et de créer des réseaux de travail collaboratif entre elles, avec un clair composant d’autonomie et d’autogestion qui simplifie et débureaucratise la relation entre l’État et la population (2).

– L’économie culturelle ou créative se trouve absente de l’actuelle constitution. Le débat sur le rôle de la culture dans l’économie nationale a beaucoup à apporter à l’horizon de dépassement d’une économie basée sur le rentisme pétrolier. Cuba, l’Argentine, la Colombie ont fait des pas importants dans cette voie; nous pouvons générer une proposition cohérente qui appuie et promeut la productivité économique du champ culturel sans porter atteinte à la démocratisation de l’accès aux biens culturels.

– L’actuel article 98 place comme objet de protection et d’abri la propriété intellectuelle. L’initiative constituante pour ouvrir le débat sur les droits d’auteur, la connaissance libre et la propriété intellectuelle est appropriée. La création d’une œuvre et/ou son interprétation doivent être protégées et mises à l’abri car elles constituent un bien stratégique, en plus d’être réalisées grâce à un travail qui comme tel doit être reconnu et protégé; mais si nous les concevons comme « propriété intellectuelle » nous les confinons dans le cadre du privatif, réduisant le droit à l’accès ouvert et la diffusion libre de la connaissance. A ce sujet il existe un Projet de Loi d’Accès Ouvert et Diffusion Libre de la Connaissance pionner dans la région qui est malheureusement resté en attente de discussion à l’Assemblée. (3)

Les droits culturels sont une garantie que la force identitaire qui nous rattache à un espace peut transcender l’immédiateté temporelle, en faisant remonter le passé historique comme exemple et leçon, et en se projetant vers le futur en tant qu’héritage et patrimoine immatériel pour l’avenir. Ainsi, l’importance des droits culturels réside dans leur puissance historique, en tant qu’elle comprend les êtres humains qui ont été mais qui ne sont plus là et ceux qui ne sont pas encore mais seront.18767174_10154465728707793_1559937006_o-e1495984317110-1132x509

Lutter pour les sens de ce que nous sommes et faisons, comme de ce que nous avons été et serons, est l’arme la plus puissante contre la vacuité hégémonique qui nous dépouille de l’action transformatrice et nous réduit à des récepteurs passifs d’un unique discours.

La participation du peuple à la forge des mécanismes de garantie des droits est un symptôme clair de la démocratie réelle, celle qui réussit à dépasser la vitrine simplement électorale qu’offre la « démocratie » libérale pour ouvrir la voie aux espaces de participation active dans la conception, l’énonciation et la garantie des droits du peuple. L’appel à la Constituante signifie une opportunité de mobilisation populaire autour des droits dans leur diversité. Ne la laissons pas passer.

Giordana García Sojo / @giordanags

Notes :

1: Dans les moments de crise le système néolibéral recourt à l’État pour venir à bout de ses failles, comme c’est arrivé avec la rupture de la bulle immobilière qui a provoqué la faillite des principaux groupes bancaires des États-Unis en 2008; faillite qui a été acquittée par l’État avec l’argent des citoyens.

2: Pour en savoir plus sur la Politique Culture Vivante au Brésil voir: http://ibercultraviva.org/lei-cultura-viva-de-programa-de-governo-a-politica-de-estado/?lang=es

3: Voir sur: https://comunalizarconocimiento.wordpress.com/conocimiento-con-acceso-abierto/propuesta-de-laadlc/

Source : http://laculturanuestra.com/derechos-culturales-una-oportunidad-en-la-constituyente/

Traduction : Cathie Duval

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Comment effacer l’ALCA de notre Constitution

Par Luis Britto García

Note de VenezuelaInfos : le 30 juillet les vénézuéliens pourront élire leurs député(e)s – par territoire ou par mouvement social – à une Assemblée Constituante. La droite a promis d’empêcher ce scrutin par tous les moyens, réitérant le 5 juillet son appel au coup d’État militaire contre la « dictature de Maduro ». Aucun média international ne rend compte de ce débat citoyen qui suscite dans le pays de nombreuses réunions et propositions. Parmi celles qui surgissent au fil des jour, voici celle de l’historien et dramaturge Luis Britto Garcia.

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Cela fait dix-neuf ans aujourd’hui que le gouvernement bolivarien lutte contre l’imposition du libre-échange par un traité appelé ALCA (Zone de Libre-échange des Amériques, initiative des USA), dix-neuf ans lié par une norme qui fait entrer l’ALCA dans la Constitution. En effet, lisons l’articule 301 de la Charte Fondamentale : « L’État se réserve l’usage de la politique commerciale pour défendre les activités économiques des entreprises nationales publiques et privées. Personne, qu’il s’agisse d’entreprises ou d’organismes étrangers ne pourra bénéficier de régimes plus favorables que ceux établis pour les nationaux. L’investissement étranger est assujetti aux mêmes conditions que l’investissement national ». Voilà l’ALCA résumée en treize mots. Si les conditions sont identiques pour l’investissement étranger et le national, l’État ne pourra pas protéger ce dernier. Si la production nationale n’est pas protégée, elle sera détruite par celle des grandes puissances étrangères, qui, elles, défendent leurs entreprises. Si on ne protège pas l’industrie nationale, il n’y aura pas non plus d’intégration.

Le Venezuela a quitté la Communauté Andine des Nations (CAN) parce que l’une d’elles a signé un Traité de Libre-échange avec les USA. La rédaction actuelle de l’article est encore plus préjudiciable pour le Venezuela qu’un Traité de Libre-échange. Il l’empêche de se défendre là où tous l’attaquent. Comment dans une Assemblée Nationale Constituante dominée par trois cent cinquante Bolivariens en 1999, une infime poignée de conservateurs, parmi lesquels Herman Escarrá, Jorge Olavarría et Allan Randolph Brewer Carías, a pu imposer cet article néolibéral ? Ne savaient-ils pas ce qu’est le néolibéralisme, n’ont-ils pas lu ce qu’ils ont voté ? Nous ne devrions pas réélire des gens aussi désinvoltes à l’Assemblée Constituante actuelle. Pour effacer l’ALCA de la Constitution, il faut barrer une fois pour toutes ces treize mots : « L’investissement étranger est assujetti aux mêmes conditions que l’investissement national».

Pour défendre les entreprises nationales il faut les conserver. L’article 303 de la Constitution stipule que “Pour des raisons de souveraineté économique, politique et de stratégie nationale, l’État conservera la totalité des actions de Pétroles de Venezuela, S.A., ou de l’entité créée pour la gestion de l’industrie pétrolière, exception faite des filiales, associations stratégiques, entreprises et toute autre entité déjà constituée ou qui sera constituée comme conséquence du développement de l’activité de Pétroles de Venezuela, S.A.” Cette exception tue la règle. Si on permet que les filiales, associations stratégiques, entreprises et toute autre entité créé par PDVSA ne soient pas assujetties au contrôle de l’actionnaire, il peut se produire une désintégration en de multiples filiales dominées par des intérêts distincts de ceux de la République. L’entreprise pourrait être privatisée par le biais de l’entrée de capitaux étrangers dans lesdites filiales et associations. Le sabotage informatique lors du lock-out patronal mené en décembre 2002 pour renverser le président Hugo Chavez a été administré par INTESA, firme dans laquelle PDVSA avait une participation minoritaire face à la firme US SAIC, liée au Département de Défense US. Une telle situation va à l’encontre ce qui est prévu dans les Idées fondamentales pour la Constitution Bolivarienne de la Vème République, exposées par le président Hugo Chávez Frías à l’Assemblée Nationale Constituante en septembre 1999. Pour éviter que PDVSA devienne une coquille vide, nous devons réformer l’article 303 de la façon suivante: “La Nation ou l’entité par laquelle s’exerce l’industrie des hydrocarbures conservera la totalité des actions de celle-ci, et la majorité d’action qui permette le contrôle et la direction dans les associations stratégiques, entreprises et toute autre entité personne juridique qui ait été constituée ou qui soit constituée pour réaliser ladite industrie”.

L’article 313 établit que “l’administration économique et financière de l’État sera régie par un budget voté annuellement par loi”. Pour empêcher que ledit budget ne soit un chèque en blanc, et réussir à ce qu’il serve d’instrument pour mener à bien les objectifs fixés dans la planification macro-économique, il faut ajouter que le budget “intègrera les programmes, buts et objectifs à réaliser par le biais de l’exécution des dépenses autorisées”. Afin d’arriver à accomplir les buts fixés et de permettre le contrôle, tant public que social, il est indispensable d’ajouter à la fin de l’article que “les fins spécifiées dans les programmes, les objectifs et les buts du budget doivent être obligatoirement accomplis, dans le cas contraire et sans justification, la responsabilité civile et administrative sera établie”.

On dit qu’au Venezuela personne ne paie d’impôts. C’est en partie vrai : en vertu des infâmes “Traités sur le Double Impôt”, les transnationales et les nationaux d’une quarantaine de pays ne paient pas les 17.500 millions de dollars sur les bénéfices qu’ils font annuellement en Venezuela. Avec cette somme, on pourrait résoudre la crise fiscale. L’article 316 de la Constitution en vigueur établit que “le système fiscal se chargera de la juste distribution des dépenses publiques selon la capacité économique du ou de la contributeur-trice, en tenant compte du principe de progressivité, ainsi que de la protection de l’économie nationale et la hausse du niveau de vie de la population ; pour cela un système efficace pour la collecte des impôts sera mis en place ».

En vertu du principe de progressivité, selon lequel ceux qui gagnent le plus doivent payer plus d’impôts, et selon le principe de protection de l’économie nationale et de la hausse du niveau de vie de la population, il est inhabituel, insensé et contradictoire que justement ce soient des transnationales étrangères et des citoyens étrangers qui ne paient pas d’impôts dans notre pays. Ainsi, parmi les principes du système fiscal, cet article 316 doit inclure celui de “territorialité du revenu, d’après lequel les impôts doivent être payés dans l’État dans lequel les bénéfices sont obtenus”. Sans quoi nous continuerons d’être enchaînés au “Consensus de Washington”, qui veut imposer à notre pays le principe qui veut que les entreprises étrangères paient leurs impôts dans leur pays d’origine, et non dans celui où elles font leurs bénéfices.

De plus, la territorialité est le régime adopté dans la Loi de l’Impôt sur le Revenu en vigueur, dont l’article 1 spécifie : “Sauf disposition contraire à la présente loi, toute personne physique ou juridique, résidente ou domiciliée au Venezuela, paiera l’impôt sur le revenu quelque soit l’origine, que la cause ou la source des ressources soit située dans ou hors du pays. Les personnes physiques ou juridiques non résidentes ou non domiciliées au Venezuela seront assujetties à l’impôt établi par cette loi si la source ou la cause de leurs enrichissements se réalise dans le pays, quand bien même elles n’auraient pas d’établissement ou de siège au Venezuela. Les personnes physiques ou juridiques domiciliées ou résidant à l’étranger qui possèdent un établissement ou un siège fixe dans le pays, paieront exclusivement pour les revenus de source nationale ou étrangère attribuables au dit établissement permanent ou siège fixe”.

Pour éviter que des traités qui violent nos lois n’exonèrent de payer des impôts les étrangers qui justement sont en mesure de le faire, ce principe doit être inscrit dans la Constitution. Les défenseurs des transnationales s’opposeront farouchement à cela. Il faut choisir entre la Patrie et les Empires. Quiconque défend ces derniers ne devrait ni être élu, ni être vénézuélien.

Source : http://luisbrittogarcia.blogspot.com/2017/07/como-borrar-el-alca-de-la-constitucion.html

Traduction : Gloria Verges

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Où reprendre nos forces pour briser l’encerclement ?

naamloosConformément à leur plan, la violence semble vouloir nous submerger. Ils l’imposent à tout prix car il leur faut détricoter le tissu social, pousser à un affrontement final qui nous paraît à certains moments bien proche. Les morts rythment le quotidien de la politique, à l’approche d’une date-clé  (30 juillet, jour de l’élection nationale des députés à l’Assemblée Constituante) : la pression de la droite augmente pour empêcher ce scrutin populaire et tenter d’entraîner le pays dans une chute inexorable.

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Par Marco Teruggi, depuis Caracas. Blog : http://www.hastaelnocau.wordpress.com

Ils l’ont dit et écrit : ils ne reconnaissent pas le gouvernement actuel, ils invoquent l’article 350 de la Constitution et ils essaieront d’empêcher coûte que coûte la tenue d’élections pour l’Assemblée Nationale Constituante. Concrètement cela signifie qu’ils vont attiser et exacerber la violence sous toutes ses formes, ils mettront la pression sur le terrain institutionnel avec la mise en place d’ embryons d’organismes parallèles, et ils rechercheront, comme ils le font depuis le début, l’appui international le plus actif possible.

C’est leur plan.

Et le nôtre ? Le 30 juillet est une date cruciale. Un très fort taux de participation au processus électoral devra être incontournable  pour asseoir solidement et une bonne fois pour toutes la légitimité de l’Assemblée Constituante – car il s’agit bien de légitimité, pas de légalité- face à la violence politique et symbolique que la droite a déchaînée et va immanquablement renforcer. Construire la victoire est un impératif, et ça passe par une mobilisation permanente, dès aujourd’hui et jusqu’au 30 juillet ; il ne faut plus se contenter de mener une politique traditionnelle avec une mise en scène rituelle : une entrée en campagne (le 9 juillet prochain), des candidats, des réunions publiques, des discours, le tout agrémenté de l’étiquette chaviste.

Une campagne électorale menée ainsi résulterait d’une mauvaise lecture de la situation politique et économique du moment. Avant tout, ce n’est un secret pour personne qu’il existe chez beaucoup de citoyens l’aspiration à avoir des élus de proximité, accessibles, loin des estrades, des caravanes et des rencontres épisodiques au cours desquelles on dispense la bonne parole et les bonnes intentions. On demande des dirigeants qui prennent la peine de s’asseoir pour écouter les critiques, qui assument leurs responsabilités, créent les conditions d’égalité, d’écoute et en appellent au savoir-faire et à l’expérience de leurs mandants. Cette requête monte des tréfonds du pays, et elle bouscule les logiques de distanciation qui prévalaient ces derniers temps.

Dans le domaine économique, le poids de la guerre économique a durement marqué la vie des foyers populaires. Autant à cause de la hausse illégale ou légale des prix, qu’en raison des difficultés à accéder aux médecines ou qu’aux difficultés actuelles d’approvisionnement en gaz dans diverses régions du pays. A-t-on bien pris la mesure de la part de la population qui est plus préoccupée de surmonter ses soucis quotidiens que de participer aux débats constituants?

Ce contexte politico-économique, auquel il faut rajouter l’aspiration à plus de sécurité et à la justice, se combine avec la forte pression résultant des diverses tentatives de coup d’État. Une campagne ritualisée dans ses formes classiques et traditionnelles est, répétons-le, très nettement insuffisante. De quoi les gens ont-ils réellement le plus besoin : d’explications assénées depuis des podiums ? ou bien d’un mouvement participatif où ils rencontreront et échangeront avec ceux qui ont l’ambition de les représenter ?

Certaines cultures politiques renvoient le travail des assemblées de base à un culte stérile, ou tiennent pour impossible le débat horizontal. Enclencher le processus de rencontres directes dans les territoires est un des axes fondamentaux de la recomposition des forces. Pour la date clé du 30 juillet, mais également au-delà. Nous avons besoin pour cela de dirigeants qui aillent sur le terrain au plus près des gens, pour les écouter, prendre en compte leurs questionnements, leurs souffrances ; de dirigeants qui assument et qui répondent aux interrogations concrètes des gens sur leurs lieux de vie et de travail, qui retissent le lien défait par une droite qui cherche à provoquer la guerre civile. Ce doit être, comme l’a bien dit Nicolas Maduro, un processus Constituant, et non pas un déploiement ostensible de drapeaux rouges qui pourrait avoir au final un effet repoussoir.DDId83UXUAA6IK_Plusieurs assemblées se sont tenues dans les communautés de base dans la perspective de l’Assemblée Nationale Constituante ; assemblées de quartiers, ouvertes à qui le voulait. L’opposition a refusé de s’y associer dans certains cas, pas dans d’autres. Là où elle a accepté de participer, les arguments de la droite -par exemple : pourquoi une nouvelle Constitution alors qu’il suffirait d’appliquer l’existante ?; ou encore : avec la nouvelle Constitution Maduro aura les pleins pouvoirs- ont pu être déconstruits en échangeant avec les gens. Cela requiert de maîtriser une solide contre-argumentation, d’accepter et d’intégrer certains points argumentatifs de bon sens, d’être capable de convaincre de la nécessité du processus constituant.

Si cet exercice politique permet le débat, il permet aussi et surtout de réimplanter la reconnaissance de l’altérité sur un terrain où la droite dénie au chavisme toute légitimité au dialogue. Ne pas être d’accord ne signifie pas un dénouement forcément violent ; ce qui est en jeu c’est le vivre ensemble, le lien social, la reconnaissance de la diversité des opinions.

***

Il n’y a pas de baguette magique qui résoudrait tous les problèmes. Par contre, on discerne bien la tendance qui vise à remettre en question le pouvoir politique au Venezuela ; on entrevoit la possibilité d’un revanchisme pour lequel la droite a préparé une partie de la société et de ses dirigeants. La nécessaire recomposition des forces pour contrecarrer tout cela réside dans les territoires. Là il existe une forme héroïque de chavisme -illustrée par exemple cette semaine par la confiscation populaire des terres de ce latifundiste qui avait collaboré à l’attaque du village de Socopo en prêtant ses machines agricoles- ; c’est ce type de mouvements, dont la volonté et la résistance se sont consolidées et affinées au fil de nombreuses années d’économie de guerre, qui ramènera au bercail ceux qui s’étaient éloignés du chavisme. Bien sûr, certains de ses dirigeants doivent encore changer la façon de faire de la politique ; mais ces semaines de débats constituants doivent justement être mises à profit à cette fin.

Nous nous heurtons à la décision de l’empire étasunien d’en finir avec le chavisme au pouvoir, d’effacer littéralement un pays pour en reconstruire un à sa botte. Les semaines à venir vont être déterminantes : c’est ce qui ressort de la lecture des mouvements des dirigeants, des forces en présence, des soutiens. Leur plan suit son cours, avec une escalade de la violence dont il faut bien reconnaître la réelle nuisance, mais avec les mêmes handicaps de toujours : le manque de soutien actif des quartiers populaires et la loyauté sans faille de l’Armée Nationale Bolivarienne au pouvoir chaviste.

Les expériences vécues ces dernières semaines montrent qu’il y a toujours au cœur des territoires la capacité de mobiliser les forces face au harcèlement criminel de la droite ; c’est la leçon à retenir des évènements récents. Mais cela exige de corriger toutes ces pratiques de la politique chaviste qui éloignent les gens; cela demande d’explorer, d’innover, d’optimiser la puissance latente chez un sujet rompu au fil des ans à la prise d’initiative, à l’auto-organisation, à faire respecter sa dignité. Il semble que là réside une des réponses stratégiques à la situation du moment et à venir. Et cela ne peut plus attendre… DDXILJ0W0AQUzuoSource : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/06/24/donde-recomponer-fuerzas-en-medio-del-asedio/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

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L’Assemblée Constituante, un visage nouveau pour la République

DAzBx5OWAAEmrNBRegain d’activité politique au Venezuela où trois grands scrutins sont prévus d’ici le début de 2018 : le premier en juillet pour choisir les députés à l’Assemblée Constituante – la population sera ensuite consultée par référendum sur le nouveau texte. En décembre la population élira les gouverneurs et des assemblées législatives pour chacun des 24 états. En 2018, l’élection présidentielle permettra aux citoyens de choisir entre retour au néolibéralisme ou poursuite du socialisme bolivarien.

On mesure le pouvoir d’un champ médiatique abandonné par la gauche aux grands groupes privés quand on voit qu’un pays qui a mené plus de scrutins que tout autre processus progressiste dans le continent latino-américain, qui dispose de ce que Jimmy Carter appelait dès 2012 « le meilleur système électoral du monde » et dont la majorité de l’économie et des médias sont privés et d’opposition, soit perçu comme « une dictature ». Les grands médias n’ont pas seulement transformé une insurrection de droite en « révolte populaire », un État qui se défend en État « répressif », une guerre économique en « pénuries dues au modèle socialiste ». Ils ont invisibilisé 18 ans de démocratie participative, en occultant ces mouvements sociaux qui aujourd’hui discutent des points de la nouvelle constitution : égalité de genre, mariage homosexuel, droit à l’avortement et droits de la femme en général, écosocialisme et protection de l’environnement, nouveaux mécanismes de pouvoir citoyen, droits culturels nouveaux…

La présidente du Conseil National Électoral Tibisay Lucena a fait part de sa surprise face au nombre élevé de postulations citoyennes (où de nombreux opposants se sont inscrits, désobéissant au consignes publiques des partis de droite). Au total 55.314 personnes se sont postulées, 19.876 par territoire et 35.438 pour le secteur social, représenté par une majorité de femmes (62 %) issues des secteurs des paysan(ne)s, pêcheur(se)s, conseils communaux, communes, entrepreneurs, étudiant(e)s, pensionné(e)s, personnes handicapées. Le 6 juin a commencé la collecte de signatures pour valider les postulations et choisir in fine 364 députés constituants « territoriaux » et 181 « sectoriels ».

Dans un contexte de conflits et de violence croissante générés par des secteurs de l’opposition qui ne reconnaissent pas le gouvernement élu, Nicolas Maduro a convoqué cette Assemblée Nationale Constituante (ANC) comme la constitution lui en donne le droit (articles 348 et 349) et comme stratégie pour rétablir la paix et consolider le processus de transformation du pays (1).

Par définition, une Assemblée Constituante a pour objectif de modifier l’ordre établi. Au cours des dernières décennies, le Venezuela, la Bolivie et l’Équateur ont utilisé ce mécanisme afin de remanier la totalité de leurs constitutions, refondant leurs États sur de nouveaux principes et objectifs. Ces États ont donné une leçon de démocratie de la plus haute importance : les lois ne sont pas gravées dans le marbre, elles doivent répondre aux besoins et aux caractéristiques des peuples et non l’inverse.

Les décrets 2830 et 2831 (2), émis le 1er mai dernier par l’exécutif vénézuélien, ouvrent la voie à une nouvelle Constitution et à la convocation d’élections des membres de l’Assemblée. Le décret 2830 prévoit d’inclure les objectifs suivants dans la nouvelle Constitution :

  1. Rétablir une collaboration entre les pouvoirs publics pour assurer le bon fonctionnement d’un État démocratique, social, de droit et de justice, ainsi que de remédier à l’impunité.
  2. Améliorer le système économique post-pétrolier, mixte, productif, diversifié et intégrateur en créant des outils qui permettront de dynamiser le développement des forces productives, ainsi qu’un nouveau modèle de distribution transparent et satisfaisant l’ensemble des besoins alimentaires de la population.
  3. Constitutionnaliser les Missions et les Grandes Missions Socialistes.
  4. Élargir les compétences du système judiciaire afin d’éliminer l’impunité des délits contre les personnes, la patrie et la société (corruption, contrebande de produits d’extraction, spéculation, terrorisme, narcotrafic, incitation à la haine sociale et à une intervention étrangère).
  5. Constitutionnaliser les Communes et les Conseils communaux, les conseils de travailleurs et de travailleuses, et toute autre organisation sociale ou de base territoriale pour en faire de nouvelles structures démocratiques.
  6. Défendre la souveraineté et l’intégrité de la Nation et protéger le pays contre l’interventionnisme étranger en renforçant les pouvoirs de l’État.
  7. Revendiquer la pluri-culturalité en vue d’une coexistence pacifique permettant d éliminer la haine sociale et raciale ancrée dans une minorité de la société.
  8. Reconnaître les droits des jeunes (travail digne, protection des jeunes mères, logement, respect de leurs idées)
  9. Préserver la biodiversité, combattre le changement climatique et développer l’écosocialisme.

Le décret 2831 a nommé une commission présidentielle qui a élaboré les bases électorales définissant la répartition des députés de l’Assemblée par territoire, la forme que prendront les élections et les conditions requises pour être candidat à l’Assemblée.

Le décret 2878 (3) publié dans le journal officiel du 25 mai dernier a établi que la future Assemblée Constituante comptera 540 membres chargés de rédiger un nouveau texte constitutionnel et répartis de la manière suivante : 364 constituants territoriaux et 181 par secteurs. Au niveau sectoriel, des représentants des secteurs indigènes (8), étudiants (24), paysans et pêcheurs (8), entrepreneurs (5), handicapés (5), retraités (28), conseils communaux (24) et travailleurs (79) seront élus par vote universel, direct et secret.

Le décret 2878 précise aussi que les candidatures peuvent être présentées

• Sur initiative personnelle

• Sur l’initiative de groupes nécessitant le soutien de 3% des listes électorales pour pouvoir s’inscrire

• Sur initiative sectorielle nécessitant le soutien de 3% du secteur concerné, la candidature de personnes appartenant à la fonction publique ne pouvant être présentée que si elles renoncent à leur charge avant de s’inscrire.

Le Décret précise en outre que le premier acte administratif de la future Assemblée devra établir ses statuts de fonctionnement en concordance avec la législation nationale et internationale.

Le registre des candidats potentiels a été établi entre le 31 mai et le 1er juin. Ils devront collecter les formulaires de recueil des soutiens pour leur candidature sur la page web autorisée du Centre National Électoral http://www.cne.gob.ve/web/index.php (4).

L’Assemblée Nationale, dont la majorité est opposée au gouvernement, a déclaré nulle la convocation à une assemblée nationale constituante le 10 mai dernier, prétendant qu’il s’agirait d’une stratégie du Président pour « éviter des élections » (5). Face à cette prise de position, le mandataire a engagé l’opposition à venir vérifier la légalité de la convocation auprès de la Salle constitutionnelle, qui a finalement tranché en faveur de la constitutionnalité du processus.

De son côté, le Conseil National Électoral poursuit la procédure de convocation ; le déroulement de l’élection des membres de l’assemblée est prévue pour fin juillet (6). Le CNE a également spécifié que les élections régionales (gouverneurs et conseils législatifs régionaux) auront lieu le 10 décembre 2017.

Les secteurs de l’opposition devront préciser s’ils comptent persister dans leur stratégie de violence de rue et dans leur non-reconnaissance des institutions ou s’ils choisissent de s’engager dans des voies démocratiques pour résoudre le conflit politique, aussi bien dans le cadre de la Constituante que lors des prochaines élections. Pour cela, ils devront proposer à la population un projet de gouvernement alternatif susceptible de recueillir des appuis électoraux, ce en quoi ils ont échoué systématiquement depuis 2006, pris dans un va-et-vient entre politique et violence.

Traduction de la vidéo réalisée par Katrina Kozarek pour Venezuelanalysis.com (23 mai 2017)

« Introduction : ces dernières semaines au Venezuela, malgré les violences des secteurs radicaux de l’opposition, différentes organisations de base organisent des assemblées pour mettre au point les propositions destinées à nourrir les débats de l’Assemblée Constituante qui pourra modifier profondément le texte actuel et la structure de l’État.

« Participant 1 : je pense que c’est une occasion de rénover et de rediscuter pour que cette assemblée constituante ne soit pas un coup dans l’eau et ne génère pas plus de mécontents. Pendant 15 ans, quand Chavez était vivant, les vénézuéliens ont opté pour un processus pacifique. Cette participation politique a été assurée par la première constitution bolivarienne, une des plus avancées que nous ayons eue, y compris au plan international, et qui nous a donné un grand nombre de droits. Mais nous ne nous étions jamais demandé quels étaient nos devoirs pour continuer à construire la révolution. Ce processus permet aussi de rassembler et remettre en ordre des idées pour construire une nouvelle pensée, une nouvelle venezolanité.
« Participant 2 : Je partage les points proposés par le collectif national, l’appel à la paix, la création de ponts pour le dialogue comme alternative à l’escalade de la violence, la nécessité de perfectionner notre système économique pour sortir d’une économie trop basée sur la rente pétrolière, et développer ce que Chavez appelait le développement endogène en consultant les potentialités existantes dans nos populations, dans nos communautés. Constitutionnaliser les missions sociales est aussi important, rappelons que l’Assemblée Nationale actuellement dominée par la droite, et présidée par un personnage qui en avril 2002 a coorganisé le coup d’État qui supprima tous les pouvoirs publics, s’est fixée pour objectif de supprimer ces conquêtes sociales.

« Participant 3 : en tant que secteur étudiant et mouvement de jeunesse, nous nous sentons partie prenante de ce processus constituant qui est un processus de repolitisation, c’est une occasion de participer au destin de notre République Bolivarienne, la jeunesse représente plus du tiers de la population et les deux tiers de la population active. C’est pourquoi nous appelons chacun à prendre part à ce processus, à discuter avec toute la complexité, l’analyse nécessaire, la volonté et l’amour pour construire ce que nous appelons la patrie nécessaire.

« Participante 4 : face au blocage du dialogue politique, le président Maduro a lancé le processus de l’Assemblée Constituante, et nous pensons qu’il ne s’agit pas seulement de blinder les conquêtes inscrites dans l’actuelle constitution mais de la révolutionner. En tant que mouvement de femmes, nous demandons depuis des années qu’on dépénalise l’avortement, nous souhaitons que soient garantis les droits du mariage égalitaire, de la communauté LGBT, de la transversalité du genre dans les pouvoirs publics, car on ne peut réduire la question de la femme a un seul ministère, quand on voit que les tribunaux ou le Parquet national n’agissent pas en fonction des lois créées par la révolution. Ce nouveau texte doit aussi embrasser la structure communale du pouvoir, cesser de tourner le dos à cet héritage du commandant Chavez et son « la commune ou rien ».

« Participant 5 : en tant que collectif Alexis Vive, nous sommes d’accord avec la stratégie et l’appel du président à rejeter la violence de rue et à reprendre le débat politique, nous appelons la population à se joindre a ce débat pour approfondir les thèmes inscrits dans la constitution bolivarienne discutée en 1999, cette assemblée constituante doit être un moyen d’accumuler du pouvoir citoyen, de faire que les communes soient réellement autogestionnaires, de prendre appui sur les expériences d’auto-gouvernement, d’autonomie, d’autogestion, l’assemblée constituante doit être productive, communarde et féministe.

« Participant 2, reprenant la parole : le chavisme est passé par un processus de décantation, par exemple quand Chavez a parlé de socialisme en 2004 et 2005, des secteurs se sont éloignés. Actuellement comme nous sommes en train de discuter de la nécessité d’une démocratie communale et d’un État communal, cela va sans doute entrer en conflit avec les institutions existantes et nous arriverons à de nouvelle prises de position et à de nouvelles décantations. C’est un processus contradictoire, dialectique, de radicalisation, de recherche des racines, nous sommes en présence de deux projets antagoniques, celui de l’opposition est néolibéral, aligné sur les positions de l’empire, alors que le nôtre est celui d’un peuple qui lutte pour sa dignité. Nous pouvons arriver à nous mettre d’accord sur certains points, mais nous ne pouvons oublier les racines historiques de ces deux projets. Selon des sondages de la firme privée Hinterlaces, 74 % des vénézuéliens ont confiance dans la sortie de crise et 82 % rejettent les violences. L’analyse de ces chiffres indique l’importance de l’espoir collectif et nous donne l’énergie nécessaire pour parier sur cette assemblée constituante et sur un processus pacifique. »

Notes

  1. http://www.celag.org/convocatoria-a-asamblea-constituyente-en-venezuela/
  2. Décrets présidentiels N°2830 et 2831, Journal Officiel du Venezuela du 1er mai2017. Caracas-Venezuela. http://www.mp.gob.ve/c/documentlibrary/getfile?p_l_id=1451149§folderd=16268491§name=DLFE-15160.pdf
  3. Décret présidentiel n°2878. Journal Officiel du Venezuela du 23 mai 2017. Caracas-Venezuela. Source : http://mp.gob.ve/c/document_library/get_file?p_l_id=14851149§folderld=1 6268491§name=DLFE-15259.pdf
  4. L’inscription des candidats à l’ANC s’effectuera sur le portail web http://www.cne.gob.ve/web/index.php Source : http://correodelorinoco.gob.ve/inscripcion-de-los-candidatos-a-la-anc-serealizara-el-proximo-miercoles-y-jueves-en-portal-web/
  5.  » L’Assemblée Nationale approuve la nullité du décret de la Constituante. Source: http://www.eluniversal.com/noticias/politica/aprobo-acuerdosobre-nulidad-del-decreto-constituyente_651917. « L’Assemblée vénézuélienne approuve l’accord de nullité du décret de la Constituante ». Source : http://www.diariolasamericas.com/america-latina/asambleavenezolana-aprueba-acuerdo-nulidad-del-decreto-constituyente-n4121584
  6. Le Conseil National Électoral a reçu les bases officielles de l’élection de l’Assemblée Nationale Constituante. Source : http://www.cne.gob.ve/web/sala_prensa/noticia_detallada.php?id=3505

Source : http://www.celag.org/venezuela-camino-a-la-constituyente-informe/

Traduction : Frédérique Buhl et Thierry Deronne

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Venezuela : en route vers l’élection de l’assemblée constituante, les régionales et les présidentielles

Le 23 mai 2017, par la voix de sa présidente Tibisay Lucena, le Centre National Électoral (1) a annoncé le calendrier des scrutins à venir. Les élections de l’Assemblée Constituante auront lieu à la fin du mois de juillet 2017; les élections des gouverneurs et des parlements régionaux le 10 décembre 2017. Les élections présidentielles seront organisées comme prévu en mars 2018. Le Venezuela continue de battre des records en matière de vitalité électorale (en 2018 on comptera 28 scrutins en 19 ans de révolution bolivarienne). Rappelons que son système automatisé de vote et de contrôle anti-fraude ont valu au Centre National Électoral les éloges de l’observateur Jimmy Carter en 2012. Après avoir comparé 98 scrutins dans le monde, celui-ci a conclu que le système électoral du Venezuela est « le meilleur au monde » (2).

En juillet prochain 540 parlementaires constituants seront donc élus par les vénézuéliens dans le secret de l’isoloir. Le président Maduro a usé de son droit constitutionnel pour lancer ce processus qui permettra d’élire 364 députés par territoire (toute municipalité, grande, moyenne ou petite, aura droit à un député), huit députés issus des populations indigènes, dans le respect des traditions des communautés indigènes pour l’organisation du vote ainsi que 168 députés par secteur social. Cette méthode qui consiste à mélanger des députations territoriales à des députés représentant des secteurs sociaux vise à insuffler davantage de pluralisme d’une assemblée qui pourrait notamment constitutionnaliser la diversification économique, les missions sociales, les mécanismes de démocratie participative, la lutte contre le changement climatique et la politique extérieure multipolaire. Les 168 parlementaires « sociaux » seront choisis parmi les secteurs suivants :

1. Travailleurs.

2. Paysans et pêcheurs.

3. Étudiants.

4. Personnes handicapées.

5. Peuples indigènes.

6. Pensionnés.

7. Entrepreneurs.

8. Communes et conseils communaux.

Pour l’opposition de droite, le chavisme ne fait plus que 10% de suffrages dans le pays. Selon une étude récente de la firme privée Hinterlaces, même si quatre ans de guerre économique ont incontestablement généré un fort degré de mécontentement et de dépolitisation dans le pays, et considérablement affaibli le chavisme, celui-ci reste la première force politique du pays (3), dépassant de quelques pour cent l’ensemble des partis de droite. Les urnes parleront.

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Travailleur(ses) de la santé publique manifestant en faveur de l’assemblée constituante, Caracas, le 22 mai

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Manifestation contre la violence et le terrorisme, et pour l’assemblée constituante, Caracas, le 22 mai 2017.

Thierry Deronne, Venezuela, 24 mai 2017

Notes

  1. Site du CNE (Centre National Électoral) : http://www.cne.gob.ve/web/index.php
  2. Voir https://venezuelanalysis.com/print/7272. Notons qu’en 2016, les décisions de justice sur la fraude massive de l’opposition dans la collecte de signatures pour demander un référendum révocatoire contre Nicolas Maduro ont conduit le CNE à invalider cette demande. Pour plus de détails, lire « Guerre sournoise en Equateur, guerre totale au Venezuela », https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/04/27/guerre-sournoise-en-equateur-guerre-totale-au-venezuela/
  3. Sur l’étude de Hinterlaces : https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/04/16/les-surprises-des-sondages-prives-au-venezuela-avril-2017

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Les communes ont-elle encore un avenir ?

Les communes ressemblent à un mythe, et se résument à une stratégie ramassée tout entière dans une consigne finalement stérile. Quand on leur reconnaît une existence, c’est toujours dans un  ailleurs: les communes des Llanos (plaines de l’Ouest), celles de la montagne de Lara ou de Portuguesa, toutes paysannes ; c’est quelque chose de loin, d’héroïque, de presque romantique, et qui n’a surtout rien à voir avec la réalité des grandes villes, en particulier Caracas. Des communes ici, dans la capitale ? Impossible, trop risqué…

Qu’est-ce qu’une commune ? Dit autrement : qu’est-ce que ça devrait être au regard du projet politique ? Avant tout c’est plus que la somme des procédures légales ; plus que des réunions de conseils communaux, plus que l’élaboration et le vote de la charte fondatrice de la commune naissante, plus que la mise en œuvre du parlement, de la banque, des conseils techniques, de l’économie et des contrepouvoirs communaux : tout ça c’est la structure formelle, indispensable certes mais insuffisante à nous révéler si, en son sein, il y a ce que Chavez appelait « l’esprit de la commune ».

Ce qui compte avant tout, c’est la participation de la communauté. Sans elle il n’y a pas de démocratie radicale soutenable, ni de processus novateur générateur de richesses. La communauté ne se résume pas à l’assemblée des citoyens délégués aux différentes tâches communales. La commune ne se réduit pas à ses porte-paroles. Elle est -ou devrait être- le gouvernement d’une communauté organisée, qui décide et exécute des politiques dans chacun des domaines de la vie locale : le sport, la santé, l’alimentation, la sécurité, la communication, l’économie, le transport, etc… . Et tout cela sous-tendu par une stratégie qui vise à tisser un réseau national communal et non pas à se développer isolément -conformément cette idée désuète des années 90 sur la construction du socialisme dans un seul endroit-

***

Existe-t-il dans le pays des communes avec ces particularités ? Combien parmi les 1730 ressemblent au modèle de société souhaité ? Les deux tiers, la moitié, le tiers ? Difficile de savoir. Les indicateurs évaluent des structures , notamment pour savoir s’il existe ou non tous les organes autogestionnaires dument constitués. Mais ils ne photographient pas le niveau de participation, l’implication de la communauté, le rapport aux autres conseils communaux et au parlement communal par exemple. Car pour mieux connaître et mesurer cette réalité, il faut être immergé dans les territoires, il faut partager, démystifier, comprendre les différents moments de l’organisation populaire.

De la même façon qu’il n’existe pas de sujet idéal ou pur, il n’y a pas non plus de processus sociaux exempts de contradictions, de hauts et de bas. La même commune qui a un moment donné a pu avoir un très haut niveau de participation, peut le perdre à un autre moment et vice-versa. Les communes sont insérées dans une réalité faite de superposition de coups, de doutes, de résistances ; actuellement elles sont dans une étape marquée par la logique du repli ; comme l’explique Rodolfo Walsh : « Les masses ne se replient pas vers le vide, mais plutôt vers des terrains difficiles mais connus, vers des opinions dominantes, des pratiques routinières, en bref vers leur propre histoire, leurs propres culture et psychologie, dit autrement vers les composants essentiels de leur identité sociale et politique. »

Le repli sur soi -si l’on veut bien admettre que l’on est actuellement dans cette tendance- ne consiste pas en la construction d’ une entreprise en propriété collective, mais en un processus mercantile bassement lucratif. Les gens recherchent-ils des solutions dans le modèle socialiste en construction, ou dans le cadre de la logique du marché avec l’exemple de la rente pétrolière dans la mire? Comme prévu, le plus grand nombre de communes ont opté pour un repli du 2e type. En particulier dans les villes, beaucoup plus exposées à la culture capitaliste, à la logique spéculative, au consumérisme et à l’individualisme. Mais certains autres n’ont pas opéré de repli : elles ont opté pour une des organisations élaborées tout au long des années de processus chaviste.

Comprendre ces étapes est la clé pour analyser le processus communal, et donner des perspectives aux forces populaires. Rien ne nait du vide.

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Une autocritique : nous n’avons pas su jusqu’à maintenant imposer le thème des communes dans les discussions. On ne débat pas de ce thème, il ne figure pas à l’agenda militant ni de l’opinion publique. On peut en rejeter la faute sur la position gouvernementale qui l’a effacé du discours pour ne se concentrer que sur les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs). Il n’y a pas de hasard, et rien n’est innocent en politique. Il est cependant malhonnête d’accuser les autres sans assumer ses propres lacunes. Pourquoi n’avons-nous pas « communalisé » le débat ? Le mouvement populaire ne s’est-il pas attelé à la tâche de construction des communes, et n’a-t-il pas parié sur le moyen terme en le faisant ? Il semble qu’à Caracas ce ne soit pas le cas ; avant tout il serait bon de définir ce qu’est le mouvement populaire.

Il existe 44 communes enregistrées dans la municipalité Libertador. Il est difficile de savoir à quel niveau en est la participation citoyenne et quelle est leur capacité productive. Ce dernier point est fondamental et le constat sans appel : une commune qui ne produit pas est difficilement viable à terme. Elle doit pouvoir générer du travail et un excédent de ressources . C’est dans les zones rurales que cela apparaît avec le plus d’évidence car il y a des besoins en engrais, semences, camions, routes, centres de stockage, points de vente. Dans ces territoires le développement communal de la force productive est une réalité.

Dans les villes le panorama est plus complexe. Déjà à cause des contraintes liées à l’espace physique dans lequel doit opérer une entreprise de propriété sociale, ensuite en raisons des objectifs à définir. Il s’agit de bâtir une production sociale dans un contexte d’économie de guerre : boulangerie, textile, café, tourisme, marché, collecte des déchets ? Les débats institutionnels – « il manque tellement de projets pour l’avenir »- se résument en urgences improvisées et au final en impuissance. Il nous faut des avancées, des victoires quotidiennes qui dessinent une stratégie.

C’est difficile et il ne peut pas en être autrement. En particulier quand le processus communal se trouve confronté à un activité économique en récession d’abord, à une intensification de la politique clientéliste via les CLAP -Maduro lui-même dénonce ce travers- ensuite, et enfin à l’entrisme de militants de droite. Ce dernier aspect était prévisible. Le premier est plus complexe car il résulte de la tension interne au chavisme : « tout le pouvoir aux CLAPs » est un en soi déni du processus communal. Il en irait autrement si le PSUV pariait sur la pouvoir des communes plutôt que de les voir telle une menace à endiguer. Il aurait, à travers elles, la possibilité de récupérer la légitimité perdue, de construire des leadeurships authentiques et de recomposer les forces populaires. Je parle depuis la réalité des territoires communaux dans lesquels nous militons, depuis celle que je connais à travers le pays ou grâce aux informations qui me parviennent des autres communes.

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Une hypothèse très probable est à examiner : si le chavisme perd le pouvoir politique, à partir de quoi se fera la résistance? En tout cas, pas à partir des CLAPs, ni des ministères, ni des vice-présidences diverses, ni à partir de l’appareil logistique visant à mobiliser les gens. Il est encore temps d’accumuler de l’expérience et des victoires, et dans le domaine d’une transition au socialisme, et dans celui de l’affrontement avec un gouvernement de droite qui appliquerait frontalement des ajustements néolibéraux et une politique de répression sélective et/ou massive. Les communes portent en elle la réponse à ces 2 options.

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Lors de la construction des communes, on constate une bonne participation aux divers ateliers de travail. Malgré les reflux et désillusions, le citoyen du quartier est malgré tout bien disposé et contribue à la bonne dynamique du projet communal. Mais il est orphelin : si on met de côté l’exécution des mots d’ordre et les manifestations organisées, qu’est-ce que le chavisme a à lui proposer d’autre ? Un constat : on ne peut pas faire de la politique en dehors de la demande essentielle, celle qui réunit des centaines de personnes en quelques minutes à peine : la nourriture. Pour cela il existe les CLAP. C’est un des points cruciaux, et il faut y répondre, même s’il est compliqué de présenter un panier de victuailles comme une victoire politique, si tant est que c’en est une…

Les communes sont capables de garantir les marchés hebdomadaires de fruits, légumes, viandes et poissons. C’est vrai dans plusieurs régions du pays, et même à Caracas. C’est une réponse concrète à un besoin réel. Mais est-ce seulement la nourriture qui manque ? Est-ce que tout se résume finalement à ça ? Que demande la jeunesse dans nos territoires ? Il y a par exemple des demandes de formation politique, d’instruments concrets pour lutter au niveau des communes, des moyens de communication…

Il y a encore des possibilités de consolider ou créer de nouvelles communes. C’est encore le moment pour mobiliser des bras, les intelligences et les volontés sur cette tâche stratégique. C’est semble-t-il le lieu où doit se construire le rapport de forces au sein du chavisme, où l’engagement socialiste doit être la raison d’être du processus, où on doit tout miser sur la recomposition d’une éthique ; bref c’est le lieu où il y a encore des réseaux qui résistent au processus destructeur des liens de solidarité populaire généré par la guerre. Le citoyen de la commune veut aller plus loin. C’est quelque chose de palpable, et pas seulement dans la région des Llanos, de Lara ou de Portuguesa. Nous sommes face au défi de redonner du sens à la révolution, de réenclencher le processus qui a mis en avant le projet de société le plus avancé de ce siècle. Nous sommes obligés de gagner : dans l’hypothèse d’un retour au pouvoir de la droite, la cure d’opposition du chavisme ne lui permettra pas de résoudre ses contradictions, comme on a pu l’entendre. La politique n’est pas un jeu d’échecs car l’ennemi ne pardonne jamais.

Est-ce qu’investir le meilleur de nous-mêmes dans le processus communal permettra de redresser le cours actuel des choses ? Peut-être pas. Mais une chose est certaine : ne pas le faire ôte toute possibilité de victoire dans le présent et à l’avenir.

@Marco_Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/04/01/las-comunas-todavia-tienen-futuro/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

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Les communes existent-elles ? par Marco Teruggi

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On ne parle plus guère des communes aujourd’hui au Venezuela. Il est vraiment exceptionnel que le thème soit traité dans une information, un reportage, une analyse ou un débat des medias publics. C’est comme si elles n’existaient pas, sauf en conclusion  des discours du président Maduro quand il énumère tous les secteurs de la société.

Cette absence peut s’expliquer par une actualité toujours brûlante qui ne laisse pas beaucoup de place au moyen terme. Ces jours-ci par exemple, un des débats a lieu autour de la rénovation des partis politiques, avec une question sous-jacente: quand se dérouleront les élections de gouverneurs et de maires? Le thème monopolise les titres, les déclarations, les échanges et on ne sait trop quand cela va finir. L’autre point chaud c’est l’attaque virulente des Etats-Unis contre le vice-président de la République, Tarek El Aissami, accusé d’être impliqué dans le narcotrafic et le terrorisme -coktail du mal par excellence-. Dans un tel contexte, quelle place pour les communes?

L’urgence prime sur tout le reste. Le problème est que ce reste-là c’est précisément le projet stratégique de société développé par Hugo Chavez. Les communes devraient être présentées comme les porte-drapeaux des succès du processus révolutionnaire, comme des espaces dans lesquels le socialisme cherche son chemin, comme des expériences productives réussies en ces temps où il faudrait montrer que oui on produit: elles ne le sont pas! Le thème des communes ne nourrit aucun débat dans l’opinion publique.

Les communes existent-elles? Oui. Il y en a plus de 1700.

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On dit d’elles qu’elles sont fictives, qu’elles n’existent que sur le papier. S’il y a manifestement là de la  dévalorisation, voire de la négation, c’est davantage à cause d’une méconnaissance du phénomène. Comme pour tout processus d’organisation populaire, les communes ont des niveaux, des rythmes de développement, des relations à l’Etat et des degrés d’adhésion populaire différents. Certaines ne sont qu’à l’état d’ébauche et sont très loin d’une expérience d’autogestion avancée? Sans aucun doute. Combien y en a-t-il ainsi? Difficile de le savoir…

Il est plus intéressant de faire l’exercice à l’envers. Et au lieu de chercher celles qui ne sont pas ce qu’elles devraient être, il faut aller là où le processus est en pointe. Prenons le cas de la province Portuguesa, le grenier du Venezuela. Partons de chiffres: pour que la totalité de son territoire  -soit 15 200km2-   soit entièrement quadrillé par des communes il en faudrait 130; or il y en a actuellement 110! De ces 110, 64 disposent des structures autogestionnaires dûment constituées: parlement, banque, instance de contrôle, organisme exécutif. Le reste est en cours de constitution.

En même temps, 70 d’entre elles se sont regroupées au sein du Bloc Provincial de Communes, instance régionale du Conseil Présidentiel du Gouvernement Populaire pour les Communes; cet organisme a été créé pour formaliser le co-gouvernement entre la présidence de la République et les conseils communaux. S’il est vrai que durant l’année 2016 et depuis le début de cette année ce Conseil n’a jamais été convoqué par le Président, sa dynamique est réelle, particulièrement dans les provinces. C’est là que se situe le saut qualitatif du processus communal.

Une commune ne fait pas le socialisme, mille non plus… Comment seulement le construire? En tout cas un regroupement communal à des fins de gouvernement communal c’est déjà une avancée. A fortiori si plusieurs provinces sont impliquées. Là commence à se concrétiser un pouvoir territorial, à des fins productives, capable d’automie si nécessaire. Mais une autonomie pour quoi faire? Par exemple, pour peser, à partir du chavisme, face à l’absence de réponses politiques aux revendications; pour imposer au sein du chavisme même le débat, grâce à la légitimité que confère le pouvoir des masses.

Et c’est bien ce qu’a fait dernièrement le Bloc des Communes de Portuguesa: une mobilisation massive à Caracas pour exiger des réponses au Ministre du Pouvoir Populaire pour les Communes. A cette occasion, tout a été mis à profit pour rassembler et transporter les gens: des bus, les remorques de camions communaux. Ce n’est pas un mince détail: dans un processus politique où les initiatives populaires dépendaient du financement de l’Etat, la capacité autonome de mobilisation est un signe de force populaire.

A force de patience et de détermination ils ont pu se réunir avec le Ministre et mettre en chantier un certain nombre d’accords.

Mais à ce jour, les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances.

***

Nous nous sommes rendus dans la province de Portuguesa, les jours suivant la mobilisation. Nous avons filmé, montré les cultures, les entreprises de propriété sociale, les idées, les débats et les conclusions politiques qui ont émergé. Nous avons pénétré à l’intérieur du llano  -à l’horizon déchiré par le soleil-, gravi les montagnes  -aux forêts de fleurs oranges-  pour nous asseoir et écouter. La conclusion est la même: les avancées politiques sont bien tangibles en territoire communal, et plus particulièrement dans les zones rurales.

« -Le peuple est sage et patient. Il résiste. Mais actuellement il y a une réelle d’indignation devant l’absence de réponse; nous voulons passer à une autre niveau, regrouper les forces pour être entendus », nous dit Nelly Rodriguez, porte-parole du Bloc et militante du courant révolutionnaire Bolivar y Zamora.

Le diagnostic est largement posé. La patience face à une bureaucratie impénétrable  -spécialement dans les régions-  a atteint ses limites. Comment transformer cet état de fait en moyens de pression dans ce contexte politique? C’est le débat en cours dans les 70 communes de Portuguesa qui ont invité les autres blocs provinciaux à rechercher les moyens de se faire entendre et respecter. Faut-il passer à autre chose? Depuis le début de l’année il y a eu un processus de récupération de terres de la Commune Negro Miguel, dans la province du Yaracuy, un autre a eu lieu à Sur de Lago, dans la province de Barinas; une autre mobilisation communale enfin s’est déroulée dans la province de Guarico. Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais plusieurs luttes montrent que quelque chose a commencé à changer qui peut aller plus avant… ou s’éteindre par manque de coordination, de vision et de conditions politiques partagées.

Il n’est bien sûr pas question d’idéaliser le dispositif communal. Il n’y a pas de sujet politique pur, non-entaché d’erreurs ou sans limite. Les communes représentent un  processus typiquement vénézuélien et plus particulièrement chaviste: elles ont leur lot de qualités et de défauts inhérents au projet révolutionaire. Avec leurs errances et leurs impasses, elles dessinent le pays à venir, nourrissent une force éthique quand cette dernière même est en crise, enracinent la résistance dans les territoires dans l’hypothèses d’une perte du pouvoir central. Alors pourquoi ne parle-t-on pas des communes? N’est-ce vraiment pas le moment propice d’en parler, d’y penser, de s’y impliquer?

Il n’y a aucun doute à avoir sur l’importance de sujets comme les élections à venir, la rénovation des partis politiques, les prix internationaux du pétrole, les changements de gouvernement, les accords avec la Chine, les attaques des Etats-Unis, ou encore les querelles entre dirigeants de droite. Le problème est que, en laissant trop de côté une problématique, on en arrive à oublier qu’elle existe. Pour éviter cette impasse, il convient de faire émerger et d’entretenir un débat. Il ne s’agit pas de se plaindre, mais plutôt de trouver le moyen de briser le silence.

 

Marco Teruggi, depuis Caracas.

@Marco_Teruggi

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/02/18/existen-las-comunas/

Traduction : Jean-Claude Soubiès

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Bilan et avenir de la télévision populaire au Venezuela

L’enquête “Consommation et imaginaires culturels” publiée par le Ministère de la Culture du Venezuela en 2015 (1) indique que 78% des citoyens regardent tous les jours la télévision (85 % de ceux-ci regardant des chaines privées). A la question : « qu’est-ce qui vous rend le plus fier du Venezuela ? », 27 % des citoyen(ne)s interrogés répondent “ses beaux paysages”, 3 % ses “jolies femmes”, 1% le fait d’être “le pays de Bolívar”, 1% “son histoire politique contemporaine”. 18 ans de révolution n’ont guère entamé l’imaginaire collectif installé par une télévision commerciale qui est devenue dès les années 50 le média central du boom pétrolier et de sa pseudo-modernité sociale. Le journalisme vertical et non-participatif reste la pratique dominante.

L’élection d’Hugo Chavez en 1998 a bousculé cette misère. Jusque-là réprimées, les télévisions associatives furent légalisées et dotées par l’Etat d’outils, d’antennes, de financements – sans contrôle de leur message. Le concept original qui inspira le premier règlement légal co-écrit avec les militants de la communication populaire en 2000, n’est pas de “concurrencer” les médias privés mais de former les citoyens pour qu’ils produisent 70 % de la programmation des ces nouvelles radios et télévisions. La táche de l’équipe responsable est de veiller au bon état du matériel et de former la population en permanence à la production audiovisuelle pour que celle-ci soit l’actrice authentique du média. Ce modèle inédit a fait du Venezuela un laboratoire historique.

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Photos : une équipe de chercheurs a mené de 2015 à 2016 une enquête approfondie sur les 35 télévisions populaires du Venezuela.

Un premier bilan s’imposait. C’est à la demande des collectifs et avec l’appui de la Commission nationale des Télécommunications que j’ai organisé une équipe de chercheurs pour mener de 2015 à 2016 une enquête approfondie sur les 35 télévisions populaires existantes, certaines actives, d’autres moins, d’autres éteintes.
Première constatation : la persistante difficulté de créer une nouvelle forme de média dans un champ homogénéisé par la globalisation marchande et par ses monopoles médiatiques. Nombreux sont ceux qui reproduisent les pratiques dominantes, éliminent la formation intégrale et renoncent à  créer leur propre agenda informatif. Même si la majorité rejette l’idée de se muer en stations commerciales : “Le jour où nous serions soutenus par une entreprise privée nous cesserions d’être communautaires et perdrions notre engagement (Karache TV). “Pas de chefs, pas de commerce, soyons totalement sociaux » renchérit un membre d’Arañero TV. Les collectifs expriment aussi des autocritiques : privatisation du média par un petit groupe ou par une famille, manque de coordination nationale, excès de jalousie territoriale, manque de volonté dans la formation d’équipes de production populaires, mauvais usage, parfois destructeur, du matériel donné par l’État.

Mais toutes ces années ont aussi permis de valoriser la télévision populaire comme la « maison qui est la nôtre », comme l’espace d’amitié et de collaboration libéré des normes commerciales, comme les retrouvailles de mondes séparés par le capitalisme (vie et temps, ville et campagne, homme et femme, enfant et adulte…), comme porte-parole des mouvements sociaux, comme école d’organisation citoyenne, service public capable de pallier les faiblesses de l’Etat, point de rencontre pour diagnostiquer les problèmes.

Pour surmonter la faible production de programmes, les militants proposent de partir des dynamiques déjà existantes: talents musicaux individuels ou collectifs en quête d’indépendance, ligues sportives, etc… “Nous projetons de prendre le contrôle des terres sur le territoire de la commune pour les semer avec l’appui de jeunes qu’on traite à tort de délinquants” explique Willians Sivira de Lara TVe.  Autres projets : une école nationale des médias associatifs, un fonds de soutien – récemment approuvé par une Loi sur la Communication Populaire (2) – pour financer les formations et un réseau d’appui mutuel pour mettre à niveau les connaissances techniques nécessaires. A Selva TVe on veut relancer la formation et si un jour il y a ici 300 quartiers, nous aurons 300 Selva Tve”.

Beaucoup de ceux qui se forment grâce aux outils de la télévision populaire partent ensuite chercher du travail dans les médias privés. Face à ce problème, TV Petare propose une présélection des candidats sur la base de leur engagement social préalable et de ne lancer un média nouveau qu’au terme d’un travail de réflexion avec les habitants, pour éviter qu’il soit perçu comme une « invasion » (Paulo Freire) et garantir ainsi une majeure participation.

La plupart des collectifs souhaitent que l’Etat les dote d’un véhicule pour accéder aux différents points de leur secteur, lui demandent de salarier une trentaine de permanents par télévision pour éviter la commercialisation dans laquelle sont tombées tant de radios communautaires, en attendant de  rendre le média soutenable avec l’appui de formes économiques émergentes, communales entre autres (TV Petare). En général, on attend de l’Etat plus d’appui, plus de suivi technique, plus d’investissements, car le matériel reste cher et complexe.

Sont aussi évoqués la création d’une industrie nationale pour sortir de la dépendance technologique, une majeure interaction via les nouvelles technologies pour autant que celles-ci servent une plus grande capacité d’organisation, l’usage du solaire, de  l’éolien, des campagnes publiques d’explication du concept de télévision populaire, l’appui de l’Etat pour faire appliquer la loi qui prévoit que les télévisions accèdent au câble et au numérique, tout cela adossé à une politique de démocratisation réelle de la propriété des ondes, comme dans l’Argentine d’avant Macri, ou en Bolivie et en Equateur, où le spectre hertzien est partagé en trois tiers : privé, public, associatif.

Mais une “professionnalisation” qui s’aligne sur les écoles de journalisme transformerait vite un média associatif en clone local du dominant. La télévision populaire appelle donc un nouveau professionnalisme adapté aux besoins de participation sociale et de décolonisation culturelle. La formation intégrale aux différentes phases techniques ne vise pas à réduire les coûts de production mais à comprendre le travail des autres, à penser globalement le processus, à y participer pleinement. Le temps nouveau sera libéré de la “concurrence” : temps de l’enquête participative, de la réalisation collective, du montage réflexif, temps de rendre aux habitants l’image de leurs processus, temps du feed-back pour critiquer et avancer… et temps de relier tous ces espaces locaux – par exemple sous la forme d’une véritable télévision publique.

A l’ère des coups d’Etat médiatiques, plutôt que de répéter que « toute la presse est contre nous » ou que « nous devons occuper davantage les réseaux sociaux », le socialisme latino-américain doit prendre conscience que son futur passe par la création d’un tissu serré de médias populaires, la rédaction d’une une loi latino-américaine puis mondiale de démocratisation de la propriété des médias (3), la remise de la majorité des fréquences et des ressources aux organisations populaires, la refonte de l’enseignement de la communication sociale. Mais aussi par un saut organique : “Nous proposons un système communal qui sera aux mains du paysan producteur d’aliments pour que nous organisions la production et la distribution” dit un membre d’une commune du Venezuela. Substituons le mot « alimentation » par « information » et nous aurons le visage du média enraciné localement et fédéré internationalement, qui permettrait enfin de sortir de notre Caverne de Platon planétaire.

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Thierry Deronne 

Notes

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