Le féminisme socialiste et l’Etat communal au Venezuela

Du 18 au 20 octobre 2019 se déroule au Venezuela, en présence d’invités internationaux,  le premier Congrès des Communes, Mouvements Sociaux et du Pouvoir Populaire (photo). L’occasion de revenir avec Blanca Eekhout sur une des caractéristiques sui generis du processus bolivarien: le rôle constant, majoritaire, des femmes dans la construction de la démocratie participative.

Actuellement, Blanca est la ministre du Pouvoir populaire pour les Communes et des mouvements sociaux du Venezuela. Elle s’est lancée dans le militantisme révolutionnaire bien avant l’élection du président Hugo Chávez en 1998. Initiatrice de plusieurs médias participatifs (Catia Tve, Vive TV), plusieurs fois ministre, élue députée, membre de la direction du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), elle a également occupé le poste de ministre du Pouvoir populaire pour les femmes et l’égalité des genres, ce qui fait d’elle une interlocutrice privilégiée pour nous expliquer le rôle des femmes dans les construction des communes (au Venezuela, organisations populaires visant l’autogestion) et, au-delà, comment le projet de l’État communal est lié au socialisme féministe.

Blanca Eekhout, Ministre du Pouvoir Populaire pour les Communes et les Mouvements Sociaux du Venezuela

María Fernanda Barreto – La première chose que je voudrais vous demander est si l’État communal proposé par le commandant Chávez est toujours valable dans les plans et dans la volonté politique du gouvernement?

Blanca Eekhout – Non seulement il reste en vigueur, mais il est essentiel pour avoir une patrie en ce moment, de construire un nouvel État, et ce nouvel État, pour garantir celui qui est énoncé dans notre Constitution, social, de plein droit et judiciaire, doit être l’État communautaire. Il n’est pas possible de garantir l’égalité, ni le droit effectif, c’est-à-dire que ce n’est pas le privilège d’une minorité, mais un droit de tous, la justice et la protection sociale pour notre peuple, sur la base de la Commune.

Le président Nicolás Maduro l’a rappelé il y a quelques jours, lors d’une réunion que nous avons eue avec lui. Il nous a dit qu’il sait qu’il a une responsabilité historique envers le commandant Chávez, qui lui a dit lors du dernier conseil des ministres qu’il a dirigé, après la victoire du 7 octobre 2012: « Nicolás, je te confie les Communes comme je te confierais ma vie. » Chávez vit dans les Communes.

Cette autre façon de construire l’État se heurte-t-elle à la bureaucratie ?

C’est une autre vision que le commandant Chavez a réitérée et qui rappelle la réflexion de Gramsci : la contradiction entre « ce qui ne finit pas de mourir et ce qui ne finit pas de naître ». Cet ancien État qui vient de l’époque coloniale et de ses provinces, et qui est encore et toujours le lieu de la bataille. Ce vieux modèle est toujours là et dans les scénarios de guerre profite de toute lumière noire pour s’imposer.

Cela signifie-t-il que ce vieil État subsiste ?

C’est pourquoi nous luttons.

Au milieu de ces contradictions et de la lutte historique pour la construction du nouvel État, vous avez dû assumer plusieurs responsabilités au sein du gouvernement, dont celle de ministre du Pouvoir populaire pour les femmes et l’égalité entre les sexes, vous prétendez être féministe ?

Oui, je crois que le féminisme au Venezuela est socialiste et a beaucoup à voir avec la construction de l’État communal.

Quel a été le rôle des femmes dans la construction de l’Etat Communal, quel est son rôle de leader ?

Le féminin est un facteur déterminant dans l’État Communal. Mais les femmes, tant en milieu rural qu’en milieu urbain, sont également décisives. En montant dans les espaces de pouvoir, plus de camarades commencent à apparaître, mais dans la base territoriale ce sont toujours les femmes qui sont à la tête et dirigent, celles qui maintiennent l’organisation, celles qui militent avec plus de force.

Il y a quelques années, j’ai fait des recherches sur la participation des femmes dans les domaines thématiques de discussion dans les Communes et j’ai pu constater qu’elles étaient majoritaires dans tous les domaines, sauf l’Économie et la Défense. Cela a-t-il changé ou l’Economie et la Défense Communale sont-elles encore majoritairement assumées par les hommes ?

Je pense que cela a changé. Dans le cas de la sécurité, la composante féminine que la milice a réalisée est très importante. La vérité est que nous avons encore la tâche de voir la question du genre dans tout le cadre organisationnel populaire, mais je crois que cela a changé, parce que les femmes sont de plus en plus impliquées dans la milice bolivarienne depuis leur territoire.

Sur le plan économique, dans les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP) – qui n’ont pas encore suffisamment progressé en termes de production – les femmes occupent 90% de la direction. Et il s’avère que les CLAPs sont maintenant l’un des moteurs fondamentaux de notre économie, de sorte que la question économique a cessé d’être éminemment masculine. La guerre économique, le fouet de la contre-révolution, a contraint les femmes à prendre en charge la garantie de la distribution alimentaire, la planification. Par exemple, les maisons d’alimentation ont maintenant des espaces productifs, où la majorité sont des femmes qui procèdent au recensement, coordonnent avec les responsables de rue et évaluent les résultats.

Nous cherchons actuellement à élaborer un système de recensement des besoins sociaux et des organisations populaires par le biais du « Carnet de la Patrie » et d’une application pour effectuer un recensement de la population de son conseil communal, ce qui nous permettra de recueillir des informations plus précises sur le genre et les questions communales.

Le 25 octobre a été proclamé Journée du socialisme féministe, pour célébrer le jour où Chavez a déclaré que les socialistes devraient être féministes et a appelé les femmes en lutte à adopter le féminisme comme stratégie. Selon lui, le socialisme féministe et l’État communal seraient imbriqués dans la réalité, est-ce bien cela ou est-ce que cette relation est encore en construction ?

Au Venezuela, il ne peut y avoir de véritable socialisme sans la construction de l’État communal, qui est la véritable construction du pouvoir populaire de commander en obéissant au peuple ; et pour nous, le communal a certainement à voir avec la construction du socialisme féministe.

Les femmes ont été les premières à adopter radicalement les propositions d’Hugo Chávez pour le Venezuela. Dans ce cas, ce que je vous ai dit au début, je ne parle pas seulement des femmes, mais en général du « féminin », à cause des caractéristiques de notre Révolution. Face au coup d’État du 11 avril 2002, par exemple, les gens se sont mobilisés d’abord par amour, et je ne dis pas qu’il n’y avait pas une grande conscience politique, mais le motif fondamental du sursaut était l’amour, associé au pôle féminin, qui est présent tant chez les hommes que les femmes. N’oublions pas que dans notre processus d’indépendance, les femmes ont joué un rôle déterminant et Bolívar en était clairement conscient. Le rôle des femmes dans l’ensemble du processus de résistance indigène, dans la formation de la société caribéenne et la contribution des femmes marrones dans les cumbes (communautés d’esclaves libres) a été tout aussi important.

Mais si à cette époque, l’historiographie a rendu invisible le rôle de la femme, son protagonisme est-il visible dans ce nouveau processus historique ?

Regardez, les corps des femmes patriotes sont entrés au Panthéon national pour la première fois avec Hugo Chávez, et ce n’étaient pas seulement des femmes, mais aussi des femmes indigènes, des femmes noires. C’est-à-dire, une revendication de la mémoire des femmes dans l’histoire a commencé. Les femmes ont commencé à jouer un rôle important dans la Force armée nationale bolivarienne (FANB) avec Hugo Chávez, ainsi que dans le pouvoir populaire, non pas parce qu’elles ne l’ont jamais été auparavant, mais parce qu’elles sont maintenant réellement reconnues comme des pionnières.

Et cette participation est-elle féministe ou se limite-t-elle au rôle d’aidant naturel que nous impose le patriarcat ?

La Révolution part du principe que les soins sont une affaire d’État. Cette protection sociale, et tout ce rôle que nous, les femmes, avons assumé pendant des siècles, est vraiment la tâche fondamentale de l’État. Ce qui fut longtemps une sorte de condamnation des femmes, a maintenu le tissu social en vie malgré le capitalisme. Le fait que l’État assume aujourd’hui ce rôle de la protection et partage le soin qui, jusqu’alors, était un rôle solitaire des femmes, est une des caractéristiques de notre socialisme féministe.

María Fernanda Barreto

Source : Correo del Alba / traduit par venesol

La Grande Interview : Rafael Correa converse avec Nicolás Maduro (RT France)

Pour cette édition exceptionnelle de « Conversation avec Correa« , l’ex-président équatorien voyage à Caracas afin d’évoquer avec le président Nicolás Maduro les mythes et les réalités du Venezuela actuel. Les deux chefs d’Etat abordent la question de l’intensification de la manipulation des médias qui va de pair avec l’accroissement des sanctions états-uniennes, la place de l’individu dans l’Histoire ainsi que les récents développements politiques de la révolution bolivarienne.

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Réflexions sur le féminisme au Venezuela, par Marielis Fuentes

L’auteure: Marielis Fuentes (à droite), Licenciée en Langue et Littérature, rédactrice et productrice de télévision, enseignante communautaire,  militante des droits humains, du mouvement féministe et pour les droits de la diversité sexuelle au Venezuela.

Il y a quelque temps, une amie chilienne venue au Venezuela pour réaliser un documentaire sur la milice bolivarienne, me posa une question qui m’a fait réfléchir un bon moment avant que je n’y réponde.

Souhaitant en savoir davantage sur nos processus de lutte, elle me demanda “Qu’en est-il du féminisme au Venezuela ? Où sont les féministes ?”. Je me rappelle qu’avoir avoir avalé ma gorgée de cocuy (1) et ruminé une ou deux réflexions initiales, je tentai de lui exposer, au prix d’un certain effort, les multiples et diverses actions que nous déployons, nous les femmes, pour en finir avec les oppressions dans notre pays.

Quelques mois plus tard, la même question me fut posée par une compagne colombienne qui m’invita à rédiger un article pour brosser aux camarades du monde entier le tableau de nos féminismes vénézuéliens. Une telle coïncidence n’est pas due au hasard, mais relève de causes bien précises. J’ai relevé le défi et je me suis préparée à dépeindre à grands traits ce qui pourrait constituer le visage féministe de mon pays.

Il est évident que ce besoin de savoir comment se vivent les luttes féministes au Venezuela provient de l’ample désinformation entretenue par les grands médias privés à l’étranger. La plus grande partie si ce n’est la totalité de ce qui est diffusé, ne saurait être plus éloigné de la réalité de mon pays, qui par ailleurs traverse de grandes difficultés et est en butte à des menaces d’intervention étrangère; son peuple, les femmes en tête, mène une lutte inlassable pour gagner cette guerre et conquérir la paix. Cela implique évidemment une bataille culturelle interne pour éradiquer les violences liées au genre et au sexe.

Je pense que pour faire ce portrait des luttes émancipatrices des femmes vénézuéliennes, je dois commencer par souligner que nos processus de résistance féminine ont commencé bien avant que n’apparaisse le terme “féminisme” dans le monde, et cette caractéristique est partagée par les autres luttes de notre Amérique Latine et des Caraïbes.

La femme vénézuélienne d’aujourd’hui est le produit de la lutte et des résistances anti-impérialistes inscrites dans son corps depuis plus de 500 ans. Avec, comme fer de lance, l’héroïque Apacuana, Juana Ramirez poussant son canon tout au long de sa marche, Luisa Caceres de Arismendi. Toutes ces femmes et des millions d’autres, anonymes, forment à bien des égards le capital génétique des femmes que nous sommes maintenant.

Même si après l’indépendance, ces combattantes, ces chamanes et nos aïeules qui s’étaient battues côte à côte avec les hommes pour arracher l’indépendance à l’empire espagnol ont été reléguées, une fois la République mise en place, au simple rôle de femmes au foyer pourvoyant aux besoins de leurs familles et à l’éducation des enfants, elles commencèrent à former les premières associations de femmes, indignées par cette non-reconnaissance de la part d’hommes devenus propriétaires et “seigneurs” de la nouvelle patrie. Elles le firent essentiellement dans les colonnes de certains journaux ou en écrivant des pamphlets dans lesquels la question du genre occupait une place importante.

Un siècle de victoires et déceptions successives s’est écoulé par la suite, avec pour résultat certaines conquêtes, comme le droit à l’éducation ou le droit de vote reconnu en 1945, ainsi que diverses politiques de santé ou des droits sociaux obtenus grâce au travail de camarades marronnes comme Angela Laya et notre bien-aimée commandante Jacinta dont le combat s’est révélé des plus rudes dans un pays miné par le bipartisme d’extrême-droite au milieu du XXème siècle.

Mais l’évènement qui sans aucun doute a changé pour toujours le cours de la lutte féministe dans notre pays a été l’avènement du processus révolutionnaire initié et conduit par Hugo Chavez. Citer Hugo Chavez pour expliquer les luttes féministes du pays peut paraître une concession absurde aux yeux de compagnes ou compagnons vivant hors du Venezuela ; seul celui ou celle qui aura étudié non pas l’homme mais le phénomène culturel et politique qu’il représente, pourra le comprendre.

Depuis l’avènement de la Révolution, la participation politique des femmes a changé du tout au tout. Les femmes vénézuéliennes ont répondu à l’appel de ce grand président qu’a été Chavez, et celui-ci, à son tour, a rapidement compris l’importance cruciale qu’aurait le fait d’accorder une place de premier ordre aux revendications des femmes dans la politique et dans l’agenda révolutionnaires. Il a aussi compris qu’à défaut d’éradiquer la situation d’inégalité qui existe entre les genres, il n’y aurait pas de véritable processus de changement et encore moins d’émancipation populaire.

En 1999, le taux d’analphabétisme féminin était proportionnellement plus élevé que celui des hommes. La participation politique au niveau décisionnel était quasiment nulle, les rares postes à responsabilité étaient occupés par des femmes qui étaient en mesure de faire valoir leur provenance d’une classe sociale privilégiée. L’employée de maison ne bénéficiait d’aucune sorte de protection sociale ou de droit salarial. Pour résumer, la pauvreté affichait avant tout un visage de femme, comme dans le reste du monde.

Dans un pays où la famille est matricentrée, où il incombe à la femme de porter l’entière responsabilité de la préservation de la vie avec tout ce que cela inclut, il était nécessaire, pour parvenir au “Bien Vivre”, de transversaliser la problématique hommes-femmes dans le cadre de la nouvelle politique émergente, ce qui impliquait d’utiliser tous les moyens disponibles pour obtenir l’émancipation de la femme.

La réforme de la Constitution en 1999 a été le premier pas effectué, son langage inclusif permettant de donner aux femmes une visibilité en tant que citoyenne ayant des droits et des devoirs. Cette réforme reconnaît pour la première fois le travail domestique non rémunéré en tant que travail à part entière, et devant bénéficier à ce titre de garanties sociales comme tout autre travail. C’est à partir de là qu’ont été franchis de nouveaux pas vers une histoire inédite de la lutte organique des femmes dans le cadre du Venezuela Bolivarien.

Des missions telles que “Mères du Quartier” ont été créées, qui non seulement ont imposé la reconnaissance du temps dédié aux activités domestiques et à la prise en charge de la famille par le versement d’une rémunération mensuelle, mais ont aussi promu l’alphabétisation, la formation et l’organisation politique des femmes de la base. C’est ainsi que des compagnes qui n’avaient jamais eu l’occasion de sortir de leur cuisine, ont non seulement quitté l’espace domestique pour conquérir l’espace public, mais un grand nombre d’entre elles sont aussi devenues les protagonistes du processus de changement naissant.

Il faut souligner que lorsque cette Mission a été créée, la droite vénézuélienne a poussé des cris d’orfraie en montrant du doigt cette nouvelle insanité du « dictateur » encourageant la fainéantise de femmes sans aucun mérite.

Cette attitude a toujours été celle de ce secteur social lorsqu’il s’agissait d’offrir aux femmes des classes populaires les moyens de s’émanciper.

Bien que le gouvernement a fait des efforts pour intégrer divers thèmes liés à l’égalité des genres dans son agenda politique, le préjugé patriarcal influence toujours les décisions et les prises de position politiques adoptées. L’année dernière par exemple, il y eut le cas d’un féminicide commis par l’ex-compagnon de la la compagne Mayell Consuelo Hernández Naranjo, étudiante à Unearte. Bien qu’elle eût signalé à plusieurs reprises les violences de son agresseur, les services concernés ont ignoré ses signalements, ce qui a facilité son assassinat.

Le meurtrier a été arrêté, mais sa détention n’a duré que 24 heures, ce qui a provoqué l’indignation et la mobilisation du mouvement féministe, étudiant, de mouvements politiques et régionaux ainsi que d’autres secteurs qui ont dénoncé l’absence de justice avec laquelle ce cas avait été traité. La pression exercée par cette partie importante et diversifiée de la société vénézuélienne eut pour résultat qu’en moins de 72 heures, la justice vénézuélienne dicta une sentence de 30 ans de prison pour le meurtrier de Mayell.

L’agenda de la lutte féministe a beaucoup avancé au Venezuela ; cependant, trois questions restent non résolues: elles sont à mon avis, fondamentales pour progresser dans la garantie des droits des Vénézuéliennes.

La première est celle de la dépénalisation de l’avortement, thème sensible sur lequel les idées religieuses et morales ont encore une influence prépondérante. En février et mars 2018, le mouvement féministe, dont le réseau d’organisations de l’Arana Feminista, fit de l’agit-prop devant l’Assemblée Nationale Constituante pour exiger la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Un droit de parole au sein de l’Assemblée donna aux compagnes l’opportunité d’exposer les raisons pour lesquelles il importe de dépénaliser l’avortement au Venezuela. Malgré ce droit de parole, le débat n’a pas abouti à grand-chose, étant donné que les restrictions à l’accès aux contraceptifs existent toujours, de même que les gros risques que continuent à encourir les femmes sans ressources qui pratiquent un avortement, ou encore la grande vulnérabilité sociale de celles qui doivent assumer une maternité non souhaitée et forcée.

erika y marielis

Rencontre avec Erika Farias (à gauche, en vert), maire chaviste de Caracas

La deuxième question sur laquelle il est important de travailler au sein de la société vénézuélienne et de l’Etat est celle de la diversité sexuelle. Il existe actuellement un département de la diversité sexuelle à la Mairie de Caracas, à partir duquel se sont développés des plans et des politiques de soutien à la population des femmes ayant une sexualité différente. Même si cet engagement institutionnel fait la démonstration d’une volonté politique, il est essentiel d’approfondir ce sujet non seulement dans la capitale, mais aussi dans d’autres villes et régions du pays et de travailler son aspect culturel afin d’éradiquer les pratiques de discrimination et l’absence de débouchés pour les personnes vivant une sexualité différente.

La troisième question est celle du manque de chiffres officiels sur la situation des femmes vénézuéliennes. Même si la guerre économique, le blocage et le sabotage ont généré des difficultés pour collecter les données de base, il est de première importance pour le mouvement des femmes et pour les institutions de connaître, par exemple, les chiffres des violences faites aux femmes, de la mortalité maternelle, du taux de maternité des adolescentes, entre autres indicateurs.

Malheureusement, au niveau de l’Etat les moyens destinés à dresser un tel registre n’ont pas été mis en place et les chiffres disponibles ne proviennent pas de sources officielles, nombre d’entre eux étant gonflés ou modifiés et ne s’accordant pas avec la réalité, car ils sont manipulés par des ONGs poursuivant des fins politiques adverses à la Révolution. Disposer de données fiables, pertinentes et solides est essentiel, car cela permettrait d’identifier les problématiques les plus urgentes pour les femmes et d’élaborer des politiques publiques destinées à résoudre leurs besoins prioritaires en fonction des ressources limitées dont dispose l’Etat.

Comme nous l’avons déjà dit, bon nombre des nécessités des femmes vénézuéliennes n’ont pas trouvé de réponse, ou leur traitement a été lent en raison de la vision patriarcale qui persiste au sein de nos institutions, et ce alors que nous disposions d’un échafaudage juridique et législative solide à ce sujet. L’attitude machiste et sexiste de certains fonctionnaires freine aussi les processus de mise en œuvre des conquêtes obtenues et retarde leur concrétisation.

Un autre facteur qui nous a empêché de progresser est la guerre économique, le sabotage et le blocus états-uniens, puisqu’en premier ressort ils ont pour résultat d’abaisser les ressources économiques et de réduire l’accès aux services de base des familles vénézuéliennes, celles-ci étant dirigées par des femmes qui portent sur leurs épaules tout le poids de la subsistance. Ensuite, les politiques d’ingérence extérieure et de sabotage font que l’Etat se concentre essentiellement sur la sécurité nationale, l’approvisionnement et la préservation de la souveraineté du pays, les autres nécessités et demandes du peuple ne venant qu’en second lieu.

Le dernier point non moins important sur lequel j’aimerais attirer l’attention, est la difficulté qu’a rencontrée le mouvement féministe de placer les débats au niveau de la base populaire des femmes vénézuéliennes. Des questions comme la violence sexiste et l’avortement ont malheureusement été traitées par des féministes blanches, universitaires, issues de la classe moyenne qui ont ignoré les voix des femmes noires et indigènes de la base populaire qui auraient pourtant pu enrichir le débat, le socialiser au sein des organisations et se joindre aux mobilisations nationales.

Le mouvement féministe doit améliorer sa relation et son dialogue avec les femmes de la base, car c’est cette déconnexion qui à mon avis a rendu plus difficile l’inclusion de thèmes telles que la légalisation de l’avortement dans l’agenda public et politique. Malgré ces difficultés et la culture machiste qui persiste, les femmes continuent à faire partie de l’avant-garde la plus fidèle et la plus consciente de l’ouragan révolutionnaire.

Les organisations de femmes se sont multipliées partout et se sont chargées d’elles-mêmes des missions et des espaces d’organisation territoriale dans tout le pays, et c’est toujours le cas aujourd’hui: la femme vénézuélienne est majoritaire dans tous les espaces d’organisation de base des communautés, dans le secteur de la défense comme celui de l’éducation paysanne ou indigène.

Dans cette marée composée de femmes, nous rencontrons une fourchette qui va de celles qui se consacrent à des études universitaires, à des travaux de recherche et à la production de contenus jusqu’à celles qui, sans même savoir qu’elles sont féministes, pratiquent instinctivement la lutte pour l’éradication du patriarcat. Beaucoup de féministes du Venezuela présentent le visage d’une femme qui, sans connaître la théorie et sans avoir en mémoire chacun des courants du féminisme eurocentriste, comprend et reconnaît de loin l’oppression patriarcale, la prévient et la combat.

Ce sont ces femmes qui, dans les réunions communales accueillent leurs sœurs, exigent que leur droit de parole soit respecté, s’associent aux politiques de genre en faveur de l’égalité des sexes menées par l’Etat et remettent en cause les modèles imposés par le modèle patriarcal. Ouvrières de chantiers, paysannes, membres des communes et des Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production, chauffeures, mécaniciennes, ministres, miliciennes, toutes ces compagnes forgent notre résistance féministe.

Et, à leurs côtés se tiennent les organisations féministes proprement dites, celles qui animent les ateliers de formation, dirigent les agitations de rue, les débats, ont recours à tous les moyens d’interpellation et de dialogue. Féminisme instinctif, féminisme universitaire ou féminisme de rue, mots d’ordres et graffitis, tout cela réuni dans un engrenage solide qui fissure le ciment du pouvoir patriarcal. Un mouvement de femmes multiforme, latent ou manifeste, faisant face à de grands défis en pleine création d’un socialisme bolivarien, chaviste, et qui se doit d’être profondément un féminisme populaire.

Le 8 mars dernier, tandis que dans le monde entier affluaient des millions de femmes pour exiger l’abolition du système patriarcal ou bien participaient à notre grève féministe, nous, les Vénézuéliennes, devions affronter l’obscurité, une attaque cybernétique destinée à nous démobiliser, ce qui n’était pas un fait fortuite car la grande majorité des actes d’agression économique de ces dernières années touche les femmes. Raréfier la nourriture, retenir, confisquer le papier toilette ou les couches ont été les premières actions menées contre nous. Mais ils se sont encore trompés, car ce 8 mars, en pleins désarroi, agitation et angoisse, alors que nous ne savions pas très bien ce qu’il s’était passé la nuit précédente quand tout à coup la lumière s’est éteinte dans tout le pays, ce furent des centaines de femmes qui, à pied, par files entières, se dirigèrent vers la Place Bolivar à Caracas. Et notre commémoration du jour international de la femme s’est convertie en tribune anti-impérialiste.

Nous avons grandi au milieu des difficultés: tel est sans doute le trait distinctif du féminisme vénézuélien.

Marielis Fuentes

  1. Le cocuy est une liqueur artisanale du Venezuela, d’origine indigène, longtemps restée illégale; en 2005, l’Assemblée Nationale l’a déclaré patrimoine naturel, ancestral et culturel de la Nation.

Source: https://revistamarea.com/2019/05/23/reflexiones-sobre-el-feminismo-en-venezuela/

Traduction: Frédérique Buhl

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Comment distribuer le gaz bon marché dans les quartiers populaires ? Du sentiment d’appartenance collective de certaines entreprises au Venezuela

Au Venezuela certaines communautés populaires organisées ont créé et gèrent totalement leurs entreprises. L’une d’elles se charge de l’approvisionnement en gaz d’un vaste quartier populaire du sud de Caracas. Marco Teruggi a rencontré ces citoyen(ne)s dont l’expérience incarne l’enjeu fondamental du chavisme.

« Qui est prêt à affronter Trump?« . Tou(te)s lèvent la main. César Negrín, délégué de l’Entreprise de Propriété Sociale directe de gaz d’Antímano, pose la question en pleine assemblée organisée pour débattre du fonctionnement de l’E.P.S. Il relie les différents éléments du puzzle: la bataille pour le gaz, les prix, la situation de guerre, le président états-unien.

Délégué d’un conseil communal à l’entrée du dépôt de bonbonnes où on voit le tableau des contributions apportées par chacun(e) des voisin(e)s, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Chaque mercredi, l’assemblée réunit les membres de l’Entreprise de Production Sociale Directe avec les délégué(e)s des 106 conseils communaux auxquels l’entreprise fournit le gaz. Chaque conseil communal est un espace organisé à l’intérieur du quartier, et couvre en moyenne près de 350 familles.

Du total des 106 conseils communaux, quelques 80 participent activement chaque mercredi à l’organisation de l’EPS. C’est l’espace vital pour veiller au bon fonctionnement: « le primordial est le bon fonctionnement, ensuite nous allons à la bataille, puis nous nous réunissons pour voir ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas marché » explique Negrín.

En réalité cette bataille en recouvre de nombreuses: collecter les bonbonnes de gaz, les remplir, les redistribuer aux habitant(e)s des hauteurs populaires où se trouvent les conseils communaux ravitaillés par l’EPS. Ces quartiers populaires sont très haut perchés, traversés de rues escarpées. D’ici, à Carapita, depuis tout en haut, on aperçoit l’ensemble du quartier, le centre de la ville et tout au fond, la cordillère du Waraira Repano qui sépare la cité de la mer caraïbe.

« Nous devons avoir un sentiment d’appartenance collective des moyens de production, les camions de l’entreprise appartiennent à tous les conseils communaux » poursuit Negrín. La formule a produit ses résultats.

La naissance

« Nous nous sommes réunis à plusieurs leaders de quartiers, de ceux et celles qui mènent la lutte ici, pour chercher des idées et tenter de résoudre ces problèmes et donner une forme à l’entreprise que nous voulions monter« . C’est ainsi qu’a commencé le projet de l’E.P.S, raconte Sonia Fernández, membre de l’entreprise.

Camion de l’entreprise de propriété sociale directe communale de gaz d’Antímano, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Plusieurs conseils communaux ont commencé à s’auto-organiser en février 2014, d’abord en fonction des urgences de l’heure, qui étaient d’inspecter les prix et les magasins. Ensuite est née l’idée de de construire une entreprise de propriété sociale avec l’aide de tou(te)s.

La décision de la consacrer à la distribution communale du gaz est liée, en plus des besoins concrets des quartiers populaires, à une politique gouvernementale de transférer ces compétences aux communautés organisées. Les entreprises de gaz communal ont alors fait partie du plan général de la révolution bolivarienne.

Deux ans se sont écoulés entre la proposition de créer l’EPS de la part des conseils communaux de Carapita et sa réalisation. « Nous avions la foi et la volonté de le faire, mais l’Etat était celui qui disposait des fonds pour acheter les camions » explique Sonia.

Assemblée de propriété sociale directe communale de gaz d’Antimano et des conseils communaux, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Finalement, le 28 de novembre 2016, l’EPS directe de gaz d’Antimano a été inaugurée. Elle a été dotée de trois camions, avec la capacité de charger 230 bonbonnes de gaz chacun. La structure organisative s’est incarnée dans les comités de planification, d’administration, de communication, de contrôle social. Le mercredi a été choisi comme jour d’assemblée conjointe de l’EPS et des conseils communaux.

« L’entreprise de propriété sociale directe fonctionne tant qu’existe l’orientation de l’organisation populaire, de la participation, sinon elle ne serait pas dirigée par la population, avec ses suggestions et ses besoins. Les habitant(e)s sont celles et ceux qui connaissent les problématiques, font les propositions et donnent des réponses à leurs propres besoins » précise Negrín.

Une entreprise de propriété sociale directe ?

Le camion, chargé de centaines de bonbonnes entassées, grimpe par les rues des quartiers où vont et viennent les motard(e)s, conversent les habitant(e)s sous un soleil de midi vertical, éblouissant. Il s’arrête face à un portail où vont être déchargées les bonbonnes remplies et où les voisin(e)s font la file.

Comment marche le système ? L’assemblée du mercredi fixe le chronogramme de distribution. Une fois qu’on tombe d’accord sur l’itinéraire des camions, les délégué(e)s de chaque conseil communal doivent informer les habitant(e)s de leur secteur du jour où ils doivent ramener des bonbonnes vides. Le pas suivant, c’est la collecte par le camion de l’EPS qui les ramène au centre de remplissage de l’Etat, pour les ramener ensuite au conseil communal. Tout es entièrement géré par l’EPS et par les conseils communaux. D’où l’épithète de “directe« .

« Nous ne vendons pas de gaz, nous offrons un service » répète Negrín au cours de l’assemblée. Le coût du remplissage des bonbonnes par le service public est symbolique, « pratiquement gratuit » ajoute Sonia.

Membres de l’entreprise sociale directe communale d’Antímano, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

La contribution demandée aux habitant(e)s « est établie sur la base d’un accord préalable avec les conseils communaux, à travers un modèle de coûts: nous calculons l’ensemble des dépenses et des recettes, pour en tirer le prix, à savoir le montant qui assure l’opérativité de l’entreprise« .

Bonbonnes vides dans le camion de l’entreprise de propriété sociale directe communale du gaz, Antímano, Caracas, Venezuela © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

De cette manière, le prix de la bonbonne reste économique, produit d’un accord collectif. “On n’écarte pas la personne qui ne peut payer, nous ne sommes pas une entreprise destinée à s’enrichir” rappelle-t-on. « Ici, pas de chef, nous sommes un groupe dont les vision et mission sont d’offrir un service public. Si tu viens avec une mentalité capitaliste et l’envie d’acheter le dernier modèle de portable, ce n’est pas la bonne porte” clarifie Sonia.

Dépôt de bonbonnes d’un conseil communal membre de l’entreprise communale de propriété sociale directe de gaz, Antímano, Caracas, Venezuela. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

L’entreprise de gaz d’Antímano livre les bonbonnes gratuitement aux maisons d’alimentations, aux lycées et aux centres de santé qui opèrent dans son rayon d’action.

Batailler

« C’est dur » répète Sonia. Le problème majeur réside dans les centres de remplissage de l’Etat: « on fait la file, le premier arrivé est servi, actuellement il y a moins de gaz à cause des camions qui n’arrivent pas, des bateaux qu’on ne laisse pas passer, la situation de guerre nous rend la tâche plus difficile« .

Ne pas charger les bonbonnes signifie perdre un jour pour les habitant(e)s et pour l’entreprise. A quoi Sonia ajoute un autre problème: la corruption: « dans les centres de remplissage il y a toute une lutte à mener« .

Le niveau d’organisation atteint leur permet de surmonter des situations complexes: « les gens s’engagent, il y a une clarté sur la situation que nous vivons, nous sommes restés un mois ou deux sans pouvoir offrir les services mais comme on voit ici, nous faisons des assemblées, nous informons, les gens font preuve de patience et croient dans notre entreprise« .

L’Entreprise de Propriété Sociale Directe de gaz d’Antímano fait partie du quotidien des quartiers populaires, avec ses camions qui montent et descendent les hauteurs de Carapita, chargés de bonbonnes vides ou pleines. Sur la base de cette légitimité, de l’expérience, on pense construire d’autres entreprises de propriété sociale: l’une d’emballage et de distribution d’aliments, l’autre de transport.

Vue sur Caracas depuis les hauteurs de Carapita. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

L’objectif est d’apporter une réponse aux besoins des quartiers populaires à travers l’organisation communale. C’est une des clefs de la révolution bolivarienne à l’heure la plus critique, une des forces les plus puissantes du processus. « Que peut bien penser Trump de nous ? Il a limogé Bolton, ce fou s’est cassé les dents sur la stratégie vénézuélienne » commente Negrín.

Marco Teruggi

Source: https://mundo.sputniknews.com/america-latina/201909121088669507-el-gas-comunitario-y-la-pertenencia-colectiva-de-empresas-en-venezuela-/

Traduction: Thierry Deronne

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Une commune en temps de guerre

La Commune Victoria Socialista à Caracas lutte sur son territoire pour faire face aux conséquences de la grave situation économique. C’est devenu une tranchée, un espace pour répondre aux besoins de la communauté. C’est difficile, mais c’est faisable.

Caracas est une superposition de villes, de temps, d’époques, de ce qui n’a jamais été, aurait pu être, réussi à être, se défait, anticipe ce qui est à venir. Il y a une ville des classes moyennes appauvries, des classes les plus puissantes et isolées derrière des murs, des barbelés et des alarmes, mais il y a aussi une ville populaire, chaviste, avec des quartiers qui sont mythiques et puissants.

Où commence et où finit Caracas ? A la dernière maison populaire qui cède la place à la montagne, dans la dernière demeure qui surplombe la forêt qui ressemble à la jungle.

Ces villes vivent cette époque différemment. Alors que d’un côté il y a de hauts murs de sécurité, de l’autre vit un Caracas qui ne se rend pas, qui lutte collectivement pour faire face à ces temps difficiles. Deiker Álvarez, un dirigeant populaire de 20 ans, le dit clairement : « Il y a vraiment une crise ». Et c’est avec la même clarté qu’il explique les causes de la situation : « Elle est destinée à mettre fin à ce que nous sommes en train de construire ».

Álvarez parle de deux certitudes qui en font une : l’idée de Chávez et la Commune Victoria Socialista, située à Carapita, au sud-ouest de la ville.

La base d’opérations, centre de missions sociales

Le siège de la Commune Victoria Socialista est visible de l’avenue principale. Sur place, fonctionne la banque communale, un noyau de l’orchestre symphonique national, un mouvement culturel, un module de santé, un espace d’apprentissage informatique, un terrain de sport, un restaurant, la boulangerie Fuerza y Unida, l’entreprise de transport de passagers en propriété collective et celle qui gère le camion de livraisons.

Le siège appartient à la commune. « Toute cette usine est soutenue par l’autogestion, elle n’est soutenue par aucune institution étatique, c’est grâce à nos entreprises collectives », explique Deiker Alvarez, porte-parole de la partie économique, et politico-organisationnelle.

Le siège communal est un espace plein de mouvement, les gens entrent, sortent, posent des questions, achètent, se parlent, s’informent. « La commune est devenue un lieu de rencontre où nous allons, nous partageons, nous assumons la commune comme faisant partie de notre vie, çà aussi c’est la commune, plus qu’un fonctionnement c’est un esprit ».

L’esprit communautaire, comme l’a expliqué le président Hugo Chávez dans l’un de ses derniers discours de gouvernement. Dans un discours d’octobre 2012, quelques jours avant sa victoire présidentielle, il a insisté sur la nécessité non seulement de construire des communes comme des formes territorialisées de progression vers le socialisme, mais aussi de développer la communauté, la collectivité, l’esprit.. mais comment mesurer cette dimension ?

L’auto-gouvernement

L’architecture de la transition proposait deux piliers : d’une part, démocratiser l’État existant et, d’autre part, construire les bases d’un nouvel État qui devrait être les communes, avec des systèmes d’autonomie dans chacune d’entre elles. C’était le pari et l’appel, dans une autre situation économique et politique du pays.

« L’auto-gouvernement n’est pas chose facile, nous avons une expérience avancée et elle se construit par à coups, avec beaucoup de conscience et de formation idéologique. La première chose qui marque un espace d’autonomie est la solidarité, parce qu’il faut comprendre que nous gouvernons pour tout le monde sur le territoire, et la commune est cette forme de gouvernement sur le territoire », explique Deiker Álvarez.

L’auto-gouvernement comprend des instances concrètes, telles que le Parlement, l’organe exécutif et le contrôleur. Il implique et est, aussi et surtout, un exercice constant de la capacité de faire, d’être reconnu comme tel par les communautés et les personnes qui vivent dans la commune, près de 4000 dans le cas de la commune Victoria Socialista.

« Chaque fois qu’il y a un problème sur notre territoire, nous organisons des assemblées de communes où les dirigeants se réunissent pour discuter des besoins et des priorités qui vont être donnés dans le cadre de la gestion de la commune », explique Deiker. C’est la commune qui définit ses politiques.

L’économie

L’entreprise collective modèle de la commune est la boulangerie. Les producteurs ont été élus en assemblée et il a été proposé de respecter les trois parties centrales : satisfaire les besoins personnels – pour lesquels ils ne sont pas basés sur le salaire minimum -, avoir la capacité de remplacer les machines, et un excédent géré par la commune.

Les surplus ont permis, par exemple, de collaborer avec les services funéraires communautaires, d’organiser des événements comme la journée des enfants, les célébrations du carnaval, d’aider à maintenir les écoles. « C’est la raison d’être de l’entreprise », explique M. Deiker.

« Nous pouvons débattre ici et partout, et faire l’expérience de ce que la propriété sociale est durable, qu’un système socialiste de moyens de production est durable. »

A partir de 2015, ils ont fait les premiers pas avec l’épargne communautaire, un système de collecte où les familles versent des cotisations mensuelles. « C’est cela, vivre dans une commune », explique Álvarez. La combinaison de l’épargne et des excédents leur a permis d’avoir leur propre revenu communal, auquel ils ont ajouté de la flexibilité compte tenu de la situation actuelle.

« Nous sommes dans un processus d’hyperinflation provoqué par une guerre, donc nous avons dû être plus dynamiques, nous ne gardons pas d’argent tangible, cette contribution, nous l’investissons dans l’achat de choses même sans en avoir besoin en ce moment, nous avons dû investir de l’argent en devises étrangères pour obtenir des entrées pour la commune

Transition et ligne de front

La situation économique nous a obligés à chercher de nouvelles réponses, à être un espace de résistance pour contenir l’impact des chocs économiques. « Nous sommes sur une ligne de front parce que la santé, l’alimentation, sont des objectifs de guerre et nous les défendons », dit-il.

Une grande partie de l’action collective se concentre sur les dimensions sociales, sur les besoins de la population en raison de la situation. Par exemple, ils ont commencé à travailler avec des enfants qui passent leurs journées dans la rue, leur donnant de la nourriture, du confinement et de l’éducation. La commune cherche à donner des réponses concrètes aux demandes qui émergent sur le territoire, dans les maisons, dans les acquis qui reculent.

« L’une de nos tâches avec les jeunes est de leur expliquer que les choses qui semblaient normales, comme manger du gigot de porc en décembre ou aller au centre commercial pour acheter des vêtements, étaient des batailles que nous avons gagnées, ce n’est pas la révolution qui élimine ces conquêtes mais l’adversaire politique, l’élite économique, impériale qui veulent en finir avec ces réalisations.

Deiker siège à son conseil communal depuis l’âge de 15 ans, l’âge légal pour se présenter comme porte-parole. Sa certitude venait d’avant, de ce jour où Chavez visita la commune naissante, en 2010, et quand il est allé lui rendre un dernier hommage pendant les funérailles, en mars 2013. Depuis lors, de nombreuses batailles ont eu lieu, comme, rappelle-t-il, celles de 2015 et 2016, lorsqu’il n’y avait toujours pas de comités locaux d’approvisionnement et de production pour transférer des aliments bon marché aux familles populaires, et où le problème de la pénurie était central.

Cette commune, sa colline, son quartier, sont l’échantillon de la ville qui résiste collectivement. C’est un Caracas invisible pour « l’autre ville », mais réel pour les communautés, les voisins, le tissu social. Il y a le chavisme invisible et une variable centrale : la légitimité des dirigeants populaires et communaux, qui soutiennent jour après jour le rêve d’une chose.

Marco Teruggi

Sputnik / traduction : Venesol

“Patience dans les collines”, le nouveau documentaire de TERRA TV (Venezuela, juillet 2019)

Synopsis: Patience dans les collines” raconte comment les communard(e)s de Villa Nueva, dans l’état de Lara au Vénézuéla, décidèrent d’occuper et de cultiver les 186 hectares d’une plantation de café. En à peine 5 mois celles et ceux que méprisaient les grands propriétaires et certains fonctionnaires publics ont donné à ces terres un visage nouveau. Une lutte en forme d’école populaire dans un Vénézuela inconnu du monde. 

Espagnol sous-titres français. Durée: 18 minutes. Enquête et réalisation: Betzany Guédez. Assistant du son: Yoneider Garcias. Production et montage: Terra TV, juillet 2019.

Betzany Guedez, réalisatrice et formatrice de Terra TV, en plein tournage de « Patience dans les collines »

Patience dans les collines” est la 55ème production de Terra TV. Pour celles et ceux qui découvrent ce projet en cours de route et nous demandent comment y participer, voici deux moyens de le faire :

  • Vous pouvez effectuer un don Paypal via ce mail: contact@fal33.org . Le compte bancaire (IBAN) est: FR7642559100000801265236108 , au nom de France Amérique Latine, 28 rue Baudrimont 33100 Bordeaux (France).
  • Vous pouvez aussi donner du petit matériel audiovisuel ou informatique :

– caméras/caméscopes
– téléphone de type smartphone avec caméra intégrée/appareils photos…
– ordinateurs/disques durs/ cartes mémoire/webcam…
– appareils photos
– micros/micros cravate/ filaires/HF
– amplificateurs/enceintes
– câbles audio/vidéo/secteurs (HDMI, VGA, usb, etc.)
– casques audio (filaires/bluetooth…)

Ce matériel (neuf ou de seconde main) servira à renforcer la capacité de production des collectifs paysans de production audiovisuelle que Terra TV forme au Venezuela et bientôt, dans le reste de l’Amérique Latine. Il peut-être envoyé directement par colis jusqu’au 29 juillet à Franck David membre de l’asso France Amérique Latine Bordeaux qui nous l’apportera lors du voyage organisé cet été avec son équipe de solidarité. Son adresse est:

Franck David

1186 route des Paponats 

33220 Saint Avit Saint Nazaire

 (France). Portable: 0630999066

D’avance, merci pour votre aide !

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« Nous, les vénézuéliennes, ne reviendrons jamais à la soumission ! »

Yirley Rodriguez

La vénézuélienne Yirley Rodríguez Naranjo est une militante du collectif Cimarrón engagé dans la révolution bolivarienne et dans la lutte féministe. Elle nous parle des droits conquis par les mères et les femmes au foyer, du travail en commun avec les colombiens déplacés et les brésiliens du Mouvement des Sans Terre, dans la lutte pour une vie digne. Interview réalisée par Fabian Perlini, publiée dans le numéro sur la grève des femmes du 14 juin 2019 de «vorwärts» (en avant!), le journal socialiste suisse, www.vorwaerts.ch

Qu’est-ce que le « Collectif Cimarrón », peux-tu nous parler du travail de ce groupe ?

Cimarrón est une organisation sociale de femmes et d’hommes qui fait partie du mouvement populaire vénézuélien. Il est né en 2005 dans la ville de Maracaibo, dans l’État du Zulia. C’est un territoire limitrophe de la Colombie, qui a conféré au collectif Cimarrón ses caractéristiques de lutte – comme faire face aux agressions permanentes du paramilitarisme colombien, au déplacement forcé de la population colombienne par la guerre, à la guerre de guérillas, mais aussi construire la relation des peuples frères de Colombie et du Venezuela dans une lutte commune.

Cimarrón est né à la chaleur de la révolution bolivarienne, dans les luttes des étudiants universitaires et dans la construction d’un État communal : des jeunes s’organisent pour construire des conseils communaux et des communes, à travers la création et le développement d’une méthode de formation avec les communautés, la lutte politique féministe et l’action culturelle dans la rue. Pendant ces 13 années, Cimarron a développé un travail de base pour féconder la révolution culturelle, la révolution féministe, la révolution socialiste.

Tu travailles avec les Travailleurs sans Terre du Brésil. Comment cela s’est-il produit ?

Le collectif Cimarrón a rencontré le Mouvement des Sans Terre (MST) du Brésil, par l’étude des mouvements sociaux de Notre Amérique, et aussi par le travail que la brigade internationaliste Apolonio de Carvalho (délégation du MST au Vénézuéla, à la suite d’un accord passé avec le président Chavez) mène ici pour appuyer les processus d’unité du mouvement populaire, de formation politique avec ceux qui militent dans la révolution bolivarienne. Nous donnons la même importance que les brésiliens au travail de base et de formation au-delà des conjonctures, et c’est ce qui nous a amenés à fraterniser. Nous avons construit une idée qui est celle d’une école de formation politique marxiste, qui développe la méthode du matérialisme historique dialectique recréé par Paulo Freire dans l’éducation populaire. Une école des et par les mouvements sociaux.

Au cours de l’année 2016 et 2017, la compagne Luisa du Collectif Cimarron a assumé la responsabilité de l’école et depuis 2018, j’assume la tâche de coordonner l’école au nom du collectif, l’idée est de faire tourner cette tâche, pour que l’expérience aboutisse à former des militant(e)s dans le domaine de la coordination et du développement de la méthode (1).

Quelle est la signification de la lutte des femmes dans la situation actuelle au Venezuela ?

Les femmes du monde du travail se sont construites comme le sujet politique qui fait preuve de la plus grande participation à la base et à la direction de la révolution bolivarienne. Puisque cette révolution est une proposition politique de justice sociale pour les opprimés, les exploités et les démunis, les femmes la comprennent comme une stratégie d’émancipation définitive des systèmes d’oppression capitaliste, patriarcale, raciste et colonialiste qui placent les femmes au centre de toutes les agressions. Ainsi, les femmes se constituent en peuple chaviste, c’est-à-dire comme militantes, militantes, créatrices, productrices de la lutte politique pour construire le pouvoir populaire contre le pouvoir de l’état ancien, bourgeois, machiste, raciste, colonial et de masse, et se sont organisées dans les différentes structures qui ont été créées comme celle du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV), celle de l’Etat communal dans les conseils communaux et les communes, ainsi que les missions sociales créées pour résister au blocus immoral que les Etats-Unis ont imposé au Venezuela: comme les CLAPS (Comités Locaux de Production et d’Approvisionnement).

Une des femmes des quartiers populaires qui ont défendu la frontière du Venezuela face aux assauts paramilitaires, le 23 février 2019. Voir « Le peuple bolivarien inflige une nouvelle défaite aux médias occidentaux » https://wp.me/p2ahp2-4wb

Les femmes chavistes d’aujourd’hui sont en pleine résistance contre l’ingérence et le blocus imposés par les États-Unis, par exemple lors de la bataille des ponts du 23 février 2019 à la frontière entre la Colombie et le Venezuela où les paramilitaires et la CIA épaulèrent l’autoproclamé Guaido dans l’entrée en force d’une pseudo « aide humanitaire » comme prétexte de l’invasion. Les femmes se sont rassemblées à la frontière pour la défendre contre l’invasion étrangère, ce sont elles qui ont défendu en nombre la souveraineté et l’intégrité territoriale, avec la force d’une peuple féminin chaviste prêt à donner sa vie pour défendre les droits et le pouvoir déjà conquis. Et ce n’est pas un slogan: l’article 88 de la Constitution Bolivarienne du Venezuela prévoit des droits historiques tels que la reconnaissance de la valeur économique du travail domestique comme production de richesse, ce travail que les femmes accomplissent gratuitement depuis des siècles en tant qu’esclaves du patron et de la famille. Comme beaucoup d’autres droits à présent inscrits dans la Loi Organique du Travail, le congé postnatal de 6 mois, la réduction de la journée de travail avec le même salaire pour la protection de l’allaitement maternel, l’interdiction de licenciement dans les deux années post-accouchement pour le père et la mère.

Ces droits nouveaux qui portent par exemple sur les rapports de production au travail, ont été construits dans plus de 60 assemblées de femmes organisées en 2011, auxquelles j’ai eu l’honneur de participer, nous avons participé, discuté et débattu des contradictions rendues visibles, je me souviens qu’une compagne avait dit que le patron allait se fâcher parce que nous ne travaillerions que 4 heures après l’accouchement et qu’ils n’allaient plus donner de travail aux femmes, ce qui a enflammé le débat: une autre a répondu que l’employeur avait plus besoin de nous que nous de lui, que dans le socialisme on doit respecter les heures d’allaitement comme un acte de souveraineté alimentaire pour ne pas donner plus ces produits Nestlé qui rendent malades les enfants, que tout cela serait un coup d’arrêt porté au machisme patronal et aux transnationales de l’alimentation. C’est ainsi que s’est forgée la compréhension du triple temps de travail imposé aux femmes et de comment une Loi Organique se devait d’éliminer cette triple exploitation.

C’est ainsi qu’au Venezuela, la femme s’est configurée en sujet politique : dans le débat, dans la contradiction qui n’est plus passée sous silence, dans la reconnaissance du nous, dans le sentiment d’être fortes, actrices directes, courageuses de l’Histoire. Plus jamais la vénézuélienne ne reviendra à la soumission dont elle a été l’objet. Certaines personnes critiquent le fait que des femmes passent toute la journée dehors dans la rue, hors de chez elles, qu’elles perdent leur temps dans le parti, dans le conseil communal, au centre de soins, dans la manif, dans la remise des colis d’aliments du CLAP, qu’elles négligent leurs familles, qu’elles cherchent un amant, qu’elles sont devenus folles, que les valeurs sociales se perdent. À ces critiques, nous répondons que, oui, nous sommes devenus folles d’amour pour le peuple, que oui, se perdent les anti-valeurs que nous imposaient des racistes, des machistes: celles de l’obéissance, de la soumission, et que se construisent les valeurs de la solidarité, du travail socialiste et du respect, que se construisent des relations sociales féministes et socialistes parce que jamais nous ne redeviendrons, ni aucune femme émancipée, les esclaves du travail domestique gratuit ou des relations privées ou publiques violentes au nom de mensonges comme la liberté individualiste du capitalisme ou l’amour romantique.

Source : https://www.vorwaerts.ch/feminismus/wir-frauen-werden-nie-wieder-in-die-unterwerfung-zurueckkehren/

Merci à Natalie Benelli

Traduction: Thierry Deronne

Note: (1) dans cette vidéo réalisée par Terra TV sur un des ateliers de cette école, Yirley Rodriguez nous explique en détail cette méthode de formation des mouvements sociaux :

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Le pouvoir constituant se mobilise pour le logement populaire

Le Venezuela est un pays hautement polarisé. La politique s’éveille chaque matin dans les conversations, dans les transports en commun, autour des kiosques à journaux, dans les bars, dans les écoles, dans la rue, au boulot… partout. Au coeur de cette politisation, le phénomène citoyen du chavisme compte vingt ans d’existence. Son sujet social, enraciné dans les quartiers populaires des 80% de la population, reste invisibilisé par les médias privés nationaux (majoritaires) et internationaux. Seule a droit de cité médiatique la minorité de classe moyenne et haute qui manifeste, souvent avec violence, son refus des verdicts électoraux et rêve encore d’un débarquement de marines, d’un coup d’Etat à la Pinochet, et d’un nouveau Plan Condor pour “nettoyer” définitivement le pays. Comme ces manifestant(e)s des quartiers aisés sont le seul “peuple” admis à la télé, on comprend que les visiteurs étrangers soient surpris de découvrir la réalité sociale du Venezuela. Telle la mobilisation citoyenne du 18 juin 2019, arrivée aux portes de l’Assemblée Constituante, en plein coeur de Caracas, pour défendre une nouvelle loi sur le logement populaire.

Alors que la “Gran Mision Vivienda”, créée par le président Chavez avec l’objectif de construire des logements bon marché (50 % du prix du secteur privé) pour les secteurs populaires, vient d’atteindre la barre de deux millions 694.185 mille logements en juin 2019 (avec près de 12 millions de bénéficiaires) et garde le cap sur l’objectif de 3 millions de logements, un collectif de 400 personnes est venu demander à ses député(e)s un droit de parole dans l’hémicycle. Dans quel but ? Présenter une loi sur la production autogérée d’habitats et de logements populaires.

« Renforcer les capacités des populations à produire et à reproduire leur vie, c’est cela, l’autogestion » expliquent dans leur manifeste plus de 30 organisations, dont le Mouvement des Habitant(e)s et les Assemblées Vivre au Venezuela. Le collectif a dû faire le tour de plusieurs entrées des bâtiments de l’Assemblée Constituante avant d’être reçu par le député Ricardo Molina, ancien ministre du Logement et de l’Habitat, des Transports et Travaux publics, qui était sorti leur parler à l’angle de la place Bolivar. Molina s’est engagé à travailler sur la loi, d’abord dans les commissions, pour la présenter ensuite en assemblée plénière.

Ce projet de loi a été présenté il y a deux semaines lors d’une mobilisation semblable. Aujourd’hui, l’objectif est d’accélérer le débat. Vu le contexte qu’affronte la nation, la proposition des organisateurs(trices) est de renforcer les organisations du pouvoir populaire, en particulier sur l’axe du logement.

« Beaucoup de progrès ont été réalisés au cours de toutes ces années avec la Grande Mission du Logement au Venezuela, le quartier populaire a été reconnu et revendiqué, ainsi que les habitant(e)s exclus et rejeté(e)s dans la périphérie urbaine. Nous comprenons qu’il reste encore un long chemin à parcourir. Nous voulons réaliser de nos propres mains la reconstruction territoriale de notre habitat : logement, zones récréatives, espaces socio-productifs. À notre Assemblée Nationale Constituante, nous proposons d’autogérer nos maisons, avec des outils et des matériaux fournis par l’Etat” nous explique Irma Pacheco tandis que la mobilisation avançait sur les trottoirs de l’avenue Universidad.

Dans le communiqué accompagnant la présentation du projet de loi, les organisations précisent: “Il y a une expérience sans précédent reconnue aux niveaux national et international: à ce jour 37% des maisons construites par la “Grande Mission Logement” ont été construites par des organisations populaires sous différentes modalités de gestion. C’est une grande école.” C’est à partir de cette expérience que l’idée est de faire avancer le débat sur la loi, sans plus retarder son approbation.

Habitad-20-300x168Habitad-5-300x168Source: http://www.crbz.org/en-defensa-de-la-vivienda-popular/

Traduction: Thierry Deronne

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La commune « Che Guevara », une expérience d’auto-gouvernement au Venezuela

S’il n’y a pas de café pour tous, il n’y aura de café pour personne”. La phrase est attribuée à Ernesto “Che” Guevara, dans les premières années de la révolution cubaine, quand on lui tendit une tasse au cours d’une réunion. Refus des privilèges jusque dans ses moindres détails. La conscience du collectif. Tou(te)s ou personne. Sur les collines touffues des hauteurs de Tucaní, chef-lieu du municipe Caracciolo Parra Olmedo, Mérida, cette phrase du Che résonne pratiquement. Non seulement parce qu’il y a du café pour toute la commune, au point d’en user comme monnaie d’échange, mais surtout parce que les prémisses des communard(e)s se basent sur la même aspiration à vivre mieux, dans un projet collectif qu’ils construisent depuis quelques années et continuent à défendre au milieu des difficultés auxquelles est soumis le pays.

Dans la Commune Che Guevara vivent 1600 familles, quelques 6000 personnes, organisées en 12 conseils communaux. La population élit deux représentants par conseil communal pour le parlement communal. Même si la légalisation s’est formalisée en 2013, cette organisation se construit depuis les 2008 et 2009 quand, avec le mouvement social et politique Corriente Révolutionnaire Bolivar et Zamora, les habitant(e)s ont établi la planification territoriale des communes, un plan toujours actuel et qui vise la construction d’une cité communale.

Le gouvernement des Etats-Unis nous assiège, désinforme sur notre processus révolutionnaire. Pas seulement sur ce que fait notre gouvernement mais aussi sur le travail que nous menons dans les communes, dans les conseils paysans, dans les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAPs)explique Cati Lobo, communarde et militante de la “Corriente”.

Ecoles, lycées, dispensaires et, principalement, production. Une des forces majeures tient dans la capacité productive de la commune. Dans les zones de moindre altitude, on observe des plantations de banane à cuire, de potiron, de yucca (manioc). A mesure qu’on gravit les collines, apparaissent en quantité des hectares d’ananas, d’orange et de citron. 15 camions d’ananas, quelques 450 tonnes sont produites chaque semaine aux moments de plus forte production. Et chaque semaine un camion de citron et d’oranges, parmi d’autres exemples.

La commune compte plusieurs entreprises familiales mais le bastion productif est le café et le cacao. La fierté de la commune, ce sont l’entreprise “Che Guevara 2021” qui produit, traite et distribue le cacao et dans une moindre mesure le café, ainsi que la Coopérative Colinas del Mirador (COLIMIR), productrice et distributrice de café.

La commune impulse l’échange de production en interne, avec d’autres communes, des privés, et l’Etat. Dans ce circuit intérieur on utilise le café comme moyen de paiement. Les prix de plusieurs produits se mesurent en kilos. Dans cette municipalité relativement proche d’une vaste zone frontalière qui s’étend économiquement de jour en jour (où domine le peso colombien), en pleine guerre économique que subit le pays et qui affecte entre autres la monnaie nationale, l’équivalence du café est une alternative inventée par les habitants.

Les entreprises de propriété sociale ne se concurrencent pas, elles pratiquent des prix unifiés. Avec d’autres communes on échange différents types d’aliments (viande, pâtes, riz) contre du café et du cacao. Même les uniformes scolaires s’échangent lors de journées organisées par les différents conseils communaux. Cette pratique est si courante que COLIMIR utilise une monnaie propre pour ses échanges avec des producteurs associés: le “Cafeto”, équivalent d’un kilogramme étalonné physiquement en sacs de café que la coopérative garde dans ses dépôts.

Pratiques et créations du peuple dans ses batailles quotidiennes pour affronter la guerre économique déployée par les Etats-Unis et ses alliés locaux. Ces derniers ont organisé des violences à Tucaní à la fin de février 2019: les “guarimbas” (violences d’extrême droite) ont obligé les conseils communaux à renforcer les conditions de sécurité pour empêcher le retour de telles actions. La défense territoriale de la commune est assurée par des brigades de défense populaire. “Les organisateurs de guarimbas ne peuvent être nos porte-paroles” affirme un boulanger qui possède un commerce face à la Place Bolívar, place nettoyée et reconstruite lors des journées de travail volontaire réalisées les samedis.

Les communes sont un des héritages les plus importants en termes d’organisation construits par la révolution bolivarienne. Organisation des gens visant à résoudre les problèmes quotidiens et à construire un pouvoir ascendant pour construire la nouvelle société. Comme l’explique Cati Lobo: “C’est le peuple qui impulse les communes. C’est le peuple, les bases citoyennes, qui s’approprient le projet communal et travaillent le plus dans ce sens. Ces efforts et ces initiatives ont permis d’arriver à ce que nous voyons aujourd’hui. Nous voulons détruire l’Etat ancien. Si nous ne croyons pas en notre propre pouvoir, si nous n’en faisons pas un précédent, on ne nous reconnaîtra pas. Nous sommes appelé(e)s à chercher les formes et les alternatives. Avancer vers l’auto-gouvernement, c’est un défi qui n’a rien de facile. Pour le relever, nous avons besoin de force et de conscience.

Source : Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora

Traduction: Thierry Deronne

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La démocratie participative au Venezuela. Interview de Blanca Eekhout, Ministre des Communes

L'Assemblée générale des conseils communaux et des communes est la plus haute instance de décision selon la loi vénézuélienne

L’Assemblée générale des conseils communaux et des communes est la plus haute instance de décision selon la loi vénézuélienne

Interview de Blanca Eekhout, ministre des Communes de la République Bolivarienne du Venezuela

Depuis l’étranger, le Venezuela est souvent dépeint comme une dictature, où le chef de l’Etat, Nicolas Maduro, règnerait de manière autoritaire et violente sans prendre en compte les aspirations populaires. Cette description se heurte pourtant à une réalité qu’il est impossible de nier : le chavisme et le président Maduro possèdent le soutien d’une partie non négligeable de la population vénézuélienne. La propagande du système médiatique ne permet donc pas de répondre à la question : pourquoi ?

Un des éléments de réponse est à chercher du côté de la démocratie directe et participative implantée au Venezuela depuis l’avènement d’Hugo Chávez au pouvoir. Cet aspect central de la Révolution Bolivarienne est systématiquement nié par le système médiatique. Les luttes du peuple vénézuélien au sein du système de Conseils communaux et des Communes socialistes sont invisibilisées. Nous sommes donc allés interviewer Blanca Eekhout, ministre des Communes afin qu’elle explique au lecteur francophone l’originalité de la démocratie vénézuélienne. 

Blanca est une militante sociale de la première heure, elle a été la fondatrice de nombreux médias communautaire comme Catia Tve, et est devenue la première présidente de la chaîne publique ViVe TV, puis de VTV. Élue députée en 2010, elle deviendra vice-présidente de l’Assemblée nationale de 2011 à 2015.  Cette jeune femme, qui a consacré sa vie à la lutte sociale et à l’approfondissement de la démocratie dans son pays, a occupé plusieurs postes de la haute fonction publique. Elle a été Ministre de la Communication et de l’Information (2009-2010), Ministre de la Femme et de l’Égalité des genres (2016-2018). Elle est aujourd’hui Ministre des Communes depuis septembre 2018.  

Le Ministère des Communes est situé dans le centre de Caracas dans un immeuble où furent relogés plusieurs vendeurs ambulants, il y a quelques années. Il apparaissait logique que ce ministère central déserte les quartiers administratifs traditionnels pour s’implanter aux côtés du Peuple. La ministre nous recevra dans son modeste bureau où trône côte à côte un portrait d’Hugo Chávez et de Josefa Camejo, une héroïne de la guerre d’indépendance du Venezuela: bon résumé iconographique du parcours politique de notre interlocutrice. 

Pendant que Blanca répondait avec fougue et passion à mes questions, je pensais aux revendications des Gilets jaunes français, exprimées à plusieurs milliers de kilomètres de Caracas. En cause ? Les thèmes évoqués par la ministre vénézuélienne: l’Assemblée Constituante et la mobilisation populaire pour écrire la nouvelle Charte suprême, les modalités du référendum révocatoire pour tous les élus, la force des conseils communaux et des communes -où toutes les décisions sont prises lors d’Assemblées générales, la nécessité d’inventer de nouvelles formes de propriété pour développer le pays. Les paroles de Blanca Eekhout fusent comme une rafale de AK47, chaque balle est un concept qui fait écho aux préoccupations politiques exprimées sur les ronds points de France. 

L’autre son de cloche que vous pouvez lire ci-dessous témoigne de l’extraordinaire vivacité démocratique du Venezuela, qui marque la colonne vertébrale du projet politique de la Révolution bolivarienne. On comprend mieux alors la terrible violence politique et médiatique qui s’abat contre ce Peuple. La démocratie participative vénézuélienne doit être absolument balayée pour enrayer le risque de voir fleurir 1, 2, 3 Blanca. Pour que ce modèle ne donne pas d’idées à d’autres et ne menace pas le système politique encore dominant…pour l’instant.  

Romain Migus Quelles sont les racines de la démocratie participative au Venezuela ? Comment s’est construit le modèle démocratique de la Révolution Bolivarienne ?  

Blanca Eekhout : Il faut commencer par le début de notre mouvement politique, ou en tout cas par la prise de pouvoir par le Commandant Chávez. Sa première action du gouvernement fut de convoquer un processus national constituant. Hugo Chávez a appelé le Peuple à refonder notre République. Avant cela, tout notre cadre juridique était déterminé par le pouvoir en place, par les oligarchies mais aussi par la dépendance historique héritée de notre histoire coloniale. Donc, refonder notre République a impliqué de changer de charte suprême, mais le plus important était de savoir qui allait participer à ce débat. La première action a donc consisté à convoquer un référendum pour mettre en place ce processus constituant. Ce fait politique extraordinaire avait pour racine historique le Congrès d’Angostura, réalisé sous l’égide de notre Libérateur Simon Bolivar, en 1819 (1). Bolivar donnera un discours historique lors de ce congrès et rappellera notamment : « Heureux le citoyen qui invoque et convoque son peuple, consulte la volonté du souverain ». C’est pour cette raison qu’au Venezuela, à partir de 1999, une fois que la nouvelle constitution est approuvée, notre démocratie est devenue participative et « protagonique ».

Avec Blanca Eeckout, Caracas 2019.

R.M : Excuse-moi de t’interrompre, mais pourrais-tu expliquer à nos lecteurs comment se sont organisés les comités constituants ? Comment s’est déroulé le débat au sein de la population pour nourrir de projets cette Assemblée Nationale Constituante ?

B.E : D’abord, il y a eu une élection nationale pour choisir nos représentants : il y avait des indigènes, des travailleurs et travailleuses, les femmes en tant que mouvement, les pêcheurs, les paysans, toutes les forces sociales, ceux qui étaient invisibles, ceux qui n’avaient jamais été consultés sur le destin de leur patrie ni sur les lois qui régissaient leur vie. Mais la véritable consultation a été réalisée lors d’assemblées de rue. On a créé différents mécanismes par lesquels on systématisait les propositions ; des camions recueillaient les propositions à travers tout le territoire national. Les mouvements initiaux, ceux du mouvement ouvrier, paysan, participaient par des lettres de propositions et de requêtes historiques. Ce fut une consultation nationale très, très large et complète car nous le modèle duquel nous voulions sortir avait eu comme objectif l’application des mesures néolibérales dictées par le FMI et la Banque Mondiale. Ceci avait provoqué une réponse forte de la part du peuple qui était descendu dans la rue en 1989. Cet événement, que nous appelons le Caracazo avait été réprimé de façon très violente. Toutes les demandes qui s’étaient exprimées en réaction contre le modèle néolibéral ont fini par se trouver recueillies dans le processus constituant, en tant que demande de la République, pour garantir le droit à la Sécurité Sociale, la réaffirmation de notre droit à l’éducation gratuite, à la santé gratuite, à la redistribution des revenus, à la reconnaissance des droits indigènes, etc.

Au début, nous avions une révolte nationale mais nous n’avions pas encore un développement des mouvements sociaux suffisamment organisé. C’est la convocation du président à une Assemblée Nationale Constituante qui fait que nombre de ces mouvements se regroupent comme force nationale. On reconnaît alors, par exemple, la communication comme un droit de l’homme ; pour la première fois, les médias communautaires alternatifs commencent à occuper l’espace hertzien alors que dans le vieux modèle précédent, ceux-ci étaient considérés comme illégaux, pirates, et étaient sanctionnés. Nous avons mis en marche un processus de révision de la question pétrolière, ainsi que de la question agraire pour faire face à toutes ces pratiques terribles de saccage de la terre par les grands propriétaires ; c’est pour cela que le mouvement paysan avance à partir du processus constituant. Ce processus a été une impulsion pour que se développent, se consolident et se renforcent les différents mouvements sociaux dans notre pays.

R.M : On peut dire que le processus constituant marque le départ d’une nouvelle démocratie. En quoi est-elle différente de la démocratie représentative dans laquelle vit la majorité des peuples du monde ?

B.E : En premier lieu, nous, nous avons innové en ce qui concerne l’exercice permanent du pouvoir et de la non-délégation de la volonté. C’est-à-dire que pour le peuple vénézuélien, notre souveraineté réside dans le peuple, elle ne peut pas être déléguée. C’est pour cela que nous dépassons le modèle de la démocratie représentative dans lequel tous les cinq ou six ans, selon les élections, le peuple finit par déléguer à un autre son droit de souveraineté. Dans le cas du Venezuela, il ne peut pas être délégué même si nous réaffirmons l’élection directe et universelle. Nous avons d’ailleurs, au Venezuela, battu des records, car nous avons eu 25 processus électoraux. Nous avons inclu lors de notre Constituante, la possibilité pour les citoyens d’organiser des référendum révocatoire à mi-mandat pour tous les élus. Nous avons été le premier pays à faire un référendum révocatoire pour le président de la République. Nous avons organisé un référendum révocatoire au président Chavez ; et il a été confirmé dans ses fonctions. Mais, au Venezuela, je disais que l’exercice de la démocratie et de la participation n’est pas délimité par des élections au terme d’un quinquennat ou sextennat. D’abord, nous élargissons les pouvoirs. Des trois pouvoirs traditionnels en démocratie (exécutif, législatif et judiciaire), nous en avons rajouté deux : le pouvoir électoral et le pouvoir moral. Le pouvoir électoral est devenu un pouvoir avec suffisamment de force et d’autonomie pour garantir des élections libres, directes, transparentes, totalement automatisées(2). Quant au pouvoir moral, il traite tout ce qui a à voir avec la défense du peuple (3), la fiscalité ; il est devenu un pouvoir important à l’intérieur de la République. 

En plus de cela, nous avons établi quelque chose de plus important et de nouveau, c’est le renforcement du pouvoir populaire. Le pouvoir populaire, c’est l’exercice permanent de l’auto-gouvernement sur le territoire. Nous avons approuvé des lois pour organiser ce pouvoir populaire, et qui déterminent l’organisation, le développement économique de tout ce qui est ce modèle de transfert d’attributions politiques, de gestions de ressources économiques. C’est ce qui nous donne aujourd’hui une force dans le pays.

R.M : Avant de s’attaquer à l’expérience des communes, on va déjà parler des conseils communaux. La première loi de Conseil communal a été votée en 2006  et, je crois qu’il y a eu de nombreuses modifications pour l’adapter peu à peu à la réalité concrète. Ceci démontre aussi que le Venezuela est en train d’inventer un nouveau système et qu’au début en tout cas, il a tâtonné. On va poser une question basique, mais essentiel pour nos lecteurs qui ne savent rien ou presque du modèle de démocratie vénézuélienne : qu’est-ce qu’un conseil communal ? En quoi consiste-t-il ?

B.E : La loi des Conseils Communaux garantit l’exercice, à tous les niveaux territoriaux de nos communautés de voisinage, à tous les citoyens d’un territoire, de se réunir en Assemblée citoyenne. Ils décident des processus d’actions au cours d’une prise de parole générale. Grâce à des élections directes, lors des assemblées territoriales, il est décidé par l’Assemblée générale de qui est à la tête des projets, des comités, et de la mise en marche des politiques publiques sur le territoire. Nous avons également une loi pour organiser l’économie populaire, nous avons les lois qui régissent l’organisation des communes, ainsi que des lois de communication qui relèvent également du pouvoir populaire.

R.M : Qui décide du rayon d’action du Conseil Communal ? Par qui va-t-il être composé ? Quelle est la relation avec l’Etat et les échelons administratifs de la démocratie représentative qui continuent d’exister ?

B.E : Au sein du Conseil communal, les gens décident, en Assemblée de l’espace territorial qui va délimiter l’action de leur conseil.  Les citoyens doivent être disposés à se regrouper volontairement en fonction de la délimitation géographique de leur territoire. Il y a des conseils communaux beaucoup plus petits, il y en a de plus grands ; s’ils se constituent dans les zones urbanisées, la population se concentre dans un immeuble, et cela peut dépendre de l’urbanisme. Dans les immeubles d’un même quartier, il peut y avoir deux ou même trois conseils communaux. L’assemblée de citoyens décide également de la capacité d’organisation. Pour nous, l’assemblée citoyenne est l’instance de délibération la plus importante ; c’est ce qu’il y a écrits dans l’article 20 de notre loi des Conseils Communaux (4). Elle est aussi l’organe de décision pour l’exercice du pouvoir communautaire : la participation et le protagonisme populaire. Les décisions du conseil communal doivent s’appliquer de manière obligatoire. Le conseil communal est reconnu par toutes les autres autorités qu’elles soient municipales ou régionales. Les conseils communaux dans une communauté paysanne peuvent être constitués par un plus petit nombre de familles en raison de l’immensité de l’espace et de la faible concentration de population. Ainsi, les assemblées de citoyens établissent eux-mêmes la délimitation de leur espace territorial.

R.M : Comment les gens s’organisent-ils au sein du Conseil communal ? 

B.E : Dans le Conseil communal, il y a des comités de santé, d’éducation, de culture, d’alimentation, de communication populaire, il y a aussi un comité de d’équité et d’égalité entre les genres, et bien d’autres comités en fonction de la réalité de la vie sur le territoire du Conseil communal. Mais il y a également un comité qui se charge de la question de l’économie et un autre qui se charge de la sécurité. Par sécurité nous n’entendons pas seulement la sécurité interpersonnel, mais aussi la sécurité et la défense intégrale de notre territoire qui est constamment menacé par une invasion étrangère.

R.M : Combien de conseils communaux y a-t-il sur tout le territoire vénézuélien ? 

B.E : En ce moment, il y en a 47.834. Cela représente l’équivalent de 14 millions de personnes.

R.M : Cet approfondissement de la démocratie directe et du pouvoir populaire vous a amené à reconsidérer le thème de la propriété (de la terre et des moyens de productions). Comment ces deux thèmes s’articulent-ils ? Pourquoi, aux cotés de la propriété privé ou publique avez-vous dû inclure la propriété sociale directe et indirecte ? Comment s’interconnectent l’économie populaire et le pouvoir populaire ?

B.E : Les unités de production familiale, nombre d’entre elles sont également discutées en assemblée citoyenne. Le développement d’une unité de production familiale, une Entreprise de Production Sociale, nombres de réalisations de ce type naissent dans le débat lors de l’assemblée de citoyens. En ce moment, nous sommes encore en train de travailler pour amplifier les types de propriété, non seulement les types d’organisation de propriété sociale mais aussi les types de propriété individuelle, familiale qui existent dans la commune et se mettent au service de la commune. Nous avons encore beaucoup à faire en ce qui concerne le développement d’un modèle économique communal, d’un circuit économique communal.

Les initiatives et les expériences de quelques communes sont extraordinaires, mais nous ne sommes pas encore parvenus à une articulation totale. Nous avons des systèmes de monnaie ou de banque communale qui existent, mais le développement est inégal. Il y a des communes qui ont réussi à dépasser les attentes même de ce que permettait la capacité productive et d’autres qui ne sont pas parvenues à s’articuler au niveau économique et continuent d’être des expériences isolées. Aujourd’hui, nous faisons un travail important pour systématiser la propriété sociale et collective. Nous nous inspirons aussi des conseils paysans qui ne fonctionnent pas tous selon la propriété sociale. Les paysans ont la propriété de leur terre, propriété individuelle ou familiale, et néanmoins, à partir d’expérience coopératives ils finissent par se rassembler pour que s’ajoute toute la production d’une commune à un effort collectif bien que la propriété soit diversifiée. Les mécanismes et les types de propriété sont diversifiés sur le territoire communal et nous affrontons un défi énorme qui consiste à garantir que tout permette l’autogestion, l’autonomie alimentaire et le renforcement économique sur le territoire.

R.M : Venons-en à la Commune. Qu’appelez-vous une Commune au Venezuela ? Comment expliquerais-tu à une personne qui ignore tout de ce processus politique de premier ordre, ce qu’est une commune et comment fonctionne-t-elle ?Quelle est la relation de la Commune avec les Conseils communaux ?

B.E : Peut-être que la première chose serait de dire qu’il s’agit d’un regroupement de conseils communaux mais c’est beaucoup plus que cela. L’idée est que toutes les forces et les mouvements présents sur un territoire forment une commune.  En plus des Conseils communaux, on trouve dans la Commune les conseils de jeunesse, les conseils paysans, les Conseils de production des travailleurs ; tout ce qui fait la vie politique et économique d’un territoire vient former la commune.  Les différents comités qui forment un conseil communal ont ensuite un porte-parole, qui, dans la commune, participe aux instances d’auto-gouvernement. Un porte-parole de chaque conseil communal siège au parlement de la commune. L’idée est que cela constitue un système d’agrégation et détermine une nouvelle géométrie du pouvoir. L’objectif est qu’à un moment donné, ce modèle communal dépasse les structures héritées de notre vieil état, où le modèle administratif est basé sur la mairie, ou le gouvernement régional. Ces structures qui nous viennent de la colonisation sont très liées au vieux modèle de démocratie représentative. Elles ne relèvent pas du système permanent et direct d’auto-gouvernement du peuple sur un territoire qu’il a lui-même décidé. Aujourd’hui au Venezuela, Il existe 3078 communes de ce type. Dans la commune et le conseil communal, l’assemblée de citoyens est l’instance supérieure, raison pour laquelle elle permet une démocratie permanente qui ne peut être déléguée. C’est une démocratie pleine, elle est participative, protagonique.

R.M : Quelle est la relation entre cet Etat communal qui prend forme et les structures traditionnelles de l’Etat vénézuélien ?

B.E : Les vieilles structures de l’Etat, les mairies, les conseils municipaux, les gouvernements régionaux, continuent d’avoir un rôle. Nous les avons maintenus, nous les avons rénovés, nous continuons d’organiser des élections –que le chavisme vient de gagner, d’ailleurs- mais nous croyons que si le pouvoir réside dans le peuple, l’exercice de démocratie par ce souverain qu’est le peuple, doit être permanent et le développement de politiques publiques doit être également entre les mains du peuple. C’est pourquoi, pour nous, le pouvoir de la commune et du conseil communal constitue la base de ce que doit être le nouvel Etat, un Etat véritablement populaire, un Etat qui rompt avec la bureaucratie, avec l’héritage de ce modèle de fausse démocratie bourgeoise et représentative. Nous sommes dans un processus d’invention permanente avec des erreurs et des réussites mais nous essayons de construire un autre modèle. Nous ne pouvons être protagonistes de notre processus politique qu’en le faisant, qu’en nous rencontrant, qu’en débattant, qu’en le discutant dans le même temps où nous sommes un acteur protagonique de ce changement.

Assemblée générale pour élire l’auto-gouvernement de la Commune Simon Bolivar dans l’Etat rural d’Apure (photo: Carolina Cruz)

R.M: Si le Conseil communal dépend en partie des instances administratives locales ou nationales pour financer ses projets, la Commune entend être véritablement autonome. Qu’en est-il de l’économie communale ?

B.E : La commune a son mode de fonctionnement propre mais elle intègre les initiatives de l’Etat central comme la création de comité pour la protection sociale ou le Carnet de la Patrie (5). Elle se charge aussi de nouvelles tâches. A cause de la guerre que nous subissons, les Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP) ont été créés et se chargent de la distribution directe de l’alimentation dans la Commune, maison par maison (5).

Il faut que la Commune soit autosuffisante dans le temps, et qu’elle ait les capacités de produire dans tous les secteurs : agricole, touristique et même dans l’industrie communale car nous avons développé grâce à l’investissement de l’état des processus industriels communaux qui garantissent tant l’approvisionnement au niveau de la commune que l’échange et l’apport au niveau national. Le développement économique de la commune est un élément fondamental pour qu’une commune soit une commune. Dans ces temps de guerre, la production est une impérieuse nécessité. Mais il y a aussi des processus différenciés : la capacité de production n’est pas la même dans une zone urbanisée que dans une communauté rurale.

R.M: Evidemment.

B.E : Néanmoins, dans les communes urbaines, nous avons des boulangeries communales, des potagers communaux, les gens commencent surtout à développer l’activité textile et nous avons obtenu, qu’à l’intérieur d’une commune urbaine, il existe des brigades de production auxquelles l’Etat a attribué des terres pour qu’ils produisent dans des zones rurales et rapportent les produits en zone urbaine.

R.M : Quel est le lien entre l’Etat, le Ministère des Communes, dont tu es la plus haute représentante, et les communes elles-mêmes ? C’est-à-dire entre cet état hérité mais également nécessaire pour appliquer une macro-politique, et les forces populaires organisées ?

B.E : Le Ministère des Communes promeut l’organisation de la Commune, il facilite les mécanismes pour qu’elle soit légale, pour qu’elle s’organise, pour que l’on forme les citoyens et citoyennes et qu’ils puissent se constituer en conseils communaux puis en commune. Ainsi, l’une des principales tâches est de promouvoir l’organisation du peuple pour qu’il parvienne à établir ses propres mécanismes d’auto-gouvernement. L’un des éléments également important, c’est la formation. D’une part, dans le processus de production et d’autre part dans la mise en marche des politiques sur le territoire, des politiques publiques qui se font au niveau de la commune. Nous soutenons de fait tous les leaderships naissant pour que se constituent des Communes. Mais, il y a un autre élément qui représente une tâche importante pour nous en tant que ministère. Il nous faut permettre l’articulation nationale de toutes les communes. Le commandant Chávez disait qu’une commune isolée pouvait même être contre-révolutionnaire. La seule façon pour qu’elle soit révolutionnaire, profondément démocratique et transformatrice, c’est qu’il y ait un tissu social communal, qu’il y ait une véritable articulation entre toutes les communes. Nous favorisons l’organisation de congrès et de rencontres entre les communes. Lors d’une récente rencontre nationale que nous avons organisé, a surgit l’idée de la création d’une Université des Communes. Ou plutôt devrais-je dire d’une Multiversité plutôt qu’Université. Tout ce travail de mise en relation dépend du Ministère. Celui-ci apporte, lorsque cela est nécessaire, des ressources pour le développement d’initiatives de production, des semences pour l’agriculture, des outils, des machines.

Mais l’organisation des communes ne peut relever exclusivement de la responsabilité du Ministère des Communes. Il existe un tel niveau de développement des forces communales qu’elles-mêmes sont et doivent être promotrices de la création d’autres communes, et organisatrices de ce grand mouvement communal national. Nous sommes donc dans une phase de transfert de pouvoir et d’attributions que détient le Ministère aux communes. Pour l’organisation du territoire, l’un des mécanismes est : « la commune sème d’autres communes ». Une commune pionnière, entreprenante qui s’est développée de façon importante économiquement, socialement et au niveau politique devient un facteur multiplicateur des communes à partir de son fonctionnement.

La ministre des Communes Blanca Eeckhout lors d’un échange avec les comuneros

R.M : Quels sont vos prochains défis politiques ?

B.E : Nous pensons que l’exercice permanent de la démocratie est plus que jamais nécessaire. C’est pourquoi, il nous faut accélérer le transfert de nouvelles attributions au mouvement communal. Nous sommes actuellement dans une phase d’organisation d’élections pour garantir le renouvellement des leaderships, et le renforcement des assemblées citoyennes. Et nous organisons ceci dans un scénario complexe, à cause de toutes les menaces et les attaques contre notre pays, ainsi que la guerre économique qui s’abat contre le Venezuela.

R.M : Dernière question, quelle est l’importance du thème de la démocratie pour la  Révolution Bolivarienne au Venezuela ? 

B.E : La Révolution bolivarienne au Venezuela existe parce qu’il y a un peuple organisé qui exerce le pouvoir. Sans cela, nous n’aurions pas pu supporter les terribles attaques dont nous sommes victimes depuis vingt ans. On nous a appliqué toutes les doctrines de guerre pour transformer le Venezuela en un état voyou, failli, nous vivons sous la menace permanente de coups d’état et d’une intervention militaire. Dans ces circonstances, dans les moments les plus difficiles, la Révolution a toujours convoqué le peuple souverain, comme ce fut le cas encore lors du processus constituant que nous avons initié en 2017.

Cette année là, alors que nous affrontions depuis plusieurs semaines un épisode insurrectionnel qui pouvait provoquer une guerre civile dans le pays, le président Nicolas Maduro a décidé de consulter le peuple, et de convoquer de nouveau une Assemblée Constituante. Ce processus a été encore plus démocratique que celui que nous avons fait en 1999 car le processus d’élections a été territorial et par secteurs de la population. Nous avons choisi de façon directe nos propres porte-paroles pour les personnes âgées, pour les personnes présentant un handicap, pour les paysans, pour les pêcheurs, pour la jeunesse, pour les travailleurs, pour les communes, pour toutes les forces vices de notre pays. Il y a des représentants de tous les secteurs dans notre Assemblée Nationale Constituante.

Actuellement, il y a un débat sur tout, ouvert, acharné, mais ce qui était fondamental pour aller à cette Assemblée Nationale Constituante, ce fut de chercher la paix. Ce qui démontre que la démocratie apporte la paix, la vraie démocratie, celle qui ne réduit pas la volonté du peuple, qui n’est pas la démocratie représentative. La démocratie participative et protagonique est une garantie de paix et c’est la garantie d’une Patrie. Dans les moments les plus difficiles, notre président Nicolas Maduro, de même que le Commandant Chavez avant lui, a constamment appelé au dialogue, à la négociation, à écouter les autres, et il a assumé au sein de ce dialogue des engagements énormes, comme rénover tous les pouvoirs au beau milieu d’une guerre.

En 2017 et 2018, au milieu de la guerre économique (6), de la guerre terroriste, de la tentative de guerre civile (7), nous avons convoqué un processus constituant et nous avons gagné. La voix du peuple est la voix de Dieu, elle s’est manifestée et nous avons retrouvé la paix le lendemain de l’élection des députés constituants. Puis, nous avons convoqué des élections municipales et régionales et enfin une élection présidentielle, et nous avons gagné. Je crois que, difficilement, en plein état de siège, en situation de blocus, un gouvernement se soumet à autant d’élections comme nous l’avons fait. C’est la confiance du peuple, c’est l’exercice direct et réel de la volonté du peuple de vivre en démocratie et d’avoir la paix. Devant toutes les menaces de la barbarie fasciste, je ne crois pas qu’il existe d’autres façons de garantir notre révolution, si ce n’est par une démocratie totale. Parce que, ainsi, c’est le peuple entier qui est concerné et qui s’unit pour la défendre.

C’est cela un peuple en mouvement. Et pour être en mouvement, il doit être protagoniste de son destin. Il ne peut être un « invité de pierre ». C’est pourquoi, malgré les mensonges médiatiques, malgré le fait que des millions d’hommes et de femmes ont été rendu complétement invisible, ils continuent de défendre cette révolution. Si nous résistons et que nous continuons d’avancer, c’est parce que le peuple est un véritable acteur politique, parce que cette démocratie est une vraie démocratie.

Extrait de notre rencontre avec Blanca Eekhout (en français)

Cette interview serait sûrement encore un fichier .mp3 dissimulé dans un des nombreux dossiers de mon ordinateur sans l’aide précieuse et admirable de Sylvie Carrasco qui nous a aidé à la transcrire et à la traduire. Qu’elle en soit mille fois remerciée.  

Notes ajoutées par nous :

(1)  Convoqué par Simon Bolivar le 15 février 1819 dans la ville d’Angostura (actuelle Ciudad Bolivar) au Venezuela, cette Assemblée constituante avait pour but d’organiser administrativement et législativement les territoires libérés de l’Empire espagnol ou en passe de l’être.

(2)  Pour connaître comment fonctionne le pouvoir électoral, et le système électoral vénézuélien, lire Romain Migus, «Tout comprendre à la nouvelle offensive contre le Venezuela», Venezuela en Vivo, 09/01/2018, https://www.romainmigus.info/2019/01/tout-comprendre-sur-la-nouvelle.html

(3)  Le défenseur du Peuple est une figure équivalente au Défenseur des droits, en France.

(4)  « Ley Organica de los Consejos Comunales », publié au journal officiel nº39.335, 28/12/2009, disponible sur http://www.minci.gob.ve/wp-content/uploads/downloads/2012/11/LEY-CONSEJOS-COMUNALES-6-11-2012-WEB.pdf

(5)  Pour comprendre le système du Carnet de la Patrie ou des CLAP, lire Romain Migus, « Entre mesures d’urgence et construction de l’Etat. Chroniques d’en bas nº4 », Venezuela en Vivo, 02/08/2018,

https://www.romainmigus.info/2018/08/entre-mesures-durgence-et-construction.html

(6)  Pour se rendre compte de la férocité de la guerre économique contre le Venezuela, lire Romain Migus, « Chronologie actualisée des sanctions économiques contre le Venezuela », Venezuela en Vivohttps://www.romainmigus.info/2019/01/chronologie-des-sanctions-economiques.html

(7)  Lire Maurice Lemoine, Chronique d’une déstabilisation, Montreuil : éd. Le Temps des Cerises, 2019.

Note de Venezuelainfos: on trouvera sur ce Blog, sous les rubriques « commune« , « conseils communaux » ou « démocratie participative » quelques centaines de reportages ou d’analyses sur l’expérience communale au Venezuela.

URL de cet article: https://www.romainmigus.info/2019/06/la-democratie-participative-au.html