« Dans les processus révolutionnaires, démocratiser la communication est stratégique » (Journal CoLatino, El Salvador)

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Gloria Silvia Orellana
@SilviaCoLatino

Thierry Deronne, cinéaste, professeur universitaire et journaliste, est convaincu que la démocratisation d’une société passe par le renforcement du rôle du peuple et de ses histoires, comme il l’enseigne, et que cela renforce le processus révolutionnaire dans la République Bolivarienne du Venezuela. Deronne, qui est arrivé au Venezuela en 1994, venant de Belgique, a fondé, avec d’autres professionnels vénézuéliens de l’audiovisuel, l’ « Ecole populaire latino-américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre » .

¿Pourquoi cet intérêt pour la communication des communautés?

Ce sont deux processus, les gens ont déjà leurs histoires, et évidemment nous partons de l’idée qu’il faut leur donner les outils pour renforcer le rôle principal du peuple, comme nous l’enseignons à l’université. Pour créer véritablement un processus de démocratisation il est important que le peuple joue le rôle principal, comme pour tout le processus révolutionnaire que nous sommes en train de vivre au Venezuela. Nous devons enseigner les nouvelles formes de communication sociale, pour que, lorsque s’ouvriront de nouveaux espaces de diffusion des acteurs audiovisuels, l’on ait une nouvelle forme et de nouveaux contenus.

¿Estimez-vous que cela a été un plus pour le concept de communication?

Quand je parle d’outils, je ne veux pas seulement parler des techniques, mais précisément d’un rapport au contenu. On tombe souvent dans le piège qui consiste à les séparer, d’un côté l’idéologie, de l’autre la technique. Et ce divorce est un danger, c’est un piège. En fait, nous leur expliquons qu’il est possible de créer quelque chose de nouveau, et c’est là qu’est le saut qualitatif, une technique qui peut apporter un grand changement dans la communication.

¿Quelle est votre lecture dans le contexte politique actuel du Venezuela?

De manière générale, la réalité au Venezuela est bonne, bien que les medias soient entre les mains des grands groupes de pouvoir, mais je peux te dire que nous sommes un système démocratique qui se développe, nous savons qu’il y a une overdose d’élections, il y a eu plus de 25 scrutins en 18 ans, dont la légitimité et la transparence ont été certifiées par des présidents ou des représentants de cours électorales ainsi que par des experts de différentes latitudes de l’Amérique latine. Et nombreux de ces présidents électoraux qui ne sont pas proches de l’idéologie bolivarienne, mais qui sont des experts, ayant une longue expérience des processus électoraux, ont toujours corroboré et réaffirmé la transparence e des processus, mais ce qui caractérise véritablement cette démocratie vénézuélienne, c’est le Pouvoir Populaire.

¿Comment les institutions jouent-elles leur rôle?

Au-delà de la nature représentative de la démocratie, je crois que la démocratisation vient de la croissance en droits. Toutes les semaines, l’assemblée constituante élue l’année dernière mobilise pour une action, des mouvements sociaux ou de collectifs féministes. Et de cette manière, tout ce que l’on peut imaginer comme mouvement social cherche sa lutte aux côtés de ses représentants sectoriels et des députés à la Constituante. Car les députés ne sont pas seulement les députés des territoires, ils représentent aussi des secteurs, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, les mouvements de femmes et les travailleurs font appel à leurs députés. Et à mon avis, il n’y a rien de tel que la mobilisation permanente pour que les revendications ou les pétitions ne tardent pas, ne soient pas reléguées au second plan. C’est comme une marmite toujours en ébullition, pleine de propositions. Grâce à cette participation populaire, peu à peu on vient à bout du monstre bureaucratique, pour en faire quelque chose de beaucoup plus contrôlé et efficace. C’est ce travail que nous appelons le pouvoir populaire.

¿Comment le pouvoir populaire relève-t-il les défis de la situation économique et sociale?

Il y a un secteur privé qui contrôle plus de 80% de la production et de la distribution nationales, ce qui te donne une idée des moyens qu’ils ont de créer les phénomènes de pénurie et de hausse permanente des Prix. Pour y faire face, le gouvernement travaille à deux niveaux, par l’augmentation du salaire, pour protéger le pouvoir d’achat des gens. Il y a deux mois on a presque atteint les 100%, mais le secteur privé a répliqué par une hausse des prix des produits quasiment dans la même proportion.

Cela fait dix jours que l’Etat contrôle les marchés municipaux, où se trame la manipulation des prix, avec la contrebande vers la Colombie. Le travail a été progressif et peu à peu on attaque la structure même de la spéculation, l’Etat cherche à protèger les voies vitales de production et de distribution pour les gens. Autre aspect du pouvoir populaire, la création des Comités locaux d’approvisionnement, c’est une nouvelle stratégie à laquelle a obligé la guerre économique, mais qui est intéressante car elle a réveillé à nouveau le mouvement populaire, qui était atténué depuis la mort d’Hugo Chavez.

Cela a conduit à la création de nouvelles stratégies de survie qui se sont substituées au conseil communal, et ce réveil de l’organisation populaire a joué un rôle stratégique dans la récente victoire électorale.

¿Comment abordez-vous la guerre médiatique?

On ne peut plus remettre vraiment à plus tard une initiative commune ou de démocratisation des médias. C’est inévitable, nous sommes dans la caverne de Platon, où les reflets arrivent à travers les medias hégémoniques, qui sont entre les mains des groupes du pouvoir économique qui sont ceux qui font la guerre médiatique.

Je vais te donner un exemple: l’image constante du Venezuela dans les medias, avec une grande intensité, pour justifier une invasion étrangère par une soi-disant crise humanitaire. Ou bien quand un expert de l’ONU, Alfred Maurice de Zayas, spécialiste en situations humanitaires qui travaille depuis vingt ans en Afrique, qui a publié de nombreux livres et qui enseigne dans de nombreuses universités sur la question de la crise humanitaire affirme qu’il n’y a pas de crise humanitaire au Venezuela, mais un défaut d’approvisionnement et qu’il faut différentes manières pour l’éviter.

¿Quel est l’intérêt des Etats-Unis au Venezuela?

Il y a deux niveaux d’appétit de l’empire des Etats-Unis pour le Venezuela. Les grandes réserves de pétrole sont mondialement connues, de même que d’autres richesses comme l’or et d’autres métaux, ainsi que des ressources naturelles qui intéressent les multinationales. Il y a un deuxième aspect que l’on oublie parfois, le plus important: “l’exemple politique”, cet élan qu’a donné la Révovolution Bolivarienne à de nombreux autres peuples qui aspirent à l’émancipation et à la construction d’alternatives au Capitalisme Libéral.

¿Quels sont les défis pour la gauche latino-américaine?

Le défi pour la gauche est d’apprendre à gérer les problèmes des critiques, sans les couvrir, mais au contraire en saisissant l’occasion pour aller à la rencontré des demandes et offrir de solutions , pour consolider la formation permanente du peuple , nourrir la politique publique. Il faut abandonner le verticalisme, le manque d’écoute ou les séparations bureaucratiques. Cette inconscience a coûté cher à la gauche dernièrement. C’est une leçon de plus, nul besoin de pessimisme,  c’est à partir du pouvoir populaire qu’on créera les changements.

Source : https://www.diariocolatino.com/en-procesos-revolucionarios-es-estrategico-democratizar-la-comunicacion-thierry-deronn/

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Le président Evo Morales dénonce la menace d’une intervention états-unienne au Venezuela

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Le président de la Bolivie, Evo Morales, a demandé le mardi 13 février 2018 que se réunisse en urgence un sommet de l’Union des Nations Sud-américaines (UNASUR) face à la menace états-unienne d’intervenir militairement au Venezuela depuis la Colombie.

Depuis La Paz, le dirigeant bolivien a réaffirmé sa solidarité avec le peuple frère du Venezuela et demandé à l’UNASUR de faire respecter sa souveraineté.

La menace d’une intervention militaire au Venezuela a été brandie par le secrétaire d’Etat états-unien, Rex Tillerson, lors de sa tournée au Mexique, en Colombie, au Pérou, en Argentine et en Jamaïque, pour préparer le renversement du gouvernement de Nicolás Maduro.

« Tillerson vient visiter plusieurs pays, j’imagine, pour convaincre ou influencer ses présidents de droite en vue de participer à une intervention militaire ou pour noyer le Venezuela », a déclaré Morales lors de son émission de radio « Caminando con el pueblo ».

Le président Morales a également dénoncé les déclarations du sénateur républicain Marco Rubio, qui a déclaré peu après Tillerson, que « c’est le meilleur moment pour un coup d’État au Venezuela, pour des raisons humanitaires ».

Le dirigeant bolivien a rappelé que dans les années 70 et 80, le Plan Condor a été créé pour exercer clandestinement le terrorisme d’Etat contre les dirigeants syndicaux, anticapitalistes et militants de gauche qui s’opposaient aux dictatures du Chili et de l’Argentine. Brésil, Paraguay, Bolivie et Uruguay.

Le Plan Condor a été coordonné avec les États-Unis et la CIA, avec un solde d’au moins 50 000 morts, 400 000 emprisonnés et 30 000 disparus.

Source : https://www.telesurtv.net/news/bolivia-cumbre-unasur-emergencia-intervencion-eeuu-venezuela-20180213-0044.html

Traduction: T.D.

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Amérique Latine: on gagne plus qu’on ne perd

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Le 23 décembre 2017, dans un Brésil qui affronte la revanche néo-libérale effrénée du président de facto Michel Temer, le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans terre a inauguré un terrain de football au cœur de son université populaire, l’École Nationale Florestan Fernandes. Parmi les joueurs, des amis tels que l’ex-président Lula, le chanteur-compositeur Chico Buarque, compagnons de la lutte contre la dictature militaire issue du coup d’état de 1964, et les chanteurs Lirinha, Mano Brown et Otto.

Par Alfredo Serrano Mancilla @alfreserramanci

Ne serions-nous pas en train de surestimer la capacité de victoire électorale des projets politiques conservateurs ? Ou ne sous-estimons nous pas tous les acquis obtenus pendant ce changement d’époque progressiste ? Il ne suffit certainement pas de choisir entre deux hypothèses aussi opposées. Tout n’est pas noir ou blanc lorsqu’il s’agit de politique, mais tout n’est que nuances et subtilités.

Au cours des deux ou trois dernières années, parler de « fin de cycle », de « restauration libérale » en Amérique Latine était à la mode. Et ce n’est pas sans fondement. Il est vrai qu’il y a eu certains changements d’ordre politique très importants dans la région. Le cas du Brésil est bien sûr le plus emblématique, tant pour sa dimension que pour son rôle géopolitique. Celui de l’Argentine, après la victoire de Macri en octobre 2015, est également une source d’inquiétude parce que son arrivée au pouvoir marque un changement rapide de restauration des l politiques néolibérales. Dans le reste de la région, dans le camp progressiste, des échecs significatifs ont également eu lieu : les élections parlementaires de décembre 2015 au Venezuela et le référendum de Bolivie de février 2016. Certains retiendront également la perte pour la Révolution Citoyenne des plus grandes villes de l’Equateur lors des dernières municipales de 2014.

Ce sont des faux pas qui nous obligent à réfléchir et à faire une analyse critique de tout ce qui n’a pas été fait correctement, menant à un tel résultat. Mais cette remise en question, si caractéristique des intellectuels progressistes, nous fait perdre de vue que, malgré ces obstacles, on gagne plus que l’on ne perd.

Dans ce bilan, il faudrait considérer qu’après dix ans de corréisme en Equateur, la droite a perdu en avril 2017 et ce, bien que tout le monde se soit uni contre la candidature de Lenin-Glas. Et la victoire n’a pas été gagnée sans Correa, bien au contraire. Elle l’a été avec Correa en première ligne, qui parcourait le pays et faisait campagne.

Au Venezuela, en 2017, la Révolution Bolivarienne a remporté trois victoires : lors des élections à la Constituante (30 juillet), aux régionales (15 octobre) et aux municipales (10 décembre). La victoire est à nouveau dans le camp des chavistes qui démontrent ainsi bénéficier d’un vote solide (40-45%) qui représente un socle solide et loyal malgré les obstacles.

Au Nicaragua, le sandinisme a remporté une victoire écrasante tant aux présidentielles qu’aux municipales, qui oblige le président Trump à ressusciter l’arsenal reaganien dont le « Nica Act » pour contrer le développement de la nation centre-américaine.

Reste à voir ce qui va se passer au Brésil. Dans ce pays, Temer n’est pas arrivé au pouvoir porté par une victoire électorale de la droite. La dernière gagnante aux urnes a été Dilma; et tout semble indiquer que Lula a toutes les chances de remporter le prochain combat. Le Paraguay aura bientôt lui aussi rendez-vous avec les urnes (avril 2018) ; il est probable que la nouvelle alliance Libérale-Frente-Guasu (avec d’autres partis de gauche) gagne et empêche le Parti Colorado d’avoir un président.  Il est inutile de rappeler que ce pays a lui aussi connu un coup d’état pour empêcher l’arrivée de Lugo au pouvoir.

Si on fait le total de toutes les élections présidentielles, dans le bloc progressiste formé depuis le XXI siècle (Venezuela, Argentine, Nicaragua, Uruguay, Bolivie et Equateur) il y a eu 24 victoires et deux défaites, celle de Macri face à Scioli et celle de Piñera face à Guillier. Si on faisait ce calcul en tenant compte de toutes les élections, le résultat serait encore plus flagrant.

Tout cela ne signifie pas que tout est parfait ni que le bloc progressiste vit ses meilleures heures. Loin de là. Mais il ne faut pas non plus gonfler les avancées électorales du camp conservateur quand il a dû jouer sur le terrain progressiste. Le cas argentin est probablement le plus énigmatique de tous car la première victoire du macrisme s’est vue confirmée et renforcée lors des élections législatives partielles suivantes (octobre 2017). Désormais les choix de Cristina dépendront de sa capacité à relever le plafond, parce que jusqu’à présent cela n’a pas suffi pour gagner seule face au macrisme. Les divisions à l’intérieur du péronisme facilitent la progression du néolibéralisme argentine du XXIème siècle.

Lors des dernières élections au Honduras,  tous les organismes internationaux ont constaté trop d’irrégularités pour confirmer la victoire de Juan Orlando Hernandez.  L’heure est à la répression sanglante, et à la reconnaissance du dictateur par les Etats-Unis, mais aussi d’une volonté forte de résistance populaire.

Des élections sont prévues au Mexique en juillet 2018 et López Obrador est le principal favori à ce jour. En Colombie, tout peut arriver car Santos et Uribe sont en perte de vitesse et les gens sont fatigués de la vieille politique. Des candidates comme Piedad Córdoba reçoivent un accueil favorable auprès de  la population, même si les enquêtes tentent de le dissimuler. Au Pérou, des élections municipales auront lieu l’an prochain et Kuczynski est au plus bas dans les sondages alors qu’il est au pouvoir depuis peu; en revanche Verónika Mendoza a de plus en plus de chances de gagner.

Le panorama est incertain. La Bolivie et le Venezuela auront des élections présidentielles en 2019 et 2018 respectivement. Beaucoup de ce qui se dit sur la « fin de cycle « dépendra de ce qui va se passer à ce moment-là. A priori, Evo Morales et Nicolas Maduro devraient renouveler leurs mandats. En Equateur il est certain que le revirement de Lenín a entraîné un contretemps imprévu. Mais le retour de Correa est un fait, ce qui pourrait déboucher sur un panorama politico-électoral extrêmement complexe et encore difficile à prévoir.

En définitive, chiffres et analyses à l’appui, la restauration conservatrice est  loin de remporter les élections dans des pays qui sont passés par un cycle progressiste, exceptions faites de l’Argentine et du Chili. Qui plus est, elle se trouve en difficultés dans les pays où elle est au gouvernement. Et sans aucun doute, le Brésil sera le facteur déterminant. Si Lula remporte à nouveau la victoire, ce goal devra compter double. Et si de son côté le Mexique choisit Lopez Obrador, alors la victoire sera la plus large.

Source : http://www.celag.org/se-gana-mas-se-pierde/  

Traduction : Pascale Mantel

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Invitation à la première de notre documentaire sur « l’autre Che » à Bruxelles, le 18 novembre

Grâce aux amis d’ATTAC sera projeté, pour la première fois en Belgique, notre documentaire « Carlos l’aube n’est plus une tentation » le 18 novembre à 20 h. au Botanique, Rue Royale à Bruxelles, dans le cadre du Festival du cinéma d’ATTAC Bruxelles. Nous publions aussi un nouveau livre (en espagnol) basé sur ce film, qu’on peut télécharger ici https://t.co/leUSDLEePP

Format original : Vidéo HDV NTSC). Durée : 1 h. 22. Production : Las Tres Raíces, Venezuela. Avec l’appui de Zin TV (Bruxelles). Image : Henry Linares, Deylin Peugnet et Olivier Auverlau. Assistante de réalisation : Marjorie Arostegui. Musique : Philippe Tasquin. Enquête, scénario, réalisation, prise de son et montage : Thierry Deronne. Diffusion du DVD (V.O. sous-titres FR) : gloriaverges@free.fr

Quelques avis sur le film

Un film émouvant à l’image de la rencontre du commandant Borge avec son rêve d’un parc d’enfants

Alex Cox, cinéaste britannique, réalisateur de “Walker

C’est un cadeau non seulement pour ma famille mais pour les nouvelles générations qui, comme la fillette qui apparaît au début du documentaire, ignorent tout de cette Histoire

Tania de los Andes Fonseca, fille de Carlos Fonseca

Alors que beaucoup de films ne la peignent que par petites touches, ce documentaire donne accès à la séquence complète de l’Histoire

Gilda Bolt, Ambassadrice du Nicaragua au Salvador

Il faut que la jeunesse le voie dans tout le Nicaragua

Tomás Borge, Commandant de la Révolution, lors de la première du film à Managua.

 

La journaliste Sonia Contreras (au centre)

La journaliste Sonia Contreras (au centre), La Guajira, État du Zulia.

Interview du réalisateur Thierry Deronne par la journaliste vénézuélienne Sonia Contreras

Sonia Contreras – Que retiens-tu des témoignages rassemblés autour de la vie de Carlos Fonseca ?

Thierry Deronne : d’abord, la gorge nouée de beaucoup lorsqu’ils évoquaient la perte d’un leader visionnaire qui en même temps était le frère humble, celui qui te parlait avec clarté. Les paysans qui l’appuyèrent durant sa guérilla dans les montagnes se sont mobilisés pour participer au tournage en réactivant leur réseau. Pour projeter le documentaire dans diverses communautés, ils sont allés en charrette à chevaux emprunter un générateur d’électricité dans un village appelé La Concordia. Du froid des montagnes du nord du Nicaragua, nous est parvenue cette énergie, ce sentiment.

Sonia Contreras – Comment as-tu procédé pour ton enquête ?

Enquête parmi les collaborateurs historiques de El Carmen, Matagalpa.

Enquête parmi les collaborateurs historiques de El Carmen, Matagalpa.

Dès le début l’objectif fut de contribuer à écrire une Histoire détruite par les grands médias, pour la rendre au peuple, en particulier à la jeunesse. Avant de commencer à enquêter, je me suis demandé : comment nous libérer de la “Fin de l’Histoire” et du dogme de ¨la Vie”, de l’intimisme des tranches de vie télévisées qui règnent depuis les années 80, de ce centrage sur l’individu qui est une forme subtile d’obscurantisme ? La première réponse fut que si ce sont les peuples qui font l’Histoire, nous devons la raconter de leur point de vue. Écouter celles et ceux qui ont lutté dans l’ombre avec Fonseca ne revient pas à nier l’individu mais à lui rendre sa vraie dimension. La priorité fut donc de retrouver celles et ceux qui ont connu personnellement Fonseca, mais aussi d’incarner la mémoire populaire dans des personnages anonymes. C’est une idée empruntée à Rius, un extraordinaire dessinateur mexicain qui raconte l’Histoire et vulgarise la philosophie à partir de petits personnages populaires en marge du texte. D’autre part, le Carlos de 1976 n’est plus celui de 1936 parce que l’Histoire l’a transformé, il fallait donc s’immerger dans la reconstruction d’une dialectique sociale, économique, politique, avant de pouvoir écrire le scénario.

Sonia Contreras – Tu disais que ce qui t’a motivé était le risque de voir disparaître la mémoire de Carlos Fonseca Amador. En faisant ce film, qu’as-tu découvert ?

Carlos Fonseca emprisonné en 1969 au Costa Rica. Un appel international fut lancé pour sa libération avec parmi les signataires, un certain jean-Paul Sartre.

Carlos Fonseca emprisonné en 1969 au Costa Rica. Un appel international fut lancé pour sa libération avec parmi les signataires, un certain Jean-Paul Sartre.

T.D. –  Si nous parlons encore aujourd’hui de Fonseca (ou de Simón Bolívar, de Simón Rodríguez, de Augusto Sandino), c’est parce qu’ils ont fait le ¨travail¨. Fonseca fut une intelligence supérieure à son temps : il voulait la formation intégrale comme garantie de l’irréversibilité d’une révolution socialiste. Il a donné des cours à ses militants jusqu’au dernier jour pour organiser les combattants, collaborateurs, les cadres qui l’entouraient. Pour lui l’unité, la modestie, la sincérité, étaient les ferments d’un nouveau type de conscience. Cette vision, Fonseca la puisait chez Sandino, le rebelle nicaraguayen des années 30, adoubé Général des Hommes Libres par ses paysans-soldats métis et indigènes. Or, dans les rares écrits de Sandino, recueillis, étudiés, publiés par Fonseca, on trouve le ¨Plan de réalisation du rêve de Bolívar¨ dans lequel il propose aux 21 gouvernants latino-américains la création d’une banque latino-américaine pour le développement, de voies de communication, d’une citoyenneté et d’un passeport latino-américains, d’une cour de justice et d’une force de défense commune constituée par les nations latino-américaines pour garantir leur souveraineté et du canal interocéanique dont le gouvernement de Daniel Ortega vient de lancer la construction et qui va devenir un moteur économique très puissant… Sandino avait tout pensé dans les années trente… Hé bien nous y sommes… Si tu lis l’Histoire avec les yeux du principal sujet historique, de la majorité sociale, tu te rends compte qu’aujourd’hui le Nicaragua réalise peu à peu le programme historique conçu par Carlos Fonseca : une assemblée nationale à majorité féminine, l’appui direct au petit producteur agricole, l’armée populaire et patriotique, l’autonomie de la Région Atlantique, l’unité des peuples d’Amérique Latine et les réalisations de l’ALBA, tout ne fait que commencer. Et même s’il est à la mode en Europe de dire que « le sandinisme n’est plus ce qu’il était » ou de parler de « fin de cycle », la popularité des sandinistes et le vote d’une majorité d’électeurs en faveur de leurs politiques, comme on vient encore de le voir aux municipales de novembre 2017, inviterait à plus de prudence et à moins de projection. Depuis le retour du Front Sandiniste au gouvernement en 2006, la pauvreté générale est en baisse constante, ce qui n’était pas possible dans les années 80 à cause de la guerre contre le développement menée par l’administration Reagan.

Sonia Contreras – Carlos publia en 1975 le manifeste clandestin ¨Qu’est-ce qu’un sandiniste ?¨ où il jetait les bases morales du militantisme : « Le sandiniste doit posséder un authentique esprit critique, car cet esprit donne plus de consistance à l’unité, la renforce et lui donne sa continuité, alors qu’une critique mal comprise et qui met en péril l’unité perd son sens révolutionnaire¨. Qu’en penses-tu dans le cadre de la révolution bolivarienne ?

T.D. – Pour Carlos il fallait à tout prix éviter l’inclusion dans le Front d’éléments petit-bourgeois qui débarquent avec leurs critiques ¨démocratiques¨. Carlos préférait enseigner aux travailleurs l’art de la critique à partir des erreurs pour ¨être plus¨ comme disait Paulo Freire… Aujourd’hui au Venezuela, grâce à l’impulsion de Nicolas Maduro, la révolution bolivarienne tente de faire émerger le nouveau pouvoir des organisations communales, il y a un déplacement du champ politique classique, d’où découle la possibilité, la nécessité d’une critique et d’une autocritique populaire. La guerre médiatique non seulement nous empêche de voir le passé et le futur, elle déplace et occulte ce qui devraient être les champs principaux de l’information. Nous devons sortir du cercle argumentaire des médias pour pouvoir informer et réfléchir sur ce que nous faisons autour d’une nouvelle forme de vie, sur ce que signifie un pouvoir, une économie exercée par des communes organisées. C’est là où on comprend que la critique populaire n’a rien à voir avec la critique ¨médiatique¨ que pratiquent la plupart des journalistes. Il y a une autre ressemblance de Carlos Fonseca avec Hugo Chávez : tous deux parlaient la langue du peuple. Fonseca recommandait aux cadres de s’exprimer dans un langage clair. Rafael Correa aime citer Fonseca : ¨Il faut critiquer de face et faire l’éloge dans le dos”.

Sonia Contreras – Comment s’est passée la participation du Commandant Tomás Borge ?

Tomás Borge, de retour dans la prison où il subit neuf mois de torture

Tomás Borge, de retour dans la prison somoziste où il subit neuf mois de torture.

T.D. – Malgré sa santé fragile – il allait mourir quelques mois plus tard –  il nous a beaucoup aidés. Sous son caractère rude, on percevait une grande nostalgie. Au début du film, on le voit rencontrer par hasard une jeune étudiante et il lui demande si elle sait ce que fit Somoza. Elle l’ignore et Borge est abasourdi, il n’arrive pas à le croire, ne comprend pas. Comment une lycéenne peut-elle ignorer que ce dictateur installé par les États-Unis a assassiné 200.000 nicaraguayens ? Lors du montage final il nous a rappelé cette rencontre, il voulait montrer le film aux quatre coins du pays. Il vint à la première, à la Cinémathèque de Managua, pour demander aux adolescents de ne pas oublier les causes de la révolution. Les derniers mots qu’ils nous a adressés furent : ¨Entre nous, Carlos Fonseca était beaucoup plus grand que toute la révolution sandiniste¨.

Sonia Contreras – Si nous situons le documentaire dans l’ici et maintenant de la révolution bolivarienne, que peut-il nous apporter de plus ?

T.D. – Dans le documentaire nous mettons l’accent sur un épisode de la lutte sandiniste aussi fondateur que notre 4 février 1992 au Venezuela, c’est la Geste Héroïque de Pancasán, en 1967. Du point de vue militaire ce fut une lourde défaite pour la guérilla mais qui se transforma en victoire morale parce qu’elle montra au peuple que les sandinistes étaient capables de mourir pour lui. Cet épisode fit beaucoup pour marquer la fin de l’apathie, pour réveiller  la Nation nicaraguayenne. Ce qui pousse à réfléchir sur l’idée fondatrice d’unité civico-militaire. Dans le Programme Historique des sandinistes, Carlos Fonseca insère la création d’une ¨armée populaire et patriotique¨. Sandino est à Fonseca ce que Zamora est à Chavez. Depuis les montagnes du nord du Nicaragua, Sandino rappelait ¨nous ne sommes pas des soldats mais des citoyens armés¨ et depuis son ¨llano¨ vénézuélien, Ezequiel Zamora, autre général paysan, posait sur son képi militaire un chapeau paysan pour symboliser cette double nature de soldat/peuple.Brvz3t2IcAArhQg

A partir de ces racines, Fonseca et Chavez comprennent que défendre durablement un processus révolutionnaire, signifie défendre la souveraineté tout en élevant le niveau de conscience. Tous deux croient dans une police et dans une armée non répressives, au ¨citoyen armé¨ dont parle Sandino. Carlos Fonseca admirait Ho-Chi-Minh pour sa capacité à créer une armée populaire, s’opposait aux enlèvements et préconisait la formation de gardes nationaux du somozisme pour les humaniser et les insérer dans le processus révolutionnaire. Un jour que son jeune fils, pour un jeu dans le quartier, l’interroge sur les grades militaires, Fonseca lui répond que le plus haut est celui de ¨simple soldat”. Comme pour Chavez, c’est ce concept civico-militaire qui provoque la rupture de Fonseca avec la gauche classique, assez éloignée du peuple et qui préférait, dans le cas du Nicaragua, ¨attendre les élections¨.

Quand Fonseca s’oppose à ce pacifisme de l’opposition à Somoza il réaffirme la nécessité d’une voie politico-militaire pour que la révolution puisse se défendre et se construire à long terme, et relie le Front Sandiniste à son ancêtre, l’Armée de Défense de la Souveraineté Nationale mise sur pied par Sandino. A Caracas, en janvier 2013, Evo Morales nous disait : “En Bolivie aussi nous avions des forces armées désidéologisées qui terrorisaient les enfants, des soldats utilisés pour tuer. Nous avons expulsé les étasuniens de notre État-Major, de même qu’au Vénézuéla. Ce que garantit la révolution bolivienne ce sont des mouvements sociaux alliés à des forces armées conscientes.”

Tournage dans les montagnes de Matagalpa.

Tournage dans les montagnes de Matagalpa.

Sonia Contreras – Tu parlais de la mémoire paysanne, de ceux qui appuyaient la lutte du guérillero Fonseca, qu’as-tu appris auprès d’eux ?

T.D. –L’enquête a révélé le rôle peu connu des syndicats ruraux dans la genèse de la guérilla du FSLN. Les bases de la guérilla de Pancasán s’enracinaient dans les luttes menées par les journaliers indigènes pour améliorer leurs conditions de travail et pour récupérer leurs terres ancestrales. Comme dit le commandant Borge dans le film, “beaucoup ont été assassinés parce qu’ils aidèrent le Front sandiniste, ils ont offert leurs vies”. C’est un autre élément important de l’enquête : sous chaque silence il y a la voix de ceux qui parlent sous la terre, des corps sans sépulture qui flottent sur nos têtes, qui continuent à penser pour nous, qui nous pressent d’agir. Parmi les points du programme historique du Front Sandiniste, Carlos Fonseca inscrivit “Vénération des martyrs” pour que les anonymes des poèmes de Roque Dalton, les “Saints” de Leonel Rugama, donnent un sens à nos vies.

Images du film

Víctor Guillen dans la nuit de Pancasán. Guide de la guérilla de Carlos Fonseca en 1967.

Víctor Guillen dans la nuit de Pancasán. Guide de la guérilla de Carlos Fonseca en 1967.

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Désaccords de paix en Colombie, par Maurice Lemoine

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Une citoyenne colombienne proteste contre le massacre par la police d’une dizaine de paysans dans la zone rurale de Tumaco, le 5 octobre 2017.

Comprendre le Venezuela passe forcément par comprendre la Colombie. Vus comme deux faces d’une seule et même Nation par Simón Bolívar, les deux pays se sont souvent opposés depuis que son successeur à Bogota, Francisco de Paula Santander (1792-1840), signa un accord de commerce avec les États-Unis et demanda l’exclusion d’Haïti du Congrès de Panama par lequel le « Libertador » voulait ancrer l’unité de l’Amérique Latine. Deux siècles plus tard, la Colombie néo-libérale des Uribe et Santos a trouvé dans la contrebande massive de produits subventionnés par le socialisme vénézuélien un oxygène économique et un palliatif au chômage de dizaines de milliers de ses habitants. Sous l’impulsion de Hugo Chavez, fidèle au rêve unitaire de Bolivar, le Venezuela a accueilli et légalisé six millions de colombiens déplacés par la guerre, chassés de leurs terres, et leur a donné accès aux programmes sociaux mis en place par la révolution. Les autorités de Bogota ont reconnu les importants efforts des médiateurs de Caracas dans les négociations qui ont mené à la « paix » actuelle. Chavez le visionnaire avait compris l’importance, pour le futur du continent, d’ouvrir le jeu politique en Colombie, au-delà de l’élite primitive qui gouverne encore cette nation. Cette « paix » cependant est toute relative. Alors que les médias accusent faussement le Venezuela de violations massives des droits humains, la Colombie de Juan Manuel Santos perpétue (comme le Mexique) le massacre de défenseurs de ces droits, de journalistes, de militants sociaux et de citoyen(ne)s qui s’opposent à la mainmise des transnationales. Les paramilitaires colombiens, toujours très actifs sous la direction de l’ex-président Alvaro Uribe, ont également prêté main forte à la récente insurrection de la droite au Venezuela – dont les médias ont imputé systématiquement les victimes au « régime » de Nicolas Maduro…

Thierry Deronne, Caracas, 10 octobre 2017.

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Désaccords de paix en Colombie,

par Maurice Lemoine

Uribe-Snto

Le président Juan Manuel Santos, ex-ministre de la Défense d’Alvaro Uribe (à droite)

Il aura fallu plus d’un demi-siècle d’une guerre fratricide pour que, le 1er septembre 2017, l’impensable ait lieu : ce jour-là, c’est bien le numéro un des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), Rodrigo Londoño Echeverri, alias Timoleón Jiménez ou « Timochenko », qui prononce un discours sur la Place Bolivar de Bogotá, haut lieu de la vie politique colombienne, à quelques mètres du palais présidentiel – la Casa de Nariño. Toutefois, ce n’est plus au nom de la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie qu’il s’exprime devant mille deux cents ex-combattants et des milliers de personnes souvent émues jusqu’aux larmes, mais en tant que porte-parole de la Force alternative révolutionnaire du commun, le tout nouveau parti politique des désormais ex-insurgés.

Pour en arriver là, il a fallu quatre années de pourparlers à La Havane entre gouvernement et rebelles ; l’approbation unanime de l’Accord de paix par deux cents délégués de la guérilla, le 23 septembre 2016, lors de sa dixième et dernière Conférence (la première non clandestine), tenue dans les plaines du Yarí, au sud-ouest du pays ; la signature en grandes pompes de cet accord par le président Juan Manuel Santos et Timochenko, le 26 septembre 2016, à Cartagena ; censé l’entériner, un plébiscite voulu par le chef de l’Etat malgré les mises en garde et perdu, sous la pression du « camp de la guerre », d’une insidieuse campagne médiatique et d’une forte abstention, le 2 octobre suivant ; un nouvel accord négocié en catastrophe puis signé le 24 novembre, avant d’être adopté le 30 par le Congrès ; le regroupement pendant un semestre des plus de sept mille guérilleros dans vingt-six Zones transitoires de normalisation (ZVTN), avant leur passage à la vie civile ; une troisième et ultime phase de remise des armes des rebelles à la Mission des Nations unies, le 28 mars 2017.

« Les FARC se transforment en une nouvelle organisation exclusivement politique, qui exercera son activité par des moyens légaux », lance « Timochenko », devant les mille deux cents délégués réunis dans la capitale pour leur premier Congrès d’« anciens combattants », du 27 au 31 août dernier. « Nous continuerons à lutter pour un régime démocratique qui garantisse la paix dans la justice sociale. »

Très symptomatiques du changement d’époque, les délégués, jusque-là soumis et habitués à la discipline verticale d’une armée en campagne, sont pour la première fois appelés à voter pour prendre les décisions. La première n’a rien d’anodin : quel nom pour le futur mouvement ? Bienveillants ou hostiles, nombre des observateurs et analystes estiment que, porteur d’une charge très négative du fait du pourrissement d’un conflit transformé qui plus est en « une lutte du bien contre le mal absolu » par les médias de la classe dominante, le maintien du sigle « FARC » constituerait une erreur fatale. Dans la chaleur des délibérations menées par les intéressés, cette théorie fait long feu. Une très forte majorité convient de maintenir l’acronyme. En choisissant Force alternative révolutionnaire du commun, les « farianos » marquent leur fidélité à un passé et une histoire dont ils ne renient rien malgré ses zones d’ombre, à leur identité de groupe, à leur cohésion interne, à leurs convictions politiques, tout comme leur loyauté à l’égard des camaradas tombés en chemin.

Le débat se révélera plus âpre lorsqu’il s’agira de décider si l’organisation doit se définir comme « marxiste-léniniste » ou non – même si, à l’examen du dernier quart de siècle, ce fameux « marxisme-léninisme » des origines s’est révélé assez peu orthodoxe. Comme on le subodorait depuis la Dixième Conférence, c’est finalement la thèse de l’ouverture qui prévaut : le nouveau parti devra être une large plateforme au sein de laquelle pourront cohabiter diverses sensibilités progressistes – des libertaires (en théorie !) jusqu’aux bolivariens.

A l’heure d’élire la Direction nationale collégiale, cent onze bulletins rouges portent les noms avancés par l’état-major de la guérilla, cinquante-six (verts) ceux des candidats proposés par la base. Parmi les cent onze élus, figurent vingt-six femmes et dix civils, le plus grand nombre de voix revenant néanmoins, dans l’ordre, aux ex-comandantesIván Márquez (chef de la délégation à La Havane) et Pablo Catatumbo (membre du Secrétariat depuis la mort de Marulanda en 2008 [1]). La fonction de président du nouveau parti revient à « Timochenko ».

Tout est désormais théoriquement en place pour un retour à la normalité démocratique tant espérée. Sauf que, sur une échelle de un à dix, les préoccupations sur la pérennité du processus atteignent… le niveau douze ! Si en effet, de l’avis général, les FARC respectent scrupuleusement les termes des accords signés, nul ne peut faire le même constat s’agissant du pouvoir et de ses représentants.

Devenues Espaces territoriaux de formation et réincorporation le 15 août 2017, les Zones de transition, qui auraient dû être prêtes, organisées et aménagées par l’Etat, au plus tard le 1er janvier précédent, ne l’ont jamais été. Dépourvus des équipements et des commodités les plus élémentaires, à commencer souvent par l’eau et l’électricité, les ex-guérilleros y vivent toujours dans la plus totale précarité.

La catastrophe du plébiscite perdu a eu une conséquence très importante : contrairement à ce qui avait été négocié à l’origine, la mise en application de chaque point du nouvel accord nécessite désormais l’approbation parlementaire de lois et de réformes à la Constitution. Le mécanisme de fast-track imaginé par le pouvoir pour réduire la durée et l’ampleur des débats n’a de « voie rapide » que le nom. Ainsi, les juges menant de fait une sorte d’« opération escargot », la loi d’amnistie approuvée le 30 décembre 2016 par le Parlement n’est toujours pas totalement appliquée. Alors que les FARC ont communiqué au gouvernement une liste de 3406 de leurs combattants et miliciens incarcérés dans les établissements pénitentiaires, plus de 1000 sont toujours en prison ; 540 ont été transférés dans une Zone de normalisation (dont 140 seulement en liberté conditionnelle, le statut des autres demeurant incertain). Violant ouvertement la parole de l’Etat, un certain nombre de magistrats ont annoncé la couleur en affirmant qu’ils ne vont « ni libérer des terroristes ni faire des faveurs à la guérilla [2 ».

En juillet, 1500 rebelles emprisonnés ont dû se déclarer en « désobéissance civile » tandis que plusieurs dizaines d’entre eux entamaient une grève de la faim – accompagnée, à l’extérieur, en solidarité, par celle du commandante Jesús Santrich, signataire des accords de paix. Interrogé par le quotidien de Calí El País (17 juillet), celui-ci n’a pas cherché alors à cacher son exaspération : « Il y a eu une réunion à laquelle ont participé le ministère de la justice et quantité de fonctionnaires ; ils ont trouvé de supposés vides [juridiques] qu’ils sont censés combler en pondant un décret chargé d’expliquer le décret qui explique la loi qui a expliqué l’accord. Qu’ils le sortent s’ils veulent, mais, je le répète, c’est un problème de volonté politique parce que la loi d’amnistie est plus détaillée que l’Accord, c’est la plus détaillée du monde, et que le décret présidentiel est quasiment un mode d’emploi, de sorte que la solution doit venir de l’Etat. »

Inquiète de la tournure prise par les événements, la Mission des Nations unies chargée de contrôler la mise en application de l’Accord final avait lancé quatre jours auparavant un appel urgent à la résolution du problème. L’ONU n’étant jamais que l’ONU, pour sans véritable résultat.

Brandissant le spectre du « castro-chavisme » et de « l’impunité des crimes commis par les FARC », l’opposition d’extrême droite, emmenée par le Centre démocratique de l’ex-président Álvaro Uribe, exerce une énorme pression pour torpiller les accords et, plus que tout, la mise en place d’une Commission de la vérité et de la juridiction spéciale pour la paix (JSP). Chargée de sanctionner les coupables de crimes commis dans le cadre du conflit, cette dernière exaspère tout particulièrement car elle concerne certes les guérilleros, mais aussi les militaires, les agents de l’Etat, les acteurs économiques et les civils impliqués – par exemple dans le financement du paramilitarisme [3].

Le 13 mars, par soixante voix contre deux, après quatre débats et quatre sessions marathon, le Sénat a bien approuvé une réforme constitutionnelle créant le système judiciaire ad hoc de la JSP, mais il est apparu très vite que le texte définitif modifiait substantiellement et unilatéralement des éléments de l’acte signé entre les FARC et le gouvernement. En ce sens, le Mouvement national des victimes des crimes d’Etat (Movice) souligne que la nouvelle mouture restreint la possibilité d’enquêter sur le financement du paramilitarisme et de le sanctionner, qu’elle limite la participation des victimes à la recherche de la vérité et, sous la pression de la hiérarchie militaire, élude la responsabilité de la chaîne de commandement : en tant que responsables matériels des délits, seuls les soldats seront jugés et sanctionnés, « alors que les plus grands responsables, civils et hauts gradés militaires pourront jouir d’une impunité totale pour les crimes commis sous leurs ordres [4] ».

A la contestation de ces modifications arbitrairement imposées par le Congrès, d’aucun arguent de la séparation des pouvoirs. « Nous avons négocié à La Havane avec le gouvernement, ce qui implique qu’il l’a fait au nom de l’Etat, répond Iván Márquez. Ce qui doit suivre est donc une coordination harmonieuse des pouvoirs pour qu’il ne soit pas attenté à l’esprit de ce qui a été signé. Seulement, tout le monde a mis sa main dans les accords, plus pour le pire que pour le meilleur : non seulement quelques congressistes qui arrivent avec des idées nocives de dernière heure, mais aussi des magistrats, des représentants de l’exécutif et le procureur général de la République[Nestor Humberto Martínez] [5] qui, par exemple, n’a pas permis la mise en place de l’Unité spéciale de lutte contre le paramilitarisme, prévue dans le point 74 de la JSP. »

Le 6 septembre, dans un autre registre, la Cour constitutionnelle a suspendu la décision qu’elle devait prendre sur un point capital : la « sécurité juridique » des accords de paix. Ratifié par l’« acte législatif n° 2 » du 11 mai 2017, celui-ci prévoit que – nul ne pouvant écarter l’éventualité du retour d’un « faucon » à la Casa de Nariño –, durant les trois prochains mandats présidentiels, les futurs gouvernements et les différentes institutions auront l’obligation de respecter « les contenus et les principes »de ce qui a été signé entre les insurgés et l’Etat. Un recours de Marta Lucía Ramírez, ex-ministre de la défense d’Uribe, récusant deux magistrats de la Cour qu’elle accuse d’« avoir participé à l’élaboration des accords » – un crime, après cinquante ans de conflit et plus de 200 000 morts ! – en a bloqué l’éventuelle approbation [6]. Ajoutant à l’incertitude…

Car à cette absence de « blindage juridique » s’ajoute une autre insécurité – mortifère celle-là.

Depuis le 30 novembre 2016, cinq ex-combattants, neuf miliciens et onze parents d’anciens membres de la guérilla ont été assassinés. Aucun de ces vingt-cinq crimes n’a été éclairci par le ministère public. Sachant que n’avoir jamais pris les armes ne protège pas plus des sicarios. Le 22 août dernier, Andrés Mauricio Ramos, coordinateur de la commission internationale de la plateforme politique Marche patriotique (MP), recevait par courrier électronique un message titré « Un petit salut aux communistes guérilleros » : « Les communistes qui dans les prochains jours formeront un nouveau parti ont leurs jours comptés ; nous suivons tous leurs pas et savons ce qu’ils font (…) Qu’ils ne croient pas qu’ils vont arriver au pouvoir parce qu’on va les éliminer avec du plomb. »

D’après le très officiel Défenseur du peuple Carlos Alfonso Negret Mosquera, entre le 1er janvier 2016 et le 1er mars 2017, cent cinquante-six dirigeants de mouvements sociaux ou populaires ont été exécutés, trente-trois ont été victimes d’attentats, cinq ont « disparu » [7]. D’après la MP, sur une période quelque peu différente, de janvier à août 2017, au rythme de quasiment un tous les deux jours, ce sont cent un activistas qui ont été tués ; cent quatre-vingt-quatorze ont été menacés [8]. Un bilan désastreux si l’on ajoute que, depuis sa naissance le 21 avril 2012 à la fin novembre 2016, la MP avait déjà enterré cent vingt-trois de ses militants.

Même si comparaison n’est pas raison, le spectre du massacre de l’Union patriotique (UP) et de ses quatre mille morts dans la seconde moitié des années 1980, ou de l’assassinat du dirigeant de la guérilla du M-19 Carlos Pizaro, le 26 avril 1990, quelques semaines après avoir déposé les armes, plane sur cette supposée transition.

Dans les campagnes, des bandes criminelles occupent les zones dans lesquelles les FARC, autrefois très présentes, pouvaient compter sur une base sociale et jouaient à certains égards le rôle de l’Etat. Résidus de la pseudo démobilisation paramilitaire montée en 2005 par le président Uribe, ces groupes –Autodefensas Gaitanistas de Colombia ou Clan del Golfo (autrefois appelé Urabeños ou Clan Úsuga), Los Pelusos, le Bloque Meta et le Bloque libertadores del Vichada, Los Rastrojos, las Águilas Negras, le Clan Isaza, etc. – se battent entre eux pour contrôler les cours d’eau et les voies de communication, les ressources naturelles, de l’or au bois en passant par la coca. Baignant jusqu’au cou dans le narcotrafic, elles n’en conservent pas moins leur idéologie « contre-insurrectionnelle », ennemie de tout mouvement social organisé, et recourent comme auparavant à la terreur pour établir leur domination sur la population.

Exemple emblématique : une fois de plus, le 2 octobre, la Communauté de paix de San José de Apartadó (Antioquia) [9] a dû lancer un appel au secours en direction de la « communauté internationale », harcelée qu’elle est par les Autodefensas Gaitanistas de Colombia, sans que la proche XVIIe Brigade militaire ou le lointain Etat ne lèvent le petit doigt. Il est vrai que, loin de combattre cette plaie mortifère, le ministre de la défense Luis Carlos Villegas s’en tient à la déclaration qu’il a fait le 11 janvier : « Il n’y a plus de paramilitarisme. Prétendre qu’il y en a signifierait offrir une reconnaissance politique à quelques bandits qui se livrent à la délinquance commune et organisée. »Comme lui et contre toute évidence, les relais du pouvoir continuent d’affirmer que les crimes commis contre les leaders sociaux n’ont rien de systématiques et que leurs auteurs, dépourvus de mobiles politiques, n’ont pour seul motif que s’enrichir et trafiquer. Quant au ministère public, on l’a vu, il s’est contenté jusqu’à présent d’entraver la mise en place et le fonctionnement de l’Unité spéciale pour le démantèlement du paramilitarisme.

D’avancées espérées en grandes reculades, les accords de La Havane perdent donc peu à peu de leur substance. D’après eux, seize Circonscriptions spéciales transitoires de paix (représentant cent soixante-sept municipios particulièrement affectés par le conflit) devraient élire des représentants issus des organisations sociales au Congrès, pour deux périodes législatives : 2018-2022 et 2022-2026. Là encore, les obstacles s’accumulent. Evoquant ce droit accordé aux victimes et aux organisations populaires d’avoir pour la première fois une représentation dans la vie politique, le sénateur du Pôle démocratique (centre gauche) Iván Cepeda dénonce : « L’approbation de ce projet législatif n’intéresse pas les mafias politiques » qui prétendent « défigurer ou faire traîner les procédures administratives pour qu’elles ne puissent pas entrer en vigueur lors des prochaines élections [du 11 mars 2018] [10].  »

D’après un recensement mené par l’Université nationale, 66 % des 10 015 ex-guérilleros et miliciens des FARC ont une origine rurale et au moins 80 % souhaitent se reconvertir dans une activité agricole. Si certains d’entre eux envisagent un retour individuel à la vie civile, la majorité souhaite une démobilisation collective en lien avec les communautés paysannes dont elle partage la vie depuis des décennies. Permise par le décret-loi 902 qu’a signé le président Santos le 31 mai 2017, la création d’un Fonds national des terres n’en tourne pas moins le dos a ce qui a été convenu à La Havane pour faciliter la mise en œuvre d’une Réforme rurale intégrale (point 1 de l’agenda). Sous la pression du cercle très peu sélect et souvent mafieux des éleveurs et grands propriétaires terriens, la renégociation hâtive des accords après le « non » au plébiscite a entériné le fait que ce Fonds ne peut en aucun cas affecter la propriété privée (légale ou, très souvent, acquise par les assassinats et les déplacements forcés). Destinant théoriquement trois millions d’hectares aux paysans sans terre, aux victimes rurales du conflit et aux populations déplacées, il ne prend pas en compte les guérilleros démobilisés. Qui iront où ?

Lorsque les FARC remettent au pouvoir l’état de leur patrimoine – biens mobiliers, véhicules, exploitations agricoles (fincas), têtes de bétail, argent en liquide, etc. – établi à 276 millions d’euros et destiné à la réparation des victimes, leurs contempteurs grimpent dans les rideaux [11]. Au fil des années, les fantasmes les plus fous ont attribué aux insurgés un trésor de plusieurs milliards de dollars, fruit de l’exploitation minière illégale, de l’extorsion, des enlèvements et du narcotrafic, dissimulé dans d’innombrables caches au fond d’insondables forets ! Aux ex-rebelles qui annoncent 240 000 hectares de terre et 606 fincas, le tout estimé à 126 millions d’euros, le procureur général Martínez rétorque très sérieusement : « Ces propriétés devraient être identifiées par leur numéro d’enregistrement. » Devant une telle absurdité, lecommandante Pastor Alape doit répliquer : « Nous n’étions pas une personne juridique, mais une organisation hors-la-loi ! » Conseiller juridique espagnol des FARC, l’espagnol Enrique Santiago précisera : « Les fincas en leur possession l’étaient du fait de leur domination territoriale, comment auraient-ils pu les enregistrer ? »

A la lecture de la revue britannique The Economist qui, en avril 2016, évaluait la fortune de l’organisation armée à 10 milliards de dollars, même le président Santos devra soupirer : « Malgré l’appui des services de renseignements étrangers, nous n’avons pas détecté ces sommes fabuleuses dont on dit qu’elles appartiennent aux FARC [12].  » Il en faudrait évidemment plus pour émouvoir le procureur Martínez pour qui la liste des biens remise par la guérilla est « inutile et déplacée ». Une crainte majeure l’habite, qu’il a clairement exprimée : que ces sommes « dissimulées » soient utilisées pour la réincorporation économique et sociale des guérilleros et, encore pire, pour financer le Centre de pensée et de formation politique du nouveau parti.

Une autre crainte, plus sérieuse, surgit : celle d’une chasse aux sorcières lancée contre les paysans possédant des propriétés, enregistrées ou non par le cadastre, dans les ex-zones d’influence de la guérilla. En faisant d’eux de supposés prête-noms des FARC, on justifierait la thèse les fameux « milliards de dollars », mais aussi et surtout, on pourrait les dépouiller [13].

Tant de traquenards politiques ont forcément des conséquences. Le 22 septembre, dans une lettre ouverte à la Mission de vérification de l’ONU, « Timochenko » a tiré la sonnette d’alarme, expliquant entre autres choses que les mesures prises par le gouvernement tendent « à dévertébrer et détruire l’unité de ceux qui se trouvent dans les zones de réincorporation ».

Depuis que les paramilitaires des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) se sont démobilisés, il y a une décennie, on estime que 20 % d’entre eux ont repris les armes. Politiquement très structurées, caractérisées par une forte cohésion interne et des combattants-militants très disciplinés, les FARC ne présentent pas le même profil que les « paracos ». Toutefois, le pouvoir aurait tort de trop jouer avec le feu.

Si, lors de leur signature, l’ensemble de cette troupe essentiellement paysanne (et très féminisée) a plébiscités les accords, aucune victoire militaire n’étant envisageable à court, moyen ou même long terme, quelques voix ne s’en sont pas moins fait entendre pour exprimer leur réprobation. Dans un texte non signé, mais raisonnablement crédible, un ex-militant urbain du Parti communiste colombien clandestin (PCCC, excroissance politique des FARC), après la remise des dernières armes et à la veille de la Xe Conférence, expliquait, « avec rage, mais sans rancœur », sa dissension : « Je ne suis pas un dissident, je suis un communiste convaincu (…) Avec cet accord, on ne touchera pas un cheveu du modèle économique, ni des traités, ni de la politique économique, ni de la doctrine militaire contre-insurrectionnelle de l’Etat, ni au fait que la promesse de réforme rurale soit si pauvre (…) Une autre preuve [de l’échec, voire de la trahison de la direction] est que le processus a continué quand, après le “non” à Santos lors du plébiscite, la bourgeoisie, d’une seule voix, a exigé la renégociation. Une autre preuve a été qu’on a effectivement renégocié des points très sensibles pour faire plaisir à l’uribisme et à un christianisme récalcitrant, ce qui a été une véritable humiliation qu’une armée non défaite n’aurait jamais accepté. Une preuve de plus est qu’il y a eu une concentration [des guérilleros] et un désarmement total alors qu’on ne fait toujours rien pour démonter le paramilitarisme, quand tout l’accord renégocié demeure entre les mains d’un Congrès qui va le détricoter point par point avant de l’approuver [14]. »

Fin 2016, lorsque cinq cadres intermédiaires de la guérilla – Gentil Duarte (membre, un temps, de la délégation de paix de La Havane), John Cuarenta, Euclides Mora, Giovanny Chuspas et Julián Chollo – annoncèrent leur décision de ne pas rejoindre les zones de regroupement, la direction des FARC les qualifia de « groupe d’insensés qui, méconnaissant le désir de paix de l’immense majorité de notre peuple, se lancent dans le précipice de l’ambition personnelle ». Spectaculaire, car impliquant des commandants d’origine paysanne qui affichaient plusieurs décennies de présence dans la guérilla et jouissaient de la confiance du Secrétariat, cette désertion n’inquiéta pas outre mesure, dans un premier temps. Tout processus de démobilisation de ce type, en quelque région du monde que ce soit, voit entrer en dissidence de l’ordre de 5 % des combattants.

On estime raisonnablement à quatre cents le nombre des guérilleros et miliciens ayant refusé de se démobiliser (certains, sans s’appuyer sur des sources vérifiables, montant à sept cents [15]>). Ce dont on est sûr, c’est qu’il n’existe pas un seul modus operandi. Ainsi, si Tibú (Nord Santander) a connu des désertions individuelles d’ex-combattants s’évanouissant dans nature, purement et simplement, des membres du Front 40, dans le département du Meta, ont repris les armes ensemble, en unité constituée, après avoir abandonné un point de regroupement. Certains des réfractaires tournent délibérément le dos au processus de paix pour conserver le contrôle de l’économie illégale, à commencer par le narcotrafic. Pour nombre d’autres, le facteur « politique » demeure prédominant.

La situation demeure sous contrôle, mais pourrait ne pas le demeurer. Dû à l’incertitude que provoque le sabotage de la démobilisation, quand ce n’est pas le viol pur et simple des accords, le doute commence à habiter nombre d’ex-guérilleros. Dans les campements, des fissures apparaissent, des vents de division, de forts débats. Depuis Llano Grande (Antioquia), le commandant Omar Gadafi, un cadre intermédiaire, fait un constat inquiétant : « Tout ça est dans les limbes. Il y a une démotivation de toute la base fariana. Et on se demande quel est l’être machiavélique qui a construit toute cettevaina [16]. »Un jour ou l’autre, pour peu que la menace demeure et que la situation d’incertitude n’évolue pas, la tentation de regagner « la montagne » et de réincorporer les factions demeurées en activité peut se transformer en passage à l’acte. Surtout quand, de toute sa vie, on n’a connu « que » la guérilla.

Au-delà, comment cette situation chaotique pourrait-elle inciter l’Armée de libération nationale (ELN), qui actuellement négocie à Quito, à déposer les armes ? Dans un trait de réalisme tragique digne de Macondo, le commandant Santrich, lui-même signataire des accords, conseillait en juin aux commandants et guérilleros de l’ELN « de ne pas se montrer ingénus face à l’Etat [17]>  ».

Comme d’aucuns s’exclament parfois « mais, que fait la police ? », beaucoup s’interrogeront : mais que fait le prix Nobel de la paix ? N’y a-t-il pas tout juste un an, le 7 octobre, que la prestigieuse distinction a été attribuée au président Santos par une vingtaine de Norvégiens ? Des questions d’autant plus légitimes que, outre cette démobilisation qui bat de l’aile, le pays traverse une crise particulièrement aiguë.

Les partis traditionnels se décomposent. La justice est déshonorée : le 22 septembre, sa plus haute autorité, le président de la Cour suprême Francisco Ricaurte a été incarcéré, accusé de faire partie d’un réseau de prévarication. Outre d’autres juges, d’ex-députés et sénateurs, plusieurs gouverneurs, le scandale implique l’ancien procureur anticorruption Gustavo Moreno, dont les Etats-Unis réclament l’extradition pour… « blanchiment d’argent ».

Sur le plan social, le Sommet agraire, paysan, ethnique et populaire annonce de nouvelles mobilisations. Depuis 2013, après de nombreuses manifestations durement réprimées, des engagements ont été pris par le pouvoir, qui ne les a jamais respectés.« Il est évident que l’unique objectif du gouvernement est de signer des accords pour obtenir la démobilisation populaire et celle des insurgés, tout en approfondissant la mise en œuvre d’un modèle agroexportateur et extractiviste néolibéral », a réagi la plateforme le 19 septembre dernier.

Malheureusement pour la résolution des problèmes colombiens, Santos doit concentrer son énergie sur une priorité autrement plus importante : la situation du Venezuela. Dès la fin juin, il condamnait l’élection d’une Assemblée nationale constituante et réclamait (sans rire) la « libération des prisonniers politiques » dans le pays voisin. Le 13 août, lors d’une conférence de presse tenue à l’occasion de la visite du vice-président des Etats-Unis Mike Pence à Bogotá, il déclarera : « Nous approuvons les mesures [sanctions économiques] qu’a pris le gouvernement nord-américain et nous appuierons d’éventuelles mesures supplémentaires (…) La pression sur le Venezuela doit se maintenir et s’accentuer. »

Certes, le chef de l’Etat colombien s’est publiquement prononcé contre l’intervention militaire agitée par Donald Trump, le docteur Folamour de Washington. Mais, alors que le conflit armé domestique est censé se terminer, il a annoncé une augmentation du budget militaire de 8 % (ainsi qu’une diminution de l’investissement social de 16 %), déployant dans le même temps trois mille hommes supplémentaires sur la frontière vénézuélienne – mille pour la Brigade de la Haute Guajira, deux mille pour la Brigade 30, à Cúcuta.

Après avoir proposé l’asile politique à l’ex-procureure générale vénézuélienne Luisa Ortega, pseudo « chaviste critique » destituée par l‘Assemblée constituante et très fortement suspectée de délits de corruption aussi graves que ceux pour lesquels le président de la Cour suprême colombienne Francisco Ricaurte est emprisonné, Santos joue sans complexe sa partition au sein du Groupe de Lima. Composée de douze pays [18], cette confrérie inféodée à Washington a réaffirmé le 18 août sa décision d’intensifier les consultations pour mettre en œuvre la Charte démocratique interaméricaine et sanctionner le Venezuela.

Autre grand ordonnateur de cette déstabilisation, le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), Luis Almagro, a nommé, avec l’aval de leurs pays respectifs, trois juristes argentin, costaricien et canadien pour enquêter (depuis Washington) et trouver des éléments permettant d’envoyer le gouvernement vénézuélien devant la Cour pénale internationale (CPI). Destinée à « balader » l’opinion publique internationale, la manœuvre ne manque pas de sel : après plusieurs années d’enquête, la procureure de la CPI, Fatou Bensouda, vient précisément d’envoyer un rapport détaillé au gouvernement colombien, lui demandant « un jugement sérieux et pénalement garanti » de vingt-neuf officiers supérieurs retraités ou en activité (dont l’actuel commandant en chef de l’armée, le général Juan Pablo Rodríguez) « impliqués dans les crimes contre des civils innocents, appelés “faux positifs” » – 1228 cas ayant provoqué 4497 morts à l’époque où le président de la République s’appelait Álvaro Uribe et le ministre de la Défense… Juan Manuel Santos.

En visite à Bogotá, la procureure Bensouda en est repartie très mécontente le 14 septembre, le procureur général Néstor Humberto Martínez ne lui ayant fourni aucune information concrète sur l’avancée des enquêtes et des mises en accusation. Peut-être pourrait-elle demander à Almagro de prendre l’affaire en main…

En tout cas, de ce « détail de l’Histoire » il n’a bien sûr pas été question lors du dîner offert par Donald Trump le 19 septembre, à New York, aux chefs de l’Etat colombien et panaméen Santos et Juan Carlos Varela, au président de facto brésilien Michel Temer et à la vice-présidente argentine Gabriela Michetti, pour discuter en petit comité des futures actions à entreprendre contre la « dictature socialiste », le « régime corrompu »de Nicolás Maduro. Toutefois, Washington sait jouer de la carotte et du bâton, même avec Santos, son fidèle allié. A la mi-septembre, Donald Trump a menacé de « décertifier » et donc sanctionner la Colombie en raison de « l’extraordinaire augmentation des cultures de coca et de production de la cocaïne ces trois dernières années ». Peu de temps auparavant, le sous-secrétaire d’Etat pour la sécurité et la lutte anti-narcotique, William Brownfield, avait expliqué devant une commission du Sénat américain : « Je crois personnellement que le gouvernement de la Colombie et son président, un homme que j’admire et respecte, et que, pendant dix années, j’ai considéré comme un ami, je crois que ces six dernières années, ils se sont concentrés d’une manière accablante (sic !) sur les négociations, sur les accords de paix [19].  »

Ce qui a suivi va de soi. Dans un entretien accordé au quotidien El Tiempo (24 septembre), l’ambassadeur des Etats-Unis à Bogotá, Kevin Whitaker, affirmait : « A mon avis, les FARC n’ont pas respecté les obligations précisées dans l’accord (…) Elles doivent fournir des informations sur le narcotrafic pour qu’il y ait des enquêtes. » Sans souci de l’incohérence, il précisa que son pays n’allait ni appuyer ni participer au financement de la substitution volontaire des cultures illicites convenue entre pouvoir et guérilla lors des pourparlers. Ajoutant que le nouveau parti politique demeurait sur la liste des… « organisations terroristes », malgré son désarmement, et que le traité d’extradition entre Washington et Bogota demeurait en vigueur, il n’exclut pas que la justice américaine puisse y avoir recours contre d’ex-guérilleros. Puis, ayant puissamment contribué à torpiller la confiance de ces derniers dans les accords, il se rendit, le 25, dans l’Arauca, sur la frontière vénézuélienne, pour visiter les militaires colombiens.

Quelques jours auparavant (le 12 septembre), devant le Comité de contrôle international des narcotiques, l’« expert » Douglas Farah attirait l’attention du Sénat des Etats-Unis sur le fait que « la principale structure de blanchiment de l’argent des FARC est PDVSA [la compagnie pétrolière nationale contrôlée par le gouvernement vénézuélien].  » Pour faire bonne mesure, il impliqua également dans ce trafic criminel les gouvernements (de gauche) du Salvador et du Nicaragua.

En 2018, les Colombiens désigneront les 268 membres du Parlement, au sein duquel l’accord de paix garantit dix sièges à la Force alternative révolutionnaire du commun. A partir de 2026, celle-ci devra se soumettre aux mêmes règles que les autres partis. Sera également élu l’an prochain le successeur du président Santos qui, après deux mandats, ne peut légalement se représenter.

Composée de quatre partis – le Parti de la U, Changement radical, le Parti conservateur et le Parti libéral – la coalition de gouvernement est profondément lézardée par l’ambition, la haine, la vengeance, la soif du pouvoir et les aspirations présidentielles de ses dirigeants ainsi que par la polarisation du pays face à la paix.

Dans l’orbite de l’ex-président Uribe et de son Centre démocratique, gravite un attelage particulièrement toxique – grands propriétaires, secteurs de l’agro-industrie, groupes économiques qu’accompagnent l’ex-procureur général Alejandro Ordóñez, son actuel homologue Nestor Humberto Martínez, l’ancien chef de l’Etat Andrés Pastrana, le récent vice-président (août 2014 – mars 2017) de Santos, Germán Vargas Lleras. Cet attelage des va-t-en guerre fait feu de tout bois.

Consciente de son image et de sa réputation négative à l’échelle nationale, la FARC joue le long terme et concentrera ses efforts sur les zones rurales et leurs mouvements sociaux. Pour l’heure, l’éventualité d’un candidat présidentiel ayant été écartée dès décembre par Rodrigo Londoño – « Timochenko » –, l’ex-guérilla marxiste appelle à « une grande convergence politique qui dépasse les frontières de la gauche » et espère trouver des alliés pour former un « gouvernement de transition ». De fait, seul un « vote utile » pourra mettre en échec les « faucons ».

La Colombie jouera donc très gros l’an prochain : de la période très incertaine du post-accords saura-t-elle passer définitivement à l’ère tant espérée du post-conflit ?

NOTES

[1] La guérilla comportait un état-major (soixante et un membres) et le Secrétariat, son organe exécutif (sept membres).

[2]  El País, Madrid, 11 juillet 2017.

[3] La JSP pourra condamner les justiciables à des peines alternatives à la prison, d’un maximum de huit années, s’ils disent toute la vérité sur les faits qui leur sont reprochés. En revanche, une incarcération pouvant aller jusqu’à vingt ans sanctionnera ceux dont on découvrira qu’ils ont tenté de cacher leurs actes.

[4]  Colombia Plural, Calí, 15 mars 2017.

[5] Elu par le Sénat à la tête d’un organisme autonome, le fiscal général est censé défendre les intérêts civils de l’Etat.

[6] Depuis la mairie de Bogotá où il assistait, le 18 mai 2016, à la présentation du livre de l’opposant vénézuélien Leopoldo López, Preso pero libre (Prisonnier, mais libre), en présence de son épouse Lilian Tontori, le responsable « Amérique latine » de l’organisation Human Right Watch, José Vivanco, considéré à tort comme un défenseur des droits humains, s’est lui aussi vivement opposé au « blindage juridique » des accords de paix.

[7]  Alba TV, Caracas, 12 août 2017.

[8]  Resumen Latinoamericano, Buenos Aires, 27 août 2017.

[9] Le 23 mars 1997, en se déclarant « communauté de paix », les paysans de San José de Apartadó ont annoncé s’organiser pour protéger leur territoire, ne collaborer avec aucun des acteurs du conflit, et ont réclamé le respect de leur neutralité. Depuis, plus de trois cents d’entre eux ont été tués ou déplacés de force.

[10] Macha patriótica, Bogotá, 13 septembre 2017.

[11] Causant un grand scandale dans la « bonne société », les FARC ont inclus dans leur patrimoine 3 753 kilomètres de chemins et voies de communication ouverts par leurs soins et estimés à 196 milliards de pesos.

[12]  RCN Noticias, Bogotá, 15 avril 2016.

[13] Lire sur Mémoire des luttes, « La finca des FARC : récit d’un enfumage » (21 novembre 2015)

[14]  Las 2 Orillas, 18 août 2017 : https://www.las2orillas.co/carta-abierta-al-secretariado-las-farc/

[15]  Razón Publica, Bogotá, 26 juin 2017.

[16] Expression colombienne omniprésente et difficilement traduisible – le truc, la chose, la situation, au sens très large. Pour un Colombien, comme pour un vénézuélien, tout est una vaina (prononcer vaïna).

[17]  Resumen Latinoamericano, 8 juin 2017.

[18] Argentine, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Mexique, Panama, Paraguay, Pérou.

[19]  El Espectador, Bogotá, 13 septembre 2017.

 

Source : http://www.medelu.org/Desaccords-de-paix-en-Colombie

Où se cache l’ennemi ? Analyse de la frontière avec la Colombie.

L’auteur : Marco Teruggi (Caracas)

Sous notre pays s’en agite un autre. Nous l’avons vu émerger trois mois durant puis couler comme une pierre dans l’eau sombre. Il n’a pas disparu, il est toujours là, agit, se réorganise, accumule des forces pour resurgir à la prochaine occasion. L’hypothèse est la suivante : l’ennemi se regroupe dans l’Etat de Táchira et le long de la frontière, zone qui constitue la base arrière à partir de laquelle ont été lancées les dernières offensives, sûrement suivie d’autres au fur et à mesure que le scénario se déroulera. Soit il attend les conditions optimales pour passer à l’action, soit il cherchera à les créer, comme nous l’enseigne la politique.

Plusieurs indices mènent à cette conclusion.

En premier lieu, un évènement fortuit : tandis qu’à Caracas, les batailles de rue diminuent brusquement à partir du 25 juillet, elles augmentent dans l’Etat de Táchira où des forces auparavant dispersées en divers points du pays, se sont aujourd’hui concentrées. Des attaques frontales ont eu lieu durant plusieurs jours, assiégeant des villes entières, menées par 4 acteurs : des paramilitaires, des délinquants, des membres de la droite – essentiellement Volonté Populaire – et la base sociale de l’opposition. Tous articulés autour de missions différentes mais relevant d’un plan commun, celui d’empêcher la réalisation des élections constituantes, d’entraîner l’Etat vers un niveau supérieur de violence et à une situation d’ingouvernabilité l’empêchant de maintenir l’ordre public et d’assurer la liberté démocratique.

Cet Etat semblait le plus propice à un effondrement, c’est pourquoi ces forces s’y sont regroupées.

En second lieu, le développement de ces effectifs était en gestation depuis de longues années. Des groupes paramilitaires se sont progressivement installés dans les villes situées le long de la frontière avec la Colombie – pour preuve le camp qui a été démantelé en mars de l’année dernière – , et se sont emparés de maillons de l’économie de l’Etat de Táchira tels que les aliments, les médicaments, les billets de banque et les principaux marchés de fruits et de légumes, sans oublier la contrebande d’essence. On l’a bien vu durant le conflit lorsque des groupes armés empêchaient les camions chargés d’aliments de circuler.

Le découpage des territoires à contrôler correspond à un plan de guerre économique permettant de réorganiser manu militari la vie sociale dans ces zones.

En troisième lieu, nous avons une frontière qui s’étend sur des milliers de kilomètres. De l’autre côté, sont situées des bases militaires nord-américaines, Les forces armées colombiennes et des bases paramilitaires, toutes connectées entre elles : derrière les armes et les munitions des paramilitaires, il y a non seulement la contrebande, mais aussi toute une stratégie des Etats-Unis fournissant finances et organisation. L’intervention annoncée par Donald Trump a déjà commencé par l’entremise de ces forces irrégulières qui opèrent dans l’ombre, sans uniformes, sans bracelets ni annonces publiques. S’agit-il d’un embryon de l’armée irrégulière dont on a besoin? Si elle doit se développer, ce sera apparemment dans cette zone, où ils disposent déjà d’argent, d’un ancrage territorial, de la fourniture d’armes et d’hommes depuis la Colombie voisine. Combien de milliers de paramilitaires y a-t-il dans ce pays? Quelle est leur capacité d’armement? Durant le conflit, des armes lourdes sont apparues.

Puerto Portete, un port sous contrôle exclusif des paramilitaires qui exploitent les indigènes de la Alta Guajira pour charher et décharger les tonnes de produits volés au Venezuela.

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière par le Venezuela, la population locale commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

“Non, ne me filme pas le visage !”. Depuis la fermeture de la frontière par le Venezuela, la population locale commence à peine à rêver à la fin de la terreur paramilitaire. Photo: Telesur

En quatrième lieu, nous avons les caractéristiques de l’Etat de Táchira, à la frontière colombienne.

Pour des raisons évoquées plus haut, ce pourrait être le lieu d’expérimentation d’un projet de « territoire libéré », c’est-à-dire sous contrôle politique de la contrerévolution par le biais de son bras paramilitaire. Non plus dans l’anonymat, mais en affichant une identité publique pour tenter de briser l’unité territoriale de l’Etat. Réuniront-ils les conditions matérielles qui leur permettraient de soutenir une action de cette envergure? Ils ne semblaient pas disposer d’une telle capacité durant ces trois derniers mois. Serait-elle en plein développement en ce moment, surtout après l’échec de leur insurrection et l’éventuelle défaite électorale pouvant survenir en octobre prochain? Ou bien disposent-ils déjà d’un tel potentiel sans le montrer? Il s’agit sans doute d’une tentative de mettre sur pied une armée de colombiens et de vénézuéliens pauvres, inféodée aux intérêts des Etats-Unis, des transnationales et des bourgeoisies et oligarchies nationales. Une armée paramilitaire alimentée d’argent, de drogue, de culture hollywoodienne à la sauce latino-américaine, de la misère qui dévore les jeunes et les transforme en mercenaires formant les troupes des structures armées contrerévolutionnaires. Ils offrent leur vie à ceux qui par la suite tenteront de s’approprier des richesses du pays.

C’est un dilemme propre à toutes les époques, entre ceux qui feront main basse sur les richesses produites par la société et ceux qui les perdront. Dans le cas du Venezuela, cette lutte se déroule aujourd’hui au quitte ou double (sur le mode du tout ou rien). Et tandis que l’ennemi armé a regagné l’ombre au niveau national – sauf dans la zone frontalière où on signale des affrontements avec les Forces Armées Nationales Bolivariennes -, l’ennemi principal, les Etats-Unis, s’est clairement manifesté et s’exprime publiquement. Menaces d’interventions militaires, de sanctions économiques pour mener le pays au default en conséquence des sanctions, déploiement diplomatique au niveau du continent : toutes les cartes sont sur la table.

Mais un autre ennemi se cache derrière l’ennemi principal, selon l’analyse de Fernando Travesio, un ennemi qui œuvre dans l’anonymat au service de la criminalité mondiale : les compagnies pétrolières, elles-mêmes manipulées par quelques grandes familles qui forment le fond d’investissement Vanguard. Quelle stratégie mettent-elles en œuvre pour récupérer le contrôle des richesses du pays? Le schéma est probablement le suivant : mener le pays à la faillite économique au moyen d’un default résultant des sanctions, ce qui aggraverait la situation déjà difficile dans laquelle se trouve la population. Ce scénario s’accompagnerait d’une tentative de déclencher des pillages que l’on chercherait à transformer en assauts insurrectionnels par des méthodes terroristes qu’emploieraient des groupes paramilitaires, et qui pourraient aboutir à un début de contrôle sur l’Etat de Táchira. Un tel plan pourrait déboucher sur une issue électorale – la droite n’étant pas sûre du résultat attendu – ou bien se transformer en conflit durable menant le pays au chaos.

Il comporterait plusieurs étapes : l’usure, l’attaque et la reconfiguration de la société. Quel serait le rôle du bras paramilitaire si la droite récupérait le pouvoir politique? L’un de leurs problème est que la violence déployée entre avril et juin a ôté toute crédibilité aux dirigeants de l’opposition. Une autre difficulté est le fait que le chavisme est présent sur l’échiquier international, en particulier par ses alliances avec la Russie et la Chine.

Mais l’analyse présentée dans ces termes ne considère que l’ennemi extérieur. Or, la situation dans laquelle nous sommes plongés montre que cette division – cette extériorité de l’ennemi du chavisme – n’est pas valide : un exemple évident parmi d’autres est le cas de la Procureure Générale.

L’analyse de la situation économique, en particulier, montre que le rapport des forces dans la lutte pour l’appropriation des richesses, n’est pas en faveur des classes populaires qui constatent que dans le cadre de la réduction des marges économiques, ce sont essentiellement leurs conditions de vie qui se détériorent semaine après semaine, un mois après l’autre.

Ce tableau économique facilite l’avancée de l’ennemi, lui permettant de gagner des positions au niveau national et international. Pourquoi des décisions ne sont-elles pas prises à ce niveau comme cela s’est fait sur le plan politique (NDLR: depuis la rédaction de cet article le président Maduro a annoncé d’importantes mesures de restructuration économique) ? Quels sont les intérêts en jeu quand on laisse les importations aux mains d’entreprises qui ne présentent pourtant pas de bilans positifs, ou dans le manque de transparence dans la présentation de chiffres, d’informations sur les dettes, ou dans les difficultés à rendre étanche une frontière pourtant fermée officiellement? Cette critique résume bien où se situe la connexion entre les ennemis extérieurs de la Révolution et leurs alliés internes – alliances qui peuvent être économiques seulement, mais qui auront un impact inévitable sur la politique.

En ce moment le chavisme prend des initiatives politiques. En parallèle, l’ennemi réorganise ses forces, met sur pied son bras paramilitaire à la frontière, oeuvre à l’affaiblissement économique de la population, abat toutes les cartes possibles. Jusqu’à quand cela durera-t-il? C’est maintenant qu’il faut aller de l’avant, sinon quand ?

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/09/05/donde-esta-el-enemigo-analisis-de-la-frontera-con-colombia/

Traduction : Frédérique Buhl

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Caquetios, une école en construction

Grâce aux accords de coopération signés entre le président Chavez et le Mouvement des Travailleurs Ruraux sans Terre, une équipe du Brésil participe depuis 11 ans aux efforts de production et de formation agricoles de la révolution bolivarienne. L’école de Caquetios, dans l’état de Lara (ouest du pays), en est un exemple. Ces anciens haras entourés de champs de canne à sucre, expropriés à la bourgeoisie locale par Hugo Chavez, sont aujourd’hui un espace consacré à la formation intégrale des mouvements sociaux, notamment en agroécologie, et à la production et distribution de semences autochtones.

Ce court-métrage est le fruit de cinq jours d’atelier de réalisation documentaire donné par l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre (EPLACITE) à une vingtaine de membres de collectifs sociaux, à Caquetios, du 6 au 11 août 2017, avec l’appui du Mouvement des Sans Terre (MST) et de France-Amérique Latine Bordeaux-Gironde (FAL 33).

 

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Le président Evo Morales : la CPI doit juger les financeurs et organisateurs de la violence au Venezuela

Tweets Evo Morales

Qui découvre ce qui se passe au Venezuela uniquement via les médias occidentaux confondra droite insurgée avec révolte populaire, croira que le gouvernement a la mainmise sur les médias alors que c’est la droite qui domine dans la presse écrite, radio et télévisée. Les journalistes parlent de « chaos » et de « pénuries comme faillite du socialisme bolivarien » pour ne pas analyser la guerre économique menée par un secteur privé qui possède 80 % de l’économie. Ils parlent, avec un solide mépris de la démocratie, de « régime » : ce gouvernement élu a mené plus d’élections que dans n’importe quel autre pays d’Amérique Latine et Jimmy Carter considère que ce pays « possède le meilleur système électoral du monde ».

En ce qui concerne la violence, il faut répéter, vu la force massive de la désinformation, que les médias inversent la chronologie des faits : https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/07/29/antidote/ , faisant passer la réponse des forces de l’ordre à une insurrection d’extrême droite négrophobe, qui a lynché et brûlé vifs près de vingt personnes, pour une « répression de manifestants pacifiques ». Les violences de la droite sont la cause de la majorité des morts. Les membres des forces de l’ordre qui ont désobéi et fait un usage excessif de la force ont rapidement été arrêtés et jugés, fait plutôt rare dans le monde.

La journaliste Abby Martin (Empire Files) a réalisé ces reportages sur la vraie nature de cette opposition de droite qu’on nous a présenté comme « démocratique ». (On peut activer les sous-titres français en bas à droite de la vidéo)

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Quels sont les enjeux du vote du 30 juillet pour l’Assemblée Nationale Constituante ?

Transport de machines et de matériel électoraux aux confins du pays. L’Union Européenne a suivi Donald Trump en répétant ses menaces contre le Venezuela s’il maintenait l’élection du 30 juillet. La droite locale a attaqué et détruit plusieurs bureaux de vote et cherche à dissuader par tous les moyens la population d’exercer son droit de vote. Les peuples indigènes voteront directement en tant que communautés organisées pour élire leurs propres députés (au nombre de huit).

 

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Tant les mouvements sociaux que les 18 principaux partis de gauche d’Amérique Latine et des Caraïbes élèvent leurs voix pour défendre le droit des vénézuéliens à écrire leur nouvelle constitution. Du FMLN (parti salvadorien, actuellement au pouvoir) à Milagro Sala, militante sociale et prisonnière politique du gouvernement Macri, ainsi que des mouvements populaires de Haïti, les Sans Terre du Brésil et d’autres organisations paysannes de la Via Campesina.

Le peuple du Venezuela est le dépositaire du pouvoir constituant originel. Dans le cadre de l’exercice de ce pouvoir il peut convoquer une assemblée nationale constituante dans le but de transformer l’État, créer un nouvel ordonnancement juridique et rédiger une nouvelle Constitution”.

Art. 347, Constitution de la République Bolivarienne du Venezuela.

Dimanche prochain, dans chacun des États du pays caraïbe, se tiendront les élections en vue de la convocation de l’Assemblée Nationale Constituante. C’est l’appel au Pouvoir Constituant Originel, qui aura la tâche d’élaborer une nouvelle Constitution, améliorant celle de 1999 qu’a impulsée le président Hugo Chávez Frías. Voyons de quoi il s’agit.

Le 1er mai, à l’occasion d’un nouvel anniversaire de la Journée Internationale des Travailleurs, dans le cadre d’une escalade de la violence fasciste menée par l’opposition politique et économique interne et externe qui a commencé en avril, le Président Nicolás Maduro a appelé le Pouvoir Originel à débattre d’une nouvelle Constitution pour surmonter les problèmes que traverse la République Bolivarienne du Venezuela. La convocation se fonde sur l’article 347 de la Constitution de la République Bolivarienne du Venezuela, et en conformité avec les articles 70, 236-1 et 347 de la Constitution, dans le but de garantir la paix dans le pays face aux circonstances sociales, économiques et politiques actuelles, où la Révolution Bolivarienne se trouve menacée à l’intérieur comme à l’extérieur par des éléments antidémocratiques. Le peuple, en tant que Pouvoir Constituant Originel, devra exprimer sa volonté et son engagement à défendre les acquis sociaux et les droits conquis au cours de ces 18 années. 

Quels seront les objectifs de l’ANC?

La nouvelle Constitution aura des problèmes urgents à résoudre, ce qui n’implique pas que ce soient les seuls : une fois que sera constituée l’ANC, d’autres sujets de préoccupation pourront se présenter, et devront être traités par ce Pouvoir Originel. Quels sont ces thèmes prioritaires?

  • La paix. Une convocation au dialogue national pour contenir la violence, reconnaissant la nouvelle réorganisation de l’État, rétablissant la coordination des pouvoirs publics, et pour garantir le plein fonctionnement de l’État démocratique.
  • L’amélioration du système économique national   vers un “Venezuela puissance”, qui développera un nouveau modèle d’économie post-pétrolière, mixte, productive, diversifiée, intégratrice. Créatrice d’outils pour dynamiser le développement des forces productives, ainsi que d’un nouveau modèle de distribution transparent qui puisse satisfaire aux besoins de toute la population.
  • La constitution des Missions et grandes Missions Socialistes, assurant le développement de l’État démocratique, social, de droit et de justice, vers un État du Suprême Bonheur Social. Faire croître le droit à la pleine jouissance et au plein exercice des droits sociaux du peuple.
  • Élargissement des compétences du système judiciaire, , pour en finir avec les crimes et délits impunis, particulièrement ceux commis contre les personnes, ainsi que ceux qui sont commis contre la Patrie et la société, comme la corruption, la contrebande aggravée  [contrevenant à la loi dite des « Precios Justos », Prix Justes, NdT], la spéculation, le terrorisme, le trafic de stupéfiants, la promotion de la haine sociale et l’ingérence extérieure.
  • La démocratisation des nouvelles formes de la démocratie participative et protagoniste , à partir de la reconnaissance des nouveaux acteurs du Pouvoir Populaire, comme les Communes et les Conseils communaux, les Conseils de Travailleurs/Travailleuses, ainsi que les espaces territoriaux et sociaux d’organisation.
  • Défense de la souveraineté nationale et protection de la Nation contre l’ intervention étrangère, en élargissant les compétences de l’ État pour préserver la sécurité des citoyens, assurer la garantie de l’exercice intégral des droits humains, la défense de l’indépendance, la paix, l’immunité et la souveraineté politique, économique et territoriale du pays. La consolidation d’un monde multipolaire et polycentrique qui garantisse le respect du droit et de la sécurité au plan international.
  • Caractère pluriculturel de la Patrie, développant les valeurs spirituelles et reconnaissant toutes et à tous comme citoyens vénézuéliens, dans leur diversité ethnique et culturelle, comme garantie de cohabitation pacifique, contre la haine sociale et raciale d’une minorité de la société.
  • Les droits de la jeunesse, l’utilisation libre et consciente des technologies de l’information, le droit à un travail digne qui libère leur créativité, la protection des jeunes mères, l’accès à un premier logement, et la reconnaissance de leurs goûts et de leur pensée.
  • Préservation de la vie de la planète, en protégeant la biodiversité et le développement d’une culture écologique.

Il y a des articles dans la Constitution de 1999 qui prévoient la convocation d’une Assemblée nationale Constituante. L’Article 347 dit que “le peuple est le dépositaire du pouvoir constitutionnel originel”. L’Article 348 stipule que l’ ANC peut être convoquée par le Présidente ou la Présidente de la Nation, entre autres. Et à l’article 349, il est clairement stipulé que les pouvoirs constitués ne pourront s’opposer aux décisions de l’ANC. Nicolás Maduro convoque le Pouvoir Constituant pour mettre en place l’ANC comme organe de participation et de protagonisme, qui devra exprimer la voix des différents secteurs de la société. La constitution de l’ANC obéira à la structure géopolitique de l’État fédéral et décentralisé, sur la base de l’unité politique primaire de l’organisation territoriale consacrée par la Constitution.

C’est le devoir de l’ANC de garantir l’État Social de droit et de justice, ainsi que de canaliser l’exigence populaire de ceux qui réclament que leurs droits et leurs acquis bénéficient d’une garantie constitutionnelle, en perfectionnant le développement humaniste du modèle économique, politique et juridique, contenu dans, et consacré par la Constitution.

Comment seront élus les candidats/es à l’ANC?

Les candidats à l’ ANC seront élus dans leurs territoires et secteurs respectifs sous la supervision du CNE (Conseil national électoral, NdT), par le suffrage universel, direct et secret.

Au total l’ANC sera composée de 545 membres: 364 pour les territoires, 181 pour les différents secteurs, et 8 représentants indigènes.

La représentation territoriale sera d’un représentant pour chacune des municipalités du pays et deux pour chaque capitale d’État.

Nombre d’élus par État et entité territoriale : Anzoátegui, 22 ; Apure, 8 ; Aragua, 19 ; Barinas, 13 ; Bolívar, 12 ; Carabobo, 15 ; Cojedes, 10 ; Distrito Capital (Caracas), 7 ; Falcón, 26 ; Guárico, 16 ; Lara, 10 ; Mérida, 24 ; Miranda, 22 ; Monagas, 14 ; Nueva Esparta, 12 ; Portuguesa, 15 ;

Sucre, 10 ; Táchira, 30 ; Trujillo, 21 ; Yaracuy, 15 ; Zulia, 22 ; Amazonas, 8 ; Delta Amacuro, 5, et Vargas, 2.

Secteurs et nombre de candidats à élire : 79 travailleurs et travailleuses; 8 agriculteurs/trices et pêcheurs/euses; 24 étudiants/es; 5  personnes handicapées ; 8 peuples indigènes; 28 retraités; 5 entrepreneurs ; 24 Communes y Conseils Communaux.

En convoquant l’Assemblée Nationale Constituante, la République Bolivarienne mise sur le dialogue et la paix. Sur la victoire contre la violence fasciste, incarnée dans l’opposition politique et économique, locale et internationale soutenue par la propagande impériale et quelques gouvernements complices, et par les groupes paramilitaires présents aujourd’hui au Venezuela. C’est une décision souveraine qu’elle confie à celui sur qui le processus politique repose depuis maintenant 18 ans : le peuple organisé. Lui seul est capable d’affronter les problèmes qui frappent cette nation sud-américaine, comme la guerre économique, la violence, la corruption, etc. C’est le peuple souverain, par sa participation comme protagoniste à l’ANC, qui approfondira et améliorera la Constitution de 1999, et continuera à porter l’héritage du Commandant Chávez. L’Amérique latine ne peut qu’appuyer, en ces temps difficiles, ce processus politique qui renoue avec le rêve auquel nous ne saurions renoncer, celui d’une grande Patrie juste, libre et souveraine.


Merci à Tlaxcala
Source: http://www.albamovimientos.org/2017/07/venezuela-asamblea-nacional-constituyente-que-se-vota-el-30-de-julio/
Date de parution de l’article original: 26/07/2017
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=21055

Les partis de gauche et les mouvements sociaux d’Amérique Latine appuient un peuple qui écrit sa constitution à la barbe de l’Empire.

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Réunion des partis de gauche latino-américains à Managua du 15 au 19 juillet pour le XXIIIème Forum de Sao Paulo.

Les 300 délégués de 18 partis politiques de gauche venus de 26 pays d’Amérique Latine, réunis à Managua du 15 au 19 juillet pour le XXIIIème Forum de Sao Paulo, viennent de réaffirmer leur soutien au processus de l’Assemblée Constituante grâce auquel les vénézuéliens éliront 545 député(e)s au suffrage universel, le 30 juillet. La secrétaire exécutive du Forum, Mónica Valente (Parti des Travailleurs, Brésil) a souligné que l’heure a sonné pour la gauche de reprendre l’offensive contre le néolibéralisme dans la région et que la seule façon de la démocratie est de « consulter le peuple, non de faire des coups d’État comme au Brésil, au Paraguay et au Honduras. » « Nous allons former une Commission d’Accompagnement Électoral de l’Assemblée Constituante au Venezuela, car nous l’appuyons » a précisé la Présidente du Parti des Travailleurs du Brésil, la sénatrice Gleisi Hoffmann, lors de la clôture de cette rencontre qui a vu les présidents du Salvador, Salvador Sanchez Ceren, du Nicaragua Daniel Ortega ou de Bolivie Evo Morales réaffirmer leur soutien à la révolution bolivarienne et dénoncer la volonté de la détruire de la part des États-Unis. Même soutien de la Coordination des Mouvements Sociaux de l’ALBA ou du Sommet des peuples qui se réunit en Argentine parallèlement au sommet des gouvernements du Mercosur.

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Sommet des Peuples, organisé parallèlement au sommet du Mercosur, Argentine, 20 juillet 2017

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Mouvements sociaux du Brésil, dont le Mouvement des Travailleurs Sans Terre, manifestant leur soutien au scrutin de l’Assemblée Constituante au Venezuela, le 20 juillet 2017.

Alors que la gauche occidentale, par peur des retombées médiatiques, n’ose plus parler du Venezuela, l’ensemble des partis de la gauche et des mouvements sociaux d’Amérique Latine, manifestent de manière claire leur solidarité avec les jacobins noirs qui s’entêtent a vouloir écrire leur constitution à la barbe de l’empire états-unien, de ses vassaux européens et de médias qui continuent à imputer les morts causées par les violences de la droite au « dictateur Maduro ». Cette lutte coloniale contre la démocratie se répète au Venezuela lui-même où une opposition raciste qui s’inspire de plus en plus de l’État Islamique brûle vifs, comme hier encore à Lecheria, ceux qu’elle n’a jamais considérés vraiment comme des êtres humains depuis que Chavez les a fait entrer dans l’espace politique. Il suffit de lire les tweets de la droite sur les candidats à l’Assemblée Constituante, pour comprendre ce qu’elle ferait en cas de retour au pouvoir.

Tweets racistes

Demandez le programme !

Mais alors que 90 % de la population ne participe à ces violences, dont les foyers se trouvent dans les quartiers riches, quels sont les rêves des candidats à cette assemblée, quels sont les thèmes de tous ces débats citoyens censurés par les médias et ignorés par la gauche occidentale ? Un des courants les plus vivants du chavisme critique (baptisé « bravio », c-à-d rebelle) mène une campagne intense contre le repli populaire de l’espace public causé par la guerre économique et la dépolitisation du conflit favorisée tant par cet antichavisme raciste, fascisant, que par le conservatisme et l’inertie de secteurs de l’État, boulets de la révolution, essayant de conserver des quotas de pouvoir ou au moins, des privilèges.

Certains courants de la gauche occidentale, soucieux de leur image, se drapent dans le « ni-ni » de « la critique de gauche », comme si les vénézuéliens dépendaient de communiqués parisiens pour réfléchir de manière critique sur leur réalité et rallumer le moteur de leur Histoire. On n’est pas loin des discours de Sarkozy ou Macron sur l’Afrique « préhistorique ». Mais la critique, la vraie, celle qui ne procède pas de projections idéologiques, appartient d’abord à ceux qui agissent sur place pour transformer leur réalité, à ceux qui peuvent critiquer un processus en connaissance de cause. En voici un bon exemple : le programme de ces militants de base et de peau foncée.

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L’ECONOMIQUE:

Pour une économie au service de la vie et des gens!

  • Rédaction d’un chapitre dans la Constitution consacré à l’économie communale, qui considère les axes suivants:

Le modèle économique socialiste se base sur une économie en fonction de l’attention et de la reproduction de la vie sur la planète, soumise aux intérêts communs du peuple travailleur. Les revenus nationaux produit de la rente pétrolière (98%) doivent forcer la naissance d’une économie véritablement productive, basée sur ces principes comme indispensable fondement du nouvel État communal et populaire. Les « droits économiques » reconnus actuellement par la Constitution doivent transcender vers l’énoncé de ce nouveau « système économique » à construire, comme unique possibilité de dépassement de la crise systémique actuelle. Ce modèle doit considérer de plus, comme biens communs, les ressources naturelles comme l’eau, la biodiversité, la richesse génétique, les minerais et que les gouvernements néolibéraux laquais privatisent impunément à travers l’exploitation transnationale.

  • Pour une économie mixte, rationnelle, planifiée, durable, productive, sous contrôle de la société dans toutes ses étapes pour garantir la distribution et la commercialisation justes et pas pour vider le salaire du peuple travailleur pour le bénéfice d’un petit nombre.
  • D’implacables mécanismes de contrôle du libre échange spéculatif, reflété dans l’augmentation galopante des prix, pour la défense du salaire réel à travers le pouvoir populaire, comme une nouvelle institutionnalité, seule capable de s’imposer au métabolisme économique capitaliste, rentier et parasitaire.
  • Revendication du travail comme source et principe de la vie économique du pays.
  • Au peuple les moyens de production! Confiscation des biens des entreprises coupables de fraude fiscale.
  • Pour un cadre constitutionnel qui reconnaisse notre régime mixte de propriété: social, communal, familial, étatique et privé. Établir avec une plus grande précision le modèle économique mixte à caractère social et inclusif basé sur trois formes principales de propriété.

PROPRIETE SOCIALE ET COMMUNALE: définir comme constitutionnelles les formes de propriété communale, associative, collaborative tenant pour établi que l’État portera une attention spéciale à ce secteur en attribuant un % du PIB pour son impulsion et développement. Il faut avancer dans le renforcement du Système Économique Communal, comme appareil dynamisant de l’économie, où les formes de propriété sociale garantissent une occupation productive.

PROPRIETE SOUS GESTION ETATIQUE: Expliciter quels sont les secteurs stratégiques que l’État doit contrôler pour garantir la souveraineté, les droits de la population et l’indépendance économique de la Nation. En ajoutant qu’il est fondamental de transformer les entreprises au schéma capitaliste sous contrôle de l’État en Entreprises Publiques Socialistes dans lesquelles la pierre angulaire de leur gestion soit la participation active des travailleurs et travailleuses à la planification, la gestion et au contrôle de la production.

PROPRIETE PRIVEE, NATIONALE ET INTERNATIONALE: Établir un cadre constitutionnel qui donne un soutien juridique aux investissements privés. Il doit y avoir transparence sur la nature et la portée des investissements privés, et leur réglementation; les petite et moyenne entreprises devront avoir une impulsion spéciale à l’intérieur du modèle économique national.

  • Distribution juste de la richesse! Par l’obligation constitutionnelle de destiner les revenus économiques du pays au développement productif dans le cadre du modèle économique mixte, et au développement social dans les aspects prioritaires comme la santé, l’éducation, l’alimentation, la recherche et le développement technologique. La non réalisation de cette disposition devra être un délit qui envisage des sanctions implacables.
  • Contrôle et suivi populaire, citoyen, participatif et protagonique de la gestion économique et de l’administration des ressources publiques. Information sur les assignations budgétaires, subsides, transferts et revenus propres, avec l’accent sur l’assignation de devises à entrepreneuriat, la planification de leur distribution et de leur usage postérieur effectif.
  • Gestion directe et démocratique du processus social du travail.
  • Coopération et corresponsabilité territoriale des organisations de travailleurs et travailleuses des entreprises productives existantes sur le territoire avec les instances de gouvernement communal pour garantir des processus de contrôle permanents et l’administration populaire des ressources résultant des excédents des entreprises de propriété sociale.
  • Enchaînement productif dans chacune des zones depuis les instances d’organisations de base des travailleurs et travailleuses, pour la planification de la production et le renforcement des processus de recherche et d’innovation technologique.
  • Indépendance économique ou rien! Pour le développement d’entreprises productives communales, familiales et particulières avec accompagnement et suivi sur le technico-productif, l’économique et l’éthique, sous contrôle populaire, pour augmenter les niveaux d’activité économique.
  • Maintenir l’interdiction des monopoles et pour une taxe fiscale socialement juste. Sont taxés davantage ceux qui ont le plus. Établir l’impôt sur la concentration des richesses et des impôts sur le luxe, la hausse progressive des impôts que paieront les grands capitaux oisifs et improductifs et l’abolition progressive des impôts régressifs et confiscatoires comme la TVA.
  • Démocratisation du secteur bancaire et de l’activité financière sous contrôle populaire.
  • Unification et renforcement du système de banque publique dans une banque forte et unique pour la distribution des excédents au bénéfice du peuple travailleur et pour contenir la spéculation financière de la banque privée.
  • Amélioration et contrôle du système de commerce électronique, en contrôlant et déclarant d’utilité publique les entreprises de ce secteur.

LE POLITIQUE

Le pouvoir populaire, base de la nouvelle société!

Les niveaux d’organisation des gens se sont énormément élevés pendant les 18 dernières années (par exemple, les 46 813 conseils communaux et les 1 743 communes enregistrées, selon les données du MPP pour les communes 2017) et maintenant qu’il existe des formes concrètes d’organisation, participation et protagonisme direct du peuple, il est juste d’élever et de renforcer le Pouvoir Populaire organisé dans ses plus diverses expressions. L’originalité du projet de démocratie des gens réside dans ce qui émane depuis les bases et les appareils qui ne sont pas de l’État; le Pouvoir Communal est une instance de pouvoir authentique qui non seulement gère des politiques publiques, il s’agit aussi d’un espace territorial où des citoyens conscients de leur rôle historique se rencontrent pour construire une nouvelle forme de pouvoir, de démocratie, de nouvelles formes de relations sociales, productives et éthiques.

Ce grand processus d’organisation doit se développer et prendre beaucoup plus de forces, sans tutelle du vieil État qui l’influence avec ses pratiques bureaucratiques; le pouvoir populaire constituant doit être indépendant, créatif, critique et de proposition, pour cela les garanties constitutionnelles concrètes au pouvoir des citoyens représentent sans aucun doute un approfondissement démocratique dans le Venezuela Bolivarien.

  • Favoriser et rendre irréversible la démocratie participative et protagonique comme modèle directeur de notre société dans l’exercice de sa citoyenneté.
  • Approfondir la transformation de l’État et les mécanismes de gestion du gouvernement en fonction du principe de transparence dans la gestion publique, et la dé-bureaucratisation de l’appareil de l’État pour ouvrir des mécanismes de lutte contre la corruption, envisager l’inhabilitation pour l’exercice de charges publiques de personnes impliquées dans des cas de corruption.
  • Pour une gestion et une politique moins discrétionnaire et plus démocratiques et populaires! La démocratie obédientielle est une partie de la démocratie participative et active, le principe de commander en obéissant la renforce, les décisions prises dans les espaces de participation sociale doivent avoir un caractère obligatoire pour la planification et le développement de la gestion publique.
  • Rédaction d’un chapitre destiné à l’État communal, qui envisage les aspects suivants:
  • Donner un rang constitutionnel au pouvoir populaire dans ses formes les plus diverses de concrétisation.
  • Reconnaissance de la commune comme instance d’auto-gouvernement territorial, garantissant la répartition de ressources à travers une place constitutionnelle; qui permette l’élimination de la « paroisse » comme schéma d’organisation, transfert de la propriété coopérativiste aux communes.
  • Reconnaissance du Pouvoir Populaire comme un pouvoir de plus de l’État.
  • Envisager le développement de la culture communal et ses valeurs (éthique, honnêteté, efficacité, coopération, démocratie, participation, respect…) à travers notre système éducatif, à tous les niveaux.
  • Parité de genre avec alternance à tous les postes d’élection populaire et dans toutes les instances de l’État, accompagnée de garanties qui offrent de meilleures conditions pour la participation politique équitable des femmes.

LE SOCIAL:

  • Amplifier et approfondir les droits sociaux conquis à travers des politiques de soins comme le système Missions et Grandes Missions, et leur garantie en cogestion avec le pouvoir populaire.
  • Élargir le principe de souveraineté comme un axe transversal dans un cadre territorial, politique, économique, culturel, et alimentaire, qui garantisse le contrôle populaire sur la majorité des instances sociales.
  • Élargir le droit au logement, en incluant le droit à la ville, le droit à l’habiter, la peupler, la construire.
  • Blinder l’État Bolivarien contre la privatisation des droits et devoirs sociaux fondamentaux.
  • Interdiction des soins médicaux conditionnés au paiement, des cas d’urgence dans les centres de santé privés.
  • Dépatriarcalisation et décolonisation de l’État et de la culture, en reconnaissant notre diversité de savoirs et comme une nécessité primordiale de notre transformation comme peuple.
  • Pour le droit à une société libre de patriarcat et de machisme, basée sur le respect du rôle de la femme.
  • Pour de plus grandes garanties de meilleures conditions pour le libre développement des capacités des femmes, pour le droit à l’accès à un travail de qualité et à une vie sans violence, une meilleure sécurité sociale pour les femmes travaillant au foyer.
  • Approfondissement des droits sexuels et reproductifs:

Une éducation sexuelle pour décider, des contraceptifs pour ne pas avorter, l’avortement légal pour ne pas mourir!

  • Droit à un accouchement humanisé et à la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse, en même temps que des garanties sociales pour l’éducation sexuelle pertinente et de qualité à tous les niveaux et l’accès gratuit et égalitaire à des mécanismes contraceptifs.
  • Reconnaissance des droits et de l’union de personnes du même sexe, basée sur le respect et le non-stigmatisation sociale de la diversité sexuelle.
  • Contre la discrimination de la diversité sexuelle à tous les échelons de la vie sociale , que soit considérée la reconnaissance de l’identité transsexuelle et intégration dans l’article 21 de la Constitution, la reconnaissance et la non discrimination de l’identité de genre auto-perçue, l’orientation sexuelle, la couleur de la peau ou l’orientation politique.
  • L’alimentation comme devoir social fondamental:
  • Renforcement du système de distribution populaire des aliments naissant (CLAPs et autres mécanismes populaires de distribution comme les foires agricoles, les systèmes de consommation et de vente planifiée…) pour élargir les garanties d’accès à l’alimentation du peuple travailleur.
  • Envisager une assistance spéciale pour ls secteurs de plus grande vulnérabilité alimentaire, en les priorisant dans le diagnostic, l’assistance, l’assignation de suppléments nutritionnels et ressources pour couvrir pleinement leurs besoins.
  • Favoriser la production d’aliments stratégiques de haute valeur nutritionnelle destinés à couvrir les besoins en énergie et nutriments des secteurs les plus vulnérables ( enfants, adolescents, femmes enceintes, troisième âge, personne avec une diversité fonctionnelle[handicapées]).
  • Droit au soin et à la protection sociales avec corresponsabilité. L’État doit garantir par la corresponsabilité entre les services d’État, l’entreprise privée, la communauté organisée et les familles, le soin et l’assistance aux personnes en situation de vulnérabilité pour l’éradication de toutes les formes de pauvreté.
  • Intégration d’un chapitre sur l’élargissement des droits et les garantie sociales pour la jeunesse comme réserve éthique, culturelle et productive de la société, qui envisage:
  • La promotion et les garanties pour l’accès à la participation dans les instances démocratiques de gouvernement et d’auto-gouvernement populaire ( dans le territoire, le lycée, l’université, etc.), en fonction des valeurs de patriotisme, respect, défense de la paix et la stabilité politique de la Nation.
  • Garantir un droit au travail digne et de qualité pour la jeunesse. En promouvant le travail libérateur à travers l’appui aux entreprises productives dans toute modalité envisagée par l’économie mixte en priorisant celles de la propriété sociale, communale et familiale.
  • Droit à l’accès public à l’information et aux mécanismes technologiques qui permettent la formation et la recherche.
  • L’éducation libératrice pour transformer la société!
  • Pour l’éducation émancipatrice fondée sur une nouvelle praxis, qui encourage la rencontre des savoirs populaires pertinents, reconnaisse et inclue la diversité et soit basée sur la culture de la paix comme valeur indispensable pour la société, ainsi que le respect de la vie sur la planète, l’unité de l’étude et du travail et de la recherche et de l’innovation technologique, artistique, culturelle et sportive en fonction des intérêts nationaux.
  • Pour une approche sociale non sexiste de l’éducation. Nous parions sur une éducation non verticale, à caractère populaire, qui inclue et reconnaisse toutes les identités.
  • Reconnaissance de tous les secteurs et corporations qui constituent les communautés universitaires (étudiants, enseignants de tous les échelons, travailleurs et travailleuses administratifs et ouvriers…), établissement de l’égalité politique pour l’élection démocratique des autorités universitaires et la représentation égalitaire et avec les mêmes droits politiques de tous les secteurs qui constituent la communauté universitaire, dans les instances de co-gouvernement.
  • Un accès juste et planifié à l’éducation, une priorisation d’accès à l’éducation publique des secteurs les plus vulnérables, approfondir la communalisation de l’éducation pour renverser le processus de concentration des centres éducatifs dans les zones urbaines d’accès difficile pour la grande majorité de la population, une planification de l’offre éducative en fonction des potentialités locales et des intérêts productifs de la Nation, qui de plus permette de garantir l’emploi postérieur dans le pays des professionnels et professionnelles.
  • Relation directe du système éducatif avec le système économique productif, intégrer la pertinence éducative comme axe fondamental à tous les niveaux.
  • Communalisation de la sécurité citoyenne, pour qu’elle soit prise en charge et planifiée sur le territoire de façon co-responsable, intégration des aspects du nouveau modèle policier et mesures de contrôle communal pour le fonctionnariat des corps de sécurité de l’État.
  • Démocratisation de la communication: un système public et participatif de communication.
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Source : http://www.chavismobravio.org.ve/?q=node/25

Traduction : Cathie Duval

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