Révolution bolivarienne, révolution latino-américaine: l’interview intégrale de Nicolas Maduro par Ignacio Ramonet

Si effrayante pour tous, l’année 2020 a été relativement clémente pour le Venezuela. Bien sûr, le blocus et les attaques de l’extérieur n’ont pas cessé, et se sont même parfois intensifiés. Mais la révolution bolivarienne, qui vient d’avoir 22 ans, est déjà affermie par ces batailles. Ce qui est remarquable, c’est qu’ici, contrairement à ce qui s’est passé dans presque toute l’Amérique latine et en particulier dans les pays voisins (Colombie, Brésil), la pandémie de Covid-19 a été maîtrisée. Peu d’infections, faible mortalité (voir les chiffres de l’OMS). Entre-temps, l’économie, dans des circonstances très difficiles, a connu une reprise spectaculaire. Avec une augmentation sans précédent de la production agricole et des activités commerciales. En outre, la nouvelle législation encourage un afflux important d’investissements étrangers. Ces nouveaux airs et ces nouvelles grâces, après plusieurs années de difficultés, se sont traduits politiquement par une victoire éclatante du Chavisme, le 6 décembre dernier, aux élections législatives.

Attaqué férocement depuis des années, le président Nicolas Maduro savoure l’heure où, par ailleurs, deux de ses principaux adversaires mordent successivement la poussière. Sur la scène nationale : l’opposition extrémiste dirigée par Juan Guaidó, battue le 6 décembre et expulsée démocratiquement de l’Assemblée nationale. Sur la scène étrangère : le chef de la conspiration internationale, Donald Trump,a été mis KO aux Etats-Unis le 3 novembre et sera hors-jeu à dater du 20 janvier.

Pour parler de ces questions, dans les magnifiques jardins de La Casona  qui était autrefois la résidence officielle des présidents du Venezuela et qui est aujourd’hui un centre culturel ouvert au public , nous nous sommes entretenus avec Nicolás Maduro. 

Monsieur le Président, permettez-moi tout d’abord de vous remercier pour la gentillesse dont vous avez fait preuve en nous accordant cette interview. Il est devenu une tradition pour nous de nous rencontrer chaque premier janvier pour faire le bilan de l’année écoulée et aussi pour que vous nous disiez comment vous envisagez les perspectives pour l’année à venir.

Cet entretien s’articulera autour de neuf questions : trois sur la politique intérieure, trois sur l’économie et trois sur la politique internationale.

Je voudrais commencer par la politique intérieure. L’année 2020, qui vient de se terminer, restera dans l’histoire comme « l’année de la pandémie Covid-19 » avec un bilan terrifiant à l’échelle planétaire, en termes de contagion et de victimes…. Dans ce panorama effrayant, les chiffres présentés par le Venezuela sont très encourageants, très positifs, et sont parmi les meilleurs du monde… Comment expliquez-vous ces bons résultats malgré les blocus et les mesures coercitives unilatérales imposées à votre pays par les autorités étasuniennes et européennes ? Existe-t-il peut-être un « modèle vénézuélien » pour la lutte contre le Covid ?

Nicolás Maduro : Tout d’abord, je vous remercie pour cette opportunité, cette fenêtre que vous nous ouvrez pour communiquer avec de nombreuses personnes honnêtes dans le monde, en Europe, aux États-Unis, en Amérique latine, dans les Caraïbes, en Afrique… En effet, ces entretiens s’inscrivent déjà dans une tradition publiée le 1er janvier et qui marquera le début de la nouvelle année 2021. En effet, nous avons fait un grand effort pour traiter le coronavirus. Je pourrais vous dire qu’il existe un modèle vénézuélien. Je le dis humblement, parce qu’au Venezuela il y a un système de santé publique gratuit et de qualité construit en révolution. Et parce que, malgré les persécutions et les sanctions pénales qui nous empêchent d’acheter du matériel médical dans le monde ; et qui nous empêchent d’acquérir, de manière naturelle, les médicaments dont le pays a besoin, nous avons réussi à maintenir, à augmenter et à perfectionner le système de santé publique fondé par le commandant Chavez. La « Mission Barrio Adentro » a été la première étape de la construction de notre système primaire de médecine familiale avec plus de 14.000 cliniques externes, avec le médecin de famille, etc. Tout cela avec le soutien de Fidel Castro, de Cuba et, depuis seize ans, de milliers de médecins et du personnel de santé cubains… Entre-temps, nous avons également formé des milliers de médecins, d’infirmiers et d’infirmières…

Quand, en mars dernier, le Venezuela a commencé à faire face à Covid, je me souviens des articles du Miami Herald, des journaux espagnols El País et ABC, du New York Times, etc. qui « prédisaient », comme toujours avec le Venezuela, l’ »effondrement » de la société vénézuélienne, l’ »effondrement » de notre système de santé, donnaient des chiffres vraiment terrifiants, tragiques…

Entretien réalisé par Ignacio Ramonet à Caracas, le 30 décembre 2020

Cette guerre psychologique a un effet… Parce que vous lisez ces chiffres et vous vous dites : « Mon Dieu, que va-t-il se passer… » En mars, quand on a su que c’était une pandémie, eh bien, on a activé tous les mécanismes de la médecine préventive… Nous avons mobilisé environ 16.000 brigades médicales — qui sont toujours actives… — pour aller chercher les cas avec les tests PCR, les tests rapides, pour aller de maison en maison, dans les quartiers, dans les communautés…

Nous avons décidé d’offrir un traitement complet à tous les patients atteints de Covid… Tous ! Et les faire hospitaliser dans le système de santé publique… Et un petit pourcentage dans les cliniques privées, le système privé avec lequel nous avons établi une parfaite coordination, pour leur donner un traitement et une hospitalisation à 100 % des cas…

Aujourd’hui, je peux vous dire que 95 % des cas de Covid que nous avons eus — cent mille et demi cas d’infection — au Venezuela, ont été détectés à temps, ont reçu un traitement médical à l’hôpital et ont eu tous leurs médicaments.

Nous avons identifié un groupe des meilleurs médicaments nationaux et internationaux et nous avons effectivement fourni un traitement complet garanti à tous les patients : à ceux qui sont asymptomatiques, à ceux qui sont légèrement infectés, à ceux qui sont modérément infectés et, naturellement, à ceux qui sont gravement infectés dans leurs différentes modalités.

De plus, la science vénézuélienne a réussi à créer deux médicaments : un appelé DR10, et un autre que j’appelle les « gouttes miracles José Gregorio Hernández », qui sont deux thérapies permettant d’attaquer et de neutraliser le coronavirus à 100 %. C’est notre petite contribution…

Ces deux médicaments, nous les certifions auprès de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)… Et très bientôt, le pays entrera dans la phase de production de masse, pour la consommation nationale, de ces deux médicaments, qui sont vraiment encourageants.

Lorsque nous parlons du « modèle vénézuélien », nous devons également mentionner une formule que nous avons créée après les longues quarantaines volontaires pendant les mois de mars, avril, mai, juin et juillet. Parce que, ensuite, nous avons essayé une méthode, qui est notre méthode, que nous appelons « 7 + 7 » : sept jours de quarantaine radicale profonde, toujours volontaire ; et sept jours de flexibilisation. Cela nous a permis de combiner la protection indispensable avec l’activité économique… La nécessaire reprise économique s’est combinée à une quarantaine stricte et volontaire pour couper les cycles de contagion. C’est ainsi que nous avons construit notre méthode.

Où l’avons nous trouvé, Ramonet ? De l’étude des expériences dans le monde. De l’étude des expériences positives, comme il y en a eu en Chine, au Vietnam, à Cuba, au Nicaragua, en Nouvelle-Zélande, dans une étape en Corée du Sud… De ces expériences et de l’étude des expériences néfastes comme celle des États-Unis, du Brésil, de la Colombie, qui ont rempli ces pays frères de coronavirus, de maladies et de décès. Nous avons donc atteint un équilibre entre la quarantaine nécessaire, les soins nécessaires, la discipline nécessaire, et la flexibilité.

IR : Il faut dire aussi que le Venezuela a été le premier pays des Amériques, sur l’ensemble du continent, à prendre des mesures de quarantaine. Si je me souviens bien, l’OMS a déclaré la pandémie le 11 mars, et ici, la quarantaine a été décrétée le 13 mars… C’est-à-dire bien avant tout autre pays de la région.

Nicolás Maduro : Oui, et nous avons eu beaucoup de succès avec très peu de cas au cours des trois premiers mois. Puis il y a eu un phénomène : le retour massif de milliers de migrants vénézuéliens de Colombie, d’Equateur, du Pérou… Fuyant le coronavirus, la violence, la famine… Certains sont venus à pied de l’Équateur, du Pérou, de Cali, de Medellin, de Bogota jusqu’à la frontière.

Nous avons reçu plus de 270.000 Vénézuéliens, dont près de 250.000 de Colombie… Une « vague » qui est arrivée en juin, juillet… La frontière est très poreuse, très longue aussi. Et une grande partie de ces migrants sont arrivés par des moyens illégaux, par les « trochas » (Une « trocha » est un chemin souvent utilisé par les narcotrafiquants et qui permet de traverser la jungle ou les sous-bois.)… C’est pourquoi on parle de « trochismo »… Beaucoup d’entre eux sont venus de Colombie, d’Equateur, du Pérou et sont arrivés directement dans leurs communautés…  Ce qui a augmenté le nombre de cas de Covid. Actuellement, cela est contrôlé. Aujourd’hui, je peux dire que, malgré le fait que nous ayons fait une flexibilisation totale au mois de décembre 2020 — nécessaire pour la famille, pour l’économie — nous avons un bon niveau de contrôle.

Et maintenant, nous avons signé un accord avec la Russie pour acheter 10 millions de doses du vaccin Spoutnik V. Nous terminons les études de phase 3 de ce vaccin contre le Spoutnik V, qui sont très favorables. Et nous allons commencer la phase de vaccination. Mais il ne faut pas se leurrer : les vaccins aideront, mais ils ne protégeront que durant six mois à deux ans… Ce n’est pas pour toujours… Les gens doivent le savoir. De nombreuses personnes qui se font vacciner maintenant dans le monde, se font vacciner en espérant que c’est la fin définitive de tout danger de contracter le Covid. Non, c’est une expérience. La vaccination de masse est encore une expérience qui sera évaluée…

IR : Monsieur le Président, tout au long de l’année dernière, les attaques et le sabotage  en particulier contre l’industrie électrique et l’industrie pétrolière  dirigés et financés de l’étranger contre la révolution bolivarienne se sont également poursuivis.  En ce sens, la défaite de l’incursion armée appelée « Opération Gédéon« , en mai 2020, a démontré une fois de plus la force de l’union civile-militaire. Quelles sont les clés de cette union qui semble résister à toutes les épreuves ? Quelles nouvelles menaces armées craignez-vous contre le Venezuela et contre vous-même ?

Nicolás Maduro : Eh bien, nous travaillons beaucoup. En premier lieu, nous travaillons avec notre parole, avec des exemples, avec des actions du gouvernement permanent. Nous travaillons sur l’idéologie, la politique, les valeurs dans toute la société… Le Venezuela a montré, en cette année 2020, une fois de plus, la grande force de ses nouvelles institutions, des valeurs constitutionnelles. Et elle a démontré une grande force de conscience de l’ »union civique, militaire et policière », comme je l’appelle.

Le Venezuela est attaqué par une guerre permanente. Il ne faut laisser planer aucun doute sur le fait que l’empire étasunien, en tant qu’empire, a décidé de reconquérir, de recoloniser le Venezuela, de détruire notre révolution, de détruire nos institutions.

Durant ces quatre années de présidence de Donald Trump, nous avons connu une version extrémiste de la politique impériale contre le Venezuela. Un extrémisme total… Trump a autorisé à plusieurs reprises — on le saura en temps voulu, Ramonet — mon assassinat. Trump a pris goût pour le sang, pour la mort… Il a fait tuer Soleimani (Le 3 janvier 2020, le général iranien Qasem Soleimani, chef de la Force Quds, a été tué à Bagdad, en Irak, par une attaque de drones étasuniens) et bien d’autres. Et à plusieurs reprises, il a autorisé des plans, coordonnés avec le président colombien Iván Duque, pour m’assassiner. Ces plans sont toujours en vigueur aujourd’hui. De temps en temps, nous découvrons des éléments et prenons des mesures pour la protection, non seulement de ma vie, de la vie de ma famille, de la vie du haut commandement politico-militaire, de la vie des dirigeants du pays, de la vie des institutions…

Récemment, nous venons de démanteler un plan qui avait été conçu à Riohacha, sur la côte atlantique de la Colombie. C’est là qu’a eu lieu, le 21 décembre 2020, une réunion dirigée par trois agents des services secrets colombiens étroitement liés à Álvaro Uribe Vélez [ex-Président Colombien], envoyés par Iván Duque pour organiser un plan d’attaque de notre centrale hydroélectrique de Guri, pour attaquer nos raffineries, pour tenter de détruire, avec des explosifs, le siège de l’Assemblée nationale ? Ce plan s’appelait « Boycott de l’Assemblée nationale ».

Nous sommes en train de le démanteler en ce moment même, avec des preuves à l’appui, avec les témoignages des personnes qui ont participé à cette réunion à Riohacha. Le gouvernement colombien a gardé le silence, parce que nous avons découvert le plan secret qu’ils avaient pour ces jours de décembre et janvier. Nous sommes attaqués en permanence, menacés en permanence…

Mais la clé, c’est la prise de conscience. Sans aucun doute, si on nous demandait : quelle est la clé pour maintenir la révolution bolivarienne ? La réponse est : la vérité ; une parole engagée ; une action permanente ; avoir l’initiative politique… Et la conscience supérieure du peuple, la conscience supérieure de notre Force armée nationale bolivarienne.

Cette année, une loi a été adoptée — la loi constitutionnelle qui régit la Force armée nationale bolivarienne — et dans cette loi ont été exposés les éléments doctrinaux avec lesquels le soldat vénézuélien se meut. L’anti-impérialisme, le bolivarisme, l’américanisme latin s’expriment… La Force armée s’est déclarée comme une force armée anti-oligarchique.

Il y a des principes, des éléments clés : travailler la conscience, travailler les valeurs avec la vérité… C’est une clé fondamentale de l’union civile-militaire-policière qui soutient, en combat permanent, notre révolution.

IR : Monsieur le Président, les élections législatives du 6 décembre ont donné une nouvelle et éclatante victoire au Chavisme et à ses alliés. Le 5 janvier, le mandat de la précédente Assemblée, qui était dominée par l’opposition, prendra fin. Et le Chavisme va reprendre le contrôle de l’Assemblée nationale. Cependant, une partie de l’opposition a refusé de participer à ces élections et ne reconnaît pas les résultats. Quelles initiatives comptez-vous prendre pour convaincre cette opposition de participer à un nouveau dialogue pour aller vers la pacification définitive de la vie politique ?

Nicolás Maduro : Eh bien, en effet, une partie importante de l’opposition a adopté la vision extrémiste imposée par Washington en cette période de Trump. Mais l’ère de Trump se termine, et nous allons voir comment cette partie de l’opposition réagit maintenant. Nous avons toujours mené des dialogues et des négociations avec toute l’opposition, y compris celle qui s’est exclue du système politique démocratique du pays. Nous leur avons même parlé, en les invitant à occuper leurs espaces. L’opposition vénézuélienne a des partisans, des militants ; elle a des électeurs. Et bien, ils ont le droit d’occuper leurs espaces politiques.

J’espère qu’avec l’installation de la nouvelle Assemblée nationale le 5 janvier pour la période 2021-2025… Le mandat constitutionnel est de cinq ans, du 5 janvier 2021 au 5 janvier 2026, et ici les mandats constitutionnels sont de cinq ans pour le pouvoir législatif, pas un jour de plus, pas un jour de moins. Je souhaite que cette Assemblée nationale qui se met en place appelle à un grand dialogue, inclusif, large, très large. Je propose de participer à ce dialogue comme une personne de plus, assis sur une chaise comme une personne de plus ; j’enlève mes épaulettes présidentielles et je m’assieds là pour contribuer à la rencontre et à la réconciliation des Vénézuéliens. Et j’espère que ce dialogue convoqué par l’Assemblée nationale donnera de bons résultats. Et qu’elle devienne un épicentre politique de dialogue, de retrouvailles, de réconciliation.

Nous espérons que toute l’opposition participera aux élections de 2021 pour les gouverneurs que nous avons et qui sont très importantes… Ils sont mandatés par la Constitution… Il y a 23 gouvernorats dans le pays.

La dernière fois, Ramonet, que nous avons lutté contre toute l’opposition unie contre les forces bolivariennes, c’était lors d’une élection de gouverneurs, le 15 octobre 2017. Et sur 23 gouvernorats, nous en avons gagné 19, bien mérités. Nous avons obtenu 54 % des votes nationaux. Une formidable victoire. C’est la dernière fois que nous avons pu nous mesurer. De plus, je peux ajouter que nous voulons nous mesurer à toute l’opposition dans tous les États du pays, au bras de fer, ou comme ils le veulent, en taekwondo, en boxe… comme ils le souhaitent, mais aux élections, aux élections… Si seulement. Puis, en 2022, vient l’élection des maires de 335 municipalités, très importante pour le gouvernement local. Et en 2022, je dois rappeler que le 10 janvier 2022, je serai président depuis trois ans…

IR : Il y a une possibilité de révocation…

Nicolás Maduro : Oui, il y a le droit à un référendum révocatoire. Si quelqu’un de l’opposition voudrait recueillir les signatures, et s’il les recueillait, en respectant les exigences constitutionnelles et légales, nous aurions, en 2022, un référendum révocatoire, nous irions nous mesurer aussi.

Et puis, en 2024, qu’il fasse beau temps ou mauvais temps, il y aura des élections présidentielles au Venezuela. Nous avons donc un grand programme électoral, un programme politique, et au-delà du programme électoral, au-delà du programme politique, il y a un programme économique de relance, il y a un programme social, il y a un programme moral de lutte contre la corruption. J’aimerais parler de toutes ces questions avec toute l’opposition, et être capable de parvenir à un consensus.

Maintenant je peux vous dire sincèrement Ramonet, vous êtes un citoyen franco-espagnol, vous connaissez très bien l’Europe. La responsabilité de l’extrémisme de l’opposition, de l’exclusion de l’opposition de la vie politique du pays, de l’abandon de ses espaces naturels et de ses électeurs, incombe en grande partie à l’Union européenne et aux gouvernements européens. Pas seulement Donald Trump, parce que ceux qui ont suivi Donald Trump c’est l’Union européenne, soutenant toutes les politiques barbares, d’extrémisme de droite, toutes les politiques insensées, imprésentables… Le seul endroit au monde où l’Union européenne soutient ces politiques est le Venezuela. Il faudra voir pourquoi. Une grande partie du fait que la droite vénézuélienne, l’opposition, s’engage dans une politique de bon sens, de participation et de dialogue, est liée à l’Union européenne, qui a une telle influence sur l’esprit de ces dirigeants politiques dans ce secteur de l’opposition. Espérons que l’Union européenne leur parlera de dialogue et les aidera à réfléchir et à rectifier le tir.

IR : Nous allons maintenant parler de l’économie, je voulais vous demander la chose suivante : votre gouvernement a choisi, depuis un an, de permettre une dollarisation partielle de l’économie, plutôt que du commerce. Pourriez-vous faire un bilan de cette dollarisation ? Pourquoi cette mesure a-t-elle été prise ? Quels avantages a-t-elle apportés ? Quels inconvénients ? Jusqu’à quand va-t-elle être maintenue ? Et une autre question que certains analystes se posent : Révolution et dollarisation, n’y a-t-il pas là une contradiction ?

Nicolás Maduro : Tout d’abord, le Venezuela est soumis à une situation très particulière. Nous sommes poursuivis par toutes les sources de financement. Je pourrais vous dire, Ramonet, que pratiquement l’empire étasunien a interdit l’utilisation de la monnaie dollar par l’État vénézuélien. Donc, vous voyez… Je vais couper court à votre question en vous disant cette grande vérité : le Venezuela n’a pas le droit de vendre du pétrole au monde et d’encaisser en dollars. Le Venezuela n’a pas le droit, en tant qu’État, de gérer des comptes pour acheter les médicaments, la nourriture dans le monde… Elle n’en a pas le droit.

Nous avons nos propres façons de faire bouger les ressources, mais elles doivent toutes être atypiques, parallèles au monde du dollar. Tout cela montre comment le dollar, comment le système bancaire étasunien est utilisé pour tenter d’imposer un modèle économique, un modèle politique, un changement de régime au Venezuela. C’est la vraie vérité.

Nous sommes au milieu d’une économie de résistance, d’une économie de guerre. Nous avons dû passer de 56 milliards de dollars de revenus en 2013 à moins de 500 millions de dollars de revenus pétroliers en 2020. Que chacun tire ses propres conclusions. Et pourtant, nous avons maintenu l’État-providence social tel que dicté par notre Constitution. Ici, l’éducation publique gratuite et de qualité a été maintenue pour notre peuple. Ici, la santé publique gratuite et de qualité a été maintenue et même augmentée. Ici, nous avons maintenu le droit au logement… Nous avons un record mondial dans la construction et la livraison de logements… Je viens de livrer 3.400.000 logements… Nous construisons 1.095 logements sociaux par jour… Un record, un vrai record du monde. Et ici, les niveaux d’emploi ont été maintenus.

Qu’est-ce qui s’est effondré ? Le revenu national et le revenu des travailleurs. Le revenu des travailleurs a été attaqué en raison de la chute à 99 % du revenu national en devises étrangères.

Et au milieu de tout cela, que s’est-il passé ? Une économie autrefois subreptice a émergé, désormais ouverte et publique, où le dollar est géré, notamment au niveau commercial. J’ai quelques chiffres que, pour la première fois, je vais vous donner officiellement. Au niveau du commerce, et au niveau de certaines activités, le dollar a fonctionné comme une soupape de sécurité pour les revenus, pour le commerce et pour la satisfaction des besoins de secteurs importants de la vie vénézuélienne… Il s’agit d’une soupape de sécurité.

Mais je peux vous donner des données à partir de cette année 2020, vous voyez ? Toute l’activité commerciale est collectée dans ces chiffres. En 2020, je peux vous dire, en particulier au cours des deux derniers mois de novembre et décembre, que l’activité commerciale dans le pays a été multipliée par cinq par rapport à l’année dernière. Quintuplé en bolivars et en dollars.

Maintenant, je peux vous dire qu’en dollars — ces données sont récentes —, l’importance relative des dépenses faites par les ménages, selon les moyens de paiement utilisés, je peux vous dire que 77,3 % des transactions commerciales dans le pays, en 2020, ont été faites en Bolivar par des moyens de paiement numériques. Vous pouvez donc encore voir le poids de la monnaie nationale, et nous allons la récupérer. Seuls 18,6 % ont été réalisés en espèces en devises convertibles, principalement en dollars… Vous pouvez voir ici, par exemple, qu’au mois de juin, juillet les paiements en devises étrangères sont passés à plus de vingt pour cent, mais le résultat annuel est déjà de 18,6 pour cent de paiements en espèces en dollars, dans de nombreuses activités des centres commerciaux, y compris le commerce de rue, le commerce informel… Et 3,4 % en bolivars physiques, dont vous savez qu’ils nous font la guerre contre la monnaie physique. Nous allons, cette année 2021, vers une économie numérique plus profonde et plus étendue… J’ai fixé l’objectif : une économie 100 % numérique, que chacun ait ses moyens de paiement en carte de débit, carte de crédit…

IR : L’argent physique disparaît, donc dans une certaine mesure ….

Nicolas Maduro : Il disparaît. Pour le Venezuela, c’est un grand avantage. Nous allons même créer quelques formats de paiement en monnaie numérique, avec un compte d’épargne en devises étrangères dans la banque vénézuélienne. Les comptes d’épargne et les comptes courants en devises étrangères sont autorisés, et les gens pourront payer au prix de la monnaie en bolivars sur le marché général du pays. Cela signifie que le dollar est une soupape de sécurité. Vous ne pouvez pas dire que le Venezuela est, comme l’Équateur par exemple, une économie dollarisée. Il ne dépend pas du département du Trésor étasunien comme le Panama. Non. Le Venezuela a sa monnaie, le bolivar, et nous allons la défendre en 2021 en améliorant les revenus. Nous devons améliorer la qualité de la monnaie vénézuélienne. Nous devons continuer à faire baisser l’inflation, qui est encore très élevée, même si nous l’avons contrôlée progressivement. Mais c’est difficile, en raison de la situation globale du revenu national… On ne peut donc pas parler d’une dollarisation de l’ensemble de l’économie. Alors à la question : Y a-t-il une contradiction entre dollarisation et révolution ? La réponse est, pour autant qu’on puisse le voir : non. Il y a plutôt une complémentarité.

IR : Monsieur le Président, le Venezuela a été victime d’un vol spectaculaire de biens à l’étranger. Vous avez notamment été dépouillé de la société Citgo aux Etats-Unis, ainsi que des réserves d’or déposées à Londres. Quelles initiatives votre gouvernement a-t-il prises pour récupérer ces avoirs ? Quelle est la situation actuelle ? Quels espoirs avez-vous de les récupérer ?

Nicolás Maduro : Nous avons toujours de l’espoir, parce que nous avons la raison juridique, nous avons la raison nationale, républicaine. Ce sont des biens de la République. L’or de Londres appartient à la République, gérée par sa Banque centrale du Venezuela. Les comptes bancaires gelés au Portugal, en Espagne, en Italie, au Royaume-Uni, en France, aux États-Unis, sont des comptes bancaires de près de 30 milliards de dollars qui, s’ils étaient activés et récupérés, constitueraient une injection immédiate de reprise et de relance économique du Venezuela, uniquement avec la récupération de cet argent.

Ils nous ont volé l’entreprise Citgo, une société qui possède huit mille stations d’essence aux États-Unis. Elle est gelée, volée par le clan Trump, ils la guettaient depuis que Donald Trump est devenu président avec son groupe d’affaires pour nous voler Citgo… Avec la complicité de ces bandits sournois, des voleurs, issus de l’extrême droite vénézuélienne, dirigés par Juan Guaidó… Ils ont volé Citgo. Il y a un espoir de récupération.

Nous avons eu du mal à défendre le Venezuela et ses intérêts car, même pour payer les cabinets d’avocats internationaux, on nous en empêche. Parce que, je le répète, ils nous ont gelés et ont volé nos comptes.

Mais au Venezuela, nous trouvons toujours un moyen de trouver de bons cabinets d’avocats, de trouver des avocats courageux, compétents et bien informés… Et pour défendre nos intérêts, une nouvelle Assemblée nationale arrive… Et l’Assemblée nationale, qui a été l’épicentre du pillage, de la dépossession, du vol du Venezuela, s’en va… Cela va beaucoup changer la situation parce qu’une nouvelle Assemblée nationale dotée de pleins pouvoirs législatifs va arriver, et je crois que cela va nous aider à avancer dans l’objectif de récupérer ce qui appartient à la République. Elle n’appartient pas à Maduro, elle n’appartient pas à un groupe, elle est l’héritage de la République, elle est l’argent et l’héritage de tous les Vénézuéliens, de toutes les femmes vénézuéliennes.

IR : Monsieur le Président, dans la difficile situation économique nationale et internationale actuelle, marquée par les conséquences, comme vous le soulignez, du blocus et de la pandémie, quelles seraient les principales questions à résoudre pour relancer la croissance économique de votre pays ? Dans quelle mesure le récent vote d’une loi « anti-blocus » peut-il y contribuer ?

Nicolás Maduro : Eh bien, nous nous sommes formés aux difficultés. Le Libérateur Simon Bolivar se disait « l’homme des difficultés ». Et nous appelons notre peuple le « peuple des difficultés ». Nous avons déjà indiqué et guidé un plan de relance qui a eu pour axe, cette semaine, la loi anti-blocus.

La loi anti-blocus joue le rôle d’un grand axe matriciel dans le processus de recouvrement du revenu national. Et avec le redressement du revenu national, nous devons progressivement retrouver les facteurs et les équilibres de la macroéconomie. Recouvrer les revenus des travailleurs et maintenir un processus de redressement du marché intérieur national.

Je peux vous donner une information importante sur la façon dont, en 2020, nous avons progressé dans le processus d’installation d’une économie alternative, d’une économie post-rentière, d’une économie productive… Nous avons augmenté de 400.000 tonnes, par exemple, la production alimentaire, et nous avons dépassé les niveaux de pénurie de produits et de nourriture qui existaient il y a trois, quatre ou cinq ans. Avec une production nationale.

Je tiens à féliciter les hommes d’affaires et les producteurs, l’industrie agro-alimentaire… Nous sommes en train d’élaborer le plan du CLAP 2021… Aujourd’hui, j’ai approuvé le plan pour le CLAP 2021, qui signifie le marché alimentaire mensuel pour 7 millions de ménages…

Pour me faire bien comprendre : les CLAP sont les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production qui constituent un instrument fondamental du marché alimentaire. Qu’il s’agit sans doute d’améliorer, d’augmenter… Nous en parlerons en janvier, avec le ministère de l’alimentation, le vice-président exécutif… J’ai déjà approuvé les lignes de travail pour la production nationale de tous les CLAP, de toute la nourriture distribuée aux 7 millions de ménages nationaux. Avant, nous importions 60 ou 70 % de cette nourriture… Ainsi, à partir de 2021, avec la loi anti-blocus, nous allons récupérer le revenu national, rétablir l’équilibre macroéconomique, contenir encore plus l’inflation l’année prochaine et reprendre la croissance économique réelle, de l’économie réelle.

L’année 2021 marque le début d’une nouvelle croissance progressive, soutenue, réelle, je vous le dis, de l’économie réelle, de l’économie productive. Pas de l’économie des papiers, de la spéculation, du mensonge, de la farce, non, c’est la croissance de l’économie qui produit des céréales, du lait, de la viande, du maïs, des arépas (spécialité Vénézuélienne et Colombienne) des vêtements, du pétrole, de l’or, etc. De l’économie réelle.

Je pense que toute cette cruauté qui a été appliquée contre le Venezuela nous a laissé de grandes leçons, et nous nous sommes mis sur la voie du développement de notre propre économie, une véritable économie, qui va être très forte, très puissante, vous verrez, et d’ailleurs, nous en donnons un exemple au monde. On peut nous interdire le dollar, on peut nous interdire le financement et le refinancement dans le système bancaire occidental, on peut nous persécuter et nous retirer nos comptes, mais on ne nous a pas arrêtés et on ne nous arrêtera jamais. Et ce qui émerge ici va donner au monde un exemple qu’un autre monde est possible, qu’il n’y a plus de chantage au dollar et au système financier par le Fonds monétaire international… Au Venezuela, nous démontrons, dans la résistance, dans une résistance très dure, qu’un autre monde est possible. Nous allons aller de l’avant, vous allez le voir.

IR : Monsieur le Président, nous allons maintenant parler de politique internationale et nous allons commencer par parler de l’Amérique latine. Quelque chose est en train de changer en Amérique latine. Aux gouvernements progressistes du Mexique et de l’Argentine se sont ajoutés la récente victoire du MAS en Bolivie, le succès du plébiscite au Chili, la défaite de Bolsonaro aux élections municipales au Brésil, la révolte populaire au Pérou, les protestations au Guatemala et en Colombie, les perspectives raisonnables de victoire du candidat Araúz aux prochaines élections présidentielles en Équateur et la victoire retentissante du Chavisme aux élections législatives du 6 décembre au Venezuela… Tout cela crée une atmosphère très différente de celle qui existait récemment lorsque certains parlaient de la « fin du cycle progressif »… Comment voyez-vous la situation géopolitique en Amérique latine pour cette année 2021 qui commence ?

Nicolás Maduro : Eh bien, je peux dire que les mouvements populaires radicaux de lutte, les mouvements dits progressistes, les mouvements de gauche, les mouvements révolutionnaires sont une réalité en Amérique latine et dans les Caraïbes. Nous sommes l’alternative de nos peuples, chacun avec son profil, sa caractéristique, son discours, son leadership… On ne peut pas, par exemple, comparer la direction des mouvements populaires en Colombie avec celle de l’Equateur, ou du Venezuela, ou du Brésil… Chacun a son profil, sa texture, son esthétique, son discours, son courage, ses opportunités mais, sans aucun doute, du Mexique à la Patagonie et dans toute la Caraïbe, il existe un puissant mouvement populaire, radical, rebelle. Il existe un puissant mouvement progressiste et un puissant mouvement de gauche. Il y a une direction révolutionnaire puissante. À l’avant-garde se trouve l’ALBA, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique. La victoire en Bolivie a été une grande victoire pour l’ALBA et, eh bien, elle recompose ce qui est une grande alliance pour la paix, le développement social, la vie de nos peuples. A l’avant-garde est sans aucun doute Cuba, le Nicaragua, le Venezuela, la Bolivie, les Caraïbes avec nos dirigeants des Caraïbes, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Antigua-et-Barbuda, la Dominique, la Grenade…   La grande alliance profonde et véritable qui a été maintenue face aux menaces, face à toutes les circonstances.

L’ALBA a toujours tenu bon. L’ALBA est née et est le produit de la première vague révolutionnaire menée par Hugo Chávez à cette époque, la première vague qui a conduit à la rencontre historique de Chávez et Fidel, au moment du retour au pouvoir du Sandinisme, de la victoire d’Evo Morales, de Rafael Correa, la victoire de Kirchner… Eh bien, de cette première vague est née l’ALBA, et là, elle est ferme, forte… Et maintenant, sans aucun doute, je vois arriver une deuxième vague. La deuxième vague de gouvernements progressistes, populaires, nationalistes, latino-américains… Une deuxième vague arrive qui est en plein développement, et pourquoi cette deuxième vague arrive-t-elle ? parce que le capitalisme néolibéral est épuisé… Le capitalisme néolibéral génère la pauvreté, l’exclusion, la répression… Observons le Chili, le Pérou, l’Équateur, la Colombie, toute la partie Pacifique : répression, misère, chômage… Colombie cette année plus de 90 massacres… Plus de 250 anciens combattants des FARC ont été tués… Et que disent les médias, que dit le monde ? Ils se taisent… Le modèle répressif, antipopulaire, excluant et générateur de misère du capitalisme néolibéral n’a pas de réponse pour le peuple… C’est un épuisement très profond, et il est naturel que de nouveaux leaderships émergent qui surprendront non seulement l’Amérique latine et les Caraïbes, mais aussi le monde entier.

Passons à une deuxième vague, je ne le dis pas simplement par optimisme, par foi — bien que je suis un homme optimiste, de foi, de foi dans les peuples, de foi dans la lutte, de foi dans l’histoire de nos pays —  je le dis par observation directe de la réalité et avec les données que vous, même, avez apportées dans votre question.

IR : Monsieur le Président, ces dernières années, alors que l’hostilité de Washington et de nombreuses capitales européennes envers le Venezuela s’est accrue, votre gouvernement a renforcé ses liens avec plusieurs puissances telles que la Chine, la Russie, l’Iran, la Turquie, l’Inde et d’autres qui ont défendu la souveraineté du Venezuela. Pouvez-vous nous dire quelles sont les perspectives de projets de coopération et de développement avec ces puissances ?

Nicolás Maduro : Nous sommes ouverts sur le monde. Sans aucun doute, nos relations sont particulières avec la Fédération de Russie, avec la République populaire de Chine, avec la République islamique d’Iran, avec Cuba… Nous avons aussi des liens privilégiés avec l’Inde, il y a une grande identité avec l’Inde, avec sa spiritualité, avec son peuple… Et avec de nombreux autres pays. Avec la Turquie… Et avec l’Afrique, avec de nombreux pays dans le monde, nous avons de grandes et excellentes relations.

Nous voulons que ces relations soient consolidées, nous continuerons à travailler. Grâce à la loi anti-blocus, de nouvelles alliances ont déjà fait des progrès spectaculaires dans divers domaines de l’investissement dans l’économie… Je ne peux pas en dire d’avantage, c’est la caractéristique de la loi anti-blocus, de faire sans dire, et de dire quand cela a été fait. C’est le principe : faire, faire, faire, avancer sans rien dire, pour éviter la guerre impérialiste, pour la neutraliser, et dire plus tard, quand tout sera fait, quand j’aurai l’accomplissement ici entre mes mains. Maintenant, dans cette même ligne de la loi anti-blocus, j’invite aussi les investisseurs d’Amérique latine, du Mexique, du Panama, nos frères d’investissement de Colombie, du Brésil, d’Argentine, de toute l’Amérique latine et des Caraïbes, des États-Unis : venez, voilà un monde pour investir avec des conditions spéciales. Si quelqu’un a porté préjudice aux investisseurs de toutes sortes, aux détenteurs de la dette des États-Unis, c’est bien Donald Trump et sa politique obstinée et extrémiste contre le Venezuela.

Parce que les investisseurs étasuniens ont les portes ouvertes ici pour investir dans le pétrole, le gaz, la pétrochimie, les télécommunications, le tourisme, la finance, tout ce qu’ils veulent. Trump a fait beaucoup de dégâts aux détenteurs de dettes… Et je peux également vous dire, pour la première fois, que nous avons versé aux détenteurs de la dette, par engagement de la République, plus de 76 milliards de dollars sur la période 2014-17. Et avec le commandant Chavez, sur la période 2010-2013, nous avons versé jusqu’à 56 milliards de dollars… Faites le calcul, comme le dit un de mes amis, faites le calcul : 76 milliards plus 56 milliards, c’est 132 milliards de dollars que nous avons payés de 2010 à 2017 jusqu’à l’arrivée de Trump…

C’étaient les profits des investisseurs financiers… Les détenteurs de la dette ont tout perdu quand ils ont gelé nos comptes, quand ils ont attaqué nos revenus pétroliers… J’ai affirmé à tous les détenteurs de dettes, à tous les investisseurs américains, notre volonté de négocier et de renégocier, et d’honorer tous nos engagements à l’avenir. Pour parvenir à des accords… Nous avons les meilleures relations… Ils savent que nous sommes bien payés, que nous sommes des gens de parole, fiables pour l’activité financière, économique, ils le savent, et ils savent que Trump a fait beaucoup de mal à leurs investissements, ils le savent parfaitement.

Il y a des investisseurs, Ramonet, qui représentent même des groupes, des syndicats de retraités américains, des groupes sociaux aux États-Unis qui ont acheté, pour leur fiabilité, des obligations de la dette vénézuélienne et maintenant, regardez, Trump les a brisées, Trump les a détruites. Un autre monde est possible, même à cet égard.

Je profite donc de votre question pour envoyer un message à tous les investisseurs du monde : nous sommes prêts, préparés, nous avons la loi anti-blocus, il y a la nouvelle Assemblée nationale qui va élaborer un ensemble de lois pour rendre plus flexible tout ce qui est investissement dans l’activité économique vénézuélienne, le Venezuela est ouvert au monde pour l’investissement.

IR : Monsieur le Président, c’est précisément la récente défaite électorale de Donald Trump aux États-Unis et l’arrivée imminente de la nouvelle administration démocratique du président Joe Biden qui constituent un moment particulier de changement dans la vie politique internationale. Qu’attendez-vous de cette nouvelle administration américaine ? Quel message de bienvenue adressez-vous à Joe Biden ?

Nicolas Maduro : À ce sujet, je suis obligé d’être prudent… Cela ne veut pas dire que je n’ai pas une pensée claire, j’en ai une, sur les changements aux États-Unis, sur la défaite retentissante de Donald Trump. Trump s’en va… Voyons si avec le départ de Trump, sa politique néfaste et extrémiste contre le Venezuela va partir aussi… Voyons voir… Il y a beaucoup de lobbying en cours. J’ai reçu hier des informations sur ce voleur et meurtrier nommé Leopoldo López : il vient d’engager, à Washington, deux sociétés de lobbying proches du Parti démocrate pour commencer à faire pression en faveur de l’extrémisme de droite au Venezuela face au nouveau gouvernement Biden. Vous savez que la politique américaine est basée sur le lobbying. C’est même légal… Maintenant, ils embauchent de nouveaux lobbyistes liés à Biden, liés au nouveau secrétaire d’État [Anthony Blinken] nommé par Biden, alors, eh bien, espérons que le 20 janvier arrive, que le président Joe Biden soit assermenté et que nous puissions suivre notre chemin.

J’ai toujours dit qu’avec le départ de Trump, puisse sa politique extrémiste et cruelle contre le Venezuela disparaître, espérons-le, et que le dialogue sera rétabli avec Biden et les États-Unis sur un programme constructif. Espérons, espérons. En attendant, nous sommes entre les mains de Dieu, toujours en fonction de nos propres efforts… Je dis toujours au peuple vénézuélien et aux peuples du monde : ne dépendons de personne, dépendons toujours de nos propres efforts, dépendons de nos propres pensées, de nos propres mots, le reste est du profit, comme disent nos peuples. Espérons que c’est pour le bien, le changement aux États-Unis, pour l’humanité, et espérons que c’est aussi pour le bien du Venezuela. C’est ce que je souhaite.

IR : Merci beaucoup, Monsieur le Président, nous sommes arrivés au terme de cette interview, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter, à votre famille et, bien sûr, au Venezuela et à tout son peuple, une bonne année.

Nicolás Maduro : Merci beaucoup pour cette opportunité. Face à l’avalanche de mensonges, de manipulations, d’attaques qu’il y a dans la presse mondiale… Je vois tout le temps, dans la presse et à la télévision à Madrid, des attaques et des attaques… Madrid est devenu l’épicentre de l’attaque d’extrême droite contre le Venezuela, on lit le « New York Times« , le « Miami Herald« , la presse colombienne et le monde en général : des attaques sans pitié, incessantes, incessantes… Mais, eh bien, voici notre vérité et pour notre vérité nous donnons nos vies ; et avec notre vérité nous prenons les chemins du futur.

L’année 2021, sera une année emblématique car c’est le bicentenaire de la bataille de Carabobo (Le 24 juin 1821, la victoire des forces patriotiques de Simon Bolivar contre les troupes royalistes dans la bataille de Carabobo a été décisive dans la guerre d’indépendance du Venezuela.). Elle a été fixée par le commandant Chavez lui-même : « En 2021, 200 ans après Carabobo, Chavez a dit, nous devons arriver à être libres, indépendants et souverains ». Et c’est ainsi que nous sommes arrivés : libres, indépendants, souverains dans la résistance, mais aussi dans la victoire. Bonne année.

IR : Merci Monsieur le Président, prenons rendez-vous pour le 1er janvier 2022.

Nicolás Maduro : d’accord, approuvé !

(Caracas, 30 décembre 2020.)

Source : Cubadebate / Traduit par Venesol

Rafael Correa sur les élections au Venezuela

Au Venezuela la droite vient de perdre l’Assemblée Nationale lors des élections du 6 décembre. Les électeurs ont choisi une majorité de députés chavistes (68 %). Les petits partis de droite/gauche se partagent le reste des sièges. Malgré des années de blocus, sanctions, guerre économique menés par les USA et l’UE dans l’objectif de créer de grandes difficultés quotidiennes, mécontenter et détruire la base sociale de la révolution, 32% des électeurs.trices se sont rendue.s aux urnes. L’ex-président d’Equateur, Rafael Correa, faisait partie avec la sénatrice colombienne et militante des Droits Humains Piedad Cordoba, ou Evo Morales, des 3000 observateurs internationaux du scrutin (ainsi que l’ex-président espagnol Zapatero qui a souligné le caractère pluraliste des élections et l’absurdité du soutien de l’UE à l’extrême droite du président fantoche Juan Guaido). Rafael Correa s’est dit impressionné par la désinformation qui sévit par rapport au pays bolivarien. « Ils veulent nous faire croire qu’il y a une dictature et ils disent que le modèle a échoué alors que le Venezuela est soumis à un blocus ».

Entretien avec l’ancien président de l’Équateur

Rafael Correa est au Venezuela depuis jeudi dernier. Il a été le premier ex-président à arriver en tant qu’observateur pour les élections de mi-mandat de dimanche, à l’issue desquelles le Grand pôle patriotique de Nicolas Maduro a gagné avec 68 % des voix. Le leader équatorien est arrivé à Caracas via le Mexique, partageant un vol avec la délégation argentine, dont l’auteure de cet interview en tant qu’observatrice pour l’Internationale progressiste.

« Qu’est-ce qu’il faisait froid dans l’avion ! J’étais inquiet parce qu’ils m’ont servi un petit déjeuner chaud et ne vous ont rien donné », dit-il en nous accueillant avec sa chaleur habituelle, où son masque ne parvient pas à cacher son sourire et où les salutation se font le poing fermé. L’interview se déroule au milieu de l’emploi du temps chargé de l’ancien président, dans un bâtiment situé dans le centre de Caracas, à quelques pâtés de maison de la maison de Simón Bolívar et de la place du même nom.

Quelle est l’importance de ces élections législatives au Venezuela ?

La démocratie au Venezuela est toujours vivante. Ce qui se passe c’est que pour certaines personnes la démocratie est effective tant qu’elles gagnent les élections. Ces élections sont exactement les mêmes qu’en 2015, lorsque le gouvernement avait perdu et que l’opposition avait gagné, là elles étaient valables (dit-il avec ironie). Aujourd’hui, pour certains groupes radicaux de droite qui n’ont pas participé, il semble qu’elles ne soient plus valables.

La déformation de ce qui se passe au Venezuela est impressionnante. Dans tous les domaines : en politique, où ils veulent nous faire croire qu’il y a une dictature ici ; en économie, lorsqu’ils disent que le modèle a échoué quand le Venezuela est soumis à un blocus. Le pays a dû développer une économie de guerre, c’est comme si je bombardais le Chili demain pour dire ensuite que le néolibéralisme a échoué ».

En parlant d’économie de guerre, comment analysez-vous le Venezuela, précisément à partir du blocus, du pétrole, de la décision de Nicolas Maduro de faire des ouvertures au capital privé ?

Je ne sais pas comment le Venezuela survit, les choses sont terribles. On pourrait croire qu’il s’agit d’une histoire fantastique, d’une mauvaise plaisanterie. Le pays qui avait autrefois plus de 50 milliards de dollars de revenus pétroliers, n’atteint plus aujourd’hui 500 millions, soit un centième de ce montant. Voilà à quel point la situation est grave, un blocus brutal. Face à ces circonstances, il est nécessaire de rendre le cadre juridique plus flexible afin d’attirer les investissements étrangers. C’est ce que le président Maduro a fait avec la loi anti-blocage et je suis tout à fait d’accord. Ce que nous ne pouvons pas ignorer, ce sont les conséquences de ce blocus. Je ne comprends pas les analystes et les pseudo-professeurs qui parlent de l’échec des politiques économiques du Venezuela ou de la migration, en omettant de dire que le pays est bloqué, qu’il est dans une économie de guerre ».

Quelle est l’intention de cette droite politico-médiatique qui, par exemple, en Argentine a des dirigeants comme Patricia Bullrich, la présidente du PRO (parti de Macri) qui a appelé le peuple à ne pas aller voter ?

Les élections sont valables tant qu’ils les gagnent, la démocratie est valable tant qu’elle sert leurs intérêts. Mais quand il y a un risque que quelque chose change dans cette démocratie, ils n’ont aucun souci à y mettre fin. Nous avons vu les coups d’État, les déstabilisations, etc. Alors, sûrement, puisque cette dame a vu que son allié au Venezuela n’allait pas gagner les prochaines élections, a-t-elle voulu les délégitimer en appelant à l’abstention.

Rafael Correa interviewé par Cynthia Garcia

Correa porte un costume bleu et une chemise blanche andine avec une broderie pré-colombienne bleue. La tenue vestimentaire habituelle reste un message d’identité nationale auquel il n’a pas renoncé. La salle où se déroule l’entretien est vitrée. Des fenêtres, on peut voir une partie de la ville. À l’extérieur de la salle, on aperçoit, attendant une réunion Fernando Lugo, l’ancien président du Paraguay qui a été renversé par un coup d’État en 2012 et qui est également l’un des anciens présidents venus en observateurs, avec le Bolivien Evo Morales et l’Espagnol José Luis Rodríguez Zapatero.

Comment voyez-vous la situation actuelle en Équateur, le binôme Arauz-Rabascall, votre propre interdiction ?

Triomphale. Nous travaillons comme si nous n’avions pas un seul vote, mais tous les sondages nous placent en tête et pour beaucoup d’entre eux, nous gagnons au premier tour. C’est le bon côté de l’histoire, le mauvais est que le gouvernement le sait. Pour ce gouvernement malfaisant (de Lenin Moreno), la pire chose au monde serait que nous gagnions. Ils n’auront nulle part où se cacher, nous ne cherchons pas la vengeance mais la justice. Ils ont commis des crimes terribles : corruption, persécution politique ; ils sont prêts à tout, absolument à tout…  Le binôme, qui s’est inscrit le 18 septembre et a été contesté à maintes reprises, n’est pas encore officiellement enregistré. Plus de deux mois plus tard, le duo n’est pas très fort, bien qu’il soit en tête de tous les sondages. Très probablement, arguant du problème de la pandémie, voudront-ils reporter les élections pour voir comment ils peuvent nous vaincre ou accepter un candidat à la dernière minute en enfreignant les règles électorales et en forçant un second tour et, dans ce second tour, s’unir contre nous. Ils sont désespérés, mais nous sommes optimistes et enthousiastes.

Rafael Correa rappelle les persécutions menées par le gouvernement de Lenin Moreno. Cette interview se déroule avec trois citoyens équatoriens exilés de leur pays : Correa lui-même, qui a été condamné et a reçu l’ordre d’être arrêté en Équateur ; Fernando Alvarado, ancien fonctionnaire et chef de campagne de la révolution citoyenne, et Gabriela Rivadeneira, une cadre importante des partisans de Correa et ancienne présidente de l’Assemblée équatorienne. Chacun d’eux raconte l’histoire du moment où il a dû quitter l’Equateur. Ces expériences donnent le frisson en pensant à un appareil d’État répressif qui les cherche dans la ville et à des amis qui appellent et disent, comme dans le cas de Rivadeneira et Alvarado : « Jette ton téléphone portable, prends tes affaires, tes enfants, et partez maintenant parce qu’ils vous cherchent ».

Alvarado est ici au Venezuela et Rivadeneira vit au Mexique avec ses deux enfants. L’ancienne députée révèle que le jour où le président Andrés Manuel López Obrador lui a donné refuge, le Mexique a rouvert la porte de l’asile politique après presque quarante ans d’inactivité.

La dette, le coronavirus, les médias

Comment les pays de la région vont-ils se sortir des situations de dette extérieure et de pandémie ?

Pour surmonter la pandémie, nous aurons besoin d’une aide et d’un financement extérieurs et il est préférable de le faire au niveau régional, de manière coordonnée, pour être un peu plus présent au niveau mondial. L’Argentine est un cas particulier. Elle a reçu le plus grand financement de l’histoire du FMI, mais il a été fait de manière absolument irresponsable : cette dette envers le FMI n’a pas servi à financer des routes, des centrales hydroélectriques, des augmentations de réserves, mais elle a financé la fuite des capitaux. L’Argentine s’est retrouvée endettée, l’économie est en crise et l’argent a quitté le pays.

Il y a quelques minutes, vous avez dit qu’en 2015 « ce n’est pas Macri mais Clarín (le plus grand groupe de presse et médias d’Argentine) qui a triomphé ».

Tant que nous n’aurons pas résolu la question des médias, il n’y aura  ni démocratie ni développement en Amérique latine. Parfois, nous ne lui accordons pas l’importance qu’ont certains problèmes. Que font les médias ? Ils nous informent. En principe, ils devraient être les gardiens de la vérité ; en Amérique latine, ils ont été les premiers à voler cette vérité. Sans vérité, sans information, nous n’avons pas de démocratie, pas d’élections libres, nous sommes manipulés, il n’y a pas de décisions politiques correctes, pas de décisions correctes pour l’action politique et sans cela, il n’y aura pas de développement. Les médias sont les grands opposants aux gouvernements progressistes.

Propos recueillis par Cynthia Garcia

Source : Pagina12

Traduction : Venesol

Le président bolivien Arce invite le président Maduro à son investiture, alors que les putschistes invitent Guaido

Le gouvernement putschiste tente d’empêcher le président vénézuélien d’être présent à la cérémonie d’investiture. D’autre part, il est très peu probable que le leader d’extrême droite nommé par Trump fake-président du Venezuela, soit présent.

Luis Arce, était ce dimanche le quartier de Senkata dans la ville d’El Alto pour
« recevoir les âmes » comme le veut la tradition de la Toussaint. Il a rencontré les familles des personnes assassinées par les putschistes blanchis par les médias occidentaux.

En Bolivie le gouvernement putschiste a perdu les élections le 18 octobre dernier, mais quelques jours avant de quitter le palais présidentiel, il tente de prendre des décisions de dernière minute. L’une d’entre elles concerne les invitations internationales à l’investiture du gouvernement nouvellement élu de Luis Arce et David Choquehuanca, qui aura lieu le 8 novembre.

Un des principaux points de tension est apparu autour du Venezuela, quand le ministère des affaires étrangères a invité l’autoproclamé Juan Guaidó, tandis que le gouvernement élu, et en particulier la « Commission de passation des pouvoirs » créée pour coordonner ces questions, a invité le président Nicolás Maduro.

La politique étrangère du gouvernement de facto à l’égard du Venezuela était prévisible dès le début : la non-reconnaissance de Maduro et la reconnaissance de Guaidó, l’entrée de la Bolivie dans le groupe de Lima (pays néo-libéraux gravitant sur orbite états-unienne) et, le 20 octobre dernier, c’est-à-dire deux jours après la victoire électorale du MAS, la réception des lettres de créance de « l’ambassadeur » envoyé de Guaidó par la présidente de facto, Jeanine Áñez.

Avec le nouveau gouvernement Arce, la politique étrangère bolivienne envers le Venezuela reconnaîtra à nouveau le président Maduro, et les relations avec Cuba, qui avaient été suspendues en janvier par Áñez, seront également rétablies. « Nous allons rétablir toutes les relations, ce gouvernement a agi de manière très idéologique en privant le peuple bolivien de l’accès à la médecine cubaine, à la médecine russe, aux progrès de la Chine », a déclaré M. Arce.

Cependant, le gouvernement de facto tente, via le ministère des affaires étrangères, d’imposer sa politique étrangère dans le cadre d’invitations internationales. Jusqu’à présent, il a été confirmé que le roi Philippe VI d’Espagne sera présent aux côtés du vice-président des droits sociaux, Pablo Iglesias, et du président du Chili, Sebastián Piñera, et la liste des confirmations devrait s’allonger dans les heures et jours à venir.

Cette manœuvre de dernière minute du gouvernement de facto vise donc à essayer de faire en sorte que le gouvernement vénézuélien ne soit pas présent lors de la passassion de pouvoir. Il est très peu probable, voire impossible, que Guaidó y assiste. Celui-ci est confronté à une nouvelle exposition de preuves de sa participation à l’opération Gedeón, lorsqu’un groupe de mercenaires a tenté d’entrer dans le pays en mai 2020, et il cherche comment continuer à occuper un espace politique dans le pays après ses erreurs, sa perte de crédibilité et à peu de temps des élections législatives du 6 décembre, auxquelles il ne participera pas.

Les derniers jours précédant l’entrée en fonction du nouveau gouvernement en Bolivie sont marqués par les incertitudes propres à un scénario exceptionnel : celui d’un gouvernement putschiste et raciste, battu politiquement et électoralement, qui doit céder le pouvoir politique à la majorité un an après avoir organisé un coup d’État.

On s’attend à une semaine agitée par de possibles actes désespérés de la part de certains facteurs de la droite. Vendredi et samedi, il y a eu des blocages et des violences à Santa Cruz et à Cochabamba, et le président de la conférence épiscopale ainsi qu’un ministre du gouvernement de facto, Iván Arias, se sont joints à l’appel à un audit international des élections du 18 octobre.

Pendant ce temps, la ville de La Paz est calme. Pendant la Toussaint, Arce s’est rendu dans le quartier de Senkata à El Alto, où le 19 novembre de l’an dernier dix personnes ont été tuées par des putschistes blanchis par les médias occidentaux. « Ils ont perdu la vie en défendant la démocratie », a déclaré le président élu. Ce n’est pas le seul massacre : il y en a eu un aussi à Sacaba, dans le département de Cochabamba, le 15 novembre, avec huit morts.

La violence et la persécution exercées pendant un an ont été considérables. Le nouveau gouvernement devra faire face à de nombreux défis de tous ordres. Pour l’instant, l’un des objectifs est que la dernière semaine avec Añez à la présidence de facto se passe dans le calme, en particulier dans les zones où il y a eu des protestations et des annonces de nouvelles actions de rue. Le 8 novembre sera un jour historique avec la transmission des pouvoirs, et les jours suivants, avec l’annonce du retour d’Evo Morales en Bolivie, sera un autre événement d’envergure nationale.

Marco Teruggi

Source : https://www.pagina12 

Traduction : Venesol

Création de l’Institut Simon Bolivar : une bouffée d’oxygène pour un monde en lutte

Par Arnold August, pour COHA, Montréal, Canada

La création de l’Institut Simón Bolívar pour la Paix et la Solidarité entre les Peuples, le 6 septembre 2020, marque un nouvelle étape du combat politique. Dans des circonstances extrêmement difficiles, face non seulement aux sanctions états-uniennes et canadiennes mais aussi à la pandémie, la Révolution bolivarienne redéploie son énergie au profit de toutes celles et ceux qui croient en ses idéaux de libération à travers la planète. L’objectif de l’Institut est de coordonner la solidarité mondiale avec la Révolution bolivarienne et le peuple vénézuélien, mais aussi la solidarité de la nation sud-américaine envers les luttes pour la justice sociale et économique des peuples du monde entier. Il développera également la recherche, la formation et promouvra la discussion critique.

L’Institut répond également à la crise actuelle et urgente à laquelle la planète est confrontée. Le premier paragraphe de la déclaration de l’Institut Simón Bolívar explique : 

« La pandémie COVID-19 a montré que le modèle de société capitaliste basé sur des valeurs individualistes, dont le seul but est d’accumuler des richesses, n’est pas capable de défendre l’humanité, de garantir ses droits fondamentaux ni de sauvegarder la vie sur la planète. Face à cet échec, le modèle utilise la violence pour maintenir son hégémonie, s’approprie les ressources naturelles des peuples, s’attaque à la classe ouvrière et à ceux qui cherchent à construire un modèle alternatif« .

Les téléspectatrices(eurs) du monde entier qui ont assisté en ligne à la cérémonie à Caracas ont pu constater qu’un autre monde est possible, avec plus de 100 invités spéciaux, parmi lesquels des leaders sociaux, d’anciens présidents et des militants de nombreux pays, dont le prestigieux musicien Roger Waters :

L’un des premiers à prendre la parole a été Fernando González Llort, président de l’Institut cubain de l’amitié des peuples (ICAP). Le peuple cubain a été victime ces dernières années d’une intensification de l’embargo criminel des Etats-Unis, et González Llort a expliqué que  l’accent sur la solidarité internationale entre les peuples  et non sur le système bipartisan états-unien comme source de salut.

Parmi les autres participant(e)s figuraient Evo Morales et Rafael Correa, qui avaient beaucoup de choses à expliquer sur le récent coup d’État en Bolivie et le Lawfare qui se déchaîne en Équateur. Les deux anciens présidents sont touchés par des décisions de justice à motivation politique qui les empêchent de participer aux élections. Beaucoup d’autres voix ont résonné comme celle de la militante colombienne Laura Capote (photo), représentant la Marcha Patriótica, depuis la Colombie où se multiplient les assassinats de leaders sociaux. Dans l’une des premières déclarations publiques de l’Institut Simón Bolívar pour la paix et la solidarité entre les peuples, l’organisation a condamné dix meurtres récemment perpétrés par la police colombienne. L’Institut a également dénoncé l’assassinat de plus de 600 dirigeants sociaux et indigènes au cours des deux dernières années et celui de deux cents anciens guérilleros démobilisés et pourtant protégés par les Accord de Paix signés en 2016 par le gouvernement et les insurgés.

Un discours rafraîchissant

Au fur et à mesure que les travaux avançaient et que je réfléchissais à toutes ces paroles, à cette bouffée d’oxygène face au paradigme étouffant de la politique états-unienne dominante, une des nombreux représentant(e)s des États-Unis a pris la parole : l’universitaire Adrienne Pine (photo). Elle a souligné l’importance et la nécessité de développer le mouvement révolutionnaire contre ce concept idéologique empoisonnée de réformer un système en déclin. J’ai immédiatement commenté sur Twitter ses paroles formidables et rafraîchissantes : « le problème du fascisme n’est pas de voter pour l’un ou l’autre parti, la solution est la révolution« .

Les animateurs ont parlé la même langue, ne voyant aucune brèche transformatrice, aucun espoir d’humanisation sous l’actuel duopole états-unien qui a appliqué des sanctions sévères et illégales qui font tant de mal au peuple vénézuélien.

Nous avons également eu le privilège d’être en contact virtuel avec le président Nicolás Maduro dont le message s’adressait à tou(te)s les représentant(e)s des peuples du monde, lorsqu’il a dit : « Je demande le plein appui des mouvements de solidarité pour diffuser la vérité sur le Venezuela et ainsi conquérir la paix, la souveraineté, l’indépendance et le respect de notre peuple« .

Le Ministre du pouvoir populaire pour les affaires étrangères, Jorge Arreaza, a souligné que cette initiative a été créée pour coordonner la solidarité avec la révolution bolivarienne, mais aussi pour renforcer la solidarité du Venezuela et des Amériques avec toutes les révolutions et les causes justes du monde. Dans un récent article publié par le COHA, Arreaza a écarté toute illusion quant au scrutin de novembre 2020 alors qu’il est clair que les démocrates attaquaient Trump depuis la droite : « Trump ferait mieux de suivre son instinct initial de parler au président Maduro. Un dialogue respectueux avec le Venezuela va vraiment dans l’intérêt des États-Unis« .

Lors de son discours inaugural, le ministre Arreaza a également déclaré que « Cet Institut appartient aux peuples du monde et nous voulons que vous en tiriez profit, que vous l’utilisiez comme votre propre institut (…) Depuis le Venezuela, nous sommes solidaires de toutes ces luttes, de Julian Assange et de sa prison plus qu’injuste, du peuple palestinien, Saharahui, de tous ceux qui sont opprimés, soumis à des guerres injustes, et à l’impérialisme ».

Beaucoup d’entre nous, de l’Ouest capitaliste ou du Sud, se sentent chez eux au Venezuela. La solidarité n’est pas à sens unique. La solidarité est plutôt un soutien mutuel à la même cause d’opposition au capitalisme, à ses ramifications racistes, à l’hégémonie unipolaire de l’impérialisme et à ses guerres génocidaires. Nous sommes tous sur un pied d’égalité pour la même cause d’un monde multipolaire, de la souveraineté des peuples, de la paix et d’un nouveau système socio-économique.

Carlos Ron est le vice-ministre des Affaires Etrangères du Venezuela pour l’Amérique du Nord (au centre, avec Margaret Flowers et son compagnon Kevin Zeese, à Washington) et le nouveau président de l’Institut Simón Bolívar. Il nous l’a dit lors de la cérémonie de lancement : 

« Mes amis, soyez conscients que vous avez ici un peuple qui connaît vos luttes, qui les reconnaît et les partage« . De fait, au Canada, comme nos sœurs et frères aux États-Unis, nous avons fait l’expérience de la profonde sincérité des propos de Carlos Ron. Rien qu’en 2020, nous avons partagé deux événements. Tout d’abord, nous avons savouré la défaite de la candidature du gouvernement Trudeau à un siège au Conseil de sécurité des Nations unies (et je suis convaincu que l’une des raisons de cette victoire sur la candidature de Trudeau était la politique du gouvernement canadien au Venezuela). Deuxièmement, l’Institut canadien de politique étrangère, avec la collaboration de nombreux autres, a organisé une conférence virtuelle Zoom avec Jorge Arreaza depuis le Canada, qui a été vue par plusieurs milliers de personnes. Arreaza a fait une critique diplomatique mais aussi politique cinglante de l’ingérence de Trudeau au Venezuela par le biais de sa direction du groupe de Lima.

Le lancement de l’Institut Simón Bolívar a coïncidé avec l’anniversaire de la Lettre de Bolívar écrite en Jamaïque le 6 septembre 1885, par laquelle il voulait approfondir les perspectives et les objectifs du mouvement d’indépendance de l’Espagne. Un paragraphe de cette lettre nous permet d’apprécier la pertinence de l’héritage de Bolívar, en remplaçant simplement l’Espagne par les États-Unis : « Actuellement, le poids de l’adversité subsiste : nous sommes menacés par la peur de la mort, du déshonneur et de tout mal ; il n’y a rien que nous n’ayons subi aux mains de cette belle-mère contre-nature qu’est l’Espagne. Le voile a été déchiré. Nous avons déjà vu la lumière, et nous ne voulons pas être repoussés dans les ténèbres. Les chaînes ont été brisées, nous avons été libérés, et maintenant nos ennemis cherchent à nous asservir à nouveau. C’est pourquoi l’Amérique [du Sud] se bat désespérément, et il est rare que le désespoir n’aboutisse pas à une victoire. »

L’Institut a repris cette épée de Bolivar pour se tailler immédiatement une place dans les cyber-communications. Son compte Twitter est passé de zéro à plus de 3700 abonnés le 18 septembre, et de nombreuses mises à jour quotidiennes sont publiées depuis la création de l’Institut. De même, ses deux nouvelles chaînes YouTube (en anglais avec plus de 300 abonnés et en espagnol avec plus de 800) sont en constante évolution, tout comme ses comptes et son site web Telegram et Instagram. La cérémonie de lancement peut être vue ici en espagnol, et ici en anglais.

Hommage à l’avocat et militant Kevin Zeese

L’événement était consacré à la mémoire et à l’héritage de Kevin Zeese, connu dans le monde entier comme membre du Collectif de protection des ambassades vénézuéliennes à Washington DC. Il est décédé subitement au petit matin du 6 septembre, le jour où l’événement s’est déroulé à Caracas. À seulement 64 ans, sa mort a été un choc pour nous tous. Carlos Ron a immédiatement transformé notre chagrin en une émotion collective. Il a dédié le lancement de l’Institut à Kevin. Il ne s’agissait pas d’une dédicace officielle. Au contraire, le ministre vénézuélien des affaires étrangères Jorge Arreaza et Carlos Ron ont tous deux intégré un hommage à Kevin dans le tissu même de la fondation de l’Institut.

Je n’ai jamais rencontré Kevin. Mais j’ai suivi de près sa défense héroïque de la souveraineté vénézuélienne dans le ventre de la bête impériale, alors que la police de Washington menaçait à chaque instant de le déloger, lui et les siens, de l’ambassade du Venezuela. Cependant, bien que j’aurais pris l’avion pour Washington pour lui offrir mon soutien et écrire des articles, je n’ai pas pu entrer aux États-Unis depuis mars 2019. À cette époque, il y a un an et demi, je me rendais à Washington DC avec un message de soutien des mouvements canadiens pour cette manifestation historique dans la capitale américaine en faveur du Venezuela.

Je dédie donc, moi aussi, cet article à Kevin Zeese, à sa compagne Margaret Flowers, à sa famille et à ses camarades.

Arnold August est un auteur, journaliste, conférencier et membre de l’Institut canadien de politique étrangère basé à Montréal. Il a écrit trois livres sur Cuba, l’Amérique latine et les États-Unis. Ses articles sont publiés en anglais, en espagnol et en français en Amérique du Nord, Amérique Latine, Europe et Moyen Orient. Thèmes actuels : géopolitique des relations entre Etats-Unis, Venezuela, Cuba, Bolivie et le rôle du Canada.

[Credit of all photos: Foreign Relations Ministry of Venezuela]

Source : https://www.coha.org/new-simon-bolivar-institute-for-peace-and-solidarity-among-peoples-a-refreshing-contribution-from-venezuela-to-the-world/

Traduction : Thierry Deronne

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« Rondon ne s’est pas encore battu »

Portrait de Juan José Rondón (1790-1822) par Constancio Franco

Quand je converse avec des politologues de gauche européens, je me rends compte que beaucoup ont du mal à comprendre que la contradiction coloniale est au coeur du présent. Ils pensent que c’est une erreur conceptuelle, quelque chose d’anachronique, que la postmodernité joyeuse – celle qui leur livre le Mac à domicile, a dépassé tout ça, et que Trump ou Bolsonaro sont des accidents racistes de l’Histoire. Sauf que les “anachronismes” et les “fautes de goût” semblent durer plus longtemps que prévu… et que sous le vernis publicitaire de la globalisation capitaliste, l’Histoire profonde n’en finit pas de revenir à la surface.

La révolte qui a lieu aux Etats-Unis est celle qui fonde la résistance du peuple vénézuélien. La révolution qui se voulait “égale jusqu’au bout”, et que nous explique si bien l’historienne Sophie Wahnich, a été massacrée en France. Mais elle a été assumée en premier lieu par Haïti, qui a sauvé Simón Bolívar du suicide, en l’accueillant, en le finançant, en lui donnant des armes, des soldats et des renforts de toute sorte. Dès que l’ex-aristocrate accepta, à la demande expresse d’Alexandre Pétion et des Jacobins Noirs, d’inscrire dans son “programme” la libération des esclavagisés, il vola de victoire en victoire, à la tête d’une armée populaire capable de traverser les Andes. Les “deux-tiers du monde” et l’equilibrio del mundo dont rêvait Bolivar – où entrent “Notre mère l’Afrique” comme disait Chavez, et Haïti, première république libre d’Amérique – sont la raison suffisante de notre volonté d’être libres, d’être respectés, d’être traités comme des Égaux, pour pouvoir donner au monde tout ce que nous avons à offrir. C’est pourquoi le président Trump a utilisé exactement, à trois semaines de distance, la même phrase au sujet du Venezuela qu’au sujet du peuple de Minneapolis : «Nos militaires sont prêts. Nous pouvons envoyer des troupes sur le terrain très rapidement.» L’historien Kevin Gannon rappelle que « l’Insurrection Act de 1807 invoqué par Donald Trump était destiné à prévenir une éventuelle révolte des esclavagisé(e)s, comme celle qui venait de conduire à l’indépendance d’Haïti (1804).« 

Pour le cinéaste Michael Moore, « l’expérience états-unienne est morte. Tuée par le genou collectif du pouvoir blanc, du privilège blanc et de la propriété blanche, de la richesse/travail/salaire d’esclave. USA are beautiful ? Nous ne nous sommes jamais repentis de nos péchés originels d’esclavage et de génocide« . Ce suprémacisme blanc, c’est ce que l’extrême droite vénézuélienne veut importer au Venezuela pour revenir à l’apartheid d’avant Chavez, qu’ils détestaient autant pour sa révolution sociale que parce qu’il était un “mono” (singe). William Serafino a raison: « Dans un sens métaphorique, la clef qui a étranglé à mort George Floyd est appliquée au Venezuela. La clef, dans notre cas, est l’escalade du blocus économique de Washington. »

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Au début de 2019, la droite vénézuélienne fête dans un quartier chic de Caracas l’autoproclamation par Donald Trump de Juan Guaido comme « président du Venezuela ».

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Le jeune Orlando Figuera, brûlé vif dans un quartier chic de Caracas par une droite insurgée que les médias internationaux ont transformée en « révolte populaire contre la dictature de Maduro ». Voir http://wp.me/p2ahp2-2CO

Si quelqu’un doit rendre des comptes, c’est bien le journaliste occidental qui a fait passer les révoltes des riches blancs vénézuéliens et leur rage d’afrikaners, pour une révolte du peuple contre une dictature (1). Faire passer pour “la population” du Venezuela une minorité insurgée contre l’inclusion des métis et le partage des richesses ! La majorité sociale au Venezuela est une majorité métisse, que les reporters, logés dans les quartiers chics de Caracas, n’ont jamais voulu montrer. Au Venezuela la majorité sociale, populaire, est pacifique : elle a toujours rejeté la violence au profit des urnes, et malgré ses nombreuses critiques, soutenu en majorité l’option électorale du gouvernement bolivarien. On a tous en tête les images d’une “répression policière” au Venezuela. Bien peu savent que l’ordre du montage était inversé. Quand la droite préparait une agression, les caméras du monde entier étaient déjà sur place. Les violences de rue et la réponse des forces de l’ordre, montée à l’envers, ont créé l’image d’un « régime » réprimant des manifestants.

Il y a plus grave : la plupart des médias ont imputé automatiquement, jour après jour, au « régime » les morts causés par l’extrême droite, ce qui alimentait l’énergie des tueurs. Ceux-ci savaient parfaitement que chaque mort imputé à Maduro renforcerait le discours en faveur d’une intervention. Mais qui, de Médiapart au Soir, de France Inter au Monde, qui, dans la vaste zone grise (Primo Levi) des groupes privés médiatiques, acceptera aujourd’hui de reconnaître qu’il a encouragé une minorité sociale à brûler vifs des afrodescendants « noirs donc chavistes » (2) ? Une minorité dont l’épicentre s’est déplacé aujourd’hui vers Miami et vers le « bercail »: Madrid (où le quartier riche de Salamanca a été surnommé « Little Caracas » parce qu’elle y a acquis sept mille appartements de luxe, selon le New York Times) et d’où elle lance, dans la même veine coloniale qu’à Caracas, des manifestations rageuses contre le gouvernement “communiste” (sic) de Sanchez et de Podemos.

Aujourd’hui dans cette guerre difficile entre être et non-être (Bolivar), nous aimons au Venezuela citer l’expression “Rondón no ha peleado todavia”. Le 25 juillet 1819, après avoir traversé les Andes pour libérer le peuple neogranadino (colombien) du joug de l’empire espagnol, Simon Bolivar fut mis en grande difficulté militaire lors de la bataille de Pantano de Vargas. La défaite était presque annoncée quand il décida de faire appel au colonel Juan José Rondon, et lui demanda de “sauver la Patrie”. Le “negro” Rondon lui répondit “Rondon ne s’est pas encore battu”. A la tête de ses lanciers « llaneros » il renversa le cours de la bataille, donna la victoire aux troupes de la naissante république bolivarienne et sauva la possibilité de notre indépendance.

Thierry Deronne, Caracas, 31 mai 2020

Notes:

(1) Etude approfondie d’Alan Mac Leod: « voyous chavistes contre société civile, racisme et mépris de classe des médias occidentaux sur le Venezuela » https://venezuelainfos.wordpress.com/2019/03/10/voyous-chavistes-contre-societe-civile-racisme-et-mepris-de-classe-des-medias-occidentaux-sur-le-venezuela-par-alan-macleod-fair/

(2) Andrew King, « Le Venezuela est attaqué parce que pour lui aussi la vie des noirs compte » https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/07/24/le-venezuela-est-attaque-parce-que-pour-lui-aussi-la-vie-des-noirs-compte-truth-out/ . Lire également « ils ont brûlé vif mon fils parce qu’il était noir et chaviste » https://venezuelainfos.wordpress.com/2019/05/19/ils-ont-brule-vif-mon-fils-parce-quil-etait-noir-et-chaviste/

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Les entretiens des Nouvelles Libres – L’école de communication internationale des mouvements sociaux à Caracas

Thierry Deronne, créateur du blog Venezuela infos, a accepté de nous parler du projet qui est en train de voir le jour à Caracas : celui d’une école de communication internationale des mouvements sociaux. Entretien.

  1. Bonjour Thierry. Vous habitez au Venezuela depuis 1994. Comment d’abord avez vous pris la décision d’aller vivre là-bas ?

 « Dans les années 80, parmi d’innombrables “internationalistes”, j’ai vécu deux ans au Nicaragua pour apporter mon modeste concours de vidéaste à l’immense effort de transformation mené par le gouvernement sandiniste (1). J’y ai rencontré Mariana Yonüsg Blanco, une militante vénézuélienne féministe dont l’appartement était devenu une sorte de “siège de l’ONU ». Jésuites madrilènes, théologienne de gauche allemande, infirmières basques, professeur de musique mexicain, médecins cubains, femmes bâtisseuses de Condega, nous débattions passionnément, de longues nuits durant, de comment nous allions construire la planète socialiste. Après la défaite électorale des sandinistes en 1990, nombre de ces “architectes” ont dû renoncer à leur « folie » et sont rentrés dans leur pays. Mariana est retournée au Venezuela avec ses enfants. Elle m’a invité à la rejoindre à Maracay pour poursuivre le travail d’éducation populaire. C’est elle qui m’a fait connaitre le MBR-200, le mouvement bolivarien – encore à demi clandestin – conçu par Hugo Chavez à sa sortie de prison. Après la victoire électorale du Comandante en 1998 s’est déployée au Venezuela la même énergie collective qu’au Nicaragua. Grâce à quoi j’ai pu fonder une école populaire et latino-américaine audiovisuelle et deux télévisions populaires. A partir de 2004 j’ai participé à la direction et à la formation du personnel de la télévision publique participative Vive TV créée à la demande du président Chavez par la militante de la communication populaire Blanca Eekhout. »

  1. Sur votre site vous présentez un aspect du Venezuela qu’en France et en Europe nous ne connaissons pas ou peu. Pourquoi ce choix ?

 « Les médias qui fabriquent le consentement mondial ont pour tactique de personnaliser les processus (Venezuela = Maduro, etc.). Invisibiliser le peuple, son rôle moteur dans la démocratie participative, vise à empêcher l’identification citoyenne pour mieux construire des opinions publiques favorables aux “frappes sélectives” contre un “dictateur solitaire”. Depuis vingt ans, les journalistes français, logés dans les secteurs chics de Caracas, ont occulté les 80 % de quartiers populaires où vit la base sociale du chavisme. Ils ont repeint en « peuple » substitutif l’extrême droite insurgée des Guaido et autres, et en « répression » les affrontements générés pour les médias internationaux. On pourra rappeler cent fois que Jimmy Carter, le Conseil des Juristes Latino-américainsRodriguez ZapateroLula ou Rafael Correa, parmi tant d’observateurs internationaux, ont attesté la transparence, la légitimité, le nombre record d’élections, que cela resterait insuffisant. C’est l’inclusion des exclu(e)s et l’avènement d’une démocratie participative qui caractérisent le mieux le Venezuela bolivarien. Montrer ce que les gens font de leur destin, apprendre à comprendre, à respecter et à aimer ce sujet plein d’histoire, qui construit des communes et d’autres formes de pouvoir citoyen, et qui n’est pas seulement une “victime de l’impérialisme pétrolier”, est donc stratégique. C’est l’angle que je privilégie dans mon Blog Venezuela Infos. »

« Si les grands médias du capitalisme n’ont de cesse d’effacer l’Histoire des peuples et d’opposer les citoyen(ne)s pour mieux démobiliser leurs luttes, nous suffira-t-il de démocratiser leur propriété ? »

 

  1. Un projet, l’école de communication internationale des mouvements sociaux est en train de voir le jour. Pouvez-nous le présenter ?

 « Si les grands médias du capitalisme n’ont de cesse d’effacer l’Histoire des peuples et d’opposer les citoyen(ne)s pour mieux démobiliser leurs luttes, nous suffira-t-il de démocratiser leur propriété ? Préparer le monde nouveau pourrait-il se faire sans créer de nouveaux médias qui permettent « au peuple de discuter avec le peuple » ? Récupérer tous ces espaces n’aura de sens qu’en nous formant d’abord et partout à une forme nouvelle, plus participative, moins narcissique, et moins éphémère, d’informer. Et comme disent les Travailleur(se)s Sans Terre du Brésil « c’est en période de reflux qu’il faut se former pour ne pas être pris au dépourvu quand revient la courbe ascendante« … »

  1. D’où est venue cette idée et par qui est-elle portée ?

 « Depuis vingt ans, avec Pablo Kunich d’Alba TV et tant d’autres, nous avons participé à des rencontres de mouvements sociaux latino-américains qui concluaient à ce besoin pressant d’un vaste système de communication populaire. C’est paradoxal : alors que nous assumons que tout travail politique, toute compréhension de l’Histoire suppose de mettre les cartes sur la table, d’ouvrir et de traiter les contradictions à partir du cerveau collectif, au moment de « communiquer » nous revenons à la forme pauvre – commerciale, lisse, verticale – de vendre un message à un consommateur individuel. On recycle les schèmes de la communication du libre marché, des techniques émanant d’un monde que nous rejetons. Or s’il est un acquis de la pensée révolutionnaire en matière de communication, c’est celui qu’Althusser résumait: “Ce n’est que d’une technique que l’on peut déduire une idéologie”. Un média (ou une usine, un État, une université, une commune, etc.) n’est pas révolutionnaire parce que son discours l’est mais parce que son mode de production l’est (à savoir comment il émane de la population, comment il organise le travail, la formation interne, la programmation, etc.).

Située à Caracas, au carrefour des Amériques et des Caraïbes, l’école de communication internationale Hugo Chavez est un vieux rêve des mouvements sociaux. Sa force réside dans les 25 ans d’expérience de ses fondateurs(trices) et dans son infrastructure déjà prête de production et de transmission télévisée. Elle sera un pas important vers le retour du champ médiatique aux mains des citoyen(ne)s et tendra les bras vers les autres continents, vers l’Afrique en particulier. »

  1. Quel est le rôle des mouvements sociaux, et notamment du Mouvement des Sans Terre dans ce projet ?

 « Les Sans Terre du Brésil appuient depuis le début, puissamment, notre école, et de beaucoup de manières, ils font d’ailleurs partie de son équipe pédagogique à Caracas. En tant qu’enseignant(e)s nous avons été très influencé(e)s par l’extraordinaire Université populaire des Sans Terre construite par eux-mêmes, sur la base du volontariat, au sud de Sao Paulo pour les mouvements sociaux du monde entier.

L’école Florestan Fernandes est un projet intégral. Après les matins d’étude de la philosophie, de l’économie politique, de l’agroécologie ou de la théorie de l’organisation, les étudiant(e)s de tous les continents partagent la tâche de produire leur alimentation en cultivant sur le terrain de l’école, et ils s’organisent pour faire la cuisine, entretenir l’école et créer toutes sortes d’activités culturelles parallèles aux cours. Aucune activité n’y est étrangère à la vision transformatrice. Dans notre école de communication aussi, chaque mouvement social apportera sa propre expérience. »

  1. Quelles en seront les modalités ? Qui pourra s’inscrire ? Quels seront les cursus et les matières ?

 « L’école est destinée aux mouvements sociaux – qu’il s’agisse de travailleurs(ses) et créateur(trice)s de tout bord, syndicats, mouvements de femmes, de jeunesse, écologistes, coordinations paysannes, enseignantes, étudiantes, médias alternatifs, etc. Dès 2020, elle organisera chaque année 30 ateliers intégraux, quatre ateliers de formation de formateurs, quatre séminaires, quatre laboratoires de création et deux stages internationaux. Elle apportera des réponses concrètes aux besoins en formation audiovisuelle, photographique, théâtrale, radiophonique, télévisuelle (y compris la transmission en direct) et dans l’écriture multimédia. Elle mettra ses modules de formation et ses master classes en ligne afin d’en faciliter l’accès à tous. Les mouvements pourront également envoyer leurs scénarios ou productions pour être analysés par nos formateurs. L’école sera un espace d’articulation des mouvements sociaux du monde entier et de rencontre avec les organisations populaires locales. »

  1. Depuis l’arrivée au pouvoir de Chavez au Venezuela, les attaques économiques, mais aussi médiatiques, contre le pays se multiplient. Plus généralement elles touchent tous les pays Latinos-américains dirigés par la gauche mais aussi tous les pays du monde qui refusent d’être les valets de l’impérialisme. Cette école est-elle un moyen de rétablir quelques vérités ?

 « Une des conséquences de la vitesse émotionnelle, de l’instantané satellitaire, de l’absence de contexte, etc. qui caractérisent le champ médiatique actuel, est « l’obligation de moyenne ». D’un côté mille médias martèlent la Weltanschauung états-unienne (Maduro-est-un-dictateur-qui-affame-son-peuple), de l’autre le terrain du Venezuela reste trop lointain, difficile d’accès. La plupart des citoyens, intellectuels ou militants sont donc réduits à « faire une moyenne » forcément bancale entre l’énorme quantité de mensonges quotidiens et le réel. Ce qui donne, dans le meilleur des cas : « Il y a des problèmes de droits de l’homme, de famine, de pauvreté, je condamne la violence d’où quelle vienne, etc. »

Comment, dès lors, nous reconnecter au réel ? Quand le Mouvement des Sans Terre du Brésil, ou Via Campesina, ou le Forum de Sao Paulo qui regroupe 168 organisations, partis politiques et mouvements sociaux d’Amérique Latine, ou 28 organisations vénézuéliennes des droits humains décrivent la déstabilisation économique, les violences, mais aussi les réponses populaires et gouvernementales à cette guerre impériale, on dispose d’un large éventail alternatif de sources et d’expertises provenant d’organisations démocratiques. C’est-à-dire de sources directes et d’une connaissance plus profonde de la réalité que la « moyenne » d’un science-po occidental, obligé de préserver sa carrière médiatique et universitaire. Dans notre école, le temps d’enquête, l’acquisition d’une culture historique, la possibilité de travailler sur place avec un secteur aussi ancré dans le réel que les mouvements sociaux, vont permettre en effet de générer toute sortes de contenus, documentaires, reportages multimédias, au-delà de toute propagande. »

« L’information est un besoin vital du peuple pour s’orienter dans le chaos de la globalisation. »

 

  1. A long terme l’école pourra-t-elle être reproduite dans d’autres pays afin d’aider à l’émergence de nouveaux médias ?

 « Telle est en effet notre stratégie : contribuer à mettre en place une politique de rupture médiatique partout dans le monde. Il est temps de sortir de l’éternelle “critique des médias” pour récupérer notre temps, notre agenda. Seule la souveraineté populaire, communicationnelle, la polyphonie des témoignages contradictoires, endogènes, permettent à une nation de croître mais aussi de dialoguer avec les autres. L’information est un besoin vital du peuple pour s’orienter dans le chaos de la globalisation. C’est pour esquiver les menaces, survivre, croître et trouver des alliés qu’il a besoin d’une information plurielle et différenciée – alors que la commerciale est de plus en plus homogène, superficielle, socialement inutile. C’est pourquoi l’avenir du métier d’informer est dans la démocratie participative. Pour le dire avec Sartre “le rôle du journaliste est de permettre que le peuple discute avec le peuple”. Contrairement aux médias commerciaux, la communication populaire ne résout pas la réalité sur l’écran ou sur la scène mais reste une « oeuvre ouverte » pour que le peuple participe à la construction du sens et se mette en mouvement. C’est aussi pourquoi elle est toujours originale dans sa forme. Elle repart toujours de quelque chose de nouveau parce que la réalité bouge à chaque instant, génère une forme nouvelle, non-formatée, à tout moment. Elle fait aussi ce que ne font jamais les médias dominants : un suivi d’une information pour transmettre les leçons qui nourriront la construction d’autres organisations.

Comment ne pas voir que lorsque le mode de produire l’information sera totalement nié par le grand monopole privé, notre grande “cellule” – appelons-la république, nation ou peuple – aura toujours besoin de “s’alimenter” ? Dès lors qu’attendons-nous ? Pourquoi ne pas anticiper les événements ? Combien de coups d’Etat médiatiques de plus attendrons-nous pour rédiger une loi mondiale, de démocratisation de la propriété des médias, refonder un service public participatif qui ne soit pas la copie du privé, remettre le reste des ondes, concessions, fréquences et ressources aux organisations populaires, repenser un usage du numérique organisateur et non narcissique, tribal ou éphèmère, et mettre en activité les écoles de la nouvelle communication sociale ? L’école “Hugo Chavez” est une école parmi d’autres. Chaque peuple va construire la sienne pour générer des médias socialement utiles qui posent les questions utiles aux citoyen(ne)s. »

Pour aider cette école à naître, tout don, même petit, sera très utile : https://www.helloasso.com/associations/primitivi/collectes/pour-la-creation-de-l-ecole-de-communication-integrale-a-caracas-venezuela

(1) : Un peu d’histoire #8 : L’affaire Iran-Contra

L’Institut Agroécologique Latino-Américain « Paulo Freire » prépare un noyau de production audiovisuelle avec Terra TV

Betzany Guedez, formatrice et réalisatrice de Terra TV (première en bas à droite, enlaçant l’enfant portant une plante) avec une partie du collectif étudiant et la communauté voisine de l’Instituto Agroecológico Latinoamericano « Paulo Freire » (IALA), État de Barinas, Venezuela, juin 2019.

A la demande de porte-paroles étudiants de l’Institut Agroécologique Latino-américain « Paulo Freire » (IALA, Venezuela), Betzany Guedez de Terra TV est allée à leur rencontre entre juin et juillet 2019 pour dialoguer avec eux et jeter les bases d’un travail collectif de visibilisation audiovisuelle de l’énorme travail qui se développe dans cette école intégrale. Voici son témoignage.

« Dans l’État de Barinas, tout près de Sabaneta, se trouve l’IALA, où 60 jeunes de différents États du Venezuela ainsi que d’Haïti, d’Uruguay et d’Équateur, sont actuellement en formation pour cinq ans. Au petit matin, dès que sonne la cloche, le groupe de volontaires se lève pour préparer le petit déjeuner. Ils assument cette tâche par solidarité avec les travailleur(se)s chargés de la cuisine qui ne peuvent arriver très tôt en raison des difficultés de transport. Si par hasard il n’y a pas de gaz, il leur revient d’aller chercher du bois pour cuisiner.

Ensuite tout le monde se joint aux activités prévues la veille : visites des communautés voisines où se développe un travail avec les habitants pour partager les connaissances, la recherche et l’échange d’expériences, ainsi que la participation aux plantations avec les familles paysannes.

Les Maestros Pueblos apportent également leur contribution à la formation des étudiants. Ce sont des paysannes et des paysans qui pratiquent depuis plusieurs années les techniques de l’agro-écologie dans leurs exploitations et ont reçu une certification de formateurs délivrée par cette université.

Dans le cadre de la recherche participative, les étudiants de l’IALA ont pu établir un diagnostic des enfants paysans déscolarisés du fait de leur éloignement physique des écoles, et ont décidé d’assumer comme projet de donner des cours à ces enfants afin qu’ils ne perdent pas leur année scolaire. Ils ont construit une salle de classe pour leur donner cours, y compris le chant, la danse, la formation agro-écologique tout en veillant à leur intégration dans les activités culturelles de l’université.

Ici le travail est basé sur une discipline volontaire : on assume le travail parce qu’on en a envie et que l’on comprend pourquoi on le fait. Ils partagent ainsi leur vie quotidienne en appliquant l’éducation populaire de manière libre. Les élèves peuvent venir aux cours pieds nus, avec leurs chiens à côté d’eux, sans aucune discrimination, le troc permettant parfois de résoudre les échanges (ainsi le prêt de tracteurs aux agriculteurs qui travaillent à proximité de l’IALA, en échange de nourriture comme le manioc pour la cantine des étudiants). C’est ainsi que se côtoient femmes enceintes, familles paysannes, ouvrières et ouvriers, enfants et enseignants qui comprennent ainsi les différents parcours que vivent les élèves. Ces jeunes vivent une dynamique qui leur est propre mais d’une manière engagée et responsable pour atteindre un seul objectif : la massification de l’agroécologie.

En plus de recevoir une formation agro-écologique, académique et sociopolitique avec leurs pratiques et leurs recherches, ils sont intégrés dans différentes activités culturelles, historiques, sportives, artistiques et même de défense territoriale : cinq camarades assurent les tâches de la “milicia bolivariana” (équipes assurant des tâches de défense civile) pendant leur temps libre. Toutes et tous avec énormément de passion et de dévouement pour ce qu’ils réalisent. »

Texte et photos : Betzany Guedez (Terra TV)

Source : https://escuelapopularcineytv.wordpress.com/

Traduction : Venesol

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Ce 19 juillet, les « internationalistes » étaient au Nicaragua

Encore une image occultée par les médias parce qu’elle remettrait en cause leur storytelling: le 19 juillet 2019 à Managua, Nicaragua.

par Maurice Lemoine pour Mémoire des Luttes

C’est dans un pays en crise que s’est déroulée la célébration du 40e anniversaire de la chute du dictateur Anastasio Somoza, renversé par le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) le 19 juillet 1979. Ramené au pouvoir en novembre 2006 par les Nicaraguayens, après une douloureuse punition néolibérale de seize années, le Front et le président « historique » Daniel Ortega, réélu en 2011 et 2016, ont affronté pendant trois mois, en 2018, une très violente vague de manifestations, qui ont laissé sur le terrain de l’ordre de 200 morts, tant dans l’opposition que chez les sandinistes, et des centaines de blessés [1]. Si le calme est revenu, la crise n’est en rien terminée – nous reviendrons dans un prochain article sur les derniers développements de la situation.

Non étrangers aux événements, les Etats-Unis ont fait du Nicaragua un membre, avec le Venezuela et Cuba, de la « troïka de la tyrannie » (ou du « triangle de la terreur » suivant l’humeur du moment). La droite internationale et ses médias relaient, qui traitent Ortega de « dictateur ». Rien de très étonnant jusque-là. D’une manière plus troublante, des pans entiers de la « gauche » (ou ce qui en reste ; ou ce qui lui ressemble) suivent le mouvement. En Europe, et donc en France, groupuscules d’extrême gauche à l’internationalisme « relooké », organisations non gouvernementales (ONG) à haute teneur en subventions publiques, multinationales de défense des droits humains à géométrie variable s’acharnent sur le Nicaragua sandiniste et réclament la tête d’Ortega. On voit même d’anciens membres des brigades de solidarité, présents sur le terrain dans les années 1980, passer de la « pupusa » [2] à la pupUSA (tout en vilipendant Donald Trump pour se dédouaner). Disons pour résumer que le débat fait rage entre « frères » devenus ennemis.

Pour autant, Daniel Ortega et le FSLN n’étaient pas seuls le 19 juillet dernier à Managua. Une marée humaine les a accompagnés sur la place Jean-Paul II, où se déroulait la célébration. A cette démonstration aussi massive qu’incontestable, rendant quelque peu caduque l’idée qu’un « régime répressif » avait été confronté l’an dernier à une révolte « populaire », s’est ajoutée la présence remarquée de plusieurs centaines de membres d’organisations, mouvements sociaux et autres personnalités « internationalistes » venus à leurs frais témoigner de leur solidarité au Nicaragua sandiniste. Souvenirs des années 80 dans les cœurs, les têtes et les yeux, ils arrivaient du Panamá et de Colombie, du Guatemala, du Salvador, du Mexique, de l’Argentine et du Pérou, du Japon et même d’Europe [3]. La plus remarquée des délégations fut sans conteste la Brigade Salvador Allende, au sein de laquelle figuraient trente ex-combattants chiliens ayant affronté la mort aux côtés du FSLN, et au nom de laquelle s’exprima Pablo Sepúlveda Allende, petit-fils du « compañero-présidente » « Comme l’a dit l’ami de la Brigade, alias “Patán”, nous sommes prêts à venir défendre le Nicaragua, le Venezuela ou Cuba, quelque processus révolutionnaire agressé que ce soit, à n’importe quel moment ; nous, les contingents internationalistes, nous sommes prêts, tous, à venir défendre le Nicaragua. C’est pour moi un honneur d’être là. »

Très loin du progressisme académique, dans ce tourbillon de chants révolutionnaires, de consignes, de slogans, de souvenirs et de rires, d’espoir et de passion, on pouvait également croiser Patricia Rodas, l’ex-ministre des Affaires étrangères du président hondurien Manuel Zelaya, renversé en juin 2009 par un coup d’Etat. Rodas représentait le parti d’opposition de gauche Liberté et refondation (Libre), toujours dirigé par Zelaya. Moins médiatisé que le Nicaragua, le Honduras traverse une crise infernale, plongé depuis dix ans dans le chaos. Depuis juin, des manifestants par milliers réclament la destitution du président de droite Juan Orlando Hernández, au pouvoir depuis 2014 grâce à une fraude électorale et au viol de la Constitution [4]. Interrogée par nos soins sur le parallèle possible entre la situation des deux pays, Patricia Rodas a bien voulu répondre à nos questions.

Patricia Rodas :
« Assez du double standard ! »

M.L. Que signifie votre présence à Managua pour cette célébration ?

Patricia Rodas, ex-ministre des Affaires étrangères du président hondurien Manuel Zelaya, renversé en juin 2009 par un coup d’Etat

Patricia Rodas – Je suis ici au nom du parti Liberté et refondation (Libre) mais, surtout, et avant tout, pour représenter le peuple hondurien. Parce que ces quarante années de lutte, d’héroïsme et de défense sont aussi les siennes. La déroute de la tyrannie impérialiste représentée par Somoza a aussi été, à l’époque, une victoire du peuple hondurien. Nous ne pouvons pas oublier que des militants honduriens ont combattu Somoza au Nicaragua et que des compañeros nicaraguayens ont combattu à nos côtés dans toutes les phases de notre Histoire.
Cela nous amène à unir nos bras et nos volontés pour que les droites ne se consolident pas dans notre région, pour que ne s’installent pas des programmes politiques et économiques faits sur mesure pour les transnationales et les secteurs financiers, pour que ne pénètrent pas davantage le crime organisé, le narcotrafic, pour que nos peuples puissent continuer à lutter pour leur émancipation définitive et pour que cesse l’agression contre les référents des intérêts populaires dans nos pays.
Ainsi, pour ce quarantième anniversaire au cours duquel nous célébrons toute une ère d’héroïsme mais aussi d’agressions, nous sommes venus dire : 
« Ya basta ! » (ça suffit).

M.L. – De quelle manière, au cours de l’Histoire récente, les liens entre Honduras et Nicaragua se sont-ils renforcés ?

Patricia Rodas – Nous avons subi une quantité impressionnante d’agressions en provenance du régime impérial, qui s’impose à travers ses plateformes militaires, économiques et politiques. Lors du processus de transformation sociale initié par Manuel Zelaya, la réaction n’a pas été différente de celles que nous avions déjà tous connues par le passé : un coup d’Etat.
Quand le peuple est descendu dans la rue pour défendre la démocratie ainsi que la volonté souveraine et populaire, le soutien le plus patent est venu évidemment des pays de la région, et plus particulièrement de ceux de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) [5], regroupés pour construire une nouvelle forme d’intégration ayant comme arrière-fond la coopération, la solidarité et la complémentarité entre nos peuples. Mais l’appui le plus important a été l’asile qu’ont offert le peuple 
« nica » et le gouvernement de Daniel Ortega au président Zelaya, à son cabinet et à plus de deux mille compatriotes honduriens qui fuyaient la répression.

M.L. – Quelles conséquences a eu ce coup d’Etat au Honduras ?

Patricia Rodas – Une dictature s’est installée, une dictature dont la politique favorise les secteurs financiers nationaux et transnationaux, répond aux intérêts du « Southern Command » [Commandement Sud de l’Armée des Etats-Unis], lequel dispose d’une base militaire à Palmerola et dans d’autres régions moins connues du pays, comme la Moskitia [6] , le golfe de Fonseca [7], etc., et, évidemment les « poderes fácticos  » [8]> de l’oligarchie hondurienne. Ceux-là même qui se sont opposés au processus de transformation initié par le président Zelaya en faveur des secteurs populaires de notre pays.
C’est évidemment ça que nous appelons une dictature. Un régime odieux et despote, qui tue, qui assassine, qui réprime le peuple parce qu’il défend des droits inaliénables, celui de se nourrir, d’avoir une habitation digne, un accès à la santé et, surtout, de vivre en sécurité, sans narcotrafic ni crime organisé, sans 
« maras » [9]< assassinant dans les « barrios », sans extermination sociale à travers une police entraînée par le gouvernement des Etats-Unis. La moitié des pauvres du Honduras est assassinée par d’autres pauvres qui se sont engagés dans la police ! Voilà ce que nous appelons une dictature, une tyrannie…

M.L. – Pourtant, et alors que les Honduriens sont dans la rue pour contester le président Juan Orlando Hernández, vous êtes ici ce 19 juillet, aux côtés du FSLN, alors même que Daniel Ortega est traité de dictateur par son opposition – qui elle aussi a violemment manifesté l’année dernière –, la droite internationale et même certains milieux de gauche et d’extrême gauche européens…

Effectivement, il y a des secteurs qui croient ou qui pensent que les manifestations honduriennes ressemblent à celles qui ont eu lieu au Nicaragua. La question de fond est la suivante : qu’est-ce qui s’est installé au Nicaragua ? Et comment ? Réponse au deuxième terme de l’équation : pas à travers les armes, pas à travers un coup d’Etat, pas à travers le crime organisé, pas financé par le narcotrafic, pas imposé par des forces armées étrangères, comme celles du « Southern Command », pas sous pression de l’impérialisme ! Simplement, à travers les urnes, le peuple nicaraguayen a voté pour un gouvernement et pour un président.

Si quelqu’un ou quelques-uns estiment que le régime doit tomber, qu’ils s’organisent politiquement, aillent de maison en maison pour obtenir l’appui populaire, mais qu’ils ne le fassent pas à travers le Département d’Etat, le Pentagone et leurs nouvelles modalités d’agression.
Maintenant, ceux-ci utilisent des « plateformes sociales » construites par l’Empire dans les années 1990, dans notre région. Les ONG 
[organisations non gouvernementales] par exemple. N’oublions pas qui les finance ! L’argent excédentaire des régimes financiers états-unien et européen dirigés vers nos pays, supposément pour la coopération et le développement, avec des sommes supérieures aux budgets de nos Républiques, et qui, finalement, ne produisent aucun résultat. Des ONG, des hiérarchies ecclésiastiques – je ne parle pas là du phénomène de la foi religieuse de nos peuples, mais des hiérarchies ecclésiastiques –, ces « élites », toujours au service des intérêts des puissants. Et les puissants de nos pays sont les partenaires des transnationales…

Nous, nous sommes clairs. Au Nicaragua, il y a eu une agression utilisant des plateformes sociales alternatives construites par l’Empire. Ce sont les mêmes que celles qui existent au Honduras, avec les mêmes objectifs : dépolitiser la politique, diaboliser la politique, ôter au peuple le désir de lutter pour conquérir le pouvoir. Ils ne l’ont obtenu ni au Honduras ni au Nicaragua. Nos peuples demeurent debout et il y en a assez du double standard. Surtout venant de personnages qui se disent progressistes ou révolutionnaires. S’ils n’ont aucune affinité avec ceux qui luttent, qu’ils reconnaissent au moins l’ennemi commun. S’ils s’imaginent que c’est Washington qui va venir lutter en faveur du peuple, je crois qu’ils sont complètement dans la lune !
Alors, qu’ils se mettent au clair. S’ils semblent ne plus avoir suffisamment de neurones pour faire un minimum d’analyse, peut-être est-ce simplement que l’avant-garde de nos processus révolutionnaires n’est pas constituée par une « élite de la connaissance et de l’académie », mais par les va-nu-pieds de notre terre. Jamais on ne peut se prétendre révolutionnaire si l’on n’est pas capable de se reconnaître dans le regard des déshérités.


[2] Tortilla de maïs fourrée de viande, de fromage ou de haricots rouges, présente dans toute l’Amérique centrale.

[3] Le Comité européen de solidarité avec la révolution populaire sandiniste comptait dans ses rangs des comités et associations de Belgique, Royaume-Uni, Allemagne, Espagne (dont des délégations de Catalogne et du Pays basque), France, Italie, Danemark, Suède, Finlande et Portugal.

[4] Lire « Au Honduras, tout est mal qui finit mal » – http://www.medelu.org/Au-Honduras-tout-est-mal-qui-finit

[5] A l’époque Cuba, Bolivie, Equateur, Nicaragua, Venezuela, la Dominique, Saint-Vincent-et-les Grenadines, Antigua et Barbuda (les putschistes honduriens ayant immédiatement retiré leur pays de l’organisation).

[6] Immense région de forêt tropicale très peu peuplée (essentiellement d’indigènes Miskitos), répartie sur le Nicaragua et le Honduras, le long de la côte atlantique.

[7] Golfe situé sur l’océan Pacifique et bordé par le Salvador au nord-ouest, le Honduras à l’est, le Nicaragua au sud.

[8] Pouvoirs de fait opérant en marge du pouvoir politique : acteurs économiques, multinationales, médias, ONG, « think tanks », Eglise(s), etc.

[9] Bandes de délinquants ultra-violents, particulièrement actives au Salvador et au Honduras, absentes du Nicaragua.

URL de cet article:  http://www.medelu.org/Ce-19-juillet-les-internationalistes-etaient-au-Nicaragua

“Il faut parler des gens ordinaires… de celles et ceux qui construisent le processus de transformation du Venezuela”. Interview de Marco Teruggi, journaliste argentin vivant au Venezuela

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46429155_10155898174620936_8326680056264916992_oPoursuivant ses rencontres avec les étrangers qui résident au Venezuela et partagent avec son peuple la construction du processus bolivarien, le Réseau de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne (a interviewé Marco Teruggi (photo), journaliste argentin et internationaliste latino-américain, qui vient de publier et présenter dans plusieurs pays son livre “Mañana será historia, diario urgente de Venezuela” (« Demain ce sera de l’Histoire, journal urgent du Venezuela »). Sa tournée sud-américaine lui a permis de converser et débattre d’une réalite vécue, bien éloignée de celle que nous martèlent les médias.

Tu as présenté ton livre « Mañana será historia, diario urgente de Venezuela » dans plusieurs pays, parle-nous de sa réception et des débats qu’il a suscités ?

Mañana será historia, diario urgente de Venezuela” a été publié récemment en Argentine, au Chili et en Colombie. Depuis le mois d’octobre je l’ai présenté en Argentine, en Bolivie et au Chili. Je poursuivrai cette tournée en janvier 2019 en Colombie. De la quarantaine et quelques conférences, événements auxquels j’ai participé autour du livre mais aussi et surtout autour de la réalité du Venezuela, je tire un même un diagnostic. Il existe un processus d’encerclement du Venezuela, un encerclement diplomatique, médiatique, politique, économique. Il existe aussi un besoin de défendre le processus révolutionnaire de la part de nombreux secteurs, compagnes et compagnons, dans les divers pays que j’ai traversés, mais on constate aussi un manque d’information pour briser ce blocus, ce processus quotidien par lequel les grands groupes médiatiques, les gouvernements de droite et les instances internationales comme l’OEA attaquent, accusent et cherchent à délégitimer de manière programmée ce qui se passe au Venezuela.

En termes généraux, disons que le Venezuela s’est transformé en zone de silence de laquelle il est très difficile de parler au-dehors. Il y a parfois des peurs, un manque d’information, en général on trouve des secteurs disposés à défendre mais qui ont besoin de matériel pour pouvoir livrer ce débat. Ce livre a permis d’ouvrir une porte pour débattre de quelques points essentiels de l’actualité vénézuélienne liés à la période de son écriture – plus de deux ans -, mais aussi à des époques antérieures et à celle qui peut suivre. En général, je dirai qu’il y a une bonne réception et une nécessité, surtout, de produire des matériels, dans n’importe quel format, pour pouvoir renverser la vapeur et ouvrir le débat du processus vénézuélien. Un débat qui va de la compréhension de comment sont construits l’encerclement et le siège du Venezuela à comment se joue le processus interne, quel est le débat sur les communes, les milices citoyennes, la production, l’industrie pétrolière, les cryptomonnaies, bref, sur toutes sortes de thèmes qui ont surgi des questions du public au fil des présentations.

Comment l’argentin que tu es et qui vis au Venezuela, qui écrit et analyse constamment sur les agressions de l’impérialisme, a-t-il été amené à connaître le processus bolivarien ?

J’ai découvert l’expérience vénézuélienne à travers Chávez en 2005 quand il s’est rendu à Mar del Plata, puis en 2011 en rencontrant quelques mouvements populaires sur place, et enfin en 2013 lorsque j’ai décidé de venir m’installer définitivement ici. Il y a six ans que je vis et milite au sein du processus de la Révolution Bolivarienne. Dans mon cas comme dans celui de nombreux autres compagnons, je crois que le processus vénézuélien a agi comme un espace d’invitation. Une invitation à contribuer et à défendre un espace qui a proposé quelques unes des hypothèses les plus avancées du vingt-et-unième siècle pour penser des transformations radicales dans une société latino-américaine. Comme moi, de nombreuses compagnes et compagnons ont débarqué ici. Aujourd’hui ce mouvement d’attraction de la révolution s’est affaibli vu les difficultés économiques mais aussi à cause des incompréhensions qui existent, souvent, sur ce qui se passe. D’où l’importance de générer et revitaliser toutes sortes de cercles de solidarité autour du processus. On peut partir de la reconnaissance démocratique, du fait de reconnaître Nicolás Maduro comme président légitimement élu du Venezuela  – fait qui ne sera pas reconnu par plusieurs gouvernements du continent et certainement pas non plus par les États-Unis – jusqu’à la compréhension et au débat sur ce processus de transformation et le modèle de société, d’économie et de culture qu’il propose aujourd’hui et qui affronte les immenses difficultés d’une attaque nationale et internationale, ainsi que sur ses propres limitations et contradictions dans le camp du chavisme, un espace plus large que celui du gouvernement, et qui se bat, justement, pour trouver des solutions. C’est pour cela que je suis et je reste un internationaliste latino-américain vivant au Venezuela, qui défend une perspective historique, qui défend un processus et qui se propose aussi de pouvoir observer ses contradictions, ses débats pour les raconter tant à l’intérieur qu’au-dehors.

Récemment, dans une conférence de presse internationale, le président Maduro disait qu’aux Etats-Unis en 2018 sont sorties plus de quatre mille news négatives sur le Venezuela, sans compter ce qu’a produit le reste des grands groupes médiatiques internationaux. Comment faire face et répondre à ces campagnes médiatiques, depuis le champ du journalisme ?

Ces campagnes contre le Venezuela en termes médiatiques ne sont pas le fruit de l’improvisation mais de l’articulation entre les principaux médias des pays d’Amérique Latine et d’Europe, alimentés par les grandes agences de presse qui génèrent de manière permanente la matière première pour alimenter ces matrices d’opinion. Ajoutons la volonté claire de démoniser le processus mené par Nicolás Maduro et en général par le chavisme, pour exporter un sens commun selon lequel la situation est si critique qu’elle exige une intervention internationale.

Contre cela existent plusieurs niveaux d’action. Le premier tient dans ce que je proposais, simplement: la légalité et la légitimité du processus électoral récent, qui va de la défense du Venezuela en tant qu’espace politico-démocratique où ont eu lieu récemment plusieurs élections, plus de quatre, remportées par le camp chaviste en présence d’observateurs internationaux. Il faut souligner l’incohérence de la droite qui reconnaît les résultats quand elle gagne mais ne les reconnaît pas quand elle perd.

Le deuxième niveau d’action consiste à montrer qu’au Venezuela est proposé un approfondissement de la démocratie, basé sur la démocratie participative et citoyenne; il existe ici en fait un processus et un débat sur la démocratie plus riches que ce qui existe dans les pays d’Europe ou d’Amérique Latine.

Enfin on peut évoquer les expériences d’organisation et montrer comment il existe une partie de la société, du chavisme, qui s’organise pour faire face aux problèmes de distribution, pour produire, pour défendre leurs territoires face aux attaques; le chavisme comme expérience est beaucoup plus large et dépasse les limites du gouvernement ou du parti lui-même.

Bref, selon les espaces où nous nous trouvons, il est nécessaire de proposer l’un ou l’autre de ces niveaux et ainsi, effectivement, de démasquer la construction autour de ce qui se passe au Venezuela, comment cela est construit ou est en train de se construire, c’est-à-dire réussir à sortir de la langue, des mots que les grands médias imposent pour parler du Venezuela. Il faut parler de ce qui nous intéresse en usant d’un vocabulaire qui nous intéresse, sortir de ce confinement dans lequel on tient tout le monde au sujet du Venezuela, pour au contraire parler de ce thème dans la langue politique qui nous intéresse.

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Il y a quelques jours nous avons interviewé Thierry Deronne qui remarquait qu’au sortir d’une récente tournée en Europe tu concluais que “nous sommes pratiquement seuls” dans cette bataille. Qu’as-tu perçu dans ce voyage et comment faire parvenir aux citoyens européens un message différent sur ce qui se passe au Venezuela?

Je crois qu’une des manières de rompre avec la solitude consiste à expliquer le Venezuela non pas à travers ses porte-parole, discours ou narrations officielles ou du gouvernement. Je crois qu’une des manières, justement, d’ouvrir le débat et de sortir de ce confinement part d’évoquer ce qui se passe au Venezuela à partir d’autres voix, par exemple celles du mouvement féministe, des communard(e)s, de gens organisés dans les barrios pour la distribution des aliments, des voix de travailleur(se)s de la culture et de l’art, de journalistes.

Il s’agit d’élargir la quantité et la manière de raconter ce qui se passe ici, justement pour élaborer une stratégie, une architecture différente de celle que martèlent les grands médias parce qu’en fin de compte il s’agit d’une campagne pour isoler le Venezuela. Je crois que cette ouverture est nécessaire, il convient de ne pas en rester à la figure de Nicolás Maduro comme la seule manière de défendre le processus bolivarien hors des frontières, surtout dans des sociétés comme les européennes où le thème du leadership est un thème qui n’est pas aussi simple d’aborder qu’en Argentine ou au Venezuela.

La meilleure manière de motiver de nouveaux secteurs est de les convaincre de la nécessité d’appuyer le Venezuela à partir de débats sur ce qui rend amoureux du processus: son expérience de construction autour du pouvoir territorial, du pouvoir communal organisé. S’ouvrir au Vénézuéla depuis ces espaces, avec une narration qui n’escamote pas les difficultés, qui reconnaît les problèmes qui sont d’ailleurs présents dans les débats quotidiens du chavisme. Je crois que cette manière de faire peut contribuer à rapprocher les gens qui se sont éloignés: expliquer comment sont les problèmes, comment on en débat sur place et sortir d’un espace de débat limité à la figure de Nicolás Maduro ou de quelque dirigeant de poids.

Concevoir ce débat depuis ce qui se passe dans les soubassements de la Révolution Bolivarienne, un sous-sol fait de tout ce qui a émergé dans tout ce temps. Parler des gens ordinaires, des gens pauvres qui construisent le processus de transformation et du Venezuela comme puissance qui se bat pour ne pas être écrasé ni par l’escalade nationale et internationale, ni à l’intérieur de la révolution par des secteurs dont le projet nie cette vision transformatrice.

Source: https://twitter.com/redeuropave/status/1078603016763310080

Traduction: Thierry Deronne

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Au Brésil, la bataille présidentielle ignore le vrai Venezuela

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L’auteur : Igor Fuser est Docteur en Sciences Politiques de l’Université de São Paulo (USP) et enseigne les Relations Internationales à l’Université fédérale d’ABC (UFABC).

Le Venezuela s’est invité dans les élections brésiliennes non pas comme un vrai pays, mais comme l’épouvantail que chacun rhabille à sa convenance, au mépris total de la réalité – unique et complexe – de notre pays voisin.

Les candidats de droite ont bourré leurs prêches contre Fernando Haddad de récits macabres sur le gouvernement bolivarien du président Nicolás Maduro. Ils ont insinué qu’en cas de victoire du candidat luliste, le Brésil se retrouverait plongé dans une crise similaire à celle qui affecte le Venezuela. Ce même discours intègrera certainement l’arsenal de propagande de Jair Bolsonaro lors du choc décisif du second tour.

La faille la plus évidente de cette rhétorique est que ce même Parti des Travailleurs dont Haddad fait partie a gouverné le Brésil durant treize ans, en alliance avec d’autres partis (principalement de centre et de centre-droit) et rien, absolument rien, ne permet de rapprocher la situation brésilienne de 2003 à 2016, du scénario réel ou déformé que les médias dominants véhiculent au sujet de la Patrie de Bolivar.

Un des traits les plus saillants des efforts menés par le PT, pour le meilleur comme pour le pire, fut la recherche constante d’un équilibre entre les intérêts contradictoires qui traversent la société brésilienne, injuste et inégale. Lula et Dilma ont tenté d’appliquer des politiques du type « gagnant-gagnant », dans lesquelles l’amélioration des conditions des plus pauvres se produisait parallèlement à l’expansion des bénéfices des entreprises privées, chose qui, de fait, s’est produite dans presque toute la durée de ses mandats.

Il est ironique de constater que l’une des principales critiques que ces gestions de gauche essuient de la part des adversaires néolibéraux concerne les avantages, considérés comme indus, que l’État a accordé au secteur des grandes entreprises, tels que les lignes de crédit du BNDES et des exonérations fiscales.

Au Venezuela, la période ouverte par l’arrivée de Hugo Chavez à la présidence en 1999, s’est caractérisée par une confrontation sans conciliation possible entre les classes riches d’une part, et la majorité privée de droits, d’autre part. Ce conflit est dû, en partie, aux objectifs nettement socialistes que Chavez fixa à son mandat présidentiel et, surtout, au coeur du conflit politique vénézuélien: la redistribution des revenus pétroliers.

Le chavisme a réorienté les recettes provenant de l’exportation du pétrole vers un vaste ensemble de politiques sociales menées en faveur des couches les plus pauvres de la population, ce qui a soulevé l’ire des secteurs les plus riches. L’élite vénézuélienne a déclaré la guerre au bolivarianisme et a cherché depuis vingt ans à le chasser du pouvoir par tous les moyens: élections, coups d’Etat, sabotage économique pour créer une ¨crise humanitaire¨ qui lui permet à présent de faire le pari téméraire, vu l’échec de toutes les tentatives précédentes,  d’une intervention militaire étrangère.

Les seuls points de contact entre la trajectoire du conflit vénézuélien et l’impasse actuelle du Brésil tournent autour de l’hystérie des anti-gauche qui cherchent désespérément à créer une forme d’association entre Haddad et Maduro. En réalité c’est la campagne de l’extrême droite de Bolsonaro qui attise les flammes de la lutte des classes en attaquant des conquêtes sociales ancrées depuis longtemps dans la société brésilienne, comme le 13ème mois de salaire, le congé de maternité ou les congés payés.

Le discours bolsonariste considère les opposants politiques comme des ennemis à éliminer, et considère la sphère publique brésilienne comme un champ de bataille. La question sociale redevient un « affaire de police », comme dans la Vieille République, et on annonce que « les activismes » seront interdits, comme dans toute dictature.

Mais la perspective réelle, si Bolsonaro réalise son ambition de parvenir au pouvoir accompagné d’un vice-président à la rhétorique encore plus belliqueuse, est que le Brésil sombre dans une guerre politique à l’image du pays voisin. C’est-à-dire « devienne un Venezuela », au sens tordu qu’a pris cette expression.

Il est regrettable que dans cette discussion, les aspects positifs de la voie vénézuélienne soient systématiquement occultés, non seulement par des opposants politiques qui tentent de disqualifier la candidature de Haddad en utilisant toutes sortes de sophismes et de mensonges, mais aussi par certains de ses partisans qui se joignent à la campagne internationale visant à destituer le président Maduro en le qualifiant d’anti-démocratique.

La vérité est que, contrairement au non-gouvernement de Temer, Maduro a été élu et réélu au terme d’élections nettes et pluralistes. Au Venezuela, la population a accès à l’information par le biais de médias pluriels dans lesquels tant la droite que la gauche exploitent des réseaux de télévision et de radio.

Bolsonaro, s’il arrive à la présidence, agira pour éliminer les droits et les acquis sociaux, alors qu’au Venezuela, avec toutes les erreurs qui ont pu être commises, l’objectif a toujours été d’universaliser ces droits. Sur le plan international, les forces externes soutenant Bolsonaro – notamment les secteurs les plus réactionnaires de l’administration Trump et du Parti Républicain – sont les mêmes que ceux qui financent les secteurs putschistes de la droite vénézuélienne.

Haddad a abordé le thème vénézuélien avec beaucoup d’équilibre lorsque, lorsqu’il a été pressé, face aux caméras de Rede Globo, de s’exprimer sur la situation du pays voisin. Il l’a défini comme « un pays en conflit ». C’est-à-dire comme une nation plongée dans une guerre politique où les canaux conventionnels de dialogue entre forces opposées ont disparu et où les pouvoirs de la République (exécutif, législatif et judiciaire) entrent en lutte, ce qui fait que le critère habituel d’évaluation du fonctionnement des institutions est largement bouleversé.

Pour un pays frontalier comme le Brésil, la seule attitude positive possible est celle qui favorise le dialogue entre les parties au conflit, défend la souveraineté nationale du Venezuela face à la menace d’une action militaire états-unienne exprimée par le président Trump et ses conseillers et par-dessus tout, privilégie la solution pacifique des conflits – une position qui fait partie des principes de la diplomatie brésilienne de tout temps quel que soit le gouvernement installé à Brasilia.

Telle a été la position défendue par le candidat Haddad au premier tour, ainsi que par le candidat Ciro Gomes.

Ce qui compte vraiment dans la conduite du prochain gouvernement brésilien vis-à-vis du Venezuela, ce n’est pas l’opinion qu’on possède sur les problèmes internes du pays voisin – qu’il lui incombe de résoudre sans ingérence étrangère – mais la défense de la paix en Amérique du Sud et l’obligation de solidarité avec les personnes qui viennent chercher de l’aide à nos frontières.

Des deux candidats en lice pour le second tour, seul Haddad est à même de comprendre ce besoin dicté par l’intérêt national, par-dessus les partis politiques et les intérêts en lutte.

Réunion de travail sur le pouvoir citoyen en présence de conseils communaux, coopératives, mouvements sociaux, collectifs citoyens contre la spéculation immobilière, les 28 et 29 septembre 2018, Cité nouvelle de Caribia, Venezuela.

 

Source : https://www.cartacapital.com.br/politica/debate-brasileiro-ignora-a-verdadeira-venezuela

Traduction du portugais : Thierry Deronne

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