Les médias se demandent: pourquoi le Venezuela ne veut-il pas ressembler un peu plus à la Bolivie ?

Photo de manchette du Daily Beast (Etats-Unis) (11/13/19) : Raul Castro, Evo Morales, Nicolas Maduro et Daniel Ortega.

Basé à New York, le journaliste Joshua Cho (Boston College) est un des analystes de FAIR.

par Joshua Cho, pour FAIR

Les médias occidentaux ont souvent crié au scandale lorsque les élections à l’étranger ne se déroulent pas comme le souhaite l’empire américain. Ils ont fréquemment usé de moyens détournés pour qualifier les tentatives violentes des minorités de droite pour renverser les gouvernements de gauche, de “manifestations” au lieu de “tentatives de coups d’État” (FAIR.org, 5/16/18, 5/1/1/19). Mais il était encore assez rare de les voir appeler ouvertement à un coup d’Etat de droite, et de jeter aux orties leurs faux-semblants habituellement plus subtils.

Sous le titre “Les militaires de Maduro font obstacle à la répétition d’un scénario à la bolivienne” (11/11/19), une dépêche de Reuters nous explique que « les leaders de l’opposition vénézuélienne qui cherchent à renverser le gouvernement socialiste de leur pays » peuvent « tirer quelque espoir » de la « démission de son allié de gauche en Bolivie, Evo Morales« . Mais il y a un problème :

Un des facteurs clés qui rend le plan de jeu bolivien difficile à mener à bien face au président vénézuélien Nicolas Maduro sont les forces armées vénézuéliennes, qui ont toujours refusé de prendre le parti des manifestants comme l’ont fait les militaires boliviens dimanche.

Pour Reuters (11/11/19), l’échec des militaires de « Maduro » à lancer un coup d’Etat « fait obstacle » au changement de régime au Venezuela.

Brian Ellsworth et Vivian Sequera, de l’agence Reuters, se plaignent de ce que “les casernes vénézuéliennes se soient rangées aux côtés du Parti socialiste au pouvoir”, malgré “un épouvantable effondrement économique”, “des vagues de protestations majeures” et “la condamnation générale de la réélection de Maduro en 2018, largement décrite comme une fraude”. (En dépit de ces descriptions, qui sont effectivement très répandues, il n’y a aucune raison de mettre en doute l’élection du président Nicolás Maduro qui a remporté le scrutin de mai 2018, largement boycotté par l’opposition).

Reuters déplore que les efforts anticonstitutionnels de l’impopulaire Juan Guaidó – soutenu par les Etats-Unis – pour “courtiser les forces armées n’ont pas été suffisants pour faire fléchir leur allégeance à Maduro”, alors qu’il a été “reconnu par plus de 50 pays comme président légitime du Venezuela”. (Notons que cela signifie qu’environ 75% des pays du monde ne reconnaissent pas Guaido, d’ailleurs pas davantage reconnu par l’ONU.) Ce qui implique que l’armée vénézuélienne devrait organiser un coup d’État, tout comme l’armée bolivienne lorsque son commandant William Kaliman

a demandé à M. Morales de se retirer, donnant ainsi un élan aux manifestants de rue qui alléguaient une fraude dans l’élection présidentielle d’octobre dont on considère que  Morales les a gagnées de justesse.

La candidature de Morales à la présidence avait été approuvée par la Cour Suprême de Bolivie (dont les juges sont élus, alors qu’ils sont nommés aux États-Unis). Comme l’avaient prédit les sondages préélectoraux, Morales a “gagné de justesse” les élections d’octobre 2019… avec plus de 10 points d’avance, ce qui explique pourquoi il n’y avait pas besoin de second tour. Le Center for Economic and Policy Research a confirmé qu’il n’y a aucune preuve d’une quelconque illégitimité de la réélection de Morales. Au cours des 50 dernières années, un seul président américain – Ronald Reagan en 1984 – a remporté le vote populaire par plus de 10 points d’avance.

Il y a longtemps que Reuters déplore que les militaires vénézuéliens soient plus loyaux envers leur gouvernement démocratiquement élu qu’envers l’empire américain. Dans un autre rapport se demandant pourquoi l’armée vénézuélienne reste fidèle à Maduro et au Parti socialiste, Reuters (7/28/19) se plaint que les socialistes ont pris des mesures pour empêcher un autre coup d’Etat comme celui qui a momentanément chassé de la présidence Hugo Chávez avant son retour au pouvoir grâce à un soutien populaire en avril 2002. L’article de Brian Ellsworth et Mayela Armas a également critiqué l’armée vénézuélienne pour son aide dans des programmes de travaux publics tels que la rénovation d’écoles, la réparation de routes, la plantation de légumes et le nettoyage des ordures; apparemment une vraie armée passe son temps à se préparer à envahir d’autres pays.

Reuters (28/07/19) s’interroge sur le « mystère » de savoir pourquoi l’armée vénézuélienne n’a pas renversé le gouvernement élu.

Reuters (8/22/19) a également présenté les efforts vénézuéliens pour empêcher un coup d’État militaire, tels que la destitution d’officiers félons, comme une sinistre “répression” d’inspiration cubaine qui a “fait peur” aux militaires. “Les appels de l’opposition en faveur d’une rébellion militaire sont restés lettre morte” déplore le journaliste Angus Berwick.

Le reportage du Daily BeastEvo Morales est dehors. Nicolás Maduro sera-t-il le suivant ?” (11/13/19) déplore également l’absence d’un “effet domino” qui entraînerait un coup d’État à la bolivienne au Venezuela. Eduard Freisler l’admet :

En Bolivie, c’est en grande partie l’armée bolivienne qui a forcé Evo Morales à partir. C’est la stratégie que le leader de l’opposition vénézuélienne Juan Guaidó a essayé de mettre en œuvre pour forcer Maduro à partir. Mais le jeune leader, qui s’est autoproclamé président par intérim fin janvier, n’a jamais réussi à convaincre les généraux aisés et puissants de s’éloigner de Maduro pour le rejoindre.

Le Daily Beast décrit Morales comme “l’un des nombreux présidents d’Amérique latine qui ont prétendu représenter les masses dans leur pays… parfois en les aidant à sortir de la pauvreté, parfois en les replongeant dans la pauvreté”. Le rôle des sanctions américaines dans la punition des économies des pays qui s’écartent de l’agenda de Washington n’est, bien sûr, jamais mentionné dans aucun de ces articles (FAIR.org, 5/6/19). Le Daily Beast se plaint même : “les pressions économiques et politiques concertées des Etats-Unis n’ont pas permis de se libérer” des gouvernements de gauche élus au Venezuela, en Bolivie et au Nicaragua. Ces rapports ne mentionnent pas non plus les importantes conclusions du CEPR selon lesquelles la reconnaissance de Guaidó comme “président légitime” du Venezuela fonctionne en pratique comme un embargo pétrolier dévastateur pour le pays.

Comme Reuters, le Daily Beast traîne son chagrin face à l’improbabilité que le peuple vénézuélien et ses forces armées soutiennent un coup d’Etat monté par les Etats-Unis. Un article antérieur de Christopher Dickey (Daily Beast, 5/2/19) pleurait l’échec de Guaidó à convaincre les militaires de renverser le gouvernement du Venezuela, affirmant qu’ “un putsch militaire classique, un coup d’Etat rapide et décisif, aurait été bien accueilli par beaucoup, et probablement par la plupart, après des années de souffrance sous Maduro”. Dickey soutient par ailleurs que “certains Vénézuéliens seraient sans aucun doute favorables à une intervention militaire des Etats-Unis” tout en la jugeant peu probable. “Combien de déceptions le peuple vénézuélien peut-il encore supporter ?

Face à l’impossibilité d’un « coup d’Etat militaire classique » au Venezuela, le Daily Beast (5/2/19) s’interroge : « Combien d’autres déceptions le peuple vénézuélien va-t-il encore supporter ? »

Nul hasard si les deux médias minimisent le fait qu’un putsch soutenu par les États-Unis se soit produit en Bolivie, et nous expliquent que seuls des gouvernements de gauche provocateurs d’Amérique latine veulent voir un coup d’État dans ce qui s’est passé en Bolivie. Reuters (11/11/19) parle de “gouvernements de gauche disant que [Morales] a été victime d’un coup d’Etat” tandis que le Daily Beast (11/13/19) rapporte que “les membres du parti Chaviste… ont qualifié la démission de Morales de coup d’Etat”, même si les deux rapports reconnaissent ouvertement, et célèbrent même, le rôle des militaires boliviens dans le départ forcé d’Evo Morales (FAIR.org, 11/19). L’article 508 de la Loi sur l’Aide à l’Etranger exige que les États-Unis coupent l’aide à tout pays “dont le chef de gouvernement dûment élu est destitué par un coup ou par un décret militaire”.

FAIR a étudié comment les médias privés critiquent constamment le succès des programmes politiques de gauche menés dans des pays comme le Venezuela et la Bolivie – qui défient l’impérialisme américain – parce qu’ils redoutent la contagion du bon exemple (FAIR.org, 2/8/19). C’est peut-être la raison pour laquelle les médias privés se demandent aujourd’hui pourquoi le Venezuela ne veut pas ressembler davantage à la Bolivie et appellent à la répétition d’un coup d’État. Qu’ils ne qualifieront pas de “coup d’État”, bien sûr.

J.C.

Source: https://fair.org/home/media-wonder-why-cant-venezuela-be-more-like-bolivia/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

URL de cet article: https://wp.me/p2ahp2-52V

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