Pouvoir citoyen et cités communales au Venezuela

« En tant que membres d’une communauté, nous avons la pratique sur notre territoire de semer et produire des connaissances et de construire un auto-gouvernement émancipateur » : l’étudiante en master, María Angélica Corredor résume l’esprit de la transformation en cours au Venezuela. Sur la base des débats et des propositions qui ont émergé lors du Congrès national des Communes, le président Nicolás Maduro a remis au Parlement en février 2021 deux projets de loi qui répondent à une vieille revendication communard(e), la Loi des cités communales et la Loi du parlement communal : « je demande le soutien de l’Assemblée nationale pour transférer le pouvoir économique et le pouvoir des services publics concrets au peuple communard et aux Conseils communaux. J’ai approuvé l’octroi de 26.283 Petros pour 1000 banques communales et 29.663 Petros pour des projets de filière textile des communes. L’objectif est d’impulser la nouvelle architecture financière du pouvoir citoyen. La commune est le nouvel État » a-t-il précisé.

Pour mieux comprendre cette étape de la révolution bolivarienne, nous publions le point de vue du politologue vénézuélien Franco Vielma (« Analyse en profondeur du pari communard du chavisme ») et celui du mouvement social « Corriente Revolucionaria Bolivar et Zamora » ensuite (« Le pouvoir populaire, les cités communales et la dynamisation du PSUV, tâches stratégiques centrales »).

« Analyse en profondeur du pari communard du chavisme »

Loi du parlement communal, loi des cités communales, ces promesses du chavisme faites au cours de la campagne des élections législatives de décembre 2020 ont été suivies de l’élaboration de ces projets par les équipes communales qui ont participé au Congrès national des Communes et ont produit 698 propositions. De ce total, 406 ont été déposées par les délégué.e.s des communes et des conseils communaux, tandis que 292 provenaient des délégué.e.s des mouvements sociaux. Ce congrès a compté avec la participation de 9.680 communes et conseils communaux, et plus de 70 mouvements sociaux.

Le chavisme et l’apparente incongruité du dollar et des communes

Dans le cadre des réponses urgentes à la guerre économique, le gouvernement bolivarien a assoupli les mécanismes bancaires pour permettre des opérations en dollars pendant que le chavisme de la base faisait un saut dans la construction des Communes : ensemble les deux mouvements paraissent se contredire. Mais sortons d’une narration manichéenne et analysons la réalité nationale.

Fondamentalement, le blocus économique contre le pays a considérablement dégradé la capacité de l’État à arbitrer les facteurs économiques internes et à soutenir l’ensemble du système comme cela avait été la tradition pendant cent ans de rentisme pétrolier. Aujourd’hui, ce modèle « pétro-rentier » de soutien de l’économie est démantelé sous les coups de bélier du blocus des USA et de l’UE. Cette singularité de la situation politique et économique vénézuélienne a fait que la gestion de l’État est aujourd’hui marquée par le pragmatisme, notamment dans le domaine économique, comme jamais en vingt ans de chavisme au pouvoir.

Le chavisme a dû mettre en œuvre et tolérer une série de changements de règles, fondés sur des facteurs et des forces qu’il ne peut contrôler, précisément parce que les capacités économiques de l’État ont été très réduites. Sur ce point, il convient de souligner non seulement le blocus extérieur, mais aussi l’avancée dans l’économie internes de phénomènes tels que la dollarisation partielle des activités commerciales (le secteur privé est majoritaire au Venezuela), ainsi que les flexibilités de la politique économique et les mécanismes de revitalisation de l’appareil interne, au-delà de la gestion de l’État, acceptés par le gouvernement lui-même. Ce que certains considèrent comme des actes de « régression »  sont des actions pragmatiques comme produit des conditions imposées. Pour le chavisme, ces conditions imposent un choix entre s’adapter ou se faire emporter par une hémiplégie économique totale imposée par le blocus occidental.

C’est ici que se situe le lancement de deux projets de loi communale réclamés depuis des années par les mouvements qui ont lutté pour la construction des Communes au Venezuela. Le président Maduro a proclamé que les Communes sont des caractéristiques du « nouvel État » qui doit germer en ancrant le champ politique national dans ce contexte de résistance : « Nous devons nous atteler à la construction des forces de l’avenir, la force morale et nouvelle de la patrie. Les forces communales, les forces populaires, les forces de la classe ouvrière. Rectifiez partout où des erreurs ont été commises« .

Nicolas Maduro a prévu que d’en 2021, l’objectif de construire au moins 200 villes communales – conformément aux principes de la loi proposée soit réalisé. Il a parlé des pôles de développement des villes communales tels que l’élaboration de lois simples de service au peuple ; celui des services publics de proximité, contrôlés par le pouvoir populaire, et le rôle des Communes dans l’activité productive.

La Commune Máximo Viscaya, État de Yaracuy, octobre 2013. Photographies : Verónica Canino

Le Loi sur le parlement communal consiste en une autonomisation politique indispensable au développement de la vie locale, et la revitalisation de la participation des acteurs sociaux comme marque incontestable du chavisme. Quant à la Loi sur les cités communales, elle établira des mécanismes de gestion depuis et pour les communes et créera un habitat pour la gestion des services publics, la production sociale et la circulation des biens et des services.

Dans cette optique, Maduro a fait le pari de payer en Petros les ressources allouées aux communes. Autre particularité énorme : le chavisme aspire à construire des espaces d’autonomie locale, en finançant cette grande aspiration par l’utilisation d’une crypto-monnaie souveraine. Du bitcoin et de son prix spéculatif, nous savons qu’au Danemark il sert à acheter des pizzas ou qu’il permettra bientôt d’acquérir un véhicule Tesla. Le bitcoin est parfois considéré comme un « instrument contre-hégémonique » défavorable à la finance mondiale. Mais sa contribution sera énorme pour le capitalisme.

Que dire alors du « Petro » et de la capacité qu’il pourrait avoir de financer et de favoriser la construction du socialisme sur le territoire, l’autogestion et la démocratie profonde du Venezuela, un pays qui, dans tout l’hémisphère occidental, subit le plus haut niveau de pressions impériales de notre époque ? Le pari est qu’à moyen terme, les communes et les cités communales puissent constituer un habitat pour la gestion politique locale, de manière alternative aux modèles d’organisation politique dominante. En outre, grâce à l’utilisation du Petro et à son intégration dans les opérations quotidiennes, la canalisation des échanges de biens et de services permettrait de revitaliser l’espace économique local.

Avec sa phrase « La commune ou rien ! », le président Chávez avait proposé un modèle d’organisation pour la révolution bolivarienne (photo : Terra TV)

Déjà, au cours des dernières années, les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP), les équipes politiques des UBCH, les Conseils Communaux et le tissu politique féminin d’avant-garde dans les communautés ont été essentiels pour faire face aux difficultés et aux besoins de la population. Bien que cette année 2021 va se recentrer sur les élections régionales (gouverneurs, maires) – ce qui pourrait mettre au second plan la construction de forces de gestion alternative, Maduro conçoit celle-ci comme un autre front stratégique à consolider.

Dans ce conflit entre l’ancien État et l’État communal naissant il y aura des trébuchements, des obstacles, à n’en pas douter. Le mouvement dépend plus que jamais de l’expérience accumulée et de l’expérience que le chavisme a développée dans l’organisation depuis le plus profond du pays.

2. Le pouvoir citoyen, les cités communales et la dynamisation du Psuv, tâches stratégiques centrales pour le mouvement social « Corriente Revolucionaria Bolivar et Zamora »

Nous accompagnons et soutenons l’ensemble des initiatives politiques du président Nicolás Maduro dans la mesure où elles comportent des aspects essentiels pour la relance et l’approfondissement de la révolution bolivarienne. La lutte contre la corruption, l’approfondissement de la démocratie révolutionnaire avec la promotion des cités communales et la recherche de « nouvelles méthodes pour que le parti assume un rôle plus critique, dynamique et actif« , constituent trois axes-clés pour avancer dans une ligne stratégique revitalisante et dynamisante de la révolution politique. Examinons-les un par un.

Les cités communales sont une étape importante pour avancer dans l’objectif historique de construction d’une société démocratique et dans la transformation de l’État oligarchique en un État fondé sur le pouvoir populaire, avec des formes multiples et diverses de participation et d’exercice direct du pouvoir. Cependant, nous pensons que la construction de ces cités communales doit partir de certaines bases, de réalités concrètes, pas seulement de rapports ou de statistiques qui souvent ne correspondent pas à la réalité.

Les cités communales ne doivent pas être décrétées, ni imposées par des instances bureaucratiques, ce qui ne signifie pas que l’État et le gouvernement ne doivent pas jouer un rôle central dans leur conformation. Ce que nous voulons dire, c’est qu’il est nécessaire de passer par un processus préalable de promotion et de renforcement des conseils communaux et des communes, piliers sur lesquels reposeront les cités communales. Ceux d’entre nous qui sont impliqués dans le travail de terrain savent qu’à l’exception de certaines expériences référentielles, leurs niveaux d’organisation, de participation et d’autonomisation ne sont pas suffisants pour proposer soudainement des niveaux d’agrégation plus élevés. Il ne suffit pas d’atteindre ces niveaux optimaux pour les adapter et réélire les porte-parole, ce qui est une réponse administrative. Il s’agit de construire et d’exécuter un plan de relance intégrale qui solidifie ces deux premiers niveaux d’organisation pour passer à des niveaux plus complexes d’agrégation du pouvoir communal. Sinon, nous risquons de nous retrouver avec 200 villes communales comme le propose l’objectif, mais sur le papier, appropriées par des cénacles de « porte-parole » imposés dans de nombreux cas dans le seul but de contrôler les ressources à allouer à ces cités communales.

Les cités communales doivent partir d’un diagnostic territorial pour évaluer leur viabilité politique, organisationnelle et géographique. Lorsqu’il y a des conditions pour avancer, il faut le faire, mais dans les territoires où il n’y en a pas, il est nécessaire de proposer des plans visant à créer ces conditions. Il vaut mieux construire des expériences modèles ou référentielles qui peuvent montrer la viabilité de cette forme de montée en puissance citoyenne dans une première phase, plutôt que de les décréter de manière plate et automatique.

Aller vers un Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) plus critique, dynamique et actif, comme le propose le président, est non seulement juste mais une tâche stratégique afin de mener le processus révolutionnaire vers la mise à jour et la revitalisation nécessaires pour construire la société démocratique, éthique et humaniste fixée comme objectif historique par la révolution bolivarienne, c’est-à-dire une société inclusive de bien-être collectif et égalitaire. Il s’agit d’avancer vers le parti de Chávez, un parti comme instrument de transformations, qui comprend le caractère actuel du conflit, non seulement contre l’impérialisme mais aussi le conflit des sens, des émotions, la bataille éthique, la bataille hégémonique.

Il est urgent de dépasser la logique du parti-courroie de transmission, du clientélisme, de l’assistentialisme, afin que la dualité parti/gouvernement devienne une synergie transformatrice, en instruments puissants pour surmonter la crise que nous subissons. Cela ne se produira que s’il y a un processus profond de renouvellement, de formation de leaderships éthiques et démocratiques, et de création et d’application de mécanismes internes à cet effet.

Si nous progressons dans l’approfondissement du pouvoir populaire, dans le rôle actif du peuple dans notre démocratie, si nous renouvelons le parti pour le rendre plus critique, plus actif dans les tâches véritablement transformatrices (sans cesser d’être un instrument électoral efficace, évidemment), pour le transformer en un parti plus dynamique comme proposé, nous pourrons alors être dans de meilleures conditions pour lutter contre la corruption, contre les déviations éthiques qui font tant de mal au pays et, surtout, pour parvenir à la reprise économique, même si nous pouvons convenir que la cause principale est le blocus commercial et financier, criminel et illégal.

Avec le pouvoir populaire, avec un parti éthique et démocratique, nous aurions deux forces puissantes pour vaincre la corruption, l’agression étrangère et pour revitaliser radicalement la révolution bolivarienne dans le cadre des perspectives de Chávez.

Pour ces raisons, nous pensons, à la CRBZ, que ces initiatives proposées par le président Maduro doivent être appuyées avec enthousiasme et détermination par toutes les forces du chavisme. Nous répondons présent et dirigerons tous nos efforts, notre volonté, le temps et l’énergie de notre militance vers la réalisation de ces tâches stratégiques.

Coordination nationale du Courant Révolutionnaire Bolivar et Zamora

Sources :

1. https://www.misionverdad.com/venezuela/analisis-profundo-de-la-apuesta-comunera-del-chavismo

2. http://www.crbz.org/el-poder-de-la-gente-las-ciudades-comunales-y-la-dinamizacion-del-psuv-tareas-estrategicas-centrales-analisis-de-la-corriente/

Traduction : Julie Jaroszewski / Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/02/20/pouvoir-citoyen-et-cites-communales-au-venezuela/

Le Venezuela que les médias ne vous montrent pas

Au-delà des formes politiques classiques (personnalités, partis..) peu de médias parlent de ce qui fait depuis 20 ans la singularité, l’or du chavisme : l’organisation communale, le pouvoir de décider collectivement, le vaste tissu féminin qui soutient la révolution. C’est pour empêcher les citoyens du monde entier de s’identifier avec ceux du Venezuela qu’on occulte la plus grande démocratie participative du monde. Les équipes de TERRA TV vivent sur place et vont vous la montrer.

URL de cet article: https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/02/14/le-venezuela-que-les-medias-ne-vous-montrent-pas/

Classe II de l’Ecole de Communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chávez ». Analyse de « Las Mercedes, la forge d’un héritage »

Humilité, patience, écoute, souplesse, dignité… Comment réaliser un documentaire au service d’un mouvement social sans répéter le schéma classique des interviews avec questions/réponses induites ? Ce deuxième cours de l’Ecole de Communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chavez » raconte une expérience menée avec le mouvement paysan vénézuélien (dont la genèse est lisible ici). Il a été réalisé par Jorge Henriquez et Victor Daniel Rivera, formateurs/réalisateurs intégraux de Terra TV et de l’Ecole Populaire et Latino-américaine de Cinéma.

Comme tous les autres, ce cours de 24 minutes restera en ligne sur Youtube, et complémente les futurs cours présentiels à Caracas. Vous pouvez poser vos questions en écrivant à escuelaterratv@gmail.com. La campagne de solidarité pour créer l’Ecole de Communication des Mouvements Sociaux « Hugo Chavez » approche de son objectif. Vous pouvez vous joindre aux 124 premiers donateurs, et l’aider à naître: https://www.helloasso.com/associations/primitivi/collectes/pour-la-creation-de-l-ecole-de-communication-integrale-a-caracas-venezuela

A bientôt.
Fraternellement.

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Le pouvoir populaire et le rôle de la femme dans l’autogestion du logement au Venezuela

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Par Nahir González

Par l’intermédiaire de la Gran Misión Vivienda Venezuela (Grande Mission Sociale du Logement, GMVV), le gouvernement bolivarien de Nicolas Maduro a remis au secteurs populaires 3.105.131 maisons, ce qui en fait le seul pays au monde à développer ce type d’action sociale en pleine pandémie. Et jusqu’à présent 1.087.869 titres de propriété ont été remis aux familles bénéficiaires selon les données publiées par la presse du ministère de l’habitat et du logement du pays.

La GMVV a promu l’auto-construction, avec les Conseils Communaux, qui sont l’une des organisations de base les plus consolidées, et a formé les hommes et les femmes dans ce domaine, en leur fournissant des outils pour le plan des structures, le nettoyage du terrain, la préparation des matériaux de construction tels que les blocs et les structures métalliques, entre autres tâches de construction, et en participant également au processus de planification et aux propositions de développement urbain.

Ces politiques de protection sociale s’étendent à tout le pays. La création de la « Mission Venezuela Bella », qui vient de fêter un an de création, a été un facteur fondamental dans la restauration des espaces publics et leur entretien afin de fournir une qualité de vie au peuple vénézuélien. Elle s’appuie également sur les mairies et d’autres organisations pour la réhabilitation et la remise en état des maisons dans les zones urbaines établies par la « Misión Barrio Nuevo Barrio Tricolor« . L’objectif du Ministère de l’Habitat et du Logement pour 2025 est d’en construire et remettre cinq millions, pour lesquels il a garanti l’achat de matériaux de construction spéciaux nationaux et internationaux, avec notamment la coopération de la Chine, en donnant la priorité aux domaines et aux ressources.

Fin avril 2020, dans le cadre de la célébration du neuvième anniversaire de la GMVV, le président Maduro a approuvé un budget pour continuer à honorer la dette sociale qui, au Venezuela, fait partie du Plan de la Patrie rédigé par le chavisme: « Que les villes et les établissements humains soient inclusifs, sûrs, résistants et durables« . Il est prévu de construire 500.000 maisons d’ici 2020 : « Je signe le budget de 647.133 mille petros, pour cette première phase qui prévoit la construction de 500.000 maisons, 602 travaux d’urbanisme et de services de base, l’activation de 729 terrains, la délivrance de titres de propriété unifamiliale et de terrains urbains, ainsi que la planification de neuf nouvelles villes et l’attribution de 200.000 logements pour les jeunes » a déclaré M. Maduro.En 2018, le plan des Assemblées de Construction du Bien-Vivre Vénézuélien (AVV) a été lancé, pour préparer la population au processus d’auto-construction et de gestion de logements durables. Nous nous sommes entretenus avec Ayary Rojas, le principal porte-parole de l’organisation et le responsable de la construction urbaine « Jorge Rodríguez padre », situé dans le secteur El Algodonal de Caracas.
En quoi consiste ce projet et comment les gens ont-ils été préparés au processus d’auto-construction de logements ?
Il s’agit d’une construction verticale de plus de cinq étages, qui bénéficiera à 96 familles de Caracas. Nous sommes un système organisationnel, participatif et acteur direct de son destin : chacune des familles impliquées qui forge sa propre clé, son habitat et son logement digne, avec beaucoup de discipline, de constance, de volonté, avec des objectifs clairs, avec l’esprit, avec le cœur, avec l’action, notre devoir, notre droit, notre obligation de maintenir ce merveilleux processus qu’est la Grande Mission Logement.Nous avons l’organisation du pouvoir populaire, nous sommes les garants de ce processus d’autogestion constructive et de la distribution équitable des ressources économiques, des matériaux qui sont assignés par l’État à travers Construpatria et l’AVV.Les décisions sont prises en assemblée, l’information est discutée, diagnostiquée et socialisée, et là nous planifions, exécutons, réévaluons dans tous les aspects, modifions et sommes complètement impliqués dans tous les aspects.

« En tant que femmes, nous avons pris le contrôle de cette réalité et nous avons vu dans l’art de la construction les possibilités de l’exercer comme une profession ou comme une partie de notre métier« .

La formation des personnes au processus d’auto-construction de logements a été progressive. Nous avons le soutien technique du Ministère de l’Habitat et du Logement, et de la main d’œuvre qualifiée, nous sommes des organisations atypiques car 80% d’entre nous sont des femmes, constructrices intégrales, nous imprimons le temps d’exécution et nous sommes des participantes directes, du choix de la qualité des matériaux à la bonne exécution des travaux. Le matériel doit être conforme aux normes de sécurité, il doit être le bon, coupé à la taille exacte, selon ce qui a été établi dans le projet initial.

Dans le secteur de l’autogestion, et pour être durable dans le temps, nous nous sommes aventurés dans la production de protéines animales, nous sommes une communauté dédiée à la production de lapins, de lombriculture, nous avons une unité de production porcine et une plantation de maïs qui couvre deux hectares, des arbres différents Pour la récolte à moyen et long terme de mangues, fruits de la passion, carottes, avocat, guanabana, courge, qui sont distribués également aux membres de l’organisation.

8643a0c0-d7d8-4145-86ad-39de957e3c39-768x1024Nous traitons tous les domaines que nous considérons vitaux : formation sociopolitique, convivialité sociale, santé, constructif, malheureusement nous avons souffert d’un blocus bestial et inhumain qui nous a affaiblis, mais nous n’avons pas renoncé et nous nous battons toujours, nous sommes un projet qui va du personnel au collectif.
Comment le Covid-19 a-t-il affecté l’achèvement des travaux?
Le confinement a bien sûr touché le monde entier et nous n’échappons pas à cette réalité, cependant, comme nous sommes un projet autogéré, nous travaillons et nous construisons tous les jours avec quelques limitations, car nous évitons le surpeuplement de personnes dans les espaces. Nous ayons l’avantage d’être dans un espace ouvert, nous respectons les mécanismes de biosécurité mis en place par le gouvernement national.Le chantier a été un peu retardé, c’est vrai, par exemple, nous devions réaliser le faux-plafond du troisième étage et depuis deux semaines nous avons suspendu la tâche en raison du confinement radical, c’est quelque chose que nous ne pouvons pas éviter, nous convenons en tant que communauté que nous devons d’abord garantir la santé et ne pas générer de surexposition aux membres de l’organisation.L’État nous a accompagnées à tout moment, n’a cessé de nous soutenir, de nous envoyer le matériel pour répondre aux attentes et notre urbanisation entre dans les statistiques à livrer à la fin de cette année.
Comment s’est opérée la transformation personnelle pour vous en tant que femme, et en tant que leader communautaire, pour la famille?
Je pense que cela a été un tournant total, intense, y compris dans le cadre familial, et ce n’est pas courant, malgré le fait qu’Hugo Chávez se soit affirmé comme féministe, car dans notre pays nous continuons dans une certaine mesure à subir cette culture patriarcale, où les femmes ont généralement été invisibilisées, étiquetées comme “sexe faible”, comme des êtres incapables de mener des activités de ce type. Je crois que nous avons brisé des paradigmes, parce qu’ici nous, les femmes, nous nous sommes autonomisées et avons vu dans la construction la possibilité de l’exercer comme une profession ou comme une partie de notre profession, bien que cela soit d’habitude réservé aux hommes, nous démontrons que nous avons la force physique, et à notre rythme la capacité d’effectuer des tâches avec les mêmes compétences et capacités que n’importe quel expert.Nous avons découvert au cours de ces années ce qu’est un travail collectif, l’implication totale du noyau familial, nos attentes sont nombreuses pour l’avenir, nous savons qu’elles ne s’arrêtent pas ici, que le mouvement vénézuélien du logement existe au niveau national et que simultanément dans toutes les régions on construit des logements unifamiliaux et qu’à la différence de Caracas, le système de construction a été extraordinaire et que la formation, l’auto-formation, ce travail cohérent est ce qui nous a conduit au succès. Nous continuons de penser que c’est la voie qui nous incombe en tant que pouvoir populaire, en tant que personne à faibles ressources ou de ressources non constantes. Nous savons bien que dans le capitalisme, nous ne sommes pas en mesure d’acheter une maison dans un habitat décent semblable à ces espaces que nous construisons et qui deviennent une réalité tangible dans ce pays.

Source : https://correodelalba.org/2020/07/10/poder-popular-y-el-rol-de-la-mujer-en-la-autogestion-de-la-vivienda-en-venezuela/

Traduction : Thierry Deronne

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Venezuela: culture d’une Caraïbe en résistance, par Maria Claudia Rossel

Photo : Mídia NINJA

L’auteure : Maria Claudia Rossel. Ingénieure culturelle, artiste, productrice et coordinatrice de réseaux et féministe cofondatrice de la plateforme Cyberculture.

Depuis 2014, le Venezuela traverse une forte crise qui s’est encore aggravée depuis 2016, une crise économique pour l’essentiel. Cette crise englobe plusieurs éléments : d’une part, les effets dus aux sanctions et blocus émanant des pays centraux, que nous appelons la Guerre Economique proprement dite, et d’autre part, les facteurs liés à l’épuisement du modèle économique vénézuélien lui-même. 

Dans ce contexte, le secteur culturel a été touché de plein fouet, c’est pourquoi une analyse sur la situation du pays et les mesures palliatives à envisager en ce moment pour ce secteur doit être faite à la lumière d’une réalité antérieure de forte résistance, dans des conditions qui, avant le Covid déjà, pouvaient être qualifiées de conditions de guerre. 

Voici quelques idées et réflexions susceptibles de décrire notre réalité culturelle dans une Caraïbe en état de résistance.

  • Le Venezuela a été l’un des pays de la région qui a mis en place des mesures vraiment efficaces contre le Covid-19, comme le montrent les indicateurs – confirmés par l’OMS – qui présentent l’une des courbes de cas les plus plates de la région; ces mesures ayant eu pour effet, non seulement de réduire fortement la contagion, mais aussi de maintenir un taux très bas de mortalité, alors que le taux de dépistages (gratuits) est le plus élevé du continent.
  • Les mesures préventives prises par l’Etat ont accompagné l’évolution des politiques visant à enrayer en amont cette nouvelle crise. Dans un pays assiégé comme le nôtre, ces politiques se sont focalisées sur la base de la Pyramide de Waslow, basée sur deux axes essentiels : 
  •  L’accès à des aliments subventionnés au travers des Conseils Locaux d’Approvisionnement et de Production (CLAP), 
  •  et l’attribution d’allocations à divers secteurs sociaux par l’intermédiaire du système “Carnet de la Patria”. 

Ce système est un mécanisme que nous pourrions réexaminer dans le cadre de la reprise d’un débat historique sur la nécessité d’un revenu universel, après la pandémie. 

Ces politiques ont été conçues pour la protection de la population en général, et plus particulièrement pour les zones populaires et les secteurs les plus vulnérables.  Ce ne sont donc pas des mesures prises uniquement pour le secteur culturel. Pourtant, un certain nombre d’artistes et de créateurs de culture bénéficient de ces prestations ; je trouve donc important de présenter ces dispositifs, qui font partie du paysage actuel.

Photos: Cacica Honta/ Cacri Photos

Evidemment, face à une situation d’hyperinflation et de dollarisation de l’économie, face à un dollar qui augmente de jour en jour de manière exponentielle et indiscriminée, et fait bondir les prix des biens de consommation, ces bons représenteraient dans le meilleur des cas des allocations de subsistance.

Au niveau du Ministère de la Culture, organisme responsable de la politique culturelle au niveau de l’Etat, aucune politique officielle d’inclusion de ce secteur n’a été menée. Cependant, divers organismes publics ont développé des programmes afin de réinventer leurs activités suivant trois axes : la formation en ligne, la reconversion numérique de certains espaces (par exemple, les festivals) et la remise d’allocations comme encouragement à la création.

Diverses expériences ont été menées par des gouvernements locaux comme la Mairie de Caracas, non seulement dans le but d’ouvrir des champs de possibilités pour les artistes et les créateurs ou dans certains cas, de préserver des contrats antérieurs, mais aussi pour garantir une offre de consommation culturelle aux citoyens.

En voici quelques exemples :

  • L’un des évènements qu’il me paraît essentiel d’analyser en ce moment, sont les tentatives de reconfiguration analogique de l’activité culturelle entrepris par la mouvance indépendante, et parfois par la Mairie. Je me réfère à diverses activités expérimentées dans la rue et sur tout le territoire, à la réalisation d’évènements sans public à proximité immédiate et dans des zones de forte densité de population comme les zones urbaines ou celles dont la situation géographique le permet. Des équipements y sont installés pour l’organisation de concerts, d’activités ou de “sérénades”, tout en respectant les mesures de distanciation sociale, ce qui permet de créer des espaces de divertissement et de consommation culturelle.

Voici quelques exemples de ces expérimentations analogiques : 

  • Les activités de Radio Verdura (système sonore Tiuna+Tiuna El Fuerte 

On peut les regarder dans l’article suivant  

Photos: Giuliano Salvatore / CACRI photos

Photo: Dikó/ Cacri Photos

Pourquoi nous paraît-il si important d’évaluer ces expériences ? 

Parce que dans un pays où l’accès à internet est précaire, ou la fourniture d’électricité est instable, penser que la seule et unique manière de réinventer le secteur culturel est d’utiliser internet pose problème. 

S’y ajoutent d’autres raisons, découlant toutes des « sanctions » – mesures coercitives unilatérales – occidentales contre le Venezuela, par exemple : 

  •  Les possibilités de rémunération des créateurs et créatrices de ces contenus deviennent de plus en plus précaires;    
  • Il existe des plateformes comme Spotify dont l’accès est bloqué au Venezuela ; dans le cas de Facebook et Instagram, des plateformes existent et fonctionnent mais modifient chaque semaine leurs interdictions et règles d’utilisation en fonction de leur promotion et rentabilisation. 

Pour mieux illustrer la situation au Venezuela, nous donnerons un exemple récent qui a agité les réseaux sociaux : le cas de DirectTV, un opérateur de chaînes de télévisions qui, suite aux sanctions états-uniennes, a cessé d’émettre sur le territoire national; dans un pays dont nous venons de vous rappeler la situation de confinement généralisé, et où la consommation culturelle est fortement réduite à la télévision, un tel évènement nous permet d’évaluer le niveau des difficultés  que rencontre ce secteur, et donne un exemple de la dimension géopolitique du conflit qui nous impacte durement. 

A mon avis, le Venezuela a sans cesse démontré, au risque de tomber dans le lieu commun, que « les crises représentent des opportunités ». Comme l’affirme un dicton populaire vénézuélien : “nous sommes un cuir sec, si on l’écrase d’un côté, il se relève de l’autre”. C’est pourquoi, sans minimiser la gravité de cette nouvelle crise liée à la pandémie, je préfère croire, étant une incorrigible optimiste, que les solutions surgiront du terrain. 

Mai et juin sont les mois les plus effervescents pour ce qui est des fêtes populaires au Venezuela, et nos créateurs nous ont démontré que la culture cherchera toujours les formes, les interstices et les moyens qui lui permettront de renaître. Car, pour nous autres créateurs, créer ne se réduit pas à un simple choix, mais est l’expression de la vie même. Ne pas créer, c’est mourir. 

Depuis le 3 mai, date de la Fête de la Croix de Mai, fête de l‘abondance et de la prospérité, la culture populaire s’est mise à expérimenter des dispositifs qui tout en respectant les règles de distanciation sociale, permettent de perpétuer la tradition vivante. C’est pourquoi, voyant de nouvelles activités émerger quotidiennement, je m’approprie les mots d’un grand Vénézuélien Aquiles Nazoa et de son Credo en affirmant que je crois aux pouvoirs créateurs du peuple. Je suis certaine que malgré les moments difficiles que nous traversons, nous trouverons ensemble les meilleures technologies, collaborations et redistributions collectives et en réseau qui nous permettront de rebondir face aux défis de cette nouvelle ère où la culture doit jouer un rôle vital et devrons saisir cette deuxième opportunité qui nous est offerte, pour faire mieux encore.

María Claudia Rossell

Source : https://medium.com/especial-observa-culturas/venezuela-caracas-la-cultura-desde-un-caribe-en-resistencia-3d1e920b4e9a

Traduction : Frédérique Buhl

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Le Venezuela au fond des yeux (5) : le collectif Cacri brosse la vie populaire en temps de pandémie

Cacri est un collectif vénézuélien qui a décidé de mettre la photographie dans la rue. Le groupe des sept ami(e)s est resté actif pendant la période de confinement que traverse le pays et profitent des heures ouvrables (les magasins essentiels ouvrent jusqu’à 14 heures) non seulement pour effectuer leurs emplettes ou démarches, mais aussi pour peindre le moment particulier que vit la nation caraïbe. Le collectif est composé des photographes Maxwell Briceño, Cacica Honta, Carlos Foucault, Marcelo Volpe, Nica Guerrero, Dikó Betancourt et Giuliano Salvatore.

Avant de sortir l’appareil photo, ils prennent toutes les mesures nécessaires pour prendre soin d’eux-mêmes et de leur entourage. Même si la production photographique n’est pas comparable à celle qu’ils ou elles menaient avant la pandémie, ils ont réussi à réaliser un travail important sur le travail de désinfection dans les rues, les visites médicales et le dépistage massif à domicile, la vie chez soi pendant le confinement et l’organisation du pouvoir populaire pour faire face aux problèmes sociaux. (NdT : au 23 mai 2020, le Venezuela a réussi à maintenir le nombre de décès à 10, chiffres confirmés par l’OMS. 74% des 1010 cas sont venus des pays voisins. Le gouvernement bolivarien a mis en place une vaste opération de rapatriement gratuit par les avions de la compagnie publique Conviasa ou d’accueil aux frontières, avec assistance médicale et logistique gratuites également, pour les dizaines de milliers de vénézuélien(ne)s en détresse, fuyant les régimes néo-libéraux qui ont laissé exploser l’hécatombe : Chili, Brésil, Colombie, Equateur ou Pérou.)

Les photographes de Cacri ont été parmi les rares à saisir les images de l’arrivée des premiers compatriotes revenant de Colombie. Ce fut pour eux une expérience unique. Ils n’avaient pas prévu de couvrir ce moment mais lorsqu’ils ont reçu la nouvelle, ils n’ont pas hésité une seconde.

Les compagnons de Cacri ont également documenté la façon dont la vie quotidienne des vénézuélien(ne)s a été transformée, en capturant dans leurs images la transformation de l’économie populaire et les alternatives que les gens ont imaginées pour rendre la pandémie plus supportable. Ils ont profité de cette période pour publier des travaux inédits, grâce à leur compte dans le réseau social instagram @cacriphotos, et continuent à se former à la photographie documentaire et sociale pour dire la patience du peuple vénézuélien.

Source: http://www.ultimasnoticias.com.ve/noticias/coronavirus/historias-de-cuarentena-los-cacri-registran-las-dinamicas-del-pueblo/

Traduction : Thierry Deronne

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Venezuela : la nouvelle société émergera de la commune

Conversation avec Angel Prado, militant de base qui parle de la commune comme d’un moyen de transformer la société et l’économie à partir de la base.

El Maizal est une commune rurale phare située entre les États vénézuéliens de Lara et Portuguesa, au centre du pays, qui produit du bétail, du maïs et d’autres denrées alimentaires. La production communale à El Maizal est basée sur le contrôle social des moyens de production. Les processus démocratiques au cœur de ses initiatives comprennent la prise de décision collective dans le processus de travail et dans la distribution des surplus, qui sont souvent destinés à résoudre les problèmes médicaux et de logement de la communauté, à soutenir d’autres communes et à encourager les initiatives éducatives.

La commune a été proposée par Chávez comme l’unité embryonnaire du pouvoir populaire sur le territoire pour la construction du socialisme. Regroupant les conseils communaux et autres organisations, l’idée est que la communauté exerce directement le pouvoir par le biais d’assemblées, et qu’elle assume progressivement des facteurs de production et des compétences politiques.

Q. – Puisque le Venezuela est assiégé par l’impérialisme, il devrait y avoir un front unifié dans la lutte pour la souveraineté. Cependant, la commune d’El Maizal, comme la plupart des organisations de base du chavisme, a une attitude critique envers certaines politiques et positions gouvernementales. Quelle est votre opinion sur la dialectique entre soutien et critique ?

Angel Prado – Quand El Maizal a commencé à occuper des terres en friche et à les rendre collectives, c’était au moment où le Commandant Chavez menait une guerre acharnée contre les grands domaines de l’oligarchie du pays… El Maizal est donc né au milieu d’une lutte économique et politique. Dans ce contexte, nous sommes nécessairement entrés en contradiction avec l’ordre des choses existant : la logique qui prévaut dans notre société. Ainsi, notre histoire même a fait de nous une organisation critique, luttant contre les « antivaleurs » de la société capitaliste qui doivent être détruites. C’est pourquoi nous ne pouvons pas fermer les yeux sur la façon dont une logique contraire au chavisme entre dans certaines sphères politiques.

Depuis la mort de Chavez, qui nous a rendus particulièrement vulnérables face à l’impérialisme américain, le gouvernement s’est surtout efforcé d’établir des alliances tactiques avec de nombreux secteurs, en privilégiant parfois même le capital privé. Il l’a fait pour tenter d’éviter, premièrement, une guerre civile ou une intervention militaire et, deuxièmement, pour éviter la chute du gouvernement.

Nos principes, nos objectifs et notre engagement envers Chavez signifient que nous ne pouvons pas être d’accord avec certaines des politiques du gouvernement. De nombreux pactes privilégiant le secteur privé ont mis de côté le potentiel de la commune – c’est pourquoi nous ne soutenons pas le gouvernement lorsqu’il s’agit de ces politiques. Cependant, tant que le gouvernement restera ferme contre l’impérialisme (comme il le fait), nous resterons fermes dans un front uni avec lui.

Nous continuerons à critiquer [le gouvernement] de manière constructive, mais quoi qu’il en soit, nous ne contribuerons jamais à créer les conditions d’une intervention militaire.

Comme vous le savez, nous ne pouvons exclure une intervention directe, et nous avons déjà été témoins d’une action indirecte des États-Unis au Venezuela. De plus, ce ne serait pas la première fois que les États-Unis interviennent au Venezuela [par exemple, le blocus naval de 1902-1903], et le continent a une longue histoire d’interventions, la plus récente étant l’invasion du Panama [1989]. De plus, ce n’est pas pour rien que les États-Unis ont des bases militaires en Colombie et à Aruba.

L’Amérique latine a connu une longue histoire d’interventions américaines, de renversement de gouvernements et de massacres de populations. Cependant, le Venezuela, qui est maintenant dans la ligne de mire de l’impérialisme américain, a pu se relever. Cela est dû en partie à la solidarité internationale développée au fil du temps, au processus d’intégration continentale de Chavez (sur les traces de Bolivar), et à l’organisation interne de la classe ouvrière.

Pour ceux d’entre nous qui font partie du mouvement populaire – avec notre degré d’autonomie et notre disposition à dire ce qui doit être dit – nous sommes de ceux qui ont créé les conditions pour empêcher une intervention américaine, qui serait catastrophique non seulement pour le peuple vénézuélien, mais pour le continent tout entier.

Revenons un peu en arrière : il y a beaucoup de politiques en cours avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord. Face à ces politiques, nous serons critiques et non soumis. Cependant, nous comprenons que notre engagement inébranlable pour la défense de la Patrie est l’une des clés pour empêcher les États-Unis de nous bombarder et de nous massacrer. En fait, contrairement aux gouvernements d’autres pays producteurs de pétrole qui étaient également aux prises avec l’impérialisme américain, le resserrement des rangs du mouvement populaire vénézuélien avec le gouvernement en ce qui concerne les questions de souveraineté est l’une des raisons pour lesquelles Maduro est encore debout aujourd’hui.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, je pense que nous pouvons dire que la République bolivarienne du Venezuela a jusqu’à présent vaincu le projet impérialiste dans notre pays. Cet exemple continue d’inspirer les peuples d’Amérique latine, qui se dressent aujourd’hui contre l’impérialisme. Cet exemple continue d’inspirer les peuples d’Amérique latine, qui se dressent aujourd’hui contre le système néolibéral auquel ils sont soumis depuis tant d’années.

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Dans la commune d’El Maizal, sous un énorme saman [arbre – NDLT], les visiteurs trouveront une sculpture d’Hugo Chavez. Derrière elle, le drapeau vénézuélien et le drapeau de Zamora, sur lequel on peut lire « Terre libre et hommes libres ».

Lorsque vous serrez les rangs du gouvernement pour défendre le Venezuela, défendez-vous seulement la souveraineté ou défendez-vous aussi la révolution ?

Je dirais que nous faisons les deux. Il y a un processus révolutionnaire en cours au Venezuela, mais il y a aussi un secteur réformiste qui est en conflit avec nous. Ces derniers s’enrichissent des opportunités qui se présentent avec la crise. Cependant, le peuple est conscient de ce problème et le mouvement populaire travaille dur pour maintenir le processus révolutionnaire à flot.

Je suis sûr qu’un jour nous serons assez forts pour combattre non seulement l’impérialisme américain, mais aussi les secteurs qui ont nui au projet révolutionnaire de l’intérieur – ceux qui en profitent personnellement dans le contexte de la crise et de la guerre économique.

La défense de la révolution se fait au jour le jour. La défense de la révolution a lieu dans le bâtiment quotidien de la commune. Elle a lieu lorsqu’un paysan produit pour satisfaire les besoins de sa famille, mais aussi lorsqu’il s’engage dans la société dans son ensemble.

C’est une victoire pour le peuple vénézuélien que nous soyons toujours une nation souveraine, ce qui n’est pas rien. Le peuple vénézuélien défend également la révolution au quotidien. C’est aussi une victoire très importante, et elle devrait être connue du monde entier ! Une partie de la gauche internationale ne le comprend peut-être pas. Nous nous faisons l’écho de Chavez en leur disant : « Il y a des gens qui ont passé toute leur vie à poursuivre un rêve, mais en pratique, ils n’ont jamais rien construit ». Nous avons notre méthode, notre travail et notre projet. Nous défendrons notre projet, et notre victoire finale sera le jour où le  » peuple prendra le pouvoir entre ses mains « .

Depuis El Maizal, comment comprenez-vous la proposition de la commune de Chavez ? S’agit-il d’autonomie locale ou cela va-t-il au-delà ?

La commune est le pari politique du Commandant Chavez. Il l’a placée au centre de la scène… Son slogan « Commune ou rien ! » Le concept de « Comuna o nada ! » est très important.

La commune est le système politique que Chavez a planté, taillé et fertilisé. Il a fait cela pour qu’une nouvelle société s’épanouisse. La commune est la réorganisation de la société dans son ensemble, du petit au grand, afin que le peuple puisse prendre le pouvoir.

Dans la pensée de Chavez, la commune est destinée à en finir avec le pouvoir qui, pendant tant d’années, s’est concentré autour de la bourgeoisie, des classes dominantes et de leur état obsolète – un état qui a tenu les gens humbles à l’écart de la participation non seulement dans la sphère politique, mais aussi dans toutes les autres sphères de la vie.

La commune est une proposition intéressante : elle offre une forme d’autonomie populaire, elle nous donne le pouvoir de définir notre propre destin, de décider de nos propres ressources, de définir notre modèle de production et d’imaginer notre modèle de vie. Je pense que la commune est le moyen le plus viable de surmonter le modèle imposé par le capitalisme, qui a construit une machine d’État pour maintenir le contrôle de nos ressources tout en contrôlant le peuple avec certaines formes de domination culturelle, idéologique et religieuse.

J’oserais dire que la commune n’est pas une proposition uniquement destinée au peuple vénézuélien. C’est une proposition d’émancipation pour les peuples du monde. Les classes populaires, les dépossédés, la majorité – nous devons tous nous organiser à partir du niveau local, en construisant des communes socialistes. À partir de là [le peuple organisé en communes] doit devenir le gouvernement du peuple avec un réel contrôle sur nos ressources naturelles et sur nos ressources économiques en général.

C’est un projet populaire qui vise à changer le modèle politique et économique à partir de la base. À partir de là, les gens doivent faire partie du projet, l’assumer comme leur propre projet et commencer à gouverner d’abord au niveau local. De plus, dans la mesure où nous, le peuple, nous nous organisons, nous pourrons défendre nos pays, et même définir l’avenir de chaque pays. En fin de compte, c’est la seule façon de nous libérer du joug de l’impérialisme, qui domine et nous prend nos ressources, même si ce sont les bourgeois locaux qui nous gouvernent.

La commune est un projet de grande envergure. C’est un projet qui intègre les territoires à l’intérieur d’un pays, avec le peuple comme pierre angulaire. Je pense que les communes peuvent être la base à partir de laquelle on peut construire une véritable intégration continentale. Comme le dirait Chavez, la commune est la nouvelle Patrie. C’est la seule alternative politique face au capitalisme.

Ces derniers mois, El Maizal a donné le coup d’envoi d’une importante initiative éducative. Dans tout projet autonome, l’éducation politique devrait être l’un des piliers. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette proposition ?

Pour notre deuxième décennie à la Commune d’El Maizal, nous avons défini plusieurs objectifs stratégiques. L’un d’entre eux est de construire un système d’éducation populaire qui nous éduquera politiquement, nous préparera techniquement et nous donnera des outils pour travailler à la transformation collective. Nous avons construit une commune et ce n’est pas rien, mais le moment est venu de travailler à une transformation culturelle profonde. Nous devons créer une nouvelle conscience. Nous avons besoin que notre peuple voie les choses avec ses propres critères et définisse son avenir par des processus conscients de débats et de réflexions, ainsi que par l’acquisition de mécanismes de construction collective. Pour ce faire, nous développons notre propre système éducatif.

Nous ne voulons pas d’un peuple qui se contente de répéter des slogans, qui suit aveuglément un acronyme ou un drapeau. Cette année, nous voulons faire de l’éducation politique et de la formation technique un objectif transversal. Cet objectif ne doit pas être limité. Nous pensons à un système qui commence avec nos plus jeunes enfants qui vont étudier ici dans la commune, et nous espérons construire notre propre programme scolaire pour eux. Les adolescents, les étudiants universitaires, les travailleurs – tous doivent être intégrés dans un système qui a en son centre la formation politique critique.

Nous devons cultiver la conscience patriotique et construire la conscience politique. Nous devons également créer une conscience communautaire, et cela se fait par l’exemple – par un travail réel sur le territoire, mais aussi par l’éducation et la formation.

Nous faisons cela dans le but de transformer culturellement notre société, qui est pleine de vices. Elle nous façonne comme des êtres soumis, adaptés à un système de domination conçu par le capitalisme et imposé par la violence.

La préparation des cadres militants est essentielle pour notre commune, mais la formation technique est également très importante pour tous nos processus de production. Nous voulons que notre système éducatif soit holistique.

Nous travaillons à l’organisation d’une nouvelle société, ce qui nécessite une énorme transformation culturelle.

L’année 2019 a marqué le 10e anniversaire de la commune d’El Maizal. Pouvez-vous nous donner un bref aperçu de ce qui a été réalisé jusqu’à présent ?

En dix ans de construction communale ici à la Commune d’El Maizal, nous avons accumulé des expériences et nous avons mené des batailles sur les fronts économiques, politiques, idéologiques, électoraux et organisationnels. Au fil des années, nous avons eu l’occasion de nouer des relations avec de nombreuses personnes à l’intérieur et à l’extérieur de la commune qui ont contribué au projet. En d’autres termes, la commune est une construction collective pour l’émancipation collective.

Sur le front productif, nous avons pu concevoir un système économique grâce auquel nous finançons divers projets et initiatives au sein de notre organisation et de notre communauté. Nous avons pu faire face à la situation économique difficile en produisant, et nous avons élargi notre distribution de produits alimentaires et la redistribution des excédents. Nous avons également réussi à mettre en relation les petits et moyens producteurs – individuels et collectifs – avec le système de production d’El Maizal. Cela a renforcé la commune dans son ensemble.

La réussite économique est la clé de la réussite politique. Nous avons travaillé à la souveraineté et à l’autonomie, en consolidant des projets qui étaient initialement précaires. Nous l’avons fait avec l’aide et l’orientation de beaucoup. Maintenant, nous pensons pouvoir lancer de nouveaux projets dans les domaines de l’éducation et de l’agriculture.

Dans le domaine électoral, nous avons remporté quelques victoires dans de dures batailles contre la droite politique, mais aussi contre notre propre gouvernement et notre propre système politique et électoral. Nous sommes maintenant représentés à l’Assemblée nationale constitutive, au Parlement de l’État et dans les communes de notre territoire. Ces batailles et ces espaces de représentation sont symboliquement importants. Cela inclut les postes de représentation qui nous ont été retirés dans le conflit entre l’État, le parti et le gouvernement, d’une part, et le peuple et le mouvement populaire, d’autre part.

Heureusement, dans le domaine électoral, nous avons pu surmonter un problème commun aux hommes politiques de tous types qui se séparent souvent du peuple. C’est-à-dire que nous continuons à être des gens humbles, certains d’entre nous ayant des responsabilités en tant que représentants élus du peuple… mais surtout, nous sommes des communards.

Sur le plan éthique, je pense que nous avons beaucoup progressé. Aujourd’hui, El Maizal dispose d’un vaste réseau de jeunes intégrés dans les processus productifs, politiques, administratifs et économiques, et nous sommes tous dans un débat permanent, qui remet en question nos valeurs et se concentre sur nos principes collectifs. Aujourd’hui, El Maizal se distingue non seulement par sa capacité productive, mais aussi parce qu’elle est un exemple éthique.

L’honnêteté et la solidarité ouvrière au service de l’organisation et sur le chemin de la construction du socialisme – voilà ce que nous sommes. De nombreuses organisations populaires du pays et du monde entier apprécient cela, et elles reconnaissent qu’El Maizal est une petite expérience intéressante dont il vaut la peine de tirer des enseignements. Nous devons être à la hauteur de cela !

Je pense qu’en dix ans de cheminement communal, nous avons beaucoup progressé. La Commune d’El Maizal est composée de plus de 22 conseils communaux. Notre travail s’étend au-delà de notre territoire, et nous avons entamé un processus de connexion avec d’autres communautés, avec d’autres projets d’organisation. En fait, parmi nos objectifs historiques, l’expansion du projet communal est considérée comme stratégique. Jusqu’à présent, nous avons exprimé notre disposition à nous unir et nous avons fait les premiers pas vers la construction d’une société communale.

Quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confrontés pour l’avenir ?

Dans les dix prochaines années, nous travaillerons très dur pour consolider un nouveau système de production, en organisant notre travail de façon démocratique, en nous orientant vers l’industrialisation et en éliminant les intermédiaires, dans le but de déplacer la logique du capital et de ses monopoles, qui vise à contrôler les besoins de base de notre population tout en saccageant les plus humbles.

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Pour dépasser la logique du capital, la seule option est d’unifier fortement les nombreuses organisations populaires et communales du pays (et du monde). Depuis les rangs du vrai chavisme, nous sommes appelés à donner des solutions aux besoins fondamentaux de notre société. Cela devra se faire en parallèle avec la construction de nouvelles organisations de masse, avec un militantisme politique qui devra être à la hauteur des défis auxquels nous sommes confrontés. Il ne s’agit pas seulement de la sphère politique et économique. Nous sommes obligés de construire une grande organisation pour faire comprendre qu’il existe une alternative. C’est aussi un combat idéologique.

La commune d’El Maizal a de grands défis à relever. Au fur et à mesure que nous les affronterons, nous nous développerons. Le processus de construction des communes est aussi un processus d’apprentissage et d’enseignement, et nous savons que des gens du monde entier continueront à nous rendre visite et à nous donner des conseils, tout comme nous espérons visiter d’autres projets et en tirer des enseignements. Partout où la vie nous mènera, nous chercherons à renforcer les projets populaires communaux et collectifs.

Ricardo Vaz

Investig’action / traduit par : Venesol

« Temps de lutte », le nouveau documentaire sur la révolution bolivarienne

On sait pourquoi le gouvernement mondial des médias a creusé un abîme entre la réalité du Venezuela et son image. Encore faut-il pouvoir ressourcer notre conscience au réel. “Temps de lutte” nous fait entrer au coeur d’une démocratie participative que la plupart des journalistes ont substituée par “la-dictature-de-Maduro”.

Jesús Reyes (gauche) et Víctor Hugo Rivera (droite) dans la Commune Socialiste Altos de Lídice. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Les réalisateurs de ce documentaire dense et imposant de 90 minutes, Jesús Reyes (image) et Víctor Hugo Rivera (son), se sont immergés pendant un an dans un “barrio”. Un de ces quartiers populaires où vit la majorité des vénézuélien(ne)s, invisibilisés par les grands médias depuis vingt ans en tant que base sociale de la révolution. Ils y ont suivi sept conseils communaux qui, face à la guerre économique impériale, prennent en main la santé, le transport, l’approvisionnement, et surmontent mille et une difficultés pour s’organiser en commune. Au départ, les auteurs voulaient étudier le lien possible entre luttes paysannes et approvisionnement de Caracas. Ils ont fini par se marier pour une année avec cette organisation populaire dans ses doutes, ses rires, ses conflits, ses chutes et ses nouveaux départs. Le personnage principal du film, ce sont comme souvent au Venezuela, les femmes.

Temps de lutte” est le contraire d’une vitrine. Il refuse la colonisation des images par la voix off. Le montage associe le local et le global, le passé et le futur, l’individu et le groupe, laissant le spectateur libre de sa lecture. Croire dans le documentaire, c’est aussi croire dans le droit des sujets d’une Histoire de transmettre une expérience qui peut nous aider dans nos propres processus de transformation.

Durée: 90 minutes. HD. Sous-titres français. Coproduction: Commune Socialiste « Altos de Lidice »/EPLACITE. Venezuela janvier 2020.

Ci-dessous: première du film au Théâtre Principal de Caracas, le 12 décembre 2019, en présence des communard(e)s. Photos: Yrleana Gomez.

Ci-dessous: photogrammes tirés du documentaire « Temps de lutte« .

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Le Venezuela au fond des yeux (3) : le Caracas qu’on ne vous a jamais montré, par Marco Teruggi

Photo: Darwin Canas (Diko)

Reportage: Marco TERUGGI 14.12.2019

Caracas est décrite par les médias traditionnels comme une ville invivable, dangereuse et plongée dans la pauvreté. Un groupe de photojournalistes a décidé de se mobiliser pour présenter la ville telle qu’elle est en réalité. Sputnik a interviewé deux membres de la Callejera Criolla (CACRI), un collectif qui montre la capitale vénézuélienne dans toute sa vitalité, au fil de sa vie quotidienne.

Caracas semble prisonnière du mythe qui s’est construit autour d’elle : une ville invivable, en proie à des types armés de revolvers et toujours prêts à vous braquer, offrant le spectacle de rues pleines de pauvreté et des zones d’oasis où le dollar est roi. Cette image est le produit d’une construction sociale alimentée par les grands médias qui la reproduisent chaque jour en se basant essentiellement sur le travail de leurs photojournalistes.

Photo de Caracas prise par Marcelo Volpe, membre du collectif Callejera Criolla (CACRI)

C’est ce cliché dominant qui imprègne l’imaginaire de ceux qui ne connaissent pas la capitale du Venezuela ou qui vivent dans ses oasis. La ville en elle-même, cependant, ne correspond pas et ne se réduit pas aux stéréotypes créés à son sujet. Caracas abrite plusieurs villes mais peu de travaux photographiques les exposent.

“Le Collectif de photojournalistes “Callejera Criolla” a été créé dans l’objectif de déconstruire les mythes qui l’entourent. L’ambition initiale du CACRI était de révéler un pays très différent de l’image qu’en a élaboré la stratégie de la droite, qui dépeint à grands traits un pays chaotique, faisant face à une guerre civile et dont la société s’effondre”, explique Giuliano Salvatore, qui fait partie du Collectif Callejera Criolla (CACRI) créé cette année par un groupe de sept reporters.

Ils ont commencé à se mettre en relation à partir de mi 2019. Salvatore, Maxwell, Briceno, Marcelo Volpe, Darwin Canas -alias Diko-, Nica Guerrero, Carlos Foucault et Cacica Honta ont intégré le Collectif chacun avec son projet personnel. Cependant l’idée n’était pas de promouvoir leur travail individuel mais de faire émerger un projet collectif ; l’objectif premier étant de d’inverser l’image hégémonique donnée sur le Venezuela, les Vénézuéliens et Vénézuéliennes”, précise Salvatore.

“L’esprit du projet initial était de faire appel à des photojournalistes qui couvriraient le champ de l’une des rives du fleuve politique et s’identifieraient avec le courant de la gauche ; à aucun moment il n’a été question que le travail de ce Collectif soit apolitique”.

UNE VILLE SANS IMAGE

Caracas a des frontières internes. L’une d’elle, la plus importante, divise l’est de l’ouest ; c’est celle qui sépare les zones économiques aisées et les classes populaires. Il ne s’agit pas d’un découpage linéaire – Petare, le plus grand faubourg populaire de la ville, se trouve par exemple à l’est-, mais cette coupure relève à la fois de l’imaginaire et de la réalité : les classes moyenne et supérieure qui vivent à l’est ne mettent généralement pas les pieds à l’ouest.

La partie ouest représente le cœur même de la ville, avec la Place Bolivar, les institutions publiques, le palais présidentiel, le Panthéon, le centre-ville. Un centre-ville qui est lui-même entouré de quartiers populaires comme 23 de Enero, Catia, La PastoraSarria ou San Agustín.

Tous les membres du CACRI vivent à l’ouest, ont grandi dans ses rues, fréquentent ses bars, partagent ses discussions et son quotidien. “Nous prenons des photos lors de nos activités quotidiennes, en relation avec nos vies sociale et professionnelle”, dit Salvatore. Et comme l’exprime bien le nom du Collectif, la rue est l’axe central de son activité.

Garçon jouant au ballon à La Pastora, Caracas. Photo de Cacica Honta.

L’appartenance au milieu et la manière d’aborder les personnes interviewées surprennent ceux qui regardent nos photos : “Comment faites-vous pour sortir dans la rue sans vous faire voler ?” car tout le monde considère Caracas comme un endroit dangereux. Tout le monde pense : “Si je sors dans la rue, on va m’agresser”, donc les gens retrouvent leur motivation en voyant notre travail, en constatant que “nous sortons capter la réalité quotidienne sans rencontrer aucun problème”, remarque Briceno.

Comme nous l’explique Salvatore, “les photos ne sont pas prises depuis une voiture ou une moto en marche, en cachette. Mais en pleine avenue, au milieu de la rue, sur une place, dans une démarche de rencontre entre le photographe et la personne photographiée”.

C’est l’une des dimensions politiques du travail réalisé par le CACRI, une partie de notre approche qui consiste à montrer une ville différente, dynamique, vivante prenant en photo des endroits dont les gens pensent “qu’on ne devrait pas sortir une caméra ici” ; ce n’est donc pas seulement le thème de la photo mais son existence même qui importe dans le cadre d’une ville qui aux yeux du plus grand nombre est la ville la plus dangereuse de la planète”.

LA VILLE MUTANTE

Coiffeur de rue à Caracas. Photo de Giuliano Salvatore.

Caracas a changé au cours des trois dernières années. L’une de ces transformations a eu lieu dans les rues mêmes et résulte d’une économie qui est sous le joug d’un blocus international, donc affaiblie et en crise. “La crise a poussé la population à sortir davantage en public, les dynamiques sociales, professionnelles, affectives, familiales et culturelles ont été incitées à réinvestir la rue sous l’effet de la crise”, selon l’analyse de Salvatore.

L’économie de rue a pris une place fondamentale dans une économie déjà coutumière de l’informalité, “caractérisée par la débrouille”, explique le photographe. C’est ainsi qu’apparaissent des services comme celui de coiffeurs de rue qui se sont multipliés dans toute la ville.

La ville est beaucoup plus riche visuellement et ce que nous photographions, c’est cette vie quotidienne forcée par la crise à être ce qu’elle est devenue, la population s’efforçant de définir sa propre dynamique ; l’Etat apporte des solutions ponctuelles au niveau économique, comme les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production, les allocations, mais une autre partie de l’économie est gérée par le peuple lui-même via le travail informel et les transferts des vénézuéliens de l’extérieur.

Le CACRI montre cette réalité quotidienne, la vie qui se renouvelle au milieu de l’adversité, “dans une période difficile mais pas aussi désastreuse qu’on le prétend à l’étranger car tu sors dans la rue et tu vois le Venezuela en train de travailler et de régler ses problèmes quotidiens”, dit Briceno. La ville ne s’arrête jamais et la ville, ce sont aussi ses habitants.

Beaucoup de gens ne sont plus là, cela aussi fait partie de la mutation de Caracas et du pays. Briceno raconte qu’il a reçu de nombreux messages de ceux qui ont quitté le pays, qui disent en voyant les photos:”Waouh, pour un instant je me suis retrouvé au pays!” ; ils se nourrissent de ces images.

Vie quotidienne à Caracas. Photo: Carlos Foucault

Salvatore définit un nouveau sujet vénézuélien qui n’existait pas encore il y a quelques années en arrière “de manière massive” : il s’agit du migrant : “nous sommes à peine en train de le décrypter, lui-même aussi bien que la relation entre nous qui sommes restés et lui qui est parti ; et simultanément le nouveau sujet que nous sommes en tant que “ceux qui sont restés”. La photo représente une passerelle qui “contribue à ce que le lien symbolique et affectif entre nous ne se brise pas”, explique-t-il. Le CACRI a une image positive au sens moral du terme, notre apport à nous qui sommes restés, ceux qui sont partis se reliant ainsi à Caracas dans une logique de retrouvailles, de nostalgie.

UNE VILLE QUI RÉSISTE

Garçons jouant au ballon le soir à Caracas. Photo: Nica Guerrero

Le travail réalisé par le CACRI nous montre une autre facette de la ville, sans retouches numériques : “nous ne modifions quasiment jamais la couleur du ciel, il ne s’agit pas d’une photographie basée sur une reconfiguration technique et technologique de l’image, c’est une image réelle, documentaire ; une relation historique s’établit entre la population et la photo et tu te retrouves devant une réalité authentique”, nous dit Salvatore. C’est ce qui rend la photo crédible, c’est ainsi que nous décrivons une ville invisible occultée par l’image hégémonique qui en est donnée.

Le CACRI s’efforce “d’évacuer les préjugés visuels concernant ce qui est bon ou mauvais, photographiable ou non, les sujets pouvant entrer dans le champ de la caméra et ceux qui ne le devraient pas”. Les photos montrent par conséquent une ville qui résiste de multiples façons, une ville qui appartient à ceux qui sont debout jour après jour pour vendre de la nourriture, couper les cheveux, ceux qui montent dans un autobus, se réunissent dans leur quartier, surmontant les difficultés causées par l’augmentation et des prix et l’éloignement de ceux qui sont partis. Ce sont de multiples façons de résister qui, prises dans leur ensemble, créent une vie quotidienne que cherche à détruire la tentative d’étranglement dirigée contre le Venezuela depuis l’étranger.

“Cette stratégie d’asphyxie consiste à détruire notre quotidien, à s’attaquer à ce qui est le plus fondamental, la nourriture, le temps de repos, les relations affectives entre les personnes : maintenir malgré tout cette vie quotidienne représente donc une réponse forte à cette stratégie ; démontrer que nous sommes toujours présents et que nos liens sociaux subsistent est la meilleure  riposte que nous puissions opposer à ce qui représente le nœud gordien de l’attaque extérieure”, selon Giuliano Salvatore.

Le travail réalisé par le CACRI est un miroir qui reflète Caracas et ses habitants sous un jour que les médias traditionnels occultent ou que ceux qui habitent dans leurs oasis dollarisées ne connaissent pas. C’est une ville vivante, traversée de contradictions, de personnes bien réelles qui rient, font face, souffrent, se lèvent chaque matin pour façonner un pays, former une patrie.

Source: https://mundo.sputniknews.com/reportajes/201912141089646358-la-caracas-que-nunca-te-mostraron–fotos/

Traduction: Frédérique Buhl

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« La révolution ne sera pas télévisée », épisode 5.418 ? Le Vénézuéla qu’on ne voit pas entre dans la lumière, par Marco Teruggi

Photo © Sputnik / Marco Teruggi

Reportage de , Caracas, 10 décembre 2019

Deux cinéastes se sont immergés pendant une année dans un quartier populaire de Caracas pour montrer comment s’organise une commune. Le résultat sort enfin sur les écrans avec la première à Caracas de “Temps de lutte, actions d’une commune”, un documentaire pour rompre les mythes et nous ouvrir à la réalité populaire de Caracas.

Il y a un lieu très digne dans le monde. Il s’appelle Altos de Lidice” raconte à Sputnik Víctor Hugo Rivera, preneur de son de ce documentaire sur la Commune Socialiste Altos de Lídice, qui sera projeté en avant-première au théâtre principal de Caracas, ce 12 décembre à 17 h. 30.

L’oeuvre est le produit d’un an de travail. “Nous nous étions rapprochés dans le but de faire un reportage sur les semailles, nous avons pris conscience de tout un mouvement qui nous a fait dire : “cela doit donner quelque chose de plus”, et nous sommes restés un an” explique Jesús Reyes, qui a créé l’image et l’a montée, à Sputnik. Les semailles sont une des nombreuses activités liées à l’approvisionnement impulsées par la Commune d’Altos de Lidice, sur les hauteurs de cette colline qui jouxte le parc national Waraira Repano, au nord de Caracas.

Rivera et Reyes se présentent comme “inspirés par la philosophie de l’École Populaire et Latino-américaine de Cinéma, Télévision et Théâtre”, fondée comme projet social en 1995, à Maracay. Ces deux réalisateurs proviennent eux-mêmes de quartiers populaires de Caracas, ce que souligne Reyes: “Nous ne sommes pas des agents externes à l’environnement et à l’espace; nous avons conçu la réalisation audio-visuelle sur la base de la fraternité et de l’empathie”.

Que les gens se voient

Víctor Hugo Rivera y Jesús Reyes, réalisateurs du documentaire “Temps de lutte, actions d’une commune” © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

La force qui nous a poussés à réaliser le documentaire, c’est que les gens se voient et que cette vision s’opère par une réalisation audiovisuelle digne” dit Reyes assis dans une rue du quartier des Altos de Lídice. De là-haut on voit le quartier descendre jusqu’à l’avenue principale: là où commence le secteur du “23 de Enero”, un des lieux les plus emblématiques de la Caracas chaviste.

Cette recherche a empreint l’ensemble du tournage du documentaire. Il a supposé de rompre avec un regard présent dans de nombreux documentaires réalisés sur les quartiers populaires, dont le regard se centre sur ce que le cinéaste résume comme “des rues détruites, des briques rouges, des murs en ruine, des espaces pleins d’ordures” qui restent pour beaucoup la représentation visuelle de la pauvreté.

Notre relation avec l’espace part d’une autre sensibilité et cette sensibilité naît en nous parce que nous sommes du barrio. Dans le cinéma commercial la représentation du quartier populaire est le lieu des voyous, des putes, de la drogue, il ne s’agit pas de ça: le quartier a un potentiel infini, le documentaire éclaire cette dimension” explique Reyes.

L’objectif était différent dès le début: montrer les habitants dans leur mouvement quotidien de construction de leur organisation populaire, de leur commune. Pour réussir cela, il était nécessaire de s’immerger, de partager, de construire les images depuis le quotidien, de son rythme et de ses dynamiques.

Nous travaillons sur la base de l’esthétique de la dignité, du respect des gens, du refus d’exploiter la pauvreté ou les espaces. Le point de vue du cinéma direct nous donne l’avantage de ne pas intervenir dans l’espace des personnes, il n’y a pas de poses dans le documentaire; les portraits sont pris sans que les personnes ne s’en rendent comptent, d’où leur force d’authenticité” souligne-t-il.

Qu’est-ce qu’une commune ?

Espace récupéré par la Commune Socialiste Altos de Lídice, Caracas, Venezuela © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Le documentaire dure une heure et demie. Tout au long de cette durée on peut voir, selon les réalisateurs, comme est menée la construction de la Commune Socialiste Altos de Lídice. Et pas par une explication narrée en off, mais par la visibilisation des mouvements propres aux habitant(e)s: actions, dialogues, débats entre eux.

Nous faisons le portrait du processus. Tu vois les gens au travail pour le bien-être social de chacun des conseils communaux et s’assurant du bien-être des aïeux, des enfants, depuis la pharmacie communale, l’éducation, les services, le transport” précise Reyes.

Temps de lutte, actions d’une commune montre la dynamique intérieure. La caméra pénètre au coeur de la construction d’une commune: ses assemblées quotidiennes, ses planifications d’activités, leur réalisation. “Toutes les fins de semaine il y a une activité, tous les jours quelque chose se passe, c’est comme un volcan sans fin, ce que nous avons fait c’est en tirer le meilleur portrait possible” ajoute le réalisateur.

D’où un double défi. D’une part, raconter l’expérience d’une commune ce qui signifie s’immerger dans une des formes d’organisation populaire nouvelles, créées par la Révolution Bolivarienne. D’autre part, le faire sans compter beaucoup d’antécédents à l’intérieur du pays: ce documentaire n’est que le quatrième depuis que les communes ont commencé à se former dans le pays depuis 10 ans.

Le point de vue est d’exposer le bon, le difficile, les contradictions qui selon Reyes “font que le processus avance et se maintienne. Nous ne brossons pas le “magique et le merveilleux”.

Le son du barrio

Jesús Reyes (gauche) et Víctor Hugo Rivera (droite) dans la Commune Socialiste Altos de Lídice. © SPUTNIK / MARCO TERUGGI

Les barrios (quartiers populaires) de Caracas, avec leur musique, leur vitesse et leurs zones de calmes, tissent un temps caraïbe et populaire à chaque coin de rue. La Commune Socialiste Altos de Lídice, immergée dans cet espace, respirent ce temps dans ses rues, ses conversations, ses activités.

Ce rythme de vie est un rythme de transformation politique, s’il y a des élections on a de la salsa à plein volume, un bouillonnement citoyen, les grandes soupes collectives, tout ça. Ces actions sont entrées dans le tournage, on a intégré la salsa populaire, les cris des gens, leur organisation, pas de mise en scène ou d’intervention du réalisateur en ce sens. Nous respectons l’espace et le son des habitants” soutient Rivera.

Ce rythme a donné lieu à ce qu’il appelle “une bande sonore propre aux Altos de Lídice” qui donne au documentaire son timbre particulier.

Le portrait du quartier devient alors celui d’un quartier populaire de Caracas en processus soutenu d’organisation. Il s’agit d’une des réalités invisibilisées par la majorité des grands médias internationaux qui construisent l’image d’une Caracas dévorée par la pauvreté, la violence et l’abandon de l’Etat.

Ce documentaire ouvre la porte de la réalité d’une colline filmée par ceux qui font partie de ces secteurs populaires, et permet de comprendre ce que signifie le chavisme pour les gens pauvres. Parce que la commune ne s’explique pas sans la révolution et que la révolution ne peut se comprendre sans prendre en compte les milliers de personnes qui jour après jour construisent des solutions collectives.

Nous allons offrir une autre information à la communauté internationale : le Venezuela lutte de manière digne, sans besoin de pleurer, sans besoin de mendier, depuis sa propre dynamique, sachant que seul le peuple sauve le peuple et que c’est le travail collectif qui compte” conclut Reyes.

M.T.

Source: https://mundo.sputniknews.com/reportajes/201912101089583790-la-revolucion-no-sera-televisada-parte-5418-otra-venezuela-que-no-ves-sale-a-la-luz/

Traduction de l’espagnol: Thierry Deronne

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