Dans la brume des Andes, la longue patience de l’organisation populaire

Arado con bueyes

Cité Socialiste Juan Pablo Peñaloza, État du Táchira, Venezuela, 2014.

Eliel García est debout sur un versant andin. Derrière lui deux hommes et le boeuf qui tire la charrue. Le ciel pèse sur les chapeaux. En face poussent les fraises, les framboises, un fleuve descend d’une lagune. Eliel raconte, son histoire est celle de beaucoup. Une histoire de mains qui s’ouvrent sur l’aube, plongées dans la terre.

C’est d’ici qu’il vient, de l’État de Táchira, de cette montagne précisément qu’il laissa il y a quelques années pour travailler en ville, avant de revenir en organisateur, porteur d’un projet collectif. C’est alors qu’il fut élu porte-parole du Parlement Communal d’une tentative devenue réalité : la Cité Socialiste Juan Pablo Peñaloza.

Il milite au Courant paysan révolutionnaire ¨Bolívar y Zamora¨, le mouvement social à l’origine de cette expérience. Ce courant, explique Eliel, “ne se situe ni en avant ni en arrière mais aux côtés du peuple, pour l’accompagner, le former, l’aider, le mobiliser”.

Le pionnier du travail d’organisation, ce fut Eduardo Cifuentes, un homme nourri de l’expérience de la construction de la ¨Cité Communale Paysanne Socialiste Simón Bolívar¨, située dans l’État du Haut Apure, la première des trois cités socialistes impulsées par ce mouvement dans le pays.

Eliel Garcia

Eliel Garcia

“Quand nous sommes arrivés en 2008 nous avons trouvé un secteur dominé par la droite, 60% contre 40% aux élections. Lors des élections du 14 avril 2013, la révolution a gagné 70 à 25”, raconte-t-il, sa fille dans les bras, née à Juan Pablo Peñaloza.

Depuis ils ont organisé les cinq communes qui en font partie, intégrant les 19 conseils communaux qui regroupent un millier de familles. “Nous on avance, on n’attend pas la loi, mous avons commencé avec les conseils communaux avant que la Loi les définisse, de même avec les communes, la loi n’existait pas encore” explique Eliel. “Si nous nous trompons, nous le faisons avec le peuple, pas depuis un bureau” ajoute-t-il. Derrière, la charrue poursuit sa marche lente, têtue.

Un pas sur la route

D’abord les conseils communaux. Ensuite les communes. Maintenant, une cité socialiste. Chaque instance d’organisation populaire – et tout ce qui l’accompagne – est pensé sur la base d’une vision : l’État Communal, le nouvel État pour substituer l’actuel, le capitaliste. C’est ainsi que le décrit Eliel qui nomme le Plan de la Patrie, approuvé dans les urnes en avril 2013, pour la période 2013-2019 (1). On y lit : “Pulvériser complètement la forme de l’État bourgeois qui se reproduit encore à travers ses vieilles et néfastes pratiques et poursuivre l’invention de nouvelles formes de gestion politique”.

Eduardo Cifuentes

La nouvelle institutionnalité donc, avec ses essais, erreurs, réussites qui se crée et se recrée. C’est là que doit prévaloir l’État Communal. C’est l’horizon qui traverse les projets et les pratiques de la Cité Socialiste, le sens de chaque pas et de la création de chaque commune “aussi importante pour le socialisme que l’eau pour l’être humain” dit Eduardo.

C’est pour ça qu’on parle d’auto-gouvernement et qu’on cherche à l’incarner, à lui donner vie dans les communautés. “Quand la cité communale s’est formée, parallèlement à la création des communes, on a construit l’auto-gouvernement. La Loi des Communes n’existait pas encore, mais déjà l’auto-gouvernement réunissait les porte-parole de chacun des conseils communaux. Quand la Loi est sortie, on l’a rebaptisé Parlement Communal” explique Yanina Settembrino. Elle est argentine. Avant de poursuivre elle précise : “la Révolution Bolivarienne n’est pas seulement liée au projet vénézuélien, elle nous a ouvert la possibilité de nous réaliser à tous les latino-américains”.

La pratique de l’auto-gouvernement se veut transversale dans toute la Cité Socialiste. Dans chacune de ses instances. Pour le mouvement social, l’organe principal de décision doit être l’assemblée de citoyennes et citoyens de chaque conseil communal, tandis que le Parlement Communal sert de lieu d’articulation plus que de prise de décision.

Yanina Settembrino (argentine)

Yanina Settembrino (argentine)

Avec le temps de l’apprentissage collectif ils ont réussi à avancer dans cette direction, explique Yanina: “Nous visons l’existence d’un auto-gouvernement capable de décider, qui soit la voix de mille familles pour exécuter les politiques publiques. Ici ne débarque pas de fonctionnaire sans que notre Parlement en soit informé, aucune ressource n’arrive sans qu’on en discute dans la communauté”. La voie a un sens : du bas vers le haut.

Consolider l’économie communale et paysanne

Dans les montagnes du Táchira la majorité des habitants sont paysans, producteurs. Beaucoup comme Ezequiel ont émigré il y a des dizaines d’années en quête de travail. C’est ainsi qu’ils ont peuplé les collines de Caracas et des grandes villes du pays. Peu sont revenus. C’est pourquoi une des lignes transversales de la Cité est la production et la distribution des aliments. Pour débattre de chacun des projets, des assemblées ont été tenues, d’où sont sorties deux revendications qui se sont transformées en conquêtes : le premier système Agropatria Communal du pays, et l’installation d’une Entreprise de Propriété Sociale, le Centre de Stockage et de Distribution. Deux outils pour répondre aux besoins fondamentaux des paysans : l’obtention des ressources pour produire et vendre à travers Agropatria et la possibilité d’avancer vers un système de distribution organisé collectivement, qui puisse mettre fin au problème des intermédiaires. Deux instances pour développer l’autogestion et l’indépendance communale de l’État existant.

Avec le Programme Agropatria Comunal, les producteurs – 992 au total – se prennent eux-mêmes en charge et le conseil communal fait le suivi” poursuit Eliel. Quant au centre de Stockage et de Distribution qui verra bientôt le jour, Eduardo explique qu’il devra avoir “un développement productif endogène, comme disait le Commandant Chávez en 2006, c’est l’Entreprise de Production Sociale (EPS) qui génère son excédent pour alimenter son espace territorial, après quoi elle peut s’étendre aux autres communes, aux autres cités communales”.

Outre ces deux piliers, la Cité Socialiste a conçu un autre projet important : l’octroi de cent logements. Javier Mauricio Valderrama, porte-parole du Parlement et bénéficiaire d’une des maisons, raconte : “On a tenus de assemblées dans les conseils communaux et les communes pour recenser les personnes qui avaient le plus besoin d’un toit, avant d’en discuter au sein du Parlement Communal”. Il fait ce récit assis dans une plantation de fraises, avec son fils sur les genoux : “Nous allons exécuter ce projet nous-mêmes, en tant que bénéficiaires”. Résoudre les demandes – la dette historique – en partant de la mobilisation populaire dans chacune des discussions, décisions, réalisations des projets, telle est la feuille de route.

Jusqu’où ?

Javier M Valderrama

Javier M Valderrama

Auto-gouvernement, montée en puissance, gouvernement communal, mobilisation populaire, autant de mots qui font partie du lexique quotidien. Pour arriver à incarner ces concepts, l’arme-clef, c’est la formation socio-politique. A cette fin a été organisée, dans d’autres instances, l’École Nationale de Formation des Communardes et Communards ¨Tremblez Oligarques¨ (2). “Nous travaillons suivant la méthodologie de l’éducation populaire, toute personne a le droit de penser et d’exprimer ses idées” explique María Ochoa, une des formatrices de l’école et militante du mouvement paysan.

Ainsi, quand la nuit tombe pleine de brume, des dizaines de communard(e)s, jeunes et adultes, au terme de leur journée de travail, se rendent dans l’une des trois écoles où se donne en parallèle la formation. “Les gens disent que chaque jour il faut en apprendre un peu plus sur le processus révolutionnaire” raconte María avant d’entrer en classe pour réfléchir aujourd’hui sur la nature du pouvoir populaire dans le socialisme.

Telle est la stratégie, c’est ainsi qu’ils ont fondé des conseils communaux, des communes, et cette étape nouvelle qu’est la cité socialiste. Que faire ensuite ? Jusqu’où ? Comment continuer après les cités socialistes ? Les communard(e)s de Juan Pablo Peñaloza suivront-ils le rythme de l’organisation populaire, avec ou sans lois ? Répéteront-ils ou elles, comme le poète Juan Gelman: “Qui a osé dire un jour : l’homme s’arrête ici, ou pas ici ?

C’est pourquoi ils travaillent chaque jour à construire un auto-gouvernement “qui commande d’en bas, en obéissant”, comme dit Yanina. Peut-être qu’un jour l’Histoire dira “Jusqu’ici”. Peut-être que ce peuple formé répondra comme Eliel : “ceci commence mais n’a pas de fin”, laissant la montagne seule avec le bruit de la charrue.

Limpiando siembra de Zanahoria

Notes :

(1) Pour connaître en détail ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019 : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

(2) Paroles de l’hymne de l’armée paysanne du général rebelle Ezequiel Zamora (1817-1860)

Texte : Marco Teruggi. Photos: Rosana Silva. Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2014/05/ciudad-socialista-juan-pablo-penaloza.html

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://bit.ly/1pwp2lU

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Auto-gouvernement et production communale aux confins du Venezuela.

Ce samedi 19 janvier, le représentant de l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture (FAO) au Venezuela, Marcelo Resenda de Souza, a souligné qu’alors que dans le monde 800 millions de personnes souffrent de la faim, aucune d’elles n’est vénézuélienne. Un des objectifs du plan socialiste 2013-2019 soumis par Hugo Chavez lors des élections présidentielles et approuvé par la majorité le 6 octobre 2012, est de parvenir à la souveraineté alimentaire intégrale. En 1998, avant la révolution, la production annuelle d’aliments était de 13 millions de tonnes. Elle en atteint aujourd’hui 24 millions, soit près du double. La réforme agraire et, dans les deux dernières années, l’octroi de crédits aux petits et moyens producteurs par le biais de la « Grande Mission AgroVenezuela » ont permis à 600 mille familles de se consacrer à la production agricole et à l’élevage.
Derrière ces chiffres il y a les visages et les voix d’êtres humains invisibles dans les médias occidentaux.

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Dans l’ouest du pays, à la frontière avec la Colombie, s’étend l’état d’Apure. Quelques kilomètres avant le village de Guacas, là où le fleuve Apure marque la frontière avec l’État de Barinas, fonctionne depuis trois ans l’Unité de Production socialiste Jorge Eliécer Nieves qui fait partie de la ville communale Simón Bolívar.

Pivot de cette unité agricole et d’élevage : une longue maison couleur de terre. Au fond de ces installations, des enclos et une structure en cours de construction où fonctionnera la cantine des travailleurs; un peu plus loin, des étangs pour la pisciculture des « cachamas ».

Ni patrons ni employés

La chaleur du « Haut Apure » laisse filtrer un vent frais. Amparo s’approche lentement, offre d’une voix douce, timide, quelque chose à boire. Cette femme d’un peu plus de cinquante ans, aux cheveux noirs et brillants, revient avec une limonade glacée.

Il y a trois ans, le conseil comunal “Jorge Eliécer Nieves” a mis en marche son unité productive. Actuellement celle-ci compte 32 têtes de bétail qui produisent entre 72 et 74 litres de lait par jour, 11.500 alevins de «cachamas», poissons qui seront prêts pour la vente dans six mois, à quoi il faut ajouter des hectares de riz, de manioc, de haricot et de maïs, ainsi qu’un projet d’auto-construction qui donne ses premiers résultats : aux alentours de Guacas, six logements de trois pièces, aux espaces amples, sont sur le point d’être achevés.

Willy Ríos, 24 ans, est ingénieur de production et travaille depuis le début dans le projet. Quatre jours par semaine il se charge avec ses compagnons de produire pour la communauté elle-même mais suivant un modèle éloigné des paramètres capitalistes.

“Nous commençons à huit heures du matin et nous planifions le travail tous les 15 ou 20 jours en commissions” explique ce jeune homme maigre, direct, coiffé du chapeau « llanero ».

Son histoire ressemble à celle de ses compagnons : “Avant je travaillais pour le privé, pour les capitalistes. Aujourd’hui il n’y a ni patron, ni employés : ce qu’on a dans le sang, c’est le côté social, le travail en communauté, apprendre et tenter de construire un modèle de production différent. Dans le capitalisme tout se résume à donner des ordres ou à obéir. Ici c’est plus humain, au lieu d’exploiter l’autre, on discute avec lui”.

Du total de la production laitière que génère cette unité, la majeure partie est vendue à prix solidaire aux habitants, et le reste est commercialisé, comme les poissons. Les excédents reviennent à la communauté. Willy : “Nous les utilisons pour améliorer la qualité de vie. Si un compagnon a besoin d’argent pour un transfo électrique, on le prend dans les excédents”.

Un schéma nouveau

Willy et Yorlis Fernández, membre du mouvement social paysan Frente Nacional Campesino Ezequiel Zamora (FNCEZ), précisent que « dans l’unité 25 familles travaillent trois ou quatre jours par semaine sur les terres collectives. Ce rythme permet de consacrer le reste du temps aux terrains de 50 hectares que chacune d’elles possède en propre et où elle produit pour son bénéfice personnel. Si quelqu’un a besoin d’aide pour sa production  familiale, il y a toujours cinq ou six compagnons disponibles. Tout ce qu’on produit sur une terre collective est destiné à l’ensemble des habitants ».

Le changement passe aussi par le refus d’utiliser des produits agro-toxiques ou des concentrés alimentaires pour les poissons. Dans le premier cas le débroussaillage se fait manuellement, dans le second les poissons sont alimentés avec du maïs, des fleurs, du manioc et des haricot, produits sur place.

En ce qui concerme les salaires, Willy explique : “Ceux qui travaillent n’ont pas de salaire fixe parce que nous tentons d’appliquer un autre modèle de production, différent des méthodes capitalistes. Ici nous gagnons tous la même chose, notre revenu hebdomadaire provient de la vente du lait, il est réparti entre tous les associés. Nous travaillons pour améliorer la production, ce qui permet d’augmenter notre revenu. Même chose, en augmentant le poids des poissons, nous vendons un peu plus. Ce n’est pas un salaire fixe pour chacun sinon nous retomberions dans : « Je te fais exécuter telle tâche, et je te paie pour ça. Ce n’est pas l’idée”.

Comme la vie en général dans l’unité, le processus d’auto-construction de logements est soumis à des assemblées qui discutent les plans : “la communauté a créé l’association coopérative Zamora Vive 2011 – explique Willy -, la mairie de la municipalité Pedro Camejo nous a donné les matériaux mais nous avons dessiné les plans nous-mêmes, le système de distribution des eaux, des égoûts, l’électricité, les modèles de toits et de fenêtres. Nous avons produit nous-mêmes les blocs. Tout s’est fait en nous appuyant sur le potentiel propre du conseil communal. Certains d’entre nous sommes forgerons, d’autres maçons, électriciens… Nous avons économisé la mise sous contrat d’ingénieurs, ce qui permet de construire plus de logements. Nous en sommes à six maisons qui vont être réparties aux habitants ».

« Nous associer entre compagnons, discuter des problèmes qui nous touchent et voir ensemble comment les résoudre, bref, vivre ensemble est toujours préférable même si dans les discussions en assemblées nous avons des visions différentes. Ensuite nous travaillons sur la base des plans approuvés, nous nous retrouvons les après-midis ou les fins de semaine pour une partie de foot. Même le terrain de foot a été auto-construit”.

Jusqu’à Guasdualito s’étend la cité communale Simón Bolívar, expérience née quelques mois après un moment complexe pour le pays : la réforme constitutionnelle proposée par le gouvernement du président Chávez venait d’être rejetée lors du référendum. Le mandataire national visita la grande propriété d’El Cedral. Un groupe du Frente Nacional Campesino Ezequiel Zamora lui remit en mains propres la proposition de créer une cité communale.

A partir de cette rencontre, et sur la base de la Loi des Communes, l’initiative a pris corps en regroupant les huit communes des secteurs de San Camilo, Urdaneta et Guasdualito, dans la municipalité de Páez. A cette expérience s’ajoutent d’autres de nature semblable organisées par le FNCEZ, comme une commune à Biruaca, dans le « Bas Apure » et six communes dans la zone urbaine de Guasdualito, ces dernières étant formées par 36 conseils communaux.

Dans la zone urbaine, grâce à un financement du budget participatif de la mairie de Guasdualito, les communes organisent des coopératives de coordonnerie, de fabrication de jeans et une petite usine de plastique. Fernández reconnaît que le principal obstacle est que dans une économie encore majoritairement privée, il faut “une plus grande assistance technique, savoir comment administrer, comment lutter dans le cadre d’une économie de marché traditionnelle, à partir d’une entreprise formée de personnes qui n’ont pas de connaissances en économie et en marketing ». La coopérative de chaussures est celle qui marche le mieux, selon Fernández. Les paires de chaussures de cuir sont vendues à cent bolivars pièce, ce qui leur a permis d’organiser des opérations de vente à San Fernando de Apure et à  Caracas.

Avant que s’allume l’enregistreur et que filent les heures de questions en réponses, les militants locaux du FNCEZ offrent à boire, installent des chaises et montrent avec fierté le local de la FM 96.3, la radio « Bolívar Vive ». Parmi les lignes stratégiques de cette organisation, la communication joue un rôle fondamental.

“Auto-gouvernement”

Le but avoué de la cité communale est l’auto-gouvernement. Un objectif que les membres du  FNCEZ comprennent comme “la prise de décisions en assemblées d’habitants, la formation socio-politique, le développement d’une culture du travail comme moteur fundamental, et la conscience que chacun doit atteindre chacun sur sa responsabilité collective. »

Braulio Márquez, depuis le studio de la radio associative, explique: « Nous comprenons que le gouvernement national ne peut tout nous donner, qu’il nous appartient de jeter les bases d’une culture nouvelle, de valeurs socialistes. Cela signifie que nous devons tous nous engager parce que c’est au peuple d’assumer le rôle central. Il serait contradictoire que le gouvernement fasse tout à notre place; nous devons être nous-mêmes le gouvernement, non pas faire partie du problème mais de la solution ».

Dans la cité communale le fonctionnement se base sur des réunions et sur les activités de travail : « une famille apporte une tôle d’acier, l’autre un sac de ciment, une autre une quantité de blocs, un jour on se réunit et nous construisons ensemble la maison communale ».

C’est en suivant cette méthode qu’ont été auto-construits les logements mais la population se charge aussi du maintien des voies d’accès et des câbles électriques.

Quand la cité communale a fait ses premier pas, le gouvernement national a collaboré pour mener le diagnostic de la zone et pour financer les projets initiaux. La cité a reçu un ensemble de machines telles qu’élévateurs, remorques et camions. « Par exemple, explique Márquez, si une machine de type Patrol, qui sert à labourer, est remise à une commune, tous les habitants deviennent responsables de son entretien et de l’appui au chauffeur et à l’opérateur. Si la machine est abîmée, c’est la même commune qui doit financer sa réparation. C’est ainsi que les habitants assument eux-mêmes les problèmes, cette culture a déjà généré une nouvelle conscience ».

Leandro Albani, AVN.

Traduction de l’espagnol : Thierry Deronne

Sources :  http://www.avn.info.ve/node/151948 et http://www.avn.info.ve/contenido/autogesti%C3%B3n-y-producci%C3%B3n-comunal-caracterizan-ups-jorge-eli%C3%A9cer-nieves

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2013/01/19/auto-gouvernement-et-production-communale-aux-confins-du-venezuela/

Afrique, mère patiente de la révolution bolivarienne

Dessin publié par le journal Tal Cual, Venezuela.

Le 16 mars 2012 le journal d’opposition « Tal Cual », dirigé par l’ex-ministre néo-libéral des années 90 Teodoro Petkoff, publiait une caricature accusant le gouvernement bolivarien de distribuer de l’eau sale aux usagers. Le dessin montre un homme coiffé d’un béret incarnant Hugo Chavez accompagné d’enfants et regardant l’eau jaillir d’un robinet sur lequel s’est posée une mouche. L’homme au béret dit: “Assez de suprématie blanche, maintenant nous avons des eaux afrodescendantes”. Dans “Le général dans son labyrinthe”, Gabriel García Márquez raconte comment les peintres du XIXème siècle « blanchirent » les traits de Simón Bolívar jusqu’à effacer ses traits africains. Cette obsession raciste des « mantuanos » – aristocratie coloniale d’origine européenne – n’a pas disparu. L’élite qui rêve de chasser Hugo Chavez du pouvoir « par tous les moyens » considère comme illégitime l’élection à la Présidence de la République d’un « zambo » (mélange d’indigène et d’afrodescendant). Le mythe fondateur de la société coloniale puis censitaire postulait que les millions de « morenos », « pardos », « zambos », n’appartenaient pas au genre humain.

Hugo Chavez vu par l’opposition.

Pour les historiens Mario Sanoja et Iraida Vargas-Arenas (1) : « Aujourd’hui, dans les coiffures des quartiers chic de Caracas, les clientes qui dénigrent à voix haute le “singe Chávez” et les singes en général oublient que les « choses noires » qui leur lavent les cheveux, leur soignent les pieds, leur vernissent les ongles, sont des « singes » qui habitent des quartiers populaires comme Santa Cruz ou Las Minas, tout comme les «cachifas» (domestiques) qui s’occupent de leurs enfants, leur font la cuisine, lavent leur linge et s’occupent de leurs jardins. » Après avoir fui la misère de leur Europe originelle, devenues élite sociale par la négation de l’Autre, ces communautés d’origine européenne voient soudain leur statut se banaliser et nourrissent une rage raciste décuplée contre Hugo Chávez. Mais quand les dirigeants de cette opposition (minoritaire dans les urnes à l’issue de scrutins validés internationalement) répètent « nous sommes la majorité », ils ne mentent pas. Ils réaffirment sincèrement leur vision du monde. Eux seuls appartiennent au genre humain, eux seuls peuvent être comptés. Ils sont donc, très logiquement, « majoritaires ». Un racisme relayé par des « spécialistes » du monde extérieur comme le français Alexandre Adler pour qui « Hugo Chávez est un “populiste quasi fasciste” (France Culture, 3 mai 2005), un “gorille” ou un “primate” (Le Figaro, 11 mai 2005) 

« Mantuana » espagnole avec son esclave noire, XVIIIème siècle.

Vargas et Sanoja : « Bien avant l’élection de Hugo Chávez et la démocratisation progressive du champ  politique, les “singes” étaient pourtant bien là, pas encore citoyens mais déjà constructeurs de tout un pays : majorité sociale d’employés, de domestiques, d’ouvriers, de journaliers que l’historiographie de l’oligarchie ignorait systématiquement, considérant comme naturelle l’exploitation des untermenschenindigènes, métis, blancs pauvres ainsi que leur maintien dans des conditions de vie dégradantes. »

Buste du héros national, le rebelle José Leonardo Chirinos (1754-1796), Caujarao, État de Falcón, Venezuela.

Eduardo Galeano a rappelé que les premières insurrections d’Africains en Amérique Latine eurent lieu au Venezuela, lorsque se soulevèrent les mineurs de Buria (1533) sous l’impulsion du Rey Miguel. Simon Bolívar avait douze ans lorsque près de trois siècles plus tard, à deux pas de chez lui, les mantuanos exécutèrent sur une place publique de Caracas un autre rebelle : José Leonardo Chirinos, dont le corps écartelé fut exposé aux quatre coins du pays pour rappeler aux esclaves ce qui les attendait en cas de récidive. Sanoja et Vargas : « Vers la fin du XVIIIème siècle, les métis et africains réduits en esclavage totalisaient les 72% d’une population dominée par une bourgeoisie (27%) de commerçants, artisans, producteurs agricoles et des premiers métis, indigènes et noirs affranchis. Au sommet de cette pyramide, 3000 oligarques “mantuanos” de Caracas (1%) accaparaient  plus de 50% de la richesse per capita. « Comme le montrent leurs nombreuses appellations – Angola, Cabindo, Carabalí, Congo, Fuló, Wolof, Mandinga, Malembe – , les esclaves capturés en Afrique occidentale provenaient de sociétés complexes structurées autour du commerce, de l’agriculture et de l’élevage, de l’extraction minière, de la forge et de la fonte du métal. Cette « main d’oeuvre » fut enrôlée dans les mines de cuivre de Cocorote, dans l’état de  Ya­racuy, au XVIIème siècle. « Bien que la structure des grandes plantations absorba la majeure partie de cette force de travail culturellement déracinée, les traditions de la musique, de la magie et de la médecine survécurent avec une intensité qui permit aux afrodescendants de conserver leur identité sociale. Les femmes réduites en esclavage eurent une immense importance dans la vie sexuelle des maîtres de l’oligarchie coloniale et républicaine, soumises aux viols illimités, fait qui explique l’énorme population de mulâtres qui forment le secteur social des « pardos ». Les africains d’origine mandinga, réputés plus rebelles, étaient associés dans l’esprit des maîtres à la représentation du diable, comme l’est Chavez aujourd’hui. « Beaucoup ignorent que le premier drapeau brandi par Bolívar en signe de rébellion contre la couronne espagnole était un drapeau noir appelant le peuple réduit en esclavage à se rallier à la cause de l’indépendance et, par la suite, de l’Égalité. Mais si Bolivar décréta l’abolition de l’esclavage dès 1816, respectant ainsi la promesse faite aux « jacobins noirs » de Haïti à qui il devait pratiquement tout, l’exploitation de cette main d’oeuvre lui survécut. Certes les républiques « indépendantes » qui s’ensuivirent étaient faites pour « les citoyens ». Mais les afrodescendants n’étaient pas encore considérés comme « citoyens ». C’est pourquoi nombre d’entre eux répondirent à l’appel « Terres et Hommes Libres ! » du général Ezequiel Zamora (1859-1863) dont l’assassinat repoussa une fois de plus l’émancipation espérée. Jesús Chucho García (2) : “Au Venezuela l’intellectuel Arturo Uslar Pietri  réclamait une immigration européenne pour “améliorer la race et le niveau culturel , expliquant que les antillais n’avaient rien à apporter au développement de notre pays. Dès 1937, Pietri proposait à la Chambre de Commerce que le Venezuela, pour devenir un pays moderne, renonce à ses composantes indigènes et afrodescendantes. Le marxisme vénézuélien, importé d’Europe comme signe de distinction sociale, refoula lui aussi les thèmes indigènes et afrodescendants. » Mario Sanoja et Iraida Vargas-Arenas : «à partir de 1936, avec le boom pétrolier et la fin de la dictature de Juan Vicente Gómez, s’effondrèrent les relations de production de type semi-féodal qui maintenaient les paysans enfermés dans leurs ghettos. Tous ces paysans sans terre, mulâtres, indigènes et noirs se joignirent à l’embryon de prolétariat urbain rejeté à la périphérie des grandes villes, en particulier à Caracas : une population essentiellement jeune, souvent désoeuvrée, souvent obligée de recourir à la délinquance pour subvenir à ses besoins. La démagogie électorale des années 60 et 70 stimula davantage encore l’exode rural, gonflant les ceintures de misère de millions d’habitants qu’on cherchait à manipuler à travers le média politique central : la télévision, avec sa vision d’une société blanche comme modèle incontournable du « développement ». « Le boom pétrolier permit à la classe moyenne de passer d’une vie austère à un vie aisée, condition qui s’améliora encore avec la hausse du pétrole dans les années 70. C’est à cette époque aussi que la bourgeoisie de gauche comme de droite, s’autoproclama soit comme avant-garde de la révolution mondiale soit comme bouclier anticommuniste, et dans les deux cas, comme garante des intérêts populaires. « Aujourd’hui ces secteurs se sentent trahis par « leurs sujets ». Ils n’ont pas vu venir les élections de 1998 où une majorité de «singes » leur a préféré Hugo Chavez. Cette inclusion soudaine de nouveaux sujets devenus citoyens à part entière, qui proposent des lois, se forment, s’organisent, participent à la vie politique, explique la convergence de certains secteurs marxistes des années 80 avec la droite de la classe moyenne, surtout parmi les universitaires irrités de perdre le monopole du discours critique, et qui défendent leurs intérêts de classe face à l’ « insurrection des singes ».

Norma Romero

La révolution bolivarienne, elle, a rompu avec le mythe officiel du métissage en vigueur sous les gouvernements antérieurs et a promulgué en 2011 une Loi contre la discrimination raciale. Recueillant une proposition exprimée lors de la IVème Rencontre Internationale des mouvements sociaux Afrodescendants d’Amérique Latine et des Caraïbes (juin 2011), le président Chavez a également décrété en mai 2012 la création du Conseil National des Communautés Afrodescendantes dont le rôle est de «concevoir les politiques publiques et d’articuler les différents ministères pour apporter des réponses concrètes et  mettre fin aux asymétries et discriminations qui affectent encore ces communautés». Norma Romero Marín (photo) a été nommée responsable de cet organisme lancé lors d’un acte officiel dans la région de Caucagua, berceau historique de rébellions et de communes libres organisées par les esclaves fugitifs.

Semaine de l’Afrique au Venezuela (mai 2012) en présence du Vice-Ministre Reinaldo Bolivar.

Récemment c’est autour de la figure du rebelle José Leonardo Chirinos que s’est ouverte la Semaine de l’Afrique (21-25 mai 2012). Des étudiants originaires d’Afrique de l’ELAM (École Latino-Américaine de Médecine « Salvador Allende »), de l’Université Expérimentale des Forces Armées (UNEFA), ou encore les étudiant(e)s du Lycée Andrés Bello ont débattu avec le Vice-Ministre des Affaires Étrangères pour l’Afrique, Reinaldo Bolivar (photo), également créateur d’un Centre des savoirs Africains (Centro de Saberes Africanos). Parmi les thèmes abordés : le racisme encore présent dans de nombreux médias privés, l’impact de la Loi contre la Discrimination Raciale et l’analyse des contenus éducatifs. Comme ces “bourgeoisies” locales historiquement fondées sur la négation de l’Autre, les empires actuels invisibilisent, déshumanisent, via les médias, les civilisations qu’ils veulent détruire. Cette réduction de l’Autre, doté de « moins de subtilité intellectuelle, moins de richesse historique » réapparaît parfois curieusement dans la gauche occidentale (avec la puissance du refoulé colonial et sous des dehors apparemment progressistes comme la « laicité » ou les « droits de l’homme »). Le cliché souvent entendu : «Ah ! quel dommage que Chavez soit trop primaire pour comprendre que les ennemis de ses ennemis ne sont pas forcément des amis » exprime la difficulté de comprendre que l’Autre est capable de penser subtilement, d’avoir une stratégie à long terme et une Histoire assez dense pour qu’on ne le définisse pas en creux. Comment ignorer encore le mouvement profond d’une diplomatie qui procède en droite ligne de Simón Bolivar et de son projet de réunir « les trois quarts de l’Humanité » lors d’un vaste congrès à Panama (1826) pour bâtir «l’équilibre du Monde » ? Rêve multipolaire saboté par les grandes puissances de l’époque mais souvent repris depuis par les nations du Sud (Bandoeng  1955) ? Au-delà des contingences de qui gouverne chacun des États (combien de despotes ici ou là à l’époque de Bolivar, à l’époque de Bandoeng, aujourd’hui ?), la stratégie bolivarienne consiste à préparer, par des accords d’État à État, le jour où comme en Amérique Latine, et peut-être sous son influence, l’intelligence collective des peuples finira par démocratiser les institutions politiques et permettra des relations internationales enfin basées sur les principes de souveraineté, d’égalité, de respect et de coopération. Caracas accueillera le prochain sommet des non-alignés en 2015.

Jesús « Chucho » García lors d’une conférence-débat, Caracas.

Jesus « Chucho » García : « Le Venezuela fait un grand travail pour resserrer les liens avec l’Afrique: nous avons commencé à faire venir des étudiants de là-bas et à nouer toutes sortes d’accords : commerciaux, culturels, etc.. Pendant trop d’années et malgré tout ce que nous avons en commun nous avons tourné le dos à l’Afrique, au moment où l’impérialisme mène une guerre de reconquête pour s’emparer de ses ressources naturelles. Nous ne nous identifions pas pour autant à la religion afro-centrée ni à une certaine forme d’auto-ségrégation du mouvement noir états-unien. Nous sommes américains et sur ce continent américain a eu lieu un long processus d’innovation, de création. Nous ne voulons pas nous paralyser dans le temps. Notre objectif final est que nous soyons tous égaux et que l’on comprenne que le racisme fut inventé pour justifier un système d’exploitation mondiale». Auteur et traducteur : Thierry Deronne (1)  Ricardo Sanoja et Iraida Vargas,  anthropologues et historiens vénézuéliens, article ” El Origen de “Monos” y “Escuálidos”. Voir aussi http://www.dailymotion.com/video/xmi3bz_a-solas-con-dos-antropologos-venezolanos-mario-sanoja-obediente-e-iraida-vargas-arenas_news (2)  Jesús “Chucho” Garcíaintellectuel vénézuélien et fondateur/activiste du mouvement afrodescendant, auteur de nombreux ouvrages sur ce thème (http://www.globalcult.org.ve/pub/Clacso2/garcia.pdf ) URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/26/afrique-mere-patiente-de-la-revolution-bolivarienne/