"El Curarire", sous la bannière de l’organisation

1La place du village grouille de monde. On a l’impression d’avoir affaire à une exposition de motos en tout genre, tant elles stationnent en nombre, les unes à côté des autres. Juché sur le mur du monument qui se situe en son centre, Danis – un porte-parole du parlement communal – explique à la centaine de pêcheurs présents le but de l’assemblée : élaborer un document collectif qui sera adressé à Insopesca, l’Institut de la Pêche dont le siège se situe dans la capitale de l’Etat de Zulia.

« On peut et on doit trouver un terrain d’entente, car la situation actuelle nous porte préjudice, à tous autant que nous sommes ». Perdu au sein de cette nombreuse assemblée, un des pêcheurs présents renchérit : « on ne peut pas remettre les décisions à plus tard, cela entretient la désunion. En outre il faut préserver les ressources ».

Une des raisons d’être  de la Commune « El Curarire », c’est la pêche. Elle façonne en grande partie son identité. A quoi il faut ajouter l’élevage laitier. Danis Parra est natif de la côte occidentale du Lac de Maracaibo. Il vit depuis toujours à La Canada de Urdaneta. Son père, mais aussi le père de son père étaient pêcheurs. Avec un sourire malicieux qui lui éclaire le visage – dont les traits attestent de ses lointaines origines indigènes – Danis se souvient encore de sa première sortie en mer. Il avait 9 ans. Pour la première fois, il accompagnait son frère aîné et son père dans une campagne de pêche nocturne. Bien que son regard soit teinté d’une certaine timidité, Danis, son chapeau bien calé sur le crâne, n’en est pas moins la figure de proue des pêcheurs de la commune. Il préside par ailleurs l’assemblée qui déterminera la voie à suivre, la position collective à adopter pour le futur immédiat.

Danis Parra

Danis Parra

Et quelle est cette réclamation adressée à Insopesca (Institut socialiste de la Pêche et de l’Agriculture) ? En 2011, dans le cadre d’une réunion annuelle, toute une série d’accords furent ratifiés, qui engageaient les deux parties en présence : pour l’État  Insopesca, d’une part ; 115 Conseils de pêcheurs représentatifs de l’état du Zulia dans son ensemble, d’autre part. Il s’agissait de mettre en oeuvre  la Loi de la Pêche promulguée en 2008, interdisant la pratique du chalutage, en raison de son impact négatif bien connu sur l’écosystème marin, et par voie de conséquence, sur la biodiversité.

De cette rencontre, il résulte ce qui suit : aux fins de préservation des ressources halieutiques, une décision est prise, consistant à substituer la pêche à la palangre à celle ayant recours aux nasses. En effet, ces dernières ont ceci de spécifique, qu’elles doivent reposer durant un laps de temps assez long, sur le fond. Or, de ce fait, elles ont fait l’objet de vols répétés. Le Lac de Maracaibo n’ayant pas échappé à la règle. De plus, ce dispositif est nocif, puisque les nasses agissent comme autant de pièges, qui se referment d’une manière non discriminante sur toutes sortes de poissons, y compris les plus jeunes. Il était impératif de prendre un certain nombre de dispositions : établir au plus vite, une taille minimale de capture ; déterminer un quota de pêche hebdomadaire à ne pas dépasser, assorti d’un nombre de jours de sortie à respecter. Malgré quoi la pression qu’exercent certains gros employeurs de la région, pourrait mettre à mal cet ensemble de mesures et amener une régression, avec la réintroduction des vieilles méthodes de pêche que ces récents cadres légaux ont bannies. De cela, les Conseils de pêcheurs ne veulent pas entendre parler.Orillas-de-la-cañanada

Il faut également préciser que l’Assemblée dont Danis est le porte-parole, est l’expression de l’un des secteurs les plus défavorisés, les plus pauvres de la communauté. La majeure partie des hameaux regroupant les familles de pêcheurs, sont composés de maisonnettes bien précaires, surmontées de plaques de zinc faisant office de toits. Ces villages se blotissent tout autour du Lac, et les rivages qui en constituent le prolongement, sont maculés de pétrole et d’huile de bateaux. De loin en loin, tant bien que mal, les filets de pêche noircis de graisse, sèchent au soleil.

Danis passe en revue les besoins des pêcheurs qu’il représente :

1/ créer un centre de stockage du produit de la pêche afin de le soustraire à l’obligation de le vendre au secteur privé, et donc, à un prix fixé par le marché ;

2/ consolider la filière de la pêche artisanale, afin de contrer les gros employeurs qui embauchent  les pêcheurs en leur versant en retour un salaire de misère ;

3/ concourir au maintien des accords passés avec Insopesca, sur base de la nouvelle loi de la pêche, prenant en ligne de compte la nécessité de se placer dans une logique qui serait celle du développement durable; inverser les tendances lourdes se situant à l’origine des diverses formes de pollution.

Depuis la côte – bercée par une douce brise – on distingue les plate-formes pétrolières qui se détachent nettement sur l’horizon marin. Elles sont les témoins d’un temps où dans l’Etat de Zulia comma ailleurs, l’extraction de l’or noir ne s’accompagnait d’aucune mesure concrète de préservation. « L’industrie pétrolière portent de rudes coups à l’écosystème. Les plaques de pétrole  s’échouent en permanence sur les plages. Chaque soir qui passe, nous nous voyons dans l’obligation de nous laver les pieds et les mains avec de l’essence. Nous souhaitons que tous ces "tuyaux" soient bouchés. Et en plus de cela, on est exposé à des émanations de gaz ».Cangrejos-El-Curarire

« Nous voulons court-circuiter le réseau des intermédiaires »

A La Canada, le circuit de commercialisation relève du secteur privé. Et uniquement de ce dernier. C’est la raison pour laquelle la préférence est donnée au plus offrant. Le crabe bleu est la principale espèce qui se pêche ici.  On en capture jusqu’à 8 tonnes par jour. Quant aux crevettes, la production journalière s’échelonne d’une à trois tonnes. En ce qui concerne le poisson en tant que tel, Danis nous apprend qu’on en ramène en moyenne 1 tonne par jour. « Pourtant, lorsque le fournisseur s’occupe de la commercialisation, il cherche à dégager une marge financière qui lui est extrêmement favorable. Alors que la marchandise achetée au pêcheur relève de la portion congrue. Donc, vendre au plus offrant, ce n’est pas probant. Il faut procéder autrement. C’est notre conviction ». Pour eux, l’alternative est simple : « Il faut court-circuiter le réseau des intermédiaires, et nous approprier cette fonction. Nous nous occuperons aussi des relations commerciales. Et les points de vente, nous les animerons nous-mêmes ».

Katiuska Rincon est membre du Conseil communal « La Gabarra », un des premiers à être mis sur pied et qui, avec les autres Conseils représentant le secteur de la pêche, a jeté les bases du système actuel. Vivant depuis 52 ans des produits de la pêche, son père  lui fera découvrir le  métier à l’âge de 7 ans. Par la suite, les vols d’embarcations se multipliant, il est devenu dangereux pour une fille de travailler dans ce secteur. Katiuska s’est consacrée aux études. Elle se souvient : « de retour du Lac, chaque jour, tôt le matin, papa nous réveillait pour nous faire manger du poisson frais ».

Kati insiste sur le fait que la vie collective placée sous le signe de la commune, a profondément transforme la communauté : « le conseil communal, c’est un peu notre famille à tous. Si une partie de la communauté venait à être confrontée à un problème, c’est la commune dans son ensemble qui s’en emparerait, pour le résoudre ».

Katiuska, le conseil communal

Katiuska Rincón, le conseil communal

Si on souhaite porter un regard extérieur sur cet échantillon d’humanité, sur ce qu’il est en train de réaliser, il ne faut surtout pas se contenter d’une première impression. « Toutes les bonnes choses,  viennent aussi de ce qui est proche, de ce que l’on connaît depuis toujours ».  Ainsi parle Marylis, une vénérable grand-mère. (Sa bisaïeule , une «indigène guajira vêtue de sa tunique traditionnelle », est décédée à l’âge canonique de 114 ans). Ce qui ne l’empêche nullement d’être l’une des porte-parole de la commune et d’y assumer nombre de responsabilités. Entourée à ce jour de quelque 72 petits-enfants, elle est issue d’une famille de modestes agriculteurs.

« Nous devons préserver ce mode d’être »

Marylis est convaincue du fait que le nouvel état d’esprit qui émane de cette organisation communale puise à la source de la forme de vie paysanne, dont elle s’abreuve depuis sa plus tendre enfance. « La vie collective telle qu’elle s’exprime aujourd’hui, à travers la commune, nos ancêtres la pratiquaient déjà. C’est la raison pour laquelle nous devons préserver ce mode d’être, mais aussi cette culture fondés sur une vie collective  harmonieuse, qui nous rend chaque jour, un peu plus forts. Cette vigueur, on la doit également à la possibilité d’être formés sur le plan idéologique. Car si nous ne sommes pas pourvus d’une idée claire de ce qu’est le socialisme, on ne pourra pas appréhender correctement la nature même de la commune. Parce que la commune plonge également ses racines dans cette matrice ».

Marylis

Marylis

Jeune, Marylis devait partir à la recherche de maigres touffes d’herbe qu’elle trouvait le plus souvent sur les trottoirs. Telle était la pitance qu’elle donnait aux quelques pauvres vaches qui lui appartenait. La police l’a arrêtée à deux ou trois reprises alors qu’elle faisait paître les  animaux sur la place du village.

Désormais, au sein de l’Unité de Production Familiale (UPF) de La Flerida, Marylis s’occupe de l’élevage de bovins, de chèvres et de porcs. Toutefois, le poste qui marche le mieux dans cette structure, c’est la fabrication de fromages. Il en est ainsi parce que Marylis est des petits producteurs locaux qui ont bénéficié de la réforme agraire. En 2003, les plus grands propriétaires terriens de la commune – la famille Urdaneta – ont vu leurs terres expropriées aux fins de redistribution. A ce jour, la majeure partie de ce qui est produit est vendu au secteur privé. Il en est ainsi parce que même si l’on souhaitait vendre le lait à l’entreprise publique Lacteos Los Andes, cela ne serait pas possible, du fait de l’absence de moyens de transport et de réseau routier adéquat. Il faut néanmoins préciser que les excédents en matière de production de fromages et de viande, sont vendus aux membres de la communauté, à des tarifs préférentiels, solidaires.leche

Bien que les inégalités en matière économique et sur le plan du développement entre les différents secteurs soient encore perceptibles, Marylis tient à souligner que le point fort de la commune, c’est sa capacité organisationnelle : « depuis que nous nous sommes donné les moyens d’apparaître sous cette forme, nous constituons un véritable gouvernement local. Désormais, tout ce qui est constitutif de notre secteur, est de notre ressort. Nous avons également besoin de nous appuyer sur tous les moyens existants pour parvenir à l’éradication des dernières poches de pauvreté ».

« El Curarire », est la seule et unique Commune qui existe dans la localité « La Canada de Urdaneta ». Pour être précis, 17 conseils communaux la  composent : 6 pour la partie urbaine proprement dite ; 5 pour le secteur  piscicole ; 6 enfin, pour l’agriculture.

C’est en 2010, que l’on a jeté les bases de ce qui deviendra cette articulation sur laquelle la Commune repose. Il a fallu dans un premier temps, dresser un état des lieux, établir un diagnostic initial. Pas moins de 2 années ont été nécessaires qui auront permis la recension des secteurs les plus fragiles, en situation de pauvreté extrême.

Un an après sa constitution officielle et légale, « El Curarire » est incontestablement pourvu d’un potentiel réellement prometteur. Marylis : « Dans 5 ans, "El Curarire" s’appuyera sur une chaîne de commercialisation efficace, qui lui permettra de nouer des liens de ce type, avec d’autres Etats de notre pays. Il en sera ainsi, parce que les moyens de transport tout autant que les voies de communication nouvelles, nous en donneront la possibilité. De ce fait, les secteurs se situant en marge des grands axes d’échanges et de communication disparaîtront. Pour ce faire, nous allons entreprendre la construction de logements d’habitation, et extirper une fois pour toute de la misère, tous ces gens qui méritent un  autre sort ».

«  Notre apport central, ce n’est pas tant notre production, que l’autogestion.»

Irwin, l’un de ces autres producteurs locaux qui a obtenu de bons  résultats ces dernières années du fait des changements en cours, tient également à s’exprimer. Il se défie des phrases toutes faites et des stéréotypes qui les accompagnent. Bien qu’un peu mal à l’aise avec les constructions de phrases, il s’emploie à donner à son intervention toute la verve nécessaire. Et ce qu’il ne sait pas dire, il le dessine. Il ne cesse de sécher son visage ruisselant de sueur, tandis que s’agitant sans arrêt, ses mains accompagnent son effort. A sa manière, c’est un véritable maître en rhétorique : « certains  producteurs locaux se tiennent à distance du Conseil communal. Quelques-uns manifestent de l’indifférence, d’autres éprouvent une certaine inquiétude à s’investir au sein de la Commune. Toutefois la grande majorité d’entre nous , soutient l’expérience de Pouvoir populaire en cours ».

Irwin

Irwin

Comme Marilys, Irwin est issu de ce secteur de petits producteurs locaux, qui ont accédé à une certaine prospérité, à travers son appartenance à l’Unité Familiale (UPF) dont il dépend. C’est donc en connaissance de cause qu’il fait partie de ceux qui ont souhaité s’intégrer aux activités de la Commune, à partir d’une prise en compte du caractère politique de l’organisation : « notre apport central, ce n’est pas tant notre production, que l’autogestion. Or, l’autogestion relève à la fois du politique et du social ».

Selon Irwin, la production laitière de la Commune s’élève à 45 000 litres par jour. Toutefois ces brillants résultats ne peuvent être étendus aux sphères de la pêche et de l’agriculture proprement dite. Irwin : « Au jour d’aujourd’hui, le Plan de Développement Communal 2014, relève de la théorie pure et simple, puisque aucun des 44 projets dont nous avons prévu la réalisation, n’est sorti des cartons ».

Parmi ceux-ci, l’on peut citer : la reprise d’une unité d’élevage et de production de crevettes ; la consolidation de deux Entreprises de Propriété Sociale (fabrication de parpaings, et textile) en cessation d’activité par manque d’intrants; des centres d’approvisionnement pour le secteur de la pêche;  le percement de puits supplémentaires pour l’agriculture (eau/irrigation).

Bien qu’à l’abri d’un arbre solitaire qui lui prodigue une ombre bienfaisante, Irwin ne cesse de transpirer. Il poursuit : « la commune est un espace de communication et d’échanges qui offre de très nombreuses opportunités. La convivialité est le maître-mot. C’est également un lieu où les paradigmes d’antan qui ont la vie dure, peuvent être dépassés. Quant à la solidarité, c’est un point d’appui solide, qui nous permet de replacer au centre du débat des valeurs longtemps mises à l’écart, et que l’on a trop souvent dénigrées ».

Carmen

Carmen

Carmen a les yeux légèrement bridés, les pommettes hautes, les mains tannées et maculées de terre : « Je suis paysanne jusqu’au bout des ongles. J’ai grandi dans les montagnes environnantes, avec en permanence autour de moi, des poules, des vaches, des cochons. Sans oublier les chats et les chiens ».

Lors du déroulement de la réunion hebdomadaire – à laquelle les porte-paroles des autres Conseils communaux participent – on s’attache (à la manière de l’État du Zulia) à mutualiser les problèmes auxquels on se heurte, en vue d’un règlement rapide. Les cris et les gesticulations sont également au rendez-vous. Les rires ne manquent pas et les plaisanteries fusent de toutes parts.

Carmen adopte une certaine attitude de retrait qui la singularise quelque peu. Elle place en effet toutes ses interventions, sous le signe de la mesure et de la pondération. Ceci dit, tout est enregistré pour le lendemain. Ce qui permet à qui le souhaite, de consulter la teneur des débats de la veille.  Bien connue de tous, la maisonnette de Carmen, qu’elle partage avec son époux, se situe sur un terrain sec et aride.

Le Conseil communal « Tagualayuu » (« Mes frères » en langue indigène wayuu) a vu le jour, il y a 6 ans. Chacune des 42 familles qui le compose dispose d’une parcelle depuis 2003, date à laquelle, l’Institut National des Terres (Inti)  les a mises à leur disposition. Et ce, à la suite de l’expropriation de terrains que le propriétaire terrien et « grand homme » du secteur détenait. Il s’agit de Rafael Urdaneta dont on a déjà parlé.

En dépit de cette aide initiale, la faiblesse (voire l’absence) des infrastructures existantes a été un frein constant, auquel se sont heurtées les aspirations du secteur productif local dans son ensemble. Quand les pluies surviennent, les routes inondées ont contribué à la perte totale de plus d’une récolte. Par ailleurs, pour l’instant, un seul et unique puits est mis à la disposition de toutes ces familles.

« Que peut faire un agriculteur sans maison, sans eau, sans électricité à sa disposition ? »

Carmen, fille de paysans, est l’aînée d’une fratrie de 7 enfants. Quand elle s’exprime, sa voix est pleine de fermeté : « que peut faire un agriculteur sans maison, sans eau, sans électricité à sa disposition ? Qui plus est, quand il occupe une ferme au fin fond de la forêt, avec pour seule compagnie, quelques colonies de chauve-souris ? Rien. Nous ne manquons pas de ressources quand il s’agit de mettre la main à la pâte. La volonté est là, en nous. Bien présente. La terre est désormais mise à notre disposition. Il nous faut une seule chose : que le gouvernement/les pouvoirs publics nous donne le coup de pouce décisif, en nous apportant les financements appropriés. Parce que, je le répète, sans eau, sans machines agricoles, sans moyens de transport et en l’absence d’infrastructures routières dignes de ce nom, on ne pourra rien produire. Alors que cette terre est généreuse et fertile ».

Une femme approchant la cinquantaine témoigne du fait qu’elle ignorait tout de la politique, jusqu’à ce fameux 4 février 1992. A ce moment, sûre de son fait, elle affirma aux membres de sa famille : « c’est l’homme qu’il nous faut ». (Il s’agissait du futur Président Chavez, auteur d’une insurrection contre la corruption et la répression du régime de Carlos Andrés Pérez). Aujourd’hui, 20 ans après, elle soutient que la clé du succès réside dans le fait de réunir les moyens d’obtenir ce coup de pouce financier : « avec cette aide, nous pourrons résoudre les questions relatives au manque d’électricité, d’habitations, de routes. En somme, si l’on peut construire ici, 30 unités d’habitation pour les paysans, ce sera 30 problèmes en moins pour notre président et ses ministres ».

D’après Carmen, si certaines catégories de producteurs du secteur ont tout de même réussi à prospérer, elles le doivent aux prêts qui leur ont été accordés, ce qui leur a permis d’entreprendre sur des bases spécifiques, le travail de la terre qui leur ont été concédées à l’époque. Toutefois, à l’unisson de tous les membres du Conseil communal, Carmen poursuit son total engagement au sein de cette organisation. Parce qu’ils sont convaincus que c’est le seul et unique moyen d’atteindre ce à quoi ils aspirent collectivement. «Cette organisation, ce n’est qu’un bébé qui vient de naître. Procéder étape par étape, méthodiquement, telle est la voie. Une organisation digne de ce nom est l’outil incontournable. Cela suppose également que l’on respecte la loi. Nous veillons scrupuleusement à ce que personne ne cherche à la violer. La commune est en plein essor. C’est certain. Nous allons très prochainement recueillir les fruits de nos efforts. Nous organisons de nombreuses réunions. Nous engageons de multiples débats. Quant à l’opposition, elle est dans les cordes. Les maires et les gouverneurs qui la représentent sont sur les dents, parce qu’ils sont contraints à leur corps défendant de transmettre le pouvoir au peuple ».el-peladero

Les nuages de terre que soulève la camionnette engagée sur le chemin de terre, l’accompagnent jusqu’au seuil de la maisonnette. L’atmosphère compacte rend plus oppressante la chaleur de midi qui s’abat sur les environs immédiats. Ici et là, quelques pauvres vaches paissent le long de la piste poussiéreuse. Au centre de ce paysage désolé, se dresse un maisonnette solitaire, qui semble avoir été comme déposée ici, sur ce sol sec et cassant. Une clôture de cactus complète le décor. Ce tableau d’ensemble est caractéristique du grand problème qui affecte d’une manière récurrente cette zone agricole : le tragique manque d’eau.

La nuit s’abat sur le toit de zinc de la galerie attenante au logement de Marylis, qui accueille ce soir, quelques communardes et communards qui se retrouvent ici après une journée de travail au Mercal local (magasin d’État qui vend les aliments bon marché) et la visite à ceux qui bénéficient du réfectoire communautaire. Les familles de pêcheurs et certaines personnes liées aux Unités de Production Familiales sont de celles qui le fréquentent assidûment. C’est à ce moment de la journée que les moustiques locaux profitent de leur festin quotidien. La chaleur de Maracaibo est de celle qui pourrait effrayer le Diable en personne. Toutefois, une brise bienfaisante la chasse peu à peu. Malgré toutes les contradictions et les problématiques, avec tous leurs désaccords, les erreurs et réussites, les communardes et aux communards de « El Curarire » continuent à parier sur l’organisation.

Texte : Martín Di Giácomo. Photos : Gustavo Lagarde

Traduction : Jean-Marc del Percio

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/la-organizacion-como-bandera/

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Depuis l’Orénoque, pour que le peuple gouverne

Puente-sobre-el-río (1)Sur la rive droite de l’Orénoque, à quelques kilomètres de l’endroit choisi par Simon Bolivar pour célébrer le Congrès d’Angostura en 1819, sept cents familles qui se consacrent à l’agriculture, à l’élevage et à la pêche artisanale s’organisent au sein de la Commune socialiste Panapana. Avec ses presque 160 000 hectares de superficie, la Commune coïncide dans toute son extension avec le secteur du même nom, et fait partie de la municipalité d’Heres, dans l’état de Bolivar. Un endroit à l’extraordinaire potentiel et engagement révolutionnaire.

Une histoire qui ne fait que commencer

La commune socialiste Panapana a été enregistrée en octobre 2013 mais son parcours a commencé plusieurs années auparavant. Avec le vote de la Loi des Terres impulsée par la Révolution Bolivarienne, depuis 2007, des milliers d’hectares sont passés aux mains de familles qui voulaient un morceau de terre pour la travailler. Jusque-là, ils appartenaient à une poignée de grands propriétaires terriens, installés au sommet d’un régime économique aux caractéristiques semi-féodales. Avec ce système – instauré il y a trois cents ans sur la base de l’exploitation des peuples indigènes Karina et Warao, originaires de la région-, les terres se trouvaient en majorité délaissées et ceux qui les travaillaient, le faisaient dans les pires conditions. Pendant ce temps, les pêcheurs se débrouillaient pour subsister au bord du fleuve. Mais il a suffi de l’impulsion donnée par la démocratie participative pour que les choses commencent à changer.

Vers 2008, les premiers conseils communaux furent organisés, en 2010 –suivant l’exemple des habitants du secteur de Marhuanta- ils créèrent leur propre Salle de Bataille Sociale. «Comme groupe de porte-paroles qui voyaient les allocutions du Commandant Chavez dimanche après dimanche, nous sommes allés voir ce que c’était que cete Salle de Bataille Sociale », raconte Andres Salgado, actuel membre de l’organe exécutif de la commune. « Et depuis lors, nous avons avancé, avancé ».

Le nom choisi pour cette naissante Salle de Bataille Sociale fut « La fille des vainqueurs d’Angostura ». C’est Vladimir Carpio, aujourd’hui parlementaire communal, qui a fait la proposition, approuvée ensuite en assemblée. « Beaucoup de gens ont proposé un nom », explique Andres, « mais celui que nous avons choisi nous a semblé avoir un sens profond, symbolique ».Wladimir Carpio« Au départ, nous ne parlions pas de commune, mais par contre nous devions agir collectivement. Toujours tenter d’unir des forces pour résoudre les problèmes qui sont communs », dit Jovanny Gonzalez, parlementaire du Conseil Communal Ezequiel Zamora et l’un des promoteurs. Gonzalez raconte que durant 2011 et 2012 ils se réunissaient pour lire et débattre sur les lois du Pouvoir Populaire, votées en décembre 2010. Chemin faisant, des organisations communautaires de la paroisse sont venues s’ajouter, jusqu’à atteindre le nombre de 14 Conseils Communaux et trois conseils paysans en 2013, lesquels ont approuvé la charte de fondation et ont formellement donné naissance à la commune.

Agriculture, élevage et pêche

Foto-3-PanapanaComme d’autres régions du pays, cette zone se trouve unie au souvenir du premier « Libertador ». En plus du nom de l’État, la ville qui se trouve à sa tête s’appelle Ville de Bolivar. Il y a deux siècles, en pleines luttes anticoloniales, son nom était Angostura et il y avait à cela une explication géographique simple : il s’agit de l’endroit où la traversée du fleuve Orénoque est la plus courte, car le fleuve se rétrécit. Là cohabitent les familles qui vivent de la pêche avec ceux qui cultivent le sol et élèvent du bétail. La terre est rouge et à certains endroits plus sablonneuse. Il s’agit d’un endroit où prédomine la plaine, avec quelques ondulations de terrains et de nombreux cours d’eau. La géographie n’est pas un obstacle pour les terres agricoles, mais en revanche elle limite la mécanisation. Un peu plus de 3000 hectares peuvent être travaillés de cette façon et les travailleurs communaux s’emploient à inverser la tendance de faible productivité, caractéristique du modèle qu’ils tentent de modifier.

Actuellement on produit du maïs, du piment, des haricots, du manioc doux et amer ; ainsi que des fruits comme la pastèque, le melon, la mangue et la papaye. Par ailleurs les familles ont des petits élevages bovins, porcins, ovins et avicoles. Vladimir Carpio précise qu’environ 35% des terres ne sont pas exploitées parce qu’elles se trouvent aux mains de personnes qui les « laissent en friche » pour les vendre ensuite. « Vous voyez ? Toutes ces terres qui ne servent à rien », montre Carpio, alors que nous roulons vers l’Est sur l’autoroute qui relie Ciudad Bolivar à Puerto Ordaz. « Nous, en tant que Commune, nous allons essayer de les défendre et de les mettre au service de la communauté ».

L’un des projets clé de cette stratégie est celui de l’usine de traitement d’aliment intégral, dont l’exécution se trouve paralysée, selon les travailleurs communaux, du fait de l’absence de réponse de certaines autorités impliquées dans l’octroi des permis. Parmi elles, le Ministère de l’environnement, qui tarde à approuver la déforestation de 15 hectares de terres sur lesquels portera le projet.

En même temps, on promeut une mécanisation croissante qui permettra de semer du maïs, du sorgho et du soja sur 3200 hectares, dans l’idée d’approvisionner l’usine en produits à traiter. Selon leurs estimations, la provision assurée de ces produits rendrait possible la production d’environ 2000 tonnes d’aliments équilibrés par mois, qui peuvent être destinés à engraisser le bétail, augmenter la production de viande et de lait produites. Considérant que l’un des obstacles pour l’augmentation de cette productivité est le manque de machines agricoles, on voit qu’il y a des situations bizarres dans la région. Robert Lopez est parlementaire du Conseil Communal Angosturita et montre avec fierté un tracteur passant la herse sur un terrain communal. La machine d’origine biélorusse, a été récupérée en août 2013. Elle était aux mains d’un grand propriétaire, cédée à celui-ci par un fonctionnaire de l’État national.

« Il y a une certaine peur de l’autogouvernement, même dans quelques secteurs gouvernementaux »

Cet exemple de contradiction entre les Communes et l’État en transition, et d’autres du même type, se succèdent dans les conversations. « Ici, on manque de soutien de la part des institutions », répète Vladimir. « Il y a des maires et des gouverneurs à qui le mot commune  écorche les oreilles, c’est une honte. Vous savez une chose ? Il y a une certaine peur de l’autogouvernement, même dans quelques secteurs gouvernementaux ».

Au fur et à mesure que nous nous rapprochons du fleuve, on voit des communautés plus pauvres. Là, on peut voir des habitations de fortune en roseaux et en terre qui abritent des familles de pêcheurs qui élèvent également des petits animaux et sèment quelques fruits. Jorge Caraballo est l’un des personnages référents de la communauté Los Negritos. En plus d’encourager les semailles de melon, pastèque et potiron, sa principale activité consiste à acheter et vendre du poisson. Le rayado, le dorado, le coro coro, le coporo, la palometa, le paisano, la guitarilla, le huara huara sont quelques-unes des espèces présentes dans l’Orénoque.
Jorge CaraballoPanapana-pezJesus-Caraballo2D’un naturel plutôt réservé, Caraballo cesse d’être bref en paroles lorsqu’il se met à parler du projet piscicole de la commune. Il ôte sa casquette et la remet alors qu’il détaille l’initiative. L’idée est de créer des lacs artificiels dans les zones au bon potentiel de pêche. On y mettra des espèces de poisson originaires de l’Orénoque.

Il s’enthousiasme également lorsqu’il pense à l’autre composante du projet. La proposition consiste à créer une Ecole de Formation Technique Agro écologique. Il précise : « Avec une formation révolutionnaire socialiste, car pour renforcer la Révolution, tu dois former des personnes sur la base de critères socialistes,  qui, lorsqu’ils s’en iront, porteront ce message ». Cependant, le projet se trouve également retardé pour des raisons bureaucratiques, ce qui l’irrite profondément,  de la même façon que toutes les décisions prises sans connaître la communauté et son environnement. « Malheureusement, nous avons des gens qui décident et qui n’acceptent pas des idées réalisables », commente-t-il, résigné pour le moment.

Plus de solidarité et plus d’équilibre

« Tu dois apprendre à vivre dans le socialisme », dit José Hernandez, porte-parole du conseil communal Ribera del tambor, pour expliquer sur la raison pour laquelle, selon lui, la formation idéologique manque de force, situation qui crée parfois des injustices, des tensions et des difficultés.

« C’est que nous sommes en train de construire une société différente de celle qui nous vient de la colonie » ajoute-t-il. « Qu’est-ce que cela signifie ? Renoncer aux vices et aux intrigues. Le socialisme c’est un autre truc. C’est : amour, égalité et respect ».

De même que d’autres travailleurs communaux, Hernandez se plaint du fait qu’il continue d’y avoir une grande quantité de déséquilibres dans la commune. Parmi eux, il mentionne le besoin de logements des communautés comme celles de Los Negritos ou Angostura Cruce de Bolivar. Actuellement, la commune construit 84 logements, mais aucun ne se trouve dans ces secteurs. « Nous demandons 116 autres logements pour répondre aux besoins les plus urgents de la communauté. ». Le transport et la santé sont d’autres projets prioritaires pour les communautés, dans des zones d’accès difficile. Dans ce dernier cas, on travaille pour qu’un module de Barrio Adentro (centre de santé public et gratuit) s’installe dans la zone.

Quant au transport, les habitants et habitantes des communes racontent que les moyens de transport qui circulent sur l’autoroute ne s’arrêtent pas au milieu de leur trajet. C’est pour cela que dans l’immédiat, ils sont contraints de gérer des unités de transport communal qui puissent représenter une alternative à ce problème récurrent et qui fait perdre un temps précieux aux membres des communautés.

Combattant(e)s de l’Orénoque

Emes-Sifonte-Emmes Ventura Sifontes est porte-parole du Conseil Paysan Fortaleza Revolucionaria. Né il y a 49 ans au bord du fleuve, il raconte que dans le secteur on aurait besoin d’un centre d’élevage de double dimension (viande et dérivés) pour lequel a été demandé un soutien initial qui permettrait d’acheter 25 têtes de bétail et de monter les installations pour une étable mécanisée, une fruitière et un abattoir.

On est jeudi matin et dans un moment se réunira de façon extraordinaire le Parlement communal. Alors que la conversation va bon train, nous attendons qu’arrive Yudith Mareno, porte-parole et parlementaire du Conseil communal Angostura Cruce de Bolivar ; c’est le secteur le plus éloigné de l’autoroute et par conséquent où l’on a le plus de problème pour se rendre aux réunions. Emes nous explique : en ce moment, le temps s’est arrêté. « Pour l’heure le processus n’a pas abouti ». « Très peu de gens ont pu en profiter ». Néanmoins, il considère que c’est une avancée que d’y participer, de faire part de ses questions et de construire une commune. Nous en sommes là lorsque Judith apparaît dans la campagne, une femme brune de 46 ans, au large sourire et pleine de détermination. Avec elle et plusieurs camarades, nous nous rendons au Parlement.

S’organiser pour tout ce qui manque

Un peu plus de 40 personnes sont réunies dans l’enceinte d’Oscar Mendoza. Parmi elles, onze femmes. Des chaises en bois et en fer sont disposées en demi-cercle dans le garage de la maison. A une extrémité, la table du Comité Exécutif. Derrière, une banderole où l’on peut lire : « Chavez, cœur de ma Patrie ». Un peu plus bas, une autre affiche, plus petite : « Maduro président, les travailleurs construisent le socialisme ». De l’autre côté, face à la table de l’exécutif, sont affichés au mur des dessins de réservoirs australiens et des connections pour le projet de pisciculture.  Ils constituent les preuves visibles du travail d’organisation qu’ils sont en train de réaliser aux côtés d’un ingénieur de Corpoelec (entreprise publique d’électricité) qui soutient le projet.panapana-4Des dizaines de sacs de ciment empilés témoignent des travaux d’avancement de la Grande Mission Logement.  L’assemblée extraordinaire du Parlement Communal est un moment intense. Un à un, les camarades demandent à figurer sur la liste de prise de parole ; parfois, des interruptions et des affrontements verbaux ont lieu. D’un côté, il y a de la colère face à certains secteurs de l’État, y compris au ministère des Communes, parce qu’ils font traîner inutilement certaines démarches. On mentionne tout spécialement le cas de Fundacomunal, à partir de l’intervention d’une camarade qui affirme qu’elle tente d’enregistrer son conseil communal depuis plus d’un an pour finir par se rallier à la commune selon les règles. Il y a une grande diversité d’opinions sur un sujet puis sur un autre : les projets socio-productifs, la relation politique avec le gouverneur et le maire et finalement, la possibilité d’incorporer de nouveaux conseils communaux qui jusqu’alors n’avaient aucune vie à Panapana socialiste, et même la méthode pour rendre les sessions plus opérationnelles. Dans ce cadre, la matinée passe vite tandis qu’on avance dans l’ordre du jour. Trois conseils communaux sont acceptés par le Parlement comme membres à part entière.JudithLors de la clôture, nous échangeons quelques propos avec Judith Moreno, la parlementaire d’Angostura Cruce de Bolivar, avant qu’elle ne reprenne son long retour chez elle. Yudith vous regarde droit dans les yeux et l’on ne peut douter du cœur qu’elle met dans ses paroles. « Pour moi, Chavez est vivant », répond-elle au sujet de l’absence-présence du Commandant. «  Chaque fois que je me lève et que je dois sortir dans la rue, je sens que mon président est là », dit-elle émue. Elle sait que la lutte est remplie de pièges, qu’arriver aux sessions de la commune fait partie des défis qu’il faut surmonter. Elle raconte que dans des occasions antérieures elle a dû éviter des couleuvres, des ours et des singes araguatos. Ce n’est pas une métaphore. « De chez moi à l’autoroute, je marche 9 kilomètres où il y a de tout », explique la porte-parole. Pour couper, elle doit faire une partie du chemin en traversant un fleuve avec de l’eau jusqu’à la poitrine. Sinon, comme pour cette fois, elle marche sur presque deux mille mètres pour qu’une petite embarcation- une curiara- la rapproche de la rive proche du champ d’Emes et de là, se remettre en chemin sur plusieurs kilomètres.  Au Parlement où il n’y a presque que des hommes, Yudith est une des exceptions qui sont en train de changer l’histoire. « Je suis la combattante qui se bouge, hein » ; je vais là où je dois aller avec mon guide devant », affirme-t-elle. D’une voix posée, elle explique les manques en matière de logement, de viabilité, de transport, d’eau potable, de santé. Ses attentes passent par l’apport de solution à cette dette historique qui a traversé toute sa vie, gouvernement après gouvernement. «  Voir à quel point ma communauté me donne la force de continuer tous les jours dans cette lutte », ajoute-t-elle. Aujourd’hui elle a un projet et elle souhaite le mener à bien avec les autres communautés. « Avec la Commune, on est en train de réaliser des choses qu’on avait jamais vues. »

Texte : Fernándo Vicente Prieto. Photos : Oscar Arrias

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/desde-bolivar-para-que-gobierne-el-pueblo/

Traduction : Sylvie Carrasco

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L’héritage de Chávez, les communes.

Dans son offensive nationale et internationale, la vulgate de la droite médiatique voulait faire croire que la disparition de Chavez entraînerait la lente dissolution de la révolution bolivarienne. En réalité, c’est en ce moment que son principal héritage commence à déployer ses ailes.

Par Mario Sanoja et Iraida Vargas *

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On a beaucoup parlé, beaucoup écrit sur l’héritage de Chavez, or ce n’est qu’aujourd’hui que, sous l’impulsion du Président Maduro et de son équipe, commence à s’incarner son idée centrale pour transformer la société vénézuélienne. Dès 2007, Chavez expliquait : “Tous les moteurs constituants sont tributaires ou convergent vers le cinquième (moteur), qui est le plus grand, le plus puissant, le moteur essentiel. Lequel ? L’explosion révolutionnaire du pouvoir communal, les conseils communaux… ” (Chávez 2007: 40).

Le Capital est encore profondément inscrit dans tous les secteurs de la culture et de la société vénézuéliennes, capable de dominer et d’influencer en sa faveur le processus de reproduction sociale, tout en étant incapable de résoudre les problèmes et les contradictions qu’entraîne son activité. Abolir ou au moins neutraliser les institutions spécifiques qui font l’hégémonie du capitalisme, doit être, est, le premier pas révolutionnaire dans la construction d’un nouveau bloc historique de pouvoir représenté par la future société et son État socialiste et communal.

Le système communal socialiste déjà existant et qui s’appuie sur les traditions des peuples originaires, constitue la forme spatiale concrète qu’acquiert la résistance populaire au capitalisme, fondée sur l’accumulation de connaissances et d’expériences, la structure sociale et spatiale des forces et de ses acteurs, l’enracinement dans la communauté et dans l’identité culturelle de classe.

A partir de la première décennie du vint-et-unième siècle, la construction d’une société communale socialiste exige que nous produisions une nouvelle cartographie de l’espace national avec les variables fondamentaux du pouvoir communal – les conseils communaux, les communes intégrées avec les réseaux socio-productifs et les missions sociales, pour articuler la chaîne de valeur des matières premières et diversifier la production au service des besoins économiques et sociaux de la population. Ces réseaux transversaux qui représenteraient une alternative post-capitaliste fonctionneraient comne un tissu de connections qui recouperait les centres urbains, stimulant la circulation, la distribution et la consommation de biens et de valeurs (Voir Vargas-Arenas y Sanoja 2014: en préparation).MG_9824

Jusqu’à présent le projet révolutionnaire a eu pour référence centrale la dimension macro-économique. Des esprits éclairés comme D.F. Maza Zavala avaient anticipé qu’au XXIème siècle l’aire de propriété purement étatique devrait être limitée par le développement d’autres formes avancées de propriété sociale, commune ou collective, que nous pourrions assimiler à l’actuel système communal. Maza considérait comme souhaitable que l’État conservât la propriété et le contrôle des activités productives basiques, mais observait que “la socialisation qui est par essence la domination du social par la société, exige la participation collective dans la prise de décisions, le contrôle des intérêts publics ou sociaux par des organisations et des dispositifs institutionnels de type populaire : approfondir la démocratie, éradiquer les élites de pouvoir et le pouvoir des élites, pour développer en leur place le pouvoir populaire” (Maza Zavala 1985: 135-136).

La dimension macro-économique du modèle qui a dominé le processus bolivarien a été affectée par l’actuelle crise du capitalisme, parce qu’elle n‘a pas pu dissocier l’économie et la société vénézuélienne du marché capitaliste promu par l’Empire mais, au contraire, a accru notre dépendance de ce marché. Le processus de socialisation, les communes, ce dont nous parlait Maza Zavala, a pris un nouvel élan sous le gouvernement du Président Maduro.maduro_23_enero_comunas_111377221436-540x360

La soi-disant crise de la révolution bolivarienne semblerait plutôt être un changement de front, une réorientation stratégique du processus en vue d’octroyer un rôle central aux communes, d’où la restructuration du gouvernement entamée par le président (1), discutée par les mouvements sociaux ou lors du récent congrès du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV).

La révolution bolivarienne a besoin de revoir son modèle économique, dont une bonne part est héritée des théories économiques de la vieille gauche vénézuélienne depuis les années 1950. Il est important d’évoquer la crise laborale que traversent les entreprises de Guayana et de rappeler à ce propos l’idée de l’économiste eurochaviste Luciano Vasopollo (224:BCV 2013) pour qui il faut différencier nationalisation et socialisation de la gestion économique : la disparition de la propriété privée – dit-il – n’implique pas sa socialisation immédiate.

La nationalisation des secteurs stratégiques (énergie, communications, transport, etc.), apporte des ressources nécessaires pour impulser une stratégie de redressement productif à court terme. Cependant, soutient Vasopollo, la propriété étatique ne garantit pas per se le contrôle des travailleurs(ses) sur leur propre travail ni ne garantit le socialisme.

Si le monopole d’État n’est pas contrôlé directement par les organismes populaires, comme le plaidait également Maza Zavala, celui-ci pourrait retomber dans l’autoritarisme syndical mafieux, le bureaucratisme sydical contre-révolutionaire et inefficace comme c’est le cas au sein des entreprises basiques de Guayana. Sans contrôle démocratique de la part des organismes populaires, la propriété d’État finit par créer et privilégier une nouvelle classe sociale qui surgit du monopole de la gestion étatique des moyens de production (Álvarez 2003; Idem 2010: 58-74).

Comme le note également Vasopollo “… Ce n’est que lorsque s’effectue le contrôle social du processus de production, que la possession des moyens de production est exercée par les unités productives elles-mêmes et que celles-ci, depuis leur environnement immédiat, prennent des décisions sur les investissements et sur le changement technologique, qu’on peut parler d’une autonomie relative de ces unités, autonomie qui peut être accompagnée – ou non – de la condition correspondante de “sujet juridique” …”

Le socialisme, à quelque niveau que ce soit, dit Vasopollo, ne peut être pensé ni construit s’il n’est fondé sur une base solide de démocratie directe qui permette de concevoir la planification sur la base de la connaissance directe des besoins individuels et collectifs (sociaux, d’entreprises, environnementaux, etc.), s’incarnant dans des processus tels que le président Maduro les a baptisés : gouvernement de rue et dialogue sur la production avec les petits et moyens entrepreneurs.

Pour mettre en marche les critères de l’efficacité micro-économique, il serait nécessaire que le gouvernement révolutionnaire dessine et mette en pratique la création d’une culture du travail appropriée, basée sur des valeurs sociales de solidarité collective qui s’oppose à l’opportunisme syndical et au consumérisme individuel qui sont à la base du capitalisme. De la même manière, poursuit Vasopollo, il est non seulement nécessaire de changer la forme et le contenu des fonctions d’utilité micro-économique, en maintenant par exemple la possibilité de répartir le temps de vie entre travail et loisir, mais aussi d’élargir les possibilités qu’a la population de choisir des alternatives autour de ce thème.comunas-2-

Construire le socialisme, toujours selon Vasopollo, c’est promouvoir un changement d’hégémonie culturelle qui inverse les liens de causalité entre économie et politique “…comme on est déjà en train d’en faire l’expérience entre pays de l’ALBA…” redéfinir le discours politique à partir de la centralité de la planification socio-économique…” (BCV 2013: 802), en l’orientant vers un modèle de développement socio-économique auto-déterminé, autogestionnaire, centré sur les ressources et les économies locales et qui valorise en même temps les traditions culturelles et productives, renonçant à importer tant de marchandise inutile qui ne sert qu’à un système de consommation à outrance et insoutenable.

En somme il s’agit de créer la société communale car le passage d’un mode de production à l’autre, à la société post-capitaliste, dit Vasopollo, suppose fondamentalement la présence organisée d’une subjectivité révolutionnaire, exprimée dans le cas vénézuélien par la commune.

La création d’une nouvelle hégémonie culturelle requiert de manière incontournable l’élargissement des espaces politiques où les processus participatifs qui impulsent les processus autodéterminés et autogestionaires puissent s’exprimer avec plénitude : les communes, les conseils communaux, les conseils de travailleurs, les conseils paysans, les conseils étudiants, etc., semences d’une démocratie authentiquement participative, du pouvoir populaire constituant, de la nouvelle société socialiste vénézuélienne (Álvarez 2010: 145-158).MG_9785

En ce sens il est nécessaire de considérer la pertinence d’un système politique de représentation comme celui développé par le PSUV dans lequel les délégué(e)s, porte-paroles des Unités de Bataille Bolívar Chávez (UBCH) doivent se maintenir à tout moment au contact de leurs bases pour guider et orienter le travail et éviter le bureaucratisme.

Le modèle d’intégration civico-militaire vénézuélien, dont l’artisan fut le président Chávez, a joué un rôle de stabilisation fondamental face à l’insurrection armée de secteurs de l’extrême droite vénézuélienne. Selon la nouvelle doctrine militaire vénézuélienne, en cas d’urgence nationale, les forces armées ne resteraient pas les bras croisés à attendre que l’envahisseur ou l’ennemi intérieur agisse contre la révolution mais déploieraient une guerre de résistance populaire appuyée sur le système communal. C’est pour cela que les contigents réguliers ou les forces liées au système communal doivent sentir qu’ils défendent la souveraineté nationale et qu’ils sont aussi les constructeurs actifs du socialisme vénézuélien.

* Anthropologues et historiens vénézuéliens.

Note

(1) Voir “Le Venezuela accélère la transformation du pouvoir citoyen en gouvernementhttp://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%C2%A8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%C2%A8/


Références citées:

- Álvarez R, Víctor. 2003. Hacia donde va el modelo productivo. Centro Internacional Miranda. Caracas,
-Álvarez R., Víctor. Del Estado Burocrático al Estado Comunal. Centro Internacional Miranda, Caracas,
-Chávez Frías, Hugo. 2007. Poder Popular: Alma de la Democracia Revolucionaria. Gobierno Bolivariano de Venezuela, Caracas.
– Maza Zavala, D.F. 1985. Ensayos sobre la Ciencia y la Política Económica. Academia Nacional de Ciencias Económicas. Serie Ensayos. Caracas.
-Vargas-Arenas, Iraida y Mario Sanoja Obediente. 2013. Lectura geohistórica de Venezuela. El espacio Nacional y la Sociedad Comunal Socialista. Primera edición. Caracas. Segunda edición revisada, corregida y aumentada (en preparación).
-Vasopollo, Luciano. 2013. Análisis de los Sistemas Económicos. Banco Central de Venezuela, Caracas

Source : http://www.comunaactiva.org.ve/2014/08/el-legado-de-chavez-las-comunas/

Traduction : Thierry Deronne

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Là où le fleuve dissout les frontières

Par Marianny Sánchez

delta1delta8La nuit menace d’éteindre les dernières étincelles de l’éclairage au gazoile qui illumine les terrains des baraques, Myriam se bat avec le transistor à piles, tord l’antenne dans tous les sens et finit par gagner. Dans l’obscurité de ces terres lointaines une voix parvient “… mon peuple… il faut s’organiser… en commune…”, un son assez métallique, sale, là où les télécommunications tiennent presque du miracle.

À cette date perdue d’un jour de 2009, dans cette masse de milliers d’années formées par les volcans, ce conglomérat de sédiments, de terre et d’histoire entraînés par le puissant fleuve Orénoque, la femme endort les sept enfants et rêve. “Quand le commandant a lancé cet appel, cet appel à se former en comunes pour le bien-être social, je me suis dit “voilà ce qu’il faut faire’ (…) Le camarade  Humberto et moi nous avons allumé cette petite flamme. Nous avons sorti la barque et le petit moteur 40 pour aller de maison en maison dire aux gens que c’était la solution, parce que comme disait Chavez, les gens organisés sont plus forts que chacun séparément” se souvient Myriam Hernández, face au pionnier et compagnon de lutte Humberto “Mon” Güira.

Myriam Hernández

Myriam Hernández

A voir ce couple combatif on finit par penser que dans tout le silence et toute la solitude qui rythment la vie du Delta, l’imagination est le muscle le plus puissant. Cette “commune” qui n’était qu’un mot ils l’ont d’abord entrevue, palpé ses fondations invisibles dans la terre, ils l’ont détectée dans les visages de quelques voisins qui un jour se joindraient au va-et-vient : jusqu’à ce que naisse l’an dernier la commune au nom légitime : “Ribereña del Caño Mánamo, Hugo Chávez Frías”.

Quand les remous du fleuve annonçaient l’arrivée de la barque, par une de ces après-midis, l’indiscret du coin courait à leur rencontre en criant : “Les fous sont arrivés !”, raconte-t-elle, pendant que ses mains imitent les airs de surprise et de méfiance – mains brûlées de tant de soleil, de tant de fourneau, de terre et même de la construction de 14 maisons dans son conseil comunal “Los Mangos”.

Nous avons cherché pendant trois mois les gens pour un projet dont ils pensaient qu’il n’allait pas se réaliser : la commune. Humberto et moi nous allions et venons partout (…) Après, quand les gens ont commencé à nous croire, nous avons démarré les réunions tous les jeudis, avec les porte-paroles des 12 conseils communaux. Maintenant ils se rendent compte que la constance et la foi font que les choses arrivent. Par exemple nous avions la conviction qu’un jour nous habiterions nos propres maisons, et voilà : 14 baraques ont été remplacées par de vrais logements”.

“Ici les gens s’étaient habitués à faire de la politique bidon”

Une brise tempère la chaleur brûlante de midi sur le Delta. Dans le fond, les maisons à la façade de vieux rose, les enfants pieds nus, en couches, courent dans les couloirs, mi-curieux mi-cachés, pendant que la grand-mère, la communarde respectée par les voisins, reconstruit l’histoire de comment furent bâties non seulement les 180 maisons dans toute la commune depuis 2010 mais aussi l’organisation qui fut nécessaire pour changer la relation des riverains au travail, à la production et à la participation politique.

Humberto Guira "Mon"

Humberto Guira "Mon"

Ici les gens se sont habitués à faire de la politique bidon, à se former pour obtenir un place à la Mairie ou au Gouvernement Régional, travailler à Tucupita, Même si dans leur communauté il vivent dans la misère (…)  Nous nous sommes rendus compte que cela fait beaucoup de dégâts parce qu’on nous donne du travail, mais cela nous fait oublier d’où tu viens et où tu vis : la campagne. Donc le problème n’est pas d’obtenir un travail dans un bureau et puis voilà, mais de contrôler la production du produit” explique Humberto Güira, en mettant le doigt sur un des plus grands obstacles qu’affrontent les communard(e)s de Caño Mánamo.

Celui qui demande où est Humberto, ne le trouvera jamais. Ici, pour tous, c’est “Mon”. A la différence de beaucoup, le fantasme de Caracas n’a pas duré longtemps pour lui, à cause d’une révélation. Exceptionnellement originaire d’un des coteaux aujourd’hui baptisé conseil communal “Altagracia”, il décida à treize ans que sa voie était la technique des coups et il abandonna la campagne pour devenir boxeur.

Je prenais des classes de boxe et je vivais à Caracas, à Quinta Crespo, chez une de mes soeurs, qui était restée veuve. J’ai travaillé dans une banque, puis dans une fabrique de chaussures et un jour en parlant avec un compagnon je me suis dit “Mais bon Dieu, mon père qui a tant de terrain, avec tant de choses là-bas, et moi ici  travaillant pour un autre ! Je retourne dans ma campagne, je veux produire. Et quand je suis arrivé à Tucupita je me suis dit que j’irai à Altagracia, sur la rive du Delta. Ils pensaient que j’étais fou, parce qu’on y produisait à peine un peu de lait, mais c’est là que j’ai commencé à troquer des bananes à cuire ou du manioc que produisait ma famille, contre du poisson que d’autres pêchaient sur le fleuve, et ainsi de suite”.

Avec son talent pour flairer tous les chemins possibles, devenu la preuve vivante qu’en produisant et en pratiquant le troc solidaire on peut nourrir la compagne, les enfants et même les voisins, armé de cette pulsion de vie qui se lit dans les mocassins démolis par tant de chemins de terre, de flaques et d’asphalte, “Mon” s’est mis à porter des coups aux structures bureaucratiques et s’est converti – sur la base d’un accord unanime – en porte-parole politique de la commune.

Pas besoin de papier pour qu’il cite de mémoire les projets du Plan de Développpement Communal. Là oú l’étranger ne voit qu’une simple structure, Humberto voit le siège de l’usine de traitement de bora, d’où sortira, après traitement du potiron, de la banane à cuire, du manioc en surplus et du lys d’eau (bora) qui se reproduit sur les rives du fleuve, un aliment innovateur pour le bétail : NutriBora. “Avec cette entreprise nous allons créer 20 emplois directs, par exemple, pour que nos gens sortent de l’inactivité – les jeunes surtout – et que les gens se rendent compte aussi que le seul horizon n‘est pas de décrocher un poste public” insiste-t-il.
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Il manie la barque de deux moteurs 100 remise à la commune il y a deux ans, tout un navire si on la compare avec les barques des particuliers. Il connaît ces eaux comme sa poche et, au-delà du squelette de ce qui sera l’entreprise NutriBora, nous amène aux terrains où quelques branches servent d’enclos aux 60 buffles qui donnent le lait – 35 à 40 litres par jour – pour fabriquer le fromage, actuellement revenu principal de la commune.

Il sait – et l’a fait savoir aux voisins – que l’usine de traitement ne sera pas suffisante pour que la production communale puisse faire face aux moyens producteurs et aux grands propriétaires qui détiennent encore de grandes étendues de terres sur ces rives.

De quoi a besoin la commune ? De l’alimentation, et où allons-nous la trouver ? Avec ce que nous produisons nous travaillons à l’installation d’un Mercal Communal type II (NdT :  magasin d’État d’aliments bon marché) pour la communauté de Chaguarama. Nous avons aussi besoin de produit pour les semailles, c’est pourquoi un autre de nos projets est d’ouvrir un Agropatria Communal. Et pour que nous ne perdions plus l’excédent – par exemple lors d’une forte période de pluies – nous proposons de créer un centre de stockage. Et une entreprise d’élevage de cachamas (poissons) et une unité de production de casabe (grandes galettes de manioc), nous raffolons du casabe et c’est absurde que celui que nous mangeons vienne des États de Monagas ou de Bolívar”.delta4 delta5

Dur pour la rétine de passer des gris de l’aube à la lueur incandescente du matin. Le jour nouveau s’annonce entre le sommeil qui humidifie la peau et la chaleur qui rebondit sur les parois de zinc. Rafael Contreras, Jean Carlos Contreras et Eliseo Contreras s’éveillent, l’un d’eux part à cheval convoyer les femelles de buffles pour la traite.

Tous trois portent sur leur visage l’empreinte maternelle, celle de Candelaria del Valle Urrieta. Elle leur a non seulement transmis les rudiments de la fabrication du fromage mais aussi la vocation diffuse pour la commune et ce sont ces trois frères qui – dès cinq heures du matin – traient, font cailler puis fermenter le lait dont sortira la forme fraîche de dix kilos distribuée dans les conseils communaux et au Marché Municipal de Tucupita.

La mère affronte le peu de loquacité des fils, et tout ce qu’ils ne veulent pas expliquer, Candelaria le décrit, elle qui a dû se former en un temps record en matière de lois du Pouvoir Populaire, démarches administratives, plans productifs et tout ce que l’envergure de l’engagement – celui de rendre les comptes – lui a imposé.

Trois jours avant c’est elle qui a dû redresser la fromagerie lors du décès de l’ancien trayeur, quand que sa veuve a réclamé la moindre des choses qui lui avait appartenu. “Vous voyez, c’est ça être communarde. De même que nous avons construit une baraque en un jour, nous avons dû relever ce défi, ils nous ont laissé sans rien (…) La femme a réclamé toutes les choses matérielles qu’il possédait, ils ont tout emporté, même ce qui était à l’intérieur, mais immédiatement en tant que commune organisée, nous avons érigé une autre maison (…) En tant que communards unis nous l’avons remise en route, nous avons réuni les bêtes, nous les avons comptées, et nous sommes arrivés au compte, nous continuons à produire tous les jours le fromage”.GLS-19-de-48

L’action solidaire, à plusieurs, “pour s’en sortir, pour avancer” ponctue les réponses qui surgissent de chaque bouche, de chaque itinéraire parcouru pour mériter le titre de communard ou de communarde. Ici, où le fleuve dissout les frontières, entre les états de Delta Amacuro et de Monagas, où le bateau peut mettre des minutes ou des heures pour atteindre sa destination, le fromage est non seulement un revenu mais aussi la nourriture de nombreux voyages au port ou aux villes proches.

Morceaux de fromage frais, galettes de mélasse (catalina) et grandes galettes de manioc (casabe), raconte Humberto, c’est ce qu’ont emporté 12 jeunes de la commune pour leur voyage jusqu’à San Félix, dans l’état de Bolívar, pour y recevoir une formation sur l’élevage des cachamas (poissons d’eau douce). Et sur la fabrication du fromage – maintenant qu’il se vend à 110 bolivars le kilo – un groupe plus nombreux a voyagé pour un échage de savoirs et non seulement pour apprendre à faire des galettes de maïs, mais aussi pour apprendre à gérer la future fabrique de casabe.GLS-8-de-48

“Du peu que nous tirons de la production de fromage de buffle, nous finançons les voyages nécessaires pour nous former et de cette manière pouvoir faire fonctionner nos projets. Parfois nous vendons un fromage, deux fromages et nous en emportons une partie pour le manger avec du pain jusqu’à l’arrivée en ville; que nous percevions ou non des viatiques, c’est ce qui compte le moins. S’il faut aller à une Rencontre Nationale de Communards, nous vendons 3, 4 fromages, nous en emportons un et nous nous mettons en route” explique-t-il en découpant à la corde la haute tour de fromage produite ce matin même pour en tirer une rondelle parfaite qu’il découpe en triangles, le résidu encore laiteux fond sur la langue qui savoure – affamée – les morceaux huileux et salés.

Pablo Plaza

Pablo Plaza

Quand “l’oiseau joyeux” Pablo Plaza tire quelques notes de sa guitare à quatre cordes et de l’harmonica, ni la chaleur ni la paresse ne peuvent affaiblir les applaudissements. Les pieds et quelques hanches se meuvent au rythme des merengue qu’il a composés et – l’espace d’un instant – tout obstacle semble léger face au paysage de fleuve, mangrove, arbres araguatos, palmiers, infini.

Ce mercredi d’assemblée extraordinaire, seuls 15 personnes ont répondu présentes – pour une communauté de 1900 habitants – pour discuter de la mise en place du Plan Jeunes des Quartiers. En tant que communards ils le savent : surmonter la difficulté du transport fluvial quand on ne possède pas de pirogue, de barques à moteur qui fassent office de transport public, est très ardu. Le rêve de multitude parlementaire s’évanouit face à la réalité des chiffres : 100 bolivars pour un aller-retour.

Avec la difficulté du transport – qui renforce l’indifférence des plus jeunes vis-à-vis de l’éducation formelle -, il y a le fait d’être à la merci des voleurs qui profitent de la nuit et de l’impunité pour faire main basse sur les poulets, les chêvres, les porcs, et les buffles, un coup qui s’ajoute aux autres.GLS-26-de-48

Les riverains en savent peu sur leurs voisins et ancêtres les indigènes waraos. Les communautés indigènes se trouvent à une distance de la commune mesurable en heures, un lointain trop coûteux à parcourir quand on lutte pour trouver de l’huile à moins de 300 bolivars et de l’essence. Mais cette mystique qui pour l’heure est identifiée à l’autre, cette chose exotique qu’on aperçoit dans les campements payés en dollars, en euros et dont les noms se terminent par “lodge”, cette chose qui vit dans les yeux des habitants du Delta, ce ton jaune de la peau, remonte aussi le fleuve.

Ils ne le savent pas mais ces navigateurs du Wirinoko, toponyme warao des eaux qui réunissent leurs histoires de persévérance, portent la marque profonde du “lieu où on rame”. Là dans la barque rament avec “Mon”, Candelaria, Alexis, Nery, Rafael, les visionnaires : là où le distrait ne voit que le vide, eux voient la naissance, là où d’autres voient l’obstacle, eux voient l’occasion.

Ils sont parvenus à ces rives au milieu des années 70, quand la fermeture du caño Mánamo, un bras de l’Orénoque, avait causé le déclin de la pêche et salinisé les terres au point de les rendre incultivables,  au moment où commença la migration vers les centres urbains. Mais eux sont allés à contre-courant. Myriam : “Ici nous n’avons jamais pensé que nous ne pourrions pas, nous sommes amoureux de notre condition d’habitants du Delta, nous restons ici, nous accouchons des fils du Delta, nous aimons ce paysage, cette terre, et si vous me demandez s’il y eut un jour où la difficulté m’a fait perdre la foi je vous le dis très clairement “non, non et non”, il n‘y en pas eu. Sans foi, pas de lutte et sans lutte, tout est perdu, vous entendez ?”. On l’entend, comme en écho.delta7delta9

Texte : Marianny Sánchez. Photos : Gustavo Lagarde

Traduction : Thierry Deronne

Source : “Allá, donde el río diluye las fronteras, Comuna Ribereña del Caño Mánamo Hugo Chávez Frías, municipios Tucupita (Delta Amacuro) y Uracoa (Monagas)”, http://www.mpcomunas.gob.ve/alla-donde-el-rio-diluye-las-fronteras/

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Les « colectivos » vénézuéliens, du fantasme à la réalité. Par Maurice Lemoine

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Maurice Lemoine couvre l’Amérique Latine depuis 35 ans. Dernier ouvrage paru : "Sur les eaux noires du fleuve"

Au Venezuela, des collectifs assument des missions  sociales et organisent les quartiers. L’opposition les décrit comme violents, les médias les qualifient de "paramilitaires".  Anges ou démons?

Maurice Lemoine a enquêté dans ces ¨barrios¨ où vit 85 % de la population vénézuélienne et où la plupart des journalistes ne mettent jamais les pieds…

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Sarria – un quartier populaire de Caracas. Dans le hangar quelque peu lugubre où l’ombre le dispute à la lumière, une bougie à la flamme tremblotante veille au pied des portraits de feu le président Hugo Chávez, de Simón Bolivar et de Jésus-Christ. Polos noirs, lunettes noires posées sur les visières de casquettes noires elles aussi, l’allure des membres du « collectif » Richard Marcano qui nous accueillent provoque une légère sensation de malaise. A Carlos Gutiérrez, leur « commandant », nous faisons part de notre trouble. Alors que l’opposition assimile les « colectivos » à des formations paramilitaires, cette façon de se vêtir peut, de fait, évoquer les sinistres « chemises noires » de la Milizia Volontaria per la Sicurezza Nazionale, bras armé du régime de Benito Mussolini. C’est plus fort que lui, notre interlocuteur éclate de rire avant de reprendre son sérieux. « Je pense que chacun donne aux couleurs le sens qui l’arrange. Le noir, c’est le deuil qu’on a dans le cœur ; dans notre culture, ce n’est pas considéré comme mauvais. » Il montre l’étoile blanche incrustée de rouge du logo qui orne sa poitrine : « Le rouge, c’est le sang versé par nos martyrs, nos libertadores, nos camarades tombés, désarmés », à l’époque où, avant l’arrivée au pouvoir de Chávez, le mouvement social subissait la répression. Il réfléchit une seconde : « L’opposition prétend que nous sommes violents, mais, depuis février, alors que ses groupes de choc sèment le chaos, elle manifeste habillée de blanc, le symbole de l’amour et de la paix ! »

Lorsque, changement de cadre et d’ambiance, nous re-sortons dans la clarté aveuglante du soleil, ces silhouettes, inquiétantes dans la pénombre, prennent une autre dimension : des pères et des mères de familles, des jeunes qui, sur une plaisanterie, hurlent de rire en tapant des pieds. Tout de même… Le dernier des conseillers en communication leur signalerait que la tête de mort qui figure dans leur logo n’a rien de particulièrement avenant.001-6451a

Après le décès de Chávez, beaucoup ont cru ou espéré que la « révolution bolivarienne » ne lui survivrait pas. L’élection de son dauphin Nicolas Maduro en avril 2013 à une faible majorité (50,61 % des suffrages), puis la consolidation du pouvoir lors des élections municipales du 8 décembre, remportées par le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) et ses alliés, avec 48,69 % des voix (76,42 % des municipalités), ont constitué un camouflet cinglant (l’opposition a obtenu 39,34% des voix). Depuis février 2014, les secteurs extrémistes se sont donc lancés dans une opération de déstabilisation avec, en mode opératoire, l’organisation de « guarimbas » – barricades, barrages et pneus enflammés [1]. Cette vague de violence a fait quarante-trois morts et des centaines de blessés. Répression gouvernementale ? En partie, mais en partie seulement : la majorité des victimes n’appartiennent pas à l’opposition et, à titre d’exemple, six gardes nationaux, chargés du maintien de l’ordre, ont été assassinés par balles.

C’est curieusement en Floride, à Miami, le 1er janvier 2014 que, sans s’appuyer sur aucun fait concret et sous le titre « Les colectivos, ordre et terreur chaviste au Venezuela », le Nuevo Herald, quotidien viscéralement anticastriste, a lancé la première salve contre les « coupables  » d’une crise qui… n’avait pas encore commencée : « Ils sont le visage violent de la révolution bolivarienne, délinquants soutenus par le régime pour intimider la société civile et, à l’occasion, faire le sale travail pour lui. » Depuis, la grande internationale du « copier-coller » n’a de cesse de dénoncer ces « gangs armés » ou « milices socialistes » qui sèment la terreur en toute impunité.DSC_0533-copie-9b65a

Dirigeants du collectif Antimantuano, perché sur les hauteurs de La Pastora, Jesús García et la sympathique Pacha Guzmán ont a priori un aspect tout à fait humain. « Le collectif, explique García, sourire aux lèvres, c’est une façon de vivre, de travailler, quasiment une famille, avec un objectif commun : construire la révolution. » Ni l’un ni l’autre ne porte d’uniforme. « Nous, précise Pacha Guzmán, nos symboles sont affichés sur les peintures murales qu’on a fait dans le quartier avec les enfants. » Né en 2012, en lien avec le conseil communal qui assure la gestion locale, leur collectif s’est donné pour priorité « la jeunesse ». Foot, basket, photographie, sérigraphie, projections cinématographiques – « Très important : on utilise le ciné comme moyen de formation ; à travers les messages qu’on passe avant le film, on appelle à l’organisation »… Leur prochain projet d’envergure ? Ils pouffent en même temps. Non, il ne s’agit pas de la création d’un stand d’entraînement au tir à la kalachnikov, mais de celle d’une école d’art dans un local que le conseil communal leur a attribué !

Certains de ces groupes – les plus diabolisés – ont émergé dans les années 1960-1970, issus parfois de la lutte armée. Génériquement, on les appelait alors ñangaras (synonyme de révolutionnaires). Le collectif Ali Primera de Monte Piedad est né, lui, en 1989, après le carnage du caracazo [2]. Au début des années 2000, avec l’arrivée au pouvoir de Chávez, un autre type d’organisation populaire a vu le jour : les « cercles bolivariens ». Il en reste quelques-uns, mais la dynamique du « processus », comme on l’appelle ici, a amené à approfondir la mobilisation ouvrière, paysanne, indigène, étudiante, citoyenne, à travers les fameux collectifs, présents dans tout le pays.

Toujours à Caracas, toujours dans un de ces quartiers acrobatiquement suspendus aux pentes, les quarante haut-parleurs installés dans divers points stratégiques hurlent en même temps l’annonce des prochaines activités : « N’oubliez pas qu’aujourd’hui, à 15 heures, aura lieu la vaccination des animaux domestiques ! » Au siège du collectif La Piedrita (du nom du quartier), Douglas, son responsable, fait visiter avec fierté le foyer destiné aux personnes sans ressources qui, affectées par des maladies particulièrement lourdes, viennent de l’intérieur du pays pour recevoir des soins. « On les héberge, on les nourrit, on les transporte si nécessaire en ambulance. » Profil anguleux, une femme d’apparence paysanne opine d’un hochement de tête reconnaissant. « Mon bébé souffre d’une paralysie cérébrale. Quand on arrive à Caracas pour la première fois, c’est très difficile. Heureusement, on est venu me chercher à la station d’autobus. Ça fait un mois que je suis ici. »010-e9964

A quelques mètres de là, maigre à faire peur, yeux caves, front constellé de taches de vieillesse, un homme pénètre dans le « réfectoire de la dignité Lina Ron [3] ». Derrière un comptoir, les bénévoles tendent des assiettes fumantes aux « personnes en situation de rue » déjà installées. Douglas serre quelques mains tout en commentant : « Avant, on les appelait péjorativement “indigents” et on les écartait de la société. A travers la politique que poursuit notre camarade ouvrier Nicolas Maduro [4], on défend l’idée qu’ils peuvent être insérés dans la société, quelles que soient les difficultés psychologiques que leur a valu leur isolement prolongé. » Deux cent cinquante repas sont servis ici chaque jour avec, bien entendu, une aide financière de l’Etat. Une fois achevé leur déjeuner, certains des « assistés » s’éloignent en direction des jardins ouvriers sur lesquels, en équilibre instable dans la déclivité, ils vont s’occuper des laitues, betteraves, oignons et autres productions de la communauté.

A Caracas, on le sait, l’insécurité n’a rien d’une légende. Même si l’on peut être amené à nuancer [5]. Ce que fait Pacha Guzmán, à La Pastora : « Avant la révolution bolivarienne, on se faisait tuer pour une paire de chaussures. Ça n’existe plus. Ce qui a augmenté, ce sont, liés à la drogue, les affrontements entre bandes. Mais, ici, l’organisation populaire les a fait reculer. »

A Sarria, le collectif a vu le jour le 12 novembre 2013, au terme d’une assemblée du conseil communal, précisément en raison de l’insécurité. « Une clameur populaire, précise Gutiérrez. Il y avait des zones abandonnées où les véhicules étaient dévalisés, vandalisés, et les gens attaqués. Maintenant, on a récupéré ces espaces, on y a érigé des parcs de récréation pour les enfants et on surveille le quartier. » Le « collectif La Piedrita », lui, appartient au Front des collectifs Sergio Rodríguez. Du regard et de la main, émetteur-récepteur radio accroché à la ceinture, Douglas embrasse un large secteur. « On a conscience qu’il manque encore beaucoup de policiers. A l’intérieur du corridor qui va de Caño Amarillo jusqu’à La Silsa, en lien avec dix-sept collectifs et trente-cinq conseils communaux, on assure la sécurité. S’il y a un problème, on s’active car on a un contact total avec la communauté. Nous savons qui est qui, qui est la victime, qui est le délinquant. » Il marque un temps d’arrêt, nous observe d’un air moqueur et devance la question qu’il sent arriver : « Les non-chavistes ne sont pas hostiles à ce travail car il génère paix et tranquillité. Dans nos quartiers populaires, on a des opposants, mais pas outranciers ! »

En version alarmiste, par la voix du président de la Conférence épiscopale, Mgr Diego Rafael Padrón Sánchez, la très conservatrice hiérarchie de l’Eglise catholique dénonce : « Ces groupes radicaux contrôlent des quartiers pauvres entiers dans les grandes villes, souvent indépendamment de la police et de la justice [6].  » En version gouvernementale, le ministre de l’intérieur Miguel Rodríguez Torres dément : « La ville de Caracas est divisée en “cuadrantes” [7]. A aucun moment les collectifs n’effectuent de patrouilles armées. Ce qu’on a mis en place avec eux, c’est des réseaux d’information. Si un délit se produit, si quelqu’un est impliqué dans le trafic de drogue, le collectif informe les forces de sécurité. » Avant de préciser, sans faux-fuyants : « Des réseaux d’information, on en a beaucoup. » Dans les faits, en arrivant parfois à l’improviste dans la quinzaine de collectifs visités, des plus « cool » aux plus radicaux, nous n’avons détecté la présence que d’un seul homme armé (d’un pistolet).

Il n’empêche, et on en conviendra sans peine : c’est le genre de phénomène qu’il faut surveiller comme le lait sur le feu. Le 9 août 2013, dans l’immense complexe de béton de la paroquia [8] 23 de Enero, historique bastion rebelle où l’on affiche ouvertement sa solidarité avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et « les frères palestiniens », quatre-vingt-dix sept collectifs ont volontairement remis aux autorités une centaine de pistolets, carabines et autres fusils d’assaut, dans le cadre de la loi de désarmement. A l’instar du dirigeant du Mouvement révolutionnaire Tupamaro, Oswaldo Canica, et de son sourire sibyllin, personne ne jurera que toutes les armes ont disparu des barrios. Mais, symboliquement, à La Piedrita, la Vierge peinte sur l’un des murs a troqué sa kalachnikov pour « le petit livre bleu » – la Constitution. « On a déposé les armes parce qu’on croit dans ce processus révolutionnaire et dans ce gouvernement, précise José Odrema, robuste« comandante » au crâne rasé et à la voix cassée du collectif 5 de Marzo. Qu’a dit notre leader Maduro ? Que si nous voulions défendre la révolution, nous devions intégrer la Milice bolivarienne. Alors voilà, je suis milicien, il n’y a rien de caché. »

La milice… La peste s’ajoutant au choléra ! A moins, une fois encore, d’écarter tout eurocentrisme paresseux. Le terme ne renvoie pas ici à la police supplétive de la Gestapo traquant les Juifs et les résistants, en France, à partir de 1943, mais au passé du Venezuela, pays où, en janvier 1797, un certain Simón Bolívar s’enrôla comme cadet au sein de la 6e compagnie du Bataillon de Milices de Blancos de los Valles de Aragua – prélude à la geste indépendantiste qu’il mènerait ultérieurement. Depuis, sous des formes diverses, la Milicia a accompagné l’histoire de la nation. Créée par Chávez le 13 avril 2005, date anniversaire de son retour au palais présidentiel après que les putschistes l’aient séquestré en 2002, la Milice bolivarienne a pour mission de seconder la Force armée nationale bolivarienne (FANB) en cas d’agression et, pour ce faire, d’entraîner, préparer et organiser la « défense intégrale » du pays. Composée de volontaires qui s’entraînent en fin de semaine, elle est encadrée par un corps d’officiers des forces armées.003-2bc61

Ce concept de « peuple en armes » ou d’« union civico-militaire » peut heurter dans des pays qui, depuis longtemps, n’ont affronté aucune tentative de déstabilisation. Mais qui connaît l’histoire contemporaine de l’Amérique latine n’ignore rien des brûlants débats qui ont suivi les renversements de Jacobo Arbenz (Guatemala, 1954) et Salvador Allende (Chili, 1973) – fallait-il ou non armer le peuple face à l’imminence du danger ? – et la mise à genou du Nicaragua sandiniste par les Etats-Unis, dans les années 1980 – les « contras » (contre-révolutionnaires) d’alors présentant d’incontestables similitudes avec les actuels paramilitaires colombiens. A Caracas, le choix a été fait : un projet socialiste ne peut survivre sans capacité de se défendre – à plus forte raison, et paradoxalement, s’il joue la carte de la démocratie.

De sorte que, jeunes ou moins, la quasi-totalité des membres des colectivos font partie de cette armée de réserve d’environ cinq cent mille hommes et femmes, similaire à celles qui existent en France, en Suisse, en Espagne, au Canada, aux Etats-Unis (848 000 personnes), au Chili, en Argentine, etc., même si elles ne s’y appellent pas « milicias ». Produits d’une culture endogène, les dirigeants des collectifs portent souvent le titre de « comandante » – quelques-uns, ex-militaires, ont participé à la tentative de coup d’Etat de Chávez, le 4 février 1992 –, leurs troupes se vêtant à l’occasion d’uniformes, des plus élaborés (style vigiles de nos centres commerciaux) aux plus dépareillés.

Depuis le début des manifestations de secteurs minoritaires au sein même de l’opposition, les collectifs sont mobilisés. « Ici, on n’accepte pas les guarimbas, admet Gutiérrez, à Sarria. On ne va pas supporter qu’on nous séquestre dans notre propre quartier ! Tout le monde a le droit de manifester, de descendre dans la rue et de défendre ses droits. Mais pas de décapiter des motards[en tendant des fils métalliques, à hauteur d’homme, en travers des rues] ou de tirer une balle dans la tête d’un innocent [sort réservé à plusieurs personnes depuis le 12 février].  » Occupée et réduite au silence lors du coup d’Etat de 2002, la chaîne publique Venezolana de Televisión (VTV) a connu, en mai, une tentative de « guarimba » en face de ses locaux. « On a des communications, c’est vital, raconte Odrema. La communauté nous a prévenus. Avec différents colectivos, on est descendus ; quand ils nous ont vu arriver, “les fascistes” sont partis. » La Candelaría, quartier en plein centre de la capitale, a également connu plusieurs incursions. Même réaction de Luis Cortés, ancien du « 4F » [9] et « comandante » du collectif Cathédrale combative : « On a dû sortir pour défendre des camaradas qu’ils ne laissaient pas descendre de leur véhicule. On a… attiré leur attention et on a pu contrôler la situation. » De quoi justifier ce qualificatif de « paramilitaires » dont on les affuble régulièrement ? « On a notre secteur, notre logo, on est parfaitement identifiés. Pas comme les opposants qui, à Altamira, El Hatillo [quartiers aisés], sèment la violence encapuchados [masqués].  »

Lors des affrontements les plus violents, des policiers et des civils (des deux camps) ont ouvert le feu. Contrairement à nombre d’affirmations – « Des gangs paramilitaires appelés colectivos ont déferlé à moto, tirant à balles réelles sur quiconque restait à découvert [10] » –, aucune victime ne peut, avec une absolue certitude, être attribuée à ces derniers. L’un de leurs dirigeants, Juan Pablo Montoya, coordinateur du Secrétariat révolutionnaire du Venezuela – qui regroupe plus de cent collectifs – a fait partie des deux premiers morts, le 12 février, dans des circonstances troubles, encore non éclaircies [11]. On ira même plus loin : sans les collectifs, la situation se révélerait infiniment plus périlleuse…

Chacun, dans les quartiers populaires, a de la mémoire et, en travers de la gorge, la tentative de coup d’Etat d’avril 2002. A l’époque officier d’active, l’actuel ministre de l’intérieur était le coordinateur national des cercles bolivariens (CB) – « une sorte de commissaire politique », précise-t-il en souriant. Comme les colectivos à l’heure actuelle, ceux-ci, rebaptisés « cercles de la terreur » par l’opposition, subissaient une très dure campagne de diabolisation. « Les 12 et 13 avril, se souvient Torres, alors que Chávez était emprisonné, j’étais la charnière entre mes compañeroscommandants de bataillons [les militaires loyaux] et les membres des CB qui manifestaient massivement. Il y a eu des milliers d’appels téléphoniques pour coordonner la mobilisation, mais aussi, pour éviter la violence, pour que, malgré la rage immense qui habitait chacun, tout se passe sous la pression pacifique de la rue. A aucun moment les CB n’ont utilisé des armes et on a rétabli la situation. »

Douze ans plus tard, l’histoire se répète. Face à une opposition qui, une fois encore, refuse de respecter le résultat des urnes, des voix s’élèvent, nombreuses, unanimes, hargneuses, excédées : les limites du tolérable sont dépassées. Combien de fois n’entend-on pas : « Si le peuple voit la nécessité de descendre dans la rue pour défendre ce processus, il va le faire, comme il l’a fait le 13-A[13 avril 2002]  »  ? Le type de situation qui peut très facilement dégénérer.

« Quand a commencé la violence de la droite, en février, nous confie le ministre de l’intérieur, on s’est réunis avec tous les collectifs, quelle que soit leur nature, et on leur a dit : “Restez tranquilles, les autorités de l’Etat sauront gérer la situation”. » Dans tous les rassemblements de colectivos, à l’instar de celui auquel nous assistons le 7 juin dans la caserne de l’ancienne Police métropolitaine, celle qu’utilisait la IVe République pour réprimer, une ou des voix de responsables s’élèvent pour rappeler les fondamentaux : « Notre arme, en premier lieu, c’est la Constitution. Toute autre arme ne sera utilisée qu’en légitime défense de notre processus, ça doit être très clair pour tous lescompañeros.  » Et de fait, malgré la conscience qu’il a de sa force, « le peuple » – « les neurones avant les hormones », commentera le ministre pour la transformation du grand Caracas Ernesto Villegas – a gardé son calme, discipliné et encadré. Tandis que les dirigeants de collectifs demeurent en contact permanent avec les autorités.

Très classiquement, le débat artificiel lancé et entretenu sur le thème de leur supposée violence interdit toute réflexion sur la nature véritable et la diversité des colectivos. Si nombre d’entre eux peuvent effectivement être considérés comme des appendices du pouvoir – « Nous sommes avec notre président Maduro ! » –, d’autres se montrent plus autonomes, plus indépendants – « On est chavistes, on n’est pas “du gouvernement. » Un processus politique étant par définition lent, instable, non linéaire, truffé de réussites incontestables, mais aussi d’erreurs et de ratés, « nos critiques, nous confie Guillermo Lugo (collectif Ali Primera), on les fait arriver au PSUV à travers les médias alternatifs, les réseaux, les séminaires, les forums, les réunions… » En prélude à celle du 7 juin, à laquelle doit assister le ministre Villegas, l’un des commandants nous prévient avec gourmandise : « On va profiter du moment pour oxygéner l’Etat ! »

Reçu chaleureusement, et une fois son discours de circonstance terminé, le ministre, les chevilles comme scellées dans le sol, entend effectivement « parler du pays » : « Certains politiques ne se sont pas encore rendus compte qu’ils sont là pour servir le peuple, développe le commandant Cortes, très remonté. Nous avons besoin de votre aide. Nous menons quotidiennement une bataille frontale contre la bureaucratie et contre le blocus des médias, y compris les nôtres, les médias publics. Et nous avons les mains liées, parce que ce gouvernement révolutionnaire ne nous écoute pas, Ernesto. Alors, nous voulons que soit créé un ministère du suivi des actions sociales. Nous voulons que les ministres s’assoient avec le pouvoir populaire. Nous voulons… »004

En plein cœur de la capitale, Cortes et son collectif « Cathédrale combative » ont établi leur quartier général dans le parking bétonné d’un ex-centre commercial Sambil, réquisitionné en 2010 pour servir de refuge provisoire à mille quatre cents familles (cinq mille deux cent personnes) sinistrées lors d’un épisode de pluies torrentielles et d’inondations [12]. L’œil brillant de satisfaction, il détaille les actions en cours : « On capte les camarades “en situation de rue” et les drogués, qu’on oriente vers les programmes du Département d’attention au citoyen. On fait aussi de la réinsertion scolaire avec les gamins désocialisés. » Pour l’heure, sa petite troupe et lui tentent de mettre un peu d’ordre dans une longue file. Face à un Mc Donald’s, celle-ci s’étire devant un camion gouvernemental qui vend du café à prix hyper-subventionné.

Dans le quartier (chic) de Chacao, où la droite veut démolir le marché traditionnel pour construire un centre commercial, un colectivo lutte « pour sauvegarder le patrimoine culturel de la nation. »Des centaines d’autres, ailleurs, se consacrent à la formation politique, à la culture en général, à la culture afro-vénézuélienne ou indigène en particulier, au sport, à la musique, à la conscientisation des motards (dont le style de conduite erratique constitue le cauchemar des automobilistes), à la santé, à l’éducation, à l’amélioration du logement ; n’existe-t-il pas un collectif de deux cents femmes qui bâtissent un immeuble, à Caracas, sur l’avenue Francisco de Miranda [13] ? A La Pastora, Pacha Guzmán résume : « On donne aux gens l’opportunité de participer au type de démocratie que Chávez a appelé à construire : c’est autre chose qu’aller voter et attendre que le gouvernement s’occupe de tout. »

Mais alors, pourquoi tant de haine, selon la formule consacrée ? Au pied des immeubles de l’ensemble 23 de Enero, le député suppléant du PSUV et animateur de la « Coordination Simón Bolivar », Juan Contreras, lève le bras et le rabat en signe d’exaspération : « L’opposition ne supporte pas que les gens défendent le processus. Alors, il faut stigmatiser, criminaliser les organisations sociales qui ont grandi à la chaleur de la révolution bolivarienne, comme les communes, les conseils communaux et, surtout, les collectifs, qui ne sont rien d’autre que le peuple organisé. »

Photos : Maurice Lemoine

Notes: 

[1] Lire Maurice Lemoine, « Stratégie de la tension », 20 février 2014, Mémoire des luttes (http://www.medelu.org/Strategie-de-la-tension-au)

[2] Répression d’un soulèvement populaire qui, à Caracas, le 27 février 1989, a fait, selon les sources, entre trois cents et, plus vraisemblablement, trois mille morts.

[3] Lina Ron : dirigeante chaviste particulièrement radicale, décédée le 5 mars 2011.

[4] L’actuel président a été conducteur d’autobus et syndicaliste.

[5] De janvier à juillet 2014, dans les dix quartiers de Caracas placés sous la juridiction de la nouvelle Police nationale bolivarienne (PNB), la criminalité a diminué de 33 % par rapport à la même période de l’année précédente (Ciudad Caracas, 11 juillet 2014).

[6]  El Nacional, Caracas, 15février 2014.

[7] Zones de patrouillage intensif de la police de proximité.

[8] Littéralement « paroisse » : la plus petite unité politico-territoriale ; Caracas en compte trente-deux.

[9] 4 février 1992 : coup d’Etat de Chávez contre le président Carlos Andrés Pérez.

[10] Slate.fr, Paris, 21 février 2014.

[11] D’abord attribuée à un fonctionnaire du Service bolivarien national de renseignements (Sebin), sa mort l’est désormais à un autre dirigeant de colectivos, Hermes Barrera Niño – qui clame son innocence.

[12] Il n’y reste actuellement que trente-quatre familles (trois cents personnes) ; les autres ont été relogées.

[13] Lire « Un rêve aux mains de femmes » sur le site Venezuela Infos (2 juillet 2014).

Source de cet article : http://www.medelu.org/Les-colectivos-venezueliens-du

« Dans notre quartier, la vie a changé »

Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.19.08Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.15.17

La Grande Mission Quartier Nouveau, Quartier Tricolore (Barrio Nuevo, Barrio Tricolor) dont l’objectif est la transformation intégrale de l’espace de vie physique et le renforcement de l’organisation sociale parmi les secteurs populaires, exécute actuellement 273 projets dans tout le pays dont 247 ont déjà été inspectés pour garantir leur développement. Ce chiffre concerne des projets menés dans 15 états où se concentrent 90% des efforts de cette mission sociale. Dans tout le pays la mission Quartier Nouveau, Quartier Tricolore compte 63 ¨corredores¨ (zones à couvrir), avec l’objectif de venir en aide à un million de familles. Cette mission fut créée en 2009 par le président Hugo Chávez et, après une période d’affaiblissement, a été relancée l’an dernier par le président Nicolás Maduro, avec la participation active des conseils communaux et des communes.

Les Communautés du secteur Mamera-El Junquito se lancent dans des actions d’auto-construction

Jean Carlos Nieves, porte-parole du Conseil Communal La Espada de Bolivar (L’Epée de Bolivar ») : « Dans notre quartier, la vie a changé maintenant. Avant, sous la IVème République, on nous marginalisait systématiquement parce qu’on habitait dans des quartiers populaires. Aujourd’hui, la réalité est tout autre. Le pouvoir populaire se consolide à travers les multiples actions d’auto-construction ».

La Espada de Bolivar (Secteur Los Palmas II) est un de ces très nombreux Conseils Communaux à se lancer dans la réhabilitation de son habitat, grâce aux dispositions prévues par la Grande Mission Barrio Nuevo Tricolor (GMBNBT). Ici, l’organisation populaire s’est lancée dans la remise à neuf intégrale des escaliers qui desservent ce secteur très pentu. Jamais entretenus, ces voies d’accès essentielles pour les habitants se délabraient de plus en plus. Par ailleurs, l’ensemble du réseau d’adduction des eaux usées a été totalement rénové.

A ce jour, ce sont 40 familles qui tirent profit de l’action du Gouvernement Révolutionnaire en leur faveur, à travers la mission GMBNBT. Nieves rappelle que la mise en place de nouveaux escaliers, a débuté le 12 mai dernier. « Ils tombaient en ruines, et n’étaient plus en état de desservir le quartier. Surtout depuis les inondations de 2010. Nous avons donc décidé de nous organiser ». Des détails qui ont leur importance : on en a profité pour installer des rampes d’escalier, un système d’éclairage, mais aussi un jardin public. Depuis, le quartier a complètement changé d’apparence.Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.11.49

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L’autogestion, clef du changement.

Le secteur de Mamera-El Junquito a tiré avantage de l’exécution de 24 tranches du programme, grâce à l’action conjuguée de Barrio Nuevo et Barrio Tricolor. Placées sous la houlette de l’organisation populaire organisé, 12 de celles-ci relèvent de l’auto-organisation, de l’autogestion.

Ce n’est pas tout. Le secteur de La Bomba (Las Cumbres/Antimano) a également bénéficié des bienfaits de la Gran Mision. Pour être plus précis, c’est un mur de soutènement qui s’élèvera désormais ici, pour prévenir les inondations éventuelles. Olga Andrade qui est la porte-parole du Conseil Communal Warairarepano, souligne que cet objectif est en passe d’aboutir. Dans un avenir très proche, les écoulements anarchiques dues aux pluies, responsables des inondations à répétition, seront canalisés efficacement par la mise en place de larges rigoles bétonnées. (A ce jour, ces dernières sont achevées à une hauteur de 95%. Quant au mur, on en est à 45%).

Olga : « ces travaux ont incontestablement changé notre vie du tout au tout. L’installation de ces rigoles relevait de l’urgence absolue. Parce qu’à chaque orage, les inondations nous submergeaient ; les pluies dévalaient la pente en laissant derrière elles un terrain désolé, boueux et fangeux. C’était une source permanente de tracas ».

Pas moins de 625 familles ont pu profiter de ces diverses réalisations, grâce au soutien qu’apporte le gouvernement bolivarien à la réhabilitation des quartiers et secteurs populaires. Olga poursuit : « Barrio Nuevo, Barrio Tricolor ont transfiguré la vie de nos Communautés. Nous attendions depuis longtemps la réalisation effective de ces chantiers. On a obtenu qu’ils deviennent prioritaires, lorsque nous avons participé aux Tables rondes « planification ».

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Le Plan « paix et vie en commun » au service des quartiers populaires.

Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.12.38Le Plan « Paix et vie en commun » est l’une des pierres angulaires d’un dispositif d’ensemble, qui voit les programmes sociaux Barrio Nuevo et Barrio Tricolor être activés partout ; notamment dans la capitale du pays. (Pour le seul Caracas, 13 points de ce genre, sont comptabilisés).

La Mairie de Caracas et le Gouvernement du district de la capitale, ont décidé de placer le Plan « Paix et vie en commun » sous leur patronage conjoint. Le but de cette action commune ? Promouvoir au sein des quartiers populaires classés prioritaires, l’épanouissement de l’esprit civique, dont « concorde » et « civilité » sont les maîtres-mots.Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.14.23

Ce programme permet dans un premier temps, d’agir en amont, en identifiant les facteurs se situant à la racine des violences qui touchent ces secteurs. Dans un second temps, il s’agit de mettre en oeuvre les divers moyens susceptibles de porter remède à ces dérapages.

Le but étant d’atteindre une efficacité maximale, les programmes sociaux s’articulent autour de 4 axes essentiels :

1/ Journées récréatives, culturelles, et sport. Les acteurs institutionnels impliqués : Caracas Rueda Libre (Caracas Roues Libres) ; Jeux sportifs Barrio Tricolor ; Cine en el Barrio (Cinéma dans le quartier) ; Feria Comunal del libro (Foire Communale du livre) ; Miguel Vicente Patacaliente (personnage de conte populaire) ; Activités culturelles dans les espaces publics.

2/ Public concerné : les familles et l’école. Les acteurs institutionnels impliqués : Caracas a Creyon ; El Buen Trato ; Enseignants engagés pour la paix ; Vie en commun à l’école.

3/ Ecologie et environnement.

4/ Communes, formation et éducation populaire pour l’émancipation.Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.20.49Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.12.08Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.14.04
Les ¨Cayapas socialistes¨.

(La cayapa est une tradition indigène vénézuélienne, qui décrit un processus à travers lequel les membres d’une communauté travaillent en coopération).

La réalisation de projets sociaux par le truchement des cayapas socialistes est l’une des formes d’auto-organisation qui s’expriment à travers la Gran Mision Barrio Nuevo Barrio Tricolor (GMBNBT). Le lancement de campagnes de propreté des espaces publics, la réappropriation de terrains aux fins de réhabilitation, et l’entretien de la voirie sont les domaines de prédilection des cayapas socialistes. Un exemple : une cayapa est intervenue rue Mata Palo de La Bandera. Il s’agissait de remplacer en urgence, 315 mètres de canalisations destinées à l’évacuation des eaux usées et à la desserte en eau potable.

C’est l’assemblée locale des citoyens qui est à l’origine de cette initiative, puisqu’il en allait du bien-être des occupants de 47 logements, qui subissaient de très importantes et malsaines infiltrations.

Ronaldo Caicedo, responsable de la plate-forme technique La Bandera et Gran Colombia : « C’est à FundaCaracas que nous devons l’apport en matériel nécessaire. De plus, afin de prêter main forte à la main d’oeuvre composée des habitants du quartier, les ouvriers des Services techniques de la mairie de Caracas, mais aussi ceux qui relèvent de l’autorité du Gouvernement du District de la capitale se sont chargés d’ouvrir une tranchée dans la chaussée. Ils se sont également occupés de la récupération des gravats ».

A partir de cet exemple, constatant que l’organisation populaire s’est saisie du projet (comme de très nombreux autres) avec succès, Caicedo en conclut que ce genre de coopération fonctionne.

Zuleika Landaeta -coordinatrice de la plate-forme technique de Los Mangos, Los Totumos et El cementerio- insiste sur le fait que l’un des points-forts de ce dispositif d’ensemble, sa réussite essentielle, c’est la puissante activation des Conseils communaux, qui en sont le rouage essentiel. « La dynamique issue de cette configuration globale a été rendue possible du fait de l’accent mis sur le caractère communautaire, collectif des actions engagées ; de l’attention toute particulière que l’on a accordé à la concrétisation du Plan « Paix et vie en commun », et des activités sportives qui en sont l’un des instruments privilégiés ».

quartiers populaires Caracas

Secteurs de la capitale (en couleurs et numérotés) où se déploie la Mission Sociale Quartier Nouveau, Quartier Tricolore (2014)

Secteurs de la capitale (en couleurs et numérotés) où se déploie la Mission Sociale Quartier Nouveau, Quartier Tricolore (2014)

Texte : Joselin Arteaga, Belén Van Arcken. Photos : Ciudad Caracas

Source : http://www.ciudadccs.info/wp-content/uploads/2014/07/25/SupleCCS447.pdf

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨

Le 9 mars à Caracas, Maduro rencontre des mouvements communaux venus de tout le pays et annonce l’octroi de 2400 millions de bolivars pour qu’ils puissent réaliser leurs projets socio-productifs ou de construction de logements.

Maduro rencontre des mouvements communaux venus de tout le pays.

15 mois après son élection, le ¨chauffeur d’autobus¨ (1) Nicolas Maduro, cet ex-syndicaliste du transport public, ce militant bolivarien méprisé par les professionnels de la politique, celui que Chavez proposa aux électeurs parce qu’il était le seul sans écurie, sans ambition personnelle, accélère le dynamitage de l’État ancien. Certes, c’est depuis 1999 que la révolution bolivarienne construit la démocratie participative mais en juillet 2014, dans la parfaite invisibilité médiatique, elle lance l’expérience la plus poussée de participation citoyenne dans l’histoire de la gauche mondiale.

On comprend la fébrilité de l’extrême droite vénézuélienne dont les récentes violences appuyées par les paramilitaires colombiens et la CIA (2) ont été déguisées en ¨révolte étudiante¨ par les grands médias (3). Il ne s’agit plus seulement de récupérer les impressionnantes réserves de pétrole ou de freiner l’unification de l’Amérique Latine. La déstabilisation se fait urgente parce que l’approfondissement du pouvoir citoyen éloigne chaque jour un peu plus la possibilité de rétablir l’autoritarisme néo-libéral, les privatisations et la répression des mouvements sociaux.

Conformément aux engagements du programme sorti des urnes d’avril 2013 (4), le président Maduro annonce pour la mi-août un ¨sacudón¨ (forte secousse) des institutions gouvernementales : ¨Nous révisons à la loupe tous les portefeuilles ministériels, le degré de réalisation de leurs objectifs ainsi que le niveau de production des entreprises d’État. Nous allons maximiser l’efficacité du gouvernement dans la rue (5) et toute l’action de l’État pour transférer le pouvoir à la population. Nous n’avons pas rebaptisé nos ministères ¨du pouvoir populaire¨ pour le plaisir de leur coller une belle étiquette mais pour mettre l’État au service du peuple. Nous devons construire un système de gouvernement populaire qui ne soit pas un aimable slogan pour se souvenir de Simón Rodríguez ou de Hugo Chávez. Il est hors de question que la révolution s’arrête une seconde. Elle doit continuer à se déployer dans toutes les sphères de la vie¨ a-t-il rappelé aux ministres.

"La droite croit qu’il s’agit de changer des ministres, non, ce n’est pas l’essence de ce que nous faisons. Le centre du travail est de changer l’État, ses procédures, l’échafaudage monté par le capitalisme pour que la rente pétrolière serve à tout et à rien à la fois" explique le vice-président Jorge Arreaza.

Assemblée paysanne et indigène en vue de rédiger une liste de propositions au gouvernement, Sud du Lac de Maracaibo, juillet 2014.

Assemblée paysanne et indigène en vue de rédiger une liste de propositions au gouvernement, Sud du Lac de Maracaibo, juillet 2014.

Pour l’aider à ¨chambarder l’État¨, Maduro appelle depuis quelques mois les mouvements sociaux et le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) à lui transmettre des propositions concrètes. Le vendredi 18 juillet il s’est rendu dans l’État de Lara à la rencontre d’une assemblée de communes de tout le pays pour y concrétiser officiellement la promesse faite lors d’une assemblée antérieure de délégués communaux (6) : la création d’un Conseil permanent d’articulation entre la présidence et les communes pour que celles-ci dialoguent directement avec le gouvernement, fassent des propositions, définissent des priorités et expriment leurs critiques.

Dans cette réunion de travail avec 300 porte-paroles de diverses instances d’auto-gouvernement communal, Maduro a approuvé leurs premières propositions. Comme celle de créer des conseils du pouvoir citoyen dans les ministères: “Chaque ministère doit posséder son conseil de pouvoir citoyen comme espace permanent pour travailler la main dans la main et éliminer la bureaucratie. Nous sommes en train de travailler sur un plan de transformation totale de l’Etat ; et plus précisément de cet Etat élitaire dont le bureaucratisme, la corruption, l’indolence, la lenteur sont les maîtres-mots. Il est de notre devoir de le transformer de fond en comble. Nous avons besoin de briser le blocage que nous nous imposons nous-mêmes et de rompre avec les schémas qui nous limitent, qui sont ceux de l’État élitaire, lui-même descendant de l’État colonial, répresseur, autoritaire, raciste et voué au pillage. Parce que là où s’impose la bureaucratie s’impose l’incommunication. Et l’unique mode de restructuration souhaitable, est celui qui consiste à associer à ce changement fondamental, le peuple désormais conscient de ses propres capacités¨.

Nicolas Maduro, le 18 juillet, dans l'État de Lara, crée le conseil permanent présidence/communes.

Nicolas Maduro, le 18 juillet, dans l’État de Lara, crée le conseil permanent présidence/communes.

Lara

Des critiques populaires…

Avant de remettre leurs propositions au gouvernement, les 17 tables rondes des organisations communales ont dressé la liste des principaux ¨noeuds critiques¨ : le manque d’articulation entre les différents corps ministériels chargés de travailler avec les organisations communales et la multiplication d’intermédiaires et d’interlocuteurs qui compliquent la tâche des auto-gouvernements communaux et génèrent une perte considérable de temps; La déficience de formation socio-politique des serviteurs publics; La nécessité de revoir les lois et d’en édicter de nouvelles pour le renforcement des communes; L’absence d’espaces de coordination entre les instances municipales et régionales des missions sociales et les instances du pouvoir communal; La faiblesse du suivi de l’exécution des politiques du gouvernement bolivarien au sein des communes; La présence permanente de contenus violents et d’images discriminatoires envers la femme et les minorités sociales dans les médias privés hégémoniques au Venezuela et la promotion d’une culture de la violence, de l’individualisme et du consumérisme dans la population; ou encore la persistance de pratiques de pollution et de déprédation de l’environnement sur le territoire des communes, notamment dans le traitement des eaux usées et l’usage de techniques agricoles ayant un impact négatif sur l’environnement.

… aux propositions populaires.

La machine s’est accélérée : trois jours plus tard, un peu plus de 200 Communard(e)s venus de tout le pays se sont réunis à Caracas pour la première réunion de la Commission Présidence/Communes. Cinq tables-rondes ont planché sur les axes suivants : Centre National du Commerce Extérieur (Cencoex) ; Banque Communale ; Agriculture et Terres ; Commission Nationale des Télécommunications (Conatel), Loi de Responsabilité sociale à la Radio et à la Télévision; Planification Territoriale. Des propositions issues de cette première session de travail émerge le profil de l’État communal.

Enfants de la Commune d'El Rosillo (État d'Anzoategui)

Enfants de la Commune d’El Rosillo (État d’Anzoategui)

Table-ronde n°1 : Centre National du Commerce Extérieur (Cencoex) :

- Obtenir des devises pour la consolidation des unités socio-productives communales existantes.

- Renforcer l’industrialisation des systèmes de production.

- Contribuer à la sécurité alimentaire.

- Efficacité renforcée du modèle économique socio-productif communal.

- Faire en sorte que la triangulation « pouvoir populaire/Ministère des Communes/Cencoex » devienne réalité.

- Gérer des licences d’importation afin d’accéder aux devises.

- Elaboration d’un registre unique recensant les unités socio-productives Communales.

- Activation de commissions mixtes.

- Simplification des diverses démarches à remplir.

- Exonération d’impôts durant les premières étapes.

- Assurer la protection douanière des produits issus des Communes.

Table-ronde n°2 : Banque Communale.

- Réaménagement du système bancaire public et consolidation parallèle de la nouvelle institution financière communale.

- Distinguer Banque Communale et Banque privée. Ces deux systèmes distincts ne peuvent et ne doivent en aucun cas se confondre.

- Traitement égalitaire des producteurs Communaux.

- Garantir la viabilité et la pérennité financières de la Banque Communale.

- Prendre en considération les spécificités de chaque Commune.

- Organiser des tables-rondes pour établir les besoins financiers de chaque Commune.

- Créer un système pour que la Banque Communale puisse financer les projets sociaux de la Communauté.

- Assurer la formation des communards sur le plan financier.

- Enregistrement des communes auprès de l’office unique du Ministère des Communes.

Table-ronde n°3 : Agriculture et Terres.

- Créer des unités ¨Ecopatrias¨.

- Mettre en place des ateliers de formation en agro-écologie.

- Promouvoir la création d’entreprises de propriété sociale (EPS) communales. Assurer la rotation des cultures et la pratique du troc inter-communal.

- Création de fermes intégrales.

- Développer la filière ¨Ecopatria¨ afin de réaliser des fertilisants et des produits écologiques.

- Veiller à éliminer toute bureaucratisation des systèmes en place.

- Revoir et superviser – de concert avec les communards – les diverses attributions de crédits.

- Soutenir les pratiques d’agriculture artisanale.

- Améliorer les voies de transport agricoles.

- Recenser les terrains en jachère dépendant du Ministère de l’Agriculture et de la Terre pour les transférer aux Communes.

Table-ronde n°4 : Conatel (Loi de Responsabilité Sociale des Médias).

- Renforcer les radios et télévisions communautaires.

- Évaluer et contrôler les contenus des programmes transmis par les compagnies de câble (sexe, violence, racisme etc…)

- Transformer la Loi de Responsabilité Sociale pour garantir la libre expression de la population.

- Revoir ce qui est respecté et ce qui ne l’est pas dans la Loi de Responsabilité Sociale.

- Travailler avec les médias alternatifs et communautaires.

- Faire en sorte que le plus grand nombre de porte-paroles des communes puissent participer à l’élaboration des dispositions légales que promulgue la Commission Nationale des Télécommunications.

- Edicter une Loi Organique des Conseils exécutifs nationaux en charge de la Communication.

- Favoriser la création de chaînes de télévision (communautaires) dans chaque commune.

- Constituer des équipes inter-disciplinaires des Communes comme parties prenantes du secteur de la Communication au niveau national.

Table-ronde n°5 : Planification territoriale.

- Réforme de la Loi des Terres, des Parcs et du Cadastre pour reconnaître les communes comme espaces d’auto-gouvernement.

- Oeuvrer à la reconnaissance des Communes à tous les échelons territoriaux.

- Promouvoir la Loi de Transfert de Compétences aux Communes.

- Travailler à la reconnaissance de toutes les instances nouvelles d’auto-organisation.

- Encourager l’épanouissement de la souveraineté territoriale de chaque Commune.

- Convoquer un grand débat national sur la Loi du Territoire Communal.

- Activer les mécanismes de planification territoriale.

- Articuler avec les Communes et les Régions stratégiques de Développement Intégral (Redi).

La militante Yanina Settembrino -porte-parole du courant « Bolivar et Zamora »- a insisté sur le caractère sans précédent de l’événement : « je ne pense pas qu’il existe où que ce soit dans le monde, l’équivalent politico-organisationnel de notre Conseil présidentiel de Gouvernement Populaire Communal ». Carlos Alvarado -Communard originaire de l’état agricole de Guarico- insiste aussi sur le fait que « nous sommes en train de vivre un moment historique exceptionnel, car chaque jour qui passe voit le pouvoir Communal se consolider un peu partout au Venezuela ».

Nous avons beaucoup de pain sur la planche, nous nous battons tous les jours avec la bureaucratie et les conspirations de droite pour rendre possible ce projet inscrit dans la Constitution de la République Bolivarienne” précise le Ministre des Communes Reinaldo Iturriza, ajoutant que le président Chavez liait ce projet à la construction d’une nouvelle institutionnalité basée fondamentalement sur les conseils communaux et les communes. Le Ministre a rappelé que la majorité des communes enregistrées ont créé leurs instances d’auto-gouvernement et produisent, l’enjeu étant de renforcer cette productivité et d’éliminer les obstacles qui entravent leur potentiel.

Thierry Deronne, Caracas, 24 juillet 2014

Traductions : Jean-Marc del Percio

Notes :

 (1) C’est ainsi que la droite qualifie le président élu, le considérant comme indigne de la fonction présidentielle parce qu’il vient du monde du travail.

(2) Lire ¨Brévissime leçon de journalisme pour ceux qui croient encore à l’information¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/22/brevissime-cours-de-journalisme-pour-ceux-qui-croient-encore-a-linformation/ et ¨Comment la plupart des journalistes occidentaux ont cessé d’appuyer la démocratie en Amérique Latine¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/03/16/comment-la-plupart-des-journalistes-occidentaux-ont-cesse-dappuyer-la-democratie-en-amerique-latine

(3) ¨Le Venezuela montre que les manifestations peuvent aussi être une défense des privilèges¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/04/16/le-venezuela-montre-que-les-manifestations-peuvent-aussi-etre-une-defense-des-privileges-par-seumas-milne-the-guardian/

(4) ¨Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

(5) ¨Nous t’écoutons Claudia¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/06/nous-tecoutons-claudia/

(6) ¨Venezuela, la profondeur de la démocratie participative cachée par les médias occidentaux¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/06/photos-venezuela-la-profondeur-de-la-democratie-participative-cachee-par-les-medias-occidentaux/

Sources (espagnol) de cet article :

http://www.ciudadccs.info/2014/07/maduro-instala-primer-consejo-presidencial-comunal-en-lara/

http://www.ciudadccs.info/2014/07/aprobada-constitucion-de-consejos-del-poder-popular-en-ministerios/

http://www.mpcomunas.gob.ve/comuneros-y-comuneras-se-reunen-para-presentar-propuestas-en-consejo-presidencial-de-gobierno-popular-con-las-comunas/

http://www.mpcomunas.gob.ve/comuneros-y-comuneras-se-reunen-para-presentar-propuestas-en-consejo-presidencial-de-gobierno-popular-con-las-comunas/

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Chant de travail à un vénérable corossolier, par Neirlay Andrade

La journaliste vénézuélienne Neirlay Andrade

La journaliste vénézuélienne Neirlay Andrade

On ne saura jamais qui du coq ou du jour se lève le plus tôt. Ce qui est sûr, c’est qu’au moment où la première mamelle sera vidée de tout son lait, le coq se dresse fièrement face aux étoiles. Au même moment précis, comme toujours, certaines personnes s’affairent ici et là, avec en tout et pour tout un guayoyo (café allongé) en guise de nourriture dans l’estomac.

Tout s’accélère en moins de 10 minutes : les veaux sont libérés et se précipitent avidement sur les pis disponibles, tandis que des mains agiles font leur travail en trayant les vaches. A l’issue de la traite -au moment où le coq remporte enfin sa victoire sur les étoiles – les 180 litres de lait attendus quotidiennement, sont acquis.

Non loin de la Vega del Navay, la ferme Jamaica est l’une des unités de production agricole de la Commune « Ali Primera II ». Elle se situe sur le territoire de La Pedrera, état du Táchira.

Celles et ceux qui désormais s’en occupent collectivement, ont tous contribué à sa construction, dans cette zone où la tyrannie uniformisante du llano, se substitue peu à peu aux derniers contreforts des chaînes montagneuses du secteur.

A l’affût du bruit feutré des premiers pas qui se font entendre, les cochons et les truies se dressent sur leurs pattes à l’unisson, immobiles toutefois, et silencieux. Des essaims de mouches trahissent tout de même leur présence, que les suidés éloignent, en jouant de leurs groins impressionnants. Cet état de fait met fin à leur discrétion relative, et le troupeau commence à s’activer, dès qu’il s’habitue à la présence humaine. Toute proche.

Les porcelets arrivent à la ferme à l’âge d’un mois. 30 jours après, ils atteignent déjà le poids respectable de 25 kg. Au quatrième mois, les 120 spécimens d’à peu près 100 kg chacun, ils sont envoyés à l’abattoir.1

« Les politiciens classiques ne respectaient pas leurs engagements. Par conséquent, ils n’étaient pas nos mandataires »

En réalité, malgré les apparences, le point fort des communards de La Pedrera, ce sont les eaux. Située tout au sud de l’état de Tachira, la commune Libertador est la seconde productrice de cachamas (poisson d’eau douce du bassin amazonien) du Venezuela.

L’organisation des Conseils de pêcheurs-aquaculteurs (Conpas) est l’une des principales conquêtes politico-sociales dont la Commune Ali Primera II peut s’enorgueillir. Conpas a réussi le tour de force de regrouper 450 producteurs locaux. Résultats : chaque semestre (7 mois pour être précis),les 2700 sites de pêche dont ils s’occupent, produisent en tout et pour tout 5400 tonnes de cachamas.

A ce jour, précédant leur inscription au registre public (23 février 2013) -acte leur octroyant une existence légale- les Conseils communaux auront à leur actif,pas moins de 160 réunions qu’ils ont puissamment contribué à organiser. Quant à Pedro Ortega -l’un des porte-parole locaux- il nous fait part très clairement des raisons pour lesquelles ils ont décidé de se regrouper, de jouer la carte collective : « les politiciens classiques ne respectaient leurs engagements. Par conséquent, ils n’étaient pas nos mandataires ».2

Les formes d’organisation antérieures -dont la plupart étaient caduques- ont été dépassées.

Le peuple a décidé de devenir le « compositeur et interprète » de sa propre partition. De prendre les choses en mains. C’est Ali Primera qui avait averti les uns et les autres que la dispersion, mais aussi l’individualisme exacerbé, faisaient le lit -et la joie- des ennemis du peuple. Cette communauté a très vite saisi les enjeux en présence. Elle s’est emparée à bras le corps de cette tâche titanesque consistant tout d’abord à unifier les critères et méthodes techniques qui présidaient aux activités (originellement émiettées) des uns et des autres. Cette étape étant franchie, les formes d’organisation antérieures -dont la plupart étaient caduques- ont été dépassées, au profit de celles qui allaient déboucher sur une évidente réussite : la mise en place d’une vaste unité de production, qui allait faire de La Pedrera le vecteur stratégique d’une forme de développement, réussie aux marges du territoire national. Puisque nous avons affaire ici, à une zone frontalière.

C’est à l’ombre tutélaire et bienfaisante d’un palo de guanabana (un corossolier) que la « geste » de la Commune « Ali Primera II » a pris racine. En un lieu précisément, qui se situe à l’exact embranchement des routes menant aux états Barinas et Apure, un groupe d’activistes -qu’on appelait dans le coin d’un ton moqueur « les pasteurs »- a jeté les bases de cette expérience d'(auto)-organisation populaire.

Pedro Ortega

Pedro Ortega

Le corossolier a également été le témoin de ces mémorables et studieuses journées de formation, durant lesquelles les porte-parole se sont emparés des multiples et abscons dispositifs légaux en vigueur. Forts de ces nouvelles connaissances acquises, ils purent affronter avec efficacité un Etat bourgeois dont les arcanes bureaucratiques sont autant de chausse-trappes pour celles et ceux qui n’en sont pas les adeptes. Pedro Ortega prend soin de différencier Etat bourgeois et Etat bolivarien dont l’actuel Gouvernement chaviste est l’émanation. Le premier étant en voie de dépérissement ; le second étant clairement un allié.

En sus du corossolier qui leur a apporté son concours, les « activistes » ont également profité de l’hospitalité bien relative d’une étable abandonnée. Elle sera le creuset duquel est issu la Commune « Ali primera II », dont le siège se situe désormais dans les locaux de l’école Eleazar Lopez Contreras, dont l’effectif s’élève à 200 élèves.

Les travaux se situant à l’origine de la récupération de l’espace suffisant à la création d’un centre d’enseignement, n’ont pas marqué les débuts des Communards en tant que maçons. En effet, dès 2011, ces derniers avaient déjà à leur actif la construction de 15 unités d’habitation offertes en priorité aux familles sinistrées, du fait de la crue (2010) du fleuve Navay. De plus, à l’issue de l’édification de 10 unités supplémentaires, une bien agréable surprise attendait les Communards : le reliquat dont ils ont pu bénéficier a immédiatement été investi dans la rénovation de l’équipement de la Maison Communale.

Ce bilan conséquent s’élève à une centaine de maisons construites. Yudith Galavis occupe quant à elle, l’une de celles-ci. Une charge bien lourde (mais ô combien exaltante) pèse sur ses épaules. Celle de « formatrice du Pouvoir Populaire ». Elle sera de celles et ceux qui auront profité de la protection tutélaire que le corossolier leur a prodiguée. Tant de choses ont pris corps depuis ! Il en est ainsi des jardins d’« auto-subsistance », qui permettent aux familles dans le besoin, de se nourrir convenablement. Ces nouveaux espaces communautaires s’inscrivant dans un programme d’ensemble intitulé « Renacer Bolivariano ». Maintenant, les avocats, les oranges, les mangues , les bananes et les fruits du yucca sont accessibles à tous les Communards. Sans oublier les cachamas dorées qui se situent au centre de l’économie de subsistance dont ils peuvent désormais profiter.

Cependant, ce ne sont pas uniquement les assiettes des Communards qui se sont enrichies. Il en est de même pour les débats, les discussions qui alimentent les nombreuses assemblées communales. Yudith Galavis exprime toute sa fierté lorsque ce sujet est abordé. Elle en profite pour ajouter que les relations établies avec des Communes se situant sur le territoire d’autres états, leur permettent d’échanger expériences et savoirs.

Yudith Galavis

Yudith Galavis

L’EPS : à la fois le corps et l’esprit du Pouvoir Populaire.

Non seulement il a fallu s’organiser; trouver un accord d’association avec les bouchers du secteur; superviser les activités relatives au marché populaire local; sillonner le pays afin d’entrer en campagne contre la pêche à la traîne, et pour la sauvegarde des cours d’eau…Non seulement il a fallu se consacrer au bon fonctionnement de la maison de santé; se pencher sur le recensement des travailleurs peuplant les Conseils communaux afin de les intégrer d’une manière concrète aux projets locaux. Il a été aussi nécessaire de promouvoir tous les projets, et de se défendre sur tous les fronts.

Tels ont été tous les thèmes abordés -qui ont enflammé les débats- par les animateurs de la station de radio locale communautaire. Notamment dans le cadre du programme « Commune en action », qui est diffusé à l’antenne, tous les mercredis soir (19 heures).

L’un de ces projets qui prend corps en ce moment, est celui qui concerne la réfection de l’école General Cipriano Castro. Bien que les travaux de rénovation ait été confiés à un entrepreneur privé, 75% des ouvriers employés sur le chantier sont membres des comités de travailleurs des Conseils communaux.

Chaque victoire obtenue est porteuse d’une signification précise. Toutefois l’une des plus importantes que l’on n’ait pas encore remportée, est celle de la structuration effective de ces fameuses Entreprises de Propriété Social (EPS), véritable symbole du Pouvoir Populaire.

Si l’on ne parvient pas à contrôler les divers maillons constituant la chaîne de commercialisation, il ne sera pas possible de se débarrasser des intermédiaires

Nul doute cependant, que l’on va dans le bon sens. La Commune Ali Primera s’apprête à relever ce défi. En effet, les obstacles et les problèmes qui surgissent sur cette voie, sont d’ores et déjà parfaitement identifiés : si l’on ne parvient pas à contrôler les divers maillons constituant la chaîne de commercialisation dans son ensemble, il ne sera pas possible de se débarrasser des intermédiaires qui dans le cadre du processus de distribution représentent les intérêts privés, et s’enrichissent aux dépens des Communards vivant de la pêche des cachamas.

Il faut préciser qu’à ce jour, aucun accompagnement effectif n’a été mis en place, qui aurait permis une bonne maîtrise des niveaux (quotas) de production atteints. Paradoxalement, le succès que représentent les 450 tonnes de cachamas pêchées chaque semestre (7 mois pour être précis), se mue en problème à résoudre, lorsque l’on sait que les produits destinés à l’ alimentation du poisson, se trouvent aux mains du secteur privé. Or, bien que les matières premières nécessaires à leur fabrication soient fournies par l’Etat, c’est le secteur privé qui fixe le cours des prix. Le problème atteint son point d’incandescence avec les programmes Agropatria qui ne remplissent pas correctement le rôle qui leur a été initialement assigné, sans parler de tous ces éléments profiteurs de la bourgeoisie se déguisant volontiers en paysans. C’est d’ailleurs ces états de fait que Domingo Parilli -porte-parole national des pisciculteurs et aquaculteurs- s’attache à dénoncer.

Il y a quelques années, une entreprise spécialisée espagnole s’était engagée à construire -partout dans le pays- 24 unités de production destinées à traiter le poisson. Elle a été entretemps déclarée en faillite, et le projet fut abandonné. La Commune « Ali Primera II » a toutefois réussi à faire en sorte que l’une de ces unités soit transférée sur le territoire de l’état de Táchira. On attend que les autorités d’Insopesca (Institut d’État pour le développement de la pêche) allouent à la Commune les terrains suffisants (quelques hectares) dont elle a besoin pour que cette structure, flanquée d’une unité de production d’aliments pour poissons, voie enfin le jour.6

« Nous étions des sentinelles assoupies. Cette époque est révolue. »

Ce n’est pas pour autant que les uns et les autres se laissent abattre par les délais que toute demande faite auprès des structures institutionnelles supposent. Parce que les Communards savent pertinemment que leur exigence est juste. Qu’obtenir gain de cause dans cette affaire, c’est s’opposer efficacement à la guerre économique à laquelle le peuple vénézuélien est confronté. En plus des divers trafics de contrebande qui sévissent dans cette zone frontalière, ils se retrouvent face à des ennemis de taille, tel que le terrorisme paramilitaire de Colombie. Ils ont répondu à ces agressions, à ce climat d’insécurité permanente, par la levée au sein de leurs propres rangs, de milices populaires. Ils savent bien que tout homme est mortel. Que l’on peut aisément l’abattre. Cependant, forts de l’enseignement d’Ali, ils savent que les aspirations à la liberté ne peuvent être effacées. Qu’elles aboutiront. C’est la conclusion de Jacobo Sanchez, bien à l’abri du vénérable corossolier : « nous étions des sentinelles assoupies. Cette époque est révolue. S’il advenait que l’un d’entre nous tombe, d’autres le remplaceront et poursuivront la lutte engagée. Nous perdrons vraisemblablement quelques batailles, pourtant cette guerre, nous la gagnerons : ce pays, notre pays sera enfin libre ».5

Neirlay Andrade

Photos : Oscar Arria

Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2014/07/tonada-para-un-palo-de-guanabana.html

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Pourquoi rester chez soi quand il pleut sur Momboy ?

Valle MomboyDans une vallée qui explose dans toutes les directions à chaque seconde, rester chez soi serait gâcher sa vie. Cette zone pleine de chemins construits par les peuples originaires (les indigènes Momboy) avant la mise en esclavage de Colón, a une surface d’environ 15.000 hectares. On projette d’y créer douze comunes qui seraient formées par les 70 conseils communaux qui opérent actuellement dans cette vallée. Pour l’heure le mouvement communard ne regroupe qu’un conseil comunal et trois conseils paysans, et fait partie du Réseau national des Communards; il a pensé aussi mettre en place un système économique comunal, projet intégral pour l’ensemble de la communauté et qui a été discuté avec le Ministère pour les Communes et les Mouvements Sociaux : une expérience de société alternative différente de la dynamique connue dans les mégalopoles appauvries comme Caracas, Valencia et Maracaibo et même de la tragédie des campagnes où on charge le bétail sur des motos Bera.

Matías et Jesús Bastidas, père et fils, sont parmi les héritiers de cette histoire. Malgré la récupération des terres en 2009, comme la terre de San Pablo où ils travaillent, ils ne peuvent y semer du maïs parce que leur fleuve, le Momboy, est pollué. Il y a un projet gouvernemental pour l’assainir mais qui est encore sur le papier. Ceci démontre que la production industrielle à grande échelle est inconcevable dans un projet socialiste tel que celui qui rassemble ces communards. Dans le journal du mouvement qui a déja sorti quatre numéros – Comuner@s est son nom –, on lit des critiques de ce genre comme des réflexions sur l’expérience révolutionnaire et l’histoire de la vallée.

Benito Briceño Manzanilla

Benito Briceño Manzanilla

Benito Briceño Manzanilla, un vieil ami de 79 ans, paysan par tous les pores de sa peau et chroniqueur oral de la vallée, raconte que sous le dictateur Gomez quelques italiens parmi lesquels la famille La Corte, ont expulsé les paysans de ces terres pour quatre sous, les ont trompés et appauvris, ont tout clôturé et mis au travail ceux qui voulaient rester à condition de supporter la misère.

Comment des italiens installèrent l’esclavage

Ils sont arrivés et nous ont élevés comme des esclaves – raconte Briceño. Et pour nous dominer, personne n’avait un toit pour vivre, ils faisaient faire des baraques, et nous devions travailler obligés. Tout est devenu comme leur héritage. Pourquoi ? Parce qu’ils héritaient la terre : le père mourait, elle allait aux fils; et nous, comme des esclaves, notre père mourait, lui succédaient ses fils, puis ses petits-fils. C’était comme une échelle entre les esclaves et les grands propriétaires, un ¨héritage¨ car je savais qu’à la mort de mon père je serais le suivant à effectuer le travail forcé. Et puis mes enfants et ainsi de suite. Jusqu’à l’arrivée de Chavez, quand ce monde s’est écroulé; nous avons ouvert les yeux.

La lutte pour la propriété de la terre a donné ses fruits : les domaines Geromito, Antonio Nicolás Briceño, San Pablo et La Victoria, avec leurs centaines d’hectares, ont commencé à produire des aliments pour la vallée et pour les villages proches. On a noué des liens avec les compagnons de Alexis Vive, à Caracas, pour la distribution de nourriture dans la capitale. En même temps le mouvement communard appuie le système de troc scolaire qui intègre dans la dynamique de semailles et de cultures paysannes les quatre écoles établies à Momboy.

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De nombreuses anecdotes courent la vallée. Dans la première moitié des années 1980 la route qui traverse les chaleurs et la zone montagneuse de l’État du Zulia et les premiers zones vertes de l’état du nord de Trujillo fut coupée par des barricades : réponse des éleveurs et des grands propriétaires aux révoltes paysannes et au commerce alternatif que ceux-ci voulaient instaurer. L’habituel gouvernement social-démocrate-social-chrétien ferma les yeux, comme on pouvait s’y attendre. Le blocage se fit interminable mais le village de La Puerta cria ¨ça suffit !¨.

Fruto Vivas, qui est non seulement architecte mais aussi militant de sang guérillero et actif à cette époque, s’était rendu sur place pour trouver une solution. Ce qu’il trouva fut une révolte populaire sur le point d’éclater. Valera, Motatán, La Puerta et Mendoza (zones qui entourent les vallées voisines de Momboy) s’unirent en chaîne populaire pour montrer leurs visages aux riches de la terre, et le peuple pauvre remporta une victoire – fait inhabituel à l’époque. Il y eut ce que les sociologues, publicitaires et experts en évidences apellent ¨dommages collatéraux¨de la partie affectée, à savoir des exploités. Cette bataille donna naissance à une chanson d’Alí Primera (“Je ne reste pas chez moi car je vais me battre / Je vais défendre La Puerta dans la Vallée de Momboy”) qui avait répondu à l’appel de Fruto Vivas pour accompagner le peuple dans ce qui semblait une geste insolite mais enfin couronnée de succès.

Le ciment est-il la seule solution de logement que nous ayons comme peuple ?

La Grande Mission Logement se propose de construire des foyers au milieu du territoire pour le bénéfice des habitants de la vallée : la majorité des paysans vivent hors de leur zone de labour et de semailles, certains entassés dans le quartier La Guaira, en plein milieu de la vallée; d’autres vivent sur les rives du fleuve Momboy malheureusement pollué; et d’autres à La Puerta, à quelques kilomètres des cultures. Mais il faudrait se demander : sont-elles nécessaires, ces structures urbaines en pleine vallée ? Le ciment est-il la seule solution de logement que nous ayons comme peuple ? Le paramètre monotone des édifices ne va-t-il pas à contre-courant de la naturalité paysanne ? Les travailleurs de la terre répondent par un NON catégorique à l’urbanisation de leurs terres ; Fruto Vivas s’est engagé vis-à-vis du mouvement à concevoir les maisons qui conviendraient au climat et au territoire des habitants de Momboy.

Carlos Montiel, jeune militant du mouvement, raconte que la dernière fois que Vivas s’est rendu dans la vallée, il est resté près d’une semaine et a dessiné aussitôt les logements qu’on pourrait construire en pleine colline, montés sur des sortes de pilotis et appuyés aux flancs des montagnes, pour ne pas nuire aux semis et aux parcelles cultivées par les paysans. Au moment de repartir le célèbre architecte s’est mis au garde-à-vous devant les futurs communards et, sur le vieux salut martial, a lancé : “Je suis un fidèle militant de la vallée de Momboy”. Le projet n’a pu être mené à terme faute de ressources. On attend encore les institutions concernées.

Manuel Pérez

Manuel Pérez

Dans la vaste famille humaine et dans tout ce monde de travail qui existe à l’intérieur du mouvement, il y a Manuel Pérez – selon Matías: “Manuel a travaillé, il est même allé en prison pour nous”. (Pardon pour cette parenthèse : toute lutte même si nous avons le gouvernement de notre côté comporte ses risques et ses violences. Une révolution, notre histoire comme peuple nous l’apprend, ne consiste pas dans la prise du pouvoir d’État et de ses institutions mais dans le chambardement complet et l’enterrement d’un système et de son mode de production aux bases aujourd’hui vacillantes pour que naisse et se construise une autre vie qui ne ressemble pas à la mort ni à ses équivalents); Manuel Pérez parle de la réalité intégrale, du tout et des parties, celle que Chávez évoquait souvent et surtout quand il abordait le thème de la commune.

- Nous devons abandonner cette manie de penser le monde de manière cartésienne, de tout considérer de manière fragmentaire. Parce que nous ne pouvons pas semer en ignorant l’usage des pesticides, de même que nous ne pouvons perpétuer le mode de gestion capitaliste si nous sommes appelés à faire le socialisme. Tout est lié.

- Modèle de gestion ? Tu parles du mode de production ou de…?

- Je parle du fait que nous ne pouvons changer cette manière de voir les choses depuis le travail quotidien. Nous avons des références comme celles des cultures originaires. Par exemple comment travaillaient et vivaient les incas.

- On dirait que tu as lu les essais de Mariátegui.

- C’est bien mais il y a plus que cela.

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La vision intégrale, pour Manuel, c’est celle de la culture paysanne comme culture totale, jamais totalitaire. Que la terre et l’homme se fondent en un tout, que les semences ne soient pas seulement aliment et récolte suivante mais travail de la main jusqu’ici plongée dans l’oubli et au seul service de la classe dominante; loin de toute phraséologie poétique il montre Matías et son plus jeune fils occupés à atteler les boeufs:

- Regardez, c’est une relation belle qui s’est perdue dans la culture capitaliste : l’enfant apprend la relation de travail auprès de son père. C’est une relation sociale qui se perd dans le marasme de l’individualisme régnant. Ce garçon, quand il grandira, reprendra l’attelage et labourera comme son père lui a enseigné sans mots, parce qu’il comprendra que la vie s’appuie sur la terre elle-même.

Isidro Rivas, un homme de haute taille de 47 ans est un des paysans qui travaillent sur le domaine Antonio Nicolás Briceño, et qui organise avec d’autres compagnons, tous les 15 mai, la fête de San Isidro le laboureur, qui rassemble les villages pour célébrer l’arrivée de la saison des pluies.

Isidro Rivas

- Je travaille sur ces terres depuis près de 25 ans. Je me rappelle que les italiens nous ont mis ici et quand ils nous ont donné cette terre ce n’était qu’une broussaille, nous avons comencé à travailler avec les boeufs et les tracteurs. Les propriétaires nous payaient à peine, et nous nous crevions au travail. C’est ainsi que les mouvements ont comencé à se créer : on parlait de récupérer ces terres, le conseil paysan s’est créé et les gens de l’INTI (Institut National des Terres) est venue. C’était il y a quatre ans. Une forte lutte s’est nouée avec les soi-disants propriétaires mais le gouverneur de l’État de Trujillo nous a donné le Titre Agraire d’Usage de la Terre et nous attendons aujourd’hui la propriété des terrains. Nous sommes 56 paysans à travailler ici. Mais l’histoire n’est pas si rose : il y a plus de trois ans, quand Juan Carlos Loyo était chargé des questions agraires depuis l’État, arriva un document orné d’une fausse signature de lui pour déloger les paysans de ces terres et les rendre aux italiens. Ce qui fut fait de force. Le peuple dans son ensemble se rebella de nouveau, ocupa les bureaux locaux de l’INTI jusqu’à ce qu’une solution leur soit donnée. Il y eut des gens battus et emprisonnés comme Manuel Pérez et d’autres qui ne fléchirent pas dans la lutte. Après la prise des terres, raconte Isidro, a été approuvé un projet d’irrigation par l’Institut National de Développement Rural (Inder).

Quand la pluie est forte, on dit : ¨Passe-moi le chimó !¨

Le chimó, disent les paysans de Momboy, fait partie de l’identité de la vallée. Ce qui revient à dire que le paysan qui ne masque pas son chimó n’est pas paysan. Isidro :

- Je mâche du chimó depuis tout petit, ma grand-mère m’a appris. J’allais jusqu’aux plants de bananes, sur les hauteurs des parcelles, et nous cherchions la coquille sèche, ce qui sort du tronc. Elle savait quelle était la meilleure, nous la coupions et l’emportions à la maison. Là nous ponçions la coquille et la taillions avec des ciseaux. Nous y mettions le chimó, qu’on battait à l’aide d’une spatule. Il était fort et bon, le chimó de la grand-mère. Depuis que j’ai cessé d’étudier je me suis mis à la production de chimó en suivant la technique de la grand-mère. Tu vois, ici, quand la pluie est forte on dit : passe-moi le chimó !

La vallée, quand elle “appartenait” aux italiens, était envahie par la canne à sucre. Des champs de canne partout; mono-production et raffinerie comme seule usine. Aujourd’hui, sur le domaine Antonio Nicolás Briceño et ses 39 hectares cultivables, on produit des salades, des choux, et des oignons longs (en quantité) en plus d’oignons ronds, de persil, de coriandre et de poivron. Le climat froid, en saison des pluies, favorise ces cultures. On travaille dur pas seulement pour les revendre comme marchandise (il faut bien financer la lutte) mais aussi pour fournir le village, les écoles, les familles des paysans.

- Comment cela ne nous appartiendrait-il pas, à nous, les paysans ? Puisque nous sommes ceux qui avons travaillé ? – dit Isidro. Un jour un pont s’est écroulé, celui qui traversait le ravin de Mocojó, à la sortie de la vallée, et nous avons passé 12 jours à le réparer, un pont de 18 mètres, et les propriétaires ne nous ont pas donné un verre d’eau, ni une poutrelle. Ceci est à nous. J’ai toujours rappelé la Loi des Terres quand a surgi le problème avec les Italiens lors de la prise des terres.

- Nous travaillions la terre ¨au tiers¨: sur trois sacs de récolte, deux pour le propriétaire et un pour nous. Ils nous ont bien trompés, le type ne bougeait pas le petit doigt. Maintenant nous pouvons décider comment et quoi travailler, malgré les difficultés que nous vivons.momboy5

Matías Bastidas a 54 ans, il vient de Boconó, et ressent la vallée comme la sienne depuis la tragédie imposée par les anciens propriétaires, ces escrocs d’italiens. Les problèmes persistent non plus à cause de manoeuvres ennemies mais de malentendus sur l’organisation entre quelques militants du mouvement. Dans le domaine Geromito on a décidé d’abolir l’Entreprise de Production Sociale (EPS) qu’ils avaient créée, à la suite de contradictions inhérentes au capitalisme : quand l’argent apparaît, le reste se fissure. C’est ce que nous raconte Manuel Pérez, qui avait l’espoir de vivre à Geromito après tant de luttes, mais Matías pense que tout se résoudra sous peu.

Les avatars de la révolution – pour suivre la pensée d’Argimiro Gabaldón, légende de cette vallée – avec ses avancées, erreurs, échecs et victoires, sont inévitables. Le marxiste péruvien José Carlos Mariátegui disait que la révolution comme projet vers le socialisme était une création héroïque, un travail collectif des peuples sans cet héroïsme aristocratique digne d’une statue grecque ou d’une icône hollywoodienne. Qui reste chez soi quand l’odeur de la terre mouillée de Momboy monte après la tempête ? Les lutteurs d’acier de la vallée de Momboy, le mouvement communard, sortent vers la vie.momboy6

Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2014/06/a-la-vida-momboy.html

Texte : Ernesto Cazal. Photos : Gustavo Lagarde

Traduction : Thierry Deronne

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La seconde vie de Rogelio Castillo Gamarra

Le quartier vu depuis le Noyau de Développement Endogène

Le quartier vu depuis le Noyau de Développement Endogène

Voix fluette de Berrios Nairubi : « s’il y en a pour un, il y en a pour tous ! ». Une voix posée, au lent débit, comme tous ceux qui souhaitent se tenir loin du paraître. Depuis 2 ans déjà, il est l’un de ceux qui travaillent au sein de la commune « Rogelio Castillo Gamarra » du quartier populaire de Petare (État de Miranda).

Il a 25 ans. Et il use de cette énergie vitale débordante propre à la jeunesse, pour apporter son dynamisme à la commune. Il espère également transmettre à son fils de 6 ans, une sorte d’héritage issu de cette expérience. A charge pour ce dernier, de s’en saisir, le moment venu. D’après Berrios, le gamin comprend déjà certaines choses. Il propose volontiers de l’aide à ceux qui semblent en avoir besoin. Il se charge également de la distribution des tracts dans le cadre des réunions organisées. Son père ajoute, le regard bien assuré : « Il manifeste toujours un grand intérêt pour ce qui est dit ».

Marbella Navarro quant à elle, se souvient de moments moins amusants. Quand on en était encore au « chacun pour soi » ; quand il fallait gagner sa vie, coûte que coûte. Le plus souvent aux dépens des autres. Désormais dit-elle, les gens de José Félix Ribas se sentent plus forts, parce qu’ils sont tous ensemble. En effet, le mode organisationnel propre à la commune a suscité la création d’espaces nouveaux, et a jeté aux oubliettes, le temps où il fallait travailler pour enrichir les patrons des entreprises. Depuis, chaque communarde et communard verse ses impôts à sa propre collectivité, qui décidera quoi en faire pour le bien de tous.

Rogelio Castillo Gamarra

Rogelio Castillo Gamarra

En ces temps-là, la voix du peuple en lutte était réduite au silence. Rogelio Castillo Gamarra fut de ceux qui oseront élever la voix contre les dirigeants au pouvoir dans les années 1960, 1970 et 1980. Jusqu’au jour où littéralement expulsé du quartier populaire de Petare -de la zone 6 du quartier Félix Ribas, pour être plus précis- Rogelio, « pris en charge » par la Digepol a été emprisonné dans un lieu indéterminé (territoire de Falcon) et a définitivement disparu de la surface de la terre.

Lieu de réunion de la Commune ¨Rogelio Castillo Gamarra¨

Lieu de réunion de la Commune ¨Rogelio Castillo Gamarra¨

Il y a quelque temps, les habitants des 35 Conseils communaux (sont concernées, les zones de José Félix Ribas et Palo Verde) ont décidé de ramener Rogelio parmi eux. « Rogelio Castillo Gamarra » est le nom de la commune qui compte à ce jour, 25 000 personnes. Il en est ainsi depuis novembre dernier, lorsqu’un référendum a débouché sur l’adoption de la charte nécessaire à l’enregistrement officiel de la Commune.

Une femme gravit une à une les marches qui conduisent à l’Unité Technique Communale. Bien qu’un peu fatiguée, Sandra del Toro -c’est son nom- est tout sourire pour expliquer que l’UTC est destinée à traiter des problèmes qui surgissent sur le territoire de la Commune. Les traiter, puis se débarrasser immédiatement des divers obstacles afférents aux infrastructures et au secteur des services.

Lorsqu’on l’interroge sur la Commune, sa réponse est concise: « j’ai confiance en la Commune, parce que c’est un espace qui nous permet de maîtriser les questions relatives à la gestion locale. Une maîtrise qui débouche sur la transformation concrète de nos quartiers ». C’est la tâche principale que le plan de transformation du quartier s’est assigné. C’est la raison pour laquelle l’UTC à bénéficié d’une aide financière s’élevant pour l’instant, à 5 millions de Bolivars. La 1ère étape est consacrée à la fourniture d’équipements ; à l’achat du matériel nécessaire. Il conviendra par la suite de mener à bien des études du sol ; d’identifier le cas échéant, les zones à risque ; d’établir les priorités en matière de construction des premières réalisations programmées. L’aménagement de 4 escaliers désenclavant la zone constructible, est la première de celles-ci. Comme le souligne Sandra : «A quoi bon se lancer dans la réalisation de logements, s’il est impossible d’y accéder ? ».

Sandra del Toro

Sandra del Toro

Sandra ne résiste pas au plaisir de dire que les bras et les mains qui ont participé aux constructions sont celles du peuple. Alors qu’avant, on était contraint de travailler pour les autres ; de vendre sa force de travail pour bâtir des maisons que d’autres allaient occuper. Alors que dans le même temps, « on devait se contenter d’occuper des logis précaires, puisqu’on devait vivre avec de bien maigres ressources ».

Désormais, avec la mise en commun de toutes les capacités existantes, mais aussi avec le concours des institutions de l’Etat, les gens regroupés en Communes, travaillent à la résolution de leurs propres problèmes.

L’autre point d’achoppement, c’était celui des transports en commun. Tout le monde s’était habitué à leur absence pure et simple. Ce qui rendait particulièrement pénible, l’obligation d’aller et venir par ses propres moyens, depuis ces quartiers pauvres qui se trouvaient toujours en lointaine périphérie. C’est pourquoi les habitants concernés, sont particulièrement fiers de la toute récente mise en service de la route communale, qui dessert et relie entre elles, les diverses zones de José Felix Ribas (Zones 1 à 10) et une partie de Colinas de La Bombilla.

Brigitte Gonzalez a un peu peur des caméras. Mais pas du tout de travailler sur la voie publique. C’est l’inspectrice ? Elle nous expose ce qui est pour elle, un motif de satisfaction : « nous travaillons tous ensemble ; nous ne sommes plus qu’une seule et même famille ; nous sommes tous solidaires. Avant, on n’avait que nos jambes pour gravir tout cela. On avait à notre disposition une camionnette. Mais comme elle ne pouvait être utilisée par tout le monde, on a abandonné ce moyen de locomotion ». Une bonne et bien juste décision

Les communards disent sur tous les tons ce qui les caractérise fondamentalement : ils parlent d’eux comme d’une seule personne. Et si on les interroge sur leur expérience, ils déclarent très clairement qu’il ne peuvent parler d’eux-mêmes, mais du groupe, en ayant recours au « nous » solidaire. C’est cette règle qui régit la Commune « Rogelio Castillo Gamarra ». « Je ne peux parler de moi en tant que tel » nous confirme Gustavo Bricello, tout en saluant son entourage -ses camarades communards- qui lui rendent la politesse.

Un second point capital peut être identifié. Celui de l’identité. Briceno : « C’est pourquoi nous tenons tout à donner à nos Communes le nom de camarades de lutte qui ont particulièrement souffert des périodes de répression. Outre, Rogelio, il sera rendu hommage à Morelo Castro, qui a de longues années durant, dédié sa vie à la communauté à laquelle il appartenait. Jusqu’à ce que le cancer le contraigne à transmettre le flambeau à ses camarades, qui étaient également partie prenante du processus révolutionnaire en cours. »

« Mama Morela » est un espace consacré à la confection. C’est la zone n° 10 du quartier, qui l’accueille. Ce sont des uniformes scolaires (garçons et filles) que l’on fabrique ici. Mais aussi des chemises, des maillots de corps et des shorts. Pour que cette unité textile puisse voir le jour, le Ministère du Pouvoir Populaire des Communes et des Mouvements sociaux, lui aura alloué une aide financière d’un montant s’élevant à 3 300 000 bolivars.

Flor Bolívar

Flor Bolívar

Au second étage des locaux accueillant « Mama Morela », une ouvrière est tout affairée à la confection d’une veste de couleur bleue. Il s’agit de Flor Bolivar. Et bien que cela soit un peu difficile, elle poursuit son labeur tout en nous parlant. Flor se rappelle que les débuts de la Commune ont été difficiles. Mais au bout d’un certain temps, l’initiative a porté ses fruits. Elle nous en parle comme si le futur tant espéré, se manifestait désormais dans le présent vécu. «En fait, à notre niveau, nous faisons tout pour apporter notre aide à Chavez qui reste vivant dans la tâche qui lui incombe. Nous gardons également à l’esprit que cet héritage, nous allons le léguer à nos enfants et à nos petits-enfants. Un jour, ce sera à eux de défendre le socialisme, la Commune et leurs acquis».

Marbella Navarro, occupe une autre aile du local. Pour elle, un jour de travail pour la Commune, « c’est un apprentissage permanent ». Elle s’acquitte de son ouvrage avec d’autant plus de plaisir, qu’elle sait que tout cela, elle le fait aussi pour ses 5 enfants. Pour un futur meilleur dont ils profiteront. Marbella nous confie que Jesus -son cadet et unique garçon- malgré son jeune âge (il n’a que 10 ans) se rend compte de l’importance du travail mené à bien. À l’occasion, Jesus aide bien volontiers sa mère lorsque le besoin se fait sentir.

Marbella Navarro

Marbella Navarro

Loin de là, dans les zones d’urbanisation de Palo Verde, la Commune « Rogelio Castillo Gamarra » intègre également le voisinage, à ses activités. C’est ici précisément, que le « Núcleo de Desarrollo Endogeno » (le « Noyau de Développement endogène ») déploie l’ensemble de ses atouts : un terrain de foot-ball et de basket-ball ; un salon de coiffure ; une salle de danse ; une radio et une chaîne de télévision communautaires. Notons qu’une double porte débouche sur une petite salle, dont les murs sont recouverts d’un système d’isolation sonore. Sur le perron, on peut observer une caméra. Dans un coin, 4 gamins ont l’attention happée par autant d’ordinateurs mis à leur disposition. En fait, ils s’emploient à mixer les paroles de diverses chansons. Ce studio spécialisé reçoit tous ceux et toutes celles qui souhaitent enregistrer des compositions musicales pour la communauté.

Guillermo Paiva est l’un de ceux qui s’affairent face à un ordinateur. Il travaille ici, au studio d’enregistrement. Malgré ses 14 ans, il a d’ores et déjà acquis une expérience : à son actif quelques ateliers de production musicale auxquels il a participé, dans le cadre des activités du Núcleo de Desarrollo. Il avoue bien volontiers qu’il n’a pas encore une idée bien définie de ce qu’est une Commune. A contrario, il sait très clairement qu’il s’agit de travailler pour le peuple : « être au service des gens, c’est ce que je veux et ce que j’aime. Alors que beaucoup d’entre nous, n’ont pas eu cette chance auparavant, il est désormais possible d’enregistrer des CD. C’est l’idée. C’est accessible à tout le monde ».

Apprendre, améliorer les compétences acquises, être solidaires les uns des autres, telles sont les pierres d’angle du dispositif qu’est le Núcleo. Bien avant que la Commune ne soit créée, cette installation -et toutes celles qui se situent sur le territoire national- ont rempli une mission plus que vitale, pour l’ensemble des quartiers défavorisés du pays : « Ici, il y a une centaine de jeunes qui ont abandonné la délinquance armée ; qui ont tourné le dos à la violence. 250 autres, qui baignaient dans l’oisiveté, ont la faculté de s’occuper en se joignant aux activités du studio d’enregistrement ; en fréquentant la salle de danse, en se dépensant sur les terrains de sport ».

Outre les charges dont elle s’acquitte au sein de la commune, Keila de la Rosa à qui l’on doit ces éléments d’information, est membre de la Commission Présidentielle du Mouvement pour la Vie et la Paix. Cet organisme est à l’origine de l’intégration des jeunes dont il est question ici. Keila tient également à préciser que ce type d’actions n’est pas récent : « chacun des responsables en charge du Nucleo est un animateur de rue très expérimenté. Ce sont des militants sociaux de longue date. Depuis les débuts de la Révolution. Et pour certains d’entre eux, cet engagement remonte plus loin encore ». De ces temps éloignés où Rogelio, « Mama Morela » étaient à pied d’oeuvre, ces personnes se dévouaient déjà pour leur communauté. En retour, des revenus bien modestes certes, mais une volonté de se mettre au service des autres, de la collectivité, qui ne se dément pas.

A Palo Verde, la Commune possède désormais un siège où se déroulent les réunions. Avant cela, son « quartier général », c’était un vieux camion, dans lequel à ce jour, on conserve les archives de l’organisation communale de cette période.

Revenons à Nairubi, qui aura été le premier à nous faire part de son témoignage. Confrontée aux bruits mêlés des moteurs de voitures, de motos, des véhicules des fournisseurs du secteur, sa voix n’est plus qu’un écho, que l’on discerne de plus en plus difficilement. Berrios nous avoue que deux ans auparavant, il vivait chez lui, avec son enfant. Ignorant tout des activités de la Commune.

Dorénavant, à travers sa propre voix, ce sont les voix de tous les Rogelio, de toutes les « Mama Morela », de tous les militants des quartiers défavorisés qui luttent, qui se font entendre. Bref, de tous ceux qui trop longtemps, auront été privés de parole. A leurs côtés les voix de Gustavo, de Marbella, de Sandra, qui les secondent et les accompagnent ; mais aussi les voix de ces jeunes enfants, telle que celle du gamin de Nairubi, celui à la voix posée. Ils pourront bénéficier de cette conjoncture qui leur est désormais favorable.

Texte : Juan Sebastián Ibarra. Photos : Oscar Arria

Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2014/06/rogelio-castillo-gamarra-renacer-en.html

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/07/la-seconde-vie-de-rogelio-castillo-gamarra/