Maurice Lemoine : « Joe Biden face au Venezuela, il fait la même chose que Trump en plus faux-cul »

Par Jean-Baptiste Mendes

Joe Biden a prolongé le décret Obama classant la situation au Venezuela comme une menace pour la sécurité nationale, reconduisant de fait l’arsenal de sanctions américaines à l’encontre de Caracas depuis 2015. Maurice Lemoine, spécialiste de l’Amérique latine, dénonce pour Sputnik une attitude hypocrite qui asphyxie le pays.

«Le Venezuela, qui n’a jamais attaqué personne, n’est en rien une menace pour les États-Unis.»

Maurice Lemoine ne mâche pas ses mots face à la prolongation des sanctions contre Caracas par Joe Biden au-delà du 8 mars. Selon la Maison-Blanche, la situation au Venezuela représenterait une «menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis».

Lignes rouges –Jean-Baptiste Mendes reçoit le journaliste Maurice Lemoine, ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, spécialiste de l’Amérique latine et auteur de «Venezuela, chronique d’une déstabilisation» (Éd. Le Temps des Cerises).

«450 mesures coercitives unilatérales» contre le Venezuela

En 2015, Barack Obama signait un premier décret afin de sanctionner sept responsables accusés de violations des droits de l’Homme au Venezuela. Depuis, plus de «450 mesures coercitives unilatérales» ont été mises en place contre Caracas par la Maison-Blanche, suivie par l’Union européenne. Sont désormais ciblés indistinctement hauts fonctionnaires et politiques. L’embargo contre la compagnie pétrolière nationale PDVSA, imposé par Donald Trump en avril 2019, a achevé d’asphyxier économiquement cet État, déjà étouffé par la chute des prix du brut. Avec l’émigration de plus de 5 millions de ses citoyens, une inflation de 3.000% en 2020 et de régulières pénuries, le pays a dépassé depuis longtemps le seuil d’alerte. Après deux semaines passées au Venezuela, le rapporteur spécial des Nations unies Alena Douhan a affirmé le 12 février que ces sanctions avaient «un effet dévastateur», affectant «considérablement les droits du peuple vénézuélien et doivent être levées».

Pour Maurice Lemoine, la situation à Caracas est aggravée par le contexte de pandémie mondiale:

«Le Venezuela ne peut plus acheter d’aliments, ne peut plus acheter de médicaments, ne peut pas acheter de vaccins. Fort heureusement, un certain nombre de pays viennent à son aide, en particulier la Russie et la Chine, et demain Cuba –lorsque son vaccin sera au point. Mais en période de pandémie, certains jugent que ces sanctions sont un crime contre l’humanité.»

Joe Biden dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche

Dénonçant la «dictature de Nicolas Maduro», Washington et une cinquantaine d’autres États reconnaissaient en janvier 2019 Juan Guaido, le président de l’Assemblée nationale, comme Président par intérim. Une confirmation explicite de la volonté américaine de voir un changement de régime s’opérer à Caracas. Sauf que ce scénario n’a pas été suivi de faits, constate Maurice Lemoine.

«Guaido a échoué dans tous les sens du terme […]. Il était censé faire en sorte que l’armée vénézuélienne renverse Maduro, ça a échoué. Il a essayé une tentative d’invasion de l’extérieur, ça a échoué. Il a même échoué à se faire arrêter, ce qui aurait fait de lui un martyr.»

Celui qui n’est désormais plus député, sa mandature ayant pris fin le 5 janvier dernier, a été reconnu par la nouvelle administration démocrate. Le nouveau secrétaire d’État américain Anthony Blinken s’est ainsi entretenu le 2 mars avec lui, le qualifiant toujours de Président par intérim –alors même que l’Union européenne ne le reconnaît plus. Car, après tout, il reste «compliqué pour Washington de laisser tomber celui qui a été son pion quand il n’y a pas encore de stratégie de rechange», souligne l’ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique.

L’Amérique latine, chasse gardée de Washington

Rien de nouveau du côté américain donc, malgré le changement d’administration. «En réalité, c’est la même chose en plus hypocrite, en plus faux-cul», dénonce Maurice Lemoine. John Bolton, l’ancien conseiller à la Sécurité nationale, n’avait pas hésité à citer la doctrine Monroe, symbole ultime de l’impérialisme américain.

«Dans cette administration, nous n’avons pas peur d’utiliser [l’expression] “doctrine Monroe”», avait-il déclaré en mars 2019.

Si Joe Biden ne le dirait «pas comme ça», n’étant pas Républicain, ironise Lemoine, il n’en penserait pas moins. «L’Amérique aux Américains», disait-on en 1823 à Washington pour souligner que le continent américain entier devait être la chasse gardée des États-Unis. Utilisée au XIXe siècle contre les puissances coloniales européennes, l’expression pourrait être aujourd’hui employée face à la Chine et la Russie.

Mais les raisons de l’ingérence de Washington sont aussi très prosaïques. Le Venezuela détient les «premières réserves de pétrole au monde, des réserves d’or très importantes, des mines de coltan et d’un certain nombre d’autres produits miniers». L’essor de l’influence chinoise en Amérique latine –Pékin étant notamment le premier partenaire commercial du Brésil– inquiète les Américains. Celle de Moscou aussi, alors que le vaccin russe Spoutnik V a été massivement commandé en Amérique du Sud. En janvier, le Président argentin Alberto Fernandez en recevait une injection et Nicolas Maduro lui a emboîté le pas le 6 mars.

Une manière de signifier à Washington qu’ils ne sont ni isolés ni dépourvus d’alliés, explique Maurice Lemoine. Et un signal qui se vérifie également dans le domaine militaire: «L’armée vénézuélienne est devenue une armée puissante grâce en particulier à l’achat d’armes et de systèmes d’armement à la Russie.» Ce qui a évidemment valu à Maduro des accusations.

«Ce que l’on oublie régulièrement, rappelle Maurice Lemoine, c’est que lorsque Chavez est arrivé au pouvoir en 1998, l’armée de l’air vénézuélienne avait deux types de chasseurs: des Mirages français et des F-16 américains. En cessant de lui livrer des pièces de rechange, Washington a poussé Chavez à acheter des Sukhoi russes.»

Source : Joe Biden face au Venezuela: «Il fait la même chose que Trump, en plus faux-cul»

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