La nuit où la salsa réapprit à danser

Eddie Palmieri est une légende vivante, un génie de la salsa, de la vraie, d’avant la commerciale, de celle que les peuples d’Amérique Latine et des Caraïbes inventèrent dans les années 70, aux antipodes de la salsa actuelle, ce sirop exotique pour corps frustrés.

Un internaute commente sur Youtube : « Palmieri ce n’est pas seulement le cadre musical, il faut se rappeler le cadre historique de la musique dans le monde, l’époque de la libre pensée où beaucoup ôtèrent les doigts de la bouche, se mirent un sac au dos pour parcourir le monde. Des gens comme Eddie et tant de musiciens de son époque se sont rassemblés pour charger les batteries d’une humanité qui s’éveillait… »

Ce 26 mai Eddie Palmieri est chez nous, à Caracas, et sa première visite est pour notre “Système d’Orchestre” mondialement connu. Quand il débarque au Centre d’Action Sociale pour la Musique avec quelques membres de son propre groupe,vêtu d’un blue jean, d’une chemise noire et d’un veston moutarde, les jeunes du "Système" l’attendent et lui interprètent le Danzón N°2 de Antonio Márquez, sous la conduite du jeune Manuel Jurado. L’oeuvre le fait se souvenir de ses débuts. « Vous m’avez bouleversé avec ce danzón, je n’avais jamais senti cela avant. Vous devez sentir un très grand orgueil de votre pays, de l’effort qui est fait. »

Eddie rend visite aux jeunes du Sistema de Orquestas

Il y a un piano solitaire au milieu de la salle et au milieu du morceau Guzmán et Morales invitent Palmieri à jouer. Il ne se le fait pas dire deux fois, et le « sapo » (le crapaud, un de ses surnoms populaires) se met à coasser comme les meilleurs de son espèce… Conrad Herwig et Brian Lynch vont au milieu de la cour, l’un au trombone, l’autre à la trompette pour accompagner Palmieri.

Émotion contagieuse mais indescriptible, plus encore quand le maestro dialogue avec le pianiste de la Latino Caribeña. Ce moment existe… Palmieri repart avec en lui, selon ses mots, « le congo rallumé". Le groupe de tambours de la Fondation Madera lui a offert un kit de petrotambores, fabriqués écologiquement à travers le projet « Anda Sonando ».

Le peuple vénézuélien attend Eddie Palmieri, Place Diego Ibarra, Caracas, 26 mai 2012

Quand quelques heures plus tard Eddie Palmieri est monté sur le podium de la place de Caracas Diego Ibarra, ce 26 mai 2012, il a regardé vers l’horizon et a levé la main dans l’espoir que ceux qui le regardaient avec des jumelles depuis le coin de la rue Sociedad, recevraient la chaleur d’un musicien habitué à se marier avec son peuple, avec les masses. Après tout c’est ce qu’il fait depuis 61 ans, depuis qu’il a créé son propre groupe dans le quartier latin de New York.

Celui qu’on surnomme aussi l’empereur du jazz a prévenu : « Si on compare la salsa actuelle avec celle qui se jouait à mes débuts, je peux dire que pour moi ce mot n’existe pas. C’est à Cuba que s’est développé le tambour-mère et la rumba, et c’est de là qu’a surgi le guaguancó et le danzón, etc…  Le mot « salsa » a été plaqué là-dessus pour une raison commerciale. La salsa a empêché la jeunesse d’aller aux origines, à la racine profonde de la rumba, cette gamme musicale qu’ont apportée les ancêtres, principalement à Cuba. C’est une tragédie rythmique parce qu’il n’y a plus ni tension ni résistance dans ces compositions. Cela n’existe plus. C’est une souffrance pour moi.. Ce que nous entendons aujourd’hui c’est de la musique latine pop qui n’a rien à voir avec ce que nous jouions avant et avec ce que nous allons offrir ce soir au peuple vénézuélien. Pour moi les modèles rythmiques sont les plus excitants et dans ce qu’on entend aujourd’hui, il n’ y a pas de solo de base, pas de solo de bongo, pas de solo de tambour alors que ces solos sont vitaux. Quand est joué tout ce qui doit être joué, il y a une énergie, puis une tension qui permet d’atteindre le climax musical. Je ne doute pas un seconde que je vais t’exciter avec ma musique. C’est immanquable. Si la musique a la structure qu’il faut, elle ne rate pas et aujourd’hui on ne sait plus le faire. La “salsa dure” n’existe plus et je l’emporte dans ma tombe. La salsa sensuelle, la salsa érotique, a tout abîmé. »

Mais ce soir les vénézuéliens dansent et tanguent d’un bout à l’autre de la place au rythme des touches brisées… Eddie le “rompeteclas” (le “brise-touches”) l’avait dit  : « Ce soir même les pierres vont danser» et c’est exactement ce qu’il a fait : un accouplement musical entre le public et lui. « La malanga ». « Tirándote flores ». “Muñeca”. “El molestoso”…  Succès de ce groupe “La nueva Perfecta” avec la flûtiste Karen Joseph et José Clausell à la batterie. Inspirations solo, divines de Palmieri pour embrasser de nouveau les trombones de Conrad Herwig (le meilleur du jazz) pendant que Vicente Rivero (Petit Johny) et Orlando Vegas menaient le rythme avec la conga et le bongó.

Lorsque le peuple de Caracas lui chante « joyeux anniversaire » pour ses 61 ans de carrière, Palmieri laisse un instant son clavier pour se transformer en Tito Puente à la batterie, avant de goûter le gâteau, avant un dernier « Azúcar pa’ti » et « Oye lo que te conviene ». Une salsa revenue à pied là où elle est née : dans le peuple des tambours. José est venu de Valencia, à trois heures de route, avec son fils : “Je ne voyais pas le maestro en chair et en os depuis 1967, j’avais huit ans et la chanson qui me trottait dans la tête c’était “la Malanga”, sur la route je racontais à mon fils, je lui chantai d’autres pièces de son répertoire dont je croyais qu’il allait les jouer mais quand le concert a commencé avec « La malanga » , je suis revenu à mes huit ans, une sensation indescriptible."

Ce concert gratuit est offert au peuple par la compagnie publique de télécommunications, la CANTV, pour ses cinq ans de nationalisation. La droite et ses médias privés qui font 90% d’audience, annonçaient un naufrage. Aujourd’hui les excédents de cette entreprise publique permettent de financer les missions sociales;  le téléphone, ou internet, sont devenus accessibles à tous et même dans les zones que le privé appelait « non rentables ». Après le concert, des milliers de personnes s’éparpillent dans une Caracas qui a changé en un an plus que dans les années antérieures. Arbres et bancs, librairies, tables et chaises des cafés, ventes de chocolats produits par les petits producteurs des entreprises nationalisées, rues piétonnes où on joue aux dominos, on patine, on danse. Théâtres publics reconstruits par l’État avec l’aide et la mémoire des conseils communaux, là où ne restaient que des ruines, des terrains vagues, des hangars privés, des immeubles vides aux mains de spéculateurs. Dans la rue tout est redevenu gratuit : des spectacles, des concerts partout, sans entrée à payer, certains ont du mal à y croire mais comme dit le jeune Fyiad « il était temps de cesser de remplir les poches du capitalisme et de réoccuper ces espaces qui nous appartiennent ».

Avec Angel Méndez, Yennifer Calvo /CIUDAD CCS
Photos :  Ender Curbello, Luis Bobadilla, Marcos Colina/ AVN et de l’auteur/traducteur : Thierry Deronne

URL de cet article : http://venezuelainfos.wordpress.com/2012/05/29/la-nuit-ou-la-salsa-reapprit-a-danser/

 

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