Trump veut-il bombarder Caracas comme Panamá en 1989? (par Vijay Prashad, Paola Estrada, Ana Maldonado, Zoe PC / PeoplesDispatch.org)

Attorney-General-William-BarrLors d’une conférence de presse tenue le 26 mars, il était presque comique de constater le peu de preuves fournies par le ministère américain de la justice lorsqu’il a accusé le président du Venezuela Nicolás Maduro et plusieurs dirigeants de son gouvernement de « trafic de stupéfiants ». Les États-Unis ont offert 15 millions de dollars pour l’arrestation de Maduro et 10 millions de dollars pour les autres. « Maduro », a dit le procureur américain Geoffrey Berman sur un ton façon dramatique, « a très délibérément utilisé la cocaïne comme arme ». Des preuves ? Aucune.

Sanctions

Il est surréaliste que les États-Unis – en pleine pandémie mondiale COVID-19 – choisissent de placer leurs efforts dans cette mise en accusation ridicule et sans preuves contre Maduro et d’autres membres du gouvernement. L’argent de la récompense aurait mieux fait d’être versé à l’hôpital surchargé d’Elmhurst, à New York. Des pressions sont déjà exercées sur les États-Unis pour qu’ils réduisent les sanctions non seulement contre le Venezuela mais aussi contre l’Iran (même le New York Times a publié le 25 mars un appel à la fin des sanctions contre l’Iran). L’Organisation Mondiale de la Santé a clairement indiqué que ce n’était pas le moment d’entraver la capacité des pays à importer des biens de première nécessité pour lutter contre la pandémie. Le Secrétaire Général des Nations unies, António Guterres, a appelé à un cessez-le-feu dans les conflits ; ce n’est plus qu’une question de jours pour qu’il fasse une déclaration sur les sanctions. Aujourd’hui, en désespoir de cause, les États-Unis ont tenté de faire glisser le débat, non plus sur le COVID-19 et les sanctions, mais sur le narco-terrorisme.

Interrogé sur ces mises en accusation en pleine pandémie, le procureur général américain William Barr a tenté d’expliquer que la faute n’en incombe pas à Washington mais à Caracas. Il a déclaré, en l’absence de toute preuve, que le Venezuela bloquait l’entrée de l’aide dans le pays. Rien n’est plus faux, puisque le Venezuela a demandé et obtenu du matériel médical et l’envoi de personnel soignant en provenance de Chine, de Cuba et de Russie, ainsi que de l’Organisation mondiale de la Santé. En fait, l’Organisation Mondiale de la santé a fait pression sur les États-Unis pour qu’ils lui laissent plus de liberté pour faire parvenir cette coopération dans le pays – une demande que les États-Unis ont rejetée (les États-Unis ont également rendu difficile pour l’Organisation Mondiale de la Santé l’entrée de matériel médical en Iran). Lorsque le Venezuela s’est adressé au Fonds Monétaire International pour demander l’octroi d’un fond de 5 milliards de dollars – fonds humanitaire sans intérêt ni conditions – pour des achats liés au COVID-19, le gouvernement américain a fait pression sur le Fonds pour qu’il refuse la demande. Mais Barr peut facilement multiplier les contre-vérités : aucun des médias présents à la conférence de presse ne l’a contesté en se basant sur des faits qui sont pourtant clairement dans le domaine public.

Changement de régime

En 1989, les États-Unis ont utilisé l’accusation de trafic de stupéfiants, en particulier de cocaïne, pour entacher la réputation de leur ancien agent, le président du Panama Manuel Noriega. Le même juge Barr est lié à l’invasion du Panama par les Etats-Unis qui massacrèrent 6000 personnes. C’est sur la base de cette accusation et d’une inculpation en Floride que les États-Unis ont finalement envahi le pays, enlevé Noriega, installé la marionnette de Washington à Panama City et jeté Noriega dans une prison de Floride. L’ombre de la manière dont les États-Unis ont traité Noriega plane sur Caracas : les États-Unis vont-ils lancer un raid expéditionnaire sur la base de ce nouvel acte d’accusation ? Ce n’est pas une question théorique. Les États-Unis ont tenté depuis longtemps, et au moins depuis janvier 2019, de déstabiliser et de renverser le gouvernement de Nicolás Maduro. Le but de cette accusation est tout simplement d’essayer de serrer la vis.

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En 1989, dans l’indifférence mondiale, les Etats-Unis envahirent le Panama, massacrant six mille habitant(e)s des quartiers populaires.

La mise à prix des têtes de Maduro et d’autres dirigeants suggère que le gouvernement états-unien veut frapper d’un coup de massue de style mafieux les dirigeants du Venezuela. Il s’agit là d’une manœuvre très dangereuse de la part des États-Unis. Elle donne essentiellement aux gangsters le feu vert pour tenter de commettre un assassinat à l’intérieur du Venezuela. Le refus d’autoriser Maduro à voyager hors du Venezuela est une violation d’une série de conventions internationales qui priment la diplomatie sur la belligérance. Mais, étant donné la manière illégale dont les États-Unis ont formulé leur stratégie de changement de régime contre le Venezuela, il est peu probable que quelqu’un critique cette décision.

Quelques heures avant l’annonce à Washington, la rumeur a commencé à se répandre que les États-Unis allaient placer le gouvernement du Venezuela sur la liste des « États qui soutiennent le terrorisme » – la plus haute condamnation d’un gouvernement. Mais ils ont dû faire une pause. Cette pause est survenue pour des raisons absurdes. Si le gouvernement américain accusait le gouvernement de Maduro d’être un « État parrain du terrorisme », il reconnaîtrait tacitement que le gouvernement de Maduro était bien le gouvernement du Venezuela. Depuis l’année dernière, l’une des tentatives de déstabilisation a consisté à nier que le gouvernement de Maduro était le gouvernement légitime du Venezuela, voire à nier qu’il s’agissait d’un quelconque gouvernement. Il serait impossible de dire que le gouvernement Maduro était un « État qui soutient le terrorisme » sans reconnaître qu’il s’agit du gouvernement du Venezuela. Les États-Unis ont donc dû garder la main, pris au piège par leur propre logique.

Pendant ce temps, le gouvernement américain n’ose pas prendre des mesures contre ses alliés dans les principaux pays producteurs et trafiquants de drogue que sont la Colombie et le Honduras. L’ancien président colombien et actuel membre du Sénat Álvaro Uribe Vélez est en ce moment impliqué dans plus de 270 affaires judiciaires en Colombie, avec des accusations d’écoutes illégales, de crime organisé, d’assassinats sélectifs et de disparitions forcées. Uribe et les membres de sa famille ont des liens avérés avec le groupe paramilitaire Bloque de Antioquia, responsable de milliers d’assassinats de civils colombiens et profondément impliqué dans le trafic de stupéfiants. Uribe et son protégé Iván Duque ont une relation étroite avec le gouvernement états-uniens et ont été la pierre angulaire et l’allié de divers plans d’intervention contre le Venezuela.

L’actuel président du Honduras, Juan Orlando Hernández, a été impliqué dans l’affaire intentée par un tribunal fédéral de New York contre son frère Antonio Hernández. Les procureurs ont affirmé que le président avait reçu 25.000 dollars de pots-de-vin de la part de trafiquants de drogue qui ont été utilisés pour sa campagne présidentielle de 2013.

La déclaration publiée par le ministère américain de la justice se lit comme un thriller, tant le manque de preuves amène à la comparaison avec la fiction. Elle énumère des noms et des accusations, fait constamment référence au « narco-terrorisme » et affirme que le gouvernement vénézuélien veut « inonder » les États-Unis de cocaïne. Il faudrait un effort surhumain d’aveuglement pour croire à ces divagations et délires sans fondement. Mais le problème est que le peuple vénézuélien doit prendre cela au sérieux, car il s’agit d’un renforcement de la belligérance du gouvernement des États-Unis. Le peuple vénézuélien est conscient d’une situation de type panaméen. Il est difficile de les blâmer. C’est le bilan du gouvernement des États-Unis.

Le commentaire du secrétaire général de l’ONU selon lequel les cessez-le-feu sont à l’ordre du jour étant donné la pandémie mondiale devrait s’appliquer à la guerre hybride des États-Unis contre le Venezuela. Elle doit s’arrêter maintenant. C’est l’heure de la réconciliation et de la compassion, pas celle de la masculinité toxique et de la guerre.

Vijay Prashad est historien, rédacteur et journaliste indien. Il est collaborateur de rédaction et correspondant en chef de Globetrotter, un projet de l’Institut des médias indépendants. Il est le rédacteur en chef de LeftWord Books et le directeur de Tricontinental : Institute for Social Research. Il a écrit plus de vingt livres, dont The Darker Nations : A People’s History of the Third World (The New Press, 2007), The Poorer Nations : A Possible History of the Global South (Verso, 2013), The Death of the Nation and the Future of the Arab Revolution (University of California Press, 2016) et Red Star Over the Third World (LeftWord, 2017).
Paola Estrada fait partie du Secrétariat de l’Assemblée Internationale des Peuples et est membre du chapitre brésilien des Mouvements de l’ALBA (Coordination continentale des mouvements sociaux vers l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique).
Zoe PC est journaliste à Peoples Dispatch et fait des reportages sur les mouvements populaires en Amérique latine.
Ana Maldonado fait partie du Frente Francisco de Miranda (Venezuela).

Source: https://peoplesdispatch.org/2020/03/26/as-the-world-tackles-the-covid-19-pandemic-the-us-raises-the-pressure-on-venezuela/

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne

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