« Amérique latine. Vox tisse sa toile néofasciste outre-Atlantique » par Rosa Moussaoui (L’Huma)

Classique « retard de la conscience sur le réel » ? Il aura fallu que les croisés coloniaux ressortent leur arsenal au Pérou en 2021 ou en Bolivie en 2019 dans le but d’empêcher les victoires électorales de Pedro Castillo ou d’Evo Morales, pour dessiller les yeux sur les insurrections d’extrême droite au Venezuela de 2014 à 2017, qui n’étaient pas davantage des « révoltes démocratiques ». Les secteurs populaires – 90 % de la population vénézuélienne – n’avaient pas participé à ces violences : les médias les ont donc invisibilisés. Sur les écrans internationaux, la droite raciste qui a lynché des afrodescendants vénézuéliens parce que « noirs donc chavistes » devint, par défaut le « peuple révolté », et le président Maduro… le « dictateur ». En inversant le montage de l’agresseur/agressé, les médias occidentaux ont non seulement blanchi les violences des « enfants cachés du général Pinochet » contre un président élu. Ils ont encouragé en direct les préparatifs d’un coup d’État et portent une responsabilité dans le massacre, dont ont été en majorité victimes le camp bolivarien ou des personnes sans affiliation politique. En attendant, la gauche qui ne voyage pas et qui « s’informe » par les médias, est tombée les pieds joints dans le piège du « Venezuela-dictature ».

Comme l’expert espagnol en réseaux sociaux Julian Macias Tovar (« Derrière Guaido, le Plan Condor 2.0 des extrêmes droites espagnole, états-unienne et latino-américaine« ), la journaliste Rosa Moussaoui nous éclaire sur l’identité politique de ceux que les médias ont relookés en « combattants de la liberté ». Rappelons que les « champions de la démocratie » comme l’oligarque vénézuélien Leopoldo Lopez, poursuivi pour sa responsabilité dans ces violences meurtrières, a fui la justice vénézuélienne pour s’installer dans le luxueux quartier de « Little Caracas » (Salamanca) à Madrid, où il se prend à rêver avec ses voisins de Vox d’une « reconquista » de l’Amérique Latine. Il vient d’ailleurs de voyager au Pérou pour soutenir ses chers alliés, les putschistes fujimoristes.

L’extrême droite bolsonariste, déguisée par les médias en « révolte contre la corruption » manifeste pour la destitution de la Présidente du Brésil Dilma Rouseff devant le Congrès national à Brasilia le 2 décembre 2015.
Des partisans d’un coup d’État de Keiko Fujimori à Lima utilisant les symboles des autorités coloniales espagnoles (Croix de Bourgogne). Sacarías Meneses, partisan du président élu Pedro Castillo, vient de mourir quelques jours après avoir subi une attaque brutale d’un de leurs commandos.
Freddy Guevara (en bas à gauche) et ses croisés « pacifiques » de l’extrême droite vénézuéliens, lyncheurs d’afrodescendants, lors de l’insurrection de 2017.
Le même Freddy Guevara (droite), reçu à l’Élysée le 4 septembre 2017 avec un autre putschiste d’extrême droite, Julio Borges, par Emmanuel Macron, pour évoquer « de nouvelles sanctions contre le gouvernement du Venezuela ».

Thierry Deronne, Caracas, le 1 juillet 2021

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Jeudi 1 Juillet 2021, Rosa Moussaoui

La formation d’extrême droite espagnole veut étendre à travers le monde son réseau politique, idéologique et militant pour contenir, selon ses termes, « l’avancée du communisme ».

Ils se rêvent en nouveaux conquistadors, en fantassins d’une « bataille culturelle » globale pour endiguer la « menace communiste », dont l’axe longitudinal premier relierait le Vieux Continent au Nouveau Monde. Dans une filiation assumée avec le franquisme, qui nourrissait l’ambition de restaurer l’influence espagnole en Amérique latine, tout en contrant celle des exilés ayant fui la dictature, les néofascistes espagnols de Vox tissent leur toile, troussent leurs basses œuvres, sèment leurs fausses nouvelles, cultivent la nostalgie colonialiste de la Grande Espagne. Ils ont baptisé leur terre de prêche « Ibérosphère », enrôlent dans leur croisade leurs amis de l’extrême droite européenne comme les ultraconservateurs états-uniens.

L’an dernier, le chef de Vox, Santiago Abascal, après avoir échoué à faire tomber le chef du gouvernement espagnol, le socialiste Pedro Sanchez, allié à la formation de gauche Podemos, résumait à la tribune du Congrès le sens de cette entreprise à l’habillage trum­piste marqué : « L’Ibérosphère est la clé de l’avenir et des solutions dont l’Espagne a besoin. (…) L’alliance de ce gouvernement avec la tyrannie (du président vénézuélien) Nicolás Maduro au Venezuela est une attaque contre la liberté et les liens qui nous unissent avec les pays de l’Ibérosphère. » « L’alternative », selon lui : «  Rendre à l’Espagne son rôle capital de pierre angulaire des deux côtés de l’Atlantique. »

Le clan Le Pen enrôlé

Dans un délire aux accents complotistes assumés, ses lieutenants désignent les citadelles à prendre : les pays dirigés par des gouvernements de gauche, bien sûr, mais aussi le Groupe de Puebla ou le Forum de São Paulo, des cercles de gauche dédiés à la réflexion sur les alternatives au néolibéralisme. Vox a passé un cap, en 2020, dans la structuration de cette offensive aux contours jusque-là gazeux. Une Gazette de l’Ibérosphère est venue compléter son dispositif médiatique déjà bien ancré et fort peu soucieux de vérité. Cette plateforme numérique destinée au public hispanophone a été mise à flot le 12 octobre, jour de l’Hispanité qui commémore chaque année, en Espagne, l’arrivée en 1492 des premiers colonisateurs en Amérique, sous les auspices de Christophe Colomb… Marraine de l’initiative : la fondation Disenso, créée quelques mois plus tôt pour fixer à cette reconquête politique son cap idéologique. Vox entend ratisser large et se projeter loin, sans regarder à la dépense : ce think tank a d’emblée mis sur pied un programme de formation, d’échanges et de conférences, avec des bourses, tous frais payés, pour des jeunes Européens et Latino-Américains de 25 à 35 ans. Objectif affiché : faire émerger les futurs dirigeants néofascistes d’une rive à l’autre de l’Atlantique.

Au même moment, ce « laboratoire d’idées » rendait publique sa charte de Madrid, un manifeste paraphé par 50 personnalités de 15 pays d’Amérique et d’Europe pour dénoncer l’influence supposée de « régimes totalitaires narco-socialistes » et les menaces que ferait peser « l’avancée du communisme » sur «la prospérité, le développement, les libertés ». Parmi les signataires : la Française Marion Maréchal Le Pen et quelques eurodéputés néerlandais, suédois, grecs et italiens, tous issus de la droite nationaliste, mais aussi la romancière cubaine Zoé Valdés, le putschiste bolivien Arturo Murillo, le député brésilien Eduardo Bolsonaro (fils du président d’extrême droite Jair Bolsonaro), María Corina Machado (figure de la droite insurrectionnelle au Venezuela), l’acteur mexicain Eduardo Verástegui (l’hispanique le plus influent de l’administration Trump) ou encore l’ancien représentant de George W. Bush à l’Organisation des États américains (OEA), Roger Noriega.

Menaces et propos racistes

Mais les néofascistes espagnols ne font pas seulement dans l’agitation d’idées. Ils n’hésitent pas à franchir le cap de la barbouzerie. Vox a ainsi dépêché ses émissaires en Bolivie dès le lendemain du coup d’État contre Evo Morales, le 10 novembre 2019. L’un de ses arrogants propagandistes, Alejandro Entrambasaguas, qui se présente comme « journaliste d’investigation », était reçu avec faste par les putschistes à La Paz. Pendant un an, via le site Internet OKdiario, il a couvert de boue et de mensonges le Mouvement vers le socialisme (MAS) et ses dirigeants, alors pourchassés et persécutés. À la veille des élections du 18 octobre 2020, qui devaient consacrer le retour de la démocratie et de la gauche au pouvoir, ce nervi publiait les photos des observateurs espagnols, parmi lesquels des députés Podemos, désignés à la vindicte des milices d’extrême droite comme des « agitateurs bolivariens ». L’origine de ces clichés ? Les images prises par la police de l’air et des frontières à l’arrivée de la délégation à Santa Cruz. À la manœuvre : le ministre de l’Intérieur du gouvernement de facto, Arturo Murillo, qui promettait sur un ton martial de remettre dans l’avion ou de jeter en prison les observateurs et les journalistes étrangers. Ce bras droit de l’autoproclamée « présidente par intérim » Jeanine Añez a pris la poudre d’escampette au lendemain du scrutin ; il est aujourd’hui poursuivi aux États-Unis dans une affaire de malversations financières portant sur l’achat de bombes de gaz lacrymogène. Entrambasaguas, lui, a dû renoncer à ses séjours dorés en Bolivie, où la justice le poursuit pour ses propos racistes faisant des électeurs du MAS, de culture quechua ou aymara pour la majorité d’entre eux, des « analphabètes » au « niveau intellectuel nul, pratiquement inexistant ».

En Argentine, Ortega Smith, le secrétaire général de Vox, s’est rendu à Buenos Aires en août 2019, sous la présidence de Mauricio Macri, pour y donner au Cercle militaire une conférence niant les crimes contre l’humanité commis sous la dictature de Jorge Rafael Videla. Au Chili, les néofascistes espagnols ont noué des liens étroits avec le président du mouvement Action républicaine, José Antonio Kast, un nostalgique d’Augusto Pinochet . En Colombie, l’ex-président d’ultradroite Alvaro Uribe ne dissimule pas son admiration pour la stratégie de Santiago Abascal, qu’il pourrait bien répliquer dans son pays. En Équateur, une délégation de Vox s’est rendue en mai à Quito pour assister à l’investiture du président de droite, le riche banquier Guillermo Lasso. Lors de sa tournée en Europe, l’an dernier, le Vénézuélien Juan Guaido était reçu à bras ouverts, à Madrid, par ses amis d’extrême droite. Plus récemment, au Pérou, les activistes de Vox ont pris une part active à la campagne de la candidate d’ultradroite Keiko Fujimori, qui refuse de reconnaître sa défaite face au syndicaliste Pedro Castillo. Leur objectif : redonner corps à « une communauté de nations qui partagent, des deux côtés de l’Atlantique, leurs racines, leur héritage culturel avec l’Espagne ». Autrement dit, retrouver le temps béni des colonies.

Source : https://www.humanite.fr/amerique-latine-vox-tisse-sa-toile-neofasciste-outre-atlantique-713007

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/07/01/amerique-latine-vox-tisse-sa-toile-neofasciste-outre-atlantique-par-rosa-moussaoui-lhuma/

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