Comment le gouvernement des États-Unis utilise les réseaux sociaux pour intervenir au Venezuela (Jacobin Mag)

Par Tim Gill et Christian Lewelling

Photo: pour les élections du 21 novembre 2021, 130 organisations sont en lice pour 23 gouverneurs/335 maires, y compris les partis de droite défaits dans leurs plans putschistes. Des 70.000 candidat(e)s au scrutin du 21 novembre, 80 % sont d’opposition. Le parti chaviste fut le seul à organiser des primaires. (Note de Venezuelainfos)

La prétendue « ingérence russe » dans les élections états-uniennes avait suscité une « indignation » largement relayée par les médias. Mais les documents obtenus par Jacobin révèlent que les États-Unis sont intervenus (avec l’argent des contribuables) dans les élections vénézuéliennes en formant les forces de droite à utiliser Facebook contre le mouvement chaviste soutenant le président Nicolás Maduro. Notamment lors des élections législatives en 2015 qui avaient permis la victoire de la droite (et le redémarrage des insurrections d’extrême droite que les médias avaient relookées en « révoltes populaires », Note de Venezuelainfos).

Ces derniers mois, les législateurs états-uniens ont condamné Facebook pour avoir nui à la santé des enfants, amplifié la violence de Washington jusqu’à l’Inde et diffusé des informations erronées sur le COVID-19 et son vaccin. Ces critiques font suite à la fuite de milliers de documents internes de l’entreprise, connus sous le nom de « Facebook Papers« , qui révèlent qu’en dépit de la connaissance du rôle de ses produits dans le développement d’une série de comportements toxiques, Facebook a refusé de prendre des mesures significatives en réponse à cette situation, faisant passer ses profits avant la santé sociale.

Pourtant, alors que les législateurs exploitent les retombées politiques de la fuite pour intensifier leurs attaques contre le géant technologique, les contribuables pourraient également être intéressés de savoir que le gouvernement états-unien a financé des programmes visant à aider les partis politiques d’opposition et les militants à utiliser Facebook pour saper les gouvernements étrangers. Le Venezuela en est un bon exemple.

Après la mort du président socialiste vénézuélien Hugo Chávez, le National Democratic Institute – un organe indépendant du gouvernement américain créé pour financer et soutenir les partis politiques à l’étranger d’une manière plus formelle que la Central Intelligence Agency – a financé des membres de l’opposition vénézuélienne, notamment pour qu’ils utilisent le géant des médias sociaux afin de mobiliser leurs partisans et de pousser les partisans du gouvernement socialiste vers « l’autre bord ». Nous avons récemment obtenu des documents du gouvernement états-unien en vertu de la Loi sur la liberté d’information (FOIA) qui illustrent la manière dont le gouvernement a élaboré un programme axé sur l’utilisation de Facebook pour aider l’opposition vénézuélienne lors des élections municipales en 2013 et des élections législatives en 2015 (qui ont vu la victoire de la droite). Ces documents montrent, en d’autres termes, que le gouvernement états-unien utilise activement les médias sociaux pour s’ingérer dans les élections d’autres pays.

La crise de Facebook

Des activistes à travers le monde entier ont utilisé Facebook, Twitter et d’autres médias en ligne pour transmettre des messages, coordonner des manifestations et même faire tomber des gouvernements. Compte tenu de l’importance de Facebook en particulier, la pression s’est accrue pour réglementer la messagerie sur le site. Les législateurs américains, par exemple, ont reproché à la société de ne pas avoir pris de mesures contre les campagnes de désinformation présumées de la Russie visant à semer le chaos et à influencer les élections aux États-Unis. En outre, nombreux sont ceux qui ont dénoncé l’incapacité de la société à sévir contre les activistes soutenant Trump qui prétendaient que les élections de 2020 étaient frauduleuses et qui ont utilisé le site pour organiser l’assaut du Capitole par l’extrême droite, le 6 janvier 2021 à Washington, DC.

Dans le sillage des Facebook Papers, les législateurs américains ont relancé leurs critiques à l’égard du géant de la technologie. Les documents révèlent que les dirigeants de Facebook savaient que les « mécanismes de base » (c’est-à-dire les algorithmes) de leurs plateformes conduisent les utilisateurs vers les publications les plus sensationnelles, les plus controversées et les plus polarisantes dans leur fil d’actualité, ce qui entraîne une série d’effets socialement toxiques.

Par exemple, les documents révèlent qu’en dépit de recherches internes prouvant que l’application Instagram de l’entreprise nuit à l’estime de soi des enfants, les dirigeants de Facebook ont poursuivi leurs projets de développement d’une application similaire pour les enfants de moins de treize ans – et n’ont arrêté ces projets que deux semaines après la révélation des Facebook Papers. Les documents décrivent également l’inquiétude croissante des dirigeants de l’entreprise quant à l’impact social plus large de la plateforme, qui va de la facilitation de la violence politique et de la diffusion de la désinformation COVID-19 à son utilisation par les cartels de la drogue, les trafiquants d’êtres humains et les groupes armés pour engager des tueurs à gages, documenter des meurtres, réduire des femmes en esclavage et promouvoir le génocide dans des pays comme le Myanmar.

Les documents montrent que, en réponse, les dirigeants de Facebook ont privilégié les profits en refusant de prendre des mesures concrètes – optant plutôt pour des tactiques de gestion des relations publiques – par crainte que la modification de leurs algorithmes ne réduise l’engagement des utilisateurs et donc la croissance de la plateforme.

Le résultat a été la pire crise politique de l’histoire de l’entreprise (au moins depuis Cambridge Analytica), incitant l’entreprise à annoncer un changement de marque. Les législateurs tant démocrates que républicains ont capitalisé sur la crise pour fustiger davantage Facebook, signalant même un soutien bipartisan pour une réglementation accrue du géant de la technologie.

La sénatrice Marsha Blackburn (R-TN), par exemple, a déclaré : « Il est clair que Facebook privilégie le profit au détriment du bien-être des enfants et de tous les utilisateurs » alors que le sénateur Richard Blumenthal (D-CT) a suggéré qu’il s’agissait peut-être du « moment Big Tobacco » de Facebook, faisant référence à l’indignation et à la diminution du tabagisme aux États-Unis après les révélations des machinations de l’industrie pour semer le doute sur les effets négatifs de ses produits sur la santé.

Il est quelque peu amusant d’entendre des sénateurs états-uniens exprimer leurs préoccupations quant à l’orientation d’une entreprise vers la recherche du profit dans une société capitaliste – surtout lorsque plusieurs d’entre eux possèdent des millions d’actions de Big Tech. Mais quelles que soient les critiques que les politiciens états-uniens formulent à l’égard de l’impact de Facebook dans leur pays, le gouvernement des États-Unis n’hésite pas à utiliser Facebook pour promouvoir ses propres politiques impérialistes à l’étranger.

Un plan d’intervention financé par les États-Unis

À partir d’octobre 2013, la National Endowment for Democracy (NED) – une agence gouvernementale créée par l’administration Reagan – a versé près de 300.000 dollars au National Democratic Institute (NDI) pour un programme intitulé Venezuela : Improved Training and Communications Skills for Political Activists. Le NDI a également été fondé sous l’administration Reagan, en tant que bras international du parti démocrate aux côtés de son homologue du GOP, l’International Republican Institute. Les deux groupes travaillent toutefois souvent de concert et soutiennent bon nombre des mêmes acteurs et objectifs à l’étranger.

La NED reste l’agence-mère des deux groupes et reçoit la quasi-totalité de son financement des contribuables. Bien que la NED et le NDI revendiquent leur indépendance vis-à-vis du gouvernement américain, ils doivent tous deux rendre compte de leurs activités au Congrès, qui restent soumises aux demandes de FOIA.

« L’indignation suscitée par la prétendue intervention russe dans les campagnes électorales états-uniennes n’a pas cessé. Pourquoi, alors, est-il permis au gouvernement des États-Unis de s’engager dans un comportement explicitement partisan à l’étranger ? »

Dans la description du programme, la NED affirme que le gouvernement vénézuélien a cherché à contrôler les « médias de masse » du pays, les utilisant comme un outil pour contraindre ses citoyens (ce qui est faux: l’opposition et le secteur privé comme dans quasi tous les pays du monde, possède la plupart des médias). En conséquence, la NED rapporte que les opposants et les « militants politiques ont des difficultés particulières à communiquer avec les citoyens ainsi qu’à organiser et à mobiliser des partisans ». En revanche, la NED décrit les médias sociaux comme « moins vulnérables aux restrictions gouvernementales et … un outil utile pour les activistes politiques indépendants au Venezuela pour diffuser des messages et s’organiser ».

Alors que la NED décrit soigneusement ces militants comme indépendants, il est clair que ce programme a été conçu pour les militants et les membres de partis associés à l’organisation de la droite, la Table ronde de l’Unité Démocratique, ou MUD (Mesa de la Unidad Democrática).

Formée en 2008, la MUD reste le plus grand bloc de partis d’opposition au Venezuela, cherchant à unifier les partis d’opposition existants derrière un candidat de consensus contre les membres du Parti socialiste du Venezuela (PSUV), le parti de Chávez et de Maduro, lors des compétitions électorales. Parmi ses principaux partis figurent Primero Justicia, La Causa Radical, Un Nuevo Tiempo et Voluntad Popular, dont Juan Guaidó – le leader de l’opposition soutenu par les États-Unis qui a tenté de renverser Maduro de manière non démocratique, y compris par la force, et que certains pays reconnaissent comme le leader légitime du Venezuela – fait toujours partie.

Après la mort de Chávez en mars 2013, puis la victoire aux élections présidentielles de son successeur Nicolás Maduro le mois suivant, l’opposition a commencé à élaborer des stratégies pour les élections municipales de décembre 2013 et, tout aussi important, les élections législatives de 2015. La NED raconte que si les médias sociaux restent essentiels à l’organisation politique contemporaine, l’opposition n’était pas équipée dans « l’utilisation des médias sociaux et d’autres technologies de l’information et de la communication (TIC)« .

En réponse, le NED a financé le NDI pour fournir plusieurs services à l’opposition vénézuélienne.

Tout d’abord, le NDI a planifié et accueilli « un séminaire en dehors du Venezuela sur l’utilisation de la technologie et des médias sociaux pour la sensibilisation et l’engagement des citoyens ». En outre, le NDI a créé une « boîte à outils virtuelle » hébergée sur un site respectif intitulé Red Innovación, un site également financé par le NED, offrant « un cours en ligne personnalisé de renforcement des capacités sur une série de questions relatives à l’innovation politique ». Le site et ses cours restent actifs.

Après les élections municipales de décembre 2013, le personnel du NDI a organisé une « session de révision de la stratégie » avec des membres de l’opposition « afin de développer des stratégies à plus long terme pour maintenir le contact avec les citoyens et améliorer leur capacité à communiquer et à diffuser des informations en utilisant les TIC. » En outre, le NDI a engagé un consultant « pour assurer un encadrement continu des participants au programme ».

Après la mise en œuvre de son programme, le NDI a discuté de ses résultats sur son site Internet. Et a considéré ce programme comme une étude de cas de réussite.

Grâce au financement et à la formation du NDI, la MUD a « mobilisé une base de données d’électeurs qui a identifié et ciblé les électeurs influents par le biais des médias sociaux » et, en effet, en décembre 2015, la droite a remporté la majorité à l’Assemblée nationale vénézuélienne pour la première fois depuis l’arrivée au pouvoir de Chávez en 1999. Le NDI décrit comment la MUD a créé une base de données d’électeurs, ce qui lui a permis « d’extrapoler des conclusions sur les penchants des partis politiques pour de grandes parties de l’électorat… en calculant la probabilité qu’un électeur soit un partisan du PSUV, un partisan de la MUD ou un électeur de tendance. »

Le MUD a ensuite créé deux groupes : ceux qui penchent pour le MUD (groupe A) et ceux qui penchent pour le PSUV (groupe B). Par la suite, le NDI décrit la manière spécifique dont la MUD a utilisé Facebook pour atteindre ces groupes :

la MUD a mené sa campagne de médias sociaux sur Facebook, qui a ciblé les électeurs avec différents messages tenant compte de leurs penchants politiques. La MUD a ciblé les électeurs du groupe A avec des messages d’incitation au vote, tandis qu’elle a ciblé le groupe B avec des informations sur les candidats du PSUV afin de les inciter à se rallier à son parti. En utilisant sa base de données, la campagne a également identifié 8,5 millions d’électeurs sur Facebook et les a ciblés avec des messages spécifiques similaires. Les mesures de Facebook ont indiqué que les messages ciblés touchaient plus de personnes que les campagnes précédentes. Le jour de l’élection, la campagne avait atteint 6,3 millions d’électeurs et 2,9 millions d’électeurs avaient interagi au moins une fois avec le contenu de la campagne sur Facebook.

Au final, le NDI s’attribue le mérite du succès de l’opposition, écrivant que cette stratégie « a finalement joué un rôle important dans leur victoire éclatante aux élections de 2015 » et qu’un « facteur déterminant dans le succès de la coalition aux élections législatives de 2015 a été un effort de deux ans avant les élections pour sensibiliser, former et aligner les structures nationales et régionales de communication de tous les partis qui conforment la MUD » (les italiques sont de nous). En effet, le NDI a organisé cet  » effort de deux ans  » pour former les membres de la MUD à l’utilisation des médias sociaux dans sa campagne contre le PSUV, comme détaillé dans la subvention qu’ils ont reçue du NED.

Ni le personnel de la NED ni celui du NDI n’ont répondu à nos demandes de commentaires.

Une longue histoire d’intervention états-unienne

Il n’est pas surprenant que le gouvernement américain finance un tel programme. Les États-Unis ont une longue – et sanglante – histoire d’intervention dans le monde, en particulier en Amérique latine. Ils ont même cherché à créer une nouvelle plateforme de médias sociaux à Cuba afin de déposer le gouvernement. Et au Venezuela, au cours des deux dernières décennies, le gouvernement des États-Unis n’a cessé de chercher à renverser Chávez et maintenant Maduro. Pourtant, ces stratégies ont finalement échoué, illustrant certaines des limites de l’impérialisme américain.

Pour beaucoup, le gouvernement vénézuélien est sans aucun doute devenu plus autoritaire sous la direction de Maduro. Mais en fin de compte la question que soulèvent ces documents récemment obtenus n’est pas de savoir si Maduro est « bon » ou « mauvais », mais si les contribuables américains devraient financer et former les membres de l’opposition vénézuélienne à utiliser Facebook pour leurs campagnes politiques de droite.

En effet, l’indignation suscitée par la prétendue intervention russe dans les campagnes électorales des États-Unis n’a pas cessé. Pourquoi, alors, est-il permis au gouvernement des États-Unis d’adopter un comportement explicitement partisan à l’étranger ? Pourquoi le gouvernement des États-Unis a-t-il le feu vert – malgré sa longue histoire de violence – pour intervenir dans les processus politiques d’autres pays ?

Tim Gill est professeur adjoint de sociologie à l’Université du Tennessee.

Christian Lewelling est étudiant en doctorat au Département de Sociologie de l’Université du Tennessee, Knoxville.

Source de cet article : https://jacobinmag.com/2021/10/us-venezuela-election-campaign-intervention-influence-maduro-mud-social-media-facebook

Traduction de l’anglais: Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2021/10/31/comment-le-gouvernement-des-etats-unis-utilise-les-reseaux-sociaux-pour-intervenir-au-venezuela-jacobin-mag/

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