(Photos) Naha mopue : nous sommes mapoyos

Le professeur Benito Irady, président du Centre Vénézuélien pour la Diversité Culturelle, avec le Cacique Simon Bastidas et Carolina Bastidas, représentants du Peuple Mapoyo, à l’UNESCO.

Le 25 novembre la UNESCO a entériné la proposition du Venezuela de déclarer Patrimoine immatériel de l’Humanité la langue (menacée) du peuple indigène Mapoyo. gls-1-de-34Au début, il y avait Maiguata et Cabeza de Morocho. Le premier était Dieu, le second un sorcier : le bien et le mal, qui vivaient dans les cieux. Sur terre, dans la vallée Guanay, Maiguata était en train de donner la vie : il avait créé là trois lagunes pour les poissons. Et cette vie, ces poissons, Cabeza de Morocho, les lui dérobait, car chaque nuit il descendait avec ses deux filles et des paniers.
Alors, Maiguata envoya le singe, son neveu, pour tirer les choses au clair. Puis, le grillon, le héron, le perroquet, le tigre, le cerf et la mouche : ils s’endormaient tous avant minuit, ils étaient tous des gens, alors – chacun, après cette nuit-là, reçut sa façon de chanter. Jusqu’à ce que l’oiseau chenchena découvre ce qu’il se passait, il les vit descendre du ciel et ne laisser que quelques écailles, après leur larcin.

C’est ainsi que commença la création du monde telle que Maritza Reyes la raconte à sa petite-fille assise sur ses genoux, tandis qu’elle raccommode une chemise sur une vieille machine à coudre. Il est midi dans la communauté El Palomo qui s’appelle Mucuruni en langue mapoyo.
A cette heure-là, la classe du matin est finie, la construction de la hutte de trente mètres où fonctionnera un marché-école est arrêtée et dans les maisons, on sent une odeur de poisson de rivière en train de cuire. Au fond, on voit le Cerro Caripito, un immense rocher sombre aux reflets brillants de l’eau qui tombe, avec une forêt tout en haut. A ses pieds, on trouve plusieurs petites exploitations avec des plants de bananiers divers ; il n’y a pas de clôture pour les séparer, comme sur presque tout le territoire ancestral de 230 000 ha qui s’étend du fleuve Suapare jusqu’au fleuve Parguaza.

Witi turu mopue wuaimuru : je parle la langue mapoyo.

A 7H30 du matin, les 120 enfants, depuis la maternelle jusqu’au cours moyen deuxième année, chantent l’hymne en mapoyo à l’entrée de l’école. Lorsqu’ils ont fini, ils rentrent en classe en saluant dans leur langue, tandis que l’institutrice fait de même tout en leur faisant signe de s’asseoir. Puis, elle commence à parler espagnol pour présenter les sujets du jour, et le matin passe ainsi, partagé entre les deux langues.
Cette scène qui se répète tous les jours du lundi au vendredi, n’existait pas il y a dix ans : à cette époque-là, les enfants n’apprenaient pas le mapoyo et les plus âgés ne l’enseignaient pas, ni à l’école ni à la maison. La langue se perdait peu à peu et, avec elle, une part essentielle de l’identité du peuple indigène le plus petit du Venezuela – presque 400 personnes à Murucuni et une quantité équivalente sur le territoire national.
Ce sont les nouvelles générations qui commencèrent à impulser ce processus de récupération, à vouloir comprendre et savoir ce qu’elles entendaient de la bouche des anciens et de leurs parents. « la langue et la culture étaient endormis mais la connaissance est là : nous devons la réveiller », affirme Carolina, qui a trente ans, et qui fut l’une de celles qui tendirent ce pont nécessaire entre les générations.
L’organisation les conduisit à faire des recherches non seulement sur la langue mais sur l’intégralité de leur culture. Alors, avec l’appui de l’Ecole Nationale des Cultures Populaires, elles créèrent la figure des « maîtres des savoirs ancestraux » : un(e) pour chaque sujet : la langue, l’histoire, les tissus et les jeux, l’élaboration de la pirogue et des pagaies, l’architecture- la construction de la hutte pour le marché et une partie de cet enseignement-, la médecine, le travail de poterie domestique, l’agriculture et l’élaboration du « casabe » et de la farine de maïs.
Ils commencèrent ainsi à se rencontrer : les uns, avec le désir d’apprendre et les autres, disposés à enseigner. Les enfants commencèrent à dire des mots dans leur langue –« C’est encore difficile de dire de longues prières », précise Carolina-, alors cela engendra une forme de stimulation chez leurs parents qui décidèrent de s’impliquer dans l’apprentissage du mapoyo. Aujourd’hui, tous les vendredis, il y a des cours de langue pour adultes.
Carolina est la fille de Simon Bastidas, le chef. Son frère, Argenio est capitaine, ce qui signifie que plus tard, il sera à son tour chef de la communauté. Telle est l’organisation traditionnelle du peuple mapoyo et des autres communautés indigènes, même si, dans ce cas, c’est le chef qui choisit le capitaine, et cela ne se fait pas au moyen d’un vote-« chaque peuple indigène a sa culture », souligne Simon.
Ceci fait partie de leur identité, de l’ordre interne de Murucuni. Mais cela fait l’objet d’un dialogue avec d’autres formes d’organisation : le conseil communal sur lequel ils se sont mis d’accord, et la Commune, qu’ils sont en train de mettre en place, avec les sept autres peuples qui habitent ce territoire. « Le conseil communal doit bien se mettre d’accord avec les autorités légitimes de la communauté, travailler main dans la main avec le chef et le capitaine » raconte Argenio, et il signale que dans d’autres communautés il est arrivé que le conseil communal veuille mettre de côté l’autorité historique.
Ce n’est pas le cas de Palomo, où c’est précisément Simon qui a impulsé la création du conseil communal ; et Carolina, par exemple, est porte-parole en ce qui concerne la culture. Ils ont obtenu ainsi plusieurs avancées : l’alimentation électrique, la construction d’une cantine scolaire, un dispensaire qui est en travaux, un camion, trois embarcations, des réservoirs d’eau pour les logements. Il s’agit d’avancées matérielles liées au processus d’organisation que connaît la communauté et qui réunit la récupération de ce qui est ancestral et la tentative de nouveauté.

Mapoyo : liberté et résistance.

Au terme de la bataille, Simon Bolivar fit appeler Paulino Sandoval, cacique suprême. Les mapoyos avaient combattu sous le commandement du capitaine Alejo, et grâce à son aide ils purent vaincre les espagnols. Lorsque le chef arriva, le Libertador lui demanda ce qu’il désirait pour son peuple : des terres pour vivre, telle fut la réponse. Alors, il lui donna un papier avec la mention : depuis le fleuve Suapare jusqu’au fleuve Parguaza, comme on lui avait demandé. Ainsi que son épée, avec la lance de José Antonio Paez.

Ce titre fut égaré lors d’un incendie, et Simon Bastidas – qui est en possession de l’épée et de la lance- consacra une grande partie de ses efforts à le retrouver. Il y parvint en mars 2013 : l’Etat reconnut leur territoire, de fleuve à fleuve ; « Ici, nous sommes libres », affirme le petit Simon, l’un de ses enfants, en signalant l’absence de clôture, l’une des règles de cohabitation- qui représente le fondement de la future Commune- en accord avec les sept peuples indigènes.

Mais cette liberté vit aux côtés d’une autre réalité, celle d’une transformation que s’est produite très rapidement sur son propre territoire depuis 1960, lorsqu’on découvrit que dans ces collines il y avait de la bauxite et que la quantité présente permettrait de l’exploiter durant quatre cents années.

Alors, en 1985 son extraction commença aux mains de l’entreprise Bauxiven-aujourd’hui Bauxilum-, et à côté on fonda un village, Morichalito, puis on construisit la route qui passe en face de la communauté mapoyo. Jusque là, ils n’avaient de contact qu’avec des « piaroas » qui s’approchaient par le fleuve pour faire du troc, ainsi qu’avec les familles venues de Coro, installées à Pijiguao, juste en limite de l’endroit où l’on installa ensuite l’entreprise.

Les impacts, trente années plus tard, sont visibles : des fleuves pollués et une décharge à ciel ouvert. « Ils profanent les sites sacrés que nous avons », explique Simon. On trouve des ordures au pied du Cerro de las Piñas, l’un des trois lieux où le peuple mapoyo enterre ses morts ; quant à la capitainerie générale où se trouvait Paulino, c’est aujourd’hui un lieu de stockage de la bauxite, inaccessible et pollué.

Face à cette situation, la communauté a pensé et proposé plusieurs solutions à l’entreprise – jusqu’à présent restées lettre morte : réaliser les travaux nécessaires pour éviter le débordement vers les fleuves, reboiser là où ils ont extrait le minerai, et créer une coopérative de recyclage des ordures. Prendre soin. Quant à recevoir, jusqu’à présent peu ou rien. Récemment, depuis 2002 les indigènes ont pu commencer à travailler dans l’entreprise, et sur les 1800 employés, cinq sont mapoyos.

Le Cerro de las Piñas se trouve près de Morichalito. C’est un roc très étroit et plus haut que le cerro Caripita : il est noir et semble avoir été découpé au fil du temps. Un épisode important de l’histoire des mapoyos s’y déroula : le suicide collectif de l’une des capitaineries.

L’événement eut lieu du fait d’une erreur de la communauté envers ceux qui, une nuit, étaient descendus pour les rencontrer. Devant ce qui était arrivé la solution fut de se lancer depuis le cerro, comme cela leur avait été demandé. En le faisant, ils ne se dirigeaient pas vers la mort mais ils allaient à la rencontre de « ceux d’en haut ». C’est pourquoi, ils chantaient en montant.

Dans le centre de Palomo, il y a une réplique en bois du cerro de las Piñas : là, les enfants du collège firent une représentation théatrale de ce qui s’était passé, de l’histoire de leur peuple. Maintenant, l’après-midi, ils grimpent sur la structure de bois, ils restent en haut pour bavarder et puis ils descendent comme sur un tobogan alors que, tout près, sur le terrain les adolescents jouent au football.
Patrimoine immatériel de l’humanité, histoire vive du Venezuela
Le 26 novembre prochain, Simon et Carolina se présenteront devant l’Unesco pour que leur communauté puisse être reconnue comme Patrimoine Immatériel de l’Humanité et être déclarée comme culture à préserver de manière urgente.

Le petit Simon explique pourquoi ils décidèrent de franchir ce pas : « l’Unesco est un instrument de plus pour nous renforcer dans l’optique de continuer à promouvoir notre langue, et c’est nous, la nouvelle génération, qui, aux côtés de nos anciens qui possèdent la connaissance, allons inculquer aux enfants toutes ces connaissances qui sont restées peu à peu derrière nous ».

Le peuple mapoyo, comme tous les indigènes d’Amérique, est un peuple de survivants ; de l’esclavage, de la guerre, des grands propriétaires, du mépris, de la contamination, et même de l’affirmation qu’ils avaient disparu et qu’il n’en restait pas un seul. Aujourd’hui, ils sont en train de donner un souffle nouveau à leur identité, en retrouvant un orgueil que voulut anéantir une culture qui prétendit qu’ils étaient des sauvages et leur nia le don de raison- c’est pour cela qu’ils ont appelé historiquement les non-indigènes « les rationnels ».

C’est pour cela que Maiguata est toujours là, celui qui a fait le bien, qui a créé l’Orénoque large et profond pour que son fils Manati puisse y vivre un jour. Mais également, Cabeza de Morocho, le mal, qui voulut tuer Maiguata et créa les moustiques, grands et petits, ainsi que la gale. Parce que le souvenir ne s’est jamais perdu et qu’il se trouvait endormi, à présent, il se réveille pour se dévoiler et montrer qu’ils ont toujours été là, qu’ils sont une partie centrale de l’histoire et du pays qu’il faut redécouvrir.

Texte : Marco Teruggi
Photos : Gustavo Lagarde
Source : https://comoelvientoenlanoche.wordpress.com/2014/11/25/naha-mopue-somos-mapoyos/
Traduction : Sylvie Carrasco

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1GP
gls-19-de-34-1gls-21-de-34-1 gls-6-de-34 gls-9-de-34 gls-5-de-34 gls-3-de-34 gls-24-de-34-1

Le Venezuela accueille un premier groupe de 119 étudiants palestiniens

Palestinian students arrive at Simon Bolivar airport outside Caracasestudiantes-palestinos119 étudiants palestiniens viennent d’arriver au Venezuela en tant que boursiers du “programme Yasser Arafat 2014” pour y suivre des études de Médecine Intégrale Communautaire à l’École Latinoaméricaine de Médecine “Dr. Salvador Allende”(ELAM). Pour l’heure près de 50 mille jeunes vénézuéliens et latinoaméricains se forment en médecine intégrale communautaire à l’ELAM, parmi lesquels 17 mille sont déjà diplômés, 20 mille sont en cours de formation et 18 mille en phase préparatoire.

Le président Maduro, qui a accueilli les étudiants durant la remise de 114 logements publics à des secteurs populaires de Petare (État de Miranda), a confirmé que les programmes de bourses d’études pour les jeunes palestiniens vont être multipliés dans tous les domaines de la connaissance, et que les divers ministères et institutions concernés travaillent en ce sens. “L’objectif du gouverement bolivarien est d’offrir des bourses d’études à un millier de jeunes palestinien(ne)s. Ici se trouve le futur de la Palestine (…) La Palestine ne s’est pas laissé anéantir, elle a refusé de mourir, elle a résisté, elle vivra et elle vaincra, nous en sommes certains (…) Aujourd’hui, la Palestine s’est inscrite dans le coeur du Venezuela, nous avons beaucoup d’admiration pour le peuple palestinien et ceci est un modeste pas pour dire qu’il est possible de concrétiser la solidarité”.

Embajadora-palestina Le président bolivarien a reçu l’olivier de nacre réalisé par des artisans palestiniens de Bethléem. “Nous apportons la bénédiction de la Terre Sainte de Bethléem au Vénézuéla de la part de notre président Mahmoud Abbas” a déclaré l’ambassadrice de Palestine au Venezuela, Linda Sobeh Ali (photo ci-dessus), qui a également remis à Nicolas Maduro le drapeau de l’État palestinien : “nous vous remettons le drapeau de notre pays parce que nous savons que vous en prendrez soin de la même manière que le fera le peuple vénézuélien.yunvbb34e5yunvbb34e6 URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1GB

Le Venezuela signe avec le Mouvement des Sans Terre du Brésil un important accord de coopération

Le vénézuélien Elías Jaua – ministre des communes et des mouvements sociaux et vice-Président pour le développement du socialisme territorial – vient de signer avec les brésiliens Alexandre Conceiçao – membre de la Direction Nationale du Mouvement des Travailleurs ruraux Sans Terre et Erivan Hilario dos Santos, Directeur de l’École Nationale de Formation Florestan Fernandes, un important accord, qui est l’aboutissement d’un double processus.

D’une part, au Venezuela, la montée en puissance du pouvoir citoyen comme base d’un futur État comunal – avec une demande croissante de formation de la part des nouveaux acteurs sociaux. D’autre part, au Brésil, le travail constant de l’université construite par les Sans Terre (photos) pour que les mouvements sociaux d’Amérique Latine disposent d’un espace permanent d’articulation, d’échange d’expériences et de formation permanente en philosophie, critique de l’économie politique, histoire, théorie de l’organisation politique, question agraire (réforme agraire, rôle de la paysannerie) et sociologie, sous la férule de professeurs volontaires venus du monde entier (1).enff3 ??????????????????????????????? enff2Présenté par Elías Jaua comme “un accord pour la formation des communards, et pour l’organisation et la conscientisation d’un peuple qui lutte pour construire une société socialiste”, le texte porte sur trois objectifs communs :

  • La mise en place de stratégies de coopération en matière d’économie solidaire et communale, de développement local et d’économie sociale;
  • La coordination de stratégies intégrales pour la formation d’entreprises socio-productives;
  • La conception et la réalisation de programmes de formation en matière d’économie solidaire et communale, l’organisation d’entreprises de propriété sociale directe et indirecte au Venezuela.

Des formateurs, techniciens et spécialistes mettront au point ces projets de complémentarité productive, et organiseront des séminaires, ateliers, rencontres et conférences destinés aux mouvements sociaux et aux collectifs communards.

enff7L’accord signé ce 28 octobre 2014 en présence des étudiants latino-américains de l’école basée au sud du Brésil (photo) couronne aussi un itinéraire commun. En janvier 2003, Hugo Chavez, le premier, avait rompu le protocole d’un de ses voyages au Brésil pour aller écouter les paysans d’un asentamiento (unité de production agricole) installés sur un “latifundio” (grande propriété sous-exploitée) ensemencé aux cris de “occuper, résister, produire !” (2). En mai 2013, peu après son élection à la présidence du Venezuela, Nicolas Maduro avait fait une halte à Brasilia pour dialoguer et prendre note des propositions des mouvements sociaux de tout le pays (3).

Thierry Deronne, Caracas, le 29 octobre 2014.

Elías Jaua (à droite)- ministre des communes et des mouvements sociaux et vice-Président pour le développement du socialisme territorial - et  Erivan Hilario dos Santos (de face), Directeur de l’École Nationale de Formation Florestan Fernandes.

Elías Jaua (à droite)- ministre des communes et des mouvements sociaux et vice-Président pour le développement du socialisme territorial – et Erivan Hilario dos Santos (centre), Directeur de l’École Nationale de Formation Florestan Fernandes.

Elías Jaua et Alexandre Conceiçao, membre de la Direction Nationale du Mouvement des Travaileurs ruraux Sans Terre.

Elías Jaua et Alexandre Conceiçao, membre de la Direction Nationale du Mouvement des Travailleurs ruraux Sans Terre.

Notes

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1Gn

Ce que laisse l’eau lorsqu’elle se retire

SONY DSCLes deux hectares de terre brûlée se trouvent au sommet de la colline.  Des petits foyers de fumée grise y persistent encore, des restes de ce qui brûlait à l’aube, à six heures du matin, lorsque la chaleur permet de se mouvoir plus légèrement. Ensuite, le soleil tape, crevasse, désespère. Avec ce feu on a soigné la terre, on l’a rendue plus sèche, plus dure, plus semblable à la couleur des vautours, préparée pour les semailles, pour l’époque des pluies.

A cet endroit, chaque trace a été laissée par un groupe de quatre hommes. Chaque bananier qui poussera aura été planté de leurs mains qui ressemblent à cette même terre qu’ils travaillent à la machette, à la binette et qui les forge eux-mêmes également à chaque coup.

Autour de ces hectares, tout est vert. La forêt se perd, en hauteur et dans le lointain ; sous les cimes, tel de l’or vert, se trouve le cacao. Sur la colline voisine on voit une parcelle de terre identique à celle-ci. D’autres paysans s’y trouvent, eux aussi ils voient naître le jour dans la nuit, ils chargent les plants de bananier, de maïs, de piment remontant depuis le fleuve et ils les gardent dans le même refuge, sous un plastique noir que supportent six piquets de bois.

Lorsque les quatre hommes reviennent à leur communauté à une heure, ils le font par un chemin étroit, sur des pierres qui sont des obstacles, des marches, encore des coups.

Journée de travail des communard(e)s sur le brûlis

Journée de travail des communard(e)s sur le brûlis

Sur leur passage, par terre, ils voient des coquilles de cacao ouvertes en leur milieu – il y en a des jaunes, orange, vertes, rouge foncé, violette. Tous les quatre ils avancent dans l’ombre traversée par la lumière, sur les feuilles sèches tombées des cacaotiers et des arbres plus hauts qui les protègent- d’où pendent des racines, des orchidées et des nids.

En arrivant, ils traversent la rue principale, saluent les habitants qui, à cette heure-là, se trouvent chez eux- certains se penchent à la fenêtre- ils marchent entourés d’enfants jusqu’à arriver au fourneau où se tient le déjeuner qu’on leur a préparé. Alors, ils s’assoient sur des chaises, des grosses pierres, par terre et mangent le pot-au-feu commun. Des chiens, des chiots courent autour d’eux, des poules cherchent les restes et tout près, le fleuve,  ce fleuve qu’on ne voit pas d’en haut.

La base productive

Ces quatre hommes, qui chaque jour montent jusqu’au sommet brûlé, font partie du conseil communal Los Marines. Tout comme ces terres qu’ils travaillent. L’assemblée a approuvé le financement pour y commencer la production.

Les communards Augusto Espinoza et Eibis Brito

Les communards Augusto Espinoza et Eibis Brito

Avec cet argent, ils ont acheté des semis, des outils et ils en ont destiné une partie pour une prime hebdomadaire-un peu moins qu’un salaire. L’accord collectif est le suivant : quand la récolte et la vente se termineront, ils commenceront à rembourser le prêt au conseil communal, et avec l’excédent ils se paieront pour vivre-tout en vivant- en même temps que 3% seront destinés à l’organisation communautaire.

Comme ces deux hectares, il en existe 98 de plus sur la Commune agricole Cajigal, située dans l’état de Sucre, de la municipalité qui lui donne son nom : Cajigal, paroisse Yaguaraparo. Sa surface est de 20 000 hectares, dont la moitié est impropre à la culture, 2300 ha de cacao, 3000 autres attendent d’être mis en production. Sur les hectares restants, on cultive d’autres produits : fruits, et toute sorte de légumes ; les habitants y ont leur logis.

L’agriculture communautaire est l’un des principaux axes économiques encouragés par la Commune. Dans une zone agraire- abandonnée par l’état durant des décennies, marquées par des migrations massives vers les villes et de faible productivité- et dans le contexte d’une guerre économique qui s’est accrue depuis plus d’un an, commencer à faire produire ces terres est une stratégie.

Production de Cacao dans la Commune agricole Cajigal.

Production de Cacao dans la Commune agricole Cajigal.

Rien de tout cela n’est nouveau pour les « communards » et les « communardes » : le premier conseil communal de la zone –La Horqueta de Mata de Chivo- a commencé à s’organiser en ce sens, et c’est dans cette direction qu’ils continuent de regarder, vers les 150 nouveaux hectares qu’ils projettent de mettre en production collectivement et dont le financement a été approuvé en partie par l’Etat. A présent, il n’y a plus un conseil communal mais 16, organisés sur la Commune fondée par un après-midi d’août 2013.

Augusto Espinoza, l’un des principaux  membres référents de la Horqueta, connaît cette réalité depuis ses débuts. Avec les autres « communards » il en est arrivé à cette certitude : « il ne peut y avoir de Commune qui ne soit pas productive. Nous travaillons pour qu’il y ait un équilibre entre les 16 conseils communaux, et qu’ils produisent tous ».

Dans son conseil communal, ils sont parvenus à mettre sur pied 5 hangars d’élevage de poulets où travaillent 29 personnes – pour un total de 18 000 unités tous les deux mois – et une fabrique de parpaings d’une capacité de production de 2500 parpaings par jour, où sont employés 20 « communards »  et « communardes » en deux équipes. Ils savent que de cette façon ils créent des emplois, des revenus pour l’organisation communale, un nouveau système économique qui cherche à être productif et un peu plus que cela : socialiste.

***

Cacao séchant au soleil, commune agricole de Cacigal

Cacao séchant au soleil, commune agricole de Cacigal

Dans les rues, face aux portes, se trouve étalé dans des rectangles le cacao qui sèche au soleil – ceux-ci peuvent mesurer 8 mètres de long ou davantage, et approximativement un mètre et demi de large, pas plus ; ils doivent laisser l’espace nécessaire à la circulation des véhicules. L’air se caractérise par une odeur aigre, presque sucrée, pénétrante. C’est la période des quatre jours qui suivent la sélection des grains, la mise en sachet pour que commence le processus de fermentation. Une semaine au total. Jours durant lesquels les enfants ne vont pas à l’école, pour rester travailler aux côtés de leurs parents.
Dans le village, les maisons sont basses, avec des grilles ; elles sont colorées, très colorées. Des vertes, rose, violette, pourpre, bleu clair et jaunes ; les journées commencent tôt tout comme dans la zone haute. A sept heures c’est comme s’il était dix heures ; dix heures, c’est trop.

En parcourant le territoire communal, rien ne semble indiquer la présence de la Commune, ni les groupes d’hommes et de femmes qui construisent leur maison, ni les files de maisons déjà construites, ni l’institutrice qui va à l’école avec ses enfants, ni les personnes qui préparent les fondations de la nouvelle zone récréative et d’éducation. Pas plus que la pépinière qui se trouve au bord de la route, ou le camion qui vend du poisson sur la place centrale. Cependant, tout l’est. Une excessive évidence qui la rend invisible, la Commune, c’est la vie quotidienne.

Travailleuses de l'Entreprise de Propriété Sociale Directe Communale – Unité d'Approvisionnement.

Travailleuses de l’Entreprise de Propriété Sociale Directe Communale – Unité d’Approvisionnement.

L’un des rares espaces communaux qui se trouve signalé par un panneau est l’entreprise de Propriété Sociale Directe Commune Unité d’Approvisionnement La Horqueta Produciva, – «  directe car c’est la population qui l’organise directement », explique Elinor, membre de l’entreprise-, située au centre de Cajigal. Ses portes – qui présentent de chaque côté une peinture murale de Simon Bolivar, libérateur, à cheval et portant son épée – ouvrent à 8 heures du matin. Sur les étagères se trouve ce qui manque souvent ailleurs : de l’huile de tournesol et d’olive de l’entreprise Diana, du lait concentré et en poudre de l’entreprise Los Andes, de la farine de maïs, des haricots de la Corporation Vénézuélienne d’Aliments (CVAl), des fruits, des salades et des légumes produits sur les terres communales, et également par des producteurs individuels – familles – de la communauté.

De bonne heure accourent également vers cet endroit des habitants et habitantes. Ils viennent des rues principales, de la zone basse et empruntent le pont rouge en fer qui enjambe le fleuve, ce fleuve qui descend vers l’endroit où quatre hommes déjeunent de retour du haut qui paraît trop haut, des hommes qui d’ici quelques mois vendront leurs bananes.

La chaîne libératrice

« Nous sommes encore des novices qui posent les fondements ; même si nous avançons, nous produisons encore à très faible échelle, nous devons couvrir les besoins de l’axe communal », dit Eidis Brito tout en conduisant l’un des camions de la communauté. Avec celui-ci, ils montent jusqu’à la zone haute par la route empierrée, pleine de trous et pentue, ils descendent les récoltes jusqu’à l’Unité d’approvisionnement, et vont jusqu’à l’état de Carabobo acheter directement les produits des entreprises d’état.

Eidis sait qu’ils doivent augmenter la production, qu’ils ont besoin de 40 000 poulets et 400 hectares pour les semailles communales pour répondre au besoin de l’axe (où vivent 10 630 personnes) dans ces domaines. Ils doivent aussi avancer sur deux points : avoir le contrôle sur la totalité de la chaîne productive, et renforcer la chaîne. C’est-à-dire, le processus qui permet la mise en marche d’un nouveau projet à partir d’un projet déjà existant pour renforcer celui-ci à son tour.

Vivier communal agro-écologique

Vivier communal agro-écologique

Sur le premier point, ils ont pu avancer à certains niveaux. Le cas de la production agricole, par exemple, est le suivant : avec les pépinières communales agro écologiques (où  fonctionnera  en plus un banc de géo plasma, et dont l’objectif principal est de récupérer les variétés de cacao autochtone, comme le cacao perla), ils produisent une partie des semis pour les petites exploitations communautaires- les autres sont achetés aux entités d’état ou sur le marché privé.

Ce que l’on récolte là est transporté par la communauté vers l’Unité d’Approvisionnement, rompant ainsi partiellement avec le monopole des intermédiaires, qui achètent les produits aux agriculteurs à bas prix pour les revendre avec une augmentation qui à la fin peut aller jusqu’à 100%. La réponse communale est cependant insuffisante : ils doivent distribuer avec un camion –parfois ils en ont deux- 1 240 000 bananes, ceci correspond à la quantité que peuvent produire les 62 hectares communaux.

Finalement, les efforts des paysans sont rassemblés et le fruit de ces efforts est vendu de façon communautaire, à un prix inférieur à celui qu’impose le marché (« la maracuya » (fruit de la passion), par exemple, est vendue 40 bolivars le kilo, alors que dans les magasins privés elle se trouve à 60). De plus, depuis l’Unité d’Approvisionnement, on réalise des opérations de vente aux communautés les plus éloignées pour garantir un accès équilibré aux produits.

Ce parcours – qui n’est pas encore totalement entre les mains de la communauté, et qui fonctionne à une échelle réduite – représente l’exemple le plus avancé de ce que l’on fait dans la communauté de Cajigal. Néanmoins, ceci ne se produit pas dans d’autres circuits, comme celui des poulets. Là, il y a un problème à la base : l’aliment, les poussins (que l’on fait grossir) de même que les matériaux pour construire les hangars : tout est aux mains du secteur privé. La vente, elle, se fait directement à la communauté sans intermédiaires.

Le travail de préparer le ciment pour construire les logements des membres de la commune.

Le travail de préparer le ciment pour construire les logements des membres de la commune.

Le problème des matériels de production auxquels doivent faire face les « communards» (dans un contexte de guerre économique qui provoque de soudaines hausses de prix) n’est pas réservé à ce cas. Face à cela, ils ont élaboré un projet, la chaîne productive. Pour continuer avec cet exemple : Eliel, Augusto et des centaines d’hommes et de femmes qui construisent jour après jour la communauté en sont arrivés à la conclusion qu’il leur fallait un local pour l’abattage des poulets. Pour pouvoir le mettre sur pied il leur faut produire une plus grande quantité, 70 000 unités environ.

Avec ce local en état de fonctionnement, ils pourraient commencer un processus de séchage des viscères, des plumes et des ongles des poulets, pour ensuite les traiter et les transformer en farine (avec un concentré de protéines) qui serait utilisé comme aliment pour des poulets, économisant ainsi une grande partie des aliments qu’aujourd’hui ils achètent au secteur privé et qui représente une grande partie des dépenses (450 000 bolivars pour 10 000 poulets, qui, au bout du compte, rapportent un bénéfice de 150 000 à 200 000 bolivars nets). A son tour, ce même aliment pourrait être utilisé pour le projet d’élevage de cachamas (poisson d’élevage), autre espace de production qu’ils cherchent à mettre sur pied.

Le local d’abattage permettrait de vendre des poulets déjà préparés pour être cuisinés, des poulets qui pourraient être stockés dans les cinq caves (d’une capacité de 10 000 kilos chacune) qui se trouvent à l’Unité d’Approvisionnement ; ils pourraient  être vendus à un prix, là encore, plus bas (actuellement ils les vendent à 40 bolivars alors que dans les magasins privés ils frisent les 60).

Le problème auquel ils sont confrontés pour mettre en marche ce processus représente un seul problème mais il est central : les ressources (ils expliquent qu’en plus du local d’abattage, ils pourraient mettre en fonctionnement une incubatrice ce qui réduirait le coût de l’achat des poussins). Sur ce point, la communauté a trouvé une solution, partielle, mais qui est parvenue à dynamiser le projet : le réinvestissement des excédents générés par les projets eux-mêmes de la communauté. Néanmoins, les temps que nous vivons durent et sont incertains (la construction d’un hangar coûte aujourd’hui 200 000 bolivars, mais dans le contexte inflationniste spéculatif son prix peut augmenter rapidement), et pour réaliser des projets « d’ampleur » ils ont besoin d’un financement d’État, assure Eilis.

Le socialisme, c’est plus que produire

La genèse est la suivante : d’abord, il y a eu 105 maisons attribuées par l’Etat (le Ministère du Pouvoir Populaire pour les Communes et les Mouvements Sociaux). Avec la construction de ces logements on a généré un excédent économique- en économisant- qui leur a permis de construire les 5 hangars, et avec l’excédent né de l’élevage des poulets ils ont pu mettre sur pied la fabrique de parpaings, qui à son tour a généré une part d’économie dans la construction de nouvelles habitations (jusqu’à présent, ils en ont construit 487 sur la communauté). Les deux secteurs de production sont situés sur les 9 hectares communautaires également achetés avec les excédents.

Comment ? Grâce au travail volontaire. Celui-ci est le moteur qui a permis d’en arriver là aujourd’hui, construire l’esprit de la communauté, ses moyens. Car, non seulement ils ont économisé sur la main d’œuvre (les hangars ont été construits par des volontaires de la communauté, en plus de l’horaire normal de travail de chacun, seuls les soudeurs ont reçu une prime). Comme l’explique Eidis, « C’est ce mécanisme qui a réveillé la conscience sociale face à une culture capitaliste de 500 ans et a fait que l’on pense comme des sujets collectifs et non pas individuels ».

Ainsi, par exemple, avec les ressources pour construire 500 mètres de route, ils en ont construit un kilomètre. Ceci, en plus de générer une amélioration de la viabilité (dans un secteur, bien qu’à petit échelle, stratégique pour le transport des récoltes), a renforcé la communauté elle-même. Leyda Espinoza, porte-parole et membre référente de la communauté, explique ce que signifie pour eux cette pratique : « Le travail volontaire est le travail libérateur par excellence, car nous travaillons pour notre environnement, nous ne le faisons pas pour gagner quelque chose de personnel, nous nous renforçons nous-mêmes, nous renforçons le développement endogène, la communauté qui croît et s’alimente socialement, économiquement et culturellement ».

Centre communal de fabrication des parpaings

Centre communal de fabrication des parpaings

C’est pour cette raison que, grâce au travail volontaire, ils parviennent à générer des excédents dans chacune de leurs entreprises ; ceux-ci ont été réinvestis dans cette même entité qui les a générés (des machines pour de nouveaux espaces de production,  l’ouverture d’une période de nouvelles semailles, de l’aide pour les problèmes de santé, des œuvres sociales, des enterrements, etc…). Ainsi petit à petit,  s’est consolidé « cet être social » dans lequel croit Eilis  et qu’il a découvert aux côtés de ses « compagnons » et « compagnes » de la Commune.

Car, comme l’affirmait Ernesto Guevara lorsqu’il était ministre de l’industrie en 1965, lors de la révolution cubaine naissante, « le communisme est un phénomène de conscience et pas seulement un phénomène de production ; on ne peut pas parvenir au communisme par la simple accumulation de quantités de produits mis à la disposition du peuple ».

C’est pour cette raison que celui-ci insistait sur le besoin de « stimulant moral » comme étant le moteur central (en tension/confrontation avec le « stimulant matériel individuel »). Le travail volontaire était dans cette perspective l’une des principales formes de prise de conscience populaire pour impulser une production, un développement d’un autre type, non capitaliste, la même conclusion à laquelle sont arrivés les « communards » et « communrades » de Cajigal.  C’est pourquoi Augusto insiste et relie ce nouveau processus avec un nouveau travail : « N’importe quel compagnon peut être membre de la Commune. Il doit commencer par participer au travail volontaire, par être avec l’autre, alors un instituteur peut être membre de la Commune, n’importe qui peut l’être ».

***

L’horizon prend fin quelques petits mètres plus loin, parfois moins. Les hommes se cherchent les uns les autres en criant. Dans la zone basse, il n’y a plus de montagnes et les plantes poussent grandes, grosses et serrées. Près de là, se trouvent les palétuviers, les canaux et le fleuve débouche dans le golfe de Paria, la mer s’ouvre. Là, les hérons rouges marchent sur le sable à marée basse, ils volent par dix, vingt, quarante et reviennent se poser, et chercher dans les flaques, les aliments, la vie que laisse l’eau lorsqu’elle se retire.

Un homme avance avec sa machette entre les plants de maïs, les cocotiers et les potirons. Il admire ce que lui donne la terre, l’effort. Celui-ci a prêté son terrain à la Commune et à présent une petite exploitation y fonctionne; six personnes y travaillent, toutes financées comme les quatre hommes de la colline brûlée, comme ceux qui voudront parier sur la production collective. « Le problème, ce n’est pas la terre- les pastèques  mesurent jusqu’à près d’un mètre- mais les outils et la distribution », explique Eidis.

Les « communards » et « communardes » de Cajigal savent que les terres représentent  tout comme l’organisation populaire, la conscience collective qui va croissant, le processus de  transformation. Ils ont également découvert qu’ils peuvent. Ils l’ont prouvé aux gens qui n’y croyaient pas, à l’État. Mais de cet État ils en ont encore plus besoin, pour renforcer le pouvoir communal- ce nouveau pouvoir qui libère-, l’autonomie. Car ils ont un financement propre, capable d’impulser des projets mais, comme disait Eidis, les limites sont celles de la dimension de cette impulsion.

C’est pour cela que, depuis leur réalité enracinée dans la terre, ils donnent l’exemple et réclament. Ils réclament, de même qu’Augusto demande, propose : « je ne comprends pas pourquoi le Gouvernement conclut une fois de plus des accords avec le privé qu’ils acceptent jusqu’à ce qu’ils se disputent à nouveau. Pourquoi n’en finit-il pas avec cette toile d’araignée et ne met-il pas en place un plan de six mois avec le peuple et l’armée, nous vivrons ces six mois terribles mais nous monterons des fabriques d’aliments concentrés, de traitement du cacao, nous ferons des plans nationaux de semis de riz, de maïs et de haricots ». Il ne comprend pas non plus pourquoi le Ministère de l’Agriculture et de la Terre ne finance pas des conseils communaux mais seulement des producteurs individuels.

Plant de banane à cuire

Plant de banane à cuire

Toutefois, ce désaccord ne mène pas à l’échec mais à la nécessité de lutter davantage, de se retrouver avec d’autres Communes pour débattre de l’économie communale, d’une économie qui doit être inventée, avec un héritage comme celui de Guevara (qui a inventé, remis en question l’existant- même le socialisme qui était alors en vigueur-, qui a montré le chemin de la transition en Amérique latine : « un cri lancé depuis le sous-développement ») et surtout les héritages laissés par chaque expérience révolutionnaire vénézuélienne qui pousse le possible un peu plus loin.

Car, derrière les bananes, derrière la Commune se trouvent les hommes qui sortent à l’aube, refermant la porte de leur maison, qui allument des feux, brûlent la terre, au soleil et qui marchent sur des chemins violets et rouges de cacao- d’un cacao que d’autres sur d’autres continents ont pris durant des siècles-, et ils le font pour le repas, la vie et un projet nouveau dont ils savent qu’il leur est propre, qu’il appartient à un peuple qui en a ouvert les portes. C’est sur ces hommes que repose l’urgence de la possibilité de la Commune, de sa nécessité, comme celle du fleuve qui descend, des hérons rouges et de ce que laisse l’eau lorsqu’elle se retire.

SONY DSC

Texte: Marco Teruggi. Photos: Milangela Galea

Source: http://www.mpcomunas.gob.ve/lo-que-deja-el-agua-cuando-se-va/

Traduction : Sylvie Carrasco

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1G5

Les clefs de la mort d’un jeune député bolivarien et de sa compagne

Robert Serra

Le député Robert Serra (au centre)

María Herrera

María Herrera, sa compagne

Robert Serra, 27 ans, était le plus jeune député de l’Assemblée Nationale et membre du Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV). Lui et sa compagne Maria Herrera viennent d’être assassinés chez eux, dans le quartier populaire de La Pastora, à Caracas, par six individus lors d’une opération minutieusement planifiée. Pourquoi ?

En février 2014, la plupart des journalistes occidentaux (le Monde, Libération, El País, etc..) avaient transformé une mobilisation de droite, notamment étudiante, partie des quartiers riches de Caracas… en  “révolte populaire contre la vie chère”. Ils avaient occulté le refus des secteurs populaires de participer à ces violences qui avaient débuté à la frontière colombienne grâce à l’appui des paramilitaires liés à l’ex-président Alvaro Uribe. Il ne restait qu’à faire croire que le gouvernement bolivarien, qui répondait à une enième tentative de déstabilisation, “réprimait la population”… (1)

Ces médias nous présentèrent alors le jeune Lorent Saleh comme un “leader étudiant de la lutte pour la démocratie”. Or, celui-ci a été expulsé de Colombie le 4 septembre 2014 par le gouvernement Santos, alors qu’il y perfectionnait sa formation paramilitaire. Plusieurs vidéos le montrent durant ces cours se réjouir de l’appui des médias internationaux à “l’Opération Liberté” et de rentrer bientôt au Venezuela muni d’un arsenal renforcé et appuyé par un personnel plus nombreux et mieux formé : “nous allons commencer par descendre vingt macchabées en 48 heures à Caracas, pour neutraliser les collectifs”. (2)

L’assassinat « sélectif » du jeune député Serra et de sa compagne est caractéristique du paramilitarisme et, en général, de toutes les politiques de terreur (Honduras, etc..) visant à intimider les jeunes qui voudraient s’engager dans un changement révolutionnaire.

Une politique annoncée de longue date, comme l’attestent des enregistrements réalisés en 2013 où la dirigeante d’extrême-droite Maria Corina Machado exigeait de mener contre le gouvernement bolivarien des “confrontations non-dialogantes” avec l’appui des États-Unis. Machado (elle aussi transformée en égérie de la liberté par les médias occidentaux) avait organisé un meeting sous l’effigie d’un militant bolivarien pendu par les pieds. (3)

L’ex-président colombien Ernesto Samper, actuel Secrétaire Général de l’UNASUR (organisme regroupant les douze nations sud-américaines) a déclaré que “l’assassinat  de Serra est un signal préoccupant de l’infiltration du paramilitarisme au Venezuela”. Le maire de Bogota Gustavo Petro a rappelé que le jeune député vénézuélien enquêtait sur les liens entre Lorent Saleh et l’ex-président Alvaro Uribe.

La population vénézuélienne rend massivement hommage à Robert Serra et à María Herrera en défilant depuis deux jours à l’Assemblée Nationale. Pour dire l’émotion et l’indignation populaires, l’ex-sénatrice colombienne et militante des droits humains Piedad Cordoba a cité Neruda : “Ils peuvent couper toutes les fleurs, ils ne pourront arrêter le printemps”.

Les médias occidentaux se font particulièrement discrets sur ces faits.

Foto-Americo-Morillo-IMG_2625CORTEJO-FUNEBRE-DE-ROBER-SERRA-8-de-44robert-serraThierry Deronne, Caracas, 3 octobre 2014.

Notes :

(1) “Brévissime leçon de journalisme pour ceux qui croient encore à l’information”, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/22/brevissime-cours-de-journalisme-pour-ceux-qui-croient-encore-a-linformation/

(2) https://www.youtube.com/watch?v=mssSTguxtm4

(3) “C’est l’heure d’anéantir Maduro, le reste tombera de son propre poids”, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/05/29/%C2%A8cest-lheure-daneantir-maduro-le-reste-tombera-de-son-propre-poids%C2%A8-les-visages-reveles-du-plan-de-coup-detat/

 

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1Fu

Dire « nous, femmes »

Macu

Macu

Macu a eu l’attention attirée par une phrase, dans l’après-midi : “Ce que je sens, ce que je vois, non au loin mais comme processus, c’est que pratiquer l’égalité tous les jours nous rend plus libres”. Elle l’aime et la répète. Elle l’a trouvée dans un livre qu’elle dévore à ses heures libres, aux moments construits pour elle.

Pendant qu’elle feuillette dans la salle à mager, ses enfants jouent dans la cour. Sa mère et son frère sont à côté. Macu vit sur les hauteurs de Loma de León, dans la communauté Alí Primera, née d’une occupation de terres il y a 17 ans. De là on voit le secteur La Carusieña, l’aéroport et le centre de Barquisimeto qui prend toute la largeur de la vallée.

Macu profite de ce temps de lecture, les jours vont vite, remplis d’activités. Elle retrouvera bientôt la China, comme tous les mercredis depuis un an, à cinq heures, pour la réunion du Comité de la Femme et d’Égalité de Genre “Beatriz Pérez”. Une quinzaine de femmes avec leurs enfants, leurs bébés, avec pour toit un auvent de tôle, dans l’après-midi qui avance, avance, c’est presque le soir. Adolescentes jusque grands-mères. Femmes. Un homme aussi : José Gregorio.

Macu, qui s’appelle Elvira Dorantes, répète la phrase, une fois de plus. Ensuite elle parcourt les rues de terre du conseil communal “L’éveil d’Alí”, passe en face de la salle collective où joue l’orchestre traditionnel de la commune puis devant l’école maternelle, contourne la fabrique de parpaings, et arrive à la réunion. Avec un sourire ouvert, qui semble chasser une douleur grâce à la lueur de ce qui se passe ici.

Les Comités de la Femme et d’Égalité de Genre

SONY DSCLe Comité Beatriz Pérez est un des premiers à avoir fonctionné dans un conseil communal de la Commune socialiste Ataroa. Il y a un an déjà. Parmi les premières participantes il y avait Macu, la China et José Gregorio. Elles ont répondu à l’appel d’un des mouvements sociaux actifs dans la zone et membre de la commune dès sa fondation : Femmes pour la Vie.

Mais la participation au Comité ne fut pas immédiate. Et ce malgré leur participation à des ateliers de formation, des dialogues et des ateliers de peinture murale organisés par Femmes pour la Vie. “En tant que femmes nous ne nous donnons pas l’importance dont nous avons besoin et nous avons besoin de notre temps pour nous-mêmes” explique la China qui s’appelle Reina Peña.

Les comités sont des groupes de femmes dans les conseils communaux. Chaque comité défend les femmes qui souffrent de violence domestique, de violence sociale  parce que même si cela semble incroyable,  il y a toujours dans n’importe quel espace, une violence contre la femme, en vérité”.

Au début elle a simplement accompagné une amie. “A mesure que nous suivions les ateliers et parlions avec d’autres femmes, nous avons ressenti réellement le besoin parce que dans la vie quotidienne on va et vient, on se dit “bonjour” sans savoir ce qui se passe derrière les murs. C’est alors que nous avons commencé à approfondir le Comité de Genre. C’est urgent, ici, vraiment , parce qu’il y a toute sorte de problèmes, un peu de tout, de machisme, de mauvais traitements, de fierté de soi”. Elles ont resserré les rangs et installé le Comité permanent dans leur conseil comunal – un des huit qui font partie formellement d’Ataroa, même si tous ne fonctionnent pas tout le temps, précise la China. Chaque semaine elles se retrouvent au sein de la réunion de “L’éveil d’Ali”. Elles se battent pour que davantage de femmes participent : c’est important, comme aujourd’hui, de voir débarquer une adolescente comme Wilmery, de 13 ans, qui même si elle ne parle pas beaucoup est présente, c’est le plus important, le premier pas. Souvent, il est ardu de se rapprocher, de participer, de raconter. Mais elles persévèrent : “Même si nous ne sommes que 2, 3 femmes à nous réunir, ici c’est un progrès” explique la China au moment où commence l’assemblée.

Un mercredi de Comité

SONY DSCUn point central occupe la réunion de cette après-midi d’août : plusieurs crédits ont été approuvés par la Banque du Peuple, pour divers projets de production impulsés par des compagnes : bracelets et colliers, pâtisserie, empanadas,coûture, confiseries, hamacs. L’objectif est de lancer le fonctionnement d’Unités de Production Familiale.

A la demande de toutes, Quilmary Gutiérrez montre les colliers qu’elle a produits jusqu’ici. Elle explique comment les faire, la difficulté de fixer les prix à cause de “ce maudit truc de l’inflation”, et où elle pense les vendre. Elles insistent sur la nécessité de suivre des ateliers d’administration pour planifier toutes les étapes et faire en sorte que chaque effort soit rentable.

Macu explique la situation qu’elles vivent comme femmes : “Beaucoup ont leurs compagnons qui travaillent mais il est très difficile de dire “je voudrais manger un chocolat, me teindre les cheveux, faire telle ou telle chose”, se sentir bien avec soi-même, et parfois nous nous inhibons face au “je te donne ce qu’il faut pour la nourriture et pour les enfants”, sans voir les besoins que nous avons comme femmes, penser un peu à nous-mêmes, nous faire plaisir”.

D’où l’idée d’un revenu propre, d’une autonomie pour “ne pas dépendre du revenu du mari”, comme l’explique la China. Macu va plus loin : “pourquoi penser tout le temps à cuisiner, à faire des empanadas, au travail le plus dur… pourquoi en tant que femmes continuer à nous identifier à un torchon, à une cuisine, à un réfrigérateur, pourquoi ne pas penser en grand, à des coopératives d’emballage, de transformation de plastique, où nous soyons celles qui transformons une matière première en quelque chose de productif pour toute la communauté”.

Cette entreprise de recyclage de plastique elles en ont élaboré le projet, parcouru les premières étapes. De même que la fabrique de parpaings dans laquelle Macu a commencé à travailler, bien qu’elle soit freinée pour l’heure à cause de la difficulté d’obtenir le matériel. Petit à petit, en essayant, en s’organisant, elles avancent.

La réunion se poursuit – projets, ateliers… Beaucoup d’enfants tout autour, des pleurs soudains, des courses, allaitement de jeunes mères. Une proposition que toutes jugent nécessaire pour aider à la participation des femmes, et leur droit de suivre des réunions : une garderie communale.

Elles conversent de leurs foyers, de la récente prestation de serment de 400 formatrices communales de l’État de Lara réalisée par le Ministère de la Femme et de l’Égalité de Genre, parmi lesquelles 30 sont de la commune Ataora comme Macu et la China, comme d’autres qui passent dans la rue avec la chemisette violette, et le sac en bandoulière. Avec un grand problème à affronter : la violence, celle des foyers et celle des institutions.

Cette situation de violence institutionnelle s’observe surtout dans le secteur obstétrique, où nous sommes les plus victimes au sens du traitement quand nous allons chez le médecin, ou lorsque nous allons accoucher, on nous traite mal; et aussi quand nous devons formuler des dénonciations parce qu’on nous renvoie de l’un à l’autre, on ne prend pas acte de nos dénonciations, on nous met des bâtons dans les roues” explique Macu.

En bonnes lutteuses elles ont commencé à diffuser les adresses des lieux où on peut se rendre face aux situations de violence, où on peut obtenir des réponses et un suivi.

Elles parlent, et il y a quelque chose dans leurs voix, un rire presque constant. Une joie qui les unit de manière invisible. Qui se répète dans chacune d’elles. Qui peut disparaître en une seconde pour faire place à une ombre rouge attachée au mot, une tristesse profonde. Jusqu’à ce qu’une phrase peu à peu leur rende cette voix d’être ensemble.

Femmes pour la Vie

Katrina

Katrina

A travers l’amitié entre femmes, nous construisons le pouvoir populaire” est un des slogans principaux de ce mouvement social né à La Carusieña il y a 20 ans. “Nous allions de porte en porte, là où se trouvaient les femmes ayant des problèmes, femmes victimes de violence, nous les appuyions en les écoutant”, raconte Ana Martínez, une des fondatrices.

Elles ont commencé à réaliser des conversations, des ateliers de formation, de peintures murales, des programmes de radio, et à mettre en oeuvre une politique enracinée dans ce territoire. Face à elles, une réalité très ancienne : “Les conditions des femmes dans les communautés populaires ne sont pas égales à celles des hommes, elles vivent dans des conditions de pauvreté plus extrêmes parce qu’elles sont mères et seules, sans sources de revenus, il leur est plus difficile de trouver du travail, et nous avons encore un système patriarcal où l’homme et tout ce qui est masculin est au-dessus du féminin”.

C’est ce qu’explique Katrina Kozarek, militante du mouvement qui a pris part à la fondation de la “Commune Socialiste Ataroa” en 2007. Elles ont alors poursuivi leur politique envers les femmes dans les communautés, mais à l’intérieur de ce nouveau et grand défi de la Commune. Jusqu’à ce qu’elles décident d’impulser de manière systématique la construction d’une figure présente dans la Loi organique des Conseils Communaux : le Comité de la Femme et de l’Égalité de Genre.

Une décision prise deux ans plus tôt. Promouvoir ce qui est légalement constitué mais inexistant dans la réalité. Elles ont parcouru les conseils communaux pour expliquer ce que sont les Comités et promouvoir l’élection des porte-paroles. Elles ont ensuite mis en marche un plan de formation avec des dialogues où elles ont étudié par exemple la Loi du Droit des Femmes à une Vie Libre de Violence  – où sont sanctionnées 19 formes de violence -, le système patriarcal comme système oppresseur lié au capitalisme, et la participation des femmes dans l’espace politique.

Et il y a cette affirmation de Hugo Chávez: “Pour être un authentique socialiste il faut être un authentique féministe” que cite Katrina. Finalement, avec chacun des Comités, elles ont monté un plan de travail. Puis ont organisé le Comité de la Femme et de l’Égalité de Genre de la commune “pour planifier des actions à grande échelle où puissent participer les porte-paroles, hommes ou femmes, des comités”. “C’est toujours un peu difficile de démarrer le travail, de réussir à convaincre les gens de participer aux réunions, parce que les porte-paroles travaillent en même temps dans les comités d’alimentation, de santé, de logement, ce qui fait qu’elles priorisent ces secteurs par rapport au travail avec les femmes elles-mêmes” raconte Katrina, qui connaît bien la réalité de gravir des collines, de lancer des appels à se réunir, de se battre avec entêtement pour renverser une réalité pesante, et souvent de l’intérieur.

Dépatriarcaliser les relations

La China

La China

A la fin de la réunion du mercredi les compagnes conversent des difficultés qu’elles recontrent, de l’opposition des maris, des accusations, condamnations ouvertes ou proférées entre les murs. “L’homme n’a pas la maturité de dire “oui, les femmes travaillent, il faut les laisser en paix pour qu’elles puissent s’amuser, se détendre, oublier le stress”, ce qu’ils disent c’est que nous perdons notre temps ici” explique la China. Une situation qui se retrouve dans tous les récits, et se reproduit même dans les conseils communaux et dans la commune : “Dans la commune on ne voit pas l’importance du Comité d’Égalité de Genre, au contraire à tout instant les femmes doivent sortir pour cuisiner, où est le casse-dalle, et ceci, et cela ? On ne nous laisse pas en position de prendre des décisions, nos propositions ne sont pas très prises en compte : “Ah non encore ces femmes avec leurs problèmes, leur patriarcalisme, leur machisme, etc.. et il ne faut pas leur donner d’importance” raconte Macu. Qui parle d’éliminer cela, de conquérir un espace.

85% des participants de la commune sont des femmes. Mais, comme le raconte Katrina, les comités les plus publics – pour les relations avec les institutions, avec d’autres communes, ou le Comité Exécutif de la commune, sont ceux où on compte le moins de femmes.

Parfois la femme, dans les espaces de débat politique, là où il faut planifier et faire des propositions, sont déplacées par certains hommes qui ont une manière d’être qui peut être dure, qui peuvent crier, renverser la table, qui ont tout leur temps pour écrire alors que les femmes travaillent, parce qu’elles s’occupent des enfants et du mari, et dans tous les comités accomplissent des tâches journalières qui prennent tout le temps”.

Dans les ateliers elles parlent par exemple du triple horaire de travail des femmes, du féminisme –“la réalisation, ou l’éveil, être nous-mêmes, visibles, et créer une condition d’égalité entre tous” affirme Macu-, se reconnaître et s’organiser.

C’est difficile. “Il y a des compagnons qui vont même jusqu’à nous accuser de divisionnisme, de vouloir  dévier de la lutte de classes. Mais il ne s’agit pas de ça, la lutte pour l’égalité entre l’homme et la femme est l’expression même de la lutte des classes, parce que les personnes qui subissent le plus la pauvreté, l’exploitation capitaliste, et en plus de cela l’exploitation du système patriarcal, ce sont les femmes, c’est la même lutte de classes, sauf qu’en plus nous sommes opprimées par le système patriarcal” poursuit Katrina.

Cependant parmi les femmes du Comité d’Égalité de Genre existe une profonde certitude. Grâce à laquelle elles avancent contre les difficultés : “Nous pouvons assumer n’importe quel rôle parce que nous en sommes capables et beaucoup de choses encore, depuis soulever une pelle de ciment jusqu’à rédiger un compte-rendu, pour nous il n’y a pas de limites”.

Une certitude collective comme la nécessité de dépatriarcaliser la commune, intégrer la perspective féministe à cette lutte menée pour un socialisme qu’on cherche chaque jour.

Stratégies et victoires

José Gregorio

José Gregorio

La China, Macu et José Gregorio se sont mis d’accord et ont mis au point une stratégie au sein du conseil communal : la première s’est présentée pour être porte-parole du Comité de Sports, la deuxième pour le Comité de la Femme et d’Égalité de Genre, et le troisième pour le Comité d’Éducation. Ils se sont portés candidats au vote et ont gagné.

Une triangulation, expliquent-ils. Pour, à partir de là, commencer à travailler avec les enfants, les jeunes, les familles. Le thème de l’enfance,  pour José Gregorio et ses compagnes, est central. Il raconte que dans un atelier auquel il a participé avec d’autres hommes, ils ont fait un exercice : se rappeler son enfance. “Alors, en se souvenant, on se rend compte qu’en effet dès le plus jeune âge les jeux enseignent à devenir machiste”.

D’où le travail avec les enfants, par exemple à travers l’orchestre traditionnel communal. Où il travaille d’autres compagnons : “Cela me permet de bouger avec eux et de leur expliquer tout le temps, en blaguant, que je m’identifie au féminisme et à la dépatriarcalisation, et tous les jours nous travaillons le thème de la musique et de comment traiter les enfants, pourquoi il faut éviter la manière répressive de les traiter, cela est lié à la nécessité de la dépatriarcalisation”.

José Gregorio élève seul ses deux filles. Il explique que les deux compagnes l’aident, surtout dans cette étape de l’adolescence.  Il s’est engagé dans la “lutte des femmes” après avoir conversé avec quelques compagnes de Femmes pour la Vie et c’est ainsi, peu à peu, qu’il a compris ce machisme qui génère la violence dans les foyers, dans les quartiers.

Peu à peu elles ont avancé à partir du Comité, obtenant des victoires sur elles-mêmes, sur la communauté, avec d’autres femmes qui se sont rapprochées, avec des compagnons comme  José Gregorio, des initiatives productives qu’elles feront fonctioner, les débats et perspectives qu’elles ont réussi à installer dans la commune, avec leur activisme politique. Et jusque dans la famille elle-même, comme l’explique Macu avec un sourire: “Quand j’ai commencé à oeuvrer au sein du Comité d’Égalité de Genre, en tout cas mes enfants et mes frères ne faisaient absolument rien pour aider, après je les ai même pris en photo les uns en train de nettoyer, les autres de faire la vaisselle, parce que nous avons mis en oeuvre les principes que nous vivons dans les comités.

C’est pour cela qu’elle a construit ces instants, et qu’on les respecte, là où elle peut, comme cette après-midi, le temps de lire le livre de Luciano Fabbri sur féminisme et pouvoir populaire, tandis qu’au-dehors les enfants courent. Parce que dans ce regard de Macu il y a une victoire sur la peur, avoir expulsé une obscurité des mots, de la maison, avoir eu la volonté chaque matin, avec d’autres comme elle, de dire nous femmes.

SONY DSC

Macu et les siens

Texte : Marco Teruggi. Photos: Milángela Galea

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/una-estrategia-como-decir-nosotras/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1Fh

La Commune, “coprésidente du Venezuela”

Pour ceux qui désespèrent de voir un jour la démocratie – au sens originel du terme – s’incarner dans la pratique politique, les mesures prises ce mardi 16 septembre par le président Maduro et le mouvement communal montrent que le rêve reste permis. Nous avons rendu compte ici des premières étapes de l’aspect central de la révolution bolivarienne qu’est la transformation de l’État : des critiques répétées du président Chavez face au manque de volonté de ses ministres pour déraciner la bureaucratie de l’État bourgeois et lui substituer l’État communal (1) à la création en juillet dernier du Conseil présidence/commune (2) et à la refondation de l’État opérée par Nicolas Maduro il y a quelques jours (3).

Ce conseil s’est réuni deux fois pour élaborer un cahier de propositions (4). “Ce ne sont ni des conseillers ni des experts qui les ont rédigées, a insisté Maduro, c’est l’intellectuel collectif, le peuple qui pense”. Cette instance de gouvernement populaire, dotée du rang présidentiel, comptera 120 délégués (à raison de 5 délégués communaux par état régional). Elle siègera tous les deux mois, renouvelée par une rotation annuelle de ses membres. Le président a demandé au ministre des télécommunications de mettre en place un système de vidéo-conférence pour que les délégué(e)s puissent organiser des réunions de travail en temps réel avec les 874 communes fondées à ce jour sur l’ensemble du territoire.consejo-presidencial-de-gobierno-popular-059 consejo-presidencial-de-gobierno-popular-065 consejo-presidencial-de-gobierno-popular-071

16 septembre. Réunions des groupes de travail du Conseil Présidence/Communes, quelques heures avant la rencontre avec le président Maduro.

16 septembre. Réunions des groupes de travail du Conseil Présidence/Communes, quelques heures avant la rencontre avec le président Maduro.

Lors de cet échange télévisé avec les délégués nationaux du mouvement communal, le délégué Jesús Marcano dela commune « Guarico Sur » de l’État agricole du même nom a rappelé au président la revendication principale : la concrétisation rapide du transfert du pouvoir aux communes. Lui répondant en direct, Maduro a signé le transfert de compétences à travers la création d’entreprises communales de propriété sociale directe couvrant les secteurs de la santé, de l’éducation, du sport, de la culture, des programmes sociaux, de la construction et des travaux publics; et a approuvé d’autres revendications communardes comme la fusion des diverses banques créées jusqu’ici pour lutter contre la pauvreté (Banque de la Femme, Banque du Peuple ou Fonds de Développement des Micro-crédits) en une banque unique, plus ambitieuse : la Banque de Développement Social des Communes. Également approuvée par le président, la refonte du Fonds de financement des conseils communaux (Safonac) en fonds de financement des communes.

Le chef de l’État, qui s’est défini comme “président communal, récepteur des projets portés par les mouvements sociaux”, a demandé au ministre compétent de concrétiser un accord immédiat pour faciliter aux communes la vente et la distribution de leur production par les organismes de l’État et l’accès aux devises pour importer les matériels nécessaires à la réalisation de leurs projets. « Si les entreprises privées qui veulent importer des marchandises ont accès aux dollars de l’État, comment les communes- qui ne représentent pas des élites mais des millions de personnes -, ne jouiraient-elles pas du même droit ? » a expliqué Maduro, qui a aussi approuvé la proposition que des délégués communaux soient dorénavant présents au sein des instances régionales chargées de planifier les puissantes Grande Mission Logement Venezuela (5) et Quartier nouveau, quartier tricolore (6), ajoutant qu' »il faut renforcer le tissu urbain des communes« .

Ce conseil présidence-commune sera suivi le 23 septembre par l’installation du Conseil des mouvements de femmes, le 30 septembre par celui des mouvements de jeunesse, le 7 octobre par celui des organisations de travailleurs, le 12 octobre par celui des peuples indigènes, le 14 octobre par celui des coordinations de paysans et de pêcheurs et le 21 octobre par celui des travailleurs de la culture. Chaque conseil a pour tâche centrale la formulation de critiques et de propositions pour démonter les structures de l’État bourgeois.002_FB__6735_W-425x292

004_FB__6845_W-425x291

Arrivée du président Maduro à la rencontre avec les communard(e)s, au cinéma Cipreses (Caracas), le 16 septembre 2014.

Ce dialogue, rythmé par les exclamations émues des communard(e)s, était transmis par une chaîne publique depuis le cinéma Cipreses, une des salles tombées en ruines ou aux mains de sectes religieuses – ce qui a longtemps obligé le public à se replier sur les films diffusés dans les centres commerciaux. Remis à neuf comme une quinzaine d’autres salles de la capitale, il accueille aujourd’hui le premier festival international de cinéma de Caracas, au contenu essentiellement latino-américain et non-commercial. Le président y a par ailleurs annoncé la construction prochaine de 1500 nouvelles écoles intégrales, dont les espaces seront repensés en fonction du saut qualitatif défini par le pédagogue Prieto Figueroa : “notre école ne doit pas ressembler à la société actuelle mais à celle du futur”.

Nicolas Maduro a écouté l’acteur Pedro Lander dresser le bilan du mouvement de formation théâtrale César Rengifo, créé il y a un an pour permettre aux écolier(e)s de s’initier aux techniques d’écriture et d’interprétation dramatiques, et conçu sur le modèle de la formation musicale offerte par le système des orchestres symphoniques, devenu célèbre dans le monde entier, dont l’objectif est d’ouvrir les portes de l’apprentissage musical à un million de jeunes vénézuélien(ne)s de milieu populaire. Le président a annoncé la création de l’École nationale de Théâtre, qui permettra à la nouvelle génération de donner “un nouvel essor à notre dramaturgie”, invitant au passage les créateurs de l’Amérique Latine et d’ailleurs à appuyer cet effort mené sous l’égide de Rodolfo Santana, Ignacio Cabrujas, César Rengifo, Dario Fo et Bertolt Brecht.

Thierry Deronne, Caracas, le 17 septembre 2014

Notes :
(1)  “Le président Chávez exige d’avancer vers une communication plus profonde et plus populaire « avec les travailleurs, depuis les usines », et critique l’incapacité du gouvernement à mettre en place l’état communal”, http://venezuelainfos.wordpress.com/2012/10/21/le-president-chavez-exige-davancer-vers-une-communication-plus-profonde-et-plus-populaire-avec-les-travailleurs-depuis-les-usines/
(2)     “Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%c2%a8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%c2%a8/
(3)     “Nicolas Maduro refonde l’État pour “donner plus de pouvoir au peuple”, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/09/06/nicolas-maduro-refonde-letat-pour-donner-plus-de-pouvoir-au-peuple/
(4)     “Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%c2%a8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%c2%a8/
(5)     “Le gouvernement Maduro accélère la révolution citoyenne du logement”, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/14/le-gouvernement-maduro-accelere-la-revolution-citoyenne-du-logement/
(6)   “Dans mon quartier, la vie a changé”, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/27/dans-notre-quartier-la-vie-a-change/

 

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1EV

Appel à soutenir le documentaire-fleuve sur la révolution bolivarienne “Nous vivrons”

Répondre à chaque mensonge martelé sur le Venezuela depuis 15 ans de révolution nous enfermerait dans l’agenda des grands médias. Or la désinformation fonctionne surtout par obscurantisme et par occultation. La démocratie participative, la critique populaire, la transformation de l’État, les avancées sociales ou l’être historique vénézuélien indiffèrent la plupart des journalistes occidentaux pour qui la politique se réduit à une guerre d’individus pour le pouvoir.

Nombreux sont celles et ceux qui cherchent à s’informer et nous demandent des références de films. C’est pour eux qu’après le Passage des Andes (2005) et Carlos l’aube n’est plus une tentation (2012) nous préparons le tournage de “Nous vivrons”, qui sortira en décembre 2015.

foto3Grâce au travail volontaire, nous avons pu réduire le budget indispensable à 6500 euros : transport, matériels de prise de vue et de prise de son, montage, mixage, copies. Vous pouvez nous aider à faire exister ce film en apportant une aide dans la mesure de vos moyens et en relayant notre appel via les réseaux sociaux. Chaque donateur ou donatrice figurera au générique (merci de nous dire si vous ne voulez pas voir apparaitre votre nom) et pour tout don à partir de 15 euros recevra une copie DVD du film sous-titré en francais en décembre 2015.

Il vous est possible de verser votre soutien par virement bancaire :

- Compte (IBAN) : BE 08 833538626213

T. Deronne, quai Notre-Dame 4, 7500 Tournai

- Code BIC/SWIFT : GKCCBEBB

- Communication : « “Nous vivrons” 2015 + prénom + nom + email + votre adresse postale » (pour vous envoyer le DVD).

Synopsis

foto2Quinze ans de révolution au Venezuela. Une nouvelle génération sort de l’université devenue accessible à tous. Le racisme des milieux aisés – que les grands médias transforment en “révolte populaire”- rappelle que ce processus renoue avec l’émancipation des esclaves interrompue à la mort de Bolivar. Cette jeunesse qui n’a pas connu la lutte des années 90 poursuivra-t-elle la révolution ? Transformera-t-elle l’État et l’économie pour écrire un nouveau chapitre du socialisme latino-américain ? Qui l’emportera ? Les pessimistes démobilisés par la mort de Chavez ? Les “ni-ni” qui évitent la politique sur fond de consumérisme dominant ? Les patients et enthousiastes qui voient Nicolas Maduro rompre avec l’économie d’importation et de corruption, refonder l’État en appuyant l’organisation de communes ? Comment sera ce nouveau mode de vie ? Dans quels espaces ? Dans quels temps ? Le dénouement se joue chaque jour, avec ceux qui ne sont pas encore partis, avec ceux qui ne sont pas encore arrivés, avec ceux qui vivront.

La réalisation

foto1Décembre 2014-février 2015 : Voyages et rencontres à travers tout le pays avec les “invisibles” des grands médias pour cerner l’accouchement d’un nouveau mode de vie et du territoire communal qui reliera les besoins et l’offre d’une société encore dominée par le grand estomac urbain. Comprendre, écouter avec respect les expériences, les critiques, les propositions, les luttes et les états de conscience antagoniques. Que chaque parole, chaque situation de travail, chaque bataille politique à petite ou à grande échelle, génère sa propre forme, son propre rythme. Mars-juillet 2015 : Tournage. Août-décembre 2015 : Montage et mixage. Sortie du DVD : décembre 2015.

2016-2025: la série.

Nous poursuivrons ce documentaire en tournant un nouvel épisode chaque année durant dix ans. Nous reprendrons la longue route pour retrouver les mêmes personnages, les mêmes expériences – certains disparaissant, d’autres surgissant -, pour que le montage continue à éclairer en profondeur le fil tendu entre passé et futur.

foto4Comme l’écrivait José Roberto Duque en avril 2013, « si l’état communal que nous sommes à peine en train de formuler, de discuter et de construire maladroitement à travers des processus et des expériences locales et pour l’heure isolées, se convertit en forme de vie et de participation citoyenne, là oui ce sera la révolution. Cela sera, oui, l’héritage de Chavez, ce sera aussi notre fierté. Nous, formés par les codes bourgeois, dans des écoles bourgeoises et dans une manière de nous relier absolument bourgeoises, nous aurons démontré que nous pouvons nous faire violence, faire échouer notre être égoïste, individualiste, consommateur et médiocre, et mériter l’épithète de génération révolutionnaire. La mauvaise nouvelle est que nous, les vénézuéliens vivants, ne saurons jamais si on se souviendra de nous de cette manière. Je le regrette. L’histoire est pleine de personnes qui n’ont pas mesuré la taille de leur contribution à l’humanité.« 

Thierry Deronne, Caracas, septembre 2014.

thierryderonne6@gmail.com

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1Ev

Comment le Vénézuéla bolivarien fait baisser le chômage

1Au Venezuela 4,5 millions d’emplois ont été créés en 15 ans de révolution bolivarienne : le taux de chômage a baissé de 8%, passant de 14,7 % en juillet 1999 à 6,7 % en juillet 2014. C’est ce qu’ont annoncé conjointement le Vice-Président de Planification Ricardo Menéndez et le Président de l’Institut National de la Statistique (INE) Elías Eljuri.

Pour Menéndez, “malgré la guerre économique et les tentatives de déstabilisation, l’économie vénézuélienne s’est montrée non seulement capable d’absorber la totalité de la population économiquement active entrée dans le monde du travail entre juillet de 1999 et juillet 2014  – soit 3 millions 999 mille personnes. Elle a aussi permis à 533 mille personnes qui se trouvaient au chômage de trouver un emploi. Ce qui totalise une population de 4 millions 532 mille 331 personnes disposant d’un emploi”.

Le Président de l’Institut National de la Statistique a expliqué ce résultat en rappelant qu’à la différence des pays d’économie néo-libérale qui optent pour des politiques d’austérité, le Vénézuéla a multiplié sur ces quinze années les investissement sociaux et a fait sortir de la pauvreté des millions de vénézuélien(ne)s. Le budget social de l’État qui était de “36 % sous les gouvernements antérieurs est passé à 64% des revenus de la République, soit un bond de 27,9%. Sur 975 milliards de bolivars de revenus publics captés entre 1999 et 2013, 623 milliards ont été investis dans le secteur social, au bénéfice de la population”.

L’enquête de l’Institut National de la Statistique, menée en juillet 2014 auprès d’un échantillon de 6 mille 605 foyers, confirme également, pour la même période, une augmentation de 10% de l’emploi dans le secteur formel qui devient le secteur dominant, l’emploi dans le secteur informel ayant connu une baisse concomitante de 10 %.

Autre donnée révélée par cette étude, l’impulsion donnée depuis quinze ans aux politiques éducatives a permis de faire baisser le chômage des jeunes de 13,9 %. Un chiffre que le Ministre Menéndez a comparé avec ceux de pays européens où le chômage des jeunes peut atteindre des niveaux de 20%.

Grafico-desempleo

Source : http://www.ciudadccs.info/2014/09/en-venezuela-se-han-creado-45-millones-de-empleos-los-ultimos-15-anos/

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1Eo

La vitalité de la révolution

comunas-2-Par Reinaldo Iturriza *

Les Conseils communaux sont des espaces communs de construction politique. Ils ne sont en aucune manière -pour le dire avec Foucault- des sujets de droit. Ils ne sont même pas un sujet en tant que tel. Ils sont, répétons-le, un espace dont le commun dénominateur est le chavisme – ce vigoureux sujet de sujets qui partage non seulement une origine prédominante de classe mais aussi l’expérience commune de la politisation.

Quelle est l’essence du chavisme ? Ce sont des hommes et des femmes issus des classes populaires, qui ont souffert, ont éprouvé de la répulsion pour la démocratie représentative et se sont rebellés contre elle. Si la souffrance, le rejet, l’indifférence supposent une attitude passive et une décision plus ou moins ouverte de rester en marge de la politique, la rébellion est un acte politique de premier ordre. D’ailleurs, avant de s’identifier comme tel, le chavisme entre en politique comme un fait de rébellion. Il est inconcevable sans cette mémoire collective, sans cette notion commune de la rébellion. C’est à travers elle que fraternisent et se politisent ces hommes et ces femmes, c’est par elle qu’ils reçoivent leur baptême du feu.

Ignorer les conditions historiques ayant présidé à l’émergence du chavisme -en sa qualité de sujet politique et promoteur d’une éthique spécifique- conduirait à méconnaître la nature des espaces où il s’épanouit. En d’autres termes, si on ne comprend pas la forme particulière de politisation du chavisme et la culture politique qu’il a construit au fil des ans, on ne saurait prendre la véritable mesure des potentialités propres au Conseil communal.

Chavez n’a pas suscité le développement des Conseils communaux pour niveler par le bas mais pour permettre à ceux d’en bas de participer, pour leur garantir un espace, un lieu. Il ne l’a pas fait, comme on l’a affirmé, pour domestiquer le chavisme, pour le réduire à un seul et même moule, mais parce qu’il le reconnaît comme Autre, comme quelque chose de différent, comme un sujet qui peut générer une autre forme de politique. Chavez a immédiatement compris que dans le « chavisme » réside un esprit rétif aux formes traditionnelles de participation politique.

Ces espaces de construction politique de la commune sont caractéristiques de tout processus révolutionnaire. Tout comme est caractéristique la tendance à les contrôler, de la part de secteurs plus conservateurs et bureaucratiques dans les rangs des révolutionnaires. Puisqu’on sait désormais qu’il s’agit d’une constante historique, inutile d’en faire un scandale. Ce qui ne signifie pas que l’on doive se résigner. Tout au contraire, nous devons rester sur nos gardes en permanence.

Il ‘y a pas de manière plus efficace de contrôler ces espaces que de les corrompre, de les dénaturer : tenter de convertir le peuple organisé en clientèle, les leaders populaires en intermédiaires qui, dans l’incapacité de résoudre les problèmes de leur communauté face à la bureaucratie d’État, perdent tout légitimité. En se muant en terrains de batailles pour des ressources ou des postes, ces espaces se referment, le peuple commence à les voir comme la répétition du passé, et dans certains cas, les abandonne.

Mais aucun des phénomènes cités, résurgences de la vieille culture politique – ne doit nous faire oublier la nature de cet espace : pourquoi il fut créé, le sujet politique pour lequel il fut institué. La survie de l’ancien ne peut empêcher de discerner la radicale nouveauté.

Il n’existe pas de lieu dans le monde où le peuple peut faire ce qu’il fait aujourd’hui à travers les conseils communaux. Sans la vitalité que ceux-ci manifestent contre vents et marées, nous n’aurions pas vécu le saut qualitatif du mouvement communard, qui impulse aujourd’hui avec une vigueur extraordinaire le Conseil Présidence/Communes (1).

asambleas-comunitarias-amayito-081-redimensionadoDans de nombreuses communes, malgré la morgue des plus incrédules, le défi majeur est de façonner les contours d’une autre société. C’est notre mode de vie qui est remis en question dans nombre de ces territoires. Cette audace politique serait inconcevable sans une vitalité originelle, celle qu’on trouve dans les Conseils communaux.

L’indispensable vitalité des espaces de participation est un leit-motiv dans l’énorme bibliographie consacrée aux révolutions populaires. Prenons l’exemple -classique- de La révolution russe, où en 1918 Rosa Luxemburg critique sévèrement les raisons ayant poussé les bolchéviques à dissoudre l’Assemblée Constituante de novembre 1917 :  »le remède auquel Trotsky et Lénine ont eu recours, c’est-à-dire l’élimination de la démocratie en général, a été pire que le mal qu’ils souhaitaient guérir, parce qu’il tarit la source vivante d’où pourrait jaillir, et d’elle seulement, les correctifs des insuffisances des institutions sociales, qui est la vie politique, active, énergique et sans entraves, des plus larges masses populaires ».

Dix ans plus tard, Christian Rakovski, dans Les dangers professionnels du pouvoir, s’emploie à comprendre les raisons qui ont mené à la bureaucratisation progressive de l’Union soviétique :  » La bureaucratie des soviets et du parti constituent un fait d’ordre nouveau. Il ne s’agit pas de cas isolés ou d’erreurs dans la conduite d’un camarade mais bien d’une nouvelle catégorie sociale à laquelle il faudrait consacrer tout un traité ». En étudiant l’expérience de la Révolution française, Radovski voit que l’engourdissement du processus est lié à  »l’élimination graduelle du principe électif, auquel on substituera le principe des nominations ».

En cette matière, la bibliographie à notre disposition est plus que généreuse et fait partie du patrimoine de l’humanité. Et il n’y a pas meilleure façon de lui être fidèle que de lui consacrer un peu de notre temps afin d’éviter la répétition d’erreurs commises par des peuples aussi dignes et aguerris que le nôtre. Lorsque l’on place en perspective l’ensemble de ces recherches, on s’aperçoit qu’elles aboutissent à cette conclusion générale : la crise terminale des processus révolutionnaires passe par la confiscation des espaces de participation et l’ascension d’une caste bureaucratique, ou pour le dire avec John William Cooke, l’imposition d’un « style » bureaucratique.

Dans Péronisme et révolution, l’argentin Cooke affirme : « Le bureaucratique est un  »style » dans l’exercice des fonctions ou de l’influence. Il présuppose d’opérer avec les mêmes valeurs que l’adversaire, c’est-à-dire avec une conception réformiste, superficielle, antithétique du projet révolutionnaire… La bureaucratie est centriste, cultive une forme de  »réalisme » qui passe pour le comble du pragmatisme… Par voie de conséquence, son activité globale est dépourvue de la dimension créatrice propre à la politique révolutionnaire, de cette projection dans le futur qui doit imprégner chaque tactique, chaque fait, chaque épisode, pour qu’il ne s’épuise pas de lui-même. Le bureaucrate souhaite tout à la fois la chute du régime et durer. Il espère également que la transition se déroule sans qu’il doive renoncer à sa charge ou à sa position. Il se considère comme le représentant, parfois le bienfaiteur, des masses mais non comme partie de celles-ci. Sa politique est une succession de tactiques dont il considère que la somme arithmétique et l’extension dans le temps font une stratégie».

Au Venezuela, préserver et stimuler la vitalité des espaces de participation populaire, et des conseils communaux en particulier, est la condition de la poursuite de la révolution bolivarienne. Pour cela il est indispensable de neutraliser l’influence conservatrice, bureaucratisante présente dans tout processus de changements révolutionnaires.

Notre parti (le PSUV) est dans l’obligation éthique de construire une politique claire en matière de fonctionnement des conseils communaux, qui ne tolère en rien l’émergence d’un quelconque clientélisme. La lutte contre ce que la résolution « Lignes stratégiques d’action politique » assimile à bon escient à « une culture politique capitaliste »- doit passer des paroles aux actes, s’exprimer par des mesures pleines d’enseignement. Cette « culture politique capitaliste » doit être dénoncée et combattue au plus haut niveau. A la base, la critique contre le clientélisme et autres errements, est impitoyable. Le peuple chaviste est pleinement conscient du problème. Une position ferme du leadership politique contre ces dérives aurait un effet moralisateur.

De la même manière, notre parti doit renoncer expressément à la tentation d’instrumentaliser les conseils communaux, de piloter ces espaces à sa convenance. Plutôt que de les « contrôler à tout prix », les concevoir comme un espace pour construire l’hégémonie populaire et démocratique. La « gestion » mesquine de la force que Chavez a construite avec le peuple est le contraire de la politique révolutionnaire. Celle-ci consiste, comme dirait un camarade à la suite de Chavez, à substituer l’ « habitude d’administrer » par « l’art de convaincre ». Pas de politique révolutionnaire sans compréhension de comment cette force s’est construite. Cette force qui aujourd’hui soutient la révolution bolivarienne, lui sert de point d’appui, s’est construite en écoutant l’autre, celui qui pense différemment, en l’incluant, en lui offrant de participer. Une force politique incapable de convaincre perd le droit de s’appeler force et entre dans une phase de dépérissement. La construction de l’hégémonie du chavisme a été un exercice littéralement démocratique, populaire, au sens où il a été capable non seulement de rassembler les majorités, mais aussi une diversité de pensées et de demandes. C’est cela précisément, qui a sonné le glas de la vieille classe politique, de même que cesser de cultiver « l’art de convaincre » signifierait notre ruine.

Nous sommes au bon moment pour mener une action politique militante visant à relancer les conseils communaux là où ils sont en difficulté et à les défendre là où cela s’avère nécessaire. Afin, pour le dire avec Rosa Luxemburg, que ces espaces soient ceux de la « vie politique active, énergique, sans entraves » du peuple vénézuélien. Pour cela il est fondamental de reconnaître à l’instar de Rakovski, la validité du « principe électif ». Au 29 août 2014, quelques 33% de nos 43.198 conseils communaux n’avaient pas renouvelé les mandats de leurs porte-paroles arrivés à échéance. Notre parti devrait mobiliser toutes ses forces, comme tâche prioritaire, pour promouvoir ce renouvellement. Mais il ne suffit pas que les postes de ces conseils communaux soient mis à jour.

Notre effort devrait se tourner vers la transformation des conseils communaux en écoles de gouvernement, où les citoyens apprennent l’art et la pratique du gouvernement. “Aucune classe n’est née en possession de l’art de gouverner. Cet art ne s’acquiert que par l’expérience, grâce aux erreurs commises, c’est-à-dire en tirant les leçons des erreurs qu’on commet soi-même” écrivait Rakovski. Apprendre l’art de gouverner non pour que le peuple se convertisse en fonctionnaire mais pour construire une autre institutionnalité. Le militant révolutionnaire en fonctions, pour sa part, devrait travailler à réduire la brèche qui sépare les institutions du peuple, en livrant une bataille sans merci contre le « style » bureaucratique mentionné par Cooke.

Les conseils communaux ne sont, et ne sauraient être, le seul espace de la révolution bolivarienne. Ils sont un espace qui “ne peut être l’appendice du parti” comme le rappelait le président Chávez le 11 juin 2009. “Les conseils communaux ne peuvent être les appendices des mairies ! Ils ne peuvent pas l’être, ils ne doivent pas l’être, ne vous laissez pas faire ! Les conseils communaux, les communes, ne peuvent être les appendices des gouvernements régionaux, ni du Ministère, ni du Ministère des Commues, ni du président Chávez ni de personne. Ils sont du peuple, ils sont une création des masses, ils sont à vous !

Qu’il en soit ainsi.samancomunaplan-jovenes-del-barrio.-pintosalinas-13

BWtwoiwCEAAQN5O.jpg large* Sociologue, enseignant universitaire, ex-Ministre des Communes et des Mouvements Sociaux, Reinaldo Iturriza (photo) est l’actuel Ministre de la Culture de la République Bolivarienne du Venezuela.

Note :

(1) Lire « Le Vénézuéla accélère la transformation du pouvoir citoyen en gouvernement », http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/24/le-venezuela-accelere-sa-%C2%A8transformation-du-pouvoir-citoyen-en-gouvernement%C2%A8/

Source : http://elotrosaberypoder.wordpress.com/2014/08/31/la-vitalidad-de-la-revolucion/

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-1Ea