Les « colectivos » vénézuéliens, du fantasme à la réalité. Par Maurice Lemoine

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Maurice Lemoine couvre l’Amérique Latine depuis 35 ans. Dernier ouvrage paru : "Sur les eaux noires du fleuve"

Au Venezuela, des collectifs assument des missions  sociales et organisent les quartiers. L’opposition les décrit comme violents, les médias les qualifient de "paramilitaires".  Anges ou démons?

Maurice Lemoine a enquêté dans ces ¨barrios¨ où vit 85 % de la population vénézuélienne et où la plupart des journalistes ne mettent jamais les pieds…

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Sarria – un quartier populaire de Caracas. Dans le hangar quelque peu lugubre où l’ombre le dispute à la lumière, une bougie à la flamme tremblotante veille au pied des portraits de feu le président Hugo Chávez, de Simón Bolivar et de Jésus-Christ. Polos noirs, lunettes noires posées sur les visières de casquettes noires elles aussi, l’allure des membres du « collectif » Richard Marcano qui nous accueillent provoque une légère sensation de malaise. A Carlos Gutiérrez, leur « commandant », nous faisons part de notre trouble. Alors que l’opposition assimile les « colectivos » à des formations paramilitaires, cette façon de se vêtir peut, de fait, évoquer les sinistres « chemises noires » de la Milizia Volontaria per la Sicurezza Nazionale, bras armé du régime de Benito Mussolini. C’est plus fort que lui, notre interlocuteur éclate de rire avant de reprendre son sérieux. « Je pense que chacun donne aux couleurs le sens qui l’arrange. Le noir, c’est le deuil qu’on a dans le cœur ; dans notre culture, ce n’est pas considéré comme mauvais. » Il montre l’étoile blanche incrustée de rouge du logo qui orne sa poitrine : « Le rouge, c’est le sang versé par nos martyrs, nos libertadores, nos camarades tombés, désarmés », à l’époque où, avant l’arrivée au pouvoir de Chávez, le mouvement social subissait la répression. Il réfléchit une seconde : « L’opposition prétend que nous sommes violents, mais, depuis février, alors que ses groupes de choc sèment le chaos, elle manifeste habillée de blanc, le symbole de l’amour et de la paix ! »

Lorsque, changement de cadre et d’ambiance, nous re-sortons dans la clarté aveuglante du soleil, ces silhouettes, inquiétantes dans la pénombre, prennent une autre dimension : des pères et des mères de familles, des jeunes qui, sur une plaisanterie, hurlent de rire en tapant des pieds. Tout de même… Le dernier des conseillers en communication leur signalerait que la tête de mort qui figure dans leur logo n’a rien de particulièrement avenant.001-6451a

Après le décès de Chávez, beaucoup ont cru ou espéré que la « révolution bolivarienne » ne lui survivrait pas. L’élection de son dauphin Nicolas Maduro en avril 2013 à une faible majorité (50,61 % des suffrages), puis la consolidation du pouvoir lors des élections municipales du 8 décembre, remportées par le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) et ses alliés, avec 48,69 % des voix (76,42 % des municipalités), ont constitué un camouflet cinglant (l’opposition a obtenu 39,34% des voix). Depuis février 2014, les secteurs extrémistes se sont donc lancés dans une opération de déstabilisation avec, en mode opératoire, l’organisation de « guarimbas » – barricades, barrages et pneus enflammés [1]. Cette vague de violence a fait quarante-trois morts et des centaines de blessés. Répression gouvernementale ? En partie, mais en partie seulement : la majorité des victimes n’appartiennent pas à l’opposition et, à titre d’exemple, six gardes nationaux, chargés du maintien de l’ordre, ont été assassinés par balles.

C’est curieusement en Floride, à Miami, le 1er janvier 2014 que, sans s’appuyer sur aucun fait concret et sous le titre « Les colectivos, ordre et terreur chaviste au Venezuela », le Nuevo Herald, quotidien viscéralement anticastriste, a lancé la première salve contre les « coupables  » d’une crise qui… n’avait pas encore commencée : « Ils sont le visage violent de la révolution bolivarienne, délinquants soutenus par le régime pour intimider la société civile et, à l’occasion, faire le sale travail pour lui. » Depuis, la grande internationale du « copier-coller » n’a de cesse de dénoncer ces « gangs armés » ou « milices socialistes » qui sèment la terreur en toute impunité.DSC_0533-copie-9b65a

Dirigeants du collectif Antimantuano, perché sur les hauteurs de La Pastora, Jesús García et la sympathique Pacha Guzmán ont a priori un aspect tout à fait humain. « Le collectif, explique García, sourire aux lèvres, c’est une façon de vivre, de travailler, quasiment une famille, avec un objectif commun : construire la révolution. » Ni l’un ni l’autre ne porte d’uniforme. « Nous, précise Pacha Guzmán, nos symboles sont affichés sur les peintures murales qu’on a fait dans le quartier avec les enfants. » Né en 2012, en lien avec le conseil communal qui assure la gestion locale, leur collectif s’est donné pour priorité « la jeunesse ». Foot, basket, photographie, sérigraphie, projections cinématographiques – « Très important : on utilise le ciné comme moyen de formation ; à travers les messages qu’on passe avant le film, on appelle à l’organisation »… Leur prochain projet d’envergure ? Ils pouffent en même temps. Non, il ne s’agit pas de la création d’un stand d’entraînement au tir à la kalachnikov, mais de celle d’une école d’art dans un local que le conseil communal leur a attribué !

Certains de ces groupes – les plus diabolisés – ont émergé dans les années 1960-1970, issus parfois de la lutte armée. Génériquement, on les appelait alors ñangaras (synonyme de révolutionnaires). Le collectif Ali Primera de Monte Piedad est né, lui, en 1989, après le carnage du caracazo [2]. Au début des années 2000, avec l’arrivée au pouvoir de Chávez, un autre type d’organisation populaire a vu le jour : les « cercles bolivariens ». Il en reste quelques-uns, mais la dynamique du « processus », comme on l’appelle ici, a amené à approfondir la mobilisation ouvrière, paysanne, indigène, étudiante, citoyenne, à travers les fameux collectifs, présents dans tout le pays.

Toujours à Caracas, toujours dans un de ces quartiers acrobatiquement suspendus aux pentes, les quarante haut-parleurs installés dans divers points stratégiques hurlent en même temps l’annonce des prochaines activités : « N’oubliez pas qu’aujourd’hui, à 15 heures, aura lieu la vaccination des animaux domestiques ! » Au siège du collectif La Piedrita (du nom du quartier), Douglas, son responsable, fait visiter avec fierté le foyer destiné aux personnes sans ressources qui, affectées par des maladies particulièrement lourdes, viennent de l’intérieur du pays pour recevoir des soins. « On les héberge, on les nourrit, on les transporte si nécessaire en ambulance. » Profil anguleux, une femme d’apparence paysanne opine d’un hochement de tête reconnaissant. « Mon bébé souffre d’une paralysie cérébrale. Quand on arrive à Caracas pour la première fois, c’est très difficile. Heureusement, on est venu me chercher à la station d’autobus. Ça fait un mois que je suis ici. »010-e9964

A quelques mètres de là, maigre à faire peur, yeux caves, front constellé de taches de vieillesse, un homme pénètre dans le « réfectoire de la dignité Lina Ron [3] ». Derrière un comptoir, les bénévoles tendent des assiettes fumantes aux « personnes en situation de rue » déjà installées. Douglas serre quelques mains tout en commentant : « Avant, on les appelait péjorativement “indigents” et on les écartait de la société. A travers la politique que poursuit notre camarade ouvrier Nicolas Maduro [4], on défend l’idée qu’ils peuvent être insérés dans la société, quelles que soient les difficultés psychologiques que leur a valu leur isolement prolongé. » Deux cent cinquante repas sont servis ici chaque jour avec, bien entendu, une aide financière de l’Etat. Une fois achevé leur déjeuner, certains des « assistés » s’éloignent en direction des jardins ouvriers sur lesquels, en équilibre instable dans la déclivité, ils vont s’occuper des laitues, betteraves, oignons et autres productions de la communauté.

A Caracas, on le sait, l’insécurité n’a rien d’une légende. Même si l’on peut être amené à nuancer [5]. Ce que fait Pacha Guzmán, à La Pastora : « Avant la révolution bolivarienne, on se faisait tuer pour une paire de chaussures. Ça n’existe plus. Ce qui a augmenté, ce sont, liés à la drogue, les affrontements entre bandes. Mais, ici, l’organisation populaire les a fait reculer. »

A Sarria, le collectif a vu le jour le 12 novembre 2013, au terme d’une assemblée du conseil communal, précisément en raison de l’insécurité. « Une clameur populaire, précise Gutiérrez. Il y avait des zones abandonnées où les véhicules étaient dévalisés, vandalisés, et les gens attaqués. Maintenant, on a récupéré ces espaces, on y a érigé des parcs de récréation pour les enfants et on surveille le quartier. » Le « collectif La Piedrita », lui, appartient au Front des collectifs Sergio Rodríguez. Du regard et de la main, émetteur-récepteur radio accroché à la ceinture, Douglas embrasse un large secteur. « On a conscience qu’il manque encore beaucoup de policiers. A l’intérieur du corridor qui va de Caño Amarillo jusqu’à La Silsa, en lien avec dix-sept collectifs et trente-cinq conseils communaux, on assure la sécurité. S’il y a un problème, on s’active car on a un contact total avec la communauté. Nous savons qui est qui, qui est la victime, qui est le délinquant. » Il marque un temps d’arrêt, nous observe d’un air moqueur et devance la question qu’il sent arriver : « Les non-chavistes ne sont pas hostiles à ce travail car il génère paix et tranquillité. Dans nos quartiers populaires, on a des opposants, mais pas outranciers ! »

En version alarmiste, par la voix du président de la Conférence épiscopale, Mgr Diego Rafael Padrón Sánchez, la très conservatrice hiérarchie de l’Eglise catholique dénonce : « Ces groupes radicaux contrôlent des quartiers pauvres entiers dans les grandes villes, souvent indépendamment de la police et de la justice [6].  » En version gouvernementale, le ministre de l’intérieur Miguel Rodríguez Torres dément : « La ville de Caracas est divisée en “cuadrantes” [7]. A aucun moment les collectifs n’effectuent de patrouilles armées. Ce qu’on a mis en place avec eux, c’est des réseaux d’information. Si un délit se produit, si quelqu’un est impliqué dans le trafic de drogue, le collectif informe les forces de sécurité. » Avant de préciser, sans faux-fuyants : « Des réseaux d’information, on en a beaucoup. » Dans les faits, en arrivant parfois à l’improviste dans la quinzaine de collectifs visités, des plus « cool » aux plus radicaux, nous n’avons détecté la présence que d’un seul homme armé (d’un pistolet).

Il n’empêche, et on en conviendra sans peine : c’est le genre de phénomène qu’il faut surveiller comme le lait sur le feu. Le 9 août 2013, dans l’immense complexe de béton de la paroquia [8] 23 de Enero, historique bastion rebelle où l’on affiche ouvertement sa solidarité avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et « les frères palestiniens », quatre-vingt-dix sept collectifs ont volontairement remis aux autorités une centaine de pistolets, carabines et autres fusils d’assaut, dans le cadre de la loi de désarmement. A l’instar du dirigeant du Mouvement révolutionnaire Tupamaro, Oswaldo Canica, et de son sourire sibyllin, personne ne jurera que toutes les armes ont disparu des barrios. Mais, symboliquement, à La Piedrita, la Vierge peinte sur l’un des murs a troqué sa kalachnikov pour « le petit livre bleu » – la Constitution. « On a déposé les armes parce qu’on croit dans ce processus révolutionnaire et dans ce gouvernement, précise José Odrema, robuste« comandante » au crâne rasé et à la voix cassée du collectif 5 de Marzo. Qu’a dit notre leader Maduro ? Que si nous voulions défendre la révolution, nous devions intégrer la Milice bolivarienne. Alors voilà, je suis milicien, il n’y a rien de caché. »

La milice… La peste s’ajoutant au choléra ! A moins, une fois encore, d’écarter tout eurocentrisme paresseux. Le terme ne renvoie pas ici à la police supplétive de la Gestapo traquant les Juifs et les résistants, en France, à partir de 1943, mais au passé du Venezuela, pays où, en janvier 1797, un certain Simón Bolívar s’enrôla comme cadet au sein de la 6e compagnie du Bataillon de Milices de Blancos de los Valles de Aragua – prélude à la geste indépendantiste qu’il mènerait ultérieurement. Depuis, sous des formes diverses, la Milicia a accompagné l’histoire de la nation. Créée par Chávez le 13 avril 2005, date anniversaire de son retour au palais présidentiel après que les putschistes l’aient séquestré en 2002, la Milice bolivarienne a pour mission de seconder la Force armée nationale bolivarienne (FANB) en cas d’agression et, pour ce faire, d’entraîner, préparer et organiser la « défense intégrale » du pays. Composée de volontaires qui s’entraînent en fin de semaine, elle est encadrée par un corps d’officiers des forces armées.003-2bc61

Ce concept de « peuple en armes » ou d’« union civico-militaire » peut heurter dans des pays qui, depuis longtemps, n’ont affronté aucune tentative de déstabilisation. Mais qui connaît l’histoire contemporaine de l’Amérique latine n’ignore rien des brûlants débats qui ont suivi les renversements de Jacobo Arbenz (Guatemala, 1954) et Salvador Allende (Chili, 1973) – fallait-il ou non armer le peuple face à l’imminence du danger ? – et la mise à genou du Nicaragua sandiniste par les Etats-Unis, dans les années 1980 – les « contras » (contre-révolutionnaires) d’alors présentant d’incontestables similitudes avec les actuels paramilitaires colombiens. A Caracas, le choix a été fait : un projet socialiste ne peut survivre sans capacité de se défendre – à plus forte raison, et paradoxalement, s’il joue la carte de la démocratie.

De sorte que, jeunes ou moins, la quasi-totalité des membres des colectivos font partie de cette armée de réserve d’environ cinq cent mille hommes et femmes, similaire à celles qui existent en France, en Suisse, en Espagne, au Canada, aux Etats-Unis (848 000 personnes), au Chili, en Argentine, etc., même si elles ne s’y appellent pas « milicias ». Produits d’une culture endogène, les dirigeants des collectifs portent souvent le titre de « comandante » – quelques-uns, ex-militaires, ont participé à la tentative de coup d’Etat de Chávez, le 4 février 1992 –, leurs troupes se vêtant à l’occasion d’uniformes, des plus élaborés (style vigiles de nos centres commerciaux) aux plus dépareillés.

Depuis le début des manifestations de secteurs minoritaires au sein même de l’opposition, les collectifs sont mobilisés. « Ici, on n’accepte pas les guarimbas, admet Gutiérrez, à Sarria. On ne va pas supporter qu’on nous séquestre dans notre propre quartier ! Tout le monde a le droit de manifester, de descendre dans la rue et de défendre ses droits. Mais pas de décapiter des motards[en tendant des fils métalliques, à hauteur d’homme, en travers des rues] ou de tirer une balle dans la tête d’un innocent [sort réservé à plusieurs personnes depuis le 12 février].  » Occupée et réduite au silence lors du coup d’Etat de 2002, la chaîne publique Venezolana de Televisión (VTV) a connu, en mai, une tentative de « guarimba » en face de ses locaux. « On a des communications, c’est vital, raconte Odrema. La communauté nous a prévenus. Avec différents colectivos, on est descendus ; quand ils nous ont vu arriver, “les fascistes” sont partis. » La Candelaría, quartier en plein centre de la capitale, a également connu plusieurs incursions. Même réaction de Luis Cortés, ancien du « 4F » [9] et « comandante » du collectif Cathédrale combative : « On a dû sortir pour défendre des camaradas qu’ils ne laissaient pas descendre de leur véhicule. On a… attiré leur attention et on a pu contrôler la situation. » De quoi justifier ce qualificatif de « paramilitaires » dont on les affuble régulièrement ? « On a notre secteur, notre logo, on est parfaitement identifiés. Pas comme les opposants qui, à Altamira, El Hatillo [quartiers aisés], sèment la violence encapuchados [masqués].  »

Lors des affrontements les plus violents, des policiers et des civils (des deux camps) ont ouvert le feu. Contrairement à nombre d’affirmations – « Des gangs paramilitaires appelés colectivos ont déferlé à moto, tirant à balles réelles sur quiconque restait à découvert [10] » –, aucune victime ne peut, avec une absolue certitude, être attribuée à ces derniers. L’un de leurs dirigeants, Juan Pablo Montoya, coordinateur du Secrétariat révolutionnaire du Venezuela – qui regroupe plus de cent collectifs – a fait partie des deux premiers morts, le 12 février, dans des circonstances troubles, encore non éclaircies [11]. On ira même plus loin : sans les collectifs, la situation se révélerait infiniment plus périlleuse…

Chacun, dans les quartiers populaires, a de la mémoire et, en travers de la gorge, la tentative de coup d’Etat d’avril 2002. A l’époque officier d’active, l’actuel ministre de l’intérieur était le coordinateur national des cercles bolivariens (CB) – « une sorte de commissaire politique », précise-t-il en souriant. Comme les colectivos à l’heure actuelle, ceux-ci, rebaptisés « cercles de la terreur » par l’opposition, subissaient une très dure campagne de diabolisation. « Les 12 et 13 avril, se souvient Torres, alors que Chávez était emprisonné, j’étais la charnière entre mes compañeroscommandants de bataillons [les militaires loyaux] et les membres des CB qui manifestaient massivement. Il y a eu des milliers d’appels téléphoniques pour coordonner la mobilisation, mais aussi, pour éviter la violence, pour que, malgré la rage immense qui habitait chacun, tout se passe sous la pression pacifique de la rue. A aucun moment les CB n’ont utilisé des armes et on a rétabli la situation. »

Douze ans plus tard, l’histoire se répète. Face à une opposition qui, une fois encore, refuse de respecter le résultat des urnes, des voix s’élèvent, nombreuses, unanimes, hargneuses, excédées : les limites du tolérable sont dépassées. Combien de fois n’entend-on pas : « Si le peuple voit la nécessité de descendre dans la rue pour défendre ce processus, il va le faire, comme il l’a fait le 13-A[13 avril 2002]  »  ? Le type de situation qui peut très facilement dégénérer.

« Quand a commencé la violence de la droite, en février, nous confie le ministre de l’intérieur, on s’est réunis avec tous les collectifs, quelle que soit leur nature, et on leur a dit : “Restez tranquilles, les autorités de l’Etat sauront gérer la situation”. » Dans tous les rassemblements de colectivos, à l’instar de celui auquel nous assistons le 7 juin dans la caserne de l’ancienne Police métropolitaine, celle qu’utilisait la IVe République pour réprimer, une ou des voix de responsables s’élèvent pour rappeler les fondamentaux : « Notre arme, en premier lieu, c’est la Constitution. Toute autre arme ne sera utilisée qu’en légitime défense de notre processus, ça doit être très clair pour tous lescompañeros.  » Et de fait, malgré la conscience qu’il a de sa force, « le peuple » – « les neurones avant les hormones », commentera le ministre pour la transformation du grand Caracas Ernesto Villegas – a gardé son calme, discipliné et encadré. Tandis que les dirigeants de collectifs demeurent en contact permanent avec les autorités.

Très classiquement, le débat artificiel lancé et entretenu sur le thème de leur supposée violence interdit toute réflexion sur la nature véritable et la diversité des colectivos. Si nombre d’entre eux peuvent effectivement être considérés comme des appendices du pouvoir – « Nous sommes avec notre président Maduro ! » –, d’autres se montrent plus autonomes, plus indépendants – « On est chavistes, on n’est pas “du gouvernement. » Un processus politique étant par définition lent, instable, non linéaire, truffé de réussites incontestables, mais aussi d’erreurs et de ratés, « nos critiques, nous confie Guillermo Lugo (collectif Ali Primera), on les fait arriver au PSUV à travers les médias alternatifs, les réseaux, les séminaires, les forums, les réunions… » En prélude à celle du 7 juin, à laquelle doit assister le ministre Villegas, l’un des commandants nous prévient avec gourmandise : « On va profiter du moment pour oxygéner l’Etat ! »

Reçu chaleureusement, et une fois son discours de circonstance terminé, le ministre, les chevilles comme scellées dans le sol, entend effectivement « parler du pays » : « Certains politiques ne se sont pas encore rendus compte qu’ils sont là pour servir le peuple, développe le commandant Cortes, très remonté. Nous avons besoin de votre aide. Nous menons quotidiennement une bataille frontale contre la bureaucratie et contre le blocus des médias, y compris les nôtres, les médias publics. Et nous avons les mains liées, parce que ce gouvernement révolutionnaire ne nous écoute pas, Ernesto. Alors, nous voulons que soit créé un ministère du suivi des actions sociales. Nous voulons que les ministres s’assoient avec le pouvoir populaire. Nous voulons… »004

En plein cœur de la capitale, Cortes et son collectif « Cathédrale combative » ont établi leur quartier général dans le parking bétonné d’un ex-centre commercial Sambil, réquisitionné en 2010 pour servir de refuge provisoire à mille quatre cents familles (cinq mille deux cent personnes) sinistrées lors d’un épisode de pluies torrentielles et d’inondations [12]. L’œil brillant de satisfaction, il détaille les actions en cours : « On capte les camarades “en situation de rue” et les drogués, qu’on oriente vers les programmes du Département d’attention au citoyen. On fait aussi de la réinsertion scolaire avec les gamins désocialisés. » Pour l’heure, sa petite troupe et lui tentent de mettre un peu d’ordre dans une longue file. Face à un Mc Donald’s, celle-ci s’étire devant un camion gouvernemental qui vend du café à prix hyper-subventionné.

Dans le quartier (chic) de Chacao, où la droite veut démolir le marché traditionnel pour construire un centre commercial, un colectivo lutte « pour sauvegarder le patrimoine culturel de la nation. »Des centaines d’autres, ailleurs, se consacrent à la formation politique, à la culture en général, à la culture afro-vénézuélienne ou indigène en particulier, au sport, à la musique, à la conscientisation des motards (dont le style de conduite erratique constitue le cauchemar des automobilistes), à la santé, à l’éducation, à l’amélioration du logement ; n’existe-t-il pas un collectif de deux cents femmes qui bâtissent un immeuble, à Caracas, sur l’avenue Francisco de Miranda [13] ? A La Pastora, Pacha Guzmán résume : « On donne aux gens l’opportunité de participer au type de démocratie que Chávez a appelé à construire : c’est autre chose qu’aller voter et attendre que le gouvernement s’occupe de tout. »

Mais alors, pourquoi tant de haine, selon la formule consacrée ? Au pied des immeubles de l’ensemble 23 de Enero, le député suppléant du PSUV et animateur de la « Coordination Simón Bolivar », Juan Contreras, lève le bras et le rabat en signe d’exaspération : « L’opposition ne supporte pas que les gens défendent le processus. Alors, il faut stigmatiser, criminaliser les organisations sociales qui ont grandi à la chaleur de la révolution bolivarienne, comme les communes, les conseils communaux et, surtout, les collectifs, qui ne sont rien d’autre que le peuple organisé. »

Photos : Maurice Lemoine

Notes: 

[1] Lire Maurice Lemoine, « Stratégie de la tension », 20 février 2014, Mémoire des luttes (http://www.medelu.org/Strategie-de-la-tension-au)

[2] Répression d’un soulèvement populaire qui, à Caracas, le 27 février 1989, a fait, selon les sources, entre trois cents et, plus vraisemblablement, trois mille morts.

[3] Lina Ron : dirigeante chaviste particulièrement radicale, décédée le 5 mars 2011.

[4] L’actuel président a été conducteur d’autobus et syndicaliste.

[5] De janvier à juillet 2014, dans les dix quartiers de Caracas placés sous la juridiction de la nouvelle Police nationale bolivarienne (PNB), la criminalité a diminué de 33 % par rapport à la même période de l’année précédente (Ciudad Caracas, 11 juillet 2014).

[6]  El Nacional, Caracas, 15février 2014.

[7] Zones de patrouillage intensif de la police de proximité.

[8] Littéralement « paroisse » : la plus petite unité politico-territoriale ; Caracas en compte trente-deux.

[9] 4 février 1992 : coup d’Etat de Chávez contre le président Carlos Andrés Pérez.

[10] Slate.fr, Paris, 21 février 2014.

[11] D’abord attribuée à un fonctionnaire du Service bolivarien national de renseignements (Sebin), sa mort l’est désormais à un autre dirigeant de colectivos, Hermes Barrera Niño – qui clame son innocence.

[12] Il n’y reste actuellement que trente-quatre familles (trois cents personnes) ; les autres ont été relogées.

[13] Lire « Un rêve aux mains de femmes » sur le site Venezuela Infos (2 juillet 2014).

Source de cet article : http://www.medelu.org/Les-colectivos-venezueliens-du

« Dans notre quartier, la vie a changé »

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La Grande Mission Quartier Nouveau, Quartier Tricolore (Barrio Nuevo, Barrio Tricolor) dont l’objectif est la transformation intégrale de l’espace de vie physique et le renforcement de l’organisation sociale parmi les secteurs populaires, exécute actuellement 273 projets dans tout le pays dont 247 ont déjà été inspectés pour garantir leur développement. Ce chiffre concerne des projets menés dans 15 états où se concentrent 90% des efforts de cette mission sociale. Dans tout le pays la mission Quartier Nouveau, Quartier Tricolore compte 63 ¨corredores¨ (zones à couvrir), avec l’objectif de venir en aide à un million de familles. Cette mission fut créée en 2009 par le président Hugo Chávez et, après une période d’affaiblissement, a été relancée l’an dernier par le président Nicolás Maduro, avec la participation active des conseils communaux et des communes.

Les Communautés du secteur Mamera-El Junquito se lancent dans des actions d’auto-construction

Jean Carlos Nieves, porte-parole du Conseil Communal La Espada de Bolivar (L’Epée de Bolivar ») : « Dans notre quartier, la vie a changé maintenant. Avant, sous la IVème République, on nous marginalisait systématiquement parce qu’on habitait dans des quartiers populaires. Aujourd’hui, la réalité est tout autre. Le pouvoir populaire se consolide à travers les multiples actions d’auto-construction ».

La Espada de Bolivar (Secteur Los Palmas II) est un de ces très nombreux Conseils Communaux à se lancer dans la réhabilitation de son habitat, grâce aux dispositions prévues par la Grande Mission Barrio Nuevo Tricolor (GMBNBT). Ici, l’organisation populaire s’est lancée dans la remise à neuf intégrale des escaliers qui desservent ce secteur très pentu. Jamais entretenus, ces voies d’accès essentielles pour les habitants se délabraient de plus en plus. Par ailleurs, l’ensemble du réseau d’adduction des eaux usées a été totalement rénové.

A ce jour, ce sont 40 familles qui tirent profit de l’action du Gouvernement Révolutionnaire en leur faveur, à travers la mission GMBNBT. Nieves rappelle que la mise en place de nouveaux escaliers, a débuté le 12 mai dernier. « Ils tombaient en ruines, et n’étaient plus en état de desservir le quartier. Surtout depuis les inondations de 2010. Nous avons donc décidé de nous organiser ». Des détails qui ont leur importance : on en a profité pour installer des rampes d’escalier, un système d’éclairage, mais aussi un jardin public. Depuis, le quartier a complètement changé d’apparence.Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.11.49

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L’autogestion, clef du changement.

Le secteur de Mamera-El Junquito a tiré avantage de l’exécution de 24 tranches du programme, grâce à l’action conjuguée de Barrio Nuevo et Barrio Tricolor. Placées sous la houlette de l’organisation populaire organisé, 12 de celles-ci relèvent de l’auto-organisation, de l’autogestion.

Ce n’est pas tout. Le secteur de La Bomba (Las Cumbres/Antimano) a également bénéficié des bienfaits de la Gran Mision. Pour être plus précis, c’est un mur de soutènement qui s’élèvera désormais ici, pour prévenir les inondations éventuelles. Olga Andrade qui est la porte-parole du Conseil Communal Warairarepano, souligne que cet objectif est en passe d’aboutir. Dans un avenir très proche, les écoulements anarchiques dues aux pluies, responsables des inondations à répétition, seront canalisés efficacement par la mise en place de larges rigoles bétonnées. (A ce jour, ces dernières sont achevées à une hauteur de 95%. Quant au mur, on en est à 45%).

Olga : « ces travaux ont incontestablement changé notre vie du tout au tout. L’installation de ces rigoles relevait de l’urgence absolue. Parce qu’à chaque orage, les inondations nous submergeaient ; les pluies dévalaient la pente en laissant derrière elles un terrain désolé, boueux et fangeux. C’était une source permanente de tracas ».

Pas moins de 625 familles ont pu profiter de ces diverses réalisations, grâce au soutien qu’apporte le gouvernement bolivarien à la réhabilitation des quartiers et secteurs populaires. Olga poursuit : « Barrio Nuevo, Barrio Tricolor ont transfiguré la vie de nos Communautés. Nous attendions depuis longtemps la réalisation effective de ces chantiers. On a obtenu qu’ils deviennent prioritaires, lorsque nous avons participé aux Tables rondes « planification ».

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Le Plan « paix et vie en commun » au service des quartiers populaires.

Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.12.38Le Plan « Paix et vie en commun » est l’une des pierres angulaires d’un dispositif d’ensemble, qui voit les programmes sociaux Barrio Nuevo et Barrio Tricolor être activés partout ; notamment dans la capitale du pays. (Pour le seul Caracas, 13 points de ce genre, sont comptabilisés).

La Mairie de Caracas et le Gouvernement du district de la capitale, ont décidé de placer le Plan « Paix et vie en commun » sous leur patronage conjoint. Le but de cette action commune ? Promouvoir au sein des quartiers populaires classés prioritaires, l’épanouissement de l’esprit civique, dont « concorde » et « civilité » sont les maîtres-mots.Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.14.23

Ce programme permet dans un premier temps, d’agir en amont, en identifiant les facteurs se situant à la racine des violences qui touchent ces secteurs. Dans un second temps, il s’agit de mettre en oeuvre les divers moyens susceptibles de porter remède à ces dérapages.

Le but étant d’atteindre une efficacité maximale, les programmes sociaux s’articulent autour de 4 axes essentiels :

1/ Journées récréatives, culturelles, et sport. Les acteurs institutionnels impliqués : Caracas Rueda Libre (Caracas Roues Libres) ; Jeux sportifs Barrio Tricolor ; Cine en el Barrio (Cinéma dans le quartier) ; Feria Comunal del libro (Foire Communale du livre) ; Miguel Vicente Patacaliente (personnage de conte populaire) ; Activités culturelles dans les espaces publics.

2/ Public concerné : les familles et l’école. Les acteurs institutionnels impliqués : Caracas a Creyon ; El Buen Trato ; Enseignants engagés pour la paix ; Vie en commun à l’école.

3/ Ecologie et environnement.

4/ Communes, formation et éducation populaire pour l’émancipation.Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.20.49Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.12.08Captura de pantalla 2014-07-26 a la(s) 21.14.04
Les ¨Cayapas socialistes¨.

(La cayapa est une tradition indigène vénézuélienne, qui décrit un processus à travers lequel les membres d’une communauté travaillent en coopération).

La réalisation de projets sociaux par le truchement des cayapas socialistes est l’une des formes d’auto-organisation qui s’expriment à travers la Gran Mision Barrio Nuevo Barrio Tricolor (GMBNBT). Le lancement de campagnes de propreté des espaces publics, la réappropriation de terrains aux fins de réhabilitation, et l’entretien de la voirie sont les domaines de prédilection des cayapas socialistes. Un exemple : une cayapa est intervenue rue Mata Palo de La Bandera. Il s’agissait de remplacer en urgence, 315 mètres de canalisations destinées à l’évacuation des eaux usées et à la desserte en eau potable.

C’est l’assemblée locale des citoyens qui est à l’origine de cette initiative, puisqu’il en allait du bien-être des occupants de 47 logements, qui subissaient de très importantes et malsaines infiltrations.

Ronaldo Caicedo, responsable de la plate-forme technique La Bandera et Gran Colombia : « C’est à FundaCaracas que nous devons l’apport en matériel nécessaire. De plus, afin de prêter main forte à la main d’oeuvre composée des habitants du quartier, les ouvriers des Services techniques de la mairie de Caracas, mais aussi ceux qui relèvent de l’autorité du Gouvernement du District de la capitale se sont chargés d’ouvrir une tranchée dans la chaussée. Ils se sont également occupés de la récupération des gravats ».

A partir de cet exemple, constatant que l’organisation populaire s’est saisie du projet (comme de très nombreux autres) avec succès, Caicedo en conclut que ce genre de coopération fonctionne.

Zuleika Landaeta -coordinatrice de la plate-forme technique de Los Mangos, Los Totumos et El cementerio- insiste sur le fait que l’un des points-forts de ce dispositif d’ensemble, sa réussite essentielle, c’est la puissante activation des Conseils communaux, qui en sont le rouage essentiel. « La dynamique issue de cette configuration globale a été rendue possible du fait de l’accent mis sur le caractère communautaire, collectif des actions engagées ; de l’attention toute particulière que l’on a accordé à la concrétisation du Plan « Paix et vie en commun », et des activités sportives qui en sont l’un des instruments privilégiés ».

quartiers populaires Caracas

Secteurs de la capitale (en couleurs et numérotés) où se déploie la Mission Sociale Quartier Nouveau, Quartier Tricolore (2014)

Secteurs de la capitale (en couleurs et numérotés) où se déploie la Mission Sociale Quartier Nouveau, Quartier Tricolore (2014)

Texte : Joselin Arteaga, Belén Van Arcken. Photos : Ciudad Caracas

Source : http://www.ciudadccs.info/wp-content/uploads/2014/07/25/SupleCCS447.pdf

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Le BRICS, l’UNASUR et la CELAC dessinent une nouvelle carte du monde multipolaire

¨L'axe du mal¨pour les grands médias occidentaux tend à s'étoffer puisqu'il représente à présent près de la moitié de la population mondiale. De Cristina Fernandez à Evo Morales (premier rang) et de José ¨Pepe¨Mujica à Nicolas Maduro (second rang), l'Amérique Latine a rencontré les BRICS * à Fortaleza, du 14 au 16 juillet 2014. * (Brésil, Russie, Inde, Chine et  Afrique du Sud).

¨L’axe du mal¨ tend à s’étoffer puisqu’il représente déjà près de la moitié de la population mondiale… De Cristina Fernandez à Evo Morales (premier rang) et de José ¨Pepe¨ Mujica à Nicolas Maduro (second rang), l’Amérique Latine a rencontré les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) à Fortaleza (Brésil) du 15 au 16 juillet 2014.

¨On nous en parle depuis si longtemps, de la nécessité d’une ¨nouvelle architecture financière¨. Nous y voilà, enfin !¨ s’est exclamé Nicolas Maduro lors de la rencontre des chefs d’État latino-américains avec ceux du BRICS. ¨Avec notre Banque du Sud et celle du BRICS, nous pouvons enfin nouer des alliances pour nous développer et pour lutter contre la pauvreté, libérés du chantage du FMI, du dollar et des spéculateurs internationaux qui ont fait des dettes extérieures un mécanisme de domination. C’est pourquoi la lutte actuelle de l’Argentine est notre lutte à tous.¨ 

Par Alberto Cova

Caracas, 24 juillet AVN – Le "nouvel ordre mondial", surgi des Accords de Bretton Woods qui ont établi les règles de l’échange financier global et ont mis en place l’hégémonie du dollar à perpétuité dans les transactions internationales est trop usé pour rester un paradigme de la domination planétaire. Le 22 juillet 1944, il y a exactement 70 ans, s’achevait la réunion dans un hôtel du New Hampshire dans laquelle les Etats-Unis firent prévaloir leurs intérêts devant les délégués de 44 pays et imposèrent la planche à billet illimitée du dollar pour remplacer l’or en tant qu’étalon de la valeur de chaque monnaie dans le monde. C’est là que sont nés le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, deux institutions qui, depuis lors ont fixé les normes de l’impérialisme économique et ont décidé du sort de peuples entiers. Mais la planète a changé pendant ces 7 décennies : le déclin des Etats-Unis et de ses satellites européens semble inévitable alors que le modèle hégémonique né de Bretton Woods est confronté à de nouvelles approches venues d’autres centres de pouvoir et d’alliances toujours plus vigoureuses entre des pays qui s’opposent aux directives élaborées par Washington pour son propre profit.

Alicia Barcena, secrétaire exécutive de la Commission Économique pour l'Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL, organisme de l'ONU)

Alicia Barcena, Secrétaire Exécutive de la Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL, organisme de l’ONU)

Pendant que l’empire états-unien lutte encore contre les effets de l’explosion de la bulle spéculative de 2008 et que les pays d’Europe sont pris dans les crises sociales et les dysfonctionnements de leur monnaie unique, un groupe de pays émergents prend l’initiative de la création de deux organismes multilatéraux qui se substitueront aux tout-puissants FMI et BM dans une limite de compétence qui comprend, pour l’instant, la moitié de la population mondiale, 30% du produit intérieur brut global et 23% de la surface de la terre. Le groupe du BRICS (Brésil, Inde, Russie, Chine et Afrique du Sud) a décidé lors de son récent sommet au Brésil de créer une banque de développement (la New Development Bank, NDB) et un fonds de réserve (le Contingency Reserve Arrangement, CRA), qui rempliront les mêmes fonctions que celles pour lesquelles sont été créés le FMI et la BM, c’est à dire, mobiliser des ressources pour financer des projets d’infrastructure et servir de mécanisme préventif face à des épisodes de volatilité financière. Il s’agit de l’accord financier multilatéral le plus important depuis la création des institutions de Bretton Woods, selon Alicia Barcena, la secrétaire exécutive de la Commission Economique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL).

Chacune de ces institutions aura un capital de 100 000 millions de dollars pour ses tâches de financement de projets et de protection monétaire des pays signataires. "Le nombre croissant de crises qui ont été enregistrées au niveau mondial à partir des années 80 dans les pays développés et en développement (4 dans les années 70, 38 dans les années 80 et 74 dans les années 90) démontre que la volatilité et l’instabilité sont des maux endémiques qui se sont renforcés à cause de la globalisation financière croissante et que les pays développés sont aussi vulnérables face aux aléas des marchés financiers et de leurs effets de contagion que les pays en développement", a dit Barcena en commentant les résultats de la réunion de Fortaleza.

Ainsi, on peut affirmer que l’accord BRICS pour la création d’une banque de développement et d’un fonds de réserve a des dimensions historiques. On peut dire la même chose des méga-contrats signés en mai par la Russie et la Chine pour la fourniture de gaz russe à Pékin pour un montant de 400 000 millions de dollars qui pourra être négocié en Yuans et en Roubles, abandonnant le dollar. Un des accords souscrits entre les géants d’Etat russe et chinois , Gazprom et CNPC, stipule la fourniture de combustible au pays asiatique pendant 30 ans tandis que l’accord entre la Banque de Chine et le VTB, le second groupe bancaire le plus important de Russie, envisage d’effectuer les paiements réciproques dans les devises nationales.

Un vent nouveau porteur d’idées sur le développement soutenable et inclusif souffle sur la scène mondiale, venant du BRICS et d’Amérique Latine, secoue les bases qui soutiennent l’ordre mondial dessiné en 1944 par les Accords de Bretton Woods. Le surgissement du BRICS comme moteur de l’économie globale à cause de ses taux soutenus de croissance élevée, remet en cause l’ordre financier établi depuis la Seconde guerre Mondiale. La nouvelle architecture financière globale d’un monde toujours plus multipolaire, n’aura plus le dollar comme centre de gravité et les institutions surgies des Accords de Bretton Woods n’exerceront plus le rôle de direction qui leur fut assigné et que les intérêts transnationaux se sont approprié.

Le BRICS étend son influence en Amérique Latine.

Le président équatorien Rafael Correa avec les dirigeants du BRICS

Le président équatorien Rafael Correa avec les dirigeants du BRICS et de l’UNASUR

Le 6° sommet des pays du BRICS qui a eu lieu au Brésil du 15 au 16 juillet a été suivi avec intérêt dans le monde entier, aussi bien par les Etats-Unis et d’autres pays riches qui parient sur l’affaiblissement de cette instance que par les nations qui voient dans le BRICS une alternative vers un ordre mondial plus démocratique et équitable.

Dans la réunion des présidents du bloc, on a débattu comme thème central, de "la croissance inclusive: solutions soutenables", dans le but d’avancer dans le développement de politiques de croissance économique d’un point de vue social. Dans leur déclaration finale, les pays du BRICS ont déclaré qu’ils "continueront à donner un rôle important à la promotion du développement social et à contribuer à la mise en place d’un agenda international dans cette limite, sur la base de leur expérience dans la recherche de solutions aux défis de la pauvreté et des inégalités". Ils appellent aussi instamment à conclure les négociations internationales sur le changement climatique par un accord légalement obligatoire de l’ONU sur le changement climatique en tenant compte des "responsabilités communes mais différentes et des capacités respectives".

D’autre part, ils se sont engagés à établir un programme de travail pour conclure les négociations commerciales de la Ronde de Doha afin de construire un système commercial multilatéral ouvert, inclusif, non discriminatoire, transparent et basé sur des normes. Ils ont exprimé leur désaccord et leur sérieuse préoccupation avec le fait que le FMI n’a pas mis en place les réformes décidées en 2010 et ont demandé à la Banque Mondiale des structures de gouvernement plus démocratiques et un "renforcement de sa capacité financière". Ils ont manifesté, de même, leur préoccupation pour l’impact négatif de l’évasion fiscale,de la fraude et de la planification fiscale transnationale agressive dans l’économie globale. "Les faits se sont chargés de mettre en évidence que le développement économique, la stabilité sociale, la concentration et la collaboration ainsi que la croissance conjointe des pays du BRICS qui représentent 42,6% de la population mondiale, concordent avec les tendances de l’époque marquées par la paix, le développement et la coopération, apportant comme bénéfices une économie mondiale plus équilibrée, une gouvernance globale plus efficace et des relations internationales plus démocratiques", a déclaré le président de la Chine, Xi Jinping.

Dilma Roussef a dit que les accords signés prouvent la dimension historique de ce forum qui, lors de son 6° Sommet, a gagné en densité politique et en poids financier. "Les pays émergents continuent à être la force motrice de l’expansion globale et devraient continuer à l’être dans l’avenir", a noté la présidente du Brésil. Le gouvernement d’Afrique du Sud s’est montré satisfait des résultats du 6° Sommet du BRICS et a indiqué que toutes les résolutions et toutes les déclarations adoptées lors du sommet l’ont été après des délibérations et des accords sur une base d’égalité.

Une géopolitique pour le développement.

Après le Sommet du BRICS qui a eu lieu à Fortaleza, les leaders des cinq économies émergentes se sont rendus à Brasilia, où ils ont rencontré les 11 présidents des pays latino-américains regroupés dans l’Union des Nations Sud-américaines (UNASUR). Les 16 élus ont discuté au Palais Itamaraty, siège de la chancellerie du Brésil, sur une feuille de route concernant : "La croissance incluante et solutions soutenables". Plusieurs des présidents ont abordé le thème de la croissance inclusive, parmi eux la présidente chilienne, Michelle Bachelet, qui a appelé à travailler pour vaincre les inégalités afin d’obtenir un développement inclusif et soutenable. La chef de l’Etat argentine, Cristina Fernandez, a défendu "une réorganisation financière globale qui inclue les besoins de croissance, de production et non de destruction de l’emploi, l’abandon des sociétés qu’ont vécues depuis tant d’années les Américains du Sud."

Le président Maduro à la plenière de l'Assemblée BRICS-UNASUR

Le président Maduro à la plenière de l’Assemblée BRICS-UNASUR

Le président du Venezuela, Nicolas Maduro, considère cette rencontre entre le BRICS et l’UNASUR comme productive car elle initie une nouvelle géopolitique mondiale pour le développement, la prospérité et la paix des peuples." "Nous avons proposé aussi une alliance de travail entre la Banque du Sud et la naissante Banque du BRICS qui ont le même but : une nouvelle architecture financière qui bénéficie au développement économique, et de conditions d’équité pour nos pays, en plus de promouvoir l’économie productive, créatrice de travail et de richesses." Le président Maduro a indiqué que le Venezuela demandera au prochain sommet de l’UNASUR qui aura lieu en août à Montevideo qu’on désigne une commission pour s’occuper du travail en commun avec le BRICS. "Nous avons des processus convergents, nous allons faire tous nos efforts et nous allons mettre toute notre volonté politique pour que le BRICS et l’UNASUR commencent à marcher ensemble à partir de maintenant." Il est important de souligner que la déclaration finale du 6° Sommet du BRICS met en avant "les processus d’intégration d’Amérique du Sud et en particulier, l’importance de l’UNASUR". Avec une nouvelle géopolitique mondiale dans laquelle les Etats-Unis ne peuvent soutenir leur hégémonie économique, l’inter-relation UNASUR-BRICS ouvre un éventail de d’opportunités pour le développement de l’Amérique du Sud.

La Chine se rapproche de la CELAC.

Cristina Fernandez et

La présidente argentine Cristina Fernandez et le Président chinos Xi Jinping.

La présence du président chinois Xi Jinping au Brésil a servi à activer le Forum Chine-CELAC, une instance de contact multilatéral créée lors du II° Sommet de la CELAC, tenu en janvier dernier à La Havane (1), dans le but d’approfondir les relations de l’Amérique Latine avec le géant asiatique. A cette rencontre ont participé le président de la République de Chine, Xi Jinping et les élus qui composent le quatuor de la CELAC: celui du Costa Rica, Luis Guillermo Solis, actuellement président de l’organisme; celui de Cuba, Raúl Castro; celui de l’Equateur, Rafael Correa et le premier ministre d’Antigua et Barbuda, Gaston Browne. Y ont participé aussi l aprésidente hôtesse, Dilma Roussef, ses homologues du Venezuela, Nicolas Maduro, du Chili, Michelle Bachelet, d’Uruguay, José Mujica, de Colombie, Juan Manuel Santos, de la Guyana, Donald Ramotar et du Suriname, Désiré Bouterse.

Dans le document final, les présidents de la CELAC signalent qu’ils ont approuvé la création de ce forum en tenant compte de la croissance soutenue des relations politiques, commerciales, dans l’investissement, les sciences et la technologie, la culture, l’éducation et dans d’autres domaines, entre la République Populaire de Chine et les pays d’Amérique Latine et des Caraïbes pendant ces 10 dernières années.

Le président Nicolas Maduro a souligné que cette réunion a ratifié les relations de respect entre "un géant du monde comme la Chine et nous, l’Amérique Latine et les Caraïbes, qui peu à peu, allons faire le chemin pour nous transformer tous ensemble en une région puissante". Le président vénézuélien a indiqué qu’avant la réunion des chanceliers qui aura lieu en Chine en janvier 2015, "on doit établir des mécanismes pour accéder aux 20 000 millions de dollars de crédit pour le développement d’infrastructures que le président de la Chine a annoncés et aux 5 000 millions de dollars du fonds de Coopération Economique pour des projets de manufacture et de commerce." La présidente du Brésil, Dilma Roussef, a indiqué que lors du forum Chine-CELAC, des accords en matière d’énergie, de défense, de transports et de technologie, ont été signés.

La tournée latino-américaine de Vladimir Poutine.

L’intention des pays du BRICS de se rapprocher de l’Amérique Latine pour connaître les processus de changement en marche dans la région a été manifestée aussi par la Russie, dont le président, Vladimir Poutine, a fait une tournée en Amérique Latine qui a compris des visites officielles à Cuba, en Argentine et au Brésil. A Cuba, Poutine a rencontré Raúl et Fidel Castro. Et à l’occasion de cette tournée, les entreprises d’Etat russes Rosnef et Zarubezhneft ont signé des accords commerciaux pour l’exploitation pétrolière en haute mer. En Argentine, Cristina Fernandez et Vladimir Poutine ont signé des accords de coopération en matière de communications, d’assistance juridique réciproque en matière pénale et de coopération dans l’utilisation de l’énergie nucléaire pacifique. La présidente Cristina Fernandez a souligné que son gouvernement a "un grand désir d’approfondir ses relations avec la Russie" alors que Poutine a qualifié de "stratégiques" les relations entre les deux pays.

La présidente du Brésil Dilma Roussef et le président russe Vladimir Poutine

La présidente du Brésil Dilma Roussef et le président russe Vladimir Poutine

Au Brésil, Dilma Roussef et Vladimir Poutine ont réaffirmé leur objectif de doubler la valeur du commerce bilatéral pour qu’il atteigne 10 000 millions de dollars par an. Poutine a proposé d’explorer la possibilité de négocier un accord de coopération entre l’Union des Nations Sud-américaines et l’Union Economique Euro-asiatique dont son pays fait partie avec la Biélorussie et le Kazakstan. Dans la capitale brésilienne, Vladimir Poutine a rencontré le président du Venezuela, Nicolas Maduro. Pendant leur rencontre, Poutine a souligné le rôle du leader de la Révolution Bolivarienne, Hugo Chavez, dans la construction de cette relation stratégique entre le Venezuela et la Russie et a approuvé une nouvelle ligne de crédit. Le président russe a rappelé son amitié avec le commandant Chavez et a manifesté son affection pour le peuple vénézuélien et le gouvernement que dirige Nicolas Maduro.

Xi Jinping à Caracas.

Après sa visite au Brésil, le président chinois Xi Jinping s’est envolé pour Caracas pour rencontrer son homologue vénézuélien Nicolas Maduro et discuter de projets d’investissement, principalement dans le domaine pétrolier. Nicolas Maduro et Xi Jinping ont participé à la clôture de la XIII° Commission Mixte de Haut Niveau Venezuela-Chine, mise en place dans le but de contrôler les avancées des projets bilatéraux. Cette instance est organisée en 5 sous-commissions: énergétique et minière, économico-commerciale, scientifique, technologique et aérospatiale, culturelle et éducative, agricole. Les deux présidents ont signé 16 des 32 accords bilatéraux signés en matière d’énergie, d’infrastructures, de finances, de technologie et d’aliments. La création d’une entreprise mixte qui se chargera de produire des produits chimiques pour l’agriculture et des fertilisants a été décidée. Des alliances ont été souscrites pour la production de ciment et la construction de nouvelles unités d’habitation dans le pays.

Un des satellites vénézuéliens lancés en 2012 à la suite d'un accord avec la Chine.

Un des satellites vénézuéliens lancés en 2012 à la suite des accords avec la Chine.

De même, a été décidée la création d’un nouveau satellite qui s’ajoutera aux 2 satellites, Simon Bolivar et Miranda, fabriqués et mis en orbite grâce à la coopération sino-vénézuélienne. Un autre des accords concerne le renouvellement d’une ligne de crédit de 4.000 millions de dollars qui iront au fonds Conjoint Chine-Venezuela, un mécanisme créé pour financer des projets d’infrastructures, de logements, de transport et de commerce.

Depuis 2001, date de création de la Commission Mixte de Haut Niveau Venezuela-Chine, 480 accords ont été souscrits, qui ont permis de réaliser 143 projets dans différents domaines d’association stratégique, projets qui permettent un développement partagé entre les deux pays. Le président Maduro a souligné que la Chine "ne fait pas peser une dette sur le pays, il s’agit d’un financement et pour cela, on fournit du pétrole. C’est une formule vertueuse qui permet un financement et ne crée pas de dettes lourdes comme cela arrivait du temps de la Quatrième République, en ces temps de pillage de la patrie." "Nous injectons une nouvelle vitalité dans cette association stratégique complète Chine-Venezuela", a déclaré le président chinois Xi Jinping lors d’une réunion avec le président de l’Assemblée Nationale, Diosdado Cabello.

Bref, l’Histoire prend un nouveau tournant.

Note : 

(1) Sur le IIème Sommet de la CELAC, voir http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/01/iieme-sommet-de-la-celac-a-la-havane-retour-en-force-de-lequilibre-du-monde-de-bolivar-et-de-marti/

Traduction Françoise Lopez

Source : http://www.avn.info.ve/contenido/brics-unasur-y-celac-dibujan-nuevo-mapa-multicéntrico-y-pluripolar

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Le Venezuela accélère sa ¨transformation du pouvoir citoyen en gouvernement¨

Le 9 mars à Caracas, Maduro rencontre des mouvements communaux venus de tout le pays et annonce l’octroi de 2400 millions de bolivars pour qu’ils puissent réaliser leurs projets socio-productifs ou de construction de logements.

Maduro rencontre des mouvements communaux venus de tout le pays.

15 mois après son élection, le ¨chauffeur d’autobus¨ (1) Nicolas Maduro, cet ex-syndicaliste du transport public, ce militant bolivarien méprisé par les professionnels de la politique, celui que Chavez proposa aux électeurs parce qu’il était le seul sans écurie, sans ambition personnelle, accélère le dynamitage de l’État ancien. Certes, c’est depuis 1999 que la révolution bolivarienne construit la démocratie participative mais en juillet 2014, dans la parfaite invisibilité médiatique, elle lance l’expérience la plus poussée de participation citoyenne dans l’histoire de la gauche mondiale.

On comprend la fébrilité de l’extrême droite vénézuélienne dont les récentes violences appuyées par les paramilitaires colombiens et la CIA (2) ont été déguisées en ¨révolte étudiante¨ par les grands médias (3). Il ne s’agit plus seulement de récupérer les impressionnantes réserves de pétrole ou de freiner l’unification de l’Amérique Latine. La déstabilisation se fait urgente parce que l’approfondissement du pouvoir citoyen éloigne chaque jour un peu plus la possibilité de rétablir l’autoritarisme néo-libéral, les privatisations et la répression des mouvements sociaux.

Conformément aux engagements du programme sorti des urnes d’avril 2013 (4), le président Maduro annonce pour la mi-août un ¨sacudón¨ (forte secousse) des institutions gouvernementales : ¨Nous révisons à la loupe tous les portefeuilles ministériels, le degré de réalisation de leurs objectifs ainsi que le niveau de production des entreprises d’État. Nous allons maximiser l’efficacité du gouvernement dans la rue (5) et toute l’action de l’État pour transférer le pouvoir à la population. Nous n’avons pas rebaptisé nos ministères ¨du pouvoir populaire¨ pour le plaisir de leur coller une belle étiquette mais pour mettre l’État au service du peuple. Nous devons construire un système de gouvernement populaire qui ne soit pas un aimable slogan pour se souvenir de Simón Rodríguez ou de Hugo Chávez. Il est hors de question que la révolution s’arrête une seconde. Elle doit continuer à se déployer dans toutes les sphères de la vie¨ a-t-il rappelé aux ministres.

"La droite croit qu’il s’agit de changer des ministres, non, ce n’est pas l’essence de ce que nous faisons. Le centre du travail est de changer l’État, ses procédures, l’échafaudage monté par le capitalisme pour que la rente pétrolière serve à tout et à rien à la fois" explique le vice-président Jorge Arreaza.

Assemblée paysanne et indigène en vue de rédiger une liste de propositions au gouvernement, Sud du Lac de Maracaibo, juillet 2014.

Assemblée paysanne et indigène en vue de rédiger une liste de propositions au gouvernement, Sud du Lac de Maracaibo, juillet 2014.

Pour l’aider à ¨chambarder l’État¨, Maduro appelle depuis quelques mois les mouvements sociaux et le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) à lui transmettre des propositions concrètes. Le vendredi 18 juillet il s’est rendu dans l’État de Lara à la rencontre d’une assemblée de communes de tout le pays pour y concrétiser officiellement la promesse faite lors d’une assemblée antérieure de délégués communaux (6) : la création d’un Conseil permanent d’articulation entre la présidence et les communes pour que celles-ci dialoguent directement avec le gouvernement, fassent des propositions, définissent des priorités et expriment leurs critiques.

Dans cette réunion de travail avec 300 porte-paroles de diverses instances d’auto-gouvernement communal, Maduro a approuvé leurs premières propositions. Comme celle de créer des conseils du pouvoir citoyen dans les ministères: “Chaque ministère doit posséder son conseil de pouvoir citoyen comme espace permanent pour travailler la main dans la main et éliminer la bureaucratie. Nous sommes en train de travailler sur un plan de transformation totale de l’Etat ; et plus précisément de cet Etat élitaire dont le bureaucratisme, la corruption, l’indolence, la lenteur sont les maîtres-mots. Il est de notre devoir de le transformer de fond en comble. Nous avons besoin de briser le blocage que nous nous imposons nous-mêmes et de rompre avec les schémas qui nous limitent, qui sont ceux de l’État élitaire, lui-même descendant de l’État colonial, répresseur, autoritaire, raciste et voué au pillage. Parce que là où s’impose la bureaucratie s’impose l’incommunication. Et l’unique mode de restructuration souhaitable, est celui qui consiste à associer à ce changement fondamental, le peuple désormais conscient de ses propres capacités¨.

Nicolas Maduro, le 18 juillet, dans l'État de Lara, crée le conseil permanent présidence/communes.

Nicolas Maduro, le 18 juillet, dans l’État de Lara, crée le conseil permanent présidence/communes.

Lara

Des critiques populaires…

Avant de remettre leurs propositions au gouvernement, les 17 tables rondes des organisations communales ont dressé la liste des principaux ¨noeuds critiques¨ : le manque d’articulation entre les différents corps ministériels chargés de travailler avec les organisations communales et la multiplication d’intermédiaires et d’interlocuteurs qui compliquent la tâche des auto-gouvernements communaux et génèrent une perte considérable de temps; La déficience de formation socio-politique des serviteurs publics; La nécessité de revoir les lois et d’en édicter de nouvelles pour le renforcement des communes; L’absence d’espaces de coordination entre les instances municipales et régionales des missions sociales et les instances du pouvoir communal; La faiblesse du suivi de l’exécution des politiques du gouvernement bolivarien au sein des communes; La présence permanente de contenus violents et d’images discriminatoires envers la femme et les minorités sociales dans les médias privés hégémoniques au Venezuela et la promotion d’une culture de la violence, de l’individualisme et du consumérisme dans la population; ou encore la persistance de pratiques de pollution et de déprédation de l’environnement sur le territoire des communes, notamment dans le traitement des eaux usées et l’usage de techniques agricoles ayant un impact négatif sur l’environnement.

… aux propositions populaires.

La machine s’est accélérée : trois jours plus tard, un peu plus de 200 Communard(e)s venus de tout le pays se sont réunis à Caracas pour la première réunion de la Commission Présidence/Communes. Cinq tables-rondes ont planché sur les axes suivants : Centre National du Commerce Extérieur (Cencoex) ; Banque Communale ; Agriculture et Terres ; Commission Nationale des Télécommunications (Conatel), Loi de Responsabilité sociale à la Radio et à la Télévision; Planification Territoriale. Des propositions issues de cette première session de travail émerge le profil de l’État communal.

Enfants de la Commune d'El Rosillo (État d'Anzoategui)

Enfants de la Commune d’El Rosillo (État d’Anzoategui)

Table-ronde n°1 : Centre National du Commerce Extérieur (Cencoex) :

- Obtenir des devises pour la consolidation des unités socio-productives communales existantes.

- Renforcer l’industrialisation des systèmes de production.

- Contribuer à la sécurité alimentaire.

- Efficacité renforcée du modèle économique socio-productif communal.

- Faire en sorte que la triangulation « pouvoir populaire/Ministère des Communes/Cencoex » devienne réalité.

- Gérer des licences d’importation afin d’accéder aux devises.

- Elaboration d’un registre unique recensant les unités socio-productives Communales.

- Activation de commissions mixtes.

- Simplification des diverses démarches à remplir.

- Exonération d’impôts durant les premières étapes.

- Assurer la protection douanière des produits issus des Communes.

Table-ronde n°2 : Banque Communale.

- Réaménagement du système bancaire public et consolidation parallèle de la nouvelle institution financière communale.

- Distinguer Banque Communale et Banque privée. Ces deux systèmes distincts ne peuvent et ne doivent en aucun cas se confondre.

- Traitement égalitaire des producteurs Communaux.

- Garantir la viabilité et la pérennité financières de la Banque Communale.

- Prendre en considération les spécificités de chaque Commune.

- Organiser des tables-rondes pour établir les besoins financiers de chaque Commune.

- Créer un système pour que la Banque Communale puisse financer les projets sociaux de la Communauté.

- Assurer la formation des communards sur le plan financier.

- Enregistrement des communes auprès de l’office unique du Ministère des Communes.

Table-ronde n°3 : Agriculture et Terres.

- Créer des unités ¨Ecopatrias¨.

- Mettre en place des ateliers de formation en agro-écologie.

- Promouvoir la création d’entreprises de propriété sociale (EPS) communales. Assurer la rotation des cultures et la pratique du troc inter-communal.

- Création de fermes intégrales.

- Développer la filière ¨Ecopatria¨ afin de réaliser des fertilisants et des produits écologiques.

- Veiller à éliminer toute bureaucratisation des systèmes en place.

- Revoir et superviser – de concert avec les communards – les diverses attributions de crédits.

- Soutenir les pratiques d’agriculture artisanale.

- Améliorer les voies de transport agricoles.

- Recenser les terrains en jachère dépendant du Ministère de l’Agriculture et de la Terre pour les transférer aux Communes.

Table-ronde n°4 : Conatel (Loi de Responsabilité Sociale des Médias).

- Renforcer les radios et télévisions communautaires.

- Évaluer et contrôler les contenus des programmes transmis par les compagnies de câble (sexe, violence, racisme etc…)

- Transformer la Loi de Responsabilité Sociale pour garantir la libre expression de la population.

- Revoir ce qui est respecté et ce qui ne l’est pas dans la Loi de Responsabilité Sociale.

- Travailler avec les médias alternatifs et communautaires.

- Faire en sorte que le plus grand nombre de porte-paroles des communes puissent participer à l’élaboration des dispositions légales que promulgue la Commission Nationale des Télécommunications.

- Edicter une Loi Organique des Conseils exécutifs nationaux en charge de la Communication.

- Favoriser la création de chaînes de télévision (communautaires) dans chaque commune.

- Constituer des équipes inter-disciplinaires des Communes comme parties prenantes du secteur de la Communication au niveau national.

Table-ronde n°5 : Planification territoriale.

- Réforme de la Loi des Terres, des Parcs et du Cadastre pour reconnaître les communes comme espaces d’auto-gouvernement.

- Oeuvrer à la reconnaissance des Communes à tous les échelons territoriaux.

- Promouvoir la Loi de Transfert de Compétences aux Communes.

- Travailler à la reconnaissance de toutes les instances nouvelles d’auto-organisation.

- Encourager l’épanouissement de la souveraineté territoriale de chaque Commune.

- Convoquer un grand débat national sur la Loi du Territoire Communal.

- Activer les mécanismes de planification territoriale.

- Articuler avec les Communes et les Régions stratégiques de Développement Intégral (Redi).

La militante Yanina Settembrino -porte-parole du courant « Bolivar et Zamora »- a insisté sur le caractère sans précédent de l’événement : « je ne pense pas qu’il existe où que ce soit dans le monde, l’équivalent politico-organisationnel de notre Conseil présidentiel de Gouvernement Populaire Communal ». Carlos Alvarado -Communard originaire de l’état agricole de Guarico- insiste aussi sur le fait que « nous sommes en train de vivre un moment historique exceptionnel, car chaque jour qui passe voit le pouvoir Communal se consolider un peu partout au Venezuela ».

Nous avons beaucoup de pain sur la planche, nous nous battons tous les jours avec la bureaucratie et les conspirations de droite pour rendre possible ce projet inscrit dans la Constitution de la République Bolivarienne” précise le Ministre des Communes Reinaldo Iturriza, ajoutant que le président Chavez liait ce projet à la construction d’une nouvelle institutionnalité basée fondamentalement sur les conseils communaux et les communes. Le Ministre a rappelé que la majorité des communes enregistrées ont créé leurs instances d’auto-gouvernement et produisent, l’enjeu étant de renforcer cette productivité et d’éliminer les obstacles qui entravent leur potentiel.

Thierry Deronne, Caracas, 24 juillet 2014

Traductions : Jean-Marc del Percio

Notes :

 (1) C’est ainsi que la droite qualifie le président élu, le considérant comme indigne de la fonction présidentielle parce qu’il vient du monde du travail.

(2) Lire ¨Brévissime leçon de journalisme pour ceux qui croient encore à l’information¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/02/22/brevissime-cours-de-journalisme-pour-ceux-qui-croient-encore-a-linformation/ et ¨Comment la plupart des journalistes occidentaux ont cessé d’appuyer la démocratie en Amérique Latine¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/03/16/comment-la-plupart-des-journalistes-occidentaux-ont-cesse-dappuyer-la-democratie-en-amerique-latine

(3) ¨Le Venezuela montre que les manifestations peuvent aussi être une défense des privilèges¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/04/16/le-venezuela-montre-que-les-manifestations-peuvent-aussi-etre-une-defense-des-privileges-par-seumas-milne-the-guardian/

(4) ¨Ce que va faire la révolution bolivarienne de 2013 à 2019¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/04/15/ce-que-va-faire-la-revolution-bolivarienne-de-2013-a-2019/

(5) ¨Nous t’écoutons Claudia¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2013/05/06/nous-tecoutons-claudia/

(6) ¨Venezuela, la profondeur de la démocratie participative cachée par les médias occidentaux¨, http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/06/photos-venezuela-la-profondeur-de-la-democratie-participative-cachee-par-les-medias-occidentaux/

Sources (espagnol) de cet article :

http://www.ciudadccs.info/2014/07/maduro-instala-primer-consejo-presidencial-comunal-en-lara/

http://www.ciudadccs.info/2014/07/aprobada-constitucion-de-consejos-del-poder-popular-en-ministerios/

http://www.mpcomunas.gob.ve/comuneros-y-comuneras-se-reunen-para-presentar-propuestas-en-consejo-presidencial-de-gobierno-popular-con-las-comunas/

http://www.mpcomunas.gob.ve/comuneros-y-comuneras-se-reunen-para-presentar-propuestas-en-consejo-presidencial-de-gobierno-popular-con-las-comunas/

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Le Venezuela condamne les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité massifs commis par Israël contre le peuple palestinien

Communiqué du Ministère des Affaires Étrangères.

Le Gouvernement de la République bolivarienne du Venezuela tient à réitérer sa plus ferme solidarité avec le peuple palestinien et sa plus forte condamnation de l’attaque criminelle de l’État d’Israël, qui vient de passer à une phase supérieure de sa politique de génocide et d’extermination avec son invasion terrestre du territoire palestinien, détruisant la vie d’hommes, de femmes et d’enfants innocents.

La douleur que nous ressentons devant ces massacres et face à l’impunité avec laquelle agit le pouvoir politique et militaire d’Israël, nous pousse à exiger avec plus de force et d’urgence la cessation immédiate de ces attaques criminelles. À cet égard, le président Nicolas Maduro a donné des instructions à l’Ambassadeur Jorge Valero pour qu’en tant que pays membre du Conseil de Droits de l’Homme des Nations Unies, le Venezuela demande la tenue d’une réunion extraordinaire et de toute urgence de cet organisme pour traiter les violations graves, massives et systématiques des droits humains de la population palestinienne commises par par l’Etat d’Israël dans la bande de Gaza, et prenne les mesures nécessaires pour mettre fin à ces violations.

Le Venezuela rejette les campagnes cyniques qui tentent de condamner les parties sur un pied d’égalité, alors qu’il est clair qu’on ne peut moralement mettre sur le même pied la Palestine occupée et massacrée par l’Etat occupant d’Israël, qui dispose en outre d’une supériorité militaire et agit en dehors de la loi internationale.

Nous sommes convaincus que cette situation n’intimidera pas l’héroïque peuple palestinien dans sa lutte pour la souveraineté nationale et la dignité humaine et qu’il sera de plus en plus accompagné par les peuples qui luttent quotidiennement contre les politiques impérialistes.

Nous, gouvernement et peuple de la République bolivarienne du Venezuela, réitérons notre amitié et notre solidarité fraternelles avec le peuple palestinien, fidèles à l’amour que démontrait le président Hugo Chavez pour ce peuple martyr, et continuerons à défendre son droit à être reconnu par la communauté internationale en tant qu’Etat national, souverain et indépendant.

Caracas, 19 Juillet 2014

Source (espagnol) : http://bit.ly/1lgqEg5

Sur les développements récents de la coopération du Vénézuéla Bolivarien avec l’État palestinien, voir ¨Mahmoud Abbas : le Venezuela nous a permis de briser le monopole d’Israël sur notre économie¨ : http://bit.ly/1jEeYSu

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Réunion de travail de Mahmoud Abbas et Nicolas Maduro à Caracas le 16 mai 2014.

Réunion de solidarité de syndicats bolivariens avec le peuple palestinien,  16 juillet 2014

Réunion de solidarité de syndicats bolivariens avec le peuple palestinien, Caracas. 16 juillet 2014

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Chant de travail à un vénérable corossolier, par Neirlay Andrade

La journaliste vénézuélienne Neirlay Andrade

La journaliste vénézuélienne Neirlay Andrade

On ne saura jamais qui du coq ou du jour se lève le plus tôt. Ce qui est sûr, c’est qu’au moment où la première mamelle sera vidée de tout son lait, le coq se dresse fièrement face aux étoiles. Au même moment précis, comme toujours, certaines personnes s’affairent ici et là, avec en tout et pour tout un guayoyo (café allongé) en guise de nourriture dans l’estomac.

Tout s’accélère en moins de 10 minutes : les veaux sont libérés et se précipitent avidement sur les pis disponibles, tandis que des mains agiles font leur travail en trayant les vaches. A l’issue de la traite -au moment où le coq remporte enfin sa victoire sur les étoiles – les 180 litres de lait attendus quotidiennement, sont acquis.

Non loin de la Vega del Navay, la ferme Jamaica est l’une des unités de production agricole de la Commune « Ali Primera II ». Elle se situe sur le territoire de La Pedrera, état du Táchira.

Celles et ceux qui désormais s’en occupent collectivement, ont tous contribué à sa construction, dans cette zone où la tyrannie uniformisante du llano, se substitue peu à peu aux derniers contreforts des chaînes montagneuses du secteur.

A l’affût du bruit feutré des premiers pas qui se font entendre, les cochons et les truies se dressent sur leurs pattes à l’unisson, immobiles toutefois, et silencieux. Des essaims de mouches trahissent tout de même leur présence, que les suidés éloignent, en jouant de leurs groins impressionnants. Cet état de fait met fin à leur discrétion relative, et le troupeau commence à s’activer, dès qu’il s’habitue à la présence humaine. Toute proche.

Les porcelets arrivent à la ferme à l’âge d’un mois. 30 jours après, ils atteignent déjà le poids respectable de 25 kg. Au quatrième mois, les 120 spécimens d’à peu près 100 kg chacun, ils sont envoyés à l’abattoir.1

« Les politiciens classiques ne respectaient pas leurs engagements. Par conséquent, ils n’étaient pas nos mandataires »

En réalité, malgré les apparences, le point fort des communards de La Pedrera, ce sont les eaux. Située tout au sud de l’état de Tachira, la commune Libertador est la seconde productrice de cachamas (poisson d’eau douce du bassin amazonien) du Venezuela.

L’organisation des Conseils de pêcheurs-aquaculteurs (Conpas) est l’une des principales conquêtes politico-sociales dont la Commune Ali Primera II peut s’enorgueillir. Conpas a réussi le tour de force de regrouper 450 producteurs locaux. Résultats : chaque semestre (7 mois pour être précis),les 2700 sites de pêche dont ils s’occupent, produisent en tout et pour tout 5400 tonnes de cachamas.

A ce jour, précédant leur inscription au registre public (23 février 2013) -acte leur octroyant une existence légale- les Conseils communaux auront à leur actif,pas moins de 160 réunions qu’ils ont puissamment contribué à organiser. Quant à Pedro Ortega -l’un des porte-parole locaux- il nous fait part très clairement des raisons pour lesquelles ils ont décidé de se regrouper, de jouer la carte collective : « les politiciens classiques ne respectaient leurs engagements. Par conséquent, ils n’étaient pas nos mandataires ».2

Les formes d’organisation antérieures -dont la plupart étaient caduques- ont été dépassées.

Le peuple a décidé de devenir le « compositeur et interprète » de sa propre partition. De prendre les choses en mains. C’est Ali Primera qui avait averti les uns et les autres que la dispersion, mais aussi l’individualisme exacerbé, faisaient le lit -et la joie- des ennemis du peuple. Cette communauté a très vite saisi les enjeux en présence. Elle s’est emparée à bras le corps de cette tâche titanesque consistant tout d’abord à unifier les critères et méthodes techniques qui présidaient aux activités (originellement émiettées) des uns et des autres. Cette étape étant franchie, les formes d’organisation antérieures -dont la plupart étaient caduques- ont été dépassées, au profit de celles qui allaient déboucher sur une évidente réussite : la mise en place d’une vaste unité de production, qui allait faire de La Pedrera le vecteur stratégique d’une forme de développement, réussie aux marges du territoire national. Puisque nous avons affaire ici, à une zone frontalière.

C’est à l’ombre tutélaire et bienfaisante d’un palo de guanabana (un corossolier) que la « geste » de la Commune « Ali Primera II » a pris racine. En un lieu précisément, qui se situe à l’exact embranchement des routes menant aux états Barinas et Apure, un groupe d’activistes -qu’on appelait dans le coin d’un ton moqueur « les pasteurs »- a jeté les bases de cette expérience d’(auto)-organisation populaire.

Pedro Ortega

Pedro Ortega

Le corossolier a également été le témoin de ces mémorables et studieuses journées de formation, durant lesquelles les porte-parole se sont emparés des multiples et abscons dispositifs légaux en vigueur. Forts de ces nouvelles connaissances acquises, ils purent affronter avec efficacité un Etat bourgeois dont les arcanes bureaucratiques sont autant de chausse-trappes pour celles et ceux qui n’en sont pas les adeptes. Pedro Ortega prend soin de différencier Etat bourgeois et Etat bolivarien dont l’actuel Gouvernement chaviste est l’émanation. Le premier étant en voie de dépérissement ; le second étant clairement un allié.

En sus du corossolier qui leur a apporté son concours, les « activistes » ont également profité de l’hospitalité bien relative d’une étable abandonnée. Elle sera le creuset duquel est issu la Commune « Ali primera II », dont le siège se situe désormais dans les locaux de l’école Eleazar Lopez Contreras, dont l’effectif s’élève à 200 élèves.

Les travaux se situant à l’origine de la récupération de l’espace suffisant à la création d’un centre d’enseignement, n’ont pas marqué les débuts des Communards en tant que maçons. En effet, dès 2011, ces derniers avaient déjà à leur actif la construction de 15 unités d’habitation offertes en priorité aux familles sinistrées, du fait de la crue (2010) du fleuve Navay. De plus, à l’issue de l’édification de 10 unités supplémentaires, une bien agréable surprise attendait les Communards : le reliquat dont ils ont pu bénéficier a immédiatement été investi dans la rénovation de l’équipement de la Maison Communale.

Ce bilan conséquent s’élève à une centaine de maisons construites. Yudith Galavis occupe quant à elle, l’une de celles-ci. Une charge bien lourde (mais ô combien exaltante) pèse sur ses épaules. Celle de « formatrice du Pouvoir Populaire ». Elle sera de celles et ceux qui auront profité de la protection tutélaire que le corossolier leur a prodiguée. Tant de choses ont pris corps depuis ! Il en est ainsi des jardins d’« auto-subsistance », qui permettent aux familles dans le besoin, de se nourrir convenablement. Ces nouveaux espaces communautaires s’inscrivant dans un programme d’ensemble intitulé « Renacer Bolivariano ». Maintenant, les avocats, les oranges, les mangues , les bananes et les fruits du yucca sont accessibles à tous les Communards. Sans oublier les cachamas dorées qui se situent au centre de l’économie de subsistance dont ils peuvent désormais profiter.

Cependant, ce ne sont pas uniquement les assiettes des Communards qui se sont enrichies. Il en est de même pour les débats, les discussions qui alimentent les nombreuses assemblées communales. Yudith Galavis exprime toute sa fierté lorsque ce sujet est abordé. Elle en profite pour ajouter que les relations établies avec des Communes se situant sur le territoire d’autres états, leur permettent d’échanger expériences et savoirs.

Yudith Galavis

Yudith Galavis

L’EPS : à la fois le corps et l’esprit du Pouvoir Populaire.

Non seulement il a fallu s’organiser; trouver un accord d’association avec les bouchers du secteur; superviser les activités relatives au marché populaire local; sillonner le pays afin d’entrer en campagne contre la pêche à la traîne, et pour la sauvegarde des cours d’eau…Non seulement il a fallu se consacrer au bon fonctionnement de la maison de santé; se pencher sur le recensement des travailleurs peuplant les Conseils communaux afin de les intégrer d’une manière concrète aux projets locaux. Il a été aussi nécessaire de promouvoir tous les projets, et de se défendre sur tous les fronts.

Tels ont été tous les thèmes abordés -qui ont enflammé les débats- par les animateurs de la station de radio locale communautaire. Notamment dans le cadre du programme « Commune en action », qui est diffusé à l’antenne, tous les mercredis soir (19 heures).

L’un de ces projets qui prend corps en ce moment, est celui qui concerne la réfection de l’école General Cipriano Castro. Bien que les travaux de rénovation ait été confiés à un entrepreneur privé, 75% des ouvriers employés sur le chantier sont membres des comités de travailleurs des Conseils communaux.

Chaque victoire obtenue est porteuse d’une signification précise. Toutefois l’une des plus importantes que l’on n’ait pas encore remportée, est celle de la structuration effective de ces fameuses Entreprises de Propriété Social (EPS), véritable symbole du Pouvoir Populaire.

Si l’on ne parvient pas à contrôler les divers maillons constituant la chaîne de commercialisation, il ne sera pas possible de se débarrasser des intermédiaires

Nul doute cependant, que l’on va dans le bon sens. La Commune Ali Primera s’apprête à relever ce défi. En effet, les obstacles et les problèmes qui surgissent sur cette voie, sont d’ores et déjà parfaitement identifiés : si l’on ne parvient pas à contrôler les divers maillons constituant la chaîne de commercialisation dans son ensemble, il ne sera pas possible de se débarrasser des intermédiaires qui dans le cadre du processus de distribution représentent les intérêts privés, et s’enrichissent aux dépens des Communards vivant de la pêche des cachamas.

Il faut préciser qu’à ce jour, aucun accompagnement effectif n’a été mis en place, qui aurait permis une bonne maîtrise des niveaux (quotas) de production atteints. Paradoxalement, le succès que représentent les 450 tonnes de cachamas pêchées chaque semestre (7 mois pour être précis), se mue en problème à résoudre, lorsque l’on sait que les produits destinés à l’ alimentation du poisson, se trouvent aux mains du secteur privé. Or, bien que les matières premières nécessaires à leur fabrication soient fournies par l’Etat, c’est le secteur privé qui fixe le cours des prix. Le problème atteint son point d’incandescence avec les programmes Agropatria qui ne remplissent pas correctement le rôle qui leur a été initialement assigné, sans parler de tous ces éléments profiteurs de la bourgeoisie se déguisant volontiers en paysans. C’est d’ailleurs ces états de fait que Domingo Parilli -porte-parole national des pisciculteurs et aquaculteurs- s’attache à dénoncer.

Il y a quelques années, une entreprise spécialisée espagnole s’était engagée à construire -partout dans le pays- 24 unités de production destinées à traiter le poisson. Elle a été entretemps déclarée en faillite, et le projet fut abandonné. La Commune « Ali Primera II » a toutefois réussi à faire en sorte que l’une de ces unités soit transférée sur le territoire de l’état de Táchira. On attend que les autorités d’Insopesca (Institut d’État pour le développement de la pêche) allouent à la Commune les terrains suffisants (quelques hectares) dont elle a besoin pour que cette structure, flanquée d’une unité de production d’aliments pour poissons, voie enfin le jour.6

« Nous étions des sentinelles assoupies. Cette époque est révolue. »

Ce n’est pas pour autant que les uns et les autres se laissent abattre par les délais que toute demande faite auprès des structures institutionnelles supposent. Parce que les Communards savent pertinemment que leur exigence est juste. Qu’obtenir gain de cause dans cette affaire, c’est s’opposer efficacement à la guerre économique à laquelle le peuple vénézuélien est confronté. En plus des divers trafics de contrebande qui sévissent dans cette zone frontalière, ils se retrouvent face à des ennemis de taille, tel que le terrorisme paramilitaire de Colombie. Ils ont répondu à ces agressions, à ce climat d’insécurité permanente, par la levée au sein de leurs propres rangs, de milices populaires. Ils savent bien que tout homme est mortel. Que l’on peut aisément l’abattre. Cependant, forts de l’enseignement d’Ali, ils savent que les aspirations à la liberté ne peuvent être effacées. Qu’elles aboutiront. C’est la conclusion de Jacobo Sanchez, bien à l’abri du vénérable corossolier : « nous étions des sentinelles assoupies. Cette époque est révolue. S’il advenait que l’un d’entre nous tombe, d’autres le remplaceront et poursuivront la lutte engagée. Nous perdrons vraisemblablement quelques batailles, pourtant cette guerre, nous la gagnerons : ce pays, notre pays sera enfin libre ».5

Neirlay Andrade

Photos : Oscar Arria

Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2014/07/tonada-para-un-palo-de-guanabana.html

Traduction : Jean-Marc del Percio

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La dictature bolivarienne, par Lidia Falcón

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LIDIA FALCÓN O’NEILL est licenciée en Droit, en Art Dramatique, en Journalisme et Docteur en Philosophie. Docteur Honoris Causa de l’Université de Wooster, Ohio. Fondatrice des revues Revendication Féministe et Pouvoir et Liberté. Créatrice du Parti Féministe d’Espagne et de la Confédération des Organisations Féministes de l’État Espagnol. Membre du Tribunal International des Crimes contre la Femme de Bruxelles. Collaboratrice de nombreux journaux et revues espagnols, a publié 42 ouvrages parmi lesquels Femme et Société, Violence contre la Femme, la femme et le Pouvoir Politique, ainsi qu’une vaste oeuvre narrative.

Depuis 1988, date de sa création, il ne se passe pas un jour, sans que la chaîne de télévision vénézuélienne Televen -aux mains du secteur privé- n’émette son programme quotidien d’information, qu’alimentent quotidiennement les nouvelles, les événements et les débats à traiter. Minute par minute, heure par heure, 24 heures sur 24, ce canal d’information distille inlassablement son message : le malheur se serait abattu sur le pays depuis que le PSUV (Parti socialiste unifié du Venezuela) s’occupe des affaires du pays. Le président de la République élu, Nicolas Maduro n’échappe pas au feu de cette critique.

Malgré cela, en 15 années de gouvernements révolutionnaires successifs, cette source d’informations orientée, n’a jamais fait l’objet d’une seule interruption. En bien modeste contrepoint, le journaliste José Vicente Rangel -un vétéran qui aura été de tous les combats de la gauche- anime une émission télévisée hebdomadaire, durant laquelle diverses opinions favorables au chavisme peuvent se faire entendre.

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Televen est loin d’être une exception. Le paysage télévisuel vénézuélien compte en effet des dizaines d’autres télévisions privées (sur les plans satellitaire, national, régional et local) qui distillent obstinément leur message « unique », défavorable au gouvernement légal. Si l’on prenait leurs allégations pour argent comptant, il faudrait admettre que le pays souffre d’une grave pénurie chronique. La farine, l’huile, le sucre, le pain auraient définitivement disparu des rayons. Pour couronner le tout, on ne pourrait plus accéder à l’eau potable. Et il serait désormais impossible de cuisiner, du fait que le gaz de ville viendrait à cruellement manquer. En somme, on en serait revenu à l’âge de pierre. Les vénézuéliens s’éclairant à la bougie et se nourrissant d’herbes. Tout simplement… (1)

Cela dit, qu’en est-il de la presse écrite ? Pas moins de 115 journaux périodiques se partagent le « marché » vénézuélien. 90% de ces derniers sont soumis au bon vouloir du secteur privé. La division du travail étant ce qu’il est, cette presse écrite s’emploie quant à elle, à diffuser un message, se déclinant de diverses manières à partir du postulat suivant : la volonté politique consistant à redistribuer les richesses en faveur du peuple vénézuélien, serait une hérésie pure et simple. Qui plus est, indigne de ce pays.

Le secteur privé martèle sans arrêt cette thèse, depuis que le triomphe électoral d’Hugo Chavez lui a permis de gouverner le pays. Cette entreprise de déstabilisation se pare d’un camouflage efficace. Il s’agit en effet d’investir la travée des Droits de l’Homme et affirmer encore et encore, que le Gouvernement les bafouerait impunément. Dans cette optique, jour après jour, des articles d’opinion, des éditoriaux, des entretiens, des dessins et illustrations servent de points d’appui à ces campagnes. Bien évidemment, une part non négligeable de ces diatribes consiste à présenter l’ensemble des responsables politiques chavistes sous l’angle de la corruption, de l’ineptie, de l’inefficacité intrinsèque et du piston (favoritisme, copinage, clientélisme ,etc.).

Il est bon de préciser qu’au moment où Chavez a remporté ses premières élections (1998), 331 radios privées couvraient de leurs émissions respectives, l’ensemble du territoire national. En 2010, elles étaient…466. Quant aux radios publiques et communautaires, qui n’émettent que localement, leur nombre s’élève à 250 pour les premières, et 243 pour les secondes.

Toujours en 1998, 32 chaînes de télévision privées se partageaient l’audience. Et à ce jour, leur nombre a doublé (61 pour être précis). Du peloton, se détachent Venevision, Televen dont nous venons de parler, et Globovision.

Audience comparée des médias radio et TV au Venezuela (2014). Ce graphique ne rend pas compte des sites internet, médias internationaux (satellite) et presse écrite locale qui sont eux aussi en majorité opposés aux mesures  de la révolution bolivarienne.

Audience comparée des médias radio et TV au Venezuela (2014). Ce graphique ne rend pas compte des sites internet, médias internationaux (satellite) et presse écrite locale qui sont eux aussi en majorité opposés aux mesures de la révolution bolivarienne.

Pour occulter ces chiffres qui démontrent que l’affirmation selon laquelle une ¨dictature¨ sévit au Venezuela, est une inanité, les Espagnols ont par contre été très bien informés des faits suivants :   subissant les supposées rigueurs dictatoriales du gouvernement, la chaîne privée RCTV aurait été fermée (3) et se serait vu contrainte de se replier sur le câble. Cet exemple démontrerait à l’envi que le chavisme s’emploierait à fouler au pied la liberté d’expression.

Plus largement, les gouvernements révolutionnaires successifs ont autorisé toutes les grandes entreprises internationales à poursuivre leurs activités sur le territoire. Une seule exception à la règle -ce qui se comprend bien- le secteur stratégique des hydrocarbures où ces relations ont été revues et corrigées. Il faut également noter que les entreprises internationales concernées, travaillent en bonne intelligence avec les opérateurs de téléphonie publique que sont Movilnet et Cantv, Digitel et Movistar.

Nous n’exclurons toutefois pas de la liste, La Polar, Nestlé, Coca-Cola, Philips et tant d’autres structures privées, qui dominent comme l’on sait, le marché de l’alimentation, de la distribution et des nouvelles technologies. Ce tableau d’ensemble démontre bien que les allégations que l’on doit aux médias privés sont sujettes à caution, puisque l’approvisionnement du pays en produits de base, est bel et bien assuré. Et ce, grâce également à ces réseaux d’entreprises dont on ne peut soupçonner quelque accointance idéologique avec le chavisme.

S’inspirant des méthodes éprouvées ayant anticipé, puis abouti au coup d’Etat (1973) organisé contre le gouvernement de Salvador Allende au Chili, la campagne actuelle menée contre la pénurie qui frapperait à l’heure actuelle les produits de base, résulte d’une stratégie d’ensemble adoptée de longue date par la bourgeoisie, qui vise en dernier ressort à saper les bases de la crédibilité dont bénéficie le Gouvernement chaviste. Le cas du papier hygiénique est emblématique. La supposée pénurie récurrente de ce produit, aujourd’hui disponible, se situait au cœur des lamentations incantatoires que les classes moyenne et bourgeoise émettent à l’unisson depuis longtemps déjà.

Qu’en est-il en réalité ? Les classes moyenne et bourgeoise ont à leur disposition de nombreux centres commerciaux privés, qui regorgent de vêtements, de chaussures, de parfums et de bijoux en tout genre. La grande majorité d’entre eux, étant des produits d’importation. Or, il semble bien, que lorsqu’il s’agit d’en faire l’acquisition -contrairement au papier hygiénique- les devises nécessaires ne leur font en aucune manière défaut.

Les médias privés, qui seraient aux dires de leurs propriétaires et de leurs affidés, persécutés par le gouvernement légal, n’ont par contre pas manqué de suivre fidèlement et complaisamment les divers développements consécutifs aux ¨guarimbas¨ (barrages violents de l’extrême droite) qui auraient 3 semaines durant plongé l’ensemble du pays dans la crise. Ils n’ont pas manqué de recourir à tous les moyens qui sont à leur disposition, afin de convaincre l’opinion internationale que la police procèdait à tour de bras à des arrestations arbitraires, dont les « étudiants » manifestant « pacifiquement » étaient les victimes principales.

Or, seuls 6 états sur les 26 que compte le pays, ont eu à subir les violences et 7 % des personnes arrêtées étaient des étudiants. Dans l’écrasante majorité des cas, les barrages étaient circonscrits aux quartiers blancs huppés (1% de 355 municipalités du Venezuela) des grandes agglomérations urbaines; mais aussi aux municipalités dirigées par des élus de l’opposition. Ponctuellement, les zones de résidence des classes moyennes ont également été le théâtre de ces violences.

Malgré leur « pacifisme » supposé, les « étudiants » ont à leur actif, l’incendie de centres de santé, d’écoles, de garderies d’enfants, d’universités relevant du secteur public, de bâtiments qu’occupaient les services de l’Etat. Mais aussi des commerces privés.

Ce n’est pas tout. En effet, ces « étudiants pacifiques » n’hésiteront pas à tendre des barrages de fils de fer barbelés sur toute la largeur de certaines voies de circulation. Les piétons et les motocyclistes ayant été leurs premières victimes.

Selon les propres chiffres publiés par l’opposition, le bilan de ces 3 mois de guarimbas s’élèvera à 42 morts (civils et agents de police compris).

Cette même presse qui se plaint à longueur de temps que le gouvernement chaviste bafouerait régulièrement les Droits de l’Homme, a poussé ses cris d’orfraie, parce que sur les 3200 personnes mises en état d’arrestation (durant les guarimbas), 101 d’entre elles seraient encore à ce jour placées en détention.

Selon les médias, la grande injustice consisterait à garder emprisonnées ces dernières, sur la foi d’un procès verbal établi au moment des faits par les représentants des forces de l’ordre. Comme si les décisions de mises en détention, ne dépendaient pas précisément de la simple application de la loi, ce qui est considéré comme l’exercice normal de la justice dans les pays occidentaux garants s’il en est, des normes juridiques constitutionnelles.

Par contre, ce que ces médias privés « dignes de foi » omettent de préciser dans leur traitement « objectif » de l’information, c’est que la majorité des décès concerne le camp chaviste (10 des personnes décédées étaient des fonctionnaires) ; que 7% des personnes appréhendées sur les lieux de leur forfait ont eu à subir une privation effective de liberté ; que 19 représentants des forces de l’ordre ont été arrêtés pour abus de pouvoir, dans l’exercice de leur fonction (au moment des guarimbas). Le 18 juillet, la procureure générale de la République Luisa Ortega Díaz a rappelé que pour les violences et 42 meurtres commis entre le 12 février et le 30 juin dernier 88 personnes restent emprisonnées, dont quatre seulement sont étudiants et 14 membres des forces de l’ordre. (2)

Sur ce total, 58 personnes sont de nationalité étrangère, mercenaires (colombiens notamment) impliqués dans des actes de terrorisme et des agressions à mains armées sur le territoire national, aux ordres de dirigeants de l’extrême-droite vénézuélienne. Interpol a lancé un avis de recherche à l’encontre de l’une de ses figures les plus connues : Gabriel Alejandro Reyes Beltran. Une demande d’extradition a été adressée au gouvernement espagnol, Reyes étant en effet, un gros bonnet du narco-trafic international.

Comme tous les autres, le journal El Universal a « eu raison » de manifester son « indignation » puisque 2 jeunes qui étaient détenus depuis les guarimbas, ont fait l’objet d’une libération très rapide ; les considérant innocents, les magistrats du tribunal en charge de les juger, ont très rapidement décidé de leur élargissement, 33 jours seulement après leur incarcération. Dans ce cas de figure, la justice « dictatoriale » vénézuélienne fait preuve d’une rapidité dont son alter ego espagnol devrait s’inspirer.

En tout état de cause, il est possible d’affirmer que la plupart de ceux qui ont commis des violences lors de ces guarimbas, n’ont pas été inquiétés. Pour la simple et bonne raison qu’ils n’ont pas été identifiés et par conséquent, pas arrêtés. De plus, en quelques jours, les tribunaux du pays ont remis en liberté pas moins de 3000 personnes.

Pourtant le bilan est lourd. Dans leur ensemble, les patrimoines public et privé réunis du pays, ont essuyé des dégâts s’élevant à 15 millions de dollars.

Malgré cela, malgré l’étendue du désastre, ce qui peine le plus les propriétaires et représentants de ces moyens de communication privés -mais aussi les politiciens de l’opposition et les patrons d’entreprises qui s’emploient à dissimuler les marchandises diverses et les aliments de première nécessité dont ils sont détenteurs, ce qui afflige le plus les membres « éminents » de l’oligarchie qui durant 2 siècles a exploité le peuple et profité des richesses de ce pays que celui-ci aura contribué à produire- c’est la pénurie ponctuelle de certaines fournitures. De laquelle résulte parfois -et seulement parfois- la formation de quelques queues d’attente que la propagande anti-chaviste montrent jusqu’à plus soif, sur les écrans, dans les pleines pages des différents journaux qu’elle contrôle. Pour ce faire, elle appelle également à son secours, des kilomètres de graphiques, de clichés, de dessins, d’affiches, de vignettes en tout genre, inondant tout, et elle peut compter sur le relais aveugle des médias occidentaux.

En revanche, le monde du travail, la population qui habite les quartiers les plus modestes et qui bénéficie des constructions massives de logements et de la mise en oeuvre des programmes sociaux les plus récents ; celui qui doit chaque jour se déplacer en ayant recours à des moyens de transport en commun bourrés à craquer ; celui qui travaille durement pour subvenir à ses besoins ; celui qui ne bénéficie pas des fantastiques revenus que les membres des conseils d’administration des grandes sociétés privées empochent ; eh bien ce peuple n’est pas descendu dans la rue. Ses membres n’ont pas manifesté par millions contre le gouvernement, contrairement à 2002, lorsqu’il a puissamment contribué à la déroute du patronat et des militaires de droite auto-proclamés gouvernement après leur coup d’Etat contre Chavez.

Le peuple vénézuélien a parfaitement conscience du fait que la Révolution bolivarienne n’en est qu’à ses balbutiements, à ses débuts. Malgré toutes les difficultés auxquelles elle est confronté, la majorité sociale jette les bases d’un pays de type nouveau, qui a décidé de secouer le joug séculaire qui s’est abattu sur lui pendant de trop longues années. La conscience recouvrée l’assure également que ce ne sont ni l’opposition fasciste se dissimulant sous les oripeaux de la défense et illustration d’une démocratie d’apparence ; ni les promesses actuelles du MUD (Mesa de Unidad Democratica) ; encore moins les divers partis politiques de droite qui ont tenu le haut du pavé durant des décennies, qui lui donneront accès à un toit, aux soins, à l’éducation, à une alimentation saine et suffisante.

Il en est ainsi parce que, n’en déplaisent aux contempteurs de la « dictature bolivarienne » -c’est-à-dire à la droite médiatique qui haït la révolution initiée par Chavez-, cette dernière respecte la liberté d’expression et laisse tout loisir aux médias privés (majoritaires dans le pays) de prendre la parole. De plus, bien que gouvernement bolivarien subisse avec stoïcisme les attaques -y compris violentes et armées- des sicaires de l’oligarchie, il manifeste une forme de tolérance envers ces médias hostiles et le secteur économique privé dans son ensemble, que l’un et l’autre ne méritent pas.

J’espère que la force des événements à venir ne l’amène pas tôt ou tard à s’en repentir.

Notes :

(1) Sur les chiffres de l’hégémonie médiatique et la réalité économique du Venezuela, lire ¨Evo Morales et Rafael Correa dénoncent le siège du Venezuela par les médias privés¨ https://venezuelainfos.wordpress.com/2014/06/20/evo-morales-et-rafael-correa-denoncent-le-siege-du-venezuela-par-les-medias-prives/: et ¨Venezuela: qui étouffe qui ?”, http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-12-14-Medias-et-Venezuela

(2) Lire les déclarations de la Procureure Générale de la République Luisa Ortega Díaz : http://www.avn.info.ve/contenido/quedan-88-personas-privadas-libertad-hechos-violentos-pa%C3%ADs

(3) Sur l’invention par les médias occidentaux d’une ¨fermeture¨ de la chaîne RCTV, lire le dossier d’ACRIMED : http://www.acrimed.org/article2639.html

 

Source de cet article : http://blogs.publico.es/lidia-falcon/2014/07/14/la-dictadura-bolivariana/

Traduction : Jean-Marc del Percio

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Pourquoi rester chez soi quand il pleut sur Momboy ?

Valle MomboyDans une vallée qui explose dans toutes les directions à chaque seconde, rester chez soi serait gâcher sa vie. Cette zone pleine de chemins construits par les peuples originaires (les indigènes Momboy) avant la mise en esclavage de Colón, a une surface d’environ 15.000 hectares. On projette d’y créer douze comunes qui seraient formées par les 70 conseils communaux qui opérent actuellement dans cette vallée. Pour l’heure le mouvement communard ne regroupe qu’un conseil comunal et trois conseils paysans, et fait partie du Réseau national des Communards; il a pensé aussi mettre en place un système économique comunal, projet intégral pour l’ensemble de la communauté et qui a été discuté avec le Ministère pour les Communes et les Mouvements Sociaux : une expérience de société alternative différente de la dynamique connue dans les mégalopoles appauvries comme Caracas, Valencia et Maracaibo et même de la tragédie des campagnes où on charge le bétail sur des motos Bera.

Matías et Jesús Bastidas, père et fils, sont parmi les héritiers de cette histoire. Malgré la récupération des terres en 2009, comme la terre de San Pablo où ils travaillent, ils ne peuvent y semer du maïs parce que leur fleuve, le Momboy, est pollué. Il y a un projet gouvernemental pour l’assainir mais qui est encore sur le papier. Ceci démontre que la production industrielle à grande échelle est inconcevable dans un projet socialiste tel que celui qui rassemble ces communards. Dans le journal du mouvement qui a déja sorti quatre numéros – Comuner@s est son nom –, on lit des critiques de ce genre comme des réflexions sur l’expérience révolutionnaire et l’histoire de la vallée.

Benito Briceño Manzanilla

Benito Briceño Manzanilla

Benito Briceño Manzanilla, un vieil ami de 79 ans, paysan par tous les pores de sa peau et chroniqueur oral de la vallée, raconte que sous le dictateur Gomez quelques italiens parmi lesquels la famille La Corte, ont expulsé les paysans de ces terres pour quatre sous, les ont trompés et appauvris, ont tout clôturé et mis au travail ceux qui voulaient rester à condition de supporter la misère.

Comment des italiens installèrent l’esclavage

Ils sont arrivés et nous ont élevés comme des esclaves – raconte Briceño. Et pour nous dominer, personne n’avait un toit pour vivre, ils faisaient faire des baraques, et nous devions travailler obligés. Tout est devenu comme leur héritage. Pourquoi ? Parce qu’ils héritaient la terre : le père mourait, elle allait aux fils; et nous, comme des esclaves, notre père mourait, lui succédaient ses fils, puis ses petits-fils. C’était comme une échelle entre les esclaves et les grands propriétaires, un ¨héritage¨ car je savais qu’à la mort de mon père je serais le suivant à effectuer le travail forcé. Et puis mes enfants et ainsi de suite. Jusqu’à l’arrivée de Chavez, quand ce monde s’est écroulé; nous avons ouvert les yeux.

La lutte pour la propriété de la terre a donné ses fruits : les domaines Geromito, Antonio Nicolás Briceño, San Pablo et La Victoria, avec leurs centaines d’hectares, ont commencé à produire des aliments pour la vallée et pour les villages proches. On a noué des liens avec les compagnons de Alexis Vive, à Caracas, pour la distribution de nourriture dans la capitale. En même temps le mouvement communard appuie le système de troc scolaire qui intègre dans la dynamique de semailles et de cultures paysannes les quatre écoles établies à Momboy.

Momboy3

De nombreuses anecdotes courent la vallée. Dans la première moitié des années 1980 la route qui traverse les chaleurs et la zone montagneuse de l’État du Zulia et les premiers zones vertes de l’état du nord de Trujillo fut coupée par des barricades : réponse des éleveurs et des grands propriétaires aux révoltes paysannes et au commerce alternatif que ceux-ci voulaient instaurer. L’habituel gouvernement social-démocrate-social-chrétien ferma les yeux, comme on pouvait s’y attendre. Le blocage se fit interminable mais le village de La Puerta cria ¨ça suffit !¨.

Fruto Vivas, qui est non seulement architecte mais aussi militant de sang guérillero et actif à cette époque, s’était rendu sur place pour trouver une solution. Ce qu’il trouva fut une révolte populaire sur le point d’éclater. Valera, Motatán, La Puerta et Mendoza (zones qui entourent les vallées voisines de Momboy) s’unirent en chaîne populaire pour montrer leurs visages aux riches de la terre, et le peuple pauvre remporta une victoire – fait inhabituel à l’époque. Il y eut ce que les sociologues, publicitaires et experts en évidences apellent ¨dommages collatéraux¨de la partie affectée, à savoir des exploités. Cette bataille donna naissance à une chanson d’Alí Primera (“Je ne reste pas chez moi car je vais me battre / Je vais défendre La Puerta dans la Vallée de Momboy”) qui avait répondu à l’appel de Fruto Vivas pour accompagner le peuple dans ce qui semblait une geste insolite mais enfin couronnée de succès.

Le ciment est-il la seule solution de logement que nous ayons comme peuple ?

La Grande Mission Logement se propose de construire des foyers au milieu du territoire pour le bénéfice des habitants de la vallée : la majorité des paysans vivent hors de leur zone de labour et de semailles, certains entassés dans le quartier La Guaira, en plein milieu de la vallée; d’autres vivent sur les rives du fleuve Momboy malheureusement pollué; et d’autres à La Puerta, à quelques kilomètres des cultures. Mais il faudrait se demander : sont-elles nécessaires, ces structures urbaines en pleine vallée ? Le ciment est-il la seule solution de logement que nous ayons comme peuple ? Le paramètre monotone des édifices ne va-t-il pas à contre-courant de la naturalité paysanne ? Les travailleurs de la terre répondent par un NON catégorique à l’urbanisation de leurs terres ; Fruto Vivas s’est engagé vis-à-vis du mouvement à concevoir les maisons qui conviendraient au climat et au territoire des habitants de Momboy.

Carlos Montiel, jeune militant du mouvement, raconte que la dernière fois que Vivas s’est rendu dans la vallée, il est resté près d’une semaine et a dessiné aussitôt les logements qu’on pourrait construire en pleine colline, montés sur des sortes de pilotis et appuyés aux flancs des montagnes, pour ne pas nuire aux semis et aux parcelles cultivées par les paysans. Au moment de repartir le célèbre architecte s’est mis au garde-à-vous devant les futurs communards et, sur le vieux salut martial, a lancé : “Je suis un fidèle militant de la vallée de Momboy”. Le projet n’a pu être mené à terme faute de ressources. On attend encore les institutions concernées.

Manuel Pérez

Manuel Pérez

Dans la vaste famille humaine et dans tout ce monde de travail qui existe à l’intérieur du mouvement, il y a Manuel Pérez – selon Matías: “Manuel a travaillé, il est même allé en prison pour nous”. (Pardon pour cette parenthèse : toute lutte même si nous avons le gouvernement de notre côté comporte ses risques et ses violences. Une révolution, notre histoire comme peuple nous l’apprend, ne consiste pas dans la prise du pouvoir d’État et de ses institutions mais dans le chambardement complet et l’enterrement d’un système et de son mode de production aux bases aujourd’hui vacillantes pour que naisse et se construise une autre vie qui ne ressemble pas à la mort ni à ses équivalents); Manuel Pérez parle de la réalité intégrale, du tout et des parties, celle que Chávez évoquait souvent et surtout quand il abordait le thème de la commune.

- Nous devons abandonner cette manie de penser le monde de manière cartésienne, de tout considérer de manière fragmentaire. Parce que nous ne pouvons pas semer en ignorant l’usage des pesticides, de même que nous ne pouvons perpétuer le mode de gestion capitaliste si nous sommes appelés à faire le socialisme. Tout est lié.

- Modèle de gestion ? Tu parles du mode de production ou de…?

- Je parle du fait que nous ne pouvons changer cette manière de voir les choses depuis le travail quotidien. Nous avons des références comme celles des cultures originaires. Par exemple comment travaillaient et vivaient les incas.

- On dirait que tu as lu les essais de Mariátegui.

- C’est bien mais il y a plus que cela.

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La vision intégrale, pour Manuel, c’est celle de la culture paysanne comme culture totale, jamais totalitaire. Que la terre et l’homme se fondent en un tout, que les semences ne soient pas seulement aliment et récolte suivante mais travail de la main jusqu’ici plongée dans l’oubli et au seul service de la classe dominante; loin de toute phraséologie poétique il montre Matías et son plus jeune fils occupés à atteler les boeufs:

- Regardez, c’est une relation belle qui s’est perdue dans la culture capitaliste : l’enfant apprend la relation de travail auprès de son père. C’est une relation sociale qui se perd dans le marasme de l’individualisme régnant. Ce garçon, quand il grandira, reprendra l’attelage et labourera comme son père lui a enseigné sans mots, parce qu’il comprendra que la vie s’appuie sur la terre elle-même.

Isidro Rivas, un homme de haute taille de 47 ans est un des paysans qui travaillent sur le domaine Antonio Nicolás Briceño, et qui organise avec d’autres compagnons, tous les 15 mai, la fête de San Isidro le laboureur, qui rassemble les villages pour célébrer l’arrivée de la saison des pluies.

Isidro Rivas

- Je travaille sur ces terres depuis près de 25 ans. Je me rappelle que les italiens nous ont mis ici et quand ils nous ont donné cette terre ce n’était qu’une broussaille, nous avons comencé à travailler avec les boeufs et les tracteurs. Les propriétaires nous payaient à peine, et nous nous crevions au travail. C’est ainsi que les mouvements ont comencé à se créer : on parlait de récupérer ces terres, le conseil paysan s’est créé et les gens de l’INTI (Institut National des Terres) est venue. C’était il y a quatre ans. Une forte lutte s’est nouée avec les soi-disants propriétaires mais le gouverneur de l’État de Trujillo nous a donné le Titre Agraire d’Usage de la Terre et nous attendons aujourd’hui la propriété des terrains. Nous sommes 56 paysans à travailler ici. Mais l’histoire n’est pas si rose : il y a plus de trois ans, quand Juan Carlos Loyo était chargé des questions agraires depuis l’État, arriva un document orné d’une fausse signature de lui pour déloger les paysans de ces terres et les rendre aux italiens. Ce qui fut fait de force. Le peuple dans son ensemble se rebella de nouveau, ocupa les bureaux locaux de l’INTI jusqu’à ce qu’une solution leur soit donnée. Il y eut des gens battus et emprisonnés comme Manuel Pérez et d’autres qui ne fléchirent pas dans la lutte. Après la prise des terres, raconte Isidro, a été approuvé un projet d’irrigation par l’Institut National de Développement Rural (Inder).

Quand la pluie est forte, on dit : ¨Passe-moi le chimó !¨

Le chimó, disent les paysans de Momboy, fait partie de l’identité de la vallée. Ce qui revient à dire que le paysan qui ne masque pas son chimó n’est pas paysan. Isidro :

- Je mâche du chimó depuis tout petit, ma grand-mère m’a appris. J’allais jusqu’aux plants de bananes, sur les hauteurs des parcelles, et nous cherchions la coquille sèche, ce qui sort du tronc. Elle savait quelle était la meilleure, nous la coupions et l’emportions à la maison. Là nous ponçions la coquille et la taillions avec des ciseaux. Nous y mettions le chimó, qu’on battait à l’aide d’une spatule. Il était fort et bon, le chimó de la grand-mère. Depuis que j’ai cessé d’étudier je me suis mis à la production de chimó en suivant la technique de la grand-mère. Tu vois, ici, quand la pluie est forte on dit : passe-moi le chimó !

La vallée, quand elle “appartenait” aux italiens, était envahie par la canne à sucre. Des champs de canne partout; mono-production et raffinerie comme seule usine. Aujourd’hui, sur le domaine Antonio Nicolás Briceño et ses 39 hectares cultivables, on produit des salades, des choux, et des oignons longs (en quantité) en plus d’oignons ronds, de persil, de coriandre et de poivron. Le climat froid, en saison des pluies, favorise ces cultures. On travaille dur pas seulement pour les revendre comme marchandise (il faut bien financer la lutte) mais aussi pour fournir le village, les écoles, les familles des paysans.

- Comment cela ne nous appartiendrait-il pas, à nous, les paysans ? Puisque nous sommes ceux qui avons travaillé ? – dit Isidro. Un jour un pont s’est écroulé, celui qui traversait le ravin de Mocojó, à la sortie de la vallée, et nous avons passé 12 jours à le réparer, un pont de 18 mètres, et les propriétaires ne nous ont pas donné un verre d’eau, ni une poutrelle. Ceci est à nous. J’ai toujours rappelé la Loi des Terres quand a surgi le problème avec les Italiens lors de la prise des terres.

- Nous travaillions la terre ¨au tiers¨: sur trois sacs de récolte, deux pour le propriétaire et un pour nous. Ils nous ont bien trompés, le type ne bougeait pas le petit doigt. Maintenant nous pouvons décider comment et quoi travailler, malgré les difficultés que nous vivons.momboy5

Matías Bastidas a 54 ans, il vient de Boconó, et ressent la vallée comme la sienne depuis la tragédie imposée par les anciens propriétaires, ces escrocs d’italiens. Les problèmes persistent non plus à cause de manoeuvres ennemies mais de malentendus sur l’organisation entre quelques militants du mouvement. Dans le domaine Geromito on a décidé d’abolir l’Entreprise de Production Sociale (EPS) qu’ils avaient créée, à la suite de contradictions inhérentes au capitalisme : quand l’argent apparaît, le reste se fissure. C’est ce que nous raconte Manuel Pérez, qui avait l’espoir de vivre à Geromito après tant de luttes, mais Matías pense que tout se résoudra sous peu.

Les avatars de la révolution – pour suivre la pensée d’Argimiro Gabaldón, légende de cette vallée – avec ses avancées, erreurs, échecs et victoires, sont inévitables. Le marxiste péruvien José Carlos Mariátegui disait que la révolution comme projet vers le socialisme était une création héroïque, un travail collectif des peuples sans cet héroïsme aristocratique digne d’une statue grecque ou d’une icône hollywoodienne. Qui reste chez soi quand l’odeur de la terre mouillée de Momboy monte après la tempête ? Les lutteurs d’acier de la vallée de Momboy, le mouvement communard, sortent vers la vie.momboy6

Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2014/06/a-la-vida-momboy.html

Texte : Ernesto Cazal. Photos : Gustavo Lagarde

Traduction : Thierry Deronne

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La seconde vie de Rogelio Castillo Gamarra

Le quartier vu depuis le Noyau de Développement Endogène

Le quartier vu depuis le Noyau de Développement Endogène

Voix fluette de Berrios Nairubi : « s’il y en a pour un, il y en a pour tous ! ». Une voix posée, au lent débit, comme tous ceux qui souhaitent se tenir loin du paraître. Depuis 2 ans déjà, il est l’un de ceux qui travaillent au sein de la commune « Rogelio Castillo Gamarra » du quartier populaire de Petare (État de Miranda).

Il a 25 ans. Et il use de cette énergie vitale débordante propre à la jeunesse, pour apporter son dynamisme à la commune. Il espère également transmettre à son fils de 6 ans, une sorte d’héritage issu de cette expérience. A charge pour ce dernier, de s’en saisir, le moment venu. D’après Berrios, le gamin comprend déjà certaines choses. Il propose volontiers de l’aide à ceux qui semblent en avoir besoin. Il se charge également de la distribution des tracts dans le cadre des réunions organisées. Son père ajoute, le regard bien assuré : « Il manifeste toujours un grand intérêt pour ce qui est dit ».

Marbella Navarro quant à elle, se souvient de moments moins amusants. Quand on en était encore au « chacun pour soi » ; quand il fallait gagner sa vie, coûte que coûte. Le plus souvent aux dépens des autres. Désormais dit-elle, les gens de José Félix Ribas se sentent plus forts, parce qu’ils sont tous ensemble. En effet, le mode organisationnel propre à la commune a suscité la création d’espaces nouveaux, et a jeté aux oubliettes, le temps où il fallait travailler pour enrichir les patrons des entreprises. Depuis, chaque communarde et communard verse ses impôts à sa propre collectivité, qui décidera quoi en faire pour le bien de tous.

Rogelio Castillo Gamarra

Rogelio Castillo Gamarra

En ces temps-là, la voix du peuple en lutte était réduite au silence. Rogelio Castillo Gamarra fut de ceux qui oseront élever la voix contre les dirigeants au pouvoir dans les années 1960, 1970 et 1980. Jusqu’au jour où littéralement expulsé du quartier populaire de Petare -de la zone 6 du quartier Félix Ribas, pour être plus précis- Rogelio, « pris en charge » par la Digepol a été emprisonné dans un lieu indéterminé (territoire de Falcon) et a définitivement disparu de la surface de la terre.

Lieu de réunion de la Commune ¨Rogelio Castillo Gamarra¨

Lieu de réunion de la Commune ¨Rogelio Castillo Gamarra¨

Il y a quelque temps, les habitants des 35 Conseils communaux (sont concernées, les zones de José Félix Ribas et Palo Verde) ont décidé de ramener Rogelio parmi eux. « Rogelio Castillo Gamarra » est le nom de la commune qui compte à ce jour, 25 000 personnes. Il en est ainsi depuis novembre dernier, lorsqu’un référendum a débouché sur l’adoption de la charte nécessaire à l’enregistrement officiel de la Commune.

Une femme gravit une à une les marches qui conduisent à l’Unité Technique Communale. Bien qu’un peu fatiguée, Sandra del Toro -c’est son nom- est tout sourire pour expliquer que l’UTC est destinée à traiter des problèmes qui surgissent sur le territoire de la Commune. Les traiter, puis se débarrasser immédiatement des divers obstacles afférents aux infrastructures et au secteur des services.

Lorsqu’on l’interroge sur la Commune, sa réponse est concise: « j’ai confiance en la Commune, parce que c’est un espace qui nous permet de maîtriser les questions relatives à la gestion locale. Une maîtrise qui débouche sur la transformation concrète de nos quartiers ». C’est la tâche principale que le plan de transformation du quartier s’est assigné. C’est la raison pour laquelle l’UTC à bénéficié d’une aide financière s’élevant pour l’instant, à 5 millions de Bolivars. La 1ère étape est consacrée à la fourniture d’équipements ; à l’achat du matériel nécessaire. Il conviendra par la suite de mener à bien des études du sol ; d’identifier le cas échéant, les zones à risque ; d’établir les priorités en matière de construction des premières réalisations programmées. L’aménagement de 4 escaliers désenclavant la zone constructible, est la première de celles-ci. Comme le souligne Sandra : «A quoi bon se lancer dans la réalisation de logements, s’il est impossible d’y accéder ? ».

Sandra del Toro

Sandra del Toro

Sandra ne résiste pas au plaisir de dire que les bras et les mains qui ont participé aux constructions sont celles du peuple. Alors qu’avant, on était contraint de travailler pour les autres ; de vendre sa force de travail pour bâtir des maisons que d’autres allaient occuper. Alors que dans le même temps, « on devait se contenter d’occuper des logis précaires, puisqu’on devait vivre avec de bien maigres ressources ».

Désormais, avec la mise en commun de toutes les capacités existantes, mais aussi avec le concours des institutions de l’Etat, les gens regroupés en Communes, travaillent à la résolution de leurs propres problèmes.

L’autre point d’achoppement, c’était celui des transports en commun. Tout le monde s’était habitué à leur absence pure et simple. Ce qui rendait particulièrement pénible, l’obligation d’aller et venir par ses propres moyens, depuis ces quartiers pauvres qui se trouvaient toujours en lointaine périphérie. C’est pourquoi les habitants concernés, sont particulièrement fiers de la toute récente mise en service de la route communale, qui dessert et relie entre elles, les diverses zones de José Felix Ribas (Zones 1 à 10) et une partie de Colinas de La Bombilla.

Brigitte Gonzalez a un peu peur des caméras. Mais pas du tout de travailler sur la voie publique. C’est l’inspectrice ? Elle nous expose ce qui est pour elle, un motif de satisfaction : « nous travaillons tous ensemble ; nous ne sommes plus qu’une seule et même famille ; nous sommes tous solidaires. Avant, on n’avait que nos jambes pour gravir tout cela. On avait à notre disposition une camionnette. Mais comme elle ne pouvait être utilisée par tout le monde, on a abandonné ce moyen de locomotion ». Une bonne et bien juste décision

Les communards disent sur tous les tons ce qui les caractérise fondamentalement : ils parlent d’eux comme d’une seule personne. Et si on les interroge sur leur expérience, ils déclarent très clairement qu’il ne peuvent parler d’eux-mêmes, mais du groupe, en ayant recours au « nous » solidaire. C’est cette règle qui régit la Commune « Rogelio Castillo Gamarra ». « Je ne peux parler de moi en tant que tel » nous confirme Gustavo Bricello, tout en saluant son entourage -ses camarades communards- qui lui rendent la politesse.

Un second point capital peut être identifié. Celui de l’identité. Briceno : « C’est pourquoi nous tenons tout à donner à nos Communes le nom de camarades de lutte qui ont particulièrement souffert des périodes de répression. Outre, Rogelio, il sera rendu hommage à Morelo Castro, qui a de longues années durant, dédié sa vie à la communauté à laquelle il appartenait. Jusqu’à ce que le cancer le contraigne à transmettre le flambeau à ses camarades, qui étaient également partie prenante du processus révolutionnaire en cours. »

« Mama Morela » est un espace consacré à la confection. C’est la zone n° 10 du quartier, qui l’accueille. Ce sont des uniformes scolaires (garçons et filles) que l’on fabrique ici. Mais aussi des chemises, des maillots de corps et des shorts. Pour que cette unité textile puisse voir le jour, le Ministère du Pouvoir Populaire des Communes et des Mouvements sociaux, lui aura alloué une aide financière d’un montant s’élevant à 3 300 000 bolivars.

Flor Bolívar

Flor Bolívar

Au second étage des locaux accueillant « Mama Morela », une ouvrière est tout affairée à la confection d’une veste de couleur bleue. Il s’agit de Flor Bolivar. Et bien que cela soit un peu difficile, elle poursuit son labeur tout en nous parlant. Flor se rappelle que les débuts de la Commune ont été difficiles. Mais au bout d’un certain temps, l’initiative a porté ses fruits. Elle nous en parle comme si le futur tant espéré, se manifestait désormais dans le présent vécu. «En fait, à notre niveau, nous faisons tout pour apporter notre aide à Chavez qui reste vivant dans la tâche qui lui incombe. Nous gardons également à l’esprit que cet héritage, nous allons le léguer à nos enfants et à nos petits-enfants. Un jour, ce sera à eux de défendre le socialisme, la Commune et leurs acquis».

Marbella Navarro, occupe une autre aile du local. Pour elle, un jour de travail pour la Commune, « c’est un apprentissage permanent ». Elle s’acquitte de son ouvrage avec d’autant plus de plaisir, qu’elle sait que tout cela, elle le fait aussi pour ses 5 enfants. Pour un futur meilleur dont ils profiteront. Marbella nous confie que Jesus -son cadet et unique garçon- malgré son jeune âge (il n’a que 10 ans) se rend compte de l’importance du travail mené à bien. À l’occasion, Jesus aide bien volontiers sa mère lorsque le besoin se fait sentir.

Marbella Navarro

Marbella Navarro

Loin de là, dans les zones d’urbanisation de Palo Verde, la Commune « Rogelio Castillo Gamarra » intègre également le voisinage, à ses activités. C’est ici précisément, que le « Núcleo de Desarrollo Endogeno » (le « Noyau de Développement endogène ») déploie l’ensemble de ses atouts : un terrain de foot-ball et de basket-ball ; un salon de coiffure ; une salle de danse ; une radio et une chaîne de télévision communautaires. Notons qu’une double porte débouche sur une petite salle, dont les murs sont recouverts d’un système d’isolation sonore. Sur le perron, on peut observer une caméra. Dans un coin, 4 gamins ont l’attention happée par autant d’ordinateurs mis à leur disposition. En fait, ils s’emploient à mixer les paroles de diverses chansons. Ce studio spécialisé reçoit tous ceux et toutes celles qui souhaitent enregistrer des compositions musicales pour la communauté.

Guillermo Paiva est l’un de ceux qui s’affairent face à un ordinateur. Il travaille ici, au studio d’enregistrement. Malgré ses 14 ans, il a d’ores et déjà acquis une expérience : à son actif quelques ateliers de production musicale auxquels il a participé, dans le cadre des activités du Núcleo de Desarrollo. Il avoue bien volontiers qu’il n’a pas encore une idée bien définie de ce qu’est une Commune. A contrario, il sait très clairement qu’il s’agit de travailler pour le peuple : « être au service des gens, c’est ce que je veux et ce que j’aime. Alors que beaucoup d’entre nous, n’ont pas eu cette chance auparavant, il est désormais possible d’enregistrer des CD. C’est l’idée. C’est accessible à tout le monde ».

Apprendre, améliorer les compétences acquises, être solidaires les uns des autres, telles sont les pierres d’angle du dispositif qu’est le Núcleo. Bien avant que la Commune ne soit créée, cette installation -et toutes celles qui se situent sur le territoire national- ont rempli une mission plus que vitale, pour l’ensemble des quartiers défavorisés du pays : « Ici, il y a une centaine de jeunes qui ont abandonné la délinquance armée ; qui ont tourné le dos à la violence. 250 autres, qui baignaient dans l’oisiveté, ont la faculté de s’occuper en se joignant aux activités du studio d’enregistrement ; en fréquentant la salle de danse, en se dépensant sur les terrains de sport ».

Outre les charges dont elle s’acquitte au sein de la commune, Keila de la Rosa à qui l’on doit ces éléments d’information, est membre de la Commission Présidentielle du Mouvement pour la Vie et la Paix. Cet organisme est à l’origine de l’intégration des jeunes dont il est question ici. Keila tient également à préciser que ce type d’actions n’est pas récent : « chacun des responsables en charge du Nucleo est un animateur de rue très expérimenté. Ce sont des militants sociaux de longue date. Depuis les débuts de la Révolution. Et pour certains d’entre eux, cet engagement remonte plus loin encore ». De ces temps éloignés où Rogelio, « Mama Morela » étaient à pied d’oeuvre, ces personnes se dévouaient déjà pour leur communauté. En retour, des revenus bien modestes certes, mais une volonté de se mettre au service des autres, de la collectivité, qui ne se dément pas.

A Palo Verde, la Commune possède désormais un siège où se déroulent les réunions. Avant cela, son « quartier général », c’était un vieux camion, dans lequel à ce jour, on conserve les archives de l’organisation communale de cette période.

Revenons à Nairubi, qui aura été le premier à nous faire part de son témoignage. Confrontée aux bruits mêlés des moteurs de voitures, de motos, des véhicules des fournisseurs du secteur, sa voix n’est plus qu’un écho, que l’on discerne de plus en plus difficilement. Berrios nous avoue que deux ans auparavant, il vivait chez lui, avec son enfant. Ignorant tout des activités de la Commune.

Dorénavant, à travers sa propre voix, ce sont les voix de tous les Rogelio, de toutes les « Mama Morela », de tous les militants des quartiers défavorisés qui luttent, qui se font entendre. Bref, de tous ceux qui trop longtemps, auront été privés de parole. A leurs côtés les voix de Gustavo, de Marbella, de Sandra, qui les secondent et les accompagnent ; mais aussi les voix de ces jeunes enfants, telle que celle du gamin de Nairubi, celui à la voix posée. Ils pourront bénéficier de cette conjoncture qui leur est désormais favorable.

Texte : Juan Sebastián Ibarra. Photos : Oscar Arria

Source : http://comunaadentro.blogspot.com/2014/06/rogelio-castillo-gamarra-renacer-en.html

Traduction : Jean-Marc del Percio

URL de cet article : http://venezuelainfos.wordpress.com/2014/07/07/la-seconde-vie-de-rogelio-castillo-gamarra/ 

« C’est ici qu’on a retrouvé Alberto Lovera » : une commune qui a de la mémoire.

Octobre 1965. Côtes de Lechería. Etat d’Anzoategui.

imagesComme toujours, le travail commence tôt. Le pêcheur a préparé un par un chacun des outils dont il aura besoin. Il a d’ores et déjà appareillé, jeté ses filets à la mer. A l’instant précis, il s’apprête à découvrir le fruit de son travail : des pagres, des seiches , des poissons-perroquets et peut-être quelques petits poulpes. Sauf qu’aujourd’hui, le filet remonte à la surface les restes d’une dépouille. Celle d’un être humain : pieds, mains, bras seront de ceux-ci ; une tête également, méconnaissable du fait des coups reçus. Mêlés à quelques poissons résultant de cette pêche bien particulière, les doigts tranchés et ce qui subsiste de la colonne vertébrale du corps d’Alberto Lovera, sont restitués par la mer. Plus personne n’avait de ses nouvelles depuis une semaine.

Alberto Lovera

Alberto Lovera

En fait, l’océan s’est fait le complice de ce retour, puisque le corps retenu par la chaîne de l’ancre a été récupéré par les filets. C’est ainsi que le cadavre d’Alberto fut ramené sur la terre ferme. Pour ses proches, et pour ses camarades du Parti communiste du Venezuela (PCV), Alberto, c’était déjà une vieille connaissance lorsqu’après son arrestation, il sera traîné jusque dans une cellule qui s’apparentera en réalité à une oubliette. Tout cela est dû à cet « organisme de bienfaisance » qu’est la Digepol (Direction générale de la Police), la force spéciale de répression servant le gouvernement, que Raul Leoni dirigeait à cette époque. Celui-là même qui s’était engagé à réunir les conditions politiques d’une « paix démocratique ».

 

Mai 2014. Lecheria. Costa d’Anzoategui.

DSC09405-300x206Comme à l’accoutumée, le travail commence tôt. Désormais, ce sont les mains d’Henry qui préparent minutieusement le matériel de pêche nécessaire. Il met toutefois au point un engin improvisé, que l’on nomme « canard » du fait de sa ressemblance avec le volatile. A l’horizon, des dégradés de rose et d’orange font la toile de fond du paysage. A ce moment précis du le lever du jour, le froid pénètre jusqu’aux os le corps du pêcheur pas bien réveillé. C’est malgré tout sur ce tableau resplendissant que ce dernier pose son regard. Désormais, il n’est plus seul face à la mer. Il est l’un de ces « soldats », l’un des maillons de la Commune « Alberto Lovera » qui a adopté le nom du disparu de 1965. Depuis 40 ans, la pêche est l’activité principale. Tout commence avec elle.

Chaque matin, le savoir-faire et les connaissances acquises s’imposent sur le terrain, bien avant le lever du soleil. Henry Quijada et ses camarades communards ne font qu’un. Ils ne sont pas tous pêcheurs. Cela ne les empêche pas de partager une préoccupation commune : faire de leurs communautés, une seule et même force. Celle qui précisément, transforme Lechería -commune Urbaneja- en l’une de ces zones où l’on construit le socialisme. Tout cela, sur le territoire de « l’une des communes les plus déshéritées du pays », comme le rappelle Pancho, de son vrai nom José Vasquez. On ne sera pas étonné d’apprendre que lors des dernières élections, c’est au total 70% des suffrages qui se reporteront sur le représentant du MUD (Mesa de la Unidad Democrática, qui regroupait initialement 16 organisations dont les principaux partis de droite), le maire actuel.

Chacun est bien conscient du potentiel que recèle une zone littorale, généreuse en ensoleillement et pourvue de plages conséquentes. Il est par conséquent aisé de pointer l’ensemble des difficultés auxquelles on est confronté. Il ne faut pas avoir de scrupules à les énumérer. A lui seul, un bateau qui évolue dans le secteur, a la capacité de ramener plus d’une tonne de poissons dans ses cales. C’est un travail de longue haleine. Difficile. Malheureusement comme Pancho le souligne : « rien n’est fait pour doter systématiquement les équipages de pêcheurs d’un petit bateau pourvu d’un moteur. Certes, on continue à pêcher, mais il n’y a pas de chaîne du froid, et pas d’organisation permettant la commercialisation des produits de la pêche ». Paradoxalement, l’halieutique est de moins en moins la clé de voûte d’une commune dont les activités semblent être a priori tournées vers la mer. Tourisme y compris. Il s’agit-là d’une carence, qui résulte de la sous-exploitation, mais aussi d’une absence de prise en compte des atouts caractérisant ce territoire.

La voie d’un développement économique alternatif.

DSC09144-201x300Jorge Serrano, porte-parole du secteur Transport : « Comme Chavez en parlait dans l’émission « Alo Présidente » (Allo, Président)  de février 2010, les Communes doivent préfigurer ce que seront le futur, les territoires de l’avenir. Or, pour regarder en avant, il ne faut pas se contenter de reproduire des expériences que l’on connaît. Il faut explorer chacune des possibilités en gestation que nous offrent les territoires concernés. Sans oublier les gens qui y vivent. En suivant cette voie, on a pu -à partir de la mise en œuvre d’une série d’expérimentations- recourir concrètement à des alternatives pour accéder à de nouvelles ressources financières, que l’on a réinvesti. Il en est ainsi du domaine des transports qui a par ailleurs, fait l’objet d’un financement émanant des autorités gouvernementales. A ce jour, trois véhicules sont en activité. On en sera très prochainement à quatre. Ce seront ainsi les territoires pourvus de 3 Conseils communaux qui seront reliés entre eux : « Secteur central », « Secteur Santa Rosa » et « Punta Caraïbes ». Jorge Serrano s’exprime à bord de l’un de ces autocars, qui sillonnent le secteur « Casco Central ».

De sa voix traînante, Jorge met à nu l’ensemble de la trame organisationnelle et administrative ayant trait à la gestion des revenus dérivés du secteur routier. Les 86 mille bolivars d’excédents ont été réinvestis dans la construction d’une boulangerie socialiste. Avec sa mise en activité, une augmentation des ressources matérielles sur laquelle on pourra compter, est attendue. Chacun a bien compris que les surplus financiers doivent également servir à la consolidation de ce qui a d’ores et déjà été acquis. Jorge : « Il en est ainsi des unités de transport et de leur maintenance. Le reste va aux collectivités ». Pour sa part, le Conseil communal « Santa Rosa » pourvoit au bon entretien d’un CDI (Centre de diagnostic intégral de santé) mais aussi d’un centre de soins dentaires et d’un Simoncito, c’est-à-dire, une école maternelle. L’autobus que conduit Jorge, emprunte l’avenue se situant entre la plage de Sotavento et Barlovento.

Sur la ligne droite, la vitesse du véhicule, mais aussi le débit de paroles augmentent au même rythme. Une émotion que Jorge ne cherche pas à dissimuler. Tout le travail accompli jusqu’à ce jour, en est l’origine. Il souligne le fait que sur le territoire du « Centre Colonial » on a investi pas loin de 84 mille bolivars pour la création d’un autre CDI, dont l’édifice qu’il occupe reçoit également la cellule locale de formation de base. Mais aussi, la Salle de Bataille Sociale ?

¨Il nous faudrait 5 bonnes années pour obtenir une pièce de rechange en passant par les voies administratives normales. Alors qu’à notre niveau, nous réglons immédiatement la question¨.

DSC09533-300x148Jorge : « nous reprenons à notre compte cette charge initialement dévolue à la fondation Barrio Adentro et au ministère de tutelle ». Cependant, par delà le soutien apporté à l’Etat, c’est surtout une tentative visant à la bonne résolution de problèmes pendants et récurrents : « l’inertie bureaucratique fera en sorte que si l’on demande le remplacement d’un élément de carter cassé, il nous faudra 5 bonnes années pour en obtenir un autre, en passant par les voies administratives normales. Alors qu’à notre niveau, nous réglons immédiatement la question ». L’argent disponible a également servi à réparer les faux-plafonds de l’immeuble du Centre de Diagnostic Intégral. Quant aux climatiseurs, et aux brancards pour malades , ils ont été purement et simplement remplacés. Le passage en revue ne s’arrête pas là, puisque comme Jorge le déclare : « nous avons installé une nouvelle porte sécurisée, et réparé toutes les chaises et bancs qui en avaient besoin. Sans oublier la peinture des locaux qui a été refaite ».

Le bus à l’arrêt, Jorge se détend. Arpentant la rue, il traverse le secteur destiné à bénéficier d’aménagements, et d’un développement digne de ce nom. Un terrain faisant face à la boulangerie en voie de construction, est appelé à recevoir les installations relatives à la venue de l’eau potable, et à sa desserte ; mais aussi les canalisations destinées à l’évacuation des eaux usées. Ces réalisations ont vu le jour grâce au concours du Ministère de l’alimentation et des 86 mille bolivars dont on a parlé auparavant. Organisation, planification et conviction sont les maîtres-mots qui sous-tendent les actions entreprises : d’abord, deux chauffeurs sont détachés auprès de chaque unité de transport. Ils se partagent l’emploi du temps qui leur est attribué. Pour cela, ils perçoivent respectivement 200.000 et 300.000 bolivars par semaine. (La rémunération variera en fonction du travail plus ou moins long accompli en alternance, par l’un et par l’autre). Toutefois, en lieu et place du terme habituellement usité, on parlera ici d’une collaboration rétribuée. Telle est l’expression que l’on emploie au sein de la Commune. Parce que pour engendrer du neuf sur le plan politique, il est impératif de recourir à des termes nouveaux, afin de caractériser un mode de relation qui rompt avec le passé.

Dépendre de l’Etat ou opter pour la gestion communale.

DSC09027-300x189La Commune est la traduction d’un niveau d’organisation populaire qui cristallise l’ensemble des acquis émanant des luttes du peuple pour son émancipation ; qui recueille l’ensemble des expériences propres à la remise en question récurrente -aux fins d’amélioration- des formes organisationnelles dont elle se dote. Ce que l’on attend de l’Etat c’est l’impulsion initiale. En retour, c’est une forme de « prise de distance » qualitative vis-à-vis de lui, qui doit se concrétiser. Ce processus devant in fine, déboucher sur la transformation effective de l’État traditionnel.

Les aides telles que celles que la communauté de Santa Rosa a reçu, sont les bienvenues. Pas moins de 48 logements ont ainsi été créés, par le truchement de la Grande Mission Logement Venezuela (GMVV). Ce complexe est la première étape d’un projet plus large, qui verra l’aménagement d’un abri de pêche (l’infrastructure de base existe déjà), auquel l’on adjoindra un centre de stockage pour le poisson pêché. Ce n’est pas tout. En effet, l’activation d’un module dépendant du programme de santé intégrale Barrio Adentro et l’amélioration du réseau routier déjà existant complèteront le tableau. La porte-parole de la communauté -Ludy Figueroa- insiste sur le fait que la généralisation de la gestion communale met à mal le paternalisme de toujours. La création locale d’un campement de pionniers -futurs (auto-)constructeurs de leur propres logements- en est l’une des illustrations. On a en effet déterminé que 600 familles de la commune ont besoin d’accéder à un logement décent. (C’est le cas de Ludy elle-même).

« La droite locale veut s’approprier toutes ces plages et convertir l’ensemble en baie privée ».

DSC09055-300x199On a d’ores et déjà prévu que 300 de celles-ci bénéficieraient de ces logements dans le cadre du nouveau projet. Ce sont les ménages les plus démunis qui ont fait l’objet d’une désignation prioritaire. Ils participeront activement aux transformations programmées. « Il s’agit d’une lutte collective ». Cette réflexion tout emplie d’espoir, ce sera le porte-drapeau explicitant la nature du labeur en voie d’accomplissement : « tous ceux qui le veulent, ont vocation à nous accompagner dans la lutte ». Il en a bel et bien été ainsi. Ils ont grossi les rangs du Conseil communal ; ils travaillent avec la municipalité ; ils participent à la gestion de l’une des unités de transport et du CDI du secteur. C’est à la plage du Lido que se trouve Aliyabor Baez, porte-parole du Conseil des travailleurs de Playa. Ce dernier est en charge de la gestion et des questions organisationnelles ayant trait au pôle touristique de la communauté. Le dénommé boulevard Eneas Perdomo -qui longe le littoral-est une zone sur laquelle la droite souhaite depuis longtemps jeter son dévolu. « Ils veulent s’approprier toutes ces plages et convertir l’ensemble en une baie privée ». Le Conseil se doit de prendre position sur ce dossier. Car il s’agit de préserver l’activité de tous ceux qui s’occupent de la propreté des plages, de ceux qui vendent de la nourriture ; de ceux qui s’occupent de la sécurité des estivants et des baigneurs. Car ce sont autant de personnes qui pourvoient ainsi aux besoins de leurs familles. Et ce, à travers l’autre grand pôle d’activités spécifiant la commune : le tourisme.

DSC09205-300x199Pour Pancho, tout le monde n’a pas encore atteint un niveau de conscience qui permet à ceux qui en sont les protagonistes de partager équitablement entre eux, les bénéfices de ces activités. Et de s’acquitter par la suite, des impôts à verser à la commune. Toutefois, selon lui, bien que subsistent encore ces différences, on va dans le bon sens. Tous ensemble. « Nous ne cherchons pas à nous différencier. Nous recherchons la symbiose ». C’est un sentiment largement partagé. « De tout cela, émane la force du pouvoir populaire. Être unis. C’est ce qui rassemble malgré tout, l’ensemble des gens. Nous visons par ailleurs à placer toutes nos activités et les unités productives qui en sont issues, sous le signe de la propriété sociale ». (Empresas de Propriedad Social). Cependant, la réalité ne concorde pas toujours avec les désirs. Il en est ainsi d’Insopesca (Institut socialiste de la pêche et de l’aquaculture). Cette structure n’a pas répondu aux nécessités opérationnelles des communautés de pêcheurs de la zone. Parmi celles-ci, il faut noter la présence des habitants de l’île La Borracha. Ces derniers s’étant réunis en Conseil communal.

DSC09730-300x184Les enfants de la communauté sont blonds pour la plupart. En fait, ils paraissent l’être. Il existe une explication à cet état de fait. José Cordoba, que nous donne le porte-parole du Conseil comunal : « comme on ne peut pas accéder à l’eau douce après s’être baigné, -le taux de salinité étant ce qu’il est- il en résulte que les cheveux virent au clair ». Tout cela ne pourrait relever que du souci esthétique. C’est pourtant l’un des signes manifestes d’un secteur qui a été négligé. En effet, les installations électriques adéquates font encore défaut. (On recourt ici et là, à des générateurs qui sont largement insuffisants par rapport aux besoins effectifs). Malgré sa situation encore précaire, La Borracha a récemment adhéré à cette forme organisationnelle qu’est la Commune. Car les membres de la communauté sont convaincus que ce type d’organisation pourra peser positivement sur leur vie, et inverser le cours des choses en leur faveur. Ils s’inspirent de l’exemple donné par les autres Communes, qui ont su, à partir de cela, concrétiser de nombreux projets qui auront amélioré la vie de tous. Les habitants de La Borracha continuent à se tourner vers la mer. Car la pêche, c’est leur unique savoir-faire. Pour l’instant.

DSC09198-300x177Suivre le cheminement qui relève de l’expérience communale, c’est aussi parier sur l’ouverture de nouveaux espaces, de nouveaux horizons, qui leur permettront de combler les lacunes auxquels ils sont confrontés. Ils en ont conscience. C’est pourquoi José insiste sur le fait qu’ils ont jeté les bases d’un projet à vocation touristique qui améliorera leurs propres conditions de vie : « il verra enfin le jour, alors qu’il a végété durant de nombreuses années à l’état d’ébauche». La concrétisation de cette belle aventure passe par la mise en place d’une EPS (Empresa de Propriedad Social/Entreprise de propriété sociale), qui sera en charge de la plage El Guaro, mais aussi d’une zone que l’Inparques (Institut National des Parcs) a classé dans la catégorie « loisirs récréatifs » ; et qui jusqu’à présent, n’a jamais fait l’objet d’un aménagement approprié. Ses atouts essentiels : des eaux peu profondes, que longe une belle plage de sable. Des paillotes, des tentes à vocation touristique, mais aussi un service de restauration sont autant de points forts du projet en voie de réalisation. Les habitants de La Borracha, entendent bien ainsi, apporter leur concours à la dynamique communale globale. Ils pourront également écouler les produits de leur labeur. José : « nous pourrons ainsi, vendre aux touristes le poisson que nous aurons pêché ». José est confiant. Car il perçoit désormais clairement que la vie de la communauté dont il est le porte-parole, va s’améliorer sensiblement. Dans un proche avenir.

Ce qu’annonce l’activité halieutique : un nouveau cycle. ¨Parce que de nos jours, il n’est plus impossible car dangereux de s’engager sur le plan politique¨

DSC09318-300x211Pancho s’explique sur son choix de « privilégier l’engagement politique par rapport à la pêche ». Il précise également qu’il souhaite consacrer sa vie à la Commune. « Je disparaîtrai peut-être avant l’aboutissement des projets qui nous tiennent à cœur. Mais je souhaite vraiment que tout cela aboutisse ». Il se réfère ici, à une communauté qui serait parfaitement organisée, qui serait l’actrice principale de son propre développement, parce composée de gens désormais pourvus d’une haute conscience et convaincus que c’est dans l’union que l’on peut arriver.

Peu à peu le jour prend congé. Entre deux chansons, José Monasterio -communard et chanteur invétéré- évoque le projet de pêche récréative, également à l’ordre du jour. L’idée générale consiste à impliquer des personnes qui savent très précisément ce qu’est pêcher. Il en est ainsi parce que comme le souligne Pancho, il n’est pas question de se contenter d’un touriste qui se dit « je souhaite venir ici, me baigner, me dorer au soleil sur la plage, m’enivrer et repartir chez moi ». Il faut proposer aux estivants, une approche des vacances différant des lieux communs courants. Les uns et les autres souhaiteraient que l’on prenne conscience du fait que les milieux naturels -la mer, la plage- sont des écosystèmes, qui doivent être également respecter. Alors que ceux qui ont pris la parole se taisent, leurs camarades communards poursuivent leur tour de chant improvisé.

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A l’horizon, du côté de Lecheria, le soleil couchant brille de ses derniers feux. « C’est ici que l’on a retrouvé Alberto Lovera ». Tout en s’exprimant, Pancho montre du doigt un groupe de récifs qui affleurent à la surface de l’eau. Toutefois, l’espoir d’une vie meilleure illumine son visage. Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui, on ne retirera pas de cadavre mutilé de la mer. Parce que de nos jours, il n’est plus impossible car dangereux de s’engager sur le plan politique. Longtemps, trop longtemps, la lumière du soleil a semblé inaccessible aux plus pauvres, aux plus démunis. Désormais, la pêche telle qu’elle est pratiquée ici, démontre que ces derniers ont su enfin s’unir sous l’égide de la Commune.

En définitive, le sacrifice du militant Alberto Lovera n’aura pas été vain.

DSC09919-300x277Texte : Juan Sebastián Ibarra. Photos : Milangela Galea

Source : http://www.mpcomunas.gob.ve/la-pesca-de-alberto-lovera-una-comuna-con-memoria/

Traduction : Jean-Marc del Percio

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