Les trois morts d’Argenis Ramírez

par Víctor Hugo Majano

Ils ont tué Argenis Ramírez pour la première fois le samedi 11 août 2012, à la naissance de l’aube, dans une zone rurale de Guanarito, État de Portuguesa, dans les llanos, les grandes plaines occidentales.

Ce jeune paysan de 25 ans dirigeait un groupe de 30 familles qui n’avaient ni terres ni travail régulier et qui réclamaient la « mise en production » des terres abandonnées d’un domaine rural connu comme La Bragueta. Le “rescate” (récupération et mise en production) est une figure de la législation agraire vénézuélienne, développée dans le cadre de la révolution bolivarienne, par laquelle l’État récupère des terres qui sont propriété de la Nation et se trouvent aux mains de « terratenientes » (grands propriétaires improductifs).

Le collectif de paysans au sein duquel militait Ramírez campait depuis plusieurs mois face aux terres réclamées tout en effectuant des démarches auprès de l’Institut National des Terres (INTI) pour exproprier ce domaine et pour qu’il soit remis aux petits producteurs sans terre. Ils ne réclamaient même pas la totalité de la terre. Ils se contentaient de 570 hectares : ceux qu’ils considéraient à l’abandon. C’est ce qu’Argenis lui-même m’expliqua le 16 mai 2012 lors d’un voyage à Caracas pour insister auprès des fonctionnaires du siège national de l’INTI sur la nécessité d’accélérer le processus légal.

Avec sa voix timide et son accent de l’Alto Apure (cette combinaison ando-colombo-vénézuélienne), il déclara qu’ils  voulaient seulement faire produire tout ce qui était « couvert de broussaille », rien de plus. Le reste des terres, “ce qu’ILS (les propriétaires-latifundistes) ont travaillé”, ils ne pensaient pas y toucher, même s’ils jugeaient cette production maigre et de piètre qualité. Il me raconta aussi que l’INTI de Portuguesa n’avait pas encoré inspecté les terres pour déterminer leur condition de “terres à l’abandon” et que la réponse qu’on lui avait faite était que les frais de déplacement de l’inspecteur incombaient aux paysans. Comme ils ne possèdaient pas de véhicule ils durent en louer un. Même comme cela, l’inspection avait été impossible. Plusieurs voyages financés de leur poche furent perdus parce qu’à leur arrivée à l’INTI on leur répondait que la visite n’était pas programmée.

Il ne parla pas beaucoup cette fois-là. Rien que le strict nécessaire. Il était accompagné d’autres paysans qui participaient à d’autres campements de revendication de terres, et qui prenaient part eux aussi à la conversation. “C’était le maigre, haut, avec la petite moustache, qui était derrière”, m’expliqua quelqu’un qui se souvenait de lui.

Ce samedi 11 août 2012, dans la journée, ils ont tué Argenis pour la deuxième fois. Cette fois c’est son nom qu’ils ont assassiné. Pendant de nombreux jours personne n’osa dire qui était le mort. Ainsi fut obéie une des instructions des tueurs à gages : que personne n’informe, ni ne dénonce. Ce jour-là on sut seulement qu’Argenis était sorti de la maison par tromperie : un ami, quelqu’un qu’il connaissait et en qui il avait confiance, l’appela à l’aube depuis le chemin pour lui demander son aide parce que sa moto était en panne d’essence.

Quelques jours plus tard le troisième assassinat arriva par “courrier” : la lettre reçue par la famille contenait des instructions pour que les parents se rendent dans un village de l’État d’Apure, dans un lieu précis, pour se réunir avec les chefs du groupe d’assassins. Le but de la réunion était de s’assurer de leur silence et peut-être de réaffirmer la domination au-delà des distances géographiques.  S’ils ne se rendaient pas au rendez-vous, les morts continueraient… Ils y allèrent et même s’il semble qu’il y eut confusion, un autre représentant d’un groupe irrégulier se réunit avec la famille pour démentir tout lien avec le crime.

Argenis savait qu’il pouvait mourir à cause de son audace de vouloir la terre et de mobiliser les autres pour l’obtenir en fonction des paramètres légaux. C’est ce qu’il me révéla le jour où je l’ai connu et interviewé. Il l’a dit à une autre personne, sans doute avec la même voix humble que mon enregistreur a conservée.

Ce qui est sûr, c’est que cette fois, la bourgeoisie agraire a gagné la bataille. Elle a pu compter sur la lenteur des processus administratifs de certaines institutions et sur les balles des tueurs à gages. Les dominants savent ce qu’est la lutte des classes et ils disposent des meilleures armes.

Dans ces zones rurales se joue le futur de la révolution bolivarienne, parce que c’est justement dans la campagne qu’on construit des modes différents d’utiliser la terre et les ressources naturelles. Aujourd’hui les paysans ont adopté les mécanismes d’organisation du pouvoir populaire. Ce qui, effectivement, leur a ouvert l’accès au pouvoir à travers l’autogestion et l’auto-gouvernement. D’un autre côté les modèles productifs et d’organisation du travali ont démonté le schéma de la “propriété privée de la terre”. Ce qui est proposé c’est la “propriété collective” et le concept de travail comme fondement du droit d’utiliser la terre.

Ceci les protège des menaces des “latifundistes” qui pourraient les soumettre et les déplacer de manière individuelle. Cela rend aussi impossible la concentration des terres dans peu de mains. En d’autres termes la terre, comme l’air, n’a pas de valeur en termes monétaires. Elle vaut dans la mesure où elle sert. C’est une manière simple de comprendre la différence entre valeur d’échange et valeur d’usage.

C’est cette vision que craint la bourgeoise agraire. Celle-là même qui a préservé ses privilèges depuis la formation de la République il y a 180 ans au moins. Cette bourgeoisie a survécu à la longue Guerre Fédérale, aux crises mondiales des prix du cacao et du café, et à l’irruption du pétrole dans l’économie. Elle a aussi surmonté les tentatives social-démocrates de briser le latifundio dans les années 40 et 60 à travers la réforme agraire.

Il y a 10 ans elle a promu un coup d’État contre le président Chavez à la suite de l’approbation de la Loi des Terres et a depuis recouru aux tueurs à gages pour terroriser et assassiner près de 300 paysans.

Dans cette histoire fragmentaire (les assassins ont morcelé les faits) nous avons appris que les sans terre, fatigués d’attendre dans leur campement au dehors du domaine, ont décidé d’entrer dans celui-ci. Sur quelques mètres seulement et pour fuir les eaux inondant leur campement original. Ce simple mouvement de pelles et de morceaux de plastique a condamné à mort Argenis, et la sentence a été appliquée en quelques heures seulement.

On ne connaît guère d’autres détails sur la vie d’Argenis. Personne ne les a révélés et le faire s’avère-t-il sans doute risqué pour d’autres (encore en vie). Mais sans doute son histoire et sa vie sont-elles semblables à celle des 800 familles sans terre de la municipalité de Guanarito qui n’ont pas non plus de travail fixe, et qui probablement font partie des déplacés par la violence ou par les conditions économiques adverses, depuis la frontière avec la Colombie dans les États d’Apure et du Táchira.

Dans cette municipalité, la plus grande de l’État de Portuguesa, avec ses 3 mille kilomètres carrés et une densité de 10 habitants au kilomètre carré, la structure de la propriété de la terre n’a pas changé. La bourgeoisie agraire continue à gagner cette guerre avec l’appui du paramilitarisme promu par ses pairs colombiens.

Il y a quelques jours j’ai retrouvé l’enregistrement. S’y trouve l’histoire d’Argenis, son “temps historique”, dans sa voix et dans celle de ses compagnons.

Lequel d’entre eux sera-t-il assassiné avant d’obtenir la terre ?

Source : Ciudad Caracas, http://www.ciudadccs.info/?p=336267

Traduction : Thierry Deronne

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Le programme du candidat de la droite aux présidentielles, Henrique Capriles, ou la restauration conservatrice de l’agriculture vénezuélienne, par Jesse Chacón.

Comparaison entre les régularisation de terre en faveur des petits producteurs effectuées par l’IAN, Institut des gouvernements antérieurs (en jaune) et par l’INTI, créé sous la révolution bolivarienne (en rouge).

Le recensement de 1998 montrait une carte agraire dominée par le latifundio, qui totalisait 6.762.399 hectares. Avec son cortège de pauvreté rurale et d’improductivité, tel fut l’héritage que la révolution bolivarienne commença à démonter.

La révolution bolivarienne a liquidé 54 % du latifundio. De 6.762.399 hectares de grands domaines improductifs, elle a récupéré, distribué et mis en production 3.654.681. Il reste donc à transformer 3.107.718 hectares de latifundio, soit 46%. La démocratisation et la régularisation des titres de propriété a augmenté. Alors qu’entre 1949 et 2001, les gouvernements de la quatrième république n’ont remis que 92.871 titres légaux, le gouvernement bolivarien en a remis 168.421 entre 2003 y el 2011 .

Augmentation de la surface des terres régularisées dans le cadre de la réforme agraire au Venezuela.

Impact dans la lutte contre le latifundio (grande propriété improductive) et progression concomitante du pourcentage de terres remises en production.

Le Venezuela agraire antérieur à 1930 avait pour noeud central des relations sociales le “latifundio” : nous disons “relation sociale” car cette immense étendue de terre improductive, accumulée dans peu de mains et appelée “latifundio” est l’expression d’une forme particulière d’organisation sociale et en particulier de processus productifs. Autour de l’improductivité de la terre s’articulent des relations d’exploitation agraire qui vont de la vassalité exprimée sous des formes de métayage ou de location jusqu’à des formes d’esclavage et de surexploitation. Sa logique est la dépossession et la concentration de la richesse – la terre – dans peu de mains.

Politiquement le “latifundio” est un facteur de reproduction d’une mentalité conservatrice et de moeurs despotiques. Socialement, son résultat est la pauvreté pour d’immenses masses paysannes condamnées à l’analphabétisme.

Bien que la configuration du nouveau modèle productif centré sur le pétrole à partir de 1930 a déplacé la terre comme axe de l’accumulation capitaliste, comme pouvoir et comme lignage, il n’a pas entraîné la dissolution du latifundio comme institution fondamentale de la trame sociale vénézuélienne. Au contraire celui-ci a survécu et a coexisté avec l’oligarchie de l’argent configurée autour de la capture de la rente pétrolière et des formes rudimentaires d’industrie, agro-industries et commerciales dérivées de ce processus.

Timidement, dans la perspective du développement d’un modèle agro-industriel rachitique, la bourgeoisie tenta dès la décennie des années 60 un processus de réforme agraire. Cependant le recensement de 1998 nous montre une carte agraire sous l’emprise du latifundio, qui occupait alors une étendue de 6.762.399 hectares, avec les séquelles de la pauvreté rurale et de l’improductivité.

Dans les années 90, en lien avec l’hégémonie du capital financier international et son nouveau mode d’accumulation appelé néo-libéralisme, la bourgeoisie vénézuélienne, sans toucher à la structure du latifundio, a tenté inutilement (de 1989 à 1998) d’approfondir la voie capitaliste pour l’agriculture vénézuélienne. Dans ce sens s’est ajouté un modèle drastique de dérégulation et d’ouverture économique (comprenant l’élimination des taxes sur les importations).

Ce modèle a également introduit l’élimination de toute mesure de protection interne pour la production agricole nationale. Cette politique a eu pour résultat une crise majeure de l’agriculture vénézuélienne. Il ne pouvait en être autrement vu l’entrée dérégulée de biens agricoles (eux oui, subventionnés) que les pays développés exportaient sur le marché vénézuélien. En complément de cette politique s’est produit une augmentation des taux actifs d’intérêts et une chute du crédit agricole.

Le rythme de la productivité agricole a décroché, passant de 15.915.235 tonnes d’aliments produits en 1988 à 17.160.577 tonnes d’aliments produits en 1998, soit une croissance de seulement 8% entre 1988 et 1998.

Comparaison entre la croissance de la productivité agricole sous les gouvernements antérieurs (1988-1998) et sous la révolution bolivarienne (1999-2010).

Mais la prétention de la bourgeoisie vénézuélienne de l’époque et d’aujourd’hui, qui a pour têtes visibles les grands groupes privés Mendoza et Capriles García (d’où est issu l’actuel candidat présidentiel choisi par la droite), était de faire fonctionner la terre sur la base du discours capitaliste de la productivité.

Pour atteindre cet objectif, à l’instar de ses pairs latino-américains, elle s’est reconvertie dans le négoce de l’agro-industrie et des cultures qui lui sont liées. Ce qui a signifié un changement radical dans la géographie des relations agraires car semer une hectare de palme africaine, de soja ou de maïs pour produire de l’éthanol, génère un excédent financier supérieur à tout autre produit ou usage du sol agricole. Rapidement les formes de production d’auto-consommation et d’autres biens agricoles destinés à l’alimentation nationale ont disparu, tandis que s’imposait la monoculture avec toutes ses séquelles négatives.

La voie capitaliste pour l’agriculture vénézuélienne, associée à l’horizon de la concentration de la terre dans peu de mains, à la crise agro-alimentaire et à la déprédation de l’environnement, a été stoppée à partir de 1998 par un modèle socialiste. Depuis 12 ans, nous vivons un progrès constant dans la démocratisation de la terre et du crédit agricole, en même temps que la lutte pour récupérer la productivité agricole et pour produire des aliments pour la population, une voie révolutionnaire de souveraineté agro-alimentaire.

Les résultats, au-delà de l’image catastrophiste que veulent imposer les grands médias liés aux intérêts de la bourgeoisie, sont tangibles; la révolution bolivarienne a liquidé le latifundio à 54%.

Comme nous l’écrivions plus haut, de 1988 à 1998 la production agricole nationale a progressé à peine de 8%. Par contre, à partir de 1998, comme résultat du modèle de révolution agraire, nous sommes passés de 17.160.577 tonnes d’aliments produits en 98 à 24.686.018 tonnes produites en 2010; soit une augmentation de 44%.

La voie socialiste pour l’agriculture a également abouti à la démocratisation du crédit agricole. Selon les données du Ministère de l’Agriculture et des Terres, la Banque Agricole Vénézuélienne (BAV) est passée de l’octroi de 19.003.986 Bolivars de crédits en 2006 à 1.226.190.113 Bolivars en 2010. Soit une augmentation de 6.352 %. De 2008 à décembre 2010, le Fonds pour le Développement Agraire Socialiste (FONDAS) a versé plus de 77.519 crédits pour un montant de 3.758.944.157 Bolivars. Le FONDAS est passé de 16.755.306 Bolivars de crédits en 1998 à l’octroi de 1.165.871.704 Bolivars de crédits en 2010. Soit une augmentation de 6.858%.

Autre fait à souligner dans ce cycle, le développement d’un Système Agro-industriel de Propriété Sociale avec plus de 21.000 travailleurs et 110 Unités de propriété Agro-industrielle; parmi lesquelles des centres de traitement de céréales, de lait, viande, légumineuses, oléagineux, fruits, légumes, sucre, cacao, café et poisson.

La nostalgie bourgeoise de la voie capitaliste pour l’agriculture ne disparaît pas pour autant. Au contraire elle se transforme en 2012 en projet national de supression de tous les acquis de la population, de restauration de l’appropriation privée de la terre et de l’ensemble des chaînes agro-productives. Ce projet qui curieusement s’affirme progressiste dévoile ses grandes lignes dans le programme d’”unité nationale” formulé par la bourgeoisie qui organise la campagne présidentielle de Capriles Radonski.

Lisons-le :

• “La première action doit être l’émission d’un message net et cohérent destiné au secteur productif privé et aux consommateurs afin de rétablir la confiance. Le gouvernement d’Unité Nationale devra réaliser des réformes légales et appliquer des politiques destinées à garantir les droits de propriété et les libertés économiques établies par la Constitution. Elle procèdera à revoir et à corriger les mesures légales et les abus administratifs qui ont déterminé l’acquisition illicite d’entreprises, de terres et d’autres biens dans la dernière décennie”.

Ce qui signifie que sera développée une contre-révolution agraire.

• “Le gouvernement d’Unité Nationale prendra des mesures nécessairement graduelles pour démonter l’engrenage de permis, de pré-requis administratifs et autres obstacles qui freinent la production, le transport, le traitement et l’importation d’aliments, de fourrage, d’équipements, de produits et de matières premières”.

Soit le retour à la dérégulation de l’agriculture qui sera rendue au libre marché, avec avantages aux monopoles.

• “Sera mis en marche le processus de séparation entre entités publiques et activités productives ou commerciales sauf celles indispensables au traitement de la population de moindres ressources ou au maintien de réserves techniques qui dépassent la capacité de stockage du secteur privé”.

C’est-á-dire qu’on reviendra sur les formes de propriété sociale et on les privatisera, pour rendre au secteur privé le contrôle absolu de la chaîne agro-alimentaire.

Ce qui précède montre clairement le processus de contre-révolution qu’affronterait la société vénézuélienne si l’option de la bourgeoisie représentée par Capriles Radonski parvenait à la présidence. Ce qui est moins clair c’est comment peut s’affirmer “progressiste” une politique qui rend l’agriculture au capital, aux minorités et qui l’arrache à la population, aux majorités.

Le 7 octobre 2012 la société vénézuélienne devra choisir dans les urnes entre le modèle qui bénéficiera à la bourgeoisie et le modèle qui bénéficie aux majorités.

Jesse Chacón

Directeur GISXXI

http://www.gisxxi.org

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2012/09/27/les-trois-morts-dargenis-ramirez/

Le Venezuela et l’Amérique du Sud : la fin de deux cents ans de solitude.

Ce  31 juillet 2012, à Brasilia, lors du sommet extraordinaire du Marché Commun du Sud (MERCOSUR), la présidente argentine Cristina Fernández, a salué l’adhésion du Venezuela : « les gouvernements du Venezuela, de l’Uruguay, du Brésil et de l’Argentine représentent la force sociale et historique de leurs peuples qui se rassemblent au bout de 200 ans d’Histoire pour signifier enfin que la solitude a pris fin, que nous nous sommes retrouvés. Ne croyez pas qu’il s’agit d’une bataille d’idées politiques ou économiques, non, c’est une bataille culturelle. Pendant longtemps nos sociétés, même nos chefs d’entreprise, ont été bombardés par le discours selon lequel les paradigmes étaient autres, les modèles étaient autres. Cette bataille ne peut se mener en termes individuels parce que nous faisons partie de projets collectifs, nous sommes nés collectivement à la politique. Nous ne sommes pas des projets individuels, derrière nous il y a les partis, les mouvements sociaux et politiques nourris d’une longue histoire. »

Brasilia, 31 juillet 2012. En marge du sommet du Mercosur, l’Argentine et le Venezuela ont signé d’importants accords liant leurs compagnies pétrolières publiques.

Lors de son arrivée à Brasilia le président Chavez était attendu par les délégués de nombreux mouvements sociaux et partis de gauche venus de tout le Brésil. Parmi eux les représentants de la CUT, principal syndicat du Brésil et le Mouvement des Sans Terre (www.mst.org.br), dont le coordinateur national, Joao Pedro Stedile, explique la mobilisation : « l’Amérique Latine vit une conjoncture positive pour le monde du travail en général, parce que nous sommes sortis de l’hégémonie totale des États-Unis et du néolibéralisme, avec l’élection de gouvernements progressistes dans tout le continent. L’avenir se joue dans la bataille entre trois projets : le premier est la reprise de l’offensive des États-Unis qui veulent recoloniser la région et la transformer en simple fournisseur de matières premières et d’énergie en vue de maximiser le profit de leurs entreprises qui opèrent ici. Le deuxième projet défend une intégration continentale sans les États-Unis mais qui reste dans le cadre des intérêts des entreprises capitalistes. Et il y a un troisième projet que nous appelons l’ALBA (Alternative Bolivarienne pour l’Amérique) qui vise à construire une intégration politique, économique et culturelle à partir de l’alliance entre gouvernements progressistes et organisations populaires. Ces trois projets s’affrontent tous les jours dans tous les espaces et à chaque élection présidentielle, on trouve des candidats des trois projets.»

Pour éclairer l’honnête citoyen(ne) sur ce sommet historique du MERCOSUR et sur ses développements à court et à long terme (l’événement ayant été comme d’habitude occulté par les médias français), nous publions le point de vue d’un spécialiste des stratégies économiques publiques : Luciano Wexell Severo. Économiste brésilien formé à l’Université Pontifícia Católica de São Paulo (PUC/SP), Severo est titulaire d’un Master et doctorant d’Économie Politique Internationale (PEPI) de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), chercheur de l’Institut de recherche Économique Appliquée (IPEA) au Brésil et professeur invité de l’Université Fédérale de l’Intégration Latino-Américaine (UNILA). Entre 2004 et 2005, Luciano Wexell Severo fut consultant de la Banque du Commerce Extérieur du Venezuela (Bancoex), puis, de 2005 a 2007, conseiller du Ministère des Industries Basiques de Minerai du Venezuela (Mibam). Entre 2008 et 2012, il a exercé les fonctions de Directeur Exécutif de La Chambre de Commerce et d’Industrie Brésil-Venezuela à Rio de Janeiro.

Hugo Chavez, Dilma Roussef, Pepe Mujica et Cristina Fernandez lors du sommet extraordinaire du MERCOSUR scellant l’adhésion du Venezuela, le 31 juillet 2012, à Brasilia. Roussef a annoncé la création d’un fonds spécial destiné à réduire les asymétries entre économies des membres du Marché Commun du Sud.

Les développements de l’entrée du Venezuela dans le marché Commun du Sud (Mercosur)

Par Luciano Wexell Severo

De manière générale, c’est aux alentours de 2003 que s’est opérée une inflexion dans l’orientation politique des gouvernements d’Amérique du Sud. Les mesures principales furent liées à la déconstruction des asymétries régionales, à une insertion internationale plus souveraine et au renforcement de la participation des mouvements sociaux.

C’est cette année-là que le gouvernement brésilien annonça le Programme de Substitution Compétitive des Importations (PSCI). Quelques mois plus tard fut annoncée la création du Fonds de Convergence Structurelle du MERCOSUR (FOCEM). Les Accords de Complémentarité Économique entre les pays membres du MERCOSUR et de la Communauté Andine des Nations (CAN) s’intensifièrent, permettant le surgissement de la Comunauté Sud-Américaine des Nations (CASA), créée lors du IIIème sommet des Présidents Sud-Américains à Cuzco, en 2004. Ultérieurement, lors du Ier Sommet Énergétique Sud-Américain dans l’île de Margarita, au Venezuela, en 2007, cette institution fut rebaptisée Union des Nations Sud-Américaines  (UNASUR). Celle-ci naquit  avec l’objectif d’être un organisme ample, capable de promouvoir l’intégration non seulement du commerce, mais aussi de l’infrastructure, des finances, de la communication, des transports, de la matrice énergétique, du système éducatif, de la santé, des stratégies scientifiques et technologiques, avec pour  membres la totalité des pays du sous-continent.

Parmi les principales conquêtes de l’UNASUR citons la création des Conseils de Défense Sud-Américain, Energétique de l’Amérique du Sud et de l’Infrastructure et de la Planification, en plus du projet de la Nouvelle Architecture Financière Internationale (NAFR) qui a permis le rapprochement entre Banques Centrales, la Constitution de la Banque du Sud et qui s’est accompagnée d’efforts pour former un marché régional de titres publics. En outre, en 2010, lors de la Réunion des Chefs d’État de l’UNASUR à Buenos Aires, les présidents ont annoncé la création de la Communauté des États Latino-Américains et des Caraïbes (CELAC). La naissance de cette institution fut scellée en 2011 à Caracas, coïncidant avec la commémoration du Bicentenaire de la Déclaration de l’Indépendance vénézuélienne.

Pendant de nombreuses années l’Amérique Latine n’a pas conçu de projet propre, mais la dernière décennie, avec l’ascension de gouvernements progressistes, développementistes, populaires ou intégrationnistes, a rendu la situation favorable à la construction d’une dynamique intégratrice, basée sur la coopération, la solidarité, la complémentarité, le développement économique et la déconstruction  des asymétries. Malgré les avancées importantes de l’UNASUR et les nouvelles initiatives qu’elle rend possibles, il reste fondamental d’affirmer le rôle du MERCOSUR como projet d’union régionale et, principalement, comme stratégie de développement des pays sud-américains. Plus que l’aspect purement commercial, il doit incarner une proposition commune de développement. Sur ce point un des éléments les plus siginficatifs est l’entrée du Venezuela dans le MERCOSUR ce 31 juillet 2012.

Avec l’adhésion de ce pays des Caraïbes, le PIB du MERCOSUR totalise en effet près de  3,2 trillions de US$, soit les 75% du total de l’Amérique du Sud. La population des pays membres augmente à 272 millions, soit 70% du total régional. Le bloc devient un des producteurs mondiaux les plus importants d’énergie, d’aliments et de produits manufacturés. Le Venezuela possède d’autres avantages comparatifs, liés à ses immenses réserves de minerai, d’eau potable et de biodiversité, qui lui assurent un rôle croissant dans le scénario mondial. En outre le pays bénéficie d’une position  géographique spéciale, relativement beaucoup plus ouverte aux flux internationaux du commerce de l’Hémisphère Nord.

A la suite de la crise mondiale et de la chute des prix du pétrole, l’économie vénézuélienne a achevé 2010 avec le quatrième plus grand PIB d’Amérique du Sud, derrière le Brésil, l’Argentine et la Colombie. En 2009, il avait accumulé le deuxième PIB le plus grand, dépassé seulement par le Brésil. La population vénézuélienne, physiquement et culturellement très proche de celle du Brésil, frôle les 29 millions d’habitants sur un territoire de 916 mille km2. Le pays est traversé par la Cordillère des Andes, le Delta de l’Orénoque, la Forêt Amazonienne, à la frontière de la région nord du Brésil.

Selon le rapport annuel de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP), diffusé en juillet 2011, le Venezuela possédait, à la fin de 2010, une réserve certifiée de plus de 250 milliards de barils, dépassant l’Arabie Saudite. Les réserves vénézuéliennes ont triplé dans les cinq dernières années et ont atteint près de 20% du total mondial. Le résultat est lié aux récentes découvertes de la Frange Pétrolifère de l’Orénoque. Depuis 2010, les entreprises multinationales ont également découvert d’immenses champs de gaz dans la frange gazifère de la Côte Caraïbe du Venezuela. Le rapport Statistique de l’Énergie 2011 de la British Petroleum, signale que le pays détient la huitième plus grande réserve de gaz de la planète. Ces récentes découvertes renforcent l’idée de constituer une Organisation des Pays Exportateurs de Gaz (OPEG) et fortifient les articulations pour la construction du Gazoduc du Sud qui connectera le sous-continent du Venezuela jusqu’à l’Argentine.

Dans le nord du Venezuela, les plus grandes concentrations de minerai sont celles de nickel, charbon, zinc, argent, cuivre, chrome, plomb et silices. Au sud, les gisements se localisent dans la région stratégique de La Guyane, zone industrielle où se trouvent les entreprises basiques de la Corporation Vénézuélienne de la Guyane (CVG). Cette région, traversée par les fleuves Orénoque et Caroní, possède près de 600 kilomètres de frontière avec le Brésil. Autour de l’axe qui relie les villes de Puerto Ordaz à Santa Elena de Uairén se concentrent principalment les réserves de bauxite, de minerai de fer, de diamant, d’or, de baryte, de caolin et de manganèse. Selon le Ministère des Industries Basiques et Minières du Venezuela (MIBAM), il existe aussi des gisements, bien que peu qualifiés et en quantité indéfinie, de minerais tels que le graphite, le titane, le cobalt, le platine, le tungstène, le mercure, la dolomite, la magnésite, l’étain, et la fluorite, le mica, le vanadium, la bentonite, la cianyte, le bismuth, la colombite et l’asbeste, entre autres. Il y a une ample marge pour les activités des entreprises sud-américaines dans ce pays, tant dans l’exploitation que dans le traitement de ces matières premières.

“Semer le pétrole” et économie productive

L’activité pétrolière du Venezuela a commencé durant la deuxième décennie du siècle dernier dans la région du Lac de Maracaibo, État du Zulia. Depuis lors le pétrole s’est transformé en moteur principal de l’économie du pays ainsi que des transformations politiques et sociales. Selon l’économiste et poète vénézuélien Orlando Araujo (2006, p. 24), le boom de l’économie pétrolière vers la troisième décennie du 20ème siècle a coincidé, entre deux guerres mondiales, avec la crise internationale la plus violente qui a secoué le système capitaliste au cours du 20ème siècle; et sur le plan national, avec la faiblesse séculaire de l’économie agricole héritée du XIXème siècle. Le pétrole est apparu ainsi comme une irruption brutale et providentielle, comme le coup de baguette magique heureux, comme un cadeau divin, manne jaillie des entrailles de la terre pour une tribu sur le point de mourir de faim et à l’aube d’un désastre économique mondial.

Dans la répartition des exportations du Venezuela, le pétrole est passé de 0,9% en 1908 à 76,6% en 1928. Les exportations de café ont chuté de 72,3% à 13,7%, et celles du cacao de 10,1% à 4,4%. En 1948, les ventes de pétrole et de ses produits dérivés avaient déjà atteint le niveau actuel , impressionnant, de 95,9% de toute l’exportation vénézuélienne. L’accès croissant aux pétrodollars et la facilité permanente de l’importation découragea le développement d’autres activités productives internes, comme l’activité minière de l’or, du fer et de l’agriculture. Les ventes de café et de cacao continuèrent de baisser jusqu’à atteindre 2,0% et 1,4% du total respectivement. Entre 1928 et 1970, durant plus de quatre décennies, le pays occupa la position de plus grand exportateur mondial de pétrole.

En plus de marquer une division des eaux dans l’histoire vénézuélienne, la dynamique pétrolière a engendré  une des principales caractéristiques de l’économie du pays – la surévaluation de la monnaie nationale, le Bolívar. Au long des décennies ce phénomène a fouetté les importations tout en freinant les exportations, décourageant le développement des activités productives internes. Cette situation historique explique la relative fragilité de l’industrie et de l’agriculture du Venezuela. En analysant la politique économique vénézuélienne, on note que le plus grand défi historique, qui a échoué de manière répétée, a été de consacrer efficacement les ressources du pétrole dans un processus de diversification productive. Cette politique fut baptisée “Semer le pétrole” (1).

Actuellement, plus de 95% des exportations vénézuéliennes se concentrent sous le code  27 de la Nomenclature Commune du MERCOSUR  (NCM), qui inclut des minerais combustibles, des huiles minérales et les produits de leur distillation, des matières bétumineuses et des cires minérales. Près de 80% des ventes vont vers les États-Unis, la Chine, l’Inde, Singapour, l’Équateur, l’Espagne, la Hollande et quelques îles des Caraïbes. Le Brésil, pour sa part, représente moins d’1% des exportations vénézuéliennes de pétrole.

Pour un pays pétrolier qui veut avancer sur la voie du développement économique, le contrôle du taux de change a été crucial. Après la fuite des capitaux qui a suivi le coup d’État de 2002 et le sabotage des gérants de PDVSA (Entreprise du Pétrole du Venezuela), le Venezuela adopta à la fin de la même année le change fixe, établissant le taux de 1600 Bs. par dollar. Un an plus tard, le taux passa à 1920 Bs./dollar et en 2005  à 2150 Bs/dollar. En 2007, avec l’élimination de trois zéros du Bolívar, le taux officiel fut fixé à 2,15 Bs. A travers la Commission de l’Administration des Devises (CADIVI), le gouvernement a augmenté le contrôle sur le dollar, privilégiant les importations de “produits prioritaires” comme les aliments, les biens de capitaux, technologie, revenus familiaux, transactions diplomatiques et dépenses gouvernementales.

Les produits considérés comme non prioritaires ne bénéficient pas de l’accès garanti aux dollars de CADIVI, et sont importés souvent à travers d’autres mécanismes et avec des taxes qui atteignaient 8,5 Bolivars par dollar. Même de cette manière les données du Ministère du Commerce démontrent que le commerce binational a augmenté de 430% entre 2003 et 2010. Jusqu’à aujourd’hui plus de 60% des exportations brésiliennes vers le Venezuela sont des “produits prioritaires”.

Durant la crise internationale de 2009, le Venezuela a ressenti la forte chute des prix du pétrole. Après deux ans sans modification de taux, le gouvernement annonça la création de deux taux: l’un à. 2,60 Bs. pour l’importation de “produits prioritaires” et l’autre de 4,30 Bs. pour les autres achats. D’un côté la mesure a eu pour effet de contenir l’inflation, de l’autre elle a augmenté la quantité de ressources pour le gouvernement : chaque pétrodollar pour l’usage du gouvernement fut converti à 4,30 Bolivars, multipliant l’effet positif sur les budgets publics. En 2010, ce double taux de change fut éliminé au profit d’um taux unique de 4,30 Bolivars. Le succès de ces initiatives dépendra de plus en plus de l’efficacité de mesures complémentaires  comme l’élargissement du crédit, l’augmentation du salaire réel, la stimulation de la production nationale et l’efficacité de CADIVI.

Dans cet effort de “semer le pétrole” au  Venezuela, les principaux mécanismes utilisés pour surmonter l’économie rentière et pour promouvoir la diversification économique furent (entre autres) :

1) Le retour de l’entreprise PDVSA sous contrôle de l’État. Depuis sa création en 1976 l’entreprise a fonctionné comme un État dans l’État. Cette première mesure a rendu possible en grande partie l’application des autres mesures ;

2) Le contrôle du change, des capitaux et des prix, qui se sont révélés efficaces pour freiner la détérioration de la monnaie nationale et la fuite des capitaux, que ce soit à travers la spéculation internationale sur le bolivar, des revenus de profits à l’extérieur ou d’importations superflues;

3) La nationalisation, à travers le paiement d’indemnisations, d’entreprises stratégiques dans les secteurs des communications, de l’électricité, de l’alimentation et de la construction, ainsi que d’institutions financières;

et 4) La réforme de la Loi de La Banque Centrale du Venezuela, qui a établi un plafond annuel pour les réserves internationales; les valeurs qui dépassent ce plafond doivent être transférés au Fonds de Développement National, le FONDEN, dont l’objectif est de financer des secteurs comme les industries lourdes, les industries de transformation, l’agriculture, la pétrochimie, le gaz, l’infrastructure, les transports et le logement, entre autres. Depuis sa création en 2005, ont été versés au FONDEN, rien que par la compagnie nationale du pétrole PDVSA, près de 21,8 billions de dollars (Chávez, 2009, p.23).

Ces dernières années ont vu de grands progrès dans le processus d’intégration binationale Venezuela/Brésil. Accords noués entre des organismes vénézuéliens et brésiliens comme La Caisse Economique Fédérale (CEF), l’Entreprise Brésilienne de Recherche Agricole (EMBRAPA), l’Agence Brésilienne de Développement Industriel (ABDI), l’Association Brésilienne d’Industrie des Machines et Équipements (ABIMAQ), la Superintendance de la Zone Franche de Manaos (SUFRAMA), l’Institut Nacional de Métrologie, Qualité et Technologie (INMETRO), l’Institut du Coeur (INCOR), entre autres.

En 2010, les présidents Lula et Chávez annoncèrent leur intention de créer des liens de coopération entre l’Institut de recherche Économique Appliquée (IPEA) et des institutions vénézuéliennes. Le ministre Samuel Pinheiro Guimarães, alors responsable du Secrétariat des Affaires Stratégiques (SAE), structure à laquelle l’IPEA était subordonné, a eu un rôle important dans cet accord. L’Institut inaugura son premier bureau de représentation à l’extérieur avec un siège au Ministère de l’Énergie et du Pétrole du Venezuela (MENPET) et à Petróleos de Venezuela (PDVSA). Actuellement des techniciens et des spécialistes brésiliens contribuent à la planification territoriale du développement des régions de la Frange Pétrolifère de l’Orénoque, zone certifiée comme la plus riche en pétrole du monde, et de la Zone Gazifère de l’État de Sucre.

Bien que la région du nord brésilien possède un des plus hauts indices de croissance économique et démographique du Brésil, elle n’est que faiblement intégrée au reste du Brésil. De part et d’autre de la frontière se concentrent les états dotés des plus bas indices de Développement Humains (IDH) des deux pays. L’Amazonie étant une pièce-clef dans le processus d’intégration de l’Amérique du Sud, il convient de considérer les possibilités d’amplifier les travaux autour de l’axe Amazone-Orénoque. Cette région possède les plus grandes réserves pétrolières du monde, et autour de cet axe se trouvent aussi les entreprises basiques et les principaux gisements de bauxite, minerai de fer, or et diamants du Venezuela. Les dernières années ont été marquées par de grandes avancées dans l’infrastructure énergétique (connexion du Barrage de Guri avec les lignes d’Eletronorte) et de communications (fibre optique de Caracas à Boa Vista et Manaus). Par cette zone passerait le méga-projet de Gazoduc du Sud, oeuvre fondamentale pour garantir la souveraineté énergétique sud-américaine. Actuellement le Groupe Frontalier Binational travaille à l’articulation des chaînes productives (Pôle Industriel de Manaos et Zone Franche de Puerto Ordáz, au Venezuela), à l’augmentation des échanges commerciaux entre les deux régions et au renforcement de l’infrastructure qui va de Manaos et Boa Vista (Brésil) jusqu’à Puerto Ordaz et Ciudad Bolívar, en passant par Pacaraima et Santa Elena de Uairén (Venezuela). Il est clair que c’est surtout à travers le nord du Brésil que le Venezuela entrera dans le Mercosur.

Ces dernières années les gouvernements du Brésil et du Venezuela, ainsi que les administrations de Roraima et de l’État vénézuélien de Bolívar, ont pris des initiatives pour dynamiser les relations commerciales, intensifier les flux d’investissements et promouvoir l’intégration productive du nord brésilien avec le sud vénézuélien. Il y a de grands potentiels en particulier dans les secteurs de la métallo-mécanique, de  l’agroindustrie, la pétrochinie, l’automobile et l’industrie pharmaceutique. En novembre 2010 et en août 2011, le Ministère des Relations Extérieures (MRE), le Ministère du Développement, de l’Industrie et du Commerce Extérieur (MDIC) et l’IPEA, entre autres organismes brésiliens et vénézuéliens, ont réalisé à Manaos et à Caracas respectivement, des séminaires pour débattre de l’intégration des régions du Nord du Brésil et du Sud du Venezuela.

Les relations entre le Brésil et le Venezuela ont atteint une phase particulière et un niveau très élevé qui ouvre d’innombrables perspectives, devenues plus favorables avec l’entrée du Venezuela dans le Mercosur. Peu de pays comptent autant d’importantes agences brésiliennes établies dans leurs capitales et dans les villes principales. En plus des progrès d’une vaste alliance du secteur public, s’intensifie l’agenda des projets engageant des entreprises privées brésiliennes au Venezuela telles qu’Odebrecht, OAS, Camargo Corrêa, Andrade Gutierrez, Queiroz Galvão, Braskem, AMBEV, Gerdau, Alcicla, Petrobras et Eletrobras, entre autres.

Les exportations brésiliennes vers le Venezuela étaient restées à un niveau relativement bas dans les années 80 jusqu’en 2003. Mais la forte croissance de l’économie vénézuélienne et la décision politique de traiter le Brésil comme un partenaire commercial préférentiel ont dopé les ventes brésiliennes vers le Venezuela. En 2003, les exportations du Brésil ont atteint 600 millions de dollars US. En 2008 déjà, ce montant avait été multiplié par neuf, dépassant 5,2 billions de dollars US. En 2009, même avec la diminution des exportations due à la crise internationale, les ventes brésiliennes au Venezuela ont atteint 3,6 billions de dollars, soit cinq fois plus qu’en 2003. En 2010, elles furent de 3,8 billions de dollars.

En 2003, les exportations brésiliennes vers le Venezuela représentèrent seulement 0,8% des ventes brésiliennes dans le monde. Em août 2010, ce pourcentage fut de 1,5%. En 2009, le Brésil était déjà le deuxième plus grand exportateur d’automobiles et de pièces détachées vers le Venezuela, le troisième plus grand exportateur d’électro-électroniques, d’aliments et de machines et d’équipements et le sixième de produits pharmaceutiques. Il existe, malgré tout, une grande asymétrie dans ces relations commerciales, avec un fort excédent en faveur du Brésil.

Comprenant que l’avancée du processus d’intégration sud-américaine dépend de la déconstruction des asymétries entre les pays et de la complémentarité conséquente des chaînes productives régionales, la chancellerie brésilienne a contribué depuis 2003 à affronter ce scénario défavorable. Cette année-là le gouvernement brésilien a adopté le Programme de Substitution Compétitive d’Importations (PSCI) (2). Ce plan avait pour objectif d’impulser le commerce entre le Brésil et les autres pays sud-américains, em susbstituant, chaque fois que c’était possible et sur base de prix compétitifs, les importations brésiliennes depuis des marchés tiers par des importations provenant de voisins du sud.

En outre dans les dernières années sont néees ou ont pris un nouvel essor les structures tournées vers l’intégration qui prennent en compte les grandes asymétries. Dans ce cadre sont nés l’UNASUR, le Fonds de Convergence Structurelle (FOCEM) et, plus récemment, la Banque du Sud. Dans les années futures l’expansion du réseau d’infrastructures vénézuéliennes permettra au pays caraïbe de développer des liens forts avec le reste de l’Amérique du Sud. On sait que le futur ne dépend pas que des oeuvres humaines. Mais il existe des preuves suffisantes pour affirmer que la planification rationnelle et l’intervention humaine peuvent changer le destin dans l’espace et dans le temps. Il incombe aux penseurs d’aujourd’hui de contribuer à la construction du Mercosur de demain, car il n’y a plus de doutes quant à l’importance fondamentale de l’entrée du Venezuela dans le bloc régional.

(1) L’expression fut lancée par l’intellectuel vénézuélien Arturo Uslar Pietri, em  1936. L’idée était de “convertir la richesse transitoire du pétrole en richesse permanente de la nation”. Pour l’avocat vénézuélien Ramón Crazut (2006), il s’agit d’une “politique orientée à consacrer le gros des ressources obtenues à travers l’exploitation des hydrocarbures à des investissements vraiment productifs qui contribuent à la diversification de la production et des exportations,et nous rendent indépendants de la relative monoproduction et monoexportation d’hydrocarbures, situation qui confère à notre économie une haute vulnérabilité, vu le caractère épuisable de cette ressource extractive et ses continuelles fluctuations de prix”.

(2) Samuel Pinheiro Guimarães (2008) affirme que “la compréhension brésilienne de la necessité de récupération et renforcement industriels de ses voisins nous a menés à la négociation du Mécanisme d’Adaptation Compétitive avec l’Argentine, aux efforts de construction des chaînes productives régionales et à l’exécution du PSCI. L’objectif de celui-ci était de contribuer à la réduction des extrêmes et chroniques déficits commerciaux bilatéraux, quasi tous favorables au Brésil”.

Traduction du portugais : Thierry Deronne

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Samuel Pinheiro Guimarães* : États-Unis, Venezuela, Paraguay et médias mondiaux : 26 notes pour comprendre la bataille actuelle.

Samuel Guimaraes

*Samuel Pinheiro Guimarães est diplomate brésilien et professeur à l’Institut Rio Branco. Ex- coordinateur du Mercosur. Master en Économie de la Boston University, Secrétaire Général des Relations Extérieures du Brésil (2003-2009). Auteur de nombreux ouvrages tels que “Stratégies: l’Inde et le Brésil »  (org.), Brasilia, IPRI (Institut de Recherches sur les Relations extérieures),1998, ou “Regards brésiliens sur la politique extérieure de l’Afrique du Sud », Brasilia, (IPRI),2000.

1. On ne peut comprendre les péripéties de la politique sud-américaine sans prendre en compte la politique des États-Unis envers l’Amérique du Sud. Les États-Unis restent l’acteur politique principal en Amérique du Sud et nous devons commencer par la description de ses objectifs.

2. En Amérique du Sud, l’objectif stratégique central des États-Unis – qui malgré leur affaiblissement restent la plus grande puissance politique, militaire, économique et culturelle du monde – est d’incorporer tous les pays de la région à son économie. Cette incorporation économique mène nécessairement à un alignement politique des pays les plus pauvres sur les États-Unis dans les négociations et dans les crises internationales.

3. L’instrument tactique nord-américain pour atteindre cet objectif consiste à promouvoir l’adoption légale, par les pays d’Amérique du Sud, de normes de libéralisation la plus large possible du commerce, des finances et des investissements, des services et de “protection” de la propriété intellectuelle à travers la négociation d’accords sur les plans régional et bilatéral.

4. Il s’agit d’un objectif stratégique historique et permanent. Une de ses premières manifestations a eu lieu en 1889 lors de la 1ère Conférence  Internationale Américaine organisée à Washington, lorsque les États-Unis, qui étaient la première puissance industrielle du monde, proposèrent la négociation d’un accord de libre commerce pour les Amériques et l’adoption, par tous les pays de la région, d’une seule et même monnaie : le dolllar.

5. D’autres moments-clefs de cette stratégie furent l’accord de libre commerce entre États-Unis et Canada; le NAFTA (Zone de Libre Commerce de l’Amérique du Nord, incluant en plus du Canada, le Mexique); la proposition de création d’une Zone de Libre Commerce des Amériques –l’ALCA;  et finalement les accords bilatéraux avec le Chili, le Pérou, la Colombie et les pays d’Amérique Centrale.

6. Dans ce contexte hémisphérique, le principal objectif nord-américain est d’incorporer le Brésil et l’Argentine, qui sont les deux principales économies industrielles de l’Amérique du Sud, à ce grand “ensemble” de zones de libre commerce bilatérales, où les règles relatives au mouvement de capitaux, aux investissements étrangers, à la défense commerciale, aux relations entre investisseurs étrangers et États seraient non seulement identiques mais autoriseraient la pleine liberté d’action pour les méga-entreprises multinationales, réduisant au minimum la capacité des états nationaux à promouvoir le développement, même capitaliste, de leurs sociétés et de protéger et de développer leurs entreprises (et leurs capitaux nationaux) et leur force de travail.

7. L’existence du Mercosur, dont la prémisse consiste à donner la préférence au sein de son marché aux entreprises (nationales ou étrangères) installées dans les territoires de l’Argentine, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay par rapport aux entreprises situées hors de ce territoire, et qui veut s’étendre dans le but de construire une zone économique commune, est incompatible avec l’objectif nord-américain de libéralisation générale du commerce des biens, des services, des capitaux, etc., qui bénéficie à ses méga-entreprises, naturellement beaucoup plus puissantes que les entreprises sud-américaines.

8. D’autre part, un objectif (politique et économique) vital pour les États-Unis est d’assurer l’approvisionnement énergétique de son économie, qui importe 11 millions de barils de pétrole par jour dont 20% en provenance du Golfe Persique – zone d’instabilité extraordinaire, de turbulences et de conflit.

9. Les entreprises nord-américaines ont été responsables du développement du secteur pétrolifère au Venezuela à partir de la décennie de 1920. D’un côté le Venezuela approvisionnait traditionnellement les États-Unis en pétrole, de l’autre il importait les équipements pour l’industrie pétrolière et les biens de consommation pour sa population, aliments y compris.

10. L’élection de Hugo Chávez en 1998 et ses décisions de réorienter la politique extérieure (économique et politique) du Venezuela en direction de l’Amérique du Sud (principalement mais non exclusivement en direction du Brésil) ainsi que de construire l’infrastructure et de diversifier l’économie agricole industrielle du pays ont brisé la profonde dépendance du Venezuela vis-à-vis des États-Unis.

11. Cette décision vénézuélienne, qui affecte frontalement l’objectif stratégique de la politique extérieure nord-américaine de garantir l’accès aux sources d’énergie proches et sûres, est devenue encore plus importante à partir du moment où le Venezuela est devenu le pays doté des plus importantes réserves de pétrole et au moment où la situation au Proche-Orient est devenue de plus en plus volatile.

12. Dès lors s’est déclenchée une campagne mondiale et régionale des médias contre le président Chávez et le Venezuela, cherchant à le sataniser et à le caractériser comme dictateur, autoritaire, ennemi de la liberté de la presse, populiste, démagogue, etc… Le Venezuela, selon les médias, ne serait pas une démocratie. Les médias ont créé une “théorie” selon laquelle bien qu’un président soit élu démocratiquement, le fait qu’il ne  “gouverne pas démocratiquement” en ferait un dictateur et que par conséquent on peut le renverser. De fait il y a déjà eu un coup d’État au Venezuela en 2002 et les premiers dirigeants à reconnaître le “gouvernement” surgi de ce coup d’État furent George Walker Bush et José María Aznar.

13. À mesure que le Président Chávez a commencé à diversifier ses exportations de pétrole, notamment vers la Chine, a substitué la Russie dans l’approvisionnement énergétique de Cuba et a commencé à appuyer les gouvernements progressistes élus démocratiquement tels que ceux de la Bolivie et de l’Équateur, décidés à affronter les oligarchies de la richesse et du pouvoir, les attaques ont redoublé, orchestrées par les médias de la région (et du monde entier).

14. Cela a eu lieu malgré le fait qu’il n’y avait aucun doute sur la légitimité démocratique du Président Chávez, qui à partir de 1998 s’est soumis à douze élections, toutes libres et légitimées par les observateurs internationaux, parmi lesquels le Centre Carter, l’ONU et l’OEA.

15. En 2001, le Venezuela a présenté pour la première fois sa candidature au Mercosur. En 2006, au terme des négociations techniques, le protocole d’adhésion du Venezuela fut signé par les Président Chávez, Lula, Kirchner, Tabaré et Nicanor Duarte du Paraguay – membre du Parti Colorado. Débuta alors le processus d’approbation de l’entrée du Venezuela par les congrès des quatre pays, sous le feu nourri de la presse conservatrice, préoccupée par le “futur” du Mercosur qui, sous l’influence de Chávez, pourrait, selon elle, “nuire” aux négociations internationales du bloc, etc. Cette même presse qui habituellement critiquait  le Mercosur et qui défendait la signature d’accords de libre commerce avec les États-Unis, avec l’Union Européenne, etc… si possible de manière bilatérale et qui considérait l’existence du Mercosur comme un obstacle à la pleine insertion des pays du bloc dans l’économie mondiale, commença à se préoccuper pour la “survie” du bloc.

16. Approuvée par les Congrès de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay, l’entrée du Venezuela commença à dépendre du Sénat paraguayen dominé par les partis conservateurs représentants des oligarchies rurales et du “commerce informel”, qui commença à exercer un pouvoir de veto, influencé en partie par son opposition permanente au Président Fernando Lugo, contre lequel ces partis ont lancé 23 procédures d’ « impeachment » à partir de sa prise de fonctions en 2008.

17. L’entrée du Venezuela dans le Mercosur avait quatre conséquences :

– rendre difficile l’“éjection” du Président Chavez à travers un coup d’État;

– empêcher l’éventuelle réincorporation du Venezuela et de son énorme potentiel économique et énergétique à l’économie nord-américaine;

– fortifier le Mercosur et le rendre encore plus attractif pour d’autres candidats à l’adhésion parmi les pays de l’Amérique du Sud;

– rendre plus difficile le projet permanent des États-Unis de créer une zone de libre commerce en Amérique Latine, qu’ils mettent actuellement en oeuvre à travers la possible “fusion” d’accords bilatéraux de commerce, dont l’accord de « l’Alliance du Pacifique » est un exemple.

18. Dès lors, le refus du Sénat paraguayen et l’approbation de l’entrée du Venezuela au Mercosur devenaient une question stratégique fondamentale pour la politique nord-américaine en Amérique du Sud.

19. Les dirigeants du Parti Colorado, au pouvoir au Paraguay depuis soixante ans et jusqu’à l’élection de Lugo, et ceux du Parti Libéral qui participait au gouvernement de Lugo, avaient sans doute imaginé que les sanctions contre le Paraguay à la suite de l’“impeachment” de Lugo seraient principalement politiques et non économiques, se limitant à suspendre la participation du Paraguay aux réunions des présidents et des ministres du bloc régional.

Sur la base de cette évaluation, ils ont mené le coup d’État. D’abord le Parti Libéral a quitté le gouvernement et s’est rallié au Parti Colorado et à l’Union Nationale des Citoyens Éthiques – UNACE.  Fut ensuite approuvée, lors d’une session parlementaire, une résolution consacrant un rite super-sommaire d’“impeachment”.

De cette manière, ils ont passé outre à l’article 17 de la Constitution paraguayenne qui détermine que “dans le processus pénal ou dans tout autre pouvant entraîner une peine ou une sanction, toute personne a le droit de disposer des copies, des moyens et des délais indispensables à la présentation de sa défense, et de pouvoir offrir, pratiquer, contrôler et contester des preuves”, ainsi qu’à l’article 16 qui affirme que le droit des personnes à la défense est inviolable.

20. En 2003, le processus d’“impeachment” contre le Président  Macchi, qui ne fut pas approuvé, dura près de 3 mois. Le processus contre Fernando Lugo fut entamé et conclu en près de 36 heures. Le recours constitutionnel présenté par le Présidente Lugo devant la Cour Suprême de Justice du Paraguay ne fut même pas examiné et fut rejeté in limine.

21. Le processus d’“impeachment” du Président Fernando Lugo fut considéré comme un coup d’État par tous les États d’Amérique du Sud et, en accord avec la Charte Démocratique du Mercosur, le Paraguay fut suspendu de l’UNASUR et du Mercosur, sans que les néo-golpistes ne manifestent la moindre considération pour les démarches des chanceliers de l’UNASUR, qu’ils ont même reçus avec arrogance.

22. Comme conséquence de la suspension paraguayenne, il fut posible légalement pour les gouvernements de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay, d’approuver l’adhésion du Venezuela au Mercosur, qui sera effective au 31 juillet 2012. Événement que ni les néo-putschistes, ni leurs admirateurs les plus fervents – les États-Unis, l’Espagne, le Vatican, l’Allemagne, premiers à reconnaître le gouvernement illégal du paraguayen Franco – ne semblaient avoir prévu.

23. Face à cette évolution inattendue, toute la presse conservatrice des trois pays et celle du Paraguay, et les dirigeants et partis conservateurs de la région, ont volé au secours des néo-putschistes avec toute sortes d’arguments, proclamant l’illégalité de la suspension du Paraguay (et par conséquent, affirmant la légalité du coup d’État) et de l’inclusion du Venezuela, puisque la suspension du Paraguay aurait été illégale.

24. A présent le Paraguay veut obtenir une décision du Tribunal Permanent de Révision du Mercosur sur la légalité de sa suspension du Mercosur, tandis qu’au Brésil, le dirigeant du PSDB annonce qu’il saisira la justice brésilienne au sujet de la légalité de la suspension du Paraguay et de l’entrée du Venezuela.

25. La politique extérieure nord-américaine en Amérique du Sud a subi les conséquences totalement inattendues de l’empressement des néo-putschistes paraguayens à prendre le pouvoir, avec un appétit si violent qu’ils n’ont pu attendre les élections qui seront organisées en avril 2013. Les États-Unis articulent à présent tous leurs alliés pour renverser la décision de l’adhésion du Venezuela.

26. En réalité la question du Paraguay est la question du Venezuela : celle de la bataille pour l’influence économique et politique en Amérique du Sud et de son avenir comme région souveraine et développée.

Traduction du portugais : Thierry Deronne

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Le projet Capriles et la nostalgie de la voie capitaliste pour l’agriculture vénézuélienne

Le Venezuela agraire antérieur à 1930 avait pour noeud central des relations sociales le « latifundio »: Nous disons « relation sociale » car cette immense étendue de terre improductive, accumulée dans peu de mains et  appelée « latifundio », est l’expression d’une forme particulière d’organisation sociale et en particulier de processus productifs. Autour de l’improductivité de la terre s’articulent des relations d’exploitation agraire qui vont de la vassalité exprimée sous des formes de métayage ou de location jusqu’à des formes d’esclavage et de surexploitation. Sa logique est la dépossession et la concentration de la richesse – la terre – dans peu de mains.

Politiquement le « latifundio » est le reproducteur d’une mentalité conservatrice et des usages despotiques dans la configuration du régime. Socialement, son résultat est la pauvreté pour d’immenses masses paysannes condamnées à l’analphabétisme.

Bien que la configuration du nouveau modèle productif centré sur le pétrole à partir de 1930 a déplacé la terre comme axe de l’accumulation capitaliste, comme pouvoir et comme lignage, il n’a pas entraîné la dissolution du latifundio comme institution fondamentale de la trame sociale vénézuélienne. Au contraire celui-ci a survécu et a coexisté avec l’oligarchie de l’argent configurée autour de la capture de la rente pétrolière et des formes rudimentaires d’industrie, agro-industries et commerciales dérivées de ce processus.

Timidement, dans la perspective du développement d’un modèle agro-industriel rachitique, la bourgeoisie tenta dès la décennie des années 60 un processus de réforme agraire. Cependant le recensement de 1998 nous montre une carte agraire sous l’emprise du latifundio, qui occupait alors une étendue de 6.762.399 hectares, avec les séquelles de la pauvreté rurale et de l’improductivité.

Dans les années 90, en lien avec l’hégémonie du capital financier international et de son nouveau mode d’accumulation appelé néo-libéralisme, la bourgeoisie vénézuélienne, sans toucher à la structure du latifundio, a tenté inutilement de 1989 à 1998 d’approfondir la voie capitaliste pour l’agriculture vénézuélienne. Dans ce sens s’est ajouté un modèle drastique de dérégulation et d’ouverture économique (dont l’élimination des taxes sur les importations).

Ce modèle a introduit en outre l’élimination de toute mesure de protection interne pour la production agricole nationale. Cette politique a eu pour résultat une crise majeure de l’agriculture vénézuélienne. Il ne pouvait en être autrement vu l’entrée dérégulée de biens agricoles (eux oui, subventionnés) que les pays développés exportaient sur le marché vénézuélien. En complément de cette politique s’est produit une augmentation des taux actifs d’intérêts et une chute du crédit agricole. Le rythme de la productivité agricole a décroché, passant de 15.915.235 tonnes d’aliments produits en 1988 à 17.160.577 tonnes d’aliments produits en 1998, soit une croissance de seulement 8% entre 1988 et 1998.

Mais la prétention de la bourgeoisie vénézuélienne de l’époque et d’aujourd’hui, qui a pour têtes visibles les grands groupes privés Mendoza et Capriles García, était de faire fonctionner la terre sur la base du discours capitaliste de la productivité. Pour atteindre cet objectif, à l’instar de ses pairs latino-américains, elle s’est reconvertie dans le négoce de l’agro-industrie et des cultures liées. Ce qui a signifié un changement radical dans la géographie des relations agraires car semer une hectare de palme africaine, de soja ou de maïs pour produire de l’éthanol, génère un excédent financier supérieur à tout autre produit ou usage du sol agricole. Rapidement les formes de production d’auto-consommation et d’autres biens agricoles destinés à l’alimentation nationale ont disparu, tandis que s’imposait la monoculture avec toutes ses séquelles négatives.

La voie capitaliste pour l’agriculture vénézuélienne, associée à l’horizon de la concentration de la terre dans peu de mains, à la crise agro-alimentaire et à la déprédation de l’environnement, a été stoppée à partir de 1998 par un modèle socialiste. Depuis 12 ans, nous vivons un progrès constant dans la démocratisation de la terre et du crédit agricole, en même temps que la lutte pour récupérer la productivité agricole en vue de produire des aliments pour la population, le tout formant une voie révolutionnaire de souveraineté agro-alimentaire.

Les résultats, au-delà de l’image catastrophiste que veulent imposer les grands médias liés aux intérêts de la bourgeoisie, sont tangibles; la révolution bolivarienne a liquidé le latifundio à 54%. Sur les 6.762.399 hectares de latifundio 3.654.681 hectares ont été récupérés, distribués et mis en production. Il reste donc à transformer 3.107.718 hectares en terres productives, soit 46%.

Comme nous l’écrivions plus haut, de 1988 à 1998 la production agricole nationale a progressé à peine de 8%. A partir de 1998, comme résultat du modèle de révolution agraire, nous sommes passés de 17.160.577 tonnes d’aliments produits en 98 à 24.686.018 tonnes produites en 2010; soit une augmentation de 44%.

La voie socialiste pour l’agriculture a également abouti à la démocratisation du crédit agricole. Selon les données du MInistère de l’Agriculuture et des Terres, la Banque Agricole Vénézuélienne (BAV) est passée de l’octroi de 19.003.986 Bolivars de crédits en 2006 à 1.226.190.113 Bolivars en 2010. Soit une augmentation de 6.352%. De 2008 à décembre 2010, le Fonds pour le Développement Agraire Socialiste (FONDAS) a versé plus de 77.519 crédits pour un montant de 3.758.944.157 Bolivars. Le FONDAS est passé de 16.755.306 Bolivars de crédits en 1998 à l’octroi de 1.165.871.704 Bolivars de crédits en 2010. Soit une augmentation de  6.858%.

Autre fait à souligner dans ce cycle, le développement d’un Système Agro-industriel de Propriété Sociale avec plus de 21.000 travailleurs et 110 Unités de propriété Agro-industrielle; parmi lesquelles des centres de traitement de céréales, de lait, viande, légumineuses, oléagineux, fruits, légumes, sucre, cacao, café et poisson.

La nostalgie bourgeoise de la voie capitaliste pour l’agriculture ne disparaît pas pour autant. Au contraire elle se transforme en 2012 en projet national de restauration et de contre-révolution, c’est-à-dire de supression de tous les acquis de la population, de restauration de l’appropriation privée de la terre et de l’ensemble des chaînes agro-productives. Ce projet réactionnaire et anti-national (qui curieusement s’affirme progressiste) dévoile ses grandes lignes dans le programme d' »unité nationale » formulé par la bourgeoisie propriétaire de la campagne présidentielle de Capriles Radonski.

Lisons :

• “La première action doit être l’émission d’un message net et cohérent destiné au secteur productif privé et aux consommateurs afin de rétablir la confiance. Le gouvernement d’Unité Nationale devra réaliser des réformes légales et appliquer des politiques destinées à garantir les droits de propriété et les libertés économiques établies par la Constitution. Elle procèdera à revoir et à corriger les mesures légales et les abus administratifs qui ont déterminé l’acquisition illicite d’entreprises, de terres et d’autres biens dans la dernière décennie”.

Ce qui signifie que sera développée une contre-révolution agraire.

• “Le gouvernement d’Unité Nationale prendra des mesures nécessairement graduelles pour démonter l’engrenage de permis, de pré-requis administratifs et autres obstacles qui freinent la production, le transport, le traitement et l’importation d’aliments, de fourrage, d’équipements, de produits et de matières premières”.

Soit le retour à la dérégulation de l’agriculture qui sera rendue au libre marché, avec avantages pour les monopoles.

• “Sera mis en marche le processus de séparation entre entités publiques et activités productives ou commerciales sauf celles indispensables au traitement de la population de moindres ressources ou au maintien de réserves techniques qui dépassent la capacité de stockage du secteur privé”.

On reviendra sur les formes de propriété sociale et on les privatisera, pour rendre au secteur privé le contrôle absolu de la chaîne agro-alimentaire.

Ce qui précède montre clairement le processus radical de contre-révolution qu’affrontera la société vénézuélienne si l’option de la bourgeoisie représentée par Capriles Radoski parvient à la présidence. Ce qui est moins clair c’est comment peut se dire « progressiste » une politique qui rend l’agriculture au capital, aux minorités et qui l’arrache à la population, aux majorités.

Comme l’a répété le président Chávez, c’est un problème de modèles : la société vénézuélienne devra choisir dans les urnes entre le modèle qui bénéficiera à la bourgeoisie et le modèle qui bénéfice aux majorités.

Jesse Chacón

Directeur GISXXI

http://www.gisxxi.org

Traduction : Thierry Deronne pour Venezuela Infos, http://www.venezuelainfos.wordpress.com

PDF du texte en espagnol: El Proyecto Capriles y la Nostalgia de la vía capitalista para el Agro  Venezolano

« Diversifier la production dans le nouveau Plan de la Nation », par Jesse Chacón

JESSE CHACON, GISXXI

dimanche 26 février 2012

Relation entre P.I.B et cours du pétrole au Venezuela.

Si nous regardons de près les conclusions du rapport du Service Géologique des États-Unis sur les réserves pétrolières vénézuéliennes nous lisons avec étonnement cette conclusion : « Le Service Géologique des États-Unis estime à un volume de 513 milliards de barils de pétrole lourd techniquement récupérable dans l´Unité d´Évaluation Pétrolifère de la Frange de l´Orénoque, dans l´est du Venezuela, Province de la Cuenca : le rang est de 380 à 652 millions de barils. La Ceinture Pétrolière de l´Orénoque contient un des plus grands gisements de pétrole récupérable du monde. »

Ce qui, ajouté aux 77.000 millions de barils qui forment nos réserves semblerait condamner le Venezuela à la voie de l´extractivisme, de l´activité minière et à la condition première d´exportateur, c´est-à-dire à une économie primitive sujette aux va-et-vients qui caractérisent l´économie pétrolière.

En lien avec ce jeu cyclique de l´économie mondiale du pétrole et son impact sur l´économie vénézuélienne, nous voyons comment les données sur la croissance de notre économie redeviennent positives après la chute dramatique des prix du pétrole entre 2008 et 2009. En 2011 l´économie a cru de 4,2 %. De même, les prix du pétrole OPEP et vénézuélien continuent à la hausse, pour se situer en février 2012 à 117,26 dollars pour le baril OPEP et 110.82 dollars pour le baril vénezuélien.

Les vents de guerre au Moyen Orient feront sans doute monter davantage ces prix mais face à l´état fragile de l´économie mondiale, cette courbe ascendante d´une matière première aussi vitale accélèrera la chute de l´ensemble de l´échafaudage économique mondial avec pour conséquence probable de provoquer une des pires crises qu´aconnnues le Venezuela dans les dernières décennies.

Si nous voulons laisser là les présages dramatiques et semer dans la terre ferme d´une économie nationale et latino-américaine soutenable, il nous faut revenir au nouveau Plan Général de la Nation aujourd´hui en pleine élaboration, à propos de la formule si souvent énoncée de la diversification industrielle et de la substitution des importations. Cette stratégie a été assumée à d´autres périodes avec une forte dose de rhétorique, mais la crise mondiale replace cette politique comme centre obligé de la prochaine feuille de route stratégique.

L´heure est venue de penser et de réaliser un modèle industriel systématique, planifié, cohérent et viable selon les potentialités et les limites de notre réalité productive, de notre développement tecnologique et de la formation de notre force de travail.

Sur le plan du modèle de l´industrialisation à réaliser, il est nécessaire de réfléchir à l´orientation de la construction de nos chaînes et de nos réseaux socio-productifs en priorisant nos potentialités. Tous les secteurs n´ont pas la même force d´entraînement et il serait illusoire, vu l´actuelle offre de prix des entreprises chinoises, de vouloir tisser des chaînes dans tous les secteurs. De même la position dominante du Brésil dans la région et son développement industriel nous imposent une rationnalité liée à la viabilité de nos efforts.

Il est indéniable qu´un secteur comme la pétro-chimie a de grandes possibilités d´entraînement et d´activation productive en amont comme en aval. Il possède des potentialités pour stimuler et activer des réseaux productifs locaux tout en progressant dans son impact sur les marchés régionaux et mondiaux.

De même les télécommunications et l´électronique sont un secteur dans lequel nous avons pris une forte avance d´expérimentation et qui pourraient être conçus comme une chaîne de fabrication de biens tout en occupant une part active dans les cadres nationaux et régionaux à travers les plate-formes de services.

Le modèle industriel signifie nécessairement la diversification productive et le dépassement de la dépendance de la rente pétrolière. Il signifie la substitution des importations. Il est d´usage que cette politique soit rejetée par les politiques et les universitaires néo-libéraux sans autre argument que « cette politique a déjà été tentée et a échoué en Amérique Latine ».

Il est vrai que le modèle de substitution des importations a déjà été tenté par diverses économies latino-américaines depuis les années 50 mais les néo-libéraux ne disent pas que l´échec de cette tentative fut le résultat du blocage intentionné que les capital financier et transnational ont généré contre les matrices nationales d´industrialisation, en réussissant à reproduire les logiques de dépendance dans la majorité des expériences productives. Ils ne disent pas que la substitution des importations n´est possible que dans un contexte de révolution nationale capable de défier la domination du capital financier.

Dans une étude détaillée, Urs Heierli analyse les facteurs qui ont mené l´Amérique Latine à la crise de la stratégie de substitution en Amérique Latine.

1 – En premier lieu l´échec du modèle de substitution a résulté d´une absence de conscience sur les forces et les valeurs propres aux sociétés respectives. S´est maintenue la dominnation des modèles culturels et de consommation impériaux tout en méprisant les capacités nationales propres.

2 – Cette stratégie fut mise en place sans prendre en compte la disponibilité des ressources et des faceturs productifs nationaux, en se limitant à produire en interne les produits que demandaient les strates sociales élevées et semi-élevées dotées d´un haut pouvoir d´achat et qui privilégient l´importation de devises et de produits importés.

3 – Les tissus industriels de développement ont fini par concentrer l´utilisation des maigres ressources financières dans des branches industrielles possédant de hautes capacités de production et de ralentissement, qui n´absorbaient qu´á la marge la force de travail.

4 – Les tissus industriels étant concentrés dans les villes et alignés sur l´extérieur pour s´approvisionner en matériaux et en devises, et en l´absence d´effort nationaux de construction de réseaux socio-productifs complémentaires, ont fini par étouffer les petites entreprises.

5 – Le modèle substitutif a fini par encourager la concentration de capitaux et la détérioration de la redistribution du revenu national.

Il faut souligner l´abandon de la part des bourgeoisies « productives » de leur volonté d´industrialisation face au positionnement hégémonique du capital financier. Lié aux intérêts transnationaux globaux, celui-ci a fini par imposer un nouveau mode d´accumulation ou de modèle de développement visant à capturer tous les secteurs de la vie économique nationale par le capital financier transnational. Nous parlons fondamentalement des services publics et de la pénétration de l´agro-business. Les ex-bourgeoisies industrielles ont migré vers d´autres secteurs à la recherche des miettes.

Enfin il faut souligner l´importance que dans la réalisation de notre modèle industriel vénézuélien revêtent l´environnement international et notre politique d´intégration régionale depuis l´ALBA, le MERCOSUR et l´UNASUR.

Nous devons garder à l´esprit que les chaînes productives dépassent nos frontières et qu´élever les niveaux de productivité exige de se nourrir d´expériences, de technologies et d´opportunités au-delà des frontières du Venezuela.

Les politiques et les stratégies que nous adoptons doivent entrer dans le cadre des politiques de complémentarité productive et d´intégration des chaînes productives régionales, sans remettre en cause notre souveraienté et notre modèle politique.

Le nouveau scénario récemment présenté par le président Chavez en lien avec le Plan Général de la Nation, sera un cadre fondamental pour approfondir cette réflexion obligée.

Les avancées majeures à mener sur les terrains politique et social, requièrent pour ce nouveau sextennat un gros effort dans la construction de notre modèle économico-productif.

Jesse Chacon

Directeur

GISXXI

www.gisxxi.org

Source : http://www.gisxxi.org/articulos/la-…

Traduction : Thierry Deronne pour www.venezuelainfos.wordpress.com

 

Le Venezuela de Stiglitz à Lincoln, ou comment le pétrole fut démocratisé

mardi 5 juillet 2011

Au Venezuela il est fréquent d’entendre qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais gouvernements, mais seulement des prix hauts ou bas du pétrole.

Cette phrase n’a pourtant rien à voir avec la réalité : les gouvernements d’avant la révolution, alors qu’ils ont vécu des périodes pétrolières fastes comme lors du boom des années 70, ont plongé le Venezuela dans les plus graves niveaux de pauvreté et d’inégalité sociale.

Par contraste, la révolution bolivarienne a diminué les chiffres de l’inégalité et de la pauvreté, et maintient la volonté politique d’inclure les grandes majorités même lors des trois crises économiques.

La première crise se produisit en 1998 comme résultat d’une stratégie de division de l’OPEP promue par les grands centres consommateurs et qui ramena les prix du pétrole à 7 dollars. La révolution assuma le gouvernement d’un pays économiquement ruiné et socialement dévasté ; sa politique de reconstruction de l’OPEP et sa politique sociale matérialisée dans la nouvelle constitution et les lois d’habilitation ont remis le pays dans un cycle de croissance et de développement social.

Le deuxième moment de crise économique est celui où la droite putschiste réagit à la politique de redistribution des richesses et à partir de 2001 initie un cycle de transgression insurrectionnelle, qui culmine avec le coup d’état militaire et pétrolier et qui entraîne une chute de la croissance nationale et plonge le pays dans une profonde récession. Les aventures de cette « opposition démocratique » ont coûté au pays plus de 50.000 millions de dollars. Le gouvernement bolivarien reprend les rênes et après la défaite de 2004 de la droite lors du référendum révocatoire présidentiel, replace le pays dans un nouveau cycle de développement économique et social et de réduction de la pauvreté.

Le troisième moment est la crise économique mondiale de 2008 qui provoque la chute des prix du pétrole et un ralentissement de l’économie nationale. Malgré ces périodes de crise le gouvernement s’est concentré sur la préservation de l’emploi et la garantie du dépassement de l’inégalité dans la société vénézuélienne. Tandis que les autres pays ont retourné l’impact de la crise contre la population en réduisant les postes de travail, le Venezuela a réussi à diminuer progressivement le chômage. En novembre 1998 il était de 11%, le coup d’Etat et le lock-out pétrolier l’ont porté à 15.7 % et dans les dernières cinq années on a réussi à le faire reculer à 7.7% (figure 1).

La perspective d’une économie consacrée à l’inclusion de tous a permis de réduire l’inégalité dans la société vénézuélienne : l’indice Gini (coefficient universel d’inégalité) a baissé de 20% en passant de 0.4874 en 1997 à 0.3898 en 2010. Ces données montrent un processus d’égalitarisme dans la société et de redistribution de la richesse et des revenus (figure 2).

Ceux qui par malveillance ou naïveté croient que c’est peu de choses, nous les invitons à lire l’article “Economie d’1%, pour 1%, par 1%” de Joseph Stiglitz – prix Nobel d’économie en 2001. Son article décrit magistralement le modèle d’économie conçu pour les happy few tel qu’il se renforce aux Etats-Unis : “… 1 % des états-uniens accapare le quart du revenu national annuel. En termes de richesse, le 1 % le plus riche contrôle les 40 % de la richesse…”.

Il signale aussi que “…alors que le 1 % a vu ses revenus croître de 18 % lors de la dernière décennie ceux du milieu ont vu baisser leurs revenus. Parmi les hommes les plus qualifiés, la chute fut brutale : 12 % rien que dans le dernier quart de siècle…

Stiglitz attire l’attention sur quatre éléments présents dans la société états-unienne qui nous semblent fondamentaux pour comprendre et remettre en cause les modèles économiques réservés aux petites minorités :

- “Chaque fois qu’on diminue l’égalité des chances, cela signifie que nous cessons d’utiliser les actifs les plus précieux de notre population de la manière la plus productive possible. En second lieu, de nombreuses distorsions mènent à l’inégalité telles que celles liées au pouvoir des monopoles et au traitement fiscal préférentiel pour les intérêts spéciaux, et contribuent à affaiblir l’efficacité de l’économie.

- « Une économie moderne requiert une action “collective” qui a besoin du gouvernement pour investir dans l’infrastructure, l’éducation et la technologie. Les Etats Unis et le monde ont bénéficié énormément des recherches financées par le gouvernement et qui a ont mené à la création d’Internet, à des avancées dans la santé publique, et ainsi de suite. Mais les Etats-Unis ont souffert pendant longtemps de l’absence d’investissements en infrastructure (voir l’état de nos routes et de nos ponts, des chemins de fer et des aéroports), dans la recherche fondamentale et dans l’éducation à tous les niveaux.

- “Mais pour une grande part, la cause de tant d’inégalité est qu’elle est voulue par le 1 %. L’exemple le plus évident se trouve dans la politique fiscale. La réduction des taux d’imposition sur le profit du capital, par où les riches reçoivent une grande part de leurs revenus, a rendu les riches encore plus riches. Les monopoles ont toujours été près d’une source de pouvoir économique, depuis John D. Rockefeller aux débuts du siècle passé jusqu’à Bill Gates à la fin du siècle dernier. L’application molle des lois anti-trust, en particulier sous les administrations républicaines, a été une bénédiction pour ce 1 %

- « La Cour Suprême de Justice, dans la récente affaire de Citizens United, a consacré le droit des entreprises à acheter les gouvernements à travers l’élimination des plafonds dans les frais de campagne. Le personnel et le politique sont maintenant en adéquation parfaite. Pratiquement tous les sénateurs des États-Unis et la majorité des représentants à la chambre sont membres du 1 % le plus riche et après leur élection se consacrent à rester à leur poste en protégeant l’argent du 1 % le plus riche. Ils seront récompensés à la fin de leur mandat par ce 1%.

Voilà donc que le rêve américain viole la concurrence et l’égalité des chances, viole les piliers constitutifs de son modèle de société, devenu un système bloqué qui tôt ou tard engendrera sa vague d’ « indignés ». Le Venezuela au contraire est une société ouverte et en développement, avec des trames complexes, contradictoires et difficiles, mais emmené par un courant politique dont le modèle social repose sur la forte conviction de ce que la transformation doit venir de la base et que l’économie n’a de sens que si elle permet la réappropriation des richesses par la majorité.

Alors qu’aujourd’hui les États-Unis sont très loin de Lincoln, au Venezuela nous pouvons dire avec fierté que notre démocratie est celle « du peuple, par le peuple et pour le peuple ». (Abraham Lincoln, Discours de Gettysburg, 1863).

Jesse Chacon

Directeur de la fondation GISXXI

www.gisxxi.org

Traduction : Thiery Deronne, pour www.larevolucionvive.org.ve

Original (espagnol) en PDF : VENEZUELA : Gobierno del Pueblo, por el pueblo y para el pueblo

Le socialisme vénézuélien : « Réforme fiscale ou révolution dans les impôts »

dimanche 8 mai 2011

2008 s’est achevé sur de fortes critiques au sujet de l’éthique du grand capital financier.

2009 fut une sombre série de récessions économiques. 2010, 2011 et les prochaines années seront une collection de sévères casse-têtes fiscaux.

C’est le traditionnel cycle de privatisation des bénéfices et de socialisation des pertes auxquelles nous a habitués le capitalisme globalisé. Cependant la balle est revenue dans le camp des États, exigeant d’eux une plus grande cohérence dans leurs finances et, à la fois, des garanties pour le bien-être de leurs peuples.

Avec un pourcentage de la dette sur le Produit Intérieur Brut (PIB) inférieur à 20% et des supéravits récurrents dans les comptes courants, le Venezuela ne devrait pas avoir les mêmes préoccupations fiscales que certains pays d’Europe aujourd’hui relégués au rang des PIGS (Portugal, Irlande, Grèce et Espagne).

Mais ceci ne nous dispense pas d’un exercice nécessaire de cohérence technique, politique et idéologique en matière fiscale et impositive : tout se joue dans un équilibre entre la capacité de recueillir de plus en plus et le souci de le faire de mieux en mieux, c’est-à-dire le moins injustement possible.

Il s’agit aussi de recueillir plus de fonds pour soutenir les forts investissements sociaux de notre gouvernement, sans pour autant cesser d’améliorer la redistribution des revenus comme résultat de plus de 10 ans de politiques sociales grâce auxquels ont été « transférés » 6 points de la rente de 20% des foyers les plus riches de la société vers les 80% des foyers percevant des revenus inférieurs à la tranche 5 (la plus élévée), bien que ceci soit davantage l’effet d’une nouvelle distribution que d’une redistribution proprement dite.

La décision révolutionnaire d’augmenter les royalties des compagnies privées pétrolières de 1% à 34% a permis actuellement au gouvernement de réorienter la distribution des bénéfices pétroliers vers les classes C, D y E. Il en aurait été autrement si l’État avait redistribué ce qu’il percevait de rentes les plus hautes de la société.

Ici se trouve la différence entre un “Gouvernement de justice sociale” et une “justice sociale d’État”. Mais un système impositif plus progressif, blindé légalement et légitime socialement exige une culture de l’impôt qui rompt avec l’idée de l’ “État magique” et de la «  faible loyauté institutionnelle” de ceux qui aujourd’hui ne jugent pas nécessaire de contribuer au budget de l’État. Cela implique aussi une efficacité de l’État dans la fonction du recueil d’impôts, ainsi que dans une démonstration systématique aux citoyens des résultats matériels de leur contribution.

La proposition du budget 2011 exprime précisément le besoin de se découpler progressivement des stigmates du rentisme pétrolier et d’améliorer progressivement la structure impositive non pétrolière.

La prépondérance de la TVA est un classique dont nous ne devrions pas être fiers. Cet impôt indirect permet de réunir très rapidement des fonds importants ; mais il a un impact inversément proportionnel au niveau de revenus, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un impôt injuste. En France par exemple, une étude récent a montré comment la TVA pesait à hauteur de 15% sur une famille ouvrière alors que son impact n’est que de 7% sur une famille aisée. (Voir Nicolas Ruiz et Alain Trannoy, « Impact redistributif de la fiscalité indirecte », Synthèses et perspectives, Institut d’économie publique, Marseille, 2007. En France la TVA est de 20,6%).

Pour modérer la suprématie de la TVA et enraciner des progrès difficilement réversibles en matière d’impôts, on peut imaginer une réforme de la déclaration sur le revenu (ISLR) à laquelle peu de gens contribuent aujourd’hui et dans des termes assez faibles. Sa structure provient d’une loi de la quatrième république (NDT : le régime politique d’avant la révolution) et n’a été réformé légèrement qu’en 2007. Il pourrait être réformé pour imposer les plus hauts revenus sans discrimination entre les secteurs privé et public (à la différence de la Loi sur la Rémunération). Ce ne serait pas un luxe si on considère qu’actuellement 80% des “personnes naturelles” qui contribuent sont des fonctionnaires publics. En explorant les rangs d’imposition sur les “personnes juridiques” on pourrait stimuler la formalisation et le développement des PME et conditionner l’expansion des plus grandes entreprises sans risque d’être accusé de vouloir attenter à la propriété privée.

Un autre défi à relever concerne la rationalisation des exemptions et l’amélioration de la captation des flux dérivés de la rente basée sur le patrimoine, comme celle produite par les loyers, la vente et la revente de biens immobiliers et de résidences secondaires sans oublier la possibilité d’imposer la propriété elle-même et non seulement les rentes associées au patrimoine. A celui qui serait préoccupé par le caractère “radical” de ces propositions, nous suggérons de lire les récentes déclarations du président Obama : “les riches, qui ont été les grands vainqueurs de l’économie dans les trois dernières décennies, ont la capacité de payer davantage d’impôts”. Ils peuvent aussi observer la structure des impôts de la République française d’avant le gouvernement de Sarkozy.

Le socialisme vénézuélien a besoin d’avancer vers une pleine souveraineté fiscale et impositive, pour dépasser une décennie consacrée à “réduire la pauvreté” par un grand effort pour réussir à “redistribuer la richesse”. Un défi pour 2012 et pour la seconde décennie du XXIème siècle.

Traduction : Thierry Deronne

Document original : http://www.gisxxi.org/wp-content/uploads/2011/05/Art%C3%ADculo-Socialismo-Venezolano-Reforma-Fiscal-o-Revoluci%C3%B3n-Tributaria.pdf

« Je crois qu’on ne peut plus faire marche arriére » : les travailleurs veulent la nationalisation de l´entreprise de café « Fama de América ».

Les travailleurs de l´usine de Fama de América de Yaguara ont dénoncé les actions des employés en col blanc du siège d’Altamira qui ont essayé de paralyser les tâches d’emballage jeudi.Les travailleurs de Yaguara ont qualifié l’action de ces personnes de “show médiatique” et ont exigé du Gouvernement de nationaliser l’entreprise.

« La situation de l’entreprise n´est pas viable entre les mains des actuels propriétaires ; nous avons affronté la situation de désapprovisionnement qui se présentait et soutenons la mesure d’occupation temporaire d’Indepabis (Institut de défense des Personnes dans l´Accès aux Biens et Services) et du Ministère du Pouvoir Populaire de l´Agriculture et des Terres. Les patrons de Fama de América ne nous le pardonnent pas et si la compagnie retombe dans leurs mains, il y aura sûrement des représailles contre nous », ont déclaré les représentants syndicaux après l’assemblée de travailleurs effectuée dans les installations de la Yaguara

Gustavo Martínez, secrétaire d’Embauche ; Alberto Zapata, secrétaire d’Organisation, et Wilfredo Bejarano, secrétaire général du Syndicat Fama de América ont fait appel au Ministère du Pouvoir Populaire de l’Agriculture et des Terres pour qu’il visitent les installations de l´usine et prenne des mesures en vue de la nationalisation. Martínez a assuré qu’ils n’ont pas refusé le dialogue avec les propriétaires de Fama de América. « Le problème est que les patrons refusent de venir à la compagnie. Nous lançons un appel aux employés d’Altamira pour clarifier la situation », a manifesté Wilfredo Bejarano.

Les travailleurs ont remercié pour son appui le Ministère du Pouvoir Populaire pour le Commerce à travers Indepabis (Instituto de Défense des Personnes dans l´Accès aux Biens et aux Services) pour le soutien offert à tous et à toutes celles qui travaillent dans l´entreprise et ont décidé de maintenir la vigilance pour éviter toute tentative de sabotage.

Erikson Lugo, du Département de Maintemance Technique, a déclaré qu’on ne peut plus repousser la nationalisation et s´est dit en accord avec les actions du gouvernement bolivarien. Pour sa part Iván Aristegueta, mécanicien industriel du Secteur de Torréfaction, a assuré que « cette situation n´est plus tenable. Dans ces conditions la conciliation entre les travailleurs et les propriétaires n’est pas possible. Il pourrait y avoir une chasse aux sorcières contre nous. Je crois qu’on ne peut plus faire marche arriére ».

Café vénézuélien, qualité d’exportation

Les stocks existent

Jeudi la plante a effectué une production de 40.7 tonnes et posséde un inventaire de 42.4 tonnes de café emballé.

« Nous sommes en pleine époque de récolte. Avant on paralysait les activités en juillet, août et septembre, l´entreprise cessait ses activités, le personnel sous contrat ne percevait pas de salaire. Maintenant le Gouvernement fournit la matière première, ce qui garantit la poursuite des opérations pendant les mois de récolte. « Nous dépendons des envois, nous procédons à l´emballage quand nous avons la matière première, ce n’est pas une opération continue. Les autorités effectuent des importations du Brésil et du Nicaragua pour pallier les inventaires qui manquent et de cette manière maintenir l’approvisionnement  » explique Gustavo Martínez.

Selon les porte-parole des travailleurs l`entreprise est en parfaites conditions, il y a des machines achetées après l’année 2000 et un acquise en 1978 qui sont en parfaites conditions, « bien que nous ne travaillions pas à la capacité maximale », a expliqué Gustavo Martínez, secrétaire d’Embauches de Fama de América.

T / Manuel López Traduction : www.larevolucionvive.org.ve